Anne-lise Rias est designer, Docteure chercheuse en sciences de l’innovation et Présidente de l’association Osez le féminisme ! 63. Avec son atelier de recherche-design indépendant, elle mène depuis 2019 une recherche-action sur le travail, en particulier sur le travail des femmes. Ce projet est participatif, les personnes intéressées peuvent se manifester. Projet sans visée commerciale, sous licence creative commons BY-NC-SA. 

La prise de conscience des effets des activités humaine sur l’écosystème Terre, regroupés sous le mot Anthropocène1, nous pousse à agir en faveur d’une « redirection écologique » – selon le terme emprunté au théoricien du design Tony Fry. Il s’agit alors de renoncer2 volontairement à des pratiques, organisations et imaginaires incompatibles avec un futur viable et enthousiasmant dans les limites et frontières terriennes qui s’imposent. Dans ce contexte, Le futur du travail des femmes questionne le travail des femmes tel que nous le connaissons organisé, représenté et pratiqué aujourd’hui. Il semble être un des rouages du mécanisme anthropocénique, participant à la logique d’extraction et d’exploitation, aidée de moyens technologiques, verrouillée par un système politique et économique et dont les bénéfices profitent en large part à une minorité de personnes tandis que la majorité subit de nombreux effets délétères. Nous considérons que le travail des femmes est en ce sens devenu un terrain stérile, notamment à cause d’imaginaires dominants. Nous avons l’intuition que ces représentations dominantes saturent nos imaginaires et peuvent nous affecter : démobilisation, déresponsabilisation, surdétermination ou impossibilité à se déterminer. Nous supposons que nous pouvons renoncer à ces imaginaires dominants, que nous pouvons nous en défaire, qu’ils peuvent être déconstruits ou redirigés pour permettre à d’autres d’émerger. 

Le projet Le futur du travail des femmes vise d’abord à recueillir et mapper les imaginaires existants pour identifier des récits dominants et des micro-récits plus exceptionnels. Il vise ensuite à explorer les attachements et dépendances (économiques, identitaires, symboliques, technologiques, culturels, …) qui lient Femmes et Travail, à en rendre compte de manière tangible et sensible, puis à envisager de renoncer à tout ou partie de ces liens. Il proposera enfin des hypothèses de changements et les alimentera pour ouvrir à de nouveaux récits et représentations du travail des femmes et des femmes au travail, des pistes qui pourraient influencer nos façons de penser, rediriger et expérimenter le travail des femmes à l’avenir. Ainsi, en tant que designer-chercheuses, nous contribuons à créer les conditions nécessaires à l’émergence de nouveaux récits et représentations du travail des femmes. 
Cet article présente une sélection de 3 textes issus d’une galerie de portraits créée comme une synthèse d’imaginaires existants. Sous la forme de textes courts, ces portraits sont donc basés sur des représentations courantes, des données sociologiques et statistiques accessibles. Ce sont des récits de situations professionnelles de femmes fictives, à travers lesquels on devine des attachements et dépendances qui lient ces femmes à leur travail. Les portraits de l’artisane, de la femme providentielle, de l’informelle ou encore de l’influenceuse ont ainsi été brossés3. Nous présentons ci-dessous les portraits de la Robotisée, de la Femme au foyer et de l’Ouvrière. 

La Robotisée 

« Elle n’a pas véritablement de corps, sa voix est utilisée comme marqueur de sa féminité. Ils les ont nommées Siri, Alexa, Alice, Silvia, Cortana et Bixby, ou Mimi et Vera des Hubots dans la série Real humans (2012), ou encore Samantha dans le film Her (2013). Elle est l’assistante de, au service de, elle se doit d’être disponible, jours et nuits. Malléable, programmable, on attend que la robotisée exécute, sans discuter ni se plaindre. Qu’elle obéisse et serve. 

Elle assure le travail domestique, familial et affectif, et même des se(r)vices sexuels. On compte sur elle pour des tâches ingrates : rappeler les rendez-vous et les courses à faire, trouver rapidement une adresse, une réponse à une question métaphysique, informer sur la circulation routière, faire une dictée. Et aussi pour des tâches sensibles : rassurer, tenir compagnie, faire la conversation, complimenter. Tout cela sans même avoir besoin de lui dire merci pour le service rendu ni la rémunérer. Evidemment, elle n’est pas humaine. 

Sa voix est parfois incarnée dans un corps mécatronique stéréotypé (peau très lisse, grosse poitrine, souriante, visage maquillé, cheveux longs). Sofia (activé en 2015 à Honk-Kong) a par exemple été modelé à partir du corps de l’actrice Audrey Hepburn. Initialement, les inventeurs de Sofia l’ont pensé 
pour être la compagne idéale des personnes âgées en maison de retraite (!) ou pour guider les foules lors d’évènements. Finalement, ils lui font jouer un rôle d’égérie, un objet de marketing, un exemple pour favoriser le développement d’assistants robotisés. La robotisée n’est pas humaine mais son travail et son statut ressemblent furieusement à ceux assignés aux femmes en chair et en os. Tout comme on dit les “soignants” ou les “agents de vente” pour parler de ces métiers occupés à plus de 80% par des femmes, on utilise là “assistants vocaux” ou “assistants domestiques”. Soi-disant féminine et en même temps effacée, pas correctement désignée. Toute ressemblance avec les humaines qui travaillent ne saurait être fortuite. » 

La Femme au foyer 

« Elle ne travaille pas dans une entreprise, n’a pas de collègues. Pourtant elle trime toute la journée. Mariée à un homme, mère de trois enfants. Du point de vue du “marché du travail” elle est invisible. Comme dans les années 1990, une partie des femmes au foyer n’y est jamais entré, sur ce marché. Ces invisibles qui n’ont jamais travaillé -officiellement- en France sont en moyenne moins diplômées et en majorité immigrées. 

Dans la majorité des cas, la Femme au foyer est en fait invisible parce qu’elle a quitté le “marché du travail”. Ou plutôt il l’a quittée. Le plus souvent suite à un licenciement, ou parce que son contrat à durée déterminée a pris fin. Bien plus rarement, elle est femme au foyer pour raisons personnelles. Son mari est ouvrier dans une entreprise et gagne un salaire pour ça. Son entourage dit qu’il “nourrit la famille” et qu’elle a “de la chance qu’il soit là”. Son espace de travail est domestique. Ses horaires ne sont pas encadrés par une loi, elle essaye de les domestiquer. Elle n’est pas rémunérée. Elle est cinquantenaire et ses enfants sont majeur·es. Ou alors elle a moins de 34 ans et ses enfants sont en bas âges. Elle est parfois récompensée en fête des mères ou en robot ménager. Plus souvent en cacas bien formés dans la couche et en progrès rassurants sur la lecture de Ratus et Mina. Elle n’est pas inscrite au chômage. Elle n’est plus étudiante et pas encore retraitée. Elle habite sûrement en Corse, ou dans les Hauts-de-France. Depuis 2011, la Femme au foyer tend à rajeunir, elle a plutôt entre 20 et 34 ans. Et elle n’est pas définitivement Femme au foyer, c’est temporaire. Elle se demande bien comment elle va y accéder à ce “marché du travail”. Elle guette attentivement trente minutes de calme qui lui permettraient de mettre à jour “Mon-CV-2020” entamé sur son ordinateur il y a plusieurs mois mais jamais envoyé. Elle ressemble à environ 2 millions d’autres femmes, en France. » 

L'ouvrière 

« Elle est dans le secteur de la propreté, caissière au supermarché, opératrice sur une ligne de montage, bonnetière, ouvrière agricole ou assure l’emballage dans un entrepôt logistique. Parfois non qualifiée, sans diplôme français. Elle n’a pas gagné au grand concours de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail : le temps partiel imposé est son lot quotidien, ouvrant sur un horizon assez plat. La flexibilité de ses horaires est inversement proportionnelle à celle de ses lombaires. 

Mais de son point de vue c’est bien comme ça : elle peut s’occuper de ses enfants, de la maison et de son mari. Elle a un point commun avec la Destinée : son employeur pense qu’elle est “faite pour ça”. Il ne la place pas à des postes qualifiés qui demandent de porter des charges lourdes (largement assistés par des machines), et pense qu’après tout, comme elle fait le ménage à la maison, elle saura le faire aussi dans un immeuble de bureaux ou une gare, sa collègue lui donnera quelques conseils vite fait sur place. Et puis si l’une refuse la suivante acceptera. Son métier est bien utile, tout le monde le dit, parfois même l’applaudit ! Mais pas au point de lui dire bonjour. Ni de reconnaître ses compétences professionnelles, de prendre en compte la pénibilité des tâches, d’ajuster sa qualification au plus proche de la réalité de sa pratique ou d’augmenter son salaire. 

Elle s’appelle Rachel Kebe ou Kadiddiata Karamoko ou Mirabelle Nsang, Tiffany ou Denise. Ou Fatima comme dans le film éponyme de Philippe Faucon (2015). Elle est soulagée d’avoir trouvé cet emploi, elle qui n’avait pas tellement le choix. Elle le fait pour ses enfants qui pourront étudier dans de bonnes conditions et se construire une vie de meilleure qualité. Le mois dernier, quand elles ont fait grève pour obtenir le paiement des heures supplémentaires réalisées, leur boîte d’intérim leur a accordé. En précisant qu’à la fin de l’année la nouvelle ligne de montage toute automatisée du client sera en marche, et qu’il n’aura plus besoin d’elles. Sauf si elles sont d’accord pour travailler à la désinfection des cages de poules d’élevage, à 45km de là. Ils n’ont pas encore inventé de machine qui sache faire ça. Denise va refuser, elle a bossé suffisamment longtemps pour connaître les astuces du métier, d’ici la fin de l’année elle aura monté sa propre entreprise de nettoyage. 

Quand elle raconte son parcours, Tiffany dit qu’elle a eu de la chance (et du courage, et un bon ami aussi). Elle n’en pouvait plus de découper de la viande toute la journée, d’être aussi mal considérée que les carcasses, elle avait besoin d’autre chose. Elle est maintenant développeuse pour le web et en langage Homme-Machine. Une amie lui a demandé si ça la dérangeait de préparer les machines qui supprimeront le boulot de ses soeurs. Elle a répondu que non. Si c’est pour finir mangée dans tous les cas, autant être au début de la chaîne ! Devant la télé, elle se demande si c’est vraiment possible de se réincarner en un Hubot, comme dans la série Real Humans (2012). Comme ça, impossible de la remplacer par une machine, elle sera la machine. » 

Le travail, au coeur des activités humaines, est visiblement l’un des instruments dont les usages participent largement à l’état de destruction globale de la Terre dont nous prenons conscience. La place et le rôle particuliers accordés aux femmes dans le travail ajoute une dimension supplémentaire : leur travail semble être en plus l’instrument de leur propre oppression mortifère. Il semble alors évident d’interroger ce travail des femmes pour envisager d’en changer. Si la redirection écologique propose en effet, dans son appellation comme dans ses actions, de changer de cap, encore faut-il savoir comment s’orienter et au moins entrevoir où atterrir4. Et même au préalable, pour dessiner une trajectoire, il faut déjà connaître le point de départ, savoir d’où l’on part ! Ce projet Le futur du travail des femmes propose d’abord cela en première étape : à travers des objets, des mots et des images de cerner ce qui circule dans nos imaginaires quand nous entendons l’association des mots travail et femmes. Une fois bien conscientes et conscients de ce que nous avons dans les mains et sous les pieds, nous pourrons envisager d’en changer. 

1- Atlas de l'anthropocène, 2019, édition Les Presses de Sciences Po 

2- Au sens de ORIGENS laboratoire de recherche sur l'anthropocène et ses effets, notamment sur les organisations et le design, basé à Clermont-Ferrand origensmedialab.org. 

3- Retrouvez la galerie de portraits complète (26 textes courts) sur http://anneliserias.com/futurs 

4- Emprunts à Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique édition La Découverte, 2017 

Anne-lise Rias, 01 Mai 2021