Et si l’abstention s’expliquait par le manque de respect ? 

Deux électeurs français sur trois n’ont pas participé aux élections régionales et départementales des 20 et 27 juin derniers. D’élection en élection, l’augmentation des abstentions est inquiétante. Deux journalistes[1] qui ont enquêté à Aubervillers constatent : moins de service public et moins de qualité de vie entraînent plus d’abstention.  Malgré les relances du porte à porte, une femme est bien décidée à ne pas voter. Elle n’attend plus rien des politiques, après avoir déposé il y a neuf ans déjà une demande pour un logement plus grand à l’office d’HLM. A  Aubervillers comme ailleurs l’abstention est sociale et touche encore plus les pauvres. Alors que 88% des résidents en HLM se sont abstenus, il n’y en a eu « que » 75% parmi les habitants dans des logements privés. Dans un bureau de vote 95% des jeunes de 18 à 34 ans ne sont pas allés voter. Heureuse exception, un jeune est allé voter pour faire plaisir à son père, qui aurait tellement souhaité voter, lui qui ne pouvait pas en tant qu’étranger. Il faut rappeler en effet que  Francçois Mitterrand, Nicolas Sarkosy et François Hollande avaient envisagé ou promis que les étrangers (qu’ils soient ou non membres de l’union européenne) puissent voter aux élections locales. 

Une page est tournée. De moins en moins de gens considèrent que c’est un devoir de voter. On oublie que le vote a été une conquête essentielle de nos démocraties. La grève des urnes interroge tout spécialement la gauche. Dans beaucoup de villes et de quartiers populaires, il y avait un lien très fort entre la population et la gauche, grâce à ce que Maurice Thorez appelait « la gestion communale heureuse », avec des militants d’origine populaire qui animaient un tissu très dense d’associations dans tous les domaines de la vie quotidienne. Aux dernières élections départementales de juin, le Val de Marne, dernier bastion communiste de l’ancienne banlieue rouge est passé à droite.

Didier Daeninckx est né dans la banlieue et y a vécu. Il écrit[2] : « Dans ces vastes espaces prolétaires que géraient les organisations liées à la puissance révolutionnaire, le Parti n’est même plus l’ombre de son ombre ». Et ceci encore : « Dans ces villes ghettoïsées pour partie par le clientélisme, les arrangements communautaires, la misère n’a cessé de prospérer. On y évalue aujourd’hui à près de 50% la part des habitants qui vivent sous le seuil de pauvreté alors que la moyenne nationale flirte avec les 15%, trois fois moins. ». L’analyse de l’effondrement éthique et politique de ces banlieues est consternante. 


Pour une politique du respect.

Des solutions techniques ( la facilitation de l’inscription sur les listes électorales, le vote par internet…).  ne suffiront pas à remédier au fléau de l’abstention.  Bien sûr, il n’est pas inutile par exemple pour les élections locales de chercher à simplifier les mille feuilles des échelons administratifs pour que l’électeur comprenne mieux la signification de son vote. Mais le remède essentiel à l’abstention serait plutôt d’entendre le cri d’Agathe Cagé dans son petit livre « Respect »[3] !  

Elle considère que « nous avons besoin d’une nouvelle manière de faire société, fondée sur la reconnaissance des autres ». Ce combat pour le respect sera difficile car il s’agira de renverser des décennies de mauvaises pratiques sociales. Une autre manière de faire de la politique supposerait de renoncer à la démagogie et de « s’engager à conduire la société vers un cap et s’y tenir ». 

A.Cagé évoque dans son livre ceux auxquels on a manqué de respect et qui se sentent méprisés. Voici quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Dans les Ehpad, nous avons accepté lors du confinement que des personnes âgées soient condamnés à l’absolue solitude. En février 2020, 80 médecins-chefs hospitaliers du département de la Seine St Denis ont démissionné de leurs fonctions administratives et d’encadrement parce qu’ils manquaient de tout et que les patients étaient mal pris en compte. Autre exemple : les oubliés du numérique qui sont victimes de la dématérialisation des démarches administratives etc. etc.  

Agathe Cagé cite le dernier rapport de Jacques Toubon, Défenseur des droits, publié en juin 2020 et intitulé « L’urgence d’agir » : « L’expérience répétée des discriminations et leur nature systémique ont des conséquences délétères sur les parcours individuels, les groupes sociaux concernés et plus largement sur la cohésion de la société française…Ces discriminations entament le rapport de confiance à la société et aux institutions ». 

Agathe Cagé cite également un rapport du Conseil d’Analyse Economique, situé auprès du premier ministre, qui a fait le lien entre le mouvement des gilets jaunes et le relâchement du tissu des services publics, des commerces de proximité et des associations. Les milliers de personnes du mouvement des gilets jaunes ont relevé la tête et ont compris qu’elles n’avaient pas à avoir honte. Elles n’ont pas été entendues et le grand débat n’a été qu’une mascarade.

C’est la parole publique qui a perdu sa valeur avec les promesses faites et non tenues. Pas seulement par le pouvoir en place. Lors des primaires socialistes avant les élections présidentielles de 2017, Manuel Valls qui avait promis de soutenir le candidat qui en sortirait vainqueur, a trahi sa parole pour aller soutenir Emmanuel Macron. Ce qui a amené Arnaud Montebourg à déclarer dans un tweet : « Chacun sait désormais ce que vaut un engagement signé sur l’honneur d’un homme comme Manuel Vals : rien ». .Et c’est l’honneur du parti socialiste qui a été entaché.
L’un des derniers paragraphes de ce petit livre courageux est le suivant : « Nous avons besoin d’un projet de société. De nous donner un projet qui fasse sens et que nous atteindrons ensemble. Cet horizon, ce pourrait être la solidarité, la préservation de la planète, la qualité de vie, le partage de la richesse, un renouveau démocratique… ».  


[1] Donatien Huet et Ilyes Ramdani in Mediapart 4 juillet 2021.

[2] Didier Daeninckx « Municpales. Banlieue naufragée ». Tracts Gallimard. N°13, février 2020.
[3] Agathe Cagé. Respect. Ed. Equateus. Mars 2021.