Allocution du président de la République (Quand l'avenir nous échappe, pp. 209 et ss.) 
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« Parler de « transition écologique » est trompeur car cela laisse penser que les efforts d’adaptation à consentir seront passagers et qu’ils déboucheront sur une nouvelle ère de prospérité matérielle. La réalité, malheureusement, n’est pas celle-là. Tous les experts le savent, il ne sera pas possible de réduire dans des proportions suffisantes nos émissions de gaz à effet de serre sans changements dans nos manières de vivre, de consommer, de se déplacer. C’est toute une conception du progrès matériel qui est à revoir. J’entends déjà ceux qui vont dire : il n’est pas juste de désespérer ainsi de l’inventivité humaine, le salut viendra encore une fois du progrès technique ! Je ne doute pas de la science, soyez-en sûrs, je sais que des milliers de chercheurs et d’ingénieurs sont au travail, dans les entreprises comme dans les centres de recherche publics, pour trouver des solutions techniques aux problèmes écologiques. Il y aura des avancées, je n’en doute pas. Les progrès ont été rapides ces dernières années, notamment dans le domaine des énergies renouvelables. Nous roulerons demain dans des voitures électriques et, grâce aux investissements prévus dans l’isolation des bâtiments, nous pourrons nous chauffer en consommant moins d’énergie. Les efforts en cours dans les domaines de l’éco-conception et du recyclage permettront de produire des objets qui durent plus longtemps, consomment moins d’énergie et génèrent moins de déchets. L’agriculture est également susceptible de réduire ses impacts écologiques en adoptant des techniques de culture plus en phase avec la nature, pour le plus grand bénéfice de notre santé et de celle des agriculteurs. Mais la solution ne peut être purement technique.

Le développement économique dont nous avons bénéficié depuis les débuts de la révolution industrielle est fondé sur l’exploitation de ressources naturelles supposées disponibles en quantités illimitées et le rejet sans précaution de toutes sortes de déchets dans l’environnement. Sa philosophie est incompatible avec la finitude du monde. Les efforts entrepris depuis plusieurs décennies pour nous rendre moins dépendants des ressources non renouvelables telles que le pétrole, n’ont que marginalement modifié cette situation : en témoigne la diminution beaucoup trop lente du « contenu en carbone » de notre consommation. Même avec une croissance modérée, nous n’atteindrons pas les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre que nous nous sommes fixés. Et si nous-mêmes n’atteignons pas ces objectifs, comment pourrions-nous prétendre être à l’avant-garde du combat mondial pour sauver la Planète ? Nous n’avons pas le choix, il va falloir changer de mode de vie. Chaque Français génère l’équivalent de onze tonnes de gaz carbonique par sa consommation annuelle. Il faudrait diviser ce chiffre par cinq en trois décennies pour être à la hauteur de nos responsabilités. Je vous invite à regarder de près votre propre bilan carbone et sa répartition entre les grands postes de dépense que sont le chauffage, les déplacements, l’alimentation, l’habillement, l’informatique et les communications. Vous verrez que certains postes peuvent être assez facilement réduits, mais que, pour d’autres, ce sera beaucoup plus difficile sans changements dans le fonctionnement et l’organisation de notre société. Nous ne réduirons pas notre dépendance aux énergies fossiles sans y être incités par une augmentation de leur prix. La fiscalité carbone est actuellement trop peu dissuasive, mais quel gouvernement serait prêt, surtout dans les circonstances actuelles, à demander aux Français de payer plus cher le carburant, le fuel domestique et tous les produits dont la fabrication consomme du pétrole, du gaz ou du charbon ? Même avec des mesures sociales compensatrices, la charge serait trop lourde pour les ménages modestes et ceux qui traversent actuellement de graves difficultés économiques, dont certains se chauffent avec du fuel et ont impérativement besoin d’une voiture pour se rendre à leur travail. On le voit sur cet exemple, il n’est pas possible de dissocier les questions environnementales et les questions sociales. Plus on est riche, plus on consomme de ressources rares et plus on pollue. Pour répartir équitablement l’effort de sobriété, il faudrait commencer par réduire drastiquement les inégalités, ce qui veut dire, soyons clairs, changer de système. Seule une société plus égalitaire pourrait devenir écologiquement soutenable. Sommes-nous prêts à nous engager dans cette voie ? Permettez-moi d’en douter. En tout état de cause, il ne suffirait pas de taxer le carbone et de redistribuer la richesse pour changer de modèle de consommation. C’est l’ensemble des politiques publiques qu’il faudrait réorienter pour rendre possibles les changements de modes de vie auxquels nous allons être contraints. Il faudrait, c’est une évidence, renoncer à tous les projets de nouvelles infrastructures de transport qui ne répondent pas à une nécessité vraiment indiscutable. Renoncer aussi à construire de nouveaux centres commerciaux à la périphérie des villes, ainsi qu’à tous les équipements et aménagements consommateurs d’espace. Tout projet susceptible de générer de nouvelles consommations ou de nouveaux déplacements devrait être différé ou abandonné.

Il y a certes des aspects plus plaisants dans les perspectives que je dessine. Une société moins obsédée par la consommation serait certainement plus créative sur les plans social et culturel. Les idées ne manquent pas pour répondre autrement à nos besoins et rendre la vie plus belle. Jusqu’à présent, le progrès a été pensé sur le mode du « toujours plus » : travailler plus pour gagner plus et consommer plus. Nous voyons l’impasse dans laquelle nous a mis cette vision de l’avenir : la qualité de la vie n’a pas progressé au même rythme que la croissance économique et cette croissance se révèle chaque jour un peu plus délétère. Le bien-être n’a pas cru au même rythme que le PIB, il se pourrait même qu’il ait régressé. La croissance actuelle crée davantage de contraintes et de frustrations que de réelles satisfactions. Une part croissante de nos dépenses nous est imposée par l’évolution des modes de vie : que l’on pense aux assurances, aux dépenses liées à la sécurité, aux charges diverses liées au logement, aux déplacements domicile-travail ou aux outils de communication numérique dont personne ne peut réellement se passer. On voit bien tout ce qu’il y aurait à gagner en travaillant moins et en se préoccupant davantage de la qualité de la vie. Mais il faut être lucide : la fin de la croissance nous confronterait à de graves difficultés. Les Français souhaitent plus de services publics de proximité, plus de soins médicaux, plus de sécurité, mais ces services ont un coût et je ne vois pas comment nous pourrons les financer sans croissance. Nous sommes dans une véritable impasse, une impasse qui ne peut que s’aggraver avec le resserrement des contraintes écologiques. Ouvrons les yeux ! Il y a quelque chose qui ne va pas dans notre modèle de développement. Il ne faut pas chercher ailleurs la montée des frustrations et de la violence : quand la compétition économique ne peut plus déboucher sur une croissance saine et sur des progrès équitablement partagés, sa dureté, sa violence même, et pas seulement pour les plus faibles, deviennent insupportables. Nous avons besoin d’une autre vision du bien-être. Le moment est venu d’oublier les dogmes économiques et de se fier au bon sens. Ce que nous dit le bon sens, c’est que l’organisation économique doit partir des besoins. Comment répondre aux besoins réels en consommant moins de ressources, voilà la question. 

Réduire notre dépendance à certains types d’objets de consommation n’est pas si difficile : chacun d’entre nous, s’il est un peu lucide, sait qu’une part de ses achats est dictée par la publicité ou l’envie d’être aussi bien équipé que son voisin. Lorsque nous aurons pris conscience de ce qu’implique la survie de l’humanité, je fais le pari que la pression sociale agira dans l’autre sens : les modes de vie les mieux considérés seront les plus sobres. Rouler dans une voiture de luxe ou une grosse cylindrée paraîtra le comble de la bêtise et de la vulgarité. Mais il sera bien plus douloureux de réduire les éléments de notre train de vie qui contribuent réellement à notre confort et à notre liberté. Nous avons pris l’habitude de vivre dans des logements spacieux, confortables et bien chauffés. Or, il est à craindre que les travaux d’isolation des logements ne permettent pas de réduire dans des proportions suffisantes les dépenses de chauffage. Il faudra accepter de vivre chez soi avec un pull et de partager les grands appartements qu’il est déraisonnable de chauffer pour une ou deux personnes. Et ce n’est pas tout : pour préserver les terres agricoles et limiter les déplacements, il faudra lutter contre l’étalement urbain, ce qui veut dire que certains devront renoncer au rêve d’une grande maison entourée d’un jardin à la périphérie d’une ville Le plus difficile sera de limiter nos déplacements. Même avec des voitures électriques et des avions moins gourmands en carburant, il est exclu que nous puissions continuer à voyager aussi loin et aussi souvent pour notre seul agrément, même si cela nous semble un droit inaliénable. Se rendre à l’autre bout du monde ne peut plus être considéré comme une façon normale de prendre ses vacances. Le télétravail permettra sans doute de réduire les migrations quotidiennes – la crise sanitaire a montré que c’est souvent possible, même si les problèmes que cela pose ne doivent pas être sous-estimés – et cela permettra aussi, si certaines conditions sont réunies, d’améliorer la qualité de la vie. Le modèle de société fondé sur la voiture individuelle pour tous est de toute façon condamné, l’avenir est aux transports collectifs et aux vélos, mais aussi au covoiturage et à des solutions plus innovantes comme l’autopartage ou les transports collectifs à la demande. Nous ne pourrons pas réduire dans des proportions suffisantes nos émissions de gaz à effet de serre et toutes nos agressions contre l’environnement sans adopter un mode de vie plus sobre et plus contraint. Mais ce qui est nécessaire du point de vue écologique est-t-il économiquement et socialement possible ? Vous vous demandez sans doute comment l’économie pourrait fonctionner sans croissance, comment les entreprises pourraient continuer d’embaucher et d’investir et comment s’y prendrait l’État pour financer les dépenses publiques.

Ces questions sont devant nous : elles sont incontournables, inhérentes au monde post-productiviste dans lequel nous allons devoir vivre. Ce sont des questions difficiles dont on ne peut qu’entrevoir les réponses. Ma seule certitude est que nous n’avons aucune chance d’y répondre tant que nous resterons prisonniers d’une vision étriquée de la prospérité et du bien-être, dans laquelle ce qui ne s’achète pas n’a aucune valeur. Réduire la richesse à ce qui est monnayable, c’est condamner la politique à être la vassale du marché. L’économie qu’il nous faut, c’est une économie fondée sur les besoins réels et l’utilisation parcimonieuse des ressources non renouvelables. Une économie en paix avec la nature ne peut pas être une économie soumise à la loi du marché, même si le marché continue d’y jouer un rôle important.

Que faut-il produire, comment et pour qui ? Pourquoi ne serions-nous pas capables d’en décider collectivement, par la délibération et par la raison plutôt qu’en nous laissant guider par cette fameuse « main invisible » du marché, qui est aussi, on s’en aperçoit davantage chaque jour, une main aveugle, sans vision d’avenir ? Pourquoi faudrait-il que le citoyen responsable rende les armes au consommateur envieux et à l’épargnant avide qui sont en lui ? Est-il vrai que nous serons toujours incapables de débattre, de réfléchir ensemble et de coopérer pour construire un monde plus humain ? Serons-nous pour toujours prisonniers d’une compétition économique qui nous dresse les uns contre les autres, qui détruit la nature et broie les plus faibles ? Mais sommes-nous assez raisonnables et vertueux pour faire fonctionner l’économie et la société sur d’autres bases ? À titre d’exemple des difficultés qui nous attendent, demandez-vous comment seront financées les dépenses publiques dans une économie post-productiviste. Où trouver l’argent dont ont besoin les hôpitaux, les écoles ou la police si les recettes fiscales stagnent ? La réponse pourrait résider dans le développement de nouvelles formes de mobilisation citoyenne. Si le temps libéré par la décroissance des activités de production était entièrement investi dans l’engagement bénévole, le problème serait largement résolu. Mais ne rêvons pas. Il est vrai, certes, que nous ne partons pas de zéro : notre société fonctionne d’ores et déjà grâce à diverses formes de bénévolat et d’activités non monétarisées. Mentionnons d’abord la réserve sanitaire, fortement mobilisée pendant la pandémie, les pompiers volontaires, la protection civile, le service civique et les nombreuses associations qui contribuent à la mise en oeuvre des politiques sociales. Et je n’oublie pas l’économie collaborative, dont l’un des intérêts est d’avoir révélé l’ampleur d’une disposition à se rendre utile, à échanger des services sur une base de gratuité et à mutualiser des savoir-faire. L’engagement citoyen pourrait être la clef de voûte d’une nouvelle cohérence socio-économique, mais nous n’y sommes pas, loin s’en faut. Il faudrait changer d’échelle et susciter un vaste élan civique pour faire face aux besoins de services collectifs dans une économie sans croissance. Je ne peux faire mieux que renvoyer chacun à ses responsabilités

Posez-vous maintenant sincèrement la question : les perspectives que je viens de tracer à grands traits ont-elles la moindre chance de prendre corps dans un projet politique soutenu par une majorité de nos concitoyens ? J’ai assez d’expérience politique pour répondre sans hésiter par la négative. Je sais trop bien que nous n’échapperons pas aux querelles partisanes et à la tyrannie du court terme. Une foule de problèmes urgents nous assaillent et ils nous laisseront peu de temps pour penser à l’avenir. Alors que faire ? C’est à la nation tout entière qu’il revient de répondre à cette question. Quant à moi, je n’ai pas la réponse. Il n’est pas habituel qu’un chef d’État s’exprime en ces termes, mais il ne me paraît pas moralement acceptable de faire semblant de croire que je sais où nous allons. Ce n’est pas de gaîté de coeur que j’assume le rôle du prophète de malheur. On ne manquera pas de dénoncer mon défaitisme, voire mon irresponsabilité, et l’on tournera mes propos en dérision, mais je préfère le risque d’être incompris à la honte de mentir. Mieux vaut en être conscients, nous sommes trop éloignés d’une trajectoire soutenable pour envisager sereinement l’avenir. Quand je vois le monde tel qu’il va, la tentation de beaucoup de gens de fuir dans le déni ou de jouir cyniquement du présent, les tendances au repli sur soi, les politiques fondées sur le rejet de l’autre, la montée d’une violence diffuse au sein même de la société française, je ne vois pas d’où pourrait nous venir l’énergie de tout réinventer. Cette énergie existe pourtant, j’en ai la conviction, mais il est à craindre qu’elle ne puisse se manifester que dans la souffrance. Nous venons de le voir, l’histoire peut être brutale et ce sont souvent les événements qui décident à notre place. Devant les problèmes qui s’accumulent, certains prédisent un effondrement de nos infrastructures techniques et de nos institutions. Nul ne peut avoir la certitude que nous pourrons éviter cela, mais nous n’avons pas le droit de nous résigner. Nous devons parier sur la métamorphose consciente plutôt que sur la désagrégation de ce que les générations précédentes ont mis des siècles à construire ! Ce défi peut être relevé, je crois savoir dans quelle direction il faudrait aller, mais je ne vois pas comment vous conduire sur ce chemin. Ce n’est plus à moi d’agir. C’est à vous maintenant de prendre votre destin en main et de vous unir derrière la personne qui saura créer l’élan collectif dont nous avons besoin.

Nous sommes appelés à une forme de conversion, le mot n’est pas trop fort. Il a une connotation religieuse que j’assume sans hésiter : sans transformation intérieure, sans maîtrise lucide de nos passions, sans libération de notre capacité d’empathie et, j’ose le dire, sans esprit de sacrifice, nous ne pourrons rien faire. Face à l’épidémie, les soignants en ont fait la preuve, n’hésitant pas à risquer leur vie pour en sauver d’autres. C’est un bel exemple dont il faudra s’inspirer. L’aventure humaine est faite de dépassements : nous ne savons pas de quoi nous sommes capables tant que des événements imprévus ne nous obligent pas à donner le meilleur de nous-mêmes. Quant à moi, je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. »