NICOLAS BERDIAEV, UN PHILOSOPHE ALTERNATIF

(Kiev 1874-Clamart 1948)

Jean-Marie Gourvil

 
Nicolas Berdiaev, a été l’un des philosophes majeurs du milieu intellectuel français des années 1930-19501. Depuis quelques années un regain d’intérêt pour la pensée de Berdiaev se manifeste. A nouveau des traductions paraissent2, une série de colloques récents lui ont été consacrés3. Son œuvre est aujourd’hui tombée dans le domaine public et divers éditeurs préparent la publication de plusieurs de ses ouvrages épuisés depuis longtemps. 
 
Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt actuel alors que durant les trente glorieuses ses lecteurs se sont faits rares4 ?
 
Berdiaev a conscience dès les années trente, de la fin de la modernité et de l’émergence d’une autre civilisation. « La période moderne s’achève, commence une autre qui n’a pas encore de nom », écrit-il dès son arrivée en Europe5. Il avait le sentiment profond d’être « au seuil d’une nouvelle époque »6. Il ne voyait aucun avenir à notre société marchande, il craignait l’envahissement par la machine, l’accélération du temps, un désastre écologique. Il a élaboré une critique radicale de l’Etat bureaucratique et voyait l’avenir de notre civilisation dans un nécessaire retour aux solidarités, à la communauté locale et à une économie de proximité entre la ville et la campagne, au partage des richesses pour lutter contre la pauvreté. Il entrevoyait une alliance des créateurs par-dessus les pouvoirs des Etats. Nous rentrions pour lui, dans des temps messianiques. Notre civilisation devrait réaliser enfin, les promesses du christianisme primitif.
 
Sa vision de l’histoire est basée sur une « nouvelle spiritualité » personnaliste 7 fortement mystique. Il propose les voies d’une « renaissance intérieure », liée à une expérience de l’Esprit. L’irruption de l’Esprit habite le philosophe, l’artiste, le réformateur social. L’Humain ne peut se concevoir sans sa participation à l’énergie créatrice divine et à l’inverse le Divin ne peut se concevoir sans sa soumission à la liberté de l’Homme entre les mains duquel Dieu remet l’Histoire. Inclassable politiquement, il acceptait volontiers l’étiquette de « chrétien anarchiste ».
 
Ces quelques lignes nous font rapidement pressentir que les thèmes de réflexions de Berdiaev rejoignent ceux qui sont portés par de nombreux mouvements alternatifs aujourd’hui comme Démocratie & spiritualité8, le Pacte Civique9 et le réseau international du Club des convivialistes10. Une réelle recherche sociétale alternative voit le jour et c’est dans ce contexte que la pensée de Berdiaev est à nouveau d’actualité. Ces courants pourraient trouver dans la pensée de Berdiaev une anthropologie qui viendrait compléter les essais qui voient le jour, et notamment la possibilité d’introduire une dimension spirituelle et mystique (osons l’expression !) que ces mouvements semblent redouter tout en l’évoquant sans cesse à demi-mot.
 
Pour comprendre Berdiaev il faut accepter de revenir, sur son « histoire de vie ». 
 
UNE VIE TOUJOURS EN RUPTURE AVEC LA PENSÉE DOMINANTE11 :
 
Berdiaev est né à Kiev en 1874 dans une famille de l’aristocratie militaire russe. Sa mère est d’origine française (une Choiseul), il maîtrise dès son enfance, trois langues : le russe, le français et l’allemand. Sa famille le destine à la carrière militaire et lui fait faire ses études à l’Ecole des cadets (prytanée militaire). Il ne supporte pas cette ambiance et abandonne la perspective d’une carrière militaire pour s’inscrire à l’université de Kiev en philosophie. Il fréquente les milieux intellectuels juifs et s’inscrit dans la mouvance marxiste en adhérant au Parti social-démocrate auquel a appartenu Lénine. Il rompt avec son milieu familial et refuse de vivre des ressources liées à son statut d’aristocrate. Orateur révolutionnaire, il prononce de nombreux discours. Arrêté et condamné, il est exilé dans le nord de la Russie sans avoir fini ses études de philosophie. 
 
Au retour de ce premier exil, il s’établit à Saint-Pétersbourg. Berdiaev reste un philosophe social, « révolutionnaire », mais pense que l’économisme de Marx élimine la dimension esthétique, culturelle et spirituelle qui est à la source de toute créativité. Il fréquente les milieux artistiques et les cercles s’intéressant aux philosophies religieuses marquées par la recherche d’un vitalisme primordial et les religions d’Extrême Orient. 
 
Il rompt avec ces groupes peu soucieux des questions sociales et fermés sur eux-mêmes et quitte Saint-Pétersbourg pour se fixer à Moscou où il se marie avec Lydie Rapp, artiste et révolutionnaire, sortant elle aussi d’exil. Il fréquente de jeunes intellectuels orthodoxes dont Serge Boulgakov12, également ancien marxiste et se convertit à l’Orthodoxie13. Il crée alors une première Académie de philosophie religieuse.
Opposé au régime tsariste, il assiste entre crainte et espoir à la Révolution. Bien que protégé par le pouvoir en place, il dénonce rapidement les dérives « matérialistes » et « autoritaires » du nouveau régime. Avec de nombreux intellectuels, il est chassé hors de Russie en 1922. Après un passage par Berlin, il s’installe à Paris, puis à Clamart. Il fonde une nouvelle Académie de philosophie religieuse, la revue russe Pout (la Voie) qui participe à tous les débats intellectuels de l’époque14. Il dirige les éditions russes YMCA Press fondées avec l’aide de protestants américains. Il publie durant sa vie en France l’essentiel de son œuvre, une trentaine d’ouvrages et de très nombreux articles. Profondément opposé à l’aristocratie russe vivant en France, il s’intègre aisément dans les milieux intellectuels catholiques et protestants dont il devient l’une des personnalités incontournables15. Ami de Maritain et de Mounier, il garde avec eux des relations amicales, mais affirme assez vite son opposition à l’humanisme chrétien teinté de thomisme. A la fin de sa vie il rédige une autobiographie qui reste la source essentielle de compréhension de son œuvre16. Avant de mourir, il fait donation de sa maison de Clamart à l’Eglise orthodoxe russe.
 
L’immense culture de Berdiaev, la variété des thèmes abordés, son style « romantique » plus qu’académique, l’originalité de sa pensée paradoxale demandent au lecteur une grande ouverture d’esprit. Les pages de ses livres sont émaillées de passages fulgurants où en quelques lignes il apporte un éclairage paradoxal, mais lumineux à des questions qui nous taraudent. Il écrit toujours en russe et révise lui-même les traductions en français de ses œuvres17. Pour saisir sa pensée « alternative », présentons son opposition à la pensée bourgeoise qui traverse aussi bien le capitalisme que le socialisme bolchevique.
 
UNE OPPOSITION RADICALE A LA PENSEE BOURGEOISE 
 
Dès sa jeunesse, ce fils d’aristocrate place la question sociale au cœur de ses réflexions, le problème des inégalités sociales l’obsède. Après avoir adopté la pensée marxiste, il prend rapidement ses distances avec le matérialisme, mais lutte contre tous les esclavages générés par le « bourgeoisisme ». Le capitalisme et le socialisme bolchevique participent, pour lui, tous les deux de la pensée bourgeoise, comme deux faces d’une même erreur culturelle et spirituelle. Berdiaev sera cependant toujours plus enclin à pardonner « les erreurs » des socialistes marxisants que le péché du capitalisme avec lequel aucune réconciliation n’est possible18. Dans la ligne de Dostoïevski, Nietzsche, Léon Bloy, il dénonce la laideur bourgeoise et la décadence spirituelle qui accompagne le triomphe bourgeois. La pensée bourgeoise19 est fondée sur l’espoir qu’une société organisée au profit des bourgeois dominants répondra aux besoins des hommes. Le but de la société bourgeoise est l’accès à la consommation, elle ne voit que des individus anonymes et des masses dont on peut gérer les besoins. Les bourgeois occidentaux confient à la social-démocratie et à sa bureaucratie, la réalisation de leur rêve, les bolcheviks le confient à ceux qui tiennent l’appareil d’Etat soviétique et sa bureaucratie. L’esprit bourgeois invente le bonheur dans la soumission. Réalisation moderne de la Légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski20. L’esprit bourgeois invente aussi la soumission à la machine et à la production de masse qui entraînent une accélération du temps21. Toute dimension sacrée a disparu. Le bourgeois est englué dans les choses visibles et tangibles. C’est un réaliste. L’esprit bourgeois se caractérise par la perte absolue du sens du tragique de la condition humaine. Le bourgeois est incapable de comprendre le monde symbolique, ce qui dépasse la première apparence. L’Eternel, la Beauté, la Bonté, le Transcendant n’ont pour lui aucun sens. 
 
Certaines de ses phrases résonnent dans notre conscience post-moderne : 
 

Lorsque chez l’homme la convoitise de la puissance et le désir de jouissance prennent le dessus sur le sentiment tragique […], lorsque disparaît le mécontentement sacré, c’est alors que l’esprit bourgeois inonde la surface de la Terre et que le type bourgeois prédomine22.
 

L’angoisse, le souci, le mouvement de plus en plus accéléré, l’incapacité de vivre dans l’instant sont le fruit de cette concupiscence insatiable qui fait de la vie un enfer et précipite l’homme dans les flammes infernales23.
 
Berdiaev est obsédé par la question de la pauvreté, mais l’esclavage imposé par la bourgeoisie est plus ample que la seule domination économique. Dans De l’esclavage et de la liberté de l’homme24, il dresse un impressionnant diagnostic de la condition humaine livrée à de multiples esclavages, celui de la propriété et de l’argent, de l’Etat, des utopies révolutionnaires, du sexe, de la famille, de l’esthétisme, de l’individualisme, de Dieu et des religions. Il dit s’être identifié à la figure du Christ et avoir combattu intellectuellement tous les Inquisiteurs25. Notons que dans le conflit qui oppose Proudhon à Marx, il choisit le camp de Proudhon et se revendique d’un socialisme personnaliste. La pensée de Berdiaev sera en Amérique latine, l’une des sources d’inspiration de la théologie de la libération26, il pourrait être, aujourd’hui, l’une des multiples sources d’inspiration d’une pensée spirituelle alternative.
 
Si Berdiaev est opposé au bourgeoisisme, il est aussi fort critique du rôle que les masses accordent à l’Etat. L’avenir du monde passe par la personne et la communauté et non l’Etat, il nous faut certes un Etat, mais il doit être supportable.
 
 
UNE VIVE CRITIQUE DE LA DOMINATION ETATIQUE27
 
S’appuyant sur la Légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, Berdiaev construit tout au long de son œuvre, une critique assez fine de l’Etat qu’il est intéressant d’entendre à un moment de l’histoire où, pour lutter contre le néo-libéralisme, la tentation étatique revient au-devant de la scène.
Berdiaev indique28 que si l’Etat défend le bien et la justice, c’est toujours pour assurer la survie de l’Empire, afin de détenir le pouvoir suprême. L’Etat organise la société, mais s’assure d’abord de la pérennité de son pouvoir. L’Etat ne connaît pas la personne, il connaît des masses, des individus dont il doit assurer la survie collective. Le destin personnel ne le concerne pas. « Entre lui et la personne il existe une lutte séculaire, un conflit tragique », « Le cercle de l’Etre, de la personne, et celui de l’Etat ne correspondent jamais »29. Dans un langage contemporain, nous dirions que l’Etat ne reconnaît jamais la citoyenneté créatrice. 
Le rêve de globalisation de l’économie, aujourd’hui n’est qu’un rêve d’Empire. Ce Royaume de César30 n’est pour Berdiaev qu’un esclavage, la soif d’universalité se dégrade en domination universelle. L’Etat totalitaire n’est nullement un phénomène accidentel, il découle de la véritable nature de l’Etat et de l’étatisme. Pour Berdiaev, le côté le plus odieux de l’Etat est la bureaucratie :

C’est une maladie ayant sa source dans le principe même du pouvoir politique. La bureaucratie, dont aucun Etat ne peut se passer, a une tendance fatale à développer, à étendre, à intensifier son pouvoir, à se considérer, non comme une servante de la nation, mais comme sa maîtresse, à laquelle on doit obéissance31.
Enfin pour Berdiaev l’Etat a une fonction diabolique de réduction des idées généreuses en processus d’objectivation permettant la gestion des masses. La devise Liberté, Egalité, Fraternité se mue en bureaucratie, en procédures, en segmentation du corps social. 
L’Etat exerce une grande séduction à laquelle on résiste difficilement. Le peuple légitime la domination de l’Etat au nom d’un intérêt supérieur qu’il croit incarné par l’Etat. Le peuple se sent toujours prêt à accepter la domination de ce ‘‘monstre froid’’ qui écrase toute existence individuelle32. Le peuple conserve la posture héritée de l’esclavage et croit en l’Etat 33. Le totalitarisme de l’Etat est lié à la confusion entre l’Etat et l’Eglise, entre l’Empire et la Religion. L’Etat s’arroge une posture religieuse en se présentant comme instrument messianique d’un salut. La confusion du Royaume de César avec le Royaume de l’Esprit est caractéristique de la pensée de Hegel, mais aussi de tout Etat moderne. Tout pouvoir centralisateur, fait semblant d’incarner l’Histoire, mais détruit la société et la capacité des personnes à avoir une vie sociale et spirituelle féconde, il nie la créativité et la force de l’Esprit qui habite les personnes, les communautés, la société et en aucun cas les bureaucraties. 
Berdiaev, toujours paradoxal, nuance son opposition à l’Etat en affirmant que les hommes ont besoin de l’Etat et ne peuvent se passer de ses services. Le pouvoir est indispensable dans le monde déchu, mais il s’oppose à la séduction de l’Etat et à notre esclavage. Il faut donc pour Berdiaev n’accorder aucune capacité à l’Etat de créer un monde meilleur, un monde portant les valeurs évangéliques, un monde humaniste. Berdiaev est radical, l’Etat est nécessaire, mais il doit être minimal, l’histoire est faite par la société, les communautés et les personnes. L’Etat devrait n’être que le gérant de la société, comme le gestionnaire d’une coopérative sait qu’il ne détient pas le pouvoir. Il donne comme rôle principal à l’Etat celui de lutter contre la pauvreté et de répartir les richesses.
Opposé à l’esprit bourgeois, Berdiaev ne nous laisse pas non plus espérer, un avenir dans un Etat dont le rôle serait de « faire l’Histoire ». D’où peut venir alors le sursaut prophétique qui nous permettra de poursuivre l’Histoire, jusqu’à la fin de l’Histoire ? 
 
UNE SPIRITUALITE INTERIEURE ET PROPHETIQUE34
 
Les parents de Berdiaev, voltairiens, ne fréquentaient pas l’Eglise orthodoxe, le chemin spirituel de Berdiaev est passé par la lutte sociale, l’art et les religions non chrétiennes, avant de découvrir le christianisme et les mystiques chrétiens qui pour la plupart ont été méconnus ou condamnés par les Eglises. Profondément attaché à l’Eglise orthodoxe, il a cependant lutté contre ses dérives politiques et l’ascétisme non mystique de nombreux membres du clergé. 
La spiritualité de Berdiaev est centrée sur l’expérience intérieure. Au-delà du corps et de l’âme, une profondeur plus grande de l’être qu’il appelle esprit, ouvre sur le divin, sur l’Esprit35. Cette expérience fondatrice ouvre sur ce qu’il appelle l’acte créateur36. Converti depuis peu, revenant à Moscou après un voyage en Italie, il comprend que l’expérience intérieure de l’Esprit permet la création artistique, la création culturelle (esthétique, philosophique…) et qu’elle est la source de l’action des réformateurs sociaux. L’homme ayant expérimenté l’Esprit, ayant connu une seconde naissance intérieure qui l’éloigne des conditionnements sociaux, devient créateur. L’homme spirituel est créateur. Mais cette création si elle a un aspect mystique, a aussi un aspect ascétique. 
 

Le but de l'élan créateur est d'atteindre à un autre monde, à une autre vie, mais l'aboutissement de cet acte d'exaltation, c'est un livre, un tableau, une construction morale. Les dimensions de la profondeur et de la hauteur se résolvent en surface plane37

 
Après l’exaltation de la création, il faut guider la réalisation du projet jusque dans les détails. Il critique sévèrement l’ascèse monastique russe, mais retrouve dans la spiritualité de l’expérience de l’Esprit et de l’acte créateur, les grands fondamentaux de toute ascèse, le dépassement de l’affect et de sa propre pensée, le saut dans l’inconnu, la dépossession de soi, le sens du bien cosmique, la rude épreuve de la nuit, puis celle de la présence intérieure du divin. Sa lecture incessante des Pères de l’Eglise et des grands mystiques chrétiens lui fait comprendre que cette présence est le sens de la vie et du monde.
 
Sa spiritualité est construite autour d’une anthropologie « théandrique », « theo/anthropique ». Le divin et l’humain ne se confondent pas, mais sont et l’un et l’autre appelés à se retrouver, à se féconder, à s’unir. Vision plus proche de Platon que d’Aristote qui fonde son opposition au thomisme. S’il y a transfiguration de l’homme par Dieu, participation au divin, il y a humanisation de Dieu par l’homme. La fusion du divin et de l’humain est le but de l’histoire, elle est un construit de l’histoire. Méditant sans cesse les grandes phases de la méta-histoire qu’il essaie de comprendre, Berdiaev met le Christ au centre de cette histoire divino-humaine, comme principe moral certes, mais surtout comme principe métaphysique de notre destin divino-humain. Le Christ ouvre définitivement la réconciliation de l’Humain et du Divin, et l’Esprit poursuit avec l’homme l’histoire qui mène au Royaume.
 
Berdiaev conscient du tragique de la condition humaine affirme qu’il y aura une fin de l’histoire, une eschatologie où Dieu et l’Homme se retrouveront libérés du tragique. Pour lui toute pensée qui n’est pas eschatologique est une pensée bourgeoise dont le but est de s’accommoder du tragique de l’existence et de construire des petits royaumes de César, de refuser le Beau, le Vrai, le Bon auquel l’homme aspire profondément.
 
Cette conception spirituelle et eschatologique ne pousse pas celui qui a fait l’expérience de l’Esprit à attendre la fin des temps -ce que propose l’ascèse morbide de nombreux chrétiens- mais d’anticiper la fin des temps, de vivre déjà des arrhes du Royaume. Pour Berdiaev toute création artistique, culturelle, tout combat social, toute lutte contre les esclavages sont déjà anticipation du Royaume. 
Berdiaev nous propose une spiritualité nouvelle38, une quête intérieure qui est en même temps prophétique. « La beauté sauvera le monde » écrit Dostoïevski. Jamais il n’y aura de cesse à la lutte pour réaliser la Beauté divino-humaine qui nous habite. 
 
 
 
 
APRES LA MODERNITE : LA PERSONNE, LA COMMUNAUTE, LA SOCIETE
 
Conscient que la modernité s’effondre et que viennent des temps nouveaux, post-modernes, Berdiaev déplace profondément le curseur de nos idéologies. Ce n’est pas l’Etat et l’Economie qui feront l’Histoire. L’Etat n’est pas habité par l’Esprit, ce sont les personnes et les liens communautaires au sein de la société qui le sont.
 
Notre première tâche individuelle est de devenir une personne, s’extraire des conditionnements sociaux qui nous enferment, faire l’expérience intérieure, accepter d’être créateur, prophète, accepter la voie divino-humaine du Christ et de la Pentecôte. Accepter que notre être n’ait comme limite que le cosmos tout entier. Berdiaev en appelle à se libérer de tous les esclavages en pensant que l’histoire a un sens et une fin, celle du Royaume divino-humain qui vient.
 
Après le mythe moderne et bourgeois du progrès et d’une société centrée sur la satisfaction effrénée de nos désirs, Berdiaev affirme qu’il n’y a qu’un autre grand mythe qui viendra bouleverser les mythes néfastes qui habitent le monde.

Un grand mythe, lié à une grande réalité : le mythe de l’homme, de sa liberté, de sa créativité, de sa ressemblance avec Dieu et de son lien communautaire avec les autres hommes, avec les prochains39.
Il poursuit ailleurs : 

Il importe d’exiger, au nom de la morale, non seulement chrétienne, mais même tout simplement humaine, que la politique et son pouvoir fictif sur la vie de l’homme soient réduits au minimum40.

Seules les forces sociales et spirituelles des peuples agissant par-dessus la tête des représentants du pouvoir sont capables de restaurer l’unité (de notre vie commune)41

* * *
Pour Berdiaev le combat de l’homme créateur est éthique et mystique42. Les questions politiques sont spirituelles, les questions spirituelles sont politiques. La spiritualité ne saurait se réduire à un discours sur des valeurs qui orienteraient l’action, fussent-elles évangéliques. La spiritualité chrétienne de Berdiaev se fonde sur la conscience que l’Histoire a une fin hors de l’histoire, dans la Parousie, le retour du Christ à la fin des temps. Mais Dieu nous a confié l’histoire et nul ne peut se dispenser de faire l’histoire, de préparer le Royaume. L’immensité de cette promesse exige pour Berdiaev qu’aucune lutte ne s’arrête sur la croyance que le Ciel est enfin sur la terre dans la réalisation d’une utopie passagère. Son expérience intérieure lui a fait toucher l’Eternité, le Beau, le Vrai et le Bon, expérience dans le temps de ce qui est hors du temps, expérience qui illumine l’acte créateur qu’il soit relationnel, artistique, culturel, ou social.


1 ARJAKOVSKY, Antoine, La génération des penseurs religieux de l’émigration russe, Kiev-Paris, L’Esprit et la Lettre, 2002.
2 BERDIAEV, Nicolas, textes rassemblés et traduits par MARANGE, Céline sous le titre Pour un christianisme de création et de liberté, Cerf, 2009.
3 Voir notamment FROMAGET, Michel, DAUTAIS, Philippe, GOURVIL, Jean-Marie, SOLLOGOUB, Igor, Actes du colloque : un philosophe russe à Clamart tenu en novembre 2018, Grenoble, Le Mercure Dauphinois, 2019. 
4 Les chercheurs de l’Institut d’Etudes Slaves, Madeleine Davy, le pasteur Laurent Gagnebain et Olivier Clément. Les éditions YMCA press publiaient quelques traductions.
5 BERDIAEV, Nicolas, Le nouveau Moyen-Age, 1924, traduction française, YMCA Press, 1985.
6 BERDIAEV, Nicolas, Au seuil de la nouvelle époque, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1947.
7 Berdiaev est à l’origine du concept de personnalisme que Mounier reprendra en collaborant avec Berdiaev pour les premiers numéros de la revue Esprit.
11 AUBERT, Pierre, Nicolas Berdiaeff, Une approche biographique et anthropologique, Cerf, 2011. 
12 Il retrouve Serge Boulgakov à Paris, qui devenu prêtre, fonde l’Institut de théologie orthodoxe St Serge.
13 Les parents de Berdiaev avaient fait baptiser leurs enfants, mais ils ne leur avaient donné aucune éducation religieuse.
14 Cf. ARJAKOVSKY, Antoine, op. cit.
15 Il réunit chez lui chaque semaine un cercle intellectuels, participe aux Décades de Pontigny, entretient une correspondance impressionnante. La revue russe Pout (La voie), la revue Esprit, Le roseau d’or (revue de Maritain) témoignent des débats dans lesquels il était présent.
16 BERDIAEV, Nicolas, Essai d’autobiographie spirituelle, Buchet/Chastel, 1954.
17 Une partie de ses œuvres sont cependant, publiées en français, après sa mort.
18 BERDIAEV, Nicolas, Christianisme et marxisme, 1931, traduction française, Le Centurion, 1975.
19 BERDIAEV, Nicolas, De l'esprit bourgeois, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Nietslé, 1949, voir notamment les pages 41-59.
20 DOSTOÏEVSKI, Fiodor, Les Frères Karamazov, La légende du grand inquisiteur, Livre V.
21 BERDIAEV, Nicolas, L’homme et la machine, 1933, réédition en français, Paris, RN édition, 2019.
22 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit. p. 55.
23 Ibid., p. 58.
24 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, traduction française, Aubier, 1946.
25 Ibid, p. 15.
26 SEGUNDO, Jean-Louis, Berdiaeff, une réflexion chrétienne sur la personne, Aubier, 1963.
27 Voir Jean-Marie Gourvil, Etat et société dans la pensée de Nicolas Berdiaev, Actes du colloque de Clamart, novembre 2018, op. cit., pp. 167-196.
28 BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, 1931, traduction française, Lausanne, l’Age d’homme, 1979
29 Ibid. p. 256.
30 Berdiaev oppose souvent le Royaume de César au Royaume de Dieu, au Royaume de l’Eprit en faisant référence à la phrase du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu ».
31 Ibid. p. 169.
32 Berdiaev écrit cela après la guerre de 14-18, il redira la même chose de façon plus angoissée encore, après la fin du IIIème Reich.
33 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit.
35 St Paul et les Pères de l’Eglise utilisent plusieurs termes pour désigner la partie profonde de l’être humain, l’esprit, l’intelligence, le cœur. Chacun de ses termes essaie d’approcher le lieu personnel où le divin « touche » la profondeur de l’humain. 
36 BERDIAEV, Nicolas, Le sens de la création, traduction française, DDB, 1955. Ce livre est avec L’esprit de Dostoïevski, réédition Stock, 1990, écrits tous les deux à Moscou, donnent l’essentiel de la pensée primordiale de Berdiaev. 
37 BERDIAEV, Nicolas, Le Sens de la création, op. cit., p. 157.
38 BERDIAEV, Nicolas, La nouvelle spiritualité, Esprit et Réalité, traduction française, Aubier, 1943, pp. 204-248.
39 BERDIAEV, Nicolas, Royaume de l’Esprit et Royaume de César, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1951 (C’est là le dernier livre écrit par Berdiaev peu de temps avant sa mort) p. 75.
40 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit., p. 158.
41 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit., p. 130.
42 C’est tout le sens du livre de BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, essai d’éthique paradoxale, 1931, traduction française, Lausanne, L’Age d’homme, 1979.