Zader

Ce nouveau verbe est issu des luttes autour des ZAD « zone à défendre », comme celle de Notre-Dame-des-Landes qui s’est opposée avec succès à la création d’un nouvel aéroport au nord de Nantes. Il signifie critiquer une décision tout en revendiquant une contre-proposition.
A l'origine de ce verbe le néologisme ZAD
La ZAD est une « zone à défendre », à l’instar de celle de Notre-Dame-des-Landes qui s’oppose à la création d’un nouvel aéroport au nord de Nantes dès 2009. Ce néologisme détourne l’acronyme « ZAD », « zone d’aménagement différé », qui désignait en 1974 la réserve foncière de 1 225 hectares destiné au futur aéroport.
Des militants écologistes, des agriculteurs et des habitants locaux, des activistes anticapitalistes ou altermondialistes, entre 200 et 300, s’installent sur le terrain convoité par les décideurs de ce projet pour empêcher sa construction. Un village hétéroclite sort de terre - avec des cabanes, des tentes, des roulottes, des maisons retapées, etc. -, des « zadistes » s’y installent, cultivent la terre, expérimentent une autre manière de vivre, en se partageant les tâches et en refusant toute autorité imposée d’en-haut. C’est en 2014 que l’ancien maire de Quelneuc, René Leblanc, dépose à l’INPI les mots « ZAD » et « Zadistes », qui entrent dans Le Petit Robert l’année suivante. Ces « zadistes », jeunes pour la plupart, renouent, sans nécessairement le savoir et le vouloir, avec les contestataires de l’extension du camp militaire du Larzac (1971-1981), l’esprit pacifiste de Lanza del Vasto, la contre-culture des communautés hippies, la détermination des pourfendeurs des centrales nucléaires...
Contester et proposer
Ainsi la ZAD est à la fois un mode de contestation et un art de vivre. Il s’agit d’une nouvelle culture politique qui allie le refus du productivisme et sa logique du toujours plus à une alternative émancipatrice et sa logique du toujours mieux. C’est ce qu’exprime le verbe zader : non pas seulement critiquer une décision mais revendiquer une contre-proposition. Refuser ce qui parait déraisonnable d’un point de vue, écologique, économique, social, tout en suggérant un autre possible. Zader ne revient pas simplement à dénoncer un choix considéré absurde (une bretelle autoroutière, une bassine, la destruction de haies pour remembrer des terres agricoles, l’usage d’un insecticide toxique pour les humains et des espèces animales et végétales, l’ouverture d’un parc de loisirs à l’emplacement d’une forêt riche en biodiversité, etc.) mais à œuvrer pour la préservation de la nature, son entretien et son amélioration...
De nombreuses ZAD ont été démantelées par la police et les zadistes expulsés, comme celles du lieu-dit le Gabarn qui s’oppose au projet d’autoroute E7 (Bordeaux-Valence), de Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires ou encore celles contre un transformateur à haute tension à Saint-Victor-et-Melvieu, contre le barrage de Sivens, contre EuropaCity au Triangle de Gonesse, contre l’A69 dans le Tarn, etc. Décisions de justice, pressions politiques des gouvernements successifs, interventions souvent musclées - pour ne pas dire d’une violence disproportionnée - de la police, viennent contrecarrer l’expression populaire, le débat public. Quelques-unes ont conduit à l’arrêt des travaux comme à Notre-Dame-des-Landes et dans la forêt de Roybon où la société « Pierre et Vacances » renonce en 2020 à implanter un nouveau Center Parcs...D’autres ZAD ont essaimé en Suisse, en Belgique, en Allemagne, elles participent d’une forme d’engagement in situ qui « occupe » un lieu pour le protéger d’une intervention qui lui serait fatale...
Le verbe « zader » commence juste à être conjugué, il faut lui laisser le temps de se diffuser. Il correspond bien à une nouvelle attente militante : ne pas dénoncer sans proposer ! Sans proposer une alternative aux vertus émancipatrices, un contre-projet qui démultiplie les possibilités d’accroître l’autonomie des participants le temps nécessaire à son éclosion...Aucune ZAD n’est identique, chacune invente son chemin, c’est pour cela que toute récupération politicienne se révèle difficile. Quant aux zadistes, ils apprennent en luttant que toute idée est un combat...
Un tel verbe irrite les représentants de l’ordre néolibéral qui s’insurgent de toute dérogation au sacro-saint marché et à la croissance pour la croissance qui le stimule. Pour eux, il n’y a pas à zader mais à se soumettre aux diktats de l’hubris et tant pis si la planète y perd son habitabilité, si la biodiversité s’appauvrit, si chaque humain se fragilise en perdant le peu d’autonomie qu’il possède... Zader est donc un verbe clivant dont l’usage clarifie les oppositions, d’un côté celles et ceux qui trouvent dans la société de consommation de quoi se satisfaire et d’un autre, celles et ceux, qui préfèrent être des « consommactrices » et « consommacteurs » de leur propre existence en harmonie avec le vivant et les autres humains. Zader est du côté de la coopération et non pas de la compétition. Zader est un verbe créatif, qui appelle l’aurore...
Fougier Eddy (2016), Les Zadistes, 2 volumes, Paris, Fondation pour l’innovation politique.
Laurens Christophe (dir) (2018), Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, Paris, Loco.
Collectif Comm’un (2019), Habiter en lutte. Zad de Notre-Dame-des-Landes, 40 ans de résistance, Paris, Le Passager clandestin.
Denet Anaïs (2024), ZAD, une histoire de la violence, l’évacuation de Notre-Dame-des-Landes, Paris, Denoël.

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