[1] Lucas Mediavilla, « Le mirage salarial de la Silicon Valley », Les Echos.fr, 15 octobre 2018.
[2] Guy Roustang et al., Vers un nouveau contrat social, 5. éd, Sociologie économique (Paris: Desclée de Brouwer, 2000).
[3] Renaud Vignes, « La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions », Revue du MAUSS;N°52 (s. d.): 251‑265.
[4] Hartmut Rosa, Accélération: une critique sociale du temps, Théorie critique (Paris: La Découverte, 2010).
[5] Zygmunt Bauman, La vie liquide;(Paris: [1] Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013.
(6) Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013
[7] Simone Weil, L’enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain;(Gallimard, 1970).
[8] Hannah Arendt et al., Les origines du totalitarisme Eichmann à Jérusalem;(Paris: Gallimard, 2013).
[9] DanielCérézuelle et Guy Roustang, Autoproduction accompagnée, un levier de changement, (Ramonville Saint-Agne: Erès, 2010).
(10) https://citizenlab.fr/produit/limpasse/
L’Europe rend légitime le glissement d’une conception démocratique de la connaissance à la production de compétences utiles à l’économie et ouvre la perspective d’une concurrence mondiale en matière de politiques universitaires.
Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements
[1] Renaud Vignes L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).
1 Vignes, Renaud. L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le
dépasser. CitizenLab, 2019.
2 Dewey, John. Après le libéralisme?: ses impasses, son avenir. Climats-Flammarion., 2014.
3 Sen, Amartya. Un nouveau modèle économique: développement, justice, liberté, 2009.
4 Ostrom, Elinor. « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes ».
Revue de l’OFCE 120, no 1 (2012): 13-72.
5 https://www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
6 https://www.urbanews.fr/2015/03/10/48041-la-fab-city-de-barcelone-ou-la-reinvention-du-droit-a-la-ville/
(1) Gary S. Becker, « A Theory of the Allocation of Time », The Economic Journal 75, no 299 (Septembre 1965) : 493‑517.
(2) https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-l-eco/le-temps-c-est-de-l-argent
(3)voir l’article dans l’eccap
(4)www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
(5) L’effet multiplicateur local, UTOPIES, Note de position, juillet 2016
Personne ne pourra échapper aux conséquences du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, ou des pollutions de toutes natures. Mais, ce sont les populations pauvres qui seront les plus touchées alors qu’elles sont les moins responsables de ces bouleversements. Dans le même temps, le marché de l’emploi se polarise, la distribution des revenus primaires creuse les inégalités et l’endettement de notre pays explose. Il n’y a pas trois crises, l’une environnementale, l’autre économique et la troisième sociale, mais une seule, une crise systémique dont l’une des causes principales est à rechercher dans les mutations industrielles observées depuis les quarante dernières années.
Au cours du 20e siècle, l’industrie s’est profondément transformée et ce, en trois grandes étapes. La standardisation des produits et la spécialisation des tâches ouvrit la porte à l’éclatement des chaînes de valeur et à la consommation de masse. L’obsolescence planifiée fit son apparition dans les années 1920 avec l’apparition du sloanisme chez General Motors. Enfin, la révolution numérique dans laquelle les facteurs clés sont la connaissance, l’innovation et la vitesse permit à l’industrie de s’émanciper en grande partie des notions d’espace et de temps. Aux pays développés d’assurer les services à haute valeur ajoutée et aux pays du Sud de prendre en charge la fabrication en exploitant au maximum les acquis de l’organisation taylorienne du travail. Les conséquences de la crise du COVID-19 en matière de tensions commerciales entre grandes zones économiques ont remis cette répartition des tâches au centre du débat public. Le rôle des capacités productives nationales sur l’économie, l’emploi, les ressources fiscales, le commerce extérieur, l’aménagement du territoire ou encore l’environnement fait de moins en moins débat. C’est ainsi que l’industrie se retrouve au centre des questions macroéconomiques, sociales et environnementales posées à nos sociétés développées.
La France est devenue un pays de consommation qui importe des produits fabriqués et les conséquences sur notre empreinte carbone ne sont pas négligeables. À titre d’exemple, et comme le montre le graphique ci-dessous, une tonne d’acier fabriquée en Inde est deux fois plus émettrice de GES qu’une même tonne fabriquée en France (sans compter le coût en GES du transport).
Une étude réalisée en région Picardie montre que la désindustrialisation est la principale cause de la précarisation territoriale[1]. Dans cette région industrielle, la part d’ouvriers dans sa population active a été divisée par 2 en 40 ans. Conséquence directe, dans les territoires touchés le taux de chômage a augmenté fortement (plus de 12% à la même époque). À l’inverse, d’autres espaces voisins ont vu se concentrer les populations soit non touchées par ce phénomène, soit bénéficiant des mutations industrielles avec un taux de chômage beaucoup plus faible. C’est ce phénomène de polarisation de l’emploi que Daniel Cohen appelle la smile economy. Ajoutons que le manque d’emplois dans ces territoires désindustrialisés a entraîné une «émigration;» des jeunes et, en conséquence, une baisse de la natalité.
Le cas de Marseille est aussi très représentatif des conséquences d’une désindustrialisation accélérée. Entre 1975 et 2017, l’emploi productif a baissé de 29% pour ne représenter plus que quart de l’emploi total[2]. L’impact social de cette désindustrialisation est majeur : selon l’Observatoire des inégalités, le taux de pauvreté de ces arrondissements anciennement industriels a explosé pour atteindre jusqu’à 55% dans le 3ème arrondissement, soit plus que Roubaix, commune qui arrive en première position des 100 villes les plus pauvres. Les 2ème, 14ème et 15ème arrondissements (tous anciennement industriels) ayant des taux de pauvreté eux aussi très élevés (compris entre 42 et 44%)[3].
Une étude récente[4] compare les conséquences sur le parcours professionnel des ouvriers ayant subi un plan social avec leur « jumeau;» qui sont restés en poste. Les résultats mettent en évidence l’ampleur des conséquences sociales subies par les premiers. L’illusion selon laquelle la disparition des entreprises (ou des secteurs) les moins productives devait permettre une réallocation des ressources vers des entreprises (des secteurs) plus performantes s’est révélée fausse.
Ainsi, il serait vain de vouloir lutter contre les inégalités sociales et territoriales, rétablir nos équilibres macroéconomiques tout en réduisant notre empreinte carbone si l’on ignore que la désindustrialisation en est une cause première et si l’on ne voit pas son inverse (la réindustrialisation) comme une condition incontournable de cet indispensable rééquilibrage.
Cette innovation industrielle que certains appelle « industrie low-tech;» vise à repenser l’innovation pour l’orienter vers la sobriété et la simplicité, et à favoriser son appropriation par le plus grand nombre. Si cette démarche se veut critique vis-à-vis du techno-solutionnisme, elle peut l’être tout autant par rapport à ceux qui rêvent d’un monde sans technologie. De fait, ce qui importe c’est que ce modèle soit fondamentalement utile, plus résilient, plus sobre, plus robuste et plus autonome. Économe en capital technique (et donc financier), cette profonde évolution s’appuie sur un rééquilibrage du rapport Capital-Travail au profit de ce dernier. Croisant les apports des démarches low-tech, d’écologie industrielle territorialisée, ou encore d’économie de la contribution, l’industrie de la durabilité vise à augmenter de manière significative la résilience de la production et ce, à tous les niveaux et à toutes les étapes du cycle productif.
Ce modèle réinterroge les fondements des processus d’innovation jusqu’ici essentiellement limités aux problématiques technoscientifiques. La performance de cette nouvelle forme industrielle impose une ouverture forte aux innovations sociales et organisationnelles. Dans cette perspective, trois principes paraissent particulièrement prometteurs pour faire émerger de nouveaux écosystèmes industriels durables.
- Le principe de circularité. L’économie circulaire vise à limiter le gaspillage des ressources et l’impact environnemental des activités de transformation tout en augmentant leur efficacité.
- Le principe de décélération. Cette décélération concerne non seulement les flux, mais aussi les cycles de vie des biens et la stabilité des organisations. Elle introduit une forme de gouvernance moins impactée par les exigences de vitesse, caractéristiques de la financiarisation de l’économie moderne.
-Le principe de proximité. Ce dernier principe favorisera les coopérations entre acteurs et ce que les concepteurs des pôles technologiques nomment la « fertilisation croisée;». Cette proximité favorisera aussi la simplicité, à rebours de la tendance à la complexification de notre monde.
Comme point de départ, et dans le cadre d’une étude en cours pour l’ADEME, l’association Amerma propose d’expérimenter cette nouvelle approche dans le secteur des machines industrielles qui, comme pour les biens de consommation, voit son taux de remplacement s’accélérer continuellement. Ces machines irriguent l’ensemble des activités fabricantes (y compris le secteur agricole d’ailleurs), ce secteur pourrait être un levier clé de la conversion de l’ensemble de notre appareil productif vers un schéma plus sobre, résilient et souverain. C’est dans ce secteur que pourraient se déployer sans doute le plus facilement les concepts principaux du modèle de la durabilité industrielle : l’éco-conception des machines et systèmes, le réemploi des machines d’occasion, la remanufacture (ou retrofit), la logistique inversée des pièces de rechange et la maintenance.
Cette industrie de la durabilité apparaît comme un élément important de la nécessaire bifurcation systémique et low-tech dont l’industrie a besoin pour dépasser les déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux qu’elle a participé à créer. Pour faire émerger ces éco-systèmes, le concept de milieu innovateur[5] forme un cadre théorique d’une grande pertinence. Dans un milieu innovateur, les ressources cognitives de l’environnement complètent systématiquement les capacités des agents. Ce concept part du principe suivant : si un agent dont les capacités sont limitées parvient à réaliser ses fins dans un environnement complexe, c’est parce qu’il va exploiter les ressources cognitives de son environnement[6]. Ainsi, la rationalité ne découlera plus seulement des agents; elle résultera conjointement des capacités des agents et des ressources de leur milieu. La diversité des ressources présentes ouvre la perspective de favoriser, dans un même environnement, la rencontre et le dialogue entre les trois formes économiques qui interviendront dans le champ de la durabilité industrielle : la forme capitaliste, la forme coopérative, et la forme associative[7]. C’est parce qu’il favorise cette diversité qu’un milieu innovateur est potentiellement profondément transformateur. C’est aussi cette diversité qui assurera l’équilibre entre ces différentes formes économiques comme le suggère la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. » Cette dialectique que Chesterton appelle de ses vœux rejoint ainsi le principe d’opposition créatrice prôné par les convivialistes.
C’est donc lorsque ce modèle deviendra un projet de territoire qu’il pourra devenir une alternative crédible à notre modèle techno industriel. Et ces projets de territoire doivent être au centre des politiques visant à rétablir notre souveraineté industrielle.
Apparue au 19ème siècle avec la révolution industrielle, la désynchronisation de notre économie avec le monde vivant a pris de l’ampleur avec l’avènement de l’accélération techno-industrielle dans les années 1980 jusqu’à engendrer une crise systémique de grande ampleur. Avec l’entrée dans ce que John Stuart Mill appelait un « état stationnaire;», cette désynchronisation est en train de prendre fin et cette issue sera brutale ou harmonieuse selon les choix industriels qui seront les nôtres. C’est dans cette perspective que ce modèle nouveau apparaît comme une alternative à considérer par les pouvoirs publics. Plus simple, moins rapide, plus proche le concept de durabilité industrielle se veut global et systémique et apte à être un élément majeur de la réconciliation entre les enjeux écologique, la performance économique et le progrès social.
[1] Venet T., (2019), La désindustrialisation comme vecteur de vulnérabilité territoriale, Populations vulnérables
[2] AGAM, La ville productive, AGAM Regards, 2021
[3] Observatoire des Inégalités, Rapport sur les inégalités en France, édition 2021
[4] Arquié A. & Grjebine T. (2023), Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ?, La lettre du CEPII, n°435
[5] Aydalot P., (1986), « L’aptitude des milieux locaux à promouvoir l’innovation;» in FEDERWISCH J., ZOLLER H.G., (dir.), Technologie nouvelle et ruptures régionales, ed. Economica, Paris, pp. 41-58.
[6] Laville F. (2000), « La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité limitée;», Revue économique 51, no 6 : 1301-1331.
[7] Vignes R. (2021), L’accélération technocapitaliste du temps. Essai sur les fondements d’une économie des communs, ed. R&N
Ce texte est le résumé d’un article à paraître dans le numéro 62 de la revue du Mauss (datée du mois d’octobre 2023). Il critique le paradigme d’une croissance illimitée et propose d’y substituer l’hypothèse d’une économie stationnaire comme cadre de nos politiques économiques.
Depuis près de vingt ans, l’horizon d’un retour d’une croissance soutenue semble s’éloigner à mesure que le temps passe. De fait, cette ambition parait relever d’une grave erreur d’analyse basée sur l’hypothèse que la croissance est la situation naturelle de l’économie alors qu’une observation objective des faits montre que l’imaginaire d’une croissance illimitée est en train de se dissoudre. Depuis la fin des années soixante, le taux de croissance (en moyenne décennale) perd un point tous les 10 ans. Et cette décélération marquée s’est faite en dépit d’un expansionnisme monétaire jamais vu hors période de guerre. Cette évolution n’est pas surprenante au regard des principaux facteurs de croissance. Pour simplifier, la production peut croître pour trois raisons principales : la croissance de la population active, les gains de productivité et la vitesse de circulation des flux de toutes natures (physiques, financiers, humains). Ces trois moteurs sont en train de s’essouffler. Dans tous les pays développés, la population vieillit, pendant que la productivité diminue conformément aux thèses de Robert Solow[1] et de Robert Gordon[2] enfin l’accélération des flux se heurte à des limites aussi bien physiques que monétaires.
Mais cette perspective est-elle inquiétante ou rassurante à l’heure où la question du franchissement d’un certain nombre de limites planétaires se pose avec de plus en plus d’insistance? Existe-t-il un autre état que l’état de croissance;? Pour répondre à ces questions essentielles, il faut revenir aux origines de l’économie politique.
Si Adam Smith dans la Richesse des Nations introduit le concept d’état stationnaire, c’est David Ricardo qui va contribuer de manière importante à la réflexion sur la finitude de la croissance et sur la perspective d’un état stationnaire comme horizon naturel de l’économie. John Stuart Mill va approfondir ce concept en mettant en évidence que cet état est l’horizon logique des pays ayant atteint un niveau de richesse suffisant et qu’il n’implique pas l’immobilité du progrès humain. Il faudra attendre 1972 et le Rapport Meadows, pour que soit mis en lumière l'impossibilité pour les ressources naturelles de se régénérer aussi vite que la croissance économique l'exige. C’est dans ces mêmes années que va s’exprimer le plus radicalement la critique du principe d’une société de surconsommation de plus en plus poussée par la technique, critique portée par Jacques Ellul, Ivan Illich ou encore André Gorz. Pour ces auteurs, cette croissance économique est basée sur une forme d’insatisfaction perpétuelle qui, pour être dépassée impose une production infinie ce qui engendre toujours plus de pénuries, d’inégalités et de frustrations qu’elle ne satisfait de besoins. Avec la révolution néolibérale des années 1980 et plus encore avec l’avènement du technocapitalisme dix ans plus tard, la croyance en une croissance joyeuse et inclusive reprend le dessus et ce concept d’état stationnaire va tomber dans l’oubli. Oubli dont l’économiste américain Nicholas Georgescu-Roegen essaya de l’en sortir en montrant que si l’énergie joue un rôle central dans la croissance, elle aussi subit l’implacable loi des rendements décroissants. Mais ces critiques ne pesèrent que de peu de poids face à la puissance du paradigme de la destruction créatrice cher à Joseph A. Schumpeter dont la synthèse proposée par Philippe Aghion incarne la vision la plus pure[3]. Aux interrogations des économistes classiques et plus récemment de l’économie écologique, la pensée économique dominante répond par l’innovation et l’amélioration du fonctionnement des marchés pour valoriser les externalités négatives de la croissance. Mais, elle n’émet en aucune façon le moindre doute sur le concept de croissance illimitée. C’est pourquoi elle paraît bien pauvre pour nous aider à imaginer ce que pourrait être nos vies dans un état stationnaire, état dont la probabilité d’occurrence augmente.
Si tout nous indique que nos politiques publiques devront s’inscrire dans un contexte de croissance faible sur le long terme, la question est alors de savoir quelles sont les conséquences économiques et sociales à tirer de cette perspective « révolutionnaire;» qu’est celle d’une économie stationnaire;? La période de la Renaissance montre que cet état économique n’est pas synonyme d’immobilisme. Dans une économie stationnaire, la société peut continuer à se transformer, à évoluer, à redistribuer les richesses, à créer des emplois, à inventer de nouvelles libertés, etc. La seule dimension qui est quasi stable est sa métrique (le PIB). Penser de nouvelles politiques publiques impose d’être convaincu qu’un état stationnaire n’est pas obligatoirement synonyme d’immobilisme et encore moins de retour à l’âge de pierre. Compte tenu des forces à l’œuvre (démographie, productivité et décélération généralisée), nous pensons que la question n’est plus d’être « pour;» ou « contre;» la croissance mais celle des politiques économiques qui permettront un atterrissage en douceur dans cet état stationnaire. En particulier lors de la phase critique qui interviendra lorsque les investissements nécessaires à la transformation de nos économies et de nos infrastructures apporteront leurs effets positifs en matière de réduction de la consommation dans les secteurs de l’énergie, des transports, des équipements industriels, etc[4]. La question des revenus et de l’emploi sera au centre des grands défis macroéconomiques qui se présenteront. Au-delà du transfert de l’emploi d’un secteur à un autre, il nous paraît important de souligner qu’adopter un mode de vie plus sobre, plus proche, plus convivial supposera de revoir notre rapport au temps. C’est dans cette perspective que l’étude de Gardes et Alpman doit être considérée[5]. Cette étude économétrique montre comment les ménages américains ont fait évoluer leurs choix temporels en période d’expansion et de récession et comment la valeur monétaire du temps utile (temps potentiellement utilisable pour d’autres activité que travail et loisir) a varié sur la même période. En particulier, les auteurs montrent que, en période de récession, de nombreuses heures de travail marchand deviennent disponibles, et que le choix de les transférer sur du temps utile (production domestique en particulier) peut compenser une partie significative (voire totale) des pertes de revenu[6]. Par ailleurs, transformer nos systèmes productifs ne se fera pas spontanément ni facilement. Il sera nécessaire de proposer un cadre méthodologique adapté pour faire émerger de nouveaux modèles d’innovation. En la matière, les outils de l’analyse mésoéconomique qui perçoit l’espace comme un élément actif du processus d’innovation ouvrent de grandes perspectives. En particulier, les travaux portant sur ce que l’économie spatiale nomme les milieux innovateurs forment un cadre local d’organisation puissant[7]. Le milieu innovateur désigne un construit social situé (un territoire) dans lequel des acteurs vont interagir et s’organiser pour construire de nouvelles ressources nécessaires au processus d’innovation. C’est pourquoi, au cœur des nouvelles politiques économiques qui seront mises en œuvre se trouveront des projets de territoire capables de créer des écosystèmes économiques organisés pour concilier efficacité économique, performance sociale et équilibre écologique.
Depuis un siècle, la pensée économique aura structuré non seulement « l'économie », mais l'ensemble des activités sociales au point de constituer une norme de vie dans les sociétés occidentales. Surtout, elle se sera structurée autour de la vision d’un homme raisonnable et calculateur : l’homo œconomicus. Une transformation aussi majeure que celle du passage d’une société de croissance à un état stationnaire devra nécessairement s’appuyer sur un nouveau paradigme anthropologique. Dans cette perspective, pensé en termes philosophiques le concept de décroissance peut fournir une aide puissante. Si notre société de la démesure a besoin de transformer l’individu en consommateur éternellement insatisfait, esclave de ses pulsions et de ses frustrations[8], à l’inverse, la philosophie de la décroissance montre que la tempérance et la confiance en la capacité de l’individu à limiter ses désirs peut être source de bien-être. C’est d’abord une éthique de vie qui tourne le dos à la démesure et propose une nouvelle liberté, une nouvelle convivialité. Alors que la société de la surconsommation est un choix piloté par l’économie, la société décroissante est un choix philosophique fondamental qui nous propose de retrouver le chemin d’une vie autonome. Nous voyons alors se dessiner une alliance entre une économie post-croissance et un projet anthropologique ouvrant la voie à une nouvelle grande phase de progrès. Ainsi, économie stationnaire et décroissance sont deux projets complémentaires qui ne se situent pas au même niveau. Le premier est encastré dans le second et l’un a besoin de l’autre. Alors que l’anthropologie de la croissance illimitée voit un sujet individualiste et frustré, une société stationnaire répond aux attentes d’un homo frugaliter à la recherche d’autonomie et de convivialité[9].
[1] Solow R. 1956. A contribution to the Theory of Economic Growth, The quarterly Journal of Economics, vol. 70
[2] Gordon R.J., 2016. The Rise and Fall of American Growth. The U.S. Standard of Living since the Civil War, Princeton, Princeton University Press
[3] Aghion P., Antonin C., Bunel S. Le pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020
[4] Cahen-Fourot L. et Monserand A. La macroéconomie de la post croissance, L’économie politique (N°98), 2023
[5] Gardes F., Alpman A. Il est temps d’analyser la loi d’Okun et le bien-être des ménages en termes de production domestique Revue économique – vol. 71, n° 6, novembre 2020.
[6] Voir aussi sur ce sujet l’article de Bruno Théret : Développer l’activité citoyenne en réduisant le temps de travail, Eccap 01/12/2022
[7] Aydalot P. Milieux innovateurs en Europe, GREMI 1986
[8] https://www.youtube.com/watch?v=pGAbVOCKdsY
[9] https://www.youtube.com/watch?v=tFIaQg-zzF8