Vignes Renaud
15/12/2021
Aux origines du technocapitalisme
L’accélération sociale acte l’échec du libéralisme classique
Et le capital devint abondant
Le technocapitalisme, un projet total
Notes
(1) Renaud Vignes, L’impasse. Essai sur les contradictions du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (Citizen Lab 2018).(2) Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique: de la contre-culture à la cyberculture : Stewart Brand, un homme d’influence (Caen: C & F, 2013).
(3) Eric Sadin, La silicolonisation du monde: l’irrésistible expansion du libéralisme numérique (Paris : Éditions L’Échappée, 2016).
13/03/2019
et si nous nous étions trompés ?
Nous vivons un moment tout à fait inédit qui est entré en tension avec tous les grands enjeux de notre époque. Se font face une révolution technocapitaliste qui annonce une promesse de liberté et de progrès, et une réalité d’un monde sans croissance où la pauvreté augmente, où la démocratie vacille. Dès sa naissance, des contradictions irréductibles étaient inscrites au cœur du projet technocapitaliste, elles apparaissent aujourd’hui au grand jour. Pour les dépasser, deux voies se présentent à nous : celle de l’élitisme individualisé d’un côté et celle de l’intelligence collective de l’autre.
La promesse technocapitaliste est une impasse
Un capitalisme post-marché. Plus d'un siècle après Adam Smith, le modèle néoclassique de l’équilibre général démontre qu'en situation de concurrence parfaite tout surprofit tend à disparaître. Cet équilibre repose sur deux conditions. La première est celle dite des rendements décroissants qui limitent la possibilité pour une entreprise de grandir indéfiniment. La deuxième est l’existence du mécanisme des prix qui permet à chacun de disposer des informations nécessaires pour agir en toute rationalité. Ainsi l'économie de marché peut tenir sa promesse d'être le modèle le plus efficace et le plus juste, aussi bien en terme économique que social.
Or, dans l’économie technocapitaliste, les technologies numériques associées aux nouvelles logiques financières transforment en profondeur la structure de coûts des entreprises et éloignent le lien qui existait entre augmentation des ventes et des profits d'un côté et variation des coûts de l'autre. Qu’il s’agisse d’externaliser la totalité des coûts directs sur des sous-traitants mal payés, de créer des plateformes numériques qui se contentent de mettre en contact l’offre et la demande ou - et c’est l’innovation la plus originale - de faire travailler gratuitement leurs clients distribuer des produits à une personne ou à des milliers coûte à peu près le même prix. Ainsi, ces modèles sont un véritable défi lancé à la théorie du marché car, dans l'économie technocapitaliste, c’est le monopole qui devient la forme naturelle du marché !
Pour s'attaquer au mécanisme des prix, le coup de génie aura été de créer ce que beaucoup nomment « l’économie de la gratuité ». De plus en plus souvent, lorsque nous achetons un produit, nous ne le payons pas, du moins pas directement, pas en totalité, pas immédiatement. En l'absence de cette précieuse information, le consommateur a de plus en plus de difficultés à relier son comportement de consommation avec sa réelle capacité d'achat. C’est ainsi que le pouvoir cognitif du mécanisme des prix s’efface pour laisser place à des comportements irrationnels.
Avec la disparition des deux conditions premières du modèle concurrentiel néoclassique, il n'aura fallu qu'une vingtaine d'années au système technocapitaliste pour mettre à bas le principe du marché autorégulateur et voir naître un capitalisme radical émancipé du marché, un capitalisme post-marché.
Une désintégration sociale
L’essor des plateformes numériques a remis au goût du jour un modèle social qui avait été balayé par la deuxième révolution industrielle et que l'on croyait disparu à jamais. La plateforme numérique a sorti le travail de l’entreprise, elle n'en est plus responsable. C’est aux employés d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail (VTC, bien immobilier, vélo), et à en supporter les risques associés. Ils sont auto-entrepreneurs, payés à la course et supposés assumer toutes les cotisations sociales. Dans ce nouveau monde, le travail n’est plus le lieu essentiel où se joue le lien social, la construction, identitaire. La fragilisation des sociétés salariales, est en train de briser le cercle vertueux qui permettait la création de richesses économiques, l'augmentation du niveau de vie et un puissant mouvement d'émancipation individuelle 2 .
Le piège environnemental
Les géants de l’industrie numérique se vantent à longueur de journée de leurs « immenses efforts » en matière environnementale, tout en participant largement à une exploitation toujours plus grande de ressources limitées ou encore à l’augmentation des flux et de leur vitesse pour optimiser leur chaîne de valeur (ne serait-ce que le transport ou la consommation d’énergie).
La science économique commence à mieux cerner la notion de capital naturel et son évolution liée aux interactions entre l’homme et son environnement. Tous ces travaux nous disent que le cycle économique est borné en amont par les quantités de ressources exploitables, et en aval par la capacité des écosystèmes à absorber les déchets. Les économistes sont convaincus que, dans le domaine de l'environnement, la priorité n'est pas la prise en compte de la rareté des ressources mais le traitement de la question des «poubelles pleines ». Les solutions proposées paraissent convaincantes (TVA verte, prix du CO2...). Mais, là encore, l'efficacité de ces mesures se heurte au fait que le nombre de produit augmente plus vite que la diminution de leur taux de charge. Enfin, il nous précipite au-delà des frontières écologiques car ce nouveau monde produit un festivus numericus qui s’arrange avec la promesse selon laquelle l’innovation dernier cri va lui permettre de réduire son empreinte carbone tout en ignorant superbement le coût pour la planète lié à la fabrication de cette innovation. Entre un franchissement de frontière et une réduction de consommation, festivus numericus préférera toujours franchir la frontière.
C’est là l’explication ultime de l’incompatibilité entre ce nouveau capitalisme et les frontières écologiques. En faisant de chacun un festivus numericus, ce système crée des comportements d'hyper-consommation, d'hyper-mobilité, totalement incompatibles avec une quelconque maîtrise des externalités environnementales.
La déformation sociale du temps
L’une des plus grandes singularités de cette nouvelle forme de capitalisme est qu’il déforme socialement le temps 3. Cette déformation s’effectue sous la pression de deux grands phénomènes. Le premier relève d’un changement de nature du temps, le deuxième est d’ordre sociologique, voire anthropologique, le principe d’accélération du temps est le deuxième.
Lorsque Gary Becker publie « A Theory of the Allocation of Time » dans The Economic Journal, il indique que, pour obtenir le maximum de satisfaction, l’individu va combiner une quantité de dépenses et une quantité de temps. Et il fait preuve d’un grand esprit visionnaire lorsqu’il nous dit que dans le monde moderne, c’est le prix relatif du temps qui est amené à augmenter par rapport à celui des autres dépenses. C’est toute une conception de la société qui change alors car toutes les activités qui dépensent beaucoup de temps sans apporter de satisfaction économique supplémentaire seront amenées à disparaître. Ceci explique, par exemple, le remplacement progressif du bénévolat (gratuit) par la philanthropie des plus fortunés (inscrite dans une logique d’optimisation fiscale). Par ailleurs, se développent les travaux autour de l’économie de l’attention qui ont pour ambition de capter toujours plus le temps des individus via les interfaces numériques et les jeux videos. Le succès de ces travaux est éclatant : dans un reportage récent sur Arte, on peut entendre que, arrivé à l’âge de 21 ans, un jeune aura passé dix mille heures à jouer sur un écran, autant qu’au collège et au lycée !
C’est à l’ensemble de la société que l’on demande maintenant d’accélérer. La globalisation, la technologie, tout cela nous entraîne dans des rythmes toujours plus rapides. Et cette accélération désynchronise tous les plans de nos vies. Hartmut Rosa 4 nous explique que l’évolution actuelle relève d’une dialectique entre des forces d’accélération et des institutions vouées à dépérir dès lors qu’elles deviennent un frein à celles-ci. Il rejoint ici la thèse de Zygmunt Bauman 5 selon laquelle le système va chercher à éliminer tous les obstacles qui se présentent sur sa route et qui l’empêchent d’accélérer.
Cette déformation sociale du temps contribue à dissoudre tous nos repères. Il faut relire Emile Durkheim 6, Simone Weil 7 et Hanna Arendt 8 pour anticiper les conséquences du vide que créent nos sociétés liquides. Elles brisent tous les repères, toutes les bornes à partir desquels les personnes avaient construit leur vie. Durkheim parle alors d’anomie. Et cette situation peut-être désastreuse comme le pressent Hanna Arendt !
Comment sortir de cette impasse ?
Deux voies semblent émerger, tout aussi révolutionnaires l’une que l’autre.
La première est prométhéenne, grâce aux nouvelles technologies le corps et l'esprit humains seront réagencés pour rattraper notre retard par rapport au rythme imposé par la société liquide et dépasser les contradictions du monde technocapitaliste. C’est ce que l’on appelle le projet transhumaniste qui consiste à « augmenter l’homme ». Ses prophètes utilisent une phraséologie sociale pour justifier leur vision. Pour eux, seul letranhumanisme;pourra éviter que les creusements des inégalités ne conduisent à un règne absolu d’une élite richissime. Tous les grands noms du technocapitalisme investissent des sommes colossales sur ces sujets et certains hommes politiques relaient d’ores et déjà leurs ambitions.
La deuxième est sans doute la voie la plus révolutionnaire, la plus politique puisqu’elle consiste non plus à demander de s’adapter à un contexte, mais bien de changer le contexte lui-même en utilisant la puissance de l’intelligence collective. La vraie question n’est plus technologique, mais bien sociale : comment remettre en marche cette intelligence pour transformer l’ordre des choses alors que toute l’évolution récente a atomisé nos sociétés ? Parce que l’éloignement nous désengage de notre citoyenneté, cette voie s’appuie sur l’idée que c’est dans la proximité que se situent les nouveaux enjeux car c’est à ce niveau que pourront être repensées nos façons de nous nourrir, de nous loger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller… Bref, de revoir en totalité comment nos besoins premiers seront satisfaits tout en dépassant les trois conséquences majeures de l’évolution technocapitaliste : l’épuisement de notre capital naturel, le creusement des inégalités et la dépolitisation du monde. Dès 2010 Daniel Cérézuelle et Guy Roustang 9 percevaient que les dépenses à base de temps (auto-production) prendraient dans l’avenir de plus en plus d’importance en lieu et place de dépenses à base de biens et services. Et ils voyaient dans la relocalisation partielle de nos enjeux premiers une solution aux déséquilibres de notre monde. C’est cette voie qui doit être reprise et amplifiée et c’est dans celle-ci que peut se retrouver une complémentarité fructueuse entre les avancées technologiques (FabLab en particulier), l’intelligence collective et une économie de marché refondée. D’ores et déjà, de nombreux territoires expérimentent ces nouvelles approches et c’est à la puissance publique et aux citoyens d’en permettre un changement d’échelle significatif, seul à même de nous permettre de dépasser l’impasse technocapitaliste.
Notes
[1] Lucas Mediavilla, « Le mirage salarial de la Silicon Valley », Les Echos.fr, 15 octobre 2018.
[2] Guy Roustang et al., Vers un nouveau contrat social, 5. éd, Sociologie économique (Paris: Desclée de Brouwer, 2000).
[3] Renaud Vignes, « La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions », Revue du MAUSS;N°52 (s. d.): 251‑265.
[4] Hartmut Rosa, Accélération: une critique sociale du temps, Théorie critique (Paris: La Découverte, 2010).
[5] Zygmunt Bauman, La vie liquide;(Paris: [1] Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013.
(6) Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013
[7] Simone Weil, L’enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain;(Gallimard, 1970).
[8] Hannah Arendt et al., Les origines du totalitarisme Eichmann à Jérusalem;(Paris: Gallimard, 2013).
[9] DanielCérézuelle et Guy Roustang, Autoproduction accompagnée, un levier de changement, (Ramonville Saint-Agne: Erès, 2010).
(10) https://citizenlab.fr/produit/limpasse/
19/11/2019
La néolibéralisation de l’enseignement
Le savoir se met au service de l’économie
L’Europe rend légitime le glissement d’une conception démocratique de la connaissance à la production de compétences utiles à l’économie et ouvre la perspective d’une concurrence mondiale en matière de politiques universitaires.
La logique concurrentielle des universités
La fin de l’université gratuite
15/12/2021
L’anthropologie technocapitaliste
Une nouvelle vision de l’homme fait naître une nouvelle forme de société
Des techniques de persuasion aux technologies prescriptives
Accepter l’inacceptable
Notes
(1) Georges Bernanos, La France contre les robots (Le Castor Astral, 2009).29/08/2019
Le capitalisme à la croisée des chemins
Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements
Notes
[1] Renaud Vignes L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).
06/04/2020
Le monde d'après
QUE FERONS-NOUS DE CETTE ÉPREUVE ?
La crise ne doit pas masquer que le technocapitalisme était déjà dans une impasse1
À la fin du siècle précédent, bien plus qu’un projet managérial, l’arrivée massive du numérique va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation : la régulation technocapitaliste. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine au contexte d’une vie accélérée, mais avec des moyens différents et beaucoup plus radicaux. Cette révolution numérique provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps et celle-ci sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre. En conséquence, ce sera à la technologie et à l’initiative privée que va être confié le soin d’assurer l’harmonie et la prospérité dans nos sociétés. Le plus important, une nouvelle vision de l’homme va émerger sur laquelle ce mode de régulation va pouvoir s’appuyer. À l'aise dans un monde devenu liquide, l’homme nouveau est mobile, léger, hyper consommateur, et surtout croit dans le progrès technoscientifique comme facteur de résolution des grandes questions de notre temps. Rien ne doit l’empêcher de jouir sans entrave des « expériences » que cette société liquide lui propose. Dans son monde, fini les vieux clivages, les antagonismes et confrontations d’idées. Tout ce qui faisait la politique, tout ce qui pouvait entraver l’accélération du monde – ses conflits, ses affrontements, mais aussi ses solidarités – sera désormais de l’histoire ancienne.
Si le technocapitalisme a pu s’imposer aussi rapidement c’est parce que l’accumulation du capital a rendu inévitable la spéculation. Dans les années 1980 les flux financiers se mondialisent. Partout, les contrôles de capitaux sont abattus et les places financières libéralisées. Ce qui change radicalement c’est la manière de financer l’économie, la grande majorité de l’épargne des ménages est orientée vers les marchés financiers et le financement des projets économiques est totalement métamorphosé. Surtout, l’argent va être de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités [ 1 ] spéculatives. En 2013 l’Institut de recherche et d’information économique de Montréal soulignait : « Dans la logique financière, le capital n’a plus à passer par le détour de production pour fructifier sa simple circulation engendre une création de capital neuf. (...) C’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif ». À titre d’exemple, le désinvestissement que constitue le phénomène des rachats d’actions par les sociétés correspond bien à cette logique de financiarisation croissante des entreprises, tout comme les politiques continues de baisses d’impôts qui assèchent les capacités d’investissement public au bénéfice des actionnaires. Dans le capitalisme précédent, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, avec plus de 15 000 milliards de dollars d’obligations d’État qui se négocient à des rendements négatifs, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant. À l’inverse, les capitaux naturels, sociaux et humains sont en pénurie.
C’est à cette nouvelle gestion de la rareté que sont confrontés nos politiques économiques
Il faut revenir aux sources de l’économie politique
-L’objectif de ralentir les flux d’échanges impose une réflexion beaucoup plus novatrice tant le principe de l’accélération économique et financière est au coeur de la pensée technolibérale. Dans cette perspective, nous devons retourner aux sources de l'économie politique pour forger des concepts nouveaux propres à dépasser les contradictions les plus fondamentales d'un monde qui se heurte à ce que nous appelons « l’impasse technocapitaliste ». La poursuite d’une expérience politique dans le contexte de la mondialisation implique que des solutions soient trouvées pour articuler l’échelle mondiale de la Grande Société et celle, nécessairement locale, d’un capitalisme de proximité non spéculatif à réinventer. La nouvelle voie ne pourra se trouver que dans l’articulation difficile entre l’échelle locale et l’échelle globale des problèmes. La question n’est pas de s’échapper du monde globalisé pour cultiver notre propre jardin et restaurer les clôtures de l’autosuffisance. C’est plutôt d’admettre que nous ne pouvons plus accepter de subir passivement et que nous devons inventer une échelle locale capable d’interagir avec la Grande Société. C’est à ce niveau que se situe la dimension collective, démocratique et décentralisée de la méthode expérimentale, seule à même de corriger les excès de l’accélération. C’est d’une pensée « radicale » dont il s’agit au sens où elle ne peut plus se contenter, comme l’a longtemps cru la social-démocratie et comme le croient encore aujourd’hui les partisans du social-libéralisme, de simplement réguler les abus du capitalisme spéculatif, mais où il doit (3) bien plutôt reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à une nouvelle organisation économique et sociale.
L’intelligence collective au coeur de la transformation sociale
Dans cette perspective, nous proposons de mobiliser les travaux de John Dewey, Armatya Sen et Elinor Ostrom, afin de repenser la liberté comme une capacité à changer l’ordre des choses. Dans l’anthropologie néolibérale, l’homme est seul et l’intelligence est perçue comme une possession privée et individuelle. C’est là que se trouve sans doute la contestation la plus décisive que l’on peut adresser à tous ceux qui pensent que l’ordre des choses est définitivement fixé. À l’inverse, John Dewey [2] ne reconnaît d’expérimentation véritable qu’à la condition qu’elle soit conduite par l’intelligence des citoyens engagés dans des collectifs (qu’il appelle « publics »). Dewey nous propose de penser la liberté comme une puissance d’agir, elle-même produite par des interactions sociales. C’est quand l’individu s’inscrit dans un collectif qu’il se met en capacité de saisir les enjeux qui le concerne. Cette forme nouvelle d’exercice de la liberté repose sur l’idée qu’elle consiste à participer à un engagement commun qui permet à chacun de réaliser ses capacités qui lui sont propres.
Armatya Sen [3] place la confiance au cœur du concept de capabilités qui l’a rendu célèbre. Il montre que la capacité d’auto organisation d’un collectif s’explique par la confiance, la réciprocité, l’engagement et par les liens entre ces notions. Ce concept de « capabilités comme associées à une puissance d’agir » débouche sur la prise en considération de la dimension responsabilité. Ce couple liberté-responsabilité produit la confiance dont le collectif a besoin pour fonctionner pleinement. La liberté devient ainsi une capacité de participer effectivement au processus de décision et de choix collectifs qui nous concernent. Cette remise en cause des fondements logiques de la pensée dominante amène Armatya Sen à nous proposer un changement de vision de l’homme. Inscrit dans sa communauté, l’individu contribue à la construction collective de la compréhension des problèmes économiques et sociaux et peut ainsi participer à l’étude des solutions envisagées.
Fort d’une vision anthropologique proche des Dewey et de Sen, Elinor Ostrom [4] propose un cadre juridique pour que la puissance d’agir puisse devenir réalité. À côté des propriétés privées et publiques existe une troisième forme de propriété : la propriété commune. Elle montre que pour la gestion des biens relevant d’une propriété commune (les « communs »), laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations donne de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Ce qui l’amène à conclure que, dans un contexte idéologique saturé par la pensée néolibérale qui oppose biens privés et biens publics en même temps que la pensée néo institutionnelle oppose marché et planification, c’est dans une « troisième voie » que se trouve la nécessaire alternative au système technocapitaliste.
La mobilisation de l’intelligence collective comme condition du renouveau de la puissance d’agir apparaît alors comme la base d’une économie politique propre à créer une alternative au capitalisme spéculatif qui est le nôtre. Nous devons être convaincus que l’intelligence sociale est le levier qu’il conviendra de retenir pour penser le monde d’après. Dans cette perspective, un projet politique serait de concevoir les cadres institutionnels qui favoriseront la réunion des conditions permettant son occurrence.
Ce monde d’après doit avoir pour projet un individualisme qui n’accepte plus de subir passivement son environnement, mais au contraire d’interagir avec lui. Au regard des théories économiques, le point
Dans cette nouvelle anthropologie, quel que soit l’angle sélectionné, ce n’est pas l’individualisme qui s’impose mais cette subtile combinaison entre l’individuel, le social et le monde, qui est la source du « bien vivre », la condition de la coexistence humaine et finalement la remise en cause des modes de régulation technico-financiers aujourd’hui à l’œuvre dans nos sociétés. Au cœur de cette proposition pour une autre vision politique se trouve l’idée que : le marché et l’État ne sont pas les seules formes possibles d’organisation des rapports économiques. Dans un grand nombre de situations, et notamment pour la gestion des communs, laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations peut donner de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Loin de prôner le désengagement de l’État, ce projet assigne aux politique publiques le rôle de produire les conditions institutionnelles nécessaires pour faciliter l’apprentissage et l’adaptation des collectifs, des individus et des institutions aux évolutions d’origine interne et/ou externe des systèmes socio-économico-écologiques dont ils font partie.
Éléments pour une politique économique novatrice
Comme dans n’importe quel autre champ de la connaissance, cela suppose l’existence d’une communauté scientifique à tous les sens du terme. L’agriculture repose depuis toujours sur des milliers de connaissances patiemment accumulées, sur des méthodes éprouvées d’attention et d’observation, sur des systèmes complexes de transmission orale et écrite, sur la patiente formation des jeunes. Depuis l’Antiquité, elle repose aussi sur d’innombrables traités d’agronomie dont les cultivateurs sont parfois les rédacteurs et toujours les partenaires, puisqu’ils mettent en pratique les enseignements qui s’y trouvent, les vérifient, les rectifient et les complètent. Partout sur la planète, concernant l’irrigation, la récupération des eaux de ruissellement, le repos de la terre et sa fertilisation, la sélection des semences, leur protection contre les maladies, l’agriculture est inséparable de méthodes délibérées d’observation, d’expérimentation et de transmission.
Par ses travaux sur les « communs », Elinor Ostrom ouvre la perspective d’une approche nouvelle de la propriété. Celle-ci relativise le modèle utilitariste de l’homo economicus et les fondements de la pensée libérale qui voit dans la propriété privée, individuelle et exclusive, le meilleur système d’allocation des ressources. En stimulant l’exercice de la responsabilité, elle constitue l’une des conditions des libertés civiles. Pour identifier son champ d’application (un commun), nous faisons référence à trois éléments constitutifs : une ressource (une chose tangible ou intangible), une communauté (la plupart du temps géographiquement localisée), une gouvernance. C’est en prenant appui sur ces travaux que nous proposons de participer à la réflexion sur le « monde d’après » en ouvrant la perspective d’une nouvelle forme économique : les « systèmes de communs ».
À la base du « système de communs » se trouvent ce que nous appelons des « activités cognitives ». Elles se différencient des activités technocapitalistes par le fait que dans ces dernières l’employé doit simplement se conformer aux normes, procédures en vigueur, alors que le modèle cognitif est fondé sur deux principes : la responsabilité (coopération) et le temps comme valeur d’échange (la participation). Le Park Slope Food Coop [5] est une parfaite illustration de ce modèle. Nous pouvons appliquer la même grille de lecture à la forme juridique du jardin partagé. Elle organise une configuration bien précise des formes de propriétés et des droits : les lopins individuels voisinent avec des terrains et des services qui restent à la disposition des usages de tous, et des friches pour l’avenir ou pour la rotation des plantations. Que ce terrain se trouve à la ville ou à la campagne, il est lieu d’exercice de droits complexes qui limitent l’arbitraire et les caprices de l’individu autrement mieux que ne le fait le système de la propriété privée absolue et exclusive. Le développement des Communautés Énergétiques Citoyennes - sous réserve que leurs propriétaires sachent se doter d’une gouvernance propre à entretenir la dimension collective du projet – peuvent aussi aboutir à des conséquences similaires en matière de « puissance d’agir ». D’autres secteurs qui ont trait à la production de biens premiers sont très directement concernés par une réorientation vers ces modèles « cognitifs ». Ce qui fait toute la singularité de ces activités tient fondamentalement à l’inscription de leurs membres dans une gouvernance et une temporalité propre aux interactions sociales, à la responsabilité et à la coopération. Toutes ces caractéristiques confèrent cette puissance d’agir qui, en retour, les dotent bien souvent d’une créativité sociale et économique très supérieure à celle rencontrée dans les sociétés à gouvernance classique.
Mais, isolées, ces « activités cognitives » ne suffisent pas pour réellement fabriquer l’intelligence collective nécessaire à la transformation sociale (elles ne transforment qu’elles-mêmes). C’est pourquoi, un deuxième niveau du système consistera à imaginer des « espaces communs de proximité ». Le territoire, selon sa taille, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, etc., est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, participe à la fabrication de l’intelligence collective. La notion d’espace commun renvoie au fait qu’il procède d’une démarche d’expérimentation et fait naître un collectif d’acteurs (dont les « activités cognitives »). Par sa gouvernance, cet espace créera les conditions du cercle vertueux qui relie les intelligences individuelles et collectives. Son efficacité sera primordiale car son rôle sera aussi bien de garantir la permanence de la politique générale du projet (son but, ses valeurs, son organisation), de veiller à la bonne application des règles concernant les pratiques, les droits d’accès et de partage (commoning), les devoirs de chacun, etc. que d’accroître les « capabilités » des commoneurs en matière de coopération, de réalisation d’actions collectives, d’institution de règles permettant une gestion collective et efficace des ressources. L’analyse des conditions qui rendent possibles la résolution des situations révélées par la diversité des modèles participants d’une manière ou d’une autre à la vie du « commun » sera à l’origine de la grande diversité des réponses observées. La notion de proximité renvoie à l’aspect nécessairement local de ces initiatives. Ce processus cognitif ne pourra réellement se réaliser qu’à l’échelon local et dans le concret car la petite communauté et l’économie locale forment des cadres de projets beaucoup plus adaptés à la nature humaine, à sa liberté, à sa responsabilité. Vu comme un
construit social, un lieu d’engagement de participation civique, sociale et économique, l’« espace commun de proximité » devient lui-même un projet collectif et c’est ce qui lui donne sa capacité à participer à la transformation sociale.
Enfin, et pour représenter une véritable alternative au capitalisme spéculatif, les espaces cognitifs présents sur un même territoire devront se mettre en réseau ce qui forme le troisième niveau du « système de communs ». C’est ainsi que pourra se réaliser le projet susceptible de ralentir les flux et dépasser les contradictions technocapitalistes : celui de l’autosuffisance des territoires. La globalisation des chaînes de valeur a conduit à une mise à distance sans précédent entre lieux de consommation et lieux de production. Ce processus a créé des systèmes d’une vulnérabilité extrême (nous le constatons aujourd’hui). Prenant acte des limites de ce système, un mouvement naissant (parfois forcé) traverse aujourd’hui le monde avec la volonté de ré-enraciner la fabrication dans les villes, de tisser de nouveaux liens entre innovation sociale et boucles locales de production et consommation. Il s’agit alors de profiter de ce mouvement pour transformer le paradigme technocapitaliste en reliant les communs territorialisés. Les échanges ainsi créés accélèreront puissamment la fabrication de l’intelligence collective et pourront inaugurer une dialectique d’une rare modernité au sein d’une démocratie renouvelée entre les représentants élus et l’intelligence collective des citoyens pour réaliser cette puissance d’agir, forme nouvelle de la liberté. Le croisement des différentes expériences, les avantages et faiblesses des modes de gouvernance, tout ceci impose la mise en place d’institutions favorisant les échanges entre ces espaces situés sur un même territoire. Loin d’être une utopie, c’est exactement de cette façon que des territoires entiers se réinventent à l’exemple de Barcelone qui a imaginé un nouveau futur pour l’un de ses quartiers emblématiques [6] en outillant ses habitants pour qu’ils puissent non seulement participer aux réflexions de créativité urbaine qui se sont mises en place, mais aussi pour leur permettre une réappropriation collective des outils au service du nouveau développement économique, social et environnemental de leur lieu de vie. Loin d’être anecdotique, ce mouvement a donné naissance au concept de Fab City dans lequel le quartier, la ville, le territoire sont appréhendés comme une ressource commune. Et ce concept devient progressivement une alternative à la métropole googlelisée promue par l’idéologie technolibérale. De proche en proche, à force d’expérimentation, c’est ainsi qu’une nouvelle vision du monde apparaitra dès lors que l’on saura pérenniser l’intelligence collective qui constitue son carburant en lieu et place de la finance.
À un moment où quelque chose d'invisible est venu tout remettre en question et chambouler l'ordre établi, il nous faut être convaincus que, dans ce contexte de globalisation accélérée et d’individualisation, le maintien de l’expérience démocratique ne peut se trouver que dans une difficile articulation entre une échelle globale où la finance aura retrouvé la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter et l’échelle locale où s’affirment la vivacité des communautés démocratiques et citoyennes. Cette forme démocratique pourrait alors reprendre à son compte la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. »
Notes
1 Vignes, Renaud. L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le
dépasser. CitizenLab, 2019.
2 Dewey, John. Après le libéralisme?: ses impasses, son avenir. Climats-Flammarion., 2014.
3 Sen, Amartya. Un nouveau modèle économique: développement, justice, liberté, 2009.
4 Ostrom, Elinor. « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes ».
Revue de l’OFCE 120, no 1 (2012): 13-72.
5 https://www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
6 https://www.urbanews.fr/2015/03/10/48041-la-fab-city-de-barcelone-ou-la-reinvention-du-droit-a-la-ville/
15/07/2021
Les conditions d'une dynamique de croissance endogène pour Marseille
Voir autrement le territoire et la technologie
Dans le même temps, nous constatons qu’une autre façon de voir la technologie permet de réinsérer la fonction productive dans la proximité sous une forme réappropriable par les populations (c’est le principe de la fab city).
Dans ce contexte, l’urgence est plus que jamais à l’expérimentation d’un nouveau paradigme capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique. Le temps est venu de proposer un modèle de développement alternatif dans lequel proximités et innovations se conjuguent pour adapter la production locale aux besoins premiers des habitants.
Un nouveau modèle capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique
Notes
[1] Renaud Vignes, L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser (CitizenLab, 2019).15/01/2022
Le temps du revenu contributif est-il venu ?
Notes
(1) Gary S. Becker, « A Theory of the Allocation of Time », The Economic Journal 75, no 299 (Septembre 1965) : 493‑517.
(2) https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-l-eco/le-temps-c-est-de-l-argent
(3)voir l’article dans l’eccap
(4)www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
(5) L’effet multiplicateur local, UTOPIES, Note de position, juillet 2016
30/04/2023
L’industrie est à la racine de la crise systémique contemporaine et peut en être la solution
Personne ne pourra échapper aux conséquences du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, ou des pollutions de toutes natures. Mais, ce sont les populations pauvres qui seront les plus touchées alors qu’elles sont les moins responsables de ces bouleversements. Dans le même temps, le marché de l’emploi se polarise, la distribution des revenus primaires creuse les inégalités et l’endettement de notre pays explose. Il n’y a pas trois crises, l’une environnementale, l’autre économique et la troisième sociale, mais une seule, une crise systémique dont l’une des causes principales est à rechercher dans les mutations industrielles observées depuis les quarante dernières années.
1 La vraie nature des changements en cours
Au cours du 20e siècle, l’industrie s’est profondément transformée et ce, en trois grandes étapes. La standardisation des produits et la spécialisation des tâches ouvrit la porte à l’éclatement des chaînes de valeur et à la consommation de masse. L’obsolescence planifiée fit son apparition dans les années 1920 avec l’apparition du sloanisme chez General Motors. Enfin, la révolution numérique dans laquelle les facteurs clés sont la connaissance, l’innovation et la vitesse permit à l’industrie de s’émanciper en grande partie des notions d’espace et de temps. Aux pays développés d’assurer les services à haute valeur ajoutée et aux pays du Sud de prendre en charge la fabrication en exploitant au maximum les acquis de l’organisation taylorienne du travail. Les conséquences de la crise du COVID-19 en matière de tensions commerciales entre grandes zones économiques ont remis cette répartition des tâches au centre du débat public. Le rôle des capacités productives nationales sur l’économie, l’emploi, les ressources fiscales, le commerce extérieur, l’aménagement du territoire ou encore l’environnement fait de moins en moins débat. C’est ainsi que l’industrie se retrouve au centre des questions macroéconomiques, sociales et environnementales posées à nos sociétés développées.
La France est devenue un pays de consommation qui importe des produits fabriqués et les conséquences sur notre empreinte carbone ne sont pas négligeables. À titre d’exemple, et comme le montre le graphique ci-dessous, une tonne d’acier fabriquée en Inde est deux fois plus émettrice de GES qu’une même tonne fabriquée en France (sans compter le coût en GES du transport).
Une étude réalisée en région Picardie montre que la désindustrialisation est la principale cause de la précarisation territoriale[1]. Dans cette région industrielle, la part d’ouvriers dans sa population active a été divisée par 2 en 40 ans. Conséquence directe, dans les territoires touchés le taux de chômage a augmenté fortement (plus de 12% à la même époque). À l’inverse, d’autres espaces voisins ont vu se concentrer les populations soit non touchées par ce phénomène, soit bénéficiant des mutations industrielles avec un taux de chômage beaucoup plus faible. C’est ce phénomène de polarisation de l’emploi que Daniel Cohen appelle la smile economy. Ajoutons que le manque d’emplois dans ces territoires désindustrialisés a entraîné une «émigration;» des jeunes et, en conséquence, une baisse de la natalité.
Le cas de Marseille est aussi très représentatif des conséquences d’une désindustrialisation accélérée. Entre 1975 et 2017, l’emploi productif a baissé de 29% pour ne représenter plus que quart de l’emploi total[2]. L’impact social de cette désindustrialisation est majeur : selon l’Observatoire des inégalités, le taux de pauvreté de ces arrondissements anciennement industriels a explosé pour atteindre jusqu’à 55% dans le 3ème arrondissement, soit plus que Roubaix, commune qui arrive en première position des 100 villes les plus pauvres. Les 2ème, 14ème et 15ème arrondissements (tous anciennement industriels) ayant des taux de pauvreté eux aussi très élevés (compris entre 42 et 44%)[3].
Une étude récente[4] compare les conséquences sur le parcours professionnel des ouvriers ayant subi un plan social avec leur « jumeau;» qui sont restés en poste. Les résultats mettent en évidence l’ampleur des conséquences sociales subies par les premiers. L’illusion selon laquelle la disparition des entreprises (ou des secteurs) les moins productives devait permettre une réallocation des ressources vers des entreprises (des secteurs) plus performantes s’est révélée fausse.
Ainsi, il serait vain de vouloir lutter contre les inégalités sociales et territoriales, rétablir nos équilibres macroéconomiques tout en réduisant notre empreinte carbone si l’on ignore que la désindustrialisation en est une cause première et si l’on ne voit pas son inverse (la réindustrialisation) comme une condition incontournable de cet indispensable rééquilibrage.
2 Redevenir un pays fabricant passe par l’invention d’un nouveau modèle industriel
Cette innovation industrielle que certains appelle « industrie low-tech;» vise à repenser l’innovation pour l’orienter vers la sobriété et la simplicité, et à favoriser son appropriation par le plus grand nombre. Si cette démarche se veut critique vis-à-vis du techno-solutionnisme, elle peut l’être tout autant par rapport à ceux qui rêvent d’un monde sans technologie. De fait, ce qui importe c’est que ce modèle soit fondamentalement utile, plus résilient, plus sobre, plus robuste et plus autonome. Économe en capital technique (et donc financier), cette profonde évolution s’appuie sur un rééquilibrage du rapport Capital-Travail au profit de ce dernier. Croisant les apports des démarches low-tech, d’écologie industrielle territorialisée, ou encore d’économie de la contribution, l’industrie de la durabilité vise à augmenter de manière significative la résilience de la production et ce, à tous les niveaux et à toutes les étapes du cycle productif.
Ce modèle réinterroge les fondements des processus d’innovation jusqu’ici essentiellement limités aux problématiques technoscientifiques. La performance de cette nouvelle forme industrielle impose une ouverture forte aux innovations sociales et organisationnelles. Dans cette perspective, trois principes paraissent particulièrement prometteurs pour faire émerger de nouveaux écosystèmes industriels durables.
- Le principe de circularité. L’économie circulaire vise à limiter le gaspillage des ressources et l’impact environnemental des activités de transformation tout en augmentant leur efficacité.
- Le principe de décélération. Cette décélération concerne non seulement les flux, mais aussi les cycles de vie des biens et la stabilité des organisations. Elle introduit une forme de gouvernance moins impactée par les exigences de vitesse, caractéristiques de la financiarisation de l’économie moderne.
-Le principe de proximité. Ce dernier principe favorisera les coopérations entre acteurs et ce que les concepteurs des pôles technologiques nomment la « fertilisation croisée;». Cette proximité favorisera aussi la simplicité, à rebours de la tendance à la complexification de notre monde.
Comme point de départ, et dans le cadre d’une étude en cours pour l’ADEME, l’association Amerma propose d’expérimenter cette nouvelle approche dans le secteur des machines industrielles qui, comme pour les biens de consommation, voit son taux de remplacement s’accélérer continuellement. Ces machines irriguent l’ensemble des activités fabricantes (y compris le secteur agricole d’ailleurs), ce secteur pourrait être un levier clé de la conversion de l’ensemble de notre appareil productif vers un schéma plus sobre, résilient et souverain. C’est dans ce secteur que pourraient se déployer sans doute le plus facilement les concepts principaux du modèle de la durabilité industrielle : l’éco-conception des machines et systèmes, le réemploi des machines d’occasion, la remanufacture (ou retrofit), la logistique inversée des pièces de rechange et la maintenance.
3 Développer des éco-systèmes industriels de la durabilité, un véritable projet de territoire
Cette industrie de la durabilité apparaît comme un élément important de la nécessaire bifurcation systémique et low-tech dont l’industrie a besoin pour dépasser les déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux qu’elle a participé à créer. Pour faire émerger ces éco-systèmes, le concept de milieu innovateur[5] forme un cadre théorique d’une grande pertinence. Dans un milieu innovateur, les ressources cognitives de l’environnement complètent systématiquement les capacités des agents. Ce concept part du principe suivant : si un agent dont les capacités sont limitées parvient à réaliser ses fins dans un environnement complexe, c’est parce qu’il va exploiter les ressources cognitives de son environnement[6]. Ainsi, la rationalité ne découlera plus seulement des agents; elle résultera conjointement des capacités des agents et des ressources de leur milieu. La diversité des ressources présentes ouvre la perspective de favoriser, dans un même environnement, la rencontre et le dialogue entre les trois formes économiques qui interviendront dans le champ de la durabilité industrielle : la forme capitaliste, la forme coopérative, et la forme associative[7]. C’est parce qu’il favorise cette diversité qu’un milieu innovateur est potentiellement profondément transformateur. C’est aussi cette diversité qui assurera l’équilibre entre ces différentes formes économiques comme le suggère la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. » Cette dialectique que Chesterton appelle de ses vœux rejoint ainsi le principe d’opposition créatrice prôné par les convivialistes.
C’est donc lorsque ce modèle deviendra un projet de territoire qu’il pourra devenir une alternative crédible à notre modèle techno industriel. Et ces projets de territoire doivent être au centre des politiques visant à rétablir notre souveraineté industrielle.
Apparue au 19ème siècle avec la révolution industrielle, la désynchronisation de notre économie avec le monde vivant a pris de l’ampleur avec l’avènement de l’accélération techno-industrielle dans les années 1980 jusqu’à engendrer une crise systémique de grande ampleur. Avec l’entrée dans ce que John Stuart Mill appelait un « état stationnaire;», cette désynchronisation est en train de prendre fin et cette issue sera brutale ou harmonieuse selon les choix industriels qui seront les nôtres. C’est dans cette perspective que ce modèle nouveau apparaît comme une alternative à considérer par les pouvoirs publics. Plus simple, moins rapide, plus proche le concept de durabilité industrielle se veut global et systémique et apte à être un élément majeur de la réconciliation entre les enjeux écologique, la performance économique et le progrès social.
Notes
[1] Venet T., (2019), La désindustrialisation comme vecteur de vulnérabilité territoriale, Populations vulnérables
[2] AGAM, La ville productive, AGAM Regards, 2021
[3] Observatoire des Inégalités, Rapport sur les inégalités en France, édition 2021
[4] Arquié A. & Grjebine T. (2023), Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ?, La lettre du CEPII, n°435
[5] Aydalot P., (1986), « L’aptitude des milieux locaux à promouvoir l’innovation;» in FEDERWISCH J., ZOLLER H.G., (dir.), Technologie nouvelle et ruptures régionales, ed. Economica, Paris, pp. 41-58.
[6] Laville F. (2000), « La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité limitée;», Revue économique 51, no 6 : 1301-1331.
[7] Vignes R. (2021), L’accélération technocapitaliste du temps. Essai sur les fondements d’une économie des communs, ed. R&N
15/01/2022
Pour une nouvelle économie urbaine
Notes
[1] Weil S. L’enracinement, Flammarion 2014.[2] Vignes R. (2021). L’accélération technocapitaliste du temps – Essai sur les fondements d’une économie des communs, Ed. R&N (2021)
[3] Voir les articles dans l'ECCAP.
01/09/2023
Vivre en économie stationnaire
Ce texte est le résumé d’un article à paraître dans le numéro 62 de la revue du Mauss (datée du mois d’octobre 2023). Il critique le paradigme d’une croissance illimitée et propose d’y substituer l’hypothèse d’une économie stationnaire comme cadre de nos politiques économiques.
Depuis près de vingt ans, l’horizon d’un retour d’une croissance soutenue semble s’éloigner à mesure que le temps passe. De fait, cette ambition parait relever d’une grave erreur d’analyse basée sur l’hypothèse que la croissance est la situation naturelle de l’économie alors qu’une observation objective des faits montre que l’imaginaire d’une croissance illimitée est en train de se dissoudre. Depuis la fin des années soixante, le taux de croissance (en moyenne décennale) perd un point tous les 10 ans. Et cette décélération marquée s’est faite en dépit d’un expansionnisme monétaire jamais vu hors période de guerre. Cette évolution n’est pas surprenante au regard des principaux facteurs de croissance. Pour simplifier, la production peut croître pour trois raisons principales : la croissance de la population active, les gains de productivité et la vitesse de circulation des flux de toutes natures (physiques, financiers, humains). Ces trois moteurs sont en train de s’essouffler. Dans tous les pays développés, la population vieillit, pendant que la productivité diminue conformément aux thèses de Robert Solow[1] et de Robert Gordon[2] enfin l’accélération des flux se heurte à des limites aussi bien physiques que monétaires.
Mais cette perspective est-elle inquiétante ou rassurante à l’heure où la question du franchissement d’un certain nombre de limites planétaires se pose avec de plus en plus d’insistance? Existe-t-il un autre état que l’état de croissance;? Pour répondre à ces questions essentielles, il faut revenir aux origines de l’économie politique.
Si Adam Smith dans la Richesse des Nations introduit le concept d’état stationnaire, c’est David Ricardo qui va contribuer de manière importante à la réflexion sur la finitude de la croissance et sur la perspective d’un état stationnaire comme horizon naturel de l’économie. John Stuart Mill va approfondir ce concept en mettant en évidence que cet état est l’horizon logique des pays ayant atteint un niveau de richesse suffisant et qu’il n’implique pas l’immobilité du progrès humain. Il faudra attendre 1972 et le Rapport Meadows, pour que soit mis en lumière l'impossibilité pour les ressources naturelles de se régénérer aussi vite que la croissance économique l'exige. C’est dans ces mêmes années que va s’exprimer le plus radicalement la critique du principe d’une société de surconsommation de plus en plus poussée par la technique, critique portée par Jacques Ellul, Ivan Illich ou encore André Gorz. Pour ces auteurs, cette croissance économique est basée sur une forme d’insatisfaction perpétuelle qui, pour être dépassée impose une production infinie ce qui engendre toujours plus de pénuries, d’inégalités et de frustrations qu’elle ne satisfait de besoins. Avec la révolution néolibérale des années 1980 et plus encore avec l’avènement du technocapitalisme dix ans plus tard, la croyance en une croissance joyeuse et inclusive reprend le dessus et ce concept d’état stationnaire va tomber dans l’oubli. Oubli dont l’économiste américain Nicholas Georgescu-Roegen essaya de l’en sortir en montrant que si l’énergie joue un rôle central dans la croissance, elle aussi subit l’implacable loi des rendements décroissants. Mais ces critiques ne pesèrent que de peu de poids face à la puissance du paradigme de la destruction créatrice cher à Joseph A. Schumpeter dont la synthèse proposée par Philippe Aghion incarne la vision la plus pure[3]. Aux interrogations des économistes classiques et plus récemment de l’économie écologique, la pensée économique dominante répond par l’innovation et l’amélioration du fonctionnement des marchés pour valoriser les externalités négatives de la croissance. Mais, elle n’émet en aucune façon le moindre doute sur le concept de croissance illimitée. C’est pourquoi elle paraît bien pauvre pour nous aider à imaginer ce que pourrait être nos vies dans un état stationnaire, état dont la probabilité d’occurrence augmente.
Si tout nous indique que nos politiques publiques devront s’inscrire dans un contexte de croissance faible sur le long terme, la question est alors de savoir quelles sont les conséquences économiques et sociales à tirer de cette perspective « révolutionnaire;» qu’est celle d’une économie stationnaire;? La période de la Renaissance montre que cet état économique n’est pas synonyme d’immobilisme. Dans une économie stationnaire, la société peut continuer à se transformer, à évoluer, à redistribuer les richesses, à créer des emplois, à inventer de nouvelles libertés, etc. La seule dimension qui est quasi stable est sa métrique (le PIB). Penser de nouvelles politiques publiques impose d’être convaincu qu’un état stationnaire n’est pas obligatoirement synonyme d’immobilisme et encore moins de retour à l’âge de pierre. Compte tenu des forces à l’œuvre (démographie, productivité et décélération généralisée), nous pensons que la question n’est plus d’être « pour;» ou « contre;» la croissance mais celle des politiques économiques qui permettront un atterrissage en douceur dans cet état stationnaire. En particulier lors de la phase critique qui interviendra lorsque les investissements nécessaires à la transformation de nos économies et de nos infrastructures apporteront leurs effets positifs en matière de réduction de la consommation dans les secteurs de l’énergie, des transports, des équipements industriels, etc[4]. La question des revenus et de l’emploi sera au centre des grands défis macroéconomiques qui se présenteront. Au-delà du transfert de l’emploi d’un secteur à un autre, il nous paraît important de souligner qu’adopter un mode de vie plus sobre, plus proche, plus convivial supposera de revoir notre rapport au temps. C’est dans cette perspective que l’étude de Gardes et Alpman doit être considérée[5]. Cette étude économétrique montre comment les ménages américains ont fait évoluer leurs choix temporels en période d’expansion et de récession et comment la valeur monétaire du temps utile (temps potentiellement utilisable pour d’autres activité que travail et loisir) a varié sur la même période. En particulier, les auteurs montrent que, en période de récession, de nombreuses heures de travail marchand deviennent disponibles, et que le choix de les transférer sur du temps utile (production domestique en particulier) peut compenser une partie significative (voire totale) des pertes de revenu[6]. Par ailleurs, transformer nos systèmes productifs ne se fera pas spontanément ni facilement. Il sera nécessaire de proposer un cadre méthodologique adapté pour faire émerger de nouveaux modèles d’innovation. En la matière, les outils de l’analyse mésoéconomique qui perçoit l’espace comme un élément actif du processus d’innovation ouvrent de grandes perspectives. En particulier, les travaux portant sur ce que l’économie spatiale nomme les milieux innovateurs forment un cadre local d’organisation puissant[7]. Le milieu innovateur désigne un construit social situé (un territoire) dans lequel des acteurs vont interagir et s’organiser pour construire de nouvelles ressources nécessaires au processus d’innovation. C’est pourquoi, au cœur des nouvelles politiques économiques qui seront mises en œuvre se trouveront des projets de territoire capables de créer des écosystèmes économiques organisés pour concilier efficacité économique, performance sociale et équilibre écologique.
Depuis un siècle, la pensée économique aura structuré non seulement « l'économie », mais l'ensemble des activités sociales au point de constituer une norme de vie dans les sociétés occidentales. Surtout, elle se sera structurée autour de la vision d’un homme raisonnable et calculateur : l’homo œconomicus. Une transformation aussi majeure que celle du passage d’une société de croissance à un état stationnaire devra nécessairement s’appuyer sur un nouveau paradigme anthropologique. Dans cette perspective, pensé en termes philosophiques le concept de décroissance peut fournir une aide puissante. Si notre société de la démesure a besoin de transformer l’individu en consommateur éternellement insatisfait, esclave de ses pulsions et de ses frustrations[8], à l’inverse, la philosophie de la décroissance montre que la tempérance et la confiance en la capacité de l’individu à limiter ses désirs peut être source de bien-être. C’est d’abord une éthique de vie qui tourne le dos à la démesure et propose une nouvelle liberté, une nouvelle convivialité. Alors que la société de la surconsommation est un choix piloté par l’économie, la société décroissante est un choix philosophique fondamental qui nous propose de retrouver le chemin d’une vie autonome. Nous voyons alors se dessiner une alliance entre une économie post-croissance et un projet anthropologique ouvrant la voie à une nouvelle grande phase de progrès. Ainsi, économie stationnaire et décroissance sont deux projets complémentaires qui ne se situent pas au même niveau. Le premier est encastré dans le second et l’un a besoin de l’autre. Alors que l’anthropologie de la croissance illimitée voit un sujet individualiste et frustré, une société stationnaire répond aux attentes d’un homo frugaliter à la recherche d’autonomie et de convivialité[9].
Notes
[1] Solow R. 1956. A contribution to the Theory of Economic Growth, The quarterly Journal of Economics, vol. 70
[2] Gordon R.J., 2016. The Rise and Fall of American Growth. The U.S. Standard of Living since the Civil War, Princeton, Princeton University Press
[3] Aghion P., Antonin C., Bunel S. Le pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020
[4] Cahen-Fourot L. et Monserand A. La macroéconomie de la post croissance, L’économie politique (N°98), 2023
[5] Gardes F., Alpman A. Il est temps d’analyser la loi d’Okun et le bien-être des ménages en termes de production domestique Revue économique – vol. 71, n° 6, novembre 2020.
[6] Voir aussi sur ce sujet l’article de Bruno Théret : Développer l’activité citoyenne en réduisant le temps de travail, Eccap 01/12/2022
[7] Aydalot P. Milieux innovateurs en Europe, GREMI 1986
[8] https://www.youtube.com/watch?v=pGAbVOCKdsY
[9] https://www.youtube.com/watch?v=tFIaQg-zzF8

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