Viard Bruno
28/01/2017
Comment sauver l’enseignement de la littérature ?
La situation n’est pas fameuse. Le nombre des étudiants de Lettres diminue. La concurrence de l’image, du numérique et d’internet est rude. Le péché de colonisation jette une ombre sur la culture française, la mondialisation la relativise. L’Université a pourtant la responsabilité de conserver et de transmettre le patrimoine littéraire de la France, et maintenant de la francophonie, ainsi que de former les futurs professeurs des collèges et des lycées, lesquels formeront à leur tour la jeunesse. Le cours de Français est, au moins depuis Jules Ferry et l’école de la Troisième République, responsable de la qualité de la langue parlée dans notre pays ainsi que de la culture commune. Personne n’a encore contesté la place éminente occupée par la littérature dans la culture d’un peuple. À cela s’ajoute que si la laïcité oblige les professeurs à la neutralité en matière religieuse et politique, si toute partialité et propagande sont interdites dans les classes, c’est à une exception près, qui est de taille : l’école de la République a pour mission d’enseigner la République, c’est-à-dire justement la laïcité, la démocratie, les Droits de l’homme et du citoyen et, si on veut donner son sens plein au mot République, la question sociale. Or la conception actuellement dominante à l’Université en matière de littérature prépare imparfaitement les futurs professeurs du secondaire à remplir convenablement leur tâche. En un mot, la littérature est considérée comme autonome et autoréférentielle bien plus que comme transitive. Au lieu d’être un chemin ou une fenêtre qui ouvre sur la vie, son enseignement est avant tout formaliste. On apprend aux étudiants à examiner comment écrivent les auteurs, chose parfaitement légitime, et on oublie d’écouter ce qu’ils disent. En d’autres termes, les étudiants apprennent ce que disent les professeurs beaucoup plus que ce que disent les auteurs. Gustave Lanson à la fin du XIX° siècle avait réformé l’enseignement de la littérature en congédiant l’antique rhétorique intemporelle héritée des classiques au profit d’une dynamique d’inspiration républicaine appelée histoire littéraire. L’histoire littéraire fit les frais des bouleversements de mai 68. La situation qui en résulta se signale par une confusion extrême. D’un côté, le marxisme et la psychanalyse freudienne entrées en critique littéraire ouvrirent d’immenses perspectives vers la politique et vers la psyché. Ces deux doctrines génétiques étaient d’ailleurs antinomiques dans la mesure où chacune prétendait à l’hégémonie, affirmant constituer la voie royale permettant de connaître enfin l’homme, respectivement par la lutte des classes et par le refoulement du sexuel au sein de l’inconscient. D’un autre côté, le structuralisme inspiré par la linguistique institua un nouveau formalisme en voulant décortiquer le texte, tout le texte, rien que le texte, de façon exclusivement synchronique. Ces trois théories incompatibles dominèrent l’université pendant les années 70 et 80. Elles ont complètement disparu aujourd’hui sans que personne ait pris la peine de dire pourquoi elles était caduques. L’inventaire n’a pas été fait. On nommera poststructuraliste la situation qui prévaut depuis environ 25 ans. Ce qu’on appelle la théorie littéraire est un structuralisme assagi marqué par de nombreux travaux de grande qualité portant sur le fonctionnement interne de l’objet littéraire mais marqués par une limite infranchissable, un plafond de verre, rejetant le sens dans des ténèbres extérieures. En infraction avec la théorie saussurienne du signe, on dira que le signifiant a étouffé le signifié. Voilà pourquoi l’Université de la république n’enseigne plus la république, ni plus généralement la Vie. On nous dira qu’il y a les cours d’histoire et d’instruction civique pour cela dans les écoles. On répondra que c’est vrai mais que distinctions disciplinaires ne sont justifiées que si on n’a pas conscience de leur caractère factice et provisoire. La réalité se présente, elle, comme un continuum et chaque discipline doit se soucier de réserver des points d’accroche avec les disciplines voisines. De toute façon, les étudiants en Lettres à l’Université ne font ni histoire ni psychologie. Les textes littéraires sont des mines en matière historique et psychologique mais ces mines sont complètement désaffectées. Montaigne, Pascal, Rousseau, pour ne citer qu’eux, ont développé une riche psychanalyse qui place les vicissitudes de l’amour-propre au cœur de l’inconscient. Nos étudiants passent devant ces auteurs de leur programme sans se douter de l’immense débat qui pourrait s’engager avec le pansexualisme freudien[1]. L’aveuglement est tout aussi grave en matière historique alors que la postmodernité que nous vivons actuellement accumule les points d’interrogation au dessus de nos têtes. Où en sommes-nous ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont nos ressources ? Ainsi, les études de lettres ne peuvent se passer d’une mise en évidence de la façon dont la source gréco-romaine et la source judéo-chrétienne se sont combattues et mêlées pour produire la culture française. Nos étudiants y ont-il jamais réfléchi, habitués qu’ils sont à étudier des points beaucoup plus que des lignes ? L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les étapes remarquables d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la difficulté à concilier ces deux valeurs rivales ne soit pas la cause de nos grandes inquiétudes. Les grands textes littéraires depuis la Renaissance constituent un immense panoramique de l’avènement de la modernité. Les auteurs canoniques de notre enseignement littéraire sont bien les promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière, Descartes et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, Gide et Camus, etc. La France stupéfia le monde quand les intellectuels qu’on appelait à l’époque les philosophes se mirent à instruire un procès en règle de leur société comme nul ne l’avait jamais fait. Peu d’auteurs partisans de la tradition ont survécu dans le Panthéon scolaire républicain. On peut citer Chateaubriand avec des nuances. Barrès a été éliminé. « Il y a des siècles, disait Péguy », désignant par là une succession de paliers. La modernité a mis 5 siècles à s’établir comme il y a 5 actes dans la tragédie racinienne. Il y a donc un 16°, un 17°, un 18°, un 19° et un 20° siècle, chacun avec sa couleur caractéristique. C’est là un phénomène typiquement français. Qu’est ce qui donne sa pente à l’histoire de la France et de l’Europe ? C’est avant tout la notion de liberté dans les domaines scientifique, politique, religieux, moral. C’est à une libéralisation généralisée qu’on a affaire depuis la Renaissance jusqu’à mai 68 et à la chute du mur de Berlin. Un long et progressif arrachement à l’ordre catholique et monarchique. Les études de lettres ne devraient pas être séparées d’une réflexion historico-sociologique sur ce que signifie le basculement des sociétés traditionnelles dans la modernité libérale. Cette réflexion n’a pas besoin d’être rajoutée : elle est au cœur des grands textes. C’est elle qui les fait palpiter. La condition pour une revitalisation des études littéraires, c’est donc un décloisonnement, une ouverture vers les problématiques existentielles les plus diverses. Les textes sont un appel à la transitivité. Nous n’avons qu’à les écouter.
Notes
[1] Sur ce sujet, notre livre Amour-propre. Des choses connues depuis le commencement du monde, Le Bord de l’Eau, 2015.
01/02/2017
Devise républicaine et ressources cachées
La guerre civile de juin 1848, le coup d’État du 2 décembre 1851 et la répression qui suivirent ont marqué une césure dans notre histoire sociale. Le socialisme républicain des années 1830 et 1840 fut réprimé et exilé avant d’être submergé par la vague marxiste et plus tard léniniste qui l’a emporté dans les trois premières Internationales. Une relecture de l’histoire est nécessaire maintenant que les économies planifiées se sont écroulées sans exception et au moment où la nécessité d’un changement de paradigme est plus urgente que jamais. Le socialisme républicain français fut moqué comme utopique, impuissant, sentimental et petit-bourgeois. Il y a sans doute beaucoup de folie dans le fouriérisme, dans le saint-simonisme, dans les improvisations du printemps 1848, il n’empêche que le foisonnement d’idées qui s’est produit sous la Monarchie de Juillet et sous la Seconde république mérite d’être réévalué à la hausse. Les premières critiques de l’économie politique sont nées en France autour de 1830 dans l’Église saint-simonienne et dans les cercles néo-républicains, à peine précédées par les réflexions de Robert Owen en Angleterre. Les saint-simoniens analysèrent dès 1825 la lutte de classes, l’exploitation des prolétaires par les propriétaires et inventèrent le socialisme, moins le mot, en remettant les moyens de production entre les mains d’un Parti connaissant la Vérité. Marx et Lénine sont leurs héritiers. Il manquait la Liberté. De leur côté, les Républicains de 1830 répudièrent les moyens violents dont avaient tellement abusé leurs ancêtres de 1793 et firent du suffrage universel leur drapeau. Il revient à Pierre Leroux d’avoir exhumé la Déclaration des Droits de 1793 ainsi que la devise Liberté, Égalité, Fraternité, et d’avoir fait la synthèse des deux courants de contestation du nouvel ordre bourgeois : le saint-simonisme planificateur et le républicanisme de la forme, et d’avoir, selon son expression, mis « le socialisme dans la république et la république dans le socialisme ». Très méconnue, la synthèse réalisée par le mouvement initié par Pierre Leroux importait donc les Droits de l’homme, le suffrage universel et les formes constitutionnelles et législatives dans le socialisme. Réciproquement, le programme de la république démocratique et sociale importait le socialisme dans la république. Jaurès s’en souviendra qui qualifiait de socialiste l’œuvre de la Première République (propriété, école, famille, grands travaux). Au printemps de 1848, la Commission du Luxembourg présidée par Louis Blanc avait jeté les bases de l’État Providence, de ce que nous appelons législation du travail et Sécurité Sociale, que Léon Blum et le général de Gaulle mirent en pratique un siècle plus tard. Paru en 1840, le livre de Louis Blanc, Organisation du travail, est certainement le projet le plus abouti et qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre en concurrence la propriété privée avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois parties : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit donc que la propriété n’est pas supprimée et les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc reprenait aux saint-simoniens l’expression organisation du travail mais il refusait la planification complète que ceux-ci prévoyaient un siècle avant Lénine. Blanc se battait sur un double front, contre les républicains du National qui ne s’intéressaient qu’aux mesures politiques et contre les communistes qui méprisaient les droits politiques. Les idées de Blanc et de Leroux ne sont pas sorties de deux cerveaux imaginatifs, mais d’un large mouvement collectif mis en marche à l’automne 1830, lui-même greffé sur les projets de la Première République, qui s’exprima dans des dizaines de journaux malgré la censure, et qui s’intéressait à maintes questions sociales, la gestion des chemins de fer par l’État, la limitation du temps de travail, la réforme de la fiscalité et du crédit, le droit à l’association de production ou de secours, les grands travaux, l’éducation, le système pénitentiaire, la condition de la femme et le rétablissement du divorce, l’abolition de l’esclavage. Victor Schœlcher faisait partie de l’équipe. Ajoutons que la devise Liberté Égalité à laquelle Robespierre avait ajouté Fraternité en 1790 était tombée en désuétude après la Terreur, l’Empire et la Restauration. Leroux en assura le sauvetage en 1834 mais il ne réussit pas, en 1848, à faire « mettre la Fraternité au centre ». L’anthropologie de Leroux repose en effet sur l’idée que le socialisme absolu est aussi contraire à la nature de l’homme que l’individualisme absolu[1], « deux pistolets tournés l’un contre l’autre ». Cette anthropologie réaliste et équilibrée trouvera une confirmation en 1924 dans l’Essai sur le don de Marcel Mauss, ce collaborateur de Jaurès. Observateur sympathisant de ce qui se passait à Moscou en 1917, Mauss avait exprimé dès 1921, la première critique de gauche du système soviétique, celle qu’on peut lire pour imaginer ce que Jaurès aurait pensé de la révolution bolchévique. Mauss critiqua sévèrement la suppression de la petite paysannerie, du petit artisanat et du petit commerce ainsi que des institutions villageoises vivantes en Russie. « Loin que le socialisme soit un adversaire de la propriété individuelle comme le communisme utopique l’a toujours été et l’est encore, écrit Mauss, il la suppose. » La devise nationale française n’est donc pas un simple logo ornemental : son triangle équilatéral parfait est un programme politique complet : la liberté et l’égalité doivent s’équilibrer l’une l’autre et ne réussiront à le faire que dans une ambiance de fraternité qui n’est autre que l’esprit républicain.
Bruno Viard
Notes
[1] Pierre Leroux, De l’Individualisme et du Socialisme dans Anthologie de Pierre Leroux inventeur du socialisme par Bruno Viard, Le Bord de l’eau, 2007.
27/01/2017
Identité française et universalisme
L’universalisme fait partie de l’identité française
Un débat manichéen perturbe la conscience nationale française. L’identité est devenue un sujet miné. D’un côté, les déconstructeurs jettent le soupçon sur la moindre revendication d’identité soupçonnée de nationalisme, si ce n’est de racisme. D’un autre, une droite chauvine refuse de regarder en face les errements de la France sous la colonisation et pendant l’Occupation. Nous savons pourtant que seule la vision binoculaire permet la sensation du relief. Nous savons aussi qu’un minimum de fierté et de confiance en soi est indispensable à toute action. La discussion autour de l’identité française est mal partie du fait même de l’usage du singulier. Il existe en réalité deux identités françaises qui se combattent depuis 5 siècles. L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les principales étapes d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. L’idéal organique qui fut celui de l’Ancien régime et de l’Action française nourrit encore des nostalgies anti-individualistes, en particulier aux plans ethnique et familial. La moindre des choses serait donc de clarifier de laquelle des deux traditions françaises on se réclame et de ne pas tout embrouiller. La Révolution et la République ont supprimé races, castes et tribus, et proclamé l’égalité de tous, blancs, noirs, juifs, protestants, catholiques, nobles, roturiers, bretons, provençaux, aînés, cadets. La Déclaration des Droits ne fait pas de différence entre les droits de l’homme et ceux du citoyens. Le cri Vive la Nation ignore superbement l’étymologie de nascor = naître. On dirait presque que l’esprit républicain français n’est pas français puisqu’il est d’abord arrachement à la tradition, à la religion catholique de l’époque, à l’esprit local, régional, folklorique, ce qui faisait dire à Thomas Jefferson : Tout homme a deux patries la sienne et la France. Les auteurs canoniques de notre enseignement secondaire sont bien des promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, etc. La tradition était dans la religion, dans la Province, dans la vie rurale, Chateaubriand, les romantiques, Barrès l’illustrent. Pour Hugo, Paris était la capitale du monde parce qu’elle était la capitale de la liberté. La réalité ne fut pas toujours à la hauteur des principes. Napoléon entreprit d’exporter la Révolution à coup de canon. Il fut accueilli comme un libérateur en Italie mais se fit détester en Espagne, en Prusse, en Russie. Après avoir par deux fois aboli l’esclavage, la République entreprit de civiliser le monde. Tel était l’état d’esprit de Jules Ferry dont la silhouette restera ambivalente : Ferry et l’école obligatoire / Ferry-Tonkin, comme on le surnommait. On peut faire du colonialisme un bilan en partie double et faire valoir à l’actif les écoles, les hôpitaux, les routes, les chemins de fer, etc., il restera toujours un vice de principe : on n’entre pas dans la maison des gens sans frapper, surtout pour y faire la loi sur un ton autoritaire et méprisant ! Raymond Aron disait à propos de l’Algérie : « Un empire édifié par un pays qui se réclame de la démocratie est à notre époque déchiré par une contradiction à laquelle il ne résistera pas longtemps. » Ces constats indispensables n’enlèvent rien aux principes. Ce n’est pas moins mais davantage d’esprit républicain qu’il faut, tout simplement parce qu’il n’y en a pas de meilleurs. De quelque façon qu’on les formule, les trois termes de la triade républicaine sont les guides qui doivent inspirer la transition à laquelle l’humanité est sommée de procéder à l’heure de la mondialisation. Une réalité anthropologique est en effet contenue dans la triade puisque c’est toute relation humaine qui est par nature exposée à cheminer entre les deux bornes opposées de l’égalité uniformisante et de la liberté différentiatrice et que seul un esprit de fraternité permet de surmonter ce dilemme.
Bruno Viard
11/02/2018
La place de la fraternité dans la devise républicaine
08/10/2019
Les études de lettres sont-elles signifiantes ?
La faute au structuralisme
L'impasse sur l'historicité
L'impasse sur la psychologie
15/07/2022
Les trois fées de monsieur Ndiaye
Bonne chance à lui pour remobiliser les professeurs sur ce que Péguy appelait le plus beau métier du monde…
Notes
24/02/2018
Marx, Proudhon, Pierre Leroux
Texte tiré du blog de Bruno Viard, 17 janvier 2018.
J’ai repris ces derniers jours le livre de Michel Winock, Les Voix de la liberté, paru en 2001, excellent livre à tous égards pour qui veut revisiter la participation des hommes de lettres aux grands combats politiques du XIX° siècle de 1815 à 1885. Les lectures de l'auteur sont colossales mais il les résume à chaque fois d'une formule qui va à l'essentiel. Ce qui m’intéresse surtout, pour le moment, c’est la genèse des idées socialistes sur lesquelles nous vivons depuis deux siècles. Quand Karl Marx séjourne à Paris en 1844, il fait partie des jeunes hégéliens de gauche, c’est-à-dire libéraux, dont l’obsession est la critique de la religion. Feuerbach les oriente vers un athéisme radical. Cela fait une double différence avec les socialistes français. 1) parce que ces derniers ont découvert la lutte des classes depuis près de vingt ans, ce qui est sans équivalent en Allemagne 2) parce que leur critique de la religion est plus nuancée : ils combattent la réaction catholique mais respectent le sans-culotte Jésus, tiennent à l’idée d’un Dieu immanent et restent convaincus que l’avenir a besoin d’une religion nouvelle. Sur la question économique et sociale, Marx se met pour le moment à l’école des Français, des saint-simoniens, de Pierre Leroux, de Proudhon et de beaucoup d’autres. Mais la question religieuse demeurera le lieu d'une incompatibilité insurmontable entre les socialismes français et allemand. Il me paraît important de revenir sur ces commencements, maintenant que nous connaissons la fin de l’histoire.
Au début, parmi les socialistes français, Proudhon a la préférence de Marx, parce qu’il est athée, mais les deux hommes vont complètement diverger sur la question de l’État. Proudhon n’en veut pas ! Pour lui, le socialisme doit venir d’en bas : mutuellisme, autogestion. Cela aboutira vingt ans plus tard au grand duel, au sein de la Première internationale créée à Londres en 1864, entre le socialisme d’État défendu par Marx et l’anarchisme défendu par Bakounine disciple de Proudhon. Voilà qui paraît assez clair, mais totalement insatisfaisant, à mon sens ainsi qu'au vôtre, certainement, cher lecteur. Ecoutons Bakounine : "La réglementation a été la passion commune de tous les socialismes d’avant 1848, moins un seul. Cabet, Louis Blanc, les fouriéristes, les saint-simoniens, tous avaient la passion d’endoctriner et d’organiser l’avenir, tous ont été plus ou moins autoritaires. Mais voici que Proudhon parut. […] Opposant la liberté à l’autorité contre ces socialistes d’État, il se proclama hardiment anarchiste et, à la barbe de leur déisme ou de leur panthéisme, il eut le courage de se dire simplement athée". (Cité par Winock, p. 439) Bakounine relaye ici une erreur, pour ne pas dire un mensonge, qu’on trouve encore aujourd’hui chez François Furet, et que Tocqueville brandissait le 12 septembre 1848 à la tribune de l’Assemblée : "Une défiance profonde de la liberté caractérise les socialistes de toutes les couleurs, de toutes les écoles. Babeuf, avec l’abolition de la propriété individuelle et l’établissement de la grande communauté nationale, est le grand père de tous les socialistes modernes. […] La démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont des choses non seulement différentes, mais opposées. […] La démocratie étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre".(« Discours à l’Assemblée », Le Moniteur universel, 13 août 1848, p. 2232.)
Il est pourtant facile de réfuter Tocqueville. Michel Winock cite par exemple Flora Tristan qui écrivait en 1844 dans son livre, L’Union ouvrière : "Ma douleur est grande de voir comment M. Enfantin comprend l’organisation du travail. Pourra-t-on le croire ? Aujourd’hui, pour M. Enfantin, l’organisation du travail consiste tout simplement à enrégimenter les ouvriers d’une manière régulière. Dans l’esprit de M. Enfantin, le mot organisation du travail a la même signification que organisation de l’armée. Une telle manière de voir est vraiment inqualifiable ! Oh ! que la classe la plus nombreuse périsse de misère et de faim plutôt que de consentir à se laisser enrégimenter, c’est-à-dire à échanger sa liberté contre la sécurité de la ration". (cité, p. 232) Cette citation est importante car à travers Enfantin et le saint-simonisme, c’est Marx et Engels qui sont atteints par ricochet et qui l’ont bien senti car, dit Michel Winock, eux qui sont si prompts à honorer la mémoire de Saint-Simon et de Fourier ne disent mot de Flora Tritan. Mais il faut bien avouer que l’idée d’une planification systématique du travail et de la société est une idée française avant d’être devenue une idée allemande. L’auteur n’en est d’ailleurs pas Saint-Simon lui-même, mort en 1825, mais ses disciples, Enfantin en tête. Les mots de Flora Tristan ne sont pas isolés. Si l’expression organisation du travail appartient aux saint-simoniens, elle fut popularisée par l’ouvrage de Louis Blanc paru en 1840 justement sous le titre Organisation du travail, qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre en concurrence la propriété privée avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit que la propriété n’est pas supprimée et que les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc refusait la planification complète prévue par les saint-simoniens vingt ans avant Marx et un siècle avant Lénine.
Si le débat qui divisa la Première Internationale était très mal engagé, c’est pour deux raisons qui se rejoignent. 1- Trop d'État/Trop peu d'État : c'est un débat manichéen dont les deux termes sont aussi insatisfaisants l'un que l'autre 2- c'est faire l’impasse sur un troisième socialisme capable de faire l'équilibre entre le Tout État marxiste et le Zéro État bakouninien. Or ce socialisme existe en France depuis 1832. C’est ici qu’intervient Pierre Leroux. Michel Winock le connaît : il dit à juste titre de lui qu'il n'anticipe pas sur l'avenir, mais j’avoue avoir été d’abord chiffonné quand il parle des dissertations de Leroux et de ses catéchismes. Puis, je me suis rendu compte qu’au fond de moi-même j’étais d’accord avec lui. Le meilleur Leroux, l’excellent, l’indispensable Leroux, c’est celui qui, après les expériences du Globe et du saint-simonisme dirige la Revue Encyclopédique et l’Encyclopédie nouvelle. Il est vrai que, par la suite, sa plume est souvent devenue pâteuse, répétitive, et quelque peu chimérique, hélas. Mais que nous importe ? Prenons le meilleur, l’excellent et l’indispensable.
Devant faire court ici, je me contente de renvoyer à mon Anthologie de Leroux et de faire quelques rappels. Le texte de Flora Tristan date de 1844. Mais c’est dix ans plus tôt que Leroux écrivait : "Le gouvernement, ce nain imperceptible [dans le système de l’individualisme absolu], devient [dans le système du socialisme absolu des saint-simoniens] une hydre géante qui embrasse de ses replis la société tout entière. L’individu, ce souverain absolu et sans contrôle [dans l’individualisme] n’est plus qu’un sujet humble et soumis. […] Le voilà devenu fonctionnaire, et uniquement fonctionnaire il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire, et l’Inquisition à sa porte. L’homme n’est plus un être libre et spontané, c’est un instrument qui obéit malgré lui, ou qui, fasciné, répond mécaniquement à l’action sociale, comme l’ombre suit le corps". (Anthologie, p. 147) Leroux ne variera plus dans cette vision binoculaire acquise en 1832, colonne vertébrale de sa philosophie politique et même de son anthropologie. Article Culte de l'Encyclopédie nouvelle, 1838 : "Le socialisme absolu, que plusieurs penseurs de nos jours essaient de remettre en honneur, et qu’ils opposent à la liberté absolue, n’est pas moins abominable ni moins absurde que l’individualisme dont nous venons de voir les déplorables effets et l’on oublie que c’est parce que l’humanité était lasse de ce socialisme, qu’elle s’est précipitée dans la liberté absolue, tombant, comme on dit, d’un écueil dans un autre, de Charybde en Scylla. [...] Mais, grâce à Dieu, c’en est fait à jamais de ce prétendu droit absolu de la société sur la conscience de ses membres. Le socialisme, à force de tuer et de persécuter, s’est tué lui même. Il fit boire la ciguë à Socrate, et mit Jésus Christ sur la croix il a brûlé Jean Huss et Jérôme de Prague il a persécuté tous les sages, tous les hommes qui portaient l’amour de la vérité et l’amour des hommes dans leur cœur. Qu’il soit maudit et rejeté pour toujours Oui, s’il n’était possible d’avoir une religion et une société qu’à la condition de voir reparaître le socialisme, plutôt point de religion, plutôt point de société". (Anthologie, p. 189).
En 1848, Leroux défendait à l’Assemblée la limitation de la journée de travail à dix heures à Paris et onze heures en province, par des mots qui auraient dû interdire à Tocqueville de dire 12 jours plus tard que Babeuf était le grand-père de tous les socialiste modernes. Leroux : "Il ne s’agit pas de faire intervenir l’État dans les relations sociales mais entre l’intervention de l’État dans les relations sociales et la négation de toute médiation et de tout droit tutélaire de sa part, il y a un vaste champ où l’État peut marcher et doit marcher, sans quoi, il n’y a plus d’État, il n’y a plus de société collective, et nous retombons dans le chaos. L’État doit intervenir pour protéger la liberté des contrats, la liberté des transactions mais il doit intervenir aussi pour empêcher le despotisme et la licence, qui, sous prétexte de liberté des contrats, détruiraient toute liberté et la société tout entière. […] Deux abîmes bordent la route que l’État doit suivre il doit marcher entre ces deux abîmes". (Anthologie, p. 347).
Voilà pourquoi le débat Marx/Bakounine est manichéen. Proudhon a raison de défendre société civile, autogestion, mutuellisme, coopératives, anti-autoritarisme, libertarisme, etc. D’ailleurs Leroux a mis l’association au cœur de sa pensée et de sa pratique. Mais comment ne pas voir que la société civile est aussi la proie des passions mauvaises, de l’hybris et de la rivalité, et que, souvent, le glaive de la Loi doit trancher, par exemple par la législation du travail. Ce qu’il faut, en vérité, c’est le triangle : marché, lieu par excellence de l’individualisme concurrentiel + État régulateur + vie associative. Tel est, aux yeux de Leroux, le contenu vrai de la devise républicaine qui met en tension trois termes incontournables. Michel Winock conclut son ouvrage par ces mots : Pour Hugo, la liberté n’est pas incompatible avec l’égalité, à condition que le troisième principe du triptyque républicain ne soit pas oublié, cette fraternité qu’il a toujours revendiquée, religieusement, non sans grandiloquence, mais comme le seul moyen de dépasser l’opposition entre la raison libérale et la raison égalitaire. (p. 599).
Fort bien. Mais ce que Hugo a commencé à concevoir au début des années 50, Leroux à qui nous devons justement le sauvetage de la devise républicaine, l’écrivait au début des années 30 : "Nos pères avaient mis sur leur drapeau : Liberté, Egalité, Fraternité. Que leur devise soit encore la nôtre". Voilà pourquoi le socialisme républicain est celui qui nous manque, mais qui devrait figurer dans un arbre généalogique correctement charpenté de la culture française de 1832 à 1848. Il avait déjà disparu dans la Deuxième Internationale avant que l’anarchisme soit à son tour balayé dans les Deuxième et Troisième Internationales…
01/01/2022
Révolution culturelle dans le socialisme : le paramètre écologique au XIX° siècle
Augier note que Marx a manifesté une sensibilité environnementale aiguë à partir de 1860 mais qu’il considérait les réalités les plus détestables, misère ouvrière, travail des enfants, impérialisme yankee au Mexique ou britannique en Inde, comme des catastrophes fécondes, les conditions sine qua non du communisme, une ruse de la raison. Pour Marx, le socialisme utopique présentait l’irrémédiable défaut de correspondre à l’époque où le développement des forces productives et par conséquent la lutte des classes, condition de l’avènement des forces productives n’étaient pas encore assez mûrs. Dans ces conditions, la vie rurale n’est qu’abêtissement et l’indignation de William Morris[2] devant l’envahissement du monde par la camelote est « une rêverie sentimentale ». Cette raideur fut encore pire chez les disciples de Marx que furent Guesde en France, Bebel, Liebknetch, Kautski en Allemagne, partisans de la politique du pire.
Notes
[1] Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives hégémoniques, Ed. La Découverte. 2019 et La Société écologiste et ses ennemis, La Découverte, 2017.[2] W.Morris (1834-1896) fut un ardent défenseur de l’environnement et du patrimoine architectural.

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