Tiers lieu de l'économie sociale et solidaire (ESS)
En France : 7 tiers-lieux sur 10 sont inscrits dans l’économie sociale et solidaire (ESS). Les tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS) rassemblent une diversité d’acteurs – habitants, bénévoles, salariés, entrepreneurs sociaux, associations ou collectivités – qui coopèrent autour de projets collectifs visant l’utilité sociale et la transformation des territoires dans des espaces hybrides.
Les caractéristiques d’un « faire tiers-lieu » de l’ESS
Les recherches récentes montrent que ces lieux peuvent être compris à partir d’un ensemble de pratiques et de principes d’action plutôt que d’une définition unique. Au-delà de bâtiments souvent réinvestis par les collectifs et d’une fragilité du modèle économique, ils sont analysés comme des dispositifs de production de communs mis en partage au service d’un projet collectif (Helfrich et Bollier, 2017 ; Mariotti, Tagliaro et Rafaj, 2025) avec sept dimensions récurrentes pour « faire tiers-lieux solidaires » (Tehel, 2024).
Des pratiques de commoning
Les tiers-lieux de l’ESS reposent sur des pratiques de gestion collective de ressources, de savoirs ou d’espaces qualifiées de commoning (Helfrich et Bollier, 2017) à travers la mutualisation d’outils, d’équipements ou de compétences, ainsi que par la co-production de connaissances. Ces dynamiques contribuent à faire émerger des formes de communs territorialisés dans lesquels les ressources sont produites et gouvernées collectivement (Mariotti, Tagliaro et Rafaj, 2025). Cette logique implique des enjeux de coordination et de régulation, notamment lorsque les usages se diversifient ou que des contraintes économiques apparaissent (Besson, 2017).
Une démarche expérimentale et réflexive
Les tiers-lieux fonctionnent comme des laboratoires d’innovation sociale où les activités et les modes d’organisation sont testés, ajustés et réinventés dans une logique itérative. Cette capacité d’expérimentation contribue à renouveler les pratiques de coopération et à faire émerger des solutions territoriales inédites (Richez-Battesti et al., 2024). Ce cadre flexible est nécessaire au renouvellement des publics mais aussi et surtout pour permettre le développement de leur pouvoir d’agir. Elle peut cependant entrer en tension avec la nécessité de stabiliser certaines activités ou modèles économiques afin d’assurer la pérennité du lieu.
Le croisement de publics et d’acteurs hétérogènes
Les tiers-lieux de l’ESS cherchent explicitement à accueillir une pluralité de publics (rencontre entre individus issus d’horizons sociaux, professionnels et culturels différents) afin de favoriser les interactions et les dynamiques d’apprentissage collectif. Cette mixité sociale représente un levier d’innovation et de création de liens et suppose un travail constant de médiation afin de maintenir l’équilibre entre ouverture à tous et cohésion du collectif (Tehel, 2024).
Une hybridité d’activités et d’enjeux
Les tiers-lieux rassemblent dans un même espace des activités diverses : coworking, ateliers de fabrication, actions culturelles, projets de sensibilisation, etc. Cette pluralité d’usages reflète la volonté d’articuler différentes dimensions de l’action collective – économique, sociale, culturelle ou écologique – au sein d’un même lieu. Ainsi l’hybridité constitue une ressource pour l’innovation et la coopération et amène parfois à des arbitrages entre des logiques d’action hétérogènes (Besson, 2017).
Des engagements sociaux et politiques
Les tiers-lieux de l’ESS portent fréquemment des objectifs explicites de transformation sociale. Ils s’inscrivent dans des dynamiques de transition écologique, de solidarité ou de revitalisation territoriale et contribuent à renouveler les modes de développement local en associant initiatives citoyennes, organisations de l’ESS et acteurs publics (Richez-Battesti et al., 2024). Cette dimension peut toutefois susciter des tensions entre engagement militant, ouverture du lieu et recherche de reconnaissance institutionnelle.
Des formes de gouvernance participatives
Beaucoup de tiers-lieux expérimentent des modes de décision collectifs inspirés de la sociocratie ou s’inscrivent dans une gouvernance démocratique associative et coopérative (avec la Société Coopérative d’Intérêt Collectif notamment). Ces dispositifs visent à associer usagers, salariés, bénévoles et partenaires à la définition des orientations du lieu. Cette participation renforce l’appropriation collective du projet et sa pérennité même si elle est exigeante en termes de coordination (Tehel, 2024).
Un rôle d’interface territoriale
Enfin, les tiers-lieux jouent un rôle de médiation entre acteurs locaux, institutions publiques et initiatives citoyennes. Ils contribuent à identifier des besoins territoriaux et à mettre en relation des acteurs susceptibles de construire des réponses collectives. Dans cette perspective, ils participent à la structuration d’écosystèmes territoriaux d’innovation et de coopération (Mariotti, Tagliaro et Rafaj, 2025). Cette position d’interface les place au croisement d’attentes multiples – sociales, économiques et institutionnelles – parfois difficiles à concilier.
Des laboratoires territoriaux de transformation sociale
Ces projets du « faire ensemble » favorisent la création de liens sociaux, notamment pour des personnes en situation d’isolement. Les compétences d’accueil, d’écoute et de mise en relation des coordinateurs et animateurs de tiers-lieux apparaissent déterminantes pour maintenir la convivialité et soutenir les interactions qui fondent la dynamique collective de ces espaces (Denos et Billaudeau, 2025). Les tiers-lieux de l’ESS apparaissent donc comme des infrastructures sociales hybrides permettant d’expérimenter de nouvelles formes de coopération et de production du commun. Leur diversité organisationnelle et fonctionnelle rend toute définition stabilisée difficile, mais elle constitue également une source de créativité institutionnelle.
Note
1) Chiffre 2021-rapport France Tiers-lieux
Besson, R., 2017. Les tiers-lieux, des espaces hybrides en quête de modèle économique. Paris : FYP Éditions.
Bourbousson, C. et Richez-Battesti, N., 2023. « Caractériser les rôles de l’innovation sociale et de l’innovation responsable dans les initiatives locales de transition : le cas d’un réseau de tiers-lieux ». Innovations. Revue d’économie et de management de l’innovation.
Denos, G. et Billaudeau, V., 2025. « Tiers-lieux de l’ESS et évaluation : enjeux méthodologiques avec la méthode Q ». HAL – Archive ouverte.
France Tiers-Lieux, 2021. Nos territoires en action : rapport national sur les tiers-lieux. Paris : Agence nationale de la cohésion des territoires.
Helfrich, S. et Bollier, D., 2017. Free, Fair and Alive: The Insurgent Power of the Commons. Gabriola Island : New Society Publishers.
Idelon, A., 2018. Les tiers-lieux : sociologie d’un phénomène urbain. Paris : Presses universitaires.
Mariotti, I., Tagliaro, C., & Rafaj, O. (2025). Les effets des tiers-lieux sur les individus, les organisations et les territoires. In TIERS-LIEUX EN EUROPE ET PUISSANCE (S) PUBLIQUE (S) (pp. 12-17). ANCT.
Oldenburg, R., 1989. The Great Good Place. New York : Paragon House.
Richez-Battesti, N., Maisonnasse, J. et Besson, R., 2024. « Le tiers-lieu comme trajectoire territorialisée d’innovation sociale : le cas d’un territoire rural ». Revue d’économie régionale et urbaine, 2024/2, p. 257-278.
Richez-Battesti, N. et Bidet, É., 2024. L’innovation sociale : expérimenter et transformer à partir des territoires. Paris : Les Petits Matins.
Tehel, F., 2024. Les tiers-lieux solidaires : pratiques, gouvernance et communs. Rapport de recherche.

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