15/12/2023
Samir et Marin, tisserands, explorateurs et catalyseurs au service des Confluences.
Suite à l'université d’Utopia à Sète, nous avons pu commencer à rendre compte de la dynamique forte vers plus de confluence entre des acteurs issus des quartiers populaires et des acteurs mobilisés au sein de villages. Cette relation entre les mondes urbains et les milieux ruraux devient aujourd’hui un enjeu majeur. A l’opposé du marketing territorial, où les territoires se transforment en acteurs dans un jeu concurrentiel fondé sur l’attractivité, il devient essentiel de repenser les dynamiques de coopération et la nécessité de relier les territoires, par les liens tissés d’abord par des organisations et des personnes.
Sète, un espace de Confluence
Ce fut la réussite de la dernière Université de Sète: rassembler des premiers tisserands. Les initiatives pour changer de cap sont portées par des dynamiques collectives mais aussi par des personnalités, des parcours engagés et engageant, croisant économie solidaire, enjeu climatique et justice sociale. Ces parcours, incarnés et ancrés, sont tout aussi inspirants quand ils cheminent ensemble et non côte à côte. Et l’une des rencontres que nous avons pu initier à Sète avec Guy a été celle de Samir et Marin.
Des liens entre des personnes et des parcours
Elle a commencé un matin tôt, dans une voiture, en covoiturage pour partir à Sète ! Plusieurs générations dans un même véhicule, et quelques heures pour faire connaissance. Samir et Marin sont deux personnalités qui ne passent pas inaperçues ! Certes, un peu plus jeune que nous, leurs parcours n'auraient jamais pu se croiser et pourtant ils se croisent !
Cette énergie décuplée quand cela se produit, c’est toute l’ambition de notre projet de l’Eccap en Commun, inscrit dans l’archipel des confluences. De ces rencontres, il se produit des étincelles et c’est l’expérience que nous souhaitons vous faire partager. De notre posture de tisserand, nous poursuivons notre mission d’explorateur et catalyseur.
Il n'y a pas d'engagement sans conviction, il n'y a pas de conviction sans une incarnation dans un parcours, des expériences, des désirs, des doutes et des utopies concrètes.
Samir et son regard de voyageur entre des mondes
Samir devenu voyageur, après avoir été étudiant en « tourisme universitaire », découvrant chaque année une nouvelle discipline comme il l’a expliqué avec humour et lucidité. Son rapport aux savoirs, non académique, il l’a découvert par hasard en répondant à une petite annonce dans un journal. Admis à une formation en journalisme dans le cadre d’une association d’éducation populaire, il suit durant un an, des cours du soir avec des enseignants de l’école de journalisme de Marseille désireux de contribuer à diffuser leur savoir à des jeunes, souvent issus des quartiers populaires, dont le chemin académique a pris des détours. De cette porte d’entrée, et une soif d’apprendre et de découvrir, un monde s’est ouvert à lui à partir des premiers interviews, des premières rencontres, des premiers reportages. Sa vie change de cap, il s’engage dans l’éducation populaire et par les voyages, il découvre d’autres mondes, au-delà des frontières mais aussi au-delà de nos propres frontières mentales, culturelles, religieuses.
Par la découverte de ces autres mondes, des différents et très inégaux quartiers de Marseille, aux villes européennes jusqu’au tour de monde des initiatives interreligieuses qu’il co-organise avec Coexister et ses 3 autres compagnons de route. Ce qui les amène à Londres, Tunis, Jerusalem, Beyrouth, Kigali, Le Cap, Oulan Bator, Tokyo, Seoul, New York, Addis Abeba, Mexico…
Ce besoin de vivre ces expériences et d’en laisser trace devient son fil rouge. Conserver des traces pour lui, comme un désir d’en faire durer le plaisir, et documenter pour les autres, comme un désir de leur transmettre son énergie et sa curiosité. Ce besoin est devenu un métier, videaste, « podcasteur », auteur de fanzine, autant de médias pour relier, tisser, et ainsi contribuer à la transformation. C’est aussi avec ce savoir-faire qu’il a rejoint l’université de Sète et la dynamique de l’Eccap en commun pour contribuer à produire du contenu audio et vidéo.[1]
Marin, entre l’arbre et le métier à tisser
Marin, a évolué dans un autre monde et après un parcours académique exemplaire mais classique pour le milieu dans lequel il a grandi, il décide de bifurquer après une première expérience professionnelle chez Danone. Il a d’ailleurs pu l’expliquer à Emmanuel Faber lui-même, patron à l’époque qui avait voulu rencontrer ce jeune homme impertinent qui lui a envoyé sa lettre de démission face aux incohérences du modèle d’entreprise, face aux urgences climatiques.
Impertinent et doté d’une sacrée dose de confiance en soi, transmis aussi par une bonne dotation en capital social et culturel, il décide de faire le chemin inverse de Samir, en vivant l’expérience d’une colocation solidaire à Saint Mauront, et travaillant à Felix Pyat, l’un des quartiers les plus pauvres de France. Ce sont alors autant de rencontres et d’expériences qui ont marqué aussi les certitudes d’un jeune homme « bien comme il faut ».
Cela aurait pu suffire à diversifier un CV, et entretenir une illusion de l’altérité, souvent bien instrumentalisés par des entrepreneurs sociaux en mal de pauvres à « sauver;». Ce n’est pas la posture ni le choix de Marin.
« Avec sa gueule de droite;» comme il exprime avec beaucoup d’auto-dérision, il a conscience d’être un passeur entre des mondes qui se croisent finalement assez peu et surtout à Marseille. Aujourd’hui, investi sur l’accompagnement aux « transitions », il développe un projet qu’il présente comme un nouveau récit à coconstruire à partir de l’allégorie de l’arbre. En s’appuyant sur l’image de l’arbre et de ses composants (les racines, la sève, l’écorce, les feuilles, les fruits…), il décline une série de questions qui peut appuyer des processus de transformation autant individuel, que collectif, dans le champ de l’entreprise ou du monde associatif, dans une dimension micro-locale ou plus ambitieuse, systémique et profondément politique. Son idée est « incubée» pour tester cet outil-posture et imaginer sa forme et son déploiement et en faire, pourquoi pas, une création d’activité. De l’arbre des imaginaires à la forêt des possibles, il expérimente un usage avec des personnes et des collectifs les plus divers possibles[2].
Penser, créer et transformer notre économie
Mais alors comment concilier un engagement politique, social et sociétal et une dimension professionnelle ? C’est bien l’un des enjeux de cette génération et une dimension souvent méconnue et invisibilisée par les générations précédentes.
Il était commun de voir des « militants;» politiques, issus du milieu des fonctionnaires (le jour) et militant (le soir), des militants syndicaux, en partie déchargés de leurs fonctions professionnelles, être disponibles pour structurer les organisations et mobilisations collectives. Tout ce monde, et ces profils souvent masculins, ont longtemps animé les débats publics et politiques. Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas dans les mouvements militants de jeunesse notamment, la question économique n’est plus un tabou.
Comment penser alors « son économie » au service de son engagement pour changer de cap ? Cette question devient centrale pour des générations qui refusent d’aller mettre leurs compétences au service de banques comme Paribas ou de groupes industriels qui n’intègrent pas la nécessité de changer de modèle productiviste. Elle devient centrale autant pour des raisons pratiques (vivre dignement de son engagement) que pour des raisons éthiques (vivre en cohérence entre métier et valeurs). Mais restons attentifs aussi à préciser que cette dimension ne peut devenir un principe d’action car dans de nombreux cas, cela n’est possible. Il faut se méfier des postures morales portées par des personnes qui ont les moyens de cette ambition. Cette attention est importante car elle peut être un frein aux alliances entre des milieux et des militants, des quartiers populaires et des acteurs de la transition.
Une cartographie et un premier rendez-vous au printemps
C’est autour de ces enjeux que Samir et Marin croisent leurs expériences et fertilisent leur dynamique commune. Ce sont deux personnalités qui incarnent l’enjeu des alliances et le croisement des mondes à Marseille notamment. C’est autour de leur énergie, et celle de bien d’autres qu’un mouvement se construit pour rendre visible une première cartographie des mouvements d’habitants et des alternatives de transition en lien avec Transiscope.org.
Ce projet de cartes, nourri par des expériences de luttes et d’organisation collective en mode vidéo et podcast, a comme premier objectif : être présenté lors du prochain rendez-vous national du réseau Transiscope, le Transiscothon à Marseille au printemps prochain. Un premier rendez vous qui en appelle d’autres en 2024, dont la clôture du Tour Alternatiba 2024 à Marseille, du 4 au 6 octobre 2024, autour des enjeux de l’écologie populaire, l’écologie pirate comme l’exprime si bien Fatima Ouassak[3].
Participer d’un même combat, concret et mobilisateur autour de la lutte contre la précarité qui augmente avec les charges et l’état des bâtiments, dont les passoires énergétiques nombreuses dans l’habitat social et les copro dégradées, il y a là, des alliances à consolider et des solutions à imaginer, pourquoi pas l’auto-réhabilitation accompagnée[4] ?
Notes
[1] Lumos Maris Production (SARL)
[2] https://larbredesimaginaires.fr/projet/
[3] Fatima Ouassak. Pour une écologie pirate. Ed. La Découverte. 2023.
[4] D.Cérézuelle et G.Roustang. L’autoproduction accompagnée. Un levier de changement. Ed. Erès.2010.

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