Risques Technosociaux (RTS)

Introduction synthétique


Définition simple et courte

Les risques technosociaux (RTS) désignent, l’ensemble des atteintes physiques, psychiques et relationnelles susceptibles d’affecter un collaborateur lorsque son activité professionnelle se déploie dans un environnement de travail fortement imprégné par les technologies de l’information et de la communication (TIC). 

Développement didactique

Définition plus fouillée

Ancrés dans la filiation des risques psychosociaux, les RTS mettent en lumière la manière dont les dispositifs numériques, devenus centraux dans l’organisation contemporaine du travail, configurent de nouvelles formes de contraintes, de vulnérabilités et de souffrances au sein des collectifs. Dans la continuité des travaux sur les risques psychosociaux, les RTS prolongent l’idée que la santé au travail ne peut être pensée indépendamment des conditions concrètes d’exercice de l’activité, des modes de management et des régimes de prescription qui pèsent sur les salariés. Alors que les risques psychosociaux ont contribué à rendre visibles le stress, le harcèlement, le burnout ou la violence au travail, les RTS proposent de déplacer le regard vers l’écosystème numérique dans lequel ces phénomènes se recomposent, s’intensifient ou prennent de nouvelles formes. Ce déplacement n’abolit pas la responsabilité managériale, mais souligne que celle-ci s’exerce désormais à travers des dispositifs techniques qui organisent les rythmes, les flux d’information et les modalités de contrôle de l’activité. Les RTS renvoient ainsi à des troubles qui trouvent leur origine dans l’articulation spécifique entre organisation du travail et médiations numériques : interruption permanente des tâches par les notifications, surcharge informationnelle, injonction à la disponibilité continue, renforcement du contrôle à distance, brouillage des frontières entre sphère professionnelle et sphère privée, isolement relationnel lié à la médiation par écran. Ces phénomènes se traduisent à la fois par des atteintes physiques déjà identifiées (fatigue visuelle, troubles musculo-squelettiques, troubles du sommeil) mais également par des atteintes psychologiques (technostress, sentiment d’urgence permanent, perte de sens, épuisement professionnel). Les RTS s’inscrivent donc au croisement des dimensions matérielles, cognitives et symboliques des TIC, en soulignant la manière dont celles-ci structurent la charge mentale et émotionnelle des travailleurs. Du point de vue des SIC, les TIC au travail ne sont pas de simples outils neutres, mais des dispositifs sociotechniques porteurs de normes, d’idéologies et de promesses d’efficacité, de flexibilité ou d’autonomie. La diffusion massive de ces dispositifs dans les organisations est accompagnée de discours qui valorisent l’innovation, la mobilité et la collaboration, tout en minimisant les effets de saturation, de fragmentation et de contrôle qu’ils induisent dans les pratiques ordinaires. Les RTS permettent précisément de problématiser cette dimension idéologique du numérique, en montrant comment la valorisation sociale de la connectivité permanente peut masquer une forme de violence numérique : injonction à répondre vite, à être joignable partout, à intégrer sans cesse de nouveaux outils et interfaces. Les RTS ne doivent cependant pas être réduits à une essence technique des technologies car ils renvoient à des configurations d’usage contextuelles, façonnées par des décisions organisationnelles, des politiques de ressources humaines ou encore, par des dispositifs de régulation plus ou moins explicites. Autrement dit, si les TIC constituent le milieu d’émergence des RTS, ces derniers résultent d’une coproduction entre architectures techniques, cadres réglementaires, cultures managériales et pratiques des acteurs.

Conclusion dialogique

Invitation aux débats

Cette approche invite à dépasser l’alternative entre technophobie et technophilie, en pensant les dispositifs numériques comme des opérateurs de structuration du travail qui peuvent autant soutenir l’activité et la coopération que générer une surcharge et un épuisement technologique. Dans cette perspective, les risques technosociaux désignent un champ d’analyse et d’action qui vise à rendre visibles les effets parfois invisibilisés de la numérisation intensive du travail et à interroger les conditions d’un usage éthique et soutenable des TIC en organisation. Ils appellent à la mise en place de cadres de régulation et de formation permettant aux managers comme aux collaborateurs de comprendre les mécanismes de la surcharge numérique, d’identifier les limites acceptables de disponibilité, de préserver des espaces de déconnexion et de reconstituer des collectifs de travail au‑delà des seules médiations via écrans. On peut ainsi proposer la définition suivante : les risques technosociaux (RTS) sont l’ensemble des troubles physiques, psychiques et relationnels qui émergent des configurations sociotechniques de travail où les dispositifs numériques occupent une place structurante, lorsque leur conception, leur pilotage et leurs usages ne sont pas encadrés par une réflexion éthique et organisationnelle garantissant la soutenabilité de l’activité et la qualité de vie au travail. Enfin, à l’heure du déferlement abrupt et massif de l’IA dans le monde du travail, les questionnements sur la réception de cette technologie de rupture et les nouvelles formes de vulnérabilité qui en découlent, n’ont jamais été aussi saillants. Aussi, face aux transformations des pratiques professionnelles (plateformisation, télétravail, coworking, etc.), des besoins de formation et d’adaptation aux nouveaux outils, des politiques managériales dites « responsables » ou encore, des processus décisionnels de la gouvernance, c’est toute l’organisation qui chaque jour, risque un peu plus la désorganisation en contexte numérique, réifiant et actualisant in situ le concept de risques technosociaux (RTS), trop souvent dilué par les usages, parfois verbalisé par les collaborateurs mais rarement traité par les services RH.

Bibliographie

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