07/11/2024

Refonder nos modèles de production pour réussir notre renaissance industrielle

Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production

Les défis de souveraineté économique, de survie de notre modèle social ou encore de gestion des conséquences du dérèglement climatique sont vertigineux. Notre conviction est que sans réindustrialisation nous ne pourrons les dépasser. Si réindustrialiser est indispensable, cela impose d’inventer un modèle productif.

La France sans usine

En 40 ans, la désindustrialisation française a transformé notre identité économique nous faisant passer d’un pays de producteurs et d’entrepreneurs à un pays de consommateurs et de financiers. Les transferts d’un très grand nombre de travailleurs de l’industrie vers des activités de services moins bien payées, souvent précaires et ouvrant peu de perspectives d’évolutions ont participé fortement à l’émergence de l’Homme inutile1,  c’est-à-dire des personnes qui ne valent plus assez pour vivre décemment de leur travail. Au prisme territorial, la désindustrialisation a induit l’installation dans la durée de situations de précarité sociale et économique2. Nos élites ont d’abord cru que des politiques de redistribution de plus en plus massives seraient un remède suffisant. Ensuite, et à court de solution, elles ont décidé de rejeter « les inutiles » aux confins de la République comme on l’a vu lors des dernières élections3. En attendant, le problème subsiste, cette désindustrialisation a généré un déclassement social massif et politiquement explosif.

Le choc fut tout aussi sévère pour l’environnement. Aujourd’hui, nous consommons des produits fabriqués dans des conditions environnementales désastreuses, qui parcourent des milliers de kilomètres avant d’atterrir dans nos hypermarchés. Avec cette économie « du jetable », basée sur un processus d’accélération de la consommation, plus de la moitié de notre empreinte carbone (56%) est dorénavant importée. C’est précisément ce modèle de surconsommation qui est confrontée de manière brutale aux limites environnementales et le technosolutionnisme qui se veut un remède à ces maux, apparaît être une réponse toujours plus illusoire à l’exemple de la grande promesse du moment qu’est l’IA dont les avantages en la matière restent hypothétiques alors que ses coûts énergétiques eux, sont d’ores et déjà colossaux4.

Réindustrialiser est indispensable, la vraie question qui mérite d’être posée est celle d’un modèle productif propre à relever ces immenses défis économiques, sociaux et écologiques qui nous font face.

Une nouvelle représentation des processus productifs

Le point d’appui théorique de cette représentation est à rechercher dans la révolution épistémologique et méthodologique proposée par Nicholas Georgescu-Roegen5. Dans celle-ci, les systèmes économiques et sociaux sont encastrés dans leur socle écologique. En conséquence, si ce socle s’affaiblit alors tout se fragilise. Cette vision introduit une relation systémique entre les activités économiques et la biosphère et place au cœur de la rationalité économique la contrainte de la dégradation quantitative et qualitative des ressources naturelles (et donc des déchets). Par ailleurs, cette révolution bioéconomique recommande de considérer les enseignements de la biologie qui montre que l’émergence de « compétences adaptatives » doit beaucoup aux coopérations, au moins autant qu’à la compétition. Se dégagent alors quatre grands principes opérationnels qui pourraient former le cœur d’une politique industrielle novatrice.

Dans une perspective bioéconomique, l’entrepreneur va rechercher la combinaison productive lui permettant d’optimiser un « bénéfice global » liant performance environnementale, économique et sociale. Loin d’être opposées, ces performances sont complémentaires et se cumulent pour doter l’entreprise d’un avantage compétitif. Augmenter sa performance environnementale devient la condition de l’amélioration des performances sociales et économiques. C’est ce comportement d’optimisation qui fonde la bioéconomie industrielle.

Pour limiter le processus de dégradation, le producteur va chercher à ajouter de l’information dans son produit tout au long de son processus productif afin de favoriser l’allongement des durées d’usage et, en fin de vie, de recyclage. Écoconception et bouclage des flux sont les bases de ce qui est aujourd’hui connu sous l’appellation d’économie circulaire.

La mise en perspective du concept de « compétences adaptatives » pose comme base que c’est au niveau méso-économique que la dynamique industrielle prend forme et se développe6. À l’inverse du concept de chaines de valeurs dans lesquelles les acteurs sont considérés comme de simples centres de coûts, dans un écosystème coopératif, c’est de manière collective que se met en place les nouveaux référentiels d’innovation garant de la performance collective.

Enfin, la sobriété doit être un levier important comme facteur d’optimisation et comme moyen d’entamer l’indispensable « définanciarisation » de l’économie. Prendre en compte cet objectif de sobriété imposera de considérer comme une piste très prometteuse le développement et la mise à l’échelle des principes low techappliqués en particulier aux moyens de production7.

Un exemple d’application : l’économie du réutilisable

La croissance moderne s’est appuyée sur un modèle économique radical, celui de l’économie du jetable. En conséquence, la production de déchets n’a fait que croitre et pourrait atteindre au niveau mondial 5 milliards de tonnes d’ici 2050. Beaucoup comptent sur la circularisation de l’économie pour limiter ces volumes. Sans limitation de la croissance de la part du jetable dans la production, elle ne sera pas suffisante pour réduire les impacts environnementaux. Et sans une forme de « localisme industriel », elle ne peut être le support à une stratégie de renaissance industrielle capable d’augmenter significativement notre base productive et par là, créer des emplois de qualité et de nouvelles sources de richesses pour financer notre modèle social.

Au travers de la volumétrie des déchets, nous avons progressivement pris conscience de l’impasse systémique dans laquelle ce modèle nous a entrainé. Jusqu’à présent, les solutions de substitution manquaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des entrepreneurs se sont emparés du sujet et ont décidé, non plus de corriger le problème (retraiter les déchets), mais de s’attaquer à sa source même pour bifurquer (les diminuer massivement). Conscients que ces pollutions (déchets et autres) peuvent devenir une richesse, des projets émergent et sont la démonstration qu’une politique de réindustrialisation d’ampleur est possible en s’appuyant sur la faiblesse de l’économie du jetable. S’adressant à des secteurs très différents, ces initiatives présentent des caractéristiques communes qui sont autant de démonstration de potentiel du modèle bioéconomique appliqué à l’industrie.

Dans le secteur du textile utilisé en bloc opératoire, jusqu’à aujourd’hui ce sont les solutions jetables qui étaient utilisées faute d’alternatives. C’était plus de 6 000 tonnes de déchets qui étaient générées chaque année. Fabriquées dans des pays low-cost nous en subissons les déchets sans profiter de la valeur ajoutée industrielle ni des emplois. Consciente de cette problématique, la société Protectus8 a su créer un écosystème coopératif pour développer des solutions lavables, réutilisables et recyclables et remplacer ainsi les solutions jetables. À terme, cet écosystème englobera toutes les étapes du cycle de vie des textiles réutilisables : la R&D, la production (filature, tissage, ennoblissement, confection), les services de blanchisserie et de stérilisation et, en fin de vie des produits le recyclage industriel intégré pour fabriquer de nouveaux articles. Ce modèle réduit non seulement les déchets, mais favorisera aussi une réindustrialisation durable car elle sera #MadeinFrance. D’après les sources internes à l’entreprise, et uniquement dans les blocs opératoires, le remplacement des textiles jetables par des solutions réutilisables éviterait plus de 6 000 tonnes de déchets, créerait plus de 5 000 emplois et injecterait 300 M€ de valeur ajoutée dans notre économie.

Dans le même esprit, le projet Nouvelles Fibres Textiles9 porte l’ambition de faire de l’économie circulaire une réalité industrielle et intégrée. La première usine combine une technologie de tri automatisé avec des technologies de délissage et d’effilochage et peut transformer des volumes de textiles en fin de vie en fibres de qualité. Avec ce process, chaque tonne de textile recyclé #MadeinFrance et réutilisée par l’industrie française c’est 1 emploi créé et 50 tonnes de CO2 économisées. Chaque année nous consommons 800 000 tonnes de textile qui sont à 96% importées !

36 millions de bouteilles plastiques sont achetées chaque jour en France. Derrière le côté pratique c’est 279 000 tonnes de déchets plastiques ! Là encore, des entrepreneurs se sont lancés dans le développement de solutions alternatives, c’est ainsi que ce marché de la gourde s’est envolé. L’adoption de ces solutions nouvelles fut remarquable à la fois par sa rapidité et par la diversité des utilisateurs. Selon une étude Fact Market Research, le marché mondial des gourdes devrait peser 11 milliards de dollars en 2030. Certains entrepreneurs ont décidé de faire le pari du #MadeinFrance à l’image des entreprises Gobi, Zeste, Neolid et d’autres. Chacune d’entre-elles place au cœur de ses revendications stratégiques la réconciliation des enjeux économiques, sociaux et environnementaux (À titre d’exemple, une gourde Gobi indoor10 évite 1,59 kg de déchets et 5,29 kg de CO2).

Dans ce dernier exemple les entrepreneurs devront surmonter leur dernier handicap : un rapport qualité/prix insuffisant par rapport à la concurrence des pays low-cost. Là encore les enseignements permaindustriels11 apportent une solution. Pour augmenter la qualité, la clé se trouve dans la circulation des idées et pour baisser les prix dans les volumes. Dans les deux cas, s’est en se regroupant dans un écosystème coopératif que ces secteurs deviendront de véritables moteurs de la renaissance industrielle.

Les principes permaindustriels ont le potentiel pour former le socle d’une politique de réindustrialisation novatrice et territorialisée. Des dizaines (voire des centaines) de milliers d’emplois sont concernés, ainsi qu’un accroissement majeur de la valeur ajoutée qui serait injectée dans notre économie, ce qui participerait fortement au financement de notre modèle social.

Notes

1 P-N. Giraud, L’Homme inutile (2015), Une économie politique du populisme, O. Jacob
2 A. Arquié, T. Grjebine, Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ? La lettre du CEPII. Mars 2023
3 « Après avoir grossi les rangs de l’abstention, les classes populaires des deux côtés de l’Atlantique ont décidé de « voter mal » (Trumpisme aux États-Unis, Brexit aux RU, dégagisme un peu partout) », dans R. Vignes, L’impasse, 2020, Citizenlab.
4 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/07/02/apres-microsoft-google-voit-ses-emissions-de-co2-bondir-a-cause-de-l-ia_6246155_3234.html
5 A. Missemer (2013), Nicolas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique, ENS Éditions
6 La méso-économie peut être définie comme une approche qui privilégie l’étude des interrelations des réseaux d’acteurs
7 ADEME (2023), Étude sur l’opportunité du déploiement d’un écosystème industriel low-tech en PACA
8 https://protectus.eco/
9 https://www.nouvellesfibrestextiles.com/fr/home-francais/
10 https://www.gobilab.com/
11 Pour un monde réciproquement bénéfique à l’humain et à la nature, voir le site https://permaindustrie.org/


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