Prolétarisation (à l'ère de l'IA)
Auteur
Introduction synthétique
« La prolétarisation est, d’une manière générale, ce qui consiste à priver un sujet (producteur, consommateur, concepteur) de ses savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir concevoir et théoriser) » 1.
Est-il pertinent, aujourd’hui, de faire référence au terme de prolétariat, à la classe des prolétaires qui a été proposé par Marx pour rendre compte de l’exploitation des travailleurs par le capitalisme au XIXe siècle ? Rappelons que le prolétariat est inséparable du concept marxiste d’aliénation : le prolétaire est aliéné parce que le produit de son travail ne lui appartient pas, mais aussi parce que son activité de travail lui est imposée par les bureaux d'étude, perdant ainsi une partie de son savoir-faire de production et surtout sa capacité à en produire de nouveaux.
Développement didactique
Précisons que l’expression de processus de prolétarisation a très peu été employée par Marx et les auteurs marxistes, sauf par le philosophe Bernard Stiegler (1952-2020) et le collectif Internation qu’il a animé. Selon ce collectif, le prolétariat n’est pas ce que croit la pensée marxiste en général : le prolétariat est constitué non pas par la classe ouvrière ou laborieuse en général, mais par la « mise en extériorité du savoir par rapport au sachant ».
Dans Le Capital, Marx rappelle que la division du travail des artisans, au sein de la manufacture, a précédé le machinisme et « a créé par cela même une des conditions matérielles de l’emploi des machines, lesquelles consistent en une combinaison d’instruments simples » 2. L’artisan a dû être d’abord « machinisé » en quelque mesure, son travail parcellisé pour que son savoir-faire soit « extériorisé » et réintroduit dans les machines par les bureaux d’étude. Pour Marx, les machines industrielles étaient du savoir extériorisé et que ce savoir n’était pas réapproprié par les ouvriers qui, au contraire, devenaient eux-mêmes une pièce de la machine et subissaient les technologies qu’ils étaient censés utiliser.
Par la suite, le processus d’extériorisation des savoirs des producteurs par le capitalisme s’est généralisé et notamment en dehors de la sphère productive. « Le capitalisme consumériste du XXe siècle se caractérise quant à lui par la perte des savoir-vivre des consommateurs, remplacés et désintégrés par des comportements standardisés prescrits par les médias de masse » 3. Dans un système économique différent, on peut penser que la construction des machines puisse se réaliser dans le cadre d’une division du travail différente entre les producteurs, les consommateurs et les concepteurs, avec sans doute des mieux-être importants pour les uns et les autres.
Aujourd’hui, avec l’explosion du nombre d’ordinateurs, des téléphones portables, des réseaux sociaux, des caméras de surveillance, des technologies de l’IA, le capitalisme computationnel du XXIe siècle capte et « extériorise », avec une puissance sans pareille, les informations de nos comportements, nos savoir-vivre et nos savoir-être, pour les stocker dans des datas-centers. En retour, les entreprises d’IA, par leurs plateformes numériques et leurs algorithmes financés par des messages publicitaires, diffusent de nouveaux comportements consuméristes, mais aussi de nouvelles manières très individualistes d’être en société. On découvre que lorsque le service numérique est gratuit, le produit c’est nous. Depuis plus d’un siècle, la finalité du capitalisme n’est plus seulement de faire du profit, mais de transformer les individus en imposant, d’une manière masquée et souvent invisible, l’idéologie néolibérale 4. Il nous faut savoir que le néolibéralisme s’est construit à partir d’une vision du monde et d’une manière d’être au monde bien spécifiques : un individualisme égo centré et consumériste 5.
Conclusion dialogique
Se rappeler du processus de prolétarisation, tel qu’il a eu lieu au début de l’ère industrielle, permet de mieux expliciter, et de mieux comprendre aujourd’hui, les différentes formes d’aliénation qui sont produites par le capitalisme computationnel au sein des processus d’extériorisation, dans les centre de données, de nos savoir-être en société et des processus de leur reformatage par les algorithmes de l’IA. C’est l’avenir de nos démocraties qui est actuellement le principal enjeu de la « mise en extériorité du savoir par rapport au sachant ».
Bibliographie
1. B. Stiegler,// États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle//, Paris, Mille et Une nuits, 2012.
2. K. Marx,// Le Capital//, Livre premier, tome II, Editions Sociales, 1973.
3. A. Alombert, //Du prolétariat à la prolétarisation//, Implications Philosophiques, 18 octobre 2018.
4. G. Montbiot, P. Hutchison, La doctrine invisible, L’histoire secrète du néolibéralisme, (et comment il est arrivé à contrôler nos vies). Editions du Faubourg, 2025
5. J. Perrin, P//eut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation//, Librinova, 2025
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