11/03/2026
Préférer les solidarités choisies aux interdépendances imposées
Notre modèle économique est insoutenable. Il faut donc en changer radicalement. Pour cela, il convient de rompre avec l’idée que la nature est une ressource à exploiter. Dans cette perspective on met souvent en avant la notion d’interdépendance. Or, celle-ci présente l’inconvénient de remettre en cause la notion d’autonomie pourtant au cœur de la démocratie
Citons B. Latour : « Je découvre que je dépends de tous ces êtres, que ce soient les abeilles, les hirondelles, le climat … et c’est bien de dépendre. En conséquence cela pose en plus un problème de philosophie politique : la référence à la notion d’autonomie, à ce que c’est d’être autonome, est très mal construite. Il faut en quelque sorte devenir hétéronome »[1]. Pourtant, si, effectivement, la prise de conscience de la dépendance réciproque pousse à définir l’autonomie en dehors du paradigme atomiste du néo libéralisme, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain et revenir à une hétéronomie nous faisant dépendre d’une transcendance que certains nomment Gaïa, Patchamama, etc. Vivre en démocratie, c’est vivre dans une société où les hommes ne se soumettent pas à des lois divines ou écologiques mais font et défont les lois qui les gouvernent.
L'interdépendance est un fait, pas un concept émancipateur. L’existence d’une interdépendance, c’est-à-dire le fait que nous sommes le produit d’un milieu que nous produisons, devrait être articulée avec la recherche d’une autonomie décisionnelle et d’une autonomie matérielle[2]. Il ne s’agit plus de se rendre maitre et possesseur de la nature mais il ne s’agit pas, non plus, au nom d’une complexité systémique des interdépendances, de renoncer à agir dans son coin. Abdiquer toute action volontaire sous prétexte que tout système ouvert se régule de lui-même est, rappelons-le, la position des néolibéraux se référant à Hayek (pour qui le capitalisme est trop complexe pour être régulé). Le système monde est complexe mais il est possible et même nécessaire d’élaborer des régulations locales.
Plus généralement, il s’agit de discuter collectivement des dépendances que nous devons réduire (par exemple celle au numérique, à la marchandisation, etc.) et celle que nous devons respecter (celle à la terre, aux animaux, etc.).. Ce besoin d’articulation d’interdépendance et d’autonomie invite à penser la question du conflit qui risque d’être masquée par la valorisation de l’interdépendance. Nos interdépendances sont aussi le fruit de rapports de force, de violence, de négociations. La question du pouvoir doit resurgir que ce soit le pouvoir comme domination ou le pouvoir comme capacité d’agir. Le vivant n’est pas toujours en harmonie avec lui-même. La loi du plus fort s’impose trop souvent, il convient donc d’apprendre à réduire la violence (Agôn) au conflit (Eris) et de penser la société démocratique comme étant le cadre social de résolution des conflits inévitables.
Pour que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas de nier l’interdépendance écologiques des hommes et du vivant. Non, il s’agit simplement de souligner que la notion d’interdépendance est insuffisante pour bifurquer. Nos interdépendances sont de nature diverse, certaines sont néfastes, d’autres non. Il convient donc d’articuler prise de conscience des liens qui nous relient et choix collectifs des liens qui nous émancipent. Autrement dit, articuler interdépendance et autonomie pour construire des solidarités décidées collectivement.
Dans cette visée, la notion de solidarité démocratique [3]nous parait centrale. A l’ère de l’anthropocène, les conditions d’habitabilité de notre planète, c’est-à-dire nos interdépendances, sont menacées par l’action humaine. Pour bifurquer, il faut que ces actions soient désormais conscientisées, débattues, choisies pour être acceptées socialement. Seule une vraie délibération démocratique peut transformer nos interdépendances pathogènes en milieu émancipateur.
Texte repris et légèrement modifié d'un point de vue paru dans le blog de la revue Hermès le 25 février 2025.
Notes
[1] Latour B. (2022), Habiter la terre, Paris, Les liens qui libèrent, P. 85.
[2] Comme le souligne, Berlan A. (2021), Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de la délivrance, Saint Michel de Vax, La Lenteur.
[3] Voir sur ce site la définition de Florine Garlot ici

Commentaires