14/10/2026

Pour une monnaie démocratique : des Lumières Sombres aux Lumières Solaires

Une société post-capitaliste Repenser la science économique Pratiquer une autre économie

La monnaie une instituion centrale 


La question n’est plus seulement de savoir qui possède les machines, mais qui crée la monnaie dans une société où les machines produisent.
Il y a au cœur de nos démocraties contemporaines une institution dont presque personne ne discute, parce que presque personne ne sait qu'elle existe sous la forme qu'elle a prise. Cette institution est la monnaie. Non pas la pièce ou le billet, qui n'en représentent qu'une fraction marginale, mais le mécanisme par lequel la masse monétaire est créée chaque jour : à 97 %, par les banques commerciales privées, lorsqu'elles octroient un crédit. Ce fait, longtemps tenu pour une vue d'hétérodoxe, a été confirmé en 2014 par la Banque d'Angleterre elle-même dans son bulletin trimestriel, puis successivement par la Bundesbank, la Banque nationale suisse, le Fonds monétaire international et plusieurs banques centrales d'Asie. Il n'est plus contesté techniquement. Il continue pourtant d'être tu, ou évoqué de manière inaudible.


Ce texte voudrait soutenir une thèse simple à formuler et difficile à admettre : il n'existe pas de démocratie véritable là où le pouvoir de créer la monnaie est confié à une oligarchie privée. La forme institutionnelle de la souveraineté politique — élections, parlements, séparation des pouvoirs — peut bien être préservée ; sa substance matérielle est captée en amont par celles et ceux qui décident, chaque jour, combien d'unités de pouvoir d'achat naissent dans le monde, à qui elles sont distribuées, et à quel taux d'intérêt. Le suffrage universel, sans souveraineté monétaire, est une enveloppe vide.
Cette thèse n'est pas une nouveauté radicale. Elle traverse, sous des formulations diverses, une longue lignée d'auteurs : Frederick Soddy dans les années 1920, Irving Fisher et Henry Simons après la Grande Dépression, Milton Friedman dans son projet de réforme du système bancaire, James Tobin, John Kay, Laurence Kotlikoff. Plus récemment, le mouvement Positive Money au Royaume-Uni, l'économiste post-keynésien Steve Keen, l'historien de l'économie Michael Hudson, et en France l'ingénieur Stéphane Laborde avec sa Théorie Relative de la Monnaie, ont reformulé chacun à leur manière la même intuition : aussi longtemps que la création monétaire reste un privilège privé portant intérêt, l'économie tend structurellement vers la concentration extrême du patrimoine, vers l'évidement de la décision politique, et vers la dissolution du lien social par la dette.
À ce diagnostic, nous voudrions ajouter une dimension qui n'a pas encore été suffisamment travaillée par cette tradition : la dimension anthropologique. Pourquoi la critique de la création monétaire privatisée trouve-t-elle des oreilles dans certaines régions du monde et reste-t-elle inaudible dans d'autres ? Pourquoi le projet d'une monnaie démocratique séduit-il certains imaginaires politiques et heurte-t-il frontalement d'autres ? Nous nous appuierons pour répondre sur l'anthropologie politique d'Emmanuel Todd, dont la théorie des structures familiales éclaire la genèse géographique précise des Lumières Sombres — ce courant néo-réactionnaire né dans le monde anglo-saxon — et permet de comprendre pourquoi un projet inverse, les Lumières Solaires, trouve sa terre naturelle dans le Bassin parisien où sont nés les droits de l'homme. On verra que cette tradition néo-réactionnaire est plus sophistiquée qu'il n'y paraît : son théoricien le plus influent, Curtis Yarvin, propose dans le quatrième chapitre de son A Gentle Introduction to Unqualified Reservations un diagnostic monétaire et des remèdes — nationalisation des actifs financiers, comptes citoyens à la banque centrale, helicopter money à grande échelle, jubilé des dettes — qui convergent étonnamment avec ceux des hétérodoxes post-keynésiens. La véritable ligne de fracture, on le montrera, ne passe pas par la critique monétaire mais par le régime politique qui doit l'opérer.
L’expression « Lumières Solaires » doit donc être entendue en un double sens. Elle désigne d’abord l’horizon d’abondance technologique ouvert par l’IA — une abondance potentiellement « solaire » si la productivité nouvelle est socialisée plutôt que captée par une oligarchie technologique. Elle renvoie ensuite au fonds anthropologique français des Lumières : une tradition libérale, égalitaire et non autoritaire, que Todd associe au Bassin parisien et que la Révolution française a portée sous la forme des droits de l’homme. Le point central du texte est donc que l’abondance technique ne devient politiquement désirable que si elle est reliée à une institution monétaire démocratique.
Trois moments structurent ce qui suit. Un premier temps établit le diagnostic : la création monétaire est aujourd'hui privatisée, cette privatisation produit une captation systématique des rentes réglementaires, et l'ensemble convergent vers une oligarchie financière qui défait méthodiquement la substance démocratique. Plusieurs propositions concrètes — la monnaie souveraine de Positive Money, la Théorie Relative de la Monnaie et la monnaie libre Ğ1, le Jubilé moderne de dette — dessinent les contours d'une refondation possible. Un deuxième temps montre comment l'intelligence artificielle, en remplaçant massivement le travail humain, pousse cette contradiction à son point de rupture, et fait de la réforme monétaire une condition de survie économique en plus d'une exigence démocratique. Un troisième temps tente une géopolitique des idées : pourquoi les Lumières Sombres anglo-saxonnes prônent-elles la fin de la démocratie, là où les Lumières Solaires françaises voient au contraire dans la monnaie démocratique la condition d'accomplissement des droits de l'homme ?
On objectera que cette ambition est démesurée pour un texte court. C'est probablement vrai. Mais une chose semble assurée : tant que la question monétaire reste hors du champ de la délibération démocratique, le reste — fiscalité, redistribution, services publics, transition écologique, encadrement des géants technologiques — sera traité en aval d'un mécanisme qui détermine, en amont, la possibilité même d'agir. Solon, en 594 avant notre ère, l'avait compris en proclamant la seisachtheia, le rejet du fardeau des dettes, qui fonde la démocratie athénienne. Jésus de Nazareth, six siècles plus tard, l'avait compris en proclamant le Jubilé, ce qui lui a coûté la vie. Ces deux gestes, dont l'histoire montre qu'ils inaugurent les deux traditions politiques les plus puissantes de l'Occident, partageaient un même fondement : il n'y a pas d'ordre politique juste qui ne refonde, à intervalles réguliers, le rapport à la monnaie et à la dette.


Les quatre textes

Les quatre textes qui composent ce dossier peuvent être lus indépendamment : chacun possède son propre fil, ses propres données et ses propres références. Ils forment néanmoins un seul argument, dont chaque texte est un moment. Cliquez sur un titre pour accéder directement au texte correspondant.
TEXTE 1
Pas de véritable démocratie sans monnaie démocratique
Le diagnostic. La création monétaire est aujourd’hui privatisée à 97 % entre les mains des banques commerciales ; cette privatisation nourrit une captation systématique des rentes réglementaires et l’évidement mesurable de la démocratie représentative. Trois propositions de refondation — monnaie souveraine, dividende universel, jubilé moderne — en dessinent l’issue. Une asymétrie frappante éclaire l’angle mort du débat (1 % de monnaie-don paraît radical quand 100 % de monnaie-dette paraît naturel) — et le clivage décisif n’est pas gauche/droite mais démocratique/bottom-up contre oligarchique/top-down.


TEXTE 2

La société de prédation à l’ère de l’intelligence artificielle
L’accélérateur. L’IA n’est pas une innovation technique mais une révolution civilisationnelle : elle remplace les facultés cognitives, sans limite connue. Devant la plus fondamentale des révolutions, l’action efficace se situe au niveau le plus fondamental — la monnaie, condition de possibilité de l’État, du Marché et de l’Entreprise. Faute de quoi s’annonce le monde des « dieux » et des « inutiles » de Harari, où les inégalités économiques deviennent biologiques. L’effet déflationniste de l’IA ouvre précisément l’espace d’une monnaie-don.


TEXTE 3

Des Lumières Sombres aux Lumières Solaires
La géopolitique des idées. Pourquoi la critique monétaire trouve-t-elle des oreilles ici et reste-t-elle inaudible ailleurs ? En s’appuyant sur l’anthropologie d’Emmanuel Todd, ce texte montre que le Plan Moldbug de Curtis Yarvin converge techniquement avec les hétérodoxes post-keynésiens — et que la véritable fracture passe non par la monnaie, mais par le régime politique qui doit l’opérer.


TEXTE 4 : CONCLUSION

Rédemption : de l’abolition des dettes à la monnaie démocratique
La généalogie. Sous les couches de réinterprétation théologique, la rédemption était d’abord un acte financier : l’annulation des dettes. De la seisachtheia de Solon, qui fonde la démocratie athénienne, au Jubilé proclamé à Nazareth, ce texte retrouve la matrice commune des deux traditions politiques de l’Occident — et fait de la monnaie démocratique un Jubilé permanent.


Bibiliographie indicative

Aglietta Michel, La monnaie. Entre dettes et souveraineté, Paris, Odile Jacob, 2016. [source en ligne]
Cantillon Richard, Essai sur la nature du commerce en général, Londres, Fletcher Gyles, 1755 ; rééd. Paris, INED, 1997. [source en ligne]
Hayek Friedrich, Denationalisation of Money, Londres, Institute of Economic Affairs, 1976. [source en ligne]
Kelton Stephanie, The Deficit Myth. Modern Monetary Theory and the Birth of the People’s Economy, New York, PublicAffairs, 2020. [source en ligne]
Mosler Warren, Soft Currency Economics, AVM, 1996 ; éd. révisée, 2010. [source en ligne]
Petit Christophe, « L’avènement de la société de prédation », Revue du MAUSS permanente. [source en ligne]
Petit Christophe, article dans la Revue du MAUSS semestrielle, 2023/1, p. 361. [source en ligne]
Petit Christophe, page auteur, Revue du MAUSS permanente. [source en ligne]
Wray L. Randall, Modern Money Theory: A Primer on Macroeconomics for Sovereign Monetary Systems, New York, Palgrave Macmillan, 2012 ; 2e éd., 2015. [source en ligne]



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