Perrin Jacques
15/11/2023
« C’est quoi la vie ?» à la lumière des sciences modernes
Dans l’article Du sentiment de peur au désir de vivre, on concluait, à la lumière de Spinoza, que pour sortir de nos peurs (du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la montée des discours haineux et des conflits armés, de la croissance des inégalités, des différentes formes de déclassement social,…), pour modifier en profondeur nos modes de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel et politique, il nous fallait réanimer notre désir de vivre. On rappelait aussi que le désir de vivre, comme tout désir, mobilise la totalité de notre être (esprit et corps), c’est à dire nos capacités à la fois de raisonner et d’être en résonance par nos cinq sens avec nos milieux de vie matériel et immatériel (symbolique, imaginaire, culturel, spirituel, …). Plus fondamentalement, pour réanimer notre désir de vivre, il nous faut changer nos visions du monde et notre manière d’être au monde1. Par rapport à cette quête existentielle, il est judicieux de remarquer que dans plusieurs disciplines scientifiques (biologie, astrophysique, neurosciences, anthropologie, éthologie,…) de nouveaux courants de pensée permettent d’apporter de nouvelles réponses au questionnement « c’est quoi vivre ? »2. Ces nouvelles connaissances scientifiques nous offrent l’opportunité d’imaginer d’autres manières d’être au monde, d’être en résonance et de vibrer d’une manière plus intense avec nos différents milieux de vie, c’est-à-dire de réanimer notre désir de vivre.
L’Univers est à l’intérieur de nous
Éveiller nos consciences à la magie de l’univers, c’est l’objectif que plusieurs astrophysiciens se sont donnés. On se souvient de la proposition d’Hubert Reeves : « nous sommes tous de la poussière d’étoiles ». Pour Trinh Xuan Thuan, « la cosmologie moderne a réenchanté le monde, en redécouvrant l’ancienne alliance entre l’homme et le cosmos ». Nos atomes d’hydrogène ont été fabriqués en moins de trois minutes, lors du big bang initial qui a eu lieu il y a 13,5 milliards d’années. Tous les autres atomes qui composent le corps humain, tels l’oxygène, le carbone, le calcium, le magnésium, etc., sont nés, soit de la fusion nucléaire au cœur des étoiles, soit dans les supernovae, explosions géantes résultant de la mort des étoiles massives . « Ainsi, les étoiles sont nos lointains ancêtres et nous partageons tous la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des lions de savane et les cousins des coquelicots des champs »3.
L’histoire de la vie est à l’intérieur de nous
Jean François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines et de la revue Humanologue, en mobilisant les connaissances de l’astrophysique et de la biologie nous rappelle que : « Notre corps est composé de 65% d’eau. Cette eau vient des rivières, des lacs, des océans. Mais toute l’eau sur terre s’est formée aussi dans l’espace. Au fil du temps, c’est une pluie de météorites glacées qui ont formé les océans et les mers »4. Et de rajouter : « La vie est née dans l’océan. Et pendant trois milliards d’années, elle y est restée. Puis les premiers organismes (des bactéries), des plantes, puis des animaux sont sortis des mers et ont colonisé la Terre. Nous autres, animaux terrestres, croyons avoir quitté notre océan primordial il y a bien longtemps. C’est faux. Nous restons des animaux marins. A la seule différence que nous transportons l’océan en nous ».
La symbiose, principal processus d’innovation du monde vivant
Dans son livre Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, le biologiste Marc André Selosse nous invite à découvrir que les symbioses microbiennes - qui ont émergé tardivement dans la biologie moderne- «envahissent aujourd’hui notre vision du vivant;». Cet ouvrage décrit comment les animaux (et donc les humains), mais aussi les plantes, sont intimement construits par les micro-organismes (des bactéries, des micro-champignons, des levures) qui les habitent, et les aident à accomplir des fonctions variées et souvent vitales.
La symbiose au sens large, c’est-à-dire vivre ensemble, est le principal processus d’innovation dans le monde vivant. Par exemple, la formation des cellules des plantes et des animaux (et donc les nôtres) qui constitue « une découverte majeure de la biologie moderne;», est le résultat d’un processus de symbiose entre plusieurs bactéries qui sont devenues à l’intérieur de nos cellules des composants vitaux pour la respiration et la photosynthèse.
Vivre, c’est inter-agir avec son milieu
S’appuyant sur les connaissances de la biologie et des neurosciences, le philosophe et anthropologue François Flahaut5 propose de considérer l’écologie, comme une avancée scientifique qui consiste à penser le vivant avec ce qui le fait vivre, à penser l’organisme et son biotope. Et de préciser : « Nous voyons bien que nous dépendons de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons, l’alternance du jour et de la nuit : l’écologie physique il nous est cependant plus difficile de prendre conscience de l’écologie psychique dont nous dépendons. Pour passer de l’ontologie substantialiste6 à une ontologie relationnelle, il nous faut intégrer et assumer le fait que nous dépendons de toutes sortes d’aléas qui ne dépendent pas de nous. On croyait pouvoir maîtriser et voilà qu’il nous « faut faire avec »7. L’homme, en son activité psychique, est lui aussi soumis à la propension à vivre qui anime tous les vivants et aux contraintes de son environnement : « notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ». Il est urgent d’abandonner notre conception occidentale de l’individu : un être autonome, auto-existant, indépendant. En concevant le sujet humain comme un être relationnel, qui déploie son désir d’exister en étant affecté par ce qui l’entoure. F. Flahault nous propose « une image nouvelle de ce que nous sommes ».
La science moderne, la science en train de se faire, qui relève principalement de la raison, nous offre l’opportunité de construire de nouveaux imaginaires, de nouvelles images de ce que nous sommes, et de pouvoir ainsi augmenter notre capacité d’entrer en résonance avec nos différents milieux de vie. On rejoint ainsi par la science une caractéristique universelle des êtres humains que d’autres civilisations ont expérimenté par intuition, à partir de leurs relations symbiotiques avec le tout existant. Selon le philosophe camerounais Achille Mbembé « dans les systèmes africains de pensée, le propre du vivant était son indétermination, c’est-à-dire sa capacité de prolifération, de métamorphose permanente et de résonance avec tout l’existant ou encore les forces du cosmos »8. Dans son livre, Devenir vivants, la philosophe Kodjo-Grandvaux nous avertit qu’il ne suffit pas de se représenter le monde, encore faut-il l’éprouver pour le connaître. « L’individu moderne rationnel, doit réapprendre à laisser parler son corps et ne plus être uniquement dans un rapport d’extériorité aux choses pour renouer avec l’émotion et l’intuition, cette intelligence qui comprend le monde ». Et de préciser, étymologiquement comprendre c’est « saisir ensemble », c’est en d’autres termes être en relation symbiotique, en résonance avec le tout existant.
«C’est quoi la vie?» à la lumière des sciences modernes
Dans l’article Du sentiment de peur au désir de vivre, on concluait, à la lumière de Spinoza, que pour sortir de nos peurs (du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la montée des discours haineux et des conflits armés, de la croissance des inégalités, des différentes formes de déclassement social,…), pour modifier en profondeur nos modes de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel et politique, il nous fallait réanimer notre désir de vivre. On rappelait aussi que le désir de vivre, comme tout désir, mobilise la totalité de notre être (esprit et corps), c’est à dire nos capacités à la fois de raisonner et d’être en résonance par nos cinq sens avec nos milieux de vie matériel et immatériel (symbolique, imaginaire, culturel, spirituel, …). Plus fondamentalement, pour réanimer notre désir de vivre, il nous faut changer nos visions du monde et notre manière d’être au monde1. Par rapport à cette quête existentielle, il est judicieux de remarquer que dans plusieurs disciplines scientifiques (biologie, astrophysique, neurosciences, anthropologie, éthologie,…) de nouveaux courants de pensée permettent d’apporter de nouvelles réponses au questionnement « c’est quoi vivre ? »2. Ces nouvelles connaissances scientifiques nous offrent l’opportunité d’imaginer d’autres manières d’être au monde, d’être en résonance et de vibrer d’une manière plus intense avec nos différents milieux de vie, c’est-à-dire de réanimer notre désir de vivre.
L’Univers est à l’intérieur de nous
Éveiller nos consciences à la magie de l’univers, c’est l’objectif que plusieurs astrophysiciens se sont donnés. On se souvient de la proposition d’Hubert Reeves : « nous sommes tous de la poussière d’étoiles ». Pour Trinh Xuan Thuan, « la cosmologie moderne a réenchanté le monde, en redécouvrant l’ancienne alliance entre l’homme et le cosmos ». Nos atomes d’hydrogène ont été fabriqués en moins de trois minutes, lors du big bang initial qui a eu lieu il y a 13,5 milliards d’années. Tous les autres atomes qui composent le corps humain, tels l’oxygène, le carbone, le calcium, le magnésium, etc., sont nés, soit de la fusion nucléaire au cœur des étoiles, soit dans les supernovae, explosions géantes résultant de la mort des étoiles massives . « Ainsi, les étoiles sont nos lointains ancêtres et nous partageons tous la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des lions de savane et les cousins des coquelicots des champs »3.
L’histoire de la vie est à l’intérieur de nous
Jean François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines et de la revue Humanologue, en mobilisant les connaissances de l’astrophysique et de la biologie nous rappelle que : « Notre corps est composé de 65% d’eau. Cette eau vient des rivières, des lacs, des océans. Mais toute l’eau sur terre s’est formée aussi dans l’espace. Au fil du temps, c’est une pluie de météorites glacées qui ont formé les océans et les mers »4. Et de rajouter : « La vie est née dans l’océan. Et pendant trois milliards d’années, elle y est restée. Puis les premiers organismes (des bactéries), des plantes, puis des animaux sont sortis des mers et ont colonisé la Terre. Nous autres, animaux terrestres, croyons avoir quitté notre océan primordial il y a bien longtemps. C’est faux. Nous restons des animaux marins. A la seule différence que nous transportons l’océan en nous ».
La symbiose, principal processus d’innovation du monde vivant
Dans son livre Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, le biologiste Marc André Selosse nous invite à découvrir que les symbioses microbiennes - qui ont émergé tardivement dans la biologie moderne- «envahissent aujourd’hui notre vision du vivant;». Cet ouvrage décrit comment les animaux (et donc les humains), mais aussi les plantes, sont intimement construits par les micro-organismes (des bactéries, des micro-champignons, des levures) qui les habitent, et les aident à accomplir des fonctions variées et souvent vitales.
La symbiose au sens large, c’est-à-dire vivre ensemble, est le principal processus d’innovation dans le monde vivant. Par exemple, la formation des cellules des plantes et des animaux (et donc les nôtres) qui constitue « une découverte majeure de la biologie moderne;», est le résultat d’un processus de symbiose entre plusieurs bactéries qui sont devenues à l’intérieur de nos cellules des composants vitaux pour la respiration et la photosynthèse.
Vivre, c’est inter-agir avec son milieu
S’appuyant sur les connaissances de la biologie et des neurosciences, le philosophe et anthropologue François Flahaut5 propose de considérer l’écologie, comme une avancée scientifique qui consiste à penser le vivant avec ce qui le fait vivre, à penser l’organisme et son biotope. Et de préciser : « Nous voyons bien que nous dépendons de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons, l’alternance du jour et de la nuit : l’écologie physique il nous est cependant plus difficile de prendre conscience de l’écologie psychique dont nous dépendons. Pour passer de l’ontologie substantialiste6 à une ontologie relationnelle, il nous faut intégrer et assumer le fait que nous dépendons de toutes sortes d’aléas qui ne dépendent pas de nous. On croyait pouvoir maîtriser et voilà qu’il nous « faut faire avec »7. L’homme, en son activité psychique, est lui aussi soumis à la propension à vivre qui anime tous les vivants et aux contraintes de son environnement : « notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ». Il est urgent d’abandonner notre conception occidentale de l’individu : un être autonome, auto-existant, indépendant. En concevant le sujet humain comme un être relationnel, qui déploie son désir d’exister en étant affecté par ce qui l’entoure. F. Flahault nous propose « une image nouvelle de ce que nous sommes ».
La science moderne, la science en train de se faire, qui relève principalement de la raison, nous offre l’opportunité de construire de nouveaux imaginaires, de nouvelles images de ce que nous sommes, et de pouvoir ainsi augmenter notre capacité d’entrer en résonance avec nos différents milieux de vie. On rejoint ainsi par la science une caractéristique universelle des êtres humains que d’autres civilisations ont expérimenté par intuition, à partir de leurs relations symbiotiques avec le tout existant. Selon le philosophe camerounais Achille Mbembé « dans les systèmes africains de pensée, le propre du vivant était son indétermination, c’est-à-dire sa capacité de prolifération, de métamorphose permanente et de résonance avec tout l’existant ou encore les forces du cosmos »8. Dans son livre, Devenir vivants, la philosophe Kodjo-Grandvaux nous avertit qu’il ne suffit pas de se représenter le monde, encore faut-il l’éprouver pour le connaître. « L’individu moderne rationnel, doit réapprendre à laisser parler son corps et ne plus être uniquement dans un rapport d’extériorité aux choses pour renouer avec l’émotion et l’intuition, cette intelligence qui comprend le monde ». Et de préciser, étymologiquement comprendre c’est « saisir ensemble », c’est en d’autres termes être en relation symbiotique, en résonance avec le tout existant.
01/11/2023
Du sentiment de peur au désir de vivre
Dans une lettre écrite en juin 2023 dans la prison d’Evin en Iran, et publiée par le journal Le Monde (le 08/9/2023) la courageuse combattante des droits humains Nages Mohammadi, prix Nobel de la Paix en octobre 2023, nous donne une illustration de la justesse de la pensée de Spinoza. Cette journaliste de 54 ans a été condamnée en mai 2016 à seize ans de prisons pour ses activités en faveur des droits humains. Elle a écopé d’une nouvelle peine et de 154 coups de fouet pour avoir écrit au secrétariat général de l’ONU.
Au début de sa lettre, Nages Mohammadi précise l’objet de son propos : « donner un visage aux êtres humains qui, partout dans le monde, font l’objet d’un enfermement, qu’ils soient cernés par des murs d’acier ou par les murs de l’oppression, mais qui, envers et contre tout, aspirent à faire tomber ces « murs;» : ceux de l’ignorance, de l’exploitation, de la pauvreté, de la privation et de l’isolement;».
Coupables du désir de vivre
Dans sa lettre, Nages Mohammadi nous rappelle que « le gouvernement de la République islamique nie les droits fondamentaux tels que le droit à la vie, à la liberté de penser, à la liberté d’expression et de croyance, ainsi que le droit à pratiquer la danse, la musique, et même le droit à l’amour;». Elle interpelle notre attention : « Si vous regardez attentivement la société iranienne, vous verrez que chaque individu, à tout moment de sa vie et en tout lieu, est coupable du désir de vivre. Il encourt, pour ce crime, les pires sanctions, châtiments, humiliations, arrestations, et peut être emprisonné, voire exécuté, pour cela;».
Elle nous invite à entendre en Iran « le bruit sourd du mur de la peur qui se fissure;». Et de préciser « de part et d’autre des murs de fer d’Evin, où l’on nous a emprisonnées, nous ne sommes pas restées immobiles. En tant que femmes, parfois seules et sans soutien, souvent au milieu de flots d’accusations et des humiliations, nous avons brisé une par une nos chaînes jusqu’à ce que surgisse le mouvement révolutionnaire « Femme, vie, liberté;». Nous avons alors montré notre force au monde entier. [..] Nous avons été capables de faire émerger;le pouvoir des contestataires et la force de la contestation. Notre élan nous a hissés plus haut que les murs qui nous oppressent et nous sommes plus puissants et plus solides qu’eux. Si nos barreaux sont immobilité, silence et mort, nous sommes mouvement, écho et vitalité, et c’est là que se dessine la promesse de notre victoire;».
Mme Mohammadi termine en nous demandant de relayer son message d’espoir : « dites au monde que nous ne sommes pas derrière ces murs pour rien et que nous sommes à présent plus forts que nos bourreaux qui emploient tous les moyens pour faire taire notre société;».
Réanimer notre désir de vivre
Ce message de cette femme lauréate du prix Nobel de la Paix, qui se veut être la porte-parole de la société iranienne interpelle notre société française, bien que connaissant une situation économique et politique bien différentes. En effet la France, 7ème puissance économique du monde, est organisée autour des principes de la démocratie, de la reconnaissance des droits humains. Néanmoins, la société française est depuis quelques années traversée – comme la plupart des sociétés des pays industrialisés - par de nombreuses interrogations, de doutes et de peurs par rapport à son avenir. La dixième étude « Fractures françaises;»[2], réalisée en 2023, par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), rend compte d’une partie des peurs qui s’expriment actuellement en France.
- Pour 82% des français, le pays est en déclin et 34% d’entre eux pensent que ce déclin est irréversible (leur nombre progresse fortement :14 points depuis 2017).
- Ayant à choisir « les deux enjeux qui vous préoccupent le plus à titre personnel;», il ressort que la préoccupation principale des français est le pouvoir d’achat[3] qui supplante toutes les autres (46;%) et traverse tous les électorats, viennent ensuite la protection de l’environnement (30%), l’avenir du système social (24%), l’immigration (24%), la délinquance (19%), la montée des inégalités sociales (12%), la guerre en Ukraine (10%), la dette et le déficits (8%), l’avenir du système scolaire (7%), le chômage (5%).
- L’anxiété climatique gagne du terrain, y compris à droite. Les électeurs d’Emmanuel Macron et d’Europe Ecologie-Les;Verts (EELV), ainsi qu’un tiers de ceux du parti Les Républicains, citent la protection de l’environnement comme première préoccupation. Par contre, 61;% des Français seulement pensent que le changement climatique est principalement dû à l’activité humaine,les autres estimant notamment que c’est un « phénomène naturel;» (16;%) ou que l’on « ne peut pas savoir;» (8;%). Un résultat plutôt positif : ;69% des Français se disent prêts à « modifier en profondeur leur mode de vie;», mais en recul de 13;points par rapport à 2021.
- Pour 82% des français, il faut à la France un pouvoir autoritaire, à travers « un vrai chef pour remettre de l’ordre;». Plus d’un tiers des Français pensent que d’autres régimes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie.
Comment répondre à ce sentiment de déclin que vivent la grande majorité des français et qui s’expriment par la peur de ne plus pouvoir faire face à la montée des prix (de la nourriture, du logement, de la santé, de l’énergie,..) par la montée de l’anxiété climatique, par de fort doutes sur la démocratie comme régime politique pour organiser « le vivre ensemble;».
Soulignons que par rapport au changement climatique une majorité de français se dit prête à « modifier en profondeur leur mode de vie;» même si ce pourcentage a diminué par rapport à 2021. Mais il est aussi important de rappeler que le climat n’est pas le seul évènement qui remet en cause notre mode de vie, d’autres réalités telles que la chute de la biodiversité, l’artificialisation des sols, la limite des ressources minières disponibles, nous montrent que le mode de développement économique capitaliste, mis en œuvre par les pays industrialisés occidentaux – et donc notre mode de vie – ne peut pas se généraliser à l’ensemble du monde.
Pour modifier en profondeur notre mode de vie et pour sortir des peurs du déclinisme plusieurs processus doivent être doivent être impulsés et organisés. Premièrement il ne suffit pas de vouloir changer, il faut aussi mieux comprendre comment la pensée néo-libérale - qui organise la sphère économique et qui est aussi très active dans les domaines du politique, de la culture, des plateformes numériques - a pour objectif de diffuser et d’imposer une manière d’être au monde bien spécifique : un individualisme ego centré et consumériste. Pour percevoir les murs de ce type d’enfermement, il faut avoir bien sûr avoir envie de changer et savoir que d’autres manières d’être au monde, d’autres philosophies politiques sont possibles. C’est notamment la vocation des partis politiques.
Mais, plus encore, pour modifier en profondeur notre mode de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel, politique, pour sortir de nos peurs il nous faut réanimer le désir de vivre. Selon les sociétés, ce désir de vivre va se manifester de manières différentes, le combat de Nages Mohammadi en Iran en est un exemple fort, dans un contexte politique bien spécifique. Pour les sociétés industrielles, qui ont peur du déclin des trente glorieuses, qui doivent envisager des changements profonds de mode de vie, retrouver le désir de vivre passe par des réponses aux questionnements « c’est quoi la vie;? » « c’est quoi vivre;? ». Vaste programme qui passe par l’élaboration de nouveaux récits qui donne sens et désir de vivre ensemble dans nos différentes sociétés et à l’échelle de la Planète Terre. En se rappelant que le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), ces nouveaux récits doivent mobiliser notre raison mais également éveiller les capacités de notre corps à se sentir en résonance avec les différentes manifestations de la vie sur Terre. Aujourd’hui mieux comprendre ce qu’est la vie devient un questionnement pour différents chercheurs tant en biologie, en écologie, en neuro-sciences, en éthologie, en physique qu’en sciences humaines et sociales et leurs apports sont importants pour élaborer les nouveaux récits dont nous avons besoin pour réanimer le désir de vivre ensemble. Les questionnements et les apports de quelques-uns de ;ces scientifiques de disciplines très différentes seront explicités dans d’un ;prochain article de l’eccap.
Notes
[1] Publié dans l’eccap le 30/09/2023
[2] Cette étude « Fractures françaises;» est considérée comme étant un outil de référence en matière d’analyse de l’opinion et de ses évolutions. Cette onzième édition repose sur un échantillon national de 12 044;personnes représentatif de la population française âgée de 18;ans et plus, interrogées du 16;au 20;septembre, selon la méthode des quotas.
[3] Il faut noter que les résultats de ce type d’enquête peuvent varier avec la conjoncture économique et politique du moment.
19/02/2023
Economie numérique de l’attention et manipulation
Plusieurs ouvrages[1] ont tenté de rendre compte des enjeux de l’économie de l’attention telle qu’elle est organisée actuellement par quelques entreprises numériques principalement américaines, les GAFAM. Dans le présent article on a fait le choix de présenter les principales conclusions[2] d’un travail collectif réalisé dans le cadre du Conseil National du Numérique (CNN) et qui a donné lieu au rapport «Votre attention, s’il vous plait! Quels leviers face à l’économie de l’attention? » (Janvier 2022). Ce document est malheureusement peu connu.
Les enjeux de l’économie de l’attention
Le premier mérite du rapport du CNN est, dans son introduction, de présenter d’une manière claire les différents enjeux et les différents dangers de l’économie de l’attention en rappelant les deux dimensions de la notion d’attention : «une dimension psychique ou mentale tout d’abord (l’attention qu’on l’oppose à la distraction) et une dimension sociale ensuite (l’attention à l’autre ou à son environnement, telle qu’on l’associe au soin et qu’on l’oppose à la négligence - on peut alors parler d’attention conjointe, pour désigner cette dimension relationnelle de l’attention». Cette dimension sociale de l’attention est souvent oubliée ou minimisée.
Le triple enjeu de l’économie numérique de l’attention : nos capacités psychiques, nos relations sociales, nos relations à l’environnement« Dès lors, poser la question de l’attention dans le contexte actuel revient à s’interroger sur un triple enjeu : qu’en est-il, dans les sociétés de plus en plus soumises à des dispositifs numériques au service d’une « économie de l’attention », de nos capacités psychiques, de nos relations sociales, et plus généralement, de nos relations à l’environnement ? Autrement dit, quelles sont les conséquences de l’économie numérique de l’attention pour l’«écologie», au sens très large que lui accordait Félix Guattari[3], à savoir l’écologie mentale, l’écologie sociale et l’écologie environnementale ? En effet, pour le philosophe français, « les perturbations écologiques de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète ». |
L’économie numérique de l’attention : quels modèles économiques ?
Les GAFAM et autres géants du numérique ont fait de la captation de l’attention un modèle économique. « De fait, ce n’est pas celui qui est attentif qui détient le pouvoir, mais celui qui capte l’attention;» à partir principalement de plateformes numériques. Le terme de plateforme désigne « un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou bien édités ou fournis par des tiers;» Ainsi, une plateforme est un marché bi-voire multiface qui met en relation différents groupes d’utilisateurs, permettant ainsi à l’offre et à la demande d’un bien ou d’un service de se rencontrer. « Face à la masse exponentielle de contenus proposés sur les plateformes, celles-ci ont également acquis un rôle d’ordonnancement : elles influencent voire déterminent la façon dont le contenu est hiérarchisé et présenté aux utilisateurs par le biais d’outils algorithmiques[4]. Ces algorithmes sont nourris par les données collectées auprès des différents groupes d’utilisateurs. »
Les plateformes tirent leur valeur économique d’effets de réseau, c’est-à-dire que leur utilité croît avec le nombre des utilisateurs (exemple du réseau téléphonique). Ces effets de réseau ont pour conséquence la concentration des marchés dans lesquels les entreprises du numérique s’implantent, ainsi « un petit nombre de très grandes entreprises contrôle une énorme partie de l’attention mondiale et la convertit en profit».
Le principal modèle économique des plateformes numériques est basé sur la publicité : le contenu est fourni à l’utilisateur sans contrepartie monétaire, grâce au financement d’espaces publicitaires par des annonceurs. « Loin d’être nouveau, ce modèle d’affaires était déjà utilisé par de nombreux médias, comme la presse écrite ou la télévision. Par rapport aux journaux, radios ou chaînes de télévision, les plateformes numériques ont la capacité de personnaliser les publicités affichées en fonction des données collectées sur la base des traces laissées par les consommateurs. On parle de « publicité ciblée ». Ce modèle économique en proposant un service gratuit facilite l’acquisition d’une masse critique d’utilisateurs déclenchant les effets de réseau. Le rapport du CNN donne une évaluation de ce que cette captation de l’attention peut représenter en termes de revenus pour les plateformes fonctionnant sur le modèle publicitaire. « Si l’on prend le réseau social Facebook, au deuxième trimestre 2018, le revenu moyen par utilisateur était d’environ 6 dollars au niveau mondial et, plus précisément, de 8,76 dollars en Europe;».
Dans le modèle économique dit « Freemium » : la plateforme laisse le choix à l’utilisateur soit de consommer le service gratuitement, ce qui l’expose en contrepartie à des publicités, soit de payer afin d’avoir accès à un service sans publicité. « En Europe, la mise en application du règlement sur la protection des données à caractère personnel (RGPD) a entraîné une augmentation des offres hybrides. « On voit ainsi se multiplier les bandeaux nous proposant soit d’accepter les cookies tels quels, soit de s’abonner au site ou de payer pour accéder au contenu. Certaines plateformes ont d’ailleurs fait le choix de ne reposer que sur un modèle payant, sous la forme d’abonnements hebdomadaires, mensuels ou annuels».
Le rapport du CNN souligne que « les jeux vidéo - bien que ne pouvant le plus souvent pas être considérés comme des « plateformes numériques » au sens économique du terme - jouent un rôle majeur dans l’économie numérique de l’attention. En effet, certains jeux vidéo sont proposés gratuitement, notamment sur les magasins d’applications de smartphones. Dans ce cas-ci, leur modèle économique repose sur une abondante publicité».
La « Captologie;» : La science des technologies persuasives
L’objectif des plateformes est de maximiser le nombre de leurs utilisateurs et, plus encore, l’engagement de ces derniers, c’est-à-dire qu’ils soient les plus actifs possibles.: « Tout l’enjeu de cette lutte pour capter le temps de cerveau disponible consiste à réduire à l’extrême les hésitations et les arbitrages conscients, pour créer une forme de naturalité qui ne pose pas de problème, qui semblera très économique sur le plan cognitif ». « Afin d’atteindre ces objectifs, les plateformes ont mis en place de nombreux dispositifs qui exploitent les mécanismes cognitifs et cérébraux les plus primaires ainsi que nos émotions « comme le montre la websérie « Dopamine » (Arte, 2019)».
Des technologies spécifiques ont été conçues (par exemple le «design digital comportemental») et « elles sont regroupées sous le terme de « captologie » ou science des technologies persuasives» c’est-à-dire « l’étude de l’informatique et des technologies numériques comme outil d’influence ou de persuasion des individus". Cette discipline est notamment enseignée « au Behavior Design Lab de l’université de Stanford, autrefois baptisé Persuasive Lab, où ont étudié de nombreux concepteurs de services numériques et qu’ils ont ensuite mise à profit pour créer des interfaces exploitant nos biais cognitifs, maximiser notre engagement en ligne et nous inciter à y revenir le plus vite et le plus rapidement possible».
« La captologie;» : exploiter les biais cognitifs humains
Pour stimuler la compulsion à consulter nos écrans, plusieurs mécanismes psychocognitifs sont mobilisés qui répondent à différents besoins de l’être humain. « En premier lieu : le besoin de popularité défini comme le « besoin d’être aimé et reconnu par le plus grand nombre de personnes » et le besoin de reconnaissance sociale, par le biais de likes, commentaires, messages, etc. ».
« Les plateformes jouent aussi sur le principe de « l’apprentissage par conditionnement opérant » qui consiste à créer artificiellement des habitudes comportementales en misant sur différents types de récompenses. Premièrement, on trouve les « récompenses de soi », à savoir le besoin de se sentir unique, de posséder des compétences remarquables, etc. Deuxièmement, les « récompenses de chasse » visent à satisfaire le désir de conquête ou de victoire, comme c’est notamment le cas dans les jeux vidéo, au travers de différents trophées ou médailles. Enfin, les « récompenses de la tribu » satisfont le désir d’appartenance sociale et de popularité, au sein d’un groupe. (..) recevoir un like est reçu par le cerveau comme une récompense et génère la sécrétion de dopamine dans le cerveau, hormone du plaisir, de la motivation et de l’addiction. Le like crée une boucle de rétroaction de validation sociale : on est validé par le groupe et on se sent obligé en retour de liker le contenu des autres. Cela crée une boucle sans fin.
Le like s’est diversifié en différents types de réactions, permettant à la plateforme de jouer sur nos émotions. Il existe six émotions universelles : la joie, la surprise, la tristesse, la colère, le dégoût et la peur. Autant d’émotions que l’on retrouve dans les boutons proposés par Facebook et symbolisés par des emojis simplistes. Pour Facebook, ce dispositif est aussi un moyen de collecter des données encore plus précises, qui lui demeuraient jusque-là inaccessibles : les émotions. Ces données permettent d’optimiser le ciblage comportemental et d’ajuster encore plus le fil d’actualité de chaque utilisation pour susciter la bonne émotion et accroître le temps passé sur le réseau social».
« Les plateformes empruntent certaines de leurs stratégies à l’univers du jeu. On parle de « gamification » pour désigner l’utilisation des mécanismes du jeu dans d’autres domaines, en particulier des situations d’apprentissage, de travail, de la vie quotidienne : l’utilisation de dispositifs « gamifiés » par les applications ou les objets connectés permet d’augmenter leur acceptabilité et leur usage en s’appuyant sur la prédisposition humaine au jeu. À travers la « gamification », le jeu se voit néanmoins souvent réduit à un ensemble de « mécaniques pavloviennes » visant à stimuler les réflexes des utilisateurs, mais dépourvues de toute signification. La gamification nous promet, en guise de monde plus fun, un univers de traces, de points, de récompenses numériques et de progression sur le modèle des jeux en ligne;».
Économie de l’attention ou économie de la manipulation ?
Le rapport du CNN propose de définir l’économie de l’attention mise en œuvre par les GAFAM comme : « un ensemble de dispositifs mis en œuvre afin d’extraire une valeur marchande à partir de la captation de l’attention des utilisateurs».
Certains chercheurs pensent que ce terme d’économie de l’attention, en donnant l’impression de parler d’une réalité unifiée, serait source de confusion. Pour les auteurs du rapport du CNN, le terme d’« économie de la manipulation » serait sans doute plus approprié. « Les plateformes ont acquis une telle finesse dans le profilage des utilisateurs qu’il leur est quasiment possible d’anticiper leurs intérêts, leurs conduites, leurs envies, et de les manipuler». « L’enjeu de la captation de notre attention n’est pas qu’un enjeu de temps passé devant un écran, mais aussi et surtout un enjeu de sensibilisation au fonctionnement et à la motivation des acteurs qui cherchent à accaparer cette ressource par le biais du numérique».
Et de conclure « quel que soit le terme que nous choisissons pour aborder la problématique de l’économie de l’attention, l’enjeu consiste à comprendre les modèles économiques et les infrastructures technologiques visant à capter l’attention des individus, afin d’envisager leurs effets en termes d’écologie mentale, d’écologie sociale et d’écologie environnementale»[5].
Notes
[1] Parmi ces ouvrages notons celui coordonné par Yves Citton, L’économie de l’attention, Editions La Découverte,2014
[2] Le présent article fait la synthèse que de la première partie du rapport du CNN.
[3] Félix Guattari, Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989
[4] Un algorithme est la description d'une suite d'étapes permettant d'obtenir un résultat à partir d'éléments fournis en entrée (une recette de cuisine, par exemple). « Le PageRank est sans aucun doute l'algorithme numérique le plus utilisé dans le monde. Il est le fondement du classement des pages sur le moteur de recherche de Google;».
[5] Ces effets sont développés dans la partie II (Pourquoi l’économie numérique de l’attention et les technologies persuasives peuvent s’avérer néfastes pour le vivant;?) et la partie III (Comment mettre le numérique au service d’une attention psychique, sociale et environnementale) du rapport du CNN
04/03/2019
Il faut rompre avec la théorie économique dominante
Un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ont aujourd’hui quasiment le même prix, mais ont-ils la même valeur économique ?
Cette affirmation théorique repose sur plusieurs croyances. La première est de croire que la valeur économique d’un bien ou d’un service peut être identifiée à sa seule valeur d’échange (son prix), gommant ainsi les aspects d’utilité et de valeur d’usage. La révolte des « gilets jaunes » témoigne avec force qu’un litre de gazole n’a pas la même valeur économique pour chacun d’entre nous : par exemple, il a plus de valeur pour une personne payée au smic et qui n’a pas d’autres moyens de transport que sa voiture que pour une personne ayant le même revenu mais pouvant utiliser des transports en commun.
La deuxième croyance est de nous considérer tous comme des Homo economicus, c’est-à-dire comme des agents cherchant à satisfaire individuellement leurs besoins en ayant à leur disposition toutes les informations pour faire des choix rationnels.
Un monde de plus en plus interdépendant
Dans un monde de plus en plus interdépendant, on ne peut plus penser la valeur économique à l’échelle d’un individu et par rapport à un seul bien ou service pris isolément, surtout lorsqu’il s’agit d’un bien comme l’énergie. Comme le rappellent les économistes institutionnalistes, ce qui est décisif, ce n’est pas que l’individu ait des besoins, mais que des hommes, liés socialement, aient des besoins.
Il faut rappeler que le pétrole, ressource énergétique non renouvelable et productrice de gaz à effet de serre, a structuré depuis des décennies nos modes de production et d’organisation de la division du travail au niveau international, et qu’il a aussi structuré nos façons de consommer, de se loger, de se déplacer, et plus généralement d’organiser nos territoires. Depuis des décennies, le prix du pétrole sur le marché international n’a jamais traduit la place structurante et grandissante qu’il prenait dans les économies des pays développés, il n’a jamais permis de prendre en compte sa valeur économique sociétale.
Un certain nombre d’initiatives récentes montrent que la notion de valeur économique sociétale d’un produit – c’est-à-dire prenant en compte sa valeur d’usage et son coût non plus seulement pour des individus pris isolément mais pour la société – commence à émerger. Citons notamment les travaux du Centre d’analyse stratégique pour fixer une valeur tutélaire du carbone en France. Une valeur tutélaire est une valeur fixée par les pouvoirs publics, mais elle est surtout le fruit d’un compromis entre plusieurs acteurs, organisé à l’initiative de ces mêmes pouvoirs publics. La COP21 a reconnu la valeur sociale et environnementale du carbone même si aucun prix de référence n’a été retenu, cette valeur du carbone est différente d’un prix de marché.
Remettre la notion de valeur au centre de nos travaux
Soulignons que même s’il est possible de construire à un moment donné la valeur économique sociétale d’un produit, tel que le gazole, cette valeur ne sera pas pour autant une valeur objective : elle sera évaluée et ressentie différemment en fonction de l’importance relative de ce produit dans la consommation des personnes concernées et en fonction de leurs niveaux de revenus.
Comme le montre aussi le mouvement des « gilets jaunes », dans une société donnée, la valeur économique sociétale d’un produit sera d’autant mieux acceptée que les inégalités de pouvoir d’achat seront faibles et que les différentes « parties prenantes » de la société auront été associées à sa définition.
Il est de plus en plus difficile de soutenir qu’un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ayant quasiment le même prix ont la même valeur économique. En rappelant que toute théorie est construite à partir d’une certaine conception de ce qu’est la valeur, il est urgent qu’en tant qu’économistes nous remettions la notion de valeur au centre de nos travaux de recherche. C’est sans doute une des meilleures contributions que nous pouvons apporter pour comprendre aujourd’hui le mouvement des « gilets jaunes », et pour assurer un avenir aux générations futures.
Notes
Article paru dans Le Monde du 12 janvier 2019, Rubriques idées
21/03/2021
Individualisme et individuation : deux manières différentes d’être au monde [1]
L’individualisme
Un individualisme démocratique et socialisant ?
L’individuation
Notes
[1] Cet article présente quelques idées développées dans mon ouvrage : Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Editions Librinova, mars 2021
[2] Individualisme, Grand dictionnaire de la philosophie, Larousse, CNRS Editions 2003, p.549
[3] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993
[4] Le mot individu vient du latin individuum, ce qui est indivisible
[5] Joël Roucloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1 (N°27)
[6] Sur le débat Lippmann / Dewey, voir Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
[7] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million, 2005.
[8] Voir notamment Marc-André Selosse, Jamais Seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017
[9] François Flahault, « L’homme, une espèce déboussolée Anthropologie générale à l’âge de l’écologie », Fayard, 2018
Individualisme et individuation : deux manières différentes d’être au monde [1]
L’individualisme
Un individualisme démocratique et socialisant ?
L’individuation
[1] Cet article présente quelques idées développées dans mon ouvrage : Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Editions Librinova, mars 2021
[2] Individualisme, Grand dictionnaire de la philosophie, Larousse, CNRS Editions 2003, p.549
[3] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993
[4] Le mot individu vient du latin individuum, ce qui est indivisible
[5] Joël Roucloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1 (N°27)
[6] Sur le débat Lippmann / Dewey, voir Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
[7] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million, 2005.
[8] Voir notamment Marc-André Selosse, Jamais Seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017
[9] François Flahault, « L’homme, une espèce déboussolée Anthropologie générale à l’âge de l’écologie », Fayard, 2018
Individuation
Parmi les philosophes, c’est à Gilbert Simondon (1924-1989) qu’on doit les réflexions les plus novatrices sur les individus humains que nous sommes. Selon Simondon, l’individu ne peut se survivre et se définir que dans une relation, une interaction, une symbiose avec un milieu, un collectif. Par son « principe d’inséparabilité » de l’individu il affirme qu’ « aucun individu n’est isolable comme tel, il doit être compris comme emporté dans un processus permanent d’individuation qui se joue toujours à la limite entre lui-même et son milieu ». « L’être est relation ».
En définitif, « pour comprendre l’individu, il faut en décrire la genèse » et il appelle cette genèse l’individuation de l’individu. Les difficultés pour utiliser la notion d’individuation selon Simondon sont de deux ordres :
• L’individuation est souvent confondue en sociologie et en psychologie avec l’individualisation, c’est-à-dire comme processus d’autonomisation par lequel l’individu devient maître de ses choix, sans avoir à obéir aux prescriptions sociales ou morales d’un groupe.
• L’individuation est définie dans les dictionnaires de la langue française, comme étant « le processus par lequel un individu se constitue comme un être singulier » (Dictionnaire de l’Académie française) sans que soit précisée la nature de ce processus.
Pour comprendre les enjeux d’utiliser, aujourd’hui, le concept d’individuation selon Simondon, il est important de rappeler que l’individualisme (en tant qu’idéologie et philosophie politique) « représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ». Il nous faut aussi savoir que la notion d’individualisme, tout en ayant connu de longues phases de gestation dans la pensée occidentale européenne, ne s’est vraiment imposée qu’au début du XIXè siècle : « l’individualisme a commencé d’exister avant d’être pensé et voulu » (Laurent).
L’individualisme s’est construit à partir d’une vision du monde bien spécifique reposant sur une double conviction :
• L’humanité est composée, non pas d’ensembles sociaux (nations, classes, ..) mais d’individus.
• L’individu est un être autonome, un être de raison, dont la vocation est l’indépendance.
Cette double conviction est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible) déjà faite et isolée qui précède la société et ses interactions ». Cette compréhension de l’individu qui est à l’origine du concept d’« l’homo économicus » des théories économiques néo-classiques et néo-libérales est, depuis plusieurs décennies, la forme dominante de l’individualisme, elle est souvent nommée « l’individualisme atomiste ou économique ». A côté ou en débat avec l’individualisme atomiste, se sont manifestées d’autres formes d’individualisme ayant la préoccupation de comprendre l’individu dans ses interactions avec ses milieux.
Dans les années 1890 -1914, des philosophes tels que Pierre Leroux, Pierre-Joseph Proudhon, de grandes figures du socialisme comme Jaurès se sont faits les défenseurs d’un individualisme social ou socialisant. En 1938, s’est tenu à Paris un fameux colloque autour de l’œuvre de Walter Lippmann (journaliste et essayiste américain) qui a marqué la naissance du néo-libéralisme. La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par un des plus grands penseurs américains, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). S’inspirant de la biologie et de la pensée de Darwin, Dewey découvre que « l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretien avec un environnement (humain et naturel) et au sein de différentes formes d’associations ». Bien que ne se référant pas à Dewey, la pensée de Simondon sur l’individuation fait écho à celle du philosophe américain : « L’individuation n’est jamais un produit fini. Les êtres s’adaptent et changent en fonction du milieu. L’individuation est un processus permanent et l’individu est un être en perpétuel devenir ».
Aujourd’hui, si nous voulons apporter une réponse aux crises écologiques (réchauffement climatique, perte de la biodiversité), à l’accroissement des inégalités au sein des nations et au niveau mondial, il nous faut changer notre vision du monde et notre manière d’être au monde qui sont fortement marquées par l’individualisme. Pour nous Occidentaux, la diffusion de pratiques et de réflexions se référant explicitement à la notion d’individuation pourrait contribuer à nous aider à concevoir une vision du monde et une philosophie politique alternative à l’individualisme atomique et donc aussi au néo-libéralisme.
(1) On reconnaîtra ici l’influence de la pensée de Descartes, « Je pense donc je suis ».
John Dewey, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie, traduction, Paris Gallimard, 2016 Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, PUF, 1993
Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Librinova 2021
Joël Recloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1
Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million 2005
Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019
02/04/2023
L’anthropo-technocène
Le terme Anthropocène - théorisé et popularisé au début des années 2000 par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen - a été proposé pour désigner l'époque dans laquelle l'action des hommes a commencé à provoquer des changements biogéophysiques à l'échelle planétaire. Le début de l'anthropocène correspondrait à la révolution industrielle du XIXe siècle. Les différents problèmes et enjeux auxquels les humains de la planète Terre doivent désormais faire face: changements climatiques, perte de biodiversité, accélération de l’érosion et de l’artificialisation des sols, la croissance démographiques, les montées des inégalités sont trop souvent présentés d’une manière séparée. C’est le mérite des cartographies l’Atlas de l’Anthropocène publié, par les Presses de Sciences Po, de montrer les co-évolutions des phénomènes, et des boucles d’interaction.
Pour les auteurs de l’Atlas de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique pose un défi considérable à la philosophie politique et aux théories politiques dominantes qui tendent « à considérer le monde humain comme une entité distincte de la Terre; l’un régi par les lois des sciences sociales, l’autre par celles des sciences naturelles;». L’anthropocène nous dit que cette distinction n’est plus valide. Il nous faut donc « inventer de nouveaux paradigmes si nous voulons comprendre l’état actuel du monde : littéralement, il nous faut concevoir une géo-politique, où la Terre soit pensée comme un sujet de politiques et non plus comme un objet – ou comme la simple toile de fond des affaires humaines» [1].
Pour mieux appréhender les multiples changements que les humains ont provoqués sur la Terre et sur eux-mêmes, le philosophe camerounais Achille Mbembe nous invite, dans son livre « La communauté terrestre» [2] à appréhender la Terre dans son unité comme un corps organique, mais aussi social et politique qui accueille la vie, toutes les vies, humaines et autres qu’humaines. A partir de ses réflexions sur le concept d’anthropo-technocène, son principal apport est de nous aider, à comprendre comment la biosphère et la technosphère sont désormais inséparables. Et « pour rendre compte de cette inséparabilité, nous avons besoin d’une conception élargie de la vie, de la communauté et du soin qui intégrerait non seulement les évènements typiquement écologiques, mais aussi les phénomènes technologiques. Cela suppose que soient réconciliés deux grandes familles de pensée, celle de la critique écologique et celle de la critique de la technologie et des objets» [3].
L’une des caractéristiques majeures de l’ère anthropo-technocène est la proximité radicale entre les êtres, les personnes et les objets. Pour nous faire découvrir cette proximité Achille Mbembe s’inspire des travaux de l’ethnologue et historien Leroi-Gourhan, du philosophe des techniques Gilbert Simondon mais aussi, et surtout, il a recours aux pensées animistes africaines qui servent de soubassement à son approche du vivant.
Pour Achille Mbembe, « prendre l’Afrique comme point de départ d’une enquête concernant les devenirs de la Terre et de la technique présente de nombreux avantages. L’Afrique est en effet l’une des régions du monde où auront émergé une théorie du vivant, une théorie de la parole et une théorie de l’ontogénèse dont nous n’avons pas assez exploité les potentialités» [4].
Dans les savoirs ancestraux africains, « l’humanité ne se pense pas en propriétaire et maîtresse régnant sur la Terre. Il n’existe pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie puisque toute forme de vie, ainsi que le montre en particulier les contes, est supposée être dépositaire d’une intelligence spécifique;». Dans le pensée africaine, l’histoire ne se déroule pas sur un mode linéaire allant du plus simple au plus complexe. « Ce qui compte le plus ce sont les réseaux de relations que tissent les actants l’association des réseaux se fait selon des codes destinés à produire vibration et résonance;». Et plus fondamentalement, « les grands ressorts de la vie sont insondables et incalculables et inappropriables; et il y a une part de mystère dans le vivant;»5. Au cœur de cette « écologie générale;» où l’humain entre en communauté avec l’ensemble du vivant, « les deux activités, à savoir le façonnage des artefacts et la production des symboles et des images ont toujours procédé d’une seule et même chair, la chair du langage. Images et symboles d’un côté, outils et instruments de l’autre ont en commun d’être des ustensiles de la vie» [6].
Animé de la pensée africaine, l’auteur de la Communauté Terrestre nous invite à penser le technologique « non seulement comme une assemblée d’objets, outils, machines et instruments, mais aussi comme une institution et un imaginaire qui s’étendent jusque dans les périphéries les plus invisibles du monde» [7]. Et de préciser : « En l’objet technique l’humain délègue une part de son humanité. Investi d’une part de l’humanité de l’humain, l’objet se transforme en un être à part entière; il est désormais investi d’intention, il est animé. Bien que l’humain lui ait prêté une part de sa propre individualité d’être vivant, l’objet n’acquiert pas moins une existence autonome» [8]. Si par l’innovation technologique les objets techniques se transforment en êtres à part entière, l’innovation a aussi un potentiel de transformation des humains en autre chose que ce qu’ils étaient auparavant.
Désormais la technosphère est devenue une dimension structurante de la biosphère. « Si, hier, une grande partie de la rencontre de l’humain et de la matière s’est jouée autour de la main, du feu et de sa domestication, aujourd’hui, le projet de libération vis-à- vis du milieu naturel se joue autour du computationnel;». Aujourd’hui la logique informatique et algorithmique conditionne la manière dont nous percevons le monde. Le computationnel [9] ou l’explosion du numérique « est en passe de devenir notre nouvel appareil physiologique, la pièce maitresse du nouvel assemblage général que sont la Terre et le vivant» [10]. Comme il n’existe pas d’un côté un monde de symboles et du langage et, de l’autre un monde des activités techniques, l’humain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir par exemple avec celui de la préhistoire ou de l’âge des Lumières; notamment la faculté de symbolisation n’est plus la propriété exclusive du cerveau humain.
Et Mbembe de nous avertir que dans l’ère de l’anthropo-technosphère « nous sommes à un moment du dédoublement aussi bien des humains que des objets, voire des mondes. Aux cerveaux naturels sont en train de se superposer des cerveaux de plus en plus artificiels, une mémoire individuelle et sociale de plus en plus extériorisée.» [11] A travers ces doubles, c’est le « fantôme d’un langage pur » qui plane sur la Terre, une langue adossée au principe de la raison, de la pensée calculante, transformée en pure information entrainant l’éradication de la parole et du sens [12].
Pour réaliser l’utopie de « la communauté terrestre;» à la l’époque de l’anthropo-technocène, Mbembe nous avertit qu’il nous faudra surmonter deux paradoxes :
- « La technologie en tant qu’expression des forces du devenir est de plus en plus coupée de l’interrogation politique concernant le sens du devenir (..). Portée en particulier par la quête du profit, la raison instrumentale s’est émancipée de tout jugement» [13]. Le technologique devra donc, avec l’écologique, devenir le terrain privilégié des nouvelles luttes politiques
- « La technologie tend désormais à absorber toute seule les attributs de la pensée religieuse, de la raison magique ou animiste et de l’activité esthétique;». Habiter le monde, s’est transformé en « s’investir de manière ininterrompue dans la matière, les formes et les objets (..) L’humain contemporain vit dans une relative connaturalité avec la technologie;». Et l’insatiable besoin de fables et de mythes a été pris en charge non plus par la parole mais par la technologie. « L’histoire de la parole se clôt peut-être sous nos yeux, voilà l’évènement historial par excellence». Voilà ce que risque de devenir l’anthropo-technocène.
1 François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, p.11
2 Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023
3 Achille Mbembe, « Réinventer la démocratie à partir du vivant;», propos recueillis par Séverine Kodjo-Granvaux, Le Monde, 05 mars 2023
4 Achille Mbembe, op. cit., p.39
5 Cette vision du monde vivant est étonnement proche de celle proposée par le biologiste Marc-André Selosse dans son ouvrage « Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations;» Actes Sud, 2017
6 Achille Mbembe, op. cit., p.43
7 Achille Mbembe,, op. cit., p.31
8 Achille Mbembe, op. cit., p.32
9 « Ce terme sert généralement à désigner un système technique dont la fonction consiste à capturer, extraire et traiter de manière automatique un ensemble de données qui doivent être identifiées, sélectionnées, triées, classées, recombinées, codées et activées. Pour fonctionner, il nécessite des emprises spatiales toujours plus plus vastes, toujours plus d’électricité, de nouveaux câblages sous-marins, de fibres optiques, des centres de données;» Achille Mbembe, op. cit. p.130
10 Achille Mbembe, op. cit.p.73
11 Achille Mbembe,, Le Monde, 05 mars 2023
12 Achille Mbembe, op. cit., p.37
13 Achille Mbembe, op. cit., p.33
L’anthropo-technocène
Le terme Anthropocène - théorisé et popularisé au début des années 2000 par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen - a été proposé pour désigner l'époque dans laquelle l'action des hommes a commencé à provoquer des changements biogéophysiques à l'échelle planétaire. Le début de l'anthropocène correspondrait à la révolution industrielle du XIXe siècle. Les différents problèmes et enjeux auxquels les humains de la planète Terre doivent désormais faire face: changements climatiques, perte de biodiversité, accélération de l’érosion et de l’artificialisation des sols, la croissance démographiques, les montées des inégalités sont trop souvent présentés d’une manière séparée. C’est le mérite des cartographies l’Atlas de l’Anthropocène publié, par les Presses de Sciences Po, de montrer les co-évolutions des phénomènes, et des boucles d’interaction.
Pour les auteurs de l’Atlas de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique pose un défi considérable à la philosophie politique et aux théories politiques dominantes qui tendent « à considérer le monde humain comme une entité distincte de la Terre; l’un régi par les lois des sciences sociales, l’autre par celles des sciences naturelles;». L’anthropocène nous dit que cette distinction n’est plus valide. Il nous faut donc « inventer de nouveaux paradigmes si nous voulons comprendre l’état actuel du monde : littéralement, il nous faut concevoir une géo-politique, où la Terre soit pensée comme un sujet de politiques et non plus comme un objet – ou comme la simple toile de fond des affaires humaines» [1].
Pour mieux appréhender les multiples changements que les humains ont provoqués sur la Terre et sur eux-mêmes, le philosophe camerounais Achille Mbembe nous invite, dans son livre « La communauté terrestre» [2] à appréhender la Terre dans son unité comme un corps organique, mais aussi social et politique qui accueille la vie, toutes les vies, humaines et autres qu’humaines. A partir de ses réflexions sur le concept d’anthropo-technocène, son principal apport est de nous aider, à comprendre comment la biosphère et la technosphère sont désormais inséparables. Et « pour rendre compte de cette inséparabilité, nous avons besoin d’une conception élargie de la vie, de la communauté et du soin qui intégrerait non seulement les évènements typiquement écologiques, mais aussi les phénomènes technologiques. Cela suppose que soient réconciliés deux grandes familles de pensée, celle de la critique écologique et celle de la critique de la technologie et des objets» [3].
L’une des caractéristiques majeures de l’ère anthropo-technocène est la proximité radicale entre les êtres, les personnes et les objets. Pour nous faire découvrir cette proximité Achille Mbembe s’inspire des travaux de l’ethnologue et historien Leroi-Gourhan, du philosophe des techniques Gilbert Simondon mais aussi, et surtout, il a recours aux pensées animistes africaines qui servent de soubassement à son approche du vivant.
Pour Achille Mbembe, « prendre l’Afrique comme point de départ d’une enquête concernant les devenirs de la Terre et de la technique présente de nombreux avantages. L’Afrique est en effet l’une des régions du monde où auront émergé une théorie du vivant, une théorie de la parole et une théorie de l’ontogénèse dont nous n’avons pas assez exploité les potentialités» [4].
Dans les savoirs ancestraux africains, « l’humanité ne se pense pas en propriétaire et maîtresse régnant sur la Terre. Il n’existe pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie puisque toute forme de vie, ainsi que le montre en particulier les contes, est supposée être dépositaire d’une intelligence spécifique;». Dans le pensée africaine, l’histoire ne se déroule pas sur un mode linéaire allant du plus simple au plus complexe. « Ce qui compte le plus ce sont les réseaux de relations que tissent les actants l’association des réseaux se fait selon des codes destinés à produire vibration et résonance;». Et plus fondamentalement, « les grands ressorts de la vie sont insondables et incalculables et inappropriables; et il y a une part de mystère dans le vivant;»5. Au cœur de cette « écologie générale;» où l’humain entre en communauté avec l’ensemble du vivant, « les deux activités, à savoir le façonnage des artefacts et la production des symboles et des images ont toujours procédé d’une seule et même chair, la chair du langage. Images et symboles d’un côté, outils et instruments de l’autre ont en commun d’être des ustensiles de la vie» [6].
Animé de la pensée africaine, l’auteur de la Communauté Terrestre nous invite à penser le technologique « non seulement comme une assemblée d’objets, outils, machines et instruments, mais aussi comme une institution et un imaginaire qui s’étendent jusque dans les périphéries les plus invisibles du monde» [7]. Et de préciser : « En l’objet technique l’humain délègue une part de son humanité. Investi d’une part de l’humanité de l’humain, l’objet se transforme en un être à part entière; il est désormais investi d’intention, il est animé. Bien que l’humain lui ait prêté une part de sa propre individualité d’être vivant, l’objet n’acquiert pas moins une existence autonome» [8]. Si par l’innovation technologique les objets techniques se transforment en êtres à part entière, l’innovation a aussi un potentiel de transformation des humains en autre chose que ce qu’ils étaient auparavant.
Désormais la technosphère est devenue une dimension structurante de la biosphère. « Si, hier, une grande partie de la rencontre de l’humain et de la matière s’est jouée autour de la main, du feu et de sa domestication, aujourd’hui, le projet de libération vis-à- vis du milieu naturel se joue autour du computationnel;». Aujourd’hui la logique informatique et algorithmique conditionne la manière dont nous percevons le monde. Le computationnel [9] ou l’explosion du numérique « est en passe de devenir notre nouvel appareil physiologique, la pièce maitresse du nouvel assemblage général que sont la Terre et le vivant» [10]. Comme il n’existe pas d’un côté un monde de symboles et du langage et, de l’autre un monde des activités techniques, l’humain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir par exemple avec celui de la préhistoire ou de l’âge des Lumières; notamment la faculté de symbolisation n’est plus la propriété exclusive du cerveau humain.
Et Mbembe de nous avertir que dans l’ère de l’anthropo-technosphère « nous sommes à un moment du dédoublement aussi bien des humains que des objets, voire des mondes. Aux cerveaux naturels sont en train de se superposer des cerveaux de plus en plus artificiels, une mémoire individuelle et sociale de plus en plus extériorisée.» [11] A travers ces doubles, c’est le « fantôme d’un langage pur » qui plane sur la Terre, une langue adossée au principe de la raison, de la pensée calculante, transformée en pure information entrainant l’éradication de la parole et du sens [12].
Pour réaliser l’utopie de « la communauté terrestre;» à la l’époque de l’anthropo-technocène, Mbembe nous avertit qu’il nous faudra surmonter deux paradoxes :
- « La technologie en tant qu’expression des forces du devenir est de plus en plus coupée de l’interrogation politique concernant le sens du devenir (..). Portée en particulier par la quête du profit, la raison instrumentale s’est émancipée de tout jugement» [13]. Le technologique devra donc, avec l’écologique, devenir le terrain privilégié des nouvelles luttes politiques
- « La technologie tend désormais à absorber toute seule les attributs de la pensée religieuse, de la raison magique ou animiste et de l’activité esthétique;». Habiter le monde, s’est transformé en « s’investir de manière ininterrompue dans la matière, les formes et les objets (..) L’humain contemporain vit dans une relative connaturalité avec la technologie;». Et l’insatiable besoin de fables et de mythes a été pris en charge non plus par la parole mais par la technologie. « L’histoire de la parole se clôt peut-être sous nos yeux, voilà l’évènement historial par excellence». Voilà ce que risque de devenir l’anthropo-technocène.
1 François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, p.11
2 Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023
3 Achille Mbembe, « Réinventer la démocratie à partir du vivant;», propos recueillis par Séverine Kodjo-Granvaux, Le Monde, 05 mars 2023
4 Achille Mbembe, op. cit., p.39
5 Cette vision du monde vivant est étonnement proche de celle proposée par le biologiste Marc-André Selosse dans son ouvrage « Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations;» Actes Sud, 2017
6 Achille Mbembe, op. cit., p.43
7 Achille Mbembe,, op. cit., p.31
8 Achille Mbembe, op. cit., p.32
9 « Ce terme sert généralement à désigner un système technique dont la fonction consiste à capturer, extraire et traiter de manière automatique un ensemble de données qui doivent être identifiées, sélectionnées, triées, classées, recombinées, codées et activées. Pour fonctionner, il nécessite des emprises spatiales toujours plus plus vastes, toujours plus d’électricité, de nouveaux câblages sous-marins, de fibres optiques, des centres de données;» Achille Mbembe, op. cit. p.130
10 Achille Mbembe, op. cit.p.73
11 Achille Mbembe,, Le Monde, 05 mars 2023
12 Achille Mbembe, op. cit., p.37
13 Achille Mbembe, op. cit., p.33
15/06/2021
L’incarnation du divin dans tout être humain Le point de vue de l’hindouisme
Notes
[1] Source : Clara Truchot, Hata Yoga, Science de santé physique et mentale, Le Courrier du Livre, 199602/09/2024
Plaidoyer pour une IA humaniste
Au lendemain de la dernière guerre mondiale, le photocopieur n’existait pas encore. Venaient d’apparaître les premières calculettes, les plans et les cartes se dessinaient au tire-ligne avec de l’encre de Chine sur du calque transparent, et leurs reproductions s’effectuaient sur du papier ozalid émulsionné, exposé au soleil sur des châssis, avant d’être révélées à la vapeur d’ammoniac. Sur les machines à écrire, les duplicatas des lettres étaient réalisés avec des feuilles de papier carbone. En France la télévision en noir et blanc commençait à envahir nos foyers. La radio et la presse écrite quotidienne constituaient les principaux moyens d’information.
Depuis lors, les techniques d’Information et de communication n’ont cessé d’évoluer jusqu’à ce que le numérique ne vienne, récemment, révolutionner les moyens d’information et les vitesses de communication.
En un demi-siècle nos modes de vie et nos rapports aux autres ont changé. La génération née dans les années trente est certainement celle qui a connu le plus grand nombre de progrès matériels, techniques et scientifiques, présentés comme libérateurs de tâches harassantes à l’image des robots ménagers.
De nos jours, l’intelligence artificielle constitue probablement une phase inaboutie de ce que l’on a coutume d’appeler « le progrès;». Dès 2018 cependant, certains auteurs comme l’écrivain - philosophe Eric SADIN ou le mathématicien et Député Cédric VILLANI nous alertaient sur de possibles dérives sociétales susceptibles d’être engendrées par ces évolutions d’apparence libératrices.
Depuis un peu plus d’un an, en France comme à l’étranger, le thème de l’IA fait la une des grands quotidiens et de l’ensemble des médias.[1]
La presse régionale n’échappe pas à cet effet de mode.
Dans leur ensemble, toutes les publications vantent unanimement les incontestables progrès techniques, scientifiques et économiques, ainsi que les retombées financières générées à l’échelle mondiale par ce nouveau vecteur de connaissance et de profit.
Toutefois, rares sont les media qui se hasardent à anticiper les conséquences sociétales de ces évolutions et les risques qu’elles font encourir à nos démocraties.
Depuis peu, l’intelligence artificielle de seconde génération, dite « générative;» ne se contente plus de gérer de l’information, elle tente de remplacer l’intelligence humaine. Permettra-t-elle demain de préserver l’égalité des citoyens ? Cette question renvoie à la notion d’éthique. Elle nous demande de réfléchir aux engagements à promouvoir afin d’éviter un risque d’asservissement des individus au profit des intérêts de quelques grands décideurs du numérique, manipulateurs d’algorithmes, en association avec le monde politique. Pareille alliance imposerait des choix de société au prétexte que l’IA serait seule capable de traiter un nombre de données bien supérieures à celles captées par un cerveau humain. De là à conclure que l’IA serait beaucoup plus performante devient une évidence. La question se pose alors de savoir si cette alliance du numérique et du politique, en court-circuitant l’avis des citoyens, ne risquerait pas d’annihiler les valeurs fondamentales de nos démocraties que sont : le libre-arbitre, l‘ouverture d’esprit, la tolérance et l’acceptation de l’autre.
D’ores et déjà, l’IA générative s’implante massivement dans le monde. Elle sera demain accessible à toute personne détentrice d’un smartphone, autrement dit à la majorité des terriens. La question est alors de savoir si cette IA générative, qui prétend remplacer l’intelligence humaine, serait « ouverte;» ou bien « contrainte;», pour l’intérêt commun;ou seulement celui d’une poignée de décideurs principalement regroupés actuellement, au sein des GAFAM[2];?
A ce jour, si aucune régulation (ou autorégulation) n’est mise en œuvre par les États et leurs institutions, la réponse à ces questions restera entre les mains de cette même poignée de personnes dont la puissance, en particulier financière, ne facilitera pas l’entendement.
A l’origine, les concepteurs - détenteurs des algorithmes prétendaient donner accès à une IA pouvant améliorer la vie du plus grand nombre. A la vue des concurrences et des récentes querelles internes, des incommensurables intérêts financiers et des emprises qui en découlent, il devient légitime d’en douter. Un contre-pouvoir doit en conséquence rapidement être mis en place, afin d’imposer l’accès à une IA « bienveillante;», que les populations pourront utiliser et exploiter à leur guise, sans contrainte, ni malveillance, une IA dotée d’une éthique, qui pour l’heure reste à définir.
Les démocrates, les humanistes ont dès lors un rôle à jouer. Cela, sur la base de nos valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Valeurs qui doivent rester garantes d’une exploitation altruiste, bienveillante et bénéfique des nouveaux outils issus de l’IA, par une population qui soit avisée, libre, consciente et responsable.
Aussi, tant que l’IA ne sera pas contrôlée démocratiquement, un fossé inégalitaire ne pourra que se creuser. Rester passifs devant les risques sociaux que fait peser l’IA serait faillir à la mission que nous ont léguée les générations passées depuis le siècle des lumières.
Comment alors parvenir à maîtriser les conséquences sociétales de l’IA;? C’est bien là toute la question que nous pose « l’Homme augmenté;» afin que moralement et socialement il ne devienne pas un « Homme diminué;»[3]
Dès lors, le devoir des gouvernants dans les pays démocratiques, ne consisterait-t-il pas à maintenir une approche critique des relations entre les citoyens et l’Intelligence Artificielle Générative;?
L’IA générative constitue le second niveau de l’intelligence artificielle. Elle ne se contente plus de capter, stocker, traiter et émettre de l’information, elle donne des solutions aux problèmes en se substituant à l’intelligence humaine. Elle acquiert ainsi un pouvoir subjectif d’information de conviction et de persuasion d’une extrême puissance à des fins que l'on peut légitimement questionner. Avec cette IA de seconde génération, les modes et les vitesses de communications ont changé. On observe une multiplication des « fake news;» (fausses nouvelles) et des « deepfakes;» (mimétisme audio-visuel de discours ou de déclarations mensongères de personnalités)[4]. Celles-ci font désormais partie des stratégies du monde de l’entreprise, de l’information et de la communication, mais surtout du monde politique au plan national comme au plan international. Le travail pédagogique des enseignants est contesté par des élèves robotisés par des réponses fruits de l’IA et non plus de leur propre réflexion. Le monde de l’entreprise devient disruptif, des pans entiers d’emplois deviennent obsolètes et sont remplacés par de nouveaux métiers. Toute information tend à devenir suspecte, en particulier dans les domaines politique, commercial, et celui de la défense. Cette suspicion à propos de l’information a des conséquences sur les relations internationales, la vie en société, dans les relations entre parents, enfants et enseignants, entre les citoyens eux-mêmes et ceux qui les gouvernent. Elle est à la source du manque de confiance dans les institutions, comme en atteste les pourcentages élevés d’abstentions lors des élections. Fort heureusement le sursaut citoyen manifesté lors des dernières élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 nous procure une lueur d’espoir pour la défense des valeurs fondamentales de la République, de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. Toutefois, les résultats de ces élections nous incitent à rester vigilants. La préservation de ces valeurs demeure fragile, en raison justement des évolutions des nouveaux moyens d’information ou de désinformation générés par l’IA.
Comment alors accompagner cette « nouvelle intelligence » pour la rendre compatible avec les valeurs démocratiques de la République, afin;d’endiguer les possibles dérives sociétales qu’elle serait susceptible de créer;?
Jusqu’à présent la gouvernance résultait d’une alliance entre le matériel et le spirituel. Elle était décidée par les pouvoirs politiques et/ou religieux, puis imposée par le Droit dans les pays démocratiques ou par des dictats dans les régimes totalitaires. Désormais, avec l’IA un troisième acteur, anonyme celui-là, vient s’inviter dans la préparation des décisions, sans avoir de compte à rendre, car cet acteur est censé être infaillible en raison de la puissance de ses algorithmes, bien supérieure aux capacités des cerveaux humains. En éloignant ainsi l’humain des instances de décisions, l’IA expose la société à des dérives antidémocratiques que nous devons chercher à anticiper.
Jusqu’à nos jours effectivement, la gouvernance consistait à répondre aux besoins de la société par des actions principalement matérialisables physiquement sur l’espace et dûment encadrées par le Droit. Or, bien que nécessaire le Droit, fige la règle et l’empêche de s’adapter aux besoins des populations. Nous observons tout particulièrement ce phénomène dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Ce faisant, le Droit privilégie le contenant, sur un contenu non matérialisable par nature. Mais celui-ci, laissé au bon vouloir des décideurs (politiques et/ou religieux), permettait, jusqu’ici à ces derniers, d’apprécier le degré de satisfaction des personnes et de le corriger en conséquence au bénéfice des citoyens dans les pays démocratiques, ou à leur profit dans les régimes totalitaires.
Désormais, en dictant des décisions formelles aux responsables politiques, en préalable à la décision, l’IA condamne le contenu à devoir s’adapter à un contenant non discutable qu’elle impose. Ainsi, elle réduit d’autant les marges de manœuvres laissées aux Politiques pour la satisfaction des usagers. Il en résulte incontestablement un risque antidémocratique et en même temps à l’inverse, un renforcement des pouvoirs de caractère dictatoriaux. Il n’est donc pas étonnant de constater, à l’occasion des élections présidentielles américaines, un rapprochement, voire une collaboration entre de grands patrons du Web et certains candidats aux élections présidentielles de novembre prochain. De même en Russie la messagerie Telegram dirigée par Pavel Durov agit notamment au service du pouvoir dans les mains de Vladimir Poutine, pour interférer dans les politiques des pays étrangers[5].
Comment alors convaincre les grands manitous du Web, manipulateurs des algorithmes, d’accepter de mettre leurs données au service de l’intérêt général et du bien commun et non au seul bénéfice de leurs sociétés et de leurs partenaires;?
Plutôt que de nous condamner à subir ces évolutions, devenues inéluctables, l’IA ne pourrait-elle pas se doter d’une autorégulation pour dominer et corriger ses dérives;?
Il s’agirait d’une part de reconnecter les citoyens entre eux et avec leurs gouvernants, et d’autre part de permettre aux populations d’en exploiter l’extraordinaire puissance à leur propre avantage. Pour préserver la démocratie, nous ne devons pas abandonner l’IA dans les mains de quelques grands manitous d’une alliance politico - numérique, comme cela se passe de nos jours lors des campagnes électorales et dans les pays aux régimes totalitaires.
Pour prévenir ces possibles dérives, nous devrons faire preuve plus que jamais d’esprit critique et nous conduire en observateur attentif. Il ne s’agit plus seulement de nous contenter de nous indigner et de les dénoncer, mais également de proposer de nouveaux comportements sociétaux dès le plus jeune âge, par l’éducation, l’acquisition et la transmission des connaissances et par une nouvelle démarche de vie, toujours en quête de vérités pour le progrès humain et moral de nos sociétés.
Il est permis de se poser la question de savoir si l’Etat de droit, guide de la gouvernance dans les pays démocratiques, est bien préparé à relever les défis de l’IA.
Les États de l'Union;Européenne;(UE) ont semble-t-il pris conscience des risques que font peser ces évolutions technologiques sur la société. Ils ont approuvé le 21 mai 2024, un règlement européen sur l'intelligence artificielle (IA), avec pour objectifs de :
- Veiller à ce que les systèmes d’IA mis sur le marché soient sûrs et respectent la législation en vigueur en matière de droits fondamentaux, les valeurs de l’UE, l'État de droit et la durabilité environnementale
- Garantir la sécurité juridique afin de faciliter les investissements et l’innovation dans le domaine de l’IA
- Renforcer la gouvernance et l’application effective de la législation existante en matière d'exigence de sécurité applicable aux systèmes d’IA et de droits fondamentaux
- Faciliter le développement d’un marché unique pour des applications d’IA légales et sûres, et empêcher la fragmentation du marché.
La cohérence devant être assurée avec laCharte des droits fondamentaux de l'UE, mais aussi avec le droit dérivé de l'UE en matière deprotection des données, de;protection des consommateurs, de;non-discrimination;et d'égalité entre les femmes et les hommes. La proposition complète le droit existant en matière de non-discrimination;en prévoyant des exigences qui visent à réduire au minimum le risque de discrimination algorithmique, assorties d’obligations concernant les;essais, la;gestion des risques, la;documentation;et le;contrôle humain;tout au long du cycle de vie des systèmes d’IA.
Une telle complexité juridique laisse toutefois perplexe quant à son efficacité, et ce pour plusieurs raisons;liées aux :
- Mode de gouvernance d s 27 pays de l’union, compte tenu de leur diversité politique, mais aussi de leur instabilité.
- Délais d’application imposés qui nécessiteront des arbitrages avec les pays membres
- Concurrences internationales entre Etats (La Chine et la Russie ne sont pas liées par cette loi).
- Et surtout par les réticences des opérateurs, à l’image de Mark Zuckerberg le patron du géant du web américain META, lequel, a refusé de communiquer ses données à l’Union Européenne, sous prétexte de réglementions qu’il juge incertaines, mais qui en réalité craint de perdre une partie de son pouvoir et de ses profits.
Ces mesures vertueuses de l’Union Européenne se heurtent à l’évidence aux intérêts financiers des grands responsables du numérique. De plus elles ne s’attaquent principalement qu’aux aspects pratiques, techniques, juridiques et politiques posés par l’IA, donc davantage à la forme de sa mise en œuvre qu’à ses conséquences au regard de la société.
En premier lieu l’IA, doit être accompagnée d’une éthique humaniste afin de replacer l’homme au centre des évolutions sociétales et ne pas laisser les machines algorithmiques prendre sa place pour guider le devenir de l’humanité. Cette éthique accompagnatrice de l’IA serait ainsi appelée à devenir, pour tous les hommes de bonne volonté, un nouvel outil de gouvernance capable de rééquilibrer dans le cœur des hommes les notions indissociables, à la fois antagonistes et complémentaires, que sont le matériel et le spirituel.
Ce grand bouleversement qu'impose actuellement l'IA à l'humanité s'impose également au monde de la Recherche. La quantité considérable de métadonnées prédictives, générées quasi instantanément par des outils de plus en plus puissants dopés par l’IA, oblige désormais cette communauté à s’engager dans une profonde réflexion d’éthique scientifique. Il est, d’une part, impératif que chaque chercheur garde le contrôle et le libre arbitre sur l’analyse et l’interprétation des données issues de l’IA. Celles-ci ne doivent jamais être prises pour argent comptant, même si elles semblent on ne peut plus évidentes. Elles doivent impérativement être confrontées et validées par d’autres données expérimentales indépendantes, consécutives ou non. D’autre part, des limitations s’imposent de manière évidente, non seulement dans la quantité de données générées mais aussi dans la nature des questionnements scientifiques. En d'autres termes, l'explosion inexorable des avancées scientifiques permises par l'IA dans tous les domaines, déjà largement perceptible aujourd'hui, doit définitivement conduire la communauté scientifique à faire des choix dans ses champs d’exploration, afin de rechercher en permanence, le bonheur de l’humanité, non par une quête infinie de connaissances, mais désormais, au travers d’une amélioration constante des choix algorithmiques. Ces considérations éthiques méritent d'être réexaminées à la même cadence que l’évolution vertigineuse de ces nouvelles technologies afin de maintenir une Science continuellement sous contrôle, que ce soit dans sa réalisation mais aussi dans ses orientations. Comme pour la société, l'IA doit être et rester au service de la Science et du chercheur.
En complément, face aux risques sociétaux engendrés par l’IA, les manipulateurs d’algorithmes, en particulier ceux des IA génératives, devront accepter de se laisser habiter par le doute, et vérifier la portée de leurs découvertes et des orientations qu’ils préconisent. Ils devront également s’efforcer d’anticiper les dérives possibles dans les rapports humains et la société en général, et accompagner leurs prédictions de mécanismes autorégulateurs dûment validés et rendus opposables par les institutions étatiques et des gouvernances démocratiques.
Quant aux citoyens, qu’ils prennent garde de ne pas se laisser aveugler par des éclats trompeurs des feux de l’IA. Prenons dans l’IA, cette langue d’Esope, le bon pour la société, le progrès technique et scientifique, la préservation des équilibres environnementaux. Dotons-nous de nouvelles règles morales capables de maîtriser la révolution sociétale à l’échelle mondiale provoquée par l’IA. N’oublions pas que le véritable progrès pour l’humanité réside dans la recherche inlassable du bonheur pour les humains. Celui-ci passe par l’immatériel, le spirituel, le sensible, le ressenti avant le matériel, le profit et l’appas du gain, c’est-à-dire par l’Etre avant l’Avoir, ce que présentement l’IA semble un peu trop délaisser à en croire certaines publications citées précédemment.
Cette remise en question des relations humaines par l’IA devrait mobiliser tous ceux qui sont conscients des risques qu’elle fait peser sur les équilibres du monde. Seul un grand courant humaniste et démocrate fort à l’échelle de la France et des autres pays démocratiques pourrait s’avérer capable de relever ce challenge. La maîtrise des conséquences de l’IA sur la société ne deviendra réalité qu’à la condition de replacer l’humain à sa juste place dans la révolution sociétale actuelle générée par l’IA.
Le train de cette révolution sociétale est en marche. Ne nous contentons pas de le regarder passer. A la lumière des évolutions du numérique, revisitons notre système d’enseignement des connaissances, leur diffusion sur les réseaux sociaux à l’adresse des moins de 30 ans et plus particulièrement des 10 à 20 ans. Créons des lieux d’échanges (réels et virtuels), des écoles comparatives de courants philosophiques, afin de permettre à chacun de choisir à l’âge adulte son propre chemin de vie en homme libre et responsable de son destin, avec pour finalité la recherche permanente du bonheur des individus dans le respect et la sauvegarde des équilibres environnementaux. Objectif dans lequel une IA au service des populations, aurait toute sa place et serait susceptible de devenir réalité. Car, le vivre ensemble ne se décrète pas, il se prépare, s’apprend, s’accepte par le dialogue, l’échange, la concertation et la participation citoyenne.
Ce vœu direz-vous, relève de l’utopie dans le cadre des gouvernances actuelles basées sur la performance et encadrées par le droit. A bien y regarder, le droit qui dirige les institutions dans les pays démocratiques prend racine sur des critères matériels, donc faciles à encadrer physiquement, car ils touchent directement le quotidien des personnes. Ce droit laisse de côté le spirituel, le sensible, le ressenti, qui mesurent l’état de satisfaction des individus.
En privilégiant le matériel par rapport à l’immatériel, l’Avoir au détriment de l’Etre, le droit délègue ce faisant la dimension spirituelle de la gouvernance au bon vouloir des responsables politiques et religieux dont les pouvoirs se trouvent désormais fortement confortés par l’intelligence artificielle générative.
L’alliance du Politique et du Religieux (du matériel et du spirituel), qui domine le monde depuis 6000 ans et qui continuera de le dominer, doit à présent s’adapter à la révolution numérique générée par l’IA. Elle a su le faire dans le passé pour d’autres révolutions technologiques, lors de la découverte de l’écriture chez les Egyptiens voilà plus de 5000 ans, de l’imprimerie par Gutenberg en 1450 et plus récemment au siècle dernier, de l’atome et de l’audio-visuel.
Si l’on y prend garde, en asservissant les personnes aux décisions prises par un pouvoir représentatif soumis à l’influence des machines algorithmiques sans que ces mêmes personnes y soient associées, nous fabriquons insidieusement un nouvel esclavage;annonciateur de la fin des régimes démocratiques dans le monde;!
Prenons en conscience et agissons.
François Rabelais au XVIème siècle écrivait : « Science sans conscience ne serait que ruine de l’âme;». S’il revenait, il pourrait écrire : « IA sans conscience ne serait que ruine morale de l’humanité;».
Alors ne nous contentons pas de regarder passer le train de la révolution sociétale générée par l’IA. Proposons en ce domaine un changement de Cap, en replaçant l’Homme au cœur de la gouvernance des États.
*
Notes
[1] Ci-après quelques publications françaises relatives à l’IA au cours de 2024:
- Hors-série du Courrier international de février – mars 2024,
- Hors-série du Point de février 2024,
- Les Echos, chaque vendredi publie un podcast sur l’IA
- Le trimestriel « La Recherche » d’avril à juin 2024, Challenge du 15 février 2024,
- Science et Avenir de janvier à mars 2024,
- Le journal Le Monde des 3 novembre 2023 et 14 mars 2024,
- Le bimensuel Harvard Business Review de février – mars 2024,
- Le trimestriel Actu IA,
- Le n° 18 du magazine « Innovation en éducation »
[2] GAFAM est un acronyme reprenant l'initiale des « géants du net », représentant les plus puissantes multinationales des technologies de l'information et de la communication. Ces lettres font référence aux cinq plus grosses entreprises du secteur, Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft.
[3] « L’homme augmenté » de Raphaël GAILLARD – Editions Grasset - janvier 2024
« L’homme diminué » de Marius BERTOLUCCI – Editions Harmann – octobre 2023
[4] Lire à ce sujet le rapport d la commission d’enquête du Sénat sur les influences étrangères publié le 10 avril 2024.
[5] Récemment Elon Musk le patron de Tesla à la tête d’une grande société manipulatrice d’algorithmes s’est déclaré en faveur de Donald Trump, allant même jusqu’à diffuser sur les réseaux sociaux des deepfakes à l’encontre de ses adversaires. Le patron de Telegram Pavel Durov a récemment été mis en examen en France, pour refus de communiquer les informations nécessaires aux interceptions autorisées par la loi, telles que : complicité de délits et de crimes qui organisent sur Instagram, trafic de stupéfiants, pédocriminalité, escroquerie et blanchiment en bande organisée.
Prolétarisation (à l'ère de l'IA)
04/03/2019
Que signifie être en Yoga
Ce qui est commun à toutes les spiritualités c’est la reconnaissance que la vie ne se limite pas à la matérialité des choses et des êtres. Au sein de cette matérialité des choses et de la nature, et au sein de notre corporalité humaine, de notre psychisme humain, de nos émotions, il y a une énergie, une présence qui dépasse l’individualité de chaque chose et de chaque être. La spécificité de la démarche du Yoga est d’amener chaque individu à découvrir qu’au plus profond de lui-même se trouve le Soi, le purusha.
Si vous souhaitez approfondir ces quelques réflexions sur le Yoga, je vous invite à lire mon livre Etre en yoga, c'est être relié à son corps, à son intériorité, à la nature et aux autres
30/09/2023
Ranimer le désir de démocratie. Résonner et raisonner
Aujourd’hui nous avons l’habitude, le réflexe, d’analyser le capitalisme à partir d’une critique de l’idéologie néolibérale qui structure son expansion depuis les années 1980. Cette démarche privilégie les aspects de production : les nouvelles relations qui se tissent entre les entreprises et les Etats, la vision des individus comme entrepreneur de leur propre vie, la marchandisation des différents aspects de la vie et plus généralement la domination progressive de l’économique sur le politique. Nos critiques du capitalisme néolibéral masquent ce qui se passe du côté de la demande, des consommateurs, des citoyens qui sont de plus en plus sollicités et enfermés dans des imaginaires et des émotions suscités et diffusés par le développement du capitalisme.
Il est important de rappeler que le capitalisme n’aurait sans doute pas pu émerger et se développer sans la constitution et la diffusion en Europe d’une philosophie politique – c’est à dire d’une vision du monde et de la place de l’humain dans le monde et dans la société - bien spécifique qu’est l’individualisme. Pour Alain Laurent, auteur de l’Histoire de l’individualisme (1993), « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité;». L’individualisme en tant que philosophie politique a connu dans son histoire des controverses importantes entre un « individualisme atomiste;»[1] et « un individualisme relationnel;» ou « individualisme social;». L’individualisme atomiste, dit aussi individualisme économique, parce que promu par la création et l’expansion du capitalisme, est la forme dominante depuis près de deux siècles. L’individualisme relationnel s’intéresse à la genèse de l’individu, à partir des différents liens et relations que l’être humain est amené à tisser tout au long de sa vie au sein de son milieu de vie, et appelé processus d’individuation[2]. Aujourd’hui, avec le développement des plateformes numériques et la captation organisée de l’attention[3] des individus par ces plateformes, l’individualisme atomiste devient de plus en plus un individualisme égo centré et consumériste. Le livre La culture du Narcissisme;du sociologue américain Christopher Lasch, qui a analysé la crise de la culture occidentale dans les années 1970, n’a jamais autant d’actualité. « Le Narcisse moderne terrifié par l’avenir, vit dans le culte de l’instant; il se soumet à l’aliénation consumériste et aux conseils infantilisants des experts en tout genre;». D’où la question comment lutter contre l’individualisme égo centré et consumériste, promu par l’expansion du capitalisme et qui sape les fondements de la démocratie;?
« Spinoza avait raison»
Pour répondre à ce défi, il semble opportun de se tourner vers un philosophe tel que Spinoza qui a marqué une rupture profonde avec la tradition philosophique et religieuse classique à partir de sa conception du désir et de l’affectivité. Pour Spinoza, la seule force qui peut véritablement nous faire changer, c’est le désir. Le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), quand la raison et la volonté ne mobilise que notre esprit. Il ne faut pas supprimer ou diminuer le désir, mais l’orienter par la raison. Et de préciser « Un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment plus fort que le sentiment à contrarier;» ainsi on ne supprimera pas une haine, un chagrin ou une peur simplement en raisonnant, mais en faisant surgir un amour, une joie, un espoir. On ne combattra pas l’individualisme égo centré et consumériste uniquement par la raison mais en élaborant une conception de l’être humain plus pertinente que celle d’aujourd’hui, qui prenne en compte les émotions et les sentiments, comme le propose le neurobiologiste Antonio Damasio à la lumière de la pensée de Spinoza
Prendre en compte la place et le rôle des émotions dans les comportements humains
Dans son livre, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions[4], Antonio R. Damasio, nous avertit :« Comprendre ce que sont les sentiments, comment ils fonctionnent et ce qu’ils signifient, est indispensable pour édifier demain une conception de l’être humain plus pertinente que celle d’aujourd’hui : cette conception prendrait en compte les avancées des sciences sociales, des sciences cognitives et de la biologie. La réussite ou l’échec de l’humanité dépend dans une large mesure de la façon dont le public et les institutions en charge de gouverner la vie publique intégreront cette conception revue de l’être humain dans leurs principes et leurs politiques;»[5].
Pour Damasio, les émotions se manifestent sur le théâtre du corps, les sentiments sur celui de l’esprit[6] et les émotions précédent les sentiments : nous avons d’abord des émotions puis des sentiments parce que l’évolution à fait d’abord émerger les émotions puis les sentiments. « Elucider la neurobiologie des sentiments et leurs antécédents les émotions, apporte beaucoup à notre façon d’envisager le problème de l’âme et du corps, lequel est central pour comprendre ce que nous sommes. Etudier comment les pensées déclenchent les émotions et comment les émotions corporelles deviennent des pensées du type que nous appelons des sentiments donnent une vision privilégiée de l’esprit et du corps. Emotions et sentiments sont des manifestations en apparence disparates d’un seul et même organisme humain imbriqué;»[7]
Par ses travaux en neurobiologie, Antonio Damasio a confirmé la loi universelle de la vie, mise en avant par Spinoza :« Chaque chose s’efforce de persévérer dans son être;» Cet effort (conatus en latin) s’applique également à l’être humain, et comme toute chose il est soumis au « conatus;». La joie est l’affect fondamental qui accompagne toute augmentation de notre puissance d’agir, comme la tristesse est l’affect fondamental qui accompagne toute diminution de notre puissance d’agir. L’objectif de l’éthique spinoziste consiste dès lors, à organiser sa vie grâce à la raisonpour diminuer la tristesse et augmenter la joie. Et Damasio de nous avertir : « Nos démocraties seront d’autant plus solides, vigoureuse et ferventes, que les individus qui les composent seront capables de dominer leurs passions tristes – la peur, la colère, le ressentiment, l’envie, etc. – et qu’ils mèneront leur existence selon la raison;»[8]. Il est frappant de constater que ce sont ces mêmes passions tristes qui ont été analysées par la sociologue Eva Illouz, pour expliquer la montée du populisme nationaliste, notamment dans l’Israël de Netanyahou[9]. Ce sont ces passions tristes que les mouvements populistes s’emploient à attiser afin de mieux les instrumentaliser.
Une nouvelle éthique immanente et rationnelle
Pour le philosophe Frédérique Lenoir, Spinoza nous propose une révolution de la conscience morale. « La vraie morale ne consiste plus à chercher à suivre des règles extérieures, mais à comprendre les lois de la nature universelle et de notre nature singulière afin d’augmenter notre puissance d’agir et notre joie;»[10] Et de citer l’Ethique de Spinoza : « Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être, c’est-à-dire ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie notre puissance d’agir. Selon que nous percevons qu’une chose nous affecte de joie ou de tristesse nous l’appelons bonne ou mauvaise ». Pour Lenoir, l’éthique immanente et rationnelle du bon et du mauvais remplace la morale transcendante et irrationnelle du bien et du mal.
Il nous faut ;aujourd’hui préciser ce que pourrait être cette nouvelle éthique immanente et rationnelle. Pour cela, laissons la parole à Alain Damasio écrivain de science-fiction et poète français, à ne pas confondre avec le neurobiologiste Antonio Damasio;cité précédemment. Dans « Les furtifs» (2019) un de ses derniers romans, il dresse le portrait futuriste et glaçant d’une société régie par la finance, l’hyper connexion, et l’auto aliénation, et c’est d’aujourd’hui qu’il nous parle. Dans cette société, « les furtifs sont là, parmi nous, jamais où on regarde, à circuler dans les angles morts de nos quotidiens; ils sont des êtres de chair et de sons, aux facultés inouïes de métamorphoses, qui nous ouvrent la possibilité précieuse, à nous autres humains, de renouer avec le vivant».
Etre vivant, c’est accroître notre capacité à être affecté …« Le vivant n’est pas une propriété, un bien qu’on pourrait acquérir ou protéger. C’est-à-dire ? c’est un chant qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus, électrisés, si bien que, s’il existe une éthique en tant qu’êtres humains, c’est d’être digne de ce don sublime d’être vivant et d’en incarner, d’en déployer autant que faire se peut les puissances. Qu’est-ce qu’une puissance ? Une puissance de vie est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer, sans se porter atteinte, ou encore c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables vivre revient alors à accroître notre capacité à être affectés ou notre amplitude à être touchés, changés, émus. Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu, ce sont des liens élus. A l’inverse, faire face à des stimulus et y répondre sans cesse pollue nos disponibilités. L’économie de l’attention ne nous affecte pas, elle nous infecte, elle encrasse ces filtres subtiles sans lesquels il n’est pas de discriminations saines entre les liens qui libèrent et ceux qui aliènent. Nos puissances de vivre relèvent d’un art du lien qui est déjà en soi une politique : celle de l’hospitalité au neuf qui surgit, si bien qu’il devient crucial d’aller à la rencontre, à la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme, que de choses plus étranges comme rencontrer une musique qui te touche, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise, rencontrer une lumière, la mer, un jeu vidéo, une heure de la journée, la neige faire terreau pour que les liens vivent, liens amicaux ou amoureux, collectifs ou communautaires bien sûr, et au-delà, et avec plus d’attention encore, les liens avec le dehors, le « pas de chez soi », « l’autre soi », avec l’étranger, d’où qu’il vienne, et plus encore, hors de l’humain qui nous rassure, les liens avec la forêt, le maquis, la terre, avec le végétal comme l’animal, les autres espèces, les autres formes de vie, se composer avec, les accepter, nouer avec elles, s’emberlificoter. C’est un alliage et c’est une alliance »[11]. |
Ce texte sur l’éthique selon Alain Damasio fait écho au concept de résonance proposé par le sociologue allemand Hartmut Rosa notamment dans son livre « Résonance, une sociologie de la relation au monde;» (2018). Faisant le constat que les sociétés modernes ne peuvent se perpétuer qu’en accélérant les mouvements qui les caractérisent, notamment l’innovation et la croissance, le sociologue nous propose, pour faire face à l’accélération de nos vies, ;de changer notre relation au monde et de « laisser vibrer le monde en nous;». « La résonance, c’est être relié avec le monde, les autres et soi-même […] être affecté par un fragment du monde que vous rencontrez – une musique, un paysage, une personne […] C’est une des expériences palpitantes qui donne le sentiment d’être vivant »[12]. Pour Hartmut Rosa « La démocratie a besoin de résonance pour fonctionner. Mais la politique se fait sur le mode de l’agressivité, rendant les institutions actuelles opposées à la démocratie et s’inscrivant dans la logique de mise en disponibilité du monde»[13].
La démocratie a besoin de programmes politiques qui sont du domaine de la raison, mais la démocratie a d’abord besoin, actuellement, de nouveaux récits, de nouvelles institutions et organisations, qui renforcent nos désirs de vivre ensemble avec les autres humains et avec l’ensemble du monde vivant, en d’autres termes, qui fassent vibrer les puissances de vie qui sont en chacun des êtres humains. On oppose trop souvent résonance et raison; mais pour ranimer le désir de démocratie dans nos sociétés capitalistes - qui visent en priorité à promouvoir le comportement d’un individualisme égo centré et consumériste - il nous faut développer en chacun d’entre nous nos capacités de résonner (d’être en résonance avec les différentes formes de vie) et de raisonner.
Notes
[1] Pour ce courant de pensée, l’individu comme l’atome est une unité déjà faite, il est l’atome à partir duquel se construit le social, l’individu précède la société.
[2] Pour plus de détails voir mon article dans l’eccap : https://www.eccap.fr/article/individualisme-et-individuation
[3] ;https://www.eccap.fr/article/economie-numerique-de-lattention-et-manipulation
[4] Antonio Damasio, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob 2003
[5] op. cit. p.14
[6] Dans son concept d’affects, Spinoza inclut les émotions et les sentiments, pour lui l’esprit et le corps sont une seule et même chose
[7] Op. cit. p;.14
[8] Frédérique Lenoir, Le Miracle Spinoza, Editions Fayard, 2017, p.110
[9] Eva Illouz, Les émotions contre la démocratie, Editions Premier Parallèle,2022
[10] Op.cit, p.176
[11] Texte inédit d’Alain Damasio lu par lui-même, à la fin de l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard sur France Inter le lundi 13 Mai 2019. (Texte transcrit par Michèle Perrin).
[12] Hartmut Rosa : “Pour résonner, il faut admettre que les choses nous échappent”;», propos recueillis par Martin Legros, Philo Magazine, 14janvier 2020
[13] Hartmut Rosa; « l’accélération conduit à un état d’agressivité, particulièrement sensible chez les individus des société occidentales;» Propos recueillis par Youness Boussenna, Le Monde, 10 septembre 2023

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