Paquot Thierry
Ménager

Ce verbe provient du vieux verbe « manoir » dorénavant inusité. Il signifie « prendre soin ». Nous connaissons tous l’adage « Qui veut voyager loin, ménage sa monture » que Jean Racine reprend dans Les plaideurs. Il ne faut donc pas épuiser son cheval par une course effrénée, mais accepter son rythme afin qu’il nous mène à destination.
Il en va de même pour ménager quelqu’un, soi-même ou un lieu. À dire vrai, il s’agit de ménager les gens, les choses, les lieux et le vivant. Un tel ménagement réclame une disposition à la disponibilité qui se cultive, qui ne va pas de soi, qui se révèle exigeante, tant elle s’alimente d’attentions intentionnées.
Un verbe qui contribue à écologiser nos manières de penser
« Ménager » revient à contribuer à écologiser nos manières de faire et de penser. Ainsi, par exemple, « ménager » une place dans un village ou une ville, consiste à étudier ses usages temporalisés (chronotopie) et genrés, à observer le vivant qui s’y déploie, à questionner les gens qui y viennent, à proposer un mobilier qui convienne aux activités qui s’y dérouleront, de jour comme de nuit, selon les saisons, et aux populations qui s’y installeront, etc. Ces observations, qui demandent du temps et de la réflexion, ne sont que rarement intégrées au processus du projet et conséquemment ne sont pas budgetées, or, elles sont indispensables pour imaginer une réponse de qualité, singulière et originale. Le ménagement en architecture, urbanisme, paysagisme, design, se doit de pratiquer le cas par cas, le sur-mesure et le avec les habitants et le vivant. Les trois simultanément. Les trois qui s’enrichissent mutuellement. Les trois qui font « ensemble ». Les trois qui s’inscrivent dans leurs temporalités et dans celles qu’elles refaçonnent ou produisent.
Ménager m’a toujours paru une évidence, alors que l’aménagement relevait de lois, règlements, techniques administratives, protocoles bureaucratiques, visant à standardiser une réalisation, à normaliser une décision, sans jamais, précisément, tenir compte du lieu où elles intervenaient, des gens auxquels elles se destinaient, des choses qui les environnaient et qu’elles environneraient à leur tour... Ménager relève d’une attitude souple, ouverte, discrète, adaptable, efficace, soucieuse d’accroitre l’autonomie des habitants, humains et non humains (sans trop m’aventurer dans ce voudrait dire « autonomie » pour un animal ou une plante, mais en acceptant le principe d’un quelque chose qui leur appartient au point où le perdant ils ne sont plus eux-mêmes), et le respect du déjà-là en privilégiant les interrelations entre les éléments constitutifs d’un même ensemble...
Prendre soin, un acte politique
La politologue et féministe américaine Joan Tronto rappelle que l’architecture est toujours l’expression du pouvoir (qu’il soit religieux, politique ou économique), d’un pouvoir qui est masculin et méprise l’impact du bâtiment sur les gens qui y travaillent et le vivant qui doit cohabiter avec. Ainsi, pour elle, le super-stade en verre de Minneapolis représente un véritable danger pour les oiseaux, sans pour autant émouvoir ses promoteurs ! Elle n’en conclut pas que tous les hommes architectes et urbanistes sont indifférents aux gens et au vivant, mais qu’ils sont maladroits à leur endroit, ne sachant pas comment les « ménager ». Elle est persuadée qu’il ne faut plus regarder un bâtiment comme un objet entier, complet, terminé, mais comme une pelote de relations et d’interrelations qui ne cessent d’agir et de réagir entre elles.
Avec Berenice Fisher, dans Un monde vulnérable (La Découverte, 2009), elles écrivaient : « Dans son sens le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre ‘monde’, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » À partir de cette définition du care, elles énumèrent quatre principes fondamentaux : « faire attention », « prendre soin de », « donner » et « recevoir ». Plus tard, Joan Tronto en ajoute un cinquième : « rendre », comme pour clore le cycle du don, à la manière de Marcel Mauss, pour qui celui-ci se déroule en trois temps : donner-recevoir-rendre, pas nécessairement synchronisés entre eux.
Le mot care ne vient pas du latin cura, mais du vieux haut allemand Kara, « souci, chagrin, peine ». Il désigne aussi l’anticipation d’un danger, afin de s’en prémunir, dans ce cas, care peut être traduit par « sollicitude » et « assistance ». À nous de pratiquer ce care, ce « ménagement », dans nos actes ordinaires et mieux encore dans nos manières de faire de l’architecture, du « ménagement urbain » (je préfère éviter le néologisme « urbanisme » qui correspond, pour moi, à la fabrication de la ville productiviste conçue et réalisée par les hommes), du design social ou du biorégionalisme. Le choix du site, des matériaux, du calendrier du chantier, des compétences des ouvriers, de l’organisation du travail, de la prise en considération des riverains et de la faune et de la flore, etc., des conséquences de telle forme, de telle couleur, de tel revêtement sur les écosystèmes et sur le travail des ouvriers comme sur le quotidien des voisins et des futurs habitants, sur le recyclage et le futur réemploi, etc. Le ménagement ne se substitue pas à l’aménagement, il est d’une autre nature et appartient à une autre logique qui se fonde sur une éthique, celle de la Terre que propose Aldo Leopold, pour qui : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. »
Pour de nombreux professionnels et décideurs, « ménager » est contraire à l’efficacité qu’ils prônent et aux normes qu’ils imposent en même temps que leur pouvoir. Aussi, continuent-ils à vouloir « aménager », en cela ils confortent un système hiérarchisé incapable d’accueillir la mésentente, le conflit et l’expérimentation.
Paquot Thierry (2025), L’Amour des lieux. Topophilie, topophobie, topocide, Paris, PUF. J’y consacre de nombreux pages à « ménager » et aussi à « ménagère » et « ménagement »...
Tronto Joan (2020), « Caring Architecture » est paru dans Critical Care, Architecture and Urbanism for a Broken Planet, sous la direction d’Angelika Fitz et Elke Krasky, Cambridge, MIT Press, 2020, « Vers une architecture du ménagement », traduit en français par Joanne Massoubre et Martin Paquot, Topophile, revue numérique, 31 janvier 2021.
25/04/2019
Sol
Etymologie
La planète Terre est avant tout constituée d’eau (à environ 70%) avec les océans, les mers, les fleuves, les lacs, etc., néanmoins elle dispose de 13,5 milliards d’hectares de terres émergées, dont 22% (grosso modo 3 milliards) sont cultivables et 50% seulement mis en culture. Les agricultures (il en existe toute une variété) impactent plus ou moins le sol selon qu’elles le respectent ou au contraire l’épuisent afin d’obtenir des rendements excessifs et ceci, parfois à quelques parcelles de distance… Le productivisme qui s’impose à la fin du XVIIIe siècle dans les premiers pays à s’industrialiser, commence par mécaniser le travail agricole et à y introduire de la chimie, ce qui aura pour conséquence quasi immédiates l’exode rural d’une part et la monoculture intensive de l’autre. La colonisation entreprise par les puissances occidentales exporte tout au long des XIX et XXe siècles cette conception d’une culture de rente au détriment d’une agriculture vivrière capable de nourrir convenablement les paysans et une partie des villageois.
L'un des trois milieux où se développe la vie
Comme il me parait impossible de résumer un ouvrage aussi documenté et riche d’informations scientifiques, je me contenterais d’indiquer deux de ses « temps forts » : abandonner le labour et privilégier le semis direct sous couvert et partout mettre en avant la rotation et l’association. Le premier conseil signifie rompre avec l’agriculture productiviste soutenue par les États, les institutions internationales, les industries agro-alimentaires, les semenciers et autres entreprises qui dopent la terre à la chimie, ce qui se traduit par un combat long et difficile, tant ces intervenants sont puissants et déterminés. La permaculture, l’agroforesterie, l’agriculture « bio », le semis direct sous couvert et d’autres pratiques « organiques », économes en eau, en énergie et en « entrant » industriel, appartiennent à un autre univers mental : il ne s’agit pas de les exalter comme des alternatives à l’agriculture capitaliste (avec ses tracteurs robotisés et ses fermes-usines), mais comme un « art de vivre » qui considère la faune et la flore comme des « colocaterres », si j’ose cette expression…
« Par le biais des minuscules cristaux qui les composent, écrit Daniel Nahon, professeur de géo-sciences, les sols ont su retenir les nutriments nécessaires au développement de la vie végétale qui en retour, au gré des saisons, lui restituent à travers la litière éléments minéraux et molécules organiques. Dans ce va-et-vient biogéochimique, des milliards et des milliards de micro-organismes démontent et remontent les molécules en nouvelles molécules, puisant dans ce mécanisme leur propre énergie et la restituant sous d’autres formes. La végétation, qui se gorge d’eau et de gaz atmosphérique pour les transformer en matière grâce à l’énergie solaire, respire lentement, mais rythme depuis quelques millions d’années l’évolution des hominidés. » Les productivistes – ces apprentis-sorciers admiratifs de leur propre prétention – sont convaincus par la logique du toujours plus, sans se préoccuper des limites intrinsèques à la Terre, ils ignorent la notion même d’empreinte écologique… « Au début du XXIe siècle, note Daniel Nahon, chaque habitant de la planète ne dispose que de 800 mètres carrés de terre arable alors qu’un habitant d’Europe occidentale, pour satisfaire son besoin en nourriture (surface en pâtures pour animaux, en cultures, en forêts…), nécessiterait 1 400 mètres carrés et un habitant des États-Unis 4 000 mètres carrés. »
Les terres agricoles régressent au fur et à mesure que le font urbain s’étend. Entre 1960 et 2007, la France a cédé 5,1 millions d’hectares de terres arables, soit 110 000 hectares par an, à l’urbanisation directe (terrains à bâtir) ou indirecte (infrastructures de transport, chantiers, cimetières, terrains vagues, carrières, décharges, jardins d’agrément et pelouses…) qui les artificialisent et les imperméabilisent. La vogue tenace de l’habitation individuelle isolée a été accompagnée d’une augmentation de superficie et du logement (plus 15 m2 entre 1984 et 2006) et du jardin (500 m2 en 1974 et 720 m2 après 1999) et d’une demande de transport (d’où de nouvelles routes, voies ferrées, parkings, etc.). Une telle artificialisation des sols concerne toute l’union Européenne, sauf, nous disent Philippe Pointereau et Frédéric Coulon, « la Belgique et l’Espagne qui ont vu leurs surfaces agricoles croître sur la période récente (2003-2003) alors que les pertes les plus importante exprimées en pourcent de la SAU sont observées dans le nouveaux pays entrant (pays baltes, Pologne, Slovénie, Bulgarie). »
Le sol est malmené et de plus il est marchandisé
Depuis quelques décennies, et bien marginalement, des associations – et parfois des États, comme l’Équateur et la Nouvelle-Zélande- attribuent à un fleuve ou une forêt le statut de personnalité juridique leur permettant de défendre leur cause au tribunal. Cette land ethic prônée par Aldo Leopold vise à doter la faune et la flore d’une capacité à contrer les agissements de certains humains à leur endroit et ainsi les protéger de toute altération. Il ne s’agit pas d’une déclaration de principe du genre, « ce sont des biens communs », mais de modifier les systèmes juridiques en place dans la plupart des États pour que le sol ne soit ni dénaturé, ni détruit. Les conditions de sa mise en culture ou de son affectation à tel ou tel usage ne dépend plus du bon vouloir de son possesseur, mais relève de l’ensemble de la société des humains et des vivants. Le sol a donc un droit qui ne peut être bafoué par un quelconque agriculteur, transporteur, promoteur ou élu. Ceci est une attitude récente et encore pas assez répandue. Il est grand temps de la populariser.
Lectures
Bourguignon Claude et Lydia (2009), Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, Paris, Sang de la Terre.Charbonneau Bernard (1972), Vers la banlieue totale, Préface de Thierry Paquot, postface de Daniel Céruzuelle, Paris, Eterotopia-France, 2018.
GRAIN (2016), Accaparement mondial des terres agricoles rn 2016. Ampleur et impact, Barcelone, ONG-Grain.
Nahon Daniel (2008), L’épuisement de la terre. L’enjeu du XXIe siècle, Paris, Odile Jacob.
Pointreau Philippe, Coulon Frédéric (2009), « Abandon et artificialisation des terres agricoles », Courrier de l’environnement, n°57, Paris, Inra.
Sol
Etymologie
La planète Terre est avant tout constituée d’eau (à environ 70%) avec les océans, les mers, les fleuves, les lacs, etc., néanmoins elle dispose de 13,5 milliards d’hectares de terres émergées, dont 22% (grosso modo 3 milliards) sont cultivables et 50% seulement mis en culture. Les agricultures (il en existe toute une variété) impactent plus ou moins le sol selon qu’elles le respectent ou au contraire l’épuisent afin d’obtenir des rendements excessifs et ceci, parfois à quelques parcelles de distance… Le productivisme qui s’impose à la fin du XVIIIe siècle dans les premiers pays à s’industrialiser, commence par mécaniser le travail agricole et à y introduire de la chimie, ce qui aura pour conséquence quasi immédiates l’exode rural d’une part et la monoculture intensive de l’autre. La colonisation entreprise par les puissances occidentales exporte tout au long des XIX et XXe siècles cette conception d’une culture de rente au détriment d’une agriculture vivrière capable de nourrir convenablement les paysans et une partie des villageois.
L'un des trois milieux où se développe la vie
Comme il me parait impossible de résumer un ouvrage aussi documenté et riche d’informations scientifiques, je me contenterais d’indiquer deux de ses « temps forts » : abandonner le labour et privilégier le semis direct sous couvert et partout mettre en avant la rotation et l’association. Le premier conseil signifie rompre avec l’agriculture productiviste soutenue par les États, les institutions internationales, les industries agro-alimentaires, les semenciers et autres entreprises qui dopent la terre à la chimie, ce qui se traduit par un combat long et difficile, tant ces intervenants sont puissants et déterminés. La permaculture, l’agroforesterie, l’agriculture « bio », le semis direct sous couvert et d’autres pratiques « organiques », économes en eau, en énergie et en « entrant » industriel, appartiennent à un autre univers mental : il ne s’agit pas de les exalter comme des alternatives à l’agriculture capitaliste (avec ses tracteurs robotisés et ses fermes-usines), mais comme un « art de vivre » qui considère la faune et la flore comme des « colocaterres », si j’ose cette expression…
« Par le biais des minuscules cristaux qui les composent, écrit Daniel Nahon, professeur de géo-sciences, les sols ont su retenir les nutriments nécessaires au développement de la vie végétale qui en retour, au gré des saisons, lui restituent à travers la litière éléments minéraux et molécules organiques. Dans ce va-et-vient biogéochimique, des milliards et des milliards de micro-organismes démontent et remontent les molécules en nouvelles molécules, puisant dans ce mécanisme leur propre énergie et la restituant sous d’autres formes. La végétation, qui se gorge d’eau et de gaz atmosphérique pour les transformer en matière grâce à l’énergie solaire, respire lentement, mais rythme depuis quelques millions d’années l’évolution des hominidés. » Les productivistes – ces apprentis-sorciers admiratifs de leur propre prétention – sont convaincus par la logique du toujours plus, sans se préoccuper des limites intrinsèques à la Terre, ils ignorent la notion même d’empreinte écologique… « Au début du XXIe siècle, note Daniel Nahon, chaque habitant de la planète ne dispose que de 800 mètres carrés de terre arable alors qu’un habitant d’Europe occidentale, pour satisfaire son besoin en nourriture (surface en pâtures pour animaux, en cultures, en forêts…), nécessiterait 1 400 mètres carrés et un habitant des États-Unis 4 000 mètres carrés. »
Les terres agricoles régressent au fur et à mesure que le font urbain s’étend. Entre 1960 et 2007, la France a cédé 5,1 millions d’hectares de terres arables, soit 110 000 hectares par an, à l’urbanisation directe (terrains à bâtir) ou indirecte (infrastructures de transport, chantiers, cimetières, terrains vagues, carrières, décharges, jardins d’agrément et pelouses…) qui les artificialisent et les imperméabilisent. La vogue tenace de l’habitation individuelle isolée a été accompagnée d’une augmentation de superficie et du logement (plus 15 m2 entre 1984 et 2006) et du jardin (500 m2 en 1974 et 720 m2 après 1999) et d’une demande de transport (d’où de nouvelles routes, voies ferrées, parkings, etc.). Une telle artificialisation des sols concerne toute l’union Européenne, sauf, nous disent Philippe Pointereau et Frédéric Coulon, « la Belgique et l’Espagne qui ont vu leurs surfaces agricoles croître sur la période récente (2003-2003) alors que les pertes les plus importante exprimées en pourcent de la SAU sont observées dans le nouveaux pays entrant (pays baltes, Pologne, Slovénie, Bulgarie). »
Le sol est malmené et de plus il est marchandisé
Depuis quelques décennies, et bien marginalement, des associations – et parfois des États, comme l’Équateur et la Nouvelle-Zélande- attribuent à un fleuve ou une forêt le statut de personnalité juridique leur permettant de défendre leur cause au tribunal. Cette land ethic prônée par Aldo Leopold vise à doter la faune et la flore d’une capacité à contrer les agissements de certains humains à leur endroit et ainsi les protéger de toute altération. Il ne s’agit pas d’une déclaration de principe du genre, « ce sont des biens communs », mais de modifier les systèmes juridiques en place dans la plupart des États pour que le sol ne soit ni dénaturé, ni détruit. Les conditions de sa mise en culture ou de son affectation à tel ou tel usage ne dépend plus du bon vouloir de son possesseur, mais relève de l’ensemble de la société des humains et des vivants. Le sol a donc un droit qui ne peut être bafoué par un quelconque agriculteur, transporteur, promoteur ou élu. Ceci est une attitude récente et encore pas assez répandue. Il est grand temps de la populariser.
Lectures
Bourguignon Claude et Lydia (2009), Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, Paris, Sang de la Terre.Charbonneau Bernard (1972), Vers la banlieue totale, Préface de Thierry Paquot, postface de Daniel Céruzuelle, Paris, Eterotopia-France, 2018.
GRAIN (2016), Accaparement mondial des terres agricoles rn 2016. Ampleur et impact, Barcelone, ONG-Grain.
Nahon Daniel (2008), L’épuisement de la terre. L’enjeu du XXIe siècle, Paris, Odile Jacob.
Pointreau Philippe, Coulon Frédéric (2009), « Abandon et artificialisation des terres agricoles », Courrier de l’environnement, n°57, Paris, Inra.
Zader
Ce nouveau verbe est issue des luttes autour des ZAD « zone à défendre », comme celle de Notre-Dame-des-Landes qui s’est opposée avec succès à la création d’un nouvel aéroport au nord de Nantes. Il signifie critiquer une décision tout en revendiquant une contre-proposition
A l'origine de ce verbe le néologisme ZAD
La ZAD est une « zone à défendre », à l’instar de celle de Notre-Dame-des-Landes qui s’oppose à la création d’un nouvel aéroport au nord de Nantes dès 2009. Ce néologisme détourne l’acronyme « ZAD », « zone d’aménagement différé », qui désignait en 1974 la réserve foncière de 1 225 hectares destiné au futur aéroport.
Des militants écologistes, des agriculteurs et des habitants locaux, des activistes anticapitalistes ou altermondialistes, entre 200 et 300, s’installent sur le terrain convoité par les décideurs de ce projet pour empêcher sa construction. Un village hétéroclite sort de terre - avec des cabanes, des tentes, des roulottes, des maisons retapées, etc. -, des « zadistes » s’y installent, cultivent la terre, expérimentent une autre manière de vivre, en se partageant les tâches et en refusant toute autorité imposée d’en-haut. C’est en 2014 que l’ancien maire de Quelneuc, René Leblanc, dépose à l’INPI les mots « ZAD » et « Zadistes », qui entrent dans Le Petit Robert l’année suivante. Ces « zadistes », jeunes pour la plupart, renouent, sans nécessairement le savoir et le vouloir, avec les contestataires de l’extension du camp militaire du Larzac (1971-1981), l’esprit pacifiste de Lanza del Vasto, la contre-culture des communautés hippies, la détermination des pourfendeurs des centrales nucléaires...
Contester et proposer
Ainsi la ZAD est à la fois un mode de contestation et un art de vivre. Il s’agit d’une nouvelle culture politique qui allie le refus du productivisme et sa logique du toujours plus à une alternative émancipatrice et sa logique du toujours mieux. C’est ce qu’exprime le verbe zader : non pas seulement critiquer une décision mais revendiquer une contre-proposition. Refuser ce qui parait déraisonnable d’un point de vue, écologique, économique, social, tout en suggérant un autre possible. Zader ne revient pas simplement à dénoncer un choix considéré absurde (une bretelle autoroutière, une bassine, la destruction de haies pour remembrer des terres agricoles, l’usage d’un insecticide toxique pour les humains et des espèces animales et végétales, l’ouverture d’un parc de loisirs à l’emplacement d’une forêt riche en biodiversité, etc.) mais à œuvrer pour la préservation de la nature, son entretien et son amélioration...
De nombreuses ZAD ont été démantelées par la police et les zadistes expulsés, comme celles du lieu-dit le Gabarn qui s’oppose au projet d’autoroute E7 (Bordeaux-Valence), de Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires ou encore celles contre un transformateur à haute tension à Saint-Victor-et-Melvieu, contre le barrage de Sivens, contre EuropaCity au Triangle de Gonesse, contre l’A69 dans le Tarn, etc. Décisions de justice, pressions politiques des gouvernements successifs, interventions souvent musclées - pour ne pas dire d’une violence disproportionnée - de la police, viennent contrecarrer l’expression populaire, le débat public. Quelques-unes ont conduit à l’arrêt des travaux comme à Notre-Dame-des-Landes et dans la forêt de Roybon où la société « Pierre et Vacances » renonce en 2020 à implanter un nouveau Center Parcs...D’autres ZAD ont essaimé en Suisse, en Belgique, en Allemagne, elles participent d’une forme d’engagement in situ qui « occupe » un lieu pour le protéger d’une intervention qui lui serait fatale...
Le verbe « zader » commence juste à être conjugué, il faut lui laisser le temps de se diffuser. Il correspond bien à une nouvelle attente militante : ne pas dénoncer sans proposer ! Sans proposer une alternative aux vertus émancipatrices, un contre-projet qui démultiplie les possibilités d’accroître l’autonomie des participants le temps nécessaire à son éclosion...Aucune ZAD n’est identique, chacune invente son chemin, c’est pour cela que toute récupération politicienne se révèle difficile. Quant aux zadistes, ils apprennent en luttant que toute idée est un combat...
Un tel verbe irrite les représentants de l’ordre néolibéral qui s’insurgent de toute dérogation au sacro-saint marché et à la croissance pour la croissance qui le stimule. Pour eux, il n’y a pas à zader mais à se soumettre aux diktats de l’hubris et tant pis si la planète y perd son habitabilité, si la biodiversité s’appauvrit, si chaque humain se fragilise en perdant le peu d’autonomie qu’il possède... Zader est donc un verbe clivant dont l’usage clarifie les oppositions, d’un côté celles et ceux qui trouvent dans la société de consommation de quoi se satisfaire et d’un autre, celles et ceux, qui préfèrent être des « consommactrices » et « consommacteurs » de leur propre existence en harmonie avec le vivant et les autres humains. Zader est du côté de la coopération et non pas de la compétition. Zader est un verbe créatif, qui appelle l’aurore...
Fougier Eddy (2016), Les Zadistes, 2 volumes, Paris, Fondation pour l’innovation politique.
Laurens Christophe (dir) (2018), Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, Paris, Loco.
Collectif Comm’un (2019), Habiter en lutte. Zad de Notre-Dame-des-Landes, 40 ans de résistance, Paris, Le Passager clandestin.
Denet Anaïs (2024), ZAD, une histoire de la violence, l’évacuation de Notre-Dame-des-Landes, Paris, Denoël.

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