Monnaies sociales

Autorat
Introduction synthétique



Les monnaies sociales sont des dispositifs monétaires conçus et portés par des collectifs citoyens afin de soutenir des activités, des échanges ou des comportements qu’ils considèrent comme souhaitables. En modifiant les règles de création, de circulation ou d’usage de la monnaie, ils cherchent à orienter l’activité économique vers certaines finalités sociales, territoriales ou environnementales.

Développement didactique

De quoi parle-t-on ?

Toute monnaie est, par nature, une institution sociale : elle n’existe que parce qu’une communauté reconnaît sa valeur et accepte son usage. Le qualificatif « sociale » désigne donc ici quelque chose de plus spécifique. Jérôme Blanc l’associe à une logique citoyenne, par opposition aux monnaies émises dans une logique politique par les pouvoirs publics ou dans une logique lucrative par des entreprises.
Cette logique repose sur une idée essentielle : les caractéristiques d’une monnaie ne sont pas neutres. Ses modalités de création et de distribution, son espace de circulation, les biens et services auxquels elle donne accès ou encore les conditions de son accumulation contribuent à structurer les pratiques économiques. Les porteurs de monnaies sociales cherchent précisément à utiliser intentionnellement ces propriétés pour favoriser, encourager ou soutenir certaines activités ou certains comportements considérés comme souhaitables.
Une première possibilité consiste à agir principalement sur la circulation de la valeur. C’est le cas des monnaies locales complémentaires (MLC), comme l’Eusko au Pays basque français ou la Doume dans le Puy-de-Dôme. Adossées à la monnaie nationale et convertibles à parité avec elle, elles ne redéfinissent pas la manière dont la valeur est mesurée : une unité de monnaie locale représente une unité de monnaie nationale. Pour qu’une unité de monnaie locale circule, il faut préalablement qu’un membre convertisse une unité de monnaie nationale auprès de l’association qui gère le dispositif. Leur pouvoir d’action porte donc essentiellement sur l’endroit où la valeur circule : l’utilisation de la monnaie au sein d’un territoire et d’un réseau d’acteurs vise à favoriser la consommation locale et à maintenir davantage sur le territoire la valeur ajoutée qui y est créée. Certaines monnaies ont également expérimenté des mécanismes de fonte, qui font perdre progressivement de la valeur aux unités conservées afin d’en favoriser la circulation.
La France occupe une place particulièrement importante dans ce mouvement. Les recensements récents font état d’environ 70 à 80 monnaies locales complémentaires en circulation, et le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire la présente comme le pays d’Europe où le nombre de MLC et d’utilisateurs est le plus élevé. Leur reconnaissance par la loi relative à l’économie sociale et solidaire de 2014 a par ailleurs donné un cadre juridique spécifique à leur émission (Magnen et Fourel, 2015). L’Eusko, lancé en 2013, est aujourd’hui la première monnaie locale d’Europe par la taille de son réseau et le volume de ses transactions.
D’autres monnaies sociales interviennent directement sur la définition et la mesure de la valeur. Cette famille d’expériences s’est développée sous des formes différentes selon les pays. Aux États-Unis, Edgar Cahn développe à partir de 1980 les Time Dollars, à l’origine du mouvement des banques de temps : une heure de service est toujours comptée comme une heure, quelle que soit l’activité réalisée. Les LETS (Local Exchange Trading Systems), apparus dans le monde anglo-saxon au début des années 1980, inspirent en France les systèmes d’échange locaux (SEL) : le premier SEL français est créé en Ariège en 1994, avant une diffusion rapide sur le territoire. Au Québec, enfin, la première Accorderie est créée à Québec en 2002 ; le modèle est ensuite introduit en France en 2011.
Malgré leurs histoires et leurs formes institutionnelles différentes, ces dispositifs partagent un principe de valorisation qui rompt avec celui de la monnaie conventionnelle : l’étalon est le temps humain plutôt que le prix de marché. Dans une Accorderie, par exemple, une heure de service rendue donne droit à une heure de service reçu, quelle que soit la nature de l’activité. Une heure de couture, de cuisine ou de jardinage est ainsi équivalente à une heure d’informatique ou de cours d’anglais. En posant qu’une heure consacrée à une activité vaut une heure consacrée à une autre, ces dispositifs remettent en cause les écarts de valorisation monétaire entre activités et compétences. Ils ne cherchent donc plus seulement à orienter la circulation d’une valeur préexistante : ils expérimentent d’autres manières de définir ce qui vaut et ce qui mérite d’être reconnu.
Une troisième possibilité consiste à créer du pouvoir d’achat au sein même d’une communauté d’échange grâce au crédit. Dans un système de crédit mutuel, les unités ne doivent pas être préalablement mises en circulation : lorsqu’un membre achète un bien ou un service, son compte devient débiteur tandis que celui du vendeur devient créditeur. L’acheteur peut ensuite rééquilibrer son compte en vendant à son tour des biens ou des services à d’autres membres du réseau. La monnaie est ainsi créée à l’occasion des échanges, à travers les relations de crédit entre les membres.
Le Sardex, créé en Sardaigne en 2010 applique ce principe aux échanges entre entreprises. Une entreprise membre peut disposer d’une ligne de crédit en Sardex à taux zéro pour acheter des biens ou services auprès d’autres entreprises du réseau, puis rééquilibrer sa position en vendant à son tour sa propre production à d’autres membres. La dette envers une entreprise particulière n’a donc pas à être remboursée à celle-ci : elle est compensée par des échanges avec l’ensemble de la communauté. Le crédit devient ainsi multilatéral et permet aux entreprises de commercer sans mobiliser systématiquement leurs liquidités en euros.

L’appellation « monnaies sociales » recouvre ainsi une grande diversité de dispositifs. Jérôme Blanc distingue trois grands objectifs : localiser, dynamiser et transformer les échanges. Toutes les monnaies sociales ne les poursuivent ni avec la même intensité ni par les mêmes mécanismes. Les monnaies locales cherchent principalement à orienter territorialement la circulation de la valeur ; les banques de temps, les SEL ou les Accorderies expérimentent d’autres principes de mesure de cette valeur ; les systèmes de crédit mutuel et de monnaie-crédit expérimentent d’autres modalités de création du pouvoir d’achat au sein d’un réseau.
Les monnaies sociales constituent ainsi des expérimentations sur les règles monétaires et, à travers elles, sur les formes d’organisation économique et sociale. Elles montrent qu’il est possible d’agir sur l’espace dans lequel la valeur circule, sur la manière dont elle est mesurée, mais aussi sur les conditions dans lesquelles la monnaie elle-même est créée.

Conclusion invitant au débat

Pour ouvrir la discussion

Si les règles monétaires peuvent contribuer à orienter les échanges, à redéfinir ce qui est valorisé ou à décider des conditions dans lesquelles du pouvoir d’achat peut être créé, qui doit pouvoir définir ces règles et les finalités qu’elles poursuivent ?
Des monnaies locales aux banques de temps et aux systèmes de crédit mutuel, ces expérimentations montrent que les règles monétaires peuvent faire l’objet de choix collectifs. Elles invitent ainsi à considérer la monnaie non comme un simple instrument neutre, mais comme une institution dont les principes de création, de valorisation et de circulation peuvent être débattus démocratiquement et réappropriés par des collectifs.



Bibliographie

 Blanc, J. (2006), « À quoi servent les monnaies sociales ? », dans J. Blanc (dir.), Exclusion et liens financiers. Monnaies sociales, rapport 2005-2006, Paris, Economica, p. 31-41.
• Blanc, J. (2007), « Les monnaies sociales : dynamique et logiques des dispositifs », RECMA – Revue internationale de l’économie sociale, n° 303, p. 30-43.
• Blanc, J. (2011), « Classifying “CCs”: Community, Complementary and Local Currencies », International Journal of Community Currency Research, vol. 15, p. 4-10.
• Blanc, J. et Fare, M. (2012), « Les monnaies sociales en tant que dispositifs innovants : une évaluation », Innovations, n° 38, p. 67-84.
• Laacher, S. (1998), « L’État et les systèmes d’échanges locaux (SEL). Tensions et intentions à propos des notions de solidarité et d’intérêt général », Politix, vol. 11, n° 42, p. 123-149.
• Littera, G., Sartori, L., Dini, P. et Antoniadis, P. (2017), « From an Idea to a Scalable Working Model: Merging Economic Benefits with Social Values in Sardex », International Journal of Community Currency Research, vol. 21, p. 6-21. • Martignoni, J. (2012), « A New Approach to a Typology of Complementary Currencies », International Journal of Community Currency Research, vol. 16.
• Magnen, J.-P. et Fourel, C. (2015), D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité. Mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux, rapport remis à la secrétaire d’État chargée du Commerce, de l’Artisanat, de la Consommation et de l’Économie sociale et solidaire.
• Tichit, A. (2016), « Au bord du précipice, opterons-nous pour les monnaies locales complémentaires ? », Revue francophone du développement durable, n° 7, p. 143-162.
• Tichit, A. (2019), « Social Representations of Money: Contrast between Citizens and Local Complementary Currency Members », International Journal of Community Currency Research, vol. 23, n° 2, p. 45-62.


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