[1] Le nouvel esprit du capitalisme, avec Ève Chiapello, Paris, Gallimard, coll. «NRF essais», 1999
[2] rapport «Big corpo, Encadrer la pub et infliger des multinationales: un impératif écologique et démocratique» coordonné par Renaud Fossard
[3] Voir les travaux de Jérôme Fourquet, notamment L'archipel français Seuil 2019
[4] 01NET 930 20 mai 20
Les grandes mutations du secteur Le luxe existait au moyen-âge à Venise aussi bien qu’à Constantinople, et déjà sous l’antiquité, à Rome, comme à Athènes. C’est dans le monde musulman que la parfumerie est née et s’est développée. La Chine ancienne, l’Inde, dès le troisième millénaire avant JC ont connu des civilisations somptueuses. On a retrouvé en Mésopotamie de remarquables céramiques, et, en remontant plus encore le temps on retrouve dans la préhistoire des objets de luxe. Aux origines prédominaient les formes publiques du luxe. Il est alors le privilège du pouvoir impérial ou royal, avant d’être mis au service de la pompe républicaine. Très vite, cependant, ce sont les formes privées du luxe qui l’emporteront. Il a dès lors été un terrain de la rivalité entre des groupes sociaux dominants. Sous l’Empire romain, à l’époque des Antonins, les magistrats et sénateurs rivalisaient avec les « nouveaux riches », chevaliers, commerçants, banquiers, publicains… Pompéi a gardé les traces de ce luxe festif. Il est notoire également que s’il s’est globalement développé à la faveur de la croissance économique, il a été stimulé par les grandes crises : après la peste noire, au XIVème siècle, sous la Convention thermidorienne et le Directoire, en France, avec les « Merveilleuses » et les « Incroyables », après le tsunami au Japon plus récemment, mais aussi après notre crise de 2008… (1)
Les historiens s’accordent pour situer la naissance du luxe moderne aux XVIIème, XVIIIème siècles, c’est-à-dire à l’époque du mercantilisme. A l’époque de Louis XIV, sous l’impulsion de Colbert, des manufactures comme les tapisseries des Gobelins ou les verreries de Saint-Gobain ont pour finalité l’exportation de leurs produits, afin de drainer vers la France les matières précieuses qui circulent depuis la découverte et l’exploitation des mines d’Amérique. Encore faut-il se méfier d’une histoire un peu mythologique très franco-centrée : l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, les Flandres ont aussi connu leur « âge d’or » du luxe. Dans cette brève histoire du luxe, il faut signaler un changement majeur qui se situe fin XVIIIème-XIXème siècle : cela devient une affaire essentiellement féminine. Ce changement est qualifié de « grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. Les hommes abandonnent talons hauts, dentelles, perruques et robes, et les femmes bourgeoises dépensent deux fois plus que leurs maris pour leur habillement. Mais c’est tout le contraire d’une émancipation il s’agit au contraire de l’assignation de la femme au devoir de plaire, et, comme il est montré dans la violence du luxe, d’être le signe de la réussite sociale de son mari.
L’âge d’or, dont l’épicentre est tout de même la France, se situe XIXème-milieu XXème… C’est dans cette période que s’est construite la représentation du luxe qui fonctionne encore aujourd’hui, alors que la réalité a assez radicalement changé. Pendant cette période se créent les « grandes maisons », qui vont devenir de grandes marques. C’est par exemple au XIXème qu’émergent Mauboussin (1827), Guerlain (1828), Hermès (1837), Cartier (1847), ou Vuitton (1854). Les boutiquiers deviennent empereurs ils ne vont plus au château ou chez le grand bourgeois, mais on se déplace pour aller chez eux. Leur statut s’assimile à celui de l’artiste. Ils produisent des séries limitées d’articles de haute qualité, impliquant une quantité énorme d’heures de travail hautement qualifié, la « griffe » (2) attestant de leur exceptionnalité. Début XXème, Coco Chanel va bouleverser la mode féminine, et contribuer à construire l’image de la femme « libérée ». Dans les années 50, Christian Dior, dont la maison de couture est fondée par Marcel Boussac, règne sur le vêtement de luxe. Les marques et les maisons françaises, regroupées dans le Comité Colbert représentent alors le quart du luxe mondial. Avec l’évolution de la technique et des réseaux de communications, tout change vers la fin du XXème siècle. C’est d’abord la révolution du « prêt-à-porter », impliquant l’allongement des séries, et l’embauche de stylistes dont le nom ne correspond plus aux « griffes », qui cessent d’être confidentielles, et doivent s’adapter aux fluctuations de la mode. C’est aussi la diversification vers les accessoires, les parfums, la joaillerie, les sacs, et toutes sortes d’objets. C’est surtout le passage des marques aux groupes, avec notamment la constitution de LVMH (3) construit à partir de l’empire de Boussac, héritant notamment de sa pépite : Dior. Ce groupe est présent dans le champagne, les vins, la mode, les parfums, la cosmétique, la joaillerie, les montres… mais aussi la distribution et la presse (groupe Les Echos) il contient une multitude de marques. Son grand concurrent, François Pinault a fondé Pinault-Printemps-Redoute, rebaptisé Kering en 2013 un peu moins étendu, ce groupe – après s’être dégagé de la distribution - est néanmoins présent dans la joaillerie, la mode, les articles de sport, les parfums.
La France concentre aujourd’hui la moitié des quinze marques les plus importantes. Un changement d’échelle s’opère les techniques de commercialisation évoluent (vente par correspondance sur catalogue, puis par internet). Ces groupes s’intègrent à l’industrie de masse, sont gérés selon une logique financière, et s’orientent résolument vers les marchés mondiaux. L’ouverture de la Chine aux produits de luxe dont sont amateurs touristes et « nouveaux riches » est d’ailleurs une des causes majeures de l’essor du secteur depuis quelques années. Ce pays est devenu l’eldorado pour le luxe, d’abord par ses achats, puis par son ouverture aux entreprises des grands groupes du secteur. Mais déjà commencent à se développer des marques autochtones, attisant la concurrence internationale. L’Inde va suivre cette voie, et des marchés africains se profilent déjà à l’horizon. C’est toute la géographie du luxe qui s’en trouve bouleversée. Les stratégies du secteur face aux exigences de la modernité Cette évolution est incompatible avec le maintien des traditions. Les grandes marques sont menacées par la perte d’identité. Les grands créateurs (Christian Dior, Coco Chanel, Givenchy…) sont morts et remplacés par des directeurs artistiques qui se discréditent parfois dans l’outrance et la provocation, comme Galliano (4). Alexander McQueen se suicide en 2010. Mais, plus encore, les valeurs liées au luxe sont totalement contradictoires avec celles de la modernité. La rareté des produits (impliquant la longueur des délais d’attente) est incompatible avec la communication de masse, et l’exigence d’immédiateté, constitutive du présentisme régissant les mentalités. Leurs prix exceptionnellement élevés sont impraticables compte tenu de la rationalité croissance des consommateurs, qui cèdent de moins en moins aux mirages de la consommation ostentatoire, s’en laissent de moins en moins abuser sur l’aptitude des produits à satisfaire leurs besoins, et usent sur internet des comparateurs de prix. Le prestige des marques est associé à leur durée, à leur immutabilité, voire à leur intemporalité. Or il faut maintenant transiger avec la mode, qui au contraire est basée sur un renouvellement rapide. Les collections se succèdent à un rythme accéléré. Il y a inflation du lancement de nouveaux produits le nombre de nouveaux parfums a doublé ces dernières années. Les groupes doivent céder au cercle vicieux des promotions, qui aboutissent à banaliser encore un peu plus le produit. Mais surtout, le luxe – dans son authenticité – est apriori radicalement impossible à une époque démocratique, individualiste, et imprégnée d’un populisme dont l’anti-élitisme est la caractéristique première, aucune catégorie de la population ne pouvant tolérer son éviction de ce marché, ni ne pouvant admettre qu’une classe privilégiée puisse y avoir un accès exclusif.
La logique historique est celle d’une disparition du secteur. Pourtant, on l’a vu, l’industrie du luxe se porte bien. Elle surmonte cette contradiction de plusieurs façons la stratégie générale est simple : il s’agit d’occulter cette quasi-disparition du « vrai » luxe, ou plutôt sa submersion/banalisation par la grande industrie pour maintenir le prestige de la marque, condition de la prospérité des firmes qui en dépendent, et, au-delà, sauvegarde de cette arme de guerre symbolique qu’il est resté, comme l’explique l’article violence du luxe Cette occultation s’obtient pour commencer en recouvrant de la mystification d’une « démocratisation du luxe », parfait oxymore, ce qui est tout simplement une descente en gammes. C’est ainsi que l’on parle de « demi-luxe » , de « luxe abordable », de « nouveau luxe », de « super-premium » ou du néologisme « masstige » (5), quand il s’agit de produits banals, mais conservant la « griffe » qui permet de vendre tout de même un peu plus cher que les produits standards. La mystification confine à l’imposture lorsque l’on va jusqu’à invoquer « le droit au luxe ». Elle devient mascarade quand Galliano fait une collection « inspirée » par l’inventivité des clochards, ou quand Alexander McQueen a fait défiler pour Givenchy des mannequins handicapés. En fait, l’industrie du luxe repose maintenant sur une segmentation rationnelle des marchés et des clientèles. Ensuite, par la vitrification du discours concernant le luxe. Cela débute par le déni du marketing (6) tout en le pratiquant méthodiquement (de façon certes plus subtile que la publicité de masse ordinaire, comme on va le voir). Cela se poursuit par l’invocation du maintien du travail hautement qualifié, qui n’est vrai que dans une petite minorité de cas, ou qui ne concerne que la finition de produits fabriqués par une main d’œuvre bon marché, en France ou sont sous-traités en Chine, au Maghreb, ou dans des zones franches. D’ailleurs, avant qu’elle ne soit patente, la profession a longtemps pratiqué le déni de la délocalisation. Le recours à la société du spectacle est un autre vecteur de cette stratégie. On peut observer le phénomène de starisation des mannequins, dont le passage d’une maison à l’autre commence à être assimilable au mercato des footballeurs. Il faut voir aussi la vitrine du luxe qu’est le festival de Cannes. Tout est fait pour que les stars affichent leurs robes, leurs diamants, leurs sacs… Les vedettes du sport ou de la scène sont parfois invitées aux défilés de mode, voire y participent, et sont évidemment abondamment sollicitées pour les publicités classiques.
Un autre moyen de gommer la dimension mercantile de l’industrie du luxe est d’exhiber sa proximité avec l’art, et singulièrement l’art contemporain. L’interaction entre les deux mondes est ancienne. Déjà Louis Vuitton recevait chez lui Monet, Renoir ou Cézanne, au début de la IIIème République. Les couturiers, joaillers ou verriers sont présentés comme des artistes, et les créateurs sont souvent considérés – surtout par eux-mêmes – comme des génies. Les échanges vont dans les deux sens : les marques commanditent des œuvres, leurs dirigeants pratiquent le mécénat, les artistes promeuvent le luxe, et parfois même participent à la création de certains produits. Yves Saint Laurent a présenté des « robes Mondrian », et ses manteaux de soirée empruntaient des thèmes à Picasso, Braque, ou Van Gogh. Le champagne Pommery est partenaire de la FIAC à Paris, et assiste le centre Pompidou de Metz. L’aura de l’œuvre d’art rayonne ainsi frauduleusement dans le ciel du luxe. Il faut enfin évoquer le branding, c’est-à-dire la modalité sophistiquée du marketing, que pratiquent les grandes marques (pas seulement celles du luxe), et qui prolonge directement ce qui précède il y a brouillage des frontières non seulement avec l’art, mais, de façon plus générale, avec la culture. Chaque grand groupe dispose de fondations, qui organisent des expositions. Il y a des musées de la mode, et des produits de luxe font l’objet de rétrospectives dans les musées d’art contemporain. Toutes ces démarches tendent à inscrire les marques dans une démarche patrimoniale, certes justifiée d’un point de vue historique, mais qui contribue à maintenir leur prestige, et leur fallacieuse exterritorialité par rapport au monde marchand. Ainsi le luxe traverse toutes les époques, en s’y adaptant, en se régénérant sans cesse tout en gardant la référence à son âge d’or, qui correspond à celui d’une classe dominante en mesure de s’en arroger l’exclusivité. Mais la raison essentielle de cette permanence est qu’il correspond à un trait présent dans toutes les sociétés, qui lui-même se transpose de l’une à l’autre sous des formes différentes : la violence prédatrice. C’est l’objet de l’article violence du luxe.
1- après avoir subi lourdement la crise en 2009-2010, l’industrie du luxe est en plein essor depuis 2012.
2- inventée par Charles Frédéric Worth
3- Louis Vuitton-Moët Hennessy, dirigé par Bernard Arnault depuis 1984
4- qui fait scandale en créant une collection inspirée des clochards, et est éliminé en raison de provocations antisémites
5- contraction de masse et de prestige
6- Chez Hermès on affirme « chez nous on ne fait pas de marketing ». Chez LVMH on prétend se démarquer de « ceux qi ne cherchent qu’à faire du marketing », notamment du « marketing à l’Américaine ».
[1] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017
[2] Il faut toutefois admettre que cette question est un peu plus étroite que celle du « c’était mieux avant »
[3] Wendy Brown Défaire le démos : le néolibéralisme, une révolution furtive Amsterdam (12 septembre 2018)
[4] Ils vivent sous assistance technologique 01NET n= 909 29 mai 2019
[5] Anne Gotman L’héritage PUF Que-sais-je ? 2006
[6] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017, page 80
[1] Satoshi Nakamoto, pseudonyme sous lequel se dissimulent plusieurs personnes, en février 2009
[2] Michel Aglietta et Natacha Valla, le futur de la monnaie, Odile Jacob, février 2021
[1] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Points-Essais, Ed du Seuil
La réalité, le présent, l’avenir surtout sont plus que sombres… Aux angoisses métaphysiques éternelles (nous sommes des êtres mortels, limités, particuliers, etc) qui produisent depuis toujours, ainsi que le déplorait Pascal, une fuite vers le divertissement, s’ajoutent celles de l’époque.
Le défi climatique, environnemental, la crise de l’énergie, les projets de psychopathes dangereux car puissants qui nous préparent l’humanité augmentée, les dangers de l’intelligence artificielle, tout cela se combine avec la marchandisation croissante de la société, et enfin l’orientation vers la généralisation de la société de surveillance sur le modèle chinois (le projet de loi sur les jeux olympiques de 2024 en France en offre des prémices). Est-il nécessaire de rappeler qu’à tout cela vient s’ajouter la guerre, et les risques croissants d’embrasement du monde..
C’est pourtant bien dans la même galaxie que, lorsqu’on interroge nos contemporains en leur demandant s’ils sont heureux, et voient leur propre avenir avec optimisme, on obtient des chiffres impressionnants. Selon une enquête publiée en novembre 2021 par Elabe, l’Institut Montaigne en partenariat avec la SNCF et franceinfo, 78% des Français se déclarent heureux et 57% des Français envisagent leur avenir personnel avec optimisme. Ces chiffres sont respectivement en hausse de cinq et dix points par rapport à l’année 2018.
Comment interpréter ce paradoxe, sinon par le fait que la plupart ne voient plus la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’ils l’hallucinent? Mais aussi que ces hallucinations sont – parfois volontairement –produites par le système capitaliste, et singulièrement par sa version néolibérale dans laquelle nous vivons.
Daniel Bell [1] avait déjà montré que le capitalisme produisait des comportements incompatibles avec les valeurs et croyances traditionnelles, et se retournait en quelque sorte contre la culture qui l’a engendré. Par exemple, l’épargne, une vertu traditionnelle (« la cigale et la fourmi;»;!) , entre en collision avec l’invention du crédit à la consommation, qui permet d’accéder à la jouissance de l’objet, avant l’effort d’abstinence nécessaire pour se le procurer. Nous sommes à l’ère de la surconsommation. D’ailleurs l’épargne n’est plus encouragée par les pouvoirs publics; on constate au contraire la récurrente tentation de sanctionner fiscalement les gros épargnants.
Polanyi a montré [2] que l’encastrement de la société dans l’économie , caractéristique du capitalisme, conduisait à des catastrophes sociales.
En fait, les injonctions contradictoires sont permanentes;; notamment entre les communications des pouvoirs publics, en matière de santé et d’énergie notamment, et la publicité. D’un côté le covoiturage, le vélo, les transports en commun, de l’autre des agences de tourisme invitant aux voyages lointains, et les constructeurs automobiles suggérant la puissance de leurs modèles… On pourrait multiplier les exemples.. Ce jeudi 25 mai encore, notre ministre Bruno Le Maire exaltait à Point-à-Pitre l’extension du grand port maritime de la Guadeloupe en stigmatisant la décroissance, et en incitant à développer les transports. On oppose en chacun le consommateur et le citoyen; notre société est devenue une machine à fabriquer de la schizophrénie.
On peut penser qu’on ne peut résoudre ces contradictions que par la fuite. Fuite dans les paradis artificiels ou le suicide, au pire, mais plus généralement fuite dans la fiction, solution la plus facile pour échapper à la folie. Mais dans une fiction qui ne se présente pas comme telle, mais au contraire tient lieu de réalité. Il se fait qu’en plus, l’évolution de nos technologies facilite considérablement cette bascule mentale en dehors de la réalité. .
Charles Péguy avait pressenti cette propension à sortir de la réalité, en affirmant « Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit.
Dans son ouvrage « le réel et son double;», [3] Clément Rosset évoquait la possibilité de cette transposition radicale, avec quelques exemples littéraires à l’appui.
Molière d’abord. . Le misanthrope voit bien que Célimène est une cocotte mais il est aveugle, il n’accorde pas ses actes à sa perception.
Dans la pièce « Boubouroche;» de Courteline, le personnage portant ce nom surprend sa femme en flagrant délit d’adultère, mais refuse en quelque sorte d’admettre la situation, et accepte une explication invraisemblable de son épouse, détournant ensuite sa colère sur un voisin.
Proust, dans la recherche, nous donne deux autres exemples : Dans un amour de Swann, Swann donne de l’argent à Odette, mais refuse de voir que c’est une femme entretenue il distingue la femme aimée et la femme payée. Plus loin dans la recherche, Saint-Loup, un ami du narrateur aime Rachel; or celle-ci est une ancienne prostituée; elle est un moment apostrophée par d’anciennes « poules;» la connaissant; Saint-Loup n’en tient aucun compte.
Mais le plus instructif reste Don Quichotte.. Don Quichotte s’est fabriqué une réalité alternative, comme on dit maintenant, en dévorant tous les livres de chevalerie de son époque. Puis il s’est lancé sur les routes, avec son écuyer Sancho Panza, en transposant toutes les visions de la réalité pour les intégrer à son univers mental.
L’épisode des moulins à vent pris pour des géants à combattre est connu; mais cela fonctionne en permanence; une hôtellerie est vue comme un château, avec ses tourelles et ses chapiteaux, les filles perdues qui s’y trouvent sont de belles demoiselles. Dans la poussière, des troupeaux de moutons se transforment en armées, et le vin des outres transpercées devient le sang de géants terrassés. Mais c’est surtout la transformation d’une paysanne très ordinaire en Dulcinée « plus haute Princesse de la terre;» qui est exemplaire. Jamais ce ne sont de pures hallucinations, mais il y a toujours un composé subtil d’éléments réels et de fabrication imaginaire. Et face aux évidences éventuelles se mettent en marche des processus de rationalisation qui permettent de persister dans l’irréel : pour Don Quichotte, c’est l’enchanteur Frestron qui le persécute, et lui trouble les sens, en l’empêchant de voir la vérité, à savoir celle de son monde enchanté, de lui faire voir par exemple une pauvre paysanne à la place de Dulcinée..
De tels personnages existent dans la réalité contemporaine. Liz Truzz, première ministre britannique pendant six semaines, annonçait le 20 octobre 2022 sa démission. Fascinée dès l’enfance par Margaret Thatcher; petite fille âgée de sept ans, elle a joué le personnage de Margaret Thatcher dans une pièce de théâtre à l'école. ;Elle s’habille comme elle, se fait photographier dans les mêmes postures, très souvent. Ses déclarations, puis son programme sont calqués sur le modèle de son idole… mais en complet décalage avec son époque, son échec est cuisant.
Le modèle s’applique aussi peut-être à Poutine, si on accepte l’hypothèse (crédible) qu’il est sincère. Son fantasme se construit à partir d’images de la grande Russie tsariste, et il se voit comme une réincarnation de Pierre le Grand, et produit les catastrophes que l’on sait.
Au-delà de phénomènes individuels que l’on pourrait qualifier de pathologiques, ce syndrome de Don Quichotte est quelque chose qui concerne en fait la très grande majorité de nos contemporains. Sans aller, comme l’évêque Berkeley au XVIIIème siècle, jusqu’à douter de l’existence de la réalité matérielle, il faut prendre conscience que non seulement, le monde extérieur n’est perçu qu’à travers nos perceptions, mais aussi que ces perceptions sont en même temps – plus que des reconstructions - des constructions de nos cerveaux. De plus, ces visions des choses et des gens de ce monde nous proviennent, dans leur immense majorité, à travers ces miroirs déformants que sont les écrans, petits ou grands. Ainsi, avec le développement des nouvelles technologies de la communication, la distance entre nos imaginaires et la réalité se creuse de façon inexorable, et les comportements que ces imaginaires induisent sont de moins en moins compatibles avec les impératifs d’une vie sociale apaisée, de moins en moins compatibles aussi avec le débat, lui-même indispensable à la démocratie.
Le déni du réel peut s’expliquer de différentes façons; pour Nietzsche, (dans « par delà le bien et le mal;»), l’orgueil l’emporte sur la mémoire : « voilà ce que j’ai fait dit ma mémoire; je n’ai pu faire cela, dit mon orgueil qui reste inflexible, et finalement, c’est la mémoire qui cède;»
Pour Michel Onfray, il est un des traits de la décadence, du retour au cerveau reptilien pour beaucoup de nos comportements, du fait de la déficience du système éducatif et de la remise en cause de toutes les formes d’autorité.
La psychanalyse considère que le déni est un phénomène de défense produit par des conflits , des angoisses, des malaises auxquels le sujet ne peut faire face consciemment.
Les neurosciences montrent que la réalité n’est perçue que de façon parcellaire, et que sa construction implique la mobilisation de nos images mentales; les réseaux sollicités dans le cerveau sont les mêmes, qu’il s’agisse de la réalité extérieure, ou de nos représentations. De ce fait nous ne pouvons rien percevoir sans en même temps construire du sens à ces perceptions. « Au cinéma intérieur, nous sommes les auteurs du film que nous percevons. Nous sommes la caméra, nous sommes présents au montage, nous sommes le projecteur, nous sommes la salle, nous sommes les spectateurs. [4]
Il faut donc comprendre comment se construisent ces images mentales, comment s’élaborent nos imaginaires, qui se projettent ensuite sur la réalité
Parfois la réalité alternative est volontairement produite par le pouvoir politique. On se souvient des « villages Potemkine;», du nom du ministre (et amant) de Catherine II qui faisait construire des décors de villages et payait des figurants pour lui laisser croire que tout allait bien et que la Russie profonde était prospère…. Ces pratiques n’ont pas vraiment disparu avec l’URSS. Les étrangers y étaient accueillis dans des sites « vitrines;», comme Stalino (aujourd’hui Donetsk), ou Arek, complexe de vacances situé sur la côte de la mer Noire, en Crimée. Aujourd’hui encore, on peut constater la distance qu’il y a entre les défilés de la place rouge, les armes mirobolantes brandies par Poutine pour terroriser l’Occident, sous forme de maquettes et d’exemplaires, tel le char Armata ou le fameux missile Sarmate, et l’état de délabrement des forces russes en Ukraine.
On sait également les nombreuses ingérences russes dans les élections de pays démocratiques, comme le scandale de Cambridge Analytica en 2018, ou encore le ciblage par des pirates informatiques du parti d’Emmanuel Macron en 2017.
La Chine, de Mao Tsé Tung à Xi Jinping n’est pas en reste pour ce qui est des mises en scènes fallacieuses.
Nos démocraties ne sont pas exemptes de tentatives de manipulation de l’opinion. Des acteurs étrangers ont été accusés d'ingérence dans les élections en Allemagne, en Espagne et dans d'autres pays européens. Selon enquête menée par un consortium de médias appelé Forbidden Stories, “Team Jorge;» est une entreprise israélienne utilisée pour des dizaines d’élections, notamment en Afrique.
C’est en même temps souvent par la voie de la théorie, philosophique, historique ou sociale que se construisent les dénis de réalité.
Sans parler des religions, beaucoup de théories sont devenues des dogmes, considérant que la réalité empirique n’est qu’une fallacieuse et trompeuse trace d’une vérité qui se trouve précisément dans la doctrine..
En affirmant, dans le manifeste du parti communiste, que toute l’histoire était l’histoire de la lutte des classes, le marxisme imposait une grille d’analyse de toute la réalité économique et sociale. Les difficultés de l’école, la domination masculine, le retard du tiers monde, les mauvaises conditions de travail, etc. tout s’expliquait par la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, et la nationalisation des moyens de production était ;le remède universel.
Dans le sillage du marxisme se sont développées d’autres théories holistes, comme le structuralisme, avant qu’on n’en revienne à des analyses prenant mieux en compte la réalité empirique, (comme celles d’Alain Touraine qui vient de disparaître), ou tenant de l’individualisme méthodologique, comme celles de Raymond Boudon.
[...]
Le schéma est toujours le même; la réalité empirique doit se conformer à la vérité, celle qui est dans la théorie, et elle pèse peu par rapport aux enjeux politiques ou universitaire qui amènent les acteurs à y jouer leur propre avenir.
La construction sociale de la réalité passe aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, par de nouveaux moyens d’information et de communication, qui sont l’équivalent de ce qu’étaient les livres de chevalerie pour Don Quichotte.
Parfois de façon flagrante; les « bidonnages» en matière de presse écrite, (certains sont avérés au Spiegel en 2018, et dans le New York Time), comme dans l’audio-visuel ne sont pas rares..(des images de la destruction du barrage ukrainien d Kakhovka, les 5 et 6 juin, relayées par ;BFMTV et France 2 datent en fait de novembre 2022 ) De ce fait la confiance dans ces médias diminue et de plus en plus de personnes sont dans l’évitement de l’information (36% en 2023 contre 21% en 2017).
Mais il faut surtout évoquer le temps énorme passé devant les séries : 55 minutes par jour en moyenne pour les français (selon une étude réalisée en 2019 par Médiamétrie); elles jouent un rôle énorme en matière de formation politique, et les personnages et épisodes en sont discutés, et font l’objet de prises de position et de disputes par les particuliers, et même dans certaines émissions, exactement au même titre que la réalité.
Les actualités dans la plupart des médias sont traitées sous l’angle du divertissement, et réciproquement, elles s’introduisent dans les émissions de variétés, brouillant encore la frontière entre la réalité et son double.
La confusion est telle que parfois des séries ont un effet sur le comportement d’hommes politiques; ce fut le cas pour Game of Thrones qui a été utilisé par Pablo Iglesias, leader de Podemos, mais surtout, pour l’itinéraire politique stupéfiant de Zelinski, qui a reproduit très fidèlement dans la réalité ce qu’il avait d’abord produit en fiction (« serviteur du peuple;») pour parvenir au pouvoir en s’appuyant dessus..
Il faut enfin mentionner l’emprise des jeux vidéos. En France il y a 58% de joueurs réguliers en 2021, 73% des Français jouent au moins occasionnellement, soit plus de 38 millions de personnes, le smartphone étant le support le plus plébiscité. Comme pour Don Quichotte, il s’agit bien d’un univers enchanté, échappatoire aux limites de la condition humaine, synergie de l’archaïsme et du développement technologique. Outre leur instrumentalisation pour certaines campagnes d’intérêt public, cela est devenu pour les jeunes le principal vecteur d’apprentissage de l’histoire. Énormément de jeux ont pour thème des grands moments de l’histoire, qui sont traités en fonction de leur intérêt marchand, plutôt que par souci de vérité historique. Les grandes batailles et les massacres font évidemment vendre mieux que les évolutions longues ou les négociations.
Reste évidemment le rôle des réseaux dans la formation des représentations; tout a déjà été dit sur ce sujet (voir mon article sur les réseaux). Terreau favorable à la diffusion de l’idéologie de la Silicon Valley, à la propagation des fake news et des théories complotistes.
Le bouquet final aurait dû être celui des métavers, qui au fond, cumulent toutes les caractéristiques des médias précédents. Certes, celui de Zuckerberg semble avoir fait long feu mais il serait prématuré d’y voir un échec définitif. Dans le cas d’un succès, c’est alors quasiment tout ce qui se fait dans la « vraie vie » qui pourrait prendre place dans cet univers virtuel. L’échec, au moins provisoire, de cette tentative est d’ailleurs explicable parce que précisément, on retrouve dans le métavers les mêmes vicissitudes que dans la réalité (par exemple des comportements violents, du harcèlement….). Preuve que ce qui est recherché est autre chose, une fuite de la réalité, un enchantement…
La crise que nous traversons est certes économique, sociale, écologique, institutionnelle…mais elle est d’abord une crise de notre rapport à la réalité. Elle est d’abord une colonisation par les grandes puissances de nos imaginaires. Il n’y aura pas de véritable changement de société si on ne trouve pas le moyen de les maîtriser. L’irruption de l’intelligence artificielle pourrait nous en donner les moyens, comme elle pourrait achever de nous couper de la réalité. C’est un enjeu politique considérable. Plutôt que de continuer à travestir la réalité, il importerait maintenant de la changer.
[1] les contradictions culturelles du capitalisme 1976
[2] la grande transformation 1944
[3] le réel et son double; essai sur l’illusion Folio essais 1993
[4] « le cinéma intérieur, projection privée au cœur de la conscience» Lionel Naccache Odile Jacob 2020.
[1] Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire La fabrique éditions 2016
[i] Voir dans l’ECCAP Guillaume Borel. Le travail instrument de domination.
[ii] signée par 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam) publiée le vendredi 27 mars, sur franceinfo
[iii] Harmut Rosa, aliénation et accélération, Découverte/Poche 2014 Chapitre 14)
[iv] voir sur ce point dans l’ECCAP Guy Roustang, Au-delà de l’emploi quelles activités?
[v] voir dans l’ECCAP Renaud Vignes, qui propose l’objectif de ralentir les flux d’échanges. Le monde d’après que ferons-nous de cette épreuve
1] Selon le journaliste André Frossard. Mais l’authenticité de la formule est incertaine[2] Patron et fondateur de SpaceX
[3] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
[4] Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi
[5] L’Agence de sécurité sanitaire a remis un rapport préliminaire le 27 janvier, dans lequel elle note « un manque important voire à une absence de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels liés aux fréquences autour de 3,5 GHz». D’autre part, dans un appel lancé en septembre 2017, 260 chercheurs et médecins en appellent à un moratoire sur le déploiement de cette technologie. Enfin, d’autres chercheurs mettent en garde contre l’hyperconsommation numérique et énergivore entrant en contradiction avec l’impératif d’atténuation du changement climatique.(6) La révolution de la 5G nous réserve une hyperconsommation numérique énergivore Le Monde 19 novembre 2019
[1] Voir par exemple dans Marianne Sources falsifiées, experts décriés : les recettes de Hold-Up pour nourrir sa théorie du complot
[2] Enquêtes de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch réalisées par l‘Ifop
[3] Voir les travaux pionniers de Paul Lazarsfeld
[4] Eric Sadin, L'Ère de l'individu tyran. La fin d'un monde commun, Grasset, octobre 2020
[5] Clément Rosset, le réél et son double, Gallimard 1976
Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique.
C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.
Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.
On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.
On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.
Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.
Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.
[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.
[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003
[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.
[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899
[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013
Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique.
C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.
Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.
On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.
On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.
Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.
Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.
[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.
[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003
[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.
[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899
[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013
(1) Le pass Culture procure surtout des passe-droits Mediapart 1er novembre 2019
(2) Patrick Bazin Le Pass culture aurait pu constituer une preuve de confiance dans la capacité d’expression de la jeunesse » Le Monde du 19 nov 2019
[1] Philippe Delmas, un pouvoir implacable et doux la tech ou l’efficacité pour seule valeur Fayard[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
[i] https://www.youtube.com/watch?v=aZy2il2wGFQ
[ii] Michel Rocard avait écrit en 1975 avec Jacques Gallus un ouvrage dont le titre était « l’inflation au cœur », dans lequel il montrait que ce désordre monétaire était lié à des mutations sociales profondes.
[1] La directive européenne sur les droits d’auteurs et les « droits voisins » votée en mars 2019 est un compromis avec les GAFAM dont l’effet reste très incertain
Nous pensons qu’il y a plutôt matière à s’alarmer. Le premier de ces mouvements, c’est la médecine. En réduisant de façon radicale le fléau de la mortalité infantile, en éradiquant nombre de maladies, grâce notamment aux vaccins, et aux antibiotiques, elle a permis un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, qui achève de nos jours à s’étendre à la totalité de la population mondiale, même si quelques signes inquiétants de régression sont parfois relevés. La vocation de la médecine est de guérir, donc de maintenir, ou de restaurer le « bon état » du corps et de l’esprit contre les assauts de toutes les espèces de maladies. Mais la frontière est impossible à tracer de façon nette avec la tentation d’améliorer cet état naturel. La médecine préventive, les vaccins, et toutes sortes de traitements ont déjà pour objet de le renforcer, et implicitement d’augmenter les performances des femmes et des hommes. Le sport professionnel, dont la finalité est devenue marchande, plus qu’une illustration, en fournit maintenant une caricature. Les champions, dans toutes les disciplines, sont déjà des mutants. Le dopage scientifique déjoue toutes les velléités d’interdiction et de contrôle.
Comme le dit Michael J. Sandel: « Au fur et à mesure que le rôle de l’augmentation/amélioration [enhancement] s’accroît, notre admiration pour les performances sportives s’estompe. Ou, pour mieux dire, elle passe des performances des joueurs à celles de leurs pharmaciens ! ». Les manipulations génétiques chez les sportifs sont imminentes, si elles ne sont pas encore pratiquées. L’autre mouvement, c’est celui de la robotisation. Il vient de beaucoup plus loin que ce que l’on imagine parfois. Car il n’y a pas de solution de continuité entre les étonnants robots d’aujourd’hui et ceux qu’on appelait dans d’autres siècles les « automates ». Déjà chez les grecs, au VIème siècle avant notre ère, le pythagocien Archytas de Tarente grand ami de Platon, avait conçu une colombe de bois capable de voler un peu. Des machines jouaient de la musique, et des horloges à eau étaient d’une grande précision. Les jardins de Bagdad, vers 800 après Jésus-Christ étaient peuplés d’oiseaux et de créatures mécaniques. A partir du XIVème siècle, les jaquemarts de plomb sonnent les cloches de nos églises. Le XVIIIème siècle est l’âge d’or des automates : Jacques de Vaucanson fait sensation avec un canard mécanique qui mange, digère, défèque, et la famille d’horlogers suisses Jaquet-Droz met au point un automate qui écrit de véritables textes. Avec Jacquard, on passe de l’automate au robot, avec le premier métier à tisser. L’électricité va permettre à ce mouvement de prendre une ampleur considérable.
Alors vient le temps de la robotique qui révolutionne les processus de production de façon continue, jusqu’à nos jours. La « robolution » commence dans les usines, dès les années cinquante du siècle précédent, avec ces grands bras articulés qui assemblent, soudent les carrosseries de nos automobiles et autres objets de notre consommation de masse. Elle se poursuit en gagnant tous les secteurs durant la dernière décennie, un cap impressionnant est franchi depuis qu’avec les progrès de l’intelligence artificielle, ces machines interviennent dans le tertiaire, avec une efficacité dépassant celle des hommes, même pour les métiers de haute qualification.
Dans quelques décennies, un avocat sur deux sera un robot. Les médecins, les chirurgiens, les psychologues, les enseignants risquent d’être massivement supplantés par des robots intelligents. L’impact cette révolution sur l’emploi est considérable, et sera abordé dans une autre rubrique. Signalons simplement que l’argument libéral classique des créations d’emplois nouveaux compensant l’inévitable mouvement massif de destruction de postes – y compris de postes qualifiés – est totalement épuisé. Il n’y a pas de véritable précédent à un bouleversement de cette ampleur dans l’histoire, et son contexte est tout à fait inédit. C’est à l’intersection de ces deux mouvements, en ce début de troisième millénaire qu’émerge le transhumanisme. Avec les robots connectés et mus par les algorithmes naissent les humanoïdes, à l’apparence quasi-humaine. Il y aurait d’ailleurs à s’interroger sur ce choix sans rationalité technique : des chenilles seraient faciles à concevoir et plus opérationnelles que des jambes articulées. Mais l’irrésistible anthropomorphisation démontre irrévocablement que des zones irrationnelles de nos représentations sont sollicitées. (Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la vogue des « love-dolls »). Dans certains cas, on combine des dispositifs numériques avec des éléments organiques (neurones de rats). Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’après DeepBlue ayant vaincu Kasparov aux échecs, Alphago, conçu par Google, a pu écraser le champion du monde du jeu de Go. Ainsi les robots peuvent dialoguer, apprendre, se corriger, (le « deep learning ») et donc mieux s’intégrer dans un environnement humain. Les établissements d'hébergement pour personnes âgées commencent à en introduire. Parallèlement, les progrès de l’ingénierie génétique sont spectaculaires. La technologie CRISP/Cas9 permet d’intervenir sur le génome humain de la même façon qu’on utilise un traitement de texte, avec des copié/collé. Pour la première fois, en août 2017, des gènes porteurs d'une maladie héréditaire ont été corrigés dans des embryons humains par une équipe composée de scientifiques américains, chinois et sud coréens. Enfin, les humains se dotent d’instruments numériques et d’objets connectés qui dopent leurs capacités et même déjà se font implanter des composants numériques miniaturisés dans leur organisme. L’agence digitale New Fusion a fait implanter une puce électronique sous la peau d’employés volontaires qui peuvent ainsi être identifiés sans codes ni mots clés pour ouvrir portes et ordinateurs. Des nanorobots circuleront bientôt dans le corps humain, notamment dans les artères, pour y effectuer certaines opérations. Les neuronano-technologies vont permettre d’intervenir dans le cerveau, et il sera bientôt possible de fabriquer des cellules artificielles grâce à la biologie synthétique. Le cyborg, créature mi-humaine, mi-artificielle, jusqu’ici fantasme alimentant romans ou films de science-fiction est en passe de devenir réalité. Par l’hybridation entre l’homme et la machine, un être nouveau va naître. Ce n’est rien moins qu’une véritable mutation anthropologique qui commence à s’accomplir. Cette perspective est-elle inéluctable ? Est-elle souhaitable ?
Le transhumanisme est promu par un mouvement déjà ancien, devenu très puissant. C’est dans une conférence à Dartmouth, dans le New Hampshire, en 1956, que John McCarty invente ce concept. L’année suivante, Julian Huxley (le frère de l’auteur du « meilleur des mondes ») affirme « L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender ». Il revendique les valeurs de la contre-culture californienne des années 70, et peut être considéré comme le prolongement, ou la substitution au mouvement hippie de ces années-là, se réclamant de courants de pensée come l’hédonisme ou le libertarisme, justifiant la liberté de l’homme d’intervenir sur lui-même. Egalement en résonance avec le New Age, il se développe dans le cadre de l’Université de Californie de Los Angeles, et s’épanouit aujourd’hui au cœur de la Silicon Valley. Ray Kurzweill, prophétisant la « singularité », c’est-à-dire le moment où l’intelligence artificielle dépassera l’humaine, aux alentours de 2045, en est une des figures les plus marquantes, ainsi qu’Elon Musk, créateur de Paypal, de la voiture électrique Tesla, des fusées Space X, ambitionnant de fonder une colonie humaine sur Mars, et travaillant à l’hyperloop, train circulant à une vitesse supersonique dans une gaine. Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, est de l’aventure, avec son projet de vaincre la mort, dans lequel il déclare vouloir investir trois milliards de dollars. On voit bien qu’il ne s’agit pas d’élucubrations de quelque secte microscopique, ni d’illuminations de prétendus gourous isolés. Ces projets sont propulsés par la force motrice de la puissance financière des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui, on le sait, ont dépassé en termes de capitalisation les plus puissantes firmes industrielles. Les perspectives de profits futurs de ces activités leur ouvrent les portes de tous les modes de financement. Leurs dirigeants font incontestablement partie des nouveaux maîtres du monde. On ne voit guère d’autres forces s’opposer à cette implacable conquête de positions inexpugnables au cœur de notre avenir. La quasi-absence de ces questions dans les agendas politiques, et leur marginalité en termes de débats posent question. Cela renvoie à la faillite de nos institutions politiques nationales, européennes et à l’absence d’une gouvernance mondiale digne de ce nom, engluées dans le discrédit général, embourbées dans des polémiques misérables, incapables d’assumer les défis du long terme. Mais surtout, c’est le signe d’une conquête générale des esprits, d’un travail sur les représentations collectives, d’une sacralisation des prouesses technologiques qui ont acquis la force du dogme. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que cette fascination s’installe sur la place béante qu’ont laissée en se retirant les croyances religieuses, (ou s’y combinent de façon insolite dans le cas du radicalisme islamique). La véritable puissance des ces firmes est qu’en même temps, elles disposent des instruments par lesquels se construit la nouvelle vision du monde dont elles ont besoin pour se déployer. Face à la faillite des institutions qui devraient pouvoir leur résister, ou pire, à leur conquête (voir le caractère d’évidence qu’a acquis l’intrusion des instruments numériques à l’école, dont l’accord de partenariat du 30 novembre 2015 entre Microsoft et l’Education Nationale en France est un exemple typique). Ce sont aussi des standards de consommation, s’inscrivant dans de nouveaux modes de vie qui se diffusent à travers les canaux mondiaux de communication et se généralisent. En d’autres termes, la force de ce mouvement est d’être capable de générer les comportements qui assurent sa progression. Le monde virtuel diffusé par les Smartphones, à l’instar des trous noirs dans l’univers, a une force d’attraction telle qu’il absorbe toutes les énergies. La colonisation des esprits s’opère, avec ces écrans dont le pouvoir de fascination capture les regards au point de les détourner de toute autre forme de contemplation, et surtout du regard des autres, déglinguant ainsi toute velléité de convivialité authentique.
On peut illustrer cela en quelques traits
Il faudrait veiller aussi à ce que le recours aux algorithmes ne soit pas un biais permettant aux autorités politiques de s’exonérer de leurs responsabilités. Cette dérive est déjà largement entamée pour ce qui est de la gestion des villes. Des limites doivent évidemment être imposées aux manipulations génétiques de tout ordre, en définissant le seuil au-delà duquel l’idée d’humanité, construite par plus de deux millénaires d’histoire et de réflexions scientifiques et philosophiques, serait remise en cause.
Pour tout cela, il est nécessaire de procéder à des innovations institutionnelles. On ne peut se contenter pour cela d’obscurs comités d’éthiques consultatifs plus décoratifs qu’efficients. Il faut des instances de décision réellement démocratiques, avec un pouvoir politique réel. On peut imaginer pour cela une Assemblée du Long terme, comme il est suggéré dans la rubrique « avenir ». A plus long terme, justement… toutes ces mesures ne seront efficientes que dans la mesure où cela s’inscrit dans un changement global de cap, notamment dans un processus de démarchandisation du monde, afin de libérer peu à peu nos sociétés du joug de l’idéologie néolibérale. Ce processus, qui ne produira ces effets que dans plusieurs générations, doit néanmoins être amorcé dès maintenant, parallèlement à la transition énergétique. Des initiatives politiques, sociales, publiques, privées, un réinvestissement des médias dominants seront nécessaires pour commencer ce travail de démystification massive des mirages de la société numérique marchande.
Le vide d'idéal, propice à l'islamisme
[1] Attentat de Conflans : « Le piège de nos débats se referme sur notre vie démocratique » Le Monde du 21 octobre 2020
[2] Voir notre Lettre n°20 : Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation.
[[3] Jérôme Fourquet: «Comprendre la pyramide de l’islamisme radical» FigaroVox Publié le 21 octobre 2020
[4] Emile Durkheim, L’Education morale p 181 (Cours de sociologie dispensé à la Sorbonne en 1902-1903)
[5 Lire la suite dans AOC. 20 octobre 2020

[1] Max Weber le savant et le politique, conférences de 1917 et 1919
[2] Monique Dagnaud, Jean-Laurent Cassely, Génération surdiplômée, les 20% qui transforment la France, Odile Jacob, janvier 2021

[1] Voir l’ensemble des articles de la Rubrique « avenir » et « Assemblée du long terme extraits d'un article de Dominique Bourg »
[2] voir antoine de Ravignan Les contradictions écologiques du plan de relance Alternatives Economiques, 14/09/2020
[3] Voir dans l’eccap, Guy Roustang. Au-delà de l’emploi quelles activités ? et voir Pourquoi ne travaillons-nous pas seulement trois heures par jour ? David Graeber Alternatives économiques Hors-série N°= 099
[4] voir Alternatives économiques du 05/09/2020 Aurélien Barrau : « Il va falloir être raisonnable, c’est-à-dire révolutionnaire »
[1] Vanessa Oltra et Gregory Michel, Penser l’après : Le confinement, un rite de passage ? sur le site « the conversation »
[2] On pense ici à Durkheim, qui théorise le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. Il conviendrait de le prolonger, car il y a eu d’autres mutations, jusqu’à celle d’aujourd’hui
[3] le premier ministre semble en avoir pris conscience, en faisant la rectification lors du débat au Parlement du 28 avril
[4] Marcel Gauchet : Essai de psychologie contemporaine I Un nouvel âge de la personnalité. Le débat 99, mars-avril 1998