Merchier Maurice
01/08/2020
Boucles de récupération
Ainsi, chaque mouvement de transformation sociale ou culturelle provoque ce que les auteurs ont appelé «boucles de récupération», permettant au capitalisme diffusé à une phase nouvelle. On peut se demander si ce n'est pas ce qui est en train de se passer, avec la crise induite par le covid-19, absorbant elle-même en s'y combinant la crise financière de la décennie précédente. De nombreux signes en sont perceptibles, qui font craindre que des simulacres de transformations ne cachent en fait une régénération du capitalisme. Ce qui est en jeu, ce sont les représentations, les discours, les valeurs tout se passe donc au niveau de la communication, dans la sphère des grandes marques, des agences médias des entreprises, des agences de publicité, et se cristallise élargie dans les secteurs du luxe et de la mode.
Des critiques se focalisant sur la publicité
La crise a exacerbé les critiques au système elles sont à l'évidence une injonction de réaction par rapport aux dégâts induits par la logique du néolibéralisme, dont les relations avec la pandémie du coronavirus sont avérées, et surtout qui annoncent la catastrophe climatique liée aux sociétés peinent à répondre. Il est intéressant de constater que la publicité est devenue une des cibles privilégiées de ces critiques. Ainsi, en juin, 22 associations ont dénoncé dans un rapport influencé des dépenses publicitaires sur les comportements, en contradiction avec l'impératif de la transition écologique ([2]). On y dénonce le fait que le secteur de l'automobile est le premier investisseur publicitaire du pays, dopant les ventes des 4/4, pick-up, et SUV, comme les voyages courts en avion. Au dela,
De la même façon, la Convention citoyenne a émis dans ses conclusions d'abondantes critiques de la publicité, et, comme le rapport cité, a émis beaucoup de propositions pour la limitation et la réglementation. Le ministre de l'Economie Bruno Lemaire a lui-même annoncé que «le nouveau capitalisme nécessite une nouvelle publicité».
Ces critiques renforcent forcément la méfiance que les consommateurs nourrissaient déjà vis-à-vis des marques. Selon une étude Viavoice, 66% d'entre eux pensent ainsi que ce que communiquent les marques ne correspondant pas à la réalité. De ce fait, il devient impératif pour les marques et les agences de publicité de modifier assez radicalement leurs stratégies de communication, afin de s'adapter à l'évolution des mentalités, ou, mieux, pour elles, de l'exploiter pour en tirer parti et mieux rebondir. Il est intéressant de tenter de saisir les grandes directions dans cette communication.
L'affichage d'une nouvelle éthique face à la crise
Le mécanisme général de la communication des entreprises, par le truchement des agences médias, est de prendre acte des nouvelles contraintes induites par la crise, le covid-19 et les menaces climatiques pour initier de nouvelles pratiques, maquillées en progrès social, environnemental, culturel , ou humain, mais qui en fait ont pour véritable but de relancer les affaires, et, globalement, de faire advenir une nouvelle variante du capitalisme.
C'est encore la mise à profit de la montée du numérique, consécutive à la pandémie. L'aide qu'ont pu fournir les techniques du numérique pour maintenir le lien social pendant cette période difficile est invoquée (ce qui n'est pas faux), pour légitimer le numérique dans son ensemble, et amplifier les ressources que cela offre aux médias publicitaires, tout en masquant l'énorme problème environnemental et énergétique que pose la 5 G, notamment. Le boom du e-commerce (hausse de 32% des transactions en ligne du fait du confinement) et la conversion de nombreux séniors à cette pratique sont pour les firmes autant de perspectives d'amélioration de leurs résultats.
Les bonnes intentions sont proclamées partout dans ces secteurs le souci de sobriété amène les marques de luxe à annoncer la réduction du nombre de «Fashion Weeks» dans l'année on y invoque des «défilés plus intimes». On y affirme à qui veut l'entendre que le temps est révolu du bling et du tape-à-l'œil, et on fait profil bas en annonçant un mode plus sobre, minimaliste, et plus couvert. Le groupe Kenig prône «un luxe durable». Pourtant, le succès de cette entreprise est fondé sur la volonté de distinction des élites par la consommation de produits de luxe, notamment dans les pays émergents. LVMH annonce renoncer aux «défilés croisières».
Au-delà de la publicité traditionnelle, la stratégie des marques consiste à investir le champ de la culture, afin de se légitimer et de s'ancrer dans les représentations. C'est bien ce qui s'opère en ce moment, de façon spectaculaire les stratégies de communication du marketing cohérent à en rajouter pour ce qui est de l'adhésion à «l'air du temps».
L'air du temps est d'abord celui de la réflexion, du débat de société, de la culture, précisément Prada pose chaque semaine des questions sur le monde dans «Possible Conversations» Dior diffuse des podcasts d'entretiens sur l'art et le féminisme des artistes engagés sont réquisitionnés pour ces démarches. Saint Laurent évoque Guillaume Appollinaire, Françoise Sagan et Marguerite Duras sur Instagram.
L'inscription dans le «politiquement correct» est active, à propos des grands débats du moment. Plusieurs grands groupes ont apporté leur soutien au mouvement «Black Lives Matter» des entreprises comme Google invitent leur personnel à des séances de formation sur la diversité.
A l'époque des «fake news», l'impératif de vérité est abondamment convoqué les marques affirment leur volonté de reconquérir la confiance des consommateurs. La réalité doit l'emporter en matière de prix, de conditions de travail, d'écologie. Le parallèle avec l'exigence de vérité pour le bon fonctionnement de la démocratie est parfois évoqué. Cela est attribué par les agences comme une exigence de la «publicité nouvelle». Cette volonté de reconquête de la confiance est évidemment sensible en ces temps de défiance. L'importance de la presse dans ces perspectives est l'occasion d'affirmer le caractère incontournable de la publicité pour ce qui est de son financement. En effet, les recettes publicitaires se sont effondrées d'environ 2/3.
En ces temps de fragmentation avérée du corps social ([3]), les valeurs civiques, la solidarité, l'empathie sont abondamment sollicitées. Canal + a permis un moment d'accès gratuit à sa chaîne, et la MAIF a restitué 100 millions d'euros (économisés par la baisse du nombre d'accidents) à ses adhérents, tout en invitant à les reverser vers des causes humanitaires. Les grandes marques se lancent, comme Chanel, dans la confection de masques, la fabrication de gel hydroalcoolique, ou le financement d'imprimantes 3D. Elles n'hésitent pas à appeler à l'idée de «communauté» ou à évoquer les «communs» .Mais les directions géographiques vers cette générosité s'oriente sont de nature à induire le soupçon que les soucis d'expansion commerciale ne sont pas absents:
Ce positionnement «correct» peut aller, autre tendance connue, jusqu'à l'auto-flagellation et la repentance. Cela implique l'adhésion au mouvement antiraciste. Le groupe Quaker Foods prend sa retraite l'image de «mammy» (caricature de la nourrice noire) de ses publicités. La multinationale Mars qui acquiert la marque de riz Uncle Ben's s'engage à faire évoluer sa marque. L'Oréal renonce aux produits de dépigmentation destinés à blanchir la peau.
Plus encore, les communicants peuvent chanteur la rébellion antisystème. Là, on est au cœur de la «boucle de récupération». Au-delà du simple souci de sobriété évoqué plus haut, «la mode se rebelle contre la frénésie des Fashion week», titre l'internaute (source AFP) du 26 mai. Ainsi cette pratique est vilipendée par leurs propres instigateurs! Saint Laurent Gucci annonce renoncer à ce rituel le directeur artistique italien de Gucci, Alessandro Michele dénonce la tyrannie de la vitesse, les deadlines imposées par les autres qui génèrent d'humilier la créativité et la performativité excessive qui n'a plus raison d'être.
Les communicants vont jusqu'à mettre les masques au service de la collapsologie, Marine Serre ou Balenciaga en proposant une esthétique inquiétante, évoquant des planètes interconnectées, des nouvelles communautés dans un univers en décomposition. Christa Bösch et Cosima Gadient font apparaître un monde postapocalyptique, avec des femmes aux tailleurs brûlés, et des combinaisons ou robes en maille semblant rescapées d'une explosion.
Ainsi les marques s'approprient-elles les discours dominants du moment, y compris les discours protestataires, sans pour cela changer en profondeur leurs pratiques commerciales. Tout cela recouvre en fait la recherche de profitabilité.
Les masques: condensation de toutes ces boucles de récupération
La question des masques a rapidement débordé des simples considérations médicales. De façon flagrante la démarche consumériste se dissimule derrière des considérations éthiques ou sociales. La mode s'est rapidement emparée de cette nouvelle production. Elle s'est pour cela abritée derrière des considérations culturelles les allusions aux cultures orientales sont fréquentes la recherche esthétique s'y combine avec les objectifs d'efficacité hygiénique. En s'inspirant des traditions asiatiques, les concepteurs de masques recherchent les façons de s'exprimer et d'interagir à travers eux. Le recours à la personnalisation est un moyen privilégié de ne pas remettre en cause le mouvement d'individualisation.
C'est encore l'occasion de s'inscrire encore une fois dans «l'air du temps», en valorisant le retour à l'artisanat et à la création locale, ou au «do it yourself», en proposant des patrons pour que les gens se les fabriquent seuls.Il va de soi, enfin, que le masque connecté serait inventé c'est fait: celui de Led Matrix intègre un écran destiné à afficher toutes sortes de messages ou d'animations. Il se programme via une application pour smartphone. ([4])
La préoccupation mercantile est évidente Virgil Abloh propose plusieurs types de masques à 86,95 € l'unité. Le masque Fendi est à 190 euros, et s'est trouvé en rupture de stock. La tentation d'apposer un logo sur le masque est forte, et finira par l'emporter si son usage obligatoire dure. De ce fait, le masque est probablement en train de devenir un marqueur social et identitaire, comme tout autre objet de consommation.
Tout cela confirme que c'est sur le terrain de la culture, au sens le plus large, que se joue l'avenir des marques et de leur emprise sur la société. Cela renforce l'argument que c'est par la conquête de l'hégémonie culturelle théorisée par Gramsci que se joue l'avenir du monde. Il est à craindre que faute d'une réelle prise de conscience de cela par les forces d'opposition, ce combat, comme celui des années 70-80 analysé par l'ouvrage de Boltanski ne soit perdu d'avance.
Notes
[1] Le nouvel esprit du capitalisme, avec Ève Chiapello, Paris, Gallimard, coll. «NRF essais», 1999
[2] rapport «Big corpo, Encadrer la pub et infliger des multinationales: un impératif écologique et démocratique» coordonné par Renaud Fossard
[3] Voir les travaux de Jérôme Fourquet, notamment L'archipel français Seuil 2019
[4] 01NET 930 20 mai 20
05/05/2018
Brève histoire du luxe
Les grandes mutations du secteur Le luxe existait au moyen-âge à Venise aussi bien qu’à Constantinople, et déjà sous l’antiquité, à Rome, comme à Athènes. C’est dans le monde musulman que la parfumerie est née et s’est développée. La Chine ancienne, l’Inde, dès le troisième millénaire avant JC ont connu des civilisations somptueuses. On a retrouvé en Mésopotamie de remarquables céramiques, et, en remontant plus encore le temps on retrouve dans la préhistoire des objets de luxe. Aux origines prédominaient les formes publiques du luxe. Il est alors le privilège du pouvoir impérial ou royal, avant d’être mis au service de la pompe républicaine. Très vite, cependant, ce sont les formes privées du luxe qui l’emporteront. Il a dès lors été un terrain de la rivalité entre des groupes sociaux dominants. Sous l’Empire romain, à l’époque des Antonins, les magistrats et sénateurs rivalisaient avec les « nouveaux riches », chevaliers, commerçants, banquiers, publicains… Pompéi a gardé les traces de ce luxe festif. Il est notoire également que s’il s’est globalement développé à la faveur de la croissance économique, il a été stimulé par les grandes crises : après la peste noire, au XIVème siècle, sous la Convention thermidorienne et le Directoire, en France, avec les « Merveilleuses » et les « Incroyables », après le tsunami au Japon plus récemment, mais aussi après notre crise de 2008… (1)
Les historiens s’accordent pour situer la naissance du luxe moderne aux XVIIème, XVIIIème siècles, c’est-à-dire à l’époque du mercantilisme. A l’époque de Louis XIV, sous l’impulsion de Colbert, des manufactures comme les tapisseries des Gobelins ou les verreries de Saint-Gobain ont pour finalité l’exportation de leurs produits, afin de drainer vers la France les matières précieuses qui circulent depuis la découverte et l’exploitation des mines d’Amérique. Encore faut-il se méfier d’une histoire un peu mythologique très franco-centrée : l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, les Flandres ont aussi connu leur « âge d’or » du luxe. Dans cette brève histoire du luxe, il faut signaler un changement majeur qui se situe fin XVIIIème-XIXème siècle : cela devient une affaire essentiellement féminine. Ce changement est qualifié de « grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. Les hommes abandonnent talons hauts, dentelles, perruques et robes, et les femmes bourgeoises dépensent deux fois plus que leurs maris pour leur habillement. Mais c’est tout le contraire d’une émancipation il s’agit au contraire de l’assignation de la femme au devoir de plaire, et, comme il est montré dans la violence du luxe, d’être le signe de la réussite sociale de son mari.
L’âge d’or, dont l’épicentre est tout de même la France, se situe XIXème-milieu XXème… C’est dans cette période que s’est construite la représentation du luxe qui fonctionne encore aujourd’hui, alors que la réalité a assez radicalement changé. Pendant cette période se créent les « grandes maisons », qui vont devenir de grandes marques. C’est par exemple au XIXème qu’émergent Mauboussin (1827), Guerlain (1828), Hermès (1837), Cartier (1847), ou Vuitton (1854). Les boutiquiers deviennent empereurs ils ne vont plus au château ou chez le grand bourgeois, mais on se déplace pour aller chez eux. Leur statut s’assimile à celui de l’artiste. Ils produisent des séries limitées d’articles de haute qualité, impliquant une quantité énorme d’heures de travail hautement qualifié, la « griffe » (2) attestant de leur exceptionnalité. Début XXème, Coco Chanel va bouleverser la mode féminine, et contribuer à construire l’image de la femme « libérée ». Dans les années 50, Christian Dior, dont la maison de couture est fondée par Marcel Boussac, règne sur le vêtement de luxe. Les marques et les maisons françaises, regroupées dans le Comité Colbert représentent alors le quart du luxe mondial. Avec l’évolution de la technique et des réseaux de communications, tout change vers la fin du XXème siècle. C’est d’abord la révolution du « prêt-à-porter », impliquant l’allongement des séries, et l’embauche de stylistes dont le nom ne correspond plus aux « griffes », qui cessent d’être confidentielles, et doivent s’adapter aux fluctuations de la mode. C’est aussi la diversification vers les accessoires, les parfums, la joaillerie, les sacs, et toutes sortes d’objets. C’est surtout le passage des marques aux groupes, avec notamment la constitution de LVMH (3) construit à partir de l’empire de Boussac, héritant notamment de sa pépite : Dior. Ce groupe est présent dans le champagne, les vins, la mode, les parfums, la cosmétique, la joaillerie, les montres… mais aussi la distribution et la presse (groupe Les Echos) il contient une multitude de marques. Son grand concurrent, François Pinault a fondé Pinault-Printemps-Redoute, rebaptisé Kering en 2013 un peu moins étendu, ce groupe – après s’être dégagé de la distribution - est néanmoins présent dans la joaillerie, la mode, les articles de sport, les parfums.
La France concentre aujourd’hui la moitié des quinze marques les plus importantes. Un changement d’échelle s’opère les techniques de commercialisation évoluent (vente par correspondance sur catalogue, puis par internet). Ces groupes s’intègrent à l’industrie de masse, sont gérés selon une logique financière, et s’orientent résolument vers les marchés mondiaux. L’ouverture de la Chine aux produits de luxe dont sont amateurs touristes et « nouveaux riches » est d’ailleurs une des causes majeures de l’essor du secteur depuis quelques années. Ce pays est devenu l’eldorado pour le luxe, d’abord par ses achats, puis par son ouverture aux entreprises des grands groupes du secteur. Mais déjà commencent à se développer des marques autochtones, attisant la concurrence internationale. L’Inde va suivre cette voie, et des marchés africains se profilent déjà à l’horizon. C’est toute la géographie du luxe qui s’en trouve bouleversée. Les stratégies du secteur face aux exigences de la modernité Cette évolution est incompatible avec le maintien des traditions. Les grandes marques sont menacées par la perte d’identité. Les grands créateurs (Christian Dior, Coco Chanel, Givenchy…) sont morts et remplacés par des directeurs artistiques qui se discréditent parfois dans l’outrance et la provocation, comme Galliano (4). Alexander McQueen se suicide en 2010. Mais, plus encore, les valeurs liées au luxe sont totalement contradictoires avec celles de la modernité. La rareté des produits (impliquant la longueur des délais d’attente) est incompatible avec la communication de masse, et l’exigence d’immédiateté, constitutive du présentisme régissant les mentalités. Leurs prix exceptionnellement élevés sont impraticables compte tenu de la rationalité croissance des consommateurs, qui cèdent de moins en moins aux mirages de la consommation ostentatoire, s’en laissent de moins en moins abuser sur l’aptitude des produits à satisfaire leurs besoins, et usent sur internet des comparateurs de prix. Le prestige des marques est associé à leur durée, à leur immutabilité, voire à leur intemporalité. Or il faut maintenant transiger avec la mode, qui au contraire est basée sur un renouvellement rapide. Les collections se succèdent à un rythme accéléré. Il y a inflation du lancement de nouveaux produits le nombre de nouveaux parfums a doublé ces dernières années. Les groupes doivent céder au cercle vicieux des promotions, qui aboutissent à banaliser encore un peu plus le produit. Mais surtout, le luxe – dans son authenticité – est apriori radicalement impossible à une époque démocratique, individualiste, et imprégnée d’un populisme dont l’anti-élitisme est la caractéristique première, aucune catégorie de la population ne pouvant tolérer son éviction de ce marché, ni ne pouvant admettre qu’une classe privilégiée puisse y avoir un accès exclusif.
La logique historique est celle d’une disparition du secteur. Pourtant, on l’a vu, l’industrie du luxe se porte bien. Elle surmonte cette contradiction de plusieurs façons la stratégie générale est simple : il s’agit d’occulter cette quasi-disparition du « vrai » luxe, ou plutôt sa submersion/banalisation par la grande industrie pour maintenir le prestige de la marque, condition de la prospérité des firmes qui en dépendent, et, au-delà, sauvegarde de cette arme de guerre symbolique qu’il est resté, comme l’explique l’article violence du luxe Cette occultation s’obtient pour commencer en recouvrant de la mystification d’une « démocratisation du luxe », parfait oxymore, ce qui est tout simplement une descente en gammes. C’est ainsi que l’on parle de « demi-luxe » , de « luxe abordable », de « nouveau luxe », de « super-premium » ou du néologisme « masstige » (5), quand il s’agit de produits banals, mais conservant la « griffe » qui permet de vendre tout de même un peu plus cher que les produits standards. La mystification confine à l’imposture lorsque l’on va jusqu’à invoquer « le droit au luxe ». Elle devient mascarade quand Galliano fait une collection « inspirée » par l’inventivité des clochards, ou quand Alexander McQueen a fait défiler pour Givenchy des mannequins handicapés. En fait, l’industrie du luxe repose maintenant sur une segmentation rationnelle des marchés et des clientèles. Ensuite, par la vitrification du discours concernant le luxe. Cela débute par le déni du marketing (6) tout en le pratiquant méthodiquement (de façon certes plus subtile que la publicité de masse ordinaire, comme on va le voir). Cela se poursuit par l’invocation du maintien du travail hautement qualifié, qui n’est vrai que dans une petite minorité de cas, ou qui ne concerne que la finition de produits fabriqués par une main d’œuvre bon marché, en France ou sont sous-traités en Chine, au Maghreb, ou dans des zones franches. D’ailleurs, avant qu’elle ne soit patente, la profession a longtemps pratiqué le déni de la délocalisation. Le recours à la société du spectacle est un autre vecteur de cette stratégie. On peut observer le phénomène de starisation des mannequins, dont le passage d’une maison à l’autre commence à être assimilable au mercato des footballeurs. Il faut voir aussi la vitrine du luxe qu’est le festival de Cannes. Tout est fait pour que les stars affichent leurs robes, leurs diamants, leurs sacs… Les vedettes du sport ou de la scène sont parfois invitées aux défilés de mode, voire y participent, et sont évidemment abondamment sollicitées pour les publicités classiques.
Un autre moyen de gommer la dimension mercantile de l’industrie du luxe est d’exhiber sa proximité avec l’art, et singulièrement l’art contemporain. L’interaction entre les deux mondes est ancienne. Déjà Louis Vuitton recevait chez lui Monet, Renoir ou Cézanne, au début de la IIIème République. Les couturiers, joaillers ou verriers sont présentés comme des artistes, et les créateurs sont souvent considérés – surtout par eux-mêmes – comme des génies. Les échanges vont dans les deux sens : les marques commanditent des œuvres, leurs dirigeants pratiquent le mécénat, les artistes promeuvent le luxe, et parfois même participent à la création de certains produits. Yves Saint Laurent a présenté des « robes Mondrian », et ses manteaux de soirée empruntaient des thèmes à Picasso, Braque, ou Van Gogh. Le champagne Pommery est partenaire de la FIAC à Paris, et assiste le centre Pompidou de Metz. L’aura de l’œuvre d’art rayonne ainsi frauduleusement dans le ciel du luxe. Il faut enfin évoquer le branding, c’est-à-dire la modalité sophistiquée du marketing, que pratiquent les grandes marques (pas seulement celles du luxe), et qui prolonge directement ce qui précède il y a brouillage des frontières non seulement avec l’art, mais, de façon plus générale, avec la culture. Chaque grand groupe dispose de fondations, qui organisent des expositions. Il y a des musées de la mode, et des produits de luxe font l’objet de rétrospectives dans les musées d’art contemporain. Toutes ces démarches tendent à inscrire les marques dans une démarche patrimoniale, certes justifiée d’un point de vue historique, mais qui contribue à maintenir leur prestige, et leur fallacieuse exterritorialité par rapport au monde marchand. Ainsi le luxe traverse toutes les époques, en s’y adaptant, en se régénérant sans cesse tout en gardant la référence à son âge d’or, qui correspond à celui d’une classe dominante en mesure de s’en arroger l’exclusivité. Mais la raison essentielle de cette permanence est qu’il correspond à un trait présent dans toutes les sociétés, qui lui-même se transpose de l’une à l’autre sous des formes différentes : la violence prédatrice. C’est l’objet de l’article violence du luxe.
Notes
1- après avoir subi lourdement la crise en 2009-2010, l’industrie du luxe est en plein essor depuis 2012.
2- inventée par Charles Frédéric Worth
3- Louis Vuitton-Moët Hennessy, dirigé par Bernard Arnault depuis 1984
4- qui fait scandale en créant une collection inspirée des clochards, et est éliminé en raison de provocations antisémites
5- contraction de masse et de prestige
6- Chez Hermès on affirme « chez nous on ne fait pas de marketing ». Chez LVMH on prétend se démarquer de « ceux qi ne cherchent qu’à faire du marketing », notamment du « marketing à l’Américaine ».
29/06/2019
c'était mieux avant ?
Une réponse qui dépend du point de vue adopté par l’observateur
La détérioration du bien-vivre est la conséquence des politiques néolibérales,
Le grignotage des petites libertés
L’insécurité psychique générée par l’ubérisation de la société
La société du piège permanent
Notes
[1] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017
[2] Il faut toutefois admettre que cette question est un peu plus étroite que celle du « c’était mieux avant »
[3] Wendy Brown Défaire le démos : le néolibéralisme, une révolution furtive Amsterdam (12 septembre 2018)
[4] Ils vivent sous assistance technologique 01NET n= 909 29 mai 2019
[5] Anne Gotman L’héritage PUF Que-sais-je ? 2006
[6] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017, page 80
31/12/2019
Conte de Noël: un monde sans publicité
Soucieux de recentrer le système économique sur ses fonctions premières, ses experts consulteront de vieux manuels, dans lesquels l’économie est décrite comme étant la production et la distribution de biens et services destinés à la consommation, elle-même définie comme étant le moyen de satisfaire des besoins. Or, ils ont déjà constaté que, de façon évidente, et depuis longtemps, le capitalisme ne répond plus à ces définitions, mais est devenu une gigantesque machine à produire des besoins artificiels[1], à les exacerber, ou à inventer et imposer des réponses économiques à des besoins vitaux, relationnels, affectifs, informationnels, éducatifs, voire spirituels qui a priori sont hors de ce champ. Le marketing, la publicité, le sponsoring sont les moyens incontournables qu’utilisent les entreprises et les marques pour réaliser ces objectifs, et cela avec des outils de plus en plus sophistiqués, grâce aux ressources du numérique. Le gouvernement décidera alors d’une mesure simple et radicale : l’interdiction de la publicité non seulement des traditionnelles « réclames », mais aussi de toutes les techniques nouvelles de vente destinées à formater les individus pour en faire des consommateurs fébriles, tels ceux qui se bousculent ou même se battent lors du black friday. Cette mesure passera sans problème, les sondages d’opinion montrant clairement le peu de goût de nos concitoyens pour ladite publicité.
Les effets économiques en seront considérables… Les dépenses de publicité représentent dans le monde 580 milliards de dollars. En France les recettes publicitaires sont de 14 milliards d’euros. Les dépenses des entreprises sont d’autant plus fortes que leurs produits sont superflus. Elles culminent pour les industries du luxe, où elles peuvent représenter jusqu’au tiers du chiffre d’affaire, alors que leurs produits ne servent qu’aux exhibitions provocantes d’un minuscule classe de privilégiés jouissant de richesses indécentes. Les économies ainsi réalisées se traduiront par des baisses substantielles de coûts, donc par la baisse du prix de nombreux produits, et donc par une hausse générale des niveaux de vie. Cette hausse sera d’autant plus sensible que disparaîtront du budget des ménages des dépenses en produits inutiles, qui n’avaient qu’une valeur d’ostentation. Ce sera du même coup beaucoup de frustrations en moins, donc de sérénité en plus. L’obsolescence programmée des objets n’aura plus de raison d’être. C’est le bien-être général qui s’en trouvera sensiblement amélioré.
Pour ce qui est de la fonction d’information des consommateurs, de l’évaluation et de la comparaison entre les produits, les moyens de l'INSTITUT NATIONAL DE LA CONSOMMATION seront considérablement renforcés, ainsi que les ressources allouées aux organisations de consommateurs agrées. Leurs études seront diffusées par des revues distribuées gratuitement, et seront l’objet d’émissions diffusées par les médias et des sites internet contrôlés. Le financement de toutes ces mesures sera assuré par une taxe imposée aux entreprises, qui ne posera aucun problème puisqu’elle ne représentera qu’une petite partie de ce qu’étaient leurs dépenses en marketing.
La mise en œuvre de ces mesures se traduira très rapidement par des changements substantiels dans la vie quotidienne, et par une amélioration de l’atmosphère générale de la vie sociale. Nous serons libérés des dizaines de milliers de sollicitations commerciales quotidiennes auxquelles nous sommes soumis… L’absence de spots publicitaires dans les médias y fera régner une ambiance calme et reposante nos boîtes aux lettres ne seront plus saturées de prospectus, et les affiches ne défigureront plus les espaces publics. Les murs du métro et les parois des abribus seront alors mis à la disposition d’artistes rémunérés par des fonds publics, qui auront pour seul projet d’embellir leur ville.
Sur l’internet seront frappés d’obsolescence les traqueurs, data brokers, ou les cookies, empêchant ainsi la constitution de bases de données sur les consommateurs, qui de plus mettent en cause nos libertés fondamentales. Google et Facebook seront contraints de laisser la place à des logiciels libres, conçus par des laboratoires publics ou associatifs indépendants. Tous les mails reçus seront des messages qui nous sont vraiment destinés, par des correspondants que nous connaissons, et non des pièges à clics faussement conviviaux au bout desquels, d’une façon ou d’une autre, le numéro de carte bancaire est sollicité.
La qualité de l’information se trouvera très substantiellement améliorée. Les journalistes de la presse écrite ou de la presse en ligne seront délivrés de la pression mortifère des marques, qui vont jusqu’à imposer des éléments de contenus de leurs articles, les contraignant ainsi à transiger avec l’éthique de leur métier. Ce chantage les oblige souvent à jouer le jeu de la course aux clics pour obtenir leur part indispensable du pactole publicitaire.
Les films à gros budgets, comme les vidéos d’amateurs circulant sur le net seront nettoyés des incrustations visuelles des annonceurs, et les artistes et sportifs ne seront plus incités à déshonorer leurs métiers en se vendant au profit de marques de sodas, de parfums, d’après-rasage, ou autres produits triviaux. La télévision sera libérée des interminables et lancinantes répétitions de ces séquences débilitantes, et aucun film, aucune émission ne sera désormais interrompue par des spots publicitaires. Les talents sollicités auparavant pour tout cela seront libérés pour s’orienter vers l’art pur, débarrassés de ces scories marchandes.
L’attention ne sera plus l’objet de techniques de captation, et la mise en action de savants algorithmes produisant de l’addiction n’aura plus de raison d’être. De ce fait, elle pourra se redéployer vers d’autres sujets, vers la conversation, permettre l’enrichissement et l’intensification de la vie sociale, vers l’art et la culture, vers des loisirs enrichissants, vers la vie associative et citoyenne. Les jeunes échapperont à la tentation de cette forme de prostitution moderne qu’est leur débauchage et leur transformation en « influenceurs » sur youtube ou sur instagram par les grandes marques.
De proche en proche, un souffle nouveau se fera sentir dans toute la vie économique et sociale. Cette respiration nouvelle oxygénera aussi bien la vie des entreprises que celle des administrations. Certes, les besoins évolueront encore, mais de façon très lente, et cette lenteur s’imposera à toutes les sphères de la vie sociale. L’affairement ne sera plus de mise… le ralentissement généralisé et la modération de la consommation rendront inopportuns les modes de financement et les montages spéculatifs en d’autres termes, c’est le néolibéralisme qui amorcera sa décomposition de l’intérieur. Une telle société sera enfin bien mieux préparée à affronter le défi climatique.
28/03/2021
Débat Koulberg-Merchier à propos de la lettre 46
Monsieur Merchier
Réponse de M Merchier
06/02/2021
Démocraties menacées
Le 6 janvier 2021, Donald Trump a également préparé un coup d’Etat. Il avait ses appuis le mardi 10 novembre, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo avait affirmé « il y aura une transition en douceur vers une seconde administration Trump ». Des policiers chargés de protéger le Capitole étaient en fait prêts à faciliter l’opération. Il s’appuyait surtout sur des troupes hétéroclites qu’il avait chauffées à blanc par des salves de tweets Qanon, communauté d’illuminés shootés à la théorie du complot, des militants néonazis, d’anciens membres du Ku Klux Klan, des Proud Boys, groupe violent antisémite et anti immigrants. Il avait son financement, il avait son plan, et il a essayé de l’appliquer. Il a échoué. Mais il faut avoir conscience qu’il y a eu ce même moment d’incertitude où tout peut basculer, où tout « ne tient qu’à un fil »
.
Le Vice-Président Mike Pence était un de ses fervents partisans, se montrait d’une parfaite docilité, et usait volontiers de la flagornerie : «Vous avez restauré la crédibilité américaine sur la scène mondiale (…) Vous avez libéré l’énergie américaine. Vous avez suscité dans ce pays un optimisme sans précédent. (…) Je suis juste - profondément honoré, en tant que votre vice-président, d’être en mesure d’être ici.» affirmait-il ainsi le 10 décembre. Il suivait le Président dans son refus de reconnaître la défaite. Une «pièce maîtresse » du dispositif, donc. Trump exerçait une forte pression sur lui : «J’espère que notre grand vice-président ne nous décevra pas. C’est un type formidable, mais s’il nous déçoit, je l’aimerai moins.» avait-il lancé en meeting en Géorgie.
Le 6 janvier commence la session plénière du Congrès, c'est la cérémonie du comptage des voix. C’est alors, vers 2 heures de l’après-midi, que la foule déchaînée envahit le Capitole. La séance est interrompue. Un peu comme en France lors du 19 brumaire, des députés s’enfuient, par des tunnels cette fois certains se réfugient dans d’autres pièces, ou se couchent sous les travées. C’est le moment critique on aurait pu croire que Mike Pence s’enfuirait aussi, et/ou qu’il refuserait de rouvrir la séance. Que se serait-il passé alors ? Il est tout à fait probable que Trump aurait repris le pouvoir, conformément à ses plans fous. Il aurait suffi de pas grand-chose… Mais Mike Pence choisit la constitution plutôt que Trump. «Nous reprenons le vote ce soir, dit-il, les voyous ne gagneront pas.» A 18 heures, le Congrès reprend ses travaux. Le coup d’état a échoué.
Ce qui aurait pu se passer aux Etats-Unis pourrait un jour se passer en France. Les conditions qui ont rendu cela possible là-bas sont également réunies ici, avec peut-être un décalage de quelques années. L’explosion des inégalités, les déchirures sociales, la montée des populismes. Mais surtout le bouleversement de l’information…..
Dans « notre jeunesse », Charles Peguy parle des effets de la modernité « Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, (...) C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. (…) On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies… »
Aujourd’hui aussi, « il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre ». Le « modernisme intellectuel », c’est l’internet, ce sont les réseaux par lesquels depuis une dizaine d’année déjà se fabrique une grande part de l’information des individus. Ces réseaux qui rendent possibles les « vérités alternatives », qui rendent possibles l’invention de faits virtuels, et qui donc rendent impossible la démocratie, qui a besoin, au minimum, que les citoyens s’accordent sur les faits. Les dirigeants des GAFAM acquièrent de ce fait un véritable pouvoir politique, car de simples hébergeurs, les réseaux sont devenus éditeurs de contenus. La suppression des comptes de Trump est l’illustration spectaculaire de ce pouvoir exorbitant. Un changement de cap, pour ce qui est de la simple défense de la démocratie, implique une reprise en main publique du contrôle des mécanismes de formation de l’opinion
Pour fonctionner correctement, et même pour seulement exister, la démocratie a besoin que ses acteurs – les représentants du peuple - disposent de la confiance des citoyens or la classe politique est elle aussi l’objet d’une énorme crise de confiance. Elle a besoin que ses institutions soient valorisées, voire sacralisées or elles sont constamment remises en cause, par la base, mais parfois par les représentants eux-mêmes, et le recours à des « innovations » comme les Conventions ou autres mini-Collectifs tirés au sort renforce implicitement cette dévalorisation.
Nous le savons maintenant « la fin de l’histoire » comme on a pu le croire en lisant Francis Fukuyama dans les années 90, n’est pas l’accomplissement de la démocratie, mais la lente dérive vers la « démocrature », ou la « démocratie illibérale »… En invoquant Périclès, nous préparons le sacre d’un Erdogan. Selon les résultats d’un sondage Harris Interactive le président de la République Emmanuel Macron n’obtiendrait que 52 % des suffrages en cas de duel face à la présidente du RN Marine Le Pen (48 %) au second tour de la présidentielle 2022.
28/03/2021
De quoi la blockchain est-elle le nom ?
Notes
[1] Satoshi Nakamoto, pseudonyme sous lequel se dissimulent plusieurs personnes, en février 2009
[2] Michel Aglietta et Natacha Valla, le futur de la monnaie, Odile Jacob, février 2021
11/04/2020
Eviter l'erreur d'aiguillage
Malgré le fiasco de la théorie de l’efficience des marchés financiers en 2008, une grande partie des économistes restent convaincus que les mécanismes de marché sont pertinents pour résoudre n’importe quel problème, et pour obtenir l’indispensable infléchissement des comportements. Ainsi, Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, tout en dénonçant le court-termisme et en affirmant la nécessité de changement, écrit discrètement « Cependant, nos efforts depuis trente ans pour changer la norme sociale en matière de climat sans introduire d’incitations financières suffisantes ont été vains » ([2]) Cette orientation vers des remèdes puisés dans l’arsenal du libéralisme classique semble déjà amorcée en France avec les toutes récentes ordonnances offrant aux entreprises toute latitude concernant le temps de travail, le chômage partiel et les congés payés…
Un autre facteur très puissant s’oppose à de véritables changements : le «solutionnisme», courant de pensée né dans la Silicon Valley, soutenant que tous les problèmes environnementaux ou sociaux peuvent être résolus par l’usage des nouvelles technologies. C’est également une prétention au changement, mais dans une direction qui ne mène qu’à l’impasse. Certes, ces nouvelles technologies sont d’un grand secours dans la crise actuelle l’application Covidom est utile, des masques sont rapidement fabriqués grâce à l’impression 3D, Google aide financièrement les institutions de santé et les PME, et évidemment la sociabilité numérique se substitue aux relations sociales ordinaires. Mais ces « solutions » sont – en se situant dans le long terme – en même temps des causes de la désintégration du monde et de nos sociétés ([3])
De ce point de vue, l’organisation du travail, mais aussi les modalités de la communication sociale dans son ensemble pendant la période de confinement pourraient être prises pour les prototypes de ce qu’elles seront à l’avenir, voire être pérennisées. Les entreprises géantes du numérique pèseront lourdement en ce sens. Ainsi Luc Ferry, dans Le Monde du 27 mars écrit : « Je prends aussi le pari que l’avenir montrera vite que cette crise ne changera au final que très peu de choses. Certes, elle touchera durement des personnes et des entreprises, pas le système de la mondialisation libérale que consacre au contraire la logique des Gafa: jamais smartphones et tablettes n’ont autant servi !».
La pesanteur la plus forte s’opposant à l’orientation vers des changements réels vient du corps social lui-même. Bruno Latour écrit : « dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! »([4]). L’intense et constant conditionnement par cette idéologie portée par ces maîtres du monde, diffusée par tout le système médiatique/numérique, à commencer par le tsunami publicitaire permanent, transforme le citoyen en homo numericus, addict aux nouvelles technologies de l’information. Si son attitude politique ne se borne pas à l’abstention, son vote aura toutes les chances de conforter les thuriféraires de cette nouvelle utopie techniciste.
Cela ne consistera pas en une clôture systématique des frontières, mais en une adaptation de l’échelle pertinente des espaces géographiques selon les produits. Cette échelle ira du local au mondial, en passant par la nation et l’Europe, et devra être le résultat de décisions politiques, au lieu d’être soumis aux seules lois des marchés.
II en ira de même des flux culturels il ne faut pas renoncer à la richesse de la confrontation des idées, des informations, des œuvres d’art, des expériences de métissage culturel, et des cultures en général à l’échelle de la planète mais il faut se délivrer de l’hégémonie des industries culturelles dont l’épicentre est aux Etats-Unis.
Sortir de la logique des marchés, c’est aussi introduire dans les décisions politiques (notamment locales) des critères comme la beauté de l’environnement, ou le respect du silence.
Il faudra étendre le champ de l’économie sociale, favoriser la vie associative ([5])
Trouver de nouvelles formules pour mettre en application l’idée des « biens communs », qu’il conviendra de définir démocratiquement.(6)
Ces orientations doivent être le produit de débats dans lesquelles s’engagent tous les citoyens, ce qui implique aussi une réflexion sur le bon fonctionnement de la démocratie. Car il est impensable d’imposer cet indispensable changement de cap par la coercition. Il nous faut absolument pour cela gagner d’abord le combat de l’hégémonie culturelle, pour le dire en termes gramsciens ou, plus sobrement, en un mot : convaincre. Maurice Merchier
[1]« Coronavirus : les Etats-Unis paniquent face à leur économie en chute libre » Arnaud Leparmentier Le Monde du 24 mars 2020
[2] « Allons-nous enfin apprendre notre leçon ? » Jean Tirole, Le Monde 25 mars 2010
[3] Voir lettre d’information de l’eccap n°=21: Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020
[4] « La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique » Bruno Latour, Le Monde 25 mars
[5] « Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ? » Philippe Langevin, et l'association de l'histoire à l'actualité Jean-Louis Laville dans l'ECCAP[6] Révolution du XXIème siècle ? Le commun pour sortir de la société de marché Guy Roustang dans l'ECCAP
13/09/2018
Finance et soutenabilité : de l’idéologie à l’utopie d'après Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque
- Ce texte est le compte-rendu par Maurice Merchier d’un article rédigé par Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque à paraître dans la Revue de Philosophie Economique (décembre 2018) sous le titre « Finance et soutenabilité : quelle Utopie ? »
Cela se heurte à deux obstacles majeurs :
- Les contraintes que fait peser la financiarisation des activités économiques sur les organisations et les sociétés. La finance a pris une importance considérable depuis une trentaine d’années, échappant largement aux régulateurs.
maximisation de la valeur actionnariale permet d’atteindre le bien-être social.
Il faut d’abord dévoiler les axiomes occultés sur lesquels s’appuient les acteurs. Il s’agit de « démasquer l’idéologie derrière la science » afin d’ouvrir un espace pour le renouvellement des théories et des pratiques de la finance. Passer à un autre régime d’échange financier implique de changer le lien social, et pour commencer de définir un espace social à l’intérieur duquel de multiples expérimentations basées sur une autre éthique permettront de desserrer l’étreinte de ce système financier.
La financiarisation comme système de pouvoir
· Premièrement, un développement financier excessif induit une mauvaise allocation des ressources humaines et financières, ce qui se traduit par une moindre croissance de la productivité des facteurs de production.
rémunération des grands dirigeants et la performance économique.
Théorie financière et financiarisation
Idéologie et imaginaire culturel
Ce jeu de l’imaginaire, dans ses dimensions positives et négatives, offre un cadre pour « guérir » la théorie financière de ses travers idéologiques.
Conclusion
Notes
23/07/2019
Française des jeux: la plus significative des privatisations
L’espérance d’un gain considérable du seul fait du hasard stimule dans l’être humain les pulsions les plus malsaines, les plus mortifères, et contribue à alimenter la rivalité généralisée et les frustrations concomitantes qui caractérisent nos sociétés néolibérales. De plus, les jeux d’argent et les paris perturbent parfois gravement l’équilibre psychologique des rarissimes gagnants. C’est que la notion même de valeur y est malmenée. Georg Simmel, en fait l’analyse «Nous appelons précieuses les choses qui font obstacle à notre désir de les obtenir. (…) les difficultés de son obtention, le travail et l'attente qui se glissent entre le souhait et son accomplissement (…) L'objet désiré ne prend davantage de valeur, ou même toute sa valeur, que par la quantité de sacrifice nécessaire pour l'obtenir. C'est d'abord le plaisir de prouver sa force, de vaincre des difficultés, souvent aussi celui de la contradiction qui s'exprime dans ce processus. Le détour indispensable pour obtenir certaines choses est souvent l'occasion, mais souvent aussi la cause qui nous les fait ressentir comme précieuses ».[1] Il va de soi que le gain au jeu de hasard est aux antipodes de ces conditions. Pierre Bourdieu montre de son côté l’échec du « parvenu » qui dispose de la richesse, mais pas du code social qui l’accompagne chez les « vrais » riches, autrement dit de son « mode d’emploi » transmis lors de la reproduction sociale, indispensable à la reconnaissance recherchée.
Bref. La loterie, c’est profondément immoral, c’est scandaleusement injuste socialement. D’ailleurs, dans l’histoire, les dénonciations et les interdictions prolifèrent : A la fin du XVIIe siècle, les papes bannissent la loterie de Rome la révolution l’interdit le 15 novembre 1793 en la qualifiant de « fléau inventé par le despotisme ». Talleyrand la pourfend : un tel jeu est à la fois, et au plus haut degré, injuste et immoral, et qu'aucun prétexte ne peut le sauver d'une entière proscription elle est proclamée illégale en 1836, sauf pour les loteries de bienfaisance Henri de Montherlant, dans un texte paru en 1943 que m’a signalé Guy Roustang qualifie la loterie de « comble de la bêtise » et ironise sur son qualificatif «nationale».
Pourtant, elle aussi souvent rétablie… c’est que le jeu d’argent sollicite des ressorts extrêmement puissants, tels que la puissance publique ne peut résister à la tentation de les détourner à son profit. « Les vices privés font les vertus publiques » disait Mandeville. La loterie en fournit une éclatante illustration ! En effet, il est fréquent que les joueurs soient sollicités pour servir des causes qui ne mobiliseraient en aucune façon leur civisme ! Déjà les souverains chinois se servaient de la loterie pour financer la construction de la grande muraille François 1er veut y recourir pour renflouer ses finances, Benjamin Franklin pour acheter des canons au service de la révolution américaine, George Washington pour financer la conquête de l’Ouest, et Thomas Jefferson pour rembourser les dettes de l’Etat. Parfois, les causes servies sont indiscutablement vertueuses : des universités se financent de cette façon en France c’est ainsi qu’est fondée en 1758 ce qui allait devenir l’école militaire de Saint-Cyr, et aux Etats Unis au XIXème siècle une cinquantaine d’universités dont Harvard,, Yale, Columbia, ou Princeton. C’est d’ailleurs un élan de solidarité qui est à l’origine de la Loterie nationale, puisque c’est une association d’anciens combattants, « les gueules cassées » qui lance en 1930 une souscription dont le succès entraîne sa fondation trois ans après. Elle devient « Française des jeux » en 1976. Le dernier exemple le plus significatif, peut-être, c’est celui que la France de Macron nous fournit : le « loto du patrimoine », dont la « mission » a été confiée à un animateur de télévision. L’antinomie radicale des valeurs sollicitées par ces deux termes n'a pas été un obstacle pire, il semble qu’elle ne soit même pas perçue. En tous cas, cela s’inscrit logiquement dans la perspective néolibérale de la marchandisation totale de la société, y compris de ses éléments culturels, et de façon générale, illustre la prédominance assumée de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif.
Avec la privatisation, un nouveau cap (pas le nôtre !) est allègrement franchi. Ces douteux ressorts vont se libérer, non plus pour financer des causes publiques, mais pour assurer de juteux rapports à des entreprises privées. Cette fois, plus ambiguïté, le vice privé sert le vice privé ! Inutile d’entrer dans les arcanes du projet de loi Pacte voté le 11 avril 2019, validé pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel le 16 mai 2019 : ses finalités sont claires. Certes, sa présentation est enrobée dans des précautions verbales : il est affirmé que la puissance publique restera vigilante, qu’une nouvelle autorité supervisera l’ensemble des jeux, que l’Etat gardera suffisamment d’actions (avec le dispositif du vote double) pour contrôler la FDJ, etc. Outre le fait que, comme chacun sait, ce type d’engagements n’engage que ceux qui y croient[2], la logique économique de cette privatisation est incontournable : pour qu’elle rapporte à l’Etat, il faut valoriser au maximum les actifs, afin de faire miroiter aux acheteurs potentiels des dividendes futurs alléchants, ce qui implique l’introduction probable en bourse. Pour cela, il est envisagé d’inventer de nouveaux jeux, de les rendre plus attractifs en combinant lieux physiques et internet, de permettre les paris en cours de compétition, d’alléger les contraintes réglementaires, etc. En termes simples, il s’agit de maximiser le nombre de joueurs, et de les encourager à jouer toujours plus. Pour ce qui est des risques d’addictions, de la fraude et de la corruption mécaniquement générées, de l’effet délétère des paris sur le sport des possibilités offertes pour le blanchissement, que l’on se rassure, l’Etat veille…. Les addictions au jeu font partie du dispositif général de prise en charge, comme pour la drogue ou l’alcool. Un plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 a été validé par le Premier ministre en décembre 2018. Il y est question de prévention, de repérage précoce, de renforcement des interdictions concernant la jeunesse, mais surtout de développement d’une politique médicale d’accompagnement et de développement de l’addictologie. Autrement dit, un peu de répression, de morale, et surtout de médicalisation du problème. Pour bien comprendre l’absurdité de l’ensemble, imaginons que l’on encourage les achats d’automobile (ce que font d’ailleurs les marques, ne lésinant pas sur la publicité), qu’on incite les conducteurs à rouler toujours plus, toujours plus vite, en supprimant toutes les entraves (limitations de vitesse, radars, etc), et que la sécurité routière soit orientée vers l’efficacité des secours, l’augmentation du nombre d’ambulances, l’amélioration du service d’accueil dans les hôpitaux, et dans les morgues, pour les familles des accidentés. Le cap vers lequel se dirige la politique néolibérale est identifié : c’est celui de la folie.
En attendant, ce que Polanyi a analysé concernant le capitalisme autorégulé au XIXème, à savoir la catastrophe sociale que constitue la marchandisation généralisée entraînant la destruction des repères culturels de la société, est clairement en train de se reproduire aujourd’hui : cet exemple de la privatisation de la Française des jeux est une illustration spectaculaire de la contradiction entre les choix économiques et les valeurs fondamentales qui sont nécessaires à l’équilibre de la société.
Notes
[1] Georg Simmel, philosophie de l’argent PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 3e édition (8 janvier 2014)
[2] On se souvient des assurances données par Sarkozy que l’entreprise publique GDF ne sera jamais privatisée elle est devenue GDF-Suez, puis Engie, dont l’Etat ne détient plus qu’un quart du capital.
25/12/2019
Hors série - La voie d'Edgar Morin
Ce petit livre d’E.Morin cité parmi bien d’autres est une ouverture vers le monde. Bien sûr, la très française ECCAP n’oublie pas que «L’universalisme fait partie de l’identité française » pour reprendre le titre de l’un de nos articles.
Maurice Merchier, pour assurer Edgar Morin de l’importance que sa pensée a pour nous, et de l’influence qu’elle a sur de très nombreux passeurs de savoir, évoque ici son itinéraire personnel, et montre comment Edgar Morin y a exercé une influence déterminante.
Guy Roustang
Sur la voie d’Edgar Morin
1981. Les socialistes s’installent au pouvoir en France cela exacerbe l’enthousiasme de l’enseignant encore relativement jeune, que j’étais alors, et qui venait d’être nommé professeur de Sciences Sociales en classes préparatoires. Ayant à cœur d’être un peu moins indigne de cette nouvelle fonction, je ressentis alors l’urgence de combler quelques-unes de mes nombreuses lacunes.Or, 1981, c’est aussi la date de parution d’un livre d’Edgar Morin « Pour sortir du XXème siècle ». Il répondait à merveille à ma quête d’un maximum d’ouvertures condensé en un nombre raisonnable de pages. C’est tout un paysage intellectuel nouveau que je découvrais grâce à cet ouvrage, en même temps qu’un grand nombre d’auteurs dont à l’époque j’ignorais parfois jusqu’à l’existence. Il me donnait surtout un modèle de raisonnement, et me faisait prendre conscience de toutes sortes d’exigences nécessaires pour mieux comprendre le monde. Dès le premier chapitre de ce livre, une simple anecdote (et bien-sûr le traitement qui en est fait) m’ouvrait comme un nouvel horizon et me marquait à tel point que je l’ai adoptée, et en use encore parfois dans mes prestations de retraité actif, 38 ans après.En voici le résumé : Un motoriste est renversé par une automobile. Edgar Morin raconte qu’il en a été le témoin, qu’il a aidé la victime avec l’intention de témoigner en sa faveur, avant qu’il ne lui soit démontré que c’est au contraire lui, le motoriste, qui est responsable de l’accident, étant passé au feu rouge. Cela fournit l’illustration de l’idée développée ensuite, celle de « la composante hallucinatoire de la perception ». L’émotion met la raison en échec le fait se déforme alors et se plie aux attentes mentales de l’observateur, désirant y voir « le gros contre le petit », le premier étant tenu comme forcément responsable….Ce chapitre fut comme un déclic si vraiment nos perceptions « concrètes » peuvent ainsi être biaisées par notre vision du monde, qu’en est-il de nos idées, de nos convictions, de nos connaissances dans le sens le plus large ? Ainsi était tracée la voie sur laquelle je m’engageais résolument : celle de la construction lente d’une pensée (modeste, et jamais totalement achevée) se mettant en permanence en garde contre elle-même, et s’efforçant de tenir compte des recommandations de la méthode. Cette voie serpentait entre des cimes, celles qu’Edgar Morin fut souvent le premier à me faire apercevoir dans ce livre, puis dans d’autres : Kuhn et sa théorie des révolutions scientifiques, Lakatos, Feyerabend et son anarchisme épistémologique, Castoriadis et son institution imaginaire de la société, Thom et sa théorie des catastrophes, etc…
Cette voie était aussi balisée par les argumentaires dénonçant la clôture sur elles-mêmes des disciplines universitaires traditionnelles, et en appelant à la transdisciplinarité, ou à l’interdisciplinarité, blindant ainsi des convictions employées un peu plus tard à participer à la défense d’une certaine conception des Sciences Economiques et Sociales en lycée, et des Sciences Sociales en classes préparatoires.
Bien d’autres aspects de l’œuvre d’Edgar Morin ont ainsi tracé l’itinéraire sur lequel s’est construite la pensée du professeur qui écrit ces lignes, qui elle-même, du moins je l’espère, a pu – au moins partiellement - servir de repère aux jeunes esprits en formation ayant traversé ses classes. Il ne fait aucun doute que bien d’autres parcours intellectuels ont été marqués de la même façon.
Aujourd’hui, les catastrophes vers lesquelles s’achemine l’humanité, et dont l’avant-propos de l’ECCAP fait un bref inventaire, conduisent à un pessimisme lourd, rendant crédible une approche collapsologique. C’est précisément ce à quoi répond la voie, cette fois tracée dans le livre d'Edgar Morin paru en 2011 qui porte ce nom. On y trouve en deuxième partie, un chapitre sur la réforme de la pensée, et un autre sur la réforme de l’éducation. Il y aborde, encore et toujours, la question de la crise de la connaissance, constatant que – faute de cette (vraie) réforme – notre système éducatif produit surtout de l’ignorance, notre mode de pensée restant mutilé par le réductionnisme, le binarisme, le manichéisme, et une conception tronquée de la causalité, …
Rien d’étonnant, de ce fait, à la dévalorisation de la notion même de vérité, submergée par les fake news, et dominée par le débridement généralisé des émotions, exacerbées par la logique des médias, et de la communication à l’ère numérique. La composante hallucinatoire, loin d’être cantonnée à la perception, a au contraire rompu toutes les digues, et a contaminé de larges sphères de la pensée de beaucoup de nos contemporains, au point de devenir une sorte de norme valorisée elle gangrène de ce fait une bonne partie du débat public.
Nous ne nous sortirons des terribles défis du temps qu’en commençant par opérer cette réforme de la pensée, passant de façon incontournable par l’école, par la politique culturelle, et par la mise en cause des mécanismes sociaux de la formation des opinions. Cela fait aussi partie des objectifs de notre encyclopédie du changement de cap. La pensée d’Edgar Morin nous y aide.
Notes
[1] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Points-Essais, Ed du Seuil
22/11/2017
Il faut changer de cap
15/06/2023
La déréalisation du monde, ou le syndrome de Don Quichotte
La réalité, le présent, l’avenir surtout sont plus que sombres… Aux angoisses métaphysiques éternelles (nous sommes des êtres mortels, limités, particuliers, etc) qui produisent depuis toujours, ainsi que le déplorait Pascal, une fuite vers le divertissement, s’ajoutent celles de l’époque.
Le défi climatique, environnemental, la crise de l’énergie, les projets de psychopathes dangereux car puissants qui nous préparent l’humanité augmentée, les dangers de l’intelligence artificielle, tout cela se combine avec la marchandisation croissante de la société, et enfin l’orientation vers la généralisation de la société de surveillance sur le modèle chinois (le projet de loi sur les jeux olympiques de 2024 en France en offre des prémices). Est-il nécessaire de rappeler qu’à tout cela vient s’ajouter la guerre, et les risques croissants d’embrasement du monde..
C’est pourtant bien dans la même galaxie que, lorsqu’on interroge nos contemporains en leur demandant s’ils sont heureux, et voient leur propre avenir avec optimisme, on obtient des chiffres impressionnants. Selon une enquête publiée en novembre 2021 par Elabe, l’Institut Montaigne en partenariat avec la SNCF et franceinfo, 78% des Français se déclarent heureux et 57% des Français envisagent leur avenir personnel avec optimisme. Ces chiffres sont respectivement en hausse de cinq et dix points par rapport à l’année 2018.
Comment interpréter ce paradoxe, sinon par le fait que la plupart ne voient plus la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’ils l’hallucinent? Mais aussi que ces hallucinations sont – parfois volontairement –produites par le système capitaliste, et singulièrement par sa version néolibérale dans laquelle nous vivons.
Daniel Bell [1] avait déjà montré que le capitalisme produisait des comportements incompatibles avec les valeurs et croyances traditionnelles, et se retournait en quelque sorte contre la culture qui l’a engendré. Par exemple, l’épargne, une vertu traditionnelle (« la cigale et la fourmi;»;!) , entre en collision avec l’invention du crédit à la consommation, qui permet d’accéder à la jouissance de l’objet, avant l’effort d’abstinence nécessaire pour se le procurer. Nous sommes à l’ère de la surconsommation. D’ailleurs l’épargne n’est plus encouragée par les pouvoirs publics; on constate au contraire la récurrente tentation de sanctionner fiscalement les gros épargnants.
Polanyi a montré [2] que l’encastrement de la société dans l’économie , caractéristique du capitalisme, conduisait à des catastrophes sociales.
En fait, les injonctions contradictoires sont permanentes;; notamment entre les communications des pouvoirs publics, en matière de santé et d’énergie notamment, et la publicité. D’un côté le covoiturage, le vélo, les transports en commun, de l’autre des agences de tourisme invitant aux voyages lointains, et les constructeurs automobiles suggérant la puissance de leurs modèles… On pourrait multiplier les exemples.. Ce jeudi 25 mai encore, notre ministre Bruno Le Maire exaltait à Point-à-Pitre l’extension du grand port maritime de la Guadeloupe en stigmatisant la décroissance, et en incitant à développer les transports. On oppose en chacun le consommateur et le citoyen; notre société est devenue une machine à fabriquer de la schizophrénie.
On peut penser qu’on ne peut résoudre ces contradictions que par la fuite. Fuite dans les paradis artificiels ou le suicide, au pire, mais plus généralement fuite dans la fiction, solution la plus facile pour échapper à la folie. Mais dans une fiction qui ne se présente pas comme telle, mais au contraire tient lieu de réalité. Il se fait qu’en plus, l’évolution de nos technologies facilite considérablement cette bascule mentale en dehors de la réalité. .
Charles Péguy avait pressenti cette propension à sortir de la réalité, en affirmant « Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit.
Dans son ouvrage « le réel et son double;», [3] Clément Rosset évoquait la possibilité de cette transposition radicale, avec quelques exemples littéraires à l’appui.
Molière d’abord. . Le misanthrope voit bien que Célimène est une cocotte mais il est aveugle, il n’accorde pas ses actes à sa perception.
Dans la pièce « Boubouroche;» de Courteline, le personnage portant ce nom surprend sa femme en flagrant délit d’adultère, mais refuse en quelque sorte d’admettre la situation, et accepte une explication invraisemblable de son épouse, détournant ensuite sa colère sur un voisin.
Proust, dans la recherche, nous donne deux autres exemples : Dans un amour de Swann, Swann donne de l’argent à Odette, mais refuse de voir que c’est une femme entretenue il distingue la femme aimée et la femme payée. Plus loin dans la recherche, Saint-Loup, un ami du narrateur aime Rachel; or celle-ci est une ancienne prostituée; elle est un moment apostrophée par d’anciennes « poules;» la connaissant; Saint-Loup n’en tient aucun compte.
Mais le plus instructif reste Don Quichotte.. Don Quichotte s’est fabriqué une réalité alternative, comme on dit maintenant, en dévorant tous les livres de chevalerie de son époque. Puis il s’est lancé sur les routes, avec son écuyer Sancho Panza, en transposant toutes les visions de la réalité pour les intégrer à son univers mental.
L’épisode des moulins à vent pris pour des géants à combattre est connu; mais cela fonctionne en permanence; une hôtellerie est vue comme un château, avec ses tourelles et ses chapiteaux, les filles perdues qui s’y trouvent sont de belles demoiselles. Dans la poussière, des troupeaux de moutons se transforment en armées, et le vin des outres transpercées devient le sang de géants terrassés. Mais c’est surtout la transformation d’une paysanne très ordinaire en Dulcinée « plus haute Princesse de la terre;» qui est exemplaire. Jamais ce ne sont de pures hallucinations, mais il y a toujours un composé subtil d’éléments réels et de fabrication imaginaire. Et face aux évidences éventuelles se mettent en marche des processus de rationalisation qui permettent de persister dans l’irréel : pour Don Quichotte, c’est l’enchanteur Frestron qui le persécute, et lui trouble les sens, en l’empêchant de voir la vérité, à savoir celle de son monde enchanté, de lui faire voir par exemple une pauvre paysanne à la place de Dulcinée..
De tels personnages existent dans la réalité contemporaine. Liz Truzz, première ministre britannique pendant six semaines, annonçait le 20 octobre 2022 sa démission. Fascinée dès l’enfance par Margaret Thatcher; petite fille âgée de sept ans, elle a joué le personnage de Margaret Thatcher dans une pièce de théâtre à l'école. ;Elle s’habille comme elle, se fait photographier dans les mêmes postures, très souvent. Ses déclarations, puis son programme sont calqués sur le modèle de son idole… mais en complet décalage avec son époque, son échec est cuisant.
Le modèle s’applique aussi peut-être à Poutine, si on accepte l’hypothèse (crédible) qu’il est sincère. Son fantasme se construit à partir d’images de la grande Russie tsariste, et il se voit comme une réincarnation de Pierre le Grand, et produit les catastrophes que l’on sait.
Au-delà de phénomènes individuels que l’on pourrait qualifier de pathologiques, ce syndrome de Don Quichotte est quelque chose qui concerne en fait la très grande majorité de nos contemporains. Sans aller, comme l’évêque Berkeley au XVIIIème siècle, jusqu’à douter de l’existence de la réalité matérielle, il faut prendre conscience que non seulement, le monde extérieur n’est perçu qu’à travers nos perceptions, mais aussi que ces perceptions sont en même temps – plus que des reconstructions - des constructions de nos cerveaux. De plus, ces visions des choses et des gens de ce monde nous proviennent, dans leur immense majorité, à travers ces miroirs déformants que sont les écrans, petits ou grands. Ainsi, avec le développement des nouvelles technologies de la communication, la distance entre nos imaginaires et la réalité se creuse de façon inexorable, et les comportements que ces imaginaires induisent sont de moins en moins compatibles avec les impératifs d’une vie sociale apaisée, de moins en moins compatibles aussi avec le débat, lui-même indispensable à la démocratie.
Le déni du réel peut s’expliquer de différentes façons; pour Nietzsche, (dans « par delà le bien et le mal;»), l’orgueil l’emporte sur la mémoire : « voilà ce que j’ai fait dit ma mémoire; je n’ai pu faire cela, dit mon orgueil qui reste inflexible, et finalement, c’est la mémoire qui cède;»
Pour Michel Onfray, il est un des traits de la décadence, du retour au cerveau reptilien pour beaucoup de nos comportements, du fait de la déficience du système éducatif et de la remise en cause de toutes les formes d’autorité.
La psychanalyse considère que le déni est un phénomène de défense produit par des conflits , des angoisses, des malaises auxquels le sujet ne peut faire face consciemment.
Les neurosciences montrent que la réalité n’est perçue que de façon parcellaire, et que sa construction implique la mobilisation de nos images mentales; les réseaux sollicités dans le cerveau sont les mêmes, qu’il s’agisse de la réalité extérieure, ou de nos représentations. De ce fait nous ne pouvons rien percevoir sans en même temps construire du sens à ces perceptions. « Au cinéma intérieur, nous sommes les auteurs du film que nous percevons. Nous sommes la caméra, nous sommes présents au montage, nous sommes le projecteur, nous sommes la salle, nous sommes les spectateurs. [4]
Il faut donc comprendre comment se construisent ces images mentales, comment s’élaborent nos imaginaires, qui se projettent ensuite sur la réalité
Parfois la réalité alternative est volontairement produite par le pouvoir politique. On se souvient des « villages Potemkine;», du nom du ministre (et amant) de Catherine II qui faisait construire des décors de villages et payait des figurants pour lui laisser croire que tout allait bien et que la Russie profonde était prospère…. Ces pratiques n’ont pas vraiment disparu avec l’URSS. Les étrangers y étaient accueillis dans des sites « vitrines;», comme Stalino (aujourd’hui Donetsk), ou Arek, complexe de vacances situé sur la côte de la mer Noire, en Crimée. Aujourd’hui encore, on peut constater la distance qu’il y a entre les défilés de la place rouge, les armes mirobolantes brandies par Poutine pour terroriser l’Occident, sous forme de maquettes et d’exemplaires, tel le char Armata ou le fameux missile Sarmate, et l’état de délabrement des forces russes en Ukraine.
On sait également les nombreuses ingérences russes dans les élections de pays démocratiques, comme le scandale de Cambridge Analytica en 2018, ou encore le ciblage par des pirates informatiques du parti d’Emmanuel Macron en 2017.
La Chine, de Mao Tsé Tung à Xi Jinping n’est pas en reste pour ce qui est des mises en scènes fallacieuses.
Nos démocraties ne sont pas exemptes de tentatives de manipulation de l’opinion. Des acteurs étrangers ont été accusés d'ingérence dans les élections en Allemagne, en Espagne et dans d'autres pays européens. Selon enquête menée par un consortium de médias appelé Forbidden Stories, “Team Jorge;» est une entreprise israélienne utilisée pour des dizaines d’élections, notamment en Afrique.
C’est en même temps souvent par la voie de la théorie, philosophique, historique ou sociale que se construisent les dénis de réalité.
Sans parler des religions, beaucoup de théories sont devenues des dogmes, considérant que la réalité empirique n’est qu’une fallacieuse et trompeuse trace d’une vérité qui se trouve précisément dans la doctrine..
En affirmant, dans le manifeste du parti communiste, que toute l’histoire était l’histoire de la lutte des classes, le marxisme imposait une grille d’analyse de toute la réalité économique et sociale. Les difficultés de l’école, la domination masculine, le retard du tiers monde, les mauvaises conditions de travail, etc. tout s’expliquait par la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, et la nationalisation des moyens de production était ;le remède universel.
Dans le sillage du marxisme se sont développées d’autres théories holistes, comme le structuralisme, avant qu’on n’en revienne à des analyses prenant mieux en compte la réalité empirique, (comme celles d’Alain Touraine qui vient de disparaître), ou tenant de l’individualisme méthodologique, comme celles de Raymond Boudon.
[...]
Le schéma est toujours le même; la réalité empirique doit se conformer à la vérité, celle qui est dans la théorie, et elle pèse peu par rapport aux enjeux politiques ou universitaire qui amènent les acteurs à y jouer leur propre avenir.
La construction sociale de la réalité passe aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, par de nouveaux moyens d’information et de communication, qui sont l’équivalent de ce qu’étaient les livres de chevalerie pour Don Quichotte.
Parfois de façon flagrante; les « bidonnages» en matière de presse écrite, (certains sont avérés au Spiegel en 2018, et dans le New York Time), comme dans l’audio-visuel ne sont pas rares..(des images de la destruction du barrage ukrainien d Kakhovka, les 5 et 6 juin, relayées par ;BFMTV et France 2 datent en fait de novembre 2022 ) De ce fait la confiance dans ces médias diminue et de plus en plus de personnes sont dans l’évitement de l’information (36% en 2023 contre 21% en 2017).
Mais il faut surtout évoquer le temps énorme passé devant les séries : 55 minutes par jour en moyenne pour les français (selon une étude réalisée en 2019 par Médiamétrie); elles jouent un rôle énorme en matière de formation politique, et les personnages et épisodes en sont discutés, et font l’objet de prises de position et de disputes par les particuliers, et même dans certaines émissions, exactement au même titre que la réalité.
Les actualités dans la plupart des médias sont traitées sous l’angle du divertissement, et réciproquement, elles s’introduisent dans les émissions de variétés, brouillant encore la frontière entre la réalité et son double.
La confusion est telle que parfois des séries ont un effet sur le comportement d’hommes politiques; ce fut le cas pour Game of Thrones qui a été utilisé par Pablo Iglesias, leader de Podemos, mais surtout, pour l’itinéraire politique stupéfiant de Zelinski, qui a reproduit très fidèlement dans la réalité ce qu’il avait d’abord produit en fiction (« serviteur du peuple;») pour parvenir au pouvoir en s’appuyant dessus..
Il faut enfin mentionner l’emprise des jeux vidéos. En France il y a 58% de joueurs réguliers en 2021, 73% des Français jouent au moins occasionnellement, soit plus de 38 millions de personnes, le smartphone étant le support le plus plébiscité. Comme pour Don Quichotte, il s’agit bien d’un univers enchanté, échappatoire aux limites de la condition humaine, synergie de l’archaïsme et du développement technologique. Outre leur instrumentalisation pour certaines campagnes d’intérêt public, cela est devenu pour les jeunes le principal vecteur d’apprentissage de l’histoire. Énormément de jeux ont pour thème des grands moments de l’histoire, qui sont traités en fonction de leur intérêt marchand, plutôt que par souci de vérité historique. Les grandes batailles et les massacres font évidemment vendre mieux que les évolutions longues ou les négociations.
Reste évidemment le rôle des réseaux dans la formation des représentations; tout a déjà été dit sur ce sujet (voir mon article sur les réseaux). Terreau favorable à la diffusion de l’idéologie de la Silicon Valley, à la propagation des fake news et des théories complotistes.
Le bouquet final aurait dû être celui des métavers, qui au fond, cumulent toutes les caractéristiques des médias précédents. Certes, celui de Zuckerberg semble avoir fait long feu mais il serait prématuré d’y voir un échec définitif. Dans le cas d’un succès, c’est alors quasiment tout ce qui se fait dans la « vraie vie » qui pourrait prendre place dans cet univers virtuel. L’échec, au moins provisoire, de cette tentative est d’ailleurs explicable parce que précisément, on retrouve dans le métavers les mêmes vicissitudes que dans la réalité (par exemple des comportements violents, du harcèlement….). Preuve que ce qui est recherché est autre chose, une fuite de la réalité, un enchantement…
La crise que nous traversons est certes économique, sociale, écologique, institutionnelle…mais elle est d’abord une crise de notre rapport à la réalité. Elle est d’abord une colonisation par les grandes puissances de nos imaginaires. Il n’y aura pas de véritable changement de société si on ne trouve pas le moyen de les maîtriser. L’irruption de l’intelligence artificielle pourrait nous en donner les moyens, comme elle pourrait achever de nous couper de la réalité. C’est un enjeu politique considérable. Plutôt que de continuer à travestir la réalité, il importerait maintenant de la changer.
Notes
[1] les contradictions culturelles du capitalisme 1976
[2] la grande transformation 1944
[3] le réel et son double; essai sur l’illusion Folio essais 1993
[4] « le cinéma intérieur, projection privée au cœur de la conscience» Lionel Naccache Odile Jacob 2020.
31/12/2020
La régression du décolonialisme
Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse » ([1]).Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs évoqués dans la lettre d’information 41, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer cette écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans le format requis, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.
Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Echapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.
L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée, (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes. On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelques soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’Etat capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre Président, dans une séquence de son louvoiement habituel.
Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkeim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.
Notes
[1] Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire La fabrique éditions 2016
01/06/2020
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ?
Augmenter ou diminuer le temps de travail ? un clivage captif du dogme productiviste
De l’autre côté, les opposants s’expriment dans un très grand nombre de tribunes, d’appels, de pétitions qu’il serait trop long d’énumérer. Des forces du champ politique se combinent avec d’autres de la société civile pour affirmer la nécessité de sortir du néolibéralisme et en appellent à la réduction du temps de travail. Or, cette volonté de rassemblement, bien compréhensible, occulte un autre clivage tout aussi fondamental. La même revendication peut déboucher sur la sortie du productivisme ou son renforcement. Le plus souvent elle est en fait l’instrument de la restauration du système qui est dénoncé.
L’exigence de réduction du temps de travail s’exprime très majoritairement, et même quasiment exclusivement, dans la perspective d’un retour au plein-emploi. Dans la tribune « plus jamais ça » [ii] l’objectif est clair : « du travail pour tous », « la réduction et le partage du temps de travail » et « l’interdiction du licenciement dans les entreprises qui font du profit ». Il est souhaité que « le temps de référence soit les 32 h hebdomadaires, sans perte de salaire ni flexibilisation. ». « agner en qualité de vie » est certes évoqué dans la mesure 11, mais comme une retombée positive, secondaire, sans que ne soit précisée ou approfondie cette notion de « qualité de vie ». La «création massive d’emplois» est aussi un argument renforçant la nécessité d’investissements dans la transition écologique et énergétique.
Les expériences invoquées en matière de réduction du temps de travail sont toujours des mesures micro-économiques, mises en œuvre au niveau d’une entreprise, et ont pour objectif de gérer une situation de crise en attente de la reprise.
C’est dans le but de sauver plusieurs milliers d’emploi que dans les années 90 Volkswagen avait instauré la semaine de 4 jours.
Le Kurzarbeit, c’est-à-dire le recours au chômage partiel, pratiqué en Allemagne, et pris parfois en exemple par des forces d’opposition (Pierre Larrouturou et Nouvelle Donne) a également pour objectif d’instaurer une réduction momentanée du temps de travail, au niveau d’une entreprise, afin d’éviter d’avoir à licencier, en période de basse conjoncture.
Plus récemment, Microsoft a expérimenté au Japon la semaine de 4 jours pendant 5 semaines auprès de 2300 employés, et revendique une hausse de 40% de la productivité obtenus par cette mesure.
La défense de l’emploi se conjugue souvent avec l’exigence stratégique de relocaliser de nombreuses activités en France . «Imaginez ce qui va se passer après la crise du Covid-19 si on ne met pas des lois en place pour sauver l'industrie dans notre pays!» déclare Antony Guilloteau, délégué CGT de l'usine Michelin de La Roche-sur-Yon, comptant 619 emplois et qui doit fermer d'ici à la fin de l'année.
Il est difficile de voir à travers ces exemples une remise en cause du modèle productiviste de nos sociétés, puisque, presque toujours, c’est justement une augmentation de la productivité qui est l’avantage attendu. La réduction du temps de travail est soit pensée comme transitoire, soit comme façon d’assurer le plein-emploi, dans un contexte de réduction de la croissance économique. Mais jamais le principe d’une société structurée par le travail et l’emploi n’est questionné. Revendiquer la réduction du temps de travail dans ces conditions est au contraire une façon de sacraliser le travail salarié dans sa logique capitaliste. Il y a une liaison logique, incontournable entre recherche des gains de productivité, augmentation des revenus, et maintien du modèle consumériste.
L’orientation – nécessaire - vers la transition écologique pourrait avoir pour effet pervers de renforcer cette tendance : les revenus engendrés par les investissements dans la transition écologique, dans une logique keynésienne, seront dépensés en biens de consommation, d’où l’augmentation de la pression aux gains de productivité dans les secteurs les produisant, l’utilisation accrue du télétravail, des nouvelles technologies du numériques, etc… il est possible qu’on réinvente un modèle économique plus propre et moins énergivore, en même temps qu’on renouvelle et justifie le productivisme.
Réduire le temps de travail pour retrouver le temps de vivre
C’est dans une autre optique qu’il faut revendiquer la réduction du temps de travail, en la situant dans le long terme, et en en faisant l’outil d’un véritable changement culturel. La Nouvelle-Zélande nous montre partiellement la voie la ministre Jacinda Ardern propose la semaine de 4 jours pour relancer le tourisme dans son pays. Certes, le tourisme de masse se situe clairement dans « l’ancien monde » et nous ne la suivrons pas sur ce point. Mais ce qui est novateur est l’idée qu’il faut s’intéresser à la réduction du temps de travail non dans l’optique productiviste, mais dans celle de l’utilisation du temps libre qu’elle dégage. La création d’un ministère du temps libre, confié à André Henry en 1981, avait entraîné la risée des esprits se croyant libres, à une époque ou la confusion entre liberté et libéralisme économique se répandait. I Pourtant, avec les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, et la réduction de l’âge de la retraite de 65 à 60 ans, les socialistes de cette époque avaient compris que c’était bien la question du temps de non-travail qui devenait primordiale. Aujourd’hui encore, c’est autour du ministère de la culture, plutôt qu’autour des ministères de l’économie et des finances que devrait se construire l’avenir.
Sortir du productivisme, c’est d’abord substituer la notion d’activité à celle d’emploi[iv]. C’est aussi, de façon générale, admettre qu’un même volume de production de biens et de services s’étale sur des temps plus longs, autorisant un ralentissement du rythme général de la vie économique et sociale.[v] C’est donner du temps au temps, pour reprendre encore une expression utilisée par François Mitterrand. C’est permettre de retrouver l’otium des anciens, le temps de la méditation, de la lecture approfondie, de l’ouverture à la création, à la contemplation, à l’art, à la poésie, à la beauté. Le temps aussi de l’ouverture aux autres, de la conversation, du partage des émotions esthétiques. C’est la revalorisation du temps long, de la durée durée des objets, d’abord, mais aussi durée des institutions, des constructions législatives, des régimes politiques et des gouvernements, durée des engouements personnels, des relations affectives, des engagements associatifs, politiques ou syndicaux.
Il semble que le covid-19 et le long confinement qui a été imposé aient permis, comme retombée positive, en ralentissant le rythme de la vie économique, d’esquisser des comportements en ce sens. C’est ce qu’il faudrait préserver il est malheureusement à craindre que l’impératif de retour à un niveau d’emploi plus acceptable n’induise une nouvelle accélération qui éteigne définitivement cette lueur d’espoir.
Notes
[i] Voir dans l’ECCAP Guillaume Borel. Le travail instrument de domination.
[ii] signée par 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam) publiée le vendredi 27 mars, sur franceinfo
[iii] Harmut Rosa, aliénation et accélération, Découverte/Poche 2014 Chapitre 14)
[iv] voir sur ce point dans l’ECCAP Guy Roustang, Au-delà de l’emploi quelles activités?
[v] voir dans l’ECCAP Renaud Vignes, qui propose l’objectif de ralentir les flux d’échanges. Le monde d’après que ferons-nous de cette épreuve
15/02/2020
Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020
Dans quelle société vivrons-nous demain ? Comment, où, et par qui se fabrique la destinée collective des générations à venir ? Le salon de la High Tech (CES) qui, comme chaque année, s’est tenu à Las Vegas début janvier est un bon lieu d’observation pour trouver des éléments de réponses à ces questions.
Une adhésion religieuse au numérique
Malraux aurait affirmé : « le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas »[1] on pourrait mieux dire aujourd’hui « sera numérique ou ne sera pas », ce qui en un certain sens, ne l’infirme pas, car l’adhésion à ces nouvelles technologies relève davantage de l’élan religieux que de la démarche rationnelle. Nouvelle religion séculaire, ou nouvelle utopie, peu importe, mais, mais à coup sûr, il s’agit d’une nouvelle forme d’aliénation cette idéologie est nécessaire pour balayer toute résistance sociale, écologique, ou éthique au déploiement soi-disant irréversible de ces (plus vraiment) « nouvelles » technologies, et, en l’occurrence, de la 5G.
Ce n’est rien moins qu’un autre monde, voire d’un autre univers, (l’espace est aussi concerné ! il est dans les projets d’Elon Musk[2] de coloniser la planète Mars, et d’explorer le système solaire) qui est en train de se mettre en place. Grâce à la 5G, 1000 fois plus rapide que la 4G, le nombre de terminaux sera multiplié par 1000 des dizaines de milliards d’appareils ou d’engins en tout genre seront connectés : les voitures autonomes, les panneaux de signalisation, les robots dans les usines, les appareils électroménagers dans les cuisines, les écrans, etc… Il va de soi que la façon de produire, comme la façon de consommer, les loisirs, mais aussi l’ensemble des relations sociales, et même les façons de penser en seront affectées. En plus de l’incertitude concernant la survie de nos sociétés face au changement climatique, il n’est pas assuré que ces « disruptions » ne leur soient pas fatales, car elles mettent en cause certains équilibres fondamentaux. Or, ce changement de monde s’opère sans que l’on puisse identifier clairement qui en a pris la décision, et, évidemment, sans que l’ombre d’un débat démocratique n’ait pu le ratifier.
Pire encore, on peut penser que personne ne l’a vraiment décidé, et que ce qui s’accomplit est un processus aveugle dont aucun acteur n’a vraiment la maîtrise. Guy Roustang, dans un article de l'eccap, a montré, de façon générale, l'autonomie du système technique. Le big bang à l’origine de ce nouvel univers est le combat de géants qui se livre pour sa domination. C’est le moment que nous vivons. Les protagonistes principaux en sont d’un côté les GAFAM[3], de l’autre leurs équivalents chinois, les BATX[4] et, compte tenu de la dimension géostratégique des enjeux, les Etats, Etats-Unis et Chine en tête, l’Europe – et ses nations - n’y jouant qu’un rôle subsidiaire. Il s’agit de conquérir les premières positions dans la réalisation de l’architecture de ce nouveau monde. Pour cela, il faut proposer toujours plus grand, toujours plus puissant, toujours plus rapide…. Et cela équivaut à des choix irréversibles, sans que leurs implications (consommation d’énergie, effets sur le climat, sur l’environnement, risques pour la santé, conséquences sur l’organisation du travail, atteintes aux libertés fondamentales, etc)[5] n’aient vraiment été prises en considération le cas le plus typique est celui de la voiture autonome qui correspond à une fuite en avant…. dans le brouillard.
L'effet waouh
Certes, il est des domaines dans lesquels on peut attendre de cette dataïsation du monde, comme on commence à la nommer, des progrès incontestables. C’est le cas notamment pour la médecine, la 5G permettant les interventions médicales à distance, ou la décentralisation des soins (encore qu’on puisse rester dubitatif sur la substitution de l’écran au médecin traditionnel). Dans les « villes intelligentes » , la gestion régulée des flux viendra à bout des embouteillages, les problèmes de parking seront résolus grâce à la géolocalisation, et la consommation d’énergie s’en trouvera optimisée. On pourrait prolonger la liste de cette colonne « progrès ».
Mais le problème est que ces applications « utiles » ne suffiront pas à absorber l’énergie du processus. Rentabiliser ces énormes investissements implique d’y trouver d’autres débouchés en aval, vers les biens de consommation. C’est précisément la raison d’être du CES de La Vegas, comme son nom l’indique « salon annuel des technologies de grande consommation ». Les infrastructures du numérique se mettent en place, mais il faut déjà penser à ces autres débouchés, donc créer de toutes pièces des besoins qui n’existent pas. Joachim Renaudin, expert du numérique, note ainsi Difficile de prédire quels services et applications seront créés par les développeurs, entrepreneurs et éditeurs de logiciels, mais ce qui est certain est qu’ils exploiteront au maximum les nouvelles possibilités techniques de la 5G. « Construisez les tuyaux, nous les remplirons», comme l’affirmait l‘investisseur spécialiste du numérique Benedict Evans en janvier 2019.(6) Plus encore : les enquêtes montrent la nette réticence des consommateurs à se tourner vers les produits de ces innovations. Alors il faut les éblouir (l’effet waouh ), et déployer toutes les ressources de l’ « influençage », euphémisme pour qualifier l’entreprise de lavage de cerveaux, (publicité intrusive, entre autres) destinée à vaincre ces réticences. Il faudra pour cela, par exemple, convaincre la population que la substitution de la réalité virtuelle par le truchement d’un casque sur les yeux est éminemment préférable à la réalité « vraie », qu’avoir la possibilité d’intervenir sur un film pour en choisir la fin est plus excitant que de prendre le risque d’être confronté à un dénouement dérangeant. Il faudra convaincre que le gain de 24 ou 48 heures dans la livraison d’une commande, grâce aux drones, est un progrès existentiel majeur, et que pouvoir commander par la voix la mise en route de nos appareils ménagers, de l’éclairage ou de la télévision, voire de déléguer cette fonction à un petit robot, ou encore de voir les rideaux s’ouvrir ou se fermer seuls sont l’accomplissement d’un monde meilleur. Convaincre encore de l’incalculable félicité procurée par le fait qu’un robot puisse apporter dans le « petit coin» le rouleau de papier toilette oublié, et de l’apport décisif au bien-être animal que permettra le dossard qui détecte l’humeur des chiens. Qu’il sera plus facile aux femmes de rire de se voir si belles dans des miroirs intelligents leur donnant des conseils de maquillage et d’habillement... La « montre molle » de Salvador Dali n’a plus rien de surréaliste, comparée aux nouveaux écrans pliants… Bref… Ce qui ressort assurément de tout cela est la réduction substantielle de la distance entre l’innovation utile et le canular, comme le démontre la patate connectée avec laquelle on peut dialoguer.
L’élaboration du concept de voiture autonome résume à lui seul cette problématique. La 5G permet de multiplier les capteurs indispensables pour qu’elle puisse rouler en toute sécurité mais il reste à persuader les automobilistes, ou les sociétés de location à franchir le pas. Alors, pour cela, les startupers se soucient du divertissement des futurs passagers : transformation de toutes les surfaces du véhicule en écrans, possibilités d’y projeter des films en streaming, informations en temps réel sur les monuments aperçus, etc, cela éliminant le risque d’être tenté d’entamer une conversation avec le ou les co-passagers….
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », selon la célèbre formule de Rabelais. On peut aujourd’hui ajouter que « technologie sans démocratie n’est que ruine de l’humanité ».
[
Notes
1] Selon le journaliste André Frossard. Mais l’authenticité de la formule est incertaine[2] Patron et fondateur de SpaceX
[3] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
[4] Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi
[5] L’Agence de sécurité sanitaire a remis un rapport préliminaire le 27 janvier, dans lequel elle note « un manque important voire à une absence de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels liés aux fréquences autour de 3,5 GHz». D’autre part, dans un appel lancé en septembre 2017, 260 chercheurs et médecins en appellent à un moratoire sur le déploiement de cette technologie. Enfin, d’autres chercheurs mettent en garde contre l’hyperconsommation numérique et énergivore entrant en contradiction avec l’impératif d’atténuation du changement climatique.(6) La révolution de la 5G nous réserve une hyperconsommation numérique énergivore Le Monde 19 novembre 2019
01/12/2020
Le complotisme, produit du vide de sens
Sa thèse centrale – pour aller vite - est que le gouvernement a menti sur tout ce qui concerne la pandémie de Covid-19, (l’origine de l’épidémie, les masques, l’hydroxychloroquine, les vaccins, etc), afin de cacher le projet de quelques hommes d’affaires, et de quelques personnalités (John D. Rockefeller, Jacques Attali, Bill Gates…) d’établir leur dictature, et d’instaurer une société d’obéissance absolue, grâce à la 5G.
La question qui est posée ici n’est pas celle des motivations de ses auteurs (Pierre Barnérias et Christophe Cossé), ni celle des techniques de persuasion employées, mais celle du succès rencontré, et, au-delà de ce film, de la progression inquiétante de la vulnérabilité de l’opinion à tous les récits complotistes. 21% des français sont nettement réceptifs aux théories conspirationnistes, et ce chiffre tend à augmenter, du fait de l’adhésion plus fréquence des jeunes : 28% des 18-24 ans,. ([2])
La modernité : la raison plus forte que les passions
Il y a toujours eu une tension entre la raison et les passions, entre les croyances, et la construction rationnelle des connaissances. Il y a toujours des éléments de vérité dans les religions, comme dans les idéologies, (il y en a d’ailleurs dans « hold-up »). Et la connaissance scientifique ne sera jamais totalement dégagée des affects, des émotions, des rivalités, et de la recherche d’avantages matériels ou symboliques par ceux qui la font progresser.
Pourtant, ce qui caractérise la modernité, avec la philosophie des Lumières au XVIIIème siècle, c’est justement la domination croissante de la raison, avec l’émancipation de la philosophie et de la science du carcan de la religion. Le processus de rationalisation du monde, en même temps que sa sécularisation s’accélèrent alors, se traduisant pas la progression des connaissances, des sciences, des innovations techniques, elles-mêmes impulsant la révolution industrielle des XVIIIème-XIXème siècles. Le progrès qui se poursuit est multidimensionnel il est non seulement technique, économique, mais aussi social, avec recul de la misère, progression du niveau de vie, réduction des inégalités, et, surtout, pour ce qui concerne la réflexion présente, émancipation du fatalisme de masses croissantes de population dans le monde, grâce à la généralisation de l’instruction. C’est à l’ensemble des individus que s’étendent peu à peu les lumières, avec l’augmentation des taux de scolarité, l’enseignement secondaire de masse au XXème siècle, et l’ouverture croissante de l’enseignement universitaire aux classes populaires. Il est alors indiscutable que l’augmentation du nombre de diplômés correspond au fait que « le niveau monte » dans l’ensemble de la population. La faculté de discernement réduit peu à peu préjugés et superstitions, et, l’adéquation toujours plus étroite de la pensée à la réalité apparaît tangible et (surtout) souhaitable par tous.
Le retour de l’obscurantisme
Tout cela bascule dans le dernier quart du XXème siècle, en même temps (« comme par hasard ») que se met en place le régime néolibéral, et que s’accomplit la révolution de la communication, avec l’internet. On constate depuis un mouvement de «désintellectualisation » du monde (l’expression est de Marcel Gauchet). Il serait inexact de parler de déclin général de l’intelligence les progrès parfois stupéfiants dans le domaine scientifique, et les innovations souvent impressionnantes démontrent le contraire. Par exemple, Trump, récemment, en parlant des vaccins, affirmait qu’il s’agissait « de la plus grand prouesse médicale que le monde ait connue » (comme chacun sait, il dit toujours la vérité). L’intelligence des gens ordinaires, y compris celle de notre jeunesse, ne faiblit pas davantage la question qui se pose est celle de son orientation, des domaines vers lesquels elle s’exerce, et, surtout des domaines qu’elle abandonne. L’absorption de l’attention par les jeux offerts sur les petits écrans, et par les discussions stériles et débilitantes des réseaux sociaux la rend indisponible, et incapable d’accomplir les efforts nécessaires pour comprendre les choses importantes de ce monde. Plus généralement, ce sont les cadres sociaux qui, en se lézardant, produisent des conditions propices à une remontée de l’obscurantisme. Sans pouvoir prétendre les exposer dans leur exhaustivité, on peut énoncer les principales, qui souvent sont repérables dans le documentaire en question.
Le populisme s’impose dans un nombre croissant de pays, à travers le monde, et le plus puissant d’entre eux vient d’en subir une cure de quatre ans, dont il gardera des séquelles irréversibles. En France, même s’il n’a pas (encore ?) été porté au pouvoir, il s’imprime déjà dans la vision du monde d’un très grand nombre – la majorité sûrement – de nos concitoyens. Or, on sait que la caractéristique principale de cette façon de penser est le rejet des élites, la suspicion systématique à leur égard, notamment en matière de probité, et même, plus radicalement, le refus de leur reconnaître quelque forme que ce soit de supériorité. Le documentaire « hold-up » est bien dans cette lignée la compétence d’un chauffeur de taxi y apparaît comme supérieure à celle des professionnels de la santé. On peut y constater aussi l’assimilation générale des intellectuels à la classe dominante les distinctions subtiles, à la façon de Bourdieu entre les fractions de cette catégorie sont totalement absentes. Les disqualifications d’aujourd’hui sont massives et ne s’embarrassent d’aucune nuance. Pour le populisme, l’intellectuel est proscrit.
Les modalités de construction des savoirs ordinaires subissent des changements significatifs. La dernière enquête sur les pratiques culturelles des français révèle les changements importants s’accomplissant sur trois générations. Alors qu’environ la moitié des baby-boomeurs appartiennent à « l’univers de la culture classique ou patrimoniale » (lecture, théâtre, musique classique, musées, cinéma), les moins de 25 ans n’y sont plus que 4%…. Ceux-là sont au contraire immergés dans l’univers numérique, La pratique du jeu vidéo est en plein essor, et la consommation quotidienne de vidéos en ligne est devenue la pratique culturelle principale (59%) des 15-24 ans. La lecture de livres baisse régulièrement, du fait également d’une désaffectation massive des jeunes. Ces tendances sont implicitement ratifiées par le gouvernement, quand, pour les modalités du confinement, les librairies sont classées dans la catégorie des commerces « non essentiels ».
La sociologie nous a appris ([3]) que les opinions ne se construisent pas directement à partir des médias, mais à travers la pratique des débats sur les messages de ces médias, des « grands », comme des petits, au sein des groupes d’appartenance des individus (la classe sociale, la famille, les amis, l’atelier, le bistrot…). Or, l’affaiblissement tangible de la force de ces groupes, en d’autres termes, l’émergence de l’individualisme tyrannique ([4]) fait que ce débat n’existe plus, l’individu n’est plus confronté qu’à lui-même, et se conforte dans ses certitudes avec les discours-miroirs des réseaux sociaux, ou sur des sites internet dûment sélectionnés pour lui par les algorithmes.
Les médias traditionnels évoluent aussi. Les journalistes doivent faire face à la concurrence des réseaux, qui souvent les devancent sur l’événement. Ces canaux d’information sont mus par une logique marchande qui amène à privilégier, dans la diversité des faits et évènements, ceux qui suscitent une émotion, bien plus que ceux qui sont importants pour comprendre la réalité. Les images les plus sensibles tournent en boucle sur les chaines d’info en continu, attisant l’anxiété. Plus encore, ce sont des sentiments négatifs, l’indignation, le ressentiment, la hargne qui font vendre, et opèrent souvent des pseudo-rassemblements de larges franges de la population autour de ces « passions tristes ». Et comme dans les siècles éloignés, ces passions étouffent toute velléité de compréhension réelle du monde et de ses désordres.
Les vérités alternatives
Pour aberrante qu’elle ait pu paraître alors, aux débuts de la période Trump, aux Etats-Unis, la notion de « vérité alternative » s’est pourtant, dans les faits, imposée, rendant possible l’existence et le succès d’un documentaire comme « hold-up ». Qu’on ne s’y trompe pas la vérité alternative n’est pas le mensonge (qui n’est néanmoins pas toujours hors jeu). Le mensonge est un acte conscient et délibéré, et en ce sens, un « hommage à la vérité comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu.» (Gustave Thibon). La « vérité alternative » est une sorte de bifurcation vers une autre réalité, ou vers son double ([5]). En d’autres termes, elle obtient l’adhésion de l’individu. Il n’est d’ailleurs pas utile de douter de la sincérité des auteurs de « hold-up ». L’adéquation aux faits ne fait plus le poids par rapport au caractère désirable ou non désirable d’une explication. L’individu-roi d’aujourd’hui ne retient des faits et des raisonnements que ce qui conforte sa vision des choses déjà constituée. Il est devenu incapable de l’indispensable décentrement, de l’effort de voir les choses du point de vue d’un autre. En un mot, il ne croira que ce qu’il a envie de croire.
Pour conclure, ce qui permet le succès d’un tel film c’est qu’il offre, en dépit de ses incohérences, des éléments qui permettent aux spectateurs d’y confirmer leur vision en d’autres termes il est un pseudo-récit offrant en kit une théorie, des explications, des réponses dans une période d’incertitudes anxiogène. Ces réponses confortent les aprioris et les préjugés, au lieu de les remettre en cause. Cela souligne surtout l’absence d’un autre récit offrant de l’espérance, susceptible de rassembler, de construire un véritable lien entre les êtres humains. Cette absence produit ce vide, cette force aspirante, qui assure le succès de thèses délirantes. Le vide de sens. C’est le même diagnostic que dans une précédente Lettre, (numéro 38), qui tentait d’expliquer le succès des propositions islamistes.
Notes
[1] Voir par exemple dans Marianne Sources falsifiées, experts décriés : les recettes de Hold-Up pour nourrir sa théorie du complot
[2] Enquêtes de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch réalisées par l‘Ifop
[3] Voir les travaux pionniers de Paul Lazarsfeld
[4] Eric Sadin, L'Ère de l'individu tyran. La fin d'un monde commun, Grasset, octobre 2020
[5] Clément Rosset, le réél et son double, Gallimard 1976
29/07/2019
Le libra
Alternative à la monnaie pour monde alternatif
Le 18 juin, Facebook a annoncé pour le premier semestre 2020 la création du libra, une nouvelle cryptomonnaie[1]. Il faut saisir la portée de cette décision. Elle est présentée comme une innovation utile, allant dans le sens du progrès des arguments pratiques sont invoqués en ce sens : sa facilité d’utilisation, son accessibilité à tous (il suffit d’avoir un smartphone), le fait qu’elle pourra servir à toutes sortes de transactions, l’absence de contraintes liées aux frontières… Plus encore, ses créateurs usent d’arguments sur un registre quasi-humanitaire, en affirmant qu’elle offrira des solutions aux citoyens de pays dont la monnaie est instable, à l’instar du Venezuela, pour les protéger de l’inflation galopante. Facebook adopte même la posture du désintéressement, affirmant que son but est « de donner du pouvoir à des milliards de personnes ».
Des arguments rassurants ?
Il s’agit pour les concepteurs de se démarquer de l’image carrément inquiétante des cryptomonnaies, en particulier du Bitcoin. Le libra est conçu pour inspirer la confiance il ne risquera aucune dérive inflationniste, sa stabilité étant assurée par le fait qu’il sera adossé à une réserve, composée d’un panier d’actifs financiers, de devises et de bons du Trésor dans lequel dominera probablement le dollar. Sa sécurité sera assurée par un système de blockchain qui sera fermé, réservé aux partenaires du système Facebook, donc plus sûr, contrairement à celui d’autres cryptomonnaies dont la structure est publique. Accessoirement, il est signalé que ce système sera plus léger, donc beaucoup moins énergivore que celui du Bitcoin.
Tous ces dispositifs rassurants, paradoxalement, rendent cette innovation plus inquiétante pour l’avenir car c’est de son succès même que pourraient naître bien des dérives. C’est parce qu’il est resté un instrument de spéculation, que le Bitcoin ne parvient pas à s’imposer comme monnaie d’échange. Au contraire, en se répandant à très grande échelle, du fait de sa stabilité, le libra pourrait devenir tout autre chose en fait il deviendra ce que ses utilisateurs en feront, et échappera de ce fait à tout contrôle.
Certes, au départ, il ne s’agira pas d’une « vraie » monnaie. Il ne sortira pas du cadre du réseau social Facebook, (on ne paiera pas son boulanger ou son garagiste en libra), et il n’y aura pas d’obligation d’en accepter (caractéristique théorique d’une monnaie dans sa sphère légale). Surtout, il ne se multipliera pas, puisque toute émission aura en contrepartie une augmentation de la réserve, avec maintien de la parité d’un libra pour une unité de cette réserve.
L’évolution probable vers une véritable monnaie parallèle
L’association indépendante Libra, basée en Suisse, regroupant 28 entreprises internationales dont Visa, MasterCard, Paypal, Uber, Iliad… n’aura pas a priori le pouvoir de créer de la monnaie, du fait de cette parité, mais juste celui de transformer une monnaie existante, un peu comme on achetait des perles au club méditerranée, pour les menus achats à l’intérieur du camp. Mais – du fait de l’absence d’inscription territoriale – quelle instance extérieure, quelle juridiction, quel organisme de régulation prudentielle aura le pouvoir de vérifier le respect de toutes ces restrictions et précautions inscrites dans un livre blanc ? Qui pourra empêcher que ces règles soient contournées, ou tout simplement modifiées ? Déjà, certaines opérations de crédit ne sont pas exclues il suffira alors – un peu plus tard – que ces crédits anticipent la transformation de vraies monnaies en libra, ou servent de gages à d’autres opérations pour que s’enclenche le mécanisme de multiplication, c’est-à-dire de création monétaire, sur modèle classique des banques commerciales. Bien que cette cryptomonnaie ait une vocation de circulation, et surtout si de grands Etats défaillent, qu’est-ce qui empêchera le libra de servir de monnaie de réserve (attribut classique d’une « vraie » monnaie), et au bout du compte instrument de spéculation, si la pression de sa demande déborde les mécanismes de son offre ?
La probabilité de telles évolutions est d’autant plus forte que tout cela se situe dans le contexte de la disparition du « cash »[2] . Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, a certes réagi en affirmant que le libra « ne doit pas devenir une monnaie souveraine, et que la monnaie doit rester l’attribut de la souveraineté des Etats…. ». Il est à craindre que cela ne soit que pure incantation, masquant l’impuissance à entraver ces innovations.
Un instrument de pouvoir au service des GAFA
En attendant, ce qui paraît difficile à contester, c’est que la motivation profonde de la création de cet instrument est d’étendre le pouvoir des GAFA, de Facebook en l’occurrence. Il est annoncé que, pour les entreprises, il pourrait y avoir des « récompenses » à celles qui l’utiliseront, et l’ouverture de services supplémentaires. Il sera donc un moyen de fidélisation (mode mineur de l’inféodation) de ces entreprises. Le renforcement de l’emprise sur les particuliers n’est pas moindre, puisque cela rendra nécessaire l’acquisition d’un smartphone, exacerbant encore les phénomènes d’addiction. Surtout, ce sera un moyen évident d’accroître encore le pillage des données, qui seront nécessairement fournies en abondance en contrepartie de l’acquisition de libras. Or, il est avéré que l’information est le premier vecteur du pouvoir, par de multiples voies. Enfin, les risques de dérives mafieuses, notamment du blanchiment d’argent, augmenteront proportionnellement à l’importance et à la sophistication de l’instrument financier.
L’ambition de devenir un quasi-Etat
On peut ainsi soupçonner Facebook de la velléité de recréer dans l’espace virtuel de l’internet l’équivalent d’une banque centrale, pour deux milliards et demi de personnes[3]. On sait aussi que le chiffre d’affaire cumulé des GAFA atteint le PIB d’un Etat moyen, et que le Danemark a déjà nommé un ambassadeur auprès de ces puissances du numérique. Plus récemment, Facebook a affiché l’intention de créer une sorte de cour suprême interne pour régler les litiges du réseau social. Puissance économique, pouvoir judiciaire, pouvoir diplomatique, pouvoir monétaire… Autant de pouvoirs régaliens dont Mark Zuckerberg prétend doter son entreprise, montrant ainsi le chemin aux autres membres des GAFA, qui, de ce fait, pourraient à l’avenir constituer une sorte de fédération de psseudo-Etats…
Un monde alternatif
Contrairement à une acception encore optimiste, les « vérités alternatives » qu’ont popularisées Trump ne sont pas des mensonges, mais des vérités d’un autre monde… S’y ajoutent des monnaies alternatives, des relations diplomatiques alternatives c’est dans cet autre monde que se déploient les réseaux sociaux, que se déchaînent les tweets, que s’affichent les selfies, que se font et se défont des réputations, que s’exercent des chantages qui parfois brisent des vies… Un monde alternatif, donc.
N’a-t-on vraiment aucun autre destin que de s’adapter à ce nouveau monde ?
Notes
[1] Une cryptomonnaie est une monnaie utilisable sur un réseau informatique décentralisé de pair à pair.[2] Il est vraisemblable qu’à terme disparaissent tous les moyens matériels de paiement (billets, pièces, chèques…) au profit de la seule monnaie numérique
[3] soit le nombre de participants à Facebook
05/05/2018
Le luxe : une énigme violente
Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique.
Etymologie
C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.
L'analyse de Veblen
Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.
On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.
On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.
Luxe et mode
Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.
Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.
Notes
[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.
[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003
[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.
[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899
[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013
Le luxe : une énigme violente
Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique.
Etymologie
C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.
L'analyse de Veblen
Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.
On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.
On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.
Luxe et mode
Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.
Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.
[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.
[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003
[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.
[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899
[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013
14/12/2019
Le pass Culture, abandon de la politique culturelle
Pour être direct, cette affaire est scandaleuse. Et cela d’un double point de vue. Sur le premier il n’est guère utile de s’attarder : cela a été l’occasion de conflits d’intérêts, et de « folles rémunérations », pour les responsables du dispositif, malgré l’échec patent dans la mission confiée, selon un article de Mediapart (1), ce qui a entraîné la démission et le remplacement avec réduction de rémunération de son président. Notons que cela suffit à montrer à quel point cette innovation « culturelle » s’inscrit d’emblée dans le contexte du néolibéralisme ambiant
.Elle est scandaleuse surtout, par la conception de la culture qu’elle dévoile ou, pour être plus exact, sur l’abandon d’une vraie politique culturelle. Il n’est pas possible ici de développer ce que, depuis la création du ministère de la culture en 1959 pour André Malraux, on entend par « culture », et l’ambition humaine et sociale que doit porter une politique culturelle. Nous renvoyons pour cela à la revue Projet d’octobre 2019, « la culture c’est pas du luxe » dont l’eccap a reproduit l’éditorial « la culture, un bien fou ».
On y montre l’admirable travail d’ATD et de son fondateur, Joseph Wresinski, qui considérait la culture comme un bien premier, offrant aux démunis des livres avant même de leur dispenser l’aide alimentaire. Ces articles soulignent qu’elle offre des trésors de première importance, comme la musique ou la poésie. Elle donne les outils intellectuels de l’émancipation individuelle, ouvrant aux plus humbles de nouveaux horizons, et par là accéder véritablement à l’existence. Elle est en même temps l’occasion d’expériences collectives, d’émotions partagées, qui sont autant de façon de tisser du lien social.
Le pass culture est aux antipodes de tels élans. Son fonctionnement s’inscrit dans le cadre d’une logique commerciale dont il faudrait justement se libérer. Dans l’élan du management typique de notre capitalisme high tech, une entreprise privée, (donc dotée de l’ « agilité » requise), promue pour cela « start-up d’Etat » est chargée de mettre en œuvre le concept. Juridiquement, il s’agit d’une SAS (société par actions simplifiées), structure publique (pour 70% de l’Etat, et 30% de la Caisse des dépôts). Dans la perspective générale du repli des financements publics, c’est le privé qui est sollicité pour financer l’expérience. Il est spécifié qu’il faut « envisager le développement d’activités commerciales permettant d’assurer une partie significative de son financement ». En plein régime, les 400 millions d’euros requis devraient être obtenus à 80% de fonds privés
.En guise d’ouverture d’esprit vers d’autres horizons, l’expérience débouche sur le consumérisme ordinaire c’est la culture en libre-service : toutes sortes de biens et services sont offerts, des livres, des abonnements à des journaux, à de la musique (quelle qu’elle soit), des jeux vidéos. Comme le montre l’enquête de Mediapart, « le livre arrive en tête des dépenses du pass mais se dirige surtout vers les classiques programmés dans le cadre scolaire, suivi de la musique, dont les trois quarts vont vers la plateforme de streaming Deezer ». Faut-il s’en consoler en regardant l’Italie, où, dans une expérience analogue, le « bonus cultura », les livres offerts sont revendus au marché noir.
Alors que l’on pourrait penser qu’une politique culturelle cherche à éloigner les jeunes de l’emprise des nouvelles technologies de la communication, et des tendances à l’addiction, le smartphone est au contraire incontournable : une application est censée guider les jeunes dans leurs choix culturels. La logique du dispositif aboutit à les rendre encore plus captifs des opérateurs du numérique en effet, pour suppléer l’absence de financement conséquent, ils sont sollicités pour offrir des abonnements gratuits, qui, comme chacun sait, se transforment de façon plus ou moins automatique en abonnements payants, pour le plus grand profit de ces offreurs.
On aurait pu espérer que la politique culturelle dépayse les jeunes par rapport à l’univers des réseaux sociaux au contraire, c’est en fait la culture qu’on y adapte : il faut cliquer selon ses goûts sur des propositions telles que « applaudir », « écouter », « jouer », « lire », « pratiquer », « regarder », « rencontrer »… on ne s’éloigne donc pas trop du « like »… Or, il est clairement établi que l’internet tend à replier ses utilisateurs sur une bulle cognitive, dans laquelle seules passent les informations désirées provoquant plaisir, surprise ou émotion, à l’exclusion de toute autre susceptible de développer l’esprit critique. Mais rassurons-nous, puisque l’algorithme est conçu pour « éloigner le jeune de sa zone de confort et de son horizon habituel»… En l’occurrence, il ne sera jamais très éloigné de son écran. Au lieu qu’elle permette l’ouverture sur les autres, il est largement admis au contraire que cela favorise la tendance croissante à la clôture sur soi-même, à la fermeture aux autres, à l’inaptitude à un véritable dialogue
.Dernière antinomie entre ce dispositif et la véritable culture, le peu de place laissé à la création. Tout au plus peut-on imaginer qu’on y trouve des liens vers des groupes locaux ou des ateliers la pratiquant, mais ce n’est pas de ce côté que s’orientent les financements, ainsi que le regrette Patrick Bazin, ancien directeur de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, dans un article du Monde (2)
C’est un cas typique d’application de l’idéologie néolibérale, à savoir l’application de la logique de marché à des domaines où elle n’a pas sa place. Tous les éléments d’un marché de concurrence (presque) parfaite y sont un grand nombre d’offreurs est mis en relation avec un grand nombre de demandeurs, et grâce au numérique ceux-ci bénéficient d’une bonne information sur ces offres. Mais justement, la théorie des marchés postule que les consommateurs sont déjà dotés de préférences or, dans le cas présent, il n’en est pas d’autres, pour la plupart des jeunes, que celles que leur ont inculquées les industries culturelles, avec leurs produits de masses. Faut-il rappeler qu’un bien culturel n’est pas un bien comme un autre ? L’accès à une culture plus exigeante passe nécessairement par la construction d’une appétence, ce qui passe par l’éducation, et de façon générale par les relations humaines, que ne pourra jamais suppléer la communication numérique.
Notes
(1) Le pass Culture procure surtout des passe-droits Mediapart 1er novembre 2019
(2) Patrick Bazin Le Pass culture aurait pu constituer une preuve de confiance dans la capacité d’expression de la jeunesse » Le Monde du 19 nov 2019
13/11/2019
Les émeutes: contestation ou accomplissement de la mondialisation libérale ?
Notes
[1] Philippe Delmas, un pouvoir implacable et doux la tech ou l’efficacité pour seule valeur Fayard[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
20/07/2019
Les inégalités, les retraités
En effet, s’il y a eu depuis dix ans dans notre pays un léger élargissement des revenus, c’est avant prélèvements sociaux, impôts et versements des prestations sociales, vaste mouvement de transferts qui réduisent considérablement les écarts. Avant redistribution, l’écart entre les 10% les plus aisés et les 10% les moins aisés en 2017 est ramené de 22,4 à 5,6, et de 8,4 à 3,9 pour l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres[2]. L’Etat-Providence réduit considérablement les inégalités, et ces écarts changent peu dans le temps.
Ce qui fonde l’indignation, c’est l’indécente envolée depuis quelques décennies des revenus d’une infime minorité de la population ceux des 0,01% (6000 personnes), ou même des 0,001%, c'est-à-dire les célébrités du sport, de l’art, du luxe, et les patrons du CAC 40 indignation renforcée par le comportement assumé de beaucoup de ces personnes, (dépenses pharaoniques, évasion fiscale, etc), dont l’ancien patron de Renault a offert un exemple typique. De tels agissements nourrissent de façon convaincante l’idée répandue d’une sécession des riches, à ceci près que, dans un certain sens,elle est fausse ! Car ils ne sont pas retranchés sur quelque planète lointaine, mais bien présents parmi tous ! Il n’y a qu’un seul monde (le « village global » de Mac Luhan), qui est celui des médias de masse, de la communication numérique, des réseaux, et de la mise en spectacle de l’ego c’est dans ce monde que sévissent ces privilégiés, et qu’ils nous assènent leur luxe et leurs frasques en spectacle.
l est frappant que la récente compétition des grandes fortunes du pays pour financer la restauration de Notre-Dame a été complaisamment livrée aux médias (les dons auraient pu être discrets, sinon secrets), et à été l’objet d’un déluge de tweets. Le pouvoir de les rendre visibles multiplie les effets délétères des inégalités sur le corps social. Peut-on sérieusement penser que cette quête insatiable d’une richesse toujours croissante, alors qu’elle atteint des niveaux déjà ahurissants, a pour but d’améliorer le bien être ou de satisfaire des besoins réels de ses bénéficiaires? A l’évidence, ces gens-là sont saisis par l’hubris, c’est-à-dire qu’ils cherchent à assouvir un fantasme de toute puissance, à sortir de la condition humaine, devenir l’égal des dieux…et l’on sait que dans tout récit, il n’y a pas de dieux sans combats des dieux.Ils ont avant tout la fureur de vaincre, d’écraser, d’écœurer leurs contemporains, pour leur signifier cette toute puissance de les tuer symboliquement, en quelque sorte[3]. En ce sens, cette indignation (mêlée de fascination) de leurs contemporains, ils la recherchent, ils la provoquent, ils s’en nourrissent.
Cela éclaire de façon différente la véhémence de l’indignation générale de la population devant les inégalités. Car c’est bien à ce jeu de recherche de la richesse individuelle que nous sommes conviés. Et c’est bien à ce jeu que s’adonnent les gilets jaunes, à quel niveau que ce soit c’est dans un tel cadre que leurs revendications se justifient. Notre Président, lors de sa campagne affirmait qu’il serait bon que nos jeunes souhaitent devenir milliardaires. Tout, dans notre société, la publicité, la stratégie des marques, les séries télévisées, les comportements des animateurs médiatiques, etc, nous incite à surconsommer, et à céder à l’injonction d’acquérir des gadgets de haute technologie qui ne répondent à aucun véritable besoin, en liant le niveau et le genre de dépenses à l’affirmation de son identité.
Si cette interprétation n’est pas erronée, elle fournit aussi les coordonnées du changement de cap. En plus d’une action politique volontariste et énergique pour limiter les inégalités et entraver la constitution de ces fortunes scandaleuses, et au-delà d’elle, dans un horizon plus long, il faut désamorcer cette compétition mortifère, en transformant peu à peu la culture dominante, par l’éducation, et par une maîtrise des médias et de la communication, en empêchant leur accaparement par les mêmes forces qui ont intérêt à cette frénésie généralisée de l’enrichissement personnel. L’envie n’a de sens que si l’envieux « prend » dans le système de motivation du gagnant. Imaginez le vainqueur d’un marathon courant seul, parce que les autres s’en foutent… de « gagnant » il devient ridicule… il n’en tire plus aucune gloire. Le jour où une grande partie de la population aura compris que les comportements de nos super-riches sont au fond ridicules, parce que les biens les plus désirables ne sont pas les biens économiques, la victoire aura changé de camp, et toute la dynamique sociale en sera bouleversée.
Notes
[1] Baromètre d’opinion 2018 de la DREES n°=35 avril 2019[2] Portrait social 2018 de la France[
3] Voir Maurice Merchier « la violence du luxe » dans l’eccap
[4] Pascale Krémer et Eric Collier, Le Monde du 19 avril 2019
[5] Baromètre d’opinion de la DREES .
01/10/2019
Les lendemains ne chanteront plus
Notes
[i] https://www.youtube.com/watch?v=aZy2il2wGFQ
[ii] Michel Rocard avait écrit en 1975 avec Jacques Gallus un ouvrage dont le titre était « l’inflation au cœur », dans lequel il montrait que ce désordre monétaire était lié à des mutations sociales profondes.
01/03/2020
Les mutations du journalisme
Il avait une attitude d’ouverture et d’exigence par rapport à l’évènement, assumant ce mot d’Emmanuel Mounier « l’évènement sera notre maître intérieur ». Cela résonne de façon étrange à l’époque des fake news, quand les faits ne sont plus retenus en fonction de leur vérité et de leur importance réelle, mais selon leur pouvoir de séduction, de sidération ou d’émotion.
Il avait à cœur que le journalisme soit un vecteur de diffusion de la culture, et éclaire sous cet angle la vie politique. Toutes les rubriques en étaient imprégnées, et les grands intellectuels – Michel Foucault, Roland Barthes, Claude Roy, François Furet, Edgar Morin et bien d’autres, très proches de lui, participaient à l’aventure de ce nouveau journal. Les choses ont également bien changé de ce point de vue l’impératif est aujourd’hui de divertir, les humoristes ont dans les émissions d’information une place de choix, jusqu’à les animer parfois, en prenant l’ascendant sur les journalistes, et les saltimbanques y sont les bienvenus.
Il avait du débat, des convictions politiques et de leur relation à la vérité une conception telle que la démocratie ne serait pas en crise si de tels principes prévalaient. Non seulement il était à l’écoute des opinons de ses contradicteurs, mais il y accordait une grande importance, considérant qu’elles contenaient une part de vérité. « Le péremptoire n'est plus supportable. J'ai décidé, quant à moi, de m'intéresser toujours aux raisons pour lesquelles on est en désaccord avec moi. » La recherche systématique de la nuance, la pratique du doute qu’il pratiquait sont des conditions propices au dialogue. Au contraire, on assiste aujourd’hui à une confrontation brutale des points de vue des positions souvent dogmatiques s’opposent de façon tranchée les unes aux autres, et, surtout, comme des affaires d’actualité l’illustrent, c’est le discrédit de la personne qui est recherché, au-delà de ses opinions. Au contradicteur a succédé l’ennemi. Toute interpellation est perçue comme une agression.
C’est que le journalisme est confronté aujourd’hui à des évolutions qui remettent en cause ses fondements, voire son existence même. Elles sont pour l’essentiel les conséquences du triomphe de l’individualisme narcissique, de la montée du populisme, imprégnant l’ensemble des mentalités, au-delà des courants d’opinion ainsi étiquetés, et du bouleversement technologique des communications, entraînant celui de l’économie de l’information.
La presse écrite est reléguée pour ce qui est de la vitesse. Les chaînes d’information continue, puis la propagation par les réseaux et les tweets produisant de l’information en temps réel. Mais ce sont en même temps les fonctions de tri, de vérification, de hiérarchisation des nouvelles par le journaliste qui disparaissent. Les professionnels n’ont plus le monopole de l’information, qui dégorge de façon désordonnée par de multiples canaux, entraînant approximations et manipulations. La prolifération de détails souvent insignifiants, les rumeurs, les affirmations complotistes construisent dans les représentations un monde alternatif, dans lequel la réflexion est supplantée par la colère et l’indignation, postures bien plus efficaces pour obtenir le succès et la réputation dans cet univers virtuel. La lutte que se livrent les médias n’est plus celle de la formation des opinions, mais celle de la captation de l’attention.
La caractéristique principale du populisme, qui imprègne l’air du temps, est, comme le démontrent les sondages, la défiance envers les élites. Les médias, dont les acteurs sont perçus comme y appartenant, se trouvent relégués tout au fond du classement par les indices de confiance. Ce discrédit intègre de façon indistincte (alors qu’il s’agit de métiers très différents) la presse écrite, quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, nationale ou locale, la radio et la télévision, les JT comme les chaines d’information en continu. On voit fréquemment que cela peut aller jusqu’à des agressions physiques contre des journalistes de terrain.
Sous l’effet de la révolution numérique, le métier de journaliste se voit contraint d’évoluer. La presse écrite est en train de s’affaisser, malgré des aides publiques importantes, du fait de la baisse des tirages et de la hausse des coûts les grands journaux sont contraints de migrer vers le numérique. Certains grands quotidiens parviennent à se maintenir à flot grâce à la croissance rapide de cette nouvelle forme de diffusion, et à la fréquentation de leur site mais d’autres journaux sont voués à la disparition.
Pour opérer cette mutation, ce sont des milliardaires souvent venus de secteurs n’ayant rien à voir avec l’information qui apportent les capitaux indispensables, et se partagent la propriété des groupes de presse ou de télévision cela s’accompagne de plans sociaux et les équipes rédactionnelles voient se réduire leurs moyens. Leur liberté d’expression est théoriquement assurée par des dispositifs réglementaires, mais il est difficile de croire en leur totale indépendance par rapport aux intérêts économiques des capitalistes dont elles dépendent.
L’orientation vers le numérique signifie aussi l’augmentation du pouvoir des grandes plateformes en ligne (comme Google actualité) qui reproduisent les articles des journalistes pour obtenir des recettes publicitaires, sans leur rétrocéder une juste rémunération[1]. De façon générale, cette orientation renforce la logique capitaliste qui prévaut dans le secteur et produit une pénétration plus forte et plus insidieuse de la publicité. Celle-ci va jusqu’à s’insinuer dans le contenu même des journaux en ligne. Sur le site du journal Le Monde, par exemple, on trouve – sur le même plan qu’un article ordinaire – une annonce de baisse des prix sur les offres de box Internet et forfait mobile d’un grand opérateur téléphonique, avec au bout du pseudo-article la discrète mention « La rédaction n’a pas participé à la réalisation de ce contenu. »
Karl Polanyi a montré que le capitalisme autorégulé du XIXème siècle – qui a débouché sur des catastrophes historiques – s’était construit à partir de la transformation en marchandises de la terre, du travail et de la monnaie. On peut prolonger et adapter sa problématique au XXIème siècle, qui ajoute à cela la marchandisation totale de l’information. D’autres catastrophes en découleront probablement, à commencer par l’effondrement de la démocratie. Il est indispensable que l’information soit considérée comme un bien commun, et qu’émergent pour cela de nouveaux types de sociétés dont les statuts permettent d’échapper aux puissances d’argent.
Notes
[1] La directive européenne sur les droits d’auteurs et les « droits voisins » votée en mars 2019 est un compromis avec les GAFAM dont l’effet reste très incertain
01/12/2022
Les réseaux sociaux contribuent à l’érosion des liens sociaux.
Notes
[1] Par exemple :Bruno Patino La civilisation du poisson rouge, le livre de poche 2020, et tempête dans le bocal Grasset 2022, David Chavalarias , Toxic Data Comment les réseaux manipulent nos opinions, Flammarion.2022, Daniel Cohen ;Homo numericus, la civilisation qui vient Albin Michel (31 août 2022)[2] étude Hobby One, réalisée par Vertigo Research en décembre 2021, auprès d’un échantillon de 14.000 personnes âgées de 11 ans et plus.
[3] La loi Schiappa du 3 août 2018 crée une nouvelle contravention, pour outrage sexiste. Celle du 28 décembre 2019, « visant à agir contre les violences au sein de la famille. Celle du 30 juillet 2020, « visant à protéger les victimes de violences conjugales » en août 2021, une nouvelle loi a élargi la définition du harcèlement sexuel dans le code du travail
[4] Rapport au Sénat du 27 sept. 2O22 intitulé « Porno : l'enfer du décor » de quatre sénatrices, membres de l’Union du Centre, Les Républicains, du Parti Socialiste et du Parti Communiste.
[5] Eva Illouz, La fin de l'amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2020, 411 p., traduit de l'anglais par Sophie Renaut, ISBN : 978-2-02-143034-9.
11/08/2017
Le transhumanisme: Un homme augmenté, une humanité mutilée.
Un processus historique déjà en marche.
La marche vers le transhumanisme a déjà commencé. Car il est à l’horizon de deux mouvements historiques qui convergent, et tendent aujourd’hui à fusionner. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux processus s’inscrivent sans contestation possible dans ce qu’on appelle « progrès ». Mais parce que nos sociétés n’ont absolument pas encore intégré l’indispensable notion de limites à respecter, ils sont en train, tout en se combinant, de franchir un seuil qui va faire basculer l’humanité dans une autre espèce. Beaucoup s’en réjouissent.Nous pensons qu’il y a plutôt matière à s’alarmer. Le premier de ces mouvements, c’est la médecine. En réduisant de façon radicale le fléau de la mortalité infantile, en éradiquant nombre de maladies, grâce notamment aux vaccins, et aux antibiotiques, elle a permis un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, qui achève de nos jours à s’étendre à la totalité de la population mondiale, même si quelques signes inquiétants de régression sont parfois relevés. La vocation de la médecine est de guérir, donc de maintenir, ou de restaurer le « bon état » du corps et de l’esprit contre les assauts de toutes les espèces de maladies. Mais la frontière est impossible à tracer de façon nette avec la tentation d’améliorer cet état naturel. La médecine préventive, les vaccins, et toutes sortes de traitements ont déjà pour objet de le renforcer, et implicitement d’augmenter les performances des femmes et des hommes. Le sport professionnel, dont la finalité est devenue marchande, plus qu’une illustration, en fournit maintenant une caricature. Les champions, dans toutes les disciplines, sont déjà des mutants. Le dopage scientifique déjoue toutes les velléités d’interdiction et de contrôle.
Comme le dit Michael J. Sandel: « Au fur et à mesure que le rôle de l’augmentation/amélioration [enhancement] s’accroît, notre admiration pour les performances sportives s’estompe. Ou, pour mieux dire, elle passe des performances des joueurs à celles de leurs pharmaciens ! ». Les manipulations génétiques chez les sportifs sont imminentes, si elles ne sont pas encore pratiquées. L’autre mouvement, c’est celui de la robotisation. Il vient de beaucoup plus loin que ce que l’on imagine parfois. Car il n’y a pas de solution de continuité entre les étonnants robots d’aujourd’hui et ceux qu’on appelait dans d’autres siècles les « automates ». Déjà chez les grecs, au VIème siècle avant notre ère, le pythagocien Archytas de Tarente grand ami de Platon, avait conçu une colombe de bois capable de voler un peu. Des machines jouaient de la musique, et des horloges à eau étaient d’une grande précision. Les jardins de Bagdad, vers 800 après Jésus-Christ étaient peuplés d’oiseaux et de créatures mécaniques. A partir du XIVème siècle, les jaquemarts de plomb sonnent les cloches de nos églises. Le XVIIIème siècle est l’âge d’or des automates : Jacques de Vaucanson fait sensation avec un canard mécanique qui mange, digère, défèque, et la famille d’horlogers suisses Jaquet-Droz met au point un automate qui écrit de véritables textes. Avec Jacquard, on passe de l’automate au robot, avec le premier métier à tisser. L’électricité va permettre à ce mouvement de prendre une ampleur considérable.
Alors vient le temps de la robotique qui révolutionne les processus de production de façon continue, jusqu’à nos jours. La « robolution » commence dans les usines, dès les années cinquante du siècle précédent, avec ces grands bras articulés qui assemblent, soudent les carrosseries de nos automobiles et autres objets de notre consommation de masse. Elle se poursuit en gagnant tous les secteurs durant la dernière décennie, un cap impressionnant est franchi depuis qu’avec les progrès de l’intelligence artificielle, ces machines interviennent dans le tertiaire, avec une efficacité dépassant celle des hommes, même pour les métiers de haute qualification.
Dans quelques décennies, un avocat sur deux sera un robot. Les médecins, les chirurgiens, les psychologues, les enseignants risquent d’être massivement supplantés par des robots intelligents. L’impact cette révolution sur l’emploi est considérable, et sera abordé dans une autre rubrique. Signalons simplement que l’argument libéral classique des créations d’emplois nouveaux compensant l’inévitable mouvement massif de destruction de postes – y compris de postes qualifiés – est totalement épuisé. Il n’y a pas de véritable précédent à un bouleversement de cette ampleur dans l’histoire, et son contexte est tout à fait inédit. C’est à l’intersection de ces deux mouvements, en ce début de troisième millénaire qu’émerge le transhumanisme. Avec les robots connectés et mus par les algorithmes naissent les humanoïdes, à l’apparence quasi-humaine. Il y aurait d’ailleurs à s’interroger sur ce choix sans rationalité technique : des chenilles seraient faciles à concevoir et plus opérationnelles que des jambes articulées. Mais l’irrésistible anthropomorphisation démontre irrévocablement que des zones irrationnelles de nos représentations sont sollicitées. (Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la vogue des « love-dolls »). Dans certains cas, on combine des dispositifs numériques avec des éléments organiques (neurones de rats). Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’après DeepBlue ayant vaincu Kasparov aux échecs, Alphago, conçu par Google, a pu écraser le champion du monde du jeu de Go. Ainsi les robots peuvent dialoguer, apprendre, se corriger, (le « deep learning ») et donc mieux s’intégrer dans un environnement humain. Les établissements d'hébergement pour personnes âgées commencent à en introduire. Parallèlement, les progrès de l’ingénierie génétique sont spectaculaires. La technologie CRISP/Cas9 permet d’intervenir sur le génome humain de la même façon qu’on utilise un traitement de texte, avec des copié/collé. Pour la première fois, en août 2017, des gènes porteurs d'une maladie héréditaire ont été corrigés dans des embryons humains par une équipe composée de scientifiques américains, chinois et sud coréens. Enfin, les humains se dotent d’instruments numériques et d’objets connectés qui dopent leurs capacités et même déjà se font implanter des composants numériques miniaturisés dans leur organisme. L’agence digitale New Fusion a fait implanter une puce électronique sous la peau d’employés volontaires qui peuvent ainsi être identifiés sans codes ni mots clés pour ouvrir portes et ordinateurs. Des nanorobots circuleront bientôt dans le corps humain, notamment dans les artères, pour y effectuer certaines opérations. Les neuronano-technologies vont permettre d’intervenir dans le cerveau, et il sera bientôt possible de fabriquer des cellules artificielles grâce à la biologie synthétique. Le cyborg, créature mi-humaine, mi-artificielle, jusqu’ici fantasme alimentant romans ou films de science-fiction est en passe de devenir réalité. Par l’hybridation entre l’homme et la machine, un être nouveau va naître. Ce n’est rien moins qu’une véritable mutation anthropologique qui commence à s’accomplir. Cette perspective est-elle inéluctable ? Est-elle souhaitable ?
Un mouvement que rien ne semble devoir arrêter
Le transhumanisme est promu par un mouvement déjà ancien, devenu très puissant. C’est dans une conférence à Dartmouth, dans le New Hampshire, en 1956, que John McCarty invente ce concept. L’année suivante, Julian Huxley (le frère de l’auteur du « meilleur des mondes ») affirme « L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender ». Il revendique les valeurs de la contre-culture californienne des années 70, et peut être considéré comme le prolongement, ou la substitution au mouvement hippie de ces années-là, se réclamant de courants de pensée come l’hédonisme ou le libertarisme, justifiant la liberté de l’homme d’intervenir sur lui-même. Egalement en résonance avec le New Age, il se développe dans le cadre de l’Université de Californie de Los Angeles, et s’épanouit aujourd’hui au cœur de la Silicon Valley. Ray Kurzweill, prophétisant la « singularité », c’est-à-dire le moment où l’intelligence artificielle dépassera l’humaine, aux alentours de 2045, en est une des figures les plus marquantes, ainsi qu’Elon Musk, créateur de Paypal, de la voiture électrique Tesla, des fusées Space X, ambitionnant de fonder une colonie humaine sur Mars, et travaillant à l’hyperloop, train circulant à une vitesse supersonique dans une gaine. Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, est de l’aventure, avec son projet de vaincre la mort, dans lequel il déclare vouloir investir trois milliards de dollars. On voit bien qu’il ne s’agit pas d’élucubrations de quelque secte microscopique, ni d’illuminations de prétendus gourous isolés. Ces projets sont propulsés par la force motrice de la puissance financière des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui, on le sait, ont dépassé en termes de capitalisation les plus puissantes firmes industrielles. Les perspectives de profits futurs de ces activités leur ouvrent les portes de tous les modes de financement. Leurs dirigeants font incontestablement partie des nouveaux maîtres du monde. On ne voit guère d’autres forces s’opposer à cette implacable conquête de positions inexpugnables au cœur de notre avenir. La quasi-absence de ces questions dans les agendas politiques, et leur marginalité en termes de débats posent question. Cela renvoie à la faillite de nos institutions politiques nationales, européennes et à l’absence d’une gouvernance mondiale digne de ce nom, engluées dans le discrédit général, embourbées dans des polémiques misérables, incapables d’assumer les défis du long terme. Mais surtout, c’est le signe d’une conquête générale des esprits, d’un travail sur les représentations collectives, d’une sacralisation des prouesses technologiques qui ont acquis la force du dogme. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que cette fascination s’installe sur la place béante qu’ont laissée en se retirant les croyances religieuses, (ou s’y combinent de façon insolite dans le cas du radicalisme islamique). La véritable puissance des ces firmes est qu’en même temps, elles disposent des instruments par lesquels se construit la nouvelle vision du monde dont elles ont besoin pour se déployer. Face à la faillite des institutions qui devraient pouvoir leur résister, ou pire, à leur conquête (voir le caractère d’évidence qu’a acquis l’intrusion des instruments numériques à l’école, dont l’accord de partenariat du 30 novembre 2015 entre Microsoft et l’Education Nationale en France est un exemple typique). Ce sont aussi des standards de consommation, s’inscrivant dans de nouveaux modes de vie qui se diffusent à travers les canaux mondiaux de communication et se généralisent. En d’autres termes, la force de ce mouvement est d’être capable de générer les comportements qui assurent sa progression. Le monde virtuel diffusé par les Smartphones, à l’instar des trous noirs dans l’univers, a une force d’attraction telle qu’il absorbe toutes les énergies. La colonisation des esprits s’opère, avec ces écrans dont le pouvoir de fascination capture les regards au point de les détourner de toute autre forme de contemplation, et surtout du regard des autres, déglinguant ainsi toute velléité de convivialité authentique.
Une perversion de l’idée de progrès
Certes, il est confortable d’énumérer les énormes avantages que l’humanité pourrait tirer de cette évolution. Les perspectives ouvertes à la médecine sont vertigineuses : la maladie d'Alzheimer pourrait être vaincue, et des greffes de neurones viendront à bout de la maladie de Parkinson. Des nanorobots détruiront les virus et les cellules cancéreuses, et même certains, dotés de têtes et de flagelles, pourront suppléer aux spermatozoïdes défaillants, dans des opérations de fécondation in vitro. Des puces électroniques introduites dans le cerveau des handicapés leur permettront de mouvoir par la pensée leurs prothèses et comment ne pas s’émerveiller devant la possibilité de rendre la vue aux malvoyants, l’ouïe aux malentendants, et la parole aux muets ? Mais l’on sait d’avance que ces technologies dépasseront le stade de la guérison, ou de la restauration des organismes abîmés par les accidents de la vie. Les mêmes trouvailles technologiques ouvrent de tout autres perspectives. Aucun comité d’éthique n’est en mesure d’empêcher que quelque part dans le monde ne se multiplient les expériences tendant à « augmenter » l’humanité de capacités nouvelles. Le projet Neuralink, porté par Elon Musk, a pour objectif d’augmenter nos performances cognitives, par le biais d’implants dans nos cerveaux. Il s’agit précisément de doper les neurones en leur permettant l’accès aux bases de données et au cloud. D’autres innovations visent à augmenter de façon artificielle la mémoire. Les projets de ce type prolifèrent. Mais c’est peut-être la quête de l’immortalité qui nous interpelle le plus. Déjà des personnes fortunées ont recours à la cryogénie en vue d’une possible résurrection à l’aide des technologies futures. Google développe le projet Calico qui vise une augmentation substantielle de la durée de la vie humaine des expériences menées à l’université de Rochester ont permis d’augmenter de 30% la vie de souris transgéniques. Plus stupéfiant encore : des chercheurs, comme Raymond Kurzweill envisagent rien moins que de séparer l’esprit du corps, en téléchargeant le contenu du cerveau sur un support artificiel. Cette réplique numérique pourrait ensuite être recopiée dans le corps de notre choix… Il est temps d’alerter l’opinion sur les risques énormes que les thuriféraires de ces projets fous ignorent, ou s’évertuent à nous cacher. D’abord la voie est ouverte à un nouvel eugénisme ; les bébés seront choisis sur catalogue : couleur des cheveux, des yeux, performances physiques, intellectuelles, etc, à des prix évidemment variables. En d’autres termes, l’humain devient un objet comme les autres, dont la qualité dépend de la valeur marchande. L’allongement substantiel de la durée de vie va dans le même sens. Il va de soi que tous ne pourront profiter de ces techniques médicales, et que la sélection se fera sur des critères financiers. De plus, l’augmentation démographique qui en résultera – compte tenu des limites connues de la planète – posera le problème de la réduction des naissances, donc là encore de choix à caractère eugénique. Les manipulations génétiques permises par CRISPR pourraient déboucher sur des catastrophes écologiques majeures, qu’elles soient appliquées aux hommes, ou à toute autre espèce. Des changements génétiques accidentels pourraient devenir héréditaires Il ne faut pas non plus négliger les risques de détournement de ces techniques par des terroristes.. On pourrait continuer l’énumération. De façon générale, d’énormes incertitudes pèsent sur ce futur présenté comme idyllique. Pour aller à l’essentiel, il faut déduire de tout cela les contours éthiques de la nouvelle société qui en émergerait, et les options philosophiques sous-jacentes. Il s’agit d’une résurgence du millénarisme, dans une nouvelle version numérique. C’est le rêve d’accomplissement du vieux fantasme prométhéen, de l’avènement d’un homme tout puissant, voire d’un homme-Dieu. Mais en fait cela ne pourra déboucher que sur la sortie de l’humanité. Il faut y insister la perversion du projet, davantage qu’en l’intrusion de machines dans nos existences, tient en la transformation – déjà amorcée par l’envahissement de nos prothèses numériques – de l’homme en une machine perfectionnée. Cette utopie numérique n’est en fait rien d’autre qu’une projection dans la réalité future de l’idéologie néolibérale une construction issue de l’économisme qui prévaut aujourd’hui, c’est-à-dire de la vision étroitement économique de l’homme et de sa société. Ou, plus exactement, de ce à quoi le néolibéralisme tend à réduire l’homme, et prétend voir fonctionner la société.On peut illustrer cela en quelques traits
- Le réductionnisme rationaliste : considérer qu’à tout problème, même humain, social ou politique, il y a une solution rat onnelle, mathématique, technique. Cela prolonge l’illusion technocratique exprimée par Saint-Simon au XIXème de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes. Dans le modèle néoclassique (Walras, Pareto…), substrat théorique de l’idéologie néolibérale, il existe un optimum théoriquement réalisable, optimisant le bien-être de chacun. Or, ce sont des états qui, dans la réalité, non seulement sont inaccessibles, mais encore sont totalement indéfinissables. L’accession au bonheur ne peut être assimilée à la résolution d’un système d’équations.
- Une vision réductrice de la société qui n’est comprise que comme une agrégation d’individus libres et autonomes, mus par la seule recherche de leurs intérêts individuels, sans conscience collective. Les notions d’intérêt général, de biens communs, d’idéaux collectifs en sont totalement absentes.
- Une vision monadique de l’homme, fermé à toute influence d’autrui, à tout courant d’idées extérieur, sans dette, sans devoirs, sans héritage, sans appartenance, sans passé le déterminant.
- Le culte de la performance, dans lequel communient côte à côte les sportifs, les acrobates, les artistes (notamment « contemporains »), les managers, les traders, les hackers, les fraudeurs fiscaux, les terroristes, et qui s’impose comme norme jusque dans les relations ordinaires de la vie sociale, et dont il n’est nullement avéré qu’il lui soit indispensable.
- L’absence de conscience, et cela dans deux sens : d’abord celui de Rabelais (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »), c’est-à-dire l’indifférence radicale sur les dangereuses conséquences à long terme des choix accomplis, mais aussi dans le sens philosophique, à savoir la perception réflexive de soi-même comme être pensant, qui semble inaccessible (on ne peut malheureusement pas être définitif sur ce point) aux robots mus par l’inintelligence artificielle, Cette ultime distinction entre l’homme et la machine tend de toute façon à s’estomper, celui-ci évoluant vers celle-là, plus encore que l’inverse, et est en tout cas superbement négligée par ces nouveaux maîtres du monde.
Comment choisir un autre cap ?
L’alerte a déjà été déclenchée en 2014 par un collectif de chercheurs, dont Stephen Hawking, et le physicien Max Tegmark, dans le Hiffington Post, en y affirmant que le transhumanisme serait un grand pas pour l’humanité, mais que ce serait le dernier. A ces avertissements ce sont joints, dans le rôle de pompiers pyromanes, Bill Gates et Elon Musk. Il n’y a pas à rejeter en bloc toutes les avancées, dans une posture obscurantiste. Mais il est impératif de retrouver la maîtrise collective ce ces évolutions, de poser et d’imposer des limites clairement définies par la puissance publique, après des délibérations démocratiques dignes de ce nom. Il est possible d’en tracer quelques grandes directions. Puisque les robots dotés d’intelligence artificielle seront amenés à prendre des décisions, à opérer des choix, et à commettre certains actes, il faut dans leur programmation introduire des règles éthiques. Elles ont été esquissées dès 1942 par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov. Il faut aller plus loin. Il y a certains secteurs d’activité dont il faut carrément les bannir, du moins pour ce qui est des décisions finales : entre autres, la justice, la médecine, et surtout l’école qu’il faudrait même sanctuariser à cet égard car il faudrait enfin admettre une évidence jusque là refoulée : les capacités transférées aux machines, désertent en même temps l’esprit des élèves, et déjà, des adultes. Plusieurs études ont relevé une tendance à la baisse du QI comment ne pas y voir un lien ?Il faudrait veiller aussi à ce que le recours aux algorithmes ne soit pas un biais permettant aux autorités politiques de s’exonérer de leurs responsabilités. Cette dérive est déjà largement entamée pour ce qui est de la gestion des villes. Des limites doivent évidemment être imposées aux manipulations génétiques de tout ordre, en définissant le seuil au-delà duquel l’idée d’humanité, construite par plus de deux millénaires d’histoire et de réflexions scientifiques et philosophiques, serait remise en cause.
Pour tout cela, il est nécessaire de procéder à des innovations institutionnelles. On ne peut se contenter pour cela d’obscurs comités d’éthiques consultatifs plus décoratifs qu’efficients. Il faut des instances de décision réellement démocratiques, avec un pouvoir politique réel. On peut imaginer pour cela une Assemblée du Long terme, comme il est suggéré dans la rubrique « avenir ». A plus long terme, justement… toutes ces mesures ne seront efficientes que dans la mesure où cela s’inscrit dans un changement global de cap, notamment dans un processus de démarchandisation du monde, afin de libérer peu à peu nos sociétés du joug de l’idéologie néolibérale. Ce processus, qui ne produira ces effets que dans plusieurs générations, doit néanmoins être amorcé dès maintenant, parallèlement à la transition énergétique. Des initiatives politiques, sociales, publiques, privées, un réinvestissement des médias dominants seront nécessaires pour commencer ce travail de démystification massive des mirages de la société numérique marchande.
02/11/2020
Le vide d'idéal, propice à l'islamisme
Le vide d'idéal, propice à l'islamisme
Le meurtre de Samuel Paty, peu après le lancement de la proposition de loi sur le séparatisme, a provoqué un choc tel que le débat sur l’islamisme s’enflamme. François Dubet, ([1]) en fait la synthèse, en montrant les deux camps qui s’opposent, l’un voyant dans « l’islam le terreau de l’islamisme », et l’autre qui le considère comme « la religion des opprimés ». C’est dans ce second camp que se situent ceux que l’on qualifie souvent d’islamo-gauchistes, dont la lecture de l’histoire récente reste inspirée de la problématique marxiste. Pour eux c’est le capitalisme (ou le néolibéralisme) et ses conséquences qui sont à l’origine du djihadisme, La politique impérialiste des Etats-Unis, les entreprises coloniales, la défense des intérêts des grandes firmes, etc, ont déstabilisé le Proche-Orient et préparé les réactions du monde musulman la situation économique et sociale faite aux immigrés depuis l’époque des trente glorieuses constitue le terreau sur lequel l’islamisme s’est développé.
Il est vrai que le néolibéralisme est le terrain propice au développement de l’islamisme.. Comme l’écrit A.Caillé au cours du débat entre convivialistes : « le néolibéralisme est aussi délétère pour les principes républicains que l’islamisme et…d’ailleurs ils vont largement de pair. Plus précisément : la destruction du public et des communs par le néolibéralisme ouvre un boulevard à l’islamisme. Autrement dit, la République trahit ses principes depuis des décennies en abandonnant ses enfants qui vivent dans les quartiers en difficulté devenus un terreau pour le djihadisme ([2]) Soyons justes, cela ne date pas de l’arrivée d’E. Macron à la présidence de la République, mais aujourd’hui le mépris à l’égard du plan Borloo d’avril 2018, le refus de la justice fiscale demandée très généralement et notamment après le grand débat national qui a suivi le mouvement des gilets jaunes nous angoisse. Pourtant, au-delà de ces raisons, la véritable cause du développement de l’islamisme se situe dans une autre sphère. On peut, on doit même combattre toutes les formes de racisme et toutes les discriminations. Mais la principale explication de l’islamisme n’est pas dans l’économie ce ne sont pas les injustices sociales et les discriminations (même si elles créent en effet ce terreau favorable) qui en sont à l’origine. Le fondamentalisme musulman qui imprègne maintenant dans notre pays la base de la pyramide, ou la partie immergée de l’iceberg, pour le dire comme Jérôme Fourquet, est le résultat – selon le même auteur - d’une « entreprise politique et idéologique claire ». ([3]). C’est ce qui a permis que s’amorce cette entreprise qu’il faut comprendre.
L’intégration des vagues d’immigrés depuis les trente glorieuses est un raté historique dont les conséquences sont graves. Au-delà de la relégation économique et sociale, par le travail à la chaîne et les foyers Sonacotra, puis par le chômage et la dégradation des HLM transformant de nombreux quartiers de banlieue en semi-ghettos, il y a des raisons idéologiques à cet échec la raison essentielle est l’incapacité de la société française à offrir un nouvel idéal à ces nouveaux arrivants… et pour cause, étant incapable de se le créer pour elle-même.. C’est le vide spirituel qui explique le renouveau du fondamentalisme, dans une version de pacotille, (peu de terroristes ont vraiment lu le Coran), exacerbée par des imams incultes manipulés de l’extérieur, et débilitée par les réseaux sociaux.
Avec le désenchantement du monde, c’est-à-dire l’affaissement des grandes religions, et l’échec des utopies communistes, rien n’est venu remplir ce vide. Durkheim, au début du siècle, avait compris le défi de la sécularisation du monde et de l’instauration de l’enseignement laïque. « Car, ne l'oublions pas, nous ne pourrons instituer une éducation laïque que si nous pouvons assigner à l'individu une fin qui le dépasse, que si nous pouvons donner quelque objectif à ce besoin de se dévouer et de se sacrifier qui est la racine de toute vie morale. Si la société n'est qu'une apparence, si, par suite, la réalité morale finit à l'individu, a quoi celui-ci pourra-t-il s'attacher, se dévouer, se sacrifier ? » ([4])
Comment fabriquer à nouveau de l’idéal ? Il n’est pas certain que le patriotisme soit à la hauteur de ce défi. Mais il est sûr que le dénigrement systématique de notre pays et de son histoire sape efficacement toute velléité de cohésion sociale. Un article de Hérodote, rédigé par son fondateur André Larané « aimer la France quoiqu’il en coûte » l’explique mieux qu’on ne saurait le faire ici. En voici juste deux citations
Ce n'est donc pas en invoquant notre régime politique que nous inculquerons aux jeunes Français et immigrants le « désir de vivre ensemble » (dans cette expression d'Ernest Renan, c'est le mot « désir » qui est le plus important) mais en transmettant l'amour de la France, de ses habitants, ses paysages, ses lettres et ses arts, son histoire et ses héros. Y sommes-nous encore disposés ?
(…) Quel enseignant osera reprendre l'injonction d'Ernest Lavisse : « Enfant, tu dois aimer la France, parce que la Nature l'a faite belle, et parce que l'Histoire l'a faite grande »... Lequel sera prêt à chanter Ma France avec ses élèves sans craindre de heurter les imams salafistes, les intellectuels de salon qui assimilent la France à un État raciste et pire que nazi, et les bourgeois qui vomissent les « gars qui fument des clopes et roulent au diesel » ?
Cette piste est confirmée par certains témoignages d’intégration réussie. Voici par exemple ce que nous dit Wahida El Mansour, maghrébine arrivée en France en 1989 par le regroupement familial : « Samuel Paty, un de mes collègues enseignants, a été assassiné… C’était un collègue professeur qui accomplissait son travail quotidien comme des milliers de professeurs dans nos écoles, nos collèges, nos lycées et nos universités… Pour comprendre ce que ça signifie, j’aimerais vous raconter mon histoire d’amour avec l’École qui n’aurait pas pu avoir lieu sans des dizaines de Samuel Paty. Musulmane, femme, maghrébine de la première ou de la deuxième génération, je suis avant tout française de cœur et de raison par l’École et pour l’École. Je suis française de cœur parce que j’aime Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone de Beauvoir, Victor Hugo, Jean Jaurès et tous les autres qui font ma France : libertaire, humaniste, dreyfusarde, résistante. Française de raison, car j’ai appris la liberté à l’école » ([5].)
(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)
Notes
[1] Attentat de Conflans : « Le piège de nos débats se referme sur notre vie démocratique » Le Monde du 21 octobre 2020
[2] Voir notre Lettre n°20 : Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation.
[[3] Jérôme Fourquet: «Comprendre la pyramide de l’islamisme radical» FigaroVox Publié le 21 octobre 2020
[4] Emile Durkheim, L’Education morale p 181 (Cours de sociologie dispensé à la Sorbonne en 1902-1903)
[5 Lire la suite dans AOC. 20 octobre 2020
01/03/2021
Liberté d'expression pour théories biodégradables

Des séquences récurrentes
La séquence est toujours la même. Après l’assassinat de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer dénonce une forme de « complicité intellectuelle du terrorisme », et regrette que « Notre société a été beaucoup trop perméable à des courants de pensées », au premier rang desquels « l’islamo-gauchisme ». Le 28 octobre, une centaine d’universitaires lui apporte son soutien, dénonçant à son tour l’islamo-gauchisme et « les ravages des «idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale ». Le 4 novembre, ce sont environ deux mille chercheurs et chercheuses qui dénoncent, dans une tribune au Monde, l’appel à « la police de la pensée dans les universités ». Cette fois, ce sont les propos de Frédérique Vidal qui déclenchent la polémique, soutenus par Jean-Michel Blanquer, entraînant la réaction de la Conférence des présidents d’université faisant part de son « émotion » , puis une nouvelle tribune, le 19 février, signée par plus de 600 membres de l’enseignement supérieur, dénonçant la « chasse aux sorcières » menée par leur ministre de tutelle, et réclamant sa démission.
Une mise en cause maladroite
Le gouvernement, et singulièrement la ministre de l’enseignement supérieur ont eu la grande maladresse d’avoir des propos qui pouvaient être interprétés comme des remises en cause des libertés académiques, même si telles n’étaient pas leurs intentions. Ils ont donné ainsi l’occasion à ces universitaires de se placer dans la posture avantageuse de résistance à un supposé pouvoir autoritaire cherchant à masquer les injustices et les inégalités. De plus, les accuser d’islamo-gauchisme, c’est-à-dire de faire au bout du compte le jeu des terroristes, suscite forcément leur indignation, car il va de soi que si encouragement à la radicalité il y a, il n’est en aucun cas intentionnel. Cela devrait être l’objet d’un (vrai) débat de fond.
Les libertés académiques sont nécéssaires
Alors, disons-le, la liberté de recherche doit être défendue, et toutes les théories ont le droit d’être enseignées, quand elles ne transgressent pas la loi. Max Weber faisait de l’éthique de la conviction la caractéristique principale du métier de savant ([1]). Cela implique, par définition, que la recherche de la vérité doit s’accomplir et s’exprimer quelles qu’en soient les conséquences. Ainsi, même s’il s’avère que ces théories de la domination blanche, de la persistance d’un inconscient colonisateur, d’un racisme d’Etat favorisent les entreprises islamistes, il faut les laisser s’exprimer. Les conséquences d’une théorie vraie ne sont pas forcément désirables. Cela sur le plan des principes : car – en pratique, dans le cas présent – il est possible de réfuter ces théories, et c’est ainsi, plutôt qu’en les interdisant, qu’on parviendra vraiment à les faire reculer.
Une nouvelle idéologie.....
Il est tentant d’interpréter la récurrence de ces séquences en termes de clivage entre deux camps. C’est ce qu’on peut lire dans certains articles le Monde titre « Islamo-gauchisme » : « Au secours, le clivage droite-gauche revient ! » une tribune d’un collectif de députés LRM et ministres du gouvernement. Pourtant il n’en est rien et il ne faut pas tomber dans le piège de cette apparente symétrie. Il ne s’agit pas de l’affrontement de deux idéologies opposées, comme en d’autres temps s’opposaient marxisme et libéralisme, ou en économie keynésianisme et monétarisme. Une seule est en train de se développer, de se répandre, et de gagner la bataille de l’hégémonie culturelle, sans que rien de consistant ne lui soit opposé, les idéaux issus de la philosophie des lumières, l’aspiration à l’universalisme, et la confiance dans la force d’émancipation de l’enseignement de masse étant en pleine déroute.
...se diffuse dans le corps social
Les théories en cause : l’antiracisme, le néoféminisme, la cause LGTB, le décolonialisme, l’islamo-gauchisme, sont traversées par un certain nombre de traits qui les relient, qui en font un ensemble relativement cohérent. Quelle que soit la façon dont on la nomme, « politiquement correct », « wokisme », « cancel culture », « orthodoxie diversitaire » « différencialiste », ou « victimaire », il s’agit bien d’une idéologie. Le débat se focalise souvent sur l’enseignement supérieur or elle se diffuse dans l’ensemble du corps social, probablement impulsée par la « génération surdiplômée » pour reprendre le titre d’un livre récent. ([2]) Elle s’infiltre dans les syndicats, les associations, les ONG, les partis politiques et les administrations. Elle imprègne le corps enseignant, jusqu’aux professeurs des collèges et des écoles, impose son style aux manuels scolaires, et diffuse dans l’univers médiatique, bien au-delà des universités. Cette idéologie formate la pensée, comme avait pu le faire l’idéologie marxiste jusqu’aux années 80 du siècle dernier elle impose ses tournures de raisonnement, son vocabulaire la pratique de l’écriture inclusive en est par exemple un signe manifeste.
L'indispensable neutralité axiologique
Il est clair qu’il faut changer de cap, la première ligne de front étant l’enseignement. Il semble nécessaire de se souvenir des avertissements de Max Weber (déjà cité) Il préconisait la « neutralité axiologique », affirmant que « le prophète et le démagogue n'ont pas leur place dans une chaire universitaire ». Du fait que le professeur se trouve dans un rapport de force supérieur (du point de vue intellectuel, mais aussi parce qu’il est l’évaluateur de l’étudiant), il considère qu’il est « inexcusable de profiter de cette situation pour essayer de marquer ses élèves de ses propres conceptions politiques au lieu de leur être utile ».
Pertinence du critère de réfutabilité
Cela signifie que, si, encore une fois, toute théorie peut être développée par les travaux de recherche, et doit pouvoir être enseignée partout, c’est en tant que théorie, et non comme un « progrès général de la connaissance », sorte de nouvelle révolution copernicienne des sciences humaines, incontestée et incontestable, s’imposant de façon exclusive. Elle doit, quelque soit le niveau d’enseignement, être présentée comme théorie, c’est-à-dire rester réfutable au sens de Karl Popper, être mise en concurrence avec d’autres thèses, être confrontée à d’autres modes de pensée, et être soumise au crible de l’esprit critique. De ce point de vue, il ne faut plus tolérer les entraves à la liberté d’expression qui sont bien connues maintenant, le boycott de certaines personnalités, l’empêchement de conférences, la réduction au silence de « l’ennemi », du mâle blanc, des hétérosexuels, du réactionnaire esclavagiste, etc… Il ne faut plus tolérer la destruction de notre patrimoine culturel, de nos statues, de nos noms de rue, de nos établissements scolaires, de nos commémorations, et encore moins la révision de nos œuvres littéraires ou lyriques. Le passé est ce qu’il est, avec ses lumières et ses ombres. On peut le juger, le condamner moralement, le regretter, mais en aucun cas le gommer.
Des théories biodégradables
On peut penser pour conclure (sans être forcément suivi du lecteur), que si ces principes de liberté d’expression, de pluralité des points de vue, de confrontations entre les théories sont respectées, ces élucubrations idéologiques s’évaporeront avec le temps, Faisons ici le pari que les expressions du type « blanchité », « mâle blanc », «culture du viol », « racisme systémique », etc, apparaîtront dans vingt ou trente ans aussi ridicules qu’aujourd’hui les « il est interdit d’interdire », ou « jouissons sans entraves » des années 68, et que l’écriture inclusive disparaîtra comme ont disparu les «maths modernes » ou la « grammaire structurale » qui étaient les dogmes pédagogiques des années 70. Un produit biodégradable est un produit qui se décompose avec le temps. Tel est le destin souhaitable de ces nouvelles théories.
Notes
[1] Max Weber le savant et le politique, conférences de 1917 et 1919
[2] Monique Dagnaud, Jean-Laurent Cassely, Génération surdiplômée, les 20% qui transforment la France, Odile Jacob, janvier 2021
15/09/2020
Pour un plan de ralentissement

Ainsi, le commissariat au Plan ressuscite.
Pourtant, le changement de cap qu’impose la gravité de la crise multidimensionnelle que subit le monde ne peut se passer d’institutions puissantes éclairant l’avenir, et préparant de nouvelles orientations économiques, sociales et culturelles pour le long terme. C’est par ailleurs une des préoccupations centrales de l’eccap ([1]). Jean Monnet voulait absolument reconstruire un monde différent de celui dont sa génération avait hérité. Cette volonté devrait être encore bien plus forte aujourd’hui. Or, l’inexistence de telles institutions compromet gravement les choix qui sont opérés actuellement : le plan de relance qui vient d’être décidé ne concerne que les deux années à venir, et, malgré les trente milliards d’euros affectés à la transition écologique, tout laisse à penser que la logique de notre développement ne sera pas remise en cause. ([2])
Puisqu’il est question de commissariat au Plan, abandonnons-nous à une fiction : qu’aurait-il pu se passer s’il existait aujourd’hui, et qu’il était encore missionné de « l’ardente obligation » que lui assignait le Général de Gaule, avant l’abandon généralisé de nos destins aux aléas du marché, à la fin du siècle précédent ? Des instances de planification vraiment responsables auraient probablement incité le gouvernement à concocter non un plan de relance, mais au contraire un plan de ralentissement….
Les conjoncturistes s’accordent pour prévoir une récession d’environ 10% de notre PIB cette année. Le gouvernement s’est donné comme objectif de retrouver dès 2022 le niveau d’avant la crise, et attend tout d’un retour de la croissance. Cette croissance est posée comme indispensable au financement des mutations économiques, et notamment des économies d’énergie qui s’imposent. Mais cela engendre une énorme contradiction avec les transformations qui seraient en fait indispensables à tel point qu’on est tenté de parler de schizophrénie de nos responsables. C’est à une sorte de fuite en avant qu’on nous invite, qui va générer de nouveaux problèmes au fur et à mesure que les anciens seront plus ou moins solutionnés, comme le montre Antoine de Ravignan dans l’article déjà cité.
Ce commissariat au Plan imaginaire aurait au contraire préconisé de restructurer notre économie, et de préparer notre société à un autre mode de développement, en prenant acte de ce fléchissement de 10%. Transformer la crise en opportunité, n’est-ce pas ce que nos gouvernants, et beaucoup d’autres personnalités avaient annoncé ? En observant les statistiques, avec un calcul élémentaire, on constate que 10% en moins, cela nous ramène, en niveau de richesse par habitant, à l’année 2000, au tout début de notre siècle. Notre pays était-il alors dans le dénuement ? Etions-nous si malheureux ? C’était au contraire l’optimisme qui l’emportait, autour du premier ministre d’alors, Lionel Jospin, encensé par beaucoup aujourd’hui. Le choix de s’orienter vers une réduction du temps de travail, avec les 35 heures, contribuait de façon significative à une réduction du chômage, en dépit des critiques rageuses et souvent peu pertinentes que cette mesure a provoquées depuis, de façon récurrente. C’est d’une orientation comparable dont nous aurions besoin aujourd’hui.
Or, c’est au contraire sur la croissance que le plan de relance d’aujourd’hui repose pour réduire le chômage. L’idée d’une réduction du temps de travail n’est plus évoquée, même par certains de ses partisans d’antan. Pourtant, d’une part, en faisant le tri entre les objets dont nous avons vraiment besoin, et ceux qui ne sont qu’imposés par des techniques publicitaires de création de l’addiction, et d’autre part, en faisant le tri entre les travaux vraiment utiles et ceux qui justement n’ont pour fonction que de consolider ce système économique aliénant, cela serait parfaitement possible. . ([3]). En 1930, John Maynard Keynes prédisait qu’avant la fin du siècle il serait possible, grâce aux progrès de la technologie, de travailler 15 heures par semaine. Hélas, la réduction de la semaine à 27 heures, mesure qui allait en ce sens, a été la seule que la Convention citoyenne pour le climat n’a pas voté, dans sa cession finale. (Au grand soulagement général de la plupart des commentateurs de tout bord, qui l’ont même souvent qualifiée de « stupide », ou gratifiée d’appréciations équivalentes).
C’est donc bien l’ancien « nouveau monde » qui l’emporte. La fuite en avant dans les nouvelles technologies de la communication va continuer. Les fréquences de la 5G vont être distribuées, malgré la demande de moratoire de la Convention citoyenne, relayée par la pétition toute récente de 68 élus écologistes et de gauche. Non seulement les demandes de régulation de la publicité de la même Convention citoyenne seront ignorées, mais des horizons nouveaux seront ouverts à cette calamité : ainsi le gouvernement vient-il de permettre aux télévisions les premières formes de publicités ciblées, ce qui constitue un grand pas en avant vers un renforcement de l’aliénation des consommateurs. Le goût des paris et des jeux d’argent continuera à abrutir nombre de nos concitoyens, le groupe Barrière ayant – par exemple – décidé de se lancer dans les jeux en ligne avec une «plateforme dédiée dans un premier temps aux paris sportifs, puis à terme aux paris hippiques et au poker».
Un vrai commissariat au plan aurait peut-être pu inspirer les mesures révolutionnaires que la raison impose ([4]). Celui qui se met en place – il est déjà bien tard – n’en aura sûrement pas les moyens. C’est tout notre système de développement qu’il faut reconsidérer, en organisant dans le long temps, la réduction du temps de travail en même temps que la promotion d’autres activités individuellement et collectivement bien plus épanouissantes que la consommation effrénée et la régression autiste devant les petits ou grands écrans.
Notes
[1] Voir l’ensemble des articles de la Rubrique « avenir » et « Assemblée du long terme extraits d'un article de Dominique Bourg »
[2] voir antoine de Ravignan Les contradictions écologiques du plan de relance Alternatives Economiques, 14/09/2020
[3] Voir dans l’eccap, Guy Roustang. Au-delà de l’emploi quelles activités ? et voir Pourquoi ne travaillons-nous pas seulement trois heures par jour ? David Graeber Alternatives économiques Hors-série N°= 099
[4] voir Alternatives économiques du 05/09/2020 Aurélien Barrau : « Il va falloir être raisonnable, c’est-à-dire révolutionnaire »
19/07/2019
Quel nouveau cap pour la démocratie ?
De ces analyses découlent des pistes de réformes, à partir d’une abondance d’ouvrages diffusant des propositions reprises de façon simplifiée par les partis politiques, et de façon souvent caricaturée par des mouvements comme celui des gilets jaunes. Elles font souvent référence à des précédents historiques (comme l’Athènes antique), ou à des exemples plus proches (la Suisse référendaire) qui suggèrent des évolutions vers des formes de démocratie directe.C’est au fond ce type de représentations que sollicite la consultation du Grand Débat National (condition probablement pensée comme indispensable à sa bonne réception par l’opinion). Les propositions qui encadrent (et orientent) le questionnaire se présentent comme des réponses à ce diagnostic sommaire : réduction du nombre de parlementaires, mise en cause des cumuls dans le temps, introduction d’une dose de proportionnelle, augmentation du champ référendaire, introduction du tirage au sort pour certaines instances, etc, avant de s’orienter vers la question de la laïcité et de l’intégration, qui s’inscrivent dans une acception large de la question de la citoyenneté, et débordent de la question de la démocratie, stricto sensu.
En matière de démocratie participative, les propositions les plus fréquentes, exprimées notamment par Pierre Rosanvallon prennent leur parti de la défiance[2]. L’objectif recherché est que la démocratie s’exerce en continu, et de multiples formes de consultation des citoyens, et de leur association aux décisions sont imaginées. Mais beaucoup de ces propositions, cédant au populisme ambiant, tournent au fond autour de l’idée d’une surveillance serrée des représentants, sommés de rendre des comptes en permanence, et comptent sur les nouvelles technologies du numériques qui donneront à l’avenir la possibilité de les traquer en continu, jusque dans leurs activités les plus intimes.Faut-il se résigner à des réformes se bornant à faciliter l’exercice de cette défiance ?
Peut-on dans cette perspective parler de « changement de cap » ? Il nous semble plus ambitieux de s’inscrire dans le temps long, et de réfléchir à la façon de réhabiliter la démocratie représentative, et de restaurer la confiance dans le personnel politique. Montesquieu disait : « lorsqu'une bonne chose a des inconvénients, il vaut mieux se débarrasser des inconvénients que de la chose ». Si ce système s’est imposé dans l’histoire, si, par exemple, le vote a été préféré au tirage au sort (une des idées très en vogue dans l’air du temps, mais typique de cette société de défiance), c’est assurément par ses avantages, et sa meilleure adéquation aux sociétés complexes. C’est incontestablement au niveau local que la démocratie participative est la plus prometteuse. C’est à ce niveau que la mise en œuvre de nouvelles formules est a priori pertinente.
Pourtant, ce type d’expériences se heurte à deux limites, d’ailleurs intrinsèquement liées : celle de leur improbable généralisation à l’échelle nationale, et celle de la mobilisation de l’ensemble de la population concernée. L’insuffisance de la plupart des analyses de la crise de la démocratie est qu’elles enferment leurs raisonnements dans la sphère politique. Or, entre l’image que la plupart de nos contemporains ont de la politique et sa réalité, il y a le miroir déformant du complexe médiatico-numérique que constituent les GAFAM[3] les producteurs de séries (Netflix) et les chaînes d’information continue, qui lui se situe dans la sphère économique, sollicitant le consommateur. Plus généralement, Dominique Rousseau affirme « Le système libéral n’a pas davantage besoin de citoyens, il a besoin de travailleurs et de consommateurs. »[4] . C’est à travers les écrans que les individus ordinaires voient le monde, et c’est par les technologies de ces entreprises que s’opère l’essentiel de leur communication, s’y enferment même, en tombant dans le piège de l’addiction. En même temps se forgent des façons de voir, de penser, de juger, de réagir qui sont celles de cet univers économique, et qui ne correspondent pas du tout à ce que requiert l’exercice de la citoyenneté.
C’est à cela qu’il faut s’attaquer il faut remettre en cause en ce sens le système de formation (l’école), en revalorisant les disciplines qui développent chez l’élève le sens critique et l’autonomie du jugement, et le système d’information, en le libérant des puissances d’argent qui ont intérêt au maintien de ces nouvelles formes d’aliénation, et de cet asservissement aux nouvelles technologies. Julia Cagé fait des propositions en ce sens [5] . L’eccap reproduit dans la rubrique Démocratie son interview, parue dans Libération, le 7 septembre 2018, à propos de son livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard). Dans la rubrique Démocratie de l’eccap.fr, J.Testart montre « Comment des citoyens peuvent décider du bien commun ». Son optimisme sur les capacités de changement de tout un chacun, mis dans certaines conditions, est confirmé par l’expérience de J.C.Ameisen.André Koulberg dans l’eccap, (La démocratie libérale, modèle insurpassable ?) montre que la réflexion sur la démocratie traverse l’histoire bien loin d’être achevé, ce régime est au contraire en réinvention permanente, et doit être l’objet d’une réflexion constante.
Notes
[1] « plus rien à faire, plus rien à foutre » (Robert Laffont , février 2017)[2] par exemple, voir La contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance Poche – 10 avril 2014
[3] Google, Amazon, facebook, Apple, Microsoft
[4] Le Monde 23 février 2019[5] dans son ouvrage Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (Le Seuil, 5 février 2015).
01/05/2020
Vers une société sans contact
Cette façon d’interpréter ce qui nous arrive est perceptible dans de multiples domaines, le travail, le sport, la culture, la convivialité ordinaire, dont on peut donner quelques exemples, et en faire une première critique. Le dénominateur commun de toutes ces activités, c’est l’émergence du «sans contact» comme type de rapport à l’autre. Le «sans contact» physique ne faisant que refléter le «sans contact» social.
Le télétravail pourrait être largement pérennisé selon une étude de la Dares, cela concernait en 2017 1.8 millions de salariés actuellement, avec le confinement, ils sont 6.6 millions, et 55% des français sont favorables à cette idée. Certes, cela présenterait des avantages évidents du point de vue écologique, notamment par la réduction des transports, et des possibilités de rééquilibrage territorial, en désengorgeant les conurbations urbaines. Mais comment ne pas voir que cela se traduirait aussi par l’absorption de la vie privée par la vie professionnelle, autrement dit, par l’intrusion du marché jusqu’au sein de la famille ?
Depuis longtemps déjà, les grands musées du monde peuvent être visités en virtuel, grâce à Google. Même le spectacle vivant fait irruption dans les foyers. L’opéra de Paris offre chaque semaine des spectacles en streaming, Nul besoin de réunir les musiciens pour former un orchestre des grands concerts, à l’instar de l’opération One World Together orchestrée par Lady Gaga le week-end des 18 et 19 avril peuvent réunir des musiciens éparpillés aux quatre coins du monde.
La salle de sport, coûteuse en entretien, devient superflue quand à travers les écrans des professeurs de yoga peuvent assurer leurs séances. Les manifestations sportives à huis-clos pourraient avantageusement se poursuivre, évitant ainsi tous les inconvénients des grands rassemblements de masses humaines dans les stades. Pour ce qui est de l’ambiance, côté joueurs, il y aura des effigies de spectateurs en carton dans les tribunes (cela se fait déjà en Allemagne au Borussia Mönchengladbach), avec des applications permettent aux téléspectateurs de faire entendre leurs applaudissements, cris et chansons, et à Taiwan, avec robots jouant du tambour
La convivialité classique est bien-sûr assurée par les apéros-Skype, Messenger, Google Duo, ou autre…
Comme le chantait Bécaud, «la solitude, ça n’existe pas» la ressentir ne peut provenir que d’un défaut d’équipement numérique. L’ONG Equality Lab promet même, avec la réalité virtuelle, des expériences sociales plus riches que les rencontres ordinaires imaginez : avec des lunettes VR, vous pouvez revoir votre pays natal, nager avec les dauphins, vous balader sur la Grande Muraille de Chine ou dans les pyramides…
Grâce aux petits écrans et à tous les sortilèges des nouvelles technologies de communication, l’impression d’être ensemble est devenue suffisamment forte pour que l’on puisse envisager de s’en contenter à l’avenir.
Le sans contact concerne jusqu’aux objets. Non seulement il devient proscrit de toucher les autres, mais il ne faut plus non plus toucher ce qu’ils ont touché. La possibilité de payer avec sa carte bancaire sans effleurer les petites touches est portée à 50 euros, comme on sait. En Chine, des dispositifs sophistiqués permettent d’utiliser les ascendeurs ou les distributeurs de billets sans toucher les boutons.
Il faut démystifier tout cela. Certes, ces succédanés sont les bienvenus dans la période de confinement. Mais suggérer leur suffisance, ou comme parfois, leur supériorité est une imposture. Jamais ils ne pourront remplacer la présence réelle, la proximité physique, dans aucun domaine que ce soit.
L’exemple le plus sensible est celui du télé-enseignement. Le cours prodigué à distance, comme les instructions organisant le travail des élèves n’a rien à voir avec le fait d’avoir devant soi les élèves rassemblés, d’interagir avec eux de façon très fine, accélérer, ralentir, revenir en arrière, s’arrêter, reprendre une explication, tout cela en fonction des petites signes, rumeurs, expressions des visages, pertes d’attention perçues…
On peut en dire autant des réunions professionnelles qui ne peuvent pas s’accomplir de façon aussi productive en télé-travail, des télé-consultations médicales, ou des conférences internationales, dont on sait que l’essentiel se passe souvent au cours de rencontres informelles dans les couloirs. Cela n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’inefficacité des instances européennes dans cette crise.
Pérenniser ces pratiques professionnelles et sociales, ce serait, enfin, et surtout accepter que la logique des algorithmes l’emporte définitivement sur l’appréciation des humains.
Il faut prendre conscience que la nouvelle vision du lien social qui émerge ainsi n’est pas vraiment nouvelle, mais s’inscrit au contraire dans l’histoire longue de la solidarité. ([2]). On peut en saisir des indices dans le vocabulaire très généralement employé le terme de «distanciation sociale» s’est naturellement imposé, alors qu’au sens strict, il aurait fallu dire «distanciation physique» ([3]). De la même façon, il est paradoxal de parler de «gestes barrières» (pas de serrements de mains, pas de bises) alors que précisément il s’agit de non-gestes ! Ce à quoi on assiste n’est pas la mise entre parenthèses des formes de sociabilité traditionnelles, mais l’émergence d’une nouvelle forme de sociabilité que l’on peut qualifier, si l’on peut dire, de solidarité du «sans contact».
Autre symptôme : l’habitude de prendre ses distances physiques, de ne plus «se faire la bise» était déjà adoptée par un certain nombre de nos concitoyens bien avant le coronavirus. Qui n’a pas observé (ou ne s’est pas livré), au début de mars, à des manifestations de soulagement, ou même de satisfaction de voir cette norme être imposée ? Comme il s’éloigne le temps des slows langoureux dansés «joue contre joue» comme le chantait Aznavour ! Il n’en reste que quelques vestiges dans les banquets des aînés. Depuis longtemps la danse est devenue agitation individuelle, à distance les uns des autres… Ce serait une erreur de prendre tout cela pour anodin. Les très anciennes études de proxémique d’E.T.Hall démontrent que la façon de se situer dans l’espace les uns par rapport aux autres est constitutive d’une culture, et diffère d’une société à l’autre.
Les inconditionnels du progrès numérique balayent ces critiques, en alléguant qu’il est fort aisé d’inventer de nouvelles formes de marques de sympathie et de respect. Après tout, le progrès (comme les virus) ne vient-il pas des sociétés asiatiques ? On sait qu’elles n’ont jamais promu les contacts (encore que le sumo…) et que les saluts s’y prodiguent à distance. Et puis il ne va-il-pas de soi que les émoticônes et les emojis sont largement suffisants pour couvrir toute la palette des sentiments qui accompagnent les messages ?
Marcel Gauchet avait dès 1998 repéré cette évolution ([4]). En parlant d’ un individualisme de déliaison ou de désengagement. Il montrait comment l’adhésion se lie à la possibilité de retrait, et comment l’individu occulte le fait de vivre en société. Il notait aussi la convergence de ce trait avec la place que prenait le marché dans l’ensemble de la société.
Une nouvelle étape est aujourd’hui franchie, semble-t-il les attitudes recommandées pour éviter la propagation de la pandémie sont celles qui de toutes façons étaient en train de gagner du terrain. La crise est de ce point de vue un catalyseur, un révélateur un accélérateur, bien plus qu’une précaution provisoire. Dans le couple de Gauchet engagement/désengagement, le second terme a eu raison du premier. La défiance ne précède plus la confiance, mais l’exclut définitivement. Alors qu’en Inde, il ne s’agit que de la dernière caste, chez nous, demain la société entière sera celle des intouchables, au sens propre, comme au sens social l’homme est un danger pour l’homme.
Nous arrivons au point ultime de la destruction de la société, non par la pandémie, mais par elle-même. Même si – ce qu’il faut évidemment espérer – un médicament et/ou un vaccin viennent à bout du Covid-19, cette destruction continuera à s’opérer du fait de l’évolution économique et sociale, si on la laisse se dérouler, au gré des forces dominantes du marché. Il faut raisonner de façon un peu marxiste, en prenant conscience qu’il y a toujours des infrastructures qui déterminent des superstructures. Il ne faut plus chercher les premières du côté de l’industrie lourde, ou des industries extractives elles ne se trouvent plus dans les modes de production matérielle, mais sont précisément aujourd’hui ces nouveaux modes d’interaction distante qui s’instaurent, dans les entreprises, dans le sport, dans les loisirs, dans la culture.
Si l’on refuse cette société qui vient, il faut refuser la fuite aveugle dans le «tout numérique», ce qui ne signifie pas non plus s’opposer systématiquement à ce que ces technologies peuvent apporter de meilleur mais il faut que des forces politiques, après inventaire, imposent le tri dans ces nouvelles pratiques.
Notes
[1] Vanessa Oltra et Gregory Michel, Penser l’après : Le confinement, un rite de passage ? sur le site « the conversation »
[2] On pense ici à Durkheim, qui théorise le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. Il conviendrait de le prolonger, car il y a eu d’autres mutations, jusqu’à celle d’aujourd’hui
[3] le premier ministre semble en avoir pris conscience, en faisant la rectification lors du débat au Parlement du 28 avril
[4] Marcel Gauchet : Essai de psychologie contemporaine I Un nouvel âge de la personnalité. Le débat 99, mars-avril 1998

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