07/03/2026
Les Laboratoires récréatifs
Un laboratoire récréatif répond à la question suivante : comment inviter les habitants d’une commune à vivre ensemble et à partager un projet culturel pour renforcer leur sentiment d’appartenance à un territoire de vie ? On peut noter la présence de multiples manifestations récréatives (sport, musique, fêtes locales…) qui participent à faire vivre l’espace public. Tout comme, existent de nombreuses associations récréatives qui invitent les habitants à s’investir dans différents clubs locaux. On pourrait aussi évoquer l’existence de patrimoines matériels et immatériels qui qualifient des singularités territoriales. Que ce soit un musée, un château, des chants, de la gastronomie ou des spécificités artisanales, des biens communs (publics ou privés) participent à qualifier l’existence d’un attachement à un territoire de vie. Cet attachement à un habitat dans une collectivité territoriale ne peut pas être fonctionnel. Il doit s’envisager comme une intention de participer à la vie publique en s’investissant dans différentes activités sociales, récréatives, politiques, solidaires ou sanitaires. De plus en plus, émergent des tiers lieux, des espaces de co-working et des laboratoires sociaux (1) pour inviter des publics à investir des espaces collectifs pour s’engager dans des projets de développement mutualisés, coopératifs et participatifs. Que ce soient des cafés ou des librairies associatifs, des jardins partagés, des recycleries ou des éco-villages, des mouvements collectifs, localisés, s’activent ici ou là. Des temps de rencontres, des débats, des créations musicales, des partages de nourritures ou des actions citoyennes auprès de différents publics sont proposés. Mais est-ce suffisant ?
Les territoires de vie sont aussi marqués par l’existence de différences culturelles entre personnes quant à la définition du vivre-ensemble, des modes d’existence acceptables et légitimes et des préférences de développement qui ne vont pas de soi. Des conflits et des controverses existent entre les chasseurs et les écologistes ; lors du choix des équipements sportifs ; sur la politique d’animation ou encore sur l’image récréative que l’on veut donner à un territoire de vie pour attirer des touristes ou de nouveaux habitants. Lorsque les questions de transition se posent pour limiter les vulnérabilités et les désordres climatiques à venir, des choix sont aussi à faire dans les stations de sports d’hiver (neige artificielle), dans la gestion des flux de clientèle (surtourisme) ou la gestion du bien être des personnes âgées. On s’aperçoit aussi que des enjeux existent dans l’intention de qualifier les bonnes pratiques récréatives à partir du moment où nous sommes en présence d’une diversité de cultures sportives, de pratiques musicales et de demandes sociales en fonction des publics et des aspirations existentielles.
Dans cette configuration territoriale marquée par une multiplicité de différences sociales et professionnelles, se pose la question du commun existentiel* pour inviter les habitants et les parties prenantes à s’investir dans un projet culturel partagé. Celui-ci est attaché à une micro-forme culturelle qui va imprégner le territoire selon l’attachement à des pratiques récréatives particulières (Corneloup, 2022). L’orientation sur les sports de compétition ou les pratiques ludiques, la musique traditionnelle ou la techno, les pistes cyclables ou les balades motorisées induit des préférences culturelles. Ces pratiques deviennent des supports pour concevoir collectivement la dominante récréative affectionnée et inviter les personnes à co-construire ensemble le commun existentiel qui les relie. A Saint-Venant de Paquette, Saint-Elie de Caxton et Saint Raymond (Québec) ou dans le Carladez (Massif central), des collectifs associatifs se sont constitués pour donner naissance à des sentiers de l’imaginaire, agrémentés de différents modules artistiques, de sculptures, d’animations, de moments festifs et de récits emblématiques (via des lectures, des ouvrages et des conteurs). Un espace public s’est ainsi constitué pour inviter les habitants, des associations et certaines institutions à tisser des liens entre eux dans la fabrique de leur sentier de l’imaginaire, ancré dans une micro-forme culturelle. Un renouveau local s’en est suivi redonnant de la vitalité économique, sociale et culturelle à ces territoires de vie.
L’espace public est alors pensé comme le lieu matériel et immatériel au sein duquel des acteurs et des habitants se réunissent et se lient pour donner naissance à un projet culturel qui débouche sur la création et la mise en place d’une micro-forme culturelle. Celle-ci est particulière au territoire et crée un tissage relationnel (Ingold, 2013) qui relie les personnes autour d’un capital culturel emblématique (2). Elle encastre les différents locaux dans un commun existentiel*. Plus le capital culturel est fort, plus l’adhésion au marquage culturel s’amplifie et se diffuse dans l’espace public. Si l’enjeu du monde contemporain consiste à favoriser le vivre-ensemble et éviter la tragédie du non-commun, la valorisation de la transition récréative dans les territoires de vie consiste à favoriser la présence d’une récréativité3, ancrée dans la micro-écologie des mondes vivants. L’habitabilité récréative (Corneloup, 2023) se présente alors comme un principe-clé pour envisager l’espace public comme processus favorisant l’attachement au territoire politique via la mise en place de laboratoires récréatifs.
Notes
(1) Le laboratoire social a pour spécificité de relier dans le cadre d’une recherche-action des chercheurs, des acteurs de terrain et des publics dans l’intention de construire un projet de développement territorial.
(2) Cette notion caractérise la force économique, sociale et territoriale d’une forme culturelle dans sa capacité à amplifier sa valeur et son attractivité. Pour illustrer le propos, on dira que Chamonix, Ibiza et la vallée Bras du Nord (Québec) ont un très fort capital culturel, ancré dans le territoire. Et plus ce capital culturel est singulier, plus son ancrage local est fort et donc, difficile à délocaliser.
Références bibliographiques
Corneloup J. (2022), La transition récréative, PUR, Rouen
Corneloup J. (2023), La montagne récréative, PUG, Grenoble
Ingold T. (2013), Marcher avec les dragons. Bruxelles : Ed. Zones sensibles.

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