08/09/2025

Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité favorisant la résistance et l’autonomie démocratique

Une société post-capitaliste Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Les cantines et cafés culturels associatifs (CCCA) se veulent être des espaces démocratiques d’émancipations individuelle et collective. Contribuent-ils, comme ils le souhaitent, à renforcer l’autonomie ?1.

Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité

Les CCCA possèdent trois caractéristiques majeures : ce sont des espaces de médiation, de participation et de croisements de logiques différentes.


Premièrement, comme tous les tiers-lieux [2], les CCCA sont des espaces de médiation entre la sphère privée et la sphère publique, en tant que lieux d’expression d’opinions privées sur l’intérêt général (Habermas,1978). Historiquement, les cafés étaient l’une des formes prises par l’espace public : les opinions privées pouvaient y être rendues publiques et débattues, participant à la formation de l’esprit critique. Ceux-ci étaient accessibles à tous les groupes sociaux de la gent masculine (les femmes étaient généralement exclues). En effet, les cafés classiques ont longtemps été genrés et axés sur la consommation d’alcool. Par ailleurs, avec le temps, leur aspect commercial s’est amplifié : rappel de consommation régulier, toilettes réservées à la clientèle, rachat par des chaines, franchises…

C’est pourquoi, d’autres projets de café, diversifiant les publics, les consommations et les pratiques ont vu le jour.

« Un projet collectif avant tout, porté par un groupe qui souhaite créer et animer un espace de rencontre et de convivialité, de mixité sociale, culturelle et générationnelle, autour d'une activité de café-restaurant. Et à travers ce projet, construire le monde dans lequel nous rêvons de vivre, ou au moins tenter d'y contribuer ! ». Entretien avec un membre-fondateur de la Caravane des possibles (38).
Cependant, il ne faut pas oublier que les CCCA sont aussi des espaces communs de gestion d’activités socio-économiques (Fraisse 2019, 2003). En cette qualité, ils peinent à résister aux sirènes de la marchandisation (par la location d’espaces, ceux-ci deviennent donc privatisables) et du management (importation des modalités de gestion issues de l’entreprise), ainsi qu’à la litanie d’une concurrence jugée déloyale (par des commerçants et collectivités). 


Deuxièmement, les CCCA sont des espaces de participation et d’engagement politique par la prise de parole et l’action (Arendt, 1983). Ce sont aussi des lieux d’apprentissage : du service au bar à la programmation, en passant par la comptabilité et l’aménagement, sans oublier le rapport à l’altérité. Des ateliers y sont organisés pour sensibiliser (alimentation et enjeux agricoles, faire soi-même et autonomie, etc.), ainsi que des temps de débats pour forger les esprits critiques : 
« En plus de proposer, dans la convivialité, des manières de se nourrir plus justes et plus saines, Le Magasin des possibles organise des soirées-débats et des ateliers comme “créer son jardin forêt” ou “créer son jardin comestible” ». Entretien avec une membre-fondatrice du Magasin des possibles (71).
Ces ateliers sont alors des espaces pour « faire ensemble », on y apprend en faisant ensemble tout en apprenant le faire ensemble. Bien souvent, c’est le CCCA en tant que tel qui est un espace d’expérimentation : auto-rénovation, écoconstruction… L’éveil à des thématiques portées dans ces lieux se fait alors par l’action collective : « […] c'est un laboratoire, il faut tester des choses, il ne faut pas se mettre de pression, les choses vont se mettre en place. C'est un lieu où il y a tout possible, c'est toujours en construction ». Entretien avec une membre de LieU’topie (63).


Enfin, troisièmement, les CCCA sont des espaces où se croisent des logiques différentes : activités marchandes (ventes de produits), redistributions publiques (prêt de locaux, subventions), actions militantes (débats, manifestations, etc.). Ce sont des lieux pour se distraire en famille, créer du lien social avec les habitant·s du territoire, ou militer pour un autre monde, etc. Ce sont des tiers-lieux où les logiques domestiques, politiques et économiques s’entremêlent. Or, les espaces de médiation et de participation, articulant des logiques différentes, sont nommés, par les chercheurs en économie sociale et solidaire [3], comme étant des espaces publics de proximité. Quelles en sont les spécificités ?


Des espaces qui encouragent la résistance….

Pour Bernard Eme (2006), les espaces de la société civile sont « des formes de résistance à l’égard des logiques du pouvoir institué et de l’économie qui, très souvent, dénient toute reconnaissance au vécu quotidien de ces acteurs ; à leur intégrité, à leurs engagements et à leurs aspirations » (p. 362). C’est ce qu’illustrent ces propos : « Le désir initial de créer un lieu de vie et de rencontre ouvert à toutes et tous, porté collectivement par le biais d'un café-resto. Et contribuer à notre échelle, à s'éloigner du rouleau compresseur de la surconsommation tant sur le plan alimentaire que culturel etc., … » Entretien avec un membre de la Caravane des possibles (38).


À contre-courant d’une société individualiste, il est question, dans les CCCA, d’apprendre en faisant ensemble et de donner à voir d’autres formes de vie sociale, économique, voire écologique, par la démonstration pratique et la transmission. Ainsi, des lieux insistent sur l’importance de donner à voir ce qu’il est possible de faire et de construire à son échelle. Comme le reformule le participant-scribe de l’atelier « transition écologique » lors des rencontres nationales de 2022 : « On essaie de travailler ensemble autour de plusieurs choses qui nous semblent importantes : gaspillage, compost, glanage, zéro-déchets, place du numérique dans nos vies, jardin partagé », « on essaie un peu d’être une vitrine de tout ce qu’on peut faire ».


...et qui favorisent l’autonomie démocratique

Les CCCA s’emploient à s’organiser pour tenter de construire un cadre de subsistance permettant de répondre à des besoins propres, en prenant en charge les conditions de vie. Pour Aurélien Berlan [4], c’est là-même la définition de la liberté : être libre ne signifie pas être délivré de la vie politique matérielle et des tâches qui vont avec, en les confiant à des instances dont on se met à dépendre, mais bien de se réapproprier ses conditions de vie. L’autonomie politique va de pair avec l’autonomie matérielle, si l’on appréhende la première par la volonté des gens concernés de répondre à leurs propres besoins de subsistance. La liberté, plutôt que la délivrance matérielle par un mode de vie industrielle, devient une autonomie par des pratiques de subsistance. Elle se manifeste dans les CCCA par ce faire soi-même ensemble, mais aussi par la volonté de produire et consommer autrement, avec des activités de maraîchage en propre ou en alliance, et le recours à des produits plus éthiques, notamment locaux.


Cette autonomie permet à tout un chacun d’être de nouveau concerné par la production de moyens d’existence. La délégation de ces activités à des tiers anonymes, à des organisations dont le mobile principal est la lucrativité, réduit le niveau de préoccupations, les met à distance voire les invisibilise (les conditions de production de nos vêtements par exemple). Nous n’en faisons pas l’expérience et nous ouvrons ainsi la porte à toutes les dérives sociales et écologiques. Sans expérience, nous nous déconnectons de notre milieu et de la production de nos moyens d’existence, de savoir-faire, et par là même, nous renforçons notre dépendance à ces organisations. Sans expérience, pas d’enquête, et sans enquête, pas de démocratie, mais une délégation à des experts (Zask, 2022) : « Désormais, c’est une classe de technocrates et d’entrepreneurs (majoritairement masculins et cravatés) qui définit les besoins et gère les territoires, en maintenant les gens concernés à l’écart. La standardisation des modes de vie n’a d’égale que l’artificialisation généralisée des milieux […]. » (Pruvost, Berlan, 2023).



Créés par des personnes pour favoriser les rencontres physiques et tisser du lien, les CCCA ne sont donc pas uniquement des lieux de divertissement ouverts à toustes. Ce sont aussi des espaces publics de proximité où l’on tente de composer, à partir du déjà-là, le monde que l’on souhaite voir advenir. Ce sont des espaces publics de proximité qui encouragent à la résistance et à l’autonomie par l’expérimentation. Des espaces qui renforcent la démocratie.


Notes

Références

[1] Cet article est le fruit d’une enquête menée à partir d’entretiens compréhensifs, d’observations mais aussi d’échanges et de collectes de témoignages lors des Forums nationaux 2021 et 2022 du Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatifs (RECCCA)*. Ces données ont été collectées par la plume principale de ce présent document, par le coordinateur du réseau ainsi que par deux équipes de scribes du réseau des CREFAD déambulant lors des forums.

[2] « S’ils prennent des apparences multiples, ces lieux semblent guidés par une intention commune : créer des espaces de rencontres aux mains de leurs usager·ères, qui permettent l’émancipation des individus par des pratiques issues de l’éducation populaire. 
Par contraste avec des espaces portés par le secteur marchand (…), nous souhaitons ajouter à cette dénomination une composante essentielle à nos yeux : la vocation non lucrative et non-spéculative (...). Ainsi, des entrepreneur·euses en font souvent partie, d’autres y sont accompagné·es, mais le cœur du projet se situe ailleurs, dans une volonté de transformation sociale clairement affirmée. » 
La définition complète ici : https://les-tiers-lieuses.org/

[3]  Pour la recherche, cette expression regroupe toutes les organisations qui poursuivent une finalité politique (l’approfondissent de la démocratie) en développant une activité économique. En France, la loi met plutôt l’accent sur une manière d’entreprendre différente (de l’économie capitaliste) : pas d’actionnariat, coopération, gouvernance démocratique, etc. Pour les personnes militantes, l’ESS est une manière de sortir du capitalisme en conjuguant solidarité et économie.

Bibliographie

Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983.
Collectif, Créer et animer un café associatif, Clermont-Ferrand, Crefad Document, 2025.
Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978.
Fraisse L., Un parcours de recherche au cœur de la construction de l’économie sociale et solidaire, CNAM, Paris, 2019.
Fraisse L.,   Économie solidaire et démocratisation de l’économie », Hermès, La Revue, 2003, n° 36, no 2, 2003.
Eme B, « Espaces publics », dans Dictionnaire de l’autre économie, 358‑66. Paris: Gallimard, 2008.  
Berlan A., Terre et liberté, Le Batz, La lenteur, 2021. 
Zask, J., Ecologie et démocratie, Paris, Premier Parallèle, 2022.
Pruvost, G et Berlan, A., Subsistance, dans On ne dissout pas un soulèvement, Paris, Seuil, 2023.


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