Lagoarde-Segot Thomas
01/10/2017
Le « péché originel » des business schools
Dans ce contexte des trois crises enchevêtrées, les institutions contribuant à la formation des cadres d’entreprise portent une responsabilité particulière. Le contenu des débats académiques peut certes paraître abscons aux personnes extérieures à la communauté des chercheurs. Pourtant, les théories développées en sciences sociales (et plus particulièrement en sciences de gestion) ont un impact significatif sur la vie économique et sociale, et particulièrement celle des entreprises. En effet, les acteurs économiques sont simultanément sujets d’étude et consommateurs des sciences de gestion. Une fois validées par la publication, et intégrées au contenu des enseignements, les théories de gestion modifient progressivement le comportement des acteurs, qui tendent, au fil du temps, à se comporter conformément à leurs prescriptions (voir l’encadré 1).
Encadré 1 :
Théorie financière et réalité
Un exemple peut permettre de mieux comprendre comment la recherche académique structure la réalité de l’entreprise. Nous savons que l’objectif de « maximisation de la valeur actionnariale » constitue la clé de voûte du management contemporain. Pourtant un paradoxe apparait : sur le plan juridique, les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l’entreprise, qui, entant que personne morale, n’appartient à personne[1]. Par ailleurs, une entreprise produit de la richesse en combinant l’ensemble des ressources dont elle dispose (capital humain, capital physique et capital financier). Si la « valeur » est obtenue par la combinaison des ressources de l’entreprise, pourquoi l’objectif affiché des dirigeants devrait-il être de « maximiser la richesse des actionnaires » ? La seule réponse plausible se trouve dans le développement de la théorie de l’agence (Jensen and Meckling, 1976). Cette théorie, qui fut vulgarisée et enseignée à des générations d’étudiants sans référence à ses hypothèses, a exercé un impact profond sur la vie des entreprises. En rigidifiant les pratiques de gestion, elle a probablement déformé les entreprises à son image. Le développement de la théorie financière a donc contribué à détourner la rationalité des dirigeants, en principe orientée vers l’analyse et la prospective du contexte complexe dans lequel est plongée l’organisation, vers la maximisation d’indicateurs financiers. En ramenant la question du management des entreprises à un ensemble de concepts algébriques et à des relations algébriques entre ces derniers, la théorie de l’agence a ainsi structuré donc insidieusement la réalité économique, en jouant le rôle d’une « technologie invisible » : « Les instruments de gestion jouent un rôle important pour produire la gestion : coordonner des activités, choisir des investissements, fixer des prix. Mais ils régissent aussi des rapports entre des hommes, entre des groupes sociaux. Ils cristallisent ainsi des rapports de force d'une manière qui peut même parfois disparaître aux yeux des agents ». (Berry, 1983, p.20)
En légitimant les actions et les comportements des dirigeants par la superposition d’un voile de scientificité, les recherches et la pédagogie en sciences de gestion ont, au cours des décennies précédentes, contribué à cristallier les rapports de force entre les parties prenantes des organisations, influençant de ce fait les intentionnalités de celles-ci, et, in fine, l’évolution de la Société. Le « péché originel » des business schools, au cours des décennies précédentes, aura été d’inculquer à des générations d’étudiants des modèles de gestion basés sur des hypothèses néolibérales (rarement explicitées, mais toujours tacitement admises) dans lesquels (i) le long terme serait une succession de court termes successifs et (ii) la somme d’intérêts individuels ferait l’intérêt collectif.
Nous affirmons donc qu’une condition nécessaire – mais non suffisante - à la résilience de la Société aux enjeux du siècle sera de repenser simultanément l’objet et le sens donné à nos recherches, nos modèles pédagogiques, et nos relations avec les organisations. Ceci impliquera, en amont, de s’interroger sur la nature des relations qui unissent entre les sociétés – définies comme réseau de parties prenantes - et la Société.
Notes
[1] C’est d’ailleurs la séparation entre la propriété du capital et la propriété des actifs, des ressources et la responsabilité des dettes qui distingue les sociétés par actions d’autres formes juridiques telles que, par exemple, les entreprises individuelles, et les sociétés en nom collectif.
01/10/2017
Les trois crises
Les bacheliers du futur apprendront probablement à situer l’effondrement systémique en cours depuis la crise de 2008 comme le point d’entrée dans le XXIème siècle. Derrière l’accumulation de signaux économiques, sociaux, écologiques et géopolitiques délétères, c’est un contexte radicalement nouveau qui se dessine progressivement.
La crise écologique
Crise écologique tout d’abord. Selon l’IEA (2016), les records de température sont désormais régulièrement battus sur les deux hémisphères, et, tandis que les précipitations s’accroissent en intensité, les zones arides sont soumises à des épisodes récurrents de sécheresse. Un rapport de la Banque Mondiale (2017) démontre que le dérèglement climatique a engendré une forte diminution les rendements agricoles, la destruction de zones côtières, et une déstabilisation significative des écosystèmes mondiaux.
Ces tendances auront pour conséquence, à terme, de mettre en péril la sécurité alimentaire, les écosystèmes terrestres, l’accès à l’eau et à l’énergie. En l’absence d’un plan d’action rapide pour dé-carboner l’économie mondiale, l’humanité sera rapidement confrontée à des crises répétées de la sécurité alimentaire, et à l’apparition de nouvelles pathologies, qui frapperont par ailleurs de façon disproportionnée les pays en développement et les régions équatoriales. Les objectifs partagés de promotion du développement humain, de lutte contre la pauvreté, et de lutte contre les inégalités globales seront extrêmement compromis si nous laissons la température augmenter de 4 degrés d’ici 2100.En l’absence d’une réorientation de notre mode de production sur la base d’une prise en compte des externalités que ceux-ci génère, le nouveau monde du XXIème siècle sera très probablement caractérisé par un recul tendanciel du développement humain, une aggravation des disparités de développement, et une montée des risques géopolitiques.
La crise économique
Crise économique ensuite. De nombreux travaux indiquent que la Grande Récession de 2008 a laissé la place à une phase de Stagnation Séculaire, caractérisée par un ralentissement prolongé de la croissance économique dans les pays industrialisés, dans un contexte de creusement des inégalités de revenu et de développement disproportionné de la sphère financière (Summers, 2017). Ce ralentissement provient notamment d’un déséquilibre entre la propension à épargner et la propension à investir des agents économiques, ce que traduit par exemple la proportion croissante des cash-flows des grandes entreprises qui est distribuée aux actionnaires plutôt que d’être réinvestie dans le secteur réel (Lazonick, 2013). Cette épargne excessive pèse alors sur la demande effective, réduisant la croissance et l’inflation, tandis que le déséquilibre entre épargne et investissement contribue à réduire les taux d’intérêt, qui sont aujourd’hui à des niveaux historiquement bas. Dans ces conditions, les économies ont basculé sur un modèle de croissance fondé sur des niveaux excessif d’endettement, qui convertit l’excès d’épargne en un excès d’investissement au regard de la demande effective (comme en témoigne la résurgence des phénomènes de « bulles » du prix des actifs financiers ou immobiliers). Ces tendances prennent place dans un contexte où le risque systémique d’un effondrement massif du système bancaire international n’a jamais été aussi élevé : selon le Comité pour la Stabilité Financière, 17 banques sont aujourd’hui identifiées comme « systémiquement importantes » du fait de leur taille et de l’interpénétration de leur actionnariat (FSB, 2014).
La crise sociale
Crise sociale enfin. Un rapport de l’OCDE datant de 2011 indique que le coefficient de Gini, l’indicateur usuel de mesure des inégalités de revenus[1], a augmenté de près de 10% en moyenne dans les pays de l’OCDE, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000. Comme le montre Piketty (2013), Saez et Zucmann (2014), cette hausse des inégalités peut s’expliquer par la différence observée entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Par exemple, entre 1979 et 2007, le revenu net du quintile inférieur de la population américaine (c'est-à-dire les 20% les plus pauvres) n’a augmenté que de 18%, alors que sur la même période le revenu du 1% les plus riches (c'est-à-dire les revenus annuels supérieurs à 352 000 dollars en 2010) a augmenté de 277%.
Notons enfin que cette modification de la distribution de la valeur ajoutée prend place dans un contexte où le développement technologique menace profondément l’équilibre du marché du travail. Le cabinet de conseil McKinsey (2015) anticipe en effet que 45% des activités humaines rémunérées aux Etats Unis pourraient être automatisées par simple application des technologies existantes ce qui permettrait une baisse de 2 trillions de dollars des salaires annuels versés. Plus encore, l’automatisation n’affecte pas seulement les emplois faiblement qualifiés mais également les occupations les mieux rémunérées, tels que les gestionnaires financiers, les pharmaciens, et les dirigeants d’entreprises, dont les PDG. Selon la Banque Mondiale (2017), dans les pays en développement, c’est 80% des emplois qui pourraient être supprimés du fait de la robotisation.
Trois crises enchevêtrées
Précisons enfin que ces trois crises sont inextricablement enchevêtrées, et que leur conjonction engendre, in fine, une montée des périls géopolitiques. La mer Méditerranée, sur laquelle est située notre Ecole, en fournit un triste exemple. Elle demeure la frontière la plus inégale au monde : le PIB combiné des pays de la rive Sud (Egypte, Maroc, Tunisie, Liban, Turquie, Israël et Palestine) est équivalent à celui de l’Espagne. Si l’on enlève de cette liste la Turquie et Israël, le PIB obtenu est inférieur à celui de la Belgique. Au Sud de la Méditerranée, où 100 million de nouveaux chercheurs d’emploi sont attendus d’ici 2020 du fait des tendances démographiques, un taux de croissance moyen de 10% par an serait nécessaire pour stabiliser le taux de chômage à son niveau actuel. La Méditerranée – et au-delà, l’Afrique subsaharienne - est par ailleurs l’une des régions au monde les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique. Ces divers problèmes ont trouvé une manifestation géopolitique dans le conflit en Syrie, qui entre dans sa 6èe année.
Notes
[1] Le coefficient de Gini est compris entre 0 (si tous les individus ont exactement le même revenu) et 1 (si un seul individu détient tout le revenu).

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