15/05/2026

La Cocotte Solidaire : un tiers-lieu de l’ESS inspirant pour la transition écologique en Pays de la Loire

Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie


Photothèque de la Cocotte Solidaire

Introduction

Dans la région Pays de la Loire, les tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS) constituent aujourd’hui des espaces privilégiés d’expérimentation sociale et écologique. Ils réunissent des acteurs variés – habitants, associations, bénévoles, entrepreneurs sociaux et institutions publiques – autour de projets collectifs visant à répondre à des enjeux sociaux et environnementaux à l’échelle locale. Parmi ces initiatives, La Cocotte Solidaire, située à Nantes, apparait comme un exemple particulièrement inspirant de tiers-lieu de l’ESS engagé dans la transition écologique et sociale.
Installée sur l’ile de Versailles, au cœur de la ville, La Cocotte Solidaire prend la forme d’une cantine participative qui propose des repas à prix libre, des ateliers culinaires et des activités conviviales ouvertes à tous. Au-delà de la simple restauration, ce lieu constitue un espace de sociabilité et de coopération où se croisent des publics divers et où se construisent des pratiques collectives autour de l’alimentation durable, du partage des ressources et de la convivialité.

Un tiers-lieu ancré dans un territoire et dans un lieu durable

La Cocotte Solidaire se distingue d’abord par son inscription territoriale forte et par la manière dont elle s’appuie sur la réutilisation d’un espace existant. Le tiers-lieu est en effet installé dans un ancien restaurant situé sur l’île de Versailles à Nantes. La réappropriation de ce bâtiment, initialement dédié à la restauration, a permis de transformer un espace déjà adapté à la préparation et au partage de repas en un lieu ouvert à des activités collectives.
Cette réutilisation d’un lieu existant constitue en elle-même une démarche de durabilité. Plutôt que de créer une infrastructure nouvelle, le projet repose sur la valorisation d’un équipement déjà présent dans le paysage urbain. Cette approche correspond à l’une des logiques fréquemment observées dans les tiers-lieux : la transformation d’espaces vacants ou sous-utilisés en lieux d’activités sociales et culturelles.
Dans le cas de La Cocotte Solidaire, cette implantation sur l’ile de Versailles présente également une dimension symbolique et territoriale. Situé dans un parc public fréquenté par les habitants et les visiteurs de la ville, le lieu bénéficie d’une visibilité importante et favorise la rencontre entre des publics qui ne se seraient pas nécessairement croisés dans d’autres contextes. Le tiers-lieu devient ainsi un espace de sociabilité accessible, où se mêlent habitants du quartier, étudiants, familles, bénévoles et visiteurs de passage.
La stabilité du lieu joue également un rôle essentiel dans la construction du projet. En signant auprès de la Ville un bail solidaire renouvelable de 5 ans, l’association dispose d’un espace durable permettant de développer des activités régulières, d’ancrer des habitudes de fréquentation et de créer une communauté d’usagers. Cette dimension spatiale contribue à faire du tiers-lieu une véritable infrastructure sociale, capable de soutenir dans la durée des initiatives collectives autour de l’alimentation et de la convivialité.


Une cantine participative comme espace de lien social

Au cœur du projet de La Cocotte Solidaire se trouve la cantine participative, qui constitue à la fois une des activités principales du lieu et le support de nombreuses interactions sociales. Le principe repose sur une organisation simple : des bénévoles et des participants cuisinent ensemble des repas qui sont ensuite partagés avec les personnes présentes dans le lieu.
Cette activité collective permet de créer un cadre convivial où les participants peuvent échanger, apprendre et se rencontrer. Le repas partagé devient ainsi un support d’interaction sociale, favorisant la création de liens entre des personnes issues de milieux sociaux et professionnels différents.



Photothèque de la Cocotte Solidaire

Les travaux menés dans le cadre de la thèse de Guillaume Denos mettent en évidence l’importance de ces moments de convivialité dans l’expérience des usagers. L’étude de plusieurs tiers-lieux de l’ESS, dont La Cocotte Solidaire, montre que les activités simples et récurrentes – cuisiner, bricoler, partager un verre – jouent un rôle déterminant dans la création de relations sociales. Ces pratiques du « faire ensemble » constituent des situations propices à la rencontre et à l’émergence de nouvelles relations.
Dans le cas de La Cocotte Solidaire, le repas constitue également un vecteur d’inclusion sociale. Le principe du prix libre permet à chacun de contribuer selon ses moyens et favorise l’accès à une alimentation de qualité pour des personnes disposant de ressources limitées. Il est régulé par la communication d’un prix d’équilibre qui présente les postes de dépense principaux de l’association et incite chaque convive à payer un prix “conscient”. Ce dispositif contribue à maintenir une certaine mixité sociale parmi les usagers du lieu.


Un laboratoire d’innovation sociale et de participation citoyenne

Au-delà de la convivialité, La Cocotte Solidaire peut être considérée comme un laboratoire d’innovation sociale. Les recherches menées dans le cadre de la thèse de Guillaume Denos et des travaux associés avec Valérie Billaudeau ont permis d’analyser les motivations et les expériences vécues par les usagers de plusieurs tiers-lieux de l’ESS grâce à la méthode Q. Cette approche vise à accéder aux subjectivités des participants et à comprendre la diversité des manières d’habiter ces espaces.
L’analyse révèle que les usagers fréquentent La Cocotte Solidaire pour des raisons variées. Certains viennent pour participer à la préparation des repas, d’autres pour partager un moment convivial, d’autres encore pour s’engager dans un projet collectif ou soutenir une initiative solidaire. Cette diversité d’usages illustre la nature multifonctionnelle du tiers-lieu, qui combine à la fois des dimensions sociales, culturelles et citoyennes.
Les résultats de ces travaux mettent également en évidence une logique d’hybridation intentionnelle dans l’organisation du lieu. Contrairement à certaines structures associatives spécialisées, La Cocotte Solidaire cherche explicitement à accueillir des publics variés. L’objectif n’est pas seulement de proposer un service, mais de créer un espace où se croisent différentes trajectoires sociales et où peuvent émerger des formes de coopération inattendues.
Cette mixité constitue un élément central du fonctionnement du tiers-lieu et repose sur un cadre à la fois flexible et apaisé qui laisse le temps et la place au hasard. Les interactions informelles qui se produisent autour de la préparation ou du partage des repas contribuent à créer une dynamique collective et à renforcer le sentiment d’appartenance au lieu.


Un modèle économique hybride propre aux tiers-lieux de l’ESS

Comme de nombreux tiers-lieux de l’ESS, La Cocotte Solidaire repose sur un modèle économique hybride, combinant différentes sources de financement et de ressources. Ce type de modèle permet de soutenir des activités à forte utilité sociale qui ne pourraient pas être entièrement financées par des recettes marchandes.
Le fonctionnement du lieu s’appuie ainsi sur plusieurs piliers. Les ventes de repas et les adhésions des usagers constituent une première source de ressources, même si le principe du prix libre limite volontairement la dimension marchande de l’activité. En complément, l’association vend des prestations de mise à disposition d’espace et d’animation de séminaires collectifs, toujours à prix libre.Cette approche privilégie l’accessibilité sociale et la participation plutôt que la rentabilité économique.
À ces ressources s’ajoutent des partenariats institutionnels, notamment avec la collectivité locale et avec la Caisse d’allocations familiales (CAF) qui labellise l’association “Espace de Vie Sociale”. Ces partenariats permettent de soutenir les activités du lieu en reconnaissant leur contribution à des objectifs d’intérêt général tels que la lutte contre l’isolement social, le développement du lien social ou l’accès à une alimentation de qualité.
Ce type de soutien public s’inscrit dans une logique de co-construction des politiques sociales et territoriales. Les tiers-lieux comme La Cocotte Solidaire peuvent ainsi être considérés comme des partenaires des institutions publiques dans la mise en œuvre d’actions culturelles, de solidarité et de transition écologique.
Le modèle économique repose également sur l’engagement des bénévoles et sur la participation active des usagers. Cette mobilisation collective constitue une ressource essentielle pour le fonctionnement du lieu et contribue à renforcer son caractère participatif.


Des pratiques alimentaires au cœur de la transition écologique

Par ailleurs, la Cocotte Solidaire s’inscrit dans une démarche de transition écologique à travers son approche de l’alimentation. Les activités proposées visent à promouvoir des pratiques culinaires valorisant les produits issus de l’agriculture locale, les circuits courts et la réduction du gaspillage alimentaire. En effet, les repas sont cuisinés, en partie, à partir des invendus alimentaires, permettant de revaloriser des produits destinés au rebut et de sensibiliser les participants aux enjeux du gaspillage. La collecte des invendus fait partie des activités bénévoles récurrentes et permet de tisser un réseau d’acteurs engagés pour une économie plus circulaire. Les ateliers culinaires mettent à l’honneur une cuisine végétarienne favorisant la découverte d’alternatives alimentaires plus sobres en ressources et contribuant à la diffusion de pratiques alimentaires compatibles avec les enjeux environnementaux.


Photothèque de la Cocotte Solidaire


Les ateliers de cuisine et les repas partagés permettent donc d’expérimenter concrètement ces pratiques. Plutôt que de se limiter à un discours pédagogique, le tiers-lieu propose des situations par l’action où les participants peuvent découvrir et tester de nouvelles manières de cuisiner et de consommer. L’approvisionnement en invendus et la préparation collective des repas deviennent des moments de transmission informelle de savoir-faire culinaires, d’être ensemble et de discussion libre.
La Cocotte Solidaire accueille également en son sein un groupement d’achat solidaire en épicerie1, porté par des habitants du quartier. Ce dispositif permet à des groupes de citoyens de se regrouper pour acheter collectivement des produits alimentaires, souvent issus de filières durables ou locales, à des conditions économiques plus accessibles. Cette initiative renforce la dimension collective et territoriale du projet en permettant aux habitants de s’organiser autour de pratiques de consommation plus responsables.
Dans cette perspective, La Cocotte Solidaire apparait comme un espace d’expérimentation où se construisent concrètement des pratiques alimentaires alternatives. Cette approche correspond à ce que plusieurs chercheurs décrivent comme des espaces d’expérimentation écologique du quotidien : des lieux où les individus peuvent progressivement s’approprier des pratiques plus durables en les intégrant dans des activités collectives et conviviales.
Un laboratoire permanent de réflexion, d’animation et de convivialité
Le fonctionnement de La Cocotte Solidaire repose sur un important travail d’animation et de médiation sociale assuré par l’équipe salariée et les bénévoles. Les coordinateurs du tiers-lieu jouent un rôle clé dans l’organisation des activités, l’accueil des participants et la mise en relation des personnes. Ils contribuent à créer les conditions d’un espace ouvert et inclusif, où chacun peut trouver sa place et participer à la vie du lieu selon ses envies et ses disponibilités.


Photothèque de la Cocotte Solidaire

Les recherches menées sur les tiers-lieux montrent que ces compétences relationnelles sont essentielles pour maintenir l’ouverture et la convivialité de ces espaces. Les coordinateurs agissent comme des facilitateurs de sociabilité, capables de soutenir les interactions entre les participants ou de ne pas les créer artificiellement, d’encourager la participation si elle se manifeste et de faire émerger des initiatives collectives. A La Cocotte Solidaire, les salariées ne sont ni professionnelles en cuisine, ni en animation, ce qui contribue à l’accessibilité et au fonctionnement horizontal de l’association : les bénévoles, membres du conseil d’administration et salariées travaillent au développement du projet sur un même pied d’égalité. La possibilité d’apprendre en s’engageant dans les tiers-lieux est une valeur essentielle témoignée lors de nos enquêtes.
Au-delà de cette dimension collective et collaborative, La Cocotte Solidaire fonctionne également comme un laboratoire permanent de réflexion et d’expérimentation autour de l’innovation sociale. Le projet entretient en effet des liens étroits avec le monde de la recherche, notamment à travers la participation d’un chercheur au sein de son conseil d’administration. Cette présence contribue à nourrir une réflexion collective sur les pratiques du tiers-lieu, ses modes d’organisation et son impact social.
Le lieu constitue ainsi un terrain d’observation et d’expérimentation pour analyser les dynamiques dans différents axes. Par exemple, des travaux de recherche et des expérimentations méthodologiques autour de la participation des publics et de l’évaluation des expériences vécues par les usagers, y sont menés depuis le début 2024.
Cette articulation entre pratique associative, animation collective et réflexion scientifique contribue à faire de La Cocotte Solidaire un espace de production de connaissances partagé et participatif. Elle permet également d’alimenter les réflexions internes du projet et d’accompagner son évolution.
Enfin, l’attention portée à l’ambiance et à la qualité des interactions constitue un élément central de l’expérience vécue par les usagers. L’accès à un espace permettant l’écoute, l’entraide ou simplement l’apaisement est valorisé par les usagers de La Cocotte Solidaire. Ils sont rassurés de retrouver des habitués mais aussi les salariées garantes de cette atmosphère. La convivialité apparaît ainsi comme un facteur structurant de la dynamique collective, favorisant la participation et les initiatives.


Conclusion : un tiers-lieu inspirant pour les transitions territoriales

L’exemple de La Cocotte Solidaire montre comment un tiers-lieu de l’économie sociale et solidaire peut contribuer à la transition écologique et sociale à partir d’initiatives locales ancrées dans la vie quotidienne. En réutilisant un lieu de restauration existant sur l’île de Versailles à Nantes, en développant une cantine participative fondée sur des produits biologiques, des invendus alimentaires et une cuisine majoritairement végétarienne, et en mobilisant un modèle économique hybride associant partenariats publics et engagement citoyen, ce projet illustre la capacité des tiers-lieux à expérimenter de nouvelles formes d’organisation collective et de pratiques alimentaires durables.
Au-delà de ses activités concrètes, La Cocotte Solidaire constitue un espace d’apprentissage collectif où se construisent de nouvelles manières de cuisiner, de consommer et de vivre ensemble. Les pratiques du « faire ensemble » – cuisiner des invendus, partager un repas, organiser un groupement d’achat solidaire ou participer à divers ateliers – permettent d’expérimenter des alternatives concrètes aux modes de consommation dominants. En articulant convivialité, inclusion sociale et sensibilisation écologique, le tiers-lieu contribue à transformer des gestes ordinaires en leviers de transition.
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de développement des tiers-lieux en France. Selon le rapport national publié par France Tiers-Lieux, plus de 3 500 tiers-lieux sur le territoire français en 2021 (contre environ 1 800 trois ans auparavant) témoignent d’une croissance rapide de ces espaces hybrides notamment dans l’ESS. 
Dans cet ensemble, La Cocotte Solidaire peut être située à la croisée de plusieurs catégories de tiers-lieux. Elle relève à la fois des tiers-lieux alimentaires, centrés sur les enjeux de production et de consommation durable, des tiers-lieux culturels et sociaux, par la place qu’elle accorde aux rencontres, aux évènements et à la convivialité, et plus largement des tiers-lieux d’innovation sociale qui expérimentent de nouvelles formes d’organisation collective et de solidarité territoriale.
Les études consacrées aux tiers-lieux soulignent par ailleurs leurs effets à différentes échelles : pour les individus, en favorisant la création de liens sociaux et l’engagement citoyen ; pour les organisations, en facilitant la coopération et l’innovation ; et pour les territoires, en contribuant à la revitalisation locale et à l’émergence d’écosystèmes collaboratifs. Dans cette perspective, La Cocotte Solidaire apparait comme un exemple particulièrement significatif de la manière dont les tiers-lieux de l’ESS peuvent devenir des infrastructures sociales de la transition, capables de relier pratiques quotidiennes, dynamiques citoyennes et politiques territoriales.
Ainsi, à travers l’alimentation durable, la convivialité et l’expérimentation collective, La Cocotte Solidaire illustre le rôle que peuvent jouer les tiers-lieux dans l’accompagnement des transitions écologiques et sociales. En transformant un espace de restauration en lieu de coopération et de partage, elle montre que les transitions territoriales se construisent aussi dans ces espaces intermédiaires où se réinventent, à petite échelle, les manières de produire, de consommer et de vivre ensemble.


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