16/03/2026

Auto-production accompagnée : l'exemple des jardins de la cité des Aubiers à Bordeaux

Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Pour clarifier ce que l’on peut attendre de l’implantation de jardins familiaux de développement social dans un territoire en difficulté, nous prendrons un exemple particulièrement réussi : celui de la Cité des Aubiers à Bordeaux. En 1993, après un long travail de montage de dossier et de concertation avec les habitants effectué par l’association Les jardins d’Aujourd’hui, 24 parcelles en pied d’immeuble sont distribuées. Ces parcelles sont de taille variable, car les besoins et les capacités des ménages sont eux aussi variables. En 1996, 13 parcelles supplémentaires sont créées. Examinons les effets de cette création.

Consommation des ménages

Lieux de production, les jardins familiaux ont une fonction économique évidente et pourtant elle est délicate à apprécier. Il ressortait d’une étude réalisée antérieurement en Aquitaine que pour des ménages qui ont un revenu très faible, l'exploitation moyenne d'un jardin d’une superficie moyenne de 350 m2 permet de faire des économies substantielles et de desserrer sensiblement les contraintes budgétaires Il semble que la disposition d'un jardin s'accompagne plutôt d'une augmentation de la consommation alimentaire et d’une diversification des nourritures que d'une réduction des dépenses. 
Les observations faites aux Aubiers où les jardins s'adressent à un public qui connaît majoritairement des difficultés économiques, confirment ces analyses. La taille des parcelles est de 150 m2 en moyenne. Notons que, bien souvent, les jardiniers, lorsqu'ils parlent avec l'enquêteur, ont tendance à sous-estimer, au moins en apparence, le rôle économique du jardinage. En effet, bien souvent l’observation des pratiques de ces mêmes jardiniers révèle un usage très « productiviste » du jardin, qui permet de relativiser leur propos. De toute façon, la majorité des jardiniers rencontrés affirme que le jardin leur fait faire des économies.
"Oui, le jardin fait faire des économies. Maintenant, pendant quatre mois, on n'achète plus de légumes" (acquiescement des autres jardiniers turcs présents). (Entretien n°19)
"Mon jardin, c'est d'abord pour faire des économies. Maintenant, on mange les produits du jardin, ça permet de boucler le mois. On cultive plein de choses mais pas assez pour faire des conserves car on est nombreux." (Entretien n°2)
"On peut passer 3 ou 4 mois sans acheter de légumes." (Entretien n°4)
"L'année dernière, j'ai ramassé 300 kg de tomates, 50 kg de haricots, oui ça économise." (Entretien n° 8)
"On mange ce que je ramasse. Je n'achète pas de légumes." (Entretien n°12) 
Le fait que le jardin permet d'accéder à une consommation de produits de meilleure qualité fait partie des avantages économiques. Mais comme il s'y mêle une dimension qualitative du plaisir, les jardiniers n'y voient pas un aspect économique. Dans leur langage, moins dépenser c'est économique, mieux consommer au même prix n'est pas économique!
"On ne fait pas des économies, mais ce n'est pas le plus important : les légumes sont meilleurs." (Entretien n°7)
"J'ai un jardin pour faire des économies et pour être dehors." (Entretien n°12)
"Pour avoir des légumes et faire des économies, pour avoir de la qualité et être dehors." (Entretien n°13) 

Sociabilité

Comme dans beaucoup de groupes de jardins moins marqués socialement, le jardinage est l’occasion de multiples dons et contre dons, d’échanges de coups de main et de savoir-faire qui consolident d’abord le groupe familial. « Quand il y en a trop, on en donne aux autres et aux petits enfants qui viennent assez souvent. On a des amis, filleuls et filleules qui viennent souvent manger. On reçoit pas mal. Quand on part en vacances, c’est le père du filleul qui vient arroser ». Signalons que, contrairement à ce qu’on observe sur beaucoup de groupes de jardins ouvriers classiques, le jardinage est, aux Aubiers, plutôt conduit en couple ou avec les enfants. La plupart des familles prennent très souvent des repas sur le jardin qui fonctionne comme une extension de la salle à manger et non comme le domaine privé d’un membre de la famille.
Par ailleurs, les jardins sont un lieu où les jardiniers apprennent à se reconnaître. D’abord entre membres d’une même communauté. Il suffit de passer, s’il fait beau, sur la dalle qui sert d’espace de rencontre pour se rendre compte que ce lieu joue le rôle d’agora, de place publique où l’on va passer le temps pour le plaisir de rencontrer les autres membres de la communauté turque qui habitent la cité. Les cabanes sont équipées pour faire du thé à la menthe et les petits verres passent de main en main à longueur d’après-midi. Mais les jardins ne sont pas un lieu de repli identitaire. Ils favorisent aussi une sociabilité élargie. D’abord, il y a fréquemment transferts de savoir-faire entre « cultivés» et «incultes» en jardinage. Certes, l’animatrice de l’association « Les Jardins d’Aujourd’hui » est là pour jouer un rôle de conseil, mais des jardiniers apprennent à jouer ce rôle, et d’autres (et cela est tout aussi important pour des personnes menacées de marginalisation) apprennent à tirer profit des compétences de ceux qui savent.
Les jardins sont aussi un support d’intégration sociale et de reconnaissance entre communautés «À travers la pratique du jardinage, les communautés s’ouvrent entre elles », atteste la direction du Centre Médico- Social. Un jardinier nous confie : « Sur le jardin, il y a deux clans : les turcs et les autres. Moi, j’arrive un peu à parler avec eux. On parle jardin ; mais ce n’est pas facile ! On discute, on échange des idées sur la culture, on apprend des choses nouvelles. C’est un bien. On voit comment ils font là-bas par rapport à ce qu’on fait ici. On parle de jardin. S’il y a des maladies qu’on ne connaît pas, on en parle… Les femmes, c’est difficile de parler avec elles. On parle avec les maris qui viennent voir et avec les jeunes. Ils sont gentils, on échange des idées ». Comme le signale l’animatrice : « il y a des propos racistes, c’est banal. Mais le discours des jardiniers évolue beaucoup lorsque je place dans des parcelles côte à côte des gens racistes et des gens d’origine différente. Cela ne change pas du jour au lendemain. Mais on voit le travail qu’accomplit le voisin, on découvre d’autres méthodes de culture…cela a un effet bénéfique. Les gens apprennent à se connaître. En trois ans, c’est finalement peu de temps ! »
Ceci dit, il est toujours étonnant de remarquer que cette fonction socialisante et intégrative du jardin opère souvent à l’insu des intéressés « Non, on n’échange pas de coups de main ! Bien sûr que je bricole : regardez ! Je suis en train de refaire cette table pour les repas avec les autres jardiniers…Je fais des plants et je vais en chercher à côté, à Bruges où il y a un maraîcher qui en jette. C’est X (un jardinier sénégalais) qui m’a montré où c’est. Des fois, je répare ou je bricole : tapisseries, réparations en plomberie, etc. contre l’apéro ».

Vie publique

En peu de temps, les jardins sont devenus un lieu symboliquement important dans la cité. C’est d’abord un lieu de désir de la part de tous ceux qui auraient voulu obtenir eux aussi un jardin. C’est aussi un lieu où on vient se promener. Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que dans cette cité où beaucoup d’équipements sont en crise, voire saccagés, les jardins sont respectés, et cela tout le monde le signale comme quelque chose d’important, « au début j’avais un peu peur de prendre un jardin. Il y a beaucoup de casse dans les entrées ; ce sont les jeunes. Mais, vu ce qui se passe dans la cité, dans le jardin ça se passe bien ». Notons que ce respect des jardins s’observe aussi dans beaucoup d’autres sites urbains en crise : par exemple, dans des quartiers « durs» de New York. Cela tient, entre autres, à ce que les jardins coopératifs font partie d’une catégorie d’espace urbain en voie de raréfaction et qui ont toujours joué un rôle important dans la socialisation et l’apprentissage, car ils sont mixtes.
D’un côté, ce sont des lieux qui sont publics : on peut y circuler librement, on y voit les autres, on y est vu. Ils sont soumis à des règles générales de police. D’un autre côté, ce sont des lieux privés : chaque titulaire est maître de sa parcelle, il s’y livre au vu de tous à une activité qui relève de l’économie domestique et de l’intimité de la vie familiale. C’est donc un lieu où un travail immédiatement utile est visible par tous et où se manifestent la beauté et l’utilité du faire. L’utilité visible du travail et de l’effort justifient le respect et facilitent l’apprentissage des règles et de la civilité. Au lieu d’être « res nullius », l’espace public est reconnu comme lieu de la vie des autres. « A un moment, des familles turques venaient passer l’après-midi devant mon jardin. En repartant, elles laissaient par terre les couches-culottes sales. On leur a dit de ne pas le faire. Maintenant, ça n’arrive plus » Pour des gens qui ont du mal à comprendre l’abstraction et la généralité impersonnelle des règles publiques, les jardins, lieu à la fois public et privé, sont un lieu très important d’apprentissage de la loi et de la civilité.

Socialisation des jeunes

Les observations précédentes appellent des remarques importantes : les jardins sont un des rares lieux où des jeunes sont initiés de manière sensible à la valeur du travail. C’est vrai tout particulièrement des jeunes garçons, car les filles ont plus de facilité à se construire autour de cette valeur en participant aux responsabilités domestiques des femmes. Signalons d’abord que les jeunes enfants sont emmenés très souvent sur le jardin et ont l’occasion de participer aux travaux de jardinage. C’est très important au plan éducatif car, comme le signale un travailleur social : « dans cette cité, il y a des difficultés autour de la position paternelle. Rares sont les pères qui travaillent et rares sont les familles que nous suivons dans lesquelles les divers enfants ont le même père. Il y a ici un problème de figure paternelle, problème confirmé par la police et l’école. Il n’y a pas de reconnaissance des hommes par le travail. Ils perdent leur autorité : ce sont les femmes qui ont la prépondérance. Il n’y a pas sur la cité de lieu où les hommes peuvent faire quelque chose ».  Maintenant, il y a le jardin (pour quelques-uns). Bien entendu, arrivés à l’adolescence, les jeunes sont beaucoup moins présents sur les jardins et semblent même soucieux de s’en détacher. « C’est une tradition de nos parents... c’est bon pour leur génération », disent-ils. Mais, en dépit de ces dénégations, qui semblent dictées par un désir tout naturel de participation à la culture « jeune », on ne peut s’empêcher de penser que les principaux bénéficiaires des jardins sont peut-être ceux qui n’y mettent presque jamais les pieds : à savoir les jeunes de la cité. En effet, le simple fait qu’ils respectent ce lieu, atteste qu’ils y rencontrent ne serait-ce que symboliquement une valeur importante : le travail concrètement et visiblement utile, mis en œuvre personnellement par des personnes qu’ils connaissent et reconnaissent. Comme le remarque l’animatrice : « Au début, les adolescents disaient : à cause des jardins, les adultes vont se démolir entre eux ; et les adultes disaient : les jeunes vont venir tout casser ; finalement, ni l’un ni l’autre n’a eu lieu !»


Pour résumer, on peut dire que les jardins familiaux, tels qu’ils fonctionnent aux Aubiers, opèrent sur un double registre : c’est à la fois un outil de consolidation de la sphère privée et un lieu d’initiation et de passage de la sphère privée à la sphère publique.



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