Koulberg André
24/07/2017
Au cœur du réel : l'utopie
L'utopie et le réel ont une histoire
L'utopie s'oppose au réel. Les dictionnaires le disent : « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » , « conception ou projet qui paraît irréalisable », « chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie » (le Robert) .C'est évident mais cela ne l'a pas toujours été.
Dans les années 60-70, par exemple, et tout particulièrement au cours de la période où l'esprit rebelle de Mai 68 était encore vivace, c'est une toute autre conception de l'utopie qui s'exprimait. Et l'appréhension du réel lui-même en était transformée. Le réel existant, affirmaient de nombreux textes et slogans de 68, n'épuise pas le sens de tout réel possible. Le système économique existant, la justice, l'école, la famille, la condition féminine existantes,ne sont pas des réalités naturelles, absolues, mais chaque fois le résultat d'une histoire, de choix, d'options qui auraient pu être tout autres. L'affirmation selon laquelle « tout est politique » signifiait exactement cela : dans tous les domaines les normes existantes pourraient être remplacées par d'autres. Une «alternative» est toujours possible.
Mais comment s'arracher au poids extrêmement pesant de l'ordre existant qui à force d'être là est devenu « le réel », la nature indépassable des choses ? C'est là qu'intervient l'utopie. Elle n'est plus un rêve naïf mais cette capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l'ordre dominant naturalisé en « réel », et à inventer (créer) une autre réalité fondée sur d'autres valeurs. L'utopie n'est plus conçue ici comme une fuite hors de la réalité mais, au contraire, comme un moyen de porter un regard plus lucide sur une réalité généralement présentée sous une forme mutilée, réduite au fait existant. Les proclamations provocatrices du type «Soyons réalistes, demandons l'impossible », pulvérisent cette conception étroitement conservatrice du réel. La perpétuation de l'ordre existant n'est pas la seule perspective imaginable dans l'éventail des réalités possibles.
Ce nouveau partage entre utopie et réel est au fondement de la subversion des années 68. Il traversera les diverses composantes du mouvement. On verra un certain nombre de militants marxistes, traditionnellement prévenus contre les « socialismes utopiques », tout d'un coup le revendiquer, s'inspirant de Rimbaud ( « Rimbaud disait de la poésie, par rapport à l'action, '' elle sera en avant (...) lueur sur le projet humain '' ») et affirmant la nécessité de « l'utopie » pour faire « disparaître » de l'histoire « la société de l'aliénation »[1].. Au-delà du terme lui-même, c'est cette capacité de subversion utopique ouvrant l'éventail des possibles que les analyses contemporaines de Mai 68 mettent au cœur de la révoltesoixante-huitarde. Boris Gobille, par exemple, un des principaux spécialistes actuels, insiste sur le fait qu'au sein de ce nouveau mode de pensée « est réaliste la saisie de l'ordre symbolique pour ce qu'il est, c'est-à-dire une immense fiction reposant sur la naturalisation de ce qui a été sédimenté par l'histoire »[2].
Ce détour détonnant est propre à éveiller en nous un soupçon : le rapport utopie-réel que nous connaissons, aussi évident soit-il, ne demande-t-il pas à être questionné ?
L'utopie depuis les années 70-80
A partir de la fin des années 70 cette conception nouvelle de l'utopie et son questionnement du réel sont systématiquement rejetés. On assiste non seulement au retour de la conception traditionnelle de l'utopie coupée du réel, mais à son extrême radicalisation. L'utopie devient cette dangereuse illusion qui mène à la « Terreur », « au goulag », au « totalitarisme »...
A partir de la deuxième partie des années 70 les mouvements sociaux déclinent[3] tandis qu'une avalanche de livres[4] , d'articles, d'émissions de radio ou de télévision consacrés à l'utopie imposent sa vision rectifiée d'illusion coupée du réel, un réel indiscutable, celui de l'ordre existant. « Ils le savent bien (les révoltés) que la rébellion n'est pas pensable au sein du monde réel » répète Bernard-Henry Lévy, sur le ton de l'évidence [5]. L'ordre existant est le seul réel possible et ceux qui veulent le transformer sont dans l'illusion, le rêve, l'utopie. Dans La barbarie à visage humain, les « optimistes patentés » récitent « leurs contes de fée » et sont toujours déçus car ils se heurtent au réel[6] . Cette thématique fataliste sera;portée par tout le mouvement nommé (à tort) « nouvelle philosophie », et par de très nombreux publicistes. Les gazettes s'en feront largement l'écho. L'utopie est redevenue une chimère. Et constamment, les idées utopistes (qui ne sont souvent que des idées progressistes) seront accusées d'être responsables des pires malheurs de l'histoire. Pour Glucksmann, même la paisible abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, nous conduirait tout droit au totalitarisme[7]. Toute utopie qui s'écarterait de l'ordre existant serait non seulement illusoire mais criminelle.
Aujourd'hui encore
Les évidences satisfaites de Margaret Thatcher et de Francis Fukuyama rencontrent aujourd'hui moins d'adeptes car les promesses de libéralisme heureux n'ont pas été tenues pour une grande part de la population. Mais un de leurs soubassements, la conception du réel existant (qui est toujours néolibéral) opposé à toute utopie, est toujours très présent. Au cours de la récente campagne des présidentielles (2017), un des principaux arguments employés pour invalider les arguments de tous les candidats critiques vis-à-vis du libéralisme ambiant a été le reproche de prôner des solutions utopiques. Associant la gauche et l'extrême droite dans une même critique de « l’extrémisme » ( « Le Pen Mélenchon même danger »...)[9] des éditorialistes, des hommes politiques, etc. n'ont cessé de dénoncer la naïveté utopique de ceux qui prétendaient transformer la société en s'écartant des canons libéraux. François Fillon, en difficulté, s'en est pris à « la démagogie de ceux qui inventent de nouvelles chimères »[10] tandis que le Figaro, évoquant plusieurs mesures sociales transformées en épouvantail (de « l'embauche massive » de fonctionnaires à l'augmentation de « toutes » les allocations), conclut : « C'est Noël au mois de mai ». C'est-à-dire une chimère.[11] La veille, le dessinateur Plantu se moquait dans Le Monde du programme social, trop progressiste à ses yeux, de La France insoumise en le présentant comme un ensemble de propositions naïves totalement déconnectées de la réalité (du type « demain on rasera gratis »). Le dessin représente un ouvrier crucifié sur une croix désignée comme « Paul Emploi » et égrenant ses certitudes sur les bienfaits miraculeux et loufoques que lui procurerait La France insoumise une fois installée au pouvoir : « Hé ! Dans un mois je ressuscite, ensuite, j'ai un super boulot, et on part tous gratos au Venezuela ».[12] Pour invalider le programme de Jean-Luc Mélenchon, Plantu use d'un procédé éprouvé : il suffit de le présenter comme utopique, c'est-à-dire totalement déconnecté du réel.
La veille encore
Le Monde publiait la tribune de 220 entrepreneurs « contre le choix des extrémismes » (« des », il ne s'agit pas que de l'extrême droite), « parce que les extrêmes appuient leurs discours sur des illusions, des fausses promesses et des cadeaux intenables », « la réalité éclaterait dès le lendemain » et serait, on l'a deviné, « catastrophique ». Un argument décidément bien commode pour les « modérés » pour qui toute remise en cause des choix économiques libéraux est à mettre sur le même plan, qu'elle vienne de l'extrême droite ou de la gauche, car elle ne peut être qu'un dangereux fantasme.
Arrêtons cette série qui pourrait être sans fin. La dénonciation de l'utopie partout débusquée et partout présentée comme complètement coupée de la réalité est aujourd’hui, comme dans les années 80, omniprésente. Il suffit de lire quelques journaux pour s'en convaincre. Elle est devenue tellement prégnante et l'ordre dominant si largement identifié au réel que de simples programmes de gauches sont perçus comme des rêves irréalisables et dangereux. L'irréalité est postulée au moindre écart vis-à-vis des normes économiques, sécuritaires, migratoires, etc...en vigueur. Et la menace s'abat comme un couperet sur le moindre porteur de ces chimères : « Inutile de raconter des sornettes », ce sera « la crise financière généralisée »[13].
Aux sources du réel : l'utopie
Ce mode de pensée s'est installé dans nos consciences. L'utopie, sous de nombreuses dénominations (« l'idéologie », etc...), est devenu un mauvais mot, utilisé pour stigmatiser l'irréalisme de ses adversaires. Il a acquis le statut de vérité a priori. Mais une vérité non questionnée n'est qu'une croyance. Est-ce que véritablement l'utopie n'a rien à voir avec le réel ? Est-ce que, incapable de regarder la réalité en face, elle ne connaît que des réveils désenchantés et des folies destructrices ?
Cela peut paraître surprenant mais rien n'est moins sûr. Une enquête sérieuse le démontrera facilement. Le discours réactionnaire antiutopique nous a fait oublier qu'une grande partie de nos institutions, de nos droits, de nos libertés ont été pendant des siècles considérés comme des utopies et rejetés comme telles. Seuls quelques esprits hardis en imaginaient la réalisation. Elle semblait totalement irréaliste à la plupart de leurs contemporains. Mais ces utopies se sont pourtant réalisées et elles font partie aujourd'hui de la;réalité parfaitement triviale dans laquelle nous vivons.
Dans La barbarie à visage humain, Bernard-Henry Lévy multiplie les jugements définitifs basés sur le constat que les émancipations tournent toujours en leur contraire . Selon lui, « les esclaves et les opprimés » peuvent « s'enivrer de folles espérances », elles seront toujours déçues car « Le Maître » est « l'autre nom du monde »[14] . Faut-il rappeler que les « folles espérances » des abolitionnistes et des esclaves révoltés se sont réalisées et que l'esclavage a été aboli ? Le déni de réalité n'est pas toujours du côté des utopistes.
doux rêveur comme Thomas More pour en faire un modèle de société. L'Utopie[15] imagine une république avec toute la difficulté que peut représenter une telle création imaginaire au sein d'une culture monarchiste triomphante. Cette difficulté est palpable, par exemple, dans les paragraphes où apparaît un prince. Un prince, il y a donc un roi ? Pas vraiment, car sa fonction est totalement républicanisée : elle n'est pas héréditaire, il est élu, il n'a pas de pouvoir décisionnaire...De même, c'est un roi, Utopus qui fonde les institutions démocratiques et égalitaires d'Utopie, mais, depuis, le peuple se gouverne lui-même. Thomas More ne peut se dégager totalement de la culture de son temps.Mais il parvient malgré tout à imaginer, et à nous faire imaginer, une société nouvelle ayant, pour une part non négligeable, les traits désirables d'une république démocratique et égalitaire. En plein XVIème siècle !
D'un côté nous ne pouvons qu'admirer cette faculté imaginative capable de créer du neuf au sein même d'un univers qui le nie totalement. D'un autre côté la tentation est grande de n'y voir que du rêve. Et effectivement on n'en trouvait nulle trace dans la réalité. En France notamment, l’État allait évoluer vers une forme de régime de plus en plus absolutiste[16] . La réalité semblait définitivement donner congé aux rêveries républicaines.
Au XVIIème siècle, il est frappant de constater que les protagonistes de la Fronde, vaste rébellion contre la politique royale, ne songèrent à aucun moment à instaurer la république. Elle restait un exemple de régime extrémiste et déraisonnable ouvert à tous les débordements. Lorsqu'au cours des affrontements le parlementaire « modéré » Omer Talon l'évoque, c'est pour faire peur et déconsidérer les propositions, trop radicales à ses yeux, de certains de ses adversaires (nullement républicains)[17] . La république joue ici le rôle 'épouvantail dévolu généralement à l'utopie : l'évocation d'un projet de société totalement irréaliste libérant des forces et des passions destructrices.
Au XVIIIème siècle, avant la Révolution, certains penseurs des lumières notamment Rousseau, le plus célèbre d'entre eux, ont reformulé l'idée républicaine avec beaucoup de force. Mais ce « fou »(Voltaire) ne pouvait renverser le poids d'évidence que confortait une monarchie millénaire que rien ne semblait pouvoir atteindre. Un tel réel déréalisait toute tentative de changement de régime. Les esprits éclairés eux-mêmes adhéraient à ce « réalisme ». Un des plus éminent d'entre eux, Montesquieu, n'a-t-il pas démontré dans des pages célèbres de L'esprit des lois que la république au XVIIIème siècle ne peut plus être qu'un rêve.
Un tel rapprochement entre république et utopie est significatif , comme l'utopie la république est admirable,mais, dans le monde d'aujourd'hui, irréalisable. C'est un âge d'or, un rêve.
Enfin, au début de la Révolution française elle-même, la solution républicaine semblait toujours parfaitement irréaliste, non seulement aux éléments les plus conservateurs, mais aussi à ceux qui allaient l'instaurer un peu plus tard. L'étude très éclairante de l'historien américain Timothy Tackett sur l'étonnante évolution des députés de la première Assemblée nationale au cours des premiers mois de leurs mandats,
Par la volonté du peuple[22], nous apprend que dans les premiers temps de la Révolution personne, parmi eux, ne pensait à instituer une république. Robespierre lui-même s'attendrissait en évoquant « la voix auguste et touchante de notre roi qui nous offre le bonheur et la liberté » [23] . Le premier septembre 1789, Rabaut de Saint-Etienne proclamait encore sur le ton de l'évidence « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement rép blicain est à peine convenable à un petit État et l'expérience nous [24]a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratisme et au despotisme. » Tous les traits de l'utopie négative, celle qui sera réactualisée dans les années 70-80, collent ici à l'imaginaire de la république : un rêve totalement irréaliste dont la réalisation ne serait pas l'utopie rêvée mais un cauchemar.
L'utopie devient réalité : les droits des femmes L'égalité juridique des femmes par rapport aux hommes, la reconnaissance de leurs capacités intellectuelles, de leur aptitude à pratiquer des métiers longtemps réservés aux hommes, etc... ont longtemps été considérées, eux aussi, comme des utopies irréalisables.Contrairement à la république, dont la réalité à Rome ou en Grèce n'était guère niable, la subordination des femmes semble avoir été de tous les temps. Elle est attestée dans toutes les sociétés historiques et dans les civilisations les plus diverses. Quelques mythes, comme celui des amazones, ne peuvent contrebalancer ce fait massif.Une telle universalité ne signifie-t-elle pas que cette inégalité est dans la nature des choses et non le résultat de choix humains ?
Il y a eu,bien sûr, des utopistes pour en douter. Qu'en est-il de Thomas More ? L'époque n'était pas favorable à une prise de conscience critique dans ce domaine. L'image de la femme au XVIème siècle était particulièrement stéréotypée, reproduisant indéfiniment des traits négatifs[26] et More, lui-même, était un chrétien très pieux et intransigeant[27], les
conditions n'étaient pas réunies pour penser l'émancipation des femmes. Et effectivement, en Utopie, la famille est patriarcale. Le père de famille a une autorité totale sur sa femme et ses enfants et la femme doit être soumise à son mari.Dans le cadre de la vie privée, finalement, rien d'utopique pour l'époque, mis à part, malgré tout, le droit au divorce. L'imagination utopique aurait-elle ici abdiquée ? Pas totalement car au niveau de la vie publique, de la politique, de l'économie, de l'éducation de la vie religieuse... tout change. Les femmes deviennent des citoyennes, elles ont un travail, les jeunes filles reçoivent la même éducation que les garçons, elles peuvent accéder à la prêtrise... Ici l'imagination utopique conçoit des avancées qui sont prédictives d'un réel qui n'émergera que quelques siècles plus tard ( qui n'a pas encore émergé dans le cas de l'accession des femmes à la prêtrise dans l’Église catholique...). Même engoncé dans ses préjugés, le célèbre utopiste est parvenu à élargir l'imaginaire des possibles féminins au delà de la réalité rétrécie de son époque. Il ne sera pas le seul. Des auteurs audacieux se succéderont sous l'Ancien Régime pour défendre le droit des femmes sans prendre leur sujétion présente comme un fait indépassable[28], mais ils resteront isolés à l'intérieur de cultures affirmant toujours massivement l'infériorité irrémédiable du deuxième sexe. Au sein même des philosophes des lumières, le cinquième livre de l'Emile, le célèbre ouvrage de Rousseau, représente un véritable manifeste contre l'émancipation des femmes. Il les assigne à un réel éternel et désespérant. Les maximes de Rousseau ne se déclaraient pas hostiles aux femmes mais prétendaient constater une fatalité de la nature. « L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature (...) La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est point du ressort des femmes »[29]. S'il en est ainsi les revendications des femmes sont absolument vaines. On ne peut aller contre l'ordre naturel des choses. Ce serait prendre ses désirs pour la réalité. Si les femmes ont une nature, une essence qui les voue à être mères avant tout, à se soumettre à l'homme, à occuper essentiellement des fonctions domestiques, etc... elles ne peuvent y déroger sans que cela produise des catastrophes : des catastrophes démographiques, familiales, personnelles constamment évoquées dans L'Emile. Leur assujettissement participe à l'ordre immuable du réel, leur désir d'émancipation n'est que désordre et songe vain.
Quelles sont ces « réalités » ? Ce sont toujours les mêmes : « Il est inutile de le nier, la femme n'est pas pareille à l'homme (...) La déduction, le raisonnement, la méditation supérieure de l'homme font qu'il réussit mieux quand il s'agit de théoriser, d'approfondir un sujet, de persévérer dans une route donnée, de porter une science à la perfection »[42] .
Toute cette argumentation déterministe cherche désespérément à rejeter hors du réel, et donc hors des possibles, tout ce qui s'écarte de l'ordre patriarcal encore dominant. Mais l'ordre dominant n'est pas le seul possible et une autre réalité surgit déjà en ce premier XXème siècle, balayant cette rhétorique du réel et de l'utopie. Elle servira certes encore, on la retrouvera,par exemple, à l’œuvre dans les débats qui suivront la parution du « Deuxième sexe »[43], mais rien n'y fait, malgré leur supposée nature inférieure, les femmes sont parvenues à acquérir les droits qu'elles revendiquaient, à voter, à faire des études, à travailler sans demander la permission à leur mari, à faire reconnaître leurs droits sur leur corps (droit à la contraception, à l'avortement), etc... et aucune catastrophe n'est survenue. Certes, beaucoup reste à faire, des inégalités subsistent et des régressions sont possibles, mais « l'utopie » de l'égalité juridique s'est réalisée et fait partie du réel d'aujourd'hui. Notre réalité, cette fois encore, se révèle composée d'un élément tout à fait essentiel qui a été pendant des siècles une utopie. Qui a dit que les utopies ne se réalisent jamais ?
Réalisme utopique
Ces deux exemples d'utopie pleinement réalisées et constitutifs de la réalité d'aujourd'hui, ne sont bien sûr pas les seuls.On aurait pu prendre l'exemple de l'abolition de l'esclavage, de la laïcité, des libertés fondamentales, etc... des droits pour lesquels il a fallu se battre et qui ont été dénoncés, quelquefois très longtemps comme des utopies irréalisables et dangereuses au nom d'un réel qui était le réel existant érigé en réel absolu.On pourrait dire au contraire, plagiant Hegel, que rien de grand ne s'est fait dans le monde sans utopie, l'utopie d'hier étant bien souvent la réalité d'aujourd'hui. Nous nageons donc ici en pleine utopie. Et c'est le réel.
Notes
[1]Alain Schnapp et pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante. Textes et documents novembre 1967-juin 1968,
Seuil, 1988, 1ère éd. 1969, p.561
[2]Boris Gobille, La vocation d'hétérodoxie in Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai
Juin 68, les éditions de l'atelier, 2008, p.208
[3]Xavier Vigna, L'insubordination ouvrière dans les années 68,PER, 2007,p.329
[4]Parmis les ouvrages les plus médiatisés : André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d'hommes, Seuil, 1975;Les
maîtres penseurs, Grasset,1977;Bernard-Henry Lévy, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977 E.M. Cioran,Histoire
et utopie, Gallimard, édité en 1960 mais republié en 1977 ;Gilles Lapouge, Utopie et civilisation, Champs Flammarion,
1978;Jean Servier, L'utopie, PUF Que sais je ?, 1979, etc...
[5]La barbarie à visage humain, p.40
[6]Ibid p.43
[7]Les maîtres penseurs, p. 12-13 et 17
[8]Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme , Flammarion, 1992
[9]Titre d'un article de Cécile Ducourtieux dans Le Monde du 13 avril 2017
[10]La Provence 15 avril 2017
[11]Le Figaro 21 avril 2017
[12]Le Monde 20 avril 2017
[13]Le Figaro 13 avril 2017. L'éditorial dont est extraite cette phrase a pour titre : « La faillite comme projet »...
[14]P. 43
[15]Œuvre de Thomas More écrite en 1515 et 1516
[16]Arlette Jouanna, Le pouvoir absolu. Naissance de l'imaginaire politique de la royauté,Gallimard,2013
[17]Arlette Jouanna,Le prince absolu . Apogée et déclin de l'imaginaire monarchique, Gallimard, 2014,p.170
[18].Montesquieu, L'esprit des lois, la Pléiade, 1951, 1ère ed.1748, p.270
[19]ibid
[20]ibid
[21]Ibid p.267
[22]Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel,
1997, 1ère éd. 1996
[23]Ibid p.96
[24]Cité par Jean-Denis Bredin, Syéyès,éditon de Fallois, le livre de poche, 1988, p.201
[25]Le mot est déjà en vogue dans son sens négatif de désordre :Timothy Tackett, Par la volonté du peuple, p.98
[26]Sara F. matthews Gréco, Ange ou diablesse.La représentation de la femme au XVIème siècle, Flammarion, 1991
[27]Bernard Cottret, Thomas More, Talliandier, 2012
[28]Maîté Albistur et Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français, édition des femmes, 1977
[29]Rousseau, L'Emile ou de l'éducation, Garnier-Flammarion, 1966 1ère éd. 1762, p.507
[30]Olympe de Gouges, Œuvres présentées par Benoîte Groult, Mercure de France, 1986
[31]Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Alinéa,
1988
[32]Ibid, p. 173
[33]Ibid, P. 270
[34]Daumier, Intellectuelles et femmes socialistes, éditions André Sauret, 1974, dessins antiféministes réalisés par Daumier à
la veille et pendant la Révolution de 1848
[35]Laurence Klejman et Florence Rochefort, L'égalité en marche. Le féminisme sous la troisième république, Presses de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1989
[36]La jeune fille française, enseignement primaire-cours moyen supérieur, Librairie Larousse, p.
185
[37]Marthe Borély citée dans Bertrand Matot, ces femmes antifemmes. Aux sources inattendues du genre, Lemieux, 2017, p.
29
[38]Ibid, p. 26
[39]Ibid, p . 38
[40]Ibid, p. 32
[41].Ibid, p. 34
[42]Ibid p.. 69, citation de Gina Lombroso extraite d'un livre paru en 1924 : L'âme de la femme
[43]Sylvie Chaperon, Haro sur le deuxième sexe in Christine Bard (dir.), Un siècle d'antiféminisme, Fayard, 1999
11/12/2016
La démocratie libérale, modèle insurpassable?
Notes
[1] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992
[2] M.I.Finley, Les anciens grecs, Maspero, 1971, p.68-69-70-71 et Démocratie antique et démocratie moderne, Payot, 1976. Pierre Briant, Pierre Lévêque, Pierre Brulé, Raymond Descat et Marie-Madelaine Mactoux, Le monde grec aux temps classiques, tome 1 : Le Vème siècle, PUF, Nouvelle Clio, 1995 .
[3] Les politiques, Garnier Flammarion, 1993, 1294-b-4
[4] Sauf le jour de l’élection…d’où le commentaire de Rousseau dans le Contrat social : « Le peuple anglais pense être libre il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien »..
[5] François Dupuis-Déri, « Démocratie, histoire d’un mot », p.343 et suivantes.
[6]Notamment : Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot et Rivages, 1996 Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Seuil, 2007.
[7] Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1972, 1ère édition 1944.
[8] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.
[9] Et celui des bureaucraties qui contribuent à leur domination : Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012.
[10] Robert Castel, l’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? , Seuil, 2003 Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001.
[11] « Les Français prêts à limiter leurs libertés pour plus de sécurité » titre, triomphant, Le Figaro du 18 novembre 2015.
23/06/2024
Le Rassemblement National, danger pour la démocratie
André Koulberg a publié en 2017 Le FN et la société française, (éditions Utopia). Il est membre de la section d'Aix-en-Provence de la Ligue des droits de l'Homme. Ce texte participe au combat mené par celle-ci pour la défense de la démocratie et des droits humains.
La destruction de la démocratie est inscrite dans le programme du Rassemblement National. Les idées du Rassemblement National ont tellement été banalisées ces dernières années que nous ne percevons plus la radicalité antidémocratique des mesures qu'il prône : discriminations sans limites, sur-pouvoir de l’État, pouvoir de censure sur les médias et tous les moyens d'expression, surveillance et contrôle des enseignants... Ce ne sont pas des « points de détail».
Relisons donc les différents textes programmatiques du RN.
Discriminer
Le Rassemblement National, depuis la reprise en main de Marine Le Pen en 2012, a fait disparaître, au fil des échéances électorales, un certain nombre de dispositions susceptibles de trop choquer ses électeurs et ses électrices. Les blagues antisémites sont proscrites, son discours sécuritaire n'est plus axé sur le rétablissement de la peine de mort, son discours sur les femmes ne fustige plus les « avortements de confort;», etc. mais sur les questions centrales de son programme (immigration, insécurité...) ses options apparaissent clairement, malgré la rhétorique dans laquelle ils sont enrobés. La simple lecture de ses textes programmatiques permet de prendre la mesure des changements qu'il voudrait introduire : une remise en cause du régime démocratique que nous connaissons en France depuis 1945. Est-ce qu'on se rend compte de ce que cela signifie;?
Le Rassemblement National propose d'organiser un référendum pour changer la constitution. C'est, notamment, un principe fondamental de nos constitutions qui est visé : le principe de l'égalité devant la loi. Le titre premier de la constitution de 1958 stipule par exemple que la France « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion;». Cette égalité de droit est exactement ce que le RN veut supprimer. C'est le fameux principe de « préférence nationale;» rebaptisé « priorité nationale;». Il propose que les étrangers (ou « étrangers extra communautaires») soient discriminés à l'embauche, lors de l'acquisition d'un logement, pour de nombreuses prestations sociales (par exemple « les allocations familiales seront réservées aux Français»), au niveau juridique (la double peine) et dans l'accès aux soins (suppression quasi complète de l'aide médicale d’État)...
Mais, dira-t-on, ce sont des étrangers. N'est-il pas normal qu'ils relèvent d'une législation spécifique? Cela peut être vrai de dispositions ordinaires adaptées à la situation d'étranger, comme, par exemple, l'exigence d'un passeport. Mais cela ne l'est plus lorsqu'il s'agit de droits fondamentaux reconnus par notre constitution et par toutes les conventions internationales. Les étrangers, aussi étrangers qu'ils soient, sont des êtres humains et, à ce titre, ils doivent bénéficier des droits de l'homme, dont l'originalité est justement de concerner tous les êtres humains. Violer ce droit, c'est basculer dans un autre type de régime, comme, par exemple, celui que nous avons connu en France dans la période de Vichy.
La multiplication des discriminations que le Rassemblement National veut inscrire dans la loi touche aux fonctions vitales des personnes visées : la possibilité de travailler, de se loger, de se soigner... Ces mesures fabriquent des sortes de sous-humains !
La suppression de l'aide médicale d’État (sauf « soins urgents», mais vu le temps des procédures ce sera souvent trop tard) peut servir ici d'exemple type de ces discriminations sans limite, et absurdes. C'est une mesure qui constitue un véritable scandale moral : laisser un malade sans soin parce qu'il a une origine étrangère... C'est aussi une mesure stupide : au sein de ces populations non soignées se propageront inévitablement des épidémies qui nous frapperont, nous aussi.
Prenons la mesure de ce que représentent ces mesures discriminatoires que voudrait nous imposer le parti de Marine Le Pen, elles ne représentent pas un simple changement législatif, elles nous font changer d'univers.
Ce mépris de l'humain, cette destruction des droits de l'homme, de plus, ne concerne pas que les étrangers. Une fois que le principe de l'égalité des droits est abandonné, la garantie de ce droit n'existe plus pour personne. Pour tous, ce qui était un droit n'est plus qu'une tolérance que l’État peut octroyer, ou retirer, quand il veut. L'arbitraire peut frapper n'importe qui. Et, effectivement, l'expérience historique confirme que dans cette conjoncture, les discriminations s'étendent à de nombreuses catégories : opposants, minorités, femmes... Le régime de Vichy, par exemple, discriminait les Juifs, mais aussi les tziganes, les femmes (des femmes fonctionnaires révoquée simplement parce qu'elles étaient des femmes).
Non seulement les discriminations prolifèrent mais ceux qui apportent une aide aux discriminés, aujourd'hui aux sans papiers privés de droit, sont criminalisés. Le RN prévoit de les « poursuivre;» : « La loi permettra de poursuivre et de condamner les personnes qui apportent une aide directe ou indirecte aux étrangers qui tentent d'entrer illégalement sur le territoire et s'y maintenir;». Cela fera beaucoup de Français réprimés pour leurs gestes humanitaires. Où commence l'aide indirecte?
Au lot de discriminations va s'ajouter le lot de répressions.
De l'arbitraire policier à la police de la pensée
La destruction de l'égalité des droits, fondement essentiel de nos démocraties, n'est pas la seule mesure antidémocratique prônée par le Rassemblement National, loin de là;! L’État et l'administration RN ne veulent pas seulement discriminer, ils veulent aussi se doter d'un sur-pouvoir face à des citoyens de moins en moins susceptibles de défendre leurs droits. Ce choix se lit très clairement dans les textes consacrés à la sécurité et la répression policière.
Le RN propose notamment « d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes;» afin de ne « jamais craindre» d'utiliser la force, le parti estimant qu'il devrait en faire bien plus usage.
Les policiers bénéficient évidemment d'un droit de légitime défense, précisément défini par la loi. Mais leur octroyer une présomption générale de légitime défense a priori, indépendamment de l'acte commis, ce n'est plus tenir compte des cas où elle est effective, mais légitimer des actes simplement parce que ce sont des policiers qui les commettent. Et les victimes de ces actes perdent ainsi en grande partie les moyens de se défendre face à des violences arbitraires. Ce ne sont plus des bavures puisque les policiers sont, de par leur statut, en légitime défense.
Si l'on ajoute à cela l'aveuglement volontaire du RN face à des dérapages policiers, par exemple les délits de faciès, pourtant documentés depuis longtemps, on ne peut que conclure à l'existence caractérisée de ce parti à légitimer les pouvoirs répressifs arbitraires et à priver les citoyens de moyens d'y résister.
Que reste-t-il de la démocratie s'il n'y a plus d'égalité des droits ni, pour les citoyens, de capacité de résister aux abus et à l'arbitraire du pouvoir? Pas grand chose. Et pourtant, dans la doctrine RN ce n'est qu'une partie des mesures oppressives envisagées. Elle attribue, par exemple, à l’État le droit de limiter gravement un certain nombre de nos libertés fondamentales.
Le Rassemblement National donne au pouvoir le droit de censurer à peu près tous les moyens d'expression existant dans un pays au nom de la lutte qu'il veut mener contre ce qu'il nomme une « idéologie». Contre une idéologie considérée comme néfaste, les autorités peuvent à peu près tout.
L'exemple que donne le RN est celui de « l'idéologie islamiste», propre à faire peur, mais cette peur risque de nous faire oublier les enjeux de la liberté d'expression qui ne concernent évidemment pas seulement les propos islamistes.
Marine Le Pen a déposé un projet de loi qui « prévoit l'interdiction de la publication des écrits, y compris par voie électronique ou audiovisuelle ayant pour objet ou pour effet la manifestation ou la diffusion de l'idéologie islamiste». Mais l'idéologie, et c'est le nœud du problème, est une notion très large. Où commence l'idéologie islamiste? Est-ce que tous ceux qui sont stigmatisés, notamment par le RN, sous le terme d'« islamo-gauchistes» seront partout censurés;? En réalité ce pouvoir de censurer toutes les formes d'expression au nom de la lutte contre une « idéologie» permet à l’État, de censurer tout ce qu'il veut car l'infraction n'est pas précise, comme peut l'être par exemple la diffamation définie juridiquement. Elle peut désigner toutes les idées qui déplaisent au gouvernement. Et au nom d'une incrimination aussi ouverte le RN se donne le droit de censurer tous les médias, les réseaux sociaux, les maisons d'édition, etc...
Cette traque idéologique s'étend partout, et notamment à l'école. Et là encore, la lutte du pouvoir contre les « idéologies;» ouvre à l’État un champ de possibles censures et répressions quasi infini, bien au delà de la seule « idéologie islamiste». Ainsi, par exemple, le RN réprouve depuis longtemps les méthodes pédagogiques actives, égalitaristes (le collège unique), ce qu'il nomme « la doctrine de l'école ouverte;», etc... Il qualifie tout cela d'« idéologie délétère;, donc réprimable, ne propose aucun débat mais s'apprête tout simplement de supprimer les institutions existantes, les instituts nationaux supérieurs des professeurs et de l'éducation, censés la propager. De l'incrimination d'une idéologie qui déplaît au RN à la répression il n'y a qu'un pas, vite franchi.
L'investissement autoritaire de l'école ne s'arrête pas là. Le Rassemblement National veut aussi exercer un contrôle général sur les cours assurés par les professeurs dans les classes. Soupçonnés de mal penser (c'est-à-dire autrement que le RN), rien ne semble plus urgent que de les mettre sous une étroite surveillance des autorités. Les enseignants devront constamment se conformer à la « neutralité» officielle. « l'exigence de neutralité absolue des membres du corps enseignant» sera partout renforcée. Sous une telle pesante tutelle, cette « neutralité absolue;» sera déterminée par le pouvoir. Au lieu de se référer aux disciplines (par exemple l'histoire telle qu'elle est faite par les historiens), ce sera « la vérité», « la neutralité» de l’État qu'il faudra enseigner. Et les autorités y veilleront scrupuleusement. Est prévu un « accroissement du contrôle des corps d'inspection». Celui-ci aura notamment pour mission une systématique délation des contrevenants à cette « neutralité» d’État : « obligation de signalement des cas problématiques sous peine de sanctions à l'encontre des encadrants».
Nous imaginons parfaitement ce que cela peut signifier car, avec un vocabulaire quasi identique des États (notamment des États américains) ont mis en œuvre ce programme. En Floride, par exemple, aujourd'hui, les manuels scolaires sont expurgés de contenus scientifiques qui contreviennent aux opinions de certains groupes de pression (des évangélistes fondamentalistes opposés à l'enseignement de la théorie de l'évolution) et du gouverneur qui les soutient. Les professeurs sont dénoncés par certains de leurs élèves et pratiquent de plus en plus de l'autocensure.
Une forte intervention de l’État pour censurer le contenu des matières enseignées et une surveillance autoritaire des enseignants, cela produit toujours les mêmes effets : la fabrication d'une idéologie d’État, c'est-à-dire, en terme orwellien, une police de la pensée.
Une offensive contre la démocratie
Le Rassemblement National prétend défendre l'identité de la France mais l'essentiel du programme qu'il s'apprête à appliquer vise à détruire ce qui constitue la singularité de la France depuis des siècles. La présence de personnes à la peau foncée dans le pays ne change pas fondamentalement l'identité de la France. Ce qui la détruirait ce serait de faire du « pays des droits de l'homme» dont la devise est « liberté, égalité, fraternité», une société qui rejette l'égalité des droits et discrimine des populations entières, qui maltraite des groupes transformés en bouc émissaire, qui fait régner un pouvoir arbitraire, qui prive les citoyens de leurs libertés fondamentales, qui impose une idéologie d’État...
Or tout cela se trouve dans les textes programmatiques RN.
Ce n'est pas l'identité de la France même si cela a existé à certaines périodes de l'histoire de France comme la période de Vichy. Ce furent quelques épisodes, particulièrement sombres.
Cette ombre plane aujourd'hui sur toutes les prises de position RN;. Partout est attisée la haine et le rejet de ceux qui sont perçus comme différents. L'hostilité envers les homosexuels et tous les déviants des normes hétérosexuelles dominantes n'a jamais cessé. Camille Froidevaux-Metterie nous le rappelle dans un article publié dans le journal Le Monde le 14 juin, voter RN pour les femmes c'est braquer une arme contre soi : les députés européens RN ont voté « contre la condamnation des discours de haine envers les personnes LGBTQIA+ en 2019 et contre le fait de déclarer l'Europe zone de liberté pour ces mêmes personnes en 2021».
La philosophe rappelle aussi que l'opposition aux droits des femmes est toujours vivace au sein de ce parti, malgré les fréquents clins d’œil de Marine Le Pen à ses électrices. Il suffit, là aussi, d'étudier les votes des députés RN au parlement européen pour se rendre compte qu'ils sont systématiquement défavorables aux droits des femmes (voir le rappel précis de tous ces votes dans l'article de Camille Froidevaux-Metterie).
Enfin, la haine est attisée, encore plus, de façon obsessionnelle, contre un groupe mal défini mais que tout le monde reconnaît. Il est question d'« immigrés», bien que souvent ils ne le soient plus depuis des générations; ou d'étrangers» ou « étrangers extra européens», mais on se garde généralement de désigner à la vindicte publique les Ukrainiens, chrétiens à la peau trop blanche. Qui désigne-t-on donc ainsi? Les illustrations du livret programmatique consacré à « l'immigration» apportent une réponse, on y voit toujours des « Noirs» et des « Arabes» (peut-être aussi quelques Roms).
De thématiques en thématiques, les méfaits de ces populations aisément reconnaissables, à défaut d'être bien définies, leurs crimes, leurs mœurs arriérées, et même les privilèges dont ils bénéficieraient dans la société française, se succèdent sans fin. Ainsi que les discriminations, les exclusions, les mesures toujours plus dures qu'on souhaite ardemment leur imposer : toujours plus attentatoires aux droits humains les plus élémentaires. On peut parler d'obsession ethnique. Toute personne familière des discours d'extrême droite des années 30 ou de la période de Vichy y trouvera des résonances. Or cette obsession xénophobe qui a si souvent joué un rôle majeur dans la destruction des démocraties, est partout dans les discours et les actes du RN et constitue le principal fondement de sa doctrine, encore aujourd'hui.
Pour s'en convaincre lisons un livret programmatique qui semble complètement éloigné de ces questions d'immigration et d'incrimination des étrangers, celui consacré à « l'écologie».
Nous allons de surprise en surprise. D'abord ce discours écologique est avant tout un discours anti-écologtique, dénonçant « l'écologie punitive» à longueur de pages, dissuadant les Français de changer leur mode de vie, s'opposant aux mesures, pourtant souvent très limitées, prises par diverses instances nationales ou internationales pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais, vis-à-vis des étrangers, le ton change, la situation climatique exigerait qu'on restreigne leur nombre et leurs droits et qu'on réagisse vivement. Une des principales mesures « écologiques;» proposées par le RN est la fermeture des frontières et l'organisation de la préférence nationale non seulement pour les produits français ou les entreprises françaises, mais aussi pour« l'emploi des Français». On croyait parler écologie, on retourne à l'obsession ethnique, aux exclusions, aux discriminations... à cette identité des pages douloureuses de notre histoire.
Le Rassemblement national a appris à utiliser un langage policé, respectable, à se référer à la république, à la démocratie, et même aux droits de l'homme, mais derrière ce vernis, c'est une véritable machine de guerre antidémocratique que révèle la lecture de son programme. Même si nous ne connaissions pas les accointances de Marine Le Pen avec Poutine ou Victor Orban ce programme suffit pour découvrir ses penchants autoritaires
Dans la confusion générale, la promotion de mesures inspirées par le discours RN (30 lois successives restreignant les droits des étrangers et, dernièrement, l'introduction de la préférence nationale dans une loi sur l'immigration), nous avons perdu la capacité de percevoir la gravité destructrice de ces mises en cause radicales de nos principes et de nos droits. Or ce que nous découvrons à la lecture de ce programme RN ce ne sont pas seulement les réalités catastrophiques que recouvrent ces logiques mais tout un ensemble de mesures qui nous font basculer dans un autre régime, tel que nous n'en avons pas connu en France métropolitaine depuis la Libération. Ce n'est plus une évolution, même vers du pire, c'est un saut dans l'inconnu.

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