Giraud Gaël
Nom
Giraud
Prénom
Gaël
Contributions
21/02/2021
Extraits d’une Interview de Gaël Giraud par Denis Robert. 29 septembre 2020.
Question : Vous parliez des élites avec un grand z, c’est quoi les zélites ?
Ceux qui se prennent pour des élites…Vous savez qu'aujourd'hui la société française est structurée en trois tiers. Vous avez un tiers qui fait des études supérieures, vous avez un tiers qui passe un bac ordinaire, professionnel ou technique, et puis vous avez un dernier tiers qui ne passe pas le baccalauréat. Le tiers qui a fait des études supérieures a accès à tous les pouvoirs économiques, financiers, symboliques, médiatiques. Les médias globalement ne parlent que de lui et ne parlent qu’à lui. Un tiers c’est beaucoup plus qu’il y a deux générations. Quand Sartre disait « on ne peut pas se permettre de désespérer Billancourt », il était parfaitement conscient qu’il appartenait à une petite minorité qui faisait moins de 10% de la population…que le dimanche midi au repas dominical il était contraint de parler avec la cousine Gertrude ou le cousin Albert qui n’avaient pas fait d’études. Aujourd’hui le tiers éduqué supérieur est suffisamment nombreux pour pouvoir vivre dans une sorte d’endogamie sociale complète…il ne parle plus aux deux autres, ne sait plus ce que vivent les deux autres tiers, est très étonné lorsque les deux autres tiers votent non à la constitution européenne en 2005, ou organisent des ronds-points avec des gilets jaunes pour protester contre le sort qui leur est réservé par le gouvernement actuel. Donc il y a une incompréhension et une méconnaissance grandissante de ce premier tiers de ce que vivent les deux derniers tiers des français.
Question de Denis Robert. Ce manque de socio-perception peut-on le combler ?
Regardons ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Ils ont rendu possible la Convention Citoyenne pour le Climat. Ce n’est pas Macron qui s’est dit un jour, on va faire cette convention. Elle a été rendue possible grâce à la pression des gilets jaunes. La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans.
Ça veut dire que les deux derniers tiers sont capables de parler au premier tiers, d’avoir des raisonnements et des préconisations normatives politiques qui sont de même niveau que ce qu’est capable de produire le premier tiers. Et donc il y a un dialogue tout à fait possible.
C’est une partie du premier tiers qui, à l’image d’ailleurs du Président de la République, vit un mépris très profond pour les deux autres tiers et croient très fondamentalement que ces deux derniers tiers sont incapables de leur parler et qu’eux n’ont rien à leur dire. C’est ce fossé-là qui est entrain de grandir aujourd’hui.
La CCC et les gilets jaunes nous montrent que si on s’en donne les moyens il est possible de combler le fossé…Cela montre une chose, c’est que les media ne font pas leur boulot dans notre pays. Parce que, s’ils faisaient vraiment leur travail, la qualité des débats qui ont eu lieu au sein de la convention citoyenne, on pourrait l’avoir au sein de l’espace public en France et ce n’est pas ce qu’on a maintenant.
18/01/2020
Le Vent se lève. Entretien avec Gaël Giraud
LVSL – Vous êtes prêtre jésuite. Pourquoi avez-vous choisi cette voie-là ? Quelle relation entretenez-vous avec l’Église ? Vous vantez souvent l’héritage de la Révolution française et la sécularisation, seriez-vous donc un prêtre laïc ?
G.G. – Je n’utiliserais pas cette expression de prêtre laïc. Les jésuites ont une grande tradition d’engagement en faveur de la justice. On connaît le sort des jésuites du Salvador assassinés par la junte militaire en 1989 parce qu’ils soutenaient les pauvres. On sait moins, par exemple, que deux jésuites ont été assassinés à Moscou en 2008, parce qu’ils gênaient les collusions entre l’Église orthodoxe et le régime de Poutine. Bien sûr, nous n’avons nullement le monopole de l’engagement en faveur de la justice, même parmi les ordres religieux catholiques. Je pense notamment au Frère dominicain Henri Burin des Roziers, décédé hélas en 2017, et qui fut un ardent défenseur des paysans sans terre dans le Nordeste brésilien —un homme lumineux. Je pense à telle religieuse xavière, Christine Danel, une amie également, qui s’est rendue dans les centres de traitement d’Ebola en Guinée, au pire moment de la pandémie de 2014, pour aider à la mise en place d’un traitement de la maladie. Pour les Jésuites, disons que la promotion de la justice sociale et l’expérience de foi sont une seule et même mission. C’est ce qui m’a sans doute séduit dans l’ordre des Jésuites, avec, bien sûr, une certaine rigueur intellectuelle et, surtout, une profonde tradition spirituelle. C’est ce qui manque à beaucoup de nos contemporains, je crois : un espace de liberté intérieure. Beaucoup de jeunes sensibles à la question écologique cherchent à retrouver des espaces d’intériorité, de silence, de gratuité. Notamment pour s’évader de la prison du tout-marchandise, du tout-jetable ou du tout-détritus. Certains cherchent du côté des sagesses orientales parce qu’ils ne se sentent plus liés au patrimoine chrétien qui est, pourtant, le leur. Ou bien à cause du discrédit qui frappe à juste titre notre Église du fait des scandales liés à la pédo-criminalité. Pour ma part, je crois que le christianisme est très fondamentalement une école du désir (ce que le bouddhisme n’est pas, par exemple) et que beaucoup d’entre nous ont soif d’apprendre à découvrir le désir de vie qui sourd du plus profond d’eux-mêmes.
Je parle volontiers de façon positive de la Révolution française et de la modernité occidentale, c’est vrai. Dans son intuition de fond, elle est un produit du christianisme même s’il est vrai que des chrétiens en ont été les victimes, je pense notamment au prêtre Jean-Michel Langevin et aux martyrs d’Angers. Lorsqu’au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, une bonne partie de l’Église catholique a cru bon de s’opposer à la modernité, elle n’a pas reconnu que ce qu’elle avait en face d’elle, ce qu’elle a cru être son ennemie, était en partie son propre enfant. Bien sûr, il faut distinguer, au sein des Lumières, entre, disons, Rousseau et Voltaire. L’arrogance d’un Voltaire, riche commerçant esclavagiste, n’a pas grand chose à voir avec les intuitions démocratiques de Rousseau. Or, du point de vue du rapport du politique au religieux, les Lumières, disons, rousseauistes ont cherché à désacraliser le pouvoir politique : désormais, le pouvoir politique et la souveraineté n’auraient plus comme instance de légitimation un ordre sacré, transcendant fondé sur Dieu. C’est la “sortie de la religion” telle que Marcel Gauchet, par exemple, l’a thématisée. Gauchet a fort bien montré que le christianisme est justement la “religion de la sortie de la religion”. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a, semble-t-il, que dans les sociétés de tradition chrétienne que la laïcisation du pouvoir politique est aussi avancée que chez nous. Or, depuis le début de l’aventure chrétienne, la grande tradition évangélique consiste à “rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu” (Luc 20,25).
13/01/2020
Sur les élites françaises
Extrait de l’entretien récolté par LVSL ( Le vent se lève)
LVSL – Observez-vous, au plus haut niveau de l’État, une dérive illibérale ? Comment se concrétise-t-elle ?
G.G. – J’observe qu’une partie de la haute fonction publique française ne croit plus en l’État au sens où elle est persuadée que la République, telle que nous l’avons construite à travers les grands compromis d’après-guerre, est velléitaire, contradictoire, n’a plus les moyens de sa politique ou n’a plus de vision. De sorte que rien ne vaudrait une bonne assemblée sanglante d’actionnaires qui maximisent leurs profits à court terme. Ces propos, que j’entends y compris à l’Inspection générale des finances, font froid dans le dos. Il est vrai qu’il y a peu, Michel Pébereau se vantait qu’il y ait plus d’inspecteurs généraux des finances ayant pantouflé à la BNP Paribas que travaillant pour l’intérêt général dans la fonction publique. Cela veut dire que la haute fonction publique elle-même doute de sa propre mission. En témoigne également le nombre de pantouflages de hauts fonctionnaires : le directeur général du Trésor français s’en va travailler pour un hedge fund chinois, le Hongrois Adam Farkas, l’actuel directeur exécutif de l’Autorité bancaire européenne, s’apprête à prendre la tête de l’Association des marchés financiers en Europe, un puissant lobby qui défend les intérêts du secteur bancaire privé. Imaginez-vous le patron de la police de Bogotá qui deviendrait le principal lieutenant de Pablo Escobar ? Remarquez, en France, nous avons nommé à la tête de l’autorité monétaire suprême un ancien cadre dirigeant de BNP Paribas puis, à la tête de l’État, un inspecteur des finances ayant pantouflé chez Rotschild… Il y a heureusement des exceptions remarquables : des hauts fonctionnaires qui ont conservé envers et contre tout un haut sens de l’État. Mais, souvent, leur intégrité pénalise leur carrière, en particulier sous l’actuel gouvernement.
(…) Lorsque la haute fonction publique, ou une partie de ses membres du moins, doute de sa mission, elle doute de l’utilité de travailler pour ceux et celles qu’elle ne rencontre plus, qu’elle ne connaît plus. Une autre fraction de cette même noblesse d’État, penche au contraire pour une démocrature, dans laquelle on imposerait les décisions technocratiques qu’elle estime être les seules raisonnables. Sans s’apercevoir que, le plus souvent, ces décisions ne servent que ses propres intérêts de court terme. Il y a là un malentendu extrêmement profond.
Inversement les deux tiers du corps social français qui ne font pas partie de cette élite de masse ne se sentent plus représentés par des médias entièrement financés par et pour le tiers éduqué supérieur, lequel cumule tous les pouvoirs : financiers, économiques, politiques et, parfois, même culturels. Les autres, la majorité donc, ont l’impression d’être abandonnés par les privilégiés des centres-villes métropolitains. Dans bien des régions rurales de France, les trains s’arrêtent de moins en moins, il n’y a plus d’hôpital, plus de banque, la Poste et les écoles ferment. Les jeunes, évidemment, s’en vont… Certains protestent avec raison contre cet abandon incompatible avec le pacte républicain entre nos concitoyens. Les gilets jaunes ne sont qu’un aspect de cet immense malaise social. Le Grand débat national organisé à la suite des premières manifestations de décembre était un simulacre de discussion qui n’a pas permis la prise en compte sérieuse des revendications des deux tiers. Je crains que cela ne s’aggrave dans les mois et les années à venir. Et quand je vois des policiers français tirer avec des LBD sur des pompiers français, je m’interroge : l’élection de Marine Le Pen aurait-elle davantage divisé les Français ? Je n’en suis plus certain aujourd’hui. Encore une fois : le paradoxe de ce gouvernement, c’est qu’il gouverne pour une toute petite élite et, pour les autres, semble n’avoir rien d’autre à proposer que la violence et le mépris de classe. Le Rassemblement national aurait-il fait autrement ? Il est vital pour le débat démocratique que la scène politique française sorte de ce duel en miroir entre Le Pen et Macron.
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