Ginisty Bernard
06/02/2017
Contre la pensée binaire
Notes
1. Emmanuel LEVINAS : L’au-delà du verset. Lectures et Discours talmudiques Editions de Minuit Paris 1986 p.98
2. Alain FINKIELKRAUT Peter SLOTERDIJK : Les battements du monde. Dialogue Editions Pauvert Paris 2003 p.74
11/01/2017
La crise nous invite à inventer le futur
Conférence de Bernard Ginisty aux rencontres des amis de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016
1- Malaise dans nos sociétés.
« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat actuel dans notre pays. D’une part, des annonces futuristes sur une société de l'internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part, des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise du vivre ensemble. Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut donner corps à ces grands thèmes dans un travail conjoint de critique des prétendues évidences qui empêchent de penser et d’engagement concret dans le quotidien des institutions.
2 - L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.
2.1 - Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition
L'individu était défini par sa matrice micro sociale d'origine. On était d'un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l'hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n'était pas l'esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l'individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contre partie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s'imposait à tous.
2.2 - L'histoire de la modernité est faite « d'atomes sociaux qui ont rompu avec cette matrice sociologique première
Cet éclatement a été préparé par l'évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l'urbanisation et l'industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l'infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d'exister hors de son clan. Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.
2.3 - Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché.
Face à l'aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d'origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une science du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à la main invisible du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres » Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir au corps d'origine. C'est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes. Quand on ne sait plus où on va, quand on n'a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.
3 - Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur
Ce que nous devons inventer, c'est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l'individu a découvert qu'il était, naissait et mourait seul comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu'en traversant constamment ce que j'appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d'appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels. Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d'être humain n'est pas reconnue et la célébration de l'individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d'une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j'aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd'hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d'identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.
3.1 - « L’attitude personne » (Paul RICOEUR).
Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » [1].
3.2 - De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar MORIN).
Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ». Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi : « Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base » [2].
3.3 - Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour BIDAR)
Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour « réparer ensemble le tissu déchiré du monde ». Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ». Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? » Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands médias sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions » [3].
3.4 - « La convergence des consciences » (Pierre RAHBI)
Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rahbi, acteur de premier plan pour lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » : « Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir » [4]
Annexe La langue universelle de l’argent déréalise le monde
Quand on ne sait plus où on va et que l’on n'a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire. « Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux qui si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire) et si l’horloge se mettait à être le temps et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté. De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ». [5] Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914. Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans le renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables » [6].
Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (...) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »[7]
Notes
[1] Paul RICOEUR (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel MOUNIER : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.
[2] Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33.
[3] Abdennour BIDAR : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119.
[4] Pierre RAHBI : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016, pages 7 et 11.
[5] Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade 1992, pages 1455-1457.
[6] Jacques JULLIARD : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30.
[7] Emmanuel FABER : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.
10/10/2020
« Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » Bruno LATOUR
Notes
[1] Le déploiement de la 5G, attendu en France à partir de la fin de l’année, permettra d’avoir un débit Internet plus important, surtout utile pour les entreprises. Les opérateurs télécoms et les équipementiers affirment que cette technologie permettra d’augmenter significativement le débit, pour permettre de nouveaux usages, des jeux vidéo à la demande aux villes connectées, en passant par les voitures autonomes. Pour les particuliers, elle représentera dans un premier temps un saut technologique moins important que la 4G, qui a, elle, ouvert la voie à un accès Internet suffisant pour lire des vidéos et utiliser des applications (pour mémoire, la 3G offrait un accès Internet restreint, et la 2G ne permettait que de passer des appels et d’envoyer des SMS). Mais elle suscite des questions sur divers aspects : consommation, environnement, santé, encadrement légal…
[2] Bruno LATOUR : Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie, journal Le Monde, 25 septembre 2020, page 29.
01/11/2021
Penser la laïcité spirituellement (Abdennour Bidar)
La séparation des Églises et de l’État est liaison autant que déliaison, liaison du spirituel et du politique opérée par la déliaison même du religieux et du politique.
Nous ne songeons pas à cette dimension spirituelle, et ne savons ni la conscientiser ni l’expliquer lorsque nous parlons de laïcité. Or, c’est tout à fait nécessaire et crucial si l’on veut se donner et donner une représentation juste du génie de celle-ci, car ce paradoxe de la laïcité la signale non pas seulement comme un événement métaphysique en général mais comme l'évènement métaphysique qui ouvre les temps à venir » (1).
La laïcité ne se réduit pas à un système juridique précisant les relations des religions et de l’État. L’État a-religieux et anticlérical peut être à son tour dogmatique et totalitaire : « Il y a le risque d’un absolutisme de l’État, qui ne concerne pas seulement les dictatures, mais qui menace la démocratie et l’État de droit dès lors que ce pouvoir est exercé par des hommes qui, en eux-mêmes, n’ont pas combattu et vaincu le démon de la volonté de puissance, l’appétit de domination et de gloire – bref, cette Église intérieure dont le Dieu est leur ego ». Pour cela, il s’agit de promouvoir une « laïcité intérieure » que Jean Baubérot, suite aux travaux de l’historien Claude Nicolet (2) définit ainsi : « En chacun sommeille, toujours prêt à s’éveiller, le petit « monarque », le petit « prêtre », le petit « important », le petit « expert » qui prétendra s’imposer aux autres et à lui-même par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise. Personne ne se trouve à l’abri de ce cléricalisme intérieur, et l’esprit laïque consiste, par un effort difficile et quotidien à essayer de s’en préserver ». Nicolet va même jusqu’à conclure : « la laïcité, tout compte fait, est un exercice spirituel car il faut lutter au plus intime de la conscience, contre tout ce qui incite au renoncement à avoir une opinion à soi pour se fier à une vérité toute faite » (3).
Notes
1 Abdennour BIDAR : Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité, Albin Michel, 2021, pages 114-115
2 Claude NICOLET : L’idée républicaine en France. Essai d’histoire critique (1789-1924) Gallimard, 1982.
3 Jean BAUBEROT : Ni pute, ni soumise. La laïcité intérieure in Abdennour BIDAR, op.cit. pages 187-188.
4 ;Cf. Marie de HENNEZEL : « François Mitterrand m’explique que tant que les humains n’auront pas dépassé les clivages religieux, il y aura d’un côté les croyants et, de l’autre, les non-croyants, les laïcs. « La religion divise, précise-t-il, la spiritualité rassemble, parce que les spirituels ont une « communauté d’intériorité », Albin Michel, 2016, page 55.
5 JOACHIM de FLORE (1135-1202) est un moine cistercien. Au début de son Exposition de l'Apocalypse, Joachim reproduit l'idée fondamentale de son système, à savoir, la division du gouvernement du monde en trois règnes. Le premier, celui du père, va depuis le commencement du monde jusqu'à l'avènement du fils le second, celui du fils, commence à Zacharie, père de Jean, et va jusqu'à saint Benoît, avec lequel s'annonce le troisième. Le premier est l'âge de la servitude servile, le second de l'obéissance filiale, le troisième de la liberté. Le premier est l'âge de la crainte, le second de la foi, le troisième de la charité. Le premier est l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième celui des enfants. Sur Joachim de Flore, le jésuite Henri de LUBAC (1896-1991) a écrit un ouvrage magistral : La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Cerf 2014.
6 Abdennour BIDAR : op.cit., page 117.
7 Id. pages 24-25.
8 Id. page 197.
21/01/2020
Pour un chemin non totalitaire vers l’universalité de l’humain
Notes
(1) Joseph E. Stiglitz : Peuple, pouvoirs& profits, éditions Les Liens qui Libèrent, 2019.
(2) Joseph E. Stiglitz : Entretien donné à Euronews, <fr.euronews.com> 18/11/2019.
(3) Joseph E. Stiglitz : La grande désillusion Éditions Fayard, 2003, page 22.
(4) Edgar Morin : La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, page 25. Cet ouvrage reprend les propos des 40 intervenants au forum « Économie et Spiritualité » organisé en septembre 2011 à l’Institut Karma Ling (Savoie). Il a permis la rencontre entre des acteurs et penseurs de l’économie altermondialiste et des représentants de nombreuses traditions spirituelles.
(5) Id. pages 25-26.
29/11/2019
Pour une démocratie délibérative
Notes
(1) Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Éditions Fayard, 2011, page 29.
(2) Jérôme SAINTE-MARIE : Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme, éditions du Cerf, 2019.
(3) Jérôme SAINTE-MARIE : Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte de classe. Entretien dans le journal Le Monde du 16 novembre 2019.
(4) Hervé KEMPF : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Éditions du Seuil 2011, page 9.
(5) Idem, pages 148-149.
21/01/2017
Prévision et Prospective
Gaston Berger qui fut philosophe, chef d’entreprise, et haut fonctionnaire a centré sa pensée autour du problème du temps. L'avenir n'est plus ce qui doit inévitablement se produire, il n'est même plus ce qui va arriver, il est ce que l'ensemble du monde va faire. (...) Ainsi le monde brisé devient le monde ouvert. Ce qui pouvait être une déception pour les attentes nées de l'habitude est une possibilité offerte à nos aspirations créatrices. Si rien n'est garanti, rien du moins n'est fatal ou inexorable [1]
L'idée fondamentale de la prospective consiste à refuser un rapport magique (prédit), déterministe (prévu) à l'avenir pour un rapport construit, ce qui signifie qu'il n'y a d'avenir que pour un sujet, c'est à dire un être qui pose des choix de connaissance et des choix éthiques. Toutes les futurologies du monde ne sauraient occulter l'acte responsable d'un sujet sans lequel rien n'a de sens. Bien souvent, le mot prospective recouvre précisément ces comportements de fuite que stigmatisait Gaston Berger. Si les lendemains qui chantent ont perdu l'auréole du grand soir, ils subsistent toujours colorés de statistiques, d'extrapolations ou de planifications régulièrement démenties par les faits. Le mythe de l'avenir fait reposer le destin de l'homme sur le déterminisme des découvertes scientifiques techniques ou managériales.
Or la question est beaucoup plus radicale: La prospective n'est pas cette anticipation romanesque qui projetterait sur l'avenir la solution imaginaire de nos problèmes d'aujourd'hui, alors que demain ils seront plus souvent périmés que résolus. Penser à ce que sera la condition humaine dans vingt, quarante ou soixante ans ne consiste pas à rechercher si nous aurons envoyé des savants sur la Lune ou sur la planète Mars (...) Ces problèmes ne sont certes pas dénués d'intérêt, mais ils sont homogènes à ceux que nous posons aujourd'hui. C'est à des nouveautés plus profondes et plus déroutantes que nous devons nous préparer [2].
Gaston Berger énumère trois outils fondamentaux dont use la prévision: Le précédent : c'est tout ce qui épargne des difficultés de l'initiative. Il repose sur l'idée qu'il est sage de répéter ce qui a fait ses preuves et se suffit le plus souvent d'un accord tacite. L'analogie : on fait appel ici à la connaissance de l'histoire et à sa propre expérience. On s'efforce de trouver des rapports identiques entre des situations différentes. L'extrapolation : ce procédé s'inspire des mathématiques. Il s'agit de retrouver la courbe d'un fait étudié sur un laps de temps assez long et de la prolonger pour avoir quelque idée de l'avenir.
Tout cela, note Berger, est loin d'être inutile mais reste radicalement insuffisant. En effet, la prévision repose sur l'idée d'un monde stable, d'une permanence des lois de la nature. Or, de plus en plus, l'impact des décisions humaines se substitue peu à peu aux lois de la nature et, comme il le répète souvent, nous sommes condamnés chaque jour à être des inventeurs. Il s'agit bien de passer à un nouvel état d'esprit fait de souplesse, d'imagination, d'ouverture, de collaboration entre les disciplines les plus diverses au lieu de rester crispé dans les avantages acquis des paresses intellectuelles qui accompagnent si souvent ceux des carrières.
Teilhard de Chardin lisait les convulsions du monde moderne comme la fin du néolithique, c'est à dire la fin d'une ère où l'homme s'est installé dans un espace et défini par ses engrangements. Tout indique qu'une nouvelle ère nomade s'annonce dans cette noosphère évoquée par Teilhard et que les réseaux prodigieux de télécommunications mettent à portée de conscience. L'essentiel sera de se désencombrer et de rester souple et disponible. De savoir aussi que l'avenir ne viendra pas d'un ralliement à un système idéologique, mais de la volonté d'acteurs de construire ensemble. Tel est la signification ultime de la prospective lumineusement définie par Maurice Béjart le fils aîné de Gaston Berger : La Prospective, pour lui, ce n'était pas prévoir l'avenir, pas du tout la vision, mais vivre avec une telle spontanéité, une telle ouverture et une telle capacité d'appréhender l'événement qu'on était toujours prêt pour accélérer. Un peu comme le Zen, enfin les tireurs à l'arc. Ce sont des gens qui sont toujours prêts pour un acte qui est d'une rapidité totale et absolue et qui est non prévu (...)
Je crois que c'est un peu çà la Prospective, disponibilité totale pour appréhender quelque chose qu'on ne peut pas prévoir [3] La prospective nous invite à quitter les camps retranchés de nos institutions pour rencontrer d'autres sujets porteurs d'autres points de vue. Elle annonce le crépuscule des idoles, c'est à dire des savoirs, des managements, des synthèses définitives qui nous éviteraient cette permanente co-construction de l'avenir. C'est bien de la qualité, de la disponibilité, de l'imagination des acteurs que dépend l'évolution de nos sociétés et non de nouveaux encombrements méthodologiques ou de boîte à outils new look.
Notes
[1] Gaston Berger (1896-1960) : Phénoménologie du temps et prospective op.cit. Pages 210-211.
[2] Entretien des G.Berger avec M.Drancourt in Réalités, mai 1960 n°172, page 51.
[3] Maurice Béjart (1927-2007): Propos tenus à France-Culture à l'émission La tasse de thé le 24 février I991.

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