Garlot Florine
17/12/2020
(dé)colonialité, tout à jeter ? (non!)
Études décoloniales et colonialité
Les études décoloniales naissent dans les années 1990, à travers, notamment, le groupe sud-américain « Modernité/colonialité » constitué de chercheurs et chercheuses issues de plusieurs disciplines : Arturo Escobar et Fernando Coronil (anthropologie), Catherine Walsh (sciences de l’éducation), Enrique Dussel, Santiago Castro-Gómez, María Lugones et Nelson Maldonado-Torres (philosophie), Aníbal Quijano, Edgardo Lander, Ramón Grosfoguel et Agustín Lao-Montes (sociologie) et Walter Mignolo et Zulma Palermo (sémiologues), etc…
La colonialité, dénoncée par les études décoloniales, fait référence à un ensemble de hiérarchies intégrées et transmises depuis le 15e siècle, 1492 marquant un processus de conquête coloniale et la naissance d’une nouvelle catégorie mentale : « la race ». Cette catégorie génèrerait de nouvelles identités sociales (« indiens », « noirs », « blancs », etc.) et serait la trame des relations coloniales de pouvoir. Selon Anibal Quijano, la colonialité du pouvoir en Amérique du sud se fonde, à l’origine, sur quatre piliers : l’exploitation de la force de travail (1), la domination ethno-raciale (2), la domination masculine (3) et l’imposition d’une orientation culturelle eurocentriste (4). Les hiérarchies qui émergent de ces quatre piliers de la colonialité (tout en les justifiant) – racisme, classe sociale, patriarcat, occidentalocentrisme - s’enchevêtrent pour former un système monde moderne et capitaliste[4]. C’est parce qu’elles sont intériorisées et transmises que ces hiérarchies participeraient toujours aujourd’hui à la construction des rapports sociaux, des façons de percevoir et d’habiter le monde. Ainsi, la colonialité ne se serait pas achevée avec les mouvements de libération et la décolonisation.
Colonialité, capitalisme et universalisme abstrait
La colonialité, pour ses dénonciateurs, est un pendant négatif de la modernité et plus particulièrement du capitalisme (1) et d’un universalisme abstrait (2). L’avènement du capitalisme (1) serait indissociable de la colonialité. En effet, le capitalisme se serait développé en Europe grâce à l’esclavage, le commerce triangulaire, le colonialisme, l’accaparement des richesses naturelles. Les études décoloniales dénoncent ainsi la colonialité de notre modèle économique et sociétal dominant. Si le capitalisme s’est d’abord appuyé, pour fonctionner, sur le « racisme » et plus précisément sur la « racialisation » du travail, il organise un système de domination multiple (cf. hiérarchies précédemment citées) reposant, dans le contexte sud-américain, sur « l’homme / européen / capitaliste / militaire / patriarcal / blanc / hétérosexuel / masculin [qui] arrive aux Amériques » (Grosfoguel).
Ce système de domination est pourtant en contradiction avec l’émancipation individuelle que le capitalisme promet.
La colonialité serait aussi une conséquence logique de l’universalisme abstrait (2) : c’est parce qu’une pensée particulière (européenne) a pour dessein de s’appliquer au monde que des connaissances, considérées comme particularistes, sont niées.
Une proposition décoloniale et pluriverselle
Ni universaliste (abstrait), ni relativiste ou communautariste, la proposition décoloniale est pluriverselle (Glissant Dussel). Ce pluriversel peut être défini comme « l’unité dans la diversité » (Dussel), « un universel riche de tous les particuliers » (Césaire), le «pluralisme dans l’universel » ou « compliquer l’universel » (Diagne). La pluriversalité reconnaît des invariants humains, des idéaux émancipateurs communs, mais les manières de les atteindre sont pluriels : il n’y a pas une seule voie. Compliquer l’universel reviendrait alors à favoriser l’enrichissement mutuel, la mise en commun et le vivre ensemble par « un dialogue transmoderne[5], critique, épistémiquement divers et, par conséquent, décolonial » (Grosfoguel). En ce sens, un dialogue entre les communautés est impératif pour ne pas sombrer dans un communautarisme ni dissoudre les particularités dans un universalisme abstrait, dont les deux mèneraient à la guerre de tou·te·s contre tou·te·s.
Comme le montrent les noms cités ci-dessus, la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux (2018) explique que : « depuis les années 2010, elle [la proposition décoloniale et pluriverselle] circule de Johannesburg à Dakar en passant par New York, Paris ou Berlin. Reprise par des intellectuels et des artistes africains ou afro-descendants qui font le lien entre les travaux des Africains et ceux des Latino-Américains, l’idée de « décolonisation épistémique » restitue dans leur contexte les savoirs occidentaux et appelle à revaloriser les pensées des mondes subalternisés ». La question de la décolonialité ne se pose néanmoins pas de la même façon dans les différents endroits du monde, du fait de contextes qui leur sont propres.
L’eccap et les études décoloniales
Comme toute théorie, qui plus est quand elle a un écho important et des traductions multiples dans la société civile mondiale, la décolonialité n’est pas exempte de critiques[6]. Comme la revue Africultures le mentionne, le concept de colonialité du pouvoir, issu des études décoloniales, n’est pas une grille de lecture unique pour comprendre notre monde et les relations de domination qui s’y tiennent. Mais, il nous semble qu’il est bien une de ses nombreuses clés d’analyse.
D’ailleurs, le rôle de l’eccap ne serait-il pas, en accord avec le sociologue (européen) et penseur de la décolonialité Boaventura de Sousa Santos, de contribuer à (1) « divulguer la diversité et la multiplicité des pratiques sociales et de leur conférer du crédit, par opposition à la crédibilité exclusive des pratiques hégémoniques » (sociologie des absences) (2) à rendre visible « les potentiels émancipateurs d’une grande diversité de pratiques alternatives qui naissent dans un système à dominante capitaliste» (sociologie des émergences) (Santos, 2016, p. 265) ?
Comme le rappelle Jean-Louis Laville, ces initiatives portent « des logiques de réciprocité, d’égalité et de solidarité » et combattent « l’hégémonie capitaliste » (Laville), et sont, nécessaires à un changement de cap. L’eccap pourrait donc être dans son rôle en les mettant davantage en évidence.
Ainsi, la décolonialité (concept sud-américain) n’est pas un rejet de l’occident ni « un repaire d’islamo-gauchistes » mais une invitation à construire un universalisme et une communauté humaine plus ouverts au monde : un changement de cap là aussi nécessaire.
Poursuites
La question décoloniale est vaste (écologie, féminisme, démocratie…), nous proposons de produire et mettre en ligne des contenus sur le sujet les prochains mois, mais aussi de revenir sur les critiques qui lui sont faites.
En attendant, pour en savoir plus : Africultures. Décentrer Déconstruire Décoloniser, 2019. http://africultures.com/combat-dafricultures-continue/.
Diagne, Souleymane Bachir, et Amselle, Jean-Loup. En quête d’Afrique(s) - Universalisme et pensée décoloniale. Albin Michel., 2018. Þ Débat vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=XJZf6DnO3fc&feature=youtu.be.
Dussel, Enrique. « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques ». Cahiers des Amériques latines, no 62 (31 décembre 2009): 111‑27. https://doi.org/10.4000/cal.1619.
Glissant, Édouard. Traité du tout-monde. Paris: Gallimard, 1997.
Grosfoguel, Ramón. « Les implications des altérités épistémiques dans la redefinition du capitalisme global : Transmodernité, pensée frontalière et colonialité globale ». Multitudes 26, no 3 (2006): 51. Disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-51.htm
Grosfoguel, Ramón. « Vers une décolonisation des uni-versalismes occidentaux : le “pluri-versalisme décoloniale” d’Aimé Césaire aux zapatistes ». In Ruptures postcoloniales: les nouveaux visages de la société française, par Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Achille Mbembe, et Françoise Vergès, 119‑37. Cahiers libres. Paris: Découverte, 2010.
Kodjo-Grandvaux, Séverine. Philosophies africaines. Collection « La philosophie en toutes lettres ». Paris: Présence Africaine Éd, 2013.
« « Racisé », « racisme d’Etat », « décolonial », « privilège blanc » : les mots neufs de l’antiracisme ». Le Monde.fr, 26 juin 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/26/racise-racisme-d-etat-decolonial-privilege-blanc-les-mots-neufs-de-l-antiracisme_6044230_3232.html.
Laville, Jean-Louis. Préface. In Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science, par Boaventura de Sousa Santos. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Paroles D’Honneur. « Faut-il en finir avec l’universalisme ? » Le Débat Norman Ajari/Etienne Balibar, 2017. https://www.youtube.com/watch?v=CINoTYzwBNg&feature=youtu.be.
Pereira, Irène. « L’anarchisme face au paradigme de la colonisation ». Grand Angle, 6 mai 2018. http://www.grand-angle-libertaire.net/lanarchisme-face-au-paradigme-de-la-colonisation/.
Quijano, Aníbal. « Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine ». Multitudes, 1994. http://www.multitudes.net/Colonialite-du-pouvoir-et/.
Santos, Boaventura de Sousa. Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Notes
[1] Interview disponible ici : https://www.europe1.fr/politique/ce-quon-appelle-lislamo-gauchisme-fait-des-ravages-denonce-jean-michel-blanquer-4000366
[2] Manifeste disponible ici : https://manifestedes90.wixsite.com/monsite
[3] Dont « Pour un savoir critique et émancipateur » disponible ici : https://savoiremancipateur.wordpress.com/
[4] Les penseurs de la décolonialité empruntent ici le terme « système-monde » à Immanuel Wallerstein (1974 – 1989).
[5] Transmoderne (Dussel) : qui n’est pas simplement « universel » ni « postmoderne ».
[6] Exemple de critiques : (a) la domination masculine ou le rejet de l'étranger par exemple sont nés avant le développement du capitalisme, (b) on ne peut pas « tout » expliciter par la colonialité, (c) les études décoloniales critiquent le racisme tout en utilisant le terme de « race » comme construit social, (4) un concept qui est situé dans un contexte sud-américain et donc non transposable...
Café culturel et cantine associatifs (CCCA)
13/09/2020
Changement de cap et effondrement
La pandémie de la Covid 19 met à mal le monde entier et donne un avant-goût de ce qui s’annonce. Depuis des décennies, les prévisions des scientifiques concernant le réchauffement climatique se sont avérées justes et de plus en plus précises, sans pour autant que l’on puisse prévoir des dates ni les enchaînements des évènements.
Impossible de se rassurer en pensant que nous savons ce dont il s’agit en observant les canicules actuelles. Jean Jouzel[2] nous dit « Nous sommes dans une trajectoire de réchauffement de 3% d’ici la fin du siècle même si l’Accord de Paris de 2015 est respecté…Les gens ne se rendent pas compte. Ils pensent que le réchauffement climatique correspond à ce qu’ils sont en train de vivre. Mais ce dont nous parlons, avec les + 3°C ou + 4°C, n’a absolument rien à voir avec la situation actuelle » (p.39). Une augmentation de 3°C pour l’ensemble de la terre entraînera des bouleversements sans commune mesure dans divers domaines : mouvements migratoires, effondrement de la biodiversité, fonte des glaciers et montée des océans, risques sanitaires venant du dégel du permafrost.
Les 10 personnes interviewées dans le livre sont d’accord pour penser que sans changement radical de nos modes de vie, de notre façon de produire, de consommer et d’habiter nous courons à la catastrophe.
Les responsables des interviews de 10 spécialistes écrivent : « De nos rencontres et nos échanges avec dix penseurs éclectiques aux perceptions variées émergent une véritable polyphonie de l’effondrement qui nous éclaire…Toutes et toutes ont su nous apporter matière à réflexion…Notre souhait est qu’il en soit de même pour vous ».
Yves Cochet dit ce qu’il entend par effondrement « j’entends un phénomène qui, en matière démographique, verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans…et dans tous les autres domaines de la vie individuelle et collective, l’ampleur du bouleversement serait du même ordre. En d’autres termes un effondrement comme jamais l’espèce humaine n’en a connu, jusqu’à être confrontée à sa disparition ». (p. 90). Il considère que la survie de l’espèce humaine est en jeu (p.93). Et selon lui, le seul combat qui vaille consiste à « minimiser le nombre de morts ». Selon lui certains de ses amis collapsologues se font des illusions quand ils pensent qu’en informant on va pouvoir mobiliser et éviter le pire. Et il en veut pour preuve que dans le passé, les mises en garde de plus en plus précises n’ont pas entraîné des décisions à la hauteur des défis à relever.
A l’avenir, il y a bien sûr le risque de guerres, à propos par ex. de l’accès à l’eau, le risque que les gens s’entretuent pour accéder au nécessaire. Mais il y a aussi la conviction de certains que cela pourrait être une incitation à plus d’entraide et de bienveillance. C’est le cas de Pablo Servigne[3]. Quand on lui pose la question « Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui prennent conscience de la perspective de l’effondrement ? ». Il répond : « La clé c’est l’amour. Il y a un livre magnifique de Carolyn Baker qui s’intitule « Love in the Age of Ecological Apocalypse ». Sagesse et compassion, l’une avec l’autre ensemble…Et l’amour est le ciment de tout. Si nous le perdons, nous perdons tout ». Caroline Baker est une des 10 personnes interviewées. Elle nous dit : « Tout comme les empires ont colonisé des populations, nous avons été colonisés par la civilisation industrielle. Nous avons intériorisé l’avidité, le profit, la guerre. Nous devons travailler à nous décoloniser nous-mêmes et à devenir des êtres humains à part entière… nous devons essayer de nous soigner collectivement. Une grande partie de mon travail porte sur ce processus de reconstruction ».
L’eccap fait le pari qu’il est encore possible d’éviter le pire, mais le déni des menaces auquel on se heurte est redoutable. L’eccap pour sa modeste part s’efforcera de contribuer à suivre les conseils donnés par Arthur Keller « Créez des groupes de conversation, de réflexion et d’action là où vous vivez, organisez-vous collectivement, unissez-vous, rejoignez des collectifs, réseaux et mouvements s’il y en a » (p.71). Arthur Keller donne un conseil aux dirigeants politiques et économiques : « Plutôt que de vouloir tout décider, donnez aux gens les moyens de redevenir citoyens et de s’organiser, faites jouer l’intelligence collective… ».
Notes
[1] Manon Commaret et Pierrot Pantel. L’effondrement de l’empire humain. Ed. Rue de l’échiquier. 2020.
[2] Jean Jouzel a été Vice-président scientifique du groupe d’experts intergouvernemental su l’évolution du climat (Giec) de 2002 à 2015 avec lequel il obtient le prix Nobel de la paix en 2007, il est le principal auteur des 2ème et 3ème rapports.
[3] P.Servigne dit notamment qu’il s’interroge sur la question du féminin et nous avons reproduit ses réflexions dans la rubrique féminisme de l’eccap.
[4] Exemple du café associatif grin et de ses podcasts : https://legrin.fr/nos-podcast.
15/10/2020
De nouvelles pistes pour l'eccap
Point de situation de l’eccap : comment contribuer à une prise de conscience collective ?
De la matière, précieuse, est construite. Elle est rendue visible par le site Internet de l’eccap et par sa lettre bimensuelle. Cette première étape, nécessaire, ne suffit pas à une prise de conscience collective. En effet, la mise à disposition de contenus ne signifie ni accessibilité – dans la profusion d’informations – ni formation. De plus, ces contenus ne sont pas débattus, ni en dehors de l’eccap ni entre les contributeur∙rices[1]. Or, il nous semble que c’est par la participation que les citoyen∙nes se sentant concerné∙es par un sujet peuvent développer leur capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Autrement dit, l’eccap, en cohérence avec son projet social, pourrait nourrir les débats et l’action collective dans les espaces publics de proximité de la société civile et en retour s’enrichir des réflexions citoyennes. C’est dans cette optique que nous proposons d’expérimenter une collaboration avec un premier espace physique : le café associatif « Grin ».
Une coopération avec un espace physique : le Grin
Le Grin est le nom que l’on donne au Mali à ces groupes de personnes qui se plaisent à défaire et refaire le monde autour du thé. Le Grin[2] à Clermont‑Ferrand est un espace public de proximité : un espace de causeries construit autour des trois thés du Grin traditionnel. Le premier, amer, symbolise l’étonnement vis-à-vis des opinions et connaissances que l’on a adoptées le deuxième, fort, la construction de savoirs à partir de l’expérience collective le troisième, sucré, l’ouverture à la multiplicité des façons de penser de tout un chacun. Le Grin se veut aussi grain de sable : il ne s’agit pas de se complaire dans des certitudes mais de les mettre en débat. Avant d’être un espace physique, le Grin est un idéal en travail : il s’agit de créer et partager des savoirs et des visions du monde pour avancer ensemble.Le Grin s’appuie sur ces trois thés pour explorer avec son public, pendant un trimestre, une question de société par le prisme de plusieurs mondes - sciences, sports, arts, spiritualités etc. - et de plusieurs sens - les sensations (les cinq sens ou le corps), les significations (la raison), la sensibilité (l’émotion). Jusqu’à la fin du mois de décembre, c’est la thématique du travail qui est abordée, intitulée « Bosser Bosser » : défaire et refaire le mot travail, faut-il travailler pour avoir un revenu, le travail intérieur, le travail de création…. sont autant de façons pour le Grin d’appréhender la thématique.
Nous proposons plus spécifiquement aux ancien∙nes et futur∙es contributeurs et contributrices de l’eccap de se pencher sur la thématique « changement de cap et travail » : écriture d’un article, témoignage, propositions musicales, illustrations graphiques, participation à un podcast (via un entretien téléphonique avec un membre du Grin), participation à une causerie au Grin etc.… votre participation alimentera la rubrique « travail »[3] de l’eccap, voire ses débats, et sera confrontée aux publics du café associatif « Grin ».
Voici donc une première proposition très concrète permettant, en accord avec le projet social de l’eccap, de diversifier les formats des contributions et de favoriser l’intelligence collective autour du changement de cap, sur une thématique – le travail - en cours d’exploration dans un espace public de proximité – le Grin.
Notes
[1] Un débat sur la convention citoyenne est né cet été (2020). Il est visible en ligne ici.
[2] Le Grin est initialement porté par l’association franco-malienne Kodon. Le Grin a plusieurs activités en son sein : librairie et bibliothèque des Afriques, café et production de jus, média (causeries et podcasts). Plus d’informations sur le site du Grin.
[3] La rubrique travail de l’eccap compte à ce jour les articles suivants :Au-delà de l’emploi, quelles activités ? par Guy Roustang
Le travail, instrument de domination, par Guillaume Borel
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ? par Maurice Merchier
01/06/2021
Eccap et Economie sociale et solidaire
Notes
[1] Dans l’excellent petit livre « Quel monde associatif demain ? » paru en avril 2021, le chapitre « Les communs numériques : coopérer par l’information » analyse les bienfaits et les limites de l’usage du numérique.Dans ce petit livre il y a un article qui devrait intéresser les militants de l’ESS présents à Clermont-Ferrand. Il commence ainsi : « Pendant le XXème siècle, les débats se sont focalisés sur le dualisme marché-Etat. Ce raisonnement binaire commence à s’épuiser. Les communs tout autant que l’économie sociale et solidaire (E.S.S.) stimulent le débat en visibilisant un troisième pôle constitué à partir de la société elle-même »;
16/05/2021
Projet pour une présentation de l’eccap au Réseau interuniversitaire de l’économie sociale et solidaire (RIUESS)
- En 20 ans, les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont devenues les 5 premières firmes mondiales en termes de capitalisation boursière [4]. Ces géants n’ont pas d’autre finalité que la puissance financière. Comme le dit Thomas Gomart : « la technologie ne pense pas, elle façonne » [5]. Ces géants du numérique, qui rivalisent de pouvoir avec les Etats, façonnent en effet nos modes de vie. Ils sont souvent un passage obligé quand nous avons besoin de nous informer, d’entrer en relation avec d’autres, de procéder à un achat. Ils contrôlent le travail d’un nombre croissant de travailleurs[6].
Il y aurait trente-six autres possibilités d’exprimer en quoi un changement de cap s’impose ou de préciser les défis que nous avons à relever (effondrement de la diversité biologique, risque de nouvelles pandémies, d’une humanité augmentée[7], etc.). Mais il convient surtout de préciser nos orientations pour préparer l’avenir, rassembler davantage de contributeurs pour couvrir davantage de sujets, multiplier le nombre d’abonnés et favoriser la consultation fréquente de l’eccap.fr.
- Comment améliorer la qualité de vie pour tous et la qualité du travail pour chacun ?
- Comment reconnaître à leur juste place les métiers du soin et plus largement du « prendre soin » (care), au centre du tertiaire ?
Les différentes formes deDémocratie. La Convention Citoyenne sur le Climat (CCC) a suscité un immense intérêt. Elle a amené Gaël Giraud à déclarer : « La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans. »[14]
La laïcité ou la politique libérée de la religion. Gaël Giraud explique dans la vidéo : « Après la privatisation du monde » vers la 35ème minute, comment le pape Grégoire 7 au 11ème siècle a prétendu que le pape était l’interprète de la volonté de Dieu pour organiser la cité. Alors même que Jésus avait dit au cours de son procès : mon royaume n’est pas de ce monde. La tendance cléricale, qui s’est imposée, explique la difficulté qu’a eu l’église catholique à admettre la laïcité[16]. Pour l’Islam, Ghaleb Bencheikh défend dans El Watan la position suivante : personne n’est habilité à interpréter la volonté de Dieu et c’est aux hommes de décider de l’organisation de la cité[17].
Les dangers de l’autonomie du système technique. J. Ellul écrivait en 1954 :« La technique ne supporte aucun jugement, n’accepte aucune limitation…Elle peut donc tout faire. Elle est vraiment autonome »[19]. La technique, ce ne sont pas seulement les machines mais la recherche dans tous les domaines de la méthode la plus efficace. La technique nous soumet à un processus de transformation sociale que nous ne maîtrisons pas. Daniel Cérézuelle écrit : « La technicisation du monde, tout comme le déploiement de la logique capitaliste, s’effectue hors de notre maîtrise…selon un processus qui a sa logique propre » [20]. Par exemple il n’y a jamais eu de débat pour savoir si l’agriculture industrielle était préférable à l’agriculture paysanne traditionnelle. Au nom de la recherche de l’efficacité maximale on a introduit au fur et à mesure sans en apprécier les multiples conséquences, toutes les techniq es concernant la mécanisation, les engrais, les pesticides qui font système et augmentent la productivité par homme au travail en entraînant une dévastation des sols (par les entrants chimiques et la mécanique lourde) l’empoisonnement des consommateurs, le ravage des paysages et la désertification des campagnes.
Pas de progrès envisageable de la démocratie sans remédier à la coupure actuelle entre ceux qui se considèrent comme des élites et le reste de la population. Un tiers de la population diplômé est coupé des deux autres tiers. Gaël Giraud n’hésite pas à déclarer que le gouvernement actuel gouverne « pour une toute petite élite et, pour les autres, semble n’avoir rien d’autre à proposer que la violence et le mépris de classe »[22]. Selon l’Observatoire des inégalités, depuis les élections de 2017, il n’y a pour ainsi dire plus de représentants des milieux populaires au Parlement [23].
Pour les auteurs que nous avons cités précédemment (Ch. Péguy, Keynes, H. Arendt…), la priorité qu’ils voulaient donner à la culture par rapport à la politique et à l’économie relevait de choix philosophiques. Aujourd’hui, ce sont les menaces de destruction du système-terre qui impose un « tournant de civilisation » selon l’expression du texte « pour un retour sur terre » après le confinement rédigé par Dominique Bourg et quelques collaborateurs dont Pablo Servigne : « Nous devrons métamorphoser les modes de vie des pays les plus riches, dont le nôtre, tout simplement parce que les causes des destructions du système-Terre ne sont autres que nos niveaux de consommation de ressources énergétiques, minérales, halieutiques, de surfaces, d’eau, de biomasse, etc. Un seul exemple, les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent la moitié des gaz à effet de serre, alors que la moitié la plus pauvre de la population n’émet que 10 % de ces mêmes gaz ».
Léo Joubert, qui a fait une thèse très riche pour analyser l’évolution de Wikipedia et sa situation actuelle, veut bien nous conseiller. L’une des questions difficiles est la suivante : Comment réaliser une encyclopédie du changement de cap qui tournerait le dos à la neutralité affirmée haut et fort par Wikipedia ? Au cours d’un échange, Léo Joubert avait noté avec ironie que l’évolution de Wikipedia n’avait pas été tendre à l’égard des fondateurs de Wikipedia et des principes qu’ils défendaient. Ils avaient été mis de côté. Et en effet, une certaine neutralité d’apparence ne s’impose-t-elle pas logiquement dès lors que l’on ouvre à tout un chacun la possibilité d’intervenir ? N’est-elle pas consubstantielle à un « commun numérique de masse »? Donc, comment maintenir une certaine ligne éditoriale qui prône un changement de cap sans céder à une pseudo-neutralité et au repli sur soi ?
[1] eccap.fr
[2] Comme l’est Wikipedia, pour tout un chacun qui cherche un renseignement.
[3] Voir l’article de Renaud Vignes « le monde d’après » dans l’eccap.fr
[4] Voir eccap Lettre n°5. Nouveau capitalisme et Europe
[5] T.Gomart. Guerres invisibles. Ed. Tallandier. 2021.
[6] Voir l’article dans AOC en avril 2021, qui s’appuie notamment sur le travail mené par Odile Chagny et Florian Forestier dans leur article « Contrebalancer les asymétries de pouvoir nées de la société numérique : vers un droit social de l’algorithme ? », à paraître dans le Cahier du CIEP.
[7] Voir art. de Maurice Merchier « Le transhumanisme : un homme augmenté, une humanité mutilée »
[8] Le Monde du 17 novembre 1989.
[9] Depuis J.Lang , nous avons connu onze ministres de la culture en 20 ans.
[10] C’était le titre d’un n° de l’été 2008, de la revue Mouvement des idées et des luttes. Thierry Paquot y faisait notamment mention des détracteurs de la société de consommation.
[11] Voir dans l’eccap l’article de G.R. « Au-delà de l’emploi quelles activités ? »
[12] Bruno Pattino. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Ed. Grasset, p.24.
[13] Dans la rubrique laïcité, voir l’article « Originalité de la laïcité française » selon R. Debray. Voir aussi l’article de G.Roustang, « Mystique et politique ».
[14] Interview de G. Giraud par D. Robert le 29 sept.2020. A noter cependant que l’eccap a tenu à faire partager les critiques formulées par Pierre Calame sur la méthode suivie pour organiser la CCC, voir la lettre 48.
[15] Dans la rubrique Démocratie, voir l’article Conventions citoyennes, recension du livre de J.Testart.
[16] Voir article de Marcel Bernos à la rubrique laïcité de l’eccap.fr
[17] Voir dans la rubrique laïcité son interview « Séparer le politique et le religieux » in El Watan que nous reproduisons dans l’eccap.
[18] Voir la tribune « Menaces sur l’observatoire de la laïcité » dans Le Monde du 8 avril 2021.
[19] J. Ellul. La technique ou l’enjeu du siècle. Paris 1954. Librairie A. Colin.
[20] Article in Futuribles n°429, 2019.
[21] E.Sadin. La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Paris, 2016, L’échapée.
[22] Voir la rubrique Elite de l’eccap.
[23] Mediapart présente un dossier très documenté intitulé « Un coup de bluff » à propos de la déclaration récente d’E. Macron (8 avril 2021) de supprimer l’ENA. A cette occasion la rédaction de Mediapart, en partageant l’analyse de Marc Bloch dans « L’étrange défaire », reprend un historique des origines de l’ENA et cite plusieurs livres dont celui de Mauduit, intitulé « La caste »
[24] Article de l’ECCAP « La démocratie et l’argent » selon Julia Cagé et l’article de G.Roustang « Information et démocratie, il y a urgence »
[25] Nous espérons bénéficier pour un ou plusieurs articles de l’expérience de Bernard Perret qui a été membre du Conseil National de l’évaluation. Voir son livre « L’évaluation des politiques publiques. Ed. La découverte,2001.
[26] Article de B.Perret : « De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être »
[27] Voir « Le choix des sobriétés » du Pacte civique, Ed. de l’atelier, 2021. Voir art. de M.Merchier « Conte de Noël : un monde sans publicité ».
06/02/2021
« Solidarité philanthropique » et « solidarité démocratique »
1- La solidarité philanthropique
Le premier pilier, la redistribution, est tiré de la doctrine solidariste développé par Léon Bourgeois (1896) : chaque personne appartenant à la société est en dette vis-à-vis de celle-ci. Il ne s’agit plus d’un engagement vis-à-vis d’autrui, mais d’un engagement vis-à-vis de la collectivité, dont l’État assure le respect par l’obligation : l’impôt. Le solidarisme va à l’encontre de l’idéologie libérale selon laquelle l’État-providence (les services publics, le droit du travail) n’est qu’un obstacle, au nom de l’égalité, à la liberté d’entreprendre et à la croissance. Le solidarisme est aussi une réponse aux révoltes du 19e siècle montrant que la philanthropie ne suffit pas à résoudre le problème des inégalités et au contraire le prolonge. Si le politicien prône néanmoins le devoir d’assistance des plus favorisés envers les plus démunis, ce n’est pas par compassion, mais du fait d’une solidarité légale. « L’homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. […] L’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette » (Bourgeois, 1896). Cette approche fait écho à la communauté d’intérêts et aux intérêts collectifs sur lesquels la solidarité s’appuie, en opposition à la générosité.
Bibliographie indicative
CHANIAL, Philippe et LAVILLE, Jean-Louis, 2002. L’économie solidaire : une question politique. In : Mouvements [en ligne]. 2002. Vol. no19, n° 1, p. 11‑20. [Consulté le 21 avril 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-11.html.
[1] C’est ce que montrent mes recherches sur les représentations sociales de la solidarité internationale (Garlot, 2020).
[2] Émile Durkheim (1893) avait identifié, quant à lui, deux formes de solidarité « héritées »et créatrices de lien social - la solidarité mécanique et la solidarité organique.
Notes
« Solidarité philanthropique » et « solidarité démocratique »
1- La solidarité philanthropique
La solidarité philanthropique se caractérise par un engagement volontaire de citoyen·nes, en vue de venir en aide à autrui. L’éthique de cette solidarité repose sur la conscience de la charge citoyennedes personnes « qui ont » vis-à-vis de celles « qui n’ont pas ». Elle est qualifiée d’individualiste et libérale (Freyss, 2004 Gotovitch, Morelli, 2003) puisqu’il s’agit de se préoccuper des conséquences des détresses sociales sur l’individu et non de ses causes sociétales. Autrement dit, les causes de cette détresse sont considérées comme étant individuelles, pour la résoudre il faut agir sur la personne qui en souffre. Elle résulte alors des individus qui n’ont pas su saisir les opportunités du système (Laville, 2010). Pour Jean Freyss (2004) et Jean-Louis Laville (2010), la solidarité philanthropique a accompagné le libéralisme puisqu’elle a permis de répondre aux failles du système sans le remettre en question : il ne s’agit pas de réduire les inégalités, mais de lutter contre la pauvreté.
Au-delà de l’absence de remise en cause de la société, puisque chacun est responsable de son sort, la solidarité réduite à une seule dimension philanthropique entretient des relations de domination. En effet, cette aide bienveillante, ce don citoyen porte «la menace d’un don sans réciprocité, ne permettant comme seul retour qu’une gratitude sans limites et créant une dette qui ne peut jamais être honorée par les bénéficiaires. Les liens de dépendance personnelle qu’elle favorise risquent d’enfermer les donataires dans leur situation d’infériorité» (Chanial, Laville, 2002, p. 12). Ainsi, le don sans contrepartie est humiliant pour celui qui le reçoit, c’est en tout cas le sens du propos de l’anthropologue Marcel Mauss : «le don non rendu rend inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. […]. La charité est encore blessante pour celui qui l’accepte, et tout effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche “aumônier”». De plus, si cette solidarité est construite et choisie, elle l’est principalement par les donateur·rices. Les donataires n’ont pas voix au chapitre.
La solidarité philanthropique a vocation à être réparatrice. Dans les faits, elle est aussi conservatrice et risque d’entretenir des relations de domination lorsque les rôles des donataires et des donateur·rices sont statiques. Quant à la solidarité démocratique, elle est davantage transformatrice.
2- La solidarité démocratique
La solidarité démocratique se caractérise par une action collective visant l’entraide mutuelle et des revendications communes : les inégalités, les injustices doivent être visibles dans l’espace public et des solutions doivent y être collectivement trouvées. Les personnes agissent donc ensemble et sont égales. L’éthique de la solidarité n’est plus déléguée aux classes dominantes - comme c’est le cas dans la solidarité philanthropique - mais est l’objet «d’une délibération et d’une négociation collective» (Laville, Cattani, 2008, p. 617). La solidarité démocratique repose sur deux piliers : la redistribution - les normes et prestations établies par l’État pour corriger les inégalités et la réciprocité - «le lien volontaire entre citoyens libres et égaux» (Laville, 2010, p. 90).
Le premier pilier, la redistribution, est tiré de la doctrine solidariste développé par Léon Bourgeois (1896) : chaque personne appartenant à la société est en dette vis-à-vis de celle-ci. Il ne s’agit plus d’un engagement vis-à-vis d’autrui, mais d’un engagement vis-à-vis de la collectivité, dont l’État assure le respect par l’obligation : l’impôt. Le solidarisme va à l’encontre de l’idéologie libérale selon laquelle l’État-providence (les services publics, le droit du travail) n’est qu’un obstacle, au nom de l’égalité, à la liberté d’entreprendre et à la croissance. Le solidarisme est aussi une réponse aux révoltes du 19e siècle montrant que la philanthropie ne suffit pas à résoudre le problème des inégalités et au contraire le prolonge. Si le politicien prône néanmoins le devoir d’assistance des plus favorisés envers les plus démunis, ce n’est pas par compassion, mais du fait d’une solidarité légale. « L’homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. […] L’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette » (Bourgeois, 1896). Cette approche fait écho à la communauté d’intérêts et aux intérêts collectifs sur lesquels la solidarité s’appuie, en opposition à la générosité.
Le deuxième pilier, la réciprocité, découle de l’associationnisme ouvrier. Elle relève donc de la société civile, plus précisément, de «l’auto-organisation et du mouvement social» (Laville, Cattani, 2008, p. 610). Ce mouvement transformateur vise à contrecarrer les effets de la misère engendrés par l’industrialisation et l’organisation du travail. Ce courant répond aux inégalités d’une tout autre manière que la charité-philanthropie : il vise plus à agir sur l’ordre établi qu’à corriger ses effets, il est porteur d’un questionnement politique de l’économie et il institue des rapports sociaux égalitaires (Laville, 2010). Il est ainsi éminemment politique et s’appuie sur une idéologie sociale et égalitaire. Sociale, parce que le traitement individuel de la misère par la charité-philanthropie est contesté, le mouvement associationniste ne voit plus en l’autre le pauvre, mais l’exploité. Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin. Alors que la pauvreté est un état de fait incombant à celui qui en souffre, l’exploitation est, au contraire, un processus impliquant une responsabilité dépassant l’individu, c’est le système sociétal qui est alors mis en cause. Égalitaire, parce qu’elle désigne un mouvement social auto-organisé regroupant des personnes égales en droit.
En résumé, la solidarité, telle que conceptualisée ici, est tantôt de l’ordre de la philanthropie et de la réparation, tantôt de l’ordre de la réciprocité et de la transformation. Ces deux formes ne s’excluent pas et peuvent être menées en complémentarité. Mais, quand l’ordre philanthropique prend le pas, focalisé sur l’urgence, il peut étouffer la conscience politique citoyenne tout comme le pouvoir d’agir. Ainsi, plutôt qu’un agir pour ou sur autrui, tout l’enjeu est de privilégier l’action collective, passant par un « agir avec » (se sentir concerné par les injustices subies par autrui) et surtout par un « agir ensemble » pour ce qu’on a de commun.
[1] C’est ce que montrent mes recherches sur les représentations sociales de la solidarité internationale (Garlot, 2020).
[2] Émile Durkheim (1893) avait identifié, quant à lui, deux formes de solidarité « héritées »et créatrices de lien social - la solidarité mécanique et la solidarité organique.
BLAIS, Marie-Claude, 2007. La solidarité : histoire d’une idée. Paris : Gallimard. Bibliothèque des idées.
CHANIAL, Philippe et LAVILLE, Jean-Louis, 2002. L’économie solidaire : une question politique. In : Mouvements [en ligne]. 2002. Vol. no19, n° 1, p. 11‑20. [Consulté le 21 avril 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-11.html.
FREYSS, Jean, 2004. "La solidarité internationale, une profession ?" In : Revue Tiers Monde [en ligne]. 2004. n° 180, p. 735‑772. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RTM_180_0735.
GOTOVITCH, José et MORELLI, Anne, 2003. Les solidarités internationales : histoire et perspectives. Bruxelles : Labor. La noria.
LAVILLE, Jean-Louis et CATTANI, Antonio David, 2008. Dictionnaire de l’autre économie. Paris : Gallimard.
LAVILLE, Jean-Louis, 2010. Politique de l’association. Paris : Seuil. Economie humaine.

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