17/10/2025

Eugène Enriquez et la démocratie : trois avertissements

Il est des voix qui vous réchauffent l’esprit, insufflant toute l’intelligence sensible dont vous avez besoin pour vous donner du cœur à l’ouvrage. Quand la froideur des calculs rationnalisant gèle le cours de nos désirs ou que les idéologies prennent possession des idées qui nous tourmentent, il est toujours bon de lire ou de relire Eugène Enriquez. Cette voix à la fois enveloppante et démystifiante s’est éteinte le 19 décembre 2024. Ceux qui ont eu la chance de le rencontrer et de partager un tant soit peu son goût de l’altérité continuerons assurément à être réchauffés par sa pensée dont la clarté dans l’expression n’avait d’égale que la vivacité d’esprit, à l’oral comme à l’écrit. Il suffit de lire les hommages publiés dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie (sans oublier le n° 38 sur son chef d’œuvre : « De la horde à l’État : le lien social en question », sorti peu avant son décès) pour mesurer à quel point la figure d’Eugène Enriquez est devenue centrale dans tous les champs périphériques – entre psychanalyse, sociologie et psychosociologie - des sciences humaines et sociales. 

Avec l’égalité des conditions qui caractérise la démocratie, on sait que le suffrage universel affirme : un homme, une voix. Mais on sait aussi que la sagesse populaire dit qu’un homme averti en vaut deux, ce qui devrait nous conduire à mieux écouter les avertissements que nous a adressé Eugène Enriquez. Par les temps qui courent où l’on assiste à la remise en cause des principes démocratiques et de la limitation des pouvoirs dans nos sociétés (« la démocratie est le régime de l’auto-limitation » disait Castoriadis), il faudrait être bien naïf ou ignorant de la psyché humaine pour ne pas voir les effets de l’idéalisation, de la répression et de l’imaginaire leurrant dont la démocratie est elle-même porteuse.

Freud nous a bien montré comment la pulsion de mort, pour soi, pour son groupe ou son pays, pouvait se déguiser en pulsion de vie, et Enriquez de nous prévenir : les hommes « sont incapables de se rendre compte de la virulence des pulsions de mort qui savent prendre le masque de la vie ». Les courants autoritaires extrémistes des deux côtés de l’Atlantique qui n’ont maintenant que les valeurs démocratiques sur les lèvres en savent quelque chose. Seulement la démocratie refuse la mort symbolique et réelle pour soi et pour l’autre ; elle accepte la contradiction (et l’altération dirait Jacques Ardoino), du moins elle ne l’interdit pas et propose même de l’organiser en inventant des formes institutionnelles permettant de la réguler et de trouver des formes socialisatrices afin de réguler les conflits. 

Premier avertissement : à trop idéaliser la démocratie, celle-ci finit par se retourner contre elle-même comme la pulsion vie peut se retourner en pulsion de mort.  


Dans le prolongement de cette pensée de la socialisation du psychique, on pourrait dire que la démocratie consiste à créer des formes sociales permettant de faire vivre des possibilités de détourner les pulsions destructrices par la culture tant qu’elle choisit la sublimation comme facteur d’autolimitation au lieu de s’adonner et donc de s’abandonner à l’idéalisation sans limites. Cette voie offerte par la sublimation et ce qui s’en suit nous permet d’être inspirés par nos imaginaires moteurs culturels et sociaux sans être complètement aspirés par les mirages dont ils sont les reflets. En ce sens, la démocratie serait à la fois le principe et le moyen de refouler nos penchants à la négation et à la destruction, contre le refoulement et la répression de l’autre, de celui ou celle dans lequel ou laquelle je ne veux pas me reconnaître.

Cette interprétation (très ramassée, je le concède) de la voie dégagée par Enriquez n’a donc pas pour but de défendre la démocratie comme si elle était une forme arrêtée, pleine et entière, mais bien d’alerter ceux qui se prêtent au jeu de l’anathème pour savoir qui est le plus ou le moins démocrate, comme si on était dans un concours. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas dénoncer ceux qui bafouent les principes démocratiques pour mieux répandre la haine et la peur de l’autre, souvent en fustigeant la haine de leurs ennemis, ou qui se mettent dans l’illégalité en voulant imposer leur ordre, mais il faut bien avoir conscience que les ressentiments sans cesse ressassés tels des serpents sifflant dans nos têtes ne font que réprimer nos clivages internes (au sein des groupes et des personnes) alors que seule la loi issue d’un processus démocratique, conforme aux droits fondamentaux, peut nous en libérer. 

Deuxième avertissement : une identité compacte, fermée sur elle-même, préfèrera toujours un pouvoir autoritaire qui peut la renforcer ou nuire à ses ennemis, même s’il va à l’encontre de ses intérêts. 


La psychosociologie moderne, dès ses débuts au seuil de la seconde guerre mondiale, avec les travaux sur les groupes sociaux de Kurt Lewin, n’avait pas pour vocation d’échafauder une théorie politique de la démocratie. Elle s’est constituée à partir de l’idée que la démocratie doit d’abord trouver sa légitimité dans la pratique (avec l’influence de Dewey), par la pratique sur le plan politique mais aussi social, collectif, groupal... C’est d’ailleurs, pensons-nous, avant tout sur ces plans qui sous-tendent les pratiques sociales et culturelles de la démocratie que la psychosociologie peut encore formuler des propositions susceptibles de répondre à la crise actuelle. Là où les mouvements de l’éducation populaire et les initiatives relayées notamment par l’ECCAP ont cherché à démocratiser la culture, force est de constater que très peu a été fait ces 50 dernières années pour entretenir et faire vivre une culture démocratique à l’école, au travail, dans les grandes associations, etc. 

De nombreux psychosociologues se sont détournés de cette ambition dès les années 1960 : aux USA, la dynamique de groupe qui devait permettre aux individus d’acquérir des attitudes plus démocratiques s’est rapidement muée en dynamisation des individus en groupe ; en France, nombreux sont ceux qui ont délaissé la psychosociologie et les phénomènes de groupe pour se rabattre sur des psychologies de la relation. Aujourd’hui, l’individualisation et la volatilisation sont allées tellement loin qu’on en est à diffuser dans les entreprises, les collectivités, et même à l’école, en lieu et place des humanités, des techniques de développement personnel, versant subjectif de la course effrénée à la croissance, tout en regrettant naturellement le repli sur soi. Tout cela se fait sans se soucier le moins du monde d’un développement qui serait collectif et écologique et qui ne répondrait pas aux injonctions à la croissance, à l’expansion, à la conquête. 

C’est pourquoi nous pensons qu’il est grand temps de revenir aux sources, un peu comme Cornelius Castoriadis revenait inlassablement aux fondations de la démocratie, non pas dans l’optique de faire la théorie mais plutôt pour imaginer ce qu’elle pourrait devenir dans nos pratiques au quotidien. D’autant que les sources, bien centenaires pour ce qui est de la psychosociologie, sont bien plus proches de nous. Et Eugène Enriquez était un formidable sourcier sur les questions de désir et de pouvoir (il pouvait puiser chez Freud et Weber mais aussi chez Bataille, Caillois, Castoriadis, Balandier, Sade...). Rien n’est plus théorique qu’une bonne pratique, surtout en matière politique. Mais il faut surtout se prémunir, comme nous y invitait Enriquez, contre l’esprit de sérieux qui s’empare des idéologues qui entreprennent de démolir tout qui contredit leur engagement. Comme le disait déjà Sartre (dans l’Être et le Néant) : « Dans l'esprit de sérieux, je me définis en fonction de l'objet en écartant a priori comme impossibles toutes les entreprises dans lesquelles je ne suis pas engagé en ce moment. »   

Troisième avertissement : l’esprit de sérieux voit dans toute contradiction un conflit de valeurs à partir duquel s’organise le rejet souvent teinté de mépris de ceux qui n’ont pas le même engagement ou point de vue. 




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