Éthique
L’éthique peut se comprendre comme la forme impliquée de l’être qui inscrirait la subjectivité de chacun dans son environnement. Ainsi, l’éthique, c’est l’implication responsable d’un individu qui se tourne vers le collectif. C’est l’idée que la relation aux autres et au monde implique une responsabilité qui ne doit pas être pensée du point de vue de la moralité et de l’ordre établi, mais de l’intention bonne que nourrit naturellement chaque être. L’éthique, c’est cette capacité de l’individu à penser et à agir en accord avec un code moral implicite, qui l’anime de l’intérieur et qui le relie au monde extérieur.
L’éthique : une puissance d’agir à activer
Pour formuler une pensée éthique, il faut parvenir à réactiver cette capacité d’être engagé dans le monde qui malheureusement parfois, a appris à se taire. Pour le philosophe hollandais, Baruch Spinoza, l’existence est une expérimentation où le corps et l’esprit rencontrent des affects. L’affect pouvant être défini comme toute modification d’un mode, quelle qu’il soit. Il y a des affections de l’âme et des affections du corps qui vont augmenter ou diminuer la puissance d’agir des individus. Toutefois, quand bien même cette puissance d’agir ou force de l’existence serait amoindrie, ce qui persiste – tant qu’on est vivant – c’est la capacité ou la possibilité d’agir. Pour Spinoza, l’affect permettant de renforcer cette puissance vitale, c’est la joie, celle qui nous apporte du bon. C’est pourquoi on peut parler d’une éthique de la joie chez Spinoza. Ainsi, ce qui importe, c’est à la fois de faire le bien et d’être bien, car la joie – nous dit Spinoza – nous oriente dans le bon sens en même temps qu’elle nous fait persévérer dans notre être et c’est en cela que l’éthique peut être définie comme la vie bonne.
L’éthique via l’agir communicationnel
Pour Jürgen Habermas, le sujet se constitue dans l’intersubjectivité, dans la relation aux autres, et celle-ci n’est possible que grâce à la communication. Ainsi, Jürgen Habermas développe ce que Karl-Otto Apel avait nommé « l’éthique de la discussion ». Il rejette l’idée d’une solitude possible pour l’humain et l’invite à participer à l’agir communicationnel. C’est-à-dire à rechercher un consensus qui serait légitimé par des règles de discussion éthique qu’il ne faut pas entendre comme des règles fixes à respecter, mais qui s’inscrivent dans le « lien (intime) existant entre langage et locuteur » (Jaffro, 2001). Celles-ci permettraient à chacun d’exprimer des désaccords sans chercher un compromis ni l’unanimité, mais plutôt dans le but d’obtenir un consentement collectif qui aboutit lorsqu’il n’y a plus de nouveaux désaccords prononcés (Urfalino 2007). La pratique de la discussion permettrait alors la formation de la personnalité. Habermas, ainsi envisage un dialogue idéal, libre – car non imposé – et rationalisé – puisque inscrit dans un processus délibératif, un parcours collectif – où l’éthique pourrait être comprise comme une manière d’élaborer des normes communes acceptées collectivement par quatre principes de validité : l‘intelligibilité, la logique, la justesse vis-à-vis de la communauté sociale, et par la sincérité des expériences vécues (ROWE, 2009). On retiendra que, pour Jürgen Habermas, ce n’est pas une subjectivité en soi-même qu’il faut s’efforcer de trouver, mais c’est en entrant dans l’intersubjectivité, dans un exercice communicationnel de sociabilité que le sujet se constitue. « Le soi de la vision éthique dépend de la reconnaissance par des destinataires, et ce, dans la mesure où il ne se développe qu’en tant que réponse aux exigences d’un vis-à-vis. » (Habermas, 1988)
L’éthique de la relation : le visage d'autrui
Pour Emmanuel Lévinas, l’éthique se rencontre dans le visage d’autrui (Lévinas, 1982). Ce que transmet d’emblée la rencontre en vis-à-vis, c’est la reconnaissance d’un autre que je ne peux ignorer et qui ainsi me rend responsable éthiquement de ma manière de me comporter avec lui. « Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. » (Lévinas 1972) Ainsi, dans le discours de Lévinas, c’est bien cette vulnérabilité de l’autre qui m’assigne un rôle : celui d’aidant, de responsable d’autrui. Pour le philosophe, il est important de penser ce qu’il nomme « l’asymétrie du visage ». En effet, pour lui, il ne faut pas chercher dans la relation avec autrui à rencontrer un semblable. Il n’est pas non plus question de penser la réciprocité. Il faudrait même éviter de la formuler pour ne pas tomber dans le piège de l’échange, du commerce de l’égalité.
L’éthique de la subversion : d’autres voix
Chez Lévinas encore, l’éthique, c’est aussi cette capacité à formuler une pensée subversive. C’est-à-dire une pensée qui s’affranchit des codes et règles morales imposées par la société pour se responsabiliser en tant qu’individu face à autrui et être en mesure d’interroger les lois pour se prémunir du conformisme, de la propagande et du totalitarisme. On retrouve dans l’œuvre de Carol Gilligan une éthique de la résistance à travers l’éthique du care, qui propose une alternative au patriarcat en écoutant les voix des invisibilisés. En valorisant la relation et le prendre soin, le collectif au détriment du pouvoir individuel et du désir de domination, l’éthique du care permet de changer de paradigmes. Les conséquences de ce que nous faisons doivent être pensées, non pas d’un point de vue individuel, mais bien aussi d’un point de vue collectif, voire plus largement chez Hans Jonas, du point de vue de notre environnement : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ». Ainsi, l’éthique serait ce qui nous permet de nous tenir responsables de nos actions et d’inscrire celles-ci dans une responsabilité écologique et une logique durable. Chez Hans Jonas, l’éthique est ce qui nous permet de préserver l’humanité et plus précisément notre vie sur Terre.
L’éthique, c’est donc cette capacité intrinsèque à chaque être humain de s’engager au monde, d’écouter, de voir, de ressentir et d’agir en envisageant l’autre et en se responsabilisant à une vie meilleure pour soi et pour autrui.
Brugère, F. (2025). L’éthique du care (éd. revue). Presses Universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 2011).
Gilligan, C. (2024). Une voix humaine : L’éthique du care revisitée. Flammarion.
Gilligan, C. (2025, 16 mai). Carol Gilligan, fondatrice du care : « J’écoute les voix de celles et ceux qui n’étaient pas entendues ». Les Midis de Culture, France Culture. France Culture
Habermas, J. (1991/1992). De l’éthique de la discussion (M. Hunyadi, Trad.). Cerf.
Habermas, J. (1993). La pensée postmétaphysique (R. Rochlitz, Trad.). Armand Colin. (Œuvre originale publiée en 1988).
Habermas, J. (1970-1971). Sociologie et théorie du langage (conférences, p. 73).
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Levinas, E. (1972). Humanisme de l’autre homme. Fata Morgana.
Levinas, E. (1982). Éthique et infini. Fayard.
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Rowe, F. (2009). Les approches critiques en systèmes d’information : De la sociologie de la domination à l’éthique de l’émancipation.
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