Epistocratie
Dans Gouverner : loi, pouvoir et domination, Hannah Arendt présente, à la suite de Kant et de Montesquieu, trois formes pures de gouvernement : l’aristocratie, la démocratie et la monarchie. Elle précise ensuite (Arendt, 2025:33) que ces trois configurations existent sous une forme pervertie : l’aristocratie devient oligarchie, la démocratie se mute en ochlocratie, la monarchie en tyrannie. Il est aussi selon nous une version pervertie de la démocratie représentative : l’épistocratie.
L’épistocratie, mot formé par les termes épistémè – connaissance, et kratos – pouvoir, force, est un régime politique qui destine au pouvoir des individus issus d’une élite intellectuelle possédant des connaissances singulières. Ces connaissances les rend aptes et légitimes à diriger : elles sont liées à la compréhension du monde contemporain (les sciences humaines en général). L’épistocratie se distingue de la technocratie car elle se base sur une élite ayant des compétences intellectuelles et non seulement techniques. L’épistocratie est, en revanche, une forme d’oligarchie en ce sens qu’elle est constituée d’un petit groupe d’individus qui ont un pouvoir sur un groupe plus grand (la société). Mais elle ne peut émerger comme régime qu’à la condition préalable d’une configuration démocratique.
L’épistocratie se caractérise par un rapport singulier entre trois notions : autorité, pouvoir et savoir, liées entre-elles par trois formes de vérités.
La finalité de l’épistocratie est de produire un bon gouvernement, un gouvernement basé sur le Vrai, le Beau, le Bon, comme l’avait exprimé Platon, notamment dans La République.
1. Un régime à mi chemin entre la démocratie et l’aristocratie
La justification de cette épistocratie viendrait du fait que le savoir peut seul amener vers la vérité et le bon gouvernement.
L’idée d’un bon gouvernement mené par une élite concentrant des savoirs singuliers est loin d’être novatrice : Platon dans La République construit système politique idéal au sein de la cité de Callipolis avec l’aide d’un gouvernement aristocratique de philosophes-rois (VII, 540d) qui seuls savent distinguer le Bien (VII, 534c-d).
On retrouve cette idée au XIXe siècle avec Tocqueville qui, tout en vantant les capacités délibératives de la démocratie américaine du premier tiers du XIXe siècle, alerte quant à la tyrannie de la majorité (opinion publique). L’idée de méfiance envers la masse se retrouve également chez Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie), qui voit dans la démocratie un moyen d’infléchir la volonté des masses plutôt que d’en extirper une politique collective. John Stuart Mill, pourtant cité comme un des pères du libéralisme, revendique la tradition de la gouvernance par l’élite, et prétend que le consentement à l’autorité naît du savoir et de l’expertise. Mill va jusqu’à proposer un suffrage capacitaire, où les citoyens jugés les plus compétents ont droit à un vote surnuméraire en raison justement de leur expertise.
1.1 la condition démocratique
L’idée même d’épistocratie est liée à la condition démocratique, c’est-à-dire à l’expansion de la citoyenneté – des parts de pouvoir dévolues aux individus qui composent la société. Un régime épistocratique n’est pas pertinent pour qualifier des systèmes monarchiques, par exemple, puisque ceux-ci ont des moyens différents de justifier leur autorité : religion, mythes fondateurs (transcendance), violence, force (immanence) etc. L’épistocratie est une forme dévoyée du gouvernement démocratique représentatif en cela qu’elle propose une justification de la domination d’un groupe sur un autre par le biais de la connaissance. La connaissance devient, dans l’épistocratie, un moyen d’accéder à la finalité de la vie humaine : l’établissement prospère d’une communauté menée par la vérité.
1.2 la disqualification du citoyen
Le régime épistocratique se justifie par la disqualification d’une large partie de la population (individus ou citoyens) qui n’a pas accès aux connaissances requises pour faire partie intégrante des cercles du pouvoir. Elle est une perversion de la démocratie représentative parce que le transfert de compétences opéré dans ce régime n’est justement plus représentatif. L’élite au pouvoir n’est plus élue, mais (auto)sélectionnée selon des critères intellectuels singuliers.
Dans des régimes autoritaires, autocratiques, tyranniques ou totalitaires, si l’individu disparaît dans la masse et se trouve aggloméré au sein d’une entité informe, c’est pour mieux s’identifier in fine au leader : telle n’est pas la condition de l’individu dans le régime épistocratique. L’objectif de l’épistocratie est non pas de détruire l’individu, comme les régimes totalitaires ont pu le faire, mais plutôt d’écarter scientifiquement une majeure partie des citoyens au prétexte qu’ils ne sont pas qualifiés à pratiquer le pouvoir.
En revanche, comme l’affirme Schumpeter, la démocratie devient un marché des idées au sein duquel le citoyen choisit (et ne propose pas) une action ou une orientation politique préalablement produite par l’élite. Le citoyen devient simple consommateur du politique. Il n’est pas entièrement réduit à l’impuissance, mais se trouve limité dans son pouvoir.
1.3 outils de disqualification
Pour être en mesure de créer une épistocratie, il faut, au niveau institutionnel comme au niveau factuel, créer les conditions de l’émergence d’une élite intellectuelle. Tel est le rôle dévolu à l’école, en tant qu’institution et dans son sens le plus large. La constitution d’une élite culturelle (qui va souvent de pair avec l’élite financière et industrielle) est la condition sine qua non de l’épistocratie. Aucun régime ne peut exister s’il ne met en place (avant ou pendant sa domination) les conditions de sa reproductibilité. Et c’est en restreignant progressivement l’accès aux connaissances nécessaires à l’exercice du pouvoir que l'épistocratie s’affermit. Cette restriction peut être dissuasive (privatisation de l’enseignement supérieur, complexification des accès aux formations), ou bien persuasive (l’échec scolaire et les formations courtes présentées comme la fin d’un parcours citoyen). La restriction d’accès à l’élite finit par se faire de manière implicite, avec la reproduction sociale qui sclérose la société et fige les rôles sociaux (à quelques exceptions près : l’on nomme « méritocratie » ces exceptions).
2. Fonctionnement : le triptyque pouvoir, savoir, autorité
Le régime épistocratique s’appuie sur trois principes : pouvoir, savoir, autorité. Nous en proposons une présentation.
2.1 Trois principes de l’épistocratie
Premier principe, celui de pouvoir. Le pouvoir est un ensemble de capacités qui permettent à un individu, un groupe ou une institution d’exercer une pression morale, physique ou symbolique sur d’autres individus pour les contraindre à agir ou penser d’une certaine façon. Le pouvoir, c’est à dire la capacité d’organiser, de gérer (lau sens de l’oecomonia d’Agemben), d’édicter des règles et des lois, de nommer les choses et de les faire exister. Selon le principe du pouvoir, l’élite épistocratique est la seule apte à organiser, gérer, édicter et nommer l’ensemble des éléments d’une société.
Deuxième principe : le principe d’autorité. Selon ce principe, seuls les individus capables de distinguer le chemin qui mène à la vérité politique auraient la capacité d’y mener le genre humain, par le biais de la politique, c’est à dire l’organisation de la Polis. Ce principe d’autorité pourrait être contesté en régime démocratique. En effet, l’autorité, fondée sur un principe de légitimité, pourrait être contestée dans le cadre de la construction d’un consensus démocratique, où c’est la persuasion rationnelle qui créé la délibération, la décision. Mais on va le voir justement, le régime épistocratique dépasse les conditions démocratiques.
Troisième et dernier principe : le principe du savoir. Ce principe du savoir est lié, dans notre étude, à celui du pouvoir, puisque ce sont le ou les détenteurs du savoir qui obtiennent légitimité et donc autorité pour mener la Cité vers le Bien, le Vrai, le Beau. Le savoir devient donc une condition essentielle de la réalisation de la destinée politique. L’acquisition du savoir dévient ainsi un instrument du pouvoir. Si l’on sélectionne selon des critères précis les personnes qui doivent recevoir le savoir, c’est bel et bien la formation d’une élite intellectuelle destinée à imposer son autorité sur le reste des citoyens qui est en jeu.
Détailler les principes est une chose, mais les relier entre eux en est une autre. C’est ce que nous proposons de faire dans cette deuxième partie. Pour ce faire, il faut se figurer l’épistocratie comme un triptyque au sein duquel les trois principes sont équidistants. Figurons-nous un triangle équilatéral et plaçons en haut le savoir, à gauche le pouvoir et à droite l'autorité. Où se trouve la vérité politique ? Pour qu’une épistocratie se mette en place, il faut considérer en premier lieu qu’il existe une vérité politique. C’est à dire qu’il existe une seule et bonne décision à prendre de manière systématique au sein de ce que Arendt appelle « la communauté et la réciprocité d’êtres différents », c’est à dire la politique. Il n’existe qu’un chemin pour aller dans un sens sotériologique (science sur le salut de l’humanité), vers l’accomplissement de l’humanité. S’en écarter menacerait la finalité de la vérité de la place de l’Homme au sein de l’univers tout entier.
Nous proposons une articulation de ces principes autour de la vérité, car nous pensons qu’en régime épistocratique, trois types de vérités sont à l’oeuvre.
2.2 Vérité prospective
Dans un régime épistocratique, les détenteurs de l’autorité et du savoir ont la mission de mener la cité vers un accomplissement sotériologique. C’est par le truchement de ce terme théologique que l’on peut, nous semble-t-il, interpréter au mieux la logique épistocratique. La bonne décision politique est celle qui mène vers le Bien, le Beau, le Vrai. Elle est une des étapes qui mène les citoyens tous entiers vers une forme idéalisée de l’humanité. Pour ce faire, la décision politique doit anticiper sur le chemin à prendre, et connaître toutes les étapes et les embûches qui pourraient jaillir sur le chemin de la réalisation de cet idéal. Ainsi, il existe une dimension prospective dans la réciprocité entre autorité et savoir. Ceux qui savent savent non seulement le réel présent, mais connaissent aussi l’avenir. Le choix politique de la bonne décision surgit donc d’une forme oraculaire, c’est à dire que les détenteurs de l’autorité usent de leur savoir afin de projeter la société vers un avenir glorieux.
2.3 Vérité énonciatrice
La vérité énonciatrice est en quelque sorte la modalité du discours employé par les élites épistocratiques dans le but de persuader, convaincre ou soumettre les décisions qu’ils savent être les bonnes pour arriver à leurs fins, c’est à dire la constitution d’une forme de société idéale.
Cette vérité, pour être énoncée, doit se parer d’atours particuliers dans le but d’apparaître à tous comme telle. C’est ici, notamment, que la forme scientifique prend tout son sens. De la même manière qu’il existe des vérités scientifiques, il doit exister des vérités politiques. Seuls les êtres dotés et éduqués à la débusquer et à la mettre en forme ont la capacité du pouvoir. C’est par le logos que cette vérité se fait réelle.
Ainsi, pour les individus qui ne sont pas éduqués et qui ne font pas partie d’une élite particulière, s’applique une forme d’injustice épistémique. Ce n’est pas la capacité de ces individus de saisir la vérité politique qui est en jeu, mais plutôt, pensons-nous, l’incapacité de ceux-ci de trouver les moyens d’y accéder.
2.4 Vérité performative
La vérité performative est la capacité d’action, la « puissance d’agir » des individus dotés des capacités (par l’éducation, par la naissance ou autre) de révéler et mettre en discours cette vérité dans le but de l’appliquer qui entre ici en jeu. Ce n’est pas la volonté populaire qui est en mesure de mettre en pratique ces vérités politiques, mais seulement une portion d’individus. C’est, peu ou prou, ce qui apparaît par exemple dans la fresque du Buon Governo peinte par Lorenzetti pour représenter l’oligarchie à Sienne en 1382.
Les travaux de Barbara Stiegler (2019) sur « un nouvel impératif politique » signalent également une mutation exigée de la part de l’élite épistocratique envers la population qui doit se plier aux exigences d’une société post-industrielle et ordolibérale acquise aux théories distordues de l’adaptation darwinienne.
La formulation épistocratique met en avant un type de gouvernement des experts. Cette axiologie instaure et désigne, avec un triptyque autorité-pouvoir-savoir, une élite non-élue comme porteuse d’une vérité politique. Pour reprendre une nouvelle fois Hannah Arendt, il ne peut y avoir de vérité en politique, puisque celle-ci doit être une discussion permanente, dont les décisions sont prise en libre accord et dans un consentement collectif. L’idée de vérité détruit l’existence même de la politique, et transforme un régime démocratique en épistocratie.
Comme le rappelle Stiegler (2019:61), au sein de la configuration actuelle d’une démocratie basée sur un néolibéralisme – et teintée d’épistocratie, « les décisions doivent se prendre à un tout autre niveau, se soustrayant par principe à tout contrôle démocratique : celui de la transmission du savoir par les experts non-élus, qui échappent à toute validation élective, vers le pouvoir des dirigeants, court-circuitant systématiquement la souveraineté populaire ».
Certes, l’épistocratie, comme nous l’avons signalé, est une version « pervertie » de la démocratie représentative et elle transforme le citoyen en consommateur d’idées, mais celui-ci a tout de même une capacité d’action (celle de choisir quoi consommer à défaut de participer à la création de ces idées). Si l’épistocratie peut être un régime autoritaire, voire despotique (la vérité est despotique pour Arendt), elle n’est pour le moment qu’une tendance oligarchique des démocraties représentatives. Cette tendance est plus ou moins visible et plus ou moins active selon les périodes. Qu’est-ce qui la fait émerger dans le continuum politique d’un pays ? Est-ce le désengagement (relatif) des citoyens dans l’agora ? Est-ce une volonté idéologique de réfuter la notion même de citoyenneté et de réduire le peuple à une concrétion d’individus ? Ou est-ce la manœuvre d’une (nouvelle) aristocratie pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte ? Ou les trois à la fois ?
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Viala, « De Sieyès à John Stuart Mill : les prémisses d’une épistocratie libérale », Revue d’études benthamiennes [En ligne], 28 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 14 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/etudes-benthamiennes/13092 ; DOI : https:// doi.org/10.4000/15ccz

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