Ecoféminisme
L’écoféminisme est un courant de pensée critique de l’économie dominante qui rassemble les pensées féministes et écologistes.
Le mouvement écoféministe repose sur trois piliers. Tout d’abord il est né de la mobilisation contre les dégâts causés par l'androcapitalocène (Catherine Albertini, 2021, p. 14). Le capitalisme s'est imposé grâce à une privatisation généralisée des biens communs (les enclosures en Angleterre), transformant les paysans et artisans autonomes en employés d'entreprises. C'est une manière de marchandiser le vivant. Pour les écoféministes, c'est le premier pilier.
Le deuxième pilier est l'esclavage et la prédation des ressources des pays du Sud, avec un discours méprisant et un comportement destructeur envers les cultures indigènes.
Le troisième est l'exploitation du travail des femmes, qu'il soit gratuit dans la sphère privée ou sous-payé dans la sphère publique. C'est pourquoi les femmes refusent d'être tenues responsables du désastre qui a été prédit, puisqu'elles n'ont pas eu voix au chapitre depuis leur exclusion de la scène politique à la Renaissance. À cette époque, les femmes étaient brûlées comme sorcières afin de les écarter de leurs fonctions, de vaincre leur résistance ou de punir une liberté jugée contraire aux bonnes mœurs (Le sexocide, D'Eaubonne 1999).
Françoise d'Eaubonne est considérée comme l'inventrice du terme écoféminisme avec un titre radical « L'écoféminisme ou la mort » (1974), mais le terme a été utilisé à la fois en Inde, notamment par Vandana Shiva et Maria Mies (1998), et aux États-Unis, d'où il est revenu en Europe, voir en particulier le recueil Reclaim (Hache, 2016), une compilation de textes d’écrivaines écoféministes.
En France, l'œuvre de Françoise d'Eaubonne n'a pas été reprise par le mouvement féministe matérialiste (Delphy, 1975) ni par le mouvement universaliste, qui considéraient que le recours à la référence « nature » constituait un retour en arrière vers la sanctification de la mère et l'écologie radicale, un danger pour les droits des femmes. Les matérialistes sont essentiellement orientées vers le « rattrapage » de la situation sociale des hommes (salaires, accès à l'emploi, partage du fardeau mental des activités reproductives, etc).
Réviser les valeurs virilistes
Les écoféministes veulent réviser les paradigmes qui définissent l'être humain et souhaitent organiser un monde où les valeurs dites « viriles » telles que l'usage de la force, les luttes de pouvoir, l'extractivisme et la domestication de la vie sont toxiques et devenues obsolètes. Cette « viriarchie » (Gazalé, 2017) a un coût social extrêmement élevé : en France, (Peytavin, Haes 2025) les hommes sont responsables de la grande majorité des comportements asociaux : ils représentent 84 % des auteurs d'accidents mortels de la route, 92 % des élèves sanctionnés pour des actes de violence contre les biens et les personnes dans le secondaire, 90 % des personnes condamnées par les tribunaux, 86 % des suspects de meurtre, 97 % des auteurs de violences sexuelles, etc.
Il en coûte 95,2 milliards d'euros chaque année pour compenser la virilité (toxique) masculine, en services policiers, judiciaires, médicaux et éducatifs pour y faire face. Sans compter le coût indirect pour la société, qui doit répondre aux souffrances physiques et psychologiques des victimes, et subit des pertes de productivité et des destructions matérielles.
L'action avant tout
Les coalitions de femmes qui se reconnaissent sous ce terme défendent soit des territoires pour empêcher leur pillage, soit développent des terres pour promouvoir l'autonomie alimentaire, soit s'opposent à des projets extractivistes et bellicistes, soit encore créent des communautés de vie comme le faisaient les Béguines dès la fin du XIIe siècle en Europe (Panciera, 2021).
L'écoféminisme se préoccupe avant tout d'actions pragmatiques visant à mettre en œuvre une autre façon d'organiser la vie quotidienne, en donnant la priorité à la souveraineté alimentaire, à la prise en charge des enfants et des organismes vivant sur leur territoire, et à la promotion de relations dépourvues de combativité et de compétition au profit de l'entraide et de la coopération. Certaines écoféministes développent une spiritualité déconnectée des dogmes patriarcaux qu’on peut apparenter à des pratiques panthéistes, réhabilitant la figure de la sorcière maîtrisant des connaissances sur le soin par les plantes médicinales. Ainsi Vandana Shiva a créé en Inde une banque de semences pour restaurer la richesse qui préexistait avant que la colonisation anglaise n’interdise et éradique les plantes que les Indiens utilisaient dans leur médecine traditionnelle. Elle dirige la Fondation de la recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles. Les écoféministes luttent pour empêcher le pillage des ressources phytologiques et le brevetage du vivant.
L'écoféminisme ne désigne pas tous les hommes comme coupables (certains le sont évidemment), mais comme des personnes envahies par l'idéologie patriarcale, au même titre que les femmes qui peuvent elles-mêmes encourager la figure du père, du mari/compagnon, du fils dans les injonctions d'un modèle qui présente la violence masculine comme une caractéristique incontournable de la virilité.
Que faire ?
Ainsi, les paramètres suivants devraient intervenir dans la définition de l'approche économique :
Quels besoins (biologiques, sociologiques, individuels, collectifs) sont des nécessités (survie) par rapport à leur légitimité (éthique) ?
Quelles contraintes sont supportables (nécessaires, acceptables) ?
Quels équilibres faut-il rechercher dans la définition et la mise en œuvre des dimensions suivantes :
1. l'articulation de la satisfaction des besoins et de la place du travail dans le système de production;
2. les modes de régulation et de répartition des systèmes de production;
3. la fonction de l'autonomie dans le maintien du désir, et donc de la vitalité, et le respect de l'intériorité des personnes ;
4. le rôle de l'interaction dans le système des relations sociales et de la vigilance collective;
5. En politique, remplacer la figure de l'homme providentiel au profit d'assemblées délibératives où les projets d'intérêt collectif sont élaborés avec les citoyens et où s'effectue une réflexion sur ce qui relève du public et du privé (Dacheux, Goujon, 2020).
6. Reconnaître le rôle fondamentale de l’économie reproductive, revoir l'échelle des valeurs, la hiérarchie des tâches dites « nobles » par opposition à celles qui seraient dégradantes, assurées par une population sous estimée, en particulier les soins aux autres confiés aux femmes. Avec, bien sûr, une révision de l'échelle des salaires.
7. La situation climatique, si préoccupante, exige que les décisions n'appartiennent plus à un club de décideurs principalement masculins, mais à l'ensemble des citoyens.
8. S'opposer à l'hypercroissance, à l'extractivisme et à la destruction des terres arables.
Ce sont tous ces paramètres qui doivent être modifiés pour faire évoluer le monde, et en particulier celui de la démocratie économique.
Les écoféministes postulent que le monde ne peut évoluer que si les hommes comprennent qu'ils sont eux-mêmes prisonniers d'un modèle qui les prive de leur partie dite « féminine », tout comme il empêche les femmes d'accéder à leur partie dite « masculine ». Ce dualisme sert le capitalisme en associant l'argent, le prestige et la dépense d'énergie aux valeurs viriles, adossés à la compétition et la modestie, l'effacement de soi et la gestion du quotidien aux valeurs féminines, la compétition portant cette fois sur le façonnage du corps dont les normes sont édictées pour convenir aux dictats masculins.
L’écoféminisme s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’alternatives au capitalisme patriarcal. En effet, les mouvements de lutte contre le capitalisme associent en général la recherche d’égalité entre les humains et la lutte contre les discriminations. Au sein même de l’écoféminisme existe l’approche intersectionnelle qui souligne que les femmes racisées ont une vision du féminisme différente de celle des femmes blanches. Par ailleurs l’économie solidaire inclut le féminisme dans son approche voire en fait une condition absolue pour la définition de l’ESS (c’est le cas du REAS espagnol https://reas.red. Les alternatives en général telles que le mouvement des communs ou de la transition écologique considèrent l’égalité femme homme comme un incontournable, même s’ils ne focalisent pas leur action sur cet aspect. Enfin il existe une commission Egalité Femmes Hommes au sein d’ESS France qui a émis un rapport sur l’égalité femmes hommes dans l’ESS.
Le capitalisme est à la fois, un système et un gaspillage qui engendre la violence contre les êtres dits « faibles », compensant les frustrations générées par le sentiment de ne rien décider réellement dans sa vie. Le capitalisme exploite le travail en réduisant les possibilités d'action et d'emploi. Il s'agit désormais de redonner à chacun la plénitude de son potentiel dans un élan de solidarité qui n'est pas une injonction pieuse, mais une observation pure et simple de notre interdépendance.
CHOLLET, M., Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Zones.
D'EAUBONNE, F., (1974), Le féminisme ou la mort, Pierre Horay.
D’Eaubonne, F.,(1999), Le sexocide des sorcières, L’esprit frappeur.
FEDERICI, Silvia.,(2016) Caliban et la sorcière Entremonde
GAZALE, Olivia, (2019), Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, Pocket Agora.
GUERIN, I., HERSENT, M., FRAISSE, L., (2011), Femmes , économie et développement. Entre résistance et justice sociale, Erès / IRD
HACHE,E., Reclaim. recueil de textes écoféministes, Cambourakis editions
MIES, M., SHIVA,V., (1993), Ecoféminisme, l'Harmatan,
PANCIERA, S.,(2021), Les Béguines, une communauté de femmes libres, Almora
PEYTAVIN,L. HAES F. (2025) , Le coût de la virilité, Michel Lafon
STARHAWK (2015) Rêver l'obscur. Femmes, Magie et Politique. Cambourakis.

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