Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.
« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».
Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.
« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».

Répondant à l’invitation de Guy Roustang, Marc Durand et Maurice Merchier ont dialogué par écrit à propos des articles de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..
-MD : Sur Abdennour Bidar, il me semble que je suis au clair. Pour le texte de Tocqueville, d'une part je suis assez critique mais par ailleurs je me rends compte qu'il faudrait aller beaucoup plus loin.
-MM : Par rapport au texte que j'ai proposé de Tocqueville, je n'ai a priori aucune réserve. Et il me semble que les arguments qu'il expose sont très forts et - d'une façon qui sera peu suivie - c'est du point de vue de l'intérêt de la religion qu'il se place, plutôt que de celui de la société ou de l'Etat.... Mais je suis tout disposé à lire vos objections... J'ai davantage de réserves vis-à-vis du texte d’ Abdennour Bidar. Dans une première lecture, je l'ai trouvé roboratif du fait de la condamnation radicale du fondamentalisme qu'il implique. Et cette qualité persiste à mes yeux. Mais si on se place d'un point de vue plus général, en gommant la question de l'Islamisme, et en se plaçant du point de vue de n'importe quelle religion, il me pose davantage problème. La position qu'il prend me rappelle tout simplement les analyses de Weber sur l'éthique protestante, c'est-à-dire le fait pour les individus de se construire eux-mêmes leur religion, indépendamment des dogmes ou de l'intermédiation d'un clergé. Or, l'histoire a montré, et Marcel Gauchet théorisé (le désenchantement du monde) que cela débouchait sur la sortie de la religion, et surtout sur l'individualisme possessif, c'est-à-dire au bout du compte au capitalisme dans lequel nous pataugeons depuis plusieurs générations. En d'autres termes, peut-on faire de la religion une affaire purement personnelle ? La religion n'est-elle pas par définition une aventure collective ? Peut-on l'émanciper de la notion de communauté ? Je pense qu'on ne peut pas penser en profondeur la question de la laïcité sans avoir à l'esprit des réponses à ces questions....
-MD : Je relis le texte de Bidar. Nous sommes bien tous d'accord que sa critique du fondamentalisme religieux est nécessaire. Mais il va plus loin lorsqu'il prône la liberté absolue devant les dogmes et propose ainsi de se faire sa propre religion. Je pense que sous-jacente est l'idée que l'on se fait de ce qu'est une religion avec la question récurrente foi vs religion. Il me semble qu'une religion est le regroupement d'un certain nombre de fidèles qui sont d'accord sur des fondements et désirent mettre leur foi en acte en relation les uns avec les autres, que ce soit l'action humaine ou l'expression de leur relation à Dieu. La religion a donc obligatoirement une dimension collective, et si elle ne dispense pas d'avoir une pensée et une recherche personnelle, elle exige de la confronter à la pensée des autres. A la limite le mystique pur sort de la religion, ce qui n'abaisse pas sa foi. Si l'on est d'accord là-dessus, autant les oukases des autorités ne sont pas acceptables, autant la liberté de chacun n'est pas de l'ordre de c'est mon choix. Les dogmes (pour parler comme tout le monde, il faudrait encore définir ce qu'est un dogme, il y en a très peu) sont le résultat d'une recherche de nos ancêtres et sont ainsi un substrat sur lequel nous asseyons nos recherches. Nous ne faisons pas table rase de la pensée antérieure et les autorités ont raison de nous rappeler cette pensée. Notre liberté de pensée est totale, y compris pour s'opposer à certaines vérités, mais c'est bien dans le fil d'une tradition que nous réfléchissons. Et cette opposition à des vérités, si elle advient, doit être confrontée à la pensée ou l'expérience des autres adeptes de notre religion. Ce qui est condamnable est l'interdiction de penser, directe ou plus souvent insidieuse, comme dit Bidar il y a tous ceux qui croient être libres alors qu'on a enfermé leur pensée dans un carcan. L'autorité a pour rôle de rappeler le point où en est arrivée la religion et ce qu'elle croit à présent, mais sans fermer la recherche ou la discussion. Il faudrait reprendre la critique de la notion de sacré (J. Ellul a écrit des choses intéressantes là-dessus) : l'homme s'est donné du sacré qui fait des tabous et interdit de penser. Le sacré est au service du pouvoir. Reste aussi toujours derrière cela la liberté absolue de quitter la religion (ce qui ne signifie pas toujours de renoncer à la foi) lorsque notre recherche nous met en opposition frontale avec le fondement de ce que croient les autres adeptes. On peut ne plus croire à la Résurrection, mais alors on sort du christianisme, ce qui ne signifie pas qu'on perde notre relation de foi avec Dieu. Mais en restant dans le christianisme, on peut débattre avec les autres, étudier les Pères pour éclairer ce que signifie le concept de Résurrection et arriver à un accord minimal qui permet encore de célébrer ensemble. Bref je défends comme Bidar la liberté absolue de m'opposer à ce que prône ma religion, mais en étant cohérent et en la quittant, et la liberté absolue de réfléchir en m'appuyant sur toute une tradition et en débattant avec les autres pour éclairer ce que prône la religion, voire le modifier ou le contrer. Le texte de Tocqueville est un plaidoyer pour la laïcité plein de bon sens. Par essence la religion devrait s'adresser à tous les hommes et donc éviter de se faire prendre par tel ou tel parti (politique ou autre). Mais ses considérations sur la religion me laissent perplexe et tout n'est vraiment pas clair pour moi. La religion serait au cœur de tout homme parce que les hommes ont besoin d'espérer un avenir meilleur. Oui, mais est-ce cela la religion qui nous intéresse? Je parlerais plutôt du sentiment religieux, pas loin de l'illusion bienfaitrice. Devant le drame humain l'homme s'invente un salut dans l'au-delà. Justement les Lumières se sont attaqué à ce type de croyance qu'elles ont taxée d'obscurantiste. La religion ainsi définie, si elle a apaisé les hommes, a permis aussi aux puissants de les dominer car l'avenir radieux étant promis, ce qui se passait sur terre n'avait plus beaucoup d'importance. On comprend les fureurs d'un Voltaire ou d'un Diderot. Que la religion s'éloigne des pouvoirs en place pour garder son universalité, c'est bien, mais très utilitariste. Il y a bien d'autres motifs de laïcité, entre autres l'illégitimité d'imposer des lois qui sont issues de ce que nous croyons mais qui n'est pas partagé par les autres (j'insiste sur le mot imposer). Les lois doivent être fondées sur l'accord général d'une société sur ses valeurs, sa conception de l'homme. Elles sont alors résultat de compromis divers, mais ne peuvent pas l'être d'oukases brandis au nom d'un Dieu qui se trouve dans l'au-delà. On pourrait égrener d'autres motifs. Du côté de la foi, je suis aussi gêné par le discours de Tocqueville. La foi doit être incarnée, la religion ne nous éloigne pas de ce qui se passe sur terre, elle ne peut pas l'ignorer (vous êtes le sel de la terre, pas du ciel!). Donc si la religion doit renoncer au pouvoir, et c'est un grand progrès quand cela se passe, elle doit en même temps se préoccuper de tout ce qui est terrestre. Nous ne connaissons d'ailleurs Dieu qu'à travers l'expérience humaine, par des témoins humains. La pureté de la religion décrite dans le texte est une pureté sans bras. La religion ne doit avoir aucun pouvoir terrestre, mais les hommes, animés par leur foi, doivent totalement s'engager et en ce sens la religion pourrait avoir un grand pouvoir : si tous les hommes s'aimaient comme le Christ le demande, la face de la terre en serait changée, mais ce n'est donc pas du même pouvoir qu'on parle. Je pense cette question très difficile : nous ne savons pas ce que notre religion personnelle, notre foi intime, dirige dans nos engagements de tous les jours. D'ordinaire nous n'agissons pas au nom de notre foi, mais elle est pourtant bien présente dans toutes nos actions, elle fait partie de nous, tout comme notre réflexion. Finalement, tout-à-fait d'accord sur la nécessaire séparation de l’Église et de l’État, sur la laïcité qui ôte tout pouvoir aux Églises dans la société. Mais en parallèle nécessité d'un engagement total des adeptes des religions dans le monde : ils travaillent à le transformer sans renoncer à leur foi, elle doit être présente à toute leur action.
-MM : Je constate un très large accord sur le texte de Bidar. Il faut en effet insister que dans tous les cas de figure, l’apostasie doit être une liberté totale. C’est une condition nécessaire de toute forme de laïcité. Et évidemment de sortir ou non de la foi, qui est une prérogative individuelle (sortant donc du champ de la laïcité, qui – j’y insiste car je constate souvent des approches erronées – est un principe d’organisation collective, une manière de vivre ensemble, et non une posture individuelle.) Par contre, il y a un point sur lequel le texte de Bidar m’a surpris, mais sur lequel vous allez encore plus loin, et donc sur lequel je suis en désaccord assez radical avec vous, c’est la question du sacré. L’affirmer comme vous le faites qu’il est « au service du pouvoir » me paraît adopter implicitement une définition très réductrice du sacré. Précision préalable (mais indispensable) : le sacré ne se confond pas avec la religion, il en déborde historiquement, socialement, politiquement…. (et donc lui aussi sort du champ de la laïcité). Le sacré n’interdit pas de penser, car il n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de celui du cœur, de la partie émotive du consensus social ce sur quoi on se rassemble (et qui – oui - génère des interdits parce qu’il pose des valeurs dépassant celles de l’individu). Ce n’est pas (toujours) le pouvoir qui fabrique le sacré, mais la société, par son histoire, par ses activités collectives, qui le génère. Le sacré ne vient pas forcément « d’en haut », il peut venir « d’en bas » (il y a beaucoup de sacré dans les traditions ouvrières, comme dans les traditions paysannes…). Bref… il me faudrait des pages pour approfondir. Je dirais simplement qu’on peut concevoir une société sans religion mais jamais une société ne « tiendra » sans sacré… Pour Tocqueville… je suis aussi plutôt d’accord. C’est vrai que son approche est utilitariste (et c’est le cas de beaucoup d’autres analyses de Tocqueville). Mais il ne faut pas lui faire dire plus que ce qu’il dit. Il ne parle que de cette « utilité » sociale de la religion, sans chercher à disséquer les ressorts de la foi individuelle, qu’il ne fait qu’effleurer (avec ce refus de la finitude…). Je ne crois pas non plus qu’il préconise qu’elle se détache des objectifs terrestres mais qu’elle doit se détacher des objectifs politiques, éphémères…. Et à l’époque des fondamentalismes que nous vivons, il me semble que ce message est essentiel. Les considérations de la fin de votre texte sont très profondes. (et débordent manifestement de la question du commentaire de Tocqueville). Est-ce que la foi oriente l’action du croyant, même à son insu ? Peut-être. Mais je revendique alors la possibilité que d’autres forces que la religion peuvent orienter le non croyant (que je suis !) dans le même sens… Et que de la même façon, ces forces restent – au moins en partie – mystérieuses….
-MD : Sur le sacré je ne m'oppose pas tellement à vous, et je suis d'accord pour dire qu'il n'y a pas de société sans sacré, et que ce n'est pas le pouvoir qui le génère d'habitude. Mais je pense que le pouvoir l'utilise à son service, et j'ai aussi bien peur qu'il (le sacré) interdise souvent de penser. L'intouchable devient l'indiscutable... Enfin bien d'accord avec vous, si la foi oriente l'action du croyant, le non-croyant lui aussi est inspiré par d'autres forces (je ne trouve pas d'autre mot, mais il ne me convient pas vraiment) et croyants et non-croyants peuvent aller dans le même sens, j'en fais l'expérience tous les jours dans mon action. Je me sens en phase avec les incroyants que je côtoie souvent bien mieux qu'avec les croyants!!!
Cet article fait état des progrès réalisés depuis l’article de Benoit Roustang «Relocalisation en Hautes Alpes;» paru dans l’ECCAP en 2017.
Dix ans après les premières livraisons, en octobre 2013, la plateforme de circuits courts Échanges paysans (EP05), à Gap a «bien grandi», dans tous les sens du terme : des clients professionnels, cantines scolaires, hébergements touristiques, qui se sont multipliés et des producteurs plus nombreux également. Les flux représenteront en 2023, 240 tonnes de fruits, légumes, produits laitiers, viandes, épicerie, issus de l'agriculture locale pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros. A noter que depuis le départ, cette démarche de circuits courts s'est associée avec le partenaire national Biocoop restauration pour proposer aux restaurateurs, des gammes 100% AB complémentaires. Le fonctionnement s'est structuré grâce à une équipe de 9 salariés. Et le modèle économique est sain, puisque l'entreprise dégage un petit résultat positif, hors subvention, chaque année. L'intégration de nouveaux producteurs s'est poursuivie avec deux engagements éthiques forts : matières premières issues de l'agriculture locale et juste rémunération des paysans, y compris dans les situations de transformation par des artisans, fromagers, bouchers.
Avec le recul, nous pouvons témoigner que le chemin pour lancer et pérenniser cette démarche était étroit mais qu'elle répond à de réels besoins du territoire : soutien aux agriculteurs et filières, environnement, emploi...
L'illustration qui vient en premier pour montrer la contribution aux enjeux du territoire, est celle de la filière lait. Le bassin de production du lait de vache régional est concentré dans nos vallées de montagnes, à commencer par la vallée du Champsaur, point de départ d'Échanges paysans. A sa création, le collectif avait compris que la consommation locale et régionale pouvait soutenir cette filière, qui vivait en plein paradoxe : des conditions de production contraintes par l'altitude et des éleveurs dépendant de collecteurs industriels nationaux imposant une rémunération du lait, très insuffisante. Échanges paysans s'est donc engagé dans la commercialisation des fromages et yaourts locaux vers les cantines scolaires, qui étaient peu touchées, alors. En 2023, c'est plus de 400 000€ qui sont réalisées sur cette famille de produits. En sélectionnant les fromageries, qui par leur transformation locale apportaient une meilleure rémunération aux éleveurs, une forme de partage de la valeur ajoutée, EP05 s'est inscrit dans une dynamique vertueuse. Cette vague de relocalisation de la filière, a d'ailleurs été bien au-delà de nos espérances. Car le mouvement profond de renouveau de l'intérêt des consommateurs pour les produits locaux a été général et s'est appliqué dans les points de vente des fromageries, dans les grandes surfaces, les marchés, les magasins de producteurs... Sur une filière dont la production est très largement inférieure à la consommation régionale, l'effet est marquant et a permis une complète recomposition : la totalité du lait est désormais transformé localement et bénéficie d'une rémunération améliorée. EP05 aura été un des précurseurs dans cette perception de l'opportunité et un des acteurs de sa mise en œuvre.
Pour servir cette « mission », le collectif Échanges paysans a eu une approche ouverte et maligne des différentes échelles du territoire: vallées, départements, région. Dans un monde imprégné de compétition, où les politiques des collectivités s'arrêtent souvent à des frontières administratives, nous avons réuni les acteurs des vallées du Queyras, Champsaur ou Ubaye et travaillé en coopération avec des partenaires commerciaux régionaux. Cette logique s'est imposée pour des aspects commerciaux et logistiques de proximité. C'est avec la Plate-forme Paysanne Locale de Marseille, qui alimente des épiceries paysannes et restaurants de la métropole, que nous avons démarré ce genre de partenariat. Mêmes valeurs dans nos deux collectifs, nous pouvions naturellement articuler nos circuits courts, sans sur-marger, sans rapport de force. Cette logique de commerce coopératif s'est encore déployée lors de la création de la plateforme régionale 100% AB, Manger Bio en Provence. Pour accélérer la valorisation des productions AB, maîtrisée par les producteurs, nous avons cofondé cette nouvelle organisation qui réunit le panier régional Bio (fruits, légumes, fromages, viandes...) et le valorise auprès des grands acteurs de la restauration collective régionale : villes, sociétés de restauration. En contribuant à cette création, nous avons à la fois augmenté nos débouchés, démultiplié la relocalisation, poussé les liens solidaires entre filières et territoires régionaux. Alors que, à priori, cette initiative pouvait apparaître comme concurrente.
Parmi les autres grandes étapes récentes d’Échanges paysans, il y a eu la transformation en SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) en décembre 2021. Prévue depuis le départ, elle a permis une véritable appropriation de la coopérative par les producteurs qui sont détenteurs de la plus grande partie des parts sociales. Fortement soutenu par des citoyens depuis le départ, EP05 dispose maintenant d'une gouvernance plus «mature» réunissant un collège producteurs (40% des votes), un collèges partenaires (20%), un collège client (20%) et un collège salariés (20%). Ce passage a été incontestablement réussi.
Il subsiste, de mon point de vue, un manque sur une réflexion collective renouvelée du projet coopératif, ses valeurs, son projet politique. D'un côté les membres du collectif ont évolué, nouveaux producteurs, nouveaux salariés, même si le noyau initial subsiste, et d'autre part l'environnement extraordinairement chaotique de notre société actuelle. Tous deux nous imposent de revisiter les enjeux et notre stratégie. C'est d'autant plus vrai pour une structure commerciale dont le développement ou la gestion pourraient facilement prendre le pas sur le sens commun du projet. Pour maintenir notre identité, et même nos atouts commerciaux, nous devons conserver la logique d'un commerce qui est au service du territoire et qui n’est pas une fin en soi. Cela passe par le maintien d'une forte proximité avec les producteurs et la compréhension des enjeux agricoles et alimentaires du territoire. On peut rester confiant dans la capacité du collectif dans sa diversité à s'engager sur ce chantier nécessaire. Il pourrait probablement être enrichi par des échanges avec des partenaires locaux, à commencer par les acteurs publics ou le réseau de l'ESS local, dont nous sommes très proches. D'ailleurs avec eux, nous avons ouvert depuis le Covid en 2020, un nouvel axe de travail en fournissant les associations d'aide alimentaire. D'autres perspectives nous attendent aussi dans les Alpes-de-Haute-Provence, où nous étendons nos actions.
Depuis la création d’Échanges paysans notre intention de « médiation commerciale d’intérêt territorial » a rencontré la question des Communs. Même modestement ces allers retours avec la recherche stimulent nos réflexions.
1- On peut éEcouter en replay dans le 6/9 de France Inter le 12 mars 2017, l’interview de Judith Grumbach sur son film à 7 heures 22, à la 82ème minute de l’émission : quel rôle pour l’école du XXIème siècle ?
Interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora, historien, directeur des sept volumes Les Lieux de mémoire. Interview parue dans le JDD du 3 mai 2015.
Les nouveaux programmes d'histoire soulèvent des polémiques. Y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?
Ces programmes portent à l'évidence la marque de l'époque : une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’I’islam, aux traites négrières, à l'esclavage et qui tend à réinterpréter l'ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. Faire de l'humanisme et des Lumières un thème facultatif, alors qu'il est central, est à cet égard très significatif. Du coup, les critiques les plus violentes viennent des tenants de ce que l'on appelle le « roman national ». Et pourtant le récit historique, presque mythologique, destiné à former naguère des citoyens et des soldats ne tient plus.
La ministre traite les détracteurs de « pseudo-intellectuels »... Je lui laisse la responsabilité de pareilles expressions.
Certains estiment que les nouveaux programmes privilégient l'étude de l'islam - obligatoire en cinquième- au détriment du christianisme...
Ces reproches sont abusifs. Les élèves apprennent chronologiquement le judaïsme et le christianisme en sixième, en étudiant l'Antiquité. Et ils enchaînent avec l'islam et le début du Moyen Âge en cinquième. La place des différentes religions ne change pas par rapport à 2008. Ce que je reproche aux nouveaux programmes est bien plus grave...
Que reprochez-vous à ces programmes ?
L'ensemble manque de cohérence. Il aurait fallu une déclaration d'orientation intellectuelle et politique nette et claire. Les programmes ont une bonne inspiration : le retour à la chronologie, mais à l'intérieur d'une mosaïque de thèmes, qui ne forment pas une unité dynamique. Je ne jette pas la pierre au Conseil supérieur des programmes. Cette absence d'orientation reflète la crise identitaire que traverse la France, une des plus graves de son histoire. C'est l'expression d'une France fatiguée d'être elle-même, d'un pays qui ne sait pas trop où il va et ne sait donc pas dire d'où il vient.
Que proposez-vous ?
Je proposerais une orientation claire : expliquer ce que la France a apporté à l'Europe et au monde et, inversement, ce qu'elle a reçu de l'Europe et du monde. Le cadre chronologique pourrait reprendre les identités françaises successives : féodale, royale, monarchique, révolutionnaire, nationale, républicaine, et aujourd'hui démocratique. On mettrait l'accent sur ce que notre pays a apporté de singulier au reste du monde : par exemple les cathédrales, l'élan chrétien, ensuite et surtout le modèle de l'Etat-nation, l'absolutisme monarchique dans ce qu'il a de glorieux - Versailles, le Roi-Soleil... - et de niveleur pour les minorités nationales, les Lumières, la langue française qui a régné sur l'Europe du XVIII' siècle, les droits de l'homme, l'expérience révolutionnaire dans ce qu'elle a de positif et de négatif, une littérature extraordinaire, l'expérience coloniale avec ce qu'elle a pu également apporter au monde, y compris des armes pour s'affranchir...
Si des sujets comme « Sociétés et cultures au temps des Lumières » ou « Une société rurale encadrée par l'Église » restent facultatifs, ne risque-t-on pas de mettre à mal l'unité de l’enseignement ?
La vraie unité à trouver me paraît plutôt d'articuler la France avec l'Amérique, l'Afrique, la Chine... Laisser une certaine liberté aux professeurs est une bonne chose, à condition qu'elle ne veuille pas dire : en fonction de vos partis pris, politiques et idéologiques, faites ce que vous voulez. À quoi sert l’histoire ? Elle doit être à la fois utile et plaisante. Utile parce qu'elle permet, de nous définir à partir de ce que nous ne sommes plus. Plaisante parce qu’elle doit être incarnée, aussi vivante que possible. L’histoire est au collectif ce que la mémoire est à l’individu. Si vous perdez la mémoire, vous perdez vos repères…
Si vous deviez retenir cinq thèmes à enseigner en histoire au collège…
Je déclinerais le thème de la continuité et de la rupture. La France est le plus ancien Etat-nation du monde : qu’est-ce que cela veut dire ? Dans cette continuité, notre pays a connu de grandes ruptures : royauté absolue, révolution française. La plus grande est celle que la France a connu dans les années 1970 et 1980 et qui l’a fait passer d’un modèle de nation paysanne, chrétienne, étatiste, souveraine, à un autre qui se cherche dans la douleur. A cette métamorphose s’est ajoutée une immigration forte qui n’est pas l’élément principal de la crise, mais en est l’accélérateur.
En lisant l’ensemble des programmes, avez-vous d’autres inquiétudes ?
Pour le français. On a beaucoup moqué le jargon ridicule qui paraît inspirer ces nouveaux programmes. Cette question peut paraître marginale, elle est en fait centrale. Enseigner le français dans toutes les disciplines est excellent. Mais il faut en finir avec cette langue anémiée et caricaturale comme avec cet apprentissage du français tragiquement réduit à l’analyse textuelle, qui règnent depuis trente ans.
Certains déplorent que le programme de français ne fasse pas référence aux auteurs.
L'important n'est pas là. En réalité, pour l'étude du français, tout se joue avant le collège. Un enfant qui entre en sixième en disposant de 100 mots ou de 1.000 a déjà son avenir scolaire, social et intellectuel plié.
Que pensez-vous de la réforme du collège qui donne plus de place à l'interdisciplinarité ?
À l'école primaire, les élèves ont en général un professeur. Quand ils arrivent en sixième, ils sont fortement dépaysés par la pluralité des disciplines. L'idée de créer des passerelles peut être bonne. Mais travailler ensemble est tellement contraire aux habitudes des professeurs…. Il faudra cinq ans pour y arriver. Croire que ces mesures s’appliqueront à la rentrée 2016 est utopique.
Des programmes sur trois ans, est-ce une bonne idée ?
Cette réforme, organisée par cycles de trois ans, peut dissimuler l'intention de faire disparaître les redoublements. Je suis contre cette suppression. Faire passer tout le monde d'une classe à l'autre me paraît très inquiétant car la sélection se fait en bout de course, et vous risquez de niveler par le bas. Il faut casser l'idéologie de l'égalité formelle, car elle accentue l'inégalité réelle.
Que pensez-vous du débat sur l'enseignement des langues anciennes ?
Je ne sais pas où en est le débat. Il me semble évident qu'il faut garder le latin et le grec en option pour ceux qui veulent les apprendre. Cela dit, je ne crois pas que l'enseignement du latin soit indispensable à l'intelligence de la langue française, d'autant plus qu'il repose sur la connaissance d'une grammaire désormais sacrifiée. S'il est indispensable de comprendre l'apport de l'Antiquité grecque et latine à la civilisation, on peut lire Homère ou L'Enéide en français. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les élèves de licence sachent lire Lucrèce et Tacite dans le texte. J'en suis un vivant exemple !
Par ECC (GR) Septembre 2017 Christophe Guilluy a publié : « Le crépuscule de la France d’en haut » en septembre 2016, chez Flammarion. Deux autres livres l’ont précédé : « Fractures françaises » et « La France périphérique » (Champs 2013 et 2015). Dans son dernier livre, il reprend le concept de France périphérique, il explique pourquoi ses analyses sont souvent rejetées et enfin comment la domination de la France d’en haut est aujourd’hui fragilisée. Guilluy refuse de limiter la question sociale aux banlieues des grandes villes, ce qui ethnicise l’origine de nos difficultés, il prend en compte une fracture beaucoup plus large entre la France d’en haut et la France d’en bas qui comprend à la fois les pauvres (généralement définis en France comme ceux qui disposent d’un revenu inférieur à 60% du revenu médian) et les populations fragilisées par la mondialisation économique. « Piloté par une petite oligarchie (les riches, la banque) (note 1)le système capitaliste tient parce qu’il est soutenu par une importante classe supérieure et intellectuelle qui bénéficie des effets de la mondialisation et de la métropolisation. Ce sont ces catégories, cette nouvelle bourgeoisie (de droite comme de gauche), qui portent et soutiennent les choix économiques et sociaux de la classe dominante détentrice du capital économique et/ou culturel » (137). Dans cette France d’en haut, on retrouve des gens de droite (Juppé à Bordeaux) ou de gauche (Collomb à Lyon) qui tiennent à l’occasion un langage critique de façade contre la finance. Dans les partis politiques de gouvernement, d’avant la vague Macron, ceux qui auraient pu représenter les intérêts des classes populaires n’ont pas voix au chapitre. Les élus locaux conscients des difficultés sont sans pouvoir dans leur propre parti. C.Guilluy oppose les quinze métropoles principales dans lesquelles vit la France d’en haut, où se trouvent les emplois très qualifiées et d’avenir, à la France périphérique. On trouve 40% de la population française dans les premières et 60 % dans la seconde. Bien sûr il y a des catégories populaires et des pauvres dans les métropoles mais elles sont minoritaires.
Les classes populaires pourtant majoritaires en France sont devenues minoritaires dans les métropoles car elles en ont été progressivement exclues par le prix des logements dans le parc privé. « Les classes populaires ne vivent plus là où se créent l’emploi et la richesse mais dans une « France périphérique » de plus en plus fragile socialement » (45). Quand les villes étaient industrielles, les ouvriers et catégories modestes pouvaient se loger dans le parc privé. Aujourd’hui « le marché de l’emploi, tourné vers des secteurs demandeurs d’une main d’œuvre très qualifiée, n’a plus besoin des catégories modestes, sauf dans quelques secteurs des services, du BTP ou de la restauration » (36) ce qui justifie le maintien d’un parc de logements sociaux structurellement minoritaire dans les métropoles où se concentrent les immigrés peu qualifiés. « Ce parc de logements où se concentrent les flux migratoires est évité par les classes populaires traditionnelles » (39). Quand on parle de péri-urbain, il est important de distinguer un « périurbain choisi » peuplé de catégories supérieures (les Yvelines par exemple) et un « périurbain subi » où se concentrent des catégories modestes (en Seine et Marne). Les clivages sociaux entre la France d’en haut et les classes populaires s’accentuent du point de vue des revenus. Selon le « Rapport sur les inégalités 2015 » de l’Observatoire des inégalités, entre 2008 et 2012 les cadres supérieurs ont gagné 300 euros de revenus supplémentaires quand les ouvriers et employés en ont perdu 500, et depuis 2012 la situation s’est encore aggravée. De même les clivages s’accentuent en ce qui concerne la vulnérabilité au chômage qui touche les ouvriers et les employés beaucoup plus que les cadres. C.Guilluy parle de « guerre des représentations ». Dans sa polémique avec un journalise du Monde il reproche à celui-ci de « réaffirmer la représentation dominante qui divise la société française entre les populations exclues des banlieues des métropoles et les autres territoires (du périurbain au rural) peuplés d’une classe moyenne intégrée » (156), il critique le mythe d’une classe moyenne majoritaire repris « par l’ensemble des médias et la quasi-totalité du monde universitaire » (142) En déguisant les classes supérieures en classe moyenne , on confond classes supérieures et classes populaires ce qui contribue « à l’invisibilité d’une majorité des classes populaires ». Selon cette représentation, ce sont seulement les pauvres des quartiers populaires issus de l’immigration qui sont à l’écart des bénéfices de la mondialisation. « Cette représentation permet opportunément aux classes supérieures d’évacuer la question sociale au profit d’une question ethno-culturelle », comme si l’on voulait circonscrire la question sociale aux seules banlieues. « Inversement, la description d’une France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales où vit la majorité des classes populaires (donc de la population) rend visibles les perdants de la mondialisation » (143).
Il est intéressant de noter à cet égard que d’après l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée en 2016 par IPSOS, près de 60% des français considèrent la mondialisation comme une menace, alors que les classes supérieures concentrées dans les métropoles y voient une opportunité, c’est le cas de 62% des cadres, mais seulement de 24% des employés et de 36% des ouvriers. La France périphérique majoritaire existe bel et bien, même si l’on veut la faire disparaître des écrans radars pour camoufler l’échec du modèle économique de la mondialisation. Dans sa polémique avec des journalistes du Monde et de Libération, l’auteur souligne qu’il ne faut pas confondre « classes populaires » et « pauvres ». Les pauvres ne sont qu’une fraction des classes populaires dont beaucoup sont légèrement au-dessus du seuil de pauvreté, fragiles et pouvant basculer rapidement dans la pauvreté. L’indice de fragilité, qui a été conçu avec le géographe Christophe Noyé pour qualifier la fragilité sociale des territoires, est construit à partir d’une série d’indicateurs concernant le rapport à l’emploi (chômage, CDD, intérim…), au logement (propriétaires occupants disposant de faibles moyens…), aux revenus. Pour C.Guilluy, la typologie de l’INSEE, qui divise le territoire entre zones urbaines et zones rurales, permet de représenter des densités de population mais pas de décrire une réalité sociale. « Tous deux « urbains », le bobo parisien et l’ouvrier de Dunkerque ne vivent assurément pas dans la même société. En revanche l’ouvrier de Dunkerque partage avec le rural du département de l’Orne une même vision des effets de la mondialisation, une même insécurité sociale » (145). L’INSEE définit les grandes aires urbaines comme celles comprenant 10 000 emplois cela concerne 241 agglomérations et 83% de la population française. On y trouve les plus grandes agglomérations (Paris, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille…) aussi bien que Guinguamp, Figeac, Bar-le-Duc etc. etc. Autrement dit C.Guilly demande quand on discute de ses travaux que l’on ne confonde pas grandes aires urbaines et la quinzaine de métropoles qui retiennent son attention.
Depuis le referendum européen de Maastrich en 1992, « la véritable bipolarisation oppose désormais…les gagnants (ou les protégés) de la mondialisation aux perdants, la France des métropoles à la France périphérique » (85). Ce clivage n’est pas spécifique à la France et il s’impose sous différentes formes à l’ensemble des pays développés. Depuis le début des années soixante-dix, les classes populaires ont été « reléguées dans les territoires les moins connectés à l’économie monde ». « Ce grand basculement, qui aligne la France sur les normes libérales des sociétés anglo-saxonnes, n’est pas assumé par la classe politique » (87). La sortie des classes populaires de la classe moyenne est achevée, pourtant on continue de « maintenir le mythe d’une classe moyenne majoritaire, afin d’occulter l’émergence des nouvelles catégories populaires précarisées » (127). Le titre du livre « Le crépuscule de la France d’en haut » se justifie dans la mesure où l’auteur considère que la France périphérique n’est plus complètement invisible (149) et surtout que les classes dirigeantes ne sont plus légitimes. La France d’en bas ne croit plus aux discours des hommes au pouvoir, il suffit de voir la montée des abstentions aux élections ou les votes en faveur du F.N. Mais ceux qui détiennent le pouvoir se prévalent d’une supériorité morale en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à un repli craintif, ou à de fâcheux penchants racistes et fascisants. « De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon » (172) au fascisme. Cette opposition au F.N. oublie que « ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires mais l’inverse. Le F.N. n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic » (174). Faute de mettre en question le modèle de la mondialisation qui n’est pas durable, qui ne fait plus société, la classe dominante qui « est en train de perdre la bataille des représentations » (178) peut être tentée d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie. « Quand Alain Minc déclare (dans Marianne du 29 juin 2016) que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » ou lorsque Bernard-Henri Lévy (dans Le Monde du 26 juin 2016) insiste sur la victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit » « la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour » (179). Elles « semblent de plus en plus tentées par l’option d’un totalitarisme soft » (247) Si l’auteur parle du crépuscule de la France d’en haut c’est parce qu’elle soutient un modèle qui n’est pas durable. Dans son livre « La France périphérique » il considérait par exemple que « la mobilité pour tous est un mythe » que la mobilité de l’avion au TGV et à la fréquentation des autoroutes, que le monde nomade c’est celui des gagnants de la mondialisation. Au contraire la société populaire est attachée à son territoire, et « la sédentarisation des classes populaires apparaît comme un contre modèle à celui des élites, un modèle où les contraintes économiques sont fortes, mais qui, lui, est socialement et écologiquement « durable » » (231).
Mais si C.Guilluy est convaincant quand il écrit : « De la banlieue à la France périphérique c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système politique, syndical et médiatique » ou lorsqu’il parle du « processus de désaffiliation culturelle définitif des classes populaires de ce monde d’en haut » (183) autant on a du mal à voir en quoi les classes populaires portent « l’ébauche d’une contre-société en tout point contradictoire avec le modèle économique et sociétal des classes dominantes » (181). On aimerait mieux comprendre ce que signifient certaines affirmations selon lesquelles « les classes populaires prennent en charge la réalité» (203), ou « les classes populaires n’ont pas d’autre choix que celui de résister à l’ordre dominant en prenant en charge le réel » (245) ou encore comment la sédentarisation des classes populaires contribue « à l’émergence d’une contre-société spontanément tournée vers un développement local » (240).
Nous sommes prêts à composer un premier équipage et à y accueillir des bonnes volontés dans chaque port.
[1] J.Testart, biologiste de la procréation a écrit un livre intitulé« L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. Et les propositions qu’il énonce pour organiser une convention de citoyens sont d’une rigueur toute scientifique.
[2] Le Monde 7 janvier 2017.
[3] . Étude menée auprès d'un millier de Français les 24 et 25 juin par Odoxa pour Le Figaro et France Info.
[4] Selon l’affirmation de Pierre Maurer, dans le Figaro du 25 juin.
[5] Voir Antoine de Ravignan : Convention citoyenne : Macron retoque les mesures qui fâchent Alternatives économiques.
[6] Voir sur ce point Olivier Rey Causeur six milliards de touristes et moi et moi et moi, sur le site de Causeur.
En voici quelques extraits. « Le nucléaire, c’est-à-dire l’ensemble du dispositif humain, technique et institutionnel qui vise à exploiter l’énergie atomique sous forme d’armes et/ou d’énergie électrique est une question d’abord politique. Cette technologie, notamment sous sa forme dite « civile », parachève un état de développement des sociétés industrielles que l’anthropologue Alain Gras a fort justement qualifié de « thermo-industriel » au sens où les sociétés occidentales ont au début du XIXème siècle, fait le « choix du feu », c’est-à-dire d’axer tout leur déploiement industriel et technique autour de la seule énergie produite par la chaleur : machine à vapeur, moteur à explosion, réacteur nucléaire ». Selon F.Lemarchand «… tout choix technologique s’inscrit profondément dans un imaginaire social et historique particulier. Ainsi, le nucléaire incarne le mode de production d’énergie des sociétés productivistes du XXème siècle et témoigne, dans son usage militaire, de l’abandon fait par l’Occident du souci d’humanité qui avait fondé le projet des Lumières…La maîtrise de l’atome fut, dès l’origine, un projet politique destiné à renforcer la puissance de l’Occident, transformant les détenteurs de la « bombe » en « grandes puissances » industrielles qui pourraient alors exploiter le potentiel énergétique de l’uranium et du plutonium ». A propos des risques d’accident nucléaire, l’auteur écrit « Certes le discours tenu sur le nucléaire civil a changé au sein des autorités compétentes depuis les années 1970 passant d’« Il n’y a aucun risque » à « le risque zéro n’existe pas ». « Mais il est maîtrisé », s’empresse-t-on d’ajouter ce qui confine au même déni de réalité, cela permettant juste d’inclure la survenue statistique des accidents réalisés ». Soit un accident grave tous les vingt ans. L’auteur déplore qu’aucune information publique ne soit donnée à la société notamment en ce qui concerne le démantèlement des centrales ou le stockage des déchets. « Doublement couverte par le secret industriel et par le secret défense, l’industrie nucléaire bénéficie d’une impunité qui, accumulée à une histoire maillée de dissimulations, de mensonges et de rétention d’informations, n’est plus compatible avec les exigences de transparence et de droit à l’information d’une société politiquement libérale ».
Les économistes néoclassiques ne vivent pas dans le monde réel, mais dans un univers parallèle, basé sur des hypothèses hasardeuses et non démontrables, qui empêchent une vraie réflexion sur l'état de nos sociétés. Telles sont les conclusions ravageuses de L'Imposture économique, un livre iconoclaste de l’économiste australien Steve Keen, qui retourne contre la pensée dominante les armes de l'analyse économique la plus traditionnelle. Il s’y emploie à dynamiter méthodiquement les bases de la théorie néoclassique, la pensée économique qui sous-tend toute l’idéologie néolibérale contemporaine. Un par un, Steve Keen examine les axiomes de la micro- économie, censés décrire le fonctionnement des consommateurs et des entreprises. Il ne le fait pas à coup de méthodes extravagantes ou en faisant appel à des théories farfelues. Au contraire, il les expose à la lumière de certains des auteurs classiques de la discipline et les analyse avec les armes mêmes de la pensée économique la plus traditionnelle. Après avoir été passées à ce crible, ces théories, parfois aussi centrales que les « lois » de l’offre et de la demande, ne tiennent plus guère debout. « La prétendue science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle puissamment sophistiqué », balance, cruel, l’auteur. « L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à quiconque s’oppose à leurs recommandations, rappelle-t-il. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est fallacieuse. » Au fil de son ouvrage, l’économiste australien déplore que la formation des économistes les empêche presque totalement de déceler les erreurs qui parsèment la théorie qui leur est inculquée, puis que le système même fasse triompher cette « pédagogie paresseuse ». Pour un universitaire, il est en effet extrêmement risqué en terme de carrière de critiquer l’école néoclassique dominante. Keen pointe aussi « la nature mensongère des manuels d’économie » les plus connus, pour leur propension à masquer les faiblesses théoriques des thèses qu’ils défendent : « Les économistes sont si engagés en faveur de leur méthodologie de prédilection qu’ils ignorent ou banalisent les points où leur analyse dévoile ses plus grandes faiblesses. Pour que l’économie mérite vraiment la noble appellation de “science sociale”, ces échecs devraient la conduire à abandonner cette méthodologie et à en rechercher une autre, plus solide. » Steve Keen cache à peine son ambition de bouleverser le monde de l’analyse économique avec la même amplitude que l’a fait Keynes dans les années 1930. Pour l’instant, on en est loin. Malgré ses échanges musclés avec certains économistes, son travail a été, au moins dans un premier temps, largement ignoré par les spécialistes de la discipline. Mais depuis la crise financière démarrée en 2008, son statut évolue, et pour cause. « Dans la première édition, je faisais remarquer à plusieurs reprises qu’une telle crise était probable dans un futur proche, et le facteur que je citais comme la cause – l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette – est effectivement ce qui l’a provoquée, raconte-t-il. Mes idées ont aujourd’hui plus de valeur parce que l’événement que je pronostiquais est arrivé. » Les dernières pages de son livre sont consacrées à la présentation de diverses écoles de pensée alternatives, toutes critiques de la théorie dominante. Aujourd’hui, force est de constater qu’elles ne s’imposent pas dans les discours, académiques ou politiques.« Elles auront plus de succès quand une seconde crise adviendra dans les pays anglo-saxons ou lorsqu’une première crise éclatera en Chine », rétorque Keen, qui prévoit une nouvelle crise majeure dans les cinq à dix ans, « parce que le niveau de la dette est toujours trop haut, et que le renouveau de ces économies fait une fois de plus grimper le niveau de la dette privée. » L’économiste se veut optimiste : « Il n’y a pas de messie en économie, mais il y a de nombreuses autres écoles de pensée à partir desquelles une théorie économique décente pourrait être bâtie, et je pense que leur heure arrivera dans la prochaine décennie. » Voici ce que déclarait Gaël Giraud qui a préfacé le livre de Steve Keen.
D’une part, la nécessité d’une refonte assez radicale de l’économie comme telle. Pour prendre un exemple, le travail de Thomas Piketty est important en ceci qu’il dénonce à juste titre l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoine. Mais la théorie sous-jacente au travail de Piketty est la bonne vieille économie néolibérale. Rien d’étonnant, dès lors, s’il se contente de proposer un impôt mondial, dont il sait très bien la portée utopique, lequel ne fait que corriger ex post les inégalités sans aucunement intervenir sur le mode primaire de distribution des richesses. Il faut donc aller beaucoup plus loin, et pour cela repenser l’économie comme telle. Keen y contribue de manière décisive. Ensuite, des mesures de politique économique peuvent être prises dès à présent sans attendre la refonte que j’évoquais à l’instant : réformer l’euro et remodeler l’Union européenne, sans quoi la divergence entre économies du Sud et du Nord provoquera tôt ou tard son éclatement séparer banques d’investissement (de véritables bombes à retardement) et banques de crédit-dépôt amorcer la transition énergétique. Ce dernier chantier est immense, créateur d’emplois, permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et nos émissions de gaz à effet de serre. Il constitue à mes yeux un authentique projet de société pour aujourd’hui et demain.
Le texte adopté hier soir par l’Assemblée nationale et le Sénat restera dans l’histoire comme une tache sur notre démocratie.
L’extrême droite a soufflé les mots et les idées de la loi sur l’immigration votée par les parlementaires. Une loi qui porte atteinte aux droits fondamentaux de citoyens étrangers vivant de façon régulière sur le sol français, qui attaque le droit du sol, rétablit le délit de séjour irrégulier, durcit l’accès aux titres de séjour… Qu’en est-il de la promesse d’un texte équilibré reprise ironiquement dans le titre de la loi: « Contrôler l’immigration, améliorer l’intégration;»;?
Le Rassemblement national ne s’y est pas trompé. Il a salué « une victoire idéologique;». Les digues édifiées contre le nationalisme d’extrême droite ont été largement fissurées par les mots et les expressions prononcés dans les assemblées pendant la période des débats.;Ce 19;décembre, elles se sont effondrées.
Dans le respect des engagements qu’il a pris au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, la CFDT demande au Président de la République dene pas promulguer cette loi qui fait honte à notre pays.
Les mots, les actes et les valeurs de l’extrême droite centrés sur le rejet de l’autre et le repli sur soi n’offrent aucune perspective positive pour les citoyens et notamment les plus fragiles.
La CFDT appelle toutes les forces humanistes et de progrès à s’opposer à la diffusion et à la banalisation du projet de l’extrême droite. Les prochaines semaines seront cruciales.
« Les forces de l’internationalisation économique sont devenues plus fortes que la capacité de contrôle politique des Etats : c’est ce que nous appelons le capitalisme mondialisé » (Alternatives Economiques, hors-série n°101, 3ème trim. 2014. Mondialisation et Démondialisation p.19).
La suppression des règles qui encadraient les flux financiers, accompagné du développement des paradis fiscaux et des délocalisations industrielles dans des pays à moindre rémunération, ont entraîné une augmentation du chômage et des emplois précaires et une stagnation des revenus des classes moyennes dans les pays occidentaux industrialisés. « Parallèlement pour une petite minorité de dirigeants ou de rentiers, une hausse exponentielle des revenus. Le système financier, dont la partie spéculative est parasitaire, a pu augmenter très largement ses profits et donc ses rémunérations… Rappelez-vous en 1989, la révélation du salaire de Jacques Calvet (patron de PSA dans les années 1980 et 1990) : elle avait fait scandale. Il était payé 2 millions de francs par an. Aujourd’hui cela fait environ 300.000 euros. Alors que le salaire moyen des patrons du CAC 40 se situe actuellement autour de 3 à 4 millions d’euros annuels, plus de dix fois plus » (A.E.p.49).
Pour le citoyen non spécialiste désireux de s’informer, il s’agira dans l’ECCAP de donner les principales caractéristiques et conséquences de la mondialisation que nous connaissons depuis quelques décennies. Cette mondialisation évolue. Patrick Artus pense pour sa part que la démondialisation des biens a commencé tandis que la mondialisation numérique et financière s’intensifie (Le 1, n°136). Il s’agira de rendre compte des progrès qui sont faits pour lutter contre l’évasion et l’optimisation fiscales par des organismes internationaux et par les ONG, de rendre compte par exemple du travail réalisé par le CCFD sur les paradis fiscaux, par l ’Observatoire des multinationales de Basta etc. Quelles sont les possibilités d’intervention en faveur d’une autre mondialisation au niveau national, européen, mondial ?
A propos des débats sur les traités commerciaux entre l’Union Européenne et le Canada ou les Etats-Unis, le ministre président de la Wallonie énonçait les trois principes qui devaient gouverner les négociations commerciales menées par l’Union : la transparence pour que les Etats membres puissent en délibérer les priorités à accorder à la lutte contre le réchauffement climatique, la pauvreté et les inégalités enfin s’assurer que les litiges seront réglés par des instances impartiales. Concernant l’Europe, Erik Orsenna interroge : comment a-t-on pu créer en Europe un espace dit unique alors qu’on permet la course à l’optimisation fiscale ?... Avant de « démondialiser », réglons les problèmes au sein de l’Europe. On regarde au loin pour ne pas faire le ménage chez soi. A espace unique, règles du jeu communes ! Quand on joue au foot, a-t-on le droit de mettre les mains ou pas ? En Europe certaines équipes ont le droit de mettre les mains, les autres jouent seulement avec le pied » (le 1, n°136, 4 janvier 2017). Comment surmonter la difficulté soulignée par Antoine Garapon dans un article « La gauche déboussolée par la mondialisation » : « Des expériences, il n’en manque pas à gauche, notamment chez les écologistes, mais comment se hisser à la hauteur du monde ? On dirait que plus les problèmes sont «macro » et augmentent d’échelle, plus les solutions sont « micro », convivialistes, locale, communautaires plus les enjeux sont dramatiques et durs, plus les solutions sont douces, plus les questions sont techniques, plus les réponses sont incantatoires ». (Le Monde, 8 et 9 janvier 2017).
C’est bien une question qui doit préoccuper l’ECCAP : les initiatives relatées sont-elles enkystées ou un pas vers une métamorphose ? SelonThomas Piketty : « Il est temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige également des services publics, des infrastructures, des systèmes d’éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi le trumpisme finira par tout emporter » .
En savoir plus :
Eric Sadin dans son livre « La siliconisation du monde – L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » considère que « l’innovation » numérique est la nouvelle idole de notre temps.Elle « modifie et façonne selon sa mesure et sans débat public le cadre de la cognition, mais surtout celui de l’action humaine, ou de ce qu’il en reste. Mouvement industriel qui affaiblit la possibilité de l’action politique, entendue comme l’implication volontaire et a priori libre des individus à contribuer à l’édification du bien commun ».
Eric Sadin annonce dans Le Monde du 14 mars 2017 la création d’un comité citoyen sur le numérique. « Une structure fédératrice réunissant des collectifs d’enseignants, de médecins, d’ingénieurs, des associations, des syndicats. Soit des individus et des groupements unis par une même conviction : celle qui estime qu’au-delà des discours enjoliveurs, c’est de la réalité du terrain qu’il s’agit maintenant de témoigner ». Il souhaite que de solides contre-expertises remontent du terrain auprès de la puissance publique.
Certes la numérisation généralisée menace la vie privée mais plus largement « la sauvegarde des principes civilisationnels qui nous fondent ». Il poursuit : « Et si la France, sur des enjeux si déterminants, montrait l’exemple ? Si, plutôt que de dupliquer béatement le modèle de la Silicon Valley… notre pays entendait défendre un contre-modèle…de société fondé sur la juste aspiration des êtres à agir en pleine conscience et sur la célébration de la pluralité possible des styles d’existence…On peut sobrement mais avec une ferme conviction, appeler cela, en ces temps si troublés, une salutaire et impérieuse politique de nous-mêmes »
Changer de cap c'est aussi penser autrement la prison. Extrait d'un article paru sur leparisien.fr
La prison de Villepinte s’apprête à vivre une expérience rarement tentée en France et jamais encore dans une maison d’arrêt. Dans quelques jours, 140 détenus regroupés au bâtiment E, bénéficieront d’un régime privilégié : la porte de leur cellule sera ouverte en journée, ils auront un accès facilité au sport… en échange d’un engagement de bonne conduite et de 25 heures d’activités par semaine, éducation civique comprise. C’est le module « Respecto », directement inspiré de programmes en cours en Espagne. « Ce n’est pas un quartier de Bisounours », prévient Léa Poplin, l’énergique directrice de la prison et chef d’orchestre du dispositif. « Cette prise en charge alternative a pour but de lutter contre les violences et les incivilités, ce n’est pas un vain mot ici ! »
En mai, un surveillant s’est fait casser le nez. L’an dernier, un prisonnier poignardait un gardien d’une lame dans le cou. « L’enjeu ? Que les détenus se lèvent le matin, se prennent en main. Il faut qu’on donne plus à ceux qui s’investissent, afin de leur apprendre ou réapprendre à être citoyens à part entière », poursuit la directrice. Dans le module Respecto, il faut se lever tôt, faire son lit, se tenir à un planning d’activités et de corvées de ménage, assumer un rôle de référent à tour de rôle pour prévenir les conflits. Les détenus concernés ont été sélectionnés sur lettre de motivation et entretien avec les surveillants et personnels du Spip (le service pénitentiaire d’insertion et de probation), deux acteurs clés du module. Une cinquantaine de prisonniers ont été refusés et les « DPS », détenus particulièrement surveillés, sont d’office exclus. Ceux qui ont déjà été emprisonnés en Espagne se seraient montrés d’excellents promoteurs du dispositif. Il suffisait en tout cas de passer une tête en prison cet été, pour entendre que ce module Respect était attendu avec impatience par les prisonniers, les uns s’interrogeant sur la date de mise en oeuvre, les autres sur les possibilités d’y participer.
Lorsqu’on est enfermé à plusieurs dans 9 m², la contrepartie annoncée est tentante : on peut avoir d’autres perspectives que de regarder la télé à longueur de journée, quitter sa cellule de 7 h 30 à midi et de 13 h 30 à 17 h 30, bénéficier de goûters familiaux, en dehors des traditionnels parloirs. En cas d’écart, en revanche, pas de quartier. Il faudra s’expliquer devant un « comité technique » de surveillants et conseiller Spip, au risque de retourner dans son ancienne cellule. Même sanction en cas de violence, de trafic ou de détention de téléphone portable. Dès le début de l’été, les 140 places étaient attribuées et une liste d’attente constituée. Une quarantaine de places supplémentaires restent ouvertes, à terme, aux nouveaux incarcérés. Ce chantier a nécessité une importante réorganisation avec des déménagements en cascade et des travaux. Chez les surveillants, le consensus n’y est pas (lire ci-dessous). Mais qui dit expérimentation, dit période d’essai. Dans six mois, ce sera l’heure du premier bilan.
« Ce module Respect va permettre de réduire la violence et de canaliser l’agressivité » espère Blaise Gangbazo, élu CFTC pour les gardiens, un point de vue qui ne fait pas l’unanimité chez ses collègues. « C’est une détention à deux vitesses, et à plus de 1 000 détenus c’est une hérésie », fustige de son côté Philippe Kuhn (SPS). Pour lui, l’expérience des Landes n’est pas transposable à la région parisienne. « La surpopulation est telle à Villepinte qu’il n’y aura plus de place pour remettre les détenus en détention normale si ça se passe mal », craint Erwan Saoudi (FO). Conçue pour 588 détenus, la prison dépasse régulièrement depuis le mois de janvier 2016 le millier de prisonniers. Du jamais-vu en 25 ans. La situation est d’autant plus préoccupante que l’intendance est toujours décriée. Depuis l’arrivée du nouveau prestataire, Gepsa, en janvier, des difficultés de cantine, ce système qui permet aux détenus de commander et de se faire livrer des produits de la vie courante, se répètent. Pour protester contre cette situation, les détenus ont plusieurs fois refusé de remonter de promenade, et les Eris, des unités spéciales, ont été appelées en renfort pour les faire remonter en cellule. L’administration pénitentiaire envisageait cet été des recours contre le prestataire et n’excluait pas de dénoncer le contrait. Mais rien de tel n’est encore annoncé.
« Une forte diminution des violences de détenus envers le personnel, des détenus plus occupés, des bâtiments plus calmes et plus propres, moins d’absentéisme chez les surveillants, une détention plus apaisée… » Le bilan que dresse Alain Varignon de l’expérimentation « Respecto » à Mont-de-Marsan (Landes) laisse place à l’optimisme. Avant de prendre ses fonctions à Gradignan, il dirigeait le centre pénitentiaire des Landes, où l’expérience a été tentée le 26 janvier 2015, dans le cadre du plan national de prévention de la violence. « La directrice interrégionale avait créé un observatoire des violences, qui nous a conduits à nous intéresser à ce qui se pratiquait en Espagne. Nous sommes allés à Madrid pour rencontrer nos homologues et les quartiers pénitentiaires où ces modules avaient cours. Cela donnait plus d’autonomie aux détenus et redonnait du sens au coeur de métier des surveillants, qui ne sont pas que des porte-clés », se souvient André Varignon.
A Mont-de-Marsan, depuis janvier 2015, 250 à 260 détenus en moyenne participent à ce module, soit pas loin de 40 % de la population carcérale. 150 exclusions ont été prononcées entre janvier 2015 et avril 2016. Une trentaine de surveillants sont associés au projet. « Mais tous les surveillants ne veulent pas participer, c’est pareil pour les détenus, tous ne veulent pas être prêts à 7 h 30. Sont intégrés ceux qui veulent faire quelque chose de leur détention, c’est mieux que de regarder la télé », poursuit André Varignon, qui ne voit pas pourquoi cette expérience ne serait pas transposable ailleurs, au motif que les délinquants ne seraient pas les mêmes en Ile-de-France. « Il y a toujours quelques dizaines de détenus qui ont le profil », estime-t-il. Selon lui, ce module c’est « le pari de la confiance, mais ce n’est pas le Club Med », conclut-il.
Régulation financière et pantouflage. Les politiques sont-ils impuissants à réguler les marchés financiers ? Extrait d’une conférence de Gaël Giraud « Un ordre ancien s’en est allé » du 22 octobre 2014.
« Derrière les marchés financiers, vous avez essentiellement un petit nombre de très riches particuliers, de grosses entreprises dont les surplus financiers sont investis sur le marchés financier, et une bonne partie de l’épargne du public. Dans les salles de marché, des jeunes gens sont sur les ordinateurs, ils font des opérations extrêmement sophistiquées, on les appelle des traders. Contrairement au mythe largement répandu, il n’y a pas besoin d’avoir fait polytechnique…mais il est vrai que nombre d’opérations mobilisent des mathématiques très sophistiquées. La plupart des traders ne les comprennent pas et leurs patrons non plus. Les marchés financiers sont tellement plus lucratifs que n’importe quel investissement dans l’économie réelle, que vous pouvez être à peu près certain que votre épargne, si vous en avez, circule sur les marchés financiers, probablement à votre corps défendant.
J’en profite pour dire que vous avez tout à fait le droit de changer de banque. D’ailleurs c’est le seul moyen pour nous autres citoyens de faire pression sur nos banques c’est de retirer notre compte d’une banque qui ne nous plaît pas. Nous votons avec nos pieds. A la question : peut-on réguler les marchés financiers ? Il y a plusieurs éléments de réponse. Il est vrai que réglementer les marchés financiers n’est pas une opération absolument triviale, c’est suffisamment compliqué pour qu’il faille faire attention, mais il y a une telle surenchère du côté des marchés financiers pour dire : attention ne cherchez pas à réguler car vous seriez comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Mais il ne faut pas exagérer, on sait à peu près ce qu’il faut faire… Quand vous discutez avec des professionnels honnêtes, vous arrivez assez facilement à la petite vingtaine de mesures qu’il faudrait prendre pour réglementer les marchés. On les a nous-même listés dans un livre que j’ai co-écrit qui s’appelle « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ». Ce n’est donc pas aussi sorcier que cela.
La raison pour laquelle les mesures ne sont pas prises, c’est l’extraordinaire puissance du lobby bancaire, ce qui n’est pas difficile à comprendre. Il faut se rendre compte que le bilan d’une banque comme BNP Paribas est supérieur à 2000 milliards d’euros, donc BNP Paribas pèse plus que le PIB français. Vous comprenez bien que lorsque le PDG de Paribas va voir le Président de la République…il est aussi riche que lui. Et s’il lui dit : Monsieur le Président, la loi que vous voulez voter, c’est vraiment une très mauvaise idée…elle va mettre ma banque en faillite. Le Président de la République est bien obligé d’en tenir compte. Lui-même n’a pas les moyens de vérifier qu’on ne lui raconte pas des carabistouilles…
Actuellement, les banquiers font un balai incessant auprès de l’Elysée et de Bercy en disant : vous savez, tout va mal, nous sommes tous au bord de la faillite, nous allons tous mourir demain, et la fin de la phrase c’est : « si nous mourons vous mourrez avec nous. Donc faîtes tout pour nous sauver ». Vous avez là un pouvoir de chantage lié à l’hypertrophie du secteur bancaire lié au fait que nos banques vont très mal, contrairement à ce qu’elles ne cessent de répéter dans le débat public. Parmi les observateurs indépendants il y en a un qui a dressé la liste des cinquante banques les plus sûres du monde, et bien dans ces cinquante banques, aucune des quatre premières banques françaises n’apparaît. Deux banques françaises y sont mais elles ne font pas partie des quatre premières banques françaises.
Inversement, vous avez un économiste américain… qui a essayé d’évaluer quelles sont les huit banques européennes les plus proches de la faillite. Parmi ces huit banques, vous trouvez les quatre premières banques françaises. Donc qu’on ne vienne pas nous dire que le ciel est bleu, qu’il n’y a pas un seul nuage à l’horizon. Compte tenu de cela, vous comprenez que lorsque les banques vont pleurer à l’Elysée ou à Bercy, elles ont une certaine crédibilité. Il y a d’autres éléments à prendre en compte. Quand vous êtes une banque qui gagne plusieurs milliards d’euros chaque année, vous avez les moyens de payer très, très cher, un certain nombre de personnes, vous pouvez acheter tous les économistes qui passent dans le débat public. Donc, malheureusement, la plupart de mes camarades économistes qui s’expriment dans le débat public sont des conseillers des banques, comme je l’ai été moi-même avant de devenir jésuite. Heureusement que la compagnie m’a sauvé.
Vous comprenez qu’à partir du moment où vous êtes un chercheur en économie ou un professeur d’université, quand vous multipliez votre salaire par dix en allant travailler un jour par semaine dans une banque, vous n’avez absolument pas envie de donner une interview dans un journal pour dire du mal des banques. Vous avez d’autres phénomènes du même type. Tous les membres de l’Inspection Générale des Finances à Bercy, au Trésor, savent qu’ils vont arriver à un plafond dans leur carrière entre 40 et 45 ans. C’est un grand problème de notre administration, nous ne savons pas gérer les fins de carrière de nos hauts fonctionnaires brillants, donc ils savent que vers quarante ans il faut qu’ils aillent « pantoufler ». Ils savent que s’ils vont pantoufler dans une banque, ils vont multiplier leur salaire par dix, vingt…, s’ils vont dans l’industrie, ils vont multiplier leurs salaires par 2, 3 ou 4. Il faut donc une sacrée colonne vertébrale spirituelle pour oser résister.
Et quand vous avez trente ans, que vous êtes un jeune énarque, inspecteur des finances, difficile de résister à la pression des banques qui viennent vous voir tous les jours dans votre bureau pour vous dire, mon brave garçon tu n’y connais rien, on va t’expliquer, et si tu fais bien ce que l’on te demande, quand tu auras quarante ans on va s’en souvenir. Ce jeune énarque sait très bien que s’il ne fait pas ce qu’on lui demande, à 40 ans on s’en souviendra aussi et il n’aura aucune chance de pouvoir pantoufler. Si vous regardez le parcours de nos brillants inspecteurs des finances, il faut regarder ce qu’ils deviennent.
Inversement, regardez les cinq premiers postes de toutes nos grandes banques, ce sont des anciens inspecteurs généraux des finances, à tel point que l’ancien PDG de BNP Paribas aime répéter qu’il y a plus d’inspecteurs généraux des finances à BNP Paribas qu’au service de l’Etat. Cela vous dit quelque chose de cette espèce de collusion complètement incestueuse entre la finance privée et la haute administration des finances publiques, qui devrait travailler pour l’intérêt général… Pourquoi les pouvoirs publics ne réagissent pas plus ? Il y a un lobby bancaire extrêmement puissant., Vous l’avez vu à l’œuvre l’an dernier sur la loi bancaire (si vous avez suivi cette affaire) qui a été vidée de son contenu car elle ne sépare pas banque de dépôt et banque d’investissement. Et c’est même plus extraordinaire que cela encore.
Lorsque le commissaire européen Michel Barnier, qui n’est pas l’archétype du gauchiste, a sorti un projet de directive européenne qui va plus loin que la loi française qui ne sépare pas, le jour même, le gouverneur de la France s’est exprimé dans les journaux pour dire : vraiment Michel Barnier est un homme irresponsable, comment peut-il oser penser à la séparation ? Il est en fait téléguidé par les banques et une partie du gouvernement. Le gouverneur de la Banque de France qui est un haut fonctionnaire tenu par le droit de réserve en tant que fonctionnaire et qui en plus assume normalement la tâche de régulateur du système bancaire français. C’est tout de même très impressionnant. Ce sont de petits signaux qui montrent jusqu’où va la collusion.
Cela dit, je ne crois pas que le gouvernement soit impuissant, car on sait à peu près les mesures qu’il faut prendre. Michel Barnier essaye de le faire de son coté. La séparation des banques c’est la condition sine qua non, la première et il y en a d’autres. Mais si cela vous intéresse, il vaut mieux que vous alliez voir le petit livre « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ».
La Sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est une proposition politique visant à étendre les principes fondateurs de la Sécurité sociale au domaine de l'alimentation. Elle défend un droit universel à l'alimentation, financé par cotisation sociale et géré démocratiquement, pour garantir l'accès de toustes à une alimentation de qualité tout en soutenant une production agricole qui prend soin de la paysannerie et de son milieu.
*
La SSA s'inspire du modèle de Sécurité sociale hérité des sociétés de secours mutuels du mouvement ouvrier (18 et 19è siècle) et développé au 20è siècle par le Conseil national de la résistance (CNR)[1]. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 fondent le système de sécurité sociale en France, avec tout d’abord trois branches: maladie, retraite et accidents du travail. A celles-ci ont été rajoutées la branche recouvrement (1967), famille (1978), puis autonomie (2022). Ainsi tout au long de son histoire la sécurité sociale a évolué. La proposition est qu’une branche alimentation soit créée au sein de la sécurité sociale, pour assurer un droit à l’alimentation.
La SSA repose sur trois piliers, participant à une démocratie alimentaire :
Ces piliers sont en cours d’expérimentation sur des territoires, participant à démontrer que la SSA est faisable et pertinente, argumentant ainsi la création d’une septième branche à la sécurité sociale existante : l’alimentation.
Concrètement, les initiatives qui s’inspirent de la SSA proposent généralement une allocation mensuelle versée sur une carte vitale de l'alimentation, utilisable uniquement pour l'achat de produits conventionnés, au sein des lieux de vente conventionnés. Elles cherchent à répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs :
La SSA s'inscrit dans la continuité historique de la Sécurité sociale, dont les principes ont permis des avancées sociales majeures. Comme l'histoire de la Sécurité sociale en témoigne, ce système a eu un impact considérable sur la vie de la population française, participant à l’augmentation significative de l'espérance de vie et réduisant la mortalité infantile. Le projet de SSA reconnaît que le système alimentaire actuel est insoutenable, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine et la justice sociale. Plutôt qu’une aide alimentaire qui répond à l’urgence du manque mais qui, dans sa démarche caritative, n’agit pas sur l’ordre établi puisqu’elle s’appuie sur le système productiviste, la SSA vise au contraire à transformer le système agricole et alimentaire, en s’appuyant sur un principe de solidarité mutuelle : œuvrer ensemble pour un enjeu commun, celui de subvenir qualitativement et quantitativement à ses besoins alimentaires, dans le respect de la paysannerie et plus largement des habitant·es et des milieux de vie.
*
Le collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation répertorie 30 tentatives d’expérimentations en cours sur le territoire métropolitain français, en date du 15 juillet 2024. En effet, des dynamiques locales se développent avec des associations, des collectivités territoriales et des collectifs informels qui réfléchissent à la mise en œuvre des trois piliers de la SSA à l'échelle de leur territoire. Elles visent toutes à transformer notre système alimentaire.
Si la SSA offre une perspective stimulante pour repenser notre rapport à l'alimentation et à l'agriculture, dans l’optique d’une meilleure justice sociale et soutenabilité environnementale, des questions se posent, par exemple :
Autant de questions qui seront discutées puisque la SSA repose sur la délibération des habitant·es.
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Pour aller plus loin :
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Cette définition est proposée par
[1] Dès les années 50, les principes de sécurité sociale ont été mis à mal : https://www.isf-france.org/articles/une-histoire-de-la-securite-sociale
[2] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/
[3] en 2022, c’est 1 personne sur 6 qui déclare ne pas manger à sa faim, soit deux fois plus qu’en 2016.
La Sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est une proposition politique visant à étendre les principes fondateurs de la Sécurité sociale au domaine de l'alimentation. Elle défend un droit universel à l'alimentation, financé par cotisation sociale et géré démocratiquement, pour garantir l'accès de toustes à une alimentation de qualité tout en soutenant une production agricole qui prend soin de la paysannerie et de son milieu.
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La SSA s'inspire du modèle de Sécurité sociale hérité des sociétés de secours mutuels du mouvement ouvrier (18 et 19è siècle) et développé au 20è siècle par le Conseil national de la résistance (CNR)[1]. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 fondent le système de sécurité sociale en France, avec tout d’abord trois branches: maladie, retraite et accidents du travail. A celles-ci ont été rajoutées la branche recouvrement (1967), famille (1978), puis autonomie (2022). Ainsi tout au long de son histoire la sécurité sociale a évolué. La proposition est qu’une branche alimentation soit créée au sein de la sécurité sociale, pour assurer un droit à l’alimentation.
La SSA repose sur trois piliers, participant à une démocratie alimentaire :
Ces piliers sont en cours d’expérimentation sur des territoires, participant à démontrer que la SSA est faisable et pertinente, argumentant ainsi la création d’une septième branche à la sécurité sociale existante : l’alimentation.
Concrètement, les initiatives qui s’inspirent de la SSA proposent généralement une allocation mensuelle versée sur une carte vitale de l'alimentation, utilisable uniquement pour l'achat de produits conventionnés, au sein des lieux de vente conventionnés. Elles cherchent à répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs :
La SSA s'inscrit dans la continuité historique de la Sécurité sociale, dont les principes ont permis des avancées sociales majeures. Comme l'histoire de la Sécurité sociale en témoigne, ce système a eu un impact considérable sur la vie de la population française, participant à l’augmentation significative de l'espérance de vie et réduisant la mortalité infantile. Le projet de SSA reconnaît que le système alimentaire actuel est insoutenable, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine et la justice sociale. Plutôt qu’une aide alimentaire qui répond à l’urgence du manque mais qui, dans sa démarche caritative, n’agit pas sur l’ordre établi puisqu’elle s’appuie sur le système productiviste, la SSA vise au contraire à transformer le système agricole et alimentaire, en s’appuyant sur un principe de solidarité mutuelle : œuvrer ensemble pour un enjeu commun, celui de subvenir qualitativement et quantitativement à ses besoins alimentaires, dans le respect de la paysannerie et plus largement des habitant·es et des milieux de vie.
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Le collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation répertorie 30 tentatives d’expérimentations en cours sur le territoire métropolitain français, en date du 15 juillet 2024. En effet, des dynamiques locales se développent avec des associations, des collectivités territoriales et des collectifs informels qui réfléchissent à la mise en œuvre des trois piliers de la SSA à l'échelle de leur territoire. Elles visent toutes à transformer notre système alimentaire.
Si la SSA offre une perspective stimulante pour repenser notre rapport à l'alimentation et à l'agriculture, dans l’optique d’une meilleure justice sociale et soutenabilité environnementale, des questions se posent, par exemple :
Autant de questions qui seront discutées puisque la SSA repose sur la délibération des habitant·es.
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Pour aller plus loin :
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Cette définition est proposée par
[1] Dès les années 50, les principes de sécurité sociale ont été mis à mal : https://www.isf-france.org/articles/une-histoire-de-la-securite-sociale
[2] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/
[3] en 2022, c’est 1 personne sur 6 qui déclare ne pas manger à sa faim, soit deux fois plus qu’en 2016.
Nous lançons donc ce débat en résumant les arguments donnés dans la Lettre d'information N ° 31: L'appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le climat publié le 03/07/2020, et dont vous pouvez retrouver l'intégralité ici .
1 ) Interviewé il y a quelques années par le journaliste Denis Tilliniac pour Le Figaro, Jacques Ellul (1912/1994) l’auteur de « La technique ou l’enjeu du siècle » paru en 1954 analysait le fait que la technique impose des valeurs, des schémas culturels uniformes, exigeant de nous une adaptation permanente qui détruit notre identité, notre mémoire, notre environnement. Bien sûr, de tout temps, les hommes ont utilisé des techniques mais avant la révolution industrielle, dans toutes les sociétés humaines, la technique était subordonnée à des valeurs religieuses, politiques. L’homme fabriquait des objets techniques pour rendre sa vie plus facile, il n’était pas immergé dans un milieu technicien. Aujourd’hui devant une évolution permanente et quels qu’en soient les méfaits, on dit : c’est le progrès, on n’y peut rien. Pour J.Ellul, refuser l’esclavage de la technique, « c’est revendiquer une certaine idée de l’homme. La mienne est fondée sur la liberté » . A la question : Qu’est-ce que la liberté ? J.Ellul répond : « Le refus de l’adaptation, contrairement à ce qu’on nous serine. L’homme ne s’est jamais adapté, il a toujours cherché à adapter son milieu. A présent le milieu technicien le plie à ses exigences, dès l’enfance ». « Chaque être humain est unique, il doit choisir sa vie. Tout ce qui tend à réduire sa liberté de choix est déplorable. Or il est clair que l’accumulation des gadgets le conditionne … Si nous sommes des machines plus ou moins adaptables à désirer, à consommer, je ne vois pas en quoi nous serions respectables ». Est-il encore temps de réagir ? J.Ellul l’espérait et considérait que si la menace est multiple (nucléaire, écologique, psychologique, esthétique) le mal a une source unique : la démission face à la logique technicienne. Il nous disait : « Cessons d’être les esclaves des choses ».
2) Voici quelques citations de Daniel Cérézuelle auteur en 2011 de « La technique et la chair », pages 248/249, éditions Parangon. « L’homme moderne, celui de la société technicienne …a essayé de se créer un environnement propre…en utilisant à son profit les propriétés de ce monde…de cette maîtrise il attend…la réalisation de son désir de dépasser sa condition, de surmonter sa naturalité et de s’ériger en absolu ». « Et moins l’homme arrive à assouvir son désir de changer de peau, de dépasser les limites de sa condition, plus il va transformer ses œuvres en une sorte d’absolu…On peut donc parler de la technique moderne comme d’une objectivation du désir humain, une sorte de fossilisation du besoin absolu de l’homme ». « On voit donc pourquoi il y a des délires rationnels, des passions techniques. Il faut en faire inlassablement la critique, démasquer les manifestations de la mystification techniciste…Cette démythologisation est … la condition d’un usage raisonnable de nos techniques. Elle permet de reprendre maîtrise sur soi, sur ses désirs et de maîtriser aussi notre rapport technique au monde ainsi que de faire des choix. C’est sans doute très difficile, mais c’est la condition d’une modernité authentique, délivrée d’un rapport magique à la technique ».
3) Dans son livre « L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » 2015, Seuil, pp. 91à 93, Jacques Testart considère que depuis quelques dizaines d’années, le modèle de la recherche scientifique a été ébranlé par la multiplication des contrats avec les entreprises, la création de véritables marchés (brevets, entreprises « innovantes »), l’intrication de plus en plus étroite avec les industriels et les militaires. La recherche scientifique a largement quitté l’objectif de la connaissance et les priorités sont celles de la compétition entre les nations les plus riches ou les entreprises les plus ambitieuses, qui ne sont pas forcément les plus favorables au bien humain. « Il s’agit de refonder notre système de recherche, autour d’un véritable contrat entres sciences et société ». L’un des moyens serait de développer les conférences de citoyens qui doivent suivre des procédures précises. En effet, les avis élaborés par les conférences de citoyens confortent le plus souvent les arguments de ceux qui recherchent le bien commun et se distinguent des choix opérés par les industriels et les marchands. J.Testart en donne de nombreux exemples. « C’est dire que la convention de citoyens n’est pas seulement une réponse circonstancielle à une question particulière, elle correspond potentiellement à un nouveau mode de gouvernement ».
Pour mener plus loin l'encyclopédie du changement de cap, notre petite équipe s'étoffe pour contribuer à l'élaboration d'une encyclopédie en commun. Cette présentation a été rédigée par des personnes impliquées dans le monde associatif, en particulier l'éducation populaire et/ou les communs numériques..
Les incertitudes d’ordre écologique et économique, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.
Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant tous les acteurs et actrices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.
A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.
Se dégagent quatre intentions, correspondant à des niveaux d’investissement :
1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurs du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.
Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.
Une association et un fonds de dotation en cours de construction pourront servir de supports à cette encyclopédie en commun.