30/01/2017
Dictature du numérique
À propos de « L’homme nu » de M. DUGAIN et C. Labbé Dictature du numérique, ou nouvel impérialisme américain ? Tout béotien, désireux de s’informer aussi précisément que possible, sur le numérique et ses perspectives, risque fort de se voir aiguiller sur un livre à succés, aux conclusions radicales et affirmées, qui décrit sans complaisance un univers étouffant, dominé par l’emprise grandissante des GAFAM, (Google, Apple, Facebook et Amazone, Microsoft ) ces cinq multinationales américaines du web qui en quelques années ont acquis une position quasi monopolistique dans ce secteur. Les deux auteurs de « l’homme nu, la dictature invisible du numérique » vous révéleront en prime, l’active complicité qui lie les gouvernants américains successifs à ces géants du web. Les deux enquêteurs qui ont commis ce livre aux allures de brulot , ne sont pas des premiers venus, qui verseraient dans la théorie du complot, ou des pamphlétaires professionnels à sensation. Marc Dugain, notamment, énarque atypique, écrivain éclectique, essayiste, romancier à ses heures, enquêteur confirmé, et talentueux, passe pour un homme suffisamment crédible, par son parcours universitaire, et son expérience professionnelle, pour être lu avec attention sur ces sujets d’ un intérêt majeur. Christophe Labbé, journaliste d’investigation au Point, est un professionnel non moins reconnu. Si nous ne sommes pas suffisamment armés techniquement pour confirmer ou infirmer les graves accusations contenues dans ce livre au vitriole, en revanche, nous n’hésitons pas à déplorer une lacune évidente : délibérément, les auteurs n’ont pas cru concéder la moindre place à une analyse des avantages, progrès ou bienfaits que pourrait apporter le numérique, S’il était régulé, c’est à dire, utilisé dans les conditions éthiques et déontologiques appropriées d’une démocratie moderne. Cet « oubli » en fait un livre uniquement à charge, donc non contradictoire, ce qui risque d’amoindrir sa force de percussion, et va même jusqu’à semer un doute sur la réalité de pratiques certes détestables et dûment dénoncées, mais dont le caractère scandaleux se devrait d’ être avéré au terme d’une contre- enquête approfondie et contradictoire. Qu’ on ne compte donc pas sur nous pour démêler dans cette simple note de lecture, le vrai du faux, et orienter le lecteur sur nos certitudes, et nos seules impressions. Conseillons pourtant délibérément la lecture d’un tel livre, car il porte sur un sujet potentiellement inquiétant, voire terrifiant pour notre pauvre monde. Pas moins ! Lançons donc ici un appel à débat autour du numérique, à l’occasion des pratiques dénoncées par Dugain et Labbé. Puissent ceux qui ont du sujet, une connaissance suffisamment fine, entrer dans ce débat et nous apporter leur contribution sur le degré de véracité d’un tel constat. Plutôt que de résumer nous-mêmes l’essentiel de l’ouvrage, au risque d’en déformer quelque peu les propos, nous avons préféré citer textuellement, les quelques passages qui nous ont paru essentiels...
La quatrième de couverture est éclairante : la thèse de Dugain et Labbé y est ainsi résumée, par ses éditeurs (Plon): « On les appelle les big data. Google, Apple, Facebook et Amazone, ces géants du numérique, aspirent à travers internet, smartphones et objets connectés des milliards se données sur nos vies. Derrière cet ESPIONNAGE, on découvre qu’il existe un pacte secret scellé par ces big data avec l’appareil de renseignements le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique est entrain d’enfanter une identité d’un genre nouveau : une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l’humanité. … …Pour les big data , la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C’est une dictature inédite qui nous menace : une big mother, bien plus terrifiante encore que big brother. » … Du livre lui même, extrayons, sans les commenter, les passages suivants : Sur l’ enjeu économique : « … Au cours du premier trimestre 2015, Apple a battu le record mondial de bénéfices jamais engrangées sur trois mois par une entreprise, soit 18 milliards de dollars. La quantité de cash actuellement disponible dans ses caisses bat aussi tous les records, avec 216 milliards de dollars. » (Page 95).
S’agissant du contenu des informations traitées par les GAFAM : « …Moulinées par les algorithmes, les métadonnées révèlent d’autres secrets que le contenu des courriers électroniques, des messages ou des conversations enregistrées. Qu’il s’agisse de transactions bancaires, de de données de géolocalisation, de séquences génétiques, de fichiers d'électeurs ou de loueurs de vidéos en ligne, ces silos de données remplis de copeaux de vie anonymes trahissent, une fois traités, toutes les identités qui s’y entassent. Jamais l’homme n’avait été aussi nu... (Page 66) ….Dans un univers où 95% de l’information émise par l’homme et les machines deviendra disponible, on ne raisonnera plus sur des échantillons représentatifs mais sur une connaissance intégrale…. (Page 9 ) … De nos jours la NSA (Agence de renseignements américaine) dispose de plus d’informations sur les citoyens allemands que la Stasi du temps de l’ex- RDA…. (Page 59 ).
Sur la collusion entre big datas et gouvernants U. S. : Dugain et Labbé n’ hésitent pas à citer deux exemples qui accablent l’Administration Obama : « Ce 17 février 2011, les 14 géants du Net sont conviés par le Président des États-unis pour un diner en leur honneur à la maison blanche….Grace à un programme élaboré par un spécialiste de l’analyse prédictive, les firmes d la Silicon Valley seront les artisans de la victoire D’Obama. …Pensant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens s’enferment dans une salle secrète, baptisée la grotte. Leur travail ? traiter des milliards de Métadonnées collectées sur la toile, …afin de repérer les internautes susceptibles de voter pour le candidat démocrate… Ce porte-à porte optimisé et personnalisé aura fait la différence…. Cinq ans plutôt, Obama, déjà aidé par la technologie du big data, …avait gagné au point contre son adversaire républicain. »( Pages 87 et 88).
L’école est aussi en danger : « …L’humain, source de créativité et de confrontation intellectuelle, est …remplacé par un gavage et un contrôle automatisé des connaissances. L'école ne forme plus des citoyens mais des individus optimisés pour l'économie numérique, dans le meilleur des cas, des consommateurs critiques… »(page 107). le livre papier reste un rempart… C’ est une des seules notations positives de l’ouvrage « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos. « (citation empruntée à Cédric Biagini , auteur de l « ’emprise numérique » ) (page 105 ).
« Si nous laissons faire, nous serons demain des hommes nus, sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir », avertit l’éditeur » Propos excessifs ?, craintes inutiles ? Pessimisme hors de propos ? Plutôt que de compter sur l’incertain Donald Trump pour effacer les pratiques présumées douteuses et abusives se son prédécesseur, ou de laisser un certain Vladimir Poutine agir techniquement sur les résultats des dernières élections présidentielles américaines, ( simple rumeur ? ), mieux vaut éclaircir ces faits, les vérifier dans toute la mesure du possible, et de toute manière rester vigilants face à ces GAFAM, le temps de construire et de faire adopter, à l’instar de ce qui a été fait pour l’écologie, l’indispensable charte déontologique qui régirait, à l’échelon mondial, les bonnes pratiques de l’ère numérique.

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