11/03/2026
Deux approches permettant aux citoyens de prendre un recul critique sur leurs pratiques démocratiques
La démocratie dans le monde vacille. Non seulement elle vacille dans le sens où elle est de plus en plus dévoyée ou franchement bafouée par des mouvements populistes autocratiques qui la corrompent de l’intérieur, mais elle semble, au sein d’organisations et d’institutions qui s’en réclament, régresser. Si l’on en croit plusieurs études sérieuses, le nombre de personnes vivant en démocratie c’est récemment effondré, passant d’un peu moins de 4 milliards en 2017 à plus de 2 milliards en 2022 (notamment du fait de la rétrogradation de l’Inde en autocratie électorale). C’est dans ce contexte, nous dit Elwis Potier [1], qu’il convient d’expérimenter, avec des psychosociologues, deux méthodes permettant aux citoyens de renforcer la démocratie en prenant du recul critique sur leurs pratiques civique : le démodrame et le groupe d’analyse des pratiques citoyennes.
Le démodrame
Comment comprendre les pièces et règles du jeu démocratique sans avoir appris à y jouer ? Sachant que personne ne naît démocrate, comment apprendre à le devenir sans avoir eu l’occasion de vivre une délibération ou un processus démocratique débouchant sur une décision concernant ses propres conditions de vie ? C’est l’enjeu de ce que nous nommons « démodrame ». Ce dernier s’inspire davantage du jeu dramatique que Moreno a baptisé du nom de « sociodrame » que du psychodrame tel qu’il est couramment pratiqué surtout dans une perspective psychanalytique.
Mais le démodrame n’est pas une simple transposition des méthodes sociodramatiques sur des problèmes considérés comme inhérents à toute démocratie. Contrairement au sociodrame de jean Moreno, mais aussi au Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, le démodrame traite en groupe de l’aspect social voire politique de problèmes publics vécus par des groupes et pas seulement par des individus. Il s’agit de jouer (sans mimer pour autant) sur une scène sociale établie ce qui peut se jouer dans des conflits collectifs sans présumer des liens avec les conflits psychiques des individus impliqués ni des positions de domination ou de répression à l’œuvre. C’est en cela que le dispositif reste psychosociologique ; il ne cherche pas à psychologiser ou à sociologiser les conflits.
Le démodrame consiste donc à mettre en scène le traitement démocratique d’un problème lié à la vie collective des citoyens concernés (par exemple l’élaboration d’un règlement intérieur dans un établissement, la délibération dans une association ou une collectivité, l’organisation d’un débat dans une commune, etc.) afin d’analyser ensuite avec les acteurs eux-mêmes les processus qui ont conduit au résultat tel qu’il peut être objectivé mais aussi tel qu’il est perçu subjectivement. Dans le jeu, chacun peut jouer des rôles différents et le groupe peut rejouer la même situation mais doit bien sûr respecter les règles posées pour ce faire. Le temps d’analyse en groupe conduit par les psychosociologues est aussi important pour sortir du jeu en tant que tel et comprendre dans l’après-coup ce qui s’est effectivement joué. C’est pourquoi il est recommandé que le temps de l’analyse soit équivalent au temps de jeu. Il n’est pas question de rentrer ici dans le détail des règles du jeu ou d’évoquer les enjeux d’une telle intervention que nous avons pu expérimenter dans différents contextes sociaux. Nous nous contenterons d’inviter tous ceux qui ont expérimenté des modalités similaires à faire connaître leurs pratiques et à en poursuivre l’élaboration dans cette direction.
Les groupes d’analyse des pratiques citoyennes
Parmi les nombreuses démarches issues de la psychosociologie, il n’y en a guère qui aient su se développer autant dans le champ social et de la santé sans pour autant être associée à la psychosociologie que l’analyse de la pratique professionnelle. Pourtant, si l’on s’écarte des pratiques professionnelles, l’analyse des pratiques citoyennes par les citoyens eux-mêmes, là où ils sont et sur les sujets qui les intéressent, paraît être une nécessité tant celles-ci passent systématiquement sous les radars politiques et médiatiques. L’approche psychosociologique permet d’offrir un cadre réflexif où chacun peut penser avec d’autres sa position de citoyen sans préjuger de ce que serait une « bonne » pratique citoyenne. En effet, il ne saurait y avoir de « bon » ou de « mauvais » citoyen tant que chacun respecte la loi et celui qui ne participe pas, y compris aux élections, a autant droit à la parole que ceux que l’on entend à toutes les réunions.
L’analyse de la pratique de chacun en tant que citoyen, en tant que membre de droit de la société, dans la vie locale et au-delà dans la société, n’a donc pas grand-chose à voir avec l’analyse par des « experts » de la citoyenneté ou le tirage au sort d’un petit nombre de citoyens pour les former à devenir des experts sur une question comme dans les conventions dites citoyennes. Dans les deux cas, dans l’étude d’analystes qui s’érigent en experts de ces questions comme dans le groupe de citoyens tirés au sort à qui l’on fait croire que leur expertise pourra orienter les décisions politiques, il ne s’agit que de très petits échantillons dont est exclue la grande majorité des citoyens, à commencer par ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales ou qui ne répondent pas aux sondages. Et reviennent les catégories morales sous-jacentes du « bon » et du « mauvais » citoyen (celui qui ne participe pas activement) comme l’on pouvait parler de « bons » et de « mauvais » pauvres.
La constitution de groupes de citoyens volontaires et éphémères pour échanger sur la manière dont chacun se vit comme citoyen, à travers son implication plus ou moins distante dans la vie collective, comme bénévole ou non, etc., sans pression à la conformité visant à promouvoir un seul modèle de citoyenneté, paraît être une alternative à l’injonction à la participation démonstrative et partisane qui gangrène notre démocratie, oubliant systématiquement ceux qui ne participent pas activement ou qui n’appartiennent à aucun groupement autre que celui de la collectivité dans laquelle ils ou elles vivent.
Notes
(1) Le texte initial d’Elwis Potier était plus long, l’ECCAP l’a raccourci en tentant d’en préserver l’esprit.

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