01/10/2026
Désacraliser l'artiste pour réinventer l'engagement : description de Marianne assassinée, dispositif théâtral, immersif et participatif en milieu rural.

En avril 2023, l’association Semer en Territoire et le comédien Emmanuel Lambert ont imaginé et produit une création théâtrale participative de 12 heures à Cunlhat (Puy-de-Dôme). En impliquant habitants, associations et commerces locaux du Livradois-Forez dans la conception et l'intrigue du spectacle Marianne assassinée, le projet renverse les codes traditionnels de la programmation culturelle pour transformer l'acte artistique en un espace d’engagement individuel et collectif.
Engager un territoire dans une oeuvre culturelle
Semer en Territoire est une association basée à Ambert en Livradois-Forez. Organise des conférences, des débats, des parcours collectifs, des rencontres littéraires et des projets collaboratifs dans lesquels l’art prend une fonction de densification des tissus sociaux. Les activités annuelles de Semer en Territoire s’adressent à tous les publics, scolaires, encadrés par des dispositifs sociaux, médicaux, bénévoles associatifs, à Ambert, dans les autres communes du Livradois-Forez, dans le Puy-de-Dôme et ailleurs.
Invitant des chercheurs, des journalistes, des artistes et des auteurs, Semer en territoire aborde des thématiques globales comme les politiques culturelles, la transmission des savoirs, les violences faites aux femmes, les rendez-vous collectifs et surtout l'engagement, engagement associatif et pour un territoire. Sous le principe du partenariat systématique, elle associe dans le débat les organisations associatives, professionnelles, publiques, scolaires ou informelles avec lesquelles elle travaille, questionnant ainsi toutes les pratiques et la culture de son environnement.
En 2023, dans le cadre du festival Polar en Livradois-Forez et en partenariat étroit avec la communauté de communes Ambert Livradois-Forez, Semer en Territoire invite l’auteur, metteur en scène et comédien Emmanuel Lambert, directeur de la compagnie Bulles de Zinc (44) à écrire un polar participatif lors d’un mois de résidence à Ambert et dans les communes voisines. Celui-ci, défenseur des expériences scéniques relevant à la fois de la performance d’acteur et de la performance physique, décide de construire une pièce de douze heures, qui commence à neuf heures du soir et se termine à neuf heures du matin. Une scène fait face à sept dizaines de matelas, tous réservés à l’avance, et aux gradins. A 21h, lorsque la pièce commence, plus de cent cinquante personnes sont dans le public. Elle se conclue, donc, douze heures plus tard.
Synopsis – Une jeune performeuse et activiste, Lola, propose une installation où elle-même gît costumée en Marianne, un couteau planté dans l’estomac. Lors d’un vernissage à fort enjeu soutenu par un programme de décentralisation d’une importante institution nationale, dans l’entre-deux tour de l’élection présidentielle, on découvre que l’installation n’est pas truquée, et que Marianne est bel et bien assassinée. Son compagnon, Sandro, fait partie des suspects au même titre que le candidat d’extrême-droite qualifié pour le second tour de l’élection, le marchand d’art qui est également l’agent de Lola, et son ex-compagnon, activiste radical. Sandro – incarné par Emmanuel Lambert - refuse d’être défendu par un avocat et se donne une nuit pour prouver à toutes et tous son innocence.
Mobiliser les partenaires : une démarche de longue haleine
Afin de construire cette performance, Semer en Territoire met en place des partenariats pour inclure des participants les plus divers possibles, sur différents clubs et groupes d’activité de l’Université populaire de la Dore (UniPop), école Hip-hop XilOo Danse basée à Ambert, association Passeurs de Mots et des personnes rencontrées individuellement qu’elle a à cœur d’inclure dans le processus.
Au début de son mois de présence en Livradois-Forez, les 31 mars et 1er avril, Emmanuel Lambert présente deux pièces dans des médiathèques du territoire, à Cunlhat et à Courpière, ce qui permet à l’ensemble des organisations partenaires du projet de donner un premier rendez-vous et donc de proposer une rencontre avec l’artiste intervenant par le biais de son travail antérieur, de son action artistique. Lors de ces représentations, l’ensemble du projet est expliqué à la fin des pièces au public présent. »
L’œuvre théâtrale, ici préexistante, n’est pas diffusée classiquement. Il ne s’agit pas de proposer une expérience narrative et esthétique à un public venu pour cela mais de proposer un chemin commun et une rencontre. L’œuvre prend ici un rôle autre, celui de carte de visite qui ne se suffit pas à elle-même et se complète par une proposition. Elle s’insère dans un processus.
En amont de l’œuvre, à partir de janvier, Semer en Territoire met en place des ateliers bimensuels d’écriture n’ayant pas de thématique précise pour constituer un groupe. Rapidement, une quinzaine de personnes se réunissent et suivent des séries d’exercice d’écriture collective.
Les 4 et 18 avril, deux séances sont consacrées au projet Marianne Assassinée. Les participants y écrivent des pans entiers du spectacle, des articles de revue qu’un des personnages fait publier dans différents hebdomadaires, écrire aussi des mobiles, des alibis, écrire surtout des poèmes qui viendront ponctuer la pièce. Ces ateliers ont lieu dans la librairie Tout un monde d’Ambert, partenaire de plus, formidable librairie très identifiée par l’ensemble des lecteurs locaux.

Celle-ci reçoit aussi une rencontre avec Emmanuel Lambert, autour de ses précédents travaux littéraires, ses ouvrages, sur sa pratique de l’écriture participative, ses projets et surtout sur l’aventure en train de se faire. A la fin, le public, l’intervenant, les organisateurs et les librairies partagent une auberge espagnole, faisant de ce temps un moment convivial.
La rencontre littéraire s’inscrit dans un processus et offre la possibilité à l’ensemble des participants des différents ateliers l’occasion de mesurer le parcours quand il se fait. Il s’agit d’un temps réflexif auquel contribue tous les participants, organisateurs, artiste invité, partenaires et publics. L’œuvre naît collectivement et chacun.e mesure qu’elle est en train de naître.
Un dernier atelier est organisé au café associatif La Cure de Cunlhat le 11 avril, commune où est présentée la pièce, permettant d’impliquer des publics autres, vivant à l’extérieur d’Ambert, ville centre de la communauté de communes Ambert Livradois-Forez, dans un autre bassin de vie, le Haut-Livradois. La Cure jouit d’une bonne réputation, a une communication très dynamique et relaie efficacement l’ensemble du projet en conséquence. C’est la deuxième coopération de Semer en Territoire avec le lieu, elle est concluante. La coopération s’inscrit au temps long, chaque projet devient une promesse de possibilités futures.
En marge de tous ces rendez-vous, Emmanuel Lambert propose à toutes et tous de se retrouver pour partager un café ou un verre tous les dimanches en fin de journée, et pour parler d’autre chose que du projet.
Il s’agit là de considérer les habitantes et habitants d’un territoire avant l’œuvre, de prendre en compte leur géographie et leur singularité dans la construction d’une œuvre collective et de rencontres qui dépassent allègrement cette œuvre. Il s’agit là d’inverser le paradigme, la rencontre ne se fait pas par l’œuvre ou la proposition artistique, mais celle-ci naît des rencontres advenues pendant l’ensemble de sa préparation.
Dans le projet MA comme dans l’ensemble de ses productions, Semer en Territoire initie de nouvelles collaborations, ici avec Polar en Livradois-Forez, l’école de danse ou l’UniPop, et en renforce d’autres comme la Cure ou la Librairie Tout un monde.
Au total, l’écriture de la pièce demande l’intervention d’une cinquantaine de personnes autour d’Emmanuel Lambert et permet à une trentaine de personnes d’être sur scène.
Dans l’organisation logistique de l’événement, de nouveaux partenariats avec des organisations locales sont imaginés : on demande à la ressourcerie la plus proche, une entreprise d’insertion, de fournir autant de matelas que possible pour y installer le public. On fait appel au stock de draps du festival d’Ambert, qui accueille chaque année des dizaines d’artistes et dispose des ressources de lingerie nécessaire. Enfin, on fait appel à l’Esat le Valdore [1] pour laver l’ensemble des draps après la nuit passée par le public dans le gymnase de Cunlhat. Pour faciliter les deux jours d’installation, le collège Lucien Gachon adapte ses cours de sport afin de ne pas utiliser le lieu couvert.

Douze heures de scène participative
La nuit commence. Une avocate de profession, présidente de Semer en Territoire, joue le rôle de la procureure accusant Sandro d’avoir assassiné sa compagne du fait de sa jalousie maladive, elle explique l’assassinat par un féminicide. Sandro annonce qu’il se défendra seul pendant douze heures, accompagné sur scène par le compositeur et musicien interprète ambertois Laurent Cinus. Pendant ce temps, des plats préparés par le public et les bénévoles de Semer en Territoire sont installés dans l’accueil du gymnase. Du café, du sirop et de la bière sont en accès libre, disponible sur le principe de l’autogestion avec une boîte à don. Le public, toute la nuit, est en autonomie.
La défense de Sandro commence et au fil des heures, il fait appel aux différents participants qui rejouent une scène ouverte poésie dans le hall du gymnase, la chorégraphie d’une émission de téléréalité. On comprend que des indices sont cachés dans les dessins produits par le club de l’UniPop [2]. Les élèves de groupe de philosophie annulent philosophiquement la piste du suicide.
A trois heures du matin, tous les participants, artistes, techniciens, publics, partenaires, se retrouvent sur scène pour rejouer une demi-heure de boite de nuit. On danse. On rit. La playlist est composée des morceaux demandés par l’ensemble des participants.
Tout au long de la nuit, des groupes se forment dans le hall du gymnase autour du percolateur et de la tireuse, on grignote les quiches et les tartes salées, on remercie les merveilleuses mains qui ont tout préparé et on glisse un billet dans la boîte. On y parle de New-York qu’une a découvert il y a quelques années et de villes du monde. Une enceinte y retransmet la pièce qui se joue sur scène. A six heures, toutes celles et ceux qui sont là sont invités à lire des textes préparés, des textes de leur choix, à improviser au cœur du sommeil.
Enfin vient le petit matin, à sept heures croissants et pains au chocolat sont livrés par le boulanger de la commune et le public comprend que c’est à lui de juger la culpabilité de Sandro. On débat en croquant un croissant, on fait deux camps. Il y a nettement plus de personnes en faveur de l’innocence. On l’innocente. On comprend alors le scénario et qui est l’assassin. Le musicien sur place, le technicien et même les membres de Semer en Territoire découvrent avec le public la résolution. On entend « J’en étais sûr ! », on entend aussi « ça alors ? ». Le professeur de philosophie de l’université populaire intervient pour terminer la nuit en posant la question collective, « Vous avez innocenté un homme mais Lola, elle, a bien été assassinée, et la société en est encore malade. » S’en suit un cours d’une quinzaine de minutes sur la justice restaurative qui achève la nuit.
Il s’agit alors d’applaudir. Toutes celles et ceux qui sont là sont sur scène devant une salle vide, y compris Lorenzo le technicien, Maruvy qui a pris les photos, et les rares personnes arrivées à huit heures du matin pour rejoindre le public déjà présent, pour avoir le fin mot de l’histoire. On s’applaudit soi-même avec les autres d’avoir traversée une folle nuit puis on ne veut pas partir, il reste encore un peu de café, un peu de tartes salées et de viennoiseries. Le public se lance dans le rangement et le nettoyage, à deux heures de l’après-midi tout est fini, nous sommes encore une quinzaine à partager les restes.
Emmanuel Lambert donne un dernier rendez-vous au café avant de quitter le Livradois-Forez.
Ils sont une dizaine à s’y rassembler.
Marianne assassinée est un projet de création collective dans lequel l’art est tout à fait second. Au cœur du procédé, les pratiques artistiques en ce qu’elles sont partagées et l’expérience vécues par le collectif sans considération pour le statut de chacune et chacun. Qui est artiste, dramaturge, qui est technicien, qui ne l’est pas, ne sont pas des questions centrales. Ce qui compte c’est la traversée collective d’une nuit où les discussions entre les matelas, la quête des indices dans les différents tableaux partagés et les rendez-vous autour d’un verre, d’une tartine de pâté ou d’un café de cinq heures prennent au moins autant de place que le suivi de la pièce et la résolution.
Marianne assassinée pose la question de l’organisation politique de la « programmation culturelle » et en désacralisant l’artiste, retrouvée avachie sur un socle factice, propose à chacune et chacun d’en prendre la place et de faire œuvre ensemble. Le présent artistique et culturel n’est plus l’apanage de professionnel.les, mais la responsabilité de toutes et tous, chacun à leur endroit, et avec leur compétence. Il s’agit évidemment de comprendre qu’un dramaturge est en charge de l’écriture, que des musiciens jouent de la musique, que certains s’occupent de la préparation, de l’organisation, de la production d’une telle pièce mais que des espaces sont pensés et ouverts afin que chacun s’investisse.
Marianne assassinée propose une définition de ce que peut être une œuvre, non plus une proposition esthétique à laquelle on se confronte mais un dispositif d’engagement, le territoire propice des rencontres tant avec des pratiques qu’avec les autres.
Une aventure reconductible
A partir de cette première expérience, Emmanuel Lambert a souhaité faire un spectacle reproductible avec une trame qui garantisse le cadre de la narration mais adaptable. Pour les représentations suivantes, la demande est donc faite à toutes les associations d’un autre territoire et aux personnes qui le souhaitent de s’insérer à l’intérieur de cette trame, reprenant les personnages, la situation et certains éléments de résolution. On retrouve donc d’une fois sur l’autre, des indices liés au crime dans une exposition de dessins, dans des poèmes écrits lors d’ateliers d’écritures ou de saynètes de théâtres jouées par des troupes de théâtre amateures locales. De nouvelles propositions, un match de tennis de table, une séance de yoga au petit matin ou de la danse de salon, s’insèrent dans le déroulé de la nuit en fonction des partenariats mobilisés.… La pièce reste ouverte.
La durée de ce spectacle est toujours de 12h. Le public lui-même est encore invité à participer à différents moments de la nuit, danser lors d’une scène de boite de nuit, créer collectivement une œuvre d’art contemporain, avoir un débat philosophique sur la légitimité ou non de la violence pour défendre des causes, …
Supprimer les piédestaux, effacer les frontières, construire ensemble et jouer, ou la recette de Marianne assassinée. Restant ludique dans sa forme, Marianne assassinée invite enfin à une réflexion sur des sujets de société importants : l’enjeu et la place du vote, la notion d’engagement : pourquoi faire? Avec qui et jusqu’où ? La place politique de l’art dans la société française, celle du militantisme, et de l’articulation possible entre les deux.
Notes
[1]L'Esat est un établissement d'accompagnement par le travail est un établissment médico social situé à Ambert, dans le Livradois Forez (Puy-deDôme).
[2] L'UniPop est le nom de l'université populaire de la Dore, une association d'éducation populaire également située à Ambert.

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