Confusionnisme

Introduction synthétique



Le sentiment d’un brouillage des repères et d’un épaississement du brouillard s’est étendu à partir du milieu des années 2000 en France à propos de la politique. Toutefois des phénomènes comparables existent aussi, sous des modalités plus ou moins spécifiques, dans d’autres pays du monde. Ce sentiment a à voir tout à la fois avec la crise du clivage gauche/droite, qui a largement structuré la lecture de l’espace politique au cours du XXe siècle en France et dans le monde (hors de quelques exceptions comme les USA), et avec les logiques d’extrême droitisation en cours. C’est pour mieux comprendre ces phénomènes que la notion de confusionnisme a été proposée. 

Développement didactique

Confusionnisme : penser des dérèglements idéologiques du présent

La notion de confusionnisme a émergé comme notion politique en France dans le milieu antifasciste au début des années 2010. Par exemple, le site Confusionnisme.info, situé dans la mouvance antifasciste et présenté comme un « Observatoire du confusionnisme politique », est créé en octobre 2014 et a cessé d’exister autour de juin 2016. Il s’agissait de rendre compte d’un double phénomène identifié par des militants antifascistes : 1) des mélanges de thèmes issus de la gauche et de l’extrême droite, et 2) des parcours biographiques faisant passer certaines personnes de la gauche à l’extrême droite. Mon livre La grande confusion (2021) s’est efforcé de doter cette notion d’une plus grande rigueur intellectuelle, en l’arrachant aux ambiguïtés conspirationnistes marquant ces origines militantes (à travers les thèmes souvent privilégiés des « infiltrations » et des « manipulations » par l’extrême droite), tout en partant du noyau de préoccupations qui avaient contribué à la faire naître chez des antifascistes.

Dans ce cadre, le confusionnisme renvoie au développement d’interférences et d’hybridations entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite classique, du « macronisme », de gauche modérée dite « républicaine » ou de gauche radicale, mais cela affecte aussi les milieux écologistes et libertaires. Des postures ? Par exemple, le remplacement de la critique sociale structurelle des inégalités, des dominations et des discriminations par la mise en cause superficielle du « politiquement correct » ou par la dénonciation conspirationniste de manipulations cachées. Des thèmes ? La valorisation du national et la dévalorisation du mondial et de l’européen, un amalgame dénonciateur de la dynamique de droits individuels portée par le libéralisme politique et de la domination du marché propre au néolibéralisme économique, la fixation positive (comme dans « l’identité nationale ») ou négative (comme avec « les musulmans ») sur des identités supposées unifiées et closes, etc.

Le confusionnisme consiste donc en quelque chose de transversal, distinct du lieu commun médiatique selon lequel « les extrêmes se rejoignent ». Des chercheurs nord-américains (Callison, Slobodian, 12 January 2021) ont parlé, pour des phénomènes proches, de « diagonalisme », l’idée de « diagonale » soulignant bien ce caractère transversal. Le terme confusionnisme ne vise pas les confusions en général, mais un espace idéologico-politique historiquement délimité, où lesdites confusions sont relatives à un état antérieur dominé par le clivage gauche-droite en crise. Une des hypothèses principales de La grande confusion est alors que le développement du confusionnisme à partir du début des années 2000 en France a favorisé l’extrême droitisation des débats publics, en faisant de locuteurs de droite et de gauche des alliés rhétoriques involontaires de cette extrême droitisation.
Afin de penser autrement les dérèglements de notre présent idéologique et politique, il a fallu recourir à un outil méthodologique peu usité en histoire des idées : la notion de « formation discursive » empruntée au philosophe Michel Foucault (1926-1984) dans son livre L’archéologie du savoir (1969). Une « formation discursive » constitue un espace composite en mouvement d’idées et de discours qui, de manière non intentionnelle, va être le lieu de convergences partielles et d’évidences partagées entre des locuteurs divers aux orientations idéologiques et politiques parfois opposées. Cette approche d’une « formation discursive » comme relevant d’une dynamique globalement non intentionnelle, et pourtant alimentée par une diversité d’intentions allant dans des directions différentes, constitue d’ailleurs une rupture avec les tentations conspirationnistes des premiers usages militants antifascistes de la notion de confusionnisme.

Conclusion invitant au débat

Ouverture d’un débat : refuser toute hybridation idéologique ?

Est-ce que la critique du confusionnisme conduit nécessairement à refuser toute hybridation avec des thèmes qui ne sont pas issus de la gauche ? Non. Par exemple, un écologisme de gauche peut faire son miel de certains aspects des critiques conservatrices du progressisme classique, en particulier de ses tendances à une dévaluation trop unilatérale des traditions passées comme à un rapport pauvrement instrumental aux mondes naturels. Cependant, il faut prendre garde à la façon dont s’opère une hybridation entre pensée de gauche et questionnements conservateurs (Corcuff, novembre 2021). Une grande figure de la théorie critique allemande, Theodor Adorno (1903-1969), nous a fourni un piste suggestive sur ce plan : « Une des tâches – non des moindres – devant lesquelles se trouve placée la pensée est de mettre tous les arguments réactionnaires contre la civilisation occidentale au service de l’Aufklärung progressiste » (1991, p. 179). On ne pourrait tirer parti d’arguments conservateurs à gauche que pour enrichir des Lumières (Aufklärung en allemand) émancipatrices. C’est sous le contrôle du critère de l’émancipation que l’on pourrait procéder à de telles hybridations, à la différence du confusionnisme actuel.

Bibliographie

Adorno T. (1991), Minima moralia (1e éd. : 1951), Paris, Payot
Callison W., Slobodian Q. (12 January 2021), “Coronapolitics from the Reichstag to the Capitol”, Boston Review, https://www.bostonreview.net/articles/quinn-slobodian-toxic-politics-coronakspeticism/ 
Corcuff P. (2021), La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel
Corcuff P. (novembre 2021), « Le progressisme au défi du conservatisme », Pouvoirs. Revue française d’études constitutionnelles et politiques, n° 179, pp. 81-89, https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2021-4-page-81.htm 
Dessendier E. éd. (2026), L’écologie politique au risque du confusionnisme, revue Ecorev’, n° 59, https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2026-1 
Foucault M. (1969), L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard
Marlière P. (7 octobre 2021), « Prendre au sérieux le "confusionnisme politique" », AOC, https://aoc.media/opinion/2021/10/06/prendre-au-serieux-le-confusionnisme-politique/ 



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