Communisme

Introduction synthétique







Le communisme désigne le projet d’une société où les principales ressources et les moyens de production sont soustraits à l’appropriation privée et organisés en commun, afin que chacun contribue selon ses capacités et reçoive selon ses besoins. Mais le mot désigne aussi une tradition intellectuelle, un mouvement politique, des partis et des régimes d’État qui s’en sont réclamés : cette pluralité explique qu’il demeure chargé d’espoirs, de conflits et de tragédies.


Développement didactique

Une histoire et plusieurs sens

La première occurrence attestée du mot « communisme » date de 1797. Dans Monsieur-Nicolas, Restif de la Bretonne, proche des babouvistes et de la Conjuration des Égaux, se déclare patriote, républicain et communiste : « le Communisme serait le meilleur des Gouvernements ». L’idée de communauté des biens est pourtant plus ancienne. Les Actes des Apôtres décrivent la première communauté chrétienne de Jérusalem comme mettant ses biens en commun et les distribuant selon les besoins. Cette pratique inspire ensuite certains anabaptistes engagés, aux XVe et XVIe siècles, aux côtés des soulèvements paysans.


Au XIXe siècle, Karl Marx et Friedrich Engels nouent durablement le sort du communisme à celui du prolétariat. Celui-ci ne se confond pas avec la seule classe ouvrière : il rassemble toutes celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre. Le communisme cesse alors d’être seulement une utopie imaginée par des philosophes, des écrivains ou des prédicateurs. Il devient un mouvement historique par lequel les exploités cherchent à abolir les rapports sociaux qui les assujettissent.


Le terme acquiert néanmoins plusieurs acceptions. Il peut désigner un idéal de justice fondé sur l’égalité et la coopération ; une organisation économique reposant sur la propriété commune ou sociale des moyens de production ; un courant de pensée ; un mouvement révolutionnaire ; l’engagement dans un parti ; enfin, les États et les régimes qui se sont proclamés communistes. Ces sens se recouvrent parfois, mais ils ne sont pas interchangeables. L’usage courant qualifie ainsi l’Union soviétique ou la Chine maoïste de régimes communistes, alors que leurs dirigeants présentaient plutôt leurs sociétés comme une transition vers le communisme.


Le rapport entre socialisme et communisme varie selon les époques. Au XIXe siècle, les deux termes se chevauchent. Dans un vocabulaire marxiste devenu classique, le socialisme désigne la transition durant laquelle subsistent l’État et les classes ; le communisme, une société sans classes appelée à se passer de l’État. D’autres traditions emploient les deux mots comme des synonymes ou réservent « socialisme » à un projet réformiste. Aucune frontière entre les deux termes ne fait donc consensus.


Propriété, liberté et égalité

Dans la tradition marxiste, l’abolition de la propriété privée ne signifie pas que chacun devrait renoncer à ses objets personnels. Elle vise d’abord la propriété des terres, des usines, des machines, des capitaux et, plus largement, des ressources qui permettent à une classe de décider de la production et de s’approprier le travail d’autrui. La mise en commun doit permettre de produire en fonction des besoins sociaux, plutôt qu’en fonction du profit, et de soumettre les choix économiques à une décision collective.


Le communisme n’implique pas davantage que le collectif écrase les individus. Marx et Engels écrivent dans le Manifeste du parti communiste que « le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous ». Marx critique d’ailleurs un « communisme grossier »qui confondrait l’égalité avec le nivellement et la négation de la personnalité. La finalité communiste est donc l’émancipation individuelle autant que collective : libérer les êtres humains de l’exploitation et de la compétition généralisée.


Classes sociales et sujets de l’émancipation

Le mouvement ouvrier a été le principal porteur historique du communisme, sans en avoir jamais détenu le monopole. Avant lui, l’idée avait été défendue par des communautés religieuses, des intellectuels et des artisans. Au XXe siècle, Mao Zedong fait de la paysannerie chinoise la force motrice de la révolution. Le philosophe italien Antonio Gramsci insiste, quant à lui, sur la nécessité d’une alliance entre les différents groupes subalternes : une classe ne devient dominante qu’en ralliant d’autres composantes du peuple autour d’un projet commun.

Cette question reste ouverte. La classe ouvrière n’a pas disparu, mais elle s’est fragmentée et sa conscience d’elle-même a été affaiblie par l’individualisation du travail, le recul des solidarités collectives et le déclin des partis ouvriers. Dans le même temps, les luttes féministes, antiracistes, anticoloniales et écologistes ont révélé des dominations que les traditions communistes ont souvent minorées : le travail domestique, le patriarcat, la prédation coloniale ou la destruction des milieux de vie. Il serait abusif de rebaptiser communistes, contre leur gré, toutes les mobilisations qui contestent l’ordre établi. Mais toute réinvention du communisme doit désormais composer avec cette pluralité de sujets, de conflits et d’exigences. Le communisme est aussi fait des groupes qui l’investissent.


État, démocratie et stratégies

Le rapport à l’État constitue l’une des principales lignes de fracture. Après la Commune de Paris, Marx estime que le prolétariat ne peut se contenter de s’emparer de la machine d’État pour la mettre à son service. Il doit la briser, car elle contient une domination propre, celle des dirigeants sur les exécutants. Une partie de la tradition marxiste envisage dès lors un État transitoire appelé à dépérir. Les anarchistes, à la suite de Bakounine, y voient au contraire une illusion dangereuse : un appareil doté de pouvoirs considérables ne renonce jamais spontanément à lui-même.


Ce désaccord en recouvre d’autres. Certains privilégient des expériences locales, comme les communautés, les coopératives ou les communs ; d’autres jugent nécessaire une transformation nationale et mondiale. Faut-il conquérir le pouvoir d’État, par les élections ou par l’insurrection, ou développer des contre-pouvoirs qui lui échappent ? Les réformes sociales, tels les services publics, la sécurité sociale, la réduction du temps de travail ou les droits accordés aux salariés, aménagent-elles le capitalisme ou constituent-elles des éléments déjà présents d’une société à venir ? L’histoire du communisme ne livre pas une réponse unique à ces questions. Elle est traversée par l’opposition entre réforme et révolution, centralisation et autogestion, parti et spontanéité, conquête du pouvoir et transformation de la vie quotidienne.


Le poids du vingtième siècle

Aucune définition sérieuse ne peut faire l’économie du « socialisme réellement existant ». Les régimes de parti unique, les purges, le Goulag et l’écrasement du pluralisme ont durablement associé le communisme à la dictature. Il serait réducteur d’identifier entièrement l’idéal communiste aux États qui ont prétendu l’incarner. Il serait tout aussi désinvolte de protéger l’idéal en affirmant que ces expériences ne le concernaient en rien. Elles obligent à examiner les mécanismes par lesquels une promesse d’émancipation a pu se renverser en domination bureaucratique et policière.


Cette histoire explique la situation paradoxale du mot. Les aspirations à la coopération, au partage des richesses et des pouvoirs, à la gestion démocratique du travail ou à la soustraction des besoins essentiels au marché restent vivantes. Pourtant, nombre de celles et ceux qui les portent refusent l’étiquette communiste. Les vocabulaires du commun, de la démocratie radicale ou du postcapitalisme reprennent ainsi une partie de l’héritage tout en cherchant à se séparer de ses formes autoritaires.



Conclusion invitant au débat

Questions pour le présent

Faut-il alors conserver le mot « communisme » ou poursuivre ses fins sous un autre nom ? Comment mettre les ressources en commun sans les confier à une bureaucratie d’État ? Comment concilier l’égalité et la liberté, l’organisation collective et l’initiative individuelle, l’universalité d’un projet d’émancipation et la pluralité des luttes ? Les services publics, les coopératives, la sécurité sociale, les communs ou les expériences d’autogestion sont-ils des îlots fragiles au sein du capitalisme, ou les fragments d’un monde susceptible de lui succéder ? Le communisme reste peut-être actuel moins comme un modèle achevé que comme le nom controversé de ces questions et de ces expérimentations. Le dialogue commence précisément là où l’on refuse aussi bien l’oubli des crimes commis en son nom que la résignation à l’ordre présent.

Bibliographie

Badiou, Alain, L’Hypothèse communiste, Paris, Lignes, 2009.
Dardot, Pierre et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
Holloway, John, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Paris et Montréal, Syllepse et Lux, 2008.
Marx, Karl et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions sociales, 2023 [1848].
Wright, Erik Olin, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017.


Commentaires