Cérézuelle Daniel
15/06/2021
Humilies et offenses : remarques sur l'école française
Un progrès ambigu
Je me bornerai à mettre en ordre les observations que j'ai pu faire au cours des cinq années pendant lesquelles j'ai gagné ma vie comme professeur de philosophie dans le secondaire. Mon sentiment dominant c'est qu'au plan éducatif l'école a des effets désastreux pour beaucoup de jeunes. Elle est organisée surtout comme une machine à recruter des élites par écrémages successifs, afin d'alimenter Normale Supérieure, l'ENA, les grandes écoles : Polytechnique, les Ponts, etc…Tout cela au prix d'un énorme gâchis pour le plus grand nombre (et même pour la soi-disant élite ainsi recrutée).
En effet, j'ai vu beaucoup de jeunes qui s'étiolent à l'école parce qu'ils ne peuvent pas s'approprier les formes de raisonnement théorique et les types de connaissances abstraites valorisées par l'institution. Je suis convaincu que ces mêmes jeunes pourraient devenir des adultes ayant l'intelligence de la vie et capables de relations responsables avec autrui à condition de pouvoir faire des expériences et des choses qui aient un sens pour eux et leurs proches. Au contraire, le fait d'être à l'école et l'obligation d'y absorber trop de connaissances qui n'ont aucun sens pour eux les habitue à subir et nuit à leur épanouissement comme adultes responsables. Prétendant les instruire tous, l'école prive en pratique la majorité d'entre eux de la capacité à faire, et en faisant, se faire (Jules Lequier). Il me semble que certaines des critiques formulées par Illich sont tout à fait fondées, même si elles ont été mises de côté à cause des passions égalitaristes et productivistes et qu'il est temps de les réactiver.
Faire semblant
Je viens donc de faire le professeur de philosophie pendant cinq ans. En gros, j'ai trouvé l'expérience assez agréable. Mes élèves sont plutôt gentils et respectueux (1), avec le charme de la jeunesse. Comme ils ont très peur du chômage et qu'ils ont à passer en fin d'année un examen soi-disant décisif, ils sont dociles et s'appliquent à prendre les cours et à faire des devoirs. Devenant égoïste en vieillissant je n'ai guère de motifs de me plaindre de ce gagne-pain, mais je suis plutôt inquiet quant aux effets de cette activité sur les élèves. Quelques-uns en tirent probablement des bénéfices, mais pour nombre d'entre eux, j'ai peur que le bilan soit globalement négatif.
En effet, il s'avère bien vite que la démarche qui leur est proposée n'a guère de sens pour eux et la plupart des questions inscrites à leur programme n'éveillent en eux aucun écho : l'unité du moi, la valeur de la science, l'idée de sens de l'histoire, les fondements du droit, cela ne leur dit rien ! Ne serait-ce l'examen à passer, ils s'en dispenseraient presque tous volontiers. On voit mal, en outre, comment il pourrait en être autrement car la prétention de faire faire de la philosophie à ces jeunes bute sur des obstacles de fond : j'en évoquerai quelques-uns qui tiennent à ce que les conditions d'une véritable appropriation des problèmes et de la démarche philosophique font défaut. Que l'on parle de religion, des sciences du vivant, d'histoire de la littérature, de problèmes politiques…on s'aperçoit qu'ils n'ont pas le bagage minimum indispensable pour comprendre le sens des notions théoriques qui leur sont exposées. Ce n'est pas qu'ils n'aient pas étudié au cours de leur scolarité toutes sortes de matières. Bien au contraire ! Si on regarde les programmes officiels de la sixième à la terminale, les jeunes devraient être des puits de science. On leur a fait des cours sur toutes sortes de matières, on les initiés à toutes sortes de méthodes d'analyse très abstraites et compliquées. Mais pour la plupart il n'en reste pas grand chose, si ce n'est une capacité étonnante à apprendre n'importe quoi pour l'oublier aussitôt : têtes alternativement trop pleines et trop vides de connaissances qui leur restent totalement extérieures, ce à quoi ils ont appris très tôt à se résigner. Cette culture de l'oubli imposée par des programmes délirants d'ampleur et de technicité est renforcée par un pratique institutionnelle généralisée qui consiste à faire semblant. Déjà, beaucoup d'élèves entrent en sixième sans avoir acquis les schèmes mentaux qui conditionnent un usage correct de la langue et le maniement des symboles et des opérations logiques qui lui sont liés. Confrontés à de nouveaux contenus et à de nouvelles exigences, ils sont très vite en difficulté. Ils apprennent alors à faire semblant de savoir et de comprendre pour ne pas décevoir leur famille et leurs enseignants. Ces derniers se font complices de cette comédie en s'adressant non pas au niveau réel des jeunes qu'ils ont en face d'eux, mais au niveau théorique qu'ils devraient avoir. Ainsi en terminale, avons-nous à enseigner la différence entre l'essence et l'accident à des élèves qui n'ont toujours pas maîtrisé la différence entre un infinitif et un participe et qui sont incapables de procéder à la simple analyse logique d'un texte. Pourtant, comme les collègues qui les ont eus les années précédentes, nous faisons comme s'ils étaient au niveau et traitons un programme conçu pour des élèves fictifs que, bien entendu, nos élèves concrets ne peuvent assimiler.
L'expérience récusée
Revenons à mes élèves de terminale pour mettre le doigt sur un second obstacle à l'appropriation, à savoir le décalage entre l'enseignement et leur expérience personnelle. Si beaucoup ne retirent de douze ans d'études et primaires et secondaires qu'un fragile vernis de pseudo-connaissances, c'est que les démarches proposées ne sont pas enracinées - et ne peuvent pas l'être- dans une expérience sensible et personnelle. Allons même plus loin : c'est l'aptitude à supporter cette coupure qui est valorisée par le parcours scolaire en dépit de tous les discours pédagogiques. Prétendre faire disserter des jeunes de dix sept ans sur le Pouvoir ou la Passion, ce n'est pas sérieux ! Ou plutôt, inversons la perspective : le simple fait qu'ils arrivent à rédiger une copie sur des expériences qu'ils ne peuvent pas connaître montre quel est le principal effet de la démarche proposée : être capable de parler de ce qu'on ne connaît pas. Tel est le critère fondamental de la réussite. C'est-à-dire encore une fois faire semblant. D'ailleurs, c'est normal : on ne peut pas à la fois passer sa vie à l'école et connaître le monde qu'on n'appréhende - en fait - qu'à travers les médias et surtout la télévision. Ainsi, en pratique, un des effets de la scolarisation, renforcée par la médiatisation, c'est la disqualification de l'expérience personnelle. Ce n'est pas neuf, certes, mais cela mérite d'être rappelé quand on parle d'éducation.
Un gâchis
L'institution scolaire en cause
1. - En dépit des affirmations de principe, l'institution scolaire valorise surtout la culture abstraite, scientifique et gestionnaire, adaptée à la société technicienne et aux valeurs d'efficacité industrielle.
Un enracinement nécessaire
Bien entendu, les défauts de l'école que j'ai signalés dans ces quelques pages ne sont pas nouveaux et cela fait très longtemps que certains sont dénoncés. Toutefois l'effet de ces défauts était limité parce qu'à côté de l'école fonctionnaient d'autres instances éducatives (2) qui jouaient un rôle très important et insuffisamment souligné car - en quelque sorte - cela allait de soi. Pour l'essentiel, la construction de la personne et la transmission des valeurs se faisait ailleurs et de manière informelle bien souvent : par la famille, le voisinage, les pairs, la paroisse, les métiers, qui véhiculaient modèles de comportement et valeurs de manière souvent involontaire, voire inconsciente. Si l'école avait des résultats qui ont fondé son prestige, c'est que les jeunes qu'on lui confiait étaient de toutes façons éduquées par ailleurs, sans que l'on y fasse bien attention : ce n'est pas à l'école qu'on apprend à parler!
Quelques orientations
Un socle irremplaçable
Les politiques éducatives sont dominées par une conception du rapport entre sphère publique et sphère privée qu'il faudrait peut-être remettre en question. En France, particulièrement lorsqu'on parle d' éducation on parle surtout de l'institution scolaire. Certes, on reconnaît que la famille est le lieu de la formation psycho- affective, qu'elle joue un rôle important dans la socialisation mais ce rôle est peu valorisé, de même que celui des instances communautaires. On imagine la vie domestique comme totalement privée, refermée sur elle-même, de même qu'on se représente l'appartenance communautaire uniquement comme créatrice de particularismes susceptibles d'émietter la société, menaçant en permanence la citoyenneté, sapant l'universalité de la loi, de l’État, etc… au profit de logiques corporatistes, mafieuses, patrimoniales et d'opinions excluantes. Pour que se développent la liberté politique et la citoyenneté il est nécessaire que se construise un espace public, libéré des appartenances particularistes et dans lequel chacun est appelé à se situer par rapport à l'universel. C'est ainsi que le projet éducatif moderne (chez nous l'école républicaine) s'est fait contre les sphères privées et communautaires. On supposait que leur virulence était telle que pour éviter les guerres de religion de toutes sortes il fallait dévaloriser la famille, le local, le communautaire (tout cela mis dans le même sac). Cette conception n'était pas absurde dans la mesure où le niveau d'organisation technique et économique favorisait par ailleurs la vitalité des sphères domestique et communautaire on pouvait donc faire comme si le communautaire et le local n'étaient pas producteurs de valeurs sociales parce que leur permanence semblait de toutes façons inscrite dans l’ordre des choses. Or ce rapport entre les sphères privée et publique a été déséquilibré par la marchandisation et la délocalisation progressive de l'économie et par la technicisation du mode et du cadre de vie. Par exemple, avec la télévision, le public a envahi le privé : celui-ci est devenu insignifiant, il n'est plus le lieu de la production de valeurs sociales, mais simplement le lieu d'affirmation de sa particularité (souvent illusoire : par exemple le décor de la maison).
Mais peut-on imaginer une citoyenneté qui ne soit pas nourrie par une inscription territoriale et communautaire ? Certes, il y a opposition entre ces deux formes de sociabilité, mais n'y a-t-il pas aussi une complémentarité, une tension nécessaire ? Si tel est le cas, la crise de l'éducation semble difficilement surmontable sans rendre un minimum de fonctions économiques et politiques à la famille, au voisinage, aux corps intermédiaires. Cela exige de repenser la relation entre économie et société. ;
Notes
[1] ne généralisons pas ![2 et aussi bien sûr parce que les études longues étaient moins généralisées qu'aujourd'hui…(NDLR)
13/07/2023
L’acte fondateur de l’écologie politique française
Bernard Charbonneau et Jacques Ellul: La nature du combat, pour une révolution écologique. Éditions de l’Échappée Paris 2021. Recueil d’articles publiés conjointement de 1983 à 1985 dans la revue Combat Nature.
Tous deux Bordelais, Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) se sont rencontrés au lycée vers 1927. Ils découvrent rapidement qu’ils partagent la même conviction que le développement accéléré de l’industrie, de la technique et de l’État menace la liberté de l’homme. Tout part de là : l’expérience partagée d’une contradiction entre l’exigence d’une liberté qui veut être personnellement vécue en s’incarnant dans les actes de la vie quotidienne, et l’obstacle que lui opposent les structures impersonnelles de la société industrielle et technicienne. Ainsi « unis par une pensée commune », comme l’écrira Charbonneau, les deux amis s’engagent dans une action qu’ils veulent révolutionnaire. En 1935, Charbonneau a vingt-cinq ans et Ellul vingt-trois, nos deux jeunes gascons rédigent en commun les Directives pour un Manifeste personnaliste [1], texte en quatre-vingt-trois propositions qui pose un diagnostic prémonitoire sur les impasses de la civilisation industrielle, technicienne et étatiste et qui débouche sur un appel à lutter « pour une cité ascétique afin que l’homme vive », ce que l’on appelle aujourd’hui la décroissance. Et ils concluent « Que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort) se préparent en eux-mêmes. Puis, qu’ils viennent et nous aident. » On peut voir dans ce texte l’acte fondateur de l’écologie politique française.
Cette amitié durera près de soixante-dix ans. Dans l’introduction de ce volume Frédéric Rognon en retrace les étapes et montre la fécondité prémonitoire des analyses développées dans de nombreux livres par les deux membres de cette « École de Bordeaux » d’écologie politique [2]. Il montre aussi comment, unis par cette pensée de la liberté, Charbonneau et Ellul l’ont été aussi dans l’action. Actions de terrain, comme lorsque, pendant les années soixante-dix ils ont créé et animé le Comité de Défense de la Côte Aquitaine contre les projets technocratiques de développement du tourisme de masse. Actions dans le champ intellectuel en organisant des camps de réflexion (on dirait aujourd’hui : des universités d’été) ou bien en intervenant par des articles ou des conférences.
C’est ainsi que de 1983 à 1985, à la demande d’Alain de Swarte, directeur de la revue écologiste trimestrielle Combat Nature, près de cinquante ans après la rédaction des Directives de 1935, les deux gascons reprennent la plume pour écrire en commun non plus un seul texte mais une série d’articles qui seront publiés en parallèle dans onze numéros successifs de cette revue. Cet ensemble a une unité et une cohérence telles qu’on peut le considérer comme un seul ouvrage dont les vingt-deux chapitres ont été rédigés alternativement par l’un ou par l’autre des deux penseurs, chacun avec son point de vue : Ellul celui de l’historien protestant, Charbonneau celui du géographe (mais aussi historien) agnostique.
Combat Nature, son nom l’indique bien, s’adressait à un public déterminé à résister aux multiples manifestations de la dévastation environnementale qui résulte de l’emballement techno-industriel. Charbonneau et Ellul s’engagent dans un travail pédagogique pour montrer qu’au-delà des nécessaires actions locales, et à partir de celles-ci, il faut aussi promouvoir un changement de civilisation. Les articles qu’ils rédigent à l’intention de ce public militant se situent donc à la jonction du théorique et du pratique pour clarifier la question du sens de l’action. Présentés dans une langue claire et sans jargon, sans jamais perdre de vue la nécessité d’une action, ces textes proposent de remettre en perspective les enjeux de l’écologie politique afin d’orienter l’action et définir des priorités ce faisant ils offrent une synthèse de plus de quarante années de recherche et de réflexion sur les grands défis auxquels nous sommes confrontés chaque jour par la civilisation technicienne. Nos deux penseurs qui connaissaient bien les pièges de l’action et de l’activisme sont aussi attentifs à mettre en garde leurs lecteurs contre deux tentations dont la séduction ne cesse de grandir, celle de l’accès prématuré au pouvoir politique et celle de la fuite en avant dans un développement technologique et industriel « vert ».
Quarante ans plus tard l’ensemble de ces textes n’a rien perdu de son actualité et on ne peut que se féliciter que les éditions de l’Echappée aient décidé de rendre ce recueil accessible au public préoccupé par l’écologie politique. Après avoir publié Le Totalitarisme industriel de Charbonneau puis L’empire du non-sens d’Ellul, c’est faire preuve d’une belle cohérence. Ce recueil permettra aux lecteurs d’avoir une vue beaucoup plus complète et nuancée de la pensée des deux amis. C’est pourquoi il a semblé également nécessaire d’inclure en annexe un article publié ultérieurement par Ellul dans Combat Nature dans lequel il aborde la question des relations entre Écologie et politique.
Outre un éclairage très utile pour penser les problèmes que nous avons à affronter, ces textes offrent aussi un témoignage émouvant sur une amitié et un partenariat intellectuel hors du commun, de la fin de l’adolescence jusqu’à la mort. En dépit de leurs différences de tempérament et de spiritualité, la communauté de pensée de Charbonneau et Ellul ne s’est jamais démentie. Ceux qui ont lu les Directives pourront mesurer à quel point les deux amis sont restés fidèles à leurs intuitions et à leurs valeurs initiales.
Notes
[1] Texte publié dans : Charbonneau, Bernard et Ellul, Jacques : Nous sommes révolutionnaires malgré nous, textes pionniers de l’écologie politique. Collection anthropocène. Seuil, Paris 2014.
[2] Voir à ce sujet : Christian Roy « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul » in Ethical Perspectives, 1999.
28/03/2018
NOUS AUTRES MUTANTS : Bernard Charbonneau face à la Grande Mue
Article de Daniel Cérézuelle déjà paru dans Limite, avril 2017, Revue d'écologie intégrale
En 1937, Bernard Charbonneau a fait circuler dans les cercles personnalistes un manifeste intitulé : Le sentiment de la nature, force révolutionnaire. Il y proclamait la nécessité de mettre la question de la nature et de sa protection au cœur de la politique. L’artificialisation de l’existence qui caractérise notre civilisation industrielle et technicienne prive les hommes de la possibilité d’établir un rapport personnel et équilibré avec la nature. En même temps, elle requiert une sur-organisation sociale qui risque de priver l’homme de liberté. Dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, c'est-à-dire sous contrôle, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité, mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté. En effet, être à la fois naturel et spirituel, l’homme a un besoin vital de rencontrer une nature hors de lui, pour y éprouver charnellement sa liberté ainsi que la richesse du monde. À ce besoin, l'ère industrielle ne peut répondre.
Protéger l'homme de lui-même
Il ne s’agit donc pas tant de sauver la nature pour elle-même que de préserver les conditions d'existence d'une humanité libre dans une nature vivante. Charbonneau n’a jamais été l’apôtre d’une sacralisation de la nature, et il ne croit pas qu’il y ait pour l’homme une manière « naturelle » de vivre, qui définirait une fois pour toute la bonne vie. Ce n’est pas la nature « en soi » qu'il convient de protéger : sa puissance cosmique dépasse infiniment l’homme et les galaxies n’ont nullement besoin de son respect. L’homme peut désormais se détruire biologiquement et spirituellement, mais il ne peut détruire la nature. Si l’homme introduit dans la biosphère des perturbations trop importantes, c’est toujours le jeu imperturbable des lois de la nature qui rendront la terre inhabitable pour l’homme. La nature, elle, continuera à exister elle a pour elle les millions d’années et l’immensité du cosmos pour recommencer.La nature est invincible, c’est l’homme, capable de liberté, qui est fragile. Charbonneau redoute que l’imprudence et l’inconséquence humaines favorisent une réorganisation de la nature, qui de toute façon, produira de nouveaux équilibres, équilibres dans lesquels l’homme libre n’aura peut-être plus sa place. Charbonneau n’a jamais idéalisé le passé et ne nous propose pas un retour en arrière. Il ne rejette pas le progrès technique car il n’y a pas de liberté sans exercice d’une puissance. L’homme doit mobiliser la puissance de son esprit et de sa technique pour créer dans la nature un espace de liberté. Toutefois, dans un monde limité, le développement indéfini de la puissance matérielle et de l’organisation sociale risque d’anéantir la liberté de l’homme. La Première Guerre mondiale puis la montée des totalitarismes ne sont que des préfigurations partielles du danger qui menace désormais l’homme, à savoir l’émergence et la mise en place d’une organisation sociale totale. En même temps, la saisie de toute la nature par la société industrielle augmente le risque de chaos écologique. Ce n’est donc pas de protection de la nature qu’il s’agit, mais de celle de l’homme par et contre lui-même.
La Grande Mue de l’humanité
Si Charbonneau affirme que le « sentiment de la nature » est une force révolutionnaire, c’est parce qu’il pense que la disparition des campagnes et le saccage industriel des milieux naturels sont inscrits dans la logique de fonctionnement de la société moderne. Et cette logique ne résulte pas seulement de la recherche égoïste du profit qui caractérise le capitalisme. Le « technocapitalisme » contribue à l'artificialisation du monde, mais il ne la crée pas. Il en est l'un des vecteurs les plus puissants, mais il n'en est pas l'origine. Elle vient de plus loin et de plus profond, et sous-tend également les progrès de l’État. C’est pourquoi elle anime non seulement les sociétés libérales, mais les sociétés totalitaires. De droite ou de gauche, le fascisme partage avec le capitalisme un idéal productiviste. Vouloir protéger la nature, c’est donc œuvrer pour une réorientation de la civilisation et pas seulement pour un changement de gouvernement ou même de régime de la propriété. En outre, la question de la nature et de l’artificialisation de l’existence n’est qu’un des effets d’un processus plus large.En s’appuyant sur l’analyse des évolutions sociales et politiques dont il a été le témoin pendant les années 1930 et 1940, Charbonneau a pu identifier divers problèmes de société qui aujourd’hui nous semblent cruciaux. Il pose déjà les problèmes de la technocratisation de la vie sociale et politique, de la dégradation rapide des milieux naturels, de la liquidation de l’agriculture paysanne, des propagandes et des médias, de la transformation de la culture en une industrie du spectacle, etc. Pour Charbonneau, il s’agit de manifestations, liées entre elles, d’un processus de fond qu’il appelle la Grande Mue de l’humanité. Celle-ci se caractérise par la montée en puissance accélérée du pouvoir d’agir des hommes dans tous les domaines, et pas seulement dans le domaine de la production économique. Le progrès des sciences et des techniques a permis un accroissement de la puissance humaine sur le monde matériel, ce qui a rendu possible le décollage de la croissance économique et de la production de biens de consommation.
La volonté de puissance
Mais cette montée des appareils de puissance a une autre dimension : ce nouveau pouvoir d’agir s'exerce autant sur les réalités matérielles (le corps humain inclus) que sur les réalités sociales. Il réorganise en effet les comportements des individus et des groupes grâce au fonctionnement impersonnel de l’État. Économique, technoscientifique, organisationnelle, ces trois dimensions en interrelation de la puissance sont des manifestations d’un processus unique, qui se prépare depuis longtemps et dont l’accélération depuis la naissance de la civilisation industrielle en Europe entraîne un bouleversement complet de la civilisation, et cela sur toute la planète : « L’État, c’est la machine, ou plutôt l’État et la machine ne sont que deux aspects d’un même devenir. Dans leur tâche unificatrice, l’industrie et l’État convergent vers un même but.Aujourd’hui ils sont sur le point de se confondre. Dans la guerre moderne, la puissance de feu, c’est la puissance industrielle. La concentration économique entraînée par le développement du machinisme impose, tôt ou tard, la centralisation politique. Le règne du grand capital ne fait que précéder celui de l’État. Parce que la même raison profonde meut leur progrès : une volonté de puissance matérielle . ». Charbonneau a recours à cette notion de mue pour désigner un processus de transformation qui est fondamental, en ce sens qu’il affecte non seulement tel ou tel aspect de l’organisation de la société, mais aussi la condition humaine dans son ensemble. Il a la conviction d’assister à l’émergence d’une nouvelle civilisation, phénomène qui par son ampleur et ses conséquences est comparable à la « révolution du néolithique », liée à l'invention de l'agriculture. À bien des égards, cette « Grande Mue » correspond à ce qu'on appelle couramment la « révolution industrielle [1]». Mais pour Charbonneau, cette notion relève d’un point de vue économiste qui sous-estime les facteurs culturels, politiques et spirituels. Sociologiquement trop partielle et historiquement trop courte, elle suggère que l’essentiel des bouleversements du monde contemporain découlent des transformations économiques engagées au XIXe siècle. Elle offre un cadre conceptuel bien trop étroit pour penser, sur le long terme, les enjeux de cette profonde transformation sociale.
Vers la totalisation sociale
De cette Grande Mue, Charbonneau souligne deux aspects. Elle se caractérise en premier lieu par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain qui dévale sa pente par simple inertie. Elle se caractérise aussi par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses, c’est-à-dire selon une nécessité qui se déploie de manière impersonnelle et indifférente aux projets humains. L’exemple de la Première Guerre mondiale montre que la course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toutes les ressources industrielles, agricoles et forestières, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande non seulement de participer par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit et même de justifier la logique anonyme qui va les détruire.Ce que Charbonneau redoute, c'est la disparition de la liberté dans un monde totalisé. Il craint que, conjuguées, la compétition politique, la compétition technique et la compétition économique, finissent par contraindre les hommes à se soumettre à une organisation totale qui seule pourra (peut-être) les sauver du chaos social et écologique, mais au prix de leur libre-arbitre. « Parce que notre puissance s’élève à l’échelle de la terre, nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale [2]. » Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité tout entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une « seconde nature » qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que la première. La déshumanisation par l’organisation totale, « l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières » : tel est pour Charbonneau l’enjeu d'une montée en puissance sans contrepoids.
C’est pourquoi nous devons apprendre à maintenir un équilibre entre deux exigences également nécessaires mais pourtant contradictoires : d’un côté, nous libérer de la nature en exerçant un pouvoir sur elle, et de l'autre, choisir de limiter notre puissance sur elle par besoin d’être libre dans la nature. « Nous ne pouvons pas esquiver notre condition, notre chance n’est pas plus dans le progrès que dans le retour à la nature. Elle est seulement dans un équilibre précaire entre la nature et l’artifice, que devra toujours maintenir la veille de la conscience », conclut-il dans Le Jardin de Babylone.
Notes
1- Charbonneau, Bernard : L’État. Economica, Paris, 1987, p. 108.
2- Charbonneau, Bernard : Le Jardin de Babylone. Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002, p. 30-31. Cette idée sera développée dans Le Système et le chaos. Editions Sang de la Terre, Paris, 2012.
28/03/2018
Pour en finir avec le dogme de l’immaculée conception de la science
Article de Daniel Cérézuelle mis en ligne sur le site Sciences Critiques, 2017.
La société peut elle supporter plus longtemps un tel rythme de l’innovation scientifique et technique ? Ne touche pas à mon Sacré ! En 2005 les chercheurs français se sont mis en grève car, pour la première fois depuis soixante ans paraît- il, le budget de la recherche publique avait été réduit de plusieurs milliards d’Euros. Il est probable que le gouvernement croyait qu’il ne faisait que prendre des mesures raisonnables d’économie budgétaire favorisant la maîtrise des déficits publics. Mais ce faisant il prenait un risque politique considérable car amputer les crédits de la Recherche Scientifique, c’est porter atteinte à une des valeurs sacrées de la société moderne. En effet, que le progrès indéfini de la science et de la technique soit une nécessité, voilà une des rares croyances qui fait aujourd’hui l’unanimité. Réduire le financement de la Recherche c’est menacer la principale église de notre temps les réactions quasi unanimes du clergé scientifique montrent bien qu’elle s’est sentie menacée dans sa Mission sacrée. Une fois de plus le Trône a fait l’expérience de ce qu’il peut en coûter de menacer l’Autel. Aussi irrationnelles qu’elles soient, les croyances peuvent avoir plus de poids politique que la consi-dération réaliste de la feuille d’impôt. La position du gouvernement était d’autant plus téméraire et fragile que sur le fond il adhère au Credo progressiste et n’avait rien de bien émouvant à opposer aux zélateurs de « l’ardente obligation » du progrès technoscientifique.
Bien que par métier je fasse partie de la tribu des chercheurs je ne suis pas convaincu que la réduction des crédits de la Recherche soit une si mauvaise chose. Je pense même qu’on pourrait la justifier par des arguments non plus économiques mais moraux et politiques. Je les expose ici tout en sachant qu’il est peu probable que ni le parti qui est actuellement au gouvernement ni celui qui est dans l’opposition les fassent leurs. Quant à mes collègues chercheurs ce n’est pas demain qu’ils renonceront au dogme de l’Augmentation Perpétuelle des crédits. La puissance désorganisatrice de l’innovation : La raison pour laquelle il me semble que la baisse des crédits de la recherche ne serait pas une si mauvaise chose c’est que le déferlement des innovations technoscientifique qui bouleverse de plus en plus vite et de plus en plus profondément notre monde n’est pas une bonne chose. Dans le seul domaine de la chimie nous avons mis au point et diffusé dans l’environnement des milliers de molécules nouvelles et dont nous ne savons pas quel est l’effet combiné à long terme. L’innovation scientifique et technique est une véritable bombe à retardement. Le rythme de cette folle course en avant n’est pas soutenable. Ce n’est pas bon pour l’environnement et le prix que nos descendant auront à payer parce que depuis 1945 les générations aux commandes ont refusé – au nom du culte du progrès- de prendre en compte les limites environnementales de la croissance, ce prix, donc, risque d’être bien plus élevé que tous les bénéfices que nous croyons pouvoir tirer de cette croissance.
Cette course en avant n’est pas bonne non plus pour la société, car le changement technoscientifique accéléré affecte désormais toutes les dimensions de l’existence humaine : non seulement la production de bien et de services consommables mais la vie sociale qui elle aussi est complètement bouleversée dans toutes ses dimensions. Nous vivons désormais dans la société du changement dans laquelle l’art de gouverner s’apparente de plus en plus à celui d’un skieur virevoltant sur une avalanche dont il ne maîtrise ni la vitesse ni la direction. On s’en félicite à Droite comme à Gauche, en oubliant que l’on a créé ainsi une situation fort dangereuse et qui devient souvent explosive, au propre comme au figuré. En effet, ce qu'aujourd'hui nous appelons le Développement engendre non seulement des risques écologiques et technologiques mais aussi une désorganisation culturelle qui, dans notre univers technicisé, constitue un facteur de risque largement sous-estimé. Partout dans le monde la rapidité du changement économique et tech-nique a eu pour effet le bouleversement en profondeur des sociétés et des modes de vie. Nos repères culturels, nos manières d’envisager l’avenir, de comprendre notre identité, de penser, de vivre ensemble, de communiquer, d’aimer et d’avoir des enfants, de les éduquer etc. tout est constamment remis en cause. Le processus de création-destruction qui est une des conditions essentielles du dynamisme technoscientifique et industriel a aussi pour effet la désintégration des modèles symboliques qui organisent l'existence et qui, par exemple, font obstacle à nos pulsions violentes. Le contact avec la puissance sans précédent de la technique moderne suscite non seulement la frustration et le ressentiment mais aussi la disqualification des traditions spirituelles et des modèles éthiques et symboliques. L'histoire du vingtième siècle montre abondamment comment il a résulté de cette condition toutes sortes de névroses individuelles et collectives, de perte de sens, de perversion des valeurs et des traditions spirituelles. Le développement est un terreau sur lequel, parmi d'autres fleurs vénéneuses, la violence et le terrorisme semblent prospérer.
Non seulement il est illusoire de croire que la poursuite du changement économique et technique accéléré contribuera à l'établissement d'une fraternité universelle et de la démocratie, mais au contraire nous pouvons être certains qu'il nourrit diverses pathologies sociales et politiques fort dangereuses, d’autant que nous vivons désormais dans un univers technologique que sa complexité rend particulièrement vulnérable aux tentatives de déstabilisation. Pour une désindustrialisation de la recherche : C’est pourquoi la transformation de la re-cherche en véritable industrie avec ses armées de travailleurs enrôlés pour la course à l’innovation technoscientifique ne peut pas être à terme une bonne chose pour la liberté, y compris pour la liberté de l’esprit indispensable au progrès de la science elle-même.
Pendant longtemps nous avons pu ignorer les coûts indirects du développement mais lorsque les tendances à la vulnérabilité environnementale et technologique et à la fragilisation des repères symboliques finissent par converger, alors le monde devient un endroit dangereux à vivre et il sera très difficile de limiter les risques inhérents à cette situation. Pour le moment on ne sait pas fabriquer les ressources culturelles symboliques et l'adoption de solides repères éthiques s'effectue à un rythme beaucoup plus lent que leur destruction par le changement permanent de l'environnement technique et économique. Il est donc difficile d'imaginer que la création de normes culturelles efficaces puisse s’effectuer sans un sérieux ralentissement du développe-ment techno économique. Or manifestement nous ne sommes pas prêts à accepter cette éventualité. Il ne reste alors qu’une seule voie pour assurer la sécurité, voie qui est bien plus dans la veine de l'état d'esprit moderne elle consisterait à développer le contrôle social jusqu'au même niveau où nous avons développé notre puissance technique d'agir sur la matière. Comme l'écrivait Bernard Charbonneau : « Plus la puissance grandit, plus l'ordre doit être strict » (2) .
Aujourd'hui nos techniques de contrôle social sont loin d'être au niveau du potentiel destructeur de nos techniques matérielles et énergétiques afin d'obtenir la sécurité nous pouvons consacrer nos forces à surmonter le décalage entre puissance et contrôle. Mais s’il n'est pas du tout certain que cette tâche énorme pourra être menée à bout, il est par contre très probable qu'elle ne pourra être entreprise qu'aux dépens de la liberté individuelle et de la libre créativité scientifique, comme Aldous Huxley nous en avertissait dès 1932 (3). Le progrès scientifique est un des moteurs de ce déferlement d’innovations qui favorise la désorganisation environnementale, sociale et culturelle de notre monde. Il n’est pas imaginable d’en maîtriser un tant soit peu les effets tant qu’on laisse la Recherche se déployer en véritable industrie dont les milliers de chercheurs produisent un flot de résultats qu’on s’acharne à opérationnaliser de toutes les manières possibles. L’élaboration des repères culturels nécessaires pour vivre dans un monde constamment recomposé par une innovation galopante requiert que l’on impose à la Recherche un rythme beaucoup plus lent. Une désindustrialisation de l’activité scientifique serait donc une bonne chose.Le moyen le plus efficace – et en le refusant nos grévistes reconnaissent implicitement que c’est un moyen réaliste – ce serait d’avoir moins de chercheurs et donc de réduire le budget de la Recherche, en France et partout ailleurs.
Prendre son temps pour digérer l’innovation : Que l’on ne brandisse pas l’épouvantail de la stagnation : Nous ne sommes plus au dix–septième siècle ! Consacrer nos énergies à résoudre la multitude de problèmes engendrés par un développement technoscientifique trop rapide pour être socialement et écologiquement assimilable, ce ne serait pas stagner ce serait plutôt un vrai progrès dont nous avons un besoin urgent. Au terme de deux siècles d’innovation accélérée nos sociétés sont confrontées à toutes sortes de problèmes que nous n’avons pas encore appris à maîtriser inutile d’accélérer encore pour en créer de nouveaux ! La priorité aujourd’hui serait plutôt de ralentir, de prendre le temps de faire le point et de remettre un peu d’ordre. Contrairement à ce que l’on entend souvent il est plus urgent de résoudre, sur des bases morales et politiques, les problèmes sociaux et environnementaux créés par deux siècle de progrès technoscientifique et industriel accéléré, que d’en créer de nouveaux en stimulant une innovation dont les effets indirects et à long terme sont si difficilement prévisibles. S’imaginer qu’un surcroît d’innovation scientifique et technique constitue la solution, cela revient à vouloir courir toujours plus vite pour ne pas tomber. L’humanité a mis au point suffisamment de procédés efficaces : il faut maintenant prendre son temps pour les digérer. Bien entendu, ralentir ne veut pas dire pour autant arrêter toute recherche, car le progrès des technosciences a eu ce résultat paradoxal que nous sommes condamnés à la Recherche qui, d’exploration libératrice est devenue activité contrainte, imposée par la force des choses. Pour reprendre l’exemple précédent de la chimie, maintenant que le progrès technoscientifique a débouché sur la dissémination incontrôlée d’une multitude de molécules, tout nous pousse à financer la recherche en cancérologie et en biologie moléculaire, dont les retombées futures risquent à leur tour d’avoir des effets désorganisateurs.
Des auteurs comme Bernard Charbon-neau et Jacques Ellul ont depuis longtemps souligné la dimension systémique de notre univers technoscientifique qui nécessite lui-même sa propre croissance. Il serait donc utopique de prétendre sortir d’un coup de ce cercle vicieux. Nous avons certes besoins de recherches pour mieux comprendre et réparer les effets du développement technoscientifique, mais une chose est sûre : ce n’est pas en continuant à appuyer sur l’accélérateur de la Recherche et Développement technoscientifique que nous pourrons négocier sans casse un changement de direction. Un enjeu démocratique : Il est donc probable que tôt ou tard (et le plus tôt serait le mieux) la gravité des problèmes sociaux et environnementaux qui résultent du déferlement technologique contemporain sera telle que nous serons bien obligés de réduire les crédits de la Re-cherche- Développement, mais ce sera pour de toutes autres raisons qu’en 2005. Il serait souhaitable que ce soit l’occasion d’un véritable débat sur les finalités sociales de la Recherche et les priorités de son financement.
L’entreprise sera difficile, car elle va à l’encontre du dogme de l’Immaculée Conception de la Science selon lequel les vérités scientifiques étant conçues sans péché elles sont toutes bénéfiques, de sorte que la sainteté de la Recherche ne peut être diminuée par les usages que le Monde en fait et que ce n’est pas aux ignorants de discuter de l’emploi des fonds – toujours insuffisants- qui lui sont alloués. Pourtant il ne peut y avoir de Recherche et Développement sans commerce suspect avec l’Argent. Si les Etats financent la Recherche c’est d’abord parce qu’elle produit de la Puissance : ce n’est pas par hasard si en France le Ministère de la Recherche est aussi celui de l’Industrie et qu’un tiers du budget de la recherche est consacré à des développements militaires. Aussi pour se purifier de cette cohabitation un peu embarrassante les Grands Prêtres du Progrès scientifique ont-ils forgé la notion de valorisation de la recherche, opération surnaturelle qui permet d’expliquer que l’Esprit peut se transformer en Espèces tout en gardant sa pureté désintéressée. Ainsi l’invocation de cette nouvelle version du mystère de la Transubstantation permet–elle au clergé scientifique d’éviter tout débat public sur les orientations et l’ampleur du budget de la recherche.
Daniel Sarewitz (4) a montré comment les politiques de Recherche et Développement sont définies hors de tout contrôle démocratique par l'establishment technico-scientifique. Or bien qu'elles soient présentées au public comme allant de soi, ces orientations qui se traduisent par des prélèvements fiscaux, ne font que traduire des représentations particulières, fondées sur des croyances - parfois intéressées - quant à l'utilité sociale de telle ou telle recherche. Mais est-il plus conforme à l'utilité sociale d'affecter les ressources du contribuable au financement de l'informatisation de la société et à l'analyse moléculaire du génome humain plutôt qu'à des programmes de recherche en santé publique ? Est-il plus conforme au bien public d'investir des sommes immenses dans la recherche spatiale plutôt que dans la prévention de la vulnérabilité de nos sociétés aux changements climatiques? Plus fondamentalement à quel niveau faut-il plafonner les investissements tant en formation qu'en Recherche-Développement pour que les conséquences écologiques, sociales et culturelles de l’innovation soient assimilables par la société? Ces questions concernent tous les citoyens, ne serait-ce que parce qu'à terme elles changent leur mode d'être ensemble, leur rapport au monde, ou même la représentation qu'ils se font de leur identité : qui doit en décider ? Puisque les citoyens financent la recherche, il serait conforme à l’idéal démocratique des lumières qu’ils aient leur mot à dire sur le rythme et les orientations de celle-ci. Sinon, il faut proclamer clairement qu'au nom de la sainteté de la Science et du futur radieux qu'elle prépare, les idéaux démocratiques sont désormais obsolètes.
Aujourd’hui ni la Droite que la Gauche ne sont prêtes à envisager un tel débat sacrilège et ce n’est pas le Sacré Collège des Chercheurs qui prendra les devants. Nous ne sommes toujours pas modernes.
Notes
2- Charbonneau, Bernard : Le système et le chaos pp. 449, Economica Paris 1987.
3- Huxley, Aldous : Brave new world Chatto &Wind us Londres 1932.
4- Sarrewitz, Daniel : Frontiers of illusion pp. 235 Temple university press, Philadelphia 1989.

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