Carvalho de França Filho Genauto
Nom
Carvalho de França Filho
Prénom
Genauto
Contributions
08/07/2020
Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine
Si le néolibéralisme a autant marqué nos sociétés dans les dernières décennies c’est parce qu’il est loin de se réduire à sa dimension économique et qu’il constitue un véritable projet anthropologique. Formulée par des auteurs comme Hayek et Friedman, inspirés de Mises, cette doctrine est née en réaction à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux dans le dernier tiers du XXe siècle. Selon Hayek des mouvements tels que l'écologie ou le féminisme provoquent un excès de démocratie engendrant le désordre. Il reste en cela fidèle à Mises qui s'était déjà prononcé en faveur du fascisme des années auparavant. Le néolibéralisme articule donc le refus d’une démocratie devenue pour lui ingouvernable et le projet de réorganiser entièrement la société autour du principe de concurrence grâce à des autorités publiques acquises au marché.
Sur la base de cette recommandation, le modèle d'entreprise doté d'une gestion rationnelle s’est diffusé, rendant l'idée d'efficience et d'efficacité prisonnière d'une évaluation par le résultat économique et financier. Or, celle-ci est incompatible avec les exigences spécifiques de domaines tels que la santé, l'éducation ou l'assistance sociale, entre autres. Une telle façon de penser entretient par ailleurs l’extractivisme c’est-à-dire l’utilisation des ressources sans se soucier de leur renouvellement. Le néolibéralisme a ainsi engendré le règne d’une loi de la jungle aggravant les inégalités malmenant la nature.
La période actuelle fait apparaître les résultats désastreux de ces choix irresponsables sur le plan social et environnemental. Face à la catastrophe, des collapsologues renversent la logique et nous suggèrent de renouer avec l’entraide qu’ils désignent comme «l’autre loi de la jungle» pour reprendre les termes de deux d’entre eux, Chappelle et Servigne. A l’éloge de la compétition ils substituent celui de la coopération s’inscrivant dans la lignée de Kropotkine pour qui la loi naturelle n’était pas la loi du plus fort mais l’entraide dont il décelait la trace autant dans les espèces animales que dans les petites sociétés humaines sans Etat. Ce pari sur le dialogue et l'empathie comporte deux arguments précieux. D’abord, il a le mérite de nous rappeler que les attitudes instrumentales et stratégiques ne sont pas innées. Ensuite, il met en évidence que, dans la nature, c'est la coopération qui peut être considérée comme une norme commune, la concurrence n'ayant lieu que dans des situations exceptionnelles. Le récit glorifiant l’égoïsme ne trouve donc pas de fondement dans les systèmes vivants qui sont incapables de survivre sans coopération. Cependant, Kropotkine se heurte à un problème élémentaire: il nous fait croire que le système dominant a perverti des êtres foncièrement bons. En attribuant aux êtres humains une essence antérieure à la culture, il finit par entretenir l’illusion d’une société réconciliée demain et par détourner notre attention des divisions et conflits inhérents à toute démocratie. Or, le présent illustre l’ambivalence des comportements humains, entre repli individualiste et ouverture solidaire. Et dans un passé récent, Arendt nous montre, à travers son analyse du totalitarisme, comment le mal peut être banalisé dans une société avec la propagation de la haine pour les institutions démocratiques. Au lieu d'une vision de la nature humaine, notre réflexion, plus que jamais, devrait être dirigée vers la condition humaine et les possibilités d'une commune humanité.
Le futur n’entérinera aucune loi de la jungle, ni celle fondée sur l’égoïsme, ni celle fondée sur l’aide mutuelle, l’enjeu alors est autre: il s’agit de changer avant qu’il ne soit trop tard le cadre institutionnel promu par le néolibéralisme qui a favorisé l’uniformisation du monde. Il devient crucial de reconnaître que le souci du commun comme les logiques du public et de la solidarité doivent trouver les référentiels qui leur sont spécifiques et ne les rabattent pas sur ceux de l’entreprise privée. Il n’y a pas de nature humaine, définitivement mauvaise ou bonne, mais il existe des formes institutionnelles qui peuvent encourager la standardisation ou au contraire faciliter l’expression de la pluralité. Si la diversité est une condition élémentaire pour la santé d'une société démocratique, il faut reconsidérer la valeur des différentes initiatives de solidarité qui refont surface à l'heure actuelle. Elles dessinent les contours d'une transition nécessaire en termes de nouveaux modèles d'organisation socio-économique, mais elles doivent trouver un soutien de la part des pouvoirs publics.
08/07/2020
Economie et vie, un faux dilemme
Face à la pandémie, deux attitudes dominent de la part des gouvernements. La plupart, accordant la priorité à la santé de la population, aménagent des mesures d’urgence et renvoient à plus tard les questions de fond engendrées par les bouleversements économiques actuels. D’autres par contre, ont apporté une nouvelle preuve de leur dangerosité, en minimisant trop longtemps l’ampleur de la contamination en raison de leur volonté forcenée de préserver l’économie. Mais dans les deux cas la vie et l’économie sont séparés comme s’il s’agissait de domaines distincts.
Cette manière de cloisonner l’économie date de la révolution industrielle. C’est à ce moment qu’a été inventé le marché auto-régulateur, autrement dit la vision d’une économie de marché qui tend à devenir une société de marché par l’extension sans fin des relations fondées sur l’intérêt privé individuel. Ce mécanisme se justifiant par la promesse d’une croissance illimitée est en réalité paradoxal : il possède des capacités extraordinaires de création de richesses et en même temps un remarquable pouvoir destructeur, ne serait-ce que par la production incessante d’inégalités sociales. C’est pourquoi ce mouvement d'expansion du marché a rencontré une résistance de la société elle-même aboutissant à l’élaboration de diverses modalités de protection sociale. L'histoire des deux derniers siècles peut être lue comme un processus de tension permanente entre le marché essayant de subordonner la société à sa rationalité, et une réaction de la société qui se bat pour « apprivoiser la bête ».
Mais l’opposition entre dynamique marchande et Etat social qui a structuré les débats tout au cours du XXe siècle ne suffit plus à résumer les rapports entre économie et société. Nous voyons aujourd’hui que les protections initiées pour maîtriser le capitalisme ne nous assurent plus le maintien et la reproduction de la vie, qu’elle soit humaine ou non humaine. Ce qui a été désigné comme économie depuis le XIXe siècle a certes permis l’opulence mais avec en contrepartie la pauvreté tout autant que la prédation conduisant désormais à l’épuisement des ressources et au dérèglement climatique.
C’est l’idée même d’une économie coupée de la vie qui est en cause. Cette fiction a entretenu la prétention occidentale à la supériorité, selon laquelle il n’y aurait rien à apprendre des sociétés « primitives et archaïques ». Cependant, des économistes rassemblés autour de Karl Polanyi ont décelé l’excès d’orgueil moderne qui a généré le sophisme confondant économie et marché. Ils se sont alors tournés vers une démarche substantive dans laquelle l’économie peut être définie comme ce qui permet de garantir les moyens d’existence, à travers des interactions humaines et des interactions avec la nature. Cette approche qui insiste sur la relation intime entre l’économie et la vie est décisive pour demain.
Elle met en évidence que des principes autres que le marché jouent un rôle dans toutes les économies humaines, la redistribution (c’est-à-dire la réaffectation de ressources prélevées par un pouvoir central et contrôlées dans le cas de l’Etat social par la démocratie représentative), la réciprocité (c’est-à-dire les types de production et d’échange qui sont gouvernés non par le profit mais par le souci de renforcer les liens sociaux entre des personnes ou des groupes ), le partage domestique ( c’est-à-dire les activités économiques réalisées au sein du groupe de base qu’est la famille). La discussion focalisée sur les poids respectifs du marché et de l’Etat redistributif a occulté des pans entiers de l’économie, en particulier les tâches de production et de reproduction opérés à travers la réciprocité et le partage domestique.
L’approche substantive de l’économie souligne également que la société contemporaine n’est pas supérieure aux précédentes. Cette démarche aide à rompre avec la prétention moderne s’arrogeant le monopole de la science économique. Elle incite à un comportement plus modeste prenant en considération les connaissances acquises par des peuples « anciens » qui ont reconnu une double dépendance des êtres humains, les uns vis-à-vis des autres et par rapport à la biosphère. Comme le montre l’agroécologie par exemple, ce croisement des savoirs est déjà à l’œuvre.
La définition dominante et formelle de l’économie n’est plus appropriée pour affronter les défis sociaux et écologiques. Seul un équilibre dans les relations entre économie et société peut garantir le bien vivre social et la préservation de la vie. La régulation du marché est une condition de cet équilibre. Mais elle doit être complétée par un effort en termes de solidarité démocratique. D'une part, il s'agit de renforcer la solidarité publique, en actualisant le principe redistributif par l'intervention des pouvoirs publics. D'autre part, il s'agit de renforcer les solidarités locales et collectives, en revalorisant le principe de la réciprocité mis en pratique à travers différentes modalités d'auto-organisation de la société civile et des milieux populaires, dans d'innombrables initiatives citoyennes tournées vers le soin de l’autre.
Ce fut ainsi dans les différentes crises du capitalisme et ce ne sera pas différent cette fois. Avec la crise du Covid19 nous ne sommes pas confrontés à une impasse économique mais à une réflexion sur la manière de façonner notre économie d'une autre manière. L’articulation entre planification, coordinations publiques et initiatives d’auto-organisation de la société est fondamentale. La réhabilitation de la société ne peut pas être une simple formule conjoncturelle. C'est la base d'un autre paradigme en termes d'institutionnalité économique, d'organisation de la société et de préservation de la vie. D'innombrables expériences d'une autre économie existent déjà ..., allons-nous apprendre de celles-ci ... ?
Bibliographie :
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion
Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir
Notes
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion
Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir
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