20/12/2025
AURA : un outil de solidarité financière interassociatif
Un fonds solidaire a été pensé par deux réseaux associatifs proches : le Réseau des Epiceries, Cafés Culturels et Cantines en Associatif (150 membres) et les adhérents du Réseau des CREFAD (16). AURA, Association pour l’Utilité des Ressources Associatives, a été créée par ces deux réseaux en 2006 pour la gestion spécifique du fonds. L’adhésion est réservée aux membres des réseaux qui le souhaitent.
Depuis sa création AURA a créé une seule ressource : une solidarité financière.
Celle-ci est constituée par la cotisation annuelle des adhérents (à 0,5% du chiffres d’affaires de chaque association avec un minimum de 150 euros) pour les recettes, et de prêts de trésorerie ou d’investissement pour les dépenses, prêts sans intérêts. Les durées et modalités de remboursements des prêts sont définis avec chaque emprunteur. La décision de prêt est décidée rapidement par l’ensemble des adhérents par consultation électronique.
Pour avoir droit au prêt il faut avoir cotisé 3 ans.
Les frais de fonctionnement de AURA sont réduits au minimum soit un total de 4 000 euros depuis sa création.
En 2025, sont adhérentes 18 associations qui en dix années ont cotisé pour un total de 170 000 euros permettant de prêter chaque année 100 000 euros en moyenne par des prêts de 15 000 euros maximum. Au fil des années, 8 associations ont cessé de cotiser dont 6 associations qui se sont dissoutes pour des raisons multiples mais pas financières.
Seulement, deux associations ont occasionné des défauts de remboursements pour un total 6 000 euros sur les 15 ans de fonctionnement du dispositif.
Pour plus d'information sur les fonds de trésorerie mutualisés, voir la note de l'association Opale disponible ici.
11/07/2025
Auto-production accompagnée : l'exemple des jardins de la cité des Aubiers à Bordeaux
Pour clarifier ce que l’on peut attendre de l’implantation de jardins familiaux de développement social dans un territoire en difficulté, nous prendrons un exemple particulièrement réussi : celui de la Cité des Aubiers à Bordeaux. En 1993, après un long travail de montage de dossier et de concertation avec les habitants effectué par l’association Les jardins d’Aujourd’hui, 24 parcelles en pied d’immeuble sont distribuées. Ces parcelles sont de taille variable, car les besoins et les capacités des ménages sont eux aussi variables. En 1996, 13 parcelles supplémentaires sont créées. Examinons les effets de cette création.
Consommation des ménages
Lieux de production, les jardins familiaux ont une fonction économique évidente et pourtant elle est délicate à apprécier. Il ressortait d’une étude réalisée antérieurement en Aquitaine que pour des ménages qui ont un revenu très faible, l'exploitation moyenne d'un jardin d’une superficie moyenne de 350 m2 permet de faire des économies substantielles et de desserrer sensiblement les contraintes budgétaires Il semble que la disposition d'un jardin s'accompagne plutôt d'une augmentation de la consommation alimentaire et d’une diversification des nourritures que d'une réduction des dépenses.
Les observations faites aux Aubiers où les jardins s'adressent à un public qui connaît majoritairement des difficultés économiques, confirment ces analyses. La taille des parcelles est de 150 m2 en moyenne. Notons que, bien souvent, les jardiniers, lorsqu'ils parlent avec l'enquêteur, ont tendance à sous-estimer, au moins en apparence, le rôle économique du jardinage. En effet, bien souvent l’observation des pratiques de ces mêmes jardiniers révèle un usage très « productiviste » du jardin, qui permet de relativiser leur propos. De toute façon, la majorité des jardiniers rencontrés affirme que le jardin leur fait faire des économies.
"Oui, le jardin fait faire des économies. Maintenant, pendant quatre mois, on n'achète plus de légumes" (acquiescement des autres jardiniers turcs présents). (Entretien n°19)
"Mon jardin, c'est d'abord pour faire des économies. Maintenant, on mange les produits du jardin, ça permet de boucler le mois. On cultive plein de choses mais pas assez pour faire des conserves car on est nombreux." (Entretien n°2)
"On peut passer 3 ou 4 mois sans acheter de légumes." (Entretien n°4)
"L'année dernière, j'ai ramassé 300 kg de tomates, 50 kg de haricots, oui ça économise." (Entretien n° 8)
"On mange ce que je ramasse. Je n'achète pas de légumes." (Entretien n°12)
Le fait que le jardin permet d'accéder à une consommation de produits de meilleure qualité fait partie des avantages économiques. Mais comme il s'y mêle une dimension qualitative du plaisir, les jardiniers n'y voient pas un aspect économique. Dans leur langage, moins dépenser c'est économique, mieux consommer au même prix n'est pas économique!
"On ne fait pas des économies, mais ce n'est pas le plus important : les légumes sont meilleurs." (Entretien n°7)
"J'ai un jardin pour faire des économies et pour être dehors." (Entretien n°12)
"Pour avoir des légumes et faire des économies, pour avoir de la qualité et être dehors." (Entretien n°13)
Sociabilité
Comme dans beaucoup de groupes de jardins moins marqués socialement, le jardinage est l’occasion de multiples dons et contre dons, d’échanges de coups de main et de savoir-faire qui consolident d’abord le groupe familial. « Quand il y en a trop, on en donne aux autres et aux petits enfants qui viennent assez souvent. On a des amis, filleuls et filleules qui viennent souvent manger. On reçoit pas mal. Quand on part en vacances, c’est le père du filleul qui vient arroser ». Signalons que, contrairement à ce qu’on observe sur beaucoup de groupes de jardins ouvriers classiques, le jardinage est, aux Aubiers, plutôt conduit en couple ou avec les enfants. La plupart des familles prennent très souvent des repas sur le jardin qui fonctionne comme une extension de la salle à manger et non comme le domaine privé d’un membre de la famille.
Par ailleurs, les jardins sont un lieu où les jardiniers apprennent à se reconnaître. D’abord entre membres d’une même communauté. Il suffit de passer, s’il fait beau, sur la dalle qui sert d’espace de rencontre pour se rendre compte que ce lieu joue le rôle d’agora, de place publique où l’on va passer le temps pour le plaisir de rencontrer les autres membres de la communauté turque qui habitent la cité. Les cabanes sont équipées pour faire du thé à la menthe et les petits verres passent de main en main à longueur d’après-midi. Mais les jardins ne sont pas un lieu de repli identitaire. Ils favorisent aussi une sociabilité élargie. D’abord, il y a fréquemment transferts de savoir-faire entre « cultivés» et «incultes» en jardinage. Certes, l’animatrice de l’association « Les Jardins d’Aujourd’hui » est là pour jouer un rôle de conseil, mais des jardiniers apprennent à jouer ce rôle, et d’autres (et cela est tout aussi important pour des personnes menacées de marginalisation) apprennent à tirer profit des compétences de ceux qui savent.
Les jardins sont aussi un support d’intégration sociale et de reconnaissance entre communautés «À travers la pratique du jardinage, les communautés s’ouvrent entre elles », atteste la direction du Centre Médico- Social. Un jardinier nous confie : « Sur le jardin, il y a deux clans : les turcs et les autres. Moi, j’arrive un peu à parler avec eux. On parle jardin ; mais ce n’est pas facile ! On discute, on échange des idées sur la culture, on apprend des choses nouvelles. C’est un bien. On voit comment ils font là-bas par rapport à ce qu’on fait ici. On parle de jardin. S’il y a des maladies qu’on ne connaît pas, on en parle… Les femmes, c’est difficile de parler avec elles. On parle avec les maris qui viennent voir et avec les jeunes. Ils sont gentils, on échange des idées ». Comme le signale l’animatrice : « il y a des propos racistes, c’est banal. Mais le discours des jardiniers évolue beaucoup lorsque je place dans des parcelles côte à côte des gens racistes et des gens d’origine différente. Cela ne change pas du jour au lendemain. Mais on voit le travail qu’accomplit le voisin, on découvre d’autres méthodes de culture…cela a un effet bénéfique. Les gens apprennent à se connaître. En trois ans, c’est finalement peu de temps ! »
Ceci dit, il est toujours étonnant de remarquer que cette fonction socialisante et intégrative du jardin opère souvent à l’insu des intéressés « Non, on n’échange pas de coups de main ! Bien sûr que je bricole : regardez ! Je suis en train de refaire cette table pour les repas avec les autres jardiniers…Je fais des plants et je vais en chercher à côté, à Bruges où il y a un maraîcher qui en jette. C’est X (un jardinier sénégalais) qui m’a montré où c’est. Des fois, je répare ou je bricole : tapisseries, réparations en plomberie, etc. contre l’apéro ».
Vie publique
En peu de temps, les jardins sont devenus un lieu symboliquement important dans la cité. C’est d’abord un lieu de désir de la part de tous ceux qui auraient voulu obtenir eux aussi un jardin. C’est aussi un lieu où on vient se promener. Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que dans cette cité où beaucoup d’équipements sont en crise, voire saccagés, les jardins sont respectés, et cela tout le monde le signale comme quelque chose d’important, « au début j’avais un peu peur de prendre un jardin. Il y a beaucoup de casse dans les entrées ; ce sont les jeunes. Mais, vu ce qui se passe dans la cité, dans le jardin ça se passe bien ». Notons que ce respect des jardins s’observe aussi dans beaucoup d’autres sites urbains en crise : par exemple, dans des quartiers « durs» de New York. Cela tient, entre autres, à ce que les jardins coopératifs font partie d’une catégorie d’espace urbain en voie de raréfaction et qui ont toujours joué un rôle important dans la socialisation et l’apprentissage, car ils sont mixtes.
D’un côté, ce sont des lieux qui sont publics : on peut y circuler librement, on y voit les autres, on y est vu. Ils sont soumis à des règles générales de police. D’un autre côté, ce sont des lieux privés : chaque titulaire est maître de sa parcelle, il s’y livre au vu de tous à une activité qui relève de l’économie domestique et de l’intimité de la vie familiale. C’est donc un lieu où un travail immédiatement utile est visible par tous et où se manifestent la beauté et l’utilité du faire. L’utilité visible du travail et de l’effort justifient le respect et facilitent l’apprentissage des règles et de la civilité. Au lieu d’être « res nullius », l’espace public est reconnu comme lieu de la vie des autres. « A un moment, des familles turques venaient passer l’après-midi devant mon jardin. En repartant, elles laissaient par terre les couches-culottes sales. On leur a dit de ne pas le faire. Maintenant, ça n’arrive plus » Pour des gens qui ont du mal à comprendre l’abstraction et la généralité impersonnelle des règles publiques, les jardins, lieu à la fois public et privé, sont un lieu très important d’apprentissage de la loi et de la civilité.
Socialisation des jeunes
Les observations précédentes appellent des remarques importantes : les jardins sont un des rares lieux où des jeunes sont initiés de manière sensible à la valeur du travail. C’est vrai tout particulièrement des jeunes garçons, car les filles ont plus de facilité à se construire autour de cette valeur en participant aux responsabilités domestiques des femmes. Signalons d’abord que les jeunes enfants sont emmenés très souvent sur le jardin et ont l’occasion de participer aux travaux de jardinage. C’est très important au plan éducatif car, comme le signale un travailleur social : « dans cette cité, il y a des difficultés autour de la position paternelle. Rares sont les pères qui travaillent et rares sont les familles que nous suivons dans lesquelles les divers enfants ont le même père. Il y a ici un problème de figure paternelle, problème confirmé par la police et l’école. Il n’y a pas de reconnaissance des hommes par le travail. Ils perdent leur autorité : ce sont les femmes qui ont la prépondérance. Il n’y a pas sur la cité de lieu où les hommes peuvent faire quelque chose ». Maintenant, il y a le jardin (pour quelques-uns). Bien entendu, arrivés à l’adolescence, les jeunes sont beaucoup moins présents sur les jardins et semblent même soucieux de s’en détacher. « C’est une tradition de nos parents... c’est bon pour leur génération », disent-ils. Mais, en dépit de ces dénégations, qui semblent dictées par un désir tout naturel de participation à la culture « jeune », on ne peut s’empêcher de penser que les principaux bénéficiaires des jardins sont peut-être ceux qui n’y mettent presque jamais les pieds : à savoir les jeunes de la cité. En effet, le simple fait qu’ils respectent ce lieu, atteste qu’ils y rencontrent ne serait-ce que symboliquement une valeur importante : le travail concrètement et visiblement utile, mis en œuvre personnellement par des personnes qu’ils connaissent et reconnaissent. Comme le remarque l’animatrice : « Au début, les adolescents disaient : à cause des jardins, les adultes vont se démolir entre eux ; et les adultes disaient : les jeunes vont venir tout casser ; finalement, ni l’un ni l’autre n’a eu lieu !»
Pour résumer, on peut dire que les jardins familiaux, tels qu’ils fonctionnent aux Aubiers, opèrent sur un double registre : c’est à la fois un outil de consolidation de la sphère privée et un lieu d’initiation et de passage de la sphère privée à la sphère publique.
17/10/2025
Contre le marketing, pour une communication solidaire
Communiquer n’est pas vendre. Pourtant, dans une approche gestionnaire, la communication est au service de l’image de l’organisation marchande, voire du développement de ses ventes. Ce n’est plus une relation humaine au cœur de la démocratie, mais une technique qui renforce la marchandisation du monde. C’est pourquoi il est nécessaire que les associations citoyennes décolonisent les pratiques de communication, pour contribuer pleinement à revitaliser notre démocratie malade. C’est l’objectif de ce texte.
I/ Démarchandiser et repolitiser la communication des associations
La communication est trop souvent associée au marketing et, en particulier, à la publicité. Conception qui, pour nos associations, pose des problèmes éthiques, en plus d’être inefficace (I.1). Pour démarchandiser les pratiques communicationnelles, nous proposons de concevoir la communication comme un phénomène complexe qui réclame l’égalité, vise la liberté et rencontre l’incommunication (I.2).
I.1 Sortir d’une communication associative marchande et gestionnaire
Si la communication marketing vise initialement à persuader en vue d'augmenter les profits, elle s'est progressivement étendue à d’autres domaines. Dans le cadre des causes d’intérêt général, on parle de marketing social (Kotler, Zaltman, 1971). Dans cette conception, reprise dans Marketing et communication des associations (Gallopel-Morvan, Birambeau, Larceneux et Rieunier, 2013), les objectifs communicationnels des associations sont définis comme suit : obtenir des ressources humaines et financières, faire connaître l’association à ses publics, et agir en fonction de ses missions. Ces objectifs entraînent des pratiques et des méthodes variées, susceptibles de créer des contradictions entre les fins recherchées (changer le monde) et les moyens utilisés (développement de la marchandisation), posant ainsi un problème éthique au sens d’Edgar Morin (2004).
L’usage d’une communication marketing, c’est-à-dire d’une norme inspirée de l’entreprise, n’est pas sans conséquence pour les associations citoyennes (AC). Au-delà de son coût exorbitant et de son manque d’efficacité (Garlot, 2023), les techniques marketing posent des problèmes externes et internes. À l’externe, cette approche semble dépolitiser les associations, car les outils sont conçus par et pour le marché, contribuant ainsi à le renforcer. Par exemple, l'usage du marketing par de grandes ONG a créé un marché du don, marchandisant un geste essentiel à la vie sociale. Dans le domaine de la solidarité internationale, le marketing est utilisé pour collecter des fonds, mais selon des recherches (Garlot, 2022), il ne convainc guère à donner pour une association plutôt qu’une autre. Il contribue à donner une représentation philanthropique de la solidarité, à l'opposé des valeurs politiques de solidarité démocratique que promeuvent les ONG de solidarité internationale. Leurs pratiques de communication deviennent alors contradictoires avec leur objectif de transformation sociale.
En interne, l'adoption de techniques marketing crée aussi des tensions : impression de vendre son âme, résistance à la simplification excessive de situations complexes, recours à la culpabilisation – autant de sources de dissension entre membres et bénévoles, entre salarié·es et bénévoles. De plus, le siège encadre la parole et l’action des membres pour assurer une image claire, ce qui peut être démotivant et restreint l’expression des membres. Enfin, le vocabulaire marketing employé au sein des associations (cible, marque, concurrent) contribue à l’intériorisation de la marchandisation.
L’intégration de cette approche gestionnaire de la communication, qu'elle soit marketing (externe) ou managériale (interne), aboutit à ce que Jürgen Habermas (2006) nomme la colonisation de l’espace public et de la société civile. Heureusement, cette "colonisation" peut être contrée par les AC, et c’est là tout l’enjeu de l’associationnisme.
L’associationnisme peut être défini comme un mouvement prônant "l’extension de la démocratie par l’action volontaire de citoyens libres et égaux" (Laville et Salmon, 2015, p. 14), visant à réformer l’ordre social, politique et économique. L’associationnisme porte l’idéal d’une société sans domination, c’est-à-dire libérée de toute forme de servitude, notamment celle des forces du marché comme celle de l’État. Les associations, en rendant publics les problèmes sociaux, participent à leur visibilité dans l’espace public. Leur expression dans l’espace public soutient donc la démocratie par le biais d’un projet social, et se différencie de la promotion d’une organisation ou d’une marque.
Pour mettre en adéquation les valeurs politiques constitutives des AC et le contenu de leur message, il convient de rompre avec l’approche gestionnaire de la communication au profit d’une approche démocratique visant la participation. Or, la communication associative promue par les sciences de gestion et les agences de marketing se limite souvent à une approche persuasive, axée sur la promotion d’une image de marque, l’adhésion des publics et la collecte de dons. Cela n’encourage pas une participation véritable. Comme le signale Antoine Vaccaro (2019), spécialiste de la collecte de fond, "un bon philanthrope est un philanthrope mort" .
I.2/ Une autre conception de la communication est possible
Persuader n’est pas communiquer. Ce n’est pas non plus manipuler. On a tendance à confondre sous l’appellation "la com" trois processus distincts : la communication, qui est une co-construction critique de sens ; la persuasion, un processus intentionnel d’influence visant à changer l’attitude d’autrui (y compris pour son bien) ; et la manipulation, une stratégie dont la finalité est de tromper le public et qui n’est développée que dans l’intérêt exclusif de l’institution qui l’utilise,.
Cependant, même si l’on sépare la communication de ce qui relève des techniques marketing persuasives qui tendent parfois vers des pratiques manipulatoires, la communication reste un processus complexe car profondément ambivalent : elle recoupe partiellement des processus de mise en relation sociale aussi différents que la transmission d’information, l’expression publique, la conversation privée, la connexion numérique. Ne reste que son noyau dur, ce que nous avons appelé sa logique propre : le partage entre altérité libre et égale. Autrement dit, la communication, comme la démocratie, vise l’élaboration d’un lien social égalitaire qui respecte la liberté et la différence de chacun.
Contrairement à ce que soutient Habermas (2006), ce lien n’est pas la compréhension réciproque parfaite. En effet, des recherches francophones qui théorisent l’incommunication soutiennent que la norme est l’incompréhension et non la compréhension. La difficulté à maîtriser nos émotions et l’inconscient, la liberté du récepteur, la surinformation, l’arrogance, la multiplicité des canaux de communications et leur polysémie sont, parmi bien d’autres phénomènes, des obstacles majeurs à une compréhension parfaite entre les êtres humains. Dès lors la compréhension parfaite est parfaitement impossible. Il subsiste toujours une part d’incompréhension.
Or cette incompréhension est le moteur même de la communication. C’est dans l’impossibilité d’une compréhension parfaite que nous puisons le désir de comprendre l’autre ! L’incommunication n’est donc pas une fatalité, mais une chance : celle de s’ouvrir à l’interprétation de l’autre. Cette chance est aussi un avantage démocratique sur lequel s’appuyer : plutôt que de chercher à persuader l’autre, à limiter sa capacité d’interprétation pour l’amener à nos positions, mieux vaut renforcer sa liberté d’interprétation, accroître son autonomie critique. C’est là le but de ce que nous nommons la communication solidaire.
II. Des pistes pour une communication solidaire
Pour échapper à la marchandisation propagée par le marketing social et le management associatif, deux pistes peuvent être explorées : en interne, la médiation conflictuelle (II.1) et, en externe, la communication agonistique (II.2).
II.1 Créer une médiation conflictuelle au sein des associations citoyennes
Toute organisation qui critique le monde doit générer, en son sein, une critique de sa critique. Il ne s’agit pas de fabriquer une culture unique d’organisation à coups de journaux internes ou de séminaires de motivation, mais d’élaborer une culture commune se fondant sur une délibération démocratique faisant émerger des avis critiques. C’est en expérimentant une démocratie interne vivante, en entretenant une coopération conflictuelle entre les membres de l’AC, que l’on peut mener une coopération conflictuelle avec l’ensemble des concerné.es (médias, pouvoirs publics, entreprises, autres AC) et ainsi renforcer la démocratie.
Cette médiation conflictuelle doit porter, bien entendu, sur l’adéquation fin-moyen de chaque action, ici et maintenant dans un contexte donné, mais elle doit aussi porter sur la posture stratégique de l’AC. Il ne s’agit pas de faire agir les autres (posture coloniale), d’agir pour les autres (posture administrative) ou contre les autres (posture activiste), mais d’agir avec en renforçant les capacités de chacun (posture solidaire).
Pour développer cette médiation conflictuelle, nous proposons aux AC de s’appuyer sur ce que Patrick Viveret (2006) nomme la « construction des désaccords », c’est-à-dire d’opérer une médiation en trois temps : écarter les malentendus et les préjugés, établir (et agir sur) les points d’accord, enrichir les désaccords pour essayer de les dépasser par des solutions innovantes. Tout part de l’interne ; c’est en expérimentant, en interne, la création d’intelligence collective par la construction de désaccords que l’on pourra, ensuite, diffuser cette médiation conflictuelle dans l’espace public. Pour le dire autrement, il faut revenir à la source démocratique : l’expression des désaccords.
La démocratie interne n’est pas un processus qui consiste à inciter, à période régulière, des personnes à voter, alors qu’on les traite, la plupart du temps, en clients ou usagers devant se plier aux normes édicter sans elles. La démocratie interne, c’est l’organisation permanente d’une intelligence collective par une médiation conflictuelle qui fait vivre une culture commune tout en renforçant l’autonomie de chacun. Le contraire du management et de la connexion numérique !
II . 2 Une approche agonistique de la communication externe dans l’espace public
Pour Dewey (1939), la démocratie ne se réduit pas aux libertés négatives, elle est la liberté de faire individuellement et collectivement ses propres expériences. Autrement dit, la communication ne doit pas indiquer la voie, mais inviter chacun à faire ses propres expériences, à développer son autonomie. Dans cette perspective, nous proposons d’expérimenter, de mener des recherches-actions, à partir des pistes suivantes.
Affirmer le refus, valoriser l’alternative. Mettre en visibilité son opposition dans l’espace public, c’est à la fois affirmer sa liberté et inviter les citoyen.nes au recul critique. En effet, en critiquant, on invite les autres à nous critiquer, ce qui renforce le débat et nous conduit à une intranquillité féconde poussant à remettre chaque jour l’ouvrage sur le métier : vérifier l’adéquation entre la fin et les moyens, les actes actuels et le projet initial. Dire non, dire ce contre quoi on lutte, c’est aussi revenir au verbe contre le chiffre. C’est affirmer la sensibilité du langage contre la froideur des nombres et combattre ainsi ce gouvernement par les nombres qui asphyxie la démocratie (Supiot, 2015). Pour toutes ces raisons, il convient donc de faire clairement entendre son désaccord. Dire ce que l’on combat, ce que l’on refuse et pourquoi on le refuse. Les AC ne sont pas des organisations comme les autres. Un café associatif n’est pas une rhumerie, une monnaie sociale n’est pas une banque, une Amap n’est pas une entreprise de grande distribution. Si une AC existe, c’est que des citoyen.nes n’étaient pas satisfaits de l’existant, qu’ils ont dénoncé un état de fait et proposé une autre manière d’agir. Dès lors, il convient aux AC d’affirmer dans l’espace public leurs valeurs, d’affirmer haut et fort ce à quoi elles tiennent et de dénoncer, tout aussi haut et fort, ce qu’elles combattent. L’intelligence collective naît de la confrontation respectueuse des différences, elle meurt de la soumission aux idées reçues.
Construire des connaissances fiables. À une époque où les fausses informations circulent plus vite que les vraies, la responsabilité communicationnelle des AC est de construire des connaissances fiables et accessibles à tous. Il ne s’agit pas de diffuser soi-même ces connaissances, mais de se situer en amont de l’information médiatique. En créant des observatoires, en s’appuyant sur des professionnels de la recherche et de l’enquête, les AC peuvent contribuer à rendre visible, dans l’espace public, ce qui est souvent sciemment invisibilisé : les injustices sociales, les alternatives, etc.
Transmettre moins d’informations mais favoriser l’éducation populaire. Nous recevons tous de 500 à 2 000 messages par jour. La surinformation ne fait plus sens. Trop d’informations pas vérifiées et/ou décodées trop vites obscurcissent le monde et, in fine, abaissent l’esprit critique. Le savoir émancipe. Il faut donc revenir à une éducation populaire dont le credo a été énoncé par Paulo Freire : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent eux-mêmes par l’intermédiaire du monde » (1974, p. 62).
Utiliser d’autres méthodes que le marketing pour la recherche de fonds. Pour éviter la marchandisation du don, les ONG devraient cesser de passer par des agences spécialisées et gérer, en interne, l’appel à la générosité du public. Elles pourraient aussi chercher à se rapprocher de la finance solidaire et de la finance participative. Il semble possible, enfin, de mutualiser davantage avec les autres AC (qui sont des partenaires et non des concurrentes).
S’inscrire dans la durée et inviter à prendre le temps de la réflexion. Il y a urgence à changer de cap, mais l’urgence condamne souvent la réflexion. Réfléchir à des solutions et construire une intelligence collective prennent du temps. Dans une époque où tout s’accélère (Rosa, 2010) il est important que les AC prennent le temps d’une réflexion collective sur un autre rapport au temps. Ralentir comme le propose le mouvement slow, s’inscrire dans la durée comme le préconisent les décroissantes, harmoniser les temps sociaux comme l’expérimentent les banques du temps, ce sont toutes des pistes d’actions collectives, mais aussi de communication. Il ne s’agit plus d’empiler les événements dans des plans de communication d’une année, mais de réfléchir collectivement à des stratégies, à des outils et à des contenus qui invitent chacun à se réapproprier la question du temps.
Développer les recherches en réception. On étouffe la communication et la démocratie quand on les fige dans des règles intangibles. Communication et démocratie sont la recherche, dans un monde complexe qui évolue sans cesse, de relations égalitaires entre des altérités libres qui évoluent elles-mêmes sans cesse. La communication démocratique ne suit pas un plan, ne se conforme pas à un audit. La communication solidaire est une coconstruction incertaine de sens où l’on n’est jamais sûr que la compréhension de l’autre soit compatible avec la sienne. Le seul moyen de s’en assurer est de faire des enquêtes en réception. Viser l’esprit critique est une chose, vérifier que tel est le cas en est une autre, au moins aussi importante. Savoir ce que l’autre comprend est une donnée essentielle pour qui veut rendre visible son autre manière de faire.
Conclusion
En résumé, penser une communication solidaire, c’est penser la communication des associations citoyennes en dehors des chemins du marketing censés conduire à la persuasion. C’est aussi la penser au delà des réseaux technologiques qui mènent, trop souvent, à la servitude numérique. En adoptant les normes gestionnaires de la communication les AC contribuent, malgré elles, à leur marchandisation. Les AC ont donc à s’appuyer sur leur spécificité : la création de l’intelligence collective selon le principe une personne une voix. Cette identité démocratique doit s’exprimer dans une communication qui, à l’interne comme à l’externe, renforce l’autonomie de chacun par la participation et le débat contradictoire. Ceux-ci-ci ne sont pas uniquement des échanges d’arguments rationnels, mais des débats passionnés et sensibles visant la construction des désaccords. Dans cette perspective, la communication (re)devient une recherche-action collective sur la manière la plus pertinente de concilier engagement collectif et désaccords démocratiques. Au final, l’objectif de la communication solidaire n’est donc pas de transmettre une culture unique, mais de favoriser la construction de jugements publics sur les questions qui concernent la société. Communiquer n’est pas persuader mais œuvrer à la liberté.
Notes
Cet article a été précédemment publié dans le deuxième rapport de l'Observatoire citoyen de la marchandisation des associations, 2025 : Entre marchandisation et démarchandisation, un monde associatif à la croisée des chemins
Les références citées sont lisibles dans ces deux textes sources :
Éric Dacheux, « Communication et solidarité démocratique », Communication [En ligne], Vol. 39/2 | 2022, mis en ligne le 06 octobre 2022, consulté le 15 septembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/communication/15850 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communication.15850
Florine Garlot, « Pour une approche pragmatique de la communication solidaire », Communication [En ligne], Vol. 40/1 | 2023, mis en ligne le 28 août 2023, consulté le 15 septembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/communication/17434 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communication.17434
15/06/2026
Démocratiser l’entreprise ne signifie pas faire disparaître l’autorité managériale Une histoire de feu et d’eau

On ne peut pas mieux résumer le point névralgique où se situent nos sociétés démocratiques malades qu’en affirmant conjointement que « l’entreprise est l’avenir de la démocratie » et que « la démocratie est l’avenir de l’entreprise »(1). La démocratisation de l’entreprise pourrait sauver la démocratie politique en étendant son exercice à une partie fondamentale de nos vies, celle du travail, qui en est exclue. Elle contribuerait aussi à faire des travailleurs des citoyens plus impliqués dans la sphère politique, ce que Coutrot appelle « le bras long du travail »(2). Cette démocratisation serait aussi de nature à sauver cette institution en péril qu’est entreprise, aujourd’hui atteinte par une « grande déformation », selon l’expression de Favereau (2014), entraînée par les dérives de notre capitalisme financier.
La démocratie au travail les exemples des Sociétés Coopératives et Participatives
Pour se représenter cette révolution démocratique, il n’y a qu’à tourner son regard vers les coopératives de travailleurs que sont les Scop (Société Coopérative et Participative) qui préfigurent ce qu’une entreprise démocratique pourrait être. Elles sont bien « l’entreprise de demain [qui] existe depuis hier » (Quijoux et Duverger, 2026). Possédées majoritairement par leurs salariés qui exercent leur pouvoir de décision par le vote selon le principe « une personne, une voix », elles sont fondées sur des principes a-capitalistes (3) : absence de plus-value lors de la revente des parts sociales dont la propriété est étroitement liée au statut de salarié, part de la rémunération du capital strictement limitée avec obligation de renforcer les fonds propres, les Scop incarnent bien l’antithèse de la gouvernance actionnariale. À ceci se rajoutent des pratiques de gestion trop souvent absentes des entreprises classiques : échelle resserrée des salaires, stabilité des emplois, conditions de travail améliorées, climat social apaisé et une organisation émancipatrice du travail par la participation aux décisions de gestion et une large autonomie individuelle, certes avec des degrés variables selon les cas. Les liens entre, d’une part, leur statut a-capitaliste et les pratiques démocratiques qu’on y observe, et, d’autre part, la résilience et la performance remarquables des Scop semblent avérés. Les chiffres sur le taux de pérennité à 5 ans des Scop -79% pour les Scop contre 69% en moyenne- l’indiquent bien (site CGScop). Si l’on ajoute la citoyenneté dont elles font preuve dans leurs projets d’entreprise, les Scop constituent une alternative qui suscite légitimement l’intérêt !
Mais cette démocratie dans les Scop prend des formes très diverses, et on ne manque pas d’être interpellé par le constat de Quijoux et Rodriguez (2023) : les Scop ont souvent des « patrons », si tant est qu’on puisse ainsi appeler leurs dirigeants qui incarnent personnellement le collectif et demeurent en place durablement. Bien sûr, ces patrons dirigent bien différemment de ce qu’on observe ailleurs -pas de place de parking privilégiée, ni de rémunération exubérante !-, mais force est de constater qu’on accorde souvent une place d’autorité à une personne particulière dans ces entreprises démocratiques. Et ce constat est renforcé par l’observation de leur fonctionnement quotidien, également marqué par des formes d’exercice de l’autorité managériale, reposant sur une structure hiérarchique, avec toutefois des particularités remarquables là encore. Ces constats de terrain, flagrants quand on ouvre la porte des Scop, sont déstabilisants pour ceux qui abordent la démocratisation de l’entreprise en termes d’autogestion. Pour eux, elle signifie l’élimination de toute hiérarchie, des rémunérations quasi-égalitaires et des décisions systématiquement prises selon des processus de vote ou d’émergence d’un consensus (4). Ce qui s’apparente à la sociocratie ou à l’holocratie apparaît comme une figure radicale, celle de l’« ultra-démocratie » (Vigianni, 1999), dont la concrétisation reste marginale sur le terrain. Est-ce pour autant que les Scop qui ne se conforment pas à ce modèle ne sont pas démocratiques et qu’elles ont été atteintes de « dégénérescence »(5) ? En fait, il faut admettre que la démocratie dans l’entreprise n’est pas forcément incompatible avec la présence d’une autorité managériale, et peut même être soutenue par celle-ci, ce qui amène à questionner les rôles qu’y jouent l’un et l’autre de ces principes d’organisation du collectif. Ce qui motive cette proposition, c’est que la voie de la démocratisation de l’entreprise que dessine l’autogestion, dans son sens radical, est si étroite qu’elle ne peut guère être envisagée comme une perspective d’avenir. Cela ne signifie nullement qu’elle n’est pas possible, voire recommandable, mais simplement qu’elle est difficilement généralisable, et qu’en rejetant le pluralisme des formes démocratiques, on ne crée pas les conditions favorables à leur diffusion.
Concilier démocratie au travail et autorité
Alors, comment penser la démocratisation de l’entreprise en maintenant la présence d’une autorité managériale ? Tout simplement, comme on peut observer dans la nature, la coexistence du feu et de l’eau, qui pourtant l’éteint. Évidemment, la démocratie, qui, comme un feu, libère les esprits et réchauffe les cœurs, est l’exact opposé de l’autorité, symbolisée par l’eau, qui, elle, empêche les choix libres d’action et refroidit les relations humaines. L’antinomie tient aussi au fait que la démocratie place les personnes côte à côte, comme autour d’un feu de camp, tandis que l’autorité les place selon un ordre vertical, comme en amont et en aval d’un cours d’eau. Mais, pour autant, le feu et l’eau coexistent et sont essentiels dans les écosystèmes naturels, comme la démocratie et l’autorité coexistent dans les écosystèmes sociaux que sont les Scop. D’abord, parce que l’un et l’autre de ces principes se déploient dans des sphères décisionnelles distinctes, en temporalité comme en portée. Si l’eau sert à arroser tous les jours les plantes qui en ont précisément besoin, le feu d’écobuage est à utiliser ponctuellement et sur des espaces larges. Pour arroser, la décision peut être prise sans convocation d’une assemblée générale qui va prendre le temps d’en débattre… et peut-être le décider trop tard. Par contre, cette délibération collective est appropriée pour décider où et quand pratiquer l’écobuage. Cela ramène à une distinction essentielle dans les entreprises entre ce qui concerne la gouvernance – les décisions prises par les instances statutaires – et le management – les décisions opérationnelles de coordination du collectif de travail. L’un et l’autre de ces domaines ne suivent pas les mêmes schémas quant à la combinaison de démocratie et d’autorité.
On peut ainsi voir d’abord l’autorité comme facilitatrice de l’adoption de la démocratie dans les entreprises, car le risque, si on n’en aménage pas l’exercice, est d’aboutir à une organisation figée, lourde, fracturée et finalement inadaptée à un fonctionnement concurrentiel et à un environnement mouvant. Les orientations stratégiques et les règles collectives, celles relevant de la gouvernance, doivent être décidées démocratiquement. Mais, les décisions dans la gestion opérationnelle et la réalisation du travail doivent être prises de façon efficace et rapide, en relevant d’une autorité de management. Le risque, sinon, est que la survie même de l’entreprise est menacée par son inadaptation aux exigences de la compétition économique. Pour alimenter le feu, il faut des végétaux qui ont poussé grâce à l’eau. Il n’y a nul feu dans le désert, comme il n’y a nulle démocratie dans une entreprise en faillite !
L’autorité managériale peut ensuite être vue comme protectrice du fonctionnement démocratique, comme l’eau qu’on utilise pour éteindre le feu qui, certes, réchauffe, mais brûle également ! La démocratie peut brûler des individus -les « cramer », pour être trivial- en les sursollicitant et en les épuisant finalement. C’est la maladie de la réunionnite, des débats sans issue, de la remise en cause permanente, qui atteint trop souvent les collectifs démocratiques. La démocratie peut aussi « mettre le feu » au collectif et amener à des luttes de clans, des conflits jamais réglés par les procédures de vote, finissant par des rancœurs tenaces et des comportements de retrait. Dans un cas comme dans l’autre, l’exercice d’une autorité protège la démocratie de ses dérives potentielles, en évitant de décourager les participants qui finissent par ne plus participer, et en tranchant entre les options sans tomber dans la quête d’un rapport de force fondé sur le nombre. L’eau évite les ravages du feu !
L’autorité managériale est enfin médiatrice des décisions démocratiques, comme on peut cuire des aliments en chauffant de l’eau plutôt qu’en les grillant directement sur le feu. Une autre des maladies de la démocratie, plus particulièrement dans les entreprises, est le risque de ne pas mettre en œuvre les décisions prises. Cette ineffectivité est un poison lent pour le mode de décision démocratique et elle provient essentiellement du flou quant à la responsabilité de leur mise en œuvre. La responsabilité personnelle, corollaire de la détention d’autorité, est une meilleure garante de cette mise en œuvre, et l’autorité devient ainsi un levier de mise en œuvre des décisions prises démocratiquement dans les entreprises, sans laisser les salariés libres d’agir en fonction de leur appréciation personnelle et arbitraire de ces décisions. La cuisson directement sur le feu aboutit souvent à un repas brûlé !
L’autorité managériale peut donc bien coexister avec la démocratie d’entreprise, comme on le constate au quotidien dans nombre de Scop, et elle peut même en améliorer la soutenabilité (6). C’est bien ce que l’on voit dans la nature, où l’eau coexiste avec le feu, avec des usages différents et une complémentarité fructueuse, l’eau protégeant des dégâts causés par le feu.
Mais, un tel propos ne justifie ni les inondations ni les torrents en furie. L’eau peut être, et est souvent, destructrice, empêchant d’allumer tout feu et ne débouchant pas sur des cultures fécondes. C’est ce qu’on observe trop souvent dans les entreprises en France pour l’exercice de l’autorité, qui se traduit par des formes délétères : la verticalité des relations de travail, l’autoritarisme brutal, l’absence de participation, les distances hiérarchiques sont autant de maux que l’on peut déplorer et qui sont bien l’antithèse d’un fonctionnement démocratique. L’autorité managériale fait bien l’objet d’« adaptations participatives », comme on l’a constaté lorsque des entreprises classiques se transforment en Scop (Charmettant, 2022) et qu’elles connaissent une « mutation démocratique » de leur gouvernance. Ces adaptations passent par des rapports hiérarchiques sans cloisonnement, des moindres écarts de rémunération et d’avantages divers, des marges d’initiative accordées aux individus, de la participation collective à la prise de décision, etc. On voit même des Scop où les supérieurs sont validés par leurs subordonnés, ce qui confère une légitimité démocratique à leur autorité. L’eau doit être canalisée, renouvelée, vérifiée… pour devenir complémentaire du feu et non pas incompatible.
Conclusion
La morale de cette histoire de feu et d’eau peut ainsi être énoncée : vouloir allumer le feu de la démocratie dans les entreprises ne signifie pas se passer de l’eau de l’autorité managériale. Elle est peut-être un peu dérangeante, mais elle témoigne de la nécessité d’aborder la démocratie dans l’entreprise de manière spécifique, en se méfiant des parallèles avec la réflexion sur les régimes politiques. Elle avertit aussi qu’en jouant avec le feu, on risque surtout d’entretenir la peur à son égard et son rejet. Et au bout du compte, laisser les salariés plongés dans les eaux sombres et insalubres du management vertical et de la gouvernance actionnariale.
Bibliographie :
Algan Y., Bergeaud A. et C. Frouard (2026), « La politique au travail. Vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France », Policy Notes, Hec Paris, mars.
Charmettant H. (2022), ‘Authority and Democracy: The Barnardian way to resolve an apparent oxymoron’, Management & Organizational History, Published online: 13 Apr 2022.
Charmettant H. (ss. la coord.) (2022), Ce qui se joue dans l’entreprise quand elle devient une Scop. 5 études de cas de transformation coopérative, Éditions Campus Ouvert, Meylan.
Coutrot T. (2024), « Le bras long du travail », Document de travail de l’IRES, n°1, février
Favereau O. (2014), Entreprises : la grande déformation, Collection Collège des Bernardins, Éditions Paroles et Silence, Paris.
Favereau O. (ss. La dir.) (2025), Traité de codétermination, PUL, Québec.
Quijoux M. & T. Duverger (2026), L’entreprise de demain existe depuis hier. Histoire des Scop et des Scic, Éditions Le Bord de l’eau.
Quijoux M. & C. Rodrigues (2023), « La loi d’airain de l’entreprise coopérative. Comprendre la personnalisation du pouvoir dans les sociétés coopératives et participatives (Scop) », Sociologie, 14, p. 7-27.
Viggiani F.A. (1999), “‘Doing the right thing’ Organisational structure and process for democratic governance in the firm”, Industrial Relations Journal, 30, pp. 229-242.
Notes
(1)- Sous-titre du livre de Favereau (ss la dir.) (2025).
(2)-Cf. Coutrot (2024). Récemment, des auteurs ont lié vécu au travail et vote RN. Cf. Algan et al. (2026).
(3)-Si les Scop sont clairement non capitalistes, elles ne sont pas forcément anticapitalistes : le capital est toujours présent, source de pouvoir et de rémunération, même si les garde-fous rappelés en limitent l’importance.
(4)-n raisonnement similaire, erroné à nos yeux, consiste à considérer que la subordination qui définit le salariat est la cause même de la domination capitaliste des salariés. Or, sa suppression est précisément ce qui met les travailleurs à nu face à ceux qui vendent le produit de leur travail. Les emplois ubérisés rejoignent ainsi la condition ouvrière du 19ème siècle, du temps des contrats de louage qui, effectivement, ne contenaient pas de lien de subordination apparu avec l’institutionnalisation du salariat, pourvoyeur de sécurités en contrepartie.
(5)-ette question est apparue à la fin du 19ème siècle sous la plume des époux Béatrice et Sidney Webb, réformateurs socialistes anglais, qui l’ont exposée dans Industrial Democracy paru en 1898.
(6)-Chester Barnard, dirigeant de la plus grande entreprise américaine de téléphonie d’avant la seconde guerre mondiale, et pouvant être considéré comme un des fondateurs de la théorie des organisations, a développé une telle argumentation. Connu pour son livre sur la fonction de direction, The Functions of the Executive (1938), il a développé également une riche réflexion sur la démocratie d’entreprise (Charmettant, 2022).
14/12/2024
De retour d’Utopia à Sète : Vers une société civique en mouvement, donnons-nous du pouvoir !
A Sète, en octobre dernier, l’université d’Utopia a été, comme toujours, l’occasion de faire le point et de tracer de nouvelles perspectives. En une année, il s’est déroulé des évènements que personne ne pouvait imaginer. Pourtant, le travail entrepris depuis un an a été utile aux dynamiques qui se sont déployées en juin et juillet dernier. Un texte est sorti de ce week-end que je vous partage sous une autre forme.
Il prend la forme d’une adresse à la société civique ! Nous ré-affirmons la définition du terme « société civique », cette part de la société civile résolument émancipée et transformatrice, concernée par les enjeux politiques, sociaux et écologiques et par un autre rapport au pouvoir. C’est en effet autour de la notion de pouvoir que se fonde notre rapport aux autres et à la transformation. Nous prônons un pouvoir de création démultipliée par la coopération et non le pouvoir de domination et de conquête.
Rappel des épisodes précédents pour s’inscrire sur ce chemin de transformation.
Le 27 janvier dernier, en invitant de nombreux réseaux, nous avons tissé un premier fil qui s’est décliné lors de grands rassemblements comme autant d’espace-temps utiles pour travailler nos relations, nos alliances et des stratégies. De mars à mai 2024, autour du CTC (Collectif pour la Transition Citoyenne), le 14 mars, des rencontres de Villarceaux du 21 au 23 mai, des rencontres de Guise les 1er et 2 juin, ces confluences ont préparé des terrains de luttes où la société civique exprime une ambition de contribuer à transformer la société en gagnant en autonomie, en respect de sa place et de son rôle.
Les récentes élections législatives ont permis d’accélérer cette prise de conscience. A partir de ce terreau fertile, marqué par la peur et l’émotion de voir le RN accéder au pouvoir, cette société civique a contribué à la victoire relative du NFP et particulièrement à sa dynamique de campagne, articulant porte à porte et réseaux sociaux. Nous avons vu embarquer comme jamais une multitude de personnes, engagées souvent pour la première fois dans une campagne électorale.
Si une relance n'intervient pas sous une forme ou sous une autre dans les semaines et les mois à venir le risque est immense de voir le sursaut du 7 juillet se transformer en simple sursis conduisant à la victoire du RN et de ses alliés de la droite dure en 2027.
Les organisations présentes à Sète souhaitent contribuer à une nouvelle volonté transformatrice autour du trépied justice sociale / exigence écologique / mutation démocratique. Celui-ci constitue la "base civique" non seulement du Nouveau Front Populaire mais aussi du Front républicain au second tour.
Cette année, à la sortie de cette Université, notre constat partagé est sans appel : la situation est d'une urgence absolue et la réponse politique ne répond pas à la hauteur de ces enjeux.
Lors cet université d’Utopia, Lucie Castets, Clémentine Autain, Eric Piolle et Alain Colombel ont clairement appelé la société civique à s’organiser pour ne pas laisser s’épuiser et mourir les dernières énergies du Nouveau Front Populaire. De nombreux responsables politiques, coincés dans des logiques d’appareil et de calendrier électoral interne, sont en attente de nouvelles formes démocratiques pour être, à la fois, plus efficaces et plus délibératifs.
Les travaux de cette Université ont mis en évidence le potentiel de la société civique à apporter tant au niveau national qu'à celui des territoires des réponses sur de nombreux fronts (la sécurité sociale de l’alimentation, le financement de la société civique, l’énergie comme communs par la gestion citoyenne, etc). Nous avons pu consolider nos relations avec le Collectif de la Transition Citoyenne (CTC), le Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatifs (RECCCA) ou le Collectif des associations citoyennes (CAC) qui jouent un rôle important de tisserands. Nous avons partagé nos retours d’expériences de la Primaire Populaire, du Labo des Partis avec Mathilde Imer mais aussi des actions des Victoires populaires ou de la Réserve citoyenne à Marseille lors des dernières législatives.
Les enjeux tant nationaux que globaux ont été abordés avec des expertises et des retours d’expériences (effondrement de la biodiversité, citoyenneté au travail, décroissance, intelligence artificielle, pédagogie active à l’école, intersectionnalité des luttes, éducation populaire et la finalisation de l’écriture collective du livre d’Utopia sur la culture de la paix).
Mais cela ne suffit pas. Il est donc essentiel de réanimer cette alliance large et donc pluraliste et de transformer ses différences en atouts alors qu'ils constituent aujourd'hui des faiblesses.
La démonstration d'un espace où les désaccords peuvent être traités de manière apaisée et féconde serait une grande source d'espérance dans un pays qui craint en son sein des fractures irrémédiables.
Enfin, le contexte politique français a marqué cette université, c’est pourquoi notre fil rouge autour des conditions d’organisation d’une société civique, au cœur d’une démocratie continue a permis de tisser un lien entre toutes nos séquences.
Ainsi les échanges en atelier comme les rencontres informelles se sont attachés à imaginer des pistes opérationnelles tant notre rapport au temps est devenu central : il nous faut savoir réagir et s’organiser avec efficacité, la culture activiste étant une ressource majeure, et il nous faut savoir agir dans un processus qui est le chemin permettant d’avancer dans une perspective de moyen et long terme. C’est une caractéristique de notre stratégie « en tension et en rythme ».
Pour cela nous proposons que les organisations de la société civique qui se sentent concernées par cette nouvelle étape se réunissent sans tarder pour :
- Poursuivre le travail d’un agenda opérationnel au sein de la société civique. Il nous permettra de repérer les « rendez-vous » comme autant de rebonds pour consolider nos liens et renforcer notre capacité d’aller plus loin dans la mobilisation de ces millions de personnes qui ont espéré dans le Nouveau Front Populaire.
- Penser l’articulation avec l’agenda politique. La date des élections municipales est notamment un rendez-vous important pour ancrer une stratégie partagée entre des mouvements de la société civique dépassant leur plaidoyer et mouvements politiques dépassant leur posture d’un pouvoir dominant et compétitif. En ce sens, la proposition d’une coopération avec l’association des Maires ruraux est un premier pas essentiel.
- Continuer sur les retours d’expériences, notre cartographie d’acteurs et notre travail sur les points aveugles et controversés afin de nourrir notre capacité de délibérer et de s’orienter.
- Analyser et choisir les formes d'organisations qui permettent un saut dans la coopération et la mutualisation des actions, la consolidation des ressources propres ainsi qu'une influence réelle dans d'éventuels partenariats politiques. Le projet d’une coopérative civique s’inscrit dans cette réflexion. Tisser des liens est un préalable pour construire de la confiance, pour catalyser et faire levier nous devons imaginer une forme qui nous dépasse tous et qui respecte les "identités racines" de chacun.
- S'engager, dans cette perspective, à travailler à la mutualisation de nos moyens et de nos actions entre nos organisations, moyens financiers et humains notamment, à l’échelle nationale mais aussi au niveau local, autour des lieux de la transition que le Collectif de la Transition Citoyenne souhaite développer. A partir de là, des actions communes sont à renforcer : des publications avec les éditons Utopia, des coformations avec des acteurs de l’éducation populaires et des formations plus opérationnelles pour organiser des campagnes en « community organising » ou en périodes électorales. Le lien avec le réseau des Victoires Populaires dont la Réserve citoyenne à Marseille est à consolider. Il y a en effet un enjeu inter-générationnel comme inter-culturel sur nos façons d’aborder nos postures d’engagement et nos campagnes.
L’action collective étant une façon de sortir de l’éco-anxiété et de notre propre impuissance, nous nous engageons à initier et à faire vivre en lien avec les grandes coalitions de la société civique des campagnes de mobilisation qui donnent de la joie et de la puissance d’agir. Ensemble, donnons-nous du pouvoir !
20/12/2025
Deux approches permettant aux citoyens de prendre un recul critique sur leurs pratiques démocratiques
La démocratie dans le monde vacille. Non seulement elle vacille dans le sens où elle est de plus en plus dévoyée ou franchement bafouée par des mouvements populistes autocratiques qui la corrompent de l’intérieur, mais elle semble, au sein d’organisations et d’institutions qui s’en réclament, régresser. Si l’on en croit plusieurs études sérieuses, le nombre de personnes vivant en démocratie c’est récemment effondré, passant d’un peu moins de 4 milliards en 2017 à plus de 2 milliards en 2022 (notamment du fait de la rétrogradation de l’Inde en autocratie électorale). C’est dans ce contexte, nous dit Elwis Potier [1], qu’il convient d’expérimenter, avec des psychosociologues, deux méthodes permettant aux citoyens de renforcer la démocratie en prenant du recul critique sur leurs pratiques civique : le démodrame et le groupe d’analyse des pratiques citoyennes.
Le démodrame
Comment comprendre les pièces et règles du jeu démocratique sans avoir appris à y jouer ? Sachant que personne ne naît démocrate, comment apprendre à le devenir sans avoir eu l’occasion de vivre une délibération ou un processus démocratique débouchant sur une décision concernant ses propres conditions de vie ? C’est l’enjeu de ce que nous nommons « démodrame ». Ce dernier s’inspire davantage du jeu dramatique que Moreno a baptisé du nom de « sociodrame » que du psychodrame tel qu’il est couramment pratiqué surtout dans une perspective psychanalytique.
Mais le démodrame n’est pas une simple transposition des méthodes sociodramatiques sur des problèmes considérés comme inhérents à toute démocratie. Contrairement au sociodrame de jean Moreno, mais aussi au Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, le démodrame traite en groupe de l’aspect social voire politique de problèmes publics vécus par des groupes et pas seulement par des individus. Il s’agit de jouer (sans mimer pour autant) sur une scène sociale établie ce qui peut se jouer dans des conflits collectifs sans présumer des liens avec les conflits psychiques des individus impliqués ni des positions de domination ou de répression à l’œuvre. C’est en cela que le dispositif reste psychosociologique ; il ne cherche pas à psychologiser ou à sociologiser les conflits.
Le démodrame consiste donc à mettre en scène le traitement démocratique d’un problème lié à la vie collective des citoyens concernés (par exemple l’élaboration d’un règlement intérieur dans un établissement, la délibération dans une association ou une collectivité, l’organisation d’un débat dans une commune, etc.) afin d’analyser ensuite avec les acteurs eux-mêmes les processus qui ont conduit au résultat tel qu’il peut être objectivé mais aussi tel qu’il est perçu subjectivement. Dans le jeu, chacun peut jouer des rôles différents et le groupe peut rejouer la même situation mais doit bien sûr respecter les règles posées pour ce faire. Le temps d’analyse en groupe conduit par les psychosociologues est aussi important pour sortir du jeu en tant que tel et comprendre dans l’après-coup ce qui s’est effectivement joué. C’est pourquoi il est recommandé que le temps de l’analyse soit équivalent au temps de jeu. Il n’est pas question de rentrer ici dans le détail des règles du jeu ou d’évoquer les enjeux d’une telle intervention que nous avons pu expérimenter dans différents contextes sociaux. Nous nous contenterons d’inviter tous ceux qui ont expérimenté des modalités similaires à faire connaître leurs pratiques et à en poursuivre l’élaboration dans cette direction.
Les groupes d’analyse des pratiques citoyennes
Parmi les nombreuses démarches issues de la psychosociologie, il n’y en a guère qui aient su se développer autant dans le champ social et de la santé sans pour autant être associée à la psychosociologie que l’analyse de la pratique professionnelle. Pourtant, si l’on s’écarte des pratiques professionnelles, l’analyse des pratiques citoyennes par les citoyens eux-mêmes, là où ils sont et sur les sujets qui les intéressent, paraît être une nécessité tant celles-ci passent systématiquement sous les radars politiques et médiatiques. L’approche psychosociologique permet d’offrir un cadre réflexif où chacun peut penser avec d’autres sa position de citoyen sans préjuger de ce que serait une « bonne » pratique citoyenne. En effet, il ne saurait y avoir de « bon » ou de « mauvais » citoyen tant que chacun respecte la loi et celui qui ne participe pas, y compris aux élections, a autant droit à la parole que ceux que l’on entend à toutes les réunions.
L’analyse de la pratique de chacun en tant que citoyen, en tant que membre de droit de la société, dans la vie locale et au-delà dans la société, n’a donc pas grand-chose à voir avec l’analyse par des « experts » de la citoyenneté ou le tirage au sort d’un petit nombre de citoyens pour les former à devenir des experts sur une question comme dans les conventions dites citoyennes. Dans les deux cas, dans l’étude d’analystes qui s’érigent en experts de ces questions comme dans le groupe de citoyens tirés au sort à qui l’on fait croire que leur expertise pourra orienter les décisions politiques, il ne s’agit que de très petits échantillons dont est exclue la grande majorité des citoyens, à commencer par ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales ou qui ne répondent pas aux sondages. Et reviennent les catégories morales sous-jacentes du « bon » et du « mauvais » citoyen (celui qui ne participe pas activement) comme l’on pouvait parler de « bons » et de « mauvais » pauvres.
La constitution de groupes de citoyens volontaires et éphémères pour échanger sur la manière dont chacun se vit comme citoyen, à travers son implication plus ou moins distante dans la vie collective, comme bénévole ou non, etc., sans pression à la conformité visant à promouvoir un seul modèle de citoyenneté, paraît être une alternative à l’injonction à la participation démonstrative et partisane qui gangrène notre démocratie, oubliant systématiquement ceux qui ne participent pas activement ou qui n’appartiennent à aucun groupement autre que celui de la collectivité dans laquelle ils ou elles vivent.
Notes
(1) Le texte initial d’Elwis Potier était plus long, l’ECCAP l’a raccourci en tentant d’en préserver l’esprit.
17/10/2025
Eugène Enriquez et la démocratie : trois avertissements
Il est des voix qui vous réchauffent l’esprit, insufflant toute l’intelligence sensible dont vous avez besoin pour vous donner du cœur à l’ouvrage. Quand la froideur des calculs rationnalisant gèle le cours de nos désirs ou que les idéologies prennent possession des idées qui nous tourmentent, il est toujours bon de lire ou de relire Eugène Enriquez. Cette voix à la fois enveloppante et démystifiante s’est éteinte le 19 décembre 2024. Ceux qui ont eu la chance de le rencontrer et de partager un tant soit peu son goût de l’altérité continuerons assurément à être réchauffés par sa pensée dont la clarté dans l’expression n’avait d’égale que la vivacité d’esprit, à l’oral comme à l’écrit. Il suffit de lire les hommages publiés dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie (sans oublier le n° 38 sur son chef d’œuvre : « De la horde à l’État : le lien social en question », sorti peu avant son décès) pour mesurer à quel point la figure d’Eugène Enriquez est devenue centrale dans tous les champs périphériques – entre psychanalyse, sociologie et psychosociologie - des sciences humaines et sociales.
Avec l’égalité des conditions qui caractérise la démocratie, on sait que le suffrage universel affirme : un homme, une voix. Mais on sait aussi que la sagesse populaire dit qu’un homme averti en vaut deux, ce qui devrait nous conduire à mieux écouter les avertissements que nous a adressé Eugène Enriquez. Par les temps qui courent où l’on assiste à la remise en cause des principes démocratiques et de la limitation des pouvoirs dans nos sociétés (« la démocratie est le régime de l’auto-limitation » disait Castoriadis), il faudrait être bien naïf ou ignorant de la psyché humaine pour ne pas voir les effets de l’idéalisation, de la répression et de l’imaginaire leurrant dont la démocratie est elle-même porteuse.
Freud nous a bien montré comment la pulsion de mort, pour soi, pour son groupe ou son pays, pouvait se déguiser en pulsion de vie, et Enriquez de nous prévenir : les hommes « sont incapables de se rendre compte de la virulence des pulsions de mort qui savent prendre le masque de la vie ». Les courants autoritaires extrémistes des deux côtés de l’Atlantique qui n’ont maintenant que les valeurs démocratiques sur les lèvres en savent quelque chose. Seulement la démocratie refuse la mort symbolique et réelle pour soi et pour l’autre ; elle accepte la contradiction (et l’altération dirait Jacques Ardoino), du moins elle ne l’interdit pas et propose même de l’organiser en inventant des formes institutionnelles permettant de la réguler et de trouver des formes socialisatrices afin de réguler les conflits.
Premier avertissement : à trop idéaliser la démocratie, celle-ci finit par se retourner contre elle-même comme la pulsion vie peut se retourner en pulsion de mort.
Dans le prolongement de cette pensée de la socialisation du psychique, on pourrait dire que la démocratie consiste à créer des formes sociales permettant de faire vivre des possibilités de détourner les pulsions destructrices par la culture tant qu’elle choisit la sublimation comme facteur d’autolimitation au lieu de s’adonner et donc de s’abandonner à l’idéalisation sans limites. Cette voie offerte par la sublimation et ce qui s’en suit nous permet d’être inspirés par nos imaginaires moteurs culturels et sociaux sans être complètement aspirés par les mirages dont ils sont les reflets. En ce sens, la démocratie serait à la fois le principe et le moyen de refouler nos penchants à la négation et à la destruction, contre le refoulement et la répression de l’autre, de celui ou celle dans lequel ou laquelle je ne veux pas me reconnaître.
Cette interprétation (très ramassée, je le concède) de la voie dégagée par Enriquez n’a donc pas pour but de défendre la démocratie comme si elle était une forme arrêtée, pleine et entière, mais bien d’alerter ceux qui se prêtent au jeu de l’anathème pour savoir qui est le plus ou le moins démocrate, comme si on était dans un concours. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas dénoncer ceux qui bafouent les principes démocratiques pour mieux répandre la haine et la peur de l’autre, souvent en fustigeant la haine de leurs ennemis, ou qui se mettent dans l’illégalité en voulant imposer leur ordre, mais il faut bien avoir conscience que les ressentiments sans cesse ressassés tels des serpents sifflant dans nos têtes ne font que réprimer nos clivages internes (au sein des groupes et des personnes) alors que seule la loi issue d’un processus démocratique, conforme aux droits fondamentaux, peut nous en libérer.
Deuxième avertissement : une identité compacte, fermée sur elle-même, préfèrera toujours un pouvoir autoritaire qui peut la renforcer ou nuire à ses ennemis, même s’il va à l’encontre de ses intérêts.
La psychosociologie moderne, dès ses débuts au seuil de la seconde guerre mondiale, avec les travaux sur les groupes sociaux de Kurt Lewin, n’avait pas pour vocation d’échafauder une théorie politique de la démocratie. Elle s’est constituée à partir de l’idée que la démocratie doit d’abord trouver sa légitimité dans la pratique (avec l’influence de Dewey), par la pratique sur le plan politique mais aussi social, collectif, groupal... C’est d’ailleurs, pensons-nous, avant tout sur ces plans qui sous-tendent les pratiques sociales et culturelles de la démocratie que la psychosociologie peut encore formuler des propositions susceptibles de répondre à la crise actuelle. Là où les mouvements de l’éducation populaire et les initiatives relayées notamment par l’ECCAP ont cherché à démocratiser la culture, force est de constater que très peu a été fait ces 50 dernières années pour entretenir et faire vivre une culture démocratique à l’école, au travail, dans les grandes associations, etc.
De nombreux psychosociologues se sont détournés de cette ambition dès les années 1960 : aux USA, la dynamique de groupe qui devait permettre aux individus d’acquérir des attitudes plus démocratiques s’est rapidement muée en dynamisation des individus en groupe ; en France, nombreux sont ceux qui ont délaissé la psychosociologie et les phénomènes de groupe pour se rabattre sur des psychologies de la relation. Aujourd’hui, l’individualisation et la volatilisation sont allées tellement loin qu’on en est à diffuser dans les entreprises, les collectivités, et même à l’école, en lieu et place des humanités, des techniques de développement personnel, versant subjectif de la course effrénée à la croissance, tout en regrettant naturellement le repli sur soi. Tout cela se fait sans se soucier le moins du monde d’un développement qui serait collectif et écologique et qui ne répondrait pas aux injonctions à la croissance, à l’expansion, à la conquête.
C’est pourquoi nous pensons qu’il est grand temps de revenir aux sources, un peu comme Cornelius Castoriadis revenait inlassablement aux fondations de la démocratie, non pas dans l’optique de faire la théorie mais plutôt pour imaginer ce qu’elle pourrait devenir dans nos pratiques au quotidien. D’autant que les sources, bien centenaires pour ce qui est de la psychosociologie, sont bien plus proches de nous. Et Eugène Enriquez était un formidable sourcier sur les questions de désir et de pouvoir (il pouvait puiser chez Freud et Weber mais aussi chez Bataille, Caillois, Castoriadis, Balandier, Sade...). Rien n’est plus théorique qu’une bonne pratique, surtout en matière politique. Mais il faut surtout se prémunir, comme nous y invitait Enriquez, contre l’esprit de sérieux qui s’empare des idéologues qui entreprennent de démolir tout qui contredit leur engagement. Comme le disait déjà Sartre (dans l’Être et le Néant) : « Dans l'esprit de sérieux, je me définis en fonction de l'objet en écartant a priori comme impossibles toutes les entreprises dans lesquelles je ne suis pas engagé en ce moment. »
Troisième avertissement : l’esprit de sérieux voit dans toute contradiction un conflit de valeurs à partir duquel s’organise le rejet souvent teinté de mépris de ceux qui n’ont pas le même engagement ou point de vue.
16/01/2026
Face aux bouleversements du monde, viser la robustesse de nos structures et préfigurer les changements que nous souhaitons voir advenir

Publication d'un guide à destination des organisations de l'ESS : Face aux bouleversements du monde impulser des démarches prospectives
En tant qu’acteurs et actrices de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), nous faisons une double observation : nous notons d’une part l’aggravation des bouleversements en cours dont les impacts sont de plus en plus forts et pluriels sur nos organisations et leurs membres, et d’autre part, des difficultés à se saisir de ces bouleversements dans nos organisations.
Le modèle économique, les actions, les conditions de travail, le bien-être des membres et l’univers même du secteur de l’ESS sont remis en question voire attaqués. Bien que, pour la plupart d’entre nous, nous sommes conscient.es et actif.ves face à ce contexte particulièrement grave et inédit, nos organisations rencontrent des difficultés à anticiper les conséquences de ces changements. Les structures de l’ESS sont pour la grande
majorité en posture passive, au mieux réactive.
Face à cela, notre démarche est basée sur la conviction que pour permettre à nos organisations de continuer à porter des actions pertinentes et transformatrices, et exposer leurs membres à moins de risques psycho-sociaux, il y a une double nécessité. D’une part, initier des démarches d’analyses des risques pour mieux
anticiper et se préparer à vivre dans cette nouvelle ère. Il s’agira non pas de s’extraire de ces risques, mais plutôt de mieux les embrasser (si possible), d’atténuer leur dureté (a minima) et de s’y préparer psychologiquement, matériellement ou d’un point de vue organisationnel. D’autre part, conduire des changements concrets du secteur et des transformations des pratiques de nos structures, à partir de ces réalités, pour aller vers des horizons stimulants, joyeux, pleins.
C’est pourquoi nous avons mis en place un projet de novembre 2024 à décembre 2025 pour comprendre et expérimenter la mise en place d’une culture de l’anticipation et du soin dans les petites (1 à 20 salarié.es) organisations employeuses de l’ESS. Nous avons mené une recherche sous forme d’entretiens individuels et d’ateliers collectifs et une expérimentation sous forme d’un accompagnement de 4 structures à la démarche prospective. Proposer des temps de prise de recul, d’analyse des risques et de projections expose à des réactions et émotions fortes. Ce fut donc un exercice complexe que d’impulser ce travail sans ‘plomber l’ambiance’, générer un sentiment d’impuissance, de résignation ou de sidération.
Nous avons pu identifier de nombreuses stratégies d’évitement de la part des participant.es. Nous avons noté par exemple une tendance à l’intellectualisation et à la généralisation pour empêcher d’aborder les réflexions sur sa propre structure et sur des questions pratiques. Nous avons également perçu de fortes difficultés à imaginer des modifications de pratiques et à sortir des schémas classiques. Au delà de ces réactions de protection, l’enquête participante que nous avons menée nous a permis d’identifier un certain nombre de facteurs qui peuvent expliquer les freins à l’impulsion d’action d’anticipation, d’adaptation et de transformation : tête sous l’eau, tête dans le guidon, caractère sidérant du sujet, scepticisme sur la démarche, déni de la situation par minimisation ou relativisation, sentiment d’être épargné.e et tendance à aider les autres plutôt que de s’attarder sur sa propre situation. Au-delà du manque d’outils, de moyens et de temps dédiés, il semble que de réels blocages d’ordre psychologiques soient à l’œuvre, facilités par l’existence de nombreux biais cognitifs.
Quand bien même ces sujets sont durs et lourds, nous avons pu expérimenter les bienfaits de les aborder collectivement plutôt que les conserver dans nos corps et dans nos têtes individuellement. Notre expérience, les retours des personnes interrogées et des collectifs accompagnés, les récits de partenaires qui vivent dans des contextes de pressions très fortes, nous ont montré qu’analyser la situation dans laquelle nous sommes, lui faire face collectivement et impulser des transformations, peut avoir un véritable effet libérateur, permettre de se sentir moins isolé.e et de retrouver du pouvoir d’agir. Si cet exercice peut être remuant à certains moments, le fait d’être lucide sur la situation et de décider d’agir entraîne bien souvent une mise en mouvement salutaire et participe à renforcer le sens et la fierté du collectif.
Ce guide présente les résultats de l’enquête participante que nous avons menée pour mieux appréhender les freins et éléments facilitants une démarche d’analyse des risques et de transformation ainsi que la démarche prospective que nous avons expérimentée, ses étapes, les outils utilisés et leurs résultats. Nous espérons qu’il pourra offrir des outils et des élans pour mieux danser l’orage ensemble.
Notes
Lien vers le guide Face aux bouleversements du monde impulser des démarches prospectives : https://nuage.en-commun.net/s/3qiNojJjP4pQf8s
14/03/2025
L'effort de ne rien faire

Comment résister ? En ne faisant rien. « Les paresseux ont au moins une qualité, ils ont le courage de ne rien faire », disait Sim, humoriste français qui eut son heure de gloire à la fin des années quatre-vingt-dix. Du courage pour ne rien faire ? Oui, quand tout est fait pour que l’on scroll, like, commente, republie, partage, etc., les mêmes fadaises invérifiables, il faut du courage pour regarder ailleurs, lire un livre sur un sujet que l’on ne connaît pas, parler avec un inconnu dans le train… Il est si facile de rester dans sa bulle de filtre, qu’il faut du courage pour se confronter au monde de l’autre.
Du courage, mais aussi du goût pour l’effort. Il est plus simple de se laisser guider par le GPS que de déchiffrer une carte routière, de taper sa requête sur un moteur de recherche que de chercher dans ses souvenirs, ou même de demander à l’IA de résumer un livre que l’on n’a pas lu. Nous préférons laisser nos données privées devenir des marchandises que de faire l’effort intellectuel de chercher par nous-mêmes. Du coup, nous ne trouvons plus rien. Rien que nos vies vides de sens. C’est ce vide que nous creusons en cherchant à le fuir dans nos écrans.
Donc, ne pas cliquer sur un titre que l’on sait trop accrocheur pour être tout à fait vrai, ne pas accepter tous les cookies, ne pas noter cet employé surexploité, ne pas envoyer de courriel au collègue de l’étage inférieur… demandent des efforts importants. Éteindre le téléphone en réunion, au restaurant ou lors d’une soirée entre amis, devient un effort écrasant que l’on n’ose plus exiger ni de soi ni des autres. Enfin, ne pas garder son téléphone éteint toute une journée semble un effort surhumain.
Pourtant, nul besoin d’être Superman ou WonderWoman pour résister à cette servitude numérique. Il suffit de fournir un effort, un tout petit effort, celui de ne rien faire. Se poser, tout déconnecter, fermer les yeux, faire la sieste si possible, laisser sinon ses pensées vagabonder. Traîner, agir lentement, prendre son temps, ne plus craindre l’ennui, mais l’accepter comme un ami qui nous pousse à regarder le monde autrement ; un ami qui nous aide à nous libérer.
Faire l’effort de ne rien faire, c’est s’efforcer d’être libre. Oui, il devient de plus en plus dur de se soustraire à la connexion numérique, c’est justement pour cela qu’il ne faut pas renoncer à l’effort. Et tant pis si nous échouons, tant pis si nous ne parvenons pas aussi souvent que nous le souhaitons à échapper à cet outil qui, sous prétexte de nous faciliter la vie, nous en en ôte toute la saveur. Comme pour le fumeur qui ne parvient toujours pas à arrêter, chaque tentative est quand même une victoire sur soi, une mise à distance de son addiction, un pas de plus vers le goût de la vie, le goût de l’autre. Comme le rappelait celui qui a aidé son peuple à retrouver la liberté : « C’est dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite. Un plein effort est une pleine victoire. » (Gandhi).
Notes
Retrouvez aphorismes, poèmes et nouvelles sur le site https://frederiquevianlatte.fr/
15/05/2026
La Cocotte Solidaire : un tiers-lieu de l’ESS inspirant pour la transition écologique en Pays de la Loire
Photothèque de la Cocotte Solidaire
Introduction
Dans la région Pays de la Loire, les tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS) constituent aujourd’hui des espaces privilégiés d’expérimentation sociale et écologique. Ils réunissent des acteurs variés – habitants, associations, bénévoles, entrepreneurs sociaux et institutions publiques – autour de projets collectifs visant à répondre à des enjeux sociaux et environnementaux à l’échelle locale. Parmi ces initiatives, La Cocotte Solidaire, située à Nantes, apparait comme un exemple particulièrement inspirant de tiers-lieu de l’ESS engagé dans la transition écologique et sociale.
Installée sur l’ile de Versailles, au cœur de la ville, La Cocotte Solidaire prend la forme d’une cantine participative qui propose des repas à prix libre, des ateliers culinaires et des activités conviviales ouvertes à tous. Au-delà de la simple restauration, ce lieu constitue un espace de sociabilité et de coopération où se croisent des publics divers et où se construisent des pratiques collectives autour de l’alimentation durable, du partage des ressources et de la convivialité.
Un tiers-lieu ancré dans un territoire et dans un lieu durable
La Cocotte Solidaire se distingue d’abord par son inscription territoriale forte et par la manière dont elle s’appuie sur la réutilisation d’un espace existant. Le tiers-lieu est en effet installé dans un ancien restaurant situé sur l’île de Versailles à Nantes. La réappropriation de ce bâtiment, initialement dédié à la restauration, a permis de transformer un espace déjà adapté à la préparation et au partage de repas en un lieu ouvert à des activités collectives.
Cette réutilisation d’un lieu existant constitue en elle-même une démarche de durabilité. Plutôt que de créer une infrastructure nouvelle, le projet repose sur la valorisation d’un équipement déjà présent dans le paysage urbain. Cette approche correspond à l’une des logiques fréquemment observées dans les tiers-lieux : la transformation d’espaces vacants ou sous-utilisés en lieux d’activités sociales et culturelles.
Dans le cas de La Cocotte Solidaire, cette implantation sur l’ile de Versailles présente également une dimension symbolique et territoriale. Situé dans un parc public fréquenté par les habitants et les visiteurs de la ville, le lieu bénéficie d’une visibilité importante et favorise la rencontre entre des publics qui ne se seraient pas nécessairement croisés dans d’autres contextes. Le tiers-lieu devient ainsi un espace de sociabilité accessible, où se mêlent habitants du quartier, étudiants, familles, bénévoles et visiteurs de passage.
La stabilité du lieu joue également un rôle essentiel dans la construction du projet. En signant auprès de la Ville un bail solidaire renouvelable de 5 ans, l’association dispose d’un espace durable permettant de développer des activités régulières, d’ancrer des habitudes de fréquentation et de créer une communauté d’usagers. Cette dimension spatiale contribue à faire du tiers-lieu une véritable infrastructure sociale, capable de soutenir dans la durée des initiatives collectives autour de l’alimentation et de la convivialité.
Une cantine participative comme espace de lien social
Au cœur du projet de La Cocotte Solidaire se trouve la cantine participative, qui constitue à la fois une des activités principales du lieu et le support de nombreuses interactions sociales. Le principe repose sur une organisation simple : des bénévoles et des participants cuisinent ensemble des repas qui sont ensuite partagés avec les personnes présentes dans le lieu.
Cette activité collective permet de créer un cadre convivial où les participants peuvent échanger, apprendre et se rencontrer. Le repas partagé devient ainsi un support d’interaction sociale, favorisant la création de liens entre des personnes issues de milieux sociaux et professionnels différents.

Photothèque de la Cocotte Solidaire
Les travaux menés dans le cadre de la thèse de Guillaume Denos mettent en évidence l’importance de ces moments de convivialité dans l’expérience des usagers. L’étude de plusieurs tiers-lieux de l’ESS, dont La Cocotte Solidaire, montre que les activités simples et récurrentes – cuisiner, bricoler, partager un verre – jouent un rôle déterminant dans la création de relations sociales. Ces pratiques du « faire ensemble » constituent des situations propices à la rencontre et à l’émergence de nouvelles relations.
Dans le cas de La Cocotte Solidaire, le repas constitue également un vecteur d’inclusion sociale. Le principe du prix libre permet à chacun de contribuer selon ses moyens et favorise l’accès à une alimentation de qualité pour des personnes disposant de ressources limitées. Il est régulé par la communication d’un prix d’équilibre qui présente les postes de dépense principaux de l’association et incite chaque convive à payer un prix “conscient”. Ce dispositif contribue à maintenir une certaine mixité sociale parmi les usagers du lieu.
Un laboratoire d’innovation sociale et de participation citoyenne
Au-delà de la convivialité, La Cocotte Solidaire peut être considérée comme un laboratoire d’innovation sociale. Les recherches menées dans le cadre de la thèse de Guillaume Denos et des travaux associés avec Valérie Billaudeau ont permis d’analyser les motivations et les expériences vécues par les usagers de plusieurs tiers-lieux de l’ESS grâce à la méthode Q. Cette approche vise à accéder aux subjectivités des participants et à comprendre la diversité des manières d’habiter ces espaces.
L’analyse révèle que les usagers fréquentent La Cocotte Solidaire pour des raisons variées. Certains viennent pour participer à la préparation des repas, d’autres pour partager un moment convivial, d’autres encore pour s’engager dans un projet collectif ou soutenir une initiative solidaire. Cette diversité d’usages illustre la nature multifonctionnelle du tiers-lieu, qui combine à la fois des dimensions sociales, culturelles et citoyennes.
Les résultats de ces travaux mettent également en évidence une logique d’hybridation intentionnelle dans l’organisation du lieu. Contrairement à certaines structures associatives spécialisées, La Cocotte Solidaire cherche explicitement à accueillir des publics variés. L’objectif n’est pas seulement de proposer un service, mais de créer un espace où se croisent différentes trajectoires sociales et où peuvent émerger des formes de coopération inattendues.
Cette mixité constitue un élément central du fonctionnement du tiers-lieu et repose sur un cadre à la fois flexible et apaisé qui laisse le temps et la place au hasard. Les interactions informelles qui se produisent autour de la préparation ou du partage des repas contribuent à créer une dynamique collective et à renforcer le sentiment d’appartenance au lieu.
Un modèle économique hybride propre aux tiers-lieux de l’ESS
Comme de nombreux tiers-lieux de l’ESS, La Cocotte Solidaire repose sur un modèle économique hybride, combinant différentes sources de financement et de ressources. Ce type de modèle permet de soutenir des activités à forte utilité sociale qui ne pourraient pas être entièrement financées par des recettes marchandes.
Le fonctionnement du lieu s’appuie ainsi sur plusieurs piliers. Les ventes de repas et les adhésions des usagers constituent une première source de ressources, même si le principe du prix libre limite volontairement la dimension marchande de l’activité. En complément, l’association vend des prestations de mise à disposition d’espace et d’animation de séminaires collectifs, toujours à prix libre.Cette approche privilégie l’accessibilité sociale et la participation plutôt que la rentabilité économique.
À ces ressources s’ajoutent des partenariats institutionnels, notamment avec la collectivité locale et avec la Caisse d’allocations familiales (CAF) qui labellise l’association “Espace de Vie Sociale”. Ces partenariats permettent de soutenir les activités du lieu en reconnaissant leur contribution à des objectifs d’intérêt général tels que la lutte contre l’isolement social, le développement du lien social ou l’accès à une alimentation de qualité.
Ce type de soutien public s’inscrit dans une logique de co-construction des politiques sociales et territoriales. Les tiers-lieux comme La Cocotte Solidaire peuvent ainsi être considérés comme des partenaires des institutions publiques dans la mise en œuvre d’actions culturelles, de solidarité et de transition écologique.
Le modèle économique repose également sur l’engagement des bénévoles et sur la participation active des usagers. Cette mobilisation collective constitue une ressource essentielle pour le fonctionnement du lieu et contribue à renforcer son caractère participatif.
Des pratiques alimentaires au cœur de la transition écologique
Par ailleurs, la Cocotte Solidaire s’inscrit dans une démarche de transition écologique à travers son approche de l’alimentation. Les activités proposées visent à promouvoir des pratiques culinaires valorisant les produits issus de l’agriculture locale, les circuits courts et la réduction du gaspillage alimentaire. En effet, les repas sont cuisinés, en partie, à partir des invendus alimentaires, permettant de revaloriser des produits destinés au rebut et de sensibiliser les participants aux enjeux du gaspillage. La collecte des invendus fait partie des activités bénévoles récurrentes et permet de tisser un réseau d’acteurs engagés pour une économie plus circulaire. Les ateliers culinaires mettent à l’honneur une cuisine végétarienne favorisant la découverte d’alternatives alimentaires plus sobres en ressources et contribuant à la diffusion de pratiques alimentaires compatibles avec les enjeux environnementaux.

Photothèque de la Cocotte Solidaire
Les ateliers de cuisine et les repas partagés permettent donc d’expérimenter concrètement ces pratiques. Plutôt que de se limiter à un discours pédagogique, le tiers-lieu propose des situations par l’action où les participants peuvent découvrir et tester de nouvelles manières de cuisiner et de consommer. L’approvisionnement en invendus et la préparation collective des repas deviennent des moments de transmission informelle de savoir-faire culinaires, d’être ensemble et de discussion libre.
La Cocotte Solidaire accueille également en son sein un groupement d’achat solidaire en épicerie1, porté par des habitants du quartier. Ce dispositif permet à des groupes de citoyens de se regrouper pour acheter collectivement des produits alimentaires, souvent issus de filières durables ou locales, à des conditions économiques plus accessibles. Cette initiative renforce la dimension collective et territoriale du projet en permettant aux habitants de s’organiser autour de pratiques de consommation plus responsables.
Dans cette perspective, La Cocotte Solidaire apparait comme un espace d’expérimentation où se construisent concrètement des pratiques alimentaires alternatives. Cette approche correspond à ce que plusieurs chercheurs décrivent comme des espaces d’expérimentation écologique du quotidien : des lieux où les individus peuvent progressivement s’approprier des pratiques plus durables en les intégrant dans des activités collectives et conviviales.
Un laboratoire permanent de réflexion, d’animation et de convivialité
Le fonctionnement de La Cocotte Solidaire repose sur un important travail d’animation et de médiation sociale assuré par l’équipe salariée et les bénévoles. Les coordinateurs du tiers-lieu jouent un rôle clé dans l’organisation des activités, l’accueil des participants et la mise en relation des personnes. Ils contribuent à créer les conditions d’un espace ouvert et inclusif, où chacun peut trouver sa place et participer à la vie du lieu selon ses envies et ses disponibilités.

Photothèque de la Cocotte Solidaire
Les recherches menées sur les tiers-lieux montrent que ces compétences relationnelles sont essentielles pour maintenir l’ouverture et la convivialité de ces espaces. Les coordinateurs agissent comme des facilitateurs de sociabilité, capables de soutenir les interactions entre les participants ou de ne pas les créer artificiellement, d’encourager la participation si elle se manifeste et de faire émerger des initiatives collectives. A La Cocotte Solidaire, les salariées ne sont ni professionnelles en cuisine, ni en animation, ce qui contribue à l’accessibilité et au fonctionnement horizontal de l’association : les bénévoles, membres du conseil d’administration et salariées travaillent au développement du projet sur un même pied d’égalité. La possibilité d’apprendre en s’engageant dans les tiers-lieux est une valeur essentielle témoignée lors de nos enquêtes.
Au-delà de cette dimension collective et collaborative, La Cocotte Solidaire fonctionne également comme un laboratoire permanent de réflexion et d’expérimentation autour de l’innovation sociale. Le projet entretient en effet des liens étroits avec le monde de la recherche, notamment à travers la participation d’un chercheur au sein de son conseil d’administration. Cette présence contribue à nourrir une réflexion collective sur les pratiques du tiers-lieu, ses modes d’organisation et son impact social.
Le lieu constitue ainsi un terrain d’observation et d’expérimentation pour analyser les dynamiques dans différents axes. Par exemple, des travaux de recherche et des expérimentations méthodologiques autour de la participation des publics et de l’évaluation des expériences vécues par les usagers, y sont menés depuis le début 2024.
Cette articulation entre pratique associative, animation collective et réflexion scientifique contribue à faire de La Cocotte Solidaire un espace de production de connaissances partagé et participatif. Elle permet également d’alimenter les réflexions internes du projet et d’accompagner son évolution.
Enfin, l’attention portée à l’ambiance et à la qualité des interactions constitue un élément central de l’expérience vécue par les usagers. L’accès à un espace permettant l’écoute, l’entraide ou simplement l’apaisement est valorisé par les usagers de La Cocotte Solidaire. Ils sont rassurés de retrouver des habitués mais aussi les salariées garantes de cette atmosphère. La convivialité apparaît ainsi comme un facteur structurant de la dynamique collective, favorisant la participation et les initiatives.
Conclusion : un tiers-lieu inspirant pour les transitions territoriales
L’exemple de La Cocotte Solidaire montre comment un tiers-lieu de l’économie sociale et solidaire peut contribuer à la transition écologique et sociale à partir d’initiatives locales ancrées dans la vie quotidienne. En réutilisant un lieu de restauration existant sur l’île de Versailles à Nantes, en développant une cantine participative fondée sur des produits biologiques, des invendus alimentaires et une cuisine majoritairement végétarienne, et en mobilisant un modèle économique hybride associant partenariats publics et engagement citoyen, ce projet illustre la capacité des tiers-lieux à expérimenter de nouvelles formes d’organisation collective et de pratiques alimentaires durables.
Au-delà de ses activités concrètes, La Cocotte Solidaire constitue un espace d’apprentissage collectif où se construisent de nouvelles manières de cuisiner, de consommer et de vivre ensemble. Les pratiques du « faire ensemble » – cuisiner des invendus, partager un repas, organiser un groupement d’achat solidaire ou participer à divers ateliers – permettent d’expérimenter des alternatives concrètes aux modes de consommation dominants. En articulant convivialité, inclusion sociale et sensibilisation écologique, le tiers-lieu contribue à transformer des gestes ordinaires en leviers de transition.
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de développement des tiers-lieux en France. Selon le rapport national publié par France Tiers-Lieux, plus de 3 500 tiers-lieux sur le territoire français en 2021 (contre environ 1 800 trois ans auparavant) témoignent d’une croissance rapide de ces espaces hybrides notamment dans l’ESS.
Dans cet ensemble, La Cocotte Solidaire peut être située à la croisée de plusieurs catégories de tiers-lieux. Elle relève à la fois des tiers-lieux alimentaires, centrés sur les enjeux de production et de consommation durable, des tiers-lieux culturels et sociaux, par la place qu’elle accorde aux rencontres, aux évènements et à la convivialité, et plus largement des tiers-lieux d’innovation sociale qui expérimentent de nouvelles formes d’organisation collective et de solidarité territoriale.
Les études consacrées aux tiers-lieux soulignent par ailleurs leurs effets à différentes échelles : pour les individus, en favorisant la création de liens sociaux et l’engagement citoyen ; pour les organisations, en facilitant la coopération et l’innovation ; et pour les territoires, en contribuant à la revitalisation locale et à l’émergence d’écosystèmes collaboratifs. Dans cette perspective, La Cocotte Solidaire apparait comme un exemple particulièrement significatif de la manière dont les tiers-lieux de l’ESS peuvent devenir des infrastructures sociales de la transition, capables de relier pratiques quotidiennes, dynamiques citoyennes et politiques territoriales.
Ainsi, à travers l’alimentation durable, la convivialité et l’expérimentation collective, La Cocotte Solidaire illustre le rôle que peuvent jouer les tiers-lieux dans l’accompagnement des transitions écologiques et sociales. En transformant un espace de restauration en lieu de coopération et de partage, elle montre que les transitions territoriales se construisent aussi dans ces espaces intermédiaires où se réinventent, à petite échelle, les manières de produire, de consommer et de vivre ensemble.
21/07/2026
La lutte à la pauvreté à Chicoutimi : l’expérimentation longue de la concertation
La pauvreté n’est pas un objet noble. On aimerait bien l’oublier. Comment faire pour la garder parmi les préoccupations des acteurs sociaux? Ce texte présente comment, dans le contexte d’une ville moyenne québécoise, des organisations venant en appui aux personnes en situation précaire s’y sont prises pour conserver leur priorité sur la lutte à la pauvreté en concertant leurs visions et leurs actions. Après avoir rappelé la place des organismes communautaires dans la dynamique de la société civile québécoise et ce que signifie, pour eux, la concertation, le texte décrira rapidement les objectifs, le fonctionnement et les modalités de réseautage qui encadrent l’activité de la Table de lutte à la pauvreté de Chicoutimi (TLP). La dernière section indiquera comment les 25 premières années d’existence de cette permettent de concevoir les modalités d’un changement de cap dans la lutte aux inégalités.
Les organismes communautaires
Les organisations communautaires occupent une place centrale au sein de la société civile québécoise. Constitués majoritairement sous la forme d’organismes à but non lucratif, elles ont pour mission d’aider, de soutenir et d’accompagner des personnes vivant diverses difficultés sociales. Leur émergence, principalement dans les années 1980, s’inscrit dans la continuité de groupes populaires plus politisés, dont ils héritent en partie du rôle, tout en adoptant une approche davantage axée sur l’offre de services aux personnes.
Le développement des organismes communautaires est étroitement lié à la fin du providentialisme et au réaménagement de l’État social amorcé à la fin des années 1970 qui avait c réé des vides qu’il a fallu combler (Bélanger et Lévesque 1992). Fondant leur action sur des valeurs de solidarité, de démocratie et d’équité, ils offrent des services directs principalement dans le champ large de la santé et des services sociaux, dans des domaines variés tels que le logement, l’insertion sociale, la condition féminine, les minorités culturelles et ethniques ou la santé mentale
Leur financement provient en grande partie du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, de plus en plus sous forme de financement par projets plutôt que de financement à la mission. On assiste aussi à une importance croissante de la philanthropie. Ce mode de support contribue toutefois à la précarité des organisations et à un sous-financement chronique, compte tenu de l’ampleur des besoins. La présence des organismes communautaires témoigne de l’existence (difficile) d’approches alternatives du bien être. Cependant, leur dépendance financière envers l’État comporte le risque de les transformer en simples sous traitants.
Présents dans toutes les régions du Québec, les organismes communautaires sont nombreux, bien que leur nombre exact demeure difficile à établir. Le Réseau québécois de l’action communautaire autonome en identifie 4 500, alors que l’Institut de la statistique du Québec cite plus de 10 300 organisations en 2023 (Paquette et Lagacé-Bureau 2025). Ils sont solidement ancrés dans les milieux locaux, mais fonctionnent en réseaux nationaux selon leurs champs d’intervention ou sur une base territoriale locale, notamment au sein des Corporations de développement communautaire . La concertation s’est imposée comme un mode d’organisation essentiel, permettant de coordonner les actions tout en préservant l’autonomie des organismes.
La concertation ?

Denis Bourque (2008) définit la concertation comme un processus volontaire et plus ou moins formel de mise en commun d’analyses et de solutions à des problèmes communs, fondé sur une participation aussi démocratique que possible. Les acteurs impliqués peuvent se rassembler autour d’un intérêt partagé pour une problématique ou une population-cible, ou encore selon une logique territoriale regroupant des organisations issues de secteurs variés.
Elle vise avant tout l’échange de points de vue, le partage d’informations et la convergence des analyses, sans effacer les différences entre les partenaires. Elle peut déboucher sur des actions concrètes, souvent sous forme de partenariats, mais ce n’est pas un objectif nécessaire. Les acteurs engagés dans la concertation ne sont généralement pas dans une dynamique conflictuelle. Au contraire, une approche consensuelle et collaborative est une condition nécessaire à leur participation. Avec le temps, la concertation est devenue le mode dominant d’organisation des rapports entre organisations communautaires et appareils d’État.
Cependant, la généralisation de la concertation soulève plusieurs enjeux. La multiplication des « tables » peut mener à une situation d’« hyper concertation », où le temps et l’énergie consacrés à se concerter nuisent à la réalisation de la mission première des organisations. Par ailleurs, comme Berthiaume et al. (2022) le notent, un accent trop exclusif sur la concertation peut limiter les pratiques plus conflictuelles pourtant à l’origine du mouvement communautaire. De plus, comme le montre l’enquête de Bonneau (2014) à Chicoutimi, la concertation tend à favoriser les organisations disposant de ressources suffisantes pour y consacrer du personnel. Bien qu’elle soit associée à des gains potentiels (information, pouvoir, financement), plusieurs organismes peinent à identifier ses retombées concrètes, ce qui suggère qu’elle est parfois imposée par les bailleurs de fonds. Lorsque des bénéfices sont reconnus, l’accès à l’information et le réseautage sont les plus souvent mentionnés, dans une logique de réciprocité entre partenaires
Le contexte
L’enjeu de la pauvreté mobilisait d’ailleurs l‘ensemble du Québec, comme le montre l’adoption en 2002 de la « Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale » (Gouvernement du Québec 2002). La Table de lutte contre la pauvreté avait été mise sur pied quelques années plus tôt. Son objectif était de démarrer une démarche de développement économique communautaire impliquant un vaste éventail de participants : entreprises privées, entreprises d’économie sociale, institutions publiques fédérales, provinciales et municipales, organismes communautaires, etc. D’autres expériences d’un tel développement économique local avaient lieu au Québec (Fontan 1994). On y voyait une stratégie efficace pour lutter contre la pauvreté, mais ce type de développement n’avait jamais été tenté dans la région du Saguenay-lac Saint-Jean, une région durablement marquée par un taux de chômage élevé et une dépendance chronique à un petit nombre de grandes entreprises. La ville de Chicoutimi, une ville moyenne où se trouvent de nombreux services régionaux, était marquée par un fort taux d’inégalités de revenus entre son centre et les quartiers environnants. Cette concentration de la pauvreté dans les espaces centraux faisait de la pauvreté une question sensible. (Tremblay et Tremblay 2012; Diallo 2025).
Une enquête avait montré que les organismes communautaires étaient devenus méfiants face aux efforts trop nombreux de concertation et, surtout, craignaient qu’une telle expérience ne monopolise des ressources déjà trop limitées (Martel et al. 1997). Après quelques temps, la Table prit alors la forme d’une table de concertation réunissant des organismes communautaires et certaines institutions de santé et de services sociaux, se conformant ainsi au modèle devenu dominant. Cette évolution montre une transformation des intentions originales. Celles-ci proposaient une approche en termes de développement économique communautaire, alors que les organismes communautaires estimaient que l’intervention économique les éloignerait de leur approche d’aide à la personne. Cette distance entre le « secteur communautaire » et l’action économique, même sous la forme d’ÉSS, demeure encore présente aujourd’hui (Fournis 2023), bien qu’elle se réduise peu à peu, comme le montre le nombre croissant d’entreprises de l’ESS participant à la TLP.
Les objectifs
Les premiers objectifs de la TLP apparaissaient dans sa première appellation: une table de « concert-action ». Il ne fallait pas seulement discuter, mais aussi agir de façon concrète sur la pauvreté. Les premières actions de quelque envergure ont été de sensibiliser les agents économiques du centre-ville en favorisant un emploi d'insertion. La sensibilisation est un objectif fondamental depuis les débuts de la TLP et un de ses fils conducteurs.
Sur quoi portent les échanges autour de la Table lors des rencontres? Les sujets ont changé au cours du temps. Depuis quelques années, l'insécurité alimentaire, la sécurité du centre-ville, le transport accessible et, de façon globale, la mixité sociale (ethnique autant que sociale) sont des sujets qui intéressent les organisations participantes. Celles-ci ne sont pas seulement des organismes communautaires, d'ailleurs, mais un bien plus vaste éventail d'organisations, ce qui montre une volonté de ne pas établir de coupure étanche entre les diverses dimensions de la pauvreté et la vie collective générale. Cette façon de concevoir les objectifs de la Table implique que si la situation des personnes pauvres est d'abord définie pas le manque de revenu, elle ne s'y limite pas. Ce sont de larges pans de la vie quotidienne qui sont touchés, allant du milieu de vie dans ses aspects physiques (architecturaux, urbanistiques) jusqu'à la condition psychologique. C'est pourquoi la lutte à la pauvreté ne peut se limiter à la formulation de lois et de règlements, ni n'en considérer que les dimensions institutionnelles et les enjeux structurels. Il est important d'œuvrer directement auprès des personnes en situation de pauvreté afin de les aborder dans leur réalité complexe, cette appréhension étant la caractéristique de l'« esprit du communautaire ». Pour la TLP, cette action directe relève des organismes membres, plutôt que le la Table elle-même. C’est sans doute ce qui explique l’insistance d’aborder l’espace du centre-ville, où se trouvent la plupart des organismes communautaires présents à la TLP et une bonne partie de leurs usagers et usagères.
Le fonctionnement
La TLP est une occasion de concertation où se retrouvent une vingtaine d'organisations communautaires et des représentants d'institutions publiques liées au développement social. On y trouve aussi quelques entreprises d'ESS. Bon nombre de ces organismes se trouvent au centre-ville de Chicoutimi. On remarque l'absence d’agents économiques privés et, notablement, des personnes pauvres elles-mêmes. La TLP se conçoit comme un lieu de rencontre d'intervenants.
Cette situation « en surplomb » se manifeste aussi dans les activités de la Table. Comme pour la plupart des tables de concertation (Bonneau 2014), elle offre surtout l'occasion d'échanger de l'information sur ce qui concerne Chicoutimi et ailleurs. Mais elle n'est pas un lieu de formation, bien qu'il arrive que des invités y fassent des conférences. La TLP vise surtout à maintenir et à développer la sensibilité des participants aux divers enjeux touchant à la pauvreté et aux moyens de la contrer. La sensibilisation du milieu est une préoccupation, suffisamment centrale pour qu'un comité permanent s'en charge, ce qui prend la forme d'une campagne plus ou moins annuelle utilisant des affiches et les médias sociaux pour dénoncer la situation des personnes à faibles revenus et l'inadéquation des solutions à l'inégalité sociale. Il arrive aussi que les élus soient invités à des activités visant à leur montrer la difficulté à vivre avec de faibles revenus.
Pour jouer ce rôle, la TLP bénéficie d'un lien étroit avec la Corporation de Développement Communautaire, avec qui elle partage des locaux, du personnel, des facilités de réunion, etc., ainsi qu'une agente de développement rémunérée à même les budgets de la CDC. Elle peut parfois profiter de stagiaires étudiants. Le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) la supporte aussi en y délégant un organisateur communautaire dont le mandat est d’accompagner le processus de concertation en participant comme membre non votant au comité de coordination, en participant aux divers comités selon les besoins et en transmettant les informations en lien avec la santé publique et le CIUSSS. La TLP bénéficie parfois de subventions pour développer des projets particuliers.
Elle se réunit une dizaine de fois par an, pour des rencontres d’une demi-journée. La planification et la tenue de ces rencontres relèvent du Comité de coordination, qui est le point nodal de l’activité de la TLP. Il se compose de l'agente de développement et des 2 ou 3 personnes choisies à la première rencontre de l'année, ainsi que de l'organisatrice communautaire déléguée par le CIUSSS. Ce comité peut accueillir d'autres représentants des membres lorsque le sujet les intéresse. Cet aspect volontaire permet une mobilisation et une communication fluide entre les membres et le comité de coordination. Il va sans dire que les rencontres se déroulent dans une atmosphère de confiance mutuelle et de liberté de parole entretenues par des techniques d'animation de groupe et de mise en commun des réflexions.
Les liens aux autorités et aux institutions
La majorité des participants à la TLP sont des organismes communautaires, ce qui est normal pour un lieu de concertation qui se décrit comme « le volet pauvreté de la CDC ». D’ailleurs, la CDC est de facto responsable de la TLP depuis longtemps. Parmi ses membres, on retrouve d'autres lieux de concertation, mais aussi des organismes basés dans un quartier voisin (plutôt que sur une catégorie de population). De façon notable, lorsqu'on se souvient des hésitations autour de l'ESS qui avaient marqué les débuts de la TLP, on y retrouve maintenant quelques entreprises d'ESS et d'insertion en emploi. Il faut aussi noter la présence d'organisations qui ne sont pas des groupes communautaires mais œuvrent dans des champs jouxtant la question de la pauvreté (sécurité alimentaire, logement social, etc.). Au total, il faut retenir la grande diversité des membres, ce qui démontre que la question de la pauvreté ne peut pas être enfermée dans des catégories étanches.
Si ses liens avec les organismes communautaires sont organiques, la TLP accueille aussi des organisations qui s’en distinguent. Sans surprise, on retrouve le ministère de la Santé et des services sociaux, lui aussi au cœur des activités de la TLP depuis ses débuts. Cette implication ancienne donne un poids certain à la présence de l'organisateur communautaire, mais on ne peut dire qu'il décide de ses activités. Service Québec et Service Canada sont aussi présents, ce qui montre aussi que les appareils étatiques sont des interlocuteurs privilégiés de la TLP et de ses membres. La TLP coordonne ses activités avec celles du Collectif contre la pauvreté et un membre fort ancien de la TLP participe aussi à des organisations régionales et nationales dont il s'assure de faire circuler l'information à la TLP. En bref, si la concertation se manifeste dans une participation essentiellement basée sur la diffusion de l'information, cela inclut l'information dépassant le milieu local.
Les rapports aux autorités municipales sont à la fois de collaboration et de mise à distance. Les villes québécoises se voient de plus en plus confier des responsabilités en matière de développement social, ce qui est relativement nouveau dans le système politique québécois. Pour s'en acquitter, elles ne peuvent négliger la présence des organisations communautaires. De leur côté, celles-ci ont fréquemment besoin de l'aide matérielle (locaux) ou informationnelle détenues par les municipalités. Tout ceci pousse à la collaboration. Cependant, le service municipal responsable du développement social est débordé de demandes de participation et ne peut être présent à chaque instance de concertation. Sa participation aux activités de la TLP est assez lointaine, une situation qui fait plutôt l'affaire de la TLP, toujours méfiante par rapport au monde politique.
Cette distance est encore plus clairement maintenue face aux paliers provincial et fédéral, à qui on reproche fréquemment de ne pas comprendre le milieu communautaire et de ne s'y intéresser qu'à des fins de relations publiques, surtout lors des campagnes électorales. Si, dans d’autres villes, des organisations semblables à la TLP acceptent de voir le personnel politique participer à leurs activités, à Chicoutimi, on préfère se tenir loin des débats politiciens. De façon générale, s'ils admettent l'importance de l'action politique, les participants à la TLP tendent à considérer qu'elle n'est pas de son ressort et relève plutôt d'organisations situées à des échelles plus larges, comme la Table nationale des CDC et le Collectif contre la pauvreté
Les leçons de la TLP pour un changement de cap
Les 25 ans d’existence de la TLP sont en elles-mêmes un succès d’autant plus notable que la pauvreté n’a plus le même pouvoir mobilisant. En contribuant à identifier la pauvreté comme un enjeu de société, la TLP contribue donc à alimenter le débat sur la persistance de l’inégalité sociale dans la société québécoise. Plus que sur des solutions à la pauvreté qu’on pourrait chiffrer statistiquement, la contribution fondamentale de la TLP – et des autres concertations comparables – est de maintenir l’attention sur un enjeu qu’on a trop tendance à marginaliser. L’histoire de la TLP étant encore en cours, il ne saurait être question d’en faire le bilan. On peut toutefois soulever quelques leçons générales, chacune devant être abordée comme une démarche en cours, avec ses avantages et ses limites.
La première est celle des modalités de la lutte à la pauvreté. Son évolution a privilégié les organisations offrant des services directs aux personnes plutôt que celles visant des aspects structurels ou des politiques publiques (Vallières 2011). Cela signifie aborder la pauvreté dans sa quotidienneté et privilégier une compréhension globale de la pauvreté qui ne se limite pas au faible revenu. Il faut préférer considérer les conditions de vie plutôt que la seule augmentation des paiements de transferts. En d’autres termes, il ne faut pas faire de la pauvreté un domaine à part, mais l’intégrer aux autres enjeux de la vie sociale. Cela ne peut se faire que par des regroupements intersectoriels, une mobilisation continue et des concertations efficaces.
Aborder la pauvreté sous son angle social plutôt que seulement financier est certainement justifié. Cependant, cela peut mener à une hésitation à s’engager dans l’action économique, que ce soit dans ses manifestations marchandes ou dans celles plus liées à l’ESS. En privilégiant le développement social plutôt que le développement économique local, on risque de contourner les fondements économiques de la situation de pauvreté. En d’autres termes, si ces actions peuvent diminuer l’intensité et la difficulté vécue de la pauvreté, elles peinent à la diminuer (Vallières 2011). Le risque est de se limiter aux conséquences de la pauvreté plutôt qu’à ses causes (Tremblay et Simard 2011).
L’accent sur la dimension quotidienne et concrète est aussi une leçon qu’on peut tirer de l’expérience de la Table. Elle explique l’importance du palier local. Il faut avoir établir des diagnostics locaux, rechercher des solutions locales et établir des partenariats locaux. Les solutions à la pauvreté devront se mouler aux conditions locales et particulières, sinon elles resteront abstraites et, en conséquence, inefficaces.
Cela semble une condition de gros bon sens, mais elle n’est pas sans difficultés. Le risque demeure que ces espaces locaux (ou micro-locaux, ce n’est pas clair) se retrouvent détachés les uns des autres. A trop insister sur les particularités, on risque de perdre de vue les communalités qui permettraient des alliances. Ainsi, l’évolution de la TLP l’a amenée à se concentrer sur le centre-ville. Celui-ci peut être compris comme un territoire permettant le développement de liens communautaires, d’interactions et d’interrelations pris non seulement comme des conditions externes, contraignantes, de la vie des personnes, mais comme le fondement possible d’une action sociale et collective (Tremblay et Tremblay 2006). Mais qu’arrive-t-il alors aux autres zones environnantes?
Quelle que soit la réponse, elle devra être cherchée par la mise en commun des expertises, des connaissances et des expériences. C’est là une définition raisonnable de la concertation, dont l’usage est certainement une des leçons fondamentales de l’histoire de la TLP. On en connaît les avantages : respect des autonomies de décision, harmonisation des points de vue, transfert de l’information, etc. Ce sont là des aspects positifs essentiels, car les organismes appartenant au milieu communautaire n'ont pas tous la même compréhension de la pauvreté, de ses causes et de ses conséquences sur les personnes.
Mais l’expérience des 40 dernières années permet aussi de voir les limites de la concertation. Trop souvent imposée par les partenaires financiers qui y voient une façon de rationaliser leur investissement en évitant les dédoublements et les « trous de service », elle peut devenir une instrumentalisation, un moyen pour faire accepter les politiques étatiques sous couvert de participation. Elle est alors une modalité de gestion du social, ce qui peut expliquer pourquoi les dimensions conflictuelles de l’action sociale en sont absentes (Berthiaume et al. 2022). S’inscrivant dans la panoplie des pratiques professionnelles, elle n’inclue pas les personnes qui doivent bénéficier de l’action des organisations ce qui, comme le note Bourque (2008), ne peut que nuire à la participation citoyenne.
Bibliographie
Bélanger, P. R. and B. Lévesque (1992). Le mouvement populaire et communautaire: de la revendication au partenariat (1963-1992). Pp. 713-748 dans G. Daigle et G. Rocher (dir.), Le Québec en jeu. Comprendre les grands défis. Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
Berthiaume, A., et al. (2022). "L'organisation communautaire au Québec: quelques zones d'ombre dans l'état des connaissances." Canadian Social Work Review / Revue canadienne de service social, 39 (1): 45-61.
Bonneau, Josie-Ann (2014). Portrait de la concertation sur le territoire de Chicoutimi, Chicoutimi : CDC du Roc.
Bourque, Denis (2008). Concertation et partenariat. Entre levier et piège du développement des communautés, Québec : Presses de l’Université du Québec.
Collectif pour un Québec sans pauvreté [www.pauvreté.qc.ca]
Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (2016) Vers un troisième plan d’action gouvernemental en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Québec : Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. [www.cclp.gouv.qc.ca]
Diallo, D. (2025) Portrait de la pauvreté sur le territoire du Grand-Chicoutimi. Rapport de stage d’intervention pour la Maîtrise en études et interventions régionales, Université du Québec à Chicoutimi.
Fontan, J.-M. (1994). « Le développement économique communautaire québécois : éléments de synthèse et point de vue critique. » Lien Social et Politiques – RIAC, 32 (automne): 115-126.
Fournis, Y. (2023). "Le mouvement communautaire québécois : plus on est de flou...", Canadian Journal of Nonprofit and Social Economy Research; Revue canadienne de recherche sur les OSBL et l’économie sociale, 14 (1): 56-68.
Gouvernement du Québec (2002) : Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale [https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/l-7].
Regroupement québécois de l’action communautaire autonome : [https://rq-aca.org]
Lagacé-Bureau, F.-X. and J. Paquette (2025). L’action communautaire au Québec – Portrait statistique 2023, [En ligne]. Institut de la statistique du Québec. Montréal, ISQ, 95p. [www. statistique.quebec.ca/fr/fichier/action-communautaire-2023.pdf]
Martel, D., M. Tremblay, P.A. Tremblay (1999). La pauvreté à Chicoutimi et à Jonquière : ce qu’on en dit, ce qu’on en fait, rapport de recherche remis à Développement économique Canada, Emploi-Québec, Société de développement de Jonquière, Société de développement économique de Chicoutimi, Chicoutimi : Collectif Idées-UQAC, 87 p. [https://constellation.uqac.ca/id/eprint/1892/]
P.A. Tremblay et F. Simard (2011). « Le labeur de la concertation : la Table de lutte à la pauvreté de Chicoutimi », pp.261-280 dans J.-L. Klein, C. Champagne (dir.) (2011) Les initiatives locales : un levier pour contrer la pauvreté, Québec : Presses de l’Université du Québec.
P.A. Tremblay, M. Tremblay (2006). « Le développement social et la lutte aux inégalités à Saguenay », pp.153-166 dans D. Bourque, Y. Comeau, L. Favreau, L. Fréchette, (dir.) L’organisation communautaire, fondements, approches et champs de pratique, Québec : Presses de l’Université du Québec.
P.A. Tremblay, S. Tremblay (2012). « La revitalisation des espaces centraux des villes moyennes : enjeux et dynamiques sociale, économique et communautaire. Le cas de l’arrondissement Chicoutimi à Saguenay, au Québec », pp. 85-104 dans P.A. Tremblay, S. Tremblay (dir.) La revitalisation des espaces centraux : enjeux et voies d’avenir pour les villes moyennes, Chicoutimi : Groupe de recherche et d’intervention régionales, Université du Québec à Chicoutimi. [https://constellation.uqac.ca/id/eprint/2877].
Table de lutte contre la pauvreté de Chicoutimi : [https://www.tlpchicoutimi.com]
Table nationale des Corporations de développement communautaire (2024) Les CDC, actrices incontournables du développement social. [https://www.tncdc.com/publications]
Vallières, R. (2011). Le portrait de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Rapport remis à la conférence régionale des élus du SLSJ. Chicoutimi : CDC du Roc.
13/02/2026
Le 20000 lieux : le tiers espace des habitantes et habitants d’Encagnane !
En 2026, une association créée et animée par des habitants animent un lieu auto-géré dans un quartier populaire d’Aix-en-Provence. Comment cela a-t-il pu se réaliser ?
Tout a commencé par une étude dirigée par Guy Roustang
C’est le résultat d’un long processus initié depuis des années comme des fils qui peu à peu se sont reliés. Tout a commencé par une étude du PADES dirigé par Guy Roustang qui a initié une démarche autour de la création des jardins partagés en 2013.
En 2018, le lancement du projet Easi Pour tous initié par le bailleur social Familles et Provence a permis d’engager une dynamique d’animation du quartier. C’est Lisa, jeune salariée de l’ARDL qui a pu ainsi tisser durant 2 ans les liens entre habitantes et habitants, associations et institutions. Sa posture a pu construire les conditions d’une confiance. De cette confiance, et de ce long travail sensible autour d’un café des voisins, rendez-vous hebdomadaire animé chaque lundi à 17h durant plus de 3 ans est né un collectif. Cet espace modeste a pu créer les premières solidarités entre voisines et voisins, souvent isolés. Autour d’un café ou d’un thé, des histoires et des besoins se sont exprimés. Des premières actions se sont construites dont la création d’une boîte à lire installée sur la place Romée de Villeuneuve et des moments festifs comme le lancement d’une Gratiferia qui se poursuit encore aujourd’hui le dernier dimanche de chaque mois.
De ces liens, le COVID a permis d’en mesurer l’importance et l’essentiel. C’est pourquoi les habitants investis ont créé l’association pour que leur relation se structure au-delà d’un collectif informel. L’apprentissage de la gestion d’une association comme de l’implication de toutes et tous reste un travail de tous les jours qui a pu se faire avec l’appui d’habitantes et d’habitants investis dans cette attention aux relations et à l’accueil mais aussi avec le soutien d’un réseau de partenaires associatifs du quartier. Dès le début, les liens se sont tissés avec le centre social La Provence, la maison de quartier La Mareschale, l’AFEV, le CPIE, le Conseil citoyen, Unis Cité, DUNES et les Compagnons Bâtisseurs.
Le besoin d’un espace commun, un espace « à nous » !
Depuis les premières rencontres en 2018, le collectif d’habitants a exprimé le besoin d’un lieu qu’ils allaient pouvoir investir en autonomie, un lieu "à nous" ! Complémentaire du centre social, cet espace permettait d’accueillir des habitants par les habitants, à des horaires et une souplesse plus grande que les contraintes d’un lieu plus institutionnel.
Le premier espace a été le jardisquare, mi-espace public, mi cabane, construit sur un délaissé et animé par les nombreux ateliers organisés par les habitants et quelques associations. Ce lieu fut l’espace d’un apprentissage de notre collectif et des relations avec le bailleur et les institutions publiques. Autour d’un Théâtre forum notamment, l’association a pu se développer en mobilisant de plus en plus d’habitants du quartier, beaucoup plus d’habitantes aussi, des mamans avec leurs enfants, des personnes âgées mais aussi des plus jeunes et des ados. Notre première secrétaire fut Celia, 10 ans à peine !
Puis, le collectif fut à l’initiative d’un groupe coopératif avec les Compagnons bâtisseurs et le centre social, il a été possible de se projeter sur un espace plus grand, au pied du bâtiment le Nautilus, rue Jules Verne, il ne pouvait que s’appeler le 20000 lieux ! D’un désir d’un lieu, c’est alors le 20000 lieux qui se profile à l’horizon en 2022.
Des habitants investissent l’espace et l’anime chaque jour du matin au soir
La Cabane des voisins œuvre depuis sa création à renforcer la solidarité et l'entraide entre habitants. Dans ces quartiers confrontés à des difficultés socio-économiques, de nombreux habitants souffrent d'isolement et de sentiment d'invisibilité sociale. Ils se sentent parfois "inutiles" ou exclus de la vie collective, ce qui peut les amener à se replier sur eux-mêmes. Face à ce constat, il est apparu essentiel de créer des espaces et du temps, pour retrouver une place active dans la communauté et de tisser des liens de proximité.
Après une première étape animée par les Compagnons Bâtisseurs qui ont pu ainsi poser les bases de la cogestion de cet espace de 250m2 en plein cœur du quartier, le 1er juillet 2025, c’est la Cabane des voisins qui a signé le bail de mise à disposition avec le bailleur social. A notre connaissance, c’est la première fois qu’une association de proximité occupe un local aussi grand et central dans l’activité d’un quartier.
De cette confiance, arrive le temps des responsabilités et des engagements.
Le projet est entré en résonance avec l’action de deux fondations qui ont fait confiance au collectif : d’abord la Fondation pour le logement dès 2024 car elle a perçu le potentiel et rencontré très tôt le collectif ainsi que son l’animatrice qui l’incarne : Magida Bel Abbès.
En 2025, l’appel à projet de la Fondation de France "Je compte pour – Tu comptes sur moi" qui est né de ce besoin de retisser du lien social en s'appuyant sur deux principes fondamentaux : la reconnaissance sociale et la réciprocité a été écrit pour l’association et son action dans le quartier !
Ce soutien s'inscrit dans la continuité des actions de La Cabane des Voisins développées depuis presque 5 ans. Ce ne sont pas des objectifs que se sont fixés l’association auprès des financeurs, mais bien la mise en forme de ce qu’elle fait déjà : Rompre l'isolement et revaloriser les personnes "invisibles" ; créer et renforcer des liens sociaux intergénérationnels et interculturels à travers des activités rassemblant des habitants d'âges et d'origines diverses ; développer l'entraide et la solidarité de proximité via des actions concrètes où les habitants s'apportent mutuellement du soutien (matériel, moral, éducatif...) et impliquer les habitants dans la co-construction du projet afin qu'ils deviennent acteurs et même animateurs des activités, garantissant ainsi l'ancrage local et la pérennité des actions au-delà du projet.
Une communauté s’organise, un espace commun qui fonde de nouvelles relations
Une communauté s’organise chaque jour autour de Magida et Thomas, Somaya et Karima, Leila, Rachid, Jean-Marc, Dorine et Michèle. Ce sont des dizaines d’habitantes et d’habitants qui traversent le lieu. Situé en face de l’école Giono, nombre de mamans se retrouvent après avoir déposé les enfants à l’école. Et les projets s’imaginent autour d’un thé ou d’un café : des ateliers où les habitants partagent entre eux leurs savoir-faire du quotidien : bricolage, cuisine, couture, musique, jardinage, parentalité, usage du numérique, etc. Chacun possède des compétences ou des talents qui peuvent être valorisés. Par exemple, un habitant passionné de jardinage anime un atelier de plantes, bouturage, semis ; … tandis qu'un autre pourra apprendre aux voisins une recette de cuisine traditionnelle. Ces savoirs "informels" de chacun reconnus renforcent l'estime de soi grâce à la reconnaissance de leurs compétences par les autres.
Des rencontres s’organisent, informelles, en plus des cafés des voisins. L'important est de maintenir de la convivialité, de la simplicité dans les échanges. Le rapport au règlement intérieur est ainsi partagé pour qu’il devienne un cadre nécessaire mais sans injonction de quelques-uns qui joueraient « le mauvais rôle ».
C’est autour de « l’équipage » que se prenne les décisions collectives. Animée par les membres de la Cabane des voisins, il se réunit chaque mois et permet la coordination des activités, entre habitants impliqués et associations. Au-delà de la simple approche technique, reconnaître la place centrale des habitantes et habitants dans la cogestion du lieu permet d’inventer une nouvelle manière de coopérer et de faire ensemble. Les professionnels retrouvent une place, en appui et en soutien. Le premier effet est d’avoir su créer un espace qui décloisonne. Le 20000 lieux a pu déplacer des cloisons et ouvrir des portes. Demain, de nouvelles aventure seront racontées à plusieurs mains.
09/05/2025
Le Collectif pour la Transition Citoyenne en 2025, une année de bascule ?
Membre de l'ECCAP, qui est membre de l’Archipel des confluences (Collectif de tisserands au service de tous les initiatives), lui-même membre du Collectif pour une Transition citoyenne (CTC). C'est donc à plusieurs titres et dans une posture de tisserand que je vous partage l'actualité du CTC.
Et elle est dense car le CTC se transforme.
Mais tout d’abord, précisons ce qu’est le CTC.
C’est un réseau de 34 organisations engagées pour une société plus écologique, sociale et démocratique, réunies autour d’un objectif : renforcer la transition citoyenne et promouvoir ses alternatives. Dans sa Déclaration de principe, discutée et validée en mai 2013 à Cluny, nous avons affirmé : « Nous, organisations qui œuvrons, chacune dans notre domaine, à cette transition écologique sociale et humaine, croyons qu’il est temps d’amplifier ce mouvement et de lui donner la puissance nécessaire à un profond changement de société. Afin d’encourager cette dynamique, nous créons aujourd’hui, le Collectif pour une Transition Citoyenne. Montrant ainsi qu’il est indispensable d’unir nos forces, de coopérer et de sortir des logiques de chapelles. Nous entendons ainsi rassembler nos compétences, nos ressources, nos réseaux afin d’optimiser l’impact de nos actions individuelles et collectives. Nous relier pour nous soutenir mutuellement. »
Depuis, nous avons appris à travailler ensemble, mener des combats communs comme le Pacte pour la Transition en 2020 et organiser des moments en liens sur les territoires comme la Fête des possibles, chaque année en septembre. Nous avons pu initier des dynamiques qui se sont épanouies après avoir été soutenu au sein du CTC comme les Licoornes (le réseau des coopératives de transition) ou Coop Média (le réseau d'appui des médias indépendants), il y a quelques mois.
Après une année 2024 marquée par deux temps forts, l’un voulu, l’autre subi, le CTC a décidé de réagir. Après un séminaire fin janvier, nous finalisons un travail déjà initié autour de la gouvernance que nous incarnons dans un projet opérationnel : le déploiement du Pacte pour la transition pour 2026 !
Deux temps forts du CTC en 2024
Le premier temps fort de l’année 2024, le 14 mars, a marqué notre volonté de nous ouvrir davantage sur d’autres organisations afin de tisser des alliances pour faire levier. Nos échanges depuis l’Université d’Utopia et l’Archipel des Confluences résonnent avec beaucoup d’acteurs sur leur place et leur rôle dans les prochaines années et notamment dans la perspective de 2026 et 2027. Le plaidoyer devenant de plus en plus limité, c’est le moment de questionner notre stratégie. Ce fut tout l’enjeu de cette journée du 14 mars 2024 intitulé : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ? En invitant de nombreux acteurs, membres du CTC et au-delà, La Primaire Populaire, Fréquence Commune, Pacte du Pouvoir de Vivre, Tous Élus, Parties Prenantes, Démocratiser la Politique, On est Prêt, Terres de Luttes, Labo de l'ESS, Démocratie Ouverte, Vox Public, L.A. Coalition, Changer De Cap, Attac, Réseau Action Climat et bien d'autres. Cette date a été une étape importante pour initier un virage culturel du CTC : A partir de ce moment, nous avons pu nous assumer de devenir des acteurs politiques autonomes d’une Démocratie continue qui doit vivre chaque jour, animée et portée, par cette multitude d’organisations collectives, dans une relation mature avec les acteurs-partis politiques.
Quelques semaines après, l’actualité nous a mis à l’épreuve !
Le second temps fort subi, la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Le risque de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir a obligé le CTC, réuni en copil le 20 juin, à devoir se positionner : appel à voter ? pour qui ? pour quoi ? Le résultat vu un appel à voter contre l’extrême droite, en rejoignant la Coalition 2024 et en valorisant nos propositions proches de celle du Nouveau Front Populaire. Pourtant, nous avons refusé de passer ce cap d’appeler à votre NFP. Ces échanges ont été riches car nous avons pu vivre la diversité de nos organisations et sa difficulté à pouvoir trouver un point d’équilibre. Mais ce moment a été un pas important dans notre processus de conscientisation collective de ce que devrait être le CTC.
En parallèle, nous avons pu accueillir aussi le Collectif Transiscope qui nous a rejoint et il est un appui important dans le développement des Lieux de la transition, déclinaison locale du CTC.
2025 : Impliquer les membres du CTC pour faire ensemble et agir politiquement
Après cette année riche, nous avons décidé de réunir un séminaire des organisations du CTC sur deux jours à Villarceaux le 29 et 30 janvier 2025. Il était devenu important de se retrouver entre organisations pour répondre à ces trois questions : ce que je peux apporter au CTC, ce que peut m’apporter le CTC et ce que nous pouvons faire comme pas concret ensemble ?
Facilité par l’Université du Nous, nous nous sommes réunis pour préparer une année 2025, comme une année de bascule. Plus de 10 ans après notre déclaration de Cluny, la situation s’est aggravée entre déni du changement climatique et retours des empires, notre horizon est sombre et si nos résistances deviennent des évidences, le faire ensemble, le comment et le quand restent en question.
C'est pourquoi, depuis février, une petite équipe travaille aux suites de cette rencontre de Villarceaux. La prochaine étape est sa validation lors du comité de pilotage du 5 juin avec deux enjeux majeurs : la mise en œuvre d’une nouvelle gouvernance afin de ré-investir les organisations membres et le lancement du nouveau Pacte pour la Transition.
La gouvernance partagée a été dans notre ADN mais elle demande de la méthode, du temps et des espaces pour l’animer. La première étape a été la ré-activation d’une coordination élargie au sein du CTC afin d’impliquer les organisations qui le souhaitent au-delà des 3 copils annuels. Cette coordination a toujours été prévue mais elle n’a jamais réellement fonctionné. C’est le pari qui a été lancé lors de notre première réunion le 10 avril dernier. Dans la suite de notre séminaire, ce premier pas doit se consolider dans une coordination plus politique et stratégique et au service du projet structurant de cette année 2025 : le Pacte.
Il est important de penser la gouvernance au-delà des intentions et des textes. C’est pourquoi, le copil du 5 juin va délibérer le matin sur une proposition clarifiée de notre gouvernance et l’après-midi, nous allons pouvoir la mettre en œuvre en travaillant à notre stratégie autour du Pacte en croisant les groupes projets des lieux de convergence et de la fête des possibles. Cette stratégie va devoir préparer les prochaines étapes, en interne avec la mobilisation de l’équipe salariée et son articulation avec les organisations membres dans une feuille de route où chacune et chacun aura une place et un rôle, en permettant des liens dans des espaces et du temps dédiés.
Agir avec l’Archipel des confluences et Transiscope pour faire le lien entre réseaux nationaux et associations locales.
A la suite de ce Copil, le CTC organisera une journée de mobilisation le 19 juin à l’Académie du Climat afin de présenter le Pacte et de la coconstruire avec d’autres organisations alliées du CTC. Cette journée du 19 juin 2025 s'inscrit dans l'histoire de celle du 14 mars 2024 et nous espérons pouvoir renforcer les liens pour renforcer les territoires dans lesquels nous avons vocation à nous investir.
Faire ensemble est la meilleure façon de produire une culture de la coopération, et pas uniquement une culture de coopérateur. C’est en cela la force et la faiblesse de notre coalition du CTC : articuler la culture entrepreneuriale des coopératives plus pragmatique et la culture politique des associations plus laborieuse mais tellement plus présente et mobilisatrice quand on regarde un peu leur nombre et leur vivacité au plan local !
C’est en cela tout l’enjeu de réussir ce pari car l’année 2025 sera décisive. Nous y sommes mobilisés car le CTC est aujourd’hui la plus grande coalition civique qui rassemble les grands acteurs de la transition et sous toutes ses formes (de la forme de militance la plus jeune et activiste à des acteurs plus institutionnels tout en restant attentif à une dimension inter-générationnelle). C’est pourquoi, au sein de l’Archipel des Confluences (note), nous avons souhaité investir cet espace pour le consolider et renforcer sa mission d’animation des relations entre réseaux nationaux mais aussi leur déclinaison locale. C’est en ce sens que le projet Transiscope s’est rapproché du CTC.
L’Archipel des confluences, dans lequel l’Eccap s’est investie, s’inscrit dans une série de rendez-vous en 2025 qui pourrait dessiner ce que pourrait être une implication de la société civique dans les prochaines années. Demain, l'ECCAP cheminera aussi vers cette coalition. Pour l'instant, il poursuit sa "transition" vers le yeswiki pourra interagir, produire et diffuser des points de vues et analyses mais aussi des retours d'expérience Avec son travail autour des définitions et des desaccords, l'Eccap contribuera à clarifier pour gagner du temps en malentendu. Vous pouvez découvrir toutes ces dates comme autant de rebonds sur le site de l’Archipel des confluences et peut être organiser vos vacances autour de ces moments pour découvrir la France et ses territoires, ces territoires et leurs alternatives, ces alternatives et les habitantes et habitants qui organisées collectivement contribuent à transformer la société en faisant ensemble, avec de la colère et de la joie !
08/09/2025
Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité favorisant la résistance et l’autonomie démocratique
Les cantines et cafés culturels associatifs (CCCA) se veulent être des espaces démocratiques d’émancipations individuelle et collective. Contribuent-ils, comme ils le souhaitent, à renforcer l’autonomie ?1.
Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité
Les CCCA possèdent trois caractéristiques majeures : ce sont des espaces de médiation, de participation et de croisements de logiques différentes.
Premièrement, comme tous les tiers-lieux [2], les CCCA sont des espaces de médiation entre la sphère privée et la sphère publique, en tant que lieux d’expression d’opinions privées sur l’intérêt général (Habermas,1978). Historiquement, les cafés étaient l’une des formes prises par l’espace public : les opinions privées pouvaient y être rendues publiques et débattues, participant à la formation de l’esprit critique. Ceux-ci étaient accessibles à tous les groupes sociaux de la gent masculine (les femmes étaient généralement exclues). En effet, les cafés classiques ont longtemps été genrés et axés sur la consommation d’alcool. Par ailleurs, avec le temps, leur aspect commercial s’est amplifié : rappel de consommation régulier, toilettes réservées à la clientèle, rachat par des chaines, franchises…
C’est pourquoi, d’autres projets de café, diversifiant les publics, les consommations et les pratiques ont vu le jour.
« Un projet collectif avant tout, porté par un groupe qui souhaite créer et animer un espace de rencontre et de convivialité, de mixité sociale, culturelle et générationnelle, autour d'une activité de café-restaurant. Et à travers ce projet, construire le monde dans lequel nous rêvons de vivre, ou au moins tenter d'y contribuer ! ». Entretien avec un membre-fondateur de la Caravane des possibles (38).
Cependant, il ne faut pas oublier que les CCCA sont aussi des espaces communs de gestion d’activités socio-économiques (Fraisse 2019, 2003). En cette qualité, ils peinent à résister aux sirènes de la marchandisation (par la location d’espaces, ceux-ci deviennent donc privatisables) et du management (importation des modalités de gestion issues de l’entreprise), ainsi qu’à la litanie d’une concurrence jugée déloyale (par des commerçants et collectivités).
Deuxièmement, les CCCA sont des espaces de participation et d’engagement politique par la prise de parole et l’action (Arendt, 1983). Ce sont aussi des lieux d’apprentissage : du service au bar à la programmation, en passant par la comptabilité et l’aménagement, sans oublier le rapport à l’altérité. Des ateliers y sont organisés pour sensibiliser (alimentation et enjeux agricoles, faire soi-même et autonomie, etc.), ainsi que des temps de débats pour forger les esprits critiques :
« En plus de proposer, dans la convivialité, des manières de se nourrir plus justes et plus saines, Le Magasin des possibles organise des soirées-débats et des ateliers comme “créer son jardin forêt” ou “créer son jardin comestible” ». Entretien avec une membre-fondatrice du Magasin des possibles (71).
Ces ateliers sont alors des espaces pour « faire ensemble », on y apprend en faisant ensemble tout en apprenant le faire ensemble. Bien souvent, c’est le CCCA en tant que tel qui est un espace d’expérimentation : auto-rénovation, écoconstruction… L’éveil à des thématiques portées dans ces lieux se fait alors par l’action collective : « […] c'est un laboratoire, il faut tester des choses, il ne faut pas se mettre de pression, les choses vont se mettre en place. C'est un lieu où il y a tout possible, c'est toujours en construction ». Entretien avec une membre de LieU’topie (63).
Enfin, troisièmement, les CCCA sont des espaces où se croisent des logiques différentes : activités marchandes (ventes de produits), redistributions publiques (prêt de locaux, subventions), actions militantes (débats, manifestations, etc.). Ce sont des lieux pour se distraire en famille, créer du lien social avec les habitant·s du territoire, ou militer pour un autre monde, etc. Ce sont des tiers-lieux où les logiques domestiques, politiques et économiques s’entremêlent. Or, les espaces de médiation et de participation, articulant des logiques différentes, sont nommés, par les chercheurs en économie sociale et solidaire [3], comme étant des espaces publics de proximité. Quelles en sont les spécificités ?
Des espaces qui encouragent la résistance….
Pour Bernard Eme (2006), les espaces de la société civile sont « des formes de résistance à l’égard des logiques du pouvoir institué et de l’économie qui, très souvent, dénient toute reconnaissance au vécu quotidien de ces acteurs ; à leur intégrité, à leurs engagements et à leurs aspirations » (p. 362). C’est ce qu’illustrent ces propos : « Le désir initial de créer un lieu de vie et de rencontre ouvert à toutes et tous, porté collectivement par le biais d'un café-resto. Et contribuer à notre échelle, à s'éloigner du rouleau compresseur de la surconsommation tant sur le plan alimentaire que culturel etc., … » Entretien avec un membre de la Caravane des possibles (38).
À contre-courant d’une société individualiste, il est question, dans les CCCA, d’apprendre en faisant ensemble et de donner à voir d’autres formes de vie sociale, économique, voire écologique, par la démonstration pratique et la transmission. Ainsi, des lieux insistent sur l’importance de donner à voir ce qu’il est possible de faire et de construire à son échelle. Comme le reformule le participant-scribe de l’atelier « transition écologique » lors des rencontres nationales de 2022 : « On essaie de travailler ensemble autour de plusieurs choses qui nous semblent importantes : gaspillage, compost, glanage, zéro-déchets, place du numérique dans nos vies, jardin partagé », « on essaie un peu d’être une vitrine de tout ce qu’on peut faire ».
...et qui favorisent l’autonomie démocratique
Les CCCA s’emploient à s’organiser pour tenter de construire un cadre de subsistance permettant de répondre à des besoins propres, en prenant en charge les conditions de vie. Pour Aurélien Berlan [4], c’est là-même la définition de la liberté : être libre ne signifie pas être délivré de la vie politique matérielle et des tâches qui vont avec, en les confiant à des instances dont on se met à dépendre, mais bien de se réapproprier ses conditions de vie. L’autonomie politique va de pair avec l’autonomie matérielle, si l’on appréhende la première par la volonté des gens concernés de répondre à leurs propres besoins de subsistance. La liberté, plutôt que la délivrance matérielle par un mode de vie industrielle, devient une autonomie par des pratiques de subsistance. Elle se manifeste dans les CCCA par ce faire soi-même ensemble, mais aussi par la volonté de produire et consommer autrement, avec des activités de maraîchage en propre ou en alliance, et le recours à des produits plus éthiques, notamment locaux.
Cette autonomie permet à tout un chacun d’être de nouveau concerné par la production de moyens d’existence. La délégation de ces activités à des tiers anonymes, à des organisations dont le mobile principal est la lucrativité, réduit le niveau de préoccupations, les met à distance voire les invisibilise (les conditions de production de nos vêtements par exemple). Nous n’en faisons pas l’expérience et nous ouvrons ainsi la porte à toutes les dérives sociales et écologiques. Sans expérience, nous nous déconnectons de notre milieu et de la production de nos moyens d’existence, de savoir-faire, et par là même, nous renforçons notre dépendance à ces organisations. Sans expérience, pas d’enquête, et sans enquête, pas de démocratie, mais une délégation à des experts (Zask, 2022) : « Désormais, c’est une classe de technocrates et d’entrepreneurs (majoritairement masculins et cravatés) qui définit les besoins et gère les territoires, en maintenant les gens concernés à l’écart. La standardisation des modes de vie n’a d’égale que l’artificialisation généralisée des milieux […]. » (Pruvost, Berlan, 2023).
Créés par des personnes pour favoriser les rencontres physiques et tisser du lien, les CCCA ne sont donc pas uniquement des lieux de divertissement ouverts à toustes. Ce sont aussi des espaces publics de proximité où l’on tente de composer, à partir du déjà-là, le monde que l’on souhaite voir advenir. Ce sont des espaces publics de proximité qui encouragent à la résistance et à l’autonomie par l’expérimentation. Des espaces qui renforcent la démocratie.
Notes
Références
[1] Cet article est le fruit d’une enquête menée à partir d’entretiens compréhensifs, d’observations mais aussi d’échanges et de collectes de témoignages lors des Forums nationaux 2021 et 2022 du Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatifs (RECCCA)*. Ces données ont été collectées par la plume principale de ce présent document, par le coordinateur du réseau ainsi que par deux équipes de scribes du réseau des CREFAD déambulant lors des forums.
[2] « S’ils prennent des apparences multiples, ces lieux semblent guidés par une intention commune : créer des espaces de rencontres aux mains de leurs usager·ères, qui permettent l’émancipation des individus par des pratiques issues de l’éducation populaire.
Par contraste avec des espaces portés par le secteur marchand (…), nous souhaitons ajouter à cette dénomination une composante essentielle à nos yeux : la vocation non lucrative et non-spéculative (...). Ainsi, des entrepreneur·euses en font souvent partie, d’autres y sont accompagné·es, mais le cœur du projet se situe ailleurs, dans une volonté de transformation sociale clairement affirmée. »
La définition complète ici : https://les-tiers-lieuses.org/
[3] Pour la recherche, cette expression regroupe toutes les organisations qui poursuivent une finalité politique (l’approfondissent de la démocratie) en développant une activité économique. En France, la loi met plutôt l’accent sur une manière d’entreprendre différente (de l’économie capitaliste) : pas d’actionnariat, coopération, gouvernance démocratique, etc. Pour les personnes militantes, l’ESS est une manière de sortir du capitalisme en conjuguant solidarité et économie.
Bibliographie
Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983.
Collectif, Créer et animer un café associatif, Clermont-Ferrand, Crefad Document, 2025.
Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978.
Fraisse L., Un parcours de recherche au cœur de la construction de l’économie sociale et solidaire, CNAM, Paris, 2019.
Fraisse L., Économie solidaire et démocratisation de l’économie », Hermès, La Revue, 2003, n° 36, no 2, 2003.
Eme B, « Espaces publics », dans Dictionnaire de l’autre économie, 358‑66. Paris: Gallimard, 2008.
Berlan A., Terre et liberté, Le Batz, La lenteur, 2021.
Zask, J., Ecologie et démocratie, Paris, Premier Parallèle, 2022.
Pruvost, G et Berlan, A., Subsistance, dans On ne dissout pas un soulèvement, Paris, Seuil, 2023.
11/04/2025
Les Laboratoires récréatifs
Un laboratoire récréatif répond à la question suivante : comment inviter les habitants d’une commune à vivre ensemble et à partager un projet culturel pour renforcer leur sentiment d’appartenance à un territoire de vie ? On peut noter la présence de multiples manifestations récréatives (sport, musique, fêtes locales…) qui participent à faire vivre l’espace public. Tout comme, existent de nombreuses associations récréatives qui invitent les habitants à s’investir dans différents clubs locaux. On pourrait aussi évoquer l’existence de patrimoines matériels et immatériels qui qualifient des singularités territoriales. Que ce soit un musée, un château, des chants, de la gastronomie ou des spécificités artisanales, des biens communs (publics ou privés) participent à qualifier l’existence d’un attachement à un territoire de vie. Cet attachement à un habitat dans une collectivité territoriale ne peut pas être fonctionnel. Il doit s’envisager comme une intention de participer à la vie publique en s’investissant dans différentes activités sociales, récréatives, politiques, solidaires ou sanitaires. De plus en plus, émergent des tiers lieux, des espaces de co-working et des laboratoires sociaux (1) pour inviter des publics à investir des espaces collectifs pour s’engager dans des projets de développement mutualisés, coopératifs et participatifs. Que ce soient des cafés ou des librairies associatifs, des jardins partagés, des recycleries ou des éco-villages, des mouvements collectifs, localisés, s’activent ici ou là. Des temps de rencontres, des débats, des créations musicales, des partages de nourritures ou des actions citoyennes auprès de différents publics sont proposés. Mais est-ce suffisant ?
Les territoires de vie sont aussi marqués par l’existence de différences culturelles entre personnes quant à la définition du vivre-ensemble, des modes d’existence acceptables et légitimes et des préférences de développement qui ne vont pas de soi. Des conflits et des controverses existent entre les chasseurs et les écologistes ; lors du choix des équipements sportifs ; sur la politique d’animation ou encore sur l’image récréative que l’on veut donner à un territoire de vie pour attirer des touristes ou de nouveaux habitants. Lorsque les questions de transition se posent pour limiter les vulnérabilités et les désordres climatiques à venir, des choix sont aussi à faire dans les stations de sports d’hiver (neige artificielle), dans la gestion des flux de clientèle (surtourisme) ou la gestion du bien être des personnes âgées. On s’aperçoit aussi que des enjeux existent dans l’intention de qualifier les bonnes pratiques récréatives à partir du moment où nous sommes en présence d’une diversité de cultures sportives, de pratiques musicales et de demandes sociales en fonction des publics et des aspirations existentielles.
Dans cette configuration territoriale marquée par une multiplicité de différences sociales et professionnelles, se pose la question du commun existentiel* pour inviter les habitants et les parties prenantes à s’investir dans un projet culturel partagé. Celui-ci est attaché à une micro-forme culturelle qui va imprégner le territoire selon l’attachement à des pratiques récréatives particulières (Corneloup, 2022). L’orientation sur les sports de compétition ou les pratiques ludiques, la musique traditionnelle ou la techno, les pistes cyclables ou les balades motorisées induit des préférences culturelles. Ces pratiques deviennent des supports pour concevoir collectivement la dominante récréative affectionnée et inviter les personnes à co-construire ensemble le commun existentiel qui les relie. A Saint-Venant de Paquette, Saint-Elie de Caxton et Saint Raymond (Québec) ou dans le Carladez (Massif central), des collectifs associatifs se sont constitués pour donner naissance à des sentiers de l’imaginaire, agrémentés de différents modules artistiques, de sculptures, d’animations, de moments festifs et de récits emblématiques (via des lectures, des ouvrages et des conteurs). Un espace public s’est ainsi constitué pour inviter les habitants, des associations et certaines institutions à tisser des liens entre eux dans la fabrique de leur sentier de l’imaginaire, ancré dans une micro-forme culturelle. Un renouveau local s’en est suivi redonnant de la vitalité économique, sociale et culturelle à ces territoires de vie.
L’espace public est alors pensé comme le lieu matériel et immatériel au sein duquel des acteurs et des habitants se réunissent et se lient pour donner naissance à un projet culturel qui débouche sur la création et la mise en place d’une micro-forme culturelle. Celle-ci est particulière au territoire et crée un tissage relationnel (Ingold, 2013) qui relie les personnes autour d’un capital culturel emblématique (2). Elle encastre les différents locaux dans un commun existentiel*. Plus le capital culturel est fort, plus l’adhésion au marquage culturel s’amplifie et se diffuse dans l’espace public. Si l’enjeu du monde contemporain consiste à favoriser le vivre-ensemble et éviter la tragédie du non-commun, la valorisation de la transition récréative dans les territoires de vie consiste à favoriser la présence d’une récréativité3, ancrée dans la micro-écologie des mondes vivants. L’habitabilité récréative (Corneloup, 2023) se présente alors comme un principe-clé pour envisager l’espace public comme processus favorisant l’attachement au territoire politique via la mise en place de laboratoires récréatifs.
Notes
(1) Le laboratoire social a pour spécificité de relier dans le cadre d’une recherche-action des chercheurs, des acteurs de terrain et des publics dans l’intention de construire un projet de développement territorial.
(2) Cette notion caractérise la force économique, sociale et territoriale d’une forme culturelle dans sa capacité à amplifier sa valeur et son attractivité. Pour illustrer le propos, on dira que Chamonix, Ibiza et la vallée Bras du Nord (Québec) ont un très fort capital culturel, ancré dans le territoire. Et plus ce capital culturel est singulier, plus son ancrage local est fort et donc, difficile à délocaliser.
Références bibliographiques
Corneloup J. (2022), La transition récréative, PUR, Rouen
Corneloup J. (2023), La montagne récréative, PUG, Grenoble
Ingold T. (2013), Marcher avec les dragons. Bruxelles : Ed. Zones sensibles.
21/07/2026
Le vélo est politique
le vélo pour ne parler que de lui (cela vaut aussi pour la marche et les transports publics), pose une vraie question politique puisque son utilisation concerne l’organisation de la cité et le bien-être de sa population.
Développer la pratique des modes actifs (vélo et marche) comme alternative à la voiture cela permet de contribuer à l’intérêt général et tous les cyclistes du quotidien le savent :
• Pratiquer de l’activité physique est indispensable pour une bonne santé (p.ex. lutte contre l’obésité), source de moindres dépenses publiques et individuelles de santé,
• Utiliser sa propre énergie pour se déplacer c’est bon pour la santé publique et celle du cycliste qu’elle soit physique ou mentale et pour combattre le dérèglement climatique,
• Utiliser sa propre énergie cela permet d’éviter de la pollution atmosphérique et sonore, l’émission de polluants et de particules fines, de la consommation d’énergie fossiles,
• Permettre une moindre dépense de fonds personnels et publics (moins d’infrastructures routières à gérer) sauvegarde le pouvoir d’achat des collectivités et des particuliers.
Reste à organiser les villes, les banlieues, les zones industrielles et commerciales avec un réseau cyclable sécurisé permettant d’y accéder facilement à pied ou en vélo. Les décisions politiques ont un impact tangible, dans de nombreuses villes le développement des pistes cyclables après le Covid a entraîné une hausse significative de la pratique. Créer ce réseau suppose une vraie volonté politique pour engager la transition urbaine.
11/04/2025
L’Université foraine : un exemple d’université apprenante

L’Université Foraine est un projet initié par l’IUT de Clermont-Auvergne, un exemple d’université apprenante (1). Derrière ce nom intriguant se cache une ambitieuse initiative académique qui réunit étudiants, chercheurs et collectivités locales auvergnats. Le but est de développer une stratégie gagnant-gagnant:
- L’université favorise l’intégration professionnelle des étudiants à travers des projets concrets.
- Les autorités locales bénéficient de ressources humaines et d’expertise scientifique locale.
L’Université Foraine est une université nomade, changeant de territoire chaque année. Il s’agit de réunir pendant trois jours sur le territoire d’une communauté de communes volontaire, des chercheurs, des élus, des acteurs économiques, des responsables associatifs et des citoyens. La journée est consacrée à des ateliers de travail, la soirée à des moments festifs. A la suite des ateliers, sont définis des thématiques qui sont travaillés pendant trois ans, des recherches-actions mêlant étudiants de l’IUT, leurs enseignants -chercheurs, lycéen du territoire, acteurs socio-économique. A la fin des trois un temps de restitution des réalisations et d’évaluations des échecs permet de définir la façon dont on peut envisager la pérennisation de la relation entre l’IUT CA et la communauté de commune concernée. Les deux premières éditions ont eut lieu à Ydes Sumène Artense (Cantal) et à Brioude Sud Auvergne. (Haute Loire). Elles ont permis de développer des recherches actions sur des termes très concrets comme : la valorisation du patrimoine, la protection de la biodiversité ou la qualité de l’eau, etc. La prochaine aura lieu cet été à Ambert (Puy de dôme).
Cette initiative qui met un service public au service de la transition d’un territoire est, nous semble-t-il la voie à suivre pour l’Université qui s’est engagée dans un chemin sans issu. En effet, historiquement lieu de résistance et de savoir, l’Université est devenu un acteur économique au service de la croissance. Désormais, l’Université possède des centres de valorisation, encourage ses laboratoires à développer du partenariat public-privé et fait entrer les dirigeants d’entreprises dans les « conseils de performance et de perfectionnement » de ses formations. Dans une vision dominante qui réduit la société à l’économie et cette dernière à l’économie de marché, il semble aller de soi que l’Université produise des connaissances favorisant le développement économique et forme la jeunesse aux emplois dont ont besoin les multinationales. Pourtant, la croyance en une croissance infinie sur une planète finie est une hérésie dangereuse, alors que se centrer sur la maîtrise des compétences au lieu de former à l’intelligence critique affaiblit la démocratie. L’université doit redevenir modeste. Elle ne sait pas ce que sera l’avenir économique du monde. Elle sait encore moins quelles seront les conséquences sociales et écologiques des technologies qu’elle contribue à inventer et à diffuser. Par contre, elle sait que l’intelligence critique permet d’apprendre en ne restant pas prisonnier des techniques que l’on développe. Elle sait aussi que la meilleure façon de rendre service au public et d’être à l’écoute de la société civile.
Il ne s’agit pas seulement de transmettre des connaissances ou des manières de faire, mais d’apprendre à écouter le territoire où vit l’Université. Le but n’est pas de rayonner - d’éclairer de la lumière céleste des connaissances hors-sol les acteurs du territoire – mais, plus modestement, d’apprendre de nouvelles manières de tisser des liens entre les différents acteurs œuvrant au bien être du territoire. Apprendre à faire de la science participative avec les citoyens et les élus, apprendre à faire avec les étudiants et non pour eux, apprendre à combattre la servitude numérique alors que nous sommes dépendants de nos smartphones. Apprendre l’humilité, cesser de se comparer dans des classements internationaux absurdes et prendre le temps de comprendre ce que l’on ne comprend plus : cette humanité qui se fait la guerre au lieu de s’unir pour préserver la planète, ce temps disponible à la réflexion qui se rétrécit alors que la durée de vie augmente, cette haine de l’autre portée par des nationalistes fiers d’une devise qui pourtant proclame la fraternité. « Nous devons apprendre à vivre comme des frères si nous ne voulons pas périr comme des sots », disait Martin Luther King. Nous devons à nouveau apprendre à apprendre si nous ne voulons pas, un jour, apprendre qu’il n’y a plus rien à apprendre.
Notes
(1) Le terme université apprenante est peu usité et recouvre deux acceptions opposées. La première, néolibérale, assimile toute organisation apprenante (dont l’université), une entité devant faire de la recherche et du développement pour augmenter sa performance économique. On la retrouve, par exemple dans le rapport Taddei de 2017 intitulé « Vers une société apprenante ». La seconde, critique, qui est la nôtre est, par exemple proposée par Hélène Trocmé-Fabre en 1997 dans son texte « Apprendre aujourd'hui, dans une Université apprenante » mis en ligne en 1997. https://ciret-transdisciplinarity.org/locarno/loca5c8.php
15/11/2025
Préférer les solidarités choisies aux interdépendances imposées
Notre modèle économique est insoutenable. Il faut donc en changer radicalement. Pour cela, il convient de rompre avec l’idée que la nature est une ressource à exploiter. Dans cette perspective on met souvent en avant la notion d’interdépendance. Or, celle-ci présente l’inconvénient de remettre en cause la notion d’autonomie pourtant au cœur de la démocratie
Citons B. Latour : « Je découvre que je dépends de tous ces êtres, que ce soient les abeilles, les hirondelles, le climat … et c’est bien de dépendre. En conséquence cela pose en plus un problème de philosophie politique : la référence à la notion d’autonomie, à ce que c’est d’être autonome, est très mal construite. Il faut en quelque sorte devenir hétéronome »[1]. Pourtant, si, effectivement, la prise de conscience de la dépendance réciproque pousse à définir l’autonomie en dehors du paradigme atomiste du néo libéralisme, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain et revenir à une hétéronomie nous faisant dépendre d’une transcendance que certains nomment Gaïa, Patchamama, etc. Vivre en démocratie, c’est vivre dans une société où les hommes ne se soumettent pas à des lois divines ou écologiques mais font et défont les lois qui les gouvernent.
L'interdépendance est un fait, pas un concept émancipateur. L’existence d’une interdépendance, c’est-à-dire le fait que nous sommes le produit d’un milieu que nous produisons, devrait être articulée avec la recherche d’une autonomie décisionnelle et d’une autonomie matérielle[2]. Il ne s’agit plus de se rendre maitre et possesseur de la nature mais il ne s’agit pas, non plus, au nom d’une complexité systémique des interdépendances, de renoncer à agir dans son coin. Abdiquer toute action volontaire sous prétexte que tout système ouvert se régule de lui-même est, rappelons-le, la position des néolibéraux se référant à Hayek (pour qui le capitalisme est trop complexe pour être régulé). Le système monde est complexe mais il est possible et même nécessaire d’élaborer des régulations locales.
Plus généralement, il s’agit de discuter collectivement des dépendances que nous devons réduire (par exemple celle au numérique, à la marchandisation, etc.) et celle que nous devons respecter (celle à la terre, aux animaux, etc.).. Ce besoin d’articulation d’interdépendance et d’autonomie invite à penser la question du conflit qui risque d’être masquée par la valorisation de l’interdépendance. Nos interdépendances sont aussi le fruit de rapports de force, de violence, de négociations. La question du pouvoir doit resurgir que ce soit le pouvoir comme domination ou le pouvoir comme capacité d’agir. Le vivant n’est pas toujours en harmonie avec lui-même. La loi du plus fort s’impose trop souvent, il convient donc d’apprendre à réduire la violence (Agôn) au conflit (Eris) et de penser la société démocratique comme étant le cadre social de résolution des conflits inévitables.
Pour que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas de nier l’interdépendance écologiques des hommes et du vivant. Non, il s’agit simplement de souligner que la notion d’interdépendance est insuffisante pour bifurquer. Nos interdépendances sont de nature diverse, certaines sont néfastes, d’autres non. Il convient donc d’articuler prise de conscience des liens qui nous relient et choix collectifs des liens qui nous émancipent. Autrement dit, articuler interdépendance et autonomie pour construire des solidarités décidées collectivement.
Dans cette visée, la notion de solidarité démocratique [3]nous parait centrale. A l’ère de l’anthropocène, les conditions d’habitabilité de notre planète, c’est-à-dire nos interdépendances, sont menacées par l’action humaine. Pour bifurquer, il faut que ces actions soient désormais conscientisées, débattues, choisies pour être acceptées socialement. Seule une vraie délibération démocratique peut transformer nos interdépendances pathogènes en milieu émancipateur.
Texte repris et légèrement modifié d'un point de vue paru dans le blog de la revue Hermès le 25 février 2025.
Notes
[1] Latour B. (2022), Habiter la terre, Paris, Les liens qui libèrent, P. 85.
[2] Comme le souligne, Berlan A. (2021), Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de la délivrance, Saint Michel de Vax, La Lenteur.
[3] Voir sur ce site la définition de Florine Garlot ici
17/01/2026
Quitter l’impasse mortifère en retrouvant notre pulsion de vie
Texte paru pour la première fois sur le blog de la revue Hermès

Comment éviter la guerre qui vient ? En s’y préparant disent les politiques et les militaires ! Mais qui a envie d’envoyer ses enfants à l’abattoir ? Comment ne plus détruire la nature sans laquelle toute culture meure ? Par la croissance numérique affirment les patrons de la Sillicon Valley ! Mais qui croient encore ceux qui répandent des mensonges aussi vite que la lumière?
Freud[1] suggère une autre piste : retrouver individuellement et collectivement notre pulsion de vie. Réapprendre à se sentir vivant, debout, la tête haute, les sens en éveil. Être soi, être libre. Tout ceci est-il totalement impossible dans notre société anxiogène ? Pas si sûr ! Vivre ce n’est jamais se résigner. Le philosophe (Albert Camus) a raison, même si trop souvent vivre, c’est juste survivre. Survivre au climat qui se détraque, au passé manipulé, au présent foutraque, à l’avenir pollué. Vouloir survivre c’est déjà résister à la tentation du pire, de voter pour ceux qui ne croient pas à l’égalité démocratique ou de consommer tout, tout de suite, puisque de toute façon le futur ne sera pas. S’efforcer de survivre c’est résister à la tentation d’aller voir ailleurs si l’humanité n’y est pas.
Mais résister, ce n’est pas que survivre. Résister, veut dire, à l’origine, « Ne pas céder sous l’effet d’une force ». Comment résister à cette pulsion de mort qui nous conduit – tous – dans le mur ? Certains, très rares, choisissent de s’exclure du monde, de vivre retirés dans des communautés autogérées, écologiques, libertaires. D’autres, plus nombreux, s’engagent dans un militantisme actif qui dénonce les méfaits du capitalisme tout en mettant en œuvre une autre manière de produire et de consommer. Ils inventent, dans la liberté et l’égalité, des systèmes d’échanges locaux, mettent en place des monnaies locales, construisent des logiciels libres, redécouvrent une agriculture biologique, achètent leurs produits dans des magasins de commerce équitable, etc. Ils ont l’énergie de vouloir changer le monde de manière démocratique.
Mais l’énergie se trouve aussi ailleurs : dans le fait que nous pouvons, nous glisser dans nos lits, pour y construire nos rêves. Les rêves d’un monde meilleur, plus juste, moins inégalitaire. Les rêves d’une vie où nous nous appartenons pleinement. Une vie où tous les possibles sont ouverts. Une vie ou la beauté triomphe enfin : « La plus belle heure de la vie, c’est l’heure de la sieste » (Grégoire Lacroix).
Une fois sortie de la sieste, allons chanter sous la pluie, danser sous l’orage puis retrouvons nous entre amis pour boire un coup et refaire un monde plus doux. Puis, ivres d’amitiés, de bon vin et de rêves fous, retournons chez nous et, dans un corps à cœur fiévreux, réinventons l’amour avec ceux et celles qui partagent nos vies. Ouvrons-nous à la beauté du monde. Éteignons smartphones et tablettes et sentons l’herbe fraîche sous nos pieds nus, regardons émerveillés le ciel étoilé, chantons faux les tubes qui ont bercé notre jeunesse. La vie est là, en nous, il faut la réveiller.
Apprenons à déconnecter. Souvent le bruit du monde nous empêche d’entendre le murmure de la vie. À trop écouter les morts, les guerres, les tempêtes, les victoires de la musique et les défaites de la pensée, nous devenons sourd à l’autre qui est en nous. Du coup, le même qui est en l’autre, dans l’étranger, nous échappe. Il devient étrange, mystérieux, dangereux. Ainsi la fureur du monde nourrit peu à peu la peur de l’autre. Prenons le petit déjeuner sans radio. Accordons-nous cinq minutes sans parole ni musique. Apprenons à écouter le silence et nous serons à nouveau connectés à notre humanité. « C’est dans le silence qu’on se retrouve soi-même, qu’on retrouve la vérité sur soi-même et c’est par cette vérité-là que l’on accède aux autres » (Georges Bernanos).
Le pire n’est jamais sûr. Il ne s’agit pas de craindre la colère des dieux ou d’attendre la femme providentielle. Il s’agit juste de redécouvrir la fragile lumière de la vie quand le noir de la mort nous aveugle. Se débrancher des horreurs du monde, pour se connecter au bonheur de vivre. Certes ce n’est pas facile car, comme le remarque l’écrivain Gilles Archambault, « on prend goût à son désespoir. C’est plus facile que de lutter ! ». Pourtant, lutter pour se réapproprier son corps et son temps, penser par soi-même, s’efforcer de devenir son propre maître, retrouver des rêves et envisager des chemins pour les atteindre, méritent des efforts non ?
Retrouver notre pulsion de vie, ne changera pas tout, mais permettra de résister. Or résister c’est déjà créer et créer c’est commencer à dessiner un autre chemin, un autre destin.
Notes
[1]Dans sa correspondance, avant la Seconde Guerre mondiale, avec Einstein que la revue Hermès a eu la bonne idée de republier dans son dernier numéro, « Le Temps des incommunications », qui est paru chez CNRS Éditions.
07/11/2024
Refonder nos modèles de production pour réussir notre renaissance industrielle
Les défis de souveraineté économique, de survie de notre modèle social ou encore de gestion des conséquences du dérèglement climatique sont vertigineux. Notre conviction est que sans réindustrialisation nous ne pourrons les dépasser. Si réindustrialiser est indispensable, cela impose d’inventer un modèle productif.
La France sans usine
En 40 ans, la désindustrialisation française a transformé notre identité économique nous faisant passer d’un pays de producteurs et d’entrepreneurs à un pays de consommateurs et de financiers. Les transferts d’un très grand nombre de travailleurs de l’industrie vers des activités de services moins bien payées, souvent précaires et ouvrant peu de perspectives d’évolutions ont participé fortement à l’émergence de l’Homme inutile1, c’est-à-dire des personnes qui ne valent plus assez pour vivre décemment de leur travail. Au prisme territorial, la désindustrialisation a induit l’installation dans la durée de situations de précarité sociale et économique2. Nos élites ont d’abord cru que des politiques de redistribution de plus en plus massives seraient un remède suffisant. Ensuite, et à court de solution, elles ont décidé de rejeter « les inutiles » aux confins de la République comme on l’a vu lors des dernières élections3. En attendant, le problème subsiste, cette désindustrialisation a généré un déclassement social massif et politiquement explosif.
Le choc fut tout aussi sévère pour l’environnement. Aujourd’hui, nous consommons des produits fabriqués dans des conditions environnementales désastreuses, qui parcourent des milliers de kilomètres avant d’atterrir dans nos hypermarchés. Avec cette économie « du jetable », basée sur un processus d’accélération de la consommation, plus de la moitié de notre empreinte carbone (56%) est dorénavant importée. C’est précisément ce modèle de surconsommation qui est confrontée de manière brutale aux limites environnementales et le technosolutionnisme qui se veut un remède à ces maux, apparaît être une réponse toujours plus illusoire à l’exemple de la grande promesse du moment qu’est l’IA dont les avantages en la matière restent hypothétiques alors que ses coûts énergétiques eux, sont d’ores et déjà colossaux4.
Réindustrialiser est indispensable, la vraie question qui mérite d’être posée est celle d’un modèle productif propre à relever ces immenses défis économiques, sociaux et écologiques qui nous font face.
Une nouvelle représentation des processus productifs
Le point d’appui théorique de cette représentation est à rechercher dans la révolution épistémologique et méthodologique proposée par Nicholas Georgescu-Roegen5. Dans celle-ci, les systèmes économiques et sociaux sont encastrés dans leur socle écologique. En conséquence, si ce socle s’affaiblit alors tout se fragilise. Cette vision introduit une relation systémique entre les activités économiques et la biosphère et place au cœur de la rationalité économique la contrainte de la dégradation quantitative et qualitative des ressources naturelles (et donc des déchets). Par ailleurs, cette révolution bioéconomique recommande de considérer les enseignements de la biologie qui montre que l’émergence de « compétences adaptatives » doit beaucoup aux coopérations, au moins autant qu’à la compétition. Se dégagent alors quatre grands principes opérationnels qui pourraient former le cœur d’une politique industrielle novatrice.
Dans une perspective bioéconomique, l’entrepreneur va rechercher la combinaison productive lui permettant d’optimiser un « bénéfice global » liant performance environnementale, économique et sociale. Loin d’être opposées, ces performances sont complémentaires et se cumulent pour doter l’entreprise d’un avantage compétitif. Augmenter sa performance environnementale devient la condition de l’amélioration des performances sociales et économiques. C’est ce comportement d’optimisation qui fonde la bioéconomie industrielle.
Pour limiter le processus de dégradation, le producteur va chercher à ajouter de l’information dans son produit tout au long de son processus productif afin de favoriser l’allongement des durées d’usage et, en fin de vie, de recyclage. Écoconception et bouclage des flux sont les bases de ce qui est aujourd’hui connu sous l’appellation d’économie circulaire.
La mise en perspective du concept de « compétences adaptatives » pose comme base que c’est au niveau méso-économique que la dynamique industrielle prend forme et se développe6. À l’inverse du concept de chaines de valeurs dans lesquelles les acteurs sont considérés comme de simples centres de coûts, dans un écosystème coopératif, c’est de manière collective que se met en place les nouveaux référentiels d’innovation garant de la performance collective.
Enfin, la sobriété doit être un levier important comme facteur d’optimisation et comme moyen d’entamer l’indispensable « définanciarisation » de l’économie. Prendre en compte cet objectif de sobriété imposera de considérer comme une piste très prometteuse le développement et la mise à l’échelle des principes low techappliqués en particulier aux moyens de production7.
Un exemple d’application : l’économie du réutilisable
La croissance moderne s’est appuyée sur un modèle économique radical, celui de l’économie du jetable. En conséquence, la production de déchets n’a fait que croitre et pourrait atteindre au niveau mondial 5 milliards de tonnes d’ici 2050. Beaucoup comptent sur la circularisation de l’économie pour limiter ces volumes. Sans limitation de la croissance de la part du jetable dans la production, elle ne sera pas suffisante pour réduire les impacts environnementaux. Et sans une forme de « localisme industriel », elle ne peut être le support à une stratégie de renaissance industrielle capable d’augmenter significativement notre base productive et par là, créer des emplois de qualité et de nouvelles sources de richesses pour financer notre modèle social.
Au travers de la volumétrie des déchets, nous avons progressivement pris conscience de l’impasse systémique dans laquelle ce modèle nous a entrainé. Jusqu’à présent, les solutions de substitution manquaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des entrepreneurs se sont emparés du sujet et ont décidé, non plus de corriger le problème (retraiter les déchets), mais de s’attaquer à sa source même pour bifurquer (les diminuer massivement). Conscients que ces pollutions (déchets et autres) peuvent devenir une richesse, des projets émergent et sont la démonstration qu’une politique de réindustrialisation d’ampleur est possible en s’appuyant sur la faiblesse de l’économie du jetable. S’adressant à des secteurs très différents, ces initiatives présentent des caractéristiques communes qui sont autant de démonstration de potentiel du modèle bioéconomique appliqué à l’industrie.
Dans le secteur du textile utilisé en bloc opératoire, jusqu’à aujourd’hui ce sont les solutions jetables qui étaient utilisées faute d’alternatives. C’était plus de 6 000 tonnes de déchets qui étaient générées chaque année. Fabriquées dans des pays low-cost nous en subissons les déchets sans profiter de la valeur ajoutée industrielle ni des emplois. Consciente de cette problématique, la société Protectus8 a su créer un écosystème coopératif pour développer des solutions lavables, réutilisables et recyclables et remplacer ainsi les solutions jetables. À terme, cet écosystème englobera toutes les étapes du cycle de vie des textiles réutilisables : la R&D, la production (filature, tissage, ennoblissement, confection), les services de blanchisserie et de stérilisation et, en fin de vie des produits le recyclage industriel intégré pour fabriquer de nouveaux articles. Ce modèle réduit non seulement les déchets, mais favorisera aussi une réindustrialisation durable car elle sera #MadeinFrance. D’après les sources internes à l’entreprise, et uniquement dans les blocs opératoires, le remplacement des textiles jetables par des solutions réutilisables éviterait plus de 6 000 tonnes de déchets, créerait plus de 5 000 emplois et injecterait 300 M€ de valeur ajoutée dans notre économie.
Dans le même esprit, le projet Nouvelles Fibres Textiles9 porte l’ambition de faire de l’économie circulaire une réalité industrielle et intégrée. La première usine combine une technologie de tri automatisé avec des technologies de délissage et d’effilochage et peut transformer des volumes de textiles en fin de vie en fibres de qualité. Avec ce process, chaque tonne de textile recyclé #MadeinFrance et réutilisée par l’industrie française c’est 1 emploi créé et 50 tonnes de CO2 économisées. Chaque année nous consommons 800 000 tonnes de textile qui sont à 96% importées !
36 millions de bouteilles plastiques sont achetées chaque jour en France. Derrière le côté pratique c’est 279 000 tonnes de déchets plastiques ! Là encore, des entrepreneurs se sont lancés dans le développement de solutions alternatives, c’est ainsi que ce marché de la gourde s’est envolé. L’adoption de ces solutions nouvelles fut remarquable à la fois par sa rapidité et par la diversité des utilisateurs. Selon une étude Fact Market Research, le marché mondial des gourdes devrait peser 11 milliards de dollars en 2030. Certains entrepreneurs ont décidé de faire le pari du #MadeinFrance à l’image des entreprises Gobi, Zeste, Neolid et d’autres. Chacune d’entre-elles place au cœur de ses revendications stratégiques la réconciliation des enjeux économiques, sociaux et environnementaux (À titre d’exemple, une gourde Gobi indoor10 évite 1,59 kg de déchets et 5,29 kg de CO2).
Dans ce dernier exemple les entrepreneurs devront surmonter leur dernier handicap : un rapport qualité/prix insuffisant par rapport à la concurrence des pays low-cost. Là encore les enseignements permaindustriels11 apportent une solution. Pour augmenter la qualité, la clé se trouve dans la circulation des idées et pour baisser les prix dans les volumes. Dans les deux cas, s’est en se regroupant dans un écosystème coopératif que ces secteurs deviendront de véritables moteurs de la renaissance industrielle.
Les principes permaindustriels ont le potentiel pour former le socle d’une politique de réindustrialisation novatrice et territorialisée. Des dizaines (voire des centaines) de milliers d’emplois sont concernés, ainsi qu’un accroissement majeur de la valeur ajoutée qui serait injectée dans notre économie, ce qui participerait fortement au financement de notre modèle social.
Notes
1 P-N. Giraud, L’Homme inutile (2015), Une économie politique du populisme, O. Jacob
2 A. Arquié, T. Grjebine, Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ? La lettre du CEPII. Mars 2023
3 « Après avoir grossi les rangs de l’abstention, les classes populaires des deux côtés de l’Atlantique ont décidé de « voter mal » (Trumpisme aux États-Unis, Brexit aux RU, dégagisme un peu partout) », dans R. Vignes, L’impasse, 2020, Citizenlab.
4 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/07/02/apres-microsoft-google-voit-ses-emissions-de-co2-bondir-a-cause-de-l-ia_6246155_3234.html
5 A. Missemer (2013), Nicolas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique, ENS Éditions
6 La méso-économie peut être définie comme une approche qui privilégie l’étude des interrelations des réseaux d’acteurs
7 ADEME (2023), Étude sur l’opportunité du déploiement d’un écosystème industriel low-tech en PACA
8 https://protectus.eco/
9 https://www.nouvellesfibrestextiles.com/fr/home-francais/
10 https://www.gobilab.com/
11 Pour un monde réciproquement bénéfique à l’humain et à la nature, voir le site https://permaindustrie.org/
04/06/2026
Som Energia : Économie citoyenne, biens communs et gouvernance démocratique à Barcelone

Cette analyse examine le cas de Som Energia comme exemple représentatif d’économie citoyenne dans le contexte urbain barcelonais. Fondée sur sa structure coopérative, son modèle de gouvernance démocratique et son engagement en faveur du développement durable de l’énergie, cette initiative constitue une alternative viable au modèle énergétique conventionnel. Elle explore également ses principales contributions en termes d’autonomisation des citoyens, de transition écologique et de transformation du système économique, tout en reconnaissant ses limites structurelles.
Introduction
Ces dernières décennies, la crise écologique, la concentration du pouvoir dans des secteurs stratégiques et la désaffection des citoyens envers les institutions économiques traditionnelles ont alimenté la recherche de modèles alternatifs. Dans ce contexte, l'économie citoyenne émerge, appréhendée comme un ensemble de pratiques favorisant la participation directe des citoyens à la production, à la gestion et à la consommation de biens et de services. Le cas de Som Energia est particulièrement pertinent, car il applique ces principes au secteur de l'énergie, traditionnellement dominé par les grandes entreprises. Son intérêt réside toutefois non seulement dans sa dimension pratique, mais aussi dans son potentiel d'interprétation à travers des cadres théoriques qui remettent en question la dichotomie entre marché et État.
Dans ce contexte, un lien direct a été établi entre énergie et justice sociale, l'énergie étant envisagée comme un outil au service du bien commun urbain. Ce modèle repose sur la combinaison de trois éléments : un cadre juridique favorable, une véritable participation communautaire et l'accès aux infrastructures ou au financement. En l'absence de l'un de ces éléments, le modèle s'affaiblit ou se réduit à un simple instrument symbolique.
Ce modèle fonctionne en Catalogne car la région possède un tissu social et coopératif très solide, fruit d'une longue tradition de développement des coopératives et des associations. Son échelle territoriale, composée de petites et moyennes communes et de quartiers à l'identité bien définie, est idéale pour la participation et garantit la viabilité de ce système énergétique. Sa situation méditerranéenne offre un ensoleillement abondant, permettant un fort potentiel d'autoconsommation, ce qui rend le modèle plus rentable et moins dépendant du marché. Enfin, son cadre juridique, bien qu'imparfait, est utile et autorise l'autoconsommation collective ainsi que l'existence de communautés énergétiques.
En ce sens, Som Energia n'est pas une exception : elle s'inscrit dans une véritable tendance mondiale qui se développe dans d'autres pays (Allemagne, Royaume-Uni, Danemark, France, etc.). Dans tous ces cas, le succès repose non seulement sur le modèle coopératif lui-même, mais aussi sur les écosystèmes qui le soutiennent. Le scénario le plus réaliste est celui de communautés énergétiques locales, appuyées par des coopératives. Ces communautés énergétiques locales sont composées de quartiers, de villes ou de parcs industriels qui pratiquent l'autoconsommation collective en utilisant des panneaux solaires partagés et une gestion énergétique locale partielle, en utilisant le modèle coopératif pour fournir des services de marketing, de gestion et de connaissances avec les municipalités qui offrent un soutien institutionnel.
Membres des communautés énergétiques de Som Energia
1. Origine et développement de Som Energia
Som Energia est une coopérative de consommateurs d'énergie verte fondée en 2010 à la ville de Girona. Son principal objectif est de promouvoir un modèle énergétique basé sur les énergies renouvelables, par la vente d'électricité certifiée et la promotion de projets d'autoproduction.
Depuis sa création, la coopérative a connu une croissance importante, élargissant son nombre d'adhérents et consolidant sa présence dans plusieurs villes, dont Barcelone. Cette croissance reflète une demande croissante des citoyens pour des alternatives énergétiques plus durables et démocratiques.
Barcelone est un lieu clé pour le développement de Som Energia en raison de sa densité urbaine, de son réseau d'associations et de sa tradition d'économie sociale et solidaire. La coopérative opère au sein de la ville par le biais de groupes locaux qui facilitent la participation des membres et promeuvent les initiatives communautaires. Ces groupes mènent des actions de sensibilisation, d'organisation et de promotion pour les projets énergétiques collectifs, permettant aux citoyens de produire et de partager de l'énergie renouvelable, et favorisant ainsi un modèle décentralisé et résilient.
Le modèle de Som Energia introduit plusieurs innovations économiques et sociales. Premièrement, il favorise la désintermédiation sur le marché de l'énergie, réduisant la dépendance vis-à-vis des grandes entreprises. Deuxièmement, elle favorise la production décentralisée, encourageant ainsi la production locale d'énergie.
De plus, la coopérative met en œuvre des mécanismes de financement participatif, grâce auxquels ses membres contribuent directement au développement des infrastructures d'énergies renouvelables. Enfin, son engagement en faveur de l'interopérabilité renforce les réseaux de l'économie sociale et solidaire, étendant leur impact au-delà du secteur de l'énergie.
D'un point de vue social, elle favorise l'autonomisation des citoyens en facilitant leur participation active à un secteur stratégique, et d'un point de vue environnemental, elle contribue à la réduction des émissions et à la promotion des énergies renouvelables.
Dans cette optique, Som Energia s'inscrit dans l'économie sociale et solidaire (ESS), un secteur qui regroupe les initiatives économiques axées sur le bien commun, la gouvernance démocratique et la priorité donnée aux personnes plutôt qu'au capital. À Barcelone, berceau d'un écosystème coopératif bien établi, Som Energia s'intègre à des réseaux intercoopératifs qui favorisent le développement d'un marché alternatif, lui permettant ainsi de fonctionner au sein d'une infrastructure économique fondée sur des valeurs partagées. Sa structure coopérative donne également aux utilisateurs les moyens d'être plus que de simples consommateurs : elle leur permet de participer activement à la prise de décision, intégrant des valeurs telles que le développement durable, la transparence et la responsabilité sociale.
Caractéristiques de sa structure coopérative

Bien que l'énergie ne soit pas un « bien commun traditionnel » comme une forêt ou des pêcheries , Som Energia contribue à la construction de ce que l'on pourrait appeler un bien commun énergétique, où la production et l'accès à l'énergie sont organisés collectivement. La « ressource » ne se limite pas à l'électricité, mais englobe également les infrastructures énergétiques, la production d'énergies renouvelables et la gouvernance du système.
En ce sens, la notion de bien commun s'est étendue à la sphère urbaine, incluant des ressources telles que le logement, l'espace public et l'énergie et Barcelone a servi de laboratoire pour les pratiques de gestion communautaire à cet égard.
Som Energia s'inscrit dans cette évolution conceptuelle en transférant un système hautement technologique et réglementé à travers des communautés énergétiques locales où les citoyens non seulement consomment de l'énergie, mais participent également à sa production et à sa gestion, brouillant ainsi la frontière entre utilisateur et producteur.
Som Energia illustre ce modèle par :
• Sa structure décentralisée en groupes locaux
• La combinaison des échelles (locale, étatique)
• L'interaction avec les institutions publiques et d'autres acteurs
Cette approche est particulièrement pertinente pour la transition énergétique, car elle permet la coordination d'initiatives diverses sans dépendre exclusivement de grandes structures centralisées. Som Energia est un modèle de gouvernance pour une ressource partagée (l'énergie) et un projet éthico-politique visant à transformer le système énergétique.
2. Problèmes liés au modèle
Malgré ses origines axées sur l'économie participative, Som Energia se heurte à certaines difficultés d'application, compte tenu du secteur auquel elle applique ces príncipes qui sont:
a) Dépendance au marché de l'électricité : Som Energia n'opère pas en toute indépendance du système dominant. Le marché de l'électricité crée une dépendance, même si, en opérant au sein de ce marché libéralisé et en achetant et vendant de l'énergie, elle peut être considérée comme un « bien commun énergétique ». Cependant, ce qui la distingue de ce concept est son exposition aux prix du marché et son manque de contrôle sur la ressource énergétique. Cela limite sa capacité à garantir la stabilité des prix et à rompre avec les dynamiques spéculatives.
b) Infrastructures très coûteuses : L'énergie nécessite des infrastructures très coûteuses (centrales, réseaux, stockage), ce qui pose problème à la coopérative, qui dépendra de financements externes pour couvrir ces coûts. Sa dépendance à l'égard d'une base publique et étatique, ainsi que les conditions d'accès au réseau, créent des tensions entre la logique coopérative et la logique financière.
c) Secteur énergétique fortement réglementé : Som Energia ne peut fixer librement ses tarifs, gérer son réseau ni opérer en dehors d’un cadre légal strict. Son autonomie s’en trouve donc partiellement restreinte.
d) Participation inégale : tous les membres n’exercent pas activement leur rôle de gouvernance. En pratique, le niveau d’implication varie, ce qui conduit à l’émergence d’un noyau actif et d’une masse passive. Plus la coopérative se développe, plus elle a besoin de se professionnaliser et de se rapprocher des pratiques commerciales. Ces tensions peuvent engendrer des problèmes de bureaucratisation et une perte d’implication des membres à la base. Cette situation génère ce que l’on appelle une « démocratie formelle mais inefficace », où peu participent et beaucoup délèguent.
Ces limitations reflètent les difficultés d’application des modèles de gestion collective dans des contextes complexes et mondialisés. En ce sens, Som Energia est un acteur minoritaire du système énergétique et ne peut, à elle seule, transformer le marché mondial de l’énergie.
Som Energia est précieuse, mais insuffisante pour transformer le système énergétique à elle seule. Elle est présentée comme une expérience concrète de gouvernance démocratique de l'énergie, mais non comme une solution complète au problème énergétique.
La question qui se pose avec Som Energia est la suivante : qu'entend-on par économie citoyenne ? l'énergie ? la coopérative ? ou la communauté de ses membres ?
3. Solutions fondées sur les principes de l'économie citoyenne
Som Energia cherche à surmonter ces limitations en favorisant une transformation de son environnement institutionnel, technologique et organisationnel à travers différentes solutions:
a) Décentralisation du système électrique
Pour mettre en œuvre cette solution, Som Energia a développé des communautés énergétiques locales dans les quartiers et les communes, produisant de l'électricité grâce à des panneaux solaires installés sur les toits et à un réseau de micro-éoliennes. Ce système a permis la création de réseaux locaux partiellement autonomes, passant Som Energia d'un rôle de fournisseur à celui de facilitateur de communautés énergétiques.
Toutefois, la mise en œuvre de ce plan nécessite une réglementation autorisant une autoconsommation collective généralisée et facilitant le partage local de l'énergie. Ces deux facteurs permettraient de réduire la dépendance de Som Energia aux grands réseaux centralisés et aussi permettraient d'atténuer le problème d'échelle et d'accroître la participation réelle des membres des coopératives.
Cependant, la fragmentation et les inégalités territoriales (le potentiel énergétique n'étant pas le même partout) freinent la pleine mise en œuvre de cette solution.
b) Réforme en profondeur des règles du marché de l'électricité
Actuellement, le prix est déterminé par le système marginaliste. Une réforme impliquerait donc d'obtenir des prix basés sur les coûts réels, des marchés différenciés pour les énergies renouvelables et une intervention publique accrue.
Ces mesures permettraient une plus grande stabilité des prix et une moindre exposition à la volatilité du marché. Som Energia ferait de l'énergie un service essentiel, et non une activité commerciale, en privilégiant l'accès universel, la durabilité et la stabilité des prix plutôt que le profit.
Cette solution serait toutefois limitée par sa dépendance aux décisions nationales et européennes.
c) Accès aux infrastructures par la démocratisation du réseau électrique
Étant donné que le réseau est actuellement contrôlé par de grands opérateurs, une évolution de la situation impliquerait une gestion publique ou communautaire des réseaux et un accès plus ouvert et moins coûteux au réseau électrique. Ces mesures permettraient à Som Energia de produire, distribuer et gérer localement le réseau électrique, et non de limiter son rôle à la simple commercialisation. Cependant, cette solution se heurte à d'importants obstacles politiques et réglementaires.
Tableau comparatif entre une entreprise espagnole traditionnelle
(Endesa ou Iberdrola) et Som Energia
4 Som Energia Barcelone
Som Energia ne se définit pas comme un fournisseur d’électricité traditionnel. Là où les entreprises classiques considèrent l’électricité comme un produit destiné à générer du profit, Som Energia la conçoit comme un bien commun, géré de manière collective, avec un contrôle citoyen et une vision durable.
À Barcelone, toutefois, bien qu’il s’agisse d’une alternative viable, elle ne se substitue pas au réseau électrique existant : elle n’élimine pas les factures d’électricité et ne constitue ni une solution automatique ni généralisée. Som Energia agit plutôt comme une couche communautaire complémentaire au système convenionnel, visant à réduire la dépendance et à renforcer le pouvoir d’action des citoyens.

Inauguration d'une centrale solaire Som Energia à Barcelone
Caractéristiques de Som Energia à Barcelone

Modèle d'application de Som Energia dans un quartier de Barcelone : Sant Andreu

Modèle d'application de Som Energia dans un quartier de Barcelone : Sant Andreu
Modèle économique et gouvernance
Problèmes engendrés par ce type de gestion

5 Idée finale
L'analyse de Som Energia permet de saisir sa pertinence au-delà de sa fonction de fournisseur d'électricité. Elle peut être interprétée comme une expérience contemporaine de gestion collective des ressources, adaptée aux réalités urbaines et technologiques actuelles. En ce sens, elle contribue non seulement à la transition énergétique, mais aussi à la redéfinition des formes d'organisation économique dans les sociétés contemporaines.


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