17/12/2020
(dé)colonialité, tout à jeter ? (non!)
Études décoloniales et colonialité
Les études décoloniales naissent dans les années 1990, à travers, notamment, le groupe sud-américain « Modernité/colonialité » constitué de chercheurs et chercheuses issues de plusieurs disciplines : Arturo Escobar et Fernando Coronil (anthropologie), Catherine Walsh (sciences de l’éducation), Enrique Dussel, Santiago Castro-Gómez, María Lugones et Nelson Maldonado-Torres (philosophie), Aníbal Quijano, Edgardo Lander, Ramón Grosfoguel et Agustín Lao-Montes (sociologie) et Walter Mignolo et Zulma Palermo (sémiologues), etc…
La colonialité, dénoncée par les études décoloniales, fait référence à un ensemble de hiérarchies intégrées et transmises depuis le 15e siècle, 1492 marquant un processus de conquête coloniale et la naissance d’une nouvelle catégorie mentale : « la race ». Cette catégorie génèrerait de nouvelles identités sociales (« indiens », « noirs », « blancs », etc.) et serait la trame des relations coloniales de pouvoir. Selon Anibal Quijano, la colonialité du pouvoir en Amérique du sud se fonde, à l’origine, sur quatre piliers : l’exploitation de la force de travail (1), la domination ethno-raciale (2), la domination masculine (3) et l’imposition d’une orientation culturelle eurocentriste (4). Les hiérarchies qui émergent de ces quatre piliers de la colonialité (tout en les justifiant) – racisme, classe sociale, patriarcat, occidentalocentrisme - s’enchevêtrent pour former un système monde moderne et capitaliste[4]. C’est parce qu’elles sont intériorisées et transmises que ces hiérarchies participeraient toujours aujourd’hui à la construction des rapports sociaux, des façons de percevoir et d’habiter le monde. Ainsi, la colonialité ne se serait pas achevée avec les mouvements de libération et la décolonisation.
Colonialité, capitalisme et universalisme abstrait
La colonialité, pour ses dénonciateurs, est un pendant négatif de la modernité et plus particulièrement du capitalisme (1) et d’un universalisme abstrait (2). L’avènement du capitalisme (1) serait indissociable de la colonialité. En effet, le capitalisme se serait développé en Europe grâce à l’esclavage, le commerce triangulaire, le colonialisme, l’accaparement des richesses naturelles. Les études décoloniales dénoncent ainsi la colonialité de notre modèle économique et sociétal dominant. Si le capitalisme s’est d’abord appuyé, pour fonctionner, sur le « racisme » et plus précisément sur la « racialisation » du travail, il organise un système de domination multiple (cf. hiérarchies précédemment citées) reposant, dans le contexte sud-américain, sur « l’homme / européen / capitaliste / militaire / patriarcal / blanc / hétérosexuel / masculin [qui] arrive aux Amériques » (Grosfoguel).
Ce système de domination est pourtant en contradiction avec l’émancipation individuelle que le capitalisme promet.
La colonialité serait aussi une conséquence logique de l’universalisme abstrait (2) : c’est parce qu’une pensée particulière (européenne) a pour dessein de s’appliquer au monde que des connaissances, considérées comme particularistes, sont niées.
Une proposition décoloniale et pluriverselle
Ni universaliste (abstrait), ni relativiste ou communautariste, la proposition décoloniale est pluriverselle (Glissant Dussel). Ce pluriversel peut être défini comme « l’unité dans la diversité » (Dussel), « un universel riche de tous les particuliers » (Césaire), le «pluralisme dans l’universel » ou « compliquer l’universel » (Diagne). La pluriversalité reconnaît des invariants humains, des idéaux émancipateurs communs, mais les manières de les atteindre sont pluriels : il n’y a pas une seule voie. Compliquer l’universel reviendrait alors à favoriser l’enrichissement mutuel, la mise en commun et le vivre ensemble par « un dialogue transmoderne[5], critique, épistémiquement divers et, par conséquent, décolonial » (Grosfoguel). En ce sens, un dialogue entre les communautés est impératif pour ne pas sombrer dans un communautarisme ni dissoudre les particularités dans un universalisme abstrait, dont les deux mèneraient à la guerre de tou·te·s contre tou·te·s.
Comme le montrent les noms cités ci-dessus, la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux (2018) explique que : « depuis les années 2010, elle [la proposition décoloniale et pluriverselle] circule de Johannesburg à Dakar en passant par New York, Paris ou Berlin. Reprise par des intellectuels et des artistes africains ou afro-descendants qui font le lien entre les travaux des Africains et ceux des Latino-Américains, l’idée de « décolonisation épistémique » restitue dans leur contexte les savoirs occidentaux et appelle à revaloriser les pensées des mondes subalternisés ». La question de la décolonialité ne se pose néanmoins pas de la même façon dans les différents endroits du monde, du fait de contextes qui leur sont propres.
L’eccap et les études décoloniales
Comme toute théorie, qui plus est quand elle a un écho important et des traductions multiples dans la société civile mondiale, la décolonialité n’est pas exempte de critiques[6]. Comme la revue Africultures le mentionne, le concept de colonialité du pouvoir, issu des études décoloniales, n’est pas une grille de lecture unique pour comprendre notre monde et les relations de domination qui s’y tiennent. Mais, il nous semble qu’il est bien une de ses nombreuses clés d’analyse.
D’ailleurs, le rôle de l’eccap ne serait-il pas, en accord avec le sociologue (européen) et penseur de la décolonialité Boaventura de Sousa Santos, de contribuer à (1) « divulguer la diversité et la multiplicité des pratiques sociales et de leur conférer du crédit, par opposition à la crédibilité exclusive des pratiques hégémoniques » (sociologie des absences) (2) à rendre visible « les potentiels émancipateurs d’une grande diversité de pratiques alternatives qui naissent dans un système à dominante capitaliste» (sociologie des émergences) (Santos, 2016, p. 265) ?
Comme le rappelle Jean-Louis Laville, ces initiatives portent « des logiques de réciprocité, d’égalité et de solidarité » et combattent « l’hégémonie capitaliste » (Laville), et sont, nécessaires à un changement de cap. L’eccap pourrait donc être dans son rôle en les mettant davantage en évidence.
Ainsi, la décolonialité (concept sud-américain) n’est pas un rejet de l’occident ni « un repaire d’islamo-gauchistes » mais une invitation à construire un universalisme et une communauté humaine plus ouverts au monde : un changement de cap là aussi nécessaire.
Poursuites
La question décoloniale est vaste (écologie, féminisme, démocratie…), nous proposons de produire et mettre en ligne des contenus sur le sujet les prochains mois, mais aussi de revenir sur les critiques qui lui sont faites.
En attendant, pour en savoir plus : Africultures. Décentrer Déconstruire Décoloniser, 2019. http://africultures.com/combat-dafricultures-continue/.
Diagne, Souleymane Bachir, et Amselle, Jean-Loup. En quête d’Afrique(s) - Universalisme et pensée décoloniale. Albin Michel., 2018. Þ Débat vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=XJZf6DnO3fc&feature=youtu.be.
Dussel, Enrique. « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques ». Cahiers des Amériques latines, no 62 (31 décembre 2009): 111‑27. https://doi.org/10.4000/cal.1619.
Glissant, Édouard. Traité du tout-monde. Paris: Gallimard, 1997.
Grosfoguel, Ramón. « Les implications des altérités épistémiques dans la redefinition du capitalisme global : Transmodernité, pensée frontalière et colonialité globale ». Multitudes 26, no 3 (2006): 51. Disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-51.htm
Grosfoguel, Ramón. « Vers une décolonisation des uni-versalismes occidentaux : le “pluri-versalisme décoloniale” d’Aimé Césaire aux zapatistes ». In Ruptures postcoloniales: les nouveaux visages de la société française, par Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Achille Mbembe, et Françoise Vergès, 119‑37. Cahiers libres. Paris: Découverte, 2010.
Kodjo-Grandvaux, Séverine. Philosophies africaines. Collection « La philosophie en toutes lettres ». Paris: Présence Africaine Éd, 2013.
« « Racisé », « racisme d’Etat », « décolonial », « privilège blanc » : les mots neufs de l’antiracisme ». Le Monde.fr, 26 juin 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/26/racise-racisme-d-etat-decolonial-privilege-blanc-les-mots-neufs-de-l-antiracisme_6044230_3232.html.
Laville, Jean-Louis. Préface. In Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science, par Boaventura de Sousa Santos. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Paroles D’Honneur. « Faut-il en finir avec l’universalisme ? » Le Débat Norman Ajari/Etienne Balibar, 2017. https://www.youtube.com/watch?v=CINoTYzwBNg&feature=youtu.be.
Pereira, Irène. « L’anarchisme face au paradigme de la colonisation ». Grand Angle, 6 mai 2018. http://www.grand-angle-libertaire.net/lanarchisme-face-au-paradigme-de-la-colonisation/.
Quijano, Aníbal. « Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine ». Multitudes, 1994. http://www.multitudes.net/Colonialite-du-pouvoir-et/.
Santos, Boaventura de Sousa. Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Notes
[1] Interview disponible ici : https://www.europe1.fr/politique/ce-quon-appelle-lislamo-gauchisme-fait-des-ravages-denonce-jean-michel-blanquer-4000366
[2] Manifeste disponible ici : https://manifestedes90.wixsite.com/monsite
[3] Dont « Pour un savoir critique et émancipateur » disponible ici : https://savoiremancipateur.wordpress.com/
[4] Les penseurs de la décolonialité empruntent ici le terme « système-monde » à Immanuel Wallerstein (1974 – 1989).
[5] Transmoderne (Dussel) : qui n’est pas simplement « universel » ni « postmoderne ».
[6] Exemple de critiques : (a) la domination masculine ou le rejet de l'étranger par exemple sont nés avant le développement du capitalisme, (b) on ne peut pas « tout » expliciter par la colonialité, (c) les études décoloniales critiquent le racisme tout en utilisant le terme de « race » comme construit social, (4) un concept qui est situé dans un contexte sud-américain et donc non transposable...
11/02/2017
Accompagnement scolaire au Jas de Bouffan : mon expérience
J’ai été responsable pendant 20 ans du plus important secteur d’accompagnement scolaire du département des Bouches du Rhône, au Jas de Bouffan à Aix-en-Provence. Cette activité d’accompagnement à la scolarité a été lancée en 1981 après le constat suivant : parmi les jeunes 16 à plus de 20 ans qui fréquentaient le centre social, un seul suivait un « cursus normal » et préparait le BEPC. A cette époque, tous les autres étaient scolarisés en classe CES, CPPN, CPA et les plus de 16 ans disaient n’avoir pas mis le réveil matin le jour de leurs 16 ans, et dit : « ouf ! L’école ». Beaucoup revendiquaient « avoir fait un séjour à l’ombre », dans la case prison. Pour rompre ce cercle infernal, il fallait prendre en charge les petits.
En vingt ans, nous avons accueilli plus de 900 enfants et adolescents. Tous appartenaient à des familles souvent illettrées ou analphabètes qui ne pouvaient pas les aider dans leur scolarité. Si l’entrée au CP est une joie pour la famille, un espoir pour les parents, le découragement s’installe souvent dès fin septembre chez un enfant qui n’est pas aidé chez lui pour faire sa lecture. La réflexion d’une maman illustre ce constat « Je suis bête d’y avoir cru, mon aîné n’a pas réussi, mon second n’a pas réussi, mon troisième, mes neveux et voisins n’ont pas réussi et j’ai cru que celui-ci y arriverait ». Mais en définitive, cet enfant une fois aidé y est bien arrivé.
J’ai pu constater que parmi les enfants que nous avons aidés :
- Trois seulement à ma connaissance, ont fait un court séjour en prison ce qui n’était pas le cas de leurs aînés, cousins, voisins.
- Parmi eux peu de chômeurs.
- Au moins ¼ d’entre eux a suivi des études très longues, plus d’un autre quart des études longues et les autres ont passé un CAP, un BEP, un BTS. Seuls quelques-uns ayant de réelles difficultés de compréhension ont suivi un enseignement spécialisé. Devenus adolescents ou adultes, ils n’ont pas eu besoin d’être délinquant car à leurs yeux ils ont de la valeur, ils se sont battus et ont obtenu un diplôme. Ils peuvent utiliser les mots plus que les poings pour confronter leur pensée à d’autres.
Justifications par les enfants de leur échec scolaire, puis de leur réussite.
- Si je questionnais des grands, qui ont maintenant bien réussi, sur leur ressenti lorsqu’ils étaient en échec en classe, tous échafaudaient une justification :
- Quand j’ai demandé à des anciens : « qu’est-ce qui vous permis de vous mettre à travailler en classe» ? Ils m’ont alors dit :
Attitude de ces enfants et jeunes face aux tâches scolaires :
- Ils acceptent de ne pas comprendre ce qu’ils lisent, ce que l’enseignant dit… Un pas est franchi lorsqu’ils ne l’acceptent plus et osent questionner l’adulte. - Ils ne sont pas curieux d’où l’importance d’aménager aussi des temps de découverte (auxquels les parents sont invités) sur n’importe quel sujet, de les sortir du quartier et de la ville, de leur faire découvrir le plaisir de lire, de côtoyer l’art… d’apprendre à bien utiliser la télévision et dans ce domaine encore, il faut travailler avec les parents qui sont prêts à beaucoup pour leurs enfants. Même s’ils sont analphabètes ou illettrés, ils peuvent les aider, en les sortant, en gérant leur face à face avec la télévision, en parlant avec eux…
- Leurs connaissances sont morcelées, il faut les aider à refaire un lien entre les mathématiques, un événement historique, la géographie…
- Ils ne savent pas qu’ils peuvent réfléchir par eux-mêmes. Par exemple : au début, les rédactions sont souvent plus courtes que les sujets. En leur demandant de préciser une phrase, une remarque… ils sont étonnés de voir le texte s’allonger et prennent alors plaisir à ce travail.
- Ils essaient de deviner pour arriver eux aussi à donner une bonne réponse. Il faut alors les inviter à se mettre dans la peau d’un détective, comprendre l’énoncé d’un problème et cerner l’énigme à résoudre, répertorier les éléments connus et trouver comment s’en servir pour y parvenir. Entre autres, les fascicules de Nicole Picard et le merveilleux livre des « 100 problèmes du petit poucet (livre épuisé)» qu’un enfant de maternelle peut résoudre nous ont bien servi pour faire tomber les blocages face à un énoncé. Et cela, même pour des collégiens de 6ème. Ces enfants peuvent ensuite constater qu’à leur niveau l’énoncé est plus long…
- En français aussi il faut les pousser à se questionner. Quel est l’article, le pronom qui m’aide à trouver la terminaison. Est-ce qu’un autre mot de la même famille me donne des indications sur la terminaison… (Nous avons créé pour cela un logiciel qui a aidé bien des « allergiques » à l’orthographe. Grands et petits, jeunes sortis de l’école sans qualification et adultes l’utilisaient avec plaisir. Il faudrait reprogrammer ce logiciel pour les systèmes informatiques actuels, celui-ci et même d’autres qu’ils utilisaient volontiers et conçus pour leur faire gagner temps et s’adapter au niveau de chacun. (ces logiciels sont à reprogrammer pour les ordi actuels, si quelqu’un est prêt à le faire, nous donnons tous les éléments nécessaires)
Si les premières années, matériel, cartes bleues, vestes de bénévoles, dictionnaires… disparaissaient à l’accompagnement scolaire, ce n’était plus le cas au bout d’un certain temps. Le premier enfant accueilli était au CP, volait partout de petits objets. Je n’ai pas laissé passer le 1er vol chez nous. J’ai longuement échangé avec lui puis avec sa maman, je l’ai exclu une semaine avec un retour possible dont nous serions ravis mais avec l’engagement de ne plus voler. Cet enfant a vite progressé dans ses acquisitions, est devenu très régulier, puis autonome, a obtenu un bac C et je l’ai retrouvé en médecine avec ma fille qui me l’a dépeint comme un jeune extraordinaire. Une année, pour aider à l’animation de la fête de la musique, ce jeune adulte est venu avec sa guitare et a échangé avec le nouveau directeur lui disant « Je dois bien cela au centre social. Il m’a sauvé de la délinquance, de l’échec scolaire et m’a permis d’être digne ».
Développement d’autres secteurs que l’accompagnement scolaire des enfants.
Les parents ont demandé que l’on s’occupe aussi d’eux et le secteur alphabétisation est né.
120 enfants étaient en liste d’attente. Pour ne pas laisser ces familles complètement démunies, nous avons mené 2 actions
- une pour tous les parents car même sans avoir été scolarisés, tout parent peut contribuer à aider son enfant dans ce domaine. Le pousser à se prendre en charge à la maison aussi, à gérer le choix des programmes de télévisions, le temps de sommeil, à l’obliger à déjeuner avant de partir à l’école, à parler avec lui, le sortir…
- L’autre pour les parents qui avaient été un peu scolarisés mais ne savaient comment s’y prendre pour aider leurs enfants à faire leur travail scolaire. Une maman aidée m’a dit : « avec les grands c’était une corvée et je devais les gronder sans cesse, je perdais patience, avec celui-ci c’est un plaisir ».
Ces actions valorisent les enfants, les jeunes, les familles, réduisent la délinquance, les problèmes liés à la drogue, les troubles de la personnalité. Devenus adultes, ils prennent en charge l’éducation et la scolarité de leurs enfants… Le dire et le redire, chiffres à l’appui n’a servi à rien et le terrain a été laissé libre pour l’action des islamistes et autres intégristes. La délinquance a remonté dans le quartier alors que, grâce aux différentes actions, elle baissait régulièrement. Nous avons régressé de 20 ans et n’avons pas permis l’intégration sociale de nombreux enfants dont certains, devenus adultes seront très difficiles « à récupérer ». La marche en avant n’a pas recommencé.
Mireille Batlle
01/04/2022
Accords et Désaccords sur la vision du revenu d’existence développée par T. Piketty
A. Des objectifs commun: l’approfondissement démocratique par la réduction des inégalités et la délibération.
B. Des points de désaccord : la définition de ce qu’est la politique et la justification du revenu universel.
Comme nous l’avons déjà souligné, T. Piketty considère que la politique consiste à définir ce qu’est la société juste. Pour notre part, en nous référant au pragmatisme de Dewey, nous pensons que la politique consiste à débattre collectivement sur ce à quoi nous tenons, c’est- à-dire un débat sur les valeurs. Ainsi, cette différence de conception de la politique débouche sur une autre justification de l’intervention sociale et donc du revenu d’existence y compris sous sa forme de dotation inconditionnelle. Il ne s’agit plus de réduire les inégalités dans une société libérale mais de reconnaitre une valeur fondamentale dans une société démocratique : la dignité humaine.
D. La dotation en capital : une mesure éthique sans rupture avec le capitalisme.
;- rupture avec la valeur travail (avec le revenu d’existence le travail n’est plus un préalable à une vie digne)
;Dans notre modèle que nous nommons délibéralisme on doit pouvoir délibérer de tout ... même d’une sortie du capitalisme !
Clément A., 2005, « La politique sociale de Turgot : entre libéralisme et interventionnisme », L’actualité économique, Vol. 81, N°4.
Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres. Dewey J., 2008, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard.
Graeber D., 2018, Bullshit jobs, Paris, Les liens qui libèrent.
Marconi C., 2016, « Des ateliers de charité aux ateliers municipaux. Le pouvoir municipal grenoblois face au droit du travail », Revue d’histoire de la protection sociale, N°9.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,
Notes
Le débat sur le revenu universel est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduits à une triple crise : économique, politique et écologique.04/01/2023
Adresse aux amis convivialistes
Notre raison d’être. Rendre crédible un autre avenir possible.
1 - Etablir une cartographie des mouvements s’orientant vers un changement de cap
2 - Définir des cibles. Pour qui et avec qui, nous nous mobilisons ?
3 - Définir les moyens financiers et moyens de diffusion
4 - Sur la place des convivialistes
[1] https://convivialisme.org/
[2] Alain Caillé, leader des convivialistes a répondu : « Merci cher Guy, tes propositions me paraissent totalement judicieuses et bienvenues ».
[3] Constat de A. Mansuy, in AOC, 30 nov.2022
[4] Voir les analyses de F.Ruffin : « Je vous écris du front de la Somme » Ed. Les liens qui libèrent, sept. 2022, et Paul Magnette : « La vie large », Ed. La Decouverte, oct.2022, p.167.
[5] Voir les dix propositions « qui n’ont d’autre ambition que d’ouvrir le dialogue » de Paul Magnette, p.253.
[6];Voir Clément Dherbecourt : Comment réformer la fiscalité des successions, in France-Stratégie.Janvier 2017.
Notes
Suite à la réunion du 17 décembre à Paris, j’ai souhaité diffuser une adresse à mes amis convivialistes qui peuvent contribuer aux dynamiques de confluences. Voilà quelques axes à partager ensemble et plus largement.15/02/2020
Affaire Mila et déclaration d’Abou Dabi
Clarification qui s’impose d’autant plus que Nicole Belloubet, notre ministre de la justice, a dû faire amende honorable après avoir déclaré au cours d’une interview : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». Elle a reconnu que s’exprimer ainsi était inexact car « juridiquement l’insulte à la religion n’existe heureusement pas dans notre République. Seules sont réprimées les injures faites à autrui en raison de son appartenance à une religion déterminée, comme celles adressées à une personne en raison de ses origines, de ses orientations sexuelles, de son sexe… » [1] .
Alors que Mila déclare : “Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre.” Toujours est-il que la situation est dramatique : c’est Mila qui doit se cacher alors que ceux qui la menacent le font en toute impunité.
Notre ministre de la justice en faisant amende honorable écrit : « A l’occasion de cette polémique, je me suis replongée dans un petit texte de Jaurès, paru en 1904 dans l’Humanité, puis dans le Populaire en 1930, et heureusement republié récemment, muni d’une belle préface. Il s’intitule : « Le martyr d’un libre-penseur, Etienne Dolet ». Cet humaniste fut brûlé en 1546 pour crime d’impiété. Jaurès rend hommage à ce « blasphémateur »…en fustigeant « l’ineptie des inquisiteurs » et « la niaiserie des bourreaux ». Les buchers sont aujourd’hui virtuels, ils n’en sont pas moins intolérables et menaçants, car nous savons aujourd’hui, cinq ans après l’attentat de Charlie Hebdo, que les mots tuent aussi. La bêtise, l’ignorance nous guettent à chaque pas et ne nous lâchent pas, avec une force démultipliée sur les réseaux sociaux. Une adolescente en a fait la terrible expérience et nous devons tous contribuer à la protéger et lui permettre de retrouver le fil d’une vie normale, celle d’une jeune adulte qui s’ouvre au monde »
Les élèves français adhèrent largement à la laïcité, selon une enquête dont rend compte Le Point le 29 janvier 2020. Enquête réalisée entre mars et mai 2018 auprès de 16 000 élèves de troisième et terminale d’établissements publics et privés sous contrat, par le Conseil national dévaluation du système scolaire. Il reste que 28% des élèves en lycée professionnelle et 14% en lycées généraux estiment que les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que celles de la République. Il faudrait bien comprendre ce que signifient ces chiffres, mais ils donnent à penser que la laïcité à la française a encore beaucoup à faire pour être unanimement partagée.
Déclaration d’Abou Dabi en 2019. La fraternité humaine. Pour la paix mondiale et la coexistence commune.
Nous recommandons vivement à Mila et à ses accusateurs (empêtrés les uns et les autres dans les échanges lamentablement violents des réseaux sociaux) la lecture de cette déclaration d’Abou Dabi. Elle est le fruit d’une véritable amitié entre le pape François et le grand Imam Ahmad Al Tayeb. Cette déclaration semble relativement peu connue. L’appel à une large diffusion était pourtant le suivant : « Al-Azhar et l’Eglise catholique demandent que ce document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout les droits des opprimés et des derniers ».
Voici quelques extraits de cette courte déclaration qui mérite d’être lue intégralement.
« Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.
…Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes …
…De même nous déclarons – fermement- que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire- de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques économiques mondaines et aveugles ».
…Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.
…Le concept de citoyenneté se fonde sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice…
Notes
[1] Nicole Belloubet. Le crime de lèse-Dieu n’existe pas. Le Monde 9/10 février 2020.
[2] Charlie Hebdo, 5 février 2020.
11/07/2020
Agriculture ou agribashing
04/10/2019
ALIMENTATION / ENVIRONNEMENT : UNE CERTAINE VISION DU MONDE
15/11/2022
A problème radical, solution radicale
Notes
15/07/2021
A propos de l’article « L’école française » de F. Dubet
Notes
15/09/2023
A propos du livre d’Abdenour Bidard : le Génie de la France.
Cet article s’adresse tout à la fois :
- ;A ceux, qui sont;nombreux dans les jeunes générations, et qui pensent que la France n’a aucun rôle particulier à jouer dans une mondialisation respectueuse de tous.
- A ceux qui défendent une identité française qui existerait depuis toujours et qui serait menacé par le risque du grand remplacement.
Le livre d’Abdenour Bidar, Français croyant musulman, intitulé : « Génie de la France;» mériterait d’être lu par les uns et les autres.
« Génie de la France;» est donc le titre provocateur de ce livre. Le premier chapitre est intitulé : « Le pays qui dit non;». Il rappelle l’étymologie de « franc;» qui a donné France, c’est l’étymologie de frei en allemand et de free en français, les deux termes se traduisant également par libre[1]. Bidar écrit : « Depuis 1789, toute personne qui lutte quelque part sur la planète pour conquérir la reconnaissance de ses droits ne se sent-elle pas, par identification, un peu française;? »[2]
Bidar voit dans l’Appel de de Gaulle le 18 juin 1940, alors qu’il était sans armée, encore sans soutien politique d’une puissance alliée, l’héritier lointain du chevalier Bayard qui « au temps de Louis XII et de François Ier, personnifia une chevalerie française se battant héroïquement jusqu’au sacrifice, « sans peur et sans reproche;». Rappelons que la première phrase des Mémoires de guerre de de Gaulle est la suivante : « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France;».
Pour justifier le titre du premier chapitre, « Le pays qui dit non;», Bidar cite entre autres Descartes, ce « cavalier français qui partit d’un si bon pas;»[3] et qui « entreprit de douter ni plus ni moins que de la totalité du réel;», Jean-Paul Sartre qui affirme « que l’homme existe d’abord et avant tout comme liberté absolue…;», les « modernes Michel Foucault ou Jacques Derrida, en passant donc par Descartes, des esprits hyper critiques; de grands « déconstructeurs;». Sans oublier Blaise Pascal « pourtant chrétien si fervent;» qui prit « autant de soin à désacraliser tout ce que nous sacralisons;».
Ce premier chapitre du livre ne va pas sans mise en garde. « Nous nous sommes trahis hier, gravement, et nous devons avoir l’humilité de le reconnaître;». Sont évoqués par exemple : « l’iniquité colonialiste et esclavagiste;» « l’iniquité actuellement de notre commerce d’armes;» « l’iniquité enfin de politiques qui, désormais, lentement mais sûrement, deviennent de plus en plus autoritaires, sécuritaires, liberticides…;»[4].
Ce livre est écrit par un Français musulman.
Pour lever toute ambiguïté, Bidar souhaite que le pouvoir politique passe de la parole aux actes dans la lutte contre l’islamisme, par exemple : « la fermeture de tous les lieux de culte dont l’imam ne parle pas le français et n’a pas suivi de formation aux valeurs de la République;» [5]. Il rappelle aussi qu’il y a déjà cent ans, Charles Maurras déclarait : « Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus;». Il n’a donc pas fallu attendre Eric Zemmour pour parler de grand remplacement et de la crainte de voir la France mourir compte tenu de l’excès d’immigration. François Héran pour sa part s’élève contre la prétention à la continuité historique revendiquée comme un droit fondamental par Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen, Alain Finkielkraut, Eric Ciotti etc… Il écrit :« La vérité est que, migrations ou pas, les populations de la France n’ont jamais eu droit à la continuité historique et ce, quelle que soit l’époque considérée…Pas plus qu’un autre, le peuple français n’a eu droit à la continuité historique. L’essor de l’immigration ne fait que s’insérer dans la longue série de ces mutations…et le génie national n’a pas consisté à les rejeter mais plutôt à en tirer parti, comme l’a rappelé l’Histoire mondiale de la France animée par Patrick Boucheron, qui a tant chagriné les adorateurs du temps immobile. » [6]
Ce livre, dont nous n’avons évoqué que quelques aspects, est un acte de foi dans le génie de la France qui saura grâce à la laïcité amener l’Islam à reconnaître la liberté religieuse. Ce qu’il ne fait pas « quand il interdit l’apostasie ou criminalise comme blasphème l’atteinte à la divinité;». Alors que l’Eglise catholique aurait reconnu cette liberté religieuse, au moins en partie, depuis Vatican II. Et pour le judaïsme, Bidar cite la rabbine Delphine Horvilleur qui se réjouit de la laïcité pour l’exercice de son ministère. Cet espoir de voir l’Islam reconnaitre la liberté religieuse repose selon Bidar « sur la foi profonde que j’ai en mon pays, et la vision que je fais de notre terre comme cimetière de toute ambition de pouvoir du religieux. Je m’en réjouis, autant d’ailleurs comme musulman que comme français;»[7].
[1] A.Bidar ajoute ce commentaire : « Voulez-vous savoir si dans les veines de tel ou tel de nos chefs politiques d’aujourd’hui souffle l’esprit français;? Estimez le à la puissance de son « non;» et, à l’inverse, au nombre de ses complicités, notamment avec l’ordre libéral mondial;»
[2] A.Bidar, p.21
[3] Cette formule citée de Charles Péguy se trouve dans le tome 3 des Œuvres complètes en prose de Péguy, p. 1280.
[4] Page 46
[5] Voir le livre « Génie de la France;» p.101.
[6] François Héran. Immigration : le grand déni. Ed.du Seuil, 2023, p.96.
[7] Page 134.
10/02/2017
Assemblée du long terme
Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.
« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».
15/11/2021
Assemblée nationale des communs à Marseille du 12 au 14 novembre 2021 : du soin aux relations ?

Cette notion est encore très vaste et assemble des pratiques et théories quelques fois contradictoires, en fonction de son regard et de sa pratique. Pour poser un premier cadre, nous allons nous appuyer sur une définition produite par l’une des premières communautés autour d’un Commun planétaire et immaterielle : Wikipedia.[1]
Notes
Retours sur l’Assemblée nationale des communs qui s’est tenue à Marseille du 12 au 14 novembre 202120/03/2020
Associationnisme
Retrouver l’associationnisme
Revenir sur les raisons d’un oubli
Renouer avec l’associationnisme ?
09/02/2017
Au-delà de l’emploi, quelles activités ?
15/06/2021
Au-delà du dualisme Etat-marche pour une autre conception de l’économie
Pour une diversité institutionnelle au-delà du dualisme Etat-Marché
Pour une critique radicale du courant dominant de la théorie économique
Notes
[1] Voir l’article de Jean-Benoit Zimmermann sur ce site. Voir aussi l’article de Guy Roustang sur le livre de P.Dardot et C.Laval.[2] Voir dans l’eccap, l’article de J.L.Laville : L’association, de l’histoire à l’actualité.
[3] Voir in eccap, article de Jacques Perrin, individualime et Individuation.
[4] Ed. Erès, avril 2021.
24/07/2017
Au cœur du réel : l'utopie
L'utopie et le réel ont une histoire
L'utopie s'oppose au réel. Les dictionnaires le disent : « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » , « conception ou projet qui paraît irréalisable », « chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie » (le Robert) .C'est évident mais cela ne l'a pas toujours été.
Dans les années 60-70, par exemple, et tout particulièrement au cours de la période où l'esprit rebelle de Mai 68 était encore vivace, c'est une toute autre conception de l'utopie qui s'exprimait. Et l'appréhension du réel lui-même en était transformée. Le réel existant, affirmaient de nombreux textes et slogans de 68, n'épuise pas le sens de tout réel possible. Le système économique existant, la justice, l'école, la famille, la condition féminine existantes,ne sont pas des réalités naturelles, absolues, mais chaque fois le résultat d'une histoire, de choix, d'options qui auraient pu être tout autres. L'affirmation selon laquelle « tout est politique » signifiait exactement cela : dans tous les domaines les normes existantes pourraient être remplacées par d'autres. Une «alternative» est toujours possible.
Mais comment s'arracher au poids extrêmement pesant de l'ordre existant qui à force d'être là est devenu « le réel », la nature indépassable des choses ? C'est là qu'intervient l'utopie. Elle n'est plus un rêve naïf mais cette capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l'ordre dominant naturalisé en « réel », et à inventer (créer) une autre réalité fondée sur d'autres valeurs. L'utopie n'est plus conçue ici comme une fuite hors de la réalité mais, au contraire, comme un moyen de porter un regard plus lucide sur une réalité généralement présentée sous une forme mutilée, réduite au fait existant. Les proclamations provocatrices du type «Soyons réalistes, demandons l'impossible », pulvérisent cette conception étroitement conservatrice du réel. La perpétuation de l'ordre existant n'est pas la seule perspective imaginable dans l'éventail des réalités possibles.
Ce nouveau partage entre utopie et réel est au fondement de la subversion des années 68. Il traversera les diverses composantes du mouvement. On verra un certain nombre de militants marxistes, traditionnellement prévenus contre les « socialismes utopiques », tout d'un coup le revendiquer, s'inspirant de Rimbaud ( « Rimbaud disait de la poésie, par rapport à l'action, '' elle sera en avant (...) lueur sur le projet humain '' ») et affirmant la nécessité de « l'utopie » pour faire « disparaître » de l'histoire « la société de l'aliénation »[1].. Au-delà du terme lui-même, c'est cette capacité de subversion utopique ouvrant l'éventail des possibles que les analyses contemporaines de Mai 68 mettent au cœur de la révoltesoixante-huitarde. Boris Gobille, par exemple, un des principaux spécialistes actuels, insiste sur le fait qu'au sein de ce nouveau mode de pensée « est réaliste la saisie de l'ordre symbolique pour ce qu'il est, c'est-à-dire une immense fiction reposant sur la naturalisation de ce qui a été sédimenté par l'histoire »[2].
Ce détour détonnant est propre à éveiller en nous un soupçon : le rapport utopie-réel que nous connaissons, aussi évident soit-il, ne demande-t-il pas à être questionné ?
L'utopie depuis les années 70-80
A partir de la fin des années 70 cette conception nouvelle de l'utopie et son questionnement du réel sont systématiquement rejetés. On assiste non seulement au retour de la conception traditionnelle de l'utopie coupée du réel, mais à son extrême radicalisation. L'utopie devient cette dangereuse illusion qui mène à la « Terreur », « au goulag », au « totalitarisme »...
A partir de la deuxième partie des années 70 les mouvements sociaux déclinent[3] tandis qu'une avalanche de livres[4] , d'articles, d'émissions de radio ou de télévision consacrés à l'utopie imposent sa vision rectifiée d'illusion coupée du réel, un réel indiscutable, celui de l'ordre existant. « Ils le savent bien (les révoltés) que la rébellion n'est pas pensable au sein du monde réel » répète Bernard-Henry Lévy, sur le ton de l'évidence [5]. L'ordre existant est le seul réel possible et ceux qui veulent le transformer sont dans l'illusion, le rêve, l'utopie. Dans La barbarie à visage humain, les « optimistes patentés » récitent « leurs contes de fée » et sont toujours déçus car ils se heurtent au réel[6] . Cette thématique fataliste sera;portée par tout le mouvement nommé (à tort) « nouvelle philosophie », et par de très nombreux publicistes. Les gazettes s'en feront largement l'écho. L'utopie est redevenue une chimère. Et constamment, les idées utopistes (qui ne sont souvent que des idées progressistes) seront accusées d'être responsables des pires malheurs de l'histoire. Pour Glucksmann, même la paisible abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, nous conduirait tout droit au totalitarisme[7]. Toute utopie qui s'écarterait de l'ordre existant serait non seulement illusoire mais criminelle.
Aujourd'hui encore
Les évidences satisfaites de Margaret Thatcher et de Francis Fukuyama rencontrent aujourd'hui moins d'adeptes car les promesses de libéralisme heureux n'ont pas été tenues pour une grande part de la population. Mais un de leurs soubassements, la conception du réel existant (qui est toujours néolibéral) opposé à toute utopie, est toujours très présent. Au cours de la récente campagne des présidentielles (2017), un des principaux arguments employés pour invalider les arguments de tous les candidats critiques vis-à-vis du libéralisme ambiant a été le reproche de prôner des solutions utopiques. Associant la gauche et l'extrême droite dans une même critique de « l’extrémisme » ( « Le Pen Mélenchon même danger »...)[9] des éditorialistes, des hommes politiques, etc. n'ont cessé de dénoncer la naïveté utopique de ceux qui prétendaient transformer la société en s'écartant des canons libéraux. François Fillon, en difficulté, s'en est pris à « la démagogie de ceux qui inventent de nouvelles chimères »[10] tandis que le Figaro, évoquant plusieurs mesures sociales transformées en épouvantail (de « l'embauche massive » de fonctionnaires à l'augmentation de « toutes » les allocations), conclut : « C'est Noël au mois de mai ». C'est-à-dire une chimère.[11] La veille, le dessinateur Plantu se moquait dans Le Monde du programme social, trop progressiste à ses yeux, de La France insoumise en le présentant comme un ensemble de propositions naïves totalement déconnectées de la réalité (du type « demain on rasera gratis »). Le dessin représente un ouvrier crucifié sur une croix désignée comme « Paul Emploi » et égrenant ses certitudes sur les bienfaits miraculeux et loufoques que lui procurerait La France insoumise une fois installée au pouvoir : « Hé ! Dans un mois je ressuscite, ensuite, j'ai un super boulot, et on part tous gratos au Venezuela ».[12] Pour invalider le programme de Jean-Luc Mélenchon, Plantu use d'un procédé éprouvé : il suffit de le présenter comme utopique, c'est-à-dire totalement déconnecté du réel.
La veille encore
Le Monde publiait la tribune de 220 entrepreneurs « contre le choix des extrémismes » (« des », il ne s'agit pas que de l'extrême droite), « parce que les extrêmes appuient leurs discours sur des illusions, des fausses promesses et des cadeaux intenables », « la réalité éclaterait dès le lendemain » et serait, on l'a deviné, « catastrophique ». Un argument décidément bien commode pour les « modérés » pour qui toute remise en cause des choix économiques libéraux est à mettre sur le même plan, qu'elle vienne de l'extrême droite ou de la gauche, car elle ne peut être qu'un dangereux fantasme.
Arrêtons cette série qui pourrait être sans fin. La dénonciation de l'utopie partout débusquée et partout présentée comme complètement coupée de la réalité est aujourd’hui, comme dans les années 80, omniprésente. Il suffit de lire quelques journaux pour s'en convaincre. Elle est devenue tellement prégnante et l'ordre dominant si largement identifié au réel que de simples programmes de gauches sont perçus comme des rêves irréalisables et dangereux. L'irréalité est postulée au moindre écart vis-à-vis des normes économiques, sécuritaires, migratoires, etc...en vigueur. Et la menace s'abat comme un couperet sur le moindre porteur de ces chimères : « Inutile de raconter des sornettes », ce sera « la crise financière généralisée »[13].
Aux sources du réel : l'utopie
Ce mode de pensée s'est installé dans nos consciences. L'utopie, sous de nombreuses dénominations (« l'idéologie », etc...), est devenu un mauvais mot, utilisé pour stigmatiser l'irréalisme de ses adversaires. Il a acquis le statut de vérité a priori. Mais une vérité non questionnée n'est qu'une croyance. Est-ce que véritablement l'utopie n'a rien à voir avec le réel ? Est-ce que, incapable de regarder la réalité en face, elle ne connaît que des réveils désenchantés et des folies destructrices ?
Cela peut paraître surprenant mais rien n'est moins sûr. Une enquête sérieuse le démontrera facilement. Le discours réactionnaire antiutopique nous a fait oublier qu'une grande partie de nos institutions, de nos droits, de nos libertés ont été pendant des siècles considérés comme des utopies et rejetés comme telles. Seuls quelques esprits hardis en imaginaient la réalisation. Elle semblait totalement irréaliste à la plupart de leurs contemporains. Mais ces utopies se sont pourtant réalisées et elles font partie aujourd'hui de la;réalité parfaitement triviale dans laquelle nous vivons.
Dans La barbarie à visage humain, Bernard-Henry Lévy multiplie les jugements définitifs basés sur le constat que les émancipations tournent toujours en leur contraire . Selon lui, « les esclaves et les opprimés » peuvent « s'enivrer de folles espérances », elles seront toujours déçues car « Le Maître » est « l'autre nom du monde »[14] . Faut-il rappeler que les « folles espérances » des abolitionnistes et des esclaves révoltés se sont réalisées et que l'esclavage a été aboli ? Le déni de réalité n'est pas toujours du côté des utopistes.
doux rêveur comme Thomas More pour en faire un modèle de société. L'Utopie[15] imagine une république avec toute la difficulté que peut représenter une telle création imaginaire au sein d'une culture monarchiste triomphante. Cette difficulté est palpable, par exemple, dans les paragraphes où apparaît un prince. Un prince, il y a donc un roi ? Pas vraiment, car sa fonction est totalement républicanisée : elle n'est pas héréditaire, il est élu, il n'a pas de pouvoir décisionnaire...De même, c'est un roi, Utopus qui fonde les institutions démocratiques et égalitaires d'Utopie, mais, depuis, le peuple se gouverne lui-même. Thomas More ne peut se dégager totalement de la culture de son temps.Mais il parvient malgré tout à imaginer, et à nous faire imaginer, une société nouvelle ayant, pour une part non négligeable, les traits désirables d'une république démocratique et égalitaire. En plein XVIème siècle !
D'un côté nous ne pouvons qu'admirer cette faculté imaginative capable de créer du neuf au sein même d'un univers qui le nie totalement. D'un autre côté la tentation est grande de n'y voir que du rêve. Et effectivement on n'en trouvait nulle trace dans la réalité. En France notamment, l’État allait évoluer vers une forme de régime de plus en plus absolutiste[16] . La réalité semblait définitivement donner congé aux rêveries républicaines.
Au XVIIème siècle, il est frappant de constater que les protagonistes de la Fronde, vaste rébellion contre la politique royale, ne songèrent à aucun moment à instaurer la république. Elle restait un exemple de régime extrémiste et déraisonnable ouvert à tous les débordements. Lorsqu'au cours des affrontements le parlementaire « modéré » Omer Talon l'évoque, c'est pour faire peur et déconsidérer les propositions, trop radicales à ses yeux, de certains de ses adversaires (nullement républicains)[17] . La république joue ici le rôle 'épouvantail dévolu généralement à l'utopie : l'évocation d'un projet de société totalement irréaliste libérant des forces et des passions destructrices.
Au XVIIIème siècle, avant la Révolution, certains penseurs des lumières notamment Rousseau, le plus célèbre d'entre eux, ont reformulé l'idée républicaine avec beaucoup de force. Mais ce « fou »(Voltaire) ne pouvait renverser le poids d'évidence que confortait une monarchie millénaire que rien ne semblait pouvoir atteindre. Un tel réel déréalisait toute tentative de changement de régime. Les esprits éclairés eux-mêmes adhéraient à ce « réalisme ». Un des plus éminent d'entre eux, Montesquieu, n'a-t-il pas démontré dans des pages célèbres de L'esprit des lois que la république au XVIIIème siècle ne peut plus être qu'un rêve.
Un tel rapprochement entre république et utopie est significatif , comme l'utopie la république est admirable,mais, dans le monde d'aujourd'hui, irréalisable. C'est un âge d'or, un rêve.
Enfin, au début de la Révolution française elle-même, la solution républicaine semblait toujours parfaitement irréaliste, non seulement aux éléments les plus conservateurs, mais aussi à ceux qui allaient l'instaurer un peu plus tard. L'étude très éclairante de l'historien américain Timothy Tackett sur l'étonnante évolution des députés de la première Assemblée nationale au cours des premiers mois de leurs mandats,
Par la volonté du peuple[22], nous apprend que dans les premiers temps de la Révolution personne, parmi eux, ne pensait à instituer une république. Robespierre lui-même s'attendrissait en évoquant « la voix auguste et touchante de notre roi qui nous offre le bonheur et la liberté » [23] . Le premier septembre 1789, Rabaut de Saint-Etienne proclamait encore sur le ton de l'évidence « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement rép blicain est à peine convenable à un petit État et l'expérience nous [24]a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratisme et au despotisme. » Tous les traits de l'utopie négative, celle qui sera réactualisée dans les années 70-80, collent ici à l'imaginaire de la république : un rêve totalement irréaliste dont la réalisation ne serait pas l'utopie rêvée mais un cauchemar.
L'utopie devient réalité : les droits des femmes L'égalité juridique des femmes par rapport aux hommes, la reconnaissance de leurs capacités intellectuelles, de leur aptitude à pratiquer des métiers longtemps réservés aux hommes, etc... ont longtemps été considérées, eux aussi, comme des utopies irréalisables.Contrairement à la république, dont la réalité à Rome ou en Grèce n'était guère niable, la subordination des femmes semble avoir été de tous les temps. Elle est attestée dans toutes les sociétés historiques et dans les civilisations les plus diverses. Quelques mythes, comme celui des amazones, ne peuvent contrebalancer ce fait massif.Une telle universalité ne signifie-t-elle pas que cette inégalité est dans la nature des choses et non le résultat de choix humains ?
Il y a eu,bien sûr, des utopistes pour en douter. Qu'en est-il de Thomas More ? L'époque n'était pas favorable à une prise de conscience critique dans ce domaine. L'image de la femme au XVIème siècle était particulièrement stéréotypée, reproduisant indéfiniment des traits négatifs[26] et More, lui-même, était un chrétien très pieux et intransigeant[27], les
conditions n'étaient pas réunies pour penser l'émancipation des femmes. Et effectivement, en Utopie, la famille est patriarcale. Le père de famille a une autorité totale sur sa femme et ses enfants et la femme doit être soumise à son mari.Dans le cadre de la vie privée, finalement, rien d'utopique pour l'époque, mis à part, malgré tout, le droit au divorce. L'imagination utopique aurait-elle ici abdiquée ? Pas totalement car au niveau de la vie publique, de la politique, de l'économie, de l'éducation de la vie religieuse... tout change. Les femmes deviennent des citoyennes, elles ont un travail, les jeunes filles reçoivent la même éducation que les garçons, elles peuvent accéder à la prêtrise... Ici l'imagination utopique conçoit des avancées qui sont prédictives d'un réel qui n'émergera que quelques siècles plus tard ( qui n'a pas encore émergé dans le cas de l'accession des femmes à la prêtrise dans l’Église catholique...). Même engoncé dans ses préjugés, le célèbre utopiste est parvenu à élargir l'imaginaire des possibles féminins au delà de la réalité rétrécie de son époque. Il ne sera pas le seul. Des auteurs audacieux se succéderont sous l'Ancien Régime pour défendre le droit des femmes sans prendre leur sujétion présente comme un fait indépassable[28], mais ils resteront isolés à l'intérieur de cultures affirmant toujours massivement l'infériorité irrémédiable du deuxième sexe. Au sein même des philosophes des lumières, le cinquième livre de l'Emile, le célèbre ouvrage de Rousseau, représente un véritable manifeste contre l'émancipation des femmes. Il les assigne à un réel éternel et désespérant. Les maximes de Rousseau ne se déclaraient pas hostiles aux femmes mais prétendaient constater une fatalité de la nature. « L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature (...) La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est point du ressort des femmes »[29]. S'il en est ainsi les revendications des femmes sont absolument vaines. On ne peut aller contre l'ordre naturel des choses. Ce serait prendre ses désirs pour la réalité. Si les femmes ont une nature, une essence qui les voue à être mères avant tout, à se soumettre à l'homme, à occuper essentiellement des fonctions domestiques, etc... elles ne peuvent y déroger sans que cela produise des catastrophes : des catastrophes démographiques, familiales, personnelles constamment évoquées dans L'Emile. Leur assujettissement participe à l'ordre immuable du réel, leur désir d'émancipation n'est que désordre et songe vain.
Quelles sont ces « réalités » ? Ce sont toujours les mêmes : « Il est inutile de le nier, la femme n'est pas pareille à l'homme (...) La déduction, le raisonnement, la méditation supérieure de l'homme font qu'il réussit mieux quand il s'agit de théoriser, d'approfondir un sujet, de persévérer dans une route donnée, de porter une science à la perfection »[42] .
Toute cette argumentation déterministe cherche désespérément à rejeter hors du réel, et donc hors des possibles, tout ce qui s'écarte de l'ordre patriarcal encore dominant. Mais l'ordre dominant n'est pas le seul possible et une autre réalité surgit déjà en ce premier XXème siècle, balayant cette rhétorique du réel et de l'utopie. Elle servira certes encore, on la retrouvera,par exemple, à l’œuvre dans les débats qui suivront la parution du « Deuxième sexe »[43], mais rien n'y fait, malgré leur supposée nature inférieure, les femmes sont parvenues à acquérir les droits qu'elles revendiquaient, à voter, à faire des études, à travailler sans demander la permission à leur mari, à faire reconnaître leurs droits sur leur corps (droit à la contraception, à l'avortement), etc... et aucune catastrophe n'est survenue. Certes, beaucoup reste à faire, des inégalités subsistent et des régressions sont possibles, mais « l'utopie » de l'égalité juridique s'est réalisée et fait partie du réel d'aujourd'hui. Notre réalité, cette fois encore, se révèle composée d'un élément tout à fait essentiel qui a été pendant des siècles une utopie. Qui a dit que les utopies ne se réalisent jamais ?
Réalisme utopique
Ces deux exemples d'utopie pleinement réalisées et constitutifs de la réalité d'aujourd'hui, ne sont bien sûr pas les seuls.On aurait pu prendre l'exemple de l'abolition de l'esclavage, de la laïcité, des libertés fondamentales, etc... des droits pour lesquels il a fallu se battre et qui ont été dénoncés, quelquefois très longtemps comme des utopies irréalisables et dangereuses au nom d'un réel qui était le réel existant érigé en réel absolu.On pourrait dire au contraire, plagiant Hegel, que rien de grand ne s'est fait dans le monde sans utopie, l'utopie d'hier étant bien souvent la réalité d'aujourd'hui. Nous nageons donc ici en pleine utopie. Et c'est le réel.
Notes
[1]Alain Schnapp et pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante. Textes et documents novembre 1967-juin 1968,
Seuil, 1988, 1ère éd. 1969, p.561
[2]Boris Gobille, La vocation d'hétérodoxie in Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai
Juin 68, les éditions de l'atelier, 2008, p.208
[3]Xavier Vigna, L'insubordination ouvrière dans les années 68,PER, 2007,p.329
[4]Parmis les ouvrages les plus médiatisés : André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d'hommes, Seuil, 1975;Les
maîtres penseurs, Grasset,1977;Bernard-Henry Lévy, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977 E.M. Cioran,Histoire
et utopie, Gallimard, édité en 1960 mais republié en 1977 ;Gilles Lapouge, Utopie et civilisation, Champs Flammarion,
1978;Jean Servier, L'utopie, PUF Que sais je ?, 1979, etc...
[5]La barbarie à visage humain, p.40
[6]Ibid p.43
[7]Les maîtres penseurs, p. 12-13 et 17
[8]Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme , Flammarion, 1992
[9]Titre d'un article de Cécile Ducourtieux dans Le Monde du 13 avril 2017
[10]La Provence 15 avril 2017
[11]Le Figaro 21 avril 2017
[12]Le Monde 20 avril 2017
[13]Le Figaro 13 avril 2017. L'éditorial dont est extraite cette phrase a pour titre : « La faillite comme projet »...
[14]P. 43
[15]Œuvre de Thomas More écrite en 1515 et 1516
[16]Arlette Jouanna, Le pouvoir absolu. Naissance de l'imaginaire politique de la royauté,Gallimard,2013
[17]Arlette Jouanna,Le prince absolu . Apogée et déclin de l'imaginaire monarchique, Gallimard, 2014,p.170
[18].Montesquieu, L'esprit des lois, la Pléiade, 1951, 1ère ed.1748, p.270
[19]ibid
[20]ibid
[21]Ibid p.267
[22]Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel,
1997, 1ère éd. 1996
[23]Ibid p.96
[24]Cité par Jean-Denis Bredin, Syéyès,éditon de Fallois, le livre de poche, 1988, p.201
[25]Le mot est déjà en vogue dans son sens négatif de désordre :Timothy Tackett, Par la volonté du peuple, p.98
[26]Sara F. matthews Gréco, Ange ou diablesse.La représentation de la femme au XVIème siècle, Flammarion, 1991
[27]Bernard Cottret, Thomas More, Talliandier, 2012
[28]Maîté Albistur et Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français, édition des femmes, 1977
[29]Rousseau, L'Emile ou de l'éducation, Garnier-Flammarion, 1966 1ère éd. 1762, p.507
[30]Olympe de Gouges, Œuvres présentées par Benoîte Groult, Mercure de France, 1986
[31]Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Alinéa,
1988
[32]Ibid, p. 173
[33]Ibid, P. 270
[34]Daumier, Intellectuelles et femmes socialistes, éditions André Sauret, 1974, dessins antiféministes réalisés par Daumier à
la veille et pendant la Révolution de 1848
[35]Laurence Klejman et Florence Rochefort, L'égalité en marche. Le féminisme sous la troisième république, Presses de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1989
[36]La jeune fille française, enseignement primaire-cours moyen supérieur, Librairie Larousse, p.
185
[37]Marthe Borély citée dans Bertrand Matot, ces femmes antifemmes. Aux sources inattendues du genre, Lemieux, 2017, p.
29
[38]Ibid, p. 26
[39]Ibid, p . 38
[40]Ibid, p. 32
[41].Ibid, p. 34
[42]Ibid p.. 69, citation de Gina Lombroso extraite d'un livre paru en 1924 : L'âme de la femme
[43]Sylvie Chaperon, Haro sur le deuxième sexe in Christine Bard (dir.), Un siècle d'antiféminisme, Fayard, 1999
06/02/2018
Auto-réhabilitation accompagnée des logements
15/12/2021
Aux origines du technocapitalisme
L’accélération sociale acte l’échec du libéralisme classique
Et le capital devint abondant
Le technocapitalisme, un projet total
Notes
(1) Renaud Vignes, L’impasse. Essai sur les contradictions du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (Citizen Lab 2018).(2) Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique: de la contre-culture à la cyberculture : Stewart Brand, un homme d’influence (Caen: C & F, 2013).
(3) Eric Sadin, La silicolonisation du monde: l’irrésistible expansion du libéralisme numérique (Paris : Éditions L’Échappée, 2016).
15/03/2023
Avec le débat sur les retraites, un immense gâchis et le Rassemblement national aux aguets.
Le Pacte civique, association de citoyens prudente et mesurée, affirmait dans son flash info de fin janvier intitulé Conflit sur les retraites, quelle issue? qu’on assistait à un immense gâchis. Depuis, avec les débats dans les Assemblées, ce diagnostic n’a fait qu’empirer et le Pacte civique propose une analyse qui donne une synthèse bien utile pour tous ceux qui se perdent dans les controverses et qui veulent y voir clair 1.
Maître des horloges ou garçon d’ascenseur ?
Mais pourquoi donc le Président Macron s’entête et refuse de recevoir les syndicats unanimes, au risque comme le dit Laurent;Berger d’un déni de démocratie. C’est que le président veut être le maître des horloges, celui qui décide et qui, quoi qu’il en coûte, veut faire passer sa réforme en tenant bon, en l’imposant à une société qui n’en veut pas. Au risque d’être un apprenti sorcier et d’être le garçon d’ascenseur qui fait monter Marine;Le;Pen dans les étages, c’est-à-dire dans les différentes étapes du suffrage universel.
Car comme le rappelle à nouveau E. Plenel dans son dernier livre : « L’appel à la vigilance;»2, c’est bien par les urnes que Mussolini puis Hitler sont arrivés au pouvoir. Or André;Koulberg dans son livre;Le FN et la société française;- L’extrême droite banalisée paru en 2017, aux éditions Utopia, montre comment la progression du Front national, devenu le Rassemblement national, dépend des vicissitudes de la société française.
Le 6 mai 1987, Jean-Marie;Le;Pen à l’Heure de vérité devant des millions de téléspectateurs dénonce les « sidaïques;» accusés de propager la maladie. La campagne menée par ce qui était alors le Front national a complètement échoué parce que « toutes les voix qui comptaient;» ont manifesté leur désaccord. « Ainsi, lorsque les frontistes ne trouvent aucun relais à leur discours de peur et à leurs fantasmes autoritaires ils échouent lamentablement;». « En septembre 1987, la déclaration sur les chambres à gaz, « point de détail de l’histoire de la guerre mondiale;», suscite de nouveau une désapprobation unanime;». C’est justement ce genre de déclaration que Marine Le Pen s’efforce d’éviter pour banaliser le Rassemblement National, supprimer le plafond de verre et l’emporter aux prochaines élections.
Malheureusement sur les thèmes de l’immigration et de l’insécurité, le Front national aujourd’hui Rassemblement national trouve des relais auprès de nombreux hommes politiques, médias, essayistes et pamphlétaires et cela explique ses succès électoraux3. La pléthore de textes législatifs ces dernières années sur ces questions est l’illustration de cette agitation autour des idées du RN.
Citons encore André Koulberg : « Les succès du Front national ne sont, pour l’essentiel, pas imputables à celui-ci, mais aux dysfonctionnements qui touchent la société française dans son ensemble…Le Front national est notre créature;». Et l’analyse qu’il fait de la montée des votes des Le Pen est éclairante : « Les variations des résultats frontistes à des moments où les espérances politiques s’infléchissent brusquement (confortées ou déçues) sont souvent observables;».
Est-il encore possible d’espérer un sursaut d’Emmanuel;Macron, qui ne serait ni maître des horloges, ni garçon d’ascenseur, mais Président des Français, dont l’écrasante majorité est opposée au projet actuel sur les retraites;? Il pourrait alors ouvrir une large négociation non seulement sur les retraites mais sur des sujets autrement plus urgents et importants comme le réchauffement climatique.
Nécessité d’un projet écologiste et socialiste.
Si l’on prend au sérieux le constat d’André Koulberg : ;« les succès du Front national (aujourd’hui Rassemblement national) sont dus aux dysfonctionnements de la société française dans son ensemble;», alors il est urgent de montrer aux électeurs du RN et aux abstentionnistes qu’un autre avenir est possible. C’est à quoi s’emploiera l’ECCAP avec bien d’autres.
1 Voir sur le site du Pacte Civique : « Retraites, une réforme nécessaire mais pas nécessairement urgente;».
2 E.Plenel. L’appel à la vigilance. Face à l’extrême droite. Ed. La Découverte 2023.
3 Les clarifications de François Héran, professeur au Collège de France, sur l'immigration sont très importantes et l’ECCAP s’efforcera d’en parler.
01/08/2020
Boucles de récupération
Ainsi, chaque mouvement de transformation sociale ou culturelle provoque ce que les auteurs ont appelé «boucles de récupération», permettant au capitalisme diffusé à une phase nouvelle. On peut se demander si ce n'est pas ce qui est en train de se passer, avec la crise induite par le covid-19, absorbant elle-même en s'y combinant la crise financière de la décennie précédente. De nombreux signes en sont perceptibles, qui font craindre que des simulacres de transformations ne cachent en fait une régénération du capitalisme. Ce qui est en jeu, ce sont les représentations, les discours, les valeurs tout se passe donc au niveau de la communication, dans la sphère des grandes marques, des agences médias des entreprises, des agences de publicité, et se cristallise élargie dans les secteurs du luxe et de la mode.
Des critiques se focalisant sur la publicité
La crise a exacerbé les critiques au système elles sont à l'évidence une injonction de réaction par rapport aux dégâts induits par la logique du néolibéralisme, dont les relations avec la pandémie du coronavirus sont avérées, et surtout qui annoncent la catastrophe climatique liée aux sociétés peinent à répondre. Il est intéressant de constater que la publicité est devenue une des cibles privilégiées de ces critiques. Ainsi, en juin, 22 associations ont dénoncé dans un rapport influencé des dépenses publicitaires sur les comportements, en contradiction avec l'impératif de la transition écologique ([2]). On y dénonce le fait que le secteur de l'automobile est le premier investisseur publicitaire du pays, dopant les ventes des 4/4, pick-up, et SUV, comme les voyages courts en avion. Au dela,
De la même façon, la Convention citoyenne a émis dans ses conclusions d'abondantes critiques de la publicité, et, comme le rapport cité, a émis beaucoup de propositions pour la limitation et la réglementation. Le ministre de l'Economie Bruno Lemaire a lui-même annoncé que «le nouveau capitalisme nécessite une nouvelle publicité».
Ces critiques renforcent forcément la méfiance que les consommateurs nourrissaient déjà vis-à-vis des marques. Selon une étude Viavoice, 66% d'entre eux pensent ainsi que ce que communiquent les marques ne correspondant pas à la réalité. De ce fait, il devient impératif pour les marques et les agences de publicité de modifier assez radicalement leurs stratégies de communication, afin de s'adapter à l'évolution des mentalités, ou, mieux, pour elles, de l'exploiter pour en tirer parti et mieux rebondir. Il est intéressant de tenter de saisir les grandes directions dans cette communication.
L'affichage d'une nouvelle éthique face à la crise
Le mécanisme général de la communication des entreprises, par le truchement des agences médias, est de prendre acte des nouvelles contraintes induites par la crise, le covid-19 et les menaces climatiques pour initier de nouvelles pratiques, maquillées en progrès social, environnemental, culturel , ou humain, mais qui en fait ont pour véritable but de relancer les affaires, et, globalement, de faire advenir une nouvelle variante du capitalisme.
C'est encore la mise à profit de la montée du numérique, consécutive à la pandémie. L'aide qu'ont pu fournir les techniques du numérique pour maintenir le lien social pendant cette période difficile est invoquée (ce qui n'est pas faux), pour légitimer le numérique dans son ensemble, et amplifier les ressources que cela offre aux médias publicitaires, tout en masquant l'énorme problème environnemental et énergétique que pose la 5 G, notamment. Le boom du e-commerce (hausse de 32% des transactions en ligne du fait du confinement) et la conversion de nombreux séniors à cette pratique sont pour les firmes autant de perspectives d'amélioration de leurs résultats.
Les bonnes intentions sont proclamées partout dans ces secteurs le souci de sobriété amène les marques de luxe à annoncer la réduction du nombre de «Fashion Weeks» dans l'année on y invoque des «défilés plus intimes». On y affirme à qui veut l'entendre que le temps est révolu du bling et du tape-à-l'œil, et on fait profil bas en annonçant un mode plus sobre, minimaliste, et plus couvert. Le groupe Kenig prône «un luxe durable». Pourtant, le succès de cette entreprise est fondé sur la volonté de distinction des élites par la consommation de produits de luxe, notamment dans les pays émergents. LVMH annonce renoncer aux «défilés croisières».
Au-delà de la publicité traditionnelle, la stratégie des marques consiste à investir le champ de la culture, afin de se légitimer et de s'ancrer dans les représentations. C'est bien ce qui s'opère en ce moment, de façon spectaculaire les stratégies de communication du marketing cohérent à en rajouter pour ce qui est de l'adhésion à «l'air du temps».
L'air du temps est d'abord celui de la réflexion, du débat de société, de la culture, précisément Prada pose chaque semaine des questions sur le monde dans «Possible Conversations» Dior diffuse des podcasts d'entretiens sur l'art et le féminisme des artistes engagés sont réquisitionnés pour ces démarches. Saint Laurent évoque Guillaume Appollinaire, Françoise Sagan et Marguerite Duras sur Instagram.
L'inscription dans le «politiquement correct» est active, à propos des grands débats du moment. Plusieurs grands groupes ont apporté leur soutien au mouvement «Black Lives Matter» des entreprises comme Google invitent leur personnel à des séances de formation sur la diversité.
A l'époque des «fake news», l'impératif de vérité est abondamment convoqué les marques affirment leur volonté de reconquérir la confiance des consommateurs. La réalité doit l'emporter en matière de prix, de conditions de travail, d'écologie. Le parallèle avec l'exigence de vérité pour le bon fonctionnement de la démocratie est parfois évoqué. Cela est attribué par les agences comme une exigence de la «publicité nouvelle». Cette volonté de reconquête de la confiance est évidemment sensible en ces temps de défiance. L'importance de la presse dans ces perspectives est l'occasion d'affirmer le caractère incontournable de la publicité pour ce qui est de son financement. En effet, les recettes publicitaires se sont effondrées d'environ 2/3.
En ces temps de fragmentation avérée du corps social ([3]), les valeurs civiques, la solidarité, l'empathie sont abondamment sollicitées. Canal + a permis un moment d'accès gratuit à sa chaîne, et la MAIF a restitué 100 millions d'euros (économisés par la baisse du nombre d'accidents) à ses adhérents, tout en invitant à les reverser vers des causes humanitaires. Les grandes marques se lancent, comme Chanel, dans la confection de masques, la fabrication de gel hydroalcoolique, ou le financement d'imprimantes 3D. Elles n'hésitent pas à appeler à l'idée de «communauté» ou à évoquer les «communs» .Mais les directions géographiques vers cette générosité s'oriente sont de nature à induire le soupçon que les soucis d'expansion commerciale ne sont pas absents:
Ce positionnement «correct» peut aller, autre tendance connue, jusqu'à l'auto-flagellation et la repentance. Cela implique l'adhésion au mouvement antiraciste. Le groupe Quaker Foods prend sa retraite l'image de «mammy» (caricature de la nourrice noire) de ses publicités. La multinationale Mars qui acquiert la marque de riz Uncle Ben's s'engage à faire évoluer sa marque. L'Oréal renonce aux produits de dépigmentation destinés à blanchir la peau.
Plus encore, les communicants peuvent chanteur la rébellion antisystème. Là, on est au cœur de la «boucle de récupération». Au-delà du simple souci de sobriété évoqué plus haut, «la mode se rebelle contre la frénésie des Fashion week», titre l'internaute (source AFP) du 26 mai. Ainsi cette pratique est vilipendée par leurs propres instigateurs! Saint Laurent Gucci annonce renoncer à ce rituel le directeur artistique italien de Gucci, Alessandro Michele dénonce la tyrannie de la vitesse, les deadlines imposées par les autres qui génèrent d'humilier la créativité et la performativité excessive qui n'a plus raison d'être.
Les communicants vont jusqu'à mettre les masques au service de la collapsologie, Marine Serre ou Balenciaga en proposant une esthétique inquiétante, évoquant des planètes interconnectées, des nouvelles communautés dans un univers en décomposition. Christa Bösch et Cosima Gadient font apparaître un monde postapocalyptique, avec des femmes aux tailleurs brûlés, et des combinaisons ou robes en maille semblant rescapées d'une explosion.
Ainsi les marques s'approprient-elles les discours dominants du moment, y compris les discours protestataires, sans pour cela changer en profondeur leurs pratiques commerciales. Tout cela recouvre en fait la recherche de profitabilité.
Les masques: condensation de toutes ces boucles de récupération
La question des masques a rapidement débordé des simples considérations médicales. De façon flagrante la démarche consumériste se dissimule derrière des considérations éthiques ou sociales. La mode s'est rapidement emparée de cette nouvelle production. Elle s'est pour cela abritée derrière des considérations culturelles les allusions aux cultures orientales sont fréquentes la recherche esthétique s'y combine avec les objectifs d'efficacité hygiénique. En s'inspirant des traditions asiatiques, les concepteurs de masques recherchent les façons de s'exprimer et d'interagir à travers eux. Le recours à la personnalisation est un moyen privilégié de ne pas remettre en cause le mouvement d'individualisation.
C'est encore l'occasion de s'inscrire encore une fois dans «l'air du temps», en valorisant le retour à l'artisanat et à la création locale, ou au «do it yourself», en proposant des patrons pour que les gens se les fabriquent seuls.Il va de soi, enfin, que le masque connecté serait inventé c'est fait: celui de Led Matrix intègre un écran destiné à afficher toutes sortes de messages ou d'animations. Il se programme via une application pour smartphone. ([4])
La préoccupation mercantile est évidente Virgil Abloh propose plusieurs types de masques à 86,95 € l'unité. Le masque Fendi est à 190 euros, et s'est trouvé en rupture de stock. La tentation d'apposer un logo sur le masque est forte, et finira par l'emporter si son usage obligatoire dure. De ce fait, le masque est probablement en train de devenir un marqueur social et identitaire, comme tout autre objet de consommation.
Tout cela confirme que c'est sur le terrain de la culture, au sens le plus large, que se joue l'avenir des marques et de leur emprise sur la société. Cela renforce l'argument que c'est par la conquête de l'hégémonie culturelle théorisée par Gramsci que se joue l'avenir du monde. Il est à craindre que faute d'une réelle prise de conscience de cela par les forces d'opposition, ce combat, comme celui des années 70-80 analysé par l'ouvrage de Boltanski ne soit perdu d'avance.
Notes
[1] Le nouvel esprit du capitalisme, avec Ève Chiapello, Paris, Gallimard, coll. «NRF essais», 1999
[2] rapport «Big corpo, Encadrer la pub et infliger des multinationales: un impératif écologique et démocratique» coordonné par Renaud Fossard
[3] Voir les travaux de Jérôme Fourquet, notamment L'archipel français Seuil 2019
[4] 01NET 930 20 mai 20
05/05/2018
Brève histoire du luxe
Les grandes mutations du secteur Le luxe existait au moyen-âge à Venise aussi bien qu’à Constantinople, et déjà sous l’antiquité, à Rome, comme à Athènes. C’est dans le monde musulman que la parfumerie est née et s’est développée. La Chine ancienne, l’Inde, dès le troisième millénaire avant JC ont connu des civilisations somptueuses. On a retrouvé en Mésopotamie de remarquables céramiques, et, en remontant plus encore le temps on retrouve dans la préhistoire des objets de luxe. Aux origines prédominaient les formes publiques du luxe. Il est alors le privilège du pouvoir impérial ou royal, avant d’être mis au service de la pompe républicaine. Très vite, cependant, ce sont les formes privées du luxe qui l’emporteront. Il a dès lors été un terrain de la rivalité entre des groupes sociaux dominants. Sous l’Empire romain, à l’époque des Antonins, les magistrats et sénateurs rivalisaient avec les « nouveaux riches », chevaliers, commerçants, banquiers, publicains… Pompéi a gardé les traces de ce luxe festif. Il est notoire également que s’il s’est globalement développé à la faveur de la croissance économique, il a été stimulé par les grandes crises : après la peste noire, au XIVème siècle, sous la Convention thermidorienne et le Directoire, en France, avec les « Merveilleuses » et les « Incroyables », après le tsunami au Japon plus récemment, mais aussi après notre crise de 2008… (1)
Les historiens s’accordent pour situer la naissance du luxe moderne aux XVIIème, XVIIIème siècles, c’est-à-dire à l’époque du mercantilisme. A l’époque de Louis XIV, sous l’impulsion de Colbert, des manufactures comme les tapisseries des Gobelins ou les verreries de Saint-Gobain ont pour finalité l’exportation de leurs produits, afin de drainer vers la France les matières précieuses qui circulent depuis la découverte et l’exploitation des mines d’Amérique. Encore faut-il se méfier d’une histoire un peu mythologique très franco-centrée : l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, les Flandres ont aussi connu leur « âge d’or » du luxe. Dans cette brève histoire du luxe, il faut signaler un changement majeur qui se situe fin XVIIIème-XIXème siècle : cela devient une affaire essentiellement féminine. Ce changement est qualifié de « grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. Les hommes abandonnent talons hauts, dentelles, perruques et robes, et les femmes bourgeoises dépensent deux fois plus que leurs maris pour leur habillement. Mais c’est tout le contraire d’une émancipation il s’agit au contraire de l’assignation de la femme au devoir de plaire, et, comme il est montré dans la violence du luxe, d’être le signe de la réussite sociale de son mari.
L’âge d’or, dont l’épicentre est tout de même la France, se situe XIXème-milieu XXème… C’est dans cette période que s’est construite la représentation du luxe qui fonctionne encore aujourd’hui, alors que la réalité a assez radicalement changé. Pendant cette période se créent les « grandes maisons », qui vont devenir de grandes marques. C’est par exemple au XIXème qu’émergent Mauboussin (1827), Guerlain (1828), Hermès (1837), Cartier (1847), ou Vuitton (1854). Les boutiquiers deviennent empereurs ils ne vont plus au château ou chez le grand bourgeois, mais on se déplace pour aller chez eux. Leur statut s’assimile à celui de l’artiste. Ils produisent des séries limitées d’articles de haute qualité, impliquant une quantité énorme d’heures de travail hautement qualifié, la « griffe » (2) attestant de leur exceptionnalité. Début XXème, Coco Chanel va bouleverser la mode féminine, et contribuer à construire l’image de la femme « libérée ». Dans les années 50, Christian Dior, dont la maison de couture est fondée par Marcel Boussac, règne sur le vêtement de luxe. Les marques et les maisons françaises, regroupées dans le Comité Colbert représentent alors le quart du luxe mondial. Avec l’évolution de la technique et des réseaux de communications, tout change vers la fin du XXème siècle. C’est d’abord la révolution du « prêt-à-porter », impliquant l’allongement des séries, et l’embauche de stylistes dont le nom ne correspond plus aux « griffes », qui cessent d’être confidentielles, et doivent s’adapter aux fluctuations de la mode. C’est aussi la diversification vers les accessoires, les parfums, la joaillerie, les sacs, et toutes sortes d’objets. C’est surtout le passage des marques aux groupes, avec notamment la constitution de LVMH (3) construit à partir de l’empire de Boussac, héritant notamment de sa pépite : Dior. Ce groupe est présent dans le champagne, les vins, la mode, les parfums, la cosmétique, la joaillerie, les montres… mais aussi la distribution et la presse (groupe Les Echos) il contient une multitude de marques. Son grand concurrent, François Pinault a fondé Pinault-Printemps-Redoute, rebaptisé Kering en 2013 un peu moins étendu, ce groupe – après s’être dégagé de la distribution - est néanmoins présent dans la joaillerie, la mode, les articles de sport, les parfums.
La France concentre aujourd’hui la moitié des quinze marques les plus importantes. Un changement d’échelle s’opère les techniques de commercialisation évoluent (vente par correspondance sur catalogue, puis par internet). Ces groupes s’intègrent à l’industrie de masse, sont gérés selon une logique financière, et s’orientent résolument vers les marchés mondiaux. L’ouverture de la Chine aux produits de luxe dont sont amateurs touristes et « nouveaux riches » est d’ailleurs une des causes majeures de l’essor du secteur depuis quelques années. Ce pays est devenu l’eldorado pour le luxe, d’abord par ses achats, puis par son ouverture aux entreprises des grands groupes du secteur. Mais déjà commencent à se développer des marques autochtones, attisant la concurrence internationale. L’Inde va suivre cette voie, et des marchés africains se profilent déjà à l’horizon. C’est toute la géographie du luxe qui s’en trouve bouleversée. Les stratégies du secteur face aux exigences de la modernité Cette évolution est incompatible avec le maintien des traditions. Les grandes marques sont menacées par la perte d’identité. Les grands créateurs (Christian Dior, Coco Chanel, Givenchy…) sont morts et remplacés par des directeurs artistiques qui se discréditent parfois dans l’outrance et la provocation, comme Galliano (4). Alexander McQueen se suicide en 2010. Mais, plus encore, les valeurs liées au luxe sont totalement contradictoires avec celles de la modernité. La rareté des produits (impliquant la longueur des délais d’attente) est incompatible avec la communication de masse, et l’exigence d’immédiateté, constitutive du présentisme régissant les mentalités. Leurs prix exceptionnellement élevés sont impraticables compte tenu de la rationalité croissance des consommateurs, qui cèdent de moins en moins aux mirages de la consommation ostentatoire, s’en laissent de moins en moins abuser sur l’aptitude des produits à satisfaire leurs besoins, et usent sur internet des comparateurs de prix. Le prestige des marques est associé à leur durée, à leur immutabilité, voire à leur intemporalité. Or il faut maintenant transiger avec la mode, qui au contraire est basée sur un renouvellement rapide. Les collections se succèdent à un rythme accéléré. Il y a inflation du lancement de nouveaux produits le nombre de nouveaux parfums a doublé ces dernières années. Les groupes doivent céder au cercle vicieux des promotions, qui aboutissent à banaliser encore un peu plus le produit. Mais surtout, le luxe – dans son authenticité – est apriori radicalement impossible à une époque démocratique, individualiste, et imprégnée d’un populisme dont l’anti-élitisme est la caractéristique première, aucune catégorie de la population ne pouvant tolérer son éviction de ce marché, ni ne pouvant admettre qu’une classe privilégiée puisse y avoir un accès exclusif.
La logique historique est celle d’une disparition du secteur. Pourtant, on l’a vu, l’industrie du luxe se porte bien. Elle surmonte cette contradiction de plusieurs façons la stratégie générale est simple : il s’agit d’occulter cette quasi-disparition du « vrai » luxe, ou plutôt sa submersion/banalisation par la grande industrie pour maintenir le prestige de la marque, condition de la prospérité des firmes qui en dépendent, et, au-delà, sauvegarde de cette arme de guerre symbolique qu’il est resté, comme l’explique l’article violence du luxe Cette occultation s’obtient pour commencer en recouvrant de la mystification d’une « démocratisation du luxe », parfait oxymore, ce qui est tout simplement une descente en gammes. C’est ainsi que l’on parle de « demi-luxe » , de « luxe abordable », de « nouveau luxe », de « super-premium » ou du néologisme « masstige » (5), quand il s’agit de produits banals, mais conservant la « griffe » qui permet de vendre tout de même un peu plus cher que les produits standards. La mystification confine à l’imposture lorsque l’on va jusqu’à invoquer « le droit au luxe ». Elle devient mascarade quand Galliano fait une collection « inspirée » par l’inventivité des clochards, ou quand Alexander McQueen a fait défiler pour Givenchy des mannequins handicapés. En fait, l’industrie du luxe repose maintenant sur une segmentation rationnelle des marchés et des clientèles. Ensuite, par la vitrification du discours concernant le luxe. Cela débute par le déni du marketing (6) tout en le pratiquant méthodiquement (de façon certes plus subtile que la publicité de masse ordinaire, comme on va le voir). Cela se poursuit par l’invocation du maintien du travail hautement qualifié, qui n’est vrai que dans une petite minorité de cas, ou qui ne concerne que la finition de produits fabriqués par une main d’œuvre bon marché, en France ou sont sous-traités en Chine, au Maghreb, ou dans des zones franches. D’ailleurs, avant qu’elle ne soit patente, la profession a longtemps pratiqué le déni de la délocalisation. Le recours à la société du spectacle est un autre vecteur de cette stratégie. On peut observer le phénomène de starisation des mannequins, dont le passage d’une maison à l’autre commence à être assimilable au mercato des footballeurs. Il faut voir aussi la vitrine du luxe qu’est le festival de Cannes. Tout est fait pour que les stars affichent leurs robes, leurs diamants, leurs sacs… Les vedettes du sport ou de la scène sont parfois invitées aux défilés de mode, voire y participent, et sont évidemment abondamment sollicitées pour les publicités classiques.
Un autre moyen de gommer la dimension mercantile de l’industrie du luxe est d’exhiber sa proximité avec l’art, et singulièrement l’art contemporain. L’interaction entre les deux mondes est ancienne. Déjà Louis Vuitton recevait chez lui Monet, Renoir ou Cézanne, au début de la IIIème République. Les couturiers, joaillers ou verriers sont présentés comme des artistes, et les créateurs sont souvent considérés – surtout par eux-mêmes – comme des génies. Les échanges vont dans les deux sens : les marques commanditent des œuvres, leurs dirigeants pratiquent le mécénat, les artistes promeuvent le luxe, et parfois même participent à la création de certains produits. Yves Saint Laurent a présenté des « robes Mondrian », et ses manteaux de soirée empruntaient des thèmes à Picasso, Braque, ou Van Gogh. Le champagne Pommery est partenaire de la FIAC à Paris, et assiste le centre Pompidou de Metz. L’aura de l’œuvre d’art rayonne ainsi frauduleusement dans le ciel du luxe. Il faut enfin évoquer le branding, c’est-à-dire la modalité sophistiquée du marketing, que pratiquent les grandes marques (pas seulement celles du luxe), et qui prolonge directement ce qui précède il y a brouillage des frontières non seulement avec l’art, mais, de façon plus générale, avec la culture. Chaque grand groupe dispose de fondations, qui organisent des expositions. Il y a des musées de la mode, et des produits de luxe font l’objet de rétrospectives dans les musées d’art contemporain. Toutes ces démarches tendent à inscrire les marques dans une démarche patrimoniale, certes justifiée d’un point de vue historique, mais qui contribue à maintenir leur prestige, et leur fallacieuse exterritorialité par rapport au monde marchand. Ainsi le luxe traverse toutes les époques, en s’y adaptant, en se régénérant sans cesse tout en gardant la référence à son âge d’or, qui correspond à celui d’une classe dominante en mesure de s’en arroger l’exclusivité. Mais la raison essentielle de cette permanence est qu’il correspond à un trait présent dans toutes les sociétés, qui lui-même se transpose de l’une à l’autre sous des formes différentes : la violence prédatrice. C’est l’objet de l’article violence du luxe.
Notes
1- après avoir subi lourdement la crise en 2009-2010, l’industrie du luxe est en plein essor depuis 2012.
2- inventée par Charles Frédéric Worth
3- Louis Vuitton-Moët Hennessy, dirigé par Bernard Arnault depuis 1984
4- qui fait scandale en créant une collection inspirée des clochards, et est éliminé en raison de provocations antisémites
5- contraction de masse et de prestige
6- Chez Hermès on affirme « chez nous on ne fait pas de marketing ». Chez LVMH on prétend se démarquer de « ceux qi ne cherchent qu’à faire du marketing », notamment du « marketing à l’Américaine ».
08/02/2017
Budgets participatifs dans toutes les communes
29/06/2019
c'était mieux avant ?
Une réponse qui dépend du point de vue adopté par l’observateur
La détérioration du bien-vivre est la conséquence des politiques néolibérales,
Le grignotage des petites libertés
L’insécurité psychique générée par l’ubérisation de la société
La société du piège permanent
Notes
[1] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017
[2] Il faut toutefois admettre que cette question est un peu plus étroite que celle du « c’était mieux avant »
[3] Wendy Brown Défaire le démos : le néolibéralisme, une révolution furtive Amsterdam (12 septembre 2018)
[4] Ils vivent sous assistance technologique 01NET n= 909 29 mai 2019
[5] Anne Gotman L’héritage PUF Que-sais-je ? 2006
[6] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017, page 80
13/07/2023
Ce que nous dit une mère des quartiers populaires
En référence aux émeutes de 2005, F.Ouassak écrivait dans son premier petit livre La puissance des mères paru en 2020 :
« Si des voitures ont brulé après la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, c’est la faute de leurs parents, et non de la police, pourtant directement responsable de leur mort. Ils auraient dû tenir en laisse leurs fils – en laisse ou scotchés devant la télévision, peu importe mais ces sauvageons n’avaient pas à circuler librement le soir;»1.
On en est donc toujours au même point…
Il est difficile de se mettre à la place de cette mère, on est « dérangé;» parfois. Cela a été mon cas. Par exemple quand F.Ouassak échange avec une responsable pour que la cantine accepte que sa fille ne mange pas de viande, ou quand elle rend visite à une pédiatre alors que son fils vient d’être circoncis. La pédiatre croit que le bébé n’est pas propre alors que c’est du « henné qu’il a sur les mains et sur les pieds;». Lisez et vous me direz si vous aussi vous êtes « dérangés;».
F.Ouassak est diplômée de Sciences Po Lille en 1998. Elle nous dit « J’ai travaillé il y a une quinzaine d’années à la politique de la ville, et ensuite comme consultante en politiques publiques;». Ses ambitions et sa radicalité;s’expriment ainsi : « Reprendre le pouvoir qui nous a été confisqué en tant que mères, et prendre plus largement encore le pouvoir politique dans son ensemble »2 et l’ont amené à contribuer à créer le « Front de mères;». Mais sa radicalité n’exclut pas le dialogue, bien au contraire. Dans la préface inédite de la réédition de son premier livre, elle écrit que :
« La sortie du livre a été l’occasion d’échanges riches et enthousiasmants, partout en France comme à l’étranger, dans les quartiers populaires comme en centre-ville, dans les milieux institutionnels, universitaires ou très militants. Quelle fierté d’y porter un point de vue ancré dans les quartiers populaires, ce point de vue que l’on entend si rarement;».
Le second petit livre de F.Ouassak a pour titre Pour une écologie pirate paru en mai 2023. Comme pour le premier livre, c’est une mère à l’écoute de ses enfants qui écrit tout en politisant la question. Elle y parle de Verdragon à Bagnolet, première maison de l’écologie populaire, qui vise à réunir les habitantes et habitants des quartiers populaires autour de l’écologie. Portée en commun par Alternatiba et le Front des mères, Verdragon a connu l’opposition de la gauche et de l’extrême droite :
« la violence de la campagne visant à nous chasser du lieu…traduit selon moi l’obsession raciale des cadres des partis de gauche, qui parlent d’une réalité qu’ils ne connaissent que de loin car aucun n’habite les quartiers populaires ». L’autrice écrit également : « Nous avons aussi été soutenus par nombre de personnalités, notamment écologistes, et Alternatiba a été remarquable de fraternité…en menant à nos côtés la lutte pour sauver Verdragon »3.
Écoutons cet appel :« les luttes des quartiers populaires doivent trouver leur place dans le patrimoine écologiste. Mais ce qu’il faut pour rejoindre le nécessaire front contre le désastre climatique, c’est un projet précis, pensé depuis les quartiers populaires »4.
Tout le monde perçoit bien la gravité des émeutes et des pillages avec destructions de lieux publics qui vont affecter souvent la vie quotidienne des habitants. De multiples commentaires contradictoires se sont exprimés et les détestations réciproques vont bon train. C’est bien notre société qui est malade comme notre démocratie. Certains convivialistes5 proposent ce qui pourrait tenir lieu en quelque sorte de thérapie collective. Il s’agirait de prévoir dans la durée des émissions de télévision et de radio qui théâtraliseraient les points de vue divergents des uns et des autres, aussi bien les jeunes révoltés que les policiers ou les éducateurs et bien d’autres acteurs. Avec l’espoir de lutter ainsi contre les préjugés.
Fatima Ouassak annonce « un prochain livre qui mettra un point final au triptyque avec la question de l’organisation de la société;». Nous l’attendons.
15/11/2023
« C’est quoi la vie ?» à la lumière des sciences modernes
Dans l’article Du sentiment de peur au désir de vivre, on concluait, à la lumière de Spinoza, que pour sortir de nos peurs (du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la montée des discours haineux et des conflits armés, de la croissance des inégalités, des différentes formes de déclassement social,…), pour modifier en profondeur nos modes de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel et politique, il nous fallait réanimer notre désir de vivre. On rappelait aussi que le désir de vivre, comme tout désir, mobilise la totalité de notre être (esprit et corps), c’est à dire nos capacités à la fois de raisonner et d’être en résonance par nos cinq sens avec nos milieux de vie matériel et immatériel (symbolique, imaginaire, culturel, spirituel, …). Plus fondamentalement, pour réanimer notre désir de vivre, il nous faut changer nos visions du monde et notre manière d’être au monde1. Par rapport à cette quête existentielle, il est judicieux de remarquer que dans plusieurs disciplines scientifiques (biologie, astrophysique, neurosciences, anthropologie, éthologie,…) de nouveaux courants de pensée permettent d’apporter de nouvelles réponses au questionnement « c’est quoi vivre ? »2. Ces nouvelles connaissances scientifiques nous offrent l’opportunité d’imaginer d’autres manières d’être au monde, d’être en résonance et de vibrer d’une manière plus intense avec nos différents milieux de vie, c’est-à-dire de réanimer notre désir de vivre.
L’Univers est à l’intérieur de nous
Éveiller nos consciences à la magie de l’univers, c’est l’objectif que plusieurs astrophysiciens se sont donnés. On se souvient de la proposition d’Hubert Reeves : « nous sommes tous de la poussière d’étoiles ». Pour Trinh Xuan Thuan, « la cosmologie moderne a réenchanté le monde, en redécouvrant l’ancienne alliance entre l’homme et le cosmos ». Nos atomes d’hydrogène ont été fabriqués en moins de trois minutes, lors du big bang initial qui a eu lieu il y a 13,5 milliards d’années. Tous les autres atomes qui composent le corps humain, tels l’oxygène, le carbone, le calcium, le magnésium, etc., sont nés, soit de la fusion nucléaire au cœur des étoiles, soit dans les supernovae, explosions géantes résultant de la mort des étoiles massives . « Ainsi, les étoiles sont nos lointains ancêtres et nous partageons tous la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des lions de savane et les cousins des coquelicots des champs »3.
L’histoire de la vie est à l’intérieur de nous
Jean François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines et de la revue Humanologue, en mobilisant les connaissances de l’astrophysique et de la biologie nous rappelle que : « Notre corps est composé de 65% d’eau. Cette eau vient des rivières, des lacs, des océans. Mais toute l’eau sur terre s’est formée aussi dans l’espace. Au fil du temps, c’est une pluie de météorites glacées qui ont formé les océans et les mers »4. Et de rajouter : « La vie est née dans l’océan. Et pendant trois milliards d’années, elle y est restée. Puis les premiers organismes (des bactéries), des plantes, puis des animaux sont sortis des mers et ont colonisé la Terre. Nous autres, animaux terrestres, croyons avoir quitté notre océan primordial il y a bien longtemps. C’est faux. Nous restons des animaux marins. A la seule différence que nous transportons l’océan en nous ».
La symbiose, principal processus d’innovation du monde vivant
Dans son livre Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, le biologiste Marc André Selosse nous invite à découvrir que les symbioses microbiennes - qui ont émergé tardivement dans la biologie moderne- «envahissent aujourd’hui notre vision du vivant;». Cet ouvrage décrit comment les animaux (et donc les humains), mais aussi les plantes, sont intimement construits par les micro-organismes (des bactéries, des micro-champignons, des levures) qui les habitent, et les aident à accomplir des fonctions variées et souvent vitales.
La symbiose au sens large, c’est-à-dire vivre ensemble, est le principal processus d’innovation dans le monde vivant. Par exemple, la formation des cellules des plantes et des animaux (et donc les nôtres) qui constitue « une découverte majeure de la biologie moderne;», est le résultat d’un processus de symbiose entre plusieurs bactéries qui sont devenues à l’intérieur de nos cellules des composants vitaux pour la respiration et la photosynthèse.
Vivre, c’est inter-agir avec son milieu
S’appuyant sur les connaissances de la biologie et des neurosciences, le philosophe et anthropologue François Flahaut5 propose de considérer l’écologie, comme une avancée scientifique qui consiste à penser le vivant avec ce qui le fait vivre, à penser l’organisme et son biotope. Et de préciser : « Nous voyons bien que nous dépendons de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons, l’alternance du jour et de la nuit : l’écologie physique il nous est cependant plus difficile de prendre conscience de l’écologie psychique dont nous dépendons. Pour passer de l’ontologie substantialiste6 à une ontologie relationnelle, il nous faut intégrer et assumer le fait que nous dépendons de toutes sortes d’aléas qui ne dépendent pas de nous. On croyait pouvoir maîtriser et voilà qu’il nous « faut faire avec »7. L’homme, en son activité psychique, est lui aussi soumis à la propension à vivre qui anime tous les vivants et aux contraintes de son environnement : « notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ». Il est urgent d’abandonner notre conception occidentale de l’individu : un être autonome, auto-existant, indépendant. En concevant le sujet humain comme un être relationnel, qui déploie son désir d’exister en étant affecté par ce qui l’entoure. F. Flahault nous propose « une image nouvelle de ce que nous sommes ».
La science moderne, la science en train de se faire, qui relève principalement de la raison, nous offre l’opportunité de construire de nouveaux imaginaires, de nouvelles images de ce que nous sommes, et de pouvoir ainsi augmenter notre capacité d’entrer en résonance avec nos différents milieux de vie. On rejoint ainsi par la science une caractéristique universelle des êtres humains que d’autres civilisations ont expérimenté par intuition, à partir de leurs relations symbiotiques avec le tout existant. Selon le philosophe camerounais Achille Mbembé « dans les systèmes africains de pensée, le propre du vivant était son indétermination, c’est-à-dire sa capacité de prolifération, de métamorphose permanente et de résonance avec tout l’existant ou encore les forces du cosmos »8. Dans son livre, Devenir vivants, la philosophe Kodjo-Grandvaux nous avertit qu’il ne suffit pas de se représenter le monde, encore faut-il l’éprouver pour le connaître. « L’individu moderne rationnel, doit réapprendre à laisser parler son corps et ne plus être uniquement dans un rapport d’extériorité aux choses pour renouer avec l’émotion et l’intuition, cette intelligence qui comprend le monde ». Et de préciser, étymologiquement comprendre c’est « saisir ensemble », c’est en d’autres termes être en relation symbiotique, en résonance avec le tout existant.
07/02/2017
Changement climatique
13/09/2020
Changement de cap et effondrement
La pandémie de la Covid 19 met à mal le monde entier et donne un avant-goût de ce qui s’annonce. Depuis des décennies, les prévisions des scientifiques concernant le réchauffement climatique se sont avérées justes et de plus en plus précises, sans pour autant que l’on puisse prévoir des dates ni les enchaînements des évènements.
Impossible de se rassurer en pensant que nous savons ce dont il s’agit en observant les canicules actuelles. Jean Jouzel[2] nous dit « Nous sommes dans une trajectoire de réchauffement de 3% d’ici la fin du siècle même si l’Accord de Paris de 2015 est respecté…Les gens ne se rendent pas compte. Ils pensent que le réchauffement climatique correspond à ce qu’ils sont en train de vivre. Mais ce dont nous parlons, avec les + 3°C ou + 4°C, n’a absolument rien à voir avec la situation actuelle » (p.39). Une augmentation de 3°C pour l’ensemble de la terre entraînera des bouleversements sans commune mesure dans divers domaines : mouvements migratoires, effondrement de la biodiversité, fonte des glaciers et montée des océans, risques sanitaires venant du dégel du permafrost.
Les 10 personnes interviewées dans le livre sont d’accord pour penser que sans changement radical de nos modes de vie, de notre façon de produire, de consommer et d’habiter nous courons à la catastrophe.
Les responsables des interviews de 10 spécialistes écrivent : « De nos rencontres et nos échanges avec dix penseurs éclectiques aux perceptions variées émergent une véritable polyphonie de l’effondrement qui nous éclaire…Toutes et toutes ont su nous apporter matière à réflexion…Notre souhait est qu’il en soit de même pour vous ».
Yves Cochet dit ce qu’il entend par effondrement « j’entends un phénomène qui, en matière démographique, verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans…et dans tous les autres domaines de la vie individuelle et collective, l’ampleur du bouleversement serait du même ordre. En d’autres termes un effondrement comme jamais l’espèce humaine n’en a connu, jusqu’à être confrontée à sa disparition ». (p. 90). Il considère que la survie de l’espèce humaine est en jeu (p.93). Et selon lui, le seul combat qui vaille consiste à « minimiser le nombre de morts ». Selon lui certains de ses amis collapsologues se font des illusions quand ils pensent qu’en informant on va pouvoir mobiliser et éviter le pire. Et il en veut pour preuve que dans le passé, les mises en garde de plus en plus précises n’ont pas entraîné des décisions à la hauteur des défis à relever.
A l’avenir, il y a bien sûr le risque de guerres, à propos par ex. de l’accès à l’eau, le risque que les gens s’entretuent pour accéder au nécessaire. Mais il y a aussi la conviction de certains que cela pourrait être une incitation à plus d’entraide et de bienveillance. C’est le cas de Pablo Servigne[3]. Quand on lui pose la question « Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui prennent conscience de la perspective de l’effondrement ? ». Il répond : « La clé c’est l’amour. Il y a un livre magnifique de Carolyn Baker qui s’intitule « Love in the Age of Ecological Apocalypse ». Sagesse et compassion, l’une avec l’autre ensemble…Et l’amour est le ciment de tout. Si nous le perdons, nous perdons tout ». Caroline Baker est une des 10 personnes interviewées. Elle nous dit : « Tout comme les empires ont colonisé des populations, nous avons été colonisés par la civilisation industrielle. Nous avons intériorisé l’avidité, le profit, la guerre. Nous devons travailler à nous décoloniser nous-mêmes et à devenir des êtres humains à part entière… nous devons essayer de nous soigner collectivement. Une grande partie de mon travail porte sur ce processus de reconstruction ».
L’eccap fait le pari qu’il est encore possible d’éviter le pire, mais le déni des menaces auquel on se heurte est redoutable. L’eccap pour sa modeste part s’efforcera de contribuer à suivre les conseils donnés par Arthur Keller « Créez des groupes de conversation, de réflexion et d’action là où vous vivez, organisez-vous collectivement, unissez-vous, rejoignez des collectifs, réseaux et mouvements s’il y en a » (p.71). Arthur Keller donne un conseil aux dirigeants politiques et économiques : « Plutôt que de vouloir tout décider, donnez aux gens les moyens de redevenir citoyens et de s’organiser, faites jouer l’intelligence collective… ».
Notes
[1] Manon Commaret et Pierrot Pantel. L’effondrement de l’empire humain. Ed. Rue de l’échiquier. 2020.
[2] Jean Jouzel a été Vice-président scientifique du groupe d’experts intergouvernemental su l’évolution du climat (Giec) de 2002 à 2015 avec lequel il obtient le prix Nobel de la paix en 2007, il est le principal auteur des 2ème et 3ème rapports.
[3] P.Servigne dit notamment qu’il s’interroge sur la question du féminin et nous avons reproduit ses réflexions dans la rubrique féminisme de l’eccap.
[4] Exemple du café associatif grin et de ses podcasts : https://legrin.fr/nos-podcast.
01/01/2022
Christiane Taubira présidente de style 6e République ?
Distinguons la constitution de la Ve République et sa pratique : l’article 5 dit que le président « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics » alors que l’article 20, consacré au Gouvernement, note que « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ». Chacun sait qu’aujourd’hui, ce qui est recherché par les candidats c’est le rôle de Président parce que le gouvernement lui est subordonné et que c’est le président qui, depuis le Général de Gaulle, a toujours eu ce rôle. Toujours ? Non, car en période de cohabitation, ce furent Chirac et Balladur qui conduiront la politique de la nation Mitterrand président, puis Jospin sous la présidence de Chirac.
La cohabitation a toujours paru une horreur pour tous les personnels politiques et la synchronisation des élections législatives et présidentielle leur parut une mesure qui devait l’éviter pour toujours. Si pendant la cohabitation, du fait des conflits qu’elle entrainait entre président et premier ministre, un sentiment d’anormalité s’est fait jour, la constitution a cependant fonctionné. On peut penser qu’elle fonctionnerait encore mieux si les deux rôles étaient assumés : d’un côté un arbitre qui rappelle les grands principes et qui est élu comme tel, de l’autre un gouvernement issu d’élections législatives qui dégagent une majorité.
Prenons le cas de Christine Taubira précisément : on pourrait très bien concevoir que par sa rigueur morale, par sa parole qui prend en compte les soucis principaux de notre société (mais il faut lire son texte pour le comprendre), elle puisse être une candidate sans programme qui rallierait toutes les forces progressistes, écologistes compris. Ce n’est d’ailleurs qu’à cette condition qu’auparavant, elle pourrait être acceptée comme candidate unique de la gauche. Une fois élue elle choisirait le chef du parti qui serait le plus à même d’animer une coalition regroupant désormais socialistes et écologistes qui pourraient chacun affirmer leur rôle de leader selon leur réussite aux élections qui suivront la présidentielle.
On objectera la pratique du domaine réservé : comment peut-on envisager de confier le bouton nucléaire à une personne pour qui la politique extérieure ne constitue pas le cœur de ses préoccupations et de ses compétences ? On répondra qu’il ne s’agit que d’une pratique et non d’une obligation constitutionnelle : l’article 21 précise bien que c’est le premier ministre qui est responsable de la Défense Nationale. Si l’article 15 donne au président le titre de chef des armées, il s’inscrit dans la tradition républicaine : sous la IVe République, ce titre de « chef des armées » lui était déjà donné par l’article 33 de la précédente constitution. C’est bien le premier ministre qui aujourd’hui « exerce la direction générale et la direction militaire de la défense » (selon le code de la défense1 ).
On a souvent envisagé de lutter contre la dérive présidentielle par l’introduction d’une Vie République, entreprise jusqu’à présent impossible : on a maintenant la possibilité de faire évoluer la pratique et il faut saisir cette occasion.
Philippe Cibois, 27/12/21
Annexe pour information : le texte de l’annonce de Christine Taubira
Bonjour à vous, J’ai fait le compte de ce qui compte. Vous ! Vos interrogations, vos attentes, parce qu’elles sont sérieuses et fondées. Elles sont enthousiastes aussi, pleines d’énergies à partager. Ce qui compte c’est la fragilité du quotidien pour des millions d’entre vous. Les incertitudes de l’avenir, les fragmentations qui sont à l’œuvre dans la société française. Les atermoiements de l’Union européenne face aux urgences. Les défaillances de la communauté internationale devant tant de dérèglement du monde. Ce qui compte aussi c’est notre capacité de renforcer la cohésion sociale, partout sans exclusive ni exclusion. Ce sont les garanties que nous vous devons pour votre pouvoir de vivre. Ce sont les conditions dans lesquelles nous devons apporter sureté et sécurité au quotidien et dans vos trajectoires de vie. Ce sont ces services publics que nous devons ajuster selon vos besoins, notamment dans l’éducation, la santé, les transports. Ce qui compte c’est la détermination à cesser de tergiverser face aux bouleversements climatiques, et aux dangers qui menacent la biodiversité. Ce sont ces efforts d’une diplomatie active et clairvoyante afin de rendre le monde moins brutal, plus sûr. Ce sont aussi des réponses claires et stables à apporter à ces sujets difficiles que sont les sources d’énergie ou l’armement. Ce qui compte surtout, ce sont nos savoirs, non connaissances, nos capacités innovatrices qui sont un précieux atout. Ce patrimoine de recherche, d’artisanat, d’industrie, de culture, de dévouement civique, qui nous permet d’être aussi inventifs, aussi dynamiques. Ce qui compte c’est cette belle ambition d’égalité, de justice sociale, de volontarisme écologique. Il s’agit de vous représenter, parce que l’essentiel, c’est quand même le sens de ce que nous sommes. C’est la volonté d’empoigner nos vies et d’ouvrir un chemin commun. C’est la joie qui résultera d’agir sur notre présent et d’inventer l’avenir. C’est la lumière que nos combats et nos succès allumeront dans les yeux de nos enfants. Il y a des candidatures de personnes de grande valeur pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié. Mais je constate l’impasse. J’ai toujours dit que je prendrai mes responsabilités. Pour cela, j’envisage d’être candidate à l’élection présidentielle de la République française. Je ne serai pas une candidate de plus. Je mettrai toutes mes forces dans les dernières chances de l’union. Je vous souhaite de bien finir l’année. Je vous invite à prendre soin de vous de celles et de ceux que vous aimez. Et je vous donne rendez-vous à la mi-janvier.
Notes
1 Cité par Guy Carcassonne et Marc Guillaume, La Constitution, 15e ed. 2019, §154
01/06/2021
Comment en finir avec l’hybris méritocratique ? in Revue Mauss n°57 (Extraits)
Égalité des chances, rhétorique de l’ascension et éthique du succès
Orgueil et ressentiment : un cocktail explosif
Au-delà du culte du diplôme : la valeur des personnes et de leurs dons
Démanteler la machine à trier, redonner dignité au travail
Notes
[1] Sandel, Michael, 2020, The Tyranny of Merit. What’s become of the Common Good ?New-York Farrar, Strauss & Giroud. (trad. française, La tyrannie du mérite. Qu’avons-nous fait du bien commun ? Paris, Albin Michel. 2021.)[2] Dystopie : récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre.
05/02/2018
Comment pouvons-nous unir nos forces ?
La contre-attaque néolibérale initiée dans les années 70 a très bien fonctionné. On nous la vend comme une crise, mais bizarrement celle-ci réussit très bien aux riches et appauvrit les autres, comme l’a notamment montré Thomas Piketty il y a quelques années et tout récemment encore avec d’autres chercheurs le rapport Mondial sur les Inégalités. Et malgré tous les évidents piétinements des droits humains et des dignités, ici ou ailleurs, on ne parle étrangement plus beaucoup de nos jours de rapports de forces, et encore moins de lutte des classes. Pourtant, n’est-il pas plus qu’évident que les groupes et les personnes qui concentrent l’essentiel des richesses (et la puissance qui va avec) ont réussi à asseoir un pouvoir colossal sur les institutions publiques (quand elles existent vraiment) et l’organisation du monde ? Comment croire que, sans combat politique, la simple multiplication et coordination des petites alternatives au modèle dominant puisse un jour faire basculer le monde vers d’autres possibles ? Qui peut croire que les puissants céderont un jour gentiment la place et le pouvoir sans même qu’on leur demande, juste parce qu’ils sentiraient que leurs valeurs seraient mises en minorité ? Face à ce raz de marée néolibéral, n’est-il donc pas plus qu’urgent de remettre à l’ordre du jour la question des rapports de forces ?
Facile à dire bien sûr, car la deuxième moitié du XXe siècle a vu faner et s’émietter la puissance des mouvements sociaux qui depuis 150 ans avaient conquis de haute lutte tous les droits sociaux et dont l’apogée (en termes de droits et de redistribution) fut atteinte durant les « fameuses » 30 glorieuses. Globalement, depuis les années 1970-80, force est de constater que les outils classiques des luttes sociales (partis et syndicats) ont été incapables d’empêcher les évolutions néolibérales, ou même de les endiguer. Tout juste les syndicats ont-ils réussi parfois à retarder certaines régressions sociales… La chute de leurs effectifs (et de ceux des partis) en est-elle la cause ou la conséquence, c’est difficile à dire, mais ce qui semble en revanche certain, c’est que la plupart des citoyens français ne se retrouvent plus dans ces modes de luttes.
Les origines de cette désaffection des outils de lutte traditionnels sont sûrement multiples : inadaptation face à la précarité qui s’étend, désillusions suite à la mort du rêve communiste et aux multiples trahisons des partis « de gauche », perte même de l’espoir en la possibilité d’alternatives au monde néolibéral ultra-dominant, sentiment d’impuissance face à l’ampleur des dégâts et des forces à combattre, pénétration des esprits par les valeurs individualistes véhiculées par le monde marchant… Les causes des malaises de notre époque sont sûrement un mélange de tout cela et d’autres choses encore. Néanmoins, depuis presque 40 ans que non seulement nous subissons des défaites, mais qu’en plus tous les signaux sont au rouge et la situation en train d’empirer en permanence, il peut être pertinent de tenter un pas de côté et de nous observer, nous les membres de ce peuple de gauche qui sommes en désaccord profond avec les évolutions en cours. Car nous sommes tous très occupés, à raison, à dénoncer les aberrations du néolibéralisme, mais à concentrer ainsi notre attention sur ce qu’il faudrait changer dans le monde, nous en oublions de nous poser la question de ce qu’il faudrait éventuellement changer dans nos rangs.
Rangs non seulement clairsemés, mais extrêmement divisés et subdivisés… Il n’est pas question ici de dire que nous devrions tous oublier nos divergences pour nous unir dans la lutte. Pouvoir être tous d’accord sur tout est un mythe. Nous ne penserons jamais toutes et tous d’une seule manière heureusement. Si les oppositions d’idées et les conflits sont inévitables, il faut aussi avoir à l’esprit qu’ils peuvent être potentiellement fructueux et que la socio-diversité (le réel social en fait !) est à ce prix. Par conséquent, en ces temps de défaites à répétition, la question qui devrait nous préoccuper n’est-elle pas la suivante : comment pouvons-nous unir nos forces et nos résistances tout en étant différents (dans nos analyses, nos projets, nos idées…) et en respectant profondément ces différences ? Allons-nous pouvoir continuer longtemps à nous diviser ainsi et générer par là-même cette impuissance qui nous plombe tous ?
Nous avons à affronter en même temps deux exigences. Avoir une pensée politique qui prend en compte les rapports de force et envisage d’entrer dans l’arène politique. S’appuyer sur de nouvelles pratiques alternatives et respecter fondamentalement l’aspiration citoyenne à l’autodétermination ? Beaucoup de militants s’interrogent sur ce qui pourrait permettre un changement d’échelle dans les luttes, sur ce qui permettrait enfin de s’opposer avec force au rouleau compresseur néolibéral… Et si la piste pour cela était à chercher dans nos rangs ? Nous autres qui nous revendiquons des valeurs de solidarité, d’égalité, de justice, de dignité, de respect de la planète… N’est-il pas aberrant que nous soyons autant divisés alors que les enjeux du présent vont jusqu’à la question de la survie même de l’espèce humaine ? Sommes-nous si aveuglés par nos égos que nous nous focalisons sans cesse sur l’argumentation de NOTRE analyse, de NOTRE point de vue, au détriment de la recherche permanente de ce qui pourrait nous rassembler et de comment nous pourrions trouver de nouveaux modes de coopération qui respecteraient et transcenderaient nos différences ?
Il ne s’agirait pas de créer des alliances de surface incapables de résister à la moindre tempête sociale, mais bien de passer un cap dans la maturité politique permettant de travailler et construire ensemble tout en acceptant d’être potentiellement en conflits (bienveillants ?) sur divers points. Il s’agirait, non plus de chercher une solution unique aux problématiques de notre temps, mais bien une combinaison de solutions, qui permettrait de respecter la fondamentale socio-diversité qui nous compose. Le tout épaulé par une méthodologie de l’expérimentation qui permettrait de confronter les pensées théoriques aux multiples replis du réel et, par ce va-et-vient permanent entre théorie et praxis, de faire progresser continuellement les mouvements contestataires. Si nous rêvons encore un peu de sociétés meilleures, avons-nous d’autres choix pour les faire advenir que de nous rassembler et lutter ensemble ? En serions-nous incapables alors que nous avons pourtant des valeurs extrêmement proches, voir souvent identiques ?
Au-delà d’une nécessité historique, pour pouvoir créer de véritables rapports de forces, ce rapprochement est aussi à comprendre comme une nécessité militante : comment concevoir des sociétés futures plus justes qui ne reposeraient pas sur la répression des personnes considérées comme réactionnaires, si déjà entre nous, nous ne sommes même pas capables de transcender nos divergences pour collaborer réellement et durablement ?... Alors ami.e.s militant.e.s politiques, zadistes, syndicalistes, membres de l’ESS, paysans bio ou pas loin, associatifs, ONGistes, collectifs divers et variés, transitionnistes, altermondialistes, écolos de tous poils, purs de durs et durs et mous, citoyens avec et sans étiquettes mais accrochés à l’éthique, si nous concentrions tous nos efforts à apprendre à transformer nos différences en dynamiques, nos divergences en synergies ? Pas pour créer un mouvement de béni-oui-oui, mais bien pour apprendre à se connaître, à ne plus avoir peur du conflit, à imaginer de solidarités croisées, des moyens de luttes communs et pour commencer à toucher du doigt ce que pourrait être une vraie société multiculturelle à tous les niveaux…
Michael Dif , 6 février 2018.
28/01/2017
Comment sauver l’enseignement de la littérature ?
La situation n’est pas fameuse. Le nombre des étudiants de Lettres diminue. La concurrence de l’image, du numérique et d’internet est rude. Le péché de colonisation jette une ombre sur la culture française, la mondialisation la relativise. L’Université a pourtant la responsabilité de conserver et de transmettre le patrimoine littéraire de la France, et maintenant de la francophonie, ainsi que de former les futurs professeurs des collèges et des lycées, lesquels formeront à leur tour la jeunesse. Le cours de Français est, au moins depuis Jules Ferry et l’école de la Troisième République, responsable de la qualité de la langue parlée dans notre pays ainsi que de la culture commune. Personne n’a encore contesté la place éminente occupée par la littérature dans la culture d’un peuple. À cela s’ajoute que si la laïcité oblige les professeurs à la neutralité en matière religieuse et politique, si toute partialité et propagande sont interdites dans les classes, c’est à une exception près, qui est de taille : l’école de la République a pour mission d’enseigner la République, c’est-à-dire justement la laïcité, la démocratie, les Droits de l’homme et du citoyen et, si on veut donner son sens plein au mot République, la question sociale. Or la conception actuellement dominante à l’Université en matière de littérature prépare imparfaitement les futurs professeurs du secondaire à remplir convenablement leur tâche. En un mot, la littérature est considérée comme autonome et autoréférentielle bien plus que comme transitive. Au lieu d’être un chemin ou une fenêtre qui ouvre sur la vie, son enseignement est avant tout formaliste. On apprend aux étudiants à examiner comment écrivent les auteurs, chose parfaitement légitime, et on oublie d’écouter ce qu’ils disent. En d’autres termes, les étudiants apprennent ce que disent les professeurs beaucoup plus que ce que disent les auteurs. Gustave Lanson à la fin du XIX° siècle avait réformé l’enseignement de la littérature en congédiant l’antique rhétorique intemporelle héritée des classiques au profit d’une dynamique d’inspiration républicaine appelée histoire littéraire. L’histoire littéraire fit les frais des bouleversements de mai 68. La situation qui en résulta se signale par une confusion extrême. D’un côté, le marxisme et la psychanalyse freudienne entrées en critique littéraire ouvrirent d’immenses perspectives vers la politique et vers la psyché. Ces deux doctrines génétiques étaient d’ailleurs antinomiques dans la mesure où chacune prétendait à l’hégémonie, affirmant constituer la voie royale permettant de connaître enfin l’homme, respectivement par la lutte des classes et par le refoulement du sexuel au sein de l’inconscient. D’un autre côté, le structuralisme inspiré par la linguistique institua un nouveau formalisme en voulant décortiquer le texte, tout le texte, rien que le texte, de façon exclusivement synchronique. Ces trois théories incompatibles dominèrent l’université pendant les années 70 et 80. Elles ont complètement disparu aujourd’hui sans que personne ait pris la peine de dire pourquoi elles était caduques. L’inventaire n’a pas été fait. On nommera poststructuraliste la situation qui prévaut depuis environ 25 ans. Ce qu’on appelle la théorie littéraire est un structuralisme assagi marqué par de nombreux travaux de grande qualité portant sur le fonctionnement interne de l’objet littéraire mais marqués par une limite infranchissable, un plafond de verre, rejetant le sens dans des ténèbres extérieures. En infraction avec la théorie saussurienne du signe, on dira que le signifiant a étouffé le signifié. Voilà pourquoi l’Université de la république n’enseigne plus la république, ni plus généralement la Vie. On nous dira qu’il y a les cours d’histoire et d’instruction civique pour cela dans les écoles. On répondra que c’est vrai mais que distinctions disciplinaires ne sont justifiées que si on n’a pas conscience de leur caractère factice et provisoire. La réalité se présente, elle, comme un continuum et chaque discipline doit se soucier de réserver des points d’accroche avec les disciplines voisines. De toute façon, les étudiants en Lettres à l’Université ne font ni histoire ni psychologie. Les textes littéraires sont des mines en matière historique et psychologique mais ces mines sont complètement désaffectées. Montaigne, Pascal, Rousseau, pour ne citer qu’eux, ont développé une riche psychanalyse qui place les vicissitudes de l’amour-propre au cœur de l’inconscient. Nos étudiants passent devant ces auteurs de leur programme sans se douter de l’immense débat qui pourrait s’engager avec le pansexualisme freudien[1]. L’aveuglement est tout aussi grave en matière historique alors que la postmodernité que nous vivons actuellement accumule les points d’interrogation au dessus de nos têtes. Où en sommes-nous ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont nos ressources ? Ainsi, les études de lettres ne peuvent se passer d’une mise en évidence de la façon dont la source gréco-romaine et la source judéo-chrétienne se sont combattues et mêlées pour produire la culture française. Nos étudiants y ont-il jamais réfléchi, habitués qu’ils sont à étudier des points beaucoup plus que des lignes ? L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les étapes remarquables d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la difficulté à concilier ces deux valeurs rivales ne soit pas la cause de nos grandes inquiétudes. Les grands textes littéraires depuis la Renaissance constituent un immense panoramique de l’avènement de la modernité. Les auteurs canoniques de notre enseignement littéraire sont bien les promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière, Descartes et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, Gide et Camus, etc. La France stupéfia le monde quand les intellectuels qu’on appelait à l’époque les philosophes se mirent à instruire un procès en règle de leur société comme nul ne l’avait jamais fait. Peu d’auteurs partisans de la tradition ont survécu dans le Panthéon scolaire républicain. On peut citer Chateaubriand avec des nuances. Barrès a été éliminé. « Il y a des siècles, disait Péguy », désignant par là une succession de paliers. La modernité a mis 5 siècles à s’établir comme il y a 5 actes dans la tragédie racinienne. Il y a donc un 16°, un 17°, un 18°, un 19° et un 20° siècle, chacun avec sa couleur caractéristique. C’est là un phénomène typiquement français. Qu’est ce qui donne sa pente à l’histoire de la France et de l’Europe ? C’est avant tout la notion de liberté dans les domaines scientifique, politique, religieux, moral. C’est à une libéralisation généralisée qu’on a affaire depuis la Renaissance jusqu’à mai 68 et à la chute du mur de Berlin. Un long et progressif arrachement à l’ordre catholique et monarchique. Les études de lettres ne devraient pas être séparées d’une réflexion historico-sociologique sur ce que signifie le basculement des sociétés traditionnelles dans la modernité libérale. Cette réflexion n’a pas besoin d’être rajoutée : elle est au cœur des grands textes. C’est elle qui les fait palpiter. La condition pour une revitalisation des études littéraires, c’est donc un décloisonnement, une ouverture vers les problématiques existentielles les plus diverses. Les textes sont un appel à la transitivité. Nous n’avons qu’à les écouter.
Notes
[1] Sur ce sujet, notre livre Amour-propre. Des choses connues depuis le commencement du monde, Le Bord de l’Eau, 2015.
15/11/2021
Communs : biens des communautés villageoises
Introduction
Notes
Les contenus présentés ici partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.01/03/2023
« Comprendre pourquoi on ne se comprend pas »
Cet article est une recension du livre d'Eric Dacheux[1] intitulé Comprendre pourquoi on ne se comprend pas.
La communication entre personnes ne va-t-elle pas de soi? Pourquoi se compliquer la vie et faire appel aux « sciences de l’information et de la communication » comme le fait Eric Dacheux dans ce 260ème petit volume de la collection Biblis du Centre National de la Recherche Scientifique[2]?
Est-il bien nécessaire de se « compliquer la vie » en utilisant des termes abscons comme « communication phatique » qui obligent à consulter le dictionnaire? ou en ergotant pour confronter la communication à d’autre formes de mises en lien : persuasion, diffusion, transmission etc.
Ce livre de vulgarisation demande un effort. Mais le jeu en vaut la chandelle si l’on reconnaît l’ambition qui est derrière. Ni plus, ni moins que «refaire la démocratie » pour reprendre une partie du titre d’un autre livre d’Eric Dacheux et Daniel Goujon : «Défaire le capitalisme, refaire la démocratie – les enjeux du délibéralisme »[3]. Dans cet autre texte, le délibéralisme est défini comme nouvelle conception du vivre ensemble. Autrement dit : « nous serons véritablement en démocratie quand les personnes concernées par un problème auront la possibilité de le résoudre elles-mêmes[4] ». Ce qui est le point commun des initiatives d’économie solidaire : « ce sont toutes des organisations démocratiques qui agissent suite à une délibération interne ».[5]
Pour « Comprendre pourquoi on ne se comprend pas » il est alors fructueux d’entrer dans les distinctions subtiles auxquelles nous engage ce petit livre. Alors que la communication est « une mise en lien qui vise la co-construction de sens entre altérités libres et égales » (p.46), elle n’est jamais à l’abri de l’ambivalence avec d’autres manières de mettre en lien les humains : la persuasion, la transmission de connaissances etc. Alors que la communication est « le fruit incertain d’une élaboration humaine complexe qui sera interprétée de manière différente d’un individu à l’autre », elle « est aussi une danse relationnelle, la recherche de la bonne distance entre le même et l’autre…régie par des règles culturelles et sociales qui offrent un cadre sécurisant permettant aux danseurs de rentrer en contact sans se heurter violemment »(p. 148).
Le dernier chapitre explique pourquoi les outils numériques sont « un remède pire que le mal ». Les outils numériques « sont de formidables machines permettant de nous connecter à distance, d’accéder à un potentiel quasi infini d’informations…ce ne sont pas des machines à communiquer. Communiquer en effet, nous l’avons montré tout au long de cet ouvrage, réclame du temps et de l’espace » (p.179).
« Les outils numériques que nous utilisons appartiennent à des multinationales regroupées sous le titre de GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) » (p.180). Ces outils, « loin de tenir les promesses d’une compréhension plus forte entre les hommes, représentent un danger pour nos sociétés démocratiques ». Les GAFAM plus puissantes que bien des États utilisent nos données personnelles et nous incitent à rester dans notre bulle de confort. « Or, … communiquer ce n’est pas rester chacun dans sa bulle, c’est prendre le risque de bâtir une bulle commune. De même construire une démocratie, ce n’est pas simplement laisser chacun explorer sa manière de voir le monde, c’est construire à partir des singularités, une vision commune, un intérêt général qui n’est pas réductible à la somme des intérêts particuliers » (p.184).
Notes
[1] Eric Dacheux. Comprendre pourquoi on ne se comprend pas. CNRS Editions. Coll. « Biblis;». Paris 2023. Avec en exergue la citation suivante de Dominique Wolton :: «Royaume du malentendu, des quiproquos, des mélancolies, la communication n’est jamais assurée d’être efficace. Impossible de s’en passer; difficile d’en être heureux ! »
[2] Cette petite collection de vulgarisation aborde tous les sujets.
[3] Eric Dacheux, Daniel Goujon. Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme. Ed. Erès, février 2020.
[4] E.Dacheux se réfère au philosophe John Dewey
[5] Sous la direction de Josette Combes, Bruno Lasnier, Jean-Louis Laville. L’économie solidaire en mouvement. Ed. Erès. Nov. 2022, p.64.
02/07/2023
Construire notre récit commun
A la suite de la proposition de plan d'action de Bastien Sibille, visant à :
- nous relier (construire notre récit commun et de la confiance)
- nous renforcer (créer un fonds citoyen visant 1 milliard d'euros)
- étendre notre capacité d'action (Documenter, former, accompagner les initiatives naissantes Gagner en visibilité Préparer l'extension du réseau).
Guy Roustang a rédigé la note suivante pour contribuer à la réflexion sur le récit commun à construire.
Selon Patrick Viveret, Laurent Berger posait la question : « Que ferions-nous si nous étions aux manettes ? » Pour répondre à cette question, il est essentiel de présenter un projet désirable et crédible qui permette de lutter contre les abstentions avec la menace de voir le Rassemblement National arriver au pouvoir après la politique néolibérale désespérante d’E.Macron[1]. Un projet qui soit écologique, sociale et démocratique[2] et qui permette de satisfaire une grande partie de la population.
Projet à diffuser chaleureusement avec le plaisir d’alimenter les combats des jeunes générations, de transmettre ce que nous savons. Tirer les leçons des échecs et ridiculiser les nantis qui utilisent les jets privés. Avoir une diversité d’argumentaires. Admirer l’intérêt du souci de la nature et des animaux, se rallier à de nouvelles façons de sentir (Descola et Mbembé) et respecter (voir le petit livre d’Agathe Cagé « Respect »).
Denis Clerc devrait être fier d’avoir créé Alter Eco plutôt que de perdre espoir, et Alain Caillé fier du convivialisme au lieu de se désoler que « rien ne marche ». Peut-être est-il temps de passer la main[3], de considérer que c’est aux jeunes de reprendre le flambeau, qu’ils sont « le monde de demain ». C’est ma façon d’interpréter ce que nous dit Dorothée Browaye : « Il y a assez de jeunes générations engagées dans cette démarche pour les rejoindre, plutôt que de croire à un ralliement à nos idées ! »[4]. Intéressant de constater aussi que Bastien Sibille nous propose un « plan d’action » sans en rester au niveau des idées en espérant que nous pouvons faire confiance à son charisme d’entrepreneur. Le « récit commun » est la première étape de ce plan, dont nous ne pouvons pas savoir ce qu’il donnera. Comment s’organisera la réunion du 6 juillet aux Bernardins ? Je me le demande bien en notant par exemple que nous sommes 80 à nous être inscrits dans le projet de récit commun.
Nous ne nous mettons pas à la place des partis politiques et ne prétendons pas agir à leur place mais il me semble que nous sommes en amont des luttes électorales, que nous préparons le terrain aux partis de gauche en agissant de telle façon qu’ils aient tout intérêt à s’inscrire dans ce que nous aurons préparé.
Assurer la diffusion de ce que nous proposons par de multiples canaux, notamment la Revue dessinée, éd. du Seuil, qui a créé des bandes dessinées sur « Capital et Idéologie » d’après le livre de T.Piketty, ou « On leur vend des armes »…et le pire c’est qu’ils s’en servent ». Pour diffuser largement notre récit commun, pourrait-on aboutir à un opuscule de quelques dizaines de pages ?
Sur certains sujets, il devrait être possible d’intéresser des gens de bonne volonté et de dépasser les oppositions gauche-droite. Je pense par exemple à un rapport parlementaire signé par diverses tendances politiques qui avaient souligné la honte du sous équipement des services publics en Seine St Denis, de même un rapport de 4 sénatrices de divers partis qui dénonçaient la diffusion de la pornographie. Sur la régulation des Gafam gauche et droite ne pourraient-elles pas s’unir etc. etc.
Une question importante selon moi : ne doit-on pas envisager des formations;autour de nos propositions ? Des formations par l’université numérique ? Par les divers canaux d’éducation populaire ?
Ne pas se contenter d’un public déjà acquis et surtout s’intéresser à ceux qui s’abstiennent parce qu’ils ne croient plus que des politiques pourraient changer leur situation. D’où l’intérêt de textes comme ceux d’Ulysse Rabaté (La politique beurk,beurk) du Bondy blog ou des livres de Fatima Ouassak[5].
Voici quelques thèmes à privilégier (parmi beaucoup d’autres) que je me contente de lister pour l’instant[6], puisque je ne sais pas sous quelle forme sera rédigé le récit commun, 1ère cible du Plan d’action de Bastien Sibille.
- Réchauffement climatique voir les alliés du compte Carbonne individuel avec Pierre Calame.
- Comment entendre ce que nous dit Fatima Ouassak : « l’écologie politique et électorale n’est pas du tout implantée dans les quartiers populaires » bien plus « le rapport de domination politique exercé par les classes moyennes supérieures blanches au nom de l’écologie risque de s’exacerber avec la crise climatique;» (pp. 80/81 de son livre « Ecologie pirate »)
- Financement de la politique. Dans son livre « Le prix de la démocratie » Julia Cagé soutient, chiffres à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’État subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite. Les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches (voir son interview dans Libération reproduit dans ECCAP, auteur ECC). Des propositions remédiant à cette question « oubliée » s’impose absolument.
- Assurer l’indépendance des médias aujourd’hui sous la coupe d’une dizaine de milliardaires.
- Le manifeste fiscal, juste et féministe d’Oxfam du 9 décembre 2021 montrait comment une autre fiscalité permettrait de mieux financer les services publics. Intéressant de noter au passage qu’Oxfam participe aussi bien au « Pacte Pouvoir de vivre » appuyé par la CFDT, qu’à « Plus jamais ça » soutenu par la CGT.
- Pour éviter une société d’héritiers, voir la note de France Stratégie de Clément Dherbicourt de janvier 2017. Parmi les suggestions : « On peut imaginer par exemple que l’État verse un capital au dix-huitième anniversaire de tous les individus ».
- « Pour rompre avec l’élitisme monarchique français…élargir considérablement l’aire de recrutement de nos élites en mettant (réellement en synergie) les classes préparatoires, les grandes écoles et l’université ». Voir Alain Caillé « Si j’étais candidat » p.47.
- Etc.
Notes
[1] Loin d’être le « maître des horloges », E. Macron est le garçon d’ascenseur qui fait monter Marine Le Peine aux étages supérieures.
[2] Plusieurs textes ont servi de base à la rédaction de cette note, citons plus particulièrement : Paul Magnette : « La vie large »; F. Ruffin : « Le temps d’apprendre à vivre » et « Je vous écris du front de la Somme »; le « Second manifeste des convivialistes »; A.Caillé : « Si j’étais candidat » etc..
[3] Peut-être est-ce plus facile pour moi de « passer la main », moi qui suis d’une génération plus âgée que la plupart d’entre vous, par exemple qu’Hugues Sibille père de Bastien. Je peux reprendre ce que disait Véronique Decker directrice d’école pendant un quart de siècle en Seine St Denis : « Si je m’interroge sur les résultats de nos luttes, le bilan est maigre. On n’a pas beaucoup avancé, mais ça m’a bien occupée ».
[4] Courriel de D. Browayes dans le débat des convivialistes le 13 juin 2023 à 16 h 39. Voir aussi « Dialogue entre deux générations » Ed. Les petits matins 2022 de Bastien Sibille et Hugues Sibille.
[5] Fatima Ouassak a déjà écrit deux livres : « La puissance des mères » La Découverte 2020; « Pour une écologie pirate-Et nous serons libre ;» La Découverte 2023. Un troisième est annoncé qui traitera de " L'organisation de la société ».
[6] Alain Caillé parle de « mesures basculantes ».
31/12/2019
Conte de Noël: un monde sans publicité
Soucieux de recentrer le système économique sur ses fonctions premières, ses experts consulteront de vieux manuels, dans lesquels l’économie est décrite comme étant la production et la distribution de biens et services destinés à la consommation, elle-même définie comme étant le moyen de satisfaire des besoins. Or, ils ont déjà constaté que, de façon évidente, et depuis longtemps, le capitalisme ne répond plus à ces définitions, mais est devenu une gigantesque machine à produire des besoins artificiels[1], à les exacerber, ou à inventer et imposer des réponses économiques à des besoins vitaux, relationnels, affectifs, informationnels, éducatifs, voire spirituels qui a priori sont hors de ce champ. Le marketing, la publicité, le sponsoring sont les moyens incontournables qu’utilisent les entreprises et les marques pour réaliser ces objectifs, et cela avec des outils de plus en plus sophistiqués, grâce aux ressources du numérique. Le gouvernement décidera alors d’une mesure simple et radicale : l’interdiction de la publicité non seulement des traditionnelles « réclames », mais aussi de toutes les techniques nouvelles de vente destinées à formater les individus pour en faire des consommateurs fébriles, tels ceux qui se bousculent ou même se battent lors du black friday. Cette mesure passera sans problème, les sondages d’opinion montrant clairement le peu de goût de nos concitoyens pour ladite publicité.
Les effets économiques en seront considérables… Les dépenses de publicité représentent dans le monde 580 milliards de dollars. En France les recettes publicitaires sont de 14 milliards d’euros. Les dépenses des entreprises sont d’autant plus fortes que leurs produits sont superflus. Elles culminent pour les industries du luxe, où elles peuvent représenter jusqu’au tiers du chiffre d’affaire, alors que leurs produits ne servent qu’aux exhibitions provocantes d’un minuscule classe de privilégiés jouissant de richesses indécentes. Les économies ainsi réalisées se traduiront par des baisses substantielles de coûts, donc par la baisse du prix de nombreux produits, et donc par une hausse générale des niveaux de vie. Cette hausse sera d’autant plus sensible que disparaîtront du budget des ménages des dépenses en produits inutiles, qui n’avaient qu’une valeur d’ostentation. Ce sera du même coup beaucoup de frustrations en moins, donc de sérénité en plus. L’obsolescence programmée des objets n’aura plus de raison d’être. C’est le bien-être général qui s’en trouvera sensiblement amélioré.
Pour ce qui est de la fonction d’information des consommateurs, de l’évaluation et de la comparaison entre les produits, les moyens de l'INSTITUT NATIONAL DE LA CONSOMMATION seront considérablement renforcés, ainsi que les ressources allouées aux organisations de consommateurs agrées. Leurs études seront diffusées par des revues distribuées gratuitement, et seront l’objet d’émissions diffusées par les médias et des sites internet contrôlés. Le financement de toutes ces mesures sera assuré par une taxe imposée aux entreprises, qui ne posera aucun problème puisqu’elle ne représentera qu’une petite partie de ce qu’étaient leurs dépenses en marketing.
La mise en œuvre de ces mesures se traduira très rapidement par des changements substantiels dans la vie quotidienne, et par une amélioration de l’atmosphère générale de la vie sociale. Nous serons libérés des dizaines de milliers de sollicitations commerciales quotidiennes auxquelles nous sommes soumis… L’absence de spots publicitaires dans les médias y fera régner une ambiance calme et reposante nos boîtes aux lettres ne seront plus saturées de prospectus, et les affiches ne défigureront plus les espaces publics. Les murs du métro et les parois des abribus seront alors mis à la disposition d’artistes rémunérés par des fonds publics, qui auront pour seul projet d’embellir leur ville.
Sur l’internet seront frappés d’obsolescence les traqueurs, data brokers, ou les cookies, empêchant ainsi la constitution de bases de données sur les consommateurs, qui de plus mettent en cause nos libertés fondamentales. Google et Facebook seront contraints de laisser la place à des logiciels libres, conçus par des laboratoires publics ou associatifs indépendants. Tous les mails reçus seront des messages qui nous sont vraiment destinés, par des correspondants que nous connaissons, et non des pièges à clics faussement conviviaux au bout desquels, d’une façon ou d’une autre, le numéro de carte bancaire est sollicité.
La qualité de l’information se trouvera très substantiellement améliorée. Les journalistes de la presse écrite ou de la presse en ligne seront délivrés de la pression mortifère des marques, qui vont jusqu’à imposer des éléments de contenus de leurs articles, les contraignant ainsi à transiger avec l’éthique de leur métier. Ce chantage les oblige souvent à jouer le jeu de la course aux clics pour obtenir leur part indispensable du pactole publicitaire.
Les films à gros budgets, comme les vidéos d’amateurs circulant sur le net seront nettoyés des incrustations visuelles des annonceurs, et les artistes et sportifs ne seront plus incités à déshonorer leurs métiers en se vendant au profit de marques de sodas, de parfums, d’après-rasage, ou autres produits triviaux. La télévision sera libérée des interminables et lancinantes répétitions de ces séquences débilitantes, et aucun film, aucune émission ne sera désormais interrompue par des spots publicitaires. Les talents sollicités auparavant pour tout cela seront libérés pour s’orienter vers l’art pur, débarrassés de ces scories marchandes.
L’attention ne sera plus l’objet de techniques de captation, et la mise en action de savants algorithmes produisant de l’addiction n’aura plus de raison d’être. De ce fait, elle pourra se redéployer vers d’autres sujets, vers la conversation, permettre l’enrichissement et l’intensification de la vie sociale, vers l’art et la culture, vers des loisirs enrichissants, vers la vie associative et citoyenne. Les jeunes échapperont à la tentation de cette forme de prostitution moderne qu’est leur débauchage et leur transformation en « influenceurs » sur youtube ou sur instagram par les grandes marques.
De proche en proche, un souffle nouveau se fera sentir dans toute la vie économique et sociale. Cette respiration nouvelle oxygénera aussi bien la vie des entreprises que celle des administrations. Certes, les besoins évolueront encore, mais de façon très lente, et cette lenteur s’imposera à toutes les sphères de la vie sociale. L’affairement ne sera plus de mise… le ralentissement généralisé et la modération de la consommation rendront inopportuns les modes de financement et les montages spéculatifs en d’autres termes, c’est le néolibéralisme qui amorcera sa décomposition de l’intérieur. Une telle société sera enfin bien mieux préparée à affronter le défi climatique.
06/02/2017
Contre la pensée binaire
Notes
1. Emmanuel LEVINAS : L’au-delà du verset. Lectures et Discours talmudiques Editions de Minuit Paris 1986 p.98
2. Alain FINKIELKRAUT Peter SLOTERDIJK : Les battements du monde. Dialogue Editions Pauvert Paris 2003 p.74
27/01/2017
Contre une interprétation trop individualiste de l'idée d'émancipation, pour une action dans et sur les institutions
Participant à de nombreux groupes et réseaux préoccupés à divers titres par l'aggravation des crises sociales et écologiques et cherchant les voies d'une alternative, je suis de plus en plus frappé par notre incapacité collective à sortir de chemins parcourus dans tous les sens, depuis des décennies, sans grands résultats. Je constate notamment la prégnance persistante d'une vision que l'on pourrait qualifier un peu caricaturalement de « rousseauiste », selon laquelle les individus sont naturellement disposés à construire une société fraternelle et écologiquement soutenable pour peu qu'on en finisse avec un certain nombre de structures de domination (la finance, les élites technocratiques, le système politique français, voire la démocratie représentative). Bien entendu, je caricature : les choses sont souvent dites plus subtilement. Il n'en demeure pas moins que la pensée progressiste baigne dans un fond anti-autoritaire qui ne la prédispose pas à prendre à bras le corps, et de manière réaliste, les enjeux institutionnels. Or, ceux-ci sont évidemment cruciaux. Même parmi les intellectuels versés dans les sciences sociales, qui devraient pourtant savoir à quoi s'en tenir, je ne sens pas de prise de conscience de la nécessité de reconsidérer d'un œil neuf les fausses évidences du « progressisme », entendu comme une pensée politique fondée sur l'idée que le salut de la collectivité et l'émancipation des individus sont une seule et même chose.
Si l'on pense que j'exagère en voyant dans l'idée d'émancipation une manière d'occulter l'enjeu du rapport aux institutions, que l'on relise André Gorz. Avant de revisiter de manière critique certains textes de cet auteur[1], je tiens à préciser que je ne sous-estime nullement son apport : il m'est arrivé plus d'une fois de tirer profit de ses analyses de l'évolution du travail et de sa critique radicale de la raison économique. Il n'en demeure pas moins qu'il illustre parfaitement ce que je veux mettre ici en question : la croyance suivant laquelle les problèmes auxquels nous sommes confrontés, et les actions à mettre en œuvre pour y faire face, appellent des attitudes et des valeurs qui se situent dans la continuité de l'idéologie de l'émancipation individuelle que porte la Gauche depuis la Révolution française. Or, comme je vais essayer de le montrer, la crise écologique et l'émergence corrélative d'une problématique des biens communs (au pluriel) créent un nouveau contexte dans lequel la construction du collectif passe par l'acceptation de contraintes et par un nouveau regard sur les institutions.
Pour illustrer sans attendre ce que j'ai en tête, l'exemple qui vient à l'esprit est celui du scoutisme : c'est le type même d'une organisation fortement structurée qui se fixe explicitement pour but de former des personnes capables de prendre des responsabilités et d'agir dans le respect de valeurs humanistes, et qui y parvient de l'avis général avec une certaine efficacité. Ce que je veux dire est précisément ceci : la résistance à la logique marchande et l'édification d'une démocratie écologique et sociale passent aujourd'hui prioritairement par la création, le renforcement et la démocratisation d'institutions existantes ou de nouvelles institutions. Le mot institution étant pris ici au sens large de « dispositif social capable de susciter et de stabiliser certains comportements et certaines pratiques sociales sur de grandes échelles de temps et d'espace. » Mais commençons par une citation de Gorz, dans laquelle il exprime très clairement l'idée que l'autonomie de l'individu doit être défendue contre l'emprise des structures de socialisation :
« La question du sujet est restée centrale pour moi, comme pour Sartre, sous l’angle suivant : nous naissons à nous-mêmes comme sujets, c’est à dire comme des êtres irréductibles à ce que les autres et la société nous demandent et nous permettent d’être. L’éducation, la socialisation, l’instruction, l’intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu’est l’expérience d’être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours balisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir »[2].
Ce qui fait problème, dans cette citation, c'est que l'autonomie de l'individu est supposée préexister à la socialisation. C'est même, si l'on en croit Gorz, un trésor qu'il conviendrait de préserver contre l'emprise des conditionnements sociaux (éducation, socialisation...). À cette vision on peut opposer celle de Cornélius Castoriadis, à mon avis beaucoup plus réaliste :
« L’individu social ne pousse pas comme une plante, mais est créé-fabriqué par la société, et cela toujours moyennant une rupture violente de ce que sont l’état premier de la psyché et ses exigences. Et de cela toujours une institution sociale, sous une forme ou sous une autre, aura la charge »[3].
Pour Castoriadis, comme pour beaucoup d’autres théoriciens du social, l'individu ne se construit pas seulement par et à travers ses relations à autrui, ce que personne ne songe à nier, mais aussi par l'intermédiaire des institutions. Cela commence bien-sûr avec l'institution scolaire, mais cela va bien au-delà. Toutes les institutions, au sens large, sont à prendre en considération sous cet angle : la justice, la police, mais aussi les institutions démocratiques, les partis politiques, les associations et toutes les structures de la société civile. Sans oublier bien sûr les institutions de la démocratie représentative : assemblées, processus électoral et partis politiques. Rien n'est plus vain que d'opposer la démocratie directe à la démocratie représentative même si, de toute évidence, celle-ci fonctionne mal. Avant même de vouloir la réformer, il conviendrait de la faire vivre. Il devrait être évident qu'il n'y a pas grand sens à vouloir changer la société sans agir dans et sur les institutions, pour les transformer et les rendre plus aptes à « former » des personnes responsables, imprégnées de valeurs humanismes et capables de participer positivement à la vie démocratique. Faute de prendre au sérieux cette fonction des institutions, il faut accepter que le marché formate les attitudes et les comportements sociaux. Car, non sans ironie, c'est le marché qui récupère le plus facilement notre aspiration à une soi-disant autonomie pour nous prendre dans les filets du consumérisme, avec des techniques de conditionnement bien plus efficaces que celles de toutes les institutions en charge de nous socialiser ! Après avoir vu les limites de sa conception de l'autonomie individuelle, voici maintenant les conséquences qu'en tire Gorz pour l'action politique :
« Le politique se définit originairement par sa structure bipolaire : il doit être et ne peut rien être d’autre que la médiation publique sans cesse recommencée entre les droits de l’individu, fondés sur son autonomie, et l’intérêt de la société dans son ensemble, qui à la fois fonde et conditionne ces droits. Toute démarche tendant à abolir la tension entre ces deux pôles est une négation du politique et de la modernité à la fois »[4].
Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il est facile d'objecter à cela que l’activité politique est indissociable d’un ensemble d’institutions et de processus de socialisation. On ne naît pas citoyen, on le devient par l’effet d’apprentissages divers et, pour ne prendre qu’un exemple, c’est en vue de cette tâche qu’a été instituée l’École républicaine (il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur le climat intellectuel dans lequel ceci a eu lieu, les intellectuels et responsables politiques de l'époque étant très conscients de la nécessité de créer des institutions capables de structurer une société dans un cadre laïque et républicain). On pourrait également évoquer ici le rôle qu'a longtemps joué le service national. Ces considérations valent encore plus pour une action politique visant à construire une société écologiquement soutenable. L'écologie, en effet, se définit d'abord par la prise en compte d'un ensemble de contraintes. Son fondement est la prise en compte du caractère limité des ressources et de la fragilité des écosystèmes. Or, ces limites exercent nécessairement des contraintes sur l’activité humaine, et donc sur l’autonomie des individus. Le problème des transports l’illustre mieux que tout. Tous les spécialistes du domaine en conviennent : on voit mal comment lutter contre le changement climatique sans restreindre certaines formes de mobilité. Il est exclu que les 9 milliards d’habitants que comptera bientôt la planète prennent fréquemment l’avion. S’il est facile de s’en prendre au consumérisme vulgaire, à l’accumulation d’objets peu utiles et rapidement obsolètes (la « société de consommation »), il n’en va pas de même avec la mobilité. La possibilité concrète de parcourir le monde semble être l’une des formes les plus tangibles de l’émancipation. La « bagnole » est une cible de choix pour la critique écologique, mais il ne suffira pas pour s’en libérer de développer les transports collectifs. Ceux-ci, en effet, ne peuvent répondre à la demande d’autonomie que satisfait l’automobile. Pour réfléchir concrètement aux implications sociales du défi écologique, rien n’est plus indiqué que de s’attaquer au casse-tête suivant : comment limiter la mobilité sans réduire l’autonomie ? Dans le texte sur l’automobile déjà cité, Gorz imagine que l’on pourrait rendre les lieux d’habitation suffisamment plaisants pour que les gens n’aient pas envie de s’en éloigner. Il faudrait pour cela que :
« le quartier, ou la commune redevienne le microcosme modelé par et pour toutes les activités humaines, ou les gens travaillent habitent, se détendent, s’instruisent, s’ébrouent et gèrent en commun le milieu de leur vie commune »[5].
On ne peut qu’adhérer à une telle perspective, mais on voit mal, tout bien considéré, comment les gens pourraient cesser d’eux-mêmes d’avoir envie d’aller et venir toujours plus librement, plus loin et plus vite. Gorz avait d'ailleurs bien perçu la difficulté de réconcilier écologie et émancipation individuelle, comme en témoigne très clairement la citation suivante :
« Le problème qui se pose à l’écologie est donc celui des modalités pratiques qui permettent la prise en compte des exigences de l’écosystème par le jugement propre d’individus autonomes, poursuivant leur propre fin au sein du monde vécu »[6].
Mais il ne suffit pas de poser une question pour y répondre. En réalité, Gorz se met lui-même dans l’incapacité d'y répondre en posant comme principe absolu que les individus doivent être autonomes dans la détermination des fins qu’ils poursuivent. Dans un de ces textes, Gorz affirme que les besoins humains sont limités et l’avidité apparente des consommateurs modernes n’est qu’une « production » du système capitaliste :
« ce n’est que dans la mesure où le capital a besoin des consommateurs pour ses produits que la production est aussi au services des besoins humains. Ces besoins, toutefois, ne sont plus des besoins ou désirs « naturels », spontanément éprouvés, ce sont des besoins et désirs produits en fonction des besoins de rentabilité du capital. »[7]
Qui peut croire cela ? Il est certes peu douteux qu’une bonne partie de nos achats vise à satisfaire des désirs stimulés par la publicité. Mais il faut aussi compter, entre autres choses, avec le désir mimétique. Si l’on suit René Girard, les désirs humains sont radicalement sous-déterminés et donc potentiellement illimités :
« Une fois leurs besoins naturels assouvis, les hommes désirent intensément, mais ils ne savent pas exactement quoi, car aucun instinct ne les guide. Ils n’ont pas de désir propre. Le propre du désir est de ne pas être propre »[8].
Le désir est donc bien un phénomène social, mais dans un sens plus radical que ce qu’en dit Gorz. Sa dynamique explosive est inhérente aux relations entre les hommes et, si la structure sociale conditionne les individus, c’est d’abord pour en canaliser les effets. L’individu, en tous cas, ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation. Mais laissons-là cette discussion avec Gorz. La pensée de Gorz m'importe ici par son exemplarité : ce qu'elle exprime, de manière d'ailleurs très éloquente, est l'essence même de l'idéologie de l'émancipation qui imprègne largement les milieux progressistes. Elle illustre parfaitement un trait récurrent de la pensée française, à savoir la tendance à penser la liberté contre les institutions. Luc Boltanski a récemment souligné la « tendance partagée par un grand nombre d’auteurs critiques français des années 1960 –1970 à décrire surtout les institutions sous le rapport des effets de domination qu’elles exercent »[9].
Il est en effet frappant de constater que, chez quelques-uns des penseurs qui ont dominé la scène intellectuelle française (Foucauld et Bourdieu, notamment), la question du rapport aux institutions est surdéterminée par celle de la domination. À l’idéologie de l'émancipation comprise comme autonomie à l'égard du social et des institutions, on peut préférer les théories du changement social qui mettent l'accent sur des notions telles que l'empowerment ou les « capabilités » au sens d’Amartya Sen. Dans les deux cas, l’accent est mis sur la possibilité concrète d’agir plus que sur l’indépendance. L’important, c’est le fait d’être en capacité de prendre des initiatives, d’accroître ses compétences et de maîtriser son environnement – que celui-ci soit ou non structuré par la technique et les institutions. Or, l’empowerment n’est pas tant le résultat d’une émancipation que d’une socialisation réussie. En d'autres termes, comme le souligne Anthony Giddens, il n’y a pas lieu d’opposer l’action autonome des individus et les contraintes structurelles de la vie sociale. En règle générale, c’est au contraire à travers les contraintes que s’inventent de nouvelles formes d’action :
« Toutes les formes de contrainte sont aussi, selon des formes qui varient, des formes d’habilité (empowerment). Elles servent à rendre possibles certaines actions en même temps qu’elles en restreignent ou en empêchent d’autres »[10].
De fait, n’est-ce pas ce que l’on constate ? Là où des pratiques sociales vraiment nouvelles émergent (réseaux de troc et d’échange de services, monnaies sociales, etc.), c’est toujours à l’articulation de stratégies de survie et de nouvelles quêtes de bonheur. La transition écologique n’émergera pas de désirs individuels enfin rendus à leur authenticité primitive, mais de la volonté collective d’affronter un péril vital pour l’humanité et de s’adapter collectivement et solidairement à de nouvelles conditions d’existence. Pour ce faire, il faudra nécessairement accepter de penser en termes d'éducation, d'organisation, d'apprentissage collectif, de représentation, d'élaboration de normes comportementales partagées, voire de contrôle social. Or, encore une fois, toutes ces capacités d'action s'acquièrent par et dans les institutions et les organisations au sens le plus large du terme. Pour prétendre transformer la société, nous devrions chercher à mieux comprendre comment celle-ci fonctionne, en prenant la mesure des médiations grâce auxquelles nous nous rendons capables de vivre et d'agir ensemble.
Notes
[1] Dans ce qui suit, je reprends de larges extraits d'un article paru en 2013 dans la revue La vie des idées. http://www.laviedesidees.fr/Ecologie-et-emancipation.html
[2] André Gorz, Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 12.
[3] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, « Points », le Seuil, 1999, p. 453.
[4] Ecologica, p. 48.
[5] Ibidem, p. 85.
[6] Ibidem, p. 55
[7] (ibidem, p. 62)
[8] René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Paris, Grasset, 1999, pp. 1-5.
[9] Luc Boltanski, De la critique, Paris, NRF Essais, Gallimard, 2009, p. 96.
[10] Anthony Giddens, La constitution de la société, PUF, 2005, p. 231.
15/04/2021
Contribution à l'échange M.Merchier - A.Koulberg
[1] André Koulberg avait participé aux premières réflexions autour de la création de l’eccap et a rédigé deux articles pour l’eccap.
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/25/je-ne-peux-m-empecher-de-voir-dans-l-actuel-deferlement-de-haine-contre-l-unef-un-vertigineux-retour-en-arriere_6074382_3232.html
[3] Au lieu de suspecter trop largement l’ensemble des musulmans de séparatisme, le gouvernement ferait mieux de s’attaquer au séparatisme de ceux qui fuient l’impôt en France en bénéficiant des paradis fiscaux, de lutter contre le désarroi de certaines banlieues.
[4] Comme le rappelle A.Caillé dans le texte que je cite à la fin, il y a plusieurs significations du port du masque par les femmes musulmanes.
[5] Alors que je partageais le point de vue exprimée par la tribune de J.L.Laville le lendemain également dans Le Monde. Article disponible ici : http://www.jeanlouislaville.fr/wp-content/uploads/2020/11/tribune-La-théorie-décoloniale.pdf
[6] Voir son article « De quoi la blockchain est-elle le nom ? ».
[7] http://www.journaldumauss.net/spip.php?page=imprimer&id_article=1577
02/11/2022
Contribution citoyenne au projet urbain
Comment penser autrement les pouvoirs ?
Un contexte et un moment marseillais qui permet de coconstruire
Le collège des maîtrises d’usage (CoMU), un espace en/de transformation
Une mobilisation des premiers concernés facilitée par des espaces de proximité
Passer du légitime intérêt individuel à un intérêt collectif
Un dialogue des savoirs qui reconnaît d’abord les savoirs expérientiels
Vers une démarche de capitalisation
Notes
[1] https://eccap.fr/article/noailles-entre-ombres-et-lumieres/625af6897e1e7c00167ce5bc
[2] https://eccap.fr/article/le-projet-partenarial-damenagement-ppa-en-centre-ville-de-marseille-une-opportunite-pour-coconstruire-la-ville-avec-ses-habitants/62c2fd54534a400016e6a2f4
[3] https://eccap.fr/article/deverrouiller-la-conception-urbaine/62c2fe92534a400016e6a2f7
[4] Bacqué, Marie-Hélène, et Carole Biewener. L’empowerment, une pratique émancipatrice ? La Découverte, 2015
[5] Hugues Bazin, Les figures du tiers-espace : contre-espace, tiers-paysage, tiers-lieu, Edifier le Commun, https://revues.mshparisnord.fr:443/filigrane/index.php?id=717
[6] Ibid
21/10/2019
Convention citoyenne pour le climat
Un budget de guerre
05/02/2017
Conventions citoyennes recension d'un livre de Jacques Testart
09/04/2018
Conventions de citoyens Extrait d'une interview de Jacques Testart.
15/02/2024
Culture institutionnelle et culture activiste, des retours d’expériences pour imaginer de nouvelles alliances ?
Lors de la journée de l’archipel des Confluences le 27 janvier dernier, nous avons pu confronter des cultures de mobilisation et de transformation sociale différentes.
D’un côté, une approche plus institutionnelle, issue des collectivités, à partir de savoirs techniques portés par des élus ou des agents, c’est la Fabrique des Transitions[1] et d’autres réseaux comme l’UNADEL[2] ou l’IRDSU[3]. Ces deux derniers réseaux mobilisent ensemble de nombreux professionnels dans le Carrefour des métiers, des métiers de l’ingénierie territoriale, si utile aujourd’hui pour appuyer les initiatives de transition.[4]
De l’autre, une approche activiste, souvent plus jeune, plus «agile;» et utilisant tous les codes des mobilisations, gestion de base de données et organisation structurée tout en maîtrisant les enjeux institutionnels pour créer des stratégies et faire levier.
Cette approche activiste prend différentes formes. De la plus « efficace et ciblée;» du collectif Riposte alimentaire, anciennement Dernière rénovation[5], à celle ancrée sur un parcours inspirant;comme Camille Etienne par exemple[6], ou alors croisant avec la sphère électorale avec l’équipe de La Primaire populaire en 2021-2022. Benjamin Ball[7] est l’un des pionniers et il contribue aujourd’hui aux dynamiques de confluences pour tisser des liens entre ces cultures militantes et les croiser enfin;! Sa prochaine initiative est l’appel à des marches de l’alimentation le 16 octobre 2024.[8]
Il y a un enjeu de stratégie qui vont traverser toutes nos rencontres durant cette année 2024. Nos retours d’expériences, les « retex;» comme beaucoup les appellent dorénavant, deviennent des réflexes et c’est une très bonne chose. C’est pourquoi, lors de la rencontre du 27 janvier à Paris dans les locaux de la Fondation pour le progrès de l’Homme, nous avions invité Mathilde Imer et Floraine Jullian, issues de la Primaire populaire, et dans un autre domaine, plus institutionnel, Jean-François Caron, initiateur de la Fabrique des transitions. Leur présentation a été riche et des perspectives concrètes ont pu se dessiner.
Un Retex de la Primaire populaire pour de nouvelles victoires populaires ?
Floraine Jullian, issue du mouvement Coexister, a animé la dernière étape de la Primaire populaire et est devenue depuis l’une des initiatrices de leur nécessaire retour d’expérience[9]. Ce mouvement a mobilisé en janvier 2022 plus de 500 000 personnes pour choisir un candidat aux élections présidentielles d’avril 2022. Le choix de Christine Taubira puis leur soutien à Jean-Luc Mélenchon, a provoqué beaucoup de réactions. Avec courage et persévérance, ils ont pris le temps de l’analyse et du partage de ces expériences, 19000 personnes y ont contribué, 3 séminaires mobilisant le cœur des organisateurs de 20 à 40 personnes (sources, salariés, volontaires) et bientôt un livre paraîtra pour donner envie à d’autres de reprendre le flambeau. Un appel pour sa publication sera bientôt diffusé.
La grande lucidité de cette équipe a résonné avec notre propre intention : il est indispensable que nos expériences, et nos échecs, ne renforcent pas notre impuissance mais bien une étape pour questionner notre capacité de faire autrement alliance, dynamique, coalition, mouvement, bascule;?
Un labo des partis pour imaginer d’autres formes ?
Mathilde Imer, à l’initiative de la Primaire populaire avec un collectif de jeunes activistes issus d’un premier mouvement « La rencontre des justices;», est investie aujourd’hui dans un projet appelé « le labo des partis;»[10]. Se présentant comme « un centre d’étude et de transformation des partis politiques;», elle contribue à une étude dont l’objectif est de publier au printemps 2024, plusieurs modèles du « parti du futur;». Cette expérience de recherche-action mixant savoirs citoyens et militants, savoirs techniques et académiques, doit contribuer à éclairer un des points aveugles de notre démocratie : comment les partis peuvent imaginer un fonctionnement permettant de renouer des relations respectueuses avec les acteurs de la société civique.
Il y a urgence en effet, dans un champ des partis, de plus en plus étroit, de passer du « je t’aime moi, moi non plus;» ou du « fais-moi mal, Johnny, Johnny, fais-moi mal;» à un rapport consentant et conscient, équilibré et respectueux, où la domination des mâles alpha doit laisser place à de réels espace de délibération et de coproduction de la transformation sociale.
Que chaque acteur, chacun à la place qu’il trouve utile et opportun, contribue à la transformation politique de la société, du local, au planétaire, qu’il soit élu, technicien, salarié ou bénévole, jeunes ou vieux, associatifs et retraités, mais aussi « blanc;» ou « racisé;».
Faire mouvement, c’est savoir se dépasser et faire alliance ?
Souvent, la nécessité de faire alliance est partagée mais les actes et les postures ne le sont pas encore totalement, car la conscience est souvent de façade.
Il y a une nécessité que tous ces acteurs, autant de la société civique, activistes ou plus institutionnels, que les responsables des appareils politiques se questionnent et produisent un autre imaginaire institutionnel. C’est un des enjeux du travail aujourd’hui de Mathilde Imer au sein du Labo des partis, et leur travail peut nourrir les prochaines étapes d’une stratégie nécessairement coconstruites pour « faire gagner la justice sociale environnementale et la démocratie;», objectif partagé.
C’est aussi la volonté de Jean-François Caron quand il a créé la Fabrique des transitions suite à son expérience de maire de Loos-en-Gohelle.
Les fondamentaux de la Fabrique sont de 3 ordres : une entrée par les territoires, une entrée par le désir de faire ensemble, et une posture de leadership de service en appui à un processus qui doit nous dépasser toutes et tous. Ils ont analysé les « 4 fantastiques;» de la Transition des territoires;comme 4 acteurs qui font levier : Les élus, les agents des collectivités, les acteurs de terrain et les services déconcentrés de l’Etat.
Leur objet commun est de transformer le cadre de pensée des politiques publiques locales à partir de leur impensé et de les mettre en travail avec de l’idéation et du design de services. Mais cette approche nécessairement « auto-centrée;» sur les enjeux institutionnels rencontre aujourd’hui l’enjeu d’une alliance bien plus large avec des acteurs plus activistes, plus jeunes notamment sur ces questions.
Lors de cette rencontre des Confluences, nous avons pu réaliser l’une de nos premières ambitions, créer des liens et des ponts entre ces réseaux. Ainsi Jean-Baptiste du Collectif des associations citoyennes[11] a proposé à la Fabrique des Transitions de rejoindre l’Observatoire des libertés associatives et la Coalition[12] car la place des institutions locales est primordiale dans l’appui aux associations.
J’ai pu évoquer l’enjeu de leur présence lors de la prochaine réunion organisée par le Collectif pour la Transition citoyenne le 14 mars prochain sur les questions d’animation de l’espace public et politique par les acteurs d’une société civique qui s’autoriseraient enfin à faire de la « Politique;» ou pas;?
Des 4 Fantastiques au 5ème élément.
Même si ces références cinématographiques ne sont pas d’aujourd’hui et ancrent nos générations dans une époque, j’ai pu partager à Jean-François Caron la nécessité d’imaginer comment mobiliser un Tiers Espace associant les 4 fantastiques au 5ème élément. Ce 5ème élément incarne « le peuple;», celles et ceux pour qui toutes ces politiques publiques sont pensées et produites, c’est un électorat pour certains, des usagers, bénéficiaires, publics pour d’autres, ce sont nos voisins, les petits et les précaires comme évoqués par un intervenant depuis les Comores en visio. Il nous a rappelés aussi qu’ils étaient présents dans les quartiers populaires, urbains et ruraux, mais aussi dans les territoires d’outre-mer.
L’enjeu est donc bien là aussi, faire mouvement c’est aussi mobiliser le plus grand nombre. Cela ne se fera pas en un jour, en un point de bascule, mais dans un processus qui doit être bien rythmé, bien articulé, mais en situation de toucher au-delà de nos cercles.
Nous avons besoin de consolider notre cartographie des tisserands, celles et ceux qui font ces liens nécessaires; notre agenda « politique;» partagé pour ouvrir et animer ces espaces publics qui nous manquent tant et catalyser ces liens, et initier un appel à contributions le plus large possible pour initier un mouvement qui puisse dessiner ensemble un avenir en communs[13]. En ce sens, la rencontre des Confluences du 27 janvier a été un point d’étape utile. Vous pouvez y retrouver ma prise de note en format heuristique;!
[1] https://fabriquedestransitions.net/index_fr.html
[2] https://unadel.org/ - Depuis 30 ans l’unadel rassemble et met en réseau les personnes, les collectivités et les organisations qui, dans les territoires, pays, communes et intercommunalités, œuvrent à la construction d’un “autre” développement local, plus ouvert, plus respectueux de l’humain et de la planète
[3] http://www.irdsu.net/ - Inter-Réseaux des professionnels du Développement Social et Urbain, le réseau des professionnels de la politique de la ville
[4] https://unadel.org/actions-chantiers/le-carrefour-des-metiers-du-developpement-territorial/
[5] https://www.nouvelobs.com/ecologie/20240128.OBS83817/huit-choses-a-savoir-sur-riposte-alimentaire-le-collectif-ecolo-qui-a-asperge-la-joconde.html
[6] https://www.linkedin.com/posts/camille-etienne-activiste-climatique_apr%C3%A8s-tant-de-rebondissements-le-parlement-activity-7161641522575171584-pF2F/?originalSubdomain=fr – un exemple de sa dernière mobilisation entre mobilisation populaire massive et une stratégie institutionnelle contre les lobbys à Bruxelles.
[7] https://www.streetpress.com/sujet/1448648139-benjamin-ball-militant-jedi-indignes
[8] https://www.bioconsomacteurs.org/agir/se-mobiliser/vers-des-marches-de-l-alimentation-le-16-octobre-2024
[9] https://www.primairepopulaire.fr/
[10] https://www.lelabodespartis.fr/
[11] https://www.associations-citoyennes.net/
[12] https://www.lacoalition.fr/
[13] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PirogueRefaireSocieteDocs
17/03/2024
De Base, une série sur le travail, qui se travaille ensemble !
L’association de production et d’éducation à l’image La Trame est à l’initiative d’une série documentaire portant sur le revenu de base, l’occasion d’interroger la place du travail et celle du temps de loisir dans nos vies.
Les liens entre l’encyclopédie du changement de cap et l’association La Trame
La question du travail est au cœur des enjeux portés par l’Eccap et son fondateur Guy Roustang. Investi au sein d’Utopia, c’est lors de l’université d’été en 2022 que j’ai rencontré Vincent Glenn, documentariste et investi sur les questions sociales et écologiques depuis des années contribuant aussi à l’animation de l’Archipel Écologie et Solidarités depuis ses origines. Il est aussi l’un des piliers de l’association La Trame.
C’est durant cette université d’été qu’a été lancé la dynamique de l’Archipel des Confluences. A cette époque, nous partagions le même constat et les mêmes désirs de partir de nos colères et de nos impuissances pour tenter de bifurquer.
L’Eccap qui s’est lancée dans les Confluences et qui documente ses étapes, ses rencontres, tente de mettre en lumière ses ressources par l’écrit et quelques premières tentatives de nouvelles écritures n’a eu de cesse de cheminer avec Vincent pour croiser et peut être renforcer une stratégie commune.
C’est pourquoi, nous avons souhaité diffuser et soutenir l’appel de l’association La Trame, animée par Boris Claret, Isabelle Dario et Vincent Glenn
Tous trois sont investis dans un projet au long cours en mobilisant deux qualités que nous partageons, ils sont tous trois des tisserands mais aussi des catalyseurs avec leur savoir-faire pour produire des imaginaires à partir de récits et d’images, des monteurs où le fil n’est pas que;leur;pellicule mais bien les rencontres et les idées qu’ils tissent.
De Base, est une série autour du travail et du revenu de base. Ce sujet s’est nourri d’échanges autour des controverses. Le revenu de base a été une de nos premières controverses repérées et testées par Florine Garlot et Eric Dacheux, tous deux impliqués dans l’Eccap. Ils se retrouvent avec de nombreux autres intervenants dans les extraits de la série, d’ores et déjà visionnables en ligne.
Autant pour l’Eccap, il fallait d’abord préciser les définitions et les stabiliser avant d’entrer en controverses. C’est pourquoi, cette année 2024 sera pour nous, une année autour des questions du travail. Autant pour Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs, l’enjeu est d’abord de rendre visibles et lisibles les arguments de celles et ceux qui contribuent aux débats publics sur le sujet, si essentiel, de la place du travail dans notre société, ses formes de rémunération, en salaires mais pas que.
C’est pourquoi l’approche du documentaire est si complémentaire et nécessaire pour la diffusion et l’animation de débat public. Autant d’épisodes qui incarneront;des réalités et des savoirs différents et si importants à entendre « en même temps » ! Nous apprenons autant d’un philosophe, d’un ergonome, que d’un travailleur, ou d’une personne en recherche d’emploi, au chômage, précarisé et dominé.
C’est la force et l’importance de cette initiative, cette tentative que nous appelons à soutenir pour construire dans la durée des opportunités de se rencontrer, de développer un propos, de ménager des espaces de réflexivité pour toutes et tous.
En savoir plus sur la série documentaire De base initiée par l’association La Trame
De base, commence sa narration à partir du vote de la loi Travail-Dussopt qui, depuis novembre 2023, conditionne l'allocation du RSA à de « l’activité obligatoire... A partir de là, les chemins sont pavés des meilleures intentions comme autant de questions : pourquoi avoir fait ça, est-ce qu'il n'y a pas autre chose à imaginer s'agissant d'encourager les personnes éloignées de l'emploi à revenir sur le marché du travail ? Quelles ont été les grandes étapes, les conquêtes sociales, qui ont conduit au RMI puis au RSA? etc.
Cette série documentaire a été conçue pour parcourir collectivement notre histoire et inviter à réfléchir au futur. Le film comme principe actif. Cette forme permet une exploration large (partant de la notion revenu de solidarité jusqu'aux propositions de revenu d'existence en passant par des enjeux économiques, écologiques, fiscaux) et l'implication d'une grande diversité d'acteurs et actrices.
« On nous demande parfois si ça va être une collecte de recueil de paroles d'experts ou d'intellos. On répond qu'il y en aura parmi les acteurs (sociologues, historiens, syndicalistes, élus...) mais que nous comptons aussi beaucoup sur les contributions de gens qui savent pratiquement ce que signifie vivre quand on est au RSA, chômeur de longues durée, étudiant ou encore petit paysan en galère. Il s'agit d'une mise en récit, d'un télescopage de témoignages et de réflexions sur ce qui est et ce qui pourrait s'améliorer. Mettre en chantier cette série, c'est créer une communauté d'enquêteurs (pour reprendre le terme de John Dewey) susciter des discussions, des controverses, mais aussi, l'émergence de certaines évidences, établir une forme d'expertise collective. Le cinéma n'est pas la vérité, mais un outil de connaissance, d'investigation, un outil pour révéler certaines choses, créer des moments d'attention partagée (lors des tournages comme lors des projections). »
Cette série est une occasion de relier toutes sortes de militances, de parcourir collectivement notre histoire et notre modèle social, une forme d’arpentage non pas au travers des feuilles d’un livre mais de morceaux de nos vies. Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs comme autant de monteurs-relieurs donnent à voir ce qui émerge de nos colères, ce qui forge nos désirs de mobilisation, ensemble « face au traitement des précaires par le macrono-darmanisme. »
« Notre désir est donc bien de faire preuve d’un récit porteur d’une exigence formelle (avec le recours à de possibles archives audiovisuelles, un graphisme travaillé, un traitement sonore et musical approfondi) sans négliger les moyens d’obtenir une diffusion conséquente (avec organisation des débats, coordination trans-réseaux, attaché de presse, diffusion sur internet, circulation des films dans les salles etc.). Voilà pourquoi nous avons décidé de viser une somme conséquente, permettant tout simplement de rémunérer des professionnels en proportion de ce qu’un tel chantier nous semble demander. »
Pour aller plus loin et contribuer
Un seul geste utile pour commencer, aller sur le site d’Hello Asso pour soutenir ce projet et découvrir les extraits : https://www.helloasso.com/associations/la-trame/collectes/de-base
Vous y trouverez aussi l’ébauche d’un récit et la note d’intention qui démontrent d’abord le désir de faire de nombreuses personnes les coproducteurs de cette série. Une attention à être transparent sur le cheminement qui a dessiné les grandes lignes du projet. Une intention autour de 12 points qui correspondront aux 12 épisodes (de 20 à 30 minutes) et qui nous permettront d’aborder ces questions avec un bon degré de nuances mais avec aussi la nécessité que chacun pourra être vu indépendamment des autres, avec une introduction commune à chaque fois. Une autonomie des épisodes qui permettra ainsi de faire vivre cette série dans les lieux où la parole circule, les engagements collectifs se construisent et les leviers de transformations se co-produisent !
Nous vous tiendrons au courant, dans le fil de nos aventures partagées, des premières mises à l’eau de ces épisodes.
Pierre-Alain CARDONA
Notes
28/03/2021
Débat Koulberg-Merchier à propos de la lettre 46
Monsieur Merchier
Réponse de M Merchier
26/01/2021
Débats sur le décolonialisme
Renaud Vignes le 3 janvier 2021
Eric Dacheux le 5 janvier 2021
Maurice Merchier le 5 janvier 2021
Mais en y réfléchissant, je pense pouvoir le réfuter ...
Je ne le crois pas.
Eric Dacheux Le 6 janvier 2021
Maurice Merchier Le 6 janvier 2021
Augustin Berque le 7 janvier 2021
Le rapport à la nature est un terreau fertile aux régressions épistémologiques de la postcolonialidad, où le politique et le scientifique sont allègrement confondus. La métonymie science moderne : colonialisme en fait tomber bon nombre dans un phénoménisme où la Terre de Husserl, qui ne bouge pas (die Ur-Arche Erde bewegt sich nicht, 1934), occlut totalement - n'est-ce pas politically correct? - la Terre de Galilée (eppur, si muove, 1633). Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas de telles régressions, qui restent prisonnières du type même de pensée qui a fondé la modernité sur le principe d'identité et son corrélat le principe du tiers exclu, mais au contraire d'un dépassement de ce type de pensée, nous permettant de concevoir que les deux propositions sont compossibles, c'est-à-dire que bien que contradictoires, elles sont vraies toutes les deux. Cela relève du tétralemme, mais pas seulement et pas n'importe comment. Il y a du pain sur la planche pour qu'on arrive à penser comme ça, mais un livre comme celui du philosophe japonais YAMAUCHI Tokuryû (1890-1982) Logos et lemme. Pensée occidentale, pensée orientale (CNRS, 2020 éd. or. 1974) peut y aider.
Eric Dacheux 18 janvier 2021
Réponse de Maurice Merchier 19 janvier 2021
01/03/2018
De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être
Un peu d'histoire
La critique du PIB et les tentatives d'élaboration d'indicateurs alternatifs ne sont pas une chose nouvelle. Dans les années 60 et jusqu’au milieu des années 70, ce qu’il est convenu d’appeler le « mouvement des indicateurs sociaux » s’est inscrit dans un ensemble de tentatives de rationalisation du gouvernement par la connaissance, dont participaient également la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) et la modélisation macroéconomique. Dès l’origine, le thème des indicateurs sociaux a été associé à la volonté de contrebalancer l’influence de la quantification économique sur la décision publique. La réussite de la comptabilité nationale comme outil de pilotage des politiques keynésiennes faisait alors figure de modèle pour l’application des sciences sociales à l’action publique. Dans l’esprit de leurs promoteurs, les indicateurs sociaux devaient constituer un outil de pilotage du développement social dont le rôle aurait été comparable à celui de la comptabilité nationale pour la croissance économique. Même si personne n’a jamais eu l’ambition de mesurer le « bonheur intérieur net de la nation », il s’agissait au minimum d’ « exprimer, par un ensemble de données quantifiées, l’état d’une nation dans différents domaines de l’activité économique et sociale » afin de mesurer les conséquences des décisions prises et d’éclairer les choix politiques (1). Une ambition comparable s’est exprimée sous diverses formes dans la plupart des pays développés. En France, les tentatives d’institutionnalisation des indicateurs sociaux et leur échec relatif sont indissociables du déclin de la planification à la française au cours des années 70 (2) . Les observateurs s’accordent sur le fait que les crises économiques de 1974 et 1979 ont mis fin au mouvement des indicateurs sociaux en tant que projet de pilotage rationnel du progrès social. Ce renoncement n’a toutefois pas empêché les statistiques sociales de se développer : l'Insee publie périodiquement un « portrait social » de la France qui rassemble des données tirées d’un ensemble de grandes enquêtes sociales (emploi, logement, conditions de vie, conditions de travail…) développées et perfectionnées depuis les années 60. Depuis une dates plus récente, le ministère de l'écologie publie des données assez complètes sur l'environnement (biodiversité, climat...) et les politiques de développement durable. De même, aux États-Unis, le mouvement des indicateurs sociaux s’est résorbé dans le développement des statistiques sociales. En nombre limité, quelques indicateurs clefs publiés par les agences fédérales (taux de pauvreté, inégalités, criminalité) occupent une grande place dans le débat public. Un regain d'intérêt depuis une vingtaine d'années Si l’on en juge par le nombre d’initiatives et de publications qui leur sont consacrées depuis quelques années, les indicateurs sociaux sont de nouveau d’actualité. Ce qui frappe avant tout est la diversité des initiatives et des acteurs impliqués. Les vocables « indicateurs sociaux », « indicateurs de développement durable », « indicateurs de bien-être » ou « nouveaux indicateurs de richesse » recouvrent un grand nombre de travaux et de publications émanant d’une multiplicité d’instances publiques et privées. Le champ des indicateurs alternatifs recouvre un continuum de pratiques qui vont du simple recueil de statistiques aux tentatives d’élaboration d’indicateurs agrégés de bien-être social. En terme de champ, les indicateurs sociaux sont désormais le plus souvent un sous ensemble des indicateurs de développement durable. En terme d’acteurs, on observe la création d’observatoires spécialisés (notamment au niveau européen), ce qui n’empêche pas les organismes impliqués dans la conception ou la mise en œuvre des politiques sociales ou des politiques de développement de publier leurs propres tableaux de bord. Aux États-Unis, le secteur privé n’est pas absent à travers les rapports publiés par les multiples fondations et think tanks. Les comparaisons internationales Dans ce foisonnement, l’un des phénomènes les plus importants par ses enjeux pratiques est le développement des comparaisons internationales. Les principaux organismes de coopération internationale (Commission européenne, PNUD, OCDE, Banque mondiale,…) ont pris des initiatives en ce domaine. Ces structures étant dépourvues des instruments habituels de l’autorité politique, le benchmarking (‘étalonnage comparatif’) constitue pour elles un moyen efficace d’influer sur les décisions des États en incitant chacun à se comparer aux « bons élèves » et à prendre pour modèle les « meilleures pratiques ». Le rôle joué par l'indicateur de développement humain du PNUD (IDH) illustre ce phénomène, de même que les ODD (objectifs de développement durable des nations unies), dont il sera question plus loin. La critique du PIB Le retour d’une interrogation critique sur la croissance économique et son assimilation abusive au bien-être collectif constitue l’un des moteurs du renouveau actuel des indicateurs alternatifs. Aussi vieille que la comptabilité nationale, cette contestation du rôle des indicateurs économiques part d’un constat banal : le taux de croissance du PNB a acquis le statut d’un indicateur de performance globale de la nation. Les données sociales et environnementales sont certes présentes dans le débat public, mais de manière généralement partielle et discontinue. Ces informations sont rarement rapprochées les unes des autres et elles ne font pas l’objet de la part des décideurs d’un suivi aussi attentif que les données économiques ou financières. Dans le domaine social, aucune information ne présente le même caractère de bilan global d’une situation que le taux de croissance du PIB. Or, d’un simple point de vue économique, les limites de cet indicateur sont évidentes : il ne tient compte ni des activités non rémunérées, ni de l’évolution des stocks de capital physique, naturel humain et social, ni de l'évolution de l'état de l'environnement naturel. A fortiori, il n’a aucunement vocation à refléter le « bien-être national » et le caractère plus ou moins « soutenable » du développement. Les comptables nationaux n’ont d’ailleurs jamais formulé une telle prétention, mais on ne saurait nier que, pour des raisons évidentes (le moral des ménages et les ressources publiques en dépendent directement) la croissance demeure l’objectif majeur des gouvernements. En réalité, la place prise par le PIB reflète le fonctionnement de la société et l'importance pratique des biens monétisables dans les décisions des agents économiques. Il est probablement utopique de vouloir détrôner le PIB si l'on ne s'attaque pas de manière plus systémique à l'hégémonie politique de la logique marchande (je renvoie sur ce sujet à mon dernier ouvrage Au-delà du marché ) (3). Il n'en est pas moins vrai que la critique du PIB cristallise une prise de conscience des limites et des impasses d'un modèle de développement entièrement axé sur le développement des échanges monétaires. Difficile, en effet, de ne pas voir que l'on assiste à une accumulation de problèmes que la croissance économique ne peut résoudre et qu'elle risque même d'aggraver : menaces sur l’environnement et la cohésion sociale, accroissement des inégalités et du sentiment d’insécurité, etc.
Les avancées de la commission Stiglitz.
C'est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy a pris l'initiative de constituer en 2008 une « Commission de mesure de la performance économique et du progrès social », présidée par le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz et à laquelle participaient également, parmi d'autres experts, Amartya Sen (autre prix Nobel d'économie), Jean Gadrey (qui est notamment l'un des spécialistes français des indicateurs alternatifs) et le sociologue et politologue américain Robert Putnam (l'inventeur de la théorie sociologique du capital social). Les travaux de la commission ont abouti en 2009 a quelques conclusions importantes :
1) le PIB est un outil inadapté pour évaluer le bien-être social et la soutenabilité « Il se peut que les statistiques habituellement utilisées ne rendent pas compte de certains phénomènes qui ont une incidence de plus en plus grande sur le bien-être des citoyens. (…) Le PIB ne reflète pas la capacité de la croissance à se maintenir dans le temps (soutenabilité). (…) Il convient d'établir une distinction entre l'évaluation du bien-être présent et l'évaluation de sa soutenabilité (nécessité d'outils distincts) ».
2) Il convient de donner plus d'importance aux revenus réels et à leur répartition (mesure des inégalités) « L’évaluation du bien-être matériel doit se référer aux revenus et à la consommation plutôt qu’à la production. Prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation. Accorder davantage d’importance à la répartition des revenus, de la consommation et des richesses. Élargir les indicateurs de revenus aux activités non marchandes » .
3) la qualité de la vie ne dépend pas uniquement du niveau de consommation « La qualité de la vie dépend des conditions objectives dans lesquelles se trouvent les personnes et de leur « capabilités » (capacités dynamiques). Il conviendrait d’améliorer les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles et des conditions environnementales. En outre, un effort particulier devra porter sur la conception et l’application d’outils solides et fiables de mesure des relations sociales, de la participation à la vie politique et de l’insécurité..(...).
4) La mesure de la soutenabilité requiert un approche patrimoniale et physique (et donc non monétaire) « L’évaluation de la soutenabilité nécessite un ensemble d’indicateurs bien défini. Les composantes de ce tableau de bord devront avoir pour trait distinctif de pouvoir être interprétées comme des variations de certains « stocks » sous-jacents. (…) Un indice monétaire de soutenabilité a sa place dans un tel tableau de bord toutefois, en l’état actuel des connaissances, il devrait demeurer principalement axé sur les aspects économiques de la soutenabilité. ».
5) Il faut pouvoir mesurer la distance qui nous sépare des « seuils critiques » « Les aspects environnementaux de la soutenabilité méritent un suivi séparé reposant sur une batterie d’indicateurs physiques sélectionnés avec soin. Il est nécessaire, en particulier, que l’un d’eux indique clairement dans quelle mesure nous approchons de niveaux dangereux d’atteinte à l’environnement (du fait, par exemple, du changement climatique ou de l’épuisement des ressources halieutiques). »
Suite à la remise du rapport de la commission, l'INSEE a entrepris un certain nombre de travaux, publiés de 2010 à 2013, inspirés des principales conclusions de la commission. Pour l'essentiel, ces publications ont recyclé des statistiques sociales et environnementales existantes. Les nouveaux développements concernent notamment les indicateurs économiques, l'INSEE s'étant efforcé de satisfaire la recommandation de la Commission de « prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation ». La commission Stiglitz avait laissé ouverte la question de l'élaboration d'un indicateur synthétique de bien-être, comme il en existe un certain nombre dans le monde (indicateur de santé sociale, indicateur de progrès véritable, PIB vert, Indicateur de développement humain du PNUD, etc.). L'Insee n'a pas souhaité s'engager dans cette voie, pour des raisons techniques que l'on peut comprendre, même si l'élaboration d'un tel indicateur est peut-être un point de passage obligé pour relativiser l'importance du PIB.
La loi Loi Eva Sas
En réalité, le principal problème n'est pas le manque d'indicateurs sociaux et environnementaux, mais le fait qu'ils ne soient pas mis en valeur et utilisés au même titre que les statistiques économiques pour orienter la politique du gouvernement. C'est à ce problème qu'a voulu s'attaquer la loi du 13 avril 2015 (dite Loi Eva Sas, du nom de la députée qui en est à l'initiative). Voici l'article unique de cette loi : « Le Gouvernement remet annuellement au Parlement, le premier mardi d'octobre, un rapport présentant l'évolution, sur les années passées, de nouveaux indicateurs de richesse, tels que des indicateurs d'inégalités, de qualité de vie et de développement durable, ainsi qu'une évaluation qualitative ou quantitative de l'impact des principales réformes engagées l'année précédente et l'année en cours et de celles envisagées pour l'année suivante, notamment dans le cadre des lois de finances, au regard de ces indicateurs et de l'évolution du produit intérieur brut. Ce rapport peut faire l'objet d'un débat devant le Parlement. » Le gouvernement s'est saisi de cette loi en chargeant France Stratégie et le CESE d'élaborer un tableau de bord d'une dizaine d'indicateurs appelés à figurer dans un rapport remis au Parlement le premier mardi d'octobre. Ce qui a été fait au moins formellement pendant deux ans, mais sans impact sur le débat budgétaire. Le nouveau gouvernement n'a manifestement pas l'intention de faire vivre cette loi : le rapport 2017 n'a pas été publié ni porté à la connaissance du Parlement, sans que cela provoque d'ailleurs la moindre remarque critique dans la presse. Des avancées aux niveaux local et international Le sommet international sur le développement durable les 25-27 septembre 2015 à New-York qu'a été adopté un nouveau programme mondial de développement durable (Agenda 2030, « Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030»), structuré par 17 objectifs mondiaux de développement durable, déclinés en 169 cibles, autour de 3 buts principaux : faire face au défi climatique lutter contre les inégalités, l’exclusion et les injustices mettre fin à l’extrême pauvreté. Un système de suivi a été mis en place, sur la base d'un tableau de bord de 230 indicateurs. Dans certains pays, y compris en Europe, les objectifs de développement durable (ODD) sont devenus un outil d'orientation et d'évaluation des politiques publiques. Ce n'est pas le cas en France, où le suivi des ODD est considéré comme un processus technocratique sans grande portée pratique. Dans notre pays, c'est finalement au plan local que les développements les plus intéressants peuvent être observés. « Des États-Unis au Brésil, de la Gironde au Pas-de-Calais, en passant par Grenoble, des collectivités locales inventent leur propre tableau de bord pour observer la situation sociale et écologique de leur territoire. Et pour piloter autrement les politiques publiques (4) . » La Conférence internationale sur les indicateurs de richesses qui doit se tenir à Grenoble en mai 2018 permettra de faire le point sur ces initiatives et sur leur portée politique réelle.
Pour conclure, il faut souligner le nombre et la diversité des initiatives autour des indicateurs alternatifs au PIB. Ce bouillonnement témoigne des doutes croissants de larges secteurs de la population et des acteurs sociaux sur la pertinence de la croissance marchande comme objectif dominant des politiques publiques. Les réflexions et débats auxquels ils donnent contribuent sans doute à accélérer cette prise de conscience et à transformer l'imaginaire social. Sauf dans le cas très atypique du Bouthan (qui a promu le Bonheur national brut au rang d'objectif central du pays), on ne voit cependant nulle part de gouvernement manifestant la volonté d'utiliser ces outils pour réorienter le développement économique. Pour prendre tout leur sens, les indicateurs alternatifs devraient être conçus comme des éléments d'une stratégie de démarchandisation du développement de la société qu'aucune force politique ne semble actuellement vouloir porter avec la cohérence nécessaire.
Notes
1 - Jacques Delors, Les indicateurs sociaux, Futuribles-Sedeis 1971, p. 8.
2 - Pour plus de détails sur l’histoire française des indicateurs sociaux, on renvoie à la thèse de Vincent Spenlehauer L’évaluation des politiques publiques, avatar de la planification, Université de Grenoble II Pierre Mendès-France, 1998.
3 - Les Petits matins, 2015. 4 - Anne Leroy et Fiona Ottaviani, « Quand des collectivités changent de cap », Projet Février 2018, p. 31.
29/02/2024
De la démocratie dans le travail pour sauver la démocratie
Ce titre est la dernière phrase du livre de François Ruffin: « Mal travail - Le choix des élites;». Il résume bien l’essentiel du message de deux autres livres récemment parus : celui de Laurent Berger : Du mépris à la colère – Essai sur la France au travail et celui de Paul Magnette : L’autre moitié du monde – Essai sur le sens et la valeur du travail.
F.Ruffin est député de la Somme, Laurent Berger était secrétaire général de la CFDT de 2012 jusqu’au mois de juin 2023, Paul Magnette est professeur de théorie politique et président du Parti socialiste belge. La parution coup sur coup de ces trois livres sur le travail doit attirer notre attention. Le titre de cet article est une tentative de réponse à cette phrase de Jean-Jaurès « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise;».
Le travail, écrit Laurent Berger, représente un enjeu démocratique fondamental. Et « à l’inverse le chômage, la précarité, le mépris, les bas salaires créent du ressentiment – une tendance sur laquelle l’extrême droite progresse allégrement;» [1].
Le titre du livre de Paul Magnette;L’autre moitié du monde vient d’une citation du Pantagruel de François Rabelais : « …il est bien vrai ce que l’on dit, que la moitié du monde ne sait comment l’autre vit ». Ce qui est sans doute notre cas en tant que lecteur de la lettre de l’ECCAP. Nous qui avons applaudi les premiers de corvée lors de l’épidémie du Covid sans connaître le plus souvent leurs véritables conditions de travail. D’où l’intérêt de lire ces trois livres qui nous parlent des conditions de travail.
L.Berger secrétaire général, allait chaque semaine à la rencontre des salariés d’une entreprise pour discuter, écouter. Et ce qu’il entendait d’abord c’était la fierté du travail réalisé quelle que soit sa diversité. Mais souvent s’exprimait l’absence de reconnaissance des compétences et du désir de bien faire son boulot. L.Berger écrit : Dans le débat public, le travail est un « sujet extraordinairement mal traité;». Pourtant comme le souligne Paul Magnette, qui cite souvent dans son livre la philosophe Simone Weil : « On a toujours besoin pour soi-même de signes extérieurs de sa propre valeur;».
Le livre de François Ruffin abonde de rencontres avec des travailleurs qui relatent leurs expériences. Citons le cas de Valérie, trente ans de caisse chez Continent devenu Carrefour qui dit : « ça peut vous paraître bizarre, mais mon métier de caissière, je l’aimais bien. ». Mais l’obligation de s’en tenir avec le client à SBAM, c’est-à-dire : « Sourire- bonjour-au revoir-merci;»; ou avoir entendu un jour le chef dire à un client : « C’est terminé, les caissières ne parlent plus à personne;» l’a fait craquer, perdre l’envie.
Un mal français
Cinquante et un pour cent des salariés en France ont le sentiment de pouvoir influencer les décisions importantes de l’entreprise qui les concernent contre 85% dans les pays scandinaves[2]. « Sur le travail, dans toutes les enquêtes européennes, la France est distancée par les voisins qui lui ressemblent, au profil social et économique proche;»[3]. Pour ne prendre qu’un exemple parmi bien d’autres : en France il y a 4,5 accidents mortels au travail pour 100.000 salariés par an, c’est-à-dire que parmi une vingtaine d’autres pays, seules la Lituanie, Malte et la Lettonie ont de plus mauvais résultats que nous. La sociologue Marie-Jeanne Dujarier propose un néologisme : les « planneurs;» pour qualifier ces concepteurs de dispositifs qui précisent règles et process qui s’imposent aux exécutants sans avoir eux-mêmes expérimentés. Et l’article d’Alternatives Économiques Enquête sur le management ;à la française;le caractérise comme « autoritaire, technocratique, vertical;». Alors que chez tous les salariés, « on entend désormais la même aspiration à la reconnaissance, à l’autonomie, au respect, la même volonté de pouvoir s’exprimer sur son travail, d’être écouté;»[4].
[1] « Que sait-on du travail;? » rassemble 37 contributions de 60 chercheurs. Bruno Palier, qui a rédigé l’introduction, a été auditionné et a déclaré : « « Le ressentiment privé, dans l’entreprise, lorsqu’on s’y trouve maltraité, méprisé, rejaillit en ressentiment public, où l’on subit des dirigeants le même mépris. C’est manifestement un ressort, sinon un moteur du vote RN. »
[2] Voir Alternatives économiques, février 2024, page 29.
[3] Livre de F.Ruffin, p.40.
[4] Livre de Laurent Berger, p.25.
13/11/2017
De l’agriculture industrielle à l’agro-écologie. Reconquérir la souveraineté alimentaire des territoires.
Notes
1)Voir Quelles alternatives écologiques agricoles ? Sophie Chapelle, journaliste à Bastamag.net in En quête d’alternatives économiques, l’Etat du monde 2018. Ed. La découverte 2017, pages 107 à 112.
2)C’est ce qu’écrivait Denis Clerc d’Alternatives économiques que je citais dans « Démocratie : le risque du marché » DDB 2002, p.70. La situation n’a probablement pas beaucoup changé depuis. 3)(R)évolutions-Pour une politique en actes. Ed. Actes Sud 2012 p.43 et ss.
08/07/2020
Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine
29/12/2023
Démasquer la violence mimétique : une tâche éducative
L'apport possible de la Théorie mimétique issue des écrits de René Girard pour l'auto-analyse de la contagion émotionnelle et des mécanismes de la violence collective
Il est à peine besoin de souligner la gravité permanente du problème de la violence et le caractère préoccupant de son apparente recrudescence au sein même de notre société. Il existe bien entendu différentes sortes de violence: chacun peut être agressé par un inconnu, chez soi ou dans la rue, sans d'autre motif que le vol ou, si l'on est une femme, la prédation sexuelle. Toutefois, les phénomènes qui font de la violence un véritable problème de société, des violences urbaines aux phénomènes de harcèlement, s'inscrivent souvent dans des dynamiques collectives et/ou relationnelles dans lesquelles la responsabilité d'individus ordinaires - potentiellement de tout un chacun - est directement engagée. Il en est ainsi chaque fois qu'entrent en jeu une situation de rivalité, de frustration sociale, un désir de revanche ou de vengeance, le besoin de faire supporter à autrui une situation de souffrance, ou encore le besoin d';« expulser;» par le moyen d'un bouc émissaire la violence latente au sein d'un groupe traversé de multiples frustrations et rivalités.
Parmi d'autres outils, la théorie mimétique issue des écrits de René Girard (1923-2015) pourrait être mobilisée pour développer et diffuser une intelligence concrète des mécanismes de la violence, particulièrement quand elle se manifeste au sein d'un groupe ou qu'elle est exercée collectivement par un groupe[1]. Précisons d'emblée que l'on ne trouvera rien de directement utile sur ce sujet dans les livres de René Girard. Il était trop pessimiste et « apocalyptique;» - persuadé que nos sociétés devront tôt ou tard choisir entre l'auto-destruction violente et une conversion spirituelle radicale - pour s'intéresser aux applications possibles de ses idées dans un but d'éducation et de transformation sociale. Mais rien n'interdit de le faire à sa place, en s'emparant de ses idées. L'un des principaux mérites de la « théorie mimétique;» dont il a posé les bases est d'aider à prendre conscience du fait que la violence n'est pas une anomalie, une pathologie accidentelle des relations humaines que l'on pourrait expliquer et combattre en isolant et éradiquant ses causes sociales et psychopathologiques – frustrations causées par les inégalités, déficits de socialisation, perte de sens moral ou actions d'individus particulièrement pervers. L'approche mimétique conduit à un renversement de perspective : elle oblige à reconnaître l'instabilité fondamentale des relations humaines - le fait que nous sommes tous, dans certaines circonstances, à risque de devenir persécuteurs, complices, ou bien-sûr victimes de la violence collective. Elle met en évidence, le fait que notre dépendance psychique à autrui structure en profondeur nos désirs et nos affects. Cet autrui étant toujours susceptible de devenir pour nous un modèle (celui dont nous imitons les désirs), un obstacle (celui qui s'oppose à la réalisation de ces désirs) ou un rival à abattre ou dominer. De là résulte, au sein des groupes humains sans structure répressive ou symbolique forte, un chaos relationnel et émotionnel qui peut à tout moment cristalliser en violence physique, psychologique ou symbolique. En résumé : la violence n'est pas seulement un problème qui existe en dehors de nous et auquel nous sommes parfois injustement confrontés, mais une réalité constitutive de la vie sociale dont nous sommes toujours plus ou moins partie prenante dès lors que nous sommes membres d'un collectif, quel qu'il soit.
On comprend mieux à partir de là comment s'agencent et se complètent les différents moyens ordinairement mis en œuvre par les collectifs de toute nature pour gérer et contrôler leur propre violence. Ces moyens peuvent être vertueux ou franchement pathologiques, relever d'une dynamique mimétique spontanée ou de dispositifs sociaux de contrôle ou d'endiguement. Du côté des pratiques habituellement vertueuses de « métabolisation;» des rivalités, on peut citer le sport, le jeu, toutes les activités génératrices de saine émulation et de coopération. Du côté du pathologique, on a soit la polarisation interne de la violence sur un souffre-douleur ou « bouc émissaire;» (typiquement, le harcèlement), soit l'externalisation dans la violence entre bandes (tous unis contre...), entre groupes sociaux ou contre les symboles de l'ordre social (y compris la police...), sans oublier la guerre.
Les ressorts fondamentaux de cette mécanique sociale de la violence sont plutôt faciles à comprendre. Acquérir un minimum de culture et d' « éléments de langage » à ce sujet ne serait déjà pas si mal. On peut en attendre une meilleurs capacité à repérer dans la vie de tous les jours la figure du bouc émissaire derrière celle de l'individu harcelé, le souffre-douleur dont tout groupe a plus ou moins besoin pour se sentir exister pleinement. On peut en attendre aussi, pour les adultes, une conscience plus aiguisée du rôle de la contagion émotionnelle, du ressentiment, des pulsions vengeresses et de la facilité avec laquelle ces sentiments inévitables peuvent être instrumentalisés par des leaders cyniques. Dans une perspective éducative, on peut toutefois être plus ambitieux et réfléchir à des techniques plus actives de conscientisation et de transformation des comportements.
Avant de voir quelles pratiques d'éducation et de transformation sociale pourraient être imaginées dans cette perspective – principalement des mises en situation contrôlées permettant aux participants de s'identifier aux différents « rôles;» qu'il sont susceptibles de tenir dans une situation de violence, voici en résumé les principaux messages dont il faudrait faciliter l'assimilation :
- La rivalité est inhérente aux relations humaines, c'est la conséquence de la nature mimétique de nos désirs et de nos émotions - nous avons tendance à désirer ce que possèdent ou désirent les autres, à vouloir « être comme eux;», à chercher à les dominer ou à avoir peur qu'ils nous dominent d'une manière ou d'une autre.
- La rivalité débouche souvent sur la violence, même si elle peut aussi s'exprimer plus ou moins pacifiquement dans la compétition et l'émulation (économique, sportive, scolaire, etc.)
- La violence est toujours potentiellement « transitive;» et réciproque. Toute violence subie et ressentie appelle une réponse. Celle-ci peut être une rétorsion directe ou une vengeance différée, mais elle peut aussi consister à reporter la violence sur un tiers étranger au conflit.
- La violence est contagieuse. Le spectacle de la violence nous affecte et nous sommes toujours spontanément tentés de nous identifier à l'un ou l'autre camp (afin d'être unis contre...).
- La violence latente au sein d'un groupe tend spontanément vers la polarisation. L'animosité diffuse « coagule;» et se porte vers un individu particulier, un souffre-douleur ou « bouc émissaire;» : généralement une personne « différente;», par son aspect physique, son orientation sexuelle, ses difficultés relationnelles, etc. Décharger sa violence sur un « mouton noir;» ou sur un ennemi extérieur permet au groupe de conforter son unité en toute bonne conscience.
- La violence a le pouvoir de susciter sa propre « mise en récit;». Pour René Girard, c'est l'essence des mythes d'origine. Tout groupe a besoin d'un récit fédérateur dans lequel la violence légitimée et la « conscience victimaire;» (la conviction d'appartenir à un collectif qui a été victime de violence ou menacé de l'être) occupent toujours une grande place.
- L'unanimité persécutrice peut facilement s'inverser en compassion unanime à l'égard d'une victime. La contagion émotionnelle joue aussi bien en faveur de l'unanimité compassionnelle que de la violence. On passe d'ailleurs facilement de l'un à l'autre.
- Il est souvent possible, même pour un individu isolé, d'agir concrètement pour désamorcer la violence (manifestation de solidarité à l'égard du souffre-douleur, geste de réconciliation, appel au calme et à la raison...). Il suffit parfois d'un geste ou d'une parole pour enrayer une spirale persécutrice (« que celui qui n'a pas pêché lui jette la première pierre... »). Cela suppose d'être soi-même capable de décrypter la situation et de dominer ses propres passions.
Tout cela pourrait être largement développé et argumenté en s'appuyant, notamment, sur les avancées récentes de la neuropsychologie – les « neurones miroirs;». Mais aussi en faisant appel à la littérature, roman et théâtre. Les grands auteurs ont souvent décrit les passions humaines dans des termes qu'éclaire très pédagogiquement la théorie mimétique (rivalités, contagion, escalade catastrophique de la violence, aveuglement auto-destructeur...cf les tragiques grecs, les grands romanciers et Shakespeare...). On peut aussi penser au cinéma, et plus largement aux documents audiovisuels (actualités, etc.).
L'approche théorique, toutefois, suffit rarement pour transformer en profondeur les comportements. Pour susciter des prises de conscience et des transformations de comportement plus profondes, c'est vers les techniques de la dynamique de groupe qu'il faudrait se tourner. Il s'agit d'un vaste domaine de recherches et de pratiques d'intervention, largement mobilisé à des fins de management d'entreprise depuis la seconde guerre mondiale. Les techniques développées dans ce cadre – groupes d'observation, jeux de rôles, etc. - pourraient sans difficulté être utilisées à des fins d'auto-analyse des phénomènes mimétiques et de la violence au sein d'un groupe. Il « suffirait;» pour cela de former suffisamment d'enseignants et d'animateurs capables de « décrypter;» pour les participants les processus à l' œuvre, à l'aide d'une grille d'analyse inspirée de la théorie mimétique (sans exclure d'autres apports).
Notes
[1] Voir mon livre Violence des dieux, violence de l'homme. René Girard notre contemporain (Seuil 2023)
15/07/2020
Démocratie de l’abstention. Danger ! Quelques défis à relever
Au second tour des élections municipales, la chute du taux de participation a amené une professeure de science politique à déclarer : « Un cap est franchi dans le basculement vers les démocraties de l’abstention »[1]. Dit autrement, c’est l’avenir de notre démocratie qui est en danger si les citoyens s’en désintéressent [2]. D’autant plus que l’environnement international amènera peut-être la publication prochaine d’un livre « La fin des démocraties », trente après « La fin de l’histoire » de Fukuyama qui prédisait le triomphe des démocraties. Mais quarante ans de néolibéralisme sont passés par là.
Le taux d’abstention augmente d’année en année mais il est plus marqué chez les jeunes et dans les quartiers défavorisés. S’il a été en moyenne de 60% toutes tranches d’âge confondues au second tour des municipales, il a été de 72% selon un sondage pour les jeunes de 18 à 34 ans. Et ce sont les quartiers les plus populaires qui ont connu les taux d’abstention les plus élevés. On a moins voté à la Seine St Denis qu’ailleurs en France. La Seine St Denis le département le plus pauvre de France.
Face aux défis de l’abstention plus marquée dans les quartiers défavorisés et chez les jeunes, nous pouvons évoquer plus spécialement trois défis à relever pour sauver notre démocratie : la situation des quartiers défavorisés, la laïcité, la police.
Pour un plan massif de soutien aux quartiers populaires
Dans une lettre précédente nous faisions état du rapport à l’Assemblée Nationale le 31 mai 2018 remis par deux députés (l’un du Parti Républicain, l’autre de la République en marche) « sur l’évaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes à La Seine St Denis ». Ce rapport impressionnant, consternant et passionnant listait les injustices et les torts causés au département le plus pauvre de France, il comprenait toute une série de propositions. Aujourd’hui c’est le rapport du Conseil National des Villes placé auprès du premier ministre qui plaide pour un plan de soutien massif aux quartiers populaires. Sa vice-présidente Fabienne Keller nous dit : «La crise a agi comme un révélateur des grandes fragilités et de l’urgence d’agir dans les quartiers. Avant la crise, les disparités étaient déjà criantes : un taux de chômage 2,7 fois plus élevé que la moyenne nationale, un tiers des jeunes de 16 à 25 ans sans emploi ni formation, 42 % de la population sous le seuil de pauvreté, indigence des équipements et des services publics… Avec la crise, elles ont explosé. A la pauvreté s’ajoute la pauvreté. Au chômage s’ajoute du chômage. Aux discriminations s’ajoutent des discriminations. Dans ces conditions s’ajoutent le découragement, la colère mais aussi la violence »[3]. Et devant l’abandon dont ils sont victimes, des jeunes et des moins jeunes peuvent être tentés de s’identifier à une conception rassurante de la religion.La laïcité
Le 10 juin dernier, un documentaire sur la chaîne LCP permettait à Salman Rushdie de relater son histoire, trente ans après que la fatwa de Khomenei ait appelé tous les musulmans à le tuer. Dans le débat qui a suivi ce documentaire, on ressentait un certain malaise. Il apparaissait que Mohamed Sifaoui ne pouvait plus intervenir à la Sorbonne, comme si ceux qui avaient pris cette décision craignaient simplement d’être traités d’islamophobes. Ce qui fait penser à l’affaire Mila (voir Lettre 22), cette jeune lycéenne qui a dû quitter son lycée suite à des milliers de message qui la menaçaient. Après une intervention d’Usul sur Mediapart, Gil Gosseyn a fait le commentaire suivant le 17 février 2020 : « Mediapart se réveille et de la pire des manières en sous-entendant que seuls les fachos sont indignés par cette affaire » ce qui est selon lui regrettable et révélateur d’une certaine attitude d’une partie de la gauche, qui craint d’être accusée d’islamophobie. Quelqu’un rappelait récemment que les catholiques s’étaient bien ralliés à la laïcité et à la République, et qu’il convenait de reconnaître que si une large majorité de musulmans étaient à l’aise dans la République, il convenait de ne pas s’en laisser compter en craignant d’être accusés d’islamophobie. L’islamisation qui suppose de laisser les lois religieuses empiéter sur les lois de la République n’est pas de mise.[4]
Pour une police de la confiance pour le bien de la police et de la population
C’est ce que souhaite notamment F.Ruffin. En effet, il n’est pas bon que les policiers aient la peur au ventre dans certains quartiers et que les jeunes soient systématiquement hostiles à leur égard. Pour Jacques Toubon qui vient de quitter sa fonction de défenseur des droits, l’un des moyens de restaurer la confiance serait de relancer une vraie discussion sur la traçabilité des contrôles d’identité, qui avait été promise par François Hollande en 2012 et ne s’était jamais concrétisée. Ces contrôles ne sont pas anodins et sont perçus par les jeunes comme une humiliation. En 2017, une étude avait montré que les jeunes « perçus comme noirs ou arabes » avaient 20 fois plus de chances d’être contrôlés que les autres.
Cette hostilité entre police et jeunes des banlieues n’est pas inéluctable, si l’on en juge par les souvenirs de Ladj Ly, réalisateur des Misérables [5], qui se souvient qu’adolescent il jouait au foot avec des policiers. C’était au temps de la police de proximité créée en 1998 par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur dans le gouvernement Jospin, qui la définissait ainsi : « c’est une police qui est à la fois préventive, dissuasive et répressive ». Et Ladj Ly témoigne qu’avec ces policiers il y avait des échanges et que l’on pouvait communiquer et discuter. Cette police de proximité a été supprimée par N.Sarkosy, alors Ministre de l’intérieur, qui avait déclaré : « la police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter les délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux » et il promettait de nettoyer au karcher la cité des 4000 à La Courneuve et de débarrasser le quartier des canailles. Propos déplacés si l’on veut éviter de mettre de l’huile sur le feu. Il serait important qu’une large concertation entre toutes les parties concernées puisse définir les conditions d’une politique de la confiance entre police et citoyens.
Notes
[1] Pages Idées du Monde du 3 juillet 2020.
[2] La dernière lettre n°31 sur la convention citoyenne pour le climat a suscité des réactions diverses. Elle était écrite par les deux responsables actuels de l’eccap, qui n’étaient pas d’accord entre eux. Ce sera l’occasion d’ouvrir un débat sur l’intérêt ou non des conventions citoyennes pour contribuer au renouveau de nos démocraties. Nous ferons état de ce débat prochainement.
[3] Voir le rapport du CNV et Le Monde du 2 juillet 2020.
[4] Voir les débats autour du livre « Inch ’Allah. L’islamisation à visage découvert de G.Davet et F.Lhomme. Enquête sur la Seine St Denis. Ed. Fayard 2018.
[5] Interviewé par Guillaume Erner lors des matins de France Culture le 15 novembre 2019.
04/02/2017
Démocratie locale à Kingersheim
03/02/2017
Démocratie locale à Saillans
Fernand Karagiannis.
« Si nous avions été candidats sur un programme, nous n’aurions pas été élus. La méthode est plus importante que le programme » , explique Fernand Karagiannis, conseiller municipal de Saillans, qui intervenait lors des Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, du 10 au 13 novembre 2016 à Serres et Greffeil (Aude). A Saillans, commune de 1 250 habitants de la Drôme (entre Crest et Die), un groupe de citoyens a souhaité mettre en œuvre la démocratie directe à l’occasion des élections municipales de mars 2014. Dès le départ il s’agissait d’un « projet citoyen, co-construit, très ouvert et pas du tout de la campagne d’une équipe. Nous voulions changer la pratique communale, remettre la mairie à la disposition des habitants.« Le groupe à l’initiative de ce projet, constitué de quelque 45 personnes, a commencé par élaborer une charte citoyenne, mettant en avant quelques principes. Puis il a organisé une réunion publique : 120 personnes y ont participé il leur a été proposé de travailler à un projet communal dans sept ateliers correspondant aux principales compétences d’une municipalité. Une deuxième réunion a dressé une synthèse de ces travaux c’est alors qu’un appel à candidatures a été lancée pour constituer une équipe municipale. Elle a obtenu, dès le premier tour des élections municipales, 12 sièges sur 15 avec 56 % des suffrages exprimés (79 % de participation). Les habitants au centre des décisions Une fois en place, la nouvelle équipe a « élaboré sa gouvernance » : avec le citoyen en haut du schéma, le conseil municipal, le comité de pilotage et les groupes d’action projet. Le conseil municipal, composé des élus (c’est l’aspect du dispositif encadré par la loi), officialise les décisions. Il fonctionne au moins en binômes : les élus référents travaillent deux par deux (ou plus), y compris le maire avec la première adjointe, pour éviter les prises de pouvoir, même involontaires. Chaque élu référent partage avec un ou plusieurs autres une compétence : travaux-sécurité, social, enfance-jeunesse, association-sports-loisirs-culture, économie, environnement-énergie-mobilité, finances-budget, transparence-information. L’ensemble de l’équipe fonctionne de façon collégiale, avec un échange d’informations et des décisions prises en commun. Le comité de pilotage est composé de tous les élus (il n’y a pas de conseils limités aux adjoints comme c’est souvent le cas dans la vie communale) et du public. Il se tient deux fois par mois et constitue l’instance principale de travail et de décision. Tous les habitants peuvent y participer et intervenir. Les habitants sont également impliqués, avec les élus référents, dans les commissions participatives thématiques, qui correspondent aux sept principales compétences de la municipalité. Ces commissions « visent une réflexion générale, la définition des grandes orientations et l’émergence et la priorisation des actions concrètes à mettre en œuvre.« Les GAP (groupes d’action projet), composés eux aussi d’élus référents et d’habitants (en nombre plus réduit), travaillent sur des dossiers précis à partir de décisions concrètes définies par une commission. L’un des points forts de la méthode de travail de cette municipalité est la transparence : « l’information doit être donnée aux habitants à toutes les étapes du projet« . Il y a donc des compte-rendus et des synthèses des différentes réunions, des outils d’information (agenda mensuel, site internet, panneaux dans le village, lettres d’information). La gestion des groupes de base s’appuie sur les méthodes de l’éducation populaire, avec, la plupart du temps, un animateur. Cette « gouvernance » est complétée par un conseil des sages. Il n’a pas pour fonction de contrôler l’action de la municipalité mais de veiller au bon fonctionnement de la gestion participative de la commune et de faire des suggestions pour l’améliorer. Dépasser les clivages idéologiques On l’a donc bien compris : les élus de Saillans ne sont pas, loin de là, les seuls décideurs. Ils agissent à partir des remontées des commissions et des GAP. On peut citer des actions issues de ce travail commun à la population de Saillans : compostage collectif auto-géré extinction de l’éclairage la nuit réaménagement du mobilier urbain places de parking projet de salle des fêtes mise en place d’un référentiel pour les cantines scolaires semaine de l’économie locale création d’un annuaire en ligne des activités économiques. « L’une de nos difficultés« , souligne Fernand Karagiannis, « c’est un budget modeste.« Le conseil municipal agit dans le cadre de la loi. Cela ne l’empêche pas de prendre parfois des positions de principe hors des sentiers battus, comme une délibération défavorable aux compteurs Linky : « Nous savions qu’elle allait être retoquée par le préfet« , dit Fernand Karagiannis. Une autre limite est la réduction des compétences des communes avec l’émergence des communautés de communes. Saillans a eu du mal, pendant les six premiers mois après les élections municipales, à se faire entendre à la Communauté de communes du Crestois et du Pays de Saillans : la majorité de ses élus a préféré attribuer une vice-présidence à l’ancien maire plutôt qu’au maire actuel, Vincent Beillard. Mais les relations ont tendance à s’améliorer Vincent Beillard fait désormais partie du bureau de la communauté de communes. Pour revenir à Saillans, les décisions, au Comité de pilotage, sont prises le plus possible au consensus, ou à défaut à la majorité. « Si les avis sont très partagés, on reporte le dossier. » Les GAP, pour leur part, ne prennent pas de décision, ils préparent les dossiers, proposent des analyses et une priorisation, mais c’est le Comité de pilotage qui décide. A ce jour, la participation des habitants reste forte. En deux ans et demi, dit Fernand Karagiannis, le tiers des habitants a au moins participé une fois à une commission ou à un GAP. « L’idée a été de faire venir tous les habitants, pas de mettre en avant les personnes alternatives du village. Il n’y a pas eu de discours idéologique, qui aurait pu bloquer.« « L’un des facteurs de succès est le mélange. » Ce qui n’empêche pas chacun de s’investir là où il l’entend : le GAP environnement est plutôt constitué de jeunes de moins de 40 ans les GAP stationnement-circulation et social plutôt par des gens plus âgés. Jusqu’ici, l’action municipale est le résultat d’une large concertation. Il y a, dans les réunions, des avis opposés, mais pas d’opposition organisée. « La priorité, c’est de dépasser les clivages. Nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Faisons donc les choses que nous avons en commun.« « Le projet », conclut Fernand Karagiannis, « c’est de gérer une commune, de transformer avec les gens, sans imposer les choses. Certains villageois sont déçus que l’on n’aille pas plus vite mais nous voulons garder la cohérence de la démarche. Il faut aller assez doucement pour que le résultat soit là. (…) Le rôle de l’élu c’est aussi de faire monter le niveau des habitants sur les connaissances nécessaires à la gestion municipale. Il faut informer tout le monde, pas que les plus motivés, bien débattre, se concerter avant de changer quelque chose.«06/02/2021
Démocraties menacées
Le 6 janvier 2021, Donald Trump a également préparé un coup d’Etat. Il avait ses appuis le mardi 10 novembre, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo avait affirmé « il y aura une transition en douceur vers une seconde administration Trump ». Des policiers chargés de protéger le Capitole étaient en fait prêts à faciliter l’opération. Il s’appuyait surtout sur des troupes hétéroclites qu’il avait chauffées à blanc par des salves de tweets Qanon, communauté d’illuminés shootés à la théorie du complot, des militants néonazis, d’anciens membres du Ku Klux Klan, des Proud Boys, groupe violent antisémite et anti immigrants. Il avait son financement, il avait son plan, et il a essayé de l’appliquer. Il a échoué. Mais il faut avoir conscience qu’il y a eu ce même moment d’incertitude où tout peut basculer, où tout « ne tient qu’à un fil »
.
Le Vice-Président Mike Pence était un de ses fervents partisans, se montrait d’une parfaite docilité, et usait volontiers de la flagornerie : «Vous avez restauré la crédibilité américaine sur la scène mondiale (…) Vous avez libéré l’énergie américaine. Vous avez suscité dans ce pays un optimisme sans précédent. (…) Je suis juste - profondément honoré, en tant que votre vice-président, d’être en mesure d’être ici.» affirmait-il ainsi le 10 décembre. Il suivait le Président dans son refus de reconnaître la défaite. Une «pièce maîtresse » du dispositif, donc. Trump exerçait une forte pression sur lui : «J’espère que notre grand vice-président ne nous décevra pas. C’est un type formidable, mais s’il nous déçoit, je l’aimerai moins.» avait-il lancé en meeting en Géorgie.
Le 6 janvier commence la session plénière du Congrès, c'est la cérémonie du comptage des voix. C’est alors, vers 2 heures de l’après-midi, que la foule déchaînée envahit le Capitole. La séance est interrompue. Un peu comme en France lors du 19 brumaire, des députés s’enfuient, par des tunnels cette fois certains se réfugient dans d’autres pièces, ou se couchent sous les travées. C’est le moment critique on aurait pu croire que Mike Pence s’enfuirait aussi, et/ou qu’il refuserait de rouvrir la séance. Que se serait-il passé alors ? Il est tout à fait probable que Trump aurait repris le pouvoir, conformément à ses plans fous. Il aurait suffi de pas grand-chose… Mais Mike Pence choisit la constitution plutôt que Trump. «Nous reprenons le vote ce soir, dit-il, les voyous ne gagneront pas.» A 18 heures, le Congrès reprend ses travaux. Le coup d’état a échoué.
Ce qui aurait pu se passer aux Etats-Unis pourrait un jour se passer en France. Les conditions qui ont rendu cela possible là-bas sont également réunies ici, avec peut-être un décalage de quelques années. L’explosion des inégalités, les déchirures sociales, la montée des populismes. Mais surtout le bouleversement de l’information…..
Dans « notre jeunesse », Charles Peguy parle des effets de la modernité « Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, (...) C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. (…) On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies… »
Aujourd’hui aussi, « il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre ». Le « modernisme intellectuel », c’est l’internet, ce sont les réseaux par lesquels depuis une dizaine d’année déjà se fabrique une grande part de l’information des individus. Ces réseaux qui rendent possibles les « vérités alternatives », qui rendent possibles l’invention de faits virtuels, et qui donc rendent impossible la démocratie, qui a besoin, au minimum, que les citoyens s’accordent sur les faits. Les dirigeants des GAFAM acquièrent de ce fait un véritable pouvoir politique, car de simples hébergeurs, les réseaux sont devenus éditeurs de contenus. La suppression des comptes de Trump est l’illustration spectaculaire de ce pouvoir exorbitant. Un changement de cap, pour ce qui est de la simple défense de la démocratie, implique une reprise en main publique du contrôle des mécanismes de formation de l’opinion
Pour fonctionner correctement, et même pour seulement exister, la démocratie a besoin que ses acteurs – les représentants du peuple - disposent de la confiance des citoyens or la classe politique est elle aussi l’objet d’une énorme crise de confiance. Elle a besoin que ses institutions soient valorisées, voire sacralisées or elles sont constamment remises en cause, par la base, mais parfois par les représentants eux-mêmes, et le recours à des « innovations » comme les Conventions ou autres mini-Collectifs tirés au sort renforce implicitement cette dévalorisation.
Nous le savons maintenant « la fin de l’histoire » comme on a pu le croire en lisant Francis Fukuyama dans les années 90, n’est pas l’accomplissement de la démocratie, mais la lente dérive vers la « démocrature », ou la « démocratie illibérale »… En invoquant Périclès, nous préparons le sacre d’un Erdogan. Selon les résultats d’un sondage Harris Interactive le président de la République Emmanuel Macron n’obtiendrait que 52 % des suffrages en cas de duel face à la présidente du RN Marine Le Pen (48 %) au second tour de la présidentielle 2022.
15/10/2020
De nouvelles pistes pour l'eccap
Point de situation de l’eccap : comment contribuer à une prise de conscience collective ?
De la matière, précieuse, est construite. Elle est rendue visible par le site Internet de l’eccap et par sa lettre bimensuelle. Cette première étape, nécessaire, ne suffit pas à une prise de conscience collective. En effet, la mise à disposition de contenus ne signifie ni accessibilité – dans la profusion d’informations – ni formation. De plus, ces contenus ne sont pas débattus, ni en dehors de l’eccap ni entre les contributeur∙rices[1]. Or, il nous semble que c’est par la participation que les citoyen∙nes se sentant concerné∙es par un sujet peuvent développer leur capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Autrement dit, l’eccap, en cohérence avec son projet social, pourrait nourrir les débats et l’action collective dans les espaces publics de proximité de la société civile et en retour s’enrichir des réflexions citoyennes. C’est dans cette optique que nous proposons d’expérimenter une collaboration avec un premier espace physique : le café associatif « Grin ».
Une coopération avec un espace physique : le Grin
Le Grin est le nom que l’on donne au Mali à ces groupes de personnes qui se plaisent à défaire et refaire le monde autour du thé. Le Grin[2] à Clermont‑Ferrand est un espace public de proximité : un espace de causeries construit autour des trois thés du Grin traditionnel. Le premier, amer, symbolise l’étonnement vis-à-vis des opinions et connaissances que l’on a adoptées le deuxième, fort, la construction de savoirs à partir de l’expérience collective le troisième, sucré, l’ouverture à la multiplicité des façons de penser de tout un chacun. Le Grin se veut aussi grain de sable : il ne s’agit pas de se complaire dans des certitudes mais de les mettre en débat. Avant d’être un espace physique, le Grin est un idéal en travail : il s’agit de créer et partager des savoirs et des visions du monde pour avancer ensemble.Le Grin s’appuie sur ces trois thés pour explorer avec son public, pendant un trimestre, une question de société par le prisme de plusieurs mondes - sciences, sports, arts, spiritualités etc. - et de plusieurs sens - les sensations (les cinq sens ou le corps), les significations (la raison), la sensibilité (l’émotion). Jusqu’à la fin du mois de décembre, c’est la thématique du travail qui est abordée, intitulée « Bosser Bosser » : défaire et refaire le mot travail, faut-il travailler pour avoir un revenu, le travail intérieur, le travail de création…. sont autant de façons pour le Grin d’appréhender la thématique.
Nous proposons plus spécifiquement aux ancien∙nes et futur∙es contributeurs et contributrices de l’eccap de se pencher sur la thématique « changement de cap et travail » : écriture d’un article, témoignage, propositions musicales, illustrations graphiques, participation à un podcast (via un entretien téléphonique avec un membre du Grin), participation à une causerie au Grin etc.… votre participation alimentera la rubrique « travail »[3] de l’eccap, voire ses débats, et sera confrontée aux publics du café associatif « Grin ».
Voici donc une première proposition très concrète permettant, en accord avec le projet social de l’eccap, de diversifier les formats des contributions et de favoriser l’intelligence collective autour du changement de cap, sur une thématique – le travail - en cours d’exploration dans un espace public de proximité – le Grin.
Notes
[1] Un débat sur la convention citoyenne est né cet été (2020). Il est visible en ligne ici.
[2] Le Grin est initialement porté par l’association franco-malienne Kodon. Le Grin a plusieurs activités en son sein : librairie et bibliothèque des Afriques, café et production de jus, média (causeries et podcasts). Plus d’informations sur le site du Grin.
[3] La rubrique travail de l’eccap compte à ce jour les articles suivants :Au-delà de l’emploi, quelles activités ? par Guy Roustang
Le travail, instrument de domination, par Guillaume Borel
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ? par Maurice Merchier
02/02/2017
Dépenses publiques : les Français ne dépensent pas plus que les autres
8 février 2017 - Comparer le niveau des dépenses publiques selon les pays n’a aucun sens si l’on ne prend pas en compte ce qu’elles financent. Au final, les contribuables français ne paient pas plus que les autres. Un point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du quotidien Le Monde. L’affaire est entendue : il faut tailler dans les dépenses publiques car la France est « la championne du monde des dépenses », refrain ressassé à droite comme à gauche. Si l’on rassemble l’ensemble des dépenses publiques du pays, la France est en tête en Europe avec 57,5 % du PIB en 2014, 8,3 points de plus que la moyenne de la zone euro, selon Eurostat. Ce chiffre n’a pas de signification économique. La France occupe le premier rang parce qu’elle a fait le choix de répondre collectivement à une partie des besoins de notre société quand d’autres passent par le privé. Au final, le citoyen ne paie pas plus cher. Rares sont ceux qui cherchent à comprendre d’où vient l’écart entre la France et ses voisins, alors que les données d’Eurostat, libres d’accès, sont riches d’enseignements. Sur nos 8,3 points de différence, plus de la moitié provient de la protection sociale et, dans ce domaine, presque exclusivement des retraites. Pourtant, si l’on prend en compte l’ensemble des régimes, volontaires (comme les fonds de pension) ou non, les retraites ne sont pas plus élevées en France qu’ailleurs. Nous passons par des cotisations sociales alors que nos voisins britanniques ou allemands mettent la main au porte-monnaie. Tout le monde finit par payer. Le reste de l’écart provient de plusieurs sources. La France dispose d’un service de santé que le monde lui envie encore, rémunère plutôt bien une partie des professionnels du secteur et consomme beaucoup de médicaments : un surcoût de 0,9 point de PIB. La France a connu au milieu des années 1990 un regain démographique que d’autres n’ont pas enregistré, elle a donc davantage d’élèves au secondaire. Elle accueille les enfants gratuitement dès trois ans et a choisi un enseignement diversifié au lycée quand d’autres pays ont beaucoup moins de matières. Résultat, + 0,7 point de PIB. La France soutient le logement et la construction de routes : + 0,7 point de PIB. Elle aide ses entreprises, encore + 0,7 point. Enfin, elle était dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et entretient une force armée importante : + 0,5 point. En revanche, les « services généraux », le coût de l’administration des services publics, coûte 0,3 point de PIB de moins que la moyenne de la zone euro. Retraite, école, santé… : si l’on prend en compte l’ensemble des coûts, les Français ne dépensent guère plus que les autres. Notre pays a choisi un modèle social qui tient mieux compte des niveaux de vie. Ceux qui veulent tailler dans les dépenses doivent dire aux électeurs que demain, ils devront payer de leur poche ces services aujourd’hui publics. L’écart vient essentiellement des retraites, il faudra donc les diminuer et développer les fonds de pension : les catégories aisées y seront gagnantes si elles acceptent de jouer leurs retraites en bourse, et l’addition sera payée par les couches populaires et moyennes. L’argent public est rare. Si l’on cherche les économies, il faut se poser la question de l’intérêt général avant celle de la tuyauterie. On peut réduire les dépenses, si on agit au bon endroit. Songez aux 40 milliards par an du pacte de responsabilité (presque l’ensemble du budget de l’Education nationale) dont l’effet est plus que limité sur l’emploi (il revient au minimum à 75 000 euros le poste créé…). Aux niches fiscales sans impact, aux commandes publiques incontrôlées qui nourrissent le secteur privé indûment, à certains professionnels de santé et aux entreprises du médicament qui vivent des largesses de la collectivité, en passant par l’implantation de forces de sécurité là où personne n’en a besoin. En contrepartie, cela impose de réfléchir aux besoins. Des places de crèches au logement social en passant par les prisons, la justice, la dépendance, l’école ou la sécurité des quartiers, nombreux sont les domaines où une intervention publique est nécessaire et largement reconnue, bien au-delà des clivages politiques. Tous les candidats à la présidentielle commencent à en faire la liste ! Plutôt que de mentir en prétextant que l’on en fait plus que les autres, il faut expliquer là où l’on veut moins d’Etat et là où il en faut davantage. Au final, les économies ne seront pas aussi importantes que cela. Louis Maurin
Cet article a été publié à l’origine par Le Monde le 27 janvier 2017.
28/03/2021
De quoi la blockchain est-elle le nom ?
Notes
[1] Satoshi Nakamoto, pseudonyme sous lequel se dissimulent plusieurs personnes, en février 2009
[2] Michel Aglietta et Natacha Valla, le futur de la monnaie, Odile Jacob, février 2021
01/11/2023
De retour de l’Université d’Utopia : se relier manifestement ! (Episode 1)
Cet article est le premier épisode d’une longue série qui va documenter les moments grands et petits, les petites choses captées, les regards croisés de 4 journées riches en rencontres et au service d’une dynamique de confluence où l’équipe de l’Eccap en Commun a été motrices et facilitatrices.
Du 26 au 29 octobre à Sète, la seconde Université du mouvement Utopia coconstruite avec le mouvement des convivialistes et l’Archipel des confluences a rassemblé plus de 300 personnes.
Sur le thème, des colères à l’émancipation, nous avons pu croiser de nombreux acteurs et questionner les conditions des alliances à construire. En effet, le constat partagé a été conforté par des regards experts sur les enjeux climatiques, et ses premiers dérèglements.
La première journée a permis de reprendre le fil de nos actions…
Celles d’Utopia autour du livre collectif : « culture de la paix, idées reçues et propositions;» comme celles de l’Archipel des Confluences après une première année de tissages.
Le premier croisement doit-il se faire à partir des Manifestes, celui d’Utopia vient de paraître dans sa 3ème édition et après le second manifeste convivialiste, un prochain est en préparation. Après des échanges, il a été convenu que nous devions conserver « l’identité racine;» de chaque mouvement mais développer des formes de diffusion plus accessible. La Maison d’édition d’Utopia produira sur le modèle des « tracts Gallimard;» des petites productions permettant de porter ensemble des analyses et propositions.
L’enjeu est bien de produire une dynamique collective. Mais qu'est ce qui nous met en mouvement ensemble ? Sur cette question, il a été convenu que les écrits, livres et manifestes ne suffisent plus. Comment mobiliser les émotions pour avancer ? Ce sujet a permis de questionner les enjeux des rencontres, qui seules, peuvent créer ces liens et relations de confiance.
Notre approche longtemps trop intellectuelle ne mobilise que la raison. Il faut savoir aussi dépasser le discours raisonnable, entrer en résonance comme l’exprime si bien Harmut Rosa.
« Ce qui est intéressant, c’est de construire nos désaccords d'abord entre nous;». Dans la même démarche, le question des conflits n'est pas travaillée et notamment les points aveugles.
Assumer nos désaccords est aussi un préalable à notre capacité de se relier et de tisser des liens de confiance entre nous.
Se relier, d'abord, manifestement !
La première étape a été de revenir vers l’ensemble des initiatives qui favorisent ces liens et qui nourrissent aujourd’hui les Confluences. Il est important de partir de ce qui existe déjà et qu’il faut renforcer. Nous avons pu ainsi revenir sur les retours d’expériences autour Terra, la pirogue initiée au sein des confluences, le projet du Transiscope[1] qui va se déployer bientôt dans une version 2 avec des agendas partagés, le Collectif de la transition citoyenne[2] (CTC) qui est la plateforme la plus utile au tissage de plus d’une trentaine d’organisations. Nous avons partagé aussi l’actualité de l’Eccap en Communs et Julie Chabaud a pu partager l’expérience du labo furtif[3] comme Marin Maufrais, le projet des arbres de l’imaginaire[4].
Se relier passe par nous renforcer en s’appuyant sur nos espaces et actions. Mais se relier passe aussi par s’ouvrir et ne pas hésiter à aller vers celles et ceux qui ne pensent ou n'agissent pas comme nous.
Aller vers des personnes pour coconstruire nos savoirs partagés.
Pour cela, nous devons favoriser les espaces où les expériences s’expriment et se croisent. Ces savoirs chauds sont aussi des analyses et pas uniquement des témoignages que l’on pourrait retenir comme n’étant pas « légitimes » au regard d’un savoir scientifique surplombant.
C’est autour de cet enjeu de la coproduction des savoirs et du lien à tisser entre sciences et société qu’une des deux séances du vendredi après-midi s’est organisée. Autour du dernier livre de Jean-Louis Laville « la fabrique de l’émancipation », nous avons pu démontrer que la praxis est tout aussi importante que le savoir académique. Cette praxis contribue à la transformation de la société à partir de ce qu’elle est, la réalité qui se vit dans l’instant à la condition d’ouvrir des espaces réflexifs pour coproduire ces retours d’expériences. Ils deviennent alors des savoirs et leur expression nous rendent puissants !
L’expression de nos fabriques de l'émancipation croisant économie solidaire et écologie sociale tant dans nos villages que dans les quartiers populaires de nos villes.
A partir de nos histoires
En partant de l’associationnisme et des premiers collectifs auto-organisés au milieu du XIXème siècle, Jean-Louis Laville a rappelé la puissance du collectif et des luttes, puis Patrick Farbiaz a évoqué des grands moments de cette histoire oubliée et des premières luttes écologiques croisant habitants et travailleurs, ouvriers ou paysans, en Espagne ou à Détroit, au Brésil ou en Afrique. Malheureusement, il n’y a eu que peu de traduction politique malgré l’existence de nombreuses confédérations paysannes partout dans le monde. En France, le mouvement des gilets jaunes a permis d’imaginer de nouvelles alliances à partir des pratiques et des premiers besoins vitaux : des logement décents, de l'eau potable, des transports contraints dans la ruralité et des enjeux de précarité énergétique partout. L’entraide et le droit à une vie bonne et digne sont devenus des pratiques et des expressions collectives. Le RIC est la continuité de cette réalité comme un nouveau droit à décider par nous-mêmes : face au mépris des classes dominantes, il y a l’expression d’un respect et d’une dignité, comme le préalable à tout espace de délibération collective.
Fathi Bouaroua, qui contribue au projet de l’Après-M[5] à Marseille, a partagé aussi son expérience depuis ces premiers engagements sur les questions du mal logement. Il a contribué à la création de la Fondation Abbé Pierre et de nombreuses associations d’entraide à Marseille, mais aujourd’hui, avec le projet de l’Après-M, il croise les enjeux historiques de l’économie solidaire comme elle a pu se produire à ses origines. A partir d’un espace de travail et de luttes sur leurs conditions de travail au sein du MacDo de Saint Marthe, avec une intervention importante de la puissance publique dès l’origine avec la zone Franche, les salariés ont pu conquérir des droits et ont gagné aussi leur réputation de leurs collègues (CDI pour tous, 13ème mois, le retour en taxi après minuit…). Aujourd’hui, ce LIEU (lieu d'initiatives et d'entraide urbaine) est devenu une plateforme alimentaire permettant à près de 100 000 habitants de manger lors du Covid.
La lutte de Kamel Guemari et de ses collègues, par leur occupation avec les habitants a permis de renforcer ce lien entre eux, avec leurs voisins, et d’entrer en résonance avec d’autres combats menés à Marseille et ailleurs. La personnalité de Kamel comme de Fathi ont permis aussi une incarnation du mouvement qu’ils ont su habilement organiser. Aujourd’hui, il existe une réelle volonté de transformation sociale par la création d'une SCIC croisant un restaurant, la distribution de colis, une entreprise d'insertion et deux entités porteuses : une association la part du peuple et une société civique immobilière (SCI) pour bénéficier d’un auto-financement et d’une ressources publique et de donations.
Leur objectif est de consolider le projet qui donnera une cohérence au site et une perspective politique : le projet de VIE, village des initiatives d'entraide. Le frein demeure aujourd’hui son modèle économique : comment inventer notre modèle à partir d'une organisation de MacDo qui avait le soutien de fonds publics en investissement sur les travaux et la zone franche pour l’aide au contrat. Aujourd’hui, avec le contournement par la L2 en plus, le modèle économique ne fonctionne pas. Il est à coconstruire avec les institutions.
Des histoires ancrées et incarnées
Après ces deux parcours où l’histoire des luttes a été ancrée et incarnée, Assia Zouane et Magida Bel Abbès ont pu partager leur engagement plus récent. Assia à Noailles, quartier populaire de Marseille, venant du Maroc, de Rennes, et des collines du Var et Magida à Encagnane, quartier populaire d’Aix, venant d’Algérie puis de Gap dans les Alpes.
Toutes deux ont incarnée aussi par leur pratique les liens entre l’écologie populaire et les enjeux sociaux où la question des inégalités est une réalité quotidienne.
Chacune a choisi un chemin, Assia avec des mamans d’une école en créant l’Université populaire des parents et Magida en ouvrant des espaces d’expression avec le Théâtre Forum aux habitants et notamment aux jeunes du quartier. Ces expériences d’auto-organisation permettent de questionner le regard des institutions sur les parents et les jeunes, et inversement bien sûr.
Et pour l’ensemble des participants de cet après-midi, la richesse et la diversité de ces expériences partagées ont permis de rendre visible une puissance d’agir, une énergie et une dynamique qui nous engage à tisser et à se renforcer.
A bientôt au prochain épisode avec Samir Akacha, jeune activiste et globe trotter, un micro et une caméra en main;!
Pierre-Alain CARDONA
Notes
[1] https://transiscope.org/
[2] https://transition-citoyenne.org/
[3] https://labofurtif.xyz/?PagePrincipale
[4] https://larbredesimaginaires.fr/
[5] https://www.apresm.org/
01/04/2024
Des acteurs de la société civique questionnent leur place « en Politique » !
Derrière ce titre destiné à attirer votre attention, il y a une question qui traverse l’ensemble des organisations de la société civique: Quelle influence avons-nous réellement dans les orientations politiques de nos institutions et comment pouvons nous inscrire dans la durée des expériences nombreuses et utiles qui peuvent être diffusées, et faire levier?
Jusqu’à maintenant, la posture la plus courante a été le plaidoyer. Terme issu des ONG, il est diffusé largement dans le champ des organisations aujourd’hui et il regroupe toutes les formes d’influence sur les pouvoirs publics, du plus discret auprès des cabinets ministériels ou au Parlement au plus visible dans l’espace médiatique ou dans l’espace public. Aujourd’hui, la position du gouvernement est claire : il ne reconnaît pas les corps intermédiaires dans leur capacité de coconstruire des politiques publiques ou d’en être à l’initiative. Les éléments de langage de nombreux élus et responsables expriment souvent l’inverse et c’est, en ce sens, une instrumentalisation qui ne trompe plus personne mais qui accentue l’épuisement et la défiance de nombreux acteurs dont les nouvelles générations.
Au sein du Collectif de la transition citoyenne1 (CTC), qui rassemble 33 organisations, ce constat est partagé et la question a été posée à l’occasion d’une grande journée intitulée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?
Le CTC, c’est quoi?
Le Collectif pour une transition citoyenne (CTC) est un réseau de 33 organisations engagées pour une société plus écologique, sociale et démocratique, réunies autour d’un objectif : renforcer la transition citoyenne et promouvoir ses alternatives. Le CTC encourage les synergies entre acteurs afin d'engager une transition systémique vers une société plus juste et durable. Pour cela, il soutient l'engagement citoyen et l'action collective à travers des projets de sensibilisation (Fête des Possibles), de plaidoyer citoyen auprès des élu·es locaux et nationaux (Pacte pour la Transition Municipale, Pacte pour la Transition Législative) et de convergence locale (Lieux de la Transition). Le CTC constitue également un espace d'échange entre organisations membres pour se renforcer et de réflexion pour penser et diffuser les alternatives citoyennes auprès des institutions et du grand public.
C’est aujourd’hui le plus grand réseau associatif qui rassemble les plus grands acteurs de la transition et sous toutes ses formes (de la forme de militance la plus jeune et activiste à des acteurs plus institutionnels et en restant attentif à une dimension inter-générationnelle). C’est pourquoi, au sein de l’Archipel des Confluences, nous avons souhaité investir cet espace pour le consolider et renforcer sa mission d’animation des relations entre réseaux nationaux mais aussi leur déclinaison locale. C’est en ce sens que le projet Transiscope s’est rapproché du CTC.
Retours sur la journée du 14 mars
Nos échanges depuis l’université d’Utopia résonne avec beaucoup d’acteurs sur leur place et leur rôle dans les prochaines années et notamment dans la perspective de 2026 et 2027. Le plaidoyer devenant de plus en plus compliqué, c’est le moment de questionner ses modes de faire et sa stratégie. C'était tout l'enjeu de la journée du 14 mars dernier.
Son objet a été posé dans le titre de la journée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?
En invitant de nombreux acteurs, membres du CTC mais allant aussi bien au-delà, avec notamment le Pacte pour la Transition, Alternatives Territoriales, la Primaire Populaire, Fréquence Commune, Pacte du Pouvoir de Vivre, Tous Élus, Parties Prenantes, Démocratiser la Politique !, We Are Multitudes, On est Prêt, Terres de Luttes, Labo de l'ESS, Démocratie Ouverte, Vox Public, L.A. Coalition, Changer De Cap, Attac, Collectif Nourrir, Le bruit qui court, Mouvement Utopia, Colibris, Mouvement pour une Économie Solidaire, Réseau Action Climat, Enercoop, et bien d'autres...cette journée devenait ainsi un des rendez-vous que nous avions repéré le 27 janvier dernier comme une date importante de « rebonds;» sur laquelle nous avions investi de l’espoir pour une mobilisation politique plus consciente et en lien avec d’autres mouvements.
En effet, pour l’Archipel des confluences dans lequel l’Eccap est investie, elle s’inscrit dans une série de rendez-vous en 2024 qui pourrait dessiner ce que pourrait être une implication de la société civique dans les prochaines années sur les questions de coopérations pour renforcer nos alliances avec d’autres et principalement au niveau des territoires et questionner notre rôle en politique et non, dans la politique. Cette nuance doit clarifier le fait que nos organisations ne souhaitent pas s’engager en remplaçant les partis politiques durant les échéances électorales mais questionner notre place dans la stratégie et l’organisation d’un projet politique, de sa construction et de la mobilisation en appui d’une coalition de partis. Cette journée a permis d’avancer mais n’a pas pu déboucher sur des engagements et des prochains pas concrets.
C’est une étape qui a été riche d’interactions et de contributions.
Le matin, des retours d’expériences ont pu être partagés avec le témoignage de La Primaire populaire puis autour de 3 tables rondes :
- Dialogue avec les élus et crise de la démocratie
- Parité et inclusion : quel entre-soi dans nos organisations ?
- Enjeux de mobilisation et impacts de nos récits.
Chaque débat a permis d’aborder des sujets divers et le compte rendu sera bientôt diffusé. Kevin Vacher a pu ainsi présenter le travail de recherche-action qu’il mène actuellement avec Démocratiser la politique sur les enjeux d’inclusion et de diversité. Il reste encore des freins à la représentation des quartiers populaires dans les partis mais aussi parmi les acteurs de la société civique.
L’après-midi, nous nous sommes retrouvés en atelier afin de creuser 6 sujets en atelier « en même temps;» :
- Comment faire gagner nos idées : quel positionnement de notre écosystème par rapport aux temps forts électoraux, aux partis, à la prise de pouvoir ?
- Quelle parité sociale et inclusivité dans nos organisations et dans nos actions ?
- Comment organiser et faire vivre une démocratie permanente ?
- Face à l'extrême droite et la montée des discours réactionnaires : quel positionnement, quels récits, quelle stratégie ?
- Les réseaux d'organisations et leur rôle dans le plaidoyer institutionnel : combien, pourquoi, pour qui ?
- Comment agir dans un contexte de criminalisation et d'attaques contre le mouvement associatif et militant ?
Sur l’atelier pour une démocratie permanente, nous avons pu partager de nombreuses expériences mais aussi des désaccords. Le plus important a été sur la nature de notre démocratie : doit-elle rester représentative et institutionnelle car « les gens ne veulent pas participer;» ou bien les formes de leur contribution doivent-elles être revues;?
Il y a là une alerte sur l’amorce d’un fatalisme voir d’un cynisme. Et c’est ce qui m’a le plus marqué au-delà des formes d’animation qui ont fait la part belle aux méthodes et techniques en ayant bien trop d’ambition sur le nombre des thématiques et d’intervenants. Ce fut riche mais les interactions moindres sauf bien sûr l’après-midi en atelier.
Mais de ces échanges, il est resté de nombreuses contributions de plus de 70 personnes présentes mais cela n’a pu se terminer par une synthèse et une restitution afin de dégager des prochains pas. C’est pourquoi, les prochains rendez vous seront importants pour poursuivre la dynamique de rebonds, le suivant s'est tenu les 29 et 30 mars à Marseille autour du Transiscope et de la nécessité de le développer pour être au service de ces alliances.
Pierre-Alain CARDONA
Notes
1 https://transition-citoyenne.org/
02/02/2017
Désamour croissant entre les français et leurs dirigeants politiques
Le scepticisme, étant une des maladies endémiques de notre époque, il ne faut pas s’étonner si parmi ses victimes, figure une des franges les plus exposées de la population : celle de nos représentants politiques, élus hommes et femmes, toutes tendances politiques confondues, du bas en haut de l’échelle, en milieu rural comme en milieu urbain, à tous les niveaux de notre système électoral et représentatif. Oui, la confiance du peuple dans ses représentants, connait une crise durable. Cette assertion n’est pas celle d’un politologue patenté, ne s’appuie pas sur les savantes statistiques qui sont le fruit des mesures millimétrées de nos incontournables sondeurs d’opinion, elle est celle d’un simple citoyen de base, qui a côtoyé pendant vingt ans des élus de tous bords, continue néanmoins de s’intéresser à la politique, s’informe aux sources les plus diverses, et entretient avec ses semblables, des conversations qui sur ce sujet essayent de dépasser le niveau du café du commerce. Le ressenti du phénomène comme on dit désormais en langage météorologique, est encore aggravé par « la crise », contre laquelle nos responsables politiques, sont bien impuissants, ce qui les cantonne, d’ailleurs un peu injustement, dans le rôle de boucs émissaires privilégiés. Les causes profondes de ce désamour persistant des citoyens à l’égard de leurs représentants politiques sont à rechercher dans Le comportement souvent calamiteux de certains de ceux ci, poussés à la faute par des institutions et pratiques politiques obsolètes ou inadaptées, et faisant l’objet d’une attention sans relâche, de la part de médias sans complaisance à leur égard, qui font caisse de résonance avec les récriminations de leur lectorat.
DES COMPORTEMENTS SOUVENT ABERRANTS, FAUTIFS, OU ERRATIQUES
C’est bien connu, depuis Montesquieu, « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. » Celui ci ne s’ exerçant plus guère désormais qu’au travers du système représentatif, nos élus, sont devenus plus que jamais, le pivot de notre démocratie. Or avant d’être élu, il faut, préalable obligatoire, avoir été un candidat, et là se trouve déjà la source de bien des comportements erratiques, chez ceux qui briguent une parcelle de ce pouvoir tant recherché. Comment faire autrement, pour être élu, que de s’insinuer dans le système, pour se faire connaitre, et reconnaitre ? Comment se faire reconnaitre autrement qu’en parlant de soi, si possible en bien, quitte à exagérer, à forcer le trait, jusqu’à côtoyer les confins du mensonge ? Comment, par ailleurs, donner de soi l’image la plus favorable possible, sans un minimum de moyens financiers vous donnant accès aux raccourcis publicitaires et médiatiques indispensables, tout en vous permettant de dégager pour l’exercice de votre futur mandat, un temps qui ne sera pas rémunéré, et constituerait de surcroît, une perte sèche en cas d’échec ? Voilà donc la problématique serrée de tout citoyen-candidat, aspirant à un mandat électoral : se faire élire, c’est à dire se faire remarquer et préférer, sans abuser de ces passe-droits bien tentants, mais immoraux ou illégaux, qui faciliteraient ou accéléreraient cet accès au pouvoir, ce Graal si difficile à conquérir. La voie est étroite, et jalonnée d’embuches. Sitôt la candidature déposée, commence pour certains, la saturnale des tentations, dérives, facilités et abus divers, rançon des efforts effectués pour obtenir le statut tant envié. Pour avoir longtemps collaboré, au plan municipal, cantonal, départemental, régional et national avec des élus de tout bord, dans l’Est de la France, comme dans l’Ouest, sur des questions de développement économique territorial, j’ai eu le loisir d’observer, d’analyser, et, —j’ai la modestie de le croire,— de comprendre le fossé, qui sépare souvent le candidat débutant, ou l’ élu frais émoulu des urnes, faisant humblement ses classes, s’informant docilement d’éléments nouveaux pour lui, n’hésitant pas à reconnaitre son incapacité temporaire à trancher telle question, de celui qui, quelques années plus tard, prenant rapidement de l’assurance, est à tel point oublieux de son ignorance récente, que, se muant en expert, il se comporte lui même en donneur de conseils, faisant, preuve au besoin d’une arrogance pleine d’autorité. J’ai aussi pu constater, outre ce manque flagrant d’humilité, et cette tendance à prendre rapidement l’électeur pour un simple pion, ( en dépit d’une incontestable disponibilité pour autrui, car l’élu est peu avare de son temps ), la propension générale de ces nouveaux arrivants, à détecter très vite les avantages personnels que pourrait leur procurer un certain nombre de postes inhérents ou complémentaires à leur fonction. Commencent alors quelques petites dérives, qui en entraineront d’autres. Citons en une, des plus classiques : assister à une réunion rémunérée, rester 10 minutes en se faisant au besoin, remarquer par une brève intervention qui sera inscrite au procès verbal, et quitter rapidement la séance, non sans avoir signé le cahier de présence, qui vous permettra de percevoir la rémunération prévue pour une vacation de deux heures…Mises bout à bout, ces pratiques abusives et non sanctionnées, créent un état d’esprit déplorable, et donnent un avant gout de la mentalité de l’élu chevronné, qui ne se rend même plus compte des pratiques abusives qu’il aurait été le premier à dénoncer en tant que simple citoyen. Est -il besoin de préciser, que de tels manquements, que l’on serait tenté de qualifier d’anodins, et auxquels s’oppose rarement le personnel administratif qui pourrait ou devrait le faire, font l’objet d’ un amalgame souvent sommaire et donc injuste et sont directement à l’origine de ce désamour que l’on constate à l’égard de nos élus locaux ?
DES PRÉSIDENTS VERSATILES
Quittons maintenant la sphère locale pour aborder le cas des grosses pointures, l’équivalent des gros potentiels repérés dans nos multinationales, lesquelles, ayant franchi avec succès une longue course à obstacles, sont désormais, grâce à leur travail, leur talent, leur persévérance et leur charisme, aux portes du pouvoir suprême. Les voilà devenus présidentiables. Par leur force d’entrainement, ils ont su s’imposer, d’abord dans leur propre parti, ce qui est quasiment le plus difficile, ensuite dans le marais avoisinant, qu’il soit de gauche ou de droite. Ils ont une cote enviable dans l’opinion publique au point de pouvoir espérer passer le premier tour, et vaincre leur adversaire du 2ème tour, après s’être très durement entrainé pour le grand oral télévisé qui précède le scrutin. Pour en arriver là, le futur lauréat de la démocratie représentative, n’aura pas seulement fait montre de ses qualités éminentes parmi lesquelles figurent en bon rang, le sens de l’’intrigue, le machiavélisme, la capacité à encaisser les coups comme celle d’en donner, il a aussi, avec l’art oratoire qui le caractérise nécessairement, construit et défendu un programme, riche d’ un avenir plein d’espérances pour une opinion publique chauffée à blanc. Il n’a pas lésiné bien sûr, sur les promesses, celles qui n’engagent que ceux qui y croient, comme l’a résumé cyniquement un certain Charles Pasqua. Il a déroulé son programme, dans des livres, écrits ou tout du moins signés par lui, Il a multiplié les meetings en France métropolitaine, comme outre-mer, les interviews, dans la presse écrite, à la radio, à la télévision, au cours desquelles il a expliqué au bon peuple, la nécessité de se rassembler autour du seul candidat susceptible de sortir la nation de l’ornière où l’a plongée le parti de son adversaire direct, un fossoyeur…des valeurs de solidarité, (si cet adversaire est de gauche), du dynamisme économique, (s’il est de droite)… Pendant des mois, des flots d’éloquence inondent et saturent le Pays, la machine à sonder marche à plein régime, les passions s’enflamment, le pays retient son souffle… puis, persifle et ricane, à peine dupe de de ce barnum insensé, au terme duquel, on va voir le vainqueur, après avoir gagné dans la foulée les élections législatives qui parachèveront sa victoire et lui donneront les moyens de gouverner, mettre en œuvre son programme de rédemption. C’est alors précisément que va commencer, puis rapidement culminer la période de désamour : Le Président élu et sa majorité, bien incapables de tenir un tel programme, vont voir leur cote de popularité se réduire comme peau de chagrin, en dépit des changements de premier ministre, et autres mesures inopérantes. Plus grave, les électeurs s’apprêtent une fois de plus à vivre un épisode où le gouvernement va opérer à front renversé, c’est à dire en faisant la politique quasi inverse de celle pour laquelle il a été élu, ce qui revient à appliquer une partie de la politique de son adversaire. En effet depuis l’avènement en 1958, de la 5ème République, pas moins de quatre Présidents de la République, élus pour porter et mener à bout des dossiers majeurs ont été conduits à mener d’emblée, au cours de leur mandat, une politique strictement inverse à celle pour laquelle ils ont été élus. —En mai 1958, le général De Gaulle, président fondateur de la cinquième République est porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française. Après l’ambigu Je vous ai compris, d’Alger, vient le temps de la paix des braves, puis celui des accords d Évian signés en juillet 1962, scellant l’indépendance de L’Algérie. —En Mai 1981, François Mitterrand est élu sur la base du programme commun, qui pour la première fois depuis 1946, associe le parti communiste à la politique gouvernementale. Un an et demi plus tard, le gouvernement Mauroy remanié, applique une politique de rigueur aux antipodes de celle menée de concert avec le PC. —En 1995 Jacques Chirac est élu sur un programme qui tient en quatre mots : réduire la Fracture sociale. Très vite, la rue a le sentiment qu’il ne s’agit que d’un leurre, et le gouvernement Juppé est confronté à des grèves historiques…Oubliée la lutte contre la dite fracture ! —En mai 2012, c’est au tour de François Hollande, « Ennemi de la finance »… « qui n’aime pas les riches » de « réinventer le rêve français » ( Son slogan de campagne )Tout en s’attaquant au « choc de simplification », Il ne tarde pas, après une politique délibérée d’augmentation des impôts qui frappe les classes moyennes et même certains petits revenus, à infléchir sa politique dans un sens libéral, s’appuyant notamment « sur les forces vives du Pays, Les PME… » De tels revirements, de tels tête à queue laissent des traces dans toutes les mémoires et déboussolent un électorat fidèle, alimentant au goute à goute le petit moulin du scepticisme.
« AFFAIRES » , « PETITES PHRASES » ET HAINES RECUITES…
Pendant ce temps, au quotidien, prospèrent, comme par routine, les « affaires, » les petites intrigues de palais, les combines et les passe-droit, les luttes intestines, avec leur lot de coups tordus et de petites phrases assassines. On verra plus loin comment les médias en font une narration suivie et complaisante, omettant savamment, au nom du sacro-saint secret des sources, de se répandre sur la complicité qui les lie souvent eux-mêmes au personnel politique. Plutôt que de citer, d’incalculables exemples, renvoyons le lecteur intéressé, à un livre récent d’un auteur qui met lui même en avant sa réputation d’homme sulfureux ou nauséabond, et le démontre sciemment au travers d’un livre qui détaille et théorise son rôle de conseiller favori du Prince. Il s’agit certes d’ un peu ragoutant plaidoyer pro domo, d’ une somme de cynisme assumé, mais qui explique magistralement et par le menu, les mille et une manières de flatter l’opinion, de capter l’air du temps, pour mieux siphonner les voix de ses concurrents afin de conquérir le pouvoir et s’y maintenir. Du Machiavel pour la théorie, imprégné du duc de Saint-Simon, tant sont nombreux et vivants, les anecdotes et ragots sortis non pas de la mémoire de l’auteur, mais de son magnétophone, puisqu’ au mépris de toute déontologie, il enregistrait en catimini, la totalité de ce qui se disait dans les innombrables réunions stratégiques se tenant à Élysée, en présence du Prince et parfois de sa jeune et troisième femme, épousée au début de son mandat. Les initiés auront reconnu, « La cause du peuple » l’œuvre, mi-pédante, mi-tragi-comique de Patrick Buisson, qui malmène avec une rare cruauté, la personnalité buissonnante d’un certain Nicolas Sarkozy. Encore un témoignage qui ne renforcera pas la confiance que l’on peut avoir dans les sphères du pouvoir, à l’instar des propos du successeur de Nicolas Sarkozy, pieusement consignés au terme de prés d’une centaine d’entretiens avec deux journalistes du Monde.
DES INSTITUTIONS ET UN MODE DE FONCTIONNEMENT OBSOLÈTES, OU INADAPTÉES
Ce tableau plutôt morose, qui impute à la nature humaine la responsabilité d’ une situation politique souvent incohérente, engendrant scepticisme, et pessimisme, pourrait être corrigé ou pour le moins atténué, si les institutions politiques dont s’est dotée la cinquième République avaient pu, par des mesures adaptées, pallier opportunément les inconvénients ainsi constatés. Il n’en est rien, et on peut même se demander si les modifications constitutionnelles pratiquées, ou les quelques innovations pratiques apportées à la gouvernance n’ ont pas, au contraire, aggravé la situation. La 4ème république avait sombré en raison de l’instabilité ministérielle chronique qui la rongeait, elle même provoquée par la prédominance et la multiplicité des partis politiques, considérés comme un facteur de divisions, d’inefficacité, d’instabilité, et de manque d’ autorité de l’État. « les constituants », c’est-à-dire le Général De Gaulle en personne, centrèrent leur réforme autour d’ un Président de la République fort, doté d’un rôle prééminent, élu pour 7 ans, lui même assisté d’un premier ministre à la stabilité assurée par l’autorité renforcée du Président. Pour bien marquer cette autorité du chef de l’état, De Gaulle ne tarda pas à faire voter une mesure phare : l’élection du Président de la république, au suffrage universel direct et non par ses représentants élus, députés et sénateurs réunis. Triomphe et quintessence de la démocratie, qui conféra à cette consultation électorale des taux de participations record, signes de l’intérêt nouveau que portaient les citoyens à la conduite des affaires du pays. Intérêt sans aucun doute, et même passion, puis désillusion à l’égard d’un mandat de sept ans, vite estimé trop long, au point d’ entrainer une autre réforme majeure, le quinquennat, qui allait avoir entre autres conséquences, celle d’ accélérer les échéances électorales, et de multiplier les consultations, au risque de provoquer un retour à l’instabilité gouvernementale. Dernière évolution en date, sur ce sujet, l’instauration des primaires, censées diminuer le nombre de candidatures marginales et donner plus d’assise, en interne, au représentant désigné des deux partis dominants, l’un la gauche, l’autre la droite. Même s’il ne s’agit que d’une pratique, c ‘est à dire d’une mesure non inscrite dans la constitution, on peut la considérer comme quasiment institutionnalisée, puisque instaurée par la gauche, et désormais adoptée et validée par la droite après une pré-consultation électorale à succès. (plus de 4 millions de votants). Cinq ans au lieu de sept ans, et deux pré-consultations électorales majeures, (Une dans chaque camp), mettant la nation en campagne plus d’un an avant l’échéance du quinquennat, voilà qui risque de plonger la France dans un état d’effervescence électorale quasi permanent, multipliant les initiatives en tous sens, ravivant les tensions, poussant à la démagogie, et aggravant ainsi le fossé qui sépare les honnêtes citoyens français « de tous ces professionnels de la politique, qui grenouillent autour de ces jeux de pouvoir. » Par ailleurs, si on veut laisser, outre toutes ces consultations, une place au référendum, souvent envisagé, rarement pratiqué, les votations vont se multiplier, au risque de lasser l’opinion, d’aggraver sa mauvaise humeur, et de voir le peuple se retourner contre ses dirigeants, en repoussant la consultation populaire.
DES MÉDIAS FAISANT CAISSE DE RÉSONANCE
Il y a encore quelques dizaines d’années, la majeure partie des dysfonctionnements énoncés ci dessus, et surtout les comportements aberrants qui en découlaient pour une bonne part, chez certains de nos représentants, à défaut d’être ignorés, n’étaient connus que d’une certaine intelligentsia, proche des cercles de pouvoirs. Le canard enchainé qui jouait déjà son rôle de trublion et d’éclaireur, était une sorte d’exception et ses informations, souvent exclusives, parfois incisives ou sulfureuses, n’avaient pas l’impact de toutes les informations politiques qui foisonnent actuellement dans la presse écrite, parlée, et ..numérique. Désormais, l’appétence de la presse pour les affaires, les petites phrases, les querelles intestines et les actions incongrues de nos chers élus, a pris une ampleur considérable, et se manifeste sous des formes nouvelles. Chaque journal, chaque magazine, dument alimentés par des informateurs patentés, y va sans vergogne de ses révélations parfois croustillantes. Les médias persifflent, La vie politique se « peoplise, » et devient spectacle. Les radios et les TV suivent d’ autant plus le mouvement, qu’elles se sont multipliées depuis ces dernières années, surtout les chaines spécialisées dans l’information en continu, gratuites, passées au nombre de cinq, qui déversent en boucle, leurs images et leurs commentaires, sans compter les tribunes, forums, interviews, rencontres, débats, permettant à tout un chacun la libre expression de ses analyses, observations, informations, aigreurs, voire fantasmes. Jusqu’aux livres des journalistes ou chroniqueurs spécialisés qui s’étalent avec succès dans les rayons spécialisés des libraires. Mais le changement le plus profond, concerne internet : Sur « la toile » ou les « réseaux sociaux » ,forums chats, commentaires à chaud sur le moindre évènement, abondent, sans être pour autant un gage d’informations de qualité. La désinformation n’est pas loin, et même la propagande. Les acteurs du net étant souvent très jeunes et leur public aussi, bénéficient d’ailleurs du coup de pouce des informateurs spécialisés de la presse traditionnelle, qui leurs consacrent avec révérence, une rubrique quotidienne reprenant sur les ondes, dans des séquences ad hoc, les remarques, commentaires et saillies des internautes , où la dérision, le persiflage, le second degré et le ton décalé se donnent libre cours. Très mauvais pour la confiance ! N’oublions pas non plus de joindre à ce concert foisonnant, la voix de nos chers humoristes, amuseurs et imitateurs, de plus en plus politisés qui trouvent dans l’actualité, des morceaux de choix. Ces chansonniers modernes, ne se contentent pas de distraire et moquer gentiment nos hommes politiques, le dimanche à l’heure du rôti, comme dans les années 50, ils ont désormais table ouverte sur toutes les stations, leurs propos sont corrosifs, parfois dévastateurs et leur audience, surtout auprès des plus jeunes est considérable.
DES CHANGEMENTS INSTITUTIONNELS NÉCESSAIRES À COURT OU MOYEN TERME
Nos représentants peuvent ils, à court ou moyen terme espérer un retour à meilleure fortune auprès de leurs électeurs ? C’est peu probable. Changer la nature de nos élus ? C’est une entreprise aussi vaine que de vouloir, comme l’a suggéré ironiquement Bertold Brecht, changer ou dissoudre le peuple. Maitriser les médias, à défaut de les museler, en imaginant un code de bonnes pratiques, est tout aussi chimérique. L’information, en démocratie , est un mal nécessaire. L’électeur et le lecteur lui même, ne supporteraient pas, qu’on le privât de son pain quotidien, fût il rassis. Le seul espoir réside dans un changement, ou pour le moins, un aménagement de nos institutions. Encore faudra-t-il avancer avec prudence et discernement. Aussi sceptique que l’on puisse être quant à l’efficacité des travaux d’une commission, rien ne pourra se faire pourtant sans la création d’une instance de réflexion chargée de faire des propositions innovantes, et concrètes sur les sujets qui plombent manifestement la qualité des rapports entre le bon peuple et nos élus et qui sont des facteurs directs d’effritement de la confiance : --L’élection du président de la République au suffrage universel direct. --Le fonctionnement des primaires. --Le financement des partis politiques et des campagnes électorales. --Le mode de désignation, la responsabilité du Premier Ministre, et ses rapports avec la Présidence de la République, (sources de conflits multiples) --L’usage du référendum. --Le statut de l’élu, les rapports de celui-ci avec la justice, et plus particulièrement son sort dans l’hypothèse d’une mise en examen… --Des pouvoirs rénovés pour un nouveau conseil constitutionnel… Du pain sur la planche pour le Centre de recherches de Sciences PO et tout un programme pour nous autre, citoyens!T
02/02/2024
Des confluences en mouvement, catalyser vers des mesures basculantes ?
Elle a commencé par un moment en petit groupe de 4 afin que nous prenions le temps de l'accueil et de l’interconnaissance. En effet, nous voulions ne pas lancer un tour de table qui aurait pris la matinée tout en restant attentif à la qualité de l’accueil. Accueillir est une marque de respect pour les personnes que l'on invite.
Afin de poursuivre dans cette même posture accueillante, une partie de l'équipe qui anime l'archipel des confluences depuis un peu plus d'un an a présenté l'intention que nous portions à plusieurs voix démontrant ainsi la diversité de nos parcours mais aussi la lucidité sur nos ambitions.
Un projet mégalodeste : comment construire une campagne qui dit Non au défaitisme ?
A partir du texte d'Edgar Morin en préface du dernier Manifeste d'Utopia et de son titre, Résister et créer, nous pouvons être dans une ambivalence. Doit-on résister puis créer ou créer puis résister ?
A l'Horizon de 2026 et 2027, nous rencontrons deux postures, de nombreuses personnes se préparent déjà à la victoire d'une coalition droite-extrême droite et à mener une résistance. D'autres affirment que cette période historique peut nous donner l'occasion de créer une nouvelle forme de mobilisation qui questionne les rôles et les places des acteurs de la démocratie.
Au sein de l'Archipel, nous avons choisi de se donner les moyens d'explorer ses formes, et les réseaux qui existent et foisonnent en France dans les marges de notre démocratie malade. Après l'exploration, il y a la nécessité de relier, de tisser, ce sont les tisserands que nous repérons et sont nombreux mais souvent isolés dans leur territoire ou leur silo thématique. Isolés car ne mobilisons pas suffisamment leurs réseaux dans la nécessité de ces relations. C'est pourquoi, en 2024, au sein des confluences, nous nous fixons une priorité : explorer, tisser mais surtout catalyser[1], «c'est-à-dire contribuer à accélérer des évolutions qui nous paraissent positives ou à réorienter d’autres qui nous paraissent insuffisantes ou moins souhaitables;» En effet, la posture du catalyseur, permet de repérer les conditions de faire levier de transformation. Cette dimension plus stratégique a été l'objet de nos échanges durant cette journée.
Rendre visible nos prochains rendez-vous ne suffit pas
Lors du travail par petits groupes, deux dimensions se sont dégagées.
La première autour d'Alain Caillé et d'Antoine Valabrègue, ce groupe a proposé de lancer un grand mouvement de mobilisation citoyenne. Leur ambition est de reconstruire un projet de société avec les citoyens.
La seconde a été de consolider la dynamique de tissage en repérant des événements durant l’année 2024 qui permettent des rencontres. Et la place des tisserands, durant ces rencontres, doit permettre les liens et les rebonds entre ces différentes.
Comment articuler ces deux dimensions;?
Le premier atelier veut aller vite. Ils ont proposé un plan d'actions en plusieurs étapes. En février : formaliser et rédiger le projet sur la base d'un appel à contribution citoyenne puis contacter des réseaux. En mars, mobiliser des personnalités publiques qui soutiennent la démarche et constituer une équipe opérationnelle avec un réseau de soutien. Au second trimestre, créer un site web et développer des contacts internationaux.
Quels sont les moyens d'animation de cette initiative;? Alain Caillé le premier a évoqué la nécessité d'avoir 2 à 3 personnes qui en font leur affaire. L'appel est lancé et la question des moyens est un des premiers sujets pour les prochaines rencontres. Cette proposition a une dimension plus opérationnelle et met en mouvement une dynamique. Le seul fait d’inscrire des dates sur un calendrier ne fait pas récit, ni ne précise quels sont nos communs.
Le chemin peut se dessiner mais pour mobiliser, il faut donner quelques signaux plus clairs d’un projet politique de transformation. C’est sur ce point que cette proposition s’articule avec nécessité avec la stratégie initiale des confluences autour des explorateurs, tisserands et catalyseurs.
C’est en ce sens que la première dimension du « mouvement;» peut s’articuler avec la seconde dimension de la reliance et de la catalyse. L’un peut vite s’épuiser et s’isoler quand l’autre peut relier sans catalyser, sans transformer, sans mettre en mouvement.
Des enjeux communs et la nécessité de mobiliser toutes les énergies sur des mesures basculantes ?
Ainsi, nous pourrions imaginer que cette articulation entre la dynamique des tisserands et l’ambition de mobiliser le plus grand nombre passe par des mesures basculantes. Est-ce que le fait de mettre en débat ces mesures sont susceptibles de mobiliser et de catalyser des dynamiques locales et nationales. La condition serait qu’elles soient en nombre très réduites afin d’éviter des « listes à la Prévert;» et très ambitieuses tout en étant iconoclastes.
Le prochain rendez-vous est fixé le 14 mars pour une rencontre du Collectif de la transition citoyenne. Le thème est un rebond à notre rencontre, il porte sur la place des citoyen·nes et des organisations de la société civile dans les temps forts électoraux. A cette occasion, nous attendons des dizaines de participants, investis dans des actions locales et réseaux nationaux, une majorité questionne la nécessité de retrouver une autre place dans notre démocratie. Le plaidoyer ne suffit plus. Quelles formes sont à inventer pour que notre démocratie puisse vivre sur d’autres rythmes que celui des élections;?
Après le 14 mars, nous nous retrouverons à Marseille le 29 et 30 mars afin de creuser les enjeux de la cartographie, outils au service de la reconnaissance avec le soutien de transiscope.
Ainsi, l’archipel des confluences a décidé de « hacker » avec bienveillance les événements de nos alliés et les inviter/inciter/inspirer à sortir de leur couloir de nage, faire ce que tout le monde dit;! « Sortir de nous-même pour aller à la rencontre de l’autre;», cet Autre porte des convictions et des expériences qui ne sont pas exactement ce que je porte : est-ce un problème ou une chance;?
Deux enjeux s’ouvrent à nous : faire apparaître les fils entre nous donne de l'énergie et de la force à l'ensemble des personnes et des organisations mais se donner des temps pour partager nos retours de ces rencontres est tout aussi indispensable.
Au-delà d'un calendrier de rencontres dans lesquelles nous allons utiliser la stratégie du coucou, il nous faut poursuivre l'organisation de temps pour partager ce que l'on ramène de ces moments et en quoi, étape après étape, rencontre après rencontre, cela tisse un projet, un récit commun.
Sortir de nos cercles très typés principalement blancs et âgés, intellectuels diront certains, pleins d'expériences et de relations à partager diront d'autres, est d’abord un impératif. Nous savons que nous n’en avons pas les moyens seuls. Cette nécessité nous engage donc à devoir tisser des alliances et surtout à les favoriser. S’allier, ce n’est ni rejoindre, ni phagocyter, ni fusionner. Mais tisser le lien ne suffit plus, la catalyse suppose aussi de débattre et de se mettre d’accord sur des enjeux de fonds, des mesures basculantes. Est-ce suffisant;? C’est peu probable mais nous allons expérimenter si cette proposition résonne avec d’autres acteurs et personnes investies.
Sur le prochain article, je reviendrai sur la seconde partie de cette journée du 27 janvier autour des retours d’expériences de la Primaire populaire, du labo des partis et de la fabrique de la transition.
Notes
[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes
19/05/2020
Des grands mystiques condamnés par l'Eglise ont quelque chose à dire aux alternatifs d'aujourd'hui !
- L’homme va vers le divin (ou le divino-humain) comme la goutte d’eau se jette dans le ruisseau et achève sa course dans la mer
Cassien et la liberté spirituelle
Les béguines et les mystiques rhéno-flamands, la mystique du lâcher-prise et de la pauvreté.
Les quiétistes et la mystique de l’abandon et de la charité
Notes
[i] Stratégie de l’Eglise catholique pour reconquérir une audience après la révolution française, les révolutions de 1830, 1848 et la commune.
[ii] On retrouve ce paradoxe dans les ouvrages de Dominique Collin, o.p., Cf. notamment : Le christianisme n'existe pas encore Salvator, 2019. Cf. aussi le livre d’Alexandre Men, Le christianisme ne fait que commencer, Cerf, 2004. Nicolas Berdiaev dans les années trente avait déjà évoqué le thème de la fin de la chrétienté, d’une nouvelle époque et d’une nouvelle spiritualité.
[iii] Cf. Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, première parution 1969.
[iv] Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, collection Sagesse, Seuil, 2000.
[v] Les éditions Albin Michel ont publié en poche, dans la collection spiritualités vivantes, sous le titre Les collations, les meilleurs passages des Conférences de Cassien.[
vi] Cassien est l’objet d’une vénération dans le diocèse de Marseille, mais pas dans l’Eglise catholique de façon générale. Il est considéré comme un saint dans l’Eglise orthodoxe.
[vii] Cf. Le chanoine Léon Cristiani, Cassien, deux volumes, éditions de Fontenelle, 1945.
[viii] John Maine et la communauté mondiale des méditants chrétiens. http://www.wccm.fr/wp-content/uploads/2016/03/vogue.pdf
[ix] L’origine du mot Béguine est encore l’objet de recherches, de multiples explications ont été proposées. Il pourrait venir d’un vieux mot flamand beginen qui a deux sens : mendier et prier.
[x] Les références sur les Béguines sont immenses, le petit ouvrage de Silvana Panciera, Les béguines, Namur, Fidélité, 2009, redonne l’essentiel d’une thèse de sociologie soutenue à l’EPHESS en 1995.
[xi] Les textes les plus connus sont ceux de Hadewich d’Anvers, Cf. Ecrits des Béguines mystiques, Sagesse, Seuil.
[xii] Marguerite Porete est auteur du livre Le miroir des âmes anéanties, Albin Michel. Elle y témoigne de l’expérience de Dieu dans le détachement total. Elle sera condamnée pour ne pas privilégier les œuvres et la vertu.
[xiii] Harphius (XVe), disciple et chantre de Ruusbroec sera condamné par l’Inquition.
[xiv] Les références sur les Rhéno-Flamands sont immenses, Cf. Sous la direction de Marie-Anne Vanier, L’Encyclopédie des mystiques rhénans, l’apogée de la théologie mystique en Occident, Cerf.
[xv] Jacques Depauw, Spiritualité et pauvreté à Paris au XVIIe siècle, La boutique de l’histoire, 1999. Reprenant la thèse de Michel Foucault sur le grand renfermement des pauvres en 1656 Jacques Depauw reconstitue le milieu des charitables qui précèdent le grand renfermement, leur lecture, leur piété, leurs actions souvent insolites pour nous « modernes ».
[xvi] Cf. Sous la direction de Dominique Tronc et Jean-Marie Gourvil, Rencontres autour de Jean de Bernières, mystique de l’abandon et de la quiétude, Parole et silence, 2013, 589 p.
[xvii] On a appelé l’ermitage de Caen l’école de l’oraison cordiale.[xviii] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972.[xix] Les écrits de Bernières sont aujourd’ ui accessibles. Les éditions Honoré Champion préparent l’édition de la correspondance.[xx] Bernard Groethuysen, Origines de l’esprit bourgeois en France, Gallimard, 1927
[xxi] Monsieur Vincent lutta avec colère contre l’enfermement des pauvres à l’hôpital général. Cette institution sonnait pour lui la fin du christianisme. Voir Michel Foucault, op. cit., p. 72. Cf. Jacques Depauw, op. cit.
16/12/2022
Des Petites Cantines pour lutter contre la solitude urbaine
Les Petites Cantines reposent sur un concept simple : permettre à des habitants d'horizons variés de se rencontrer autour de repas participatifs, durables pour contribuer à construire une société fondée sur la confiance. Les maitres mots sont entraide et intelligence collective. Ici tout le monde met la main à la pâte, les seules salariées de l’association sont des maitresses de maisons chargées de gérer et d’animer le lieu, s’occuper des approvisionnements et de faciliter les échanges. Le prix est libre afin d'accueillir tout le monde sachant que la précarité est un facteur d’isolement relationnel. Pas de minimum, l’essentiel est de participer (après avoir réglé une adhésion annuelle, ici encore le tarif est libre). Le prix d'équilibre est d’environ 13 euros. La solidarité vient faire la balance : ceux qui peuvent donner plus équilibrent ceux qui ont moins de moyens.
Les approvisionnements sont pensés dans une logique d’alimentation responsable privilégiant l’achat en vrac, les circuits courts et la récupération d’invendus afin d’éviter le gaspillage alimentaire.
La première Petite Cantine a vu le jour en septembre 2016 à Lyon-Vaise à l’initiative de la journaliste Diane Dupré la Tour et d’Etienne Thouvenot, ingénieur chez SEB et spécialiste de l’innovation sociale. Le succès est immédiat : en 8 mois elle enregistre plus de 3000 adhérents et près de 500 habitants rejoignent les équipes de cuisine participative. Depuis 9 autres cantines ont ouvert leurs portes à Toulouse, Paris, Montpellier, Villeurbanne, Oullins, Lille, Strasbourg, Grenoble, Annecy. Mieux, une dizaine de projets sont en cours. L’une des dernières nées à Grenoble vient de fêter ses 6 mois d’existence. Au compteur, plus de 2000 repas partagés, de 44 ateliers et de 900 adhérents. « Nous accueillons des personnes au parcours de vie, aux âges et aux milieux sociaux très différents : familles, actifs, personnes âgées, étudiants, personnes seules, en situation de précarité ou de handicap » souligne Sophie Fitte l’une des trois fondatrices. « Tous les jours elles nous disent combien ce lieu leur fait du bien. Et pas uniquement parce que les repas sont bons et équilibrés ». Des ateliers sont également proposés en couture, broderie, contes, jeux de société et le local peut être privatisé à la demande. « Pour monter le projet et jusqu’à son ouverture nous sommes allées chercher de l’argent. Il fallait trouver un local, faire des travaux, l’aménager, communiquer mais l’idée est d’être autonomes financièrement. C’est un équilibre fragile du fait du modèle économique audacieux du prix libre mais cela marche : depuis deux mois nous y arrivons ».
Avis aux amateurs : le réseau des Petites cantines organise régulièrement des ateliers de deux jours pour les porteurs de projets.
Notes
01/12/2022
Développer l’activité citoyenne en réduisant le temps de travail
Productivité et temps de travail
Valoriser l'action citoyenne par la création d'une monnaie démocratique
Un puissant vecteur de démocratisation
Notes
02/07/2022
Déverrouiller la conception urbaine (1)
Limites des principes de l’État de droit
Contenu et contenant deux facteurs indissociables dans la conception urbaine
Vers une nouvelle gouvernance territoriale indissociable du projet de vie
Notes
1. Société Française de Urbanistes - La SFU est une association loi 1901, plus ancienne association d’urbanistes. Elle fut créée 10 ans plus tard en 1911, dans le cadre du musée social de la rue Lascase dans le 7ème arrondissement. Elle regroupe des urbanistes d’origines diverses publiques ou privées.2. Jean François TRIBILLON – Le droit nuit gravement à l’urbanisme, Editions de La Villette – Paris 2017
3. Philippe MEIRIEU Professeur - Chercheur en pédagogie « Eduquer après les attentats » ESF éditeur août 2016.
4. Richard SENNETT Professeur à la London School of Economics « Bâtir et Hâbiter, pour une éthique de la ville » Editions Albin Michel – 2019.
5. Guy BURGEL Professeur de Géographie Urbaine à l’Université de Paris Nanterre « Sauver la planète ville » aux éditions Archicity mai 2022.
15/07/2022
Déverrouiller la conception urbaine (2) - Vers de nouvelles pratiques d’urbanisme et de gouvernance territoriale
La construction urbaine reste à réinventer.
Projet et gouvernance devront désormais à cet effet rester indissociables.
Contenu et contenant comme Projet et Gouvernance, deviendraient indissociables.
Notes
[1] Les six étapes sont : Projet politique – Projet de territoire ou PADD – Projet réglementaire – Conception opérationnelle – Réalisation – Suivi et Evaluation.[2] PADD, rendons à César ou plutôt à Richard…
Richard TRAPITZINE fut à l’origine de ce terme, lors du vote de la loi SRU du 13 décembre 2000. L’amendement sénatorial qui l’introduisit fut argumenté en référence à l’article publié dans la Revue Foncière n° 80 à l’automne 1998, intitulé « Le projet urbain doit précéder le POS ». Cf : Les rapports du Sénat n°265 – Simplifier et décentraliser : Deux défis pour l’urbanisme 1999 -2000.
[3] Jean Yves CHAPUIS Urbaniste consultant - Ancien adjoint à l’urbanisme de la Ville de Rennes « L’ELU LOCAL comme artisan du changement » aux Editions Les trois Colonnes – 1er trimestre 2021.
[4] François ASCHER - Les nouveaux principes de l’urbanisme – Editions de l’Aube 2004.
[5] Charles LAMBERT Grand prix européen de l’Urbanisme – La France à l’âge des villes – Editions CERF - 2022
01/02/2017
Devise républicaine et ressources cachées
La guerre civile de juin 1848, le coup d’État du 2 décembre 1851 et la répression qui suivirent ont marqué une césure dans notre histoire sociale. Le socialisme républicain des années 1830 et 1840 fut réprimé et exilé avant d’être submergé par la vague marxiste et plus tard léniniste qui l’a emporté dans les trois premières Internationales. Une relecture de l’histoire est nécessaire maintenant que les économies planifiées se sont écroulées sans exception et au moment où la nécessité d’un changement de paradigme est plus urgente que jamais. Le socialisme républicain français fut moqué comme utopique, impuissant, sentimental et petit-bourgeois. Il y a sans doute beaucoup de folie dans le fouriérisme, dans le saint-simonisme, dans les improvisations du printemps 1848, il n’empêche que le foisonnement d’idées qui s’est produit sous la Monarchie de Juillet et sous la Seconde république mérite d’être réévalué à la hausse. Les premières critiques de l’économie politique sont nées en France autour de 1830 dans l’Église saint-simonienne et dans les cercles néo-républicains, à peine précédées par les réflexions de Robert Owen en Angleterre. Les saint-simoniens analysèrent dès 1825 la lutte de classes, l’exploitation des prolétaires par les propriétaires et inventèrent le socialisme, moins le mot, en remettant les moyens de production entre les mains d’un Parti connaissant la Vérité. Marx et Lénine sont leurs héritiers. Il manquait la Liberté. De leur côté, les Républicains de 1830 répudièrent les moyens violents dont avaient tellement abusé leurs ancêtres de 1793 et firent du suffrage universel leur drapeau. Il revient à Pierre Leroux d’avoir exhumé la Déclaration des Droits de 1793 ainsi que la devise Liberté, Égalité, Fraternité, et d’avoir fait la synthèse des deux courants de contestation du nouvel ordre bourgeois : le saint-simonisme planificateur et le républicanisme de la forme, et d’avoir, selon son expression, mis « le socialisme dans la république et la république dans le socialisme ». Très méconnue, la synthèse réalisée par le mouvement initié par Pierre Leroux importait donc les Droits de l’homme, le suffrage universel et les formes constitutionnelles et législatives dans le socialisme. Réciproquement, le programme de la république démocratique et sociale importait le socialisme dans la république. Jaurès s’en souviendra qui qualifiait de socialiste l’œuvre de la Première République (propriété, école, famille, grands travaux). Au printemps de 1848, la Commission du Luxembourg présidée par Louis Blanc avait jeté les bases de l’État Providence, de ce que nous appelons législation du travail et Sécurité Sociale, que Léon Blum et le général de Gaulle mirent en pratique un siècle plus tard. Paru en 1840, le livre de Louis Blanc, Organisation du travail, est certainement le projet le plus abouti et qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre en concurrence la propriété privée avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois parties : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit donc que la propriété n’est pas supprimée et les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc reprenait aux saint-simoniens l’expression organisation du travail mais il refusait la planification complète que ceux-ci prévoyaient un siècle avant Lénine. Blanc se battait sur un double front, contre les républicains du National qui ne s’intéressaient qu’aux mesures politiques et contre les communistes qui méprisaient les droits politiques. Les idées de Blanc et de Leroux ne sont pas sorties de deux cerveaux imaginatifs, mais d’un large mouvement collectif mis en marche à l’automne 1830, lui-même greffé sur les projets de la Première République, qui s’exprima dans des dizaines de journaux malgré la censure, et qui s’intéressait à maintes questions sociales, la gestion des chemins de fer par l’État, la limitation du temps de travail, la réforme de la fiscalité et du crédit, le droit à l’association de production ou de secours, les grands travaux, l’éducation, le système pénitentiaire, la condition de la femme et le rétablissement du divorce, l’abolition de l’esclavage. Victor Schœlcher faisait partie de l’équipe. Ajoutons que la devise Liberté Égalité à laquelle Robespierre avait ajouté Fraternité en 1790 était tombée en désuétude après la Terreur, l’Empire et la Restauration. Leroux en assura le sauvetage en 1834 mais il ne réussit pas, en 1848, à faire « mettre la Fraternité au centre ». L’anthropologie de Leroux repose en effet sur l’idée que le socialisme absolu est aussi contraire à la nature de l’homme que l’individualisme absolu[1], « deux pistolets tournés l’un contre l’autre ». Cette anthropologie réaliste et équilibrée trouvera une confirmation en 1924 dans l’Essai sur le don de Marcel Mauss, ce collaborateur de Jaurès. Observateur sympathisant de ce qui se passait à Moscou en 1917, Mauss avait exprimé dès 1921, la première critique de gauche du système soviétique, celle qu’on peut lire pour imaginer ce que Jaurès aurait pensé de la révolution bolchévique. Mauss critiqua sévèrement la suppression de la petite paysannerie, du petit artisanat et du petit commerce ainsi que des institutions villageoises vivantes en Russie. « Loin que le socialisme soit un adversaire de la propriété individuelle comme le communisme utopique l’a toujours été et l’est encore, écrit Mauss, il la suppose. » La devise nationale française n’est donc pas un simple logo ornemental : son triangle équilatéral parfait est un programme politique complet : la liberté et l’égalité doivent s’équilibrer l’une l’autre et ne réussiront à le faire que dans une ambiance de fraternité qui n’est autre que l’esprit républicain.
Bruno Viard
Notes
[1] Pierre Leroux, De l’Individualisme et du Socialisme dans Anthologie de Pierre Leroux inventeur du socialisme par Bruno Viard, Le Bord de l’eau, 2007.
01/10/2017
Dialogue sur la laïcité, à propos de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..
Répondant à l’invitation de Guy Roustang, Marc Durand et Maurice Merchier ont dialogué par écrit à propos des articles de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..
-MD : Sur Abdennour Bidar, il me semble que je suis au clair. Pour le texte de Tocqueville, d'une part je suis assez critique mais par ailleurs je me rends compte qu'il faudrait aller beaucoup plus loin.
-MM : Par rapport au texte que j'ai proposé de Tocqueville, je n'ai a priori aucune réserve. Et il me semble que les arguments qu'il expose sont très forts et - d'une façon qui sera peu suivie - c'est du point de vue de l'intérêt de la religion qu'il se place, plutôt que de celui de la société ou de l'Etat.... Mais je suis tout disposé à lire vos objections... J'ai davantage de réserves vis-à-vis du texte d’ Abdennour Bidar. Dans une première lecture, je l'ai trouvé roboratif du fait de la condamnation radicale du fondamentalisme qu'il implique. Et cette qualité persiste à mes yeux. Mais si on se place d'un point de vue plus général, en gommant la question de l'Islamisme, et en se plaçant du point de vue de n'importe quelle religion, il me pose davantage problème. La position qu'il prend me rappelle tout simplement les analyses de Weber sur l'éthique protestante, c'est-à-dire le fait pour les individus de se construire eux-mêmes leur religion, indépendamment des dogmes ou de l'intermédiation d'un clergé. Or, l'histoire a montré, et Marcel Gauchet théorisé (le désenchantement du monde) que cela débouchait sur la sortie de la religion, et surtout sur l'individualisme possessif, c'est-à-dire au bout du compte au capitalisme dans lequel nous pataugeons depuis plusieurs générations. En d'autres termes, peut-on faire de la religion une affaire purement personnelle ? La religion n'est-elle pas par définition une aventure collective ? Peut-on l'émanciper de la notion de communauté ? Je pense qu'on ne peut pas penser en profondeur la question de la laïcité sans avoir à l'esprit des réponses à ces questions....
-MD : Je relis le texte de Bidar. Nous sommes bien tous d'accord que sa critique du fondamentalisme religieux est nécessaire. Mais il va plus loin lorsqu'il prône la liberté absolue devant les dogmes et propose ainsi de se faire sa propre religion. Je pense que sous-jacente est l'idée que l'on se fait de ce qu'est une religion avec la question récurrente foi vs religion. Il me semble qu'une religion est le regroupement d'un certain nombre de fidèles qui sont d'accord sur des fondements et désirent mettre leur foi en acte en relation les uns avec les autres, que ce soit l'action humaine ou l'expression de leur relation à Dieu. La religion a donc obligatoirement une dimension collective, et si elle ne dispense pas d'avoir une pensée et une recherche personnelle, elle exige de la confronter à la pensée des autres. A la limite le mystique pur sort de la religion, ce qui n'abaisse pas sa foi. Si l'on est d'accord là-dessus, autant les oukases des autorités ne sont pas acceptables, autant la liberté de chacun n'est pas de l'ordre de c'est mon choix. Les dogmes (pour parler comme tout le monde, il faudrait encore définir ce qu'est un dogme, il y en a très peu) sont le résultat d'une recherche de nos ancêtres et sont ainsi un substrat sur lequel nous asseyons nos recherches. Nous ne faisons pas table rase de la pensée antérieure et les autorités ont raison de nous rappeler cette pensée. Notre liberté de pensée est totale, y compris pour s'opposer à certaines vérités, mais c'est bien dans le fil d'une tradition que nous réfléchissons. Et cette opposition à des vérités, si elle advient, doit être confrontée à la pensée ou l'expérience des autres adeptes de notre religion. Ce qui est condamnable est l'interdiction de penser, directe ou plus souvent insidieuse, comme dit Bidar il y a tous ceux qui croient être libres alors qu'on a enfermé leur pensée dans un carcan. L'autorité a pour rôle de rappeler le point où en est arrivée la religion et ce qu'elle croit à présent, mais sans fermer la recherche ou la discussion. Il faudrait reprendre la critique de la notion de sacré (J. Ellul a écrit des choses intéressantes là-dessus) : l'homme s'est donné du sacré qui fait des tabous et interdit de penser. Le sacré est au service du pouvoir. Reste aussi toujours derrière cela la liberté absolue de quitter la religion (ce qui ne signifie pas toujours de renoncer à la foi) lorsque notre recherche nous met en opposition frontale avec le fondement de ce que croient les autres adeptes. On peut ne plus croire à la Résurrection, mais alors on sort du christianisme, ce qui ne signifie pas qu'on perde notre relation de foi avec Dieu. Mais en restant dans le christianisme, on peut débattre avec les autres, étudier les Pères pour éclairer ce que signifie le concept de Résurrection et arriver à un accord minimal qui permet encore de célébrer ensemble. Bref je défends comme Bidar la liberté absolue de m'opposer à ce que prône ma religion, mais en étant cohérent et en la quittant, et la liberté absolue de réfléchir en m'appuyant sur toute une tradition et en débattant avec les autres pour éclairer ce que prône la religion, voire le modifier ou le contrer. Le texte de Tocqueville est un plaidoyer pour la laïcité plein de bon sens. Par essence la religion devrait s'adresser à tous les hommes et donc éviter de se faire prendre par tel ou tel parti (politique ou autre). Mais ses considérations sur la religion me laissent perplexe et tout n'est vraiment pas clair pour moi. La religion serait au cœur de tout homme parce que les hommes ont besoin d'espérer un avenir meilleur. Oui, mais est-ce cela la religion qui nous intéresse? Je parlerais plutôt du sentiment religieux, pas loin de l'illusion bienfaitrice. Devant le drame humain l'homme s'invente un salut dans l'au-delà. Justement les Lumières se sont attaqué à ce type de croyance qu'elles ont taxée d'obscurantiste. La religion ainsi définie, si elle a apaisé les hommes, a permis aussi aux puissants de les dominer car l'avenir radieux étant promis, ce qui se passait sur terre n'avait plus beaucoup d'importance. On comprend les fureurs d'un Voltaire ou d'un Diderot. Que la religion s'éloigne des pouvoirs en place pour garder son universalité, c'est bien, mais très utilitariste. Il y a bien d'autres motifs de laïcité, entre autres l'illégitimité d'imposer des lois qui sont issues de ce que nous croyons mais qui n'est pas partagé par les autres (j'insiste sur le mot imposer). Les lois doivent être fondées sur l'accord général d'une société sur ses valeurs, sa conception de l'homme. Elles sont alors résultat de compromis divers, mais ne peuvent pas l'être d'oukases brandis au nom d'un Dieu qui se trouve dans l'au-delà. On pourrait égrener d'autres motifs. Du côté de la foi, je suis aussi gêné par le discours de Tocqueville. La foi doit être incarnée, la religion ne nous éloigne pas de ce qui se passe sur terre, elle ne peut pas l'ignorer (vous êtes le sel de la terre, pas du ciel!). Donc si la religion doit renoncer au pouvoir, et c'est un grand progrès quand cela se passe, elle doit en même temps se préoccuper de tout ce qui est terrestre. Nous ne connaissons d'ailleurs Dieu qu'à travers l'expérience humaine, par des témoins humains. La pureté de la religion décrite dans le texte est une pureté sans bras. La religion ne doit avoir aucun pouvoir terrestre, mais les hommes, animés par leur foi, doivent totalement s'engager et en ce sens la religion pourrait avoir un grand pouvoir : si tous les hommes s'aimaient comme le Christ le demande, la face de la terre en serait changée, mais ce n'est donc pas du même pouvoir qu'on parle. Je pense cette question très difficile : nous ne savons pas ce que notre religion personnelle, notre foi intime, dirige dans nos engagements de tous les jours. D'ordinaire nous n'agissons pas au nom de notre foi, mais elle est pourtant bien présente dans toutes nos actions, elle fait partie de nous, tout comme notre réflexion. Finalement, tout-à-fait d'accord sur la nécessaire séparation de l’Église et de l’État, sur la laïcité qui ôte tout pouvoir aux Églises dans la société. Mais en parallèle nécessité d'un engagement total des adeptes des religions dans le monde : ils travaillent à le transformer sans renoncer à leur foi, elle doit être présente à toute leur action.
-MM : Je constate un très large accord sur le texte de Bidar. Il faut en effet insister que dans tous les cas de figure, l’apostasie doit être une liberté totale. C’est une condition nécessaire de toute forme de laïcité. Et évidemment de sortir ou non de la foi, qui est une prérogative individuelle (sortant donc du champ de la laïcité, qui – j’y insiste car je constate souvent des approches erronées – est un principe d’organisation collective, une manière de vivre ensemble, et non une posture individuelle.) Par contre, il y a un point sur lequel le texte de Bidar m’a surpris, mais sur lequel vous allez encore plus loin, et donc sur lequel je suis en désaccord assez radical avec vous, c’est la question du sacré. L’affirmer comme vous le faites qu’il est « au service du pouvoir » me paraît adopter implicitement une définition très réductrice du sacré. Précision préalable (mais indispensable) : le sacré ne se confond pas avec la religion, il en déborde historiquement, socialement, politiquement…. (et donc lui aussi sort du champ de la laïcité). Le sacré n’interdit pas de penser, car il n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de celui du cœur, de la partie émotive du consensus social ce sur quoi on se rassemble (et qui – oui - génère des interdits parce qu’il pose des valeurs dépassant celles de l’individu). Ce n’est pas (toujours) le pouvoir qui fabrique le sacré, mais la société, par son histoire, par ses activités collectives, qui le génère. Le sacré ne vient pas forcément « d’en haut », il peut venir « d’en bas » (il y a beaucoup de sacré dans les traditions ouvrières, comme dans les traditions paysannes…). Bref… il me faudrait des pages pour approfondir. Je dirais simplement qu’on peut concevoir une société sans religion mais jamais une société ne « tiendra » sans sacré… Pour Tocqueville… je suis aussi plutôt d’accord. C’est vrai que son approche est utilitariste (et c’est le cas de beaucoup d’autres analyses de Tocqueville). Mais il ne faut pas lui faire dire plus que ce qu’il dit. Il ne parle que de cette « utilité » sociale de la religion, sans chercher à disséquer les ressorts de la foi individuelle, qu’il ne fait qu’effleurer (avec ce refus de la finitude…). Je ne crois pas non plus qu’il préconise qu’elle se détache des objectifs terrestres mais qu’elle doit se détacher des objectifs politiques, éphémères…. Et à l’époque des fondamentalismes que nous vivons, il me semble que ce message est essentiel. Les considérations de la fin de votre texte sont très profondes. (et débordent manifestement de la question du commentaire de Tocqueville). Est-ce que la foi oriente l’action du croyant, même à son insu ? Peut-être. Mais je revendique alors la possibilité que d’autres forces que la religion peuvent orienter le non croyant (que je suis !) dans le même sens… Et que de la même façon, ces forces restent – au moins en partie – mystérieuses….
-MD : Sur le sacré je ne m'oppose pas tellement à vous, et je suis d'accord pour dire qu'il n'y a pas de société sans sacré, et que ce n'est pas le pouvoir qui le génère d'habitude. Mais je pense que le pouvoir l'utilise à son service, et j'ai aussi bien peur qu'il (le sacré) interdise souvent de penser. L'intouchable devient l'indiscutable... Enfin bien d'accord avec vous, si la foi oriente l'action du croyant, le non-croyant lui aussi est inspiré par d'autres forces (je ne trouve pas d'autre mot, mais il ne me convient pas vraiment) et croyants et non-croyants peuvent aller dans le même sens, j'en fais l'expérience tous les jours dans mon action. Je me sens en phase avec les incroyants que je côtoie souvent bien mieux qu'avec les croyants!!!
30/01/2017
Dictature du numérique
À propos de « L’homme nu » de M. DUGAIN et C. Labbé Dictature du numérique, ou nouvel impérialisme américain ? Tout béotien, désireux de s’informer aussi précisément que possible, sur le numérique et ses perspectives, risque fort de se voir aiguiller sur un livre à succés, aux conclusions radicales et affirmées, qui décrit sans complaisance un univers étouffant, dominé par l’emprise grandissante des GAFAM, (Google, Apple, Facebook et Amazone, Microsoft ) ces cinq multinationales américaines du web qui en quelques années ont acquis une position quasi monopolistique dans ce secteur. Les deux auteurs de « l’homme nu, la dictature invisible du numérique » vous révéleront en prime, l’active complicité qui lie les gouvernants américains successifs à ces géants du web. Les deux enquêteurs qui ont commis ce livre aux allures de brulot , ne sont pas des premiers venus, qui verseraient dans la théorie du complot, ou des pamphlétaires professionnels à sensation. Marc Dugain, notamment, énarque atypique, écrivain éclectique, essayiste, romancier à ses heures, enquêteur confirmé, et talentueux, passe pour un homme suffisamment crédible, par son parcours universitaire, et son expérience professionnelle, pour être lu avec attention sur ces sujets d’ un intérêt majeur. Christophe Labbé, journaliste d’investigation au Point, est un professionnel non moins reconnu. Si nous ne sommes pas suffisamment armés techniquement pour confirmer ou infirmer les graves accusations contenues dans ce livre au vitriole, en revanche, nous n’hésitons pas à déplorer une lacune évidente : délibérément, les auteurs n’ont pas cru concéder la moindre place à une analyse des avantages, progrès ou bienfaits que pourrait apporter le numérique, S’il était régulé, c’est à dire, utilisé dans les conditions éthiques et déontologiques appropriées d’une démocratie moderne. Cet « oubli » en fait un livre uniquement à charge, donc non contradictoire, ce qui risque d’amoindrir sa force de percussion, et va même jusqu’à semer un doute sur la réalité de pratiques certes détestables et dûment dénoncées, mais dont le caractère scandaleux se devrait d’ être avéré au terme d’une contre- enquête approfondie et contradictoire. Qu’ on ne compte donc pas sur nous pour démêler dans cette simple note de lecture, le vrai du faux, et orienter le lecteur sur nos certitudes, et nos seules impressions. Conseillons pourtant délibérément la lecture d’un tel livre, car il porte sur un sujet potentiellement inquiétant, voire terrifiant pour notre pauvre monde. Pas moins ! Lançons donc ici un appel à débat autour du numérique, à l’occasion des pratiques dénoncées par Dugain et Labbé. Puissent ceux qui ont du sujet, une connaissance suffisamment fine, entrer dans ce débat et nous apporter leur contribution sur le degré de véracité d’un tel constat. Plutôt que de résumer nous-mêmes l’essentiel de l’ouvrage, au risque d’en déformer quelque peu les propos, nous avons préféré citer textuellement, les quelques passages qui nous ont paru essentiels...
La quatrième de couverture est éclairante : la thèse de Dugain et Labbé y est ainsi résumée, par ses éditeurs (Plon): « On les appelle les big data. Google, Apple, Facebook et Amazone, ces géants du numérique, aspirent à travers internet, smartphones et objets connectés des milliards se données sur nos vies. Derrière cet ESPIONNAGE, on découvre qu’il existe un pacte secret scellé par ces big data avec l’appareil de renseignements le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique est entrain d’enfanter une identité d’un genre nouveau : une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l’humanité. … …Pour les big data , la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C’est une dictature inédite qui nous menace : une big mother, bien plus terrifiante encore que big brother. » … Du livre lui même, extrayons, sans les commenter, les passages suivants : Sur l’ enjeu économique : « … Au cours du premier trimestre 2015, Apple a battu le record mondial de bénéfices jamais engrangées sur trois mois par une entreprise, soit 18 milliards de dollars. La quantité de cash actuellement disponible dans ses caisses bat aussi tous les records, avec 216 milliards de dollars. » (Page 95).
S’agissant du contenu des informations traitées par les GAFAM : « …Moulinées par les algorithmes, les métadonnées révèlent d’autres secrets que le contenu des courriers électroniques, des messages ou des conversations enregistrées. Qu’il s’agisse de transactions bancaires, de de données de géolocalisation, de séquences génétiques, de fichiers d'électeurs ou de loueurs de vidéos en ligne, ces silos de données remplis de copeaux de vie anonymes trahissent, une fois traités, toutes les identités qui s’y entassent. Jamais l’homme n’avait été aussi nu... (Page 66) ….Dans un univers où 95% de l’information émise par l’homme et les machines deviendra disponible, on ne raisonnera plus sur des échantillons représentatifs mais sur une connaissance intégrale…. (Page 9 ) … De nos jours la NSA (Agence de renseignements américaine) dispose de plus d’informations sur les citoyens allemands que la Stasi du temps de l’ex- RDA…. (Page 59 ).
Sur la collusion entre big datas et gouvernants U. S. : Dugain et Labbé n’ hésitent pas à citer deux exemples qui accablent l’Administration Obama : « Ce 17 février 2011, les 14 géants du Net sont conviés par le Président des États-unis pour un diner en leur honneur à la maison blanche….Grace à un programme élaboré par un spécialiste de l’analyse prédictive, les firmes d la Silicon Valley seront les artisans de la victoire D’Obama. …Pensant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens s’enferment dans une salle secrète, baptisée la grotte. Leur travail ? traiter des milliards de Métadonnées collectées sur la toile, …afin de repérer les internautes susceptibles de voter pour le candidat démocrate… Ce porte-à porte optimisé et personnalisé aura fait la différence…. Cinq ans plutôt, Obama, déjà aidé par la technologie du big data, …avait gagné au point contre son adversaire républicain. »( Pages 87 et 88).
L’école est aussi en danger : « …L’humain, source de créativité et de confrontation intellectuelle, est …remplacé par un gavage et un contrôle automatisé des connaissances. L'école ne forme plus des citoyens mais des individus optimisés pour l'économie numérique, dans le meilleur des cas, des consommateurs critiques… »(page 107). le livre papier reste un rempart… C’ est une des seules notations positives de l’ouvrage « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos. « (citation empruntée à Cédric Biagini , auteur de l « ’emprise numérique » ) (page 105 ).
« Si nous laissons faire, nous serons demain des hommes nus, sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir », avertit l’éditeur » Propos excessifs ?, craintes inutiles ? Pessimisme hors de propos ? Plutôt que de compter sur l’incertain Donald Trump pour effacer les pratiques présumées douteuses et abusives se son prédécesseur, ou de laisser un certain Vladimir Poutine agir techniquement sur les résultats des dernières élections présidentielles américaines, ( simple rumeur ? ), mieux vaut éclaircir ces faits, les vérifier dans toute la mesure du possible, et de toute manière rester vigilants face à ces GAFAM, le temps de construire et de faire adopter, à l’instar de ce qui a été fait pour l’écologie, l’indispensable charte déontologique qui régirait, à l’échelon mondial, les bonnes pratiques de l’ère numérique.
19/12/2017
Difficultés de penser l’après-capitalisme
Tous les courants révolutionnaires se sont confrontés peu ou prou, et parfois encore à présent, à ce désir, à ce projet extrêmement délicat : penser l'après capitalisme...(I)
Sur ce grand désir de penser l'après capitalisme et les étapes qui y mèneraient
A partir des grandes pensées du XIXe, toutes sortes d'hybridations intellectuelles ont été réalisées et chacune a cherché à développer ses propres modèles, en rivalisant d'humanité théorique. Mais à présent, toutes les dérives totalitaires et les échecs des grands projets politiques et humanistes du dernier siècle fournissent de sérieux points d'appui au questionnement de la légitimité de telles démarches. Penser une société idéale et ce que devrait être ou ne pas être un monde post-capitaliste est un projet tout à fait louable, mais visiblement il porte en lui-même ses propres contradictions. Comment associer projet global et respect de la multiplicité des cultures et des situations ? C'est un terrible dilemme en réalité, car il semble logique de chercher à baliser ces terres inconnues de l'après capitalisme, notamment pour donner un horizon aux actions du présent. Et pourtant l'histoire ne semble pas donner raison à cette démarche. Non seulement elle divise quantités de femmes et d'hommes qui auraient bien mieux à faire, mais elle nie intrinsèquement l'immense diversité culturelle, humaine, et sclérose potentiellement la créativité et l'autonomie des groupes et des personnes... Déjà en 1904, Rosa Luxemburg, percevant cet enjeu et sentant venir les dérives possibles, prévenait que « les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur comité central » (1). Ce que treize ans plus tard, elle reformulait sans équivoque : « Le côté négatif, la destruction, on peut le régler par décret la construction, les mesures positives, non. Terre inconnue. Mille problèmes. Seule l'expérience est en mesure d'apporter les corrections et d'ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie sans entraves, effervescente, suscitera mille formes nouvelles, des improvisations, maintiendra l'énergie créatrice, corrigeant d'elle-même tous les faux pas » (2). Force est de constater que cette mise en garde s'est avérée plus que fondée.
Près de 80 ans plus tard, interrogé sur le modèle d'économie participaliste (Ecopar) élaboré par Robin Hahnel et Michael Albert, Noam Chomsky faisait cette réflexion : « En savons-nous suffisamment pour répondre avec force détails à des questions concernant le fonctionnement éventuel d'une société ? Il me semble que les réponses à des questions de cet ordre (3) doivent être découvertes par l'expérience. Prenez par exemple l'économie de marché. [...]. Je comprends fort bien ce qu'on peut lui reprocher mais cela n'est pas suffisant pour démontrer qu'un système qui élimine le marché soit préférable, et cela est un point de logique élémentaire. Nous n'avons simplement pas de réponse à des questions de cet ordre »46. Ces mises en garde formulées à bien des décennies d'écart par Rosa Luxembourg et Noam Chomsky encadrent temporellement ce que l'expérience a montré jusqu'à l'écœurement au fil du XXè siècle : prendre les problématiques humaines par le biais des idéologies, quels que soient les groupes qui les portent et leurs intentions, ne peut mener qu'à des formes diverses et plus ou moins subtiles de totalitarismes. La conséquence logique de ces décennies d'expériences dramatiques (dont le double résultat est un renforcement du capitalisme et un effondrement des luttes et des rapports de forces) n'est pas, encore une fois, qu'il faille arrêter de penser. Mais il faut par contre arrêter de penser en termes de système, pour se concentrer sur la création, l'inventivité, la mise en pratique concrète des utopies. La fonction de la pensée contestataire n'est pas d'imaginer les rouages du monde du XXVè siècle, mais de contribuer à dépasser lentement les difficultés multiples de la concrétisation, dans les pratiques de ce début du XXIè, des utopies du XXVè siècle. La pensée contestataire doit se retrousser les manches, mettre les mains dans le sale et magnifique terreau de la vie, participer à la création des alternatives de toutes sortes, favoriser le partage des expériences, aider à en tirer des leçons, favoriser les fédérations, l'accroissement de la puissance et des autonomies et en même temps que le fleurissement des diversités et de l'ouverture aux différences...
La pensée contestataire doit renoncer à ses désirs d'orienter les humains d'en bas, pour les aider au contraire à faire grandir leur puissance d'autodétermination
Cette perspective ouverte et incontrôlable par définition peut sembler angoissante, mais c'est la seule qui puisse permettre une rupture radicale avec cette prétention ancienne à faire « le bonheur des peuples » (qui n'est souvent rien d'autre que l'aveu indirect du sentiment de supériorité d'une avant-garde autoproclamée, sur des « masses » perçues comme incapables de penser et réaliser leur propre bonheur). Prétention qui ne fonctionne pas et ne peut d'ailleurs, par essence, pas fonctionner. Il faut donc oser une rupture conceptuelle et stratégique avec cette idée lancinante qui a traversé l'histoire des luttes et les hante encore partiellement actuellement, comme en témoigne cet appel à un renouveau des partis de gauche : « Les partis de gauche, pour redevenir crédibles, [devraient] revenir à leur tâche fondamentale : imaginer une société de substitution au capitalisme obsolète — une utopie crédible — et la stratégie de passage de l'une à l'autre » (4). Cette approche a démontré son obsolescence. Il faut agir. De façon intelligente et stratégique, mais agir. La multiplication des utopies en construction engendrera, par cette contagion bien connue du réel, une propagation du désir d'utopie, du rêve politique, et une lente reconstruction du rapport de force. Et c'est ce rassemblement d'un long héritage d'expériences concrètes et d'un rapport de force renouvelé qui, à terme, permettra à n'en pas douter des changements d'échelles significatifs et porteurs de sens dans les luttes sociales. Des changements d'échelles qui pourront alors s'appuyer sur une longue tradition de recherche de cohérence entre les idées et les actes, c'est-à-dire entre les moyens et les fins... Il ne s'agit pas, bien sûr, de tourner le dos à cet énorme héritage intellectuel et idéologique qu'ont accumulé les courants de contestations radicales. Mais cessons de capitaliser les grandes et belles idées ! Il ne sert plus à rien de continuer d'accumuler, de continuer d'essayer de perfectionner la grande machine à rêves virtuels. Les idées ne sont pas faites pour végéter dans des bibliothèques. Il faut penser, certes, et analyser les évolutions du monde, mais le travers de cette approche est d'être toujours en réaction, toujours avec un train de retard, toujours dans le sillage tracé par le capitalisme. Pour tracer nos propres chemins, il faut agir, se retrousser les manches, tenter de donner chair aux rêves et prendre le risque de nous confronter à nos propres contradictions. Nous n'avons pas besoin de plus d'utopies, notre stock déborde, nous avons besoin de multiplier leurs mises en pratique. Nous avons besoin de stratégie et de courage. Nous avons besoin de méthodologie et aussi d'assouplir nos esprits dogmatiques au contact de la réalité. Non pas pour noyer l'idéal dans des océans de compromis, mais pour apprendre à lui donner forme et contenu dans un monde perpétuellement mouvant d'imperfections, de complexité, de diversités, de dualité et de conflits. Car c'est là que tombent les masques, les dogmes et que les procès en pureté révolutionnaire perdent toute pertinence.
Pour une dialectique permanente de l'action et de la pensée
Nous rejoignons en ce sens John Holloway quand il rappelle qu'il n'y a pas de pureté, que nous et nos rebellions portons les marques du monde dans lequel nous vivons, que de nouvelles relations sociales ne se créent pas par décret... Parlant des lignes de continuité qui relient toutes les luttes, sans pour autant poser une équivalence de principe entre elles, il pointe notamment que « la pratique de la gauche est continuellement suicidaire en déniant ou en détruisant ces lignes de continuité : en condamnant le réformisme, en utilisant un langage que seuls les initiés comprennent (4) ». Et d'ajouter, beaucoup plus loin : « Le concept de justesse et celui de trahison, tellement enracinés dans la culture de la gauche, sont des obstacles au flux des rebellions. Créer des rigidités, des dogmes et des « nous ne leur parlons pas parce qu'ils sont réformistes », « nous n'avons rien à faire avec eux parce qu'ils boivent du Coca-Cola » (...), c'est prendre une part active dans le gel du flux des rebellions, c'est reproduire les définitions, les classifications et les fétiches de la pensée capitaliste »(5). Il ne s'agit pas ici de dire que les incohérences entre les pensées et les actes n'ont pas d'importance, ou qu'il n'est pas important de boycotter les multinationales. Mais cette reconnaissance qu'aucun de nous n'est pur permet de percevoir que lorsque quelqu'un agit sincèrement, il le fait à partir de ce qu'il est et de ce qu'il peut, à un moment de sa vie. Juger l'acte en fonction d'un idéal type de pureté stratégique et militante, c'est cela qui brise les lignes de continuité, alors que favoriser le flux des rebellions, c'est pouvoir reconnaître et accueillir un élan d'action, même s'il est limité, pour la dynamique présente et à venir qu'il représente. Et savoir miser sur cette dynamique. C'est aussi prendre garde à ne pas laisser la pratique des procès politiques s'installer dans nos têtes... On sait sur quoi débouche cette pratique quand elle s'empare du pouvoir. La pensée révolutionnaire doit donc descendre de ses sphères éthérées et souvent très abstraites pour prendre place au cœur de l'élaboration de nouvelles pratiques économiques, sociales, culturelles. Elle doit accepter de se frotter à la rugosité des contradictions auxquelles de toute façon elle ne peut échapper, où qu'elle se réfugie. C'est à partir de cette complexité du réel que peuvent commencer à se remodeler d'autres mondes, dans un lien permanent entre la recherche et l'action. C'est dans l'arène des petites choses, que la pensée révolutionnaire pourra être fructueuse, car elle gagnera en modestie, en chaleur, et se libérera de la peur inutile et nuisible de n'être pas assez parfaite. Le chemin vers ces autres mondes possibles dont tant d'humains ont l'intuition passe donc, et c'est l'hypothèse fondamentale de cet essai, par un constant aller-retour entre le faire (pour reprendre le terme de J. Holloway) et la pensée révolutionnaire ou idéaliste. Un aller-retour où cette pensée accepte la mise à l'épreuve du faire. C'est là le ressort fondamental de la démarche expérimentale dont cet ouvrage veut faire l'éloge.
Éloge de la démarche expérimentale
Le faire, cet agir qui s'efforce d'être autodéterminé et qui lorsqu'on s'en saisi comme le dit John Holloway, devient alors notre pouvoir-de-faire, permet la réappropriation de la lutte. «L'anticapitalisme consiste à assumer nos responsabilités, à nous réapproprier nos vies, à rejeter le capital qui est une continuelle expropriation, pas seulement de nos produits mais de nos faire, de nos façons de penser, de décider et de vivre » (6). Pour John Holloway, c'est ainsi que l'on crée des brèches dans ce fameux système oppressif. Ce sont autant d'insubordinations dans l'ici et maintenant. Et de préciser que « la brèche est simplement une poussée vers l'autodétermination. Cela exclut évidemment une prédétermination du contenu des brèches, puisque toute la question réside dans le fait que ce sont les gens impliqués qui déterminent les contenus. Les descriptions détaillées des utopies peuvent être stimulantes, mais si elles sont prises au sérieux comme des modèles pour indiquer comment la société devrait être organisée, elles deviennent immédiatement oppressives »(7). C'est évidemment une posture qui réhabilite les moyens et y subordonne absolument toute la question des fins. «Cette conception de la lutte est souvent critiquée comme étant naïve et irréaliste, mais l'expérience des dernières années suggère qu'elle a une force énorme. C'est plutôt lorsque les mouvements retournent mine de rien vers la séparation entre la fin et les moyens, entre l'éthique et la politique, qu'ils s'affaiblissent considérablement » (8). Ce renversement de la perspective révolutionnaire traditionnelle est ce que John Holloway appelle une antipolitique de la dignité, où « la révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme mais à refuser de le fabriquer » (9). C'est donc à une métamorphose du concept de révolution que tout cela appelle. Faire ainsi la révolution, c'est prendre son pouvoir d'agir en main, non pas pour dire aux autres quel monde ils devraient construire, mais pour construire avec d'autres quelque chose qui tend vers ce à quoi on aspire individuellement et collectivement. Renoncer à planifier la société idéale et revaloriser le faire, ce n'est pas non plus abandonner toute vision politique et stratégique, loin s'en faut. La stratégie autogestionnaire, puisque c'est de cela qu'il s'agit en dernière analyse, « ne peut se réduire à la constitution d'enclaves auto-administrées qui, par une extension progressive, feraient tomber le capitalisme comme un fruit mûr » (10). Ce n'est pas croire non plus que seule compterait l'évolution des individus et que, de même, la somme de ces évolutions pourrait un jour mécaniquement, simplement, faire s'effondrer ce système sous le poids de sa propre inadéquation. Les conflits d'intérêts et les rapports de force sont des réalités qui sous-tendent le monde. On peut les nier, mais on ne peut les esquiver bien longtemps. Créer, respecter et développer les brèches, ce n'est donc pas faire de la micropolitique nombriliste, mais construire d'une autre façon les rapports de force. De la seule façon qui puisse être véritablement contagieuse à notre époque. Car seule l'expérience en prise avec les problématiques du réel, baignée par un dynamisme créatif et par conséquent non dogmatique, possède cette force de conviction qui peut encore faire boule de neige dans la durée. La stratégie du faire est donc politique, éminemment politique.
Savoir faire réseaux
A condition bien sûr que les acteurs des brèches, des alternatives, des interstices sachent regarder autour d'eux, élargir leurs analyses et s'interconnecter. Sans mise en réseau, sans partage, sans réflexions communes, sans solidarités surtout, une brèche reste une petite entité fragile susceptible de dépérir par stagnation, récupération, égoïsme ou consanguinité intellectuelle. Ainsi, pour Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, la création de réseaux est une nécessité des luttes, qu'elles soient de mêmes natures ou non. « Le travail en réseau est une conséquence du principe de non-extensibilité des luttes. La forme réticulaire vient en effet remplacer la forme hiérarchique dès lors que les limites d'une extension à la fois cohérente et consistante des luttes se font jour. Elle développe alors de la puissance par la modification des rapports de force hétérogènes et homogènes dans la société. Sans oublier que le travail en réseau permet de capitaliser des expériences, de façon à ce qu'un échec dans un lieu devienne une inestimable quantité d'information théorique et pratique dans un autre lieu, l'échec devenant ce qui fertilise ailleurs le développement de la puissance d'agir » (11). Il est important néanmoins de ne pas idéaliser ces fissures dans l'ordre économico-social dominant, car elles sont forcément fragiles, voire contradictoires. Mais c'est d'elles qu'il faut partir, du particulier et non de la totalité, et leur force potentielle est immense.
Notes
I Extraits du manuscrit Éloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit ou une version papier au prix des photocopies (6.50€ pour 167 pages)+ port à mon adresse mail : michaeldif@free.fr
1. Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion..., op. cit. p.11.
2. Ibid, p293 3.
3. Normand Baillargeon, L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchisme, Marseille, Agone, 2008, p.139.
4. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, Paris, Libertalia, 2012, p.72.
5. Ibid., p. 418.
6. Ibid., p.420.
7. Ibid., p.78
8. Ibid., p.86
9. Ibid., p.412
10.Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion... op.cit. p.287.
11. Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, De l'engagement dans une époque obscure, Paris, Le passager clandestin, 2011, p. 64.
29/01/2017
Discrimination. Nous sommes tous concernés
"Durant combien de temps, au bout de combien de générations restera-t-on un immigré alors que l’on est né en France, français et rien d’autre que français ? " François DUBET, Ce qui nous unit (La république des idées Le Seuil).
La peur après la stupeur
Il y a bientôt deux ans, l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo nous avait rempli de stupeur. Les grandes manifestations qui ont suivi ces jours d’horreur avaient semblé rassembler la grande majorité des hommes et des femmes de toutes croyances et de toutes origines autour du slogan “je suis Charlie“ qui semblait s’imposer comme une évidence. Nous en avions immédiatement pressenti les limites et les quelques réactions hostiles auraient cependant dû nous alerter. Elles provenaient essentiellement de jeunes ou moins jeunes originaires des quartiers populaires et de quelques intellectuels rapidement condamnés au silence. A Marseille, la présence réduite des habitants des “Quartiers Nord“ à l’une ou l’autre des deux manifestations été perçue par certains comme une forme de rupture de l’unité nationale face au défi du terrorisme. Certains se sont vus parfois sommés de prendre parti pour la liberté d’expression au nom des valeurs républicaines. Depuis ce 7 janvier 2015, dans le monde entier et plus spécialement en France, des individus, aveuglés par une idéologie barbare et souvent manipulés par des prêcheurs de haine, poursuivent leurs sinistres missions en semant la douleur et la peur.
Eux et nous : une nouvelle et dramatique fracture ?
Cette longue séquence de menaces et d’attentats et ses résultats sur notre vie quotidienne nous ont fait oublier les conséquences directes sur la vie de certains de nos concitoyens qui en fonction de leur origine, de leur culture ou de leurs croyances supposées sont depuis considérés avec méfiance sinon avec hostilité s’ils ne manifestent pas le même unanimisme. A Marseille nous en connaissons beaucoup qui sont souvent nos amis. Nous les rencontrons au travail, dans les associations ou tout simplement dans la rue. Ils sont Français, Marseillais, le plus souvent né en France de parents originaires du Maghreb ou d’Afrique. Pour la plupart ils ont fait des études, ont un métier, une famille, certains sont au chômage Ils militent dans les associations les partis politiques, les syndicats qui se revendiquent de la laïcité. Bref rien ne les distingue des autres marseillais hormis leur patronyme. Ils pourraient incarner ce qu’il est convenu d’appeler “l’intégration à la française“, mais subissent et témoignent des discriminations, des relégations, des inégalités, du racisme, de la xénophobie… L’épisode “je suis Charlie“ et les dramatiques évènements qui ont suivi demeurent pour beaucoup d’entre eux un douloureux traumatisme. Parce que leur histoire et leur nom les désignent comme appartenant à la communauté musulmane, ils sont invités par tous moyens, à se démarquer des dérives attribuées à cette religion et à faire la preuve de leur adhésion “aux valeurs majoritaires“. Certains ont choisi de se taire et de ne pas céder à l’impératif qui leur est imposé, d’autres s’interrogent avec amertume sur l’échec de leurs efforts pour apparaître comme des citoyens ordinaires, d’autres enfin tentent de s’organiser et, assumant l’étiquette “d’indigène“ à laquelle ils sont soumis, s’engagent dans une démarche politique mettant en cause une France qui n’a pas rompu avec son identité coloniale. Ces alternatives, et d’autres, conduisent peu ou prou à distendre sinon à couper les liens d’amitiés et de solidarité établis de longue date à travers des combats communs entre les Marseillais qui défendent les mêmes droits pour tous, et notamment le “droit à la différence“ et à la liberté de pensée de conscience et de religion telle que définie dans l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Marseille, ville cosmopolite ne saurait se satisfaire d’une nouvelle fracture qui s’ajouterait aux fractures sociales et géographiques largement dénoncées par ailleurs. On dit que Marseille compterait plus 250 000 musulmans (les Marseillais Musulmans. in Open Society 2010) soit près du tiers de la population. Ce chiffre, confirmé par les services de la mairie, est cependant largement contesté par les intéressés eux-mêmes. Mais qu’importe. Le nombre de salles de prières plus ou moins clandestines comme les tenues visibles partout en ville attestent du poids grandissant de cette religion. Nulle doute cependant qu’un tel chiffre ne saurait représenter une pratique religieuse régulière ni même une appartenance à une communauté homogène. C’est pourtant en s’appuyant sur ces apparences trompeuses que des apprentis sorciers soufflent sur les braises. Ils n’hésitent pas à pratiquer des raccourcis dangereux laissant croire qu’un musulman peut représente un danger potentiel dont il convient de surveiller les comportements. La séquence : musulman-arabe-délinquant-islamiste-terroriste peut être ainsi vite assimilée par des esprits apeurés et facilement endoctrinés. A Marseille et dans la région, ces incendiaires trop nombreux ne se réduisent pas aux représentants de l’extrême droite, mais recouvre un large éventail de politiques comme l’a montré durant l’été la grotesque polémique concernant le Burkini. Certaines décisions, certains discours ont, dans le contexte actuel, des conséquences imprévisibles et mettent en cause le nécessaire vivre ensemble. Face à la menace que nous avons décrite et que se rapproche, il convient de mobiliser tous les citoyens marseillais qui refusent ce scénario mortel de la division. Chacun doit, à sa manière, s’engager à renouer cet indispensable dialogue avec tous ceux qui peuvent se sentir stigmatisés et rejetés de la communauté marseillaise. Engageons nous à multiplier les occasions d’un dialogue permettant à tous ceux qui le souhaitent ‘exprimer leur espoir d’une société fraternelle et respectueuse de l’autre (1.)
Notes
1. En complément de ce texte d’A.Fourest, voici un exemple donné à la télévision par Arnaud Montebourg, candidat à la primaire socialiste : Un chercheur d’emploi avec un nom arabe a envoyé son C.V. en une centaine d’exemplaires. Il n’a pas eu une seule proposition. Il a alors décidé de changer simplement son nom et a envoyé son C.V. à cinq adresses. Il a alors reçu 2 propositions d’entretien.
11/02/2018
Donner aux jeunes Marseillais un pouvoir d’agir sur la société
L’Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) conduit une étude sur la jeunesse, ou plutôt les jeunesses à Marseille, notamment celles qui habitent un quartier prioritaire de la politique de la ville. Souvent stigmatisée, en butte à de nombreux problèmes, cette jeunesse n’a pas l’impression d’être entendue ou simplement écoutée par les pouvoirs publics. Elle cumule de nombreuses difficultés : manque de qualification, conditions de vie précaires, pauvreté monétaire, accès difficile à un emploi ou à un logement autonome. L’écart se creuse entre une jeunesse en voie d’intégration et une jeunesse souffrante, en cours de précarisation et même d’exclusion. Une partie de cette jeunesse est d’origine immigrée, même si elle est pleinement française. De nombreux travaux ont montré que la première génération de migrants s’était intégrée plus facilement que la seconde.
Des ateliers pour dialoguer et comprendre
C’est dans le cadre d’ateliers ouverts à tous les professionnels qui déclarent s’occuper de cette jeunesse que le dialogue a été instauré. Il apparait que si les pouvoirs publics, au-delà des grandes déclarations de principe, ne sont pas considérés comme des partenaires par la jeunesse marseillaise, le secteur associatif offre de réelles opportunités aux 16-25 ans, trop souvent sans emploi, sortis trop tôt du système scolaire, exclus des minima sociaux et condamnés à l’inactivité et à l’errance. De nombreux mouvements sportifs, culturels, éducatifs animent ces quartiers et facilitent l’accès à l’emploi qui passe tout d’abord par l’accès à la dignité et à la reconnaissance de soi. Des rencontres ont été conduites auprès de nombreux acteurs : services publics, centres sociaux, écoles d’ingénieurs, collectivités territoriales, associations, organismes de solidarité. Elles ont montré que chaque structure a tendance à s’occuper de « ses » jeunes et que les réponses apportées, souvent surprenantes et positives, ne concernent qu’une minorité d’entre eux. Isolées, difficiles à se maintenir dans la durée, elles relèvent de l’expérimental. Elles ne font pas système. Le laboratoire de ces initiatives reste cloisonné, fortement dépendant de fonds publics de plus en plus rares et de l’engagement de bénévoles qui font un travail remarquable et méconnu dans des environnements difficiles. C’est pour faciliter leur pouvoir d’agir qu’un Parlement Libre des Jeunes a été organisé en avril 2017, permettant à une cinquantaine d’entre eux, venus de tous les milieux, de vivre et d’échanger ensemble sur deux journées dans un lieu éloigné de leur quotidien. Leur parole a pu se libérer et leurs attentes s’exprimer. D’autres, en préparation, seront organisés par les jeunes eux mêmes. Il ressort de ces initiatives qu’une partie de la jeunesse marseillaise se considère comme abandonnée au cœur d’une expérience commune inédite de déni. Elle souhaite être reconnue et non pas seulement réparée. Elle ignore les différentes mesures prises à son endroit. Elle ne fréquente pas Pôle Emploi. Elle n’est pas partenaire de la Politique de la Ville. Elle a quitté l’école le jour de ses 16 ans. Elle ne connait que la police comme service public. Cette situation est intolérable. La place qu’une société accorde à ses jeunes est un indicateur pertinent de sa volonté de construire du commun. Il ne fait aucun doute que la jeunesse est une richesse, une solution et pas un problème, un formidable défi sur l’avenir et non pas un handicap pour le présent. Cette étude- action a été conduite avec la participation effective d’une jeunesse cloisonnée, peu mobile, installée dans des quartiers dégradés, la plupart sans commerces ni services… une jeunesse reléguée, qui s’ennuie et s’écarte de plus en plus de la réalisation de soi. Nous avons clarifié un certain nombre d’enjeux qui sont autant de défis à relever pour que la jeunesse exprime son pouvoir d’agir sur la « res publica ».
Les défis à relever
-Décloisonner les mouvements trop souvent cantonnés sur une activité précise et une jeunesse bien délimitée est d’autant plus nécessaire que si la jeunesse est un tout, sortir de son quartier pour s’ouvrir au monde est une nécessité.
- Décloisonner les institutions publiques qui travaillent peu entre elles pour le même public est indispensable.
- Décloisonner enfin la jeunesse elle-même pour l’inviter à sortir de schémas préétablis et de discours tout faits sur la fatalité de leur condition.
- Clarifier et rendre visible le système d’acteurs est nécessaire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils sont nombreux dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville mais s’ignorent superbement. C’est vrai pour les services de l’État, c’est encore plus vrai pour le secteur associatif qui reste émietté. La rareté des aides publiques, aussi bien de la part de l’État que des collectivités territoriales, les met en concurrence entre elles alors que la généralisation de la procédure des appels d’offre interdit toute mobilisation dans la durée. Considérer les jeunes comme une ressource, c’est ne pas les infantiliser en leur offrant des produits ou des activités conçus par des adultes à l’abri du besoin et peu au fait de leur véritable demande. Chaque jeune, quel que soit son capital social, son niveau de formation ou la couleur de sa peau est une immense ressource de vitalité, d’innovation, de mobilisation. Co-construire un projet avec les jeunes exige de savoir les entendre et ne pas leur imposer quelque chose dont ils ne veulent pas. Plusieurs leviers ont été définis pour améliorer les pratiques professionnelles des acteurs de la politique de la jeunesse. Ils tournent autour de la maîtrise du temps, de l’ouverture des équipements en soirée, de la nécessité de proposer des espaces ouverts, des lieux d’échanges et de dialogue pour dépasser les pressions et les urgences d’interventions ponctuelles sans lendemain. Ils sont aussi dans la nécessité de repérer des lieux d’activité librement gérés par la jeunesse elle-même. Une mention particulière concerne les espaces publics dont beaucoup ont perdu leur fonction de sociabilité. Sans doute partout, mais certainement à Marseille, les lieux publics ont été abandonnés et soumis à toute sorte de dégradation. Le mobilier urbain est quasiment absent dans les quartiers prioritaires. L’espace public est sur occupé par les voitures. Les voies de circulation ne sont plus accessibles aux piétons. Les pieds d’immeuble sont davantage les lieux de liaisons dangereuses que des espaces de dialogues.
Un travail bien reçu
Ce travail a été bien reçu par ses commanditaires : le service Politique de la Ville de la Métropole d’Aix-Marseille Provence et la Direction régionale de la jeunesse et des sports (DRDJSCS). Ces constats n’ont pas été remis en cause. Nos propositions les ont interpellés. Nous souhaitons poursuivre cette mission avec les jeunes. C’est pourquoi, dans le cadre des appels à projet lancés par la Politique de la Ville pour 2018, nous avons proposé d’approfondir cette ouverture sur quatre territoires spécifiques de Marseille, deux dans les quartiers nord et deux dans les quartiers sud. Nous sommes persuadés en effet des vertus de la connaissance réciproque des nombreuses jeunesses de notre cité, de tout l’intérêt de faciliter toutes sortes de mobilité pour sortir les jeunes de leur quartier, voire de leur ensemble HLM et faciliter les échanges entre eux. Toutefois, nous ne sommes pas naïfs. Nous savons bien qu’une partie de cette jeunesse s’enfonce dans le trafic de drogue qui rend certains ensembles de logements sociaux impossible à vivre, sans compter les violences et les règlements de compte mortifères. Elle n’est heureusement pas majoritaire. Le travail des médiateurs de rue, des centres sociaux, des associations spécialisées doit être souligné. Mais nous portons l’espoir de permettre à toute la jeunesse de s’exprimer, de se mobiliser et de développer son pouvoir d’agir. Notre laboratoire restera décloisonné (1.)
Notes
1- Pour approfondir le dialogue Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) 18 Boulevard Camille Flammarion 13001 Marseille Tel : 04-84-26-27-40 e-mail : ardl@orange.fr
01/11/2023
Du sentiment de peur au désir de vivre
Dans une lettre écrite en juin 2023 dans la prison d’Evin en Iran, et publiée par le journal Le Monde (le 08/9/2023) la courageuse combattante des droits humains Nages Mohammadi, prix Nobel de la Paix en octobre 2023, nous donne une illustration de la justesse de la pensée de Spinoza. Cette journaliste de 54 ans a été condamnée en mai 2016 à seize ans de prisons pour ses activités en faveur des droits humains. Elle a écopé d’une nouvelle peine et de 154 coups de fouet pour avoir écrit au secrétariat général de l’ONU.
Au début de sa lettre, Nages Mohammadi précise l’objet de son propos : « donner un visage aux êtres humains qui, partout dans le monde, font l’objet d’un enfermement, qu’ils soient cernés par des murs d’acier ou par les murs de l’oppression, mais qui, envers et contre tout, aspirent à faire tomber ces « murs;» : ceux de l’ignorance, de l’exploitation, de la pauvreté, de la privation et de l’isolement;».
Coupables du désir de vivre
Dans sa lettre, Nages Mohammadi nous rappelle que « le gouvernement de la République islamique nie les droits fondamentaux tels que le droit à la vie, à la liberté de penser, à la liberté d’expression et de croyance, ainsi que le droit à pratiquer la danse, la musique, et même le droit à l’amour;». Elle interpelle notre attention : « Si vous regardez attentivement la société iranienne, vous verrez que chaque individu, à tout moment de sa vie et en tout lieu, est coupable du désir de vivre. Il encourt, pour ce crime, les pires sanctions, châtiments, humiliations, arrestations, et peut être emprisonné, voire exécuté, pour cela;».
Elle nous invite à entendre en Iran « le bruit sourd du mur de la peur qui se fissure;». Et de préciser « de part et d’autre des murs de fer d’Evin, où l’on nous a emprisonnées, nous ne sommes pas restées immobiles. En tant que femmes, parfois seules et sans soutien, souvent au milieu de flots d’accusations et des humiliations, nous avons brisé une par une nos chaînes jusqu’à ce que surgisse le mouvement révolutionnaire « Femme, vie, liberté;». Nous avons alors montré notre force au monde entier. [..] Nous avons été capables de faire émerger;le pouvoir des contestataires et la force de la contestation. Notre élan nous a hissés plus haut que les murs qui nous oppressent et nous sommes plus puissants et plus solides qu’eux. Si nos barreaux sont immobilité, silence et mort, nous sommes mouvement, écho et vitalité, et c’est là que se dessine la promesse de notre victoire;».
Mme Mohammadi termine en nous demandant de relayer son message d’espoir : « dites au monde que nous ne sommes pas derrière ces murs pour rien et que nous sommes à présent plus forts que nos bourreaux qui emploient tous les moyens pour faire taire notre société;».
Réanimer notre désir de vivre
Ce message de cette femme lauréate du prix Nobel de la Paix, qui se veut être la porte-parole de la société iranienne interpelle notre société française, bien que connaissant une situation économique et politique bien différentes. En effet la France, 7ème puissance économique du monde, est organisée autour des principes de la démocratie, de la reconnaissance des droits humains. Néanmoins, la société française est depuis quelques années traversée – comme la plupart des sociétés des pays industrialisés - par de nombreuses interrogations, de doutes et de peurs par rapport à son avenir. La dixième étude « Fractures françaises;»[2], réalisée en 2023, par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), rend compte d’une partie des peurs qui s’expriment actuellement en France.
- Pour 82% des français, le pays est en déclin et 34% d’entre eux pensent que ce déclin est irréversible (leur nombre progresse fortement :14 points depuis 2017).
- Ayant à choisir « les deux enjeux qui vous préoccupent le plus à titre personnel;», il ressort que la préoccupation principale des français est le pouvoir d’achat[3] qui supplante toutes les autres (46;%) et traverse tous les électorats, viennent ensuite la protection de l’environnement (30%), l’avenir du système social (24%), l’immigration (24%), la délinquance (19%), la montée des inégalités sociales (12%), la guerre en Ukraine (10%), la dette et le déficits (8%), l’avenir du système scolaire (7%), le chômage (5%).
- L’anxiété climatique gagne du terrain, y compris à droite. Les électeurs d’Emmanuel Macron et d’Europe Ecologie-Les;Verts (EELV), ainsi qu’un tiers de ceux du parti Les Républicains, citent la protection de l’environnement comme première préoccupation. Par contre, 61;% des Français seulement pensent que le changement climatique est principalement dû à l’activité humaine,les autres estimant notamment que c’est un « phénomène naturel;» (16;%) ou que l’on « ne peut pas savoir;» (8;%). Un résultat plutôt positif : ;69% des Français se disent prêts à « modifier en profondeur leur mode de vie;», mais en recul de 13;points par rapport à 2021.
- Pour 82% des français, il faut à la France un pouvoir autoritaire, à travers « un vrai chef pour remettre de l’ordre;». Plus d’un tiers des Français pensent que d’autres régimes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie.
Comment répondre à ce sentiment de déclin que vivent la grande majorité des français et qui s’expriment par la peur de ne plus pouvoir faire face à la montée des prix (de la nourriture, du logement, de la santé, de l’énergie,..) par la montée de l’anxiété climatique, par de fort doutes sur la démocratie comme régime politique pour organiser « le vivre ensemble;».
Soulignons que par rapport au changement climatique une majorité de français se dit prête à « modifier en profondeur leur mode de vie;» même si ce pourcentage a diminué par rapport à 2021. Mais il est aussi important de rappeler que le climat n’est pas le seul évènement qui remet en cause notre mode de vie, d’autres réalités telles que la chute de la biodiversité, l’artificialisation des sols, la limite des ressources minières disponibles, nous montrent que le mode de développement économique capitaliste, mis en œuvre par les pays industrialisés occidentaux – et donc notre mode de vie – ne peut pas se généraliser à l’ensemble du monde.
Pour modifier en profondeur notre mode de vie et pour sortir des peurs du déclinisme plusieurs processus doivent être doivent être impulsés et organisés. Premièrement il ne suffit pas de vouloir changer, il faut aussi mieux comprendre comment la pensée néo-libérale - qui organise la sphère économique et qui est aussi très active dans les domaines du politique, de la culture, des plateformes numériques - a pour objectif de diffuser et d’imposer une manière d’être au monde bien spécifique : un individualisme ego centré et consumériste. Pour percevoir les murs de ce type d’enfermement, il faut avoir bien sûr avoir envie de changer et savoir que d’autres manières d’être au monde, d’autres philosophies politiques sont possibles. C’est notamment la vocation des partis politiques.
Mais, plus encore, pour modifier en profondeur notre mode de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel, politique, pour sortir de nos peurs il nous faut réanimer le désir de vivre. Selon les sociétés, ce désir de vivre va se manifester de manières différentes, le combat de Nages Mohammadi en Iran en est un exemple fort, dans un contexte politique bien spécifique. Pour les sociétés industrielles, qui ont peur du déclin des trente glorieuses, qui doivent envisager des changements profonds de mode de vie, retrouver le désir de vivre passe par des réponses aux questionnements « c’est quoi la vie;? » « c’est quoi vivre;? ». Vaste programme qui passe par l’élaboration de nouveaux récits qui donne sens et désir de vivre ensemble dans nos différentes sociétés et à l’échelle de la Planète Terre. En se rappelant que le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), ces nouveaux récits doivent mobiliser notre raison mais également éveiller les capacités de notre corps à se sentir en résonance avec les différentes manifestations de la vie sur Terre. Aujourd’hui mieux comprendre ce qu’est la vie devient un questionnement pour différents chercheurs tant en biologie, en écologie, en neuro-sciences, en éthologie, en physique qu’en sciences humaines et sociales et leurs apports sont importants pour élaborer les nouveaux récits dont nous avons besoin pour réanimer le désir de vivre ensemble. Les questionnements et les apports de quelques-uns de ;ces scientifiques de disciplines très différentes seront explicités dans d’un ;prochain article de l’eccap.
Notes
[1] Publié dans l’eccap le 30/09/2023
[2] Cette étude « Fractures françaises;» est considérée comme étant un outil de référence en matière d’analyse de l’opinion et de ses évolutions. Cette onzième édition repose sur un échantillon national de 12 044;personnes représentatif de la population française âgée de 18;ans et plus, interrogées du 16;au 20;septembre, selon la méthode des quotas.
[3] Il faut noter que les résultats de ce type d’enquête peuvent varier avec la conjoncture économique et politique du moment.
01/06/2021
Eccap et Economie sociale et solidaire
Notes
[1] Dans l’excellent petit livre « Quel monde associatif demain ? » paru en avril 2021, le chapitre « Les communs numériques : coopérer par l’information » analyse les bienfaits et les limites de l’usage du numérique.Dans ce petit livre il y a un article qui devrait intéresser les militants de l’ESS présents à Clermont-Ferrand. Il commence ainsi : « Pendant le XXème siècle, les débats se sont focalisés sur le dualisme marché-Etat. Ce raisonnement binaire commence à s’épuiser. Les communs tout autant que l’économie sociale et solidaire (E.S.S.) stimulent le débat en visibilisant un troisième pôle constitué à partir de la société elle-même »;
29/10/2019
Échange entre des Orchestres à l’École de Saint Brieuc et de Gardanne en mars 2019.
Notes
1-Ce texte exprime très clairement pour moi le cœur de ce travail de trois années, de l’échange et du voyage à Saint Brieuc, et plus globalement le fondement de tout le travail de l’Orchestre à l’École fait sur la ville de Gardanne depuis une dizaine d’années.
2- Extraits de Changer la vie par la pratique de l’orchestre » de Tricia Tunstall. Aux Éditions Symétrie
15/11/2023
Échanges paysans : dynamiques de circuits-courts locales et translocales
Cet article fait état des progrès réalisés depuis l’article de Benoit Roustang «Relocalisation en Hautes Alpes;» paru dans l’ECCAP en 2017.
Dix ans après les premières livraisons, en octobre 2013, la plateforme de circuits courts Échanges paysans (EP05), à Gap a «bien grandi», dans tous les sens du terme : des clients professionnels, cantines scolaires, hébergements touristiques, qui se sont multipliés et des producteurs plus nombreux également. Les flux représenteront en 2023, 240 tonnes de fruits, légumes, produits laitiers, viandes, épicerie, issus de l'agriculture locale pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros. A noter que depuis le départ, cette démarche de circuits courts s'est associée avec le partenaire national Biocoop restauration pour proposer aux restaurateurs, des gammes 100% AB complémentaires. Le fonctionnement s'est structuré grâce à une équipe de 9 salariés. Et le modèle économique est sain, puisque l'entreprise dégage un petit résultat positif, hors subvention, chaque année. L'intégration de nouveaux producteurs s'est poursuivie avec deux engagements éthiques forts : matières premières issues de l'agriculture locale et juste rémunération des paysans, y compris dans les situations de transformation par des artisans, fromagers, bouchers.
Avec le recul, nous pouvons témoigner que le chemin pour lancer et pérenniser cette démarche était étroit mais qu'elle répond à de réels besoins du territoire : soutien aux agriculteurs et filières, environnement, emploi...
Illustrations de notre contribution au changement de cap
L'illustration qui vient en premier pour montrer la contribution aux enjeux du territoire, est celle de la filière lait. Le bassin de production du lait de vache régional est concentré dans nos vallées de montagnes, à commencer par la vallée du Champsaur, point de départ d'Échanges paysans. A sa création, le collectif avait compris que la consommation locale et régionale pouvait soutenir cette filière, qui vivait en plein paradoxe : des conditions de production contraintes par l'altitude et des éleveurs dépendant de collecteurs industriels nationaux imposant une rémunération du lait, très insuffisante. Échanges paysans s'est donc engagé dans la commercialisation des fromages et yaourts locaux vers les cantines scolaires, qui étaient peu touchées, alors. En 2023, c'est plus de 400 000€ qui sont réalisées sur cette famille de produits. En sélectionnant les fromageries, qui par leur transformation locale apportaient une meilleure rémunération aux éleveurs, une forme de partage de la valeur ajoutée, EP05 s'est inscrit dans une dynamique vertueuse. Cette vague de relocalisation de la filière, a d'ailleurs été bien au-delà de nos espérances. Car le mouvement profond de renouveau de l'intérêt des consommateurs pour les produits locaux a été général et s'est appliqué dans les points de vente des fromageries, dans les grandes surfaces, les marchés, les magasins de producteurs... Sur une filière dont la production est très largement inférieure à la consommation régionale, l'effet est marquant et a permis une complète recomposition : la totalité du lait est désormais transformé localement et bénéficie d'une rémunération améliorée. EP05 aura été un des précurseurs dans cette perception de l'opportunité et un des acteurs de sa mise en œuvre.
Pour servir cette « mission », le collectif Échanges paysans a eu une approche ouverte et maligne des différentes échelles du territoire: vallées, départements, région. Dans un monde imprégné de compétition, où les politiques des collectivités s'arrêtent souvent à des frontières administratives, nous avons réuni les acteurs des vallées du Queyras, Champsaur ou Ubaye et travaillé en coopération avec des partenaires commerciaux régionaux. Cette logique s'est imposée pour des aspects commerciaux et logistiques de proximité. C'est avec la Plate-forme Paysanne Locale de Marseille, qui alimente des épiceries paysannes et restaurants de la métropole, que nous avons démarré ce genre de partenariat. Mêmes valeurs dans nos deux collectifs, nous pouvions naturellement articuler nos circuits courts, sans sur-marger, sans rapport de force. Cette logique de commerce coopératif s'est encore déployée lors de la création de la plateforme régionale 100% AB, Manger Bio en Provence. Pour accélérer la valorisation des productions AB, maîtrisée par les producteurs, nous avons cofondé cette nouvelle organisation qui réunit le panier régional Bio (fruits, légumes, fromages, viandes...) et le valorise auprès des grands acteurs de la restauration collective régionale : villes, sociétés de restauration. En contribuant à cette création, nous avons à la fois augmenté nos débouchés, démultiplié la relocalisation, poussé les liens solidaires entre filières et territoires régionaux. Alors que, à priori, cette initiative pouvait apparaître comme concurrente.
Parmi les autres grandes étapes récentes d’Échanges paysans, il y a eu la transformation en SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) en décembre 2021. Prévue depuis le départ, elle a permis une véritable appropriation de la coopérative par les producteurs qui sont détenteurs de la plus grande partie des parts sociales. Fortement soutenu par des citoyens depuis le départ, EP05 dispose maintenant d'une gouvernance plus «mature» réunissant un collège producteurs (40% des votes), un collèges partenaires (20%), un collège client (20%) et un collège salariés (20%). Ce passage a été incontestablement réussi.
Perspectives
Il subsiste, de mon point de vue, un manque sur une réflexion collective renouvelée du projet coopératif, ses valeurs, son projet politique. D'un côté les membres du collectif ont évolué, nouveaux producteurs, nouveaux salariés, même si le noyau initial subsiste, et d'autre part l'environnement extraordinairement chaotique de notre société actuelle. Tous deux nous imposent de revisiter les enjeux et notre stratégie. C'est d'autant plus vrai pour une structure commerciale dont le développement ou la gestion pourraient facilement prendre le pas sur le sens commun du projet. Pour maintenir notre identité, et même nos atouts commerciaux, nous devons conserver la logique d'un commerce qui est au service du territoire et qui n’est pas une fin en soi. Cela passe par le maintien d'une forte proximité avec les producteurs et la compréhension des enjeux agricoles et alimentaires du territoire. On peut rester confiant dans la capacité du collectif dans sa diversité à s'engager sur ce chantier nécessaire. Il pourrait probablement être enrichi par des échanges avec des partenaires locaux, à commencer par les acteurs publics ou le réseau de l'ESS local, dont nous sommes très proches. D'ailleurs avec eux, nous avons ouvert depuis le Covid en 2020, un nouvel axe de travail en fournissant les associations d'aide alimentaire. D'autres perspectives nous attendent aussi dans les Alpes-de-Haute-Provence, où nous étendons nos actions.
Depuis la création d’Échanges paysans notre intention de « médiation commerciale d’intérêt territorial » a rencontré la question des Communs. Même modestement ces allers retours avec la recherche stimulent nos réflexions.
17/01/2017
Echanges Paysans Hautes-Alpes : une plateforme commerciale au service du territoire et des agriculteurs
Parallèlement au développement des circuits courts alimentaires auprès des ménages (magasins de producteurs, AMAP, Drives fermiers...), il s'agit de créer des circuits courts en direction de la restauration hors domicile (RHD) et en particulier de la restauration collective (cantines scolaires, restauration en milieu hospitalier, en entreprise, dans les résidences de vacances, etc...).
Echanges Paysans Hautes-Alpes a été créé en 2012 par un collectif composé d'agriculteurs et de bénévoles de la Société Civile, qui a le projet de se transformer en Coopérative (SCIC), pour instaurer cette médiation commerciale. Elle permet à une cuisine collective ou une cuisine centrale, d'avoir un seul interlocuteur pour commander un panel de produits locaux. C'est une démarche collective des producteurs pour coordonner la production de quantités importantes, la gestion des commandes et de la facturation, et la logistique des livraisons. L'association s'est doté de moyens humains (un coordonnateur, une commerciale, une administrative et un chauffeur, soit un peu plus de 3 ETP), de moyens matériels (un local comprenant, des bureaux, un entrepôt et des chambres froides, un véhicule réfrigéré), financés par une marge de 20% sur le chiffre d'affaires. Mais la démarche d'Echanges Paysans 05 va plus loin. Le collectif a défini une éthique assise à la fois sur les progrès dans la qualité des produits (notamment en tendant vers le 100% bio) et sur la juste rémunération des producteurs. Cette démarche a été reconnue en 2016, puisque l'Association a reçu le Prix Coup de Coeur de l'Economie Sociale et Solidaire remis au Ministère de l'Economie et des Finances à Paris le 25 Octobre.
C'est également une démarche de territoire. La production de lait de vache et de viande bovine de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur est concentrée dans les Alpes du Sud et ne représente que 5% de la consommation de cette même Région. Les 3/4 de cette production part dans les circuits longs peu rémunérateurs et sans traçabilité sur leur commercialisation. Il s'agit donc à travers cette expérience de mobiliser la profession pour qu'elle réinvente les filières qui existaient au début du 20ème siècle et qui faisait des Alpes du Sud le grenier de la Provence: la filière lait avec la transformation en fromages, yaourts et autres produits laitiers, et la filière viande bovine avec la création d'ateliers de découpe par les producteurs regroupés. Son rapide développement (chiffre d'affaires de 200 000 € en 2014, 335 000 € en 2015, 515 000 € en 2016, pour atteindre un million d'euros à l'horizon 2020) incite la profession agricole des Alpes du Sud à accélérer cette mutation.
La démarche c'est encore la mise en relation des agriculteurs avec les cuisiniers, avec les convives : les circuit doivent aussi être raccourcis entre les hommes. Il s'agit aussi de réinventer les métiers de chacun par ces rapprochements. Par exemple, réintroduire les légumeries trop souvent disparues dans les cuisines centrales, plutôt que de recevoir les denrées dans des sacs en plastique ou dans des boîtes. Par exemple pour les agriculteurs, conditionner les produits de façon à simplifier la distribution dans les cantines. Là encore, le travail de médiation est à développer. La démarche, c'est aussi lutter contre le gaspillage alimentaire. La plateforme se situe à un noeud essentiel : elle peut aussi bien récupérer des marchandises qui ne peuvent plus être distribuées par les producteurs ou des denrées qui n'auraient pas été utilisées par les cuisines centrales. Pour les distribuer aux Banques Alimentaires ou aux Associations caritatives. Ces deux dernières actions sont programmées pour être lancées dans les mois qui viennent après des expériences très positives. A noter en conclusion que cette démarche n'est pas propre à Echanges Paysans 05, puisqu'il existe aujourd'hui une vingtaine de plateformes réparties en France, sous des formes certes différentes, mais dont le but est bien de raccourcir les circuits entre producteurs et restauration collective.
28/01/2017
Ecole - Une idée folle, un film de Judith Grumbach
Notes
1- On peut éEcouter en replay dans le 6/9 de France Inter le 12 mars 2017, l’interview de Judith Grumbach sur son film à 7 heures 22, à la 82ème minute de l’émission : quel rôle pour l’école du XXIème siècle ?
08/07/2020
Economie et vie, un faux dilemme
Notes
19/02/2023
Economie numérique de l’attention et manipulation
Plusieurs ouvrages[1] ont tenté de rendre compte des enjeux de l’économie de l’attention telle qu’elle est organisée actuellement par quelques entreprises numériques principalement américaines, les GAFAM. Dans le présent article on a fait le choix de présenter les principales conclusions[2] d’un travail collectif réalisé dans le cadre du Conseil National du Numérique (CNN) et qui a donné lieu au rapport «Votre attention, s’il vous plait! Quels leviers face à l’économie de l’attention? » (Janvier 2022). Ce document est malheureusement peu connu.
Les enjeux de l’économie de l’attention
Le premier mérite du rapport du CNN est, dans son introduction, de présenter d’une manière claire les différents enjeux et les différents dangers de l’économie de l’attention en rappelant les deux dimensions de la notion d’attention : «une dimension psychique ou mentale tout d’abord (l’attention qu’on l’oppose à la distraction) et une dimension sociale ensuite (l’attention à l’autre ou à son environnement, telle qu’on l’associe au soin et qu’on l’oppose à la négligence - on peut alors parler d’attention conjointe, pour désigner cette dimension relationnelle de l’attention». Cette dimension sociale de l’attention est souvent oubliée ou minimisée.
Le triple enjeu de l’économie numérique de l’attention : nos capacités psychiques, nos relations sociales, nos relations à l’environnement« Dès lors, poser la question de l’attention dans le contexte actuel revient à s’interroger sur un triple enjeu : qu’en est-il, dans les sociétés de plus en plus soumises à des dispositifs numériques au service d’une « économie de l’attention », de nos capacités psychiques, de nos relations sociales, et plus généralement, de nos relations à l’environnement ? Autrement dit, quelles sont les conséquences de l’économie numérique de l’attention pour l’«écologie», au sens très large que lui accordait Félix Guattari[3], à savoir l’écologie mentale, l’écologie sociale et l’écologie environnementale ? En effet, pour le philosophe français, « les perturbations écologiques de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète ». |
L’économie numérique de l’attention : quels modèles économiques ?
Les GAFAM et autres géants du numérique ont fait de la captation de l’attention un modèle économique. « De fait, ce n’est pas celui qui est attentif qui détient le pouvoir, mais celui qui capte l’attention;» à partir principalement de plateformes numériques. Le terme de plateforme désigne « un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou bien édités ou fournis par des tiers;» Ainsi, une plateforme est un marché bi-voire multiface qui met en relation différents groupes d’utilisateurs, permettant ainsi à l’offre et à la demande d’un bien ou d’un service de se rencontrer. « Face à la masse exponentielle de contenus proposés sur les plateformes, celles-ci ont également acquis un rôle d’ordonnancement : elles influencent voire déterminent la façon dont le contenu est hiérarchisé et présenté aux utilisateurs par le biais d’outils algorithmiques[4]. Ces algorithmes sont nourris par les données collectées auprès des différents groupes d’utilisateurs. »
Les plateformes tirent leur valeur économique d’effets de réseau, c’est-à-dire que leur utilité croît avec le nombre des utilisateurs (exemple du réseau téléphonique). Ces effets de réseau ont pour conséquence la concentration des marchés dans lesquels les entreprises du numérique s’implantent, ainsi « un petit nombre de très grandes entreprises contrôle une énorme partie de l’attention mondiale et la convertit en profit».
Le principal modèle économique des plateformes numériques est basé sur la publicité : le contenu est fourni à l’utilisateur sans contrepartie monétaire, grâce au financement d’espaces publicitaires par des annonceurs. « Loin d’être nouveau, ce modèle d’affaires était déjà utilisé par de nombreux médias, comme la presse écrite ou la télévision. Par rapport aux journaux, radios ou chaînes de télévision, les plateformes numériques ont la capacité de personnaliser les publicités affichées en fonction des données collectées sur la base des traces laissées par les consommateurs. On parle de « publicité ciblée ». Ce modèle économique en proposant un service gratuit facilite l’acquisition d’une masse critique d’utilisateurs déclenchant les effets de réseau. Le rapport du CNN donne une évaluation de ce que cette captation de l’attention peut représenter en termes de revenus pour les plateformes fonctionnant sur le modèle publicitaire. « Si l’on prend le réseau social Facebook, au deuxième trimestre 2018, le revenu moyen par utilisateur était d’environ 6 dollars au niveau mondial et, plus précisément, de 8,76 dollars en Europe;».
Dans le modèle économique dit « Freemium » : la plateforme laisse le choix à l’utilisateur soit de consommer le service gratuitement, ce qui l’expose en contrepartie à des publicités, soit de payer afin d’avoir accès à un service sans publicité. « En Europe, la mise en application du règlement sur la protection des données à caractère personnel (RGPD) a entraîné une augmentation des offres hybrides. « On voit ainsi se multiplier les bandeaux nous proposant soit d’accepter les cookies tels quels, soit de s’abonner au site ou de payer pour accéder au contenu. Certaines plateformes ont d’ailleurs fait le choix de ne reposer que sur un modèle payant, sous la forme d’abonnements hebdomadaires, mensuels ou annuels».
Le rapport du CNN souligne que « les jeux vidéo - bien que ne pouvant le plus souvent pas être considérés comme des « plateformes numériques » au sens économique du terme - jouent un rôle majeur dans l’économie numérique de l’attention. En effet, certains jeux vidéo sont proposés gratuitement, notamment sur les magasins d’applications de smartphones. Dans ce cas-ci, leur modèle économique repose sur une abondante publicité».
La « Captologie;» : La science des technologies persuasives
L’objectif des plateformes est de maximiser le nombre de leurs utilisateurs et, plus encore, l’engagement de ces derniers, c’est-à-dire qu’ils soient les plus actifs possibles.: « Tout l’enjeu de cette lutte pour capter le temps de cerveau disponible consiste à réduire à l’extrême les hésitations et les arbitrages conscients, pour créer une forme de naturalité qui ne pose pas de problème, qui semblera très économique sur le plan cognitif ». « Afin d’atteindre ces objectifs, les plateformes ont mis en place de nombreux dispositifs qui exploitent les mécanismes cognitifs et cérébraux les plus primaires ainsi que nos émotions « comme le montre la websérie « Dopamine » (Arte, 2019)».
Des technologies spécifiques ont été conçues (par exemple le «design digital comportemental») et « elles sont regroupées sous le terme de « captologie » ou science des technologies persuasives» c’est-à-dire « l’étude de l’informatique et des technologies numériques comme outil d’influence ou de persuasion des individus". Cette discipline est notamment enseignée « au Behavior Design Lab de l’université de Stanford, autrefois baptisé Persuasive Lab, où ont étudié de nombreux concepteurs de services numériques et qu’ils ont ensuite mise à profit pour créer des interfaces exploitant nos biais cognitifs, maximiser notre engagement en ligne et nous inciter à y revenir le plus vite et le plus rapidement possible».
« La captologie;» : exploiter les biais cognitifs humains
Pour stimuler la compulsion à consulter nos écrans, plusieurs mécanismes psychocognitifs sont mobilisés qui répondent à différents besoins de l’être humain. « En premier lieu : le besoin de popularité défini comme le « besoin d’être aimé et reconnu par le plus grand nombre de personnes » et le besoin de reconnaissance sociale, par le biais de likes, commentaires, messages, etc. ».
« Les plateformes jouent aussi sur le principe de « l’apprentissage par conditionnement opérant » qui consiste à créer artificiellement des habitudes comportementales en misant sur différents types de récompenses. Premièrement, on trouve les « récompenses de soi », à savoir le besoin de se sentir unique, de posséder des compétences remarquables, etc. Deuxièmement, les « récompenses de chasse » visent à satisfaire le désir de conquête ou de victoire, comme c’est notamment le cas dans les jeux vidéo, au travers de différents trophées ou médailles. Enfin, les « récompenses de la tribu » satisfont le désir d’appartenance sociale et de popularité, au sein d’un groupe. (..) recevoir un like est reçu par le cerveau comme une récompense et génère la sécrétion de dopamine dans le cerveau, hormone du plaisir, de la motivation et de l’addiction. Le like crée une boucle de rétroaction de validation sociale : on est validé par le groupe et on se sent obligé en retour de liker le contenu des autres. Cela crée une boucle sans fin.
Le like s’est diversifié en différents types de réactions, permettant à la plateforme de jouer sur nos émotions. Il existe six émotions universelles : la joie, la surprise, la tristesse, la colère, le dégoût et la peur. Autant d’émotions que l’on retrouve dans les boutons proposés par Facebook et symbolisés par des emojis simplistes. Pour Facebook, ce dispositif est aussi un moyen de collecter des données encore plus précises, qui lui demeuraient jusque-là inaccessibles : les émotions. Ces données permettent d’optimiser le ciblage comportemental et d’ajuster encore plus le fil d’actualité de chaque utilisation pour susciter la bonne émotion et accroître le temps passé sur le réseau social».
« Les plateformes empruntent certaines de leurs stratégies à l’univers du jeu. On parle de « gamification » pour désigner l’utilisation des mécanismes du jeu dans d’autres domaines, en particulier des situations d’apprentissage, de travail, de la vie quotidienne : l’utilisation de dispositifs « gamifiés » par les applications ou les objets connectés permet d’augmenter leur acceptabilité et leur usage en s’appuyant sur la prédisposition humaine au jeu. À travers la « gamification », le jeu se voit néanmoins souvent réduit à un ensemble de « mécaniques pavloviennes » visant à stimuler les réflexes des utilisateurs, mais dépourvues de toute signification. La gamification nous promet, en guise de monde plus fun, un univers de traces, de points, de récompenses numériques et de progression sur le modèle des jeux en ligne;».
Économie de l’attention ou économie de la manipulation ?
Le rapport du CNN propose de définir l’économie de l’attention mise en œuvre par les GAFAM comme : « un ensemble de dispositifs mis en œuvre afin d’extraire une valeur marchande à partir de la captation de l’attention des utilisateurs».
Certains chercheurs pensent que ce terme d’économie de l’attention, en donnant l’impression de parler d’une réalité unifiée, serait source de confusion. Pour les auteurs du rapport du CNN, le terme d’« économie de la manipulation » serait sans doute plus approprié. « Les plateformes ont acquis une telle finesse dans le profilage des utilisateurs qu’il leur est quasiment possible d’anticiper leurs intérêts, leurs conduites, leurs envies, et de les manipuler». « L’enjeu de la captation de notre attention n’est pas qu’un enjeu de temps passé devant un écran, mais aussi et surtout un enjeu de sensibilisation au fonctionnement et à la motivation des acteurs qui cherchent à accaparer cette ressource par le biais du numérique».
Et de conclure « quel que soit le terme que nous choisissons pour aborder la problématique de l’économie de l’attention, l’enjeu consiste à comprendre les modèles économiques et les infrastructures technologiques visant à capter l’attention des individus, afin d’envisager leurs effets en termes d’écologie mentale, d’écologie sociale et d’écologie environnementale»[5].
Notes
[1] Parmi ces ouvrages notons celui coordonné par Yves Citton, L’économie de l’attention, Editions La Découverte,2014
[2] Le présent article fait la synthèse que de la première partie du rapport du CNN.
[3] Félix Guattari, Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989
[4] Un algorithme est la description d'une suite d'étapes permettant d'obtenir un résultat à partir d'éléments fournis en entrée (une recette de cuisine, par exemple). « Le PageRank est sans aucun doute l'algorithme numérique le plus utilisé dans le monde. Il est le fondement du classement des pages sur le moteur de recherche de Google;».
[5] Ces effets sont développés dans la partie II (Pourquoi l’économie numérique de l’attention et les technologies persuasives peuvent s’avérer néfastes pour le vivant;?) et la partie III (Comment mettre le numérique au service d’une attention psychique, sociale et environnementale) du rapport du CNN
15/02/2022
Éducation : donner la priorité aux perdants
Retour à l’éducation
« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.
Notes
« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.01/03/2022
Éducation citoyenne et création artistique
Il faut continuer, mais comment ?
Apprendre à aller vers l'inconnu
Notes
[1] Il est possible de commander ce livre-disque « On n’arrête pas les oiseaux » à terredechansons@gmail.com ou dans n’importe quelle librairie.04/09/2021
Election présidentielle d’avril 2022 et Primaire populaire
Notes
[1] Voir Mediapart 10 octobre 2020.[2] Des élus de gauche et écologistes, locaux et nationaux, répartis sur tout le territoire et appelant de leurs vœux à une « primaire populaire » en novembre pour désigner un candidat commun à l’élection présidentielle de 2022. L’Obs. 30 juillet 2021. « Pour le climat, pour la justice sociale, pour la démocratie, pour la victoire en 2022, nous, élus et élues, vous appelons, collègues et camarades, à nous rejoindre pour soutenir et prendre part à la “primaire populaire” ».
[3] Voir leur site Primaire populaire.
[4] Le site de la PP explique les modalités du vote.
[5] Pour donner du poids à cette initiative remarquable, nous engageons tous les abonnés à l’eccap à participer à cette primaire populaire.
[6] Voir ci-joint le texte de B.Perret intitulé « Remarques sur la primaire populaire (PP) » qui considère que la PP est une fausse bonne idée.
[7] Voir ci-joint un autre texte de B.Perret, extrait de son livre et intitulé « Un changement nécessaire et radical de notre mode de vie » qui reproduit la déclaration imaginaire du Président de la République qui explicite ce que signifierait un changement de notre mode de vie. A la suite de quoi il démissionne en considérant que c’est à la société de prendre ses responsabilités.
01/04/2022
Élection présidentielle et changement climatique
Les programmes des différents candidats ne sont pas à la hauteur.
Un plan de transformation de l’économie pour échapper à l’effondrement.
Notes
1 « Pour une fiscalité plus juste en faveur de l’Etat social ».2 Voir F.Dosse, in AOC du 10 mars 2022, « Macron ou le peuple de gauche floué ». F.Dosse rappelle qu’il avait écrit un livre enthousiaste en 2017 « Le philosophe et le président ». Profondément déçu, il écrit : « je me suis senti un devoir déontologique de publier le livre critique : « Macron ou les illusions perdues. Les larmes de Paul Ricoeur » Ed. Le passeur.
3 Le Journal du Dimanche du 20 mars 2022 a donné le résultat de l’analyse du RAC et Le Monde du 30 mars a donné la synthèse de celle du Shift Project présidé par Jean-Marc Jancovici. .
4 The Shjft Project. Climat, crises : Le plan de transformation de l’économie française. Février 2022. Ed. Odile Jacob.
5 Les accords internationaux signés à Paris en 2015 prévoyaient que pour ne pas dépasser un réchauffement de plus de 2 degrés à la fin du siècle, l’humanité devait réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 5% par an.
02/03/2018
Empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey.
14/01/2024
En 2024, tisser des liens pour catalyser les rencontres et faire levier de transformation
Après Sète, quel temps et quels espaces en 2024?
Si le bilan de l’Université de Sète a été très positif, avec de nombreuses rencontres, il reste à consolider de nouvelles alliances entre réseaux d’acteurs. La prochaine étape est cruciale, elle nécessite de poursuivre notre rôle de tisserand afin de catalyser ces alliances pour espérer que les prochaines années ne glissent pas vers une élection présidentielle gagnée par un axe droite/extrême-droite.
Au sein de cet espace de confluences, nous partageons deux dimensions essentielles à articuler : le temps et l’espace.
Le temps, car le premier enjeu est la coproduction d’un agenda stratégique nous permettant de repérer les différentes étapes et les « séquences;» comme l’expriment les communicants, pour mobiliser, consolider, diffuser et faire levier.
L’espace, car au-delà de l’espace public qu’il faudra animer et faire vivre, il y a d’abord les espaces à ouvrir pour accueillir et croiser de nombreux réseaux qui, trop souvent, restent « dans leur couloir de nage;» ou rattrapés par leur identité racine et la « survie;» de leur organisation ou raison d’être.
Un projet mégalodeste dans un contexte inflammable;!
Le projet présenté notamment par Patrick Viveret est à la fois mégalo et modeste[1].
Il présente l’enjeu d’organiser « la grande alliance des Forces de vie;».
Mégalo, car il s’appuie nécessairement sur une analyse systémique et planétaire et à cette échelle, nous mesurons notre influence relative.
Notre monde glisse vers des peurs et des replis, de notre intimité aux voisinages, de notre territoire local au national et jusqu’aux dimensions planétaires qui ne peuvent être oubliées tant sur les enjeux climatiques, écologiques et économiques que sur les enjeux diplomatiques et géopolitiques avec la situation à Gaza qui, à la fois, catalyse et fige les désirs de paix car la colère nous envahit.
Cette colère et cette émotion, du 7 octobre en Israël aux jours d’après, sont révélatrices du sentiment d’impuissance qui peuvent nous envahir et de la nécessité d’agir ensemble pour ouvrir, là encore des espaces et du temps à l’expression de notre humanité. C’est pourquoi, nous avons pris l’initiative d’ouvrir des « Places à l’Humanité;»[2] à Sète et que nous engageons chacune et chacun, là où il peut, à affirmer que la paix, par une solution politique est le seul chemin. En attendant, que peut-on faire, à notre échelle;? Comment agir et se mobiliser au-delà des manifestations;?
Un projet mégalodeste expliqué en quelques mots
C’est pourquoi, il est utile de se rappeler que si tout est lié, tout ne dépend pas de notre action. Le temps et l’espace sont aussi des données pour chacune et chacun d’entre nous. Notre disponibilité a donc ses limites et c’est pourquoi il est si nécessaire de se sentir lié, relié, à un écosystème qui nous porte comme nous le portons. Cet écosystème a besoin d’une vision partagée, le côté mégalo mais aussi d’un ancrage dans l’action quotidienne, le côté modeste;!
Assumant à la fois notre côté mégalo et modeste, nous avons conscience qu’il faut expliquer en quelques mots notre inspiration, notre intention, notre intuition et notre attention pour tenter de mobiliser au-delà de nos cercles et de nos voisinages.
Une inspiration
Une inspiration de l’Archipel et de l’imaginaire d’Edouard Glissant autour de la tension créatrice entre l’identité racine et de l’identité relation.[3]
L’archipel existe tout autour de nous. Il est puissant et multiple. Il peut dégager un sentiment de puissance et de richesse comme un sentiment d’impuissance et d’émiettement. C’est pourquoi, il est indispensable de soutenir les personnes qui portent cette identité-relation et font vivre ainsi les interactions.
Une intuition
Nous considérons que la dimension relationnelle est portée par ces individus assumant un rôle d’explorations, de tisserands et de catalyseurs[4]. C’est donc autour de ces individus que nous devons travailler à des stratégies de catalyse. Or, les tisserands sont souvent exposés à multiplier leurs relations et à s’épuiser s’ils ne trouvent pas de leviers pour catalyser et transformer modestement leur environnement de vie et d’engagement. Nous devons donc renforcer ces postures essentielles à la vie d’un archipel.
Une intention
L’Archipel des confluences s’est fixé comme intention d’ouvrir un espace à ces tisserands afin de renforcer les liens entre les réseaux et organisations qui tentent de changer de cap. C’est pourquoi, l’équipe de l’Eccap s’est investie dès son lancement en octobre 2022 dans cette aventure. Il y a un enjeu important de documentation de ce processus complexe autant pour contribuer à l’écriture d’un récit commun que capitaliser aussi les nombreuses expériences passées qui méritent d’être analysées. Ces retours d’expériences sont un des premiers matériaux coproduits dans ces espaces relationnels.
Une attention
Afin de développer notre capacité de tissage et donc de catalyse, nous devons d’abord être attentif à deux exigences individuelles : se questionner et travailler nos propres postures. L’un des premiers freins analysés dans les retours d’expériences des précédentes initiatives des archipels, c’est la difficulté de questionner paradoxalement nos postures vis-à-vis des autres. Pour des personnes se reconnaissant comme des tisserands, cela peut apparaître surprenant. C’est totalement normal tant nos habitus, nos réflexions devenant des réflexes, il est plus simple de questionner les postures des autres que la sienne. Cela est un processus engageant et qui fonctionne mieux car le collectif de travail, les relations de confiance, l’inter-connaissance ont consolidé notre capacité de faire ce pas de côté nécessaire.
Inspiration, intuition, intention et attention s’inscrivent dans le temps et dans l’espace pour imaginer un autre horizon pour 2026, 2027 et 2030. C’est l’enjeu d’une Autre campagne à imaginer ensemble.
Notes
[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?AdC-Rencontre270124-1
[2] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Gaza0
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89douard_Glissant
Identité Racine : L'identité racine, selon Glissant, renvoie à l'ancrage identitaire d'un individu dans ses origines, ses racines culturelles et ethniques. C'est la partie de l'identité qui est souvent associée à la stabilité, à la permanence, et à la recherche d'une essence fixe. Glissant critique cette conception figée de l'identité, soulignant que l'humanité est caractérisée par une diversité dynamique plutôt que par des essences immuables.
Identité Relationnelle : L'identité relationnelle, en revanche, est liée à la manière dont les individus interagissent, se connectent et se métissent avec d'autres cultures. C'est une conception de l'identité en constante évolution, influencée par les rencontres, les échanges et les relations interculturelles. Glissant encourage à embrasser cette dynamique, à reconnaître la complexité des influences mutuelles entre les cultures, plutôt que de se fixer sur des frontières strictes.
Pour Glissant, l'identité relationnelle est essentielle pour comprendre et vivre dans un monde marqué par la mondialisation et la cohabitation de multiples cultures. (texte édité suite à une requête sur https://chat.openai.com, vérifié et relu par PA Cardona)
[4] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes
28/01/2017
Enseignement de l’histoire: interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora,
Interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora, historien, directeur des sept volumes Les Lieux de mémoire. Interview parue dans le JDD du 3 mai 2015.
Les nouveaux programmes d'histoire soulèvent des polémiques. Y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?
Ces programmes portent à l'évidence la marque de l'époque : une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’I’islam, aux traites négrières, à l'esclavage et qui tend à réinterpréter l'ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. Faire de l'humanisme et des Lumières un thème facultatif, alors qu'il est central, est à cet égard très significatif. Du coup, les critiques les plus violentes viennent des tenants de ce que l'on appelle le « roman national ». Et pourtant le récit historique, presque mythologique, destiné à former naguère des citoyens et des soldats ne tient plus.
La ministre traite les détracteurs de « pseudo-intellectuels »... Je lui laisse la responsabilité de pareilles expressions.
Certains estiment que les nouveaux programmes privilégient l'étude de l'islam - obligatoire en cinquième- au détriment du christianisme...
Ces reproches sont abusifs. Les élèves apprennent chronologiquement le judaïsme et le christianisme en sixième, en étudiant l'Antiquité. Et ils enchaînent avec l'islam et le début du Moyen Âge en cinquième. La place des différentes religions ne change pas par rapport à 2008. Ce que je reproche aux nouveaux programmes est bien plus grave...
Que reprochez-vous à ces programmes ?
L'ensemble manque de cohérence. Il aurait fallu une déclaration d'orientation intellectuelle et politique nette et claire. Les programmes ont une bonne inspiration : le retour à la chronologie, mais à l'intérieur d'une mosaïque de thèmes, qui ne forment pas une unité dynamique. Je ne jette pas la pierre au Conseil supérieur des programmes. Cette absence d'orientation reflète la crise identitaire que traverse la France, une des plus graves de son histoire. C'est l'expression d'une France fatiguée d'être elle-même, d'un pays qui ne sait pas trop où il va et ne sait donc pas dire d'où il vient.
Que proposez-vous ?
Je proposerais une orientation claire : expliquer ce que la France a apporté à l'Europe et au monde et, inversement, ce qu'elle a reçu de l'Europe et du monde. Le cadre chronologique pourrait reprendre les identités françaises successives : féodale, royale, monarchique, révolutionnaire, nationale, républicaine, et aujourd'hui démocratique. On mettrait l'accent sur ce que notre pays a apporté de singulier au reste du monde : par exemple les cathédrales, l'élan chrétien, ensuite et surtout le modèle de l'Etat-nation, l'absolutisme monarchique dans ce qu'il a de glorieux - Versailles, le Roi-Soleil... - et de niveleur pour les minorités nationales, les Lumières, la langue française qui a régné sur l'Europe du XVIII' siècle, les droits de l'homme, l'expérience révolutionnaire dans ce qu'elle a de positif et de négatif, une littérature extraordinaire, l'expérience coloniale avec ce qu'elle a pu également apporter au monde, y compris des armes pour s'affranchir...
Si des sujets comme « Sociétés et cultures au temps des Lumières » ou « Une société rurale encadrée par l'Église » restent facultatifs, ne risque-t-on pas de mettre à mal l'unité de l’enseignement ?
La vraie unité à trouver me paraît plutôt d'articuler la France avec l'Amérique, l'Afrique, la Chine... Laisser une certaine liberté aux professeurs est une bonne chose, à condition qu'elle ne veuille pas dire : en fonction de vos partis pris, politiques et idéologiques, faites ce que vous voulez. À quoi sert l’histoire ? Elle doit être à la fois utile et plaisante. Utile parce qu'elle permet, de nous définir à partir de ce que nous ne sommes plus. Plaisante parce qu’elle doit être incarnée, aussi vivante que possible. L’histoire est au collectif ce que la mémoire est à l’individu. Si vous perdez la mémoire, vous perdez vos repères…
Si vous deviez retenir cinq thèmes à enseigner en histoire au collège…
Je déclinerais le thème de la continuité et de la rupture. La France est le plus ancien Etat-nation du monde : qu’est-ce que cela veut dire ? Dans cette continuité, notre pays a connu de grandes ruptures : royauté absolue, révolution française. La plus grande est celle que la France a connu dans les années 1970 et 1980 et qui l’a fait passer d’un modèle de nation paysanne, chrétienne, étatiste, souveraine, à un autre qui se cherche dans la douleur. A cette métamorphose s’est ajoutée une immigration forte qui n’est pas l’élément principal de la crise, mais en est l’accélérateur.
En lisant l’ensemble des programmes, avez-vous d’autres inquiétudes ?
Pour le français. On a beaucoup moqué le jargon ridicule qui paraît inspirer ces nouveaux programmes. Cette question peut paraître marginale, elle est en fait centrale. Enseigner le français dans toutes les disciplines est excellent. Mais il faut en finir avec cette langue anémiée et caricaturale comme avec cet apprentissage du français tragiquement réduit à l’analyse textuelle, qui règnent depuis trente ans.
Certains déplorent que le programme de français ne fasse pas référence aux auteurs.
L'important n'est pas là. En réalité, pour l'étude du français, tout se joue avant le collège. Un enfant qui entre en sixième en disposant de 100 mots ou de 1.000 a déjà son avenir scolaire, social et intellectuel plié.
Que pensez-vous de la réforme du collège qui donne plus de place à l'interdisciplinarité ?
À l'école primaire, les élèves ont en général un professeur. Quand ils arrivent en sixième, ils sont fortement dépaysés par la pluralité des disciplines. L'idée de créer des passerelles peut être bonne. Mais travailler ensemble est tellement contraire aux habitudes des professeurs…. Il faudra cinq ans pour y arriver. Croire que ces mesures s’appliqueront à la rentrée 2016 est utopique.
Des programmes sur trois ans, est-ce une bonne idée ?
Cette réforme, organisée par cycles de trois ans, peut dissimuler l'intention de faire disparaître les redoublements. Je suis contre cette suppression. Faire passer tout le monde d'une classe à l'autre me paraît très inquiétant car la sélection se fait en bout de course, et vous risquez de niveler par le bas. Il faut casser l'idéologie de l'égalité formelle, car elle accentue l'inégalité réelle.
Que pensez-vous du débat sur l'enseignement des langues anciennes ?
Je ne sais pas où en est le débat. Il me semble évident qu'il faut garder le latin et le grec en option pour ceux qui veulent les apprendre. Cela dit, je ne crois pas que l'enseignement du latin soit indispensable à l'intelligence de la langue française, d'autant plus qu'il repose sur la connaissance d'une grammaire désormais sacrifiée. S'il est indispensable de comprendre l'apport de l'Antiquité grecque et latine à la civilisation, on peut lire Homère ou L'Enéide en français. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les élèves de licence sachent lire Lucrèce et Tacite dans le texte. J'en suis un vivant exemple !
17/12/2019
Espérer malgré tout
Il faut se rendre à l’évidence, Emmanuel Macron est bien le président des riches, le « grand manipulateur »[1] dans la ligne du néo-libéralisme.
Nos amis qui croient encore qu’E.Macron est le meilleur rempart contre Marine le Pen devraient déchanter, car le risque est bien de voir le mécontentement généralisé amener au pouvoir le Rassemblement National. Le « ni gauche, ni droite » de notre Président doit faire place à un autre slogan : ni Macron, ni Marine Le Pen ni néo-libéralisme, ni repli identitaire.
Les ambitions de l'ECCAP
Mais l’ECCAP ne désespère pas. Elle ose espérer un changement d’envergure et veut apporter très modestement sa part avec les ambitions suivantes.Elle se situe bien au niveau politique en espérant contribuer à une évolution de l’opinion, à un accord majoritaire pour des changements radicaux d’orientation sans pour autant entrer dans le jeu de la recherche du pouvoir, qui n’est pas de son ressort. Après avoir explicité dans notre Avant-Propos les dangers à affronter, et sans prétendre définir une nouvelle doctrine en « isme », il s’agit de contribuer à sortir du marasme et de la désespérance, car un autre horizon est possible. De multiples cheminements en cours donnent des raisons d’espérer.
Martin Luther King déclarait en 1967 : « Il est grand temps de passer d’une société orientée vers les choses à une société orientée vers les êtres ». D’autres diront qu’au lieu de se centrer sur les biens il faut se centrer sur les liens. Imaginons ce que serait une politique et un gouvernement qui, au lieu de mettre au centre du pouvoir le Ministère des finances et de l’économie, y mettrait le Ministère de la culture. Ce que serait une société qui mettrait l’éducation au cœur en allant à l’encontre d’un capitalisme qui « vit en épuisant les réserves anthropologiques constituées pendant les millénaires précédents. De même qu’il vit en épuisant les réserves naturelles »[2] .
Parler d’encyclopédie peut sembler bien prétentieux, mais il s’agit de souligner la multiplicité des sujets à aborder pour changer de cap. Nicolas Hulot qui s’adressait récemment à la Convention Collective pour le Climat souhaitait la bienvenue dans le monde de la complexité aux 150 citoyens, rassemblés pour proposer des solutions.
L’ECCAP veut constituer une base de données et de connaissances auxquelles les citoyens et tous ceux qui s’occupent d’information ou d’éducation populaire pourraient se référer. Il s’agit aussi de faire état des innombrables réalisations qui contribuent dès maintenant à « faire société autrement »[3].
Cela suppose d’étendre le nombre de contributeurs spécialistes d’un sujet qui l’exposent de manière pédagogique en quelques pages. Bien des personnes ont déjà rédigé des articles ou se sont engagés à le faire dans les prochains mois, dans un esprit d’éducation civique et citoyenne.
Il s’agit aussi de renvoyer à des sites spécialisés qui font un excellent travail, que ce soit par exemple sur les inégalités ou sur les questions environnementales. A cet égard, l’encyclopédie peut jouer un rôle de carrefour en permettant à des personnes ou des groupes, spécialisés dans une réflexion ou une action dans un domaine particulier, de prendre conscience que c’est un ensemble qui permettra un changement d’importance.
L’ECCAP devra préciser bientôt comment ouvrir des débats. Ceux-ci n’auront de sens que s’il y a accord préalable entre les uns et les autres sur la nécessité d’un changement de cap. Mais il y a place pour des débats entre personnes ou organisations qui partagent une visée commune. Rien ne serait plus inquiétant que la prétention de détenir une vérité à imposer. [4]
Peut-on espérer que la France (et l’Europe ?) joue un rôle de phare pour orienter autrement notre planète, alors même que les grands de ce monde nous amènent plutôt à être terriblement inquiets, qu’il s’agisse de Trump, de Poutine, ou de Xi-Jin-Ping ? Quitte à terminer sur un excès d’optimisme, citons ce qu’écrivait Bruno Viard dans un article de l’ECCAP : « De quelque façon qu’on les formule, les trois termes de la triade républicaine sont les guides qui doivent inspirer la transition à laquelle l’humanité est sommée de procéder à l’heure de la mondialisation »[5].
Notes
[1] Marc Endeweld. Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron. Ed.Stock 2019.
[2] Cité par Alain Supiot dans sa leçon de clôture au Collège de France « Le travail n’est pas une marchandise ». juillet 2019.
[3] « Faire société autrement » est le titre du numéro 28 de la Nouvelle revue de Psychosociologie.
[4] Voir à ce propos la contribution d’Eugène Enriquez dans l’eccap intitulée « Psychosociologie et changement de cap ».
[5] Voir les articles de Bruno Viard dans l’eccap.
01/10/2017
Esquisse sur les besoins.
- A lire : J.B. de Foucauld : L’abondance frugale, pour une nouvelle solidarité, Odile Jacob, Paris, 2010. Pierre Rabhi. Vers la sobriété heureuse ? Actes Sud 2010.
22/05/2020
Et si l'effondrement avait déjà eu lieu ?
C’est la thèse de l’ouvrage : nos craintes d’effondrement sont à prendre au sérieux, moins comme catastrophes à venir, qu’en tant que symptômes d’un événement qui a déjà eu lieu. Nos malheurs actuels, - pandémies, crises climatiques, crises sociales et économiques, crises politiques et culturelles -, ne sont que les symptômes de cet effondrement qui a déjà eu lieu dans l’ordre symbolique, celui des catégories de jugement et des manières de penser le monde et l’humain inspirées des principes fondateurs de nos sociétés industrielles. Ces catastrophes surgissant dans notre actualité, probables dans notre futur ne sont et ne seront désastreuses que du fait de notre impréparation à les accueillir et à les traiter. Cette impréparation provient d’une culture de la modernité prise par la discordance des temps, fixée au piquet de l’instant, oublieuse du passé et déjà prisonnière d’une conception du futur placée sous le signe des progrès techniques.
Ces idées de progrès et d’évolution ont aligné l’histoire humaine sur le développement continu des techniques en confondant organismes vivants et organisations machiniques. De cette confusion ont émergé les monstruosités bureaucratiques des totalitarismes qui, du nazisme au néolibéralisme, ont dérobé à l’homme sa capacité de penser et de décider, au risque de lui faire perdre son sens moral. Ces traumatismes, autant collectifs qu’individuels, au sein de la civilisation occidentale nous ont empêché de relever le défi de la modernité en nous réfugiant dans l’éphémère de la mode ou dans la nostalgie de la pensée réactionnaire. Les discours de l’effondrement, les annonces messianiques des catastrophes à venir sont les symptômes de ce traumatisme, de cette maladie politique et culturelle. Ils sont le revers des mirages du progrès qui ne concevaient le temps que comme un fleuve linéaire, irréversible, orienté par son futur. L’histoire récente nous a fait déchanter, les involutions sociales peuvent se produire à tout instant, le nazisme perdure, moins comme événement qu’en tant que traces mnésiques infiltrant nos expériences contemporaines. Il appartient à la modernité industrielle, il en est un rejeton monstrueux. L’expérience du psychanalyste convoque aussi une réflexion sur la mémoire et les fantômes du passé qui hantent notre actualité.
Cette réflexion rejoint nombre de questions que pose l’écriture de l’histoire que je développe avec l’aide de grands historiens comme Marc Bloch, Jean Pierre Vernant, Irénée Marrou ou encore Paul Veyne. L’analyse des régimes de temporalité est au cœur de ce travail, nous invitant à nous déprendre de l’actualisme technique qui nous laisse démunis devant les nouvelles menaces de catastrophes sanitaires, climatiques ou politiques, véritables retours d’un refoulé de notre histoire. Repenser le passé qui ne passe pas permettrait aussi de réviser la notion d’utopie, de la penser moins comme un mirage placé au bout des lendemains qui chantent qu’en tant que moment, kairos, à saisir à tout instant pour inventer sa vie. Walter Benjamin est présent de bout en bout de l’ouvrage, en compagnie de Freud et d’Hannah Arendt, afin de rendre compte des naufrages de l’histoire et de la nécessité de devoir les éviter en renouant avec le travail de la mémoire pour ne plus errer dans l’éphémère des instants successifs, sans pour autant céder aux nostalgies des pensées réactionnaires. L’actualisme technique comme l’actualisme économique tentent désespérément de pallier une histoire défaillante dont ils précipitent la perte. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Etat allemand avait montré l’exemple, comme l’a analysé Michel Foucault la nouvelle dimension de la temporalité devenait l’indice de croissance économique et lâchait l’horloge de l’histoire. Cette réussite, oublieuse de l’histoire et de ses ruines, riche de prospérité matérielle, est devenue un modèle démocratique. Elle a un prix. Celui d’une conception du sujet humain, autoentrepreneur de lui-même, auquel les utopies de « l’humanité augmentée » font ressentir une « honte prométhéenne » (Günther Anders). Ainsi, se fabrique un homme nouveau, déraciné du passé, se projetant dans un futur, à partir duquel il pense son présent, et où règnent les robots et les algorithmes auxquels il tend à s’identifier et dont il intériorise déjà les valeurs.
Dès lors que le cadre de pensée évolutionniste et progressiste hérité des Lumières s’est effondré à la fin du XIXe siècle, nos civilisations se sont révélées incapables d’en intégrer le traumatisme et parvenir à lui donner un sens. C’est de ce traumatisme de la modernité dont nous sommes toujours malades. Les régimes totalitaires se sont dressés sur les ruines de la capacité de penser qui se confond avec la capacité morale de juger. Ils ont érigé en lieu et place de cette capacité de penser les procédures cognitives, formelles, techniques de la bureaucratie, des réseaux formels des organisations. Ces organisations émergent de la perte de substance, de la perte organique autant que spirituelle de notre culture. C’est en ce sens que l’on a pu reconnaitre au nazisme un caractère de modernité propre à l’ère industrielle et à son administration impitoyable. Le chaos social qui résulte des catastrophes est à la mesure de l’hubris dont il provient. Les démocraties libérales ont essayé de s’en préserver par le Droit et la réussite économique.
Mais, par rapport aux chaos nos « mesures » juridiques se révèlent pitoyables, elles appartiennent à une civilisation qui a préféré le Droit à la Justice. Le Droit est insuffisant à respecter ce qu’il y a de sacré dans la personne humaine. Le Droit permet de résoudre les crises, mais il est impuissant face aux effondrements, comme l’a montré l’histoire des catastrophes lors des génocides du XXe siècle. La manière de penser le temps est fondamentale pour penser les effondrements et prendre les mesures sociales et politiques qui s’imposent. L’actualisme technique détruit la nécessaire concordance des temps au profit d’une fuite dans la succession des instants. Faute de nous interroger sur la temporalité qui conditionne la capacité de penser et donc de juger, rien n’est possible. Les institutions juridiques relèvent de la rationalité formelle, elles demeurent inefficaces sans la substance de l’éthique, des valeurs de justice qui lui confèrent la force et le sens. Pour pouvoir exercer notre liberté, qui est d’abord et avant tout une possibilité de choisir, il faut pouvoir recueillir les expériences du passé, rassembler les traces et les interpréter, faire histoire. L’Esprit marche dans les ténèbres des instants successifs lorsqu’il n’est pas éclairé par l’histoire. Nous cédons aux mécanismes de déni des effondrements qui nous guettent car ils nous permettent d’oublier les effondrements déjà réalisés dans l’histoire. L’effort de mémoire est ascèse, initiation, catharsis. Il se trouve par contre exclu, forclos d’une civilisation besogneuse, rivée au piquet de l’instant d’après, celui du profit, du retour sur investissement. De ce fait, pressés par la vitesse et les instants successifs d’un présent intemporel nous nous détournons des informations et des valeurs qui nous mettraient face à notre mort, à notre finitude. L’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaitre à la hauteur de l’oubli de la mort. Ce rapport au temps conditionne le développement et l’extinction des civilisations. L’histoire, avec le philosophe Walter Benjamin, est, avec la psychanalyse et la philosophie, une des seules manières de sauver un passé qui s’actualise dans le présent, et d’ouvrir le seul et authentique chemin d’invention des utopies, placées moins au bout du futur, qu’à chaque instant qui reçoit l’éclat messianique des origines.
A cette révision de nos conceptions du temps et de la mémoire s’ajoute une analyse critique des fonctions du langage et de la communication. Si l’effondrement climatique, sanitaire ou social présent ou à venir, n’est que la matérialisation d’un effondrement de nos cadres de penser qui a déjà eu lieu, il convient de toute urgence d’inventer un nouveau discours. Cela ne sera possible qu’en restaurant la fonction symbolique du langage, sa capacité de dire le monde, de lui donner un sens et une cohérence. C’est ce pouvoir du langage qui se trouve aujourd’hui politiquement dégradé, réduit à la com et au bavardage des sociétés du spectacle. Nos sociétés de la communication tendent à priver les individus et les collectivités de cette fonction symbolique du langage nos hommes politiques ne sont que la partie la plus avancée de cette déroute du pouvoir du langage dégradée en discours technique ou en pur verbiage. Aujourd’hui, une « âme numérique » agite les corps, met en transes les gouvernants, s’empare des moindres citoyens, exorcise la moindre donation poétique du monde, perce la moindre des métaphores, crève les voiles de la beauté et de ses mystères pour mieux la broyer à la meule de l’utilité, elle est celle qui permet aux financiers et aux oligarques de parler la même langue. Dans ce grand naufrage de la civilisation humaine dont la crise écologique reflète en miroir la déshumanisation, l’Appel des appels qui s’en suivit, fut un signal de détresse. C’est un des mérites, et non des moindres, des discours de l’effondrement que de relever le défi de la modernité né du traumatisme, traumatisme produit par l’incapacité de notre civilisation d’inventer un ordre social à la mesure du développement des techniques. Il nous faut surmonter ce traumatisme de la modernité en inventant un ordre social, disons symbolique, à la hauteur des révolutions techniques et industrielles. L’ouvrage invite à fabriquer une nouvelle forme d’utopie fabriquée avec l’étoffe de nos rêves, pensée moins comme le projet d’un avenir meilleur sans cesse repoussé aux calendes grecques que l’originalité à saisir à tout moment pour inventer un futur inédit.
Notes
1) ET SI L’EFFONDREMENT AVAIT DÉJÀ EU LIEU. L'ÉTRANGE DÉFAITE DE NOS CROYANCES. à paraître le 3 juin 2020 aux Liens qui libèrent15/07/2021
Et si l’abstention s’expliquait par le manque de respect ?
Une page est tournée
Pour une politique du respect
Notes
[1] Donatien Huet et Ilyes Ramdani in Mediapart 4 juillet 2021.[2] Didier Daeninckx « Municpales. Banlieue naufragée ». Tracts Gallimard. N°13, février 2020.
[3] Agathe Cagé. Respect. Ed. Equateus. Mars 2021.
13/03/2019
et si nous nous étions trompés ?
Nous vivons un moment tout à fait inédit qui est entré en tension avec tous les grands enjeux de notre époque. Se font face une révolution technocapitaliste qui annonce une promesse de liberté et de progrès, et une réalité d’un monde sans croissance où la pauvreté augmente, où la démocratie vacille. Dès sa naissance, des contradictions irréductibles étaient inscrites au cœur du projet technocapitaliste, elles apparaissent aujourd’hui au grand jour. Pour les dépasser, deux voies se présentent à nous : celle de l’élitisme individualisé d’un côté et celle de l’intelligence collective de l’autre.
La promesse technocapitaliste est une impasse
Un capitalisme post-marché. Plus d'un siècle après Adam Smith, le modèle néoclassique de l’équilibre général démontre qu'en situation de concurrence parfaite tout surprofit tend à disparaître. Cet équilibre repose sur deux conditions. La première est celle dite des rendements décroissants qui limitent la possibilité pour une entreprise de grandir indéfiniment. La deuxième est l’existence du mécanisme des prix qui permet à chacun de disposer des informations nécessaires pour agir en toute rationalité. Ainsi l'économie de marché peut tenir sa promesse d'être le modèle le plus efficace et le plus juste, aussi bien en terme économique que social.
Or, dans l’économie technocapitaliste, les technologies numériques associées aux nouvelles logiques financières transforment en profondeur la structure de coûts des entreprises et éloignent le lien qui existait entre augmentation des ventes et des profits d'un côté et variation des coûts de l'autre. Qu’il s’agisse d’externaliser la totalité des coûts directs sur des sous-traitants mal payés, de créer des plateformes numériques qui se contentent de mettre en contact l’offre et la demande ou - et c’est l’innovation la plus originale - de faire travailler gratuitement leurs clients distribuer des produits à une personne ou à des milliers coûte à peu près le même prix. Ainsi, ces modèles sont un véritable défi lancé à la théorie du marché car, dans l'économie technocapitaliste, c’est le monopole qui devient la forme naturelle du marché !
Pour s'attaquer au mécanisme des prix, le coup de génie aura été de créer ce que beaucoup nomment « l’économie de la gratuité ». De plus en plus souvent, lorsque nous achetons un produit, nous ne le payons pas, du moins pas directement, pas en totalité, pas immédiatement. En l'absence de cette précieuse information, le consommateur a de plus en plus de difficultés à relier son comportement de consommation avec sa réelle capacité d'achat. C’est ainsi que le pouvoir cognitif du mécanisme des prix s’efface pour laisser place à des comportements irrationnels.
Avec la disparition des deux conditions premières du modèle concurrentiel néoclassique, il n'aura fallu qu'une vingtaine d'années au système technocapitaliste pour mettre à bas le principe du marché autorégulateur et voir naître un capitalisme radical émancipé du marché, un capitalisme post-marché.
Une désintégration sociale
L’essor des plateformes numériques a remis au goût du jour un modèle social qui avait été balayé par la deuxième révolution industrielle et que l'on croyait disparu à jamais. La plateforme numérique a sorti le travail de l’entreprise, elle n'en est plus responsable. C’est aux employés d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail (VTC, bien immobilier, vélo), et à en supporter les risques associés. Ils sont auto-entrepreneurs, payés à la course et supposés assumer toutes les cotisations sociales. Dans ce nouveau monde, le travail n’est plus le lieu essentiel où se joue le lien social, la construction, identitaire. La fragilisation des sociétés salariales, est en train de briser le cercle vertueux qui permettait la création de richesses économiques, l'augmentation du niveau de vie et un puissant mouvement d'émancipation individuelle 2 .
Le piège environnemental
Les géants de l’industrie numérique se vantent à longueur de journée de leurs « immenses efforts » en matière environnementale, tout en participant largement à une exploitation toujours plus grande de ressources limitées ou encore à l’augmentation des flux et de leur vitesse pour optimiser leur chaîne de valeur (ne serait-ce que le transport ou la consommation d’énergie).
La science économique commence à mieux cerner la notion de capital naturel et son évolution liée aux interactions entre l’homme et son environnement. Tous ces travaux nous disent que le cycle économique est borné en amont par les quantités de ressources exploitables, et en aval par la capacité des écosystèmes à absorber les déchets. Les économistes sont convaincus que, dans le domaine de l'environnement, la priorité n'est pas la prise en compte de la rareté des ressources mais le traitement de la question des «poubelles pleines ». Les solutions proposées paraissent convaincantes (TVA verte, prix du CO2...). Mais, là encore, l'efficacité de ces mesures se heurte au fait que le nombre de produit augmente plus vite que la diminution de leur taux de charge. Enfin, il nous précipite au-delà des frontières écologiques car ce nouveau monde produit un festivus numericus qui s’arrange avec la promesse selon laquelle l’innovation dernier cri va lui permettre de réduire son empreinte carbone tout en ignorant superbement le coût pour la planète lié à la fabrication de cette innovation. Entre un franchissement de frontière et une réduction de consommation, festivus numericus préférera toujours franchir la frontière.
C’est là l’explication ultime de l’incompatibilité entre ce nouveau capitalisme et les frontières écologiques. En faisant de chacun un festivus numericus, ce système crée des comportements d'hyper-consommation, d'hyper-mobilité, totalement incompatibles avec une quelconque maîtrise des externalités environnementales.
La déformation sociale du temps
L’une des plus grandes singularités de cette nouvelle forme de capitalisme est qu’il déforme socialement le temps 3. Cette déformation s’effectue sous la pression de deux grands phénomènes. Le premier relève d’un changement de nature du temps, le deuxième est d’ordre sociologique, voire anthropologique, le principe d’accélération du temps est le deuxième.
Lorsque Gary Becker publie « A Theory of the Allocation of Time » dans The Economic Journal, il indique que, pour obtenir le maximum de satisfaction, l’individu va combiner une quantité de dépenses et une quantité de temps. Et il fait preuve d’un grand esprit visionnaire lorsqu’il nous dit que dans le monde moderne, c’est le prix relatif du temps qui est amené à augmenter par rapport à celui des autres dépenses. C’est toute une conception de la société qui change alors car toutes les activités qui dépensent beaucoup de temps sans apporter de satisfaction économique supplémentaire seront amenées à disparaître. Ceci explique, par exemple, le remplacement progressif du bénévolat (gratuit) par la philanthropie des plus fortunés (inscrite dans une logique d’optimisation fiscale). Par ailleurs, se développent les travaux autour de l’économie de l’attention qui ont pour ambition de capter toujours plus le temps des individus via les interfaces numériques et les jeux videos. Le succès de ces travaux est éclatant : dans un reportage récent sur Arte, on peut entendre que, arrivé à l’âge de 21 ans, un jeune aura passé dix mille heures à jouer sur un écran, autant qu’au collège et au lycée !
C’est à l’ensemble de la société que l’on demande maintenant d’accélérer. La globalisation, la technologie, tout cela nous entraîne dans des rythmes toujours plus rapides. Et cette accélération désynchronise tous les plans de nos vies. Hartmut Rosa 4 nous explique que l’évolution actuelle relève d’une dialectique entre des forces d’accélération et des institutions vouées à dépérir dès lors qu’elles deviennent un frein à celles-ci. Il rejoint ici la thèse de Zygmunt Bauman 5 selon laquelle le système va chercher à éliminer tous les obstacles qui se présentent sur sa route et qui l’empêchent d’accélérer.
Cette déformation sociale du temps contribue à dissoudre tous nos repères. Il faut relire Emile Durkheim 6, Simone Weil 7 et Hanna Arendt 8 pour anticiper les conséquences du vide que créent nos sociétés liquides. Elles brisent tous les repères, toutes les bornes à partir desquels les personnes avaient construit leur vie. Durkheim parle alors d’anomie. Et cette situation peut-être désastreuse comme le pressent Hanna Arendt !
Comment sortir de cette impasse ?
Deux voies semblent émerger, tout aussi révolutionnaires l’une que l’autre.
La première est prométhéenne, grâce aux nouvelles technologies le corps et l'esprit humains seront réagencés pour rattraper notre retard par rapport au rythme imposé par la société liquide et dépasser les contradictions du monde technocapitaliste. C’est ce que l’on appelle le projet transhumaniste qui consiste à « augmenter l’homme ». Ses prophètes utilisent une phraséologie sociale pour justifier leur vision. Pour eux, seul letranhumanisme;pourra éviter que les creusements des inégalités ne conduisent à un règne absolu d’une élite richissime. Tous les grands noms du technocapitalisme investissent des sommes colossales sur ces sujets et certains hommes politiques relaient d’ores et déjà leurs ambitions.
La deuxième est sans doute la voie la plus révolutionnaire, la plus politique puisqu’elle consiste non plus à demander de s’adapter à un contexte, mais bien de changer le contexte lui-même en utilisant la puissance de l’intelligence collective. La vraie question n’est plus technologique, mais bien sociale : comment remettre en marche cette intelligence pour transformer l’ordre des choses alors que toute l’évolution récente a atomisé nos sociétés ? Parce que l’éloignement nous désengage de notre citoyenneté, cette voie s’appuie sur l’idée que c’est dans la proximité que se situent les nouveaux enjeux car c’est à ce niveau que pourront être repensées nos façons de nous nourrir, de nous loger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller… Bref, de revoir en totalité comment nos besoins premiers seront satisfaits tout en dépassant les trois conséquences majeures de l’évolution technocapitaliste : l’épuisement de notre capital naturel, le creusement des inégalités et la dépolitisation du monde. Dès 2010 Daniel Cérézuelle et Guy Roustang 9 percevaient que les dépenses à base de temps (auto-production) prendraient dans l’avenir de plus en plus d’importance en lieu et place de dépenses à base de biens et services. Et ils voyaient dans la relocalisation partielle de nos enjeux premiers une solution aux déséquilibres de notre monde. C’est cette voie qui doit être reprise et amplifiée et c’est dans celle-ci que peut se retrouver une complémentarité fructueuse entre les avancées technologiques (FabLab en particulier), l’intelligence collective et une économie de marché refondée. D’ores et déjà, de nombreux territoires expérimentent ces nouvelles approches et c’est à la puissance publique et aux citoyens d’en permettre un changement d’échelle significatif, seul à même de nous permettre de dépasser l’impasse technocapitaliste.
Notes
[1] Lucas Mediavilla, « Le mirage salarial de la Silicon Valley », Les Echos.fr, 15 octobre 2018.
[2] Guy Roustang et al., Vers un nouveau contrat social, 5. éd, Sociologie économique (Paris: Desclée de Brouwer, 2000).
[3] Renaud Vignes, « La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions », Revue du MAUSS;N°52 (s. d.): 251‑265.
[4] Hartmut Rosa, Accélération: une critique sociale du temps, Théorie critique (Paris: La Découverte, 2010).
[5] Zygmunt Bauman, La vie liquide;(Paris: [1] Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013.
(6) Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013
[7] Simone Weil, L’enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain;(Gallimard, 1970).
[8] Hannah Arendt et al., Les origines du totalitarisme Eichmann à Jérusalem;(Paris: Gallimard, 2013).
[9] DanielCérézuelle et Guy Roustang, Autoproduction accompagnée, un levier de changement, (Ramonville Saint-Agne: Erès, 2010).
(10) https://citizenlab.fr/produit/limpasse/
11/04/2020
Eviter l'erreur d'aiguillage
Malgré le fiasco de la théorie de l’efficience des marchés financiers en 2008, une grande partie des économistes restent convaincus que les mécanismes de marché sont pertinents pour résoudre n’importe quel problème, et pour obtenir l’indispensable infléchissement des comportements. Ainsi, Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, tout en dénonçant le court-termisme et en affirmant la nécessité de changement, écrit discrètement « Cependant, nos efforts depuis trente ans pour changer la norme sociale en matière de climat sans introduire d’incitations financières suffisantes ont été vains » ([2]) Cette orientation vers des remèdes puisés dans l’arsenal du libéralisme classique semble déjà amorcée en France avec les toutes récentes ordonnances offrant aux entreprises toute latitude concernant le temps de travail, le chômage partiel et les congés payés…
Un autre facteur très puissant s’oppose à de véritables changements : le «solutionnisme», courant de pensée né dans la Silicon Valley, soutenant que tous les problèmes environnementaux ou sociaux peuvent être résolus par l’usage des nouvelles technologies. C’est également une prétention au changement, mais dans une direction qui ne mène qu’à l’impasse. Certes, ces nouvelles technologies sont d’un grand secours dans la crise actuelle l’application Covidom est utile, des masques sont rapidement fabriqués grâce à l’impression 3D, Google aide financièrement les institutions de santé et les PME, et évidemment la sociabilité numérique se substitue aux relations sociales ordinaires. Mais ces « solutions » sont – en se situant dans le long terme – en même temps des causes de la désintégration du monde et de nos sociétés ([3])
De ce point de vue, l’organisation du travail, mais aussi les modalités de la communication sociale dans son ensemble pendant la période de confinement pourraient être prises pour les prototypes de ce qu’elles seront à l’avenir, voire être pérennisées. Les entreprises géantes du numérique pèseront lourdement en ce sens. Ainsi Luc Ferry, dans Le Monde du 27 mars écrit : « Je prends aussi le pari que l’avenir montrera vite que cette crise ne changera au final que très peu de choses. Certes, elle touchera durement des personnes et des entreprises, pas le système de la mondialisation libérale que consacre au contraire la logique des Gafa: jamais smartphones et tablettes n’ont autant servi !».
La pesanteur la plus forte s’opposant à l’orientation vers des changements réels vient du corps social lui-même. Bruno Latour écrit : « dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! »([4]). L’intense et constant conditionnement par cette idéologie portée par ces maîtres du monde, diffusée par tout le système médiatique/numérique, à commencer par le tsunami publicitaire permanent, transforme le citoyen en homo numericus, addict aux nouvelles technologies de l’information. Si son attitude politique ne se borne pas à l’abstention, son vote aura toutes les chances de conforter les thuriféraires de cette nouvelle utopie techniciste.
Cela ne consistera pas en une clôture systématique des frontières, mais en une adaptation de l’échelle pertinente des espaces géographiques selon les produits. Cette échelle ira du local au mondial, en passant par la nation et l’Europe, et devra être le résultat de décisions politiques, au lieu d’être soumis aux seules lois des marchés.
II en ira de même des flux culturels il ne faut pas renoncer à la richesse de la confrontation des idées, des informations, des œuvres d’art, des expériences de métissage culturel, et des cultures en général à l’échelle de la planète mais il faut se délivrer de l’hégémonie des industries culturelles dont l’épicentre est aux Etats-Unis.
Sortir de la logique des marchés, c’est aussi introduire dans les décisions politiques (notamment locales) des critères comme la beauté de l’environnement, ou le respect du silence.
Il faudra étendre le champ de l’économie sociale, favoriser la vie associative ([5])
Trouver de nouvelles formules pour mettre en application l’idée des « biens communs », qu’il conviendra de définir démocratiquement.(6)
Ces orientations doivent être le produit de débats dans lesquelles s’engagent tous les citoyens, ce qui implique aussi une réflexion sur le bon fonctionnement de la démocratie. Car il est impensable d’imposer cet indispensable changement de cap par la coercition. Il nous faut absolument pour cela gagner d’abord le combat de l’hégémonie culturelle, pour le dire en termes gramsciens ou, plus sobrement, en un mot : convaincre. Maurice Merchier
[1]« Coronavirus : les Etats-Unis paniquent face à leur économie en chute libre » Arnaud Leparmentier Le Monde du 24 mars 2020
[2] « Allons-nous enfin apprendre notre leçon ? » Jean Tirole, Le Monde 25 mars 2010
[3] Voir lettre d’information de l’eccap n°=21: Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020
[4] « La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique » Bruno Latour, Le Monde 25 mars
[5] « Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ? » Philippe Langevin, et l'association de l'histoire à l'actualité Jean-Louis Laville dans l'ECCAP[6] Révolution du XXIème siècle ? Le commun pour sortir de la société de marché Guy Roustang dans l'ECCAP
21/02/2021
Extraits d’une Interview de Gaël Giraud par Denis Robert. 29 septembre 2020.
02/04/2019
Féminisme. Quelques citations.
1 - Et si le regard féminin changeait l'économie
(Luigino Bruni dans Avennire du 7 otobre 2018)Économie est un mot grec qui décrit directement à la maison (oïkos nomos, règles pour gérer la maison), et donc la famille. Cependant l'économie moderne, et plus encore l'économie contemporaine, s'est pensée comme un milieu régi par des principes différents et à de nombreux égards opposés aux principes et aux valeurs qui ont toujours régi et continue de régir la famille. Un principe qui fonde la famille, peut-être le premier et celui qui sous-tend tous les autres, c'est celui de la gratuité… La famille est en effet le principal lieu où nous apprenons pour toute la vie et spécialement depuis l ' enfance ce que Pavel Florensky appelle «l'art de la gratuité». C'est là surtout en tant qu'enfants, que nous apprenons aussi à travailler, car il n'y a pas de travail bien fait sans gratuité. Notre culture, cependant,
Dire gratuité signifie donc reconnaître qu'un comportement doit être fait parce qu'il est bon et non parce qu'il est récompensé ou sanctionné. La gratuité nous sauve ainsi de la tendance prédatrice qu'il y a en chaque personne, elle nous demande de manger les autres et nous-mêmes. C'est ce qui distingue la prière de la magie, la foi de l'idolâtrie, ce qui nous sauve du narcissisme, qui est la grande maladie de masse de notre époque, à cause de l'absence de gratuité.
Si la famille veut et doit cultiver la gratuité, elle doit faire très attention de ne pas importer dans son foyer la logique de l'incitation qui prévaut aujourd'hui partout… Si, en revanche, même au sein de la famille, on commence à mettre en pratique la logique et la culture de l'incitation et que l'argent devienne ainsi le «pourquoi» on fait ou ne fait pas les tâches et les petits travaux domestiques, ces enfants en tant qu'adultes seront difficilement de bons travailleurs, car le travail bien fait de demain repose toujours sur cette gratuité qu'on apprend surtout dans les premières années de la vie, et particulièrement à la maison…
Ce n'est certainement pas un hasard si l'économie de la communion est née du regard d'une femme (Chiara Lubich), si la première à théoriser les biens communs a été Catherine Coman (en 1911) et si Elinor Ostrom a été récompensée (seule femme jusqu'à présent) par le prix Nobel d'économie en raison de ses travaux sur les biens communs. Et ce sont deux femmes (Martha Nussbaum et Carol Uhlaner) qui sont à l'origine des biens relationnels. Lorsque le regard féminin sur l'économie fait défaut, les seules relations observées sont les relations instrumentales, où ce n'est pas la relation qui est un bien, mais où les relations humaines et avec la nature sont des moyens utilisés pour se procurer des biens.
2 - Simone de Beauvoir interviewée en 1978 par Pierre Viansson-Ponté,
Vous disiez en 1967, dans vos entretiens avec Francis Jeanson: «Le féminisme, c'est une manière de vivre individuellement et de lutter collectivement». Vivre le féminisme individuellement, commentateur? Et lutter collectivement, commentateur?
Je garderai toujours cette formule, c'est-à-dire qu'individuellement, on peut essayer de s'affranchir des contraintes économiques qui pèsent contre la femme, on peut essayer d'avoir un métier, de travailler au dehors, de faire une carrière. Cela dit c'est dangereux, parce que notre but à nous, ce que nous appelons le féminisme radical, ce n'est pas de prendre la place des hommes, pour retomber dans les mêmes défauts qu'eux. (…). Nous ne souhaitons pas que les femmes prennent ce goût du pouvoir et tous les défauts des hommes.
Depuis quand vous définissez-vous comme «féministe radicale»? Depuis pas très longtemps au fond?
C'est-à-dire que j'ai toujours dit que j'étais féministe… dans la mesure où féministe, pour moi cela voulait dire que je réclamais une identité de situation entre l'homme et la femme, et d'égalité radicale entre l'homme et la femme. Mais comme nous parlions tout à l'heure de travail collectif, il n'y avait pas de collectif de travail qui vraiment m'intéressât.
C'est seulement depuis 1971 ou 1972 que j'ai rencontré des jeunes féministes qui m'ont contactée à propos des problèmes de l'avortement, avec qui j'ai commencé à travailler tout à fait en sympathie parce qu'elles étaient féministes pas pour prendre la place des hommes, mais pour changer le monde tel qu'il est fait par les hommes. Et cela est une chose beaucoup plus intéressante à mes yeux.
3 - Extraits d'Olivier Rey: Homme-femme: heureuse différence ou guerre des sexes? Extraits de «La famille: héritage ou avenir?. Paris Editions Parole et Silence. 2011, p. 31-40.
«On ne saurait vraiment comprendre l'activisme technique moderne, si souvent dénoncé, si on ne mesure pas à quel point ce matérialisme est la contrepartie d'un spiritisme radical. Il ne s'agit plus, comme dans les temps anciens d'échapper à la matière par l'esprit, il s'agit de soumettre entièrement la matière à l'esprit. Ernest Renan affirme, dans l'Avenir de la science: «Le grand règne de l'esprit ne commence que quand le monde matériel sera parfaitement soumis à l'homme». On ne parle plus d'âme. Cependant une autre entité métaphysique a pris sa place: une volonté impérieuse, impérialiste, revendicatrice, devant laquelle tout doit plier. De là l'agressivité particulière à contre du donné, de tout donné, de tout ce qui pourrait paraître intangible ou indisponible: le passé, la tradition, la nature.
Fatalement, ce mouvement d'émancipation à l'égard du donné en vient à se heurter à un donné fondamental: la différence sexuelle. Face à la réquisition générale du monde par la volonté, voilà un obstacle de taille: peut-être l'obstacle suprême. Un obstacle qu'on s'emploie donc, par de multiples manières, à contourner, à saper, à dissoudre.
… La nature n'est plus une nature, elle est appréhendée comme une matière première infiniment malléable. Rien ne doit échapper à l'emprise, pas même la différence sexuelle. Et pas même évidemment la différence sexuelle entre les humains.
«L'anatomie, c'est le destin» disait Freud: pour refuser le destin, il devient donc nécessaire de démentir au besoin l'anatomie. Soit en la modification, par la technique médicale, soit en la déclarant subsidiaire. A la catégorie de sexe, on préfère alors celle du «genre» -substitution à un donné, naturel et social, qui nous définit, d'une identité choisie, par laquelle l'individu entend se définir. Que les choses soient claires: il n'est nullement question, here, de s'en prendre, le moins du monde, aux personnes transsexuelles ou transgenres. Comme l'a écrit Nietzsche, «il y a vraiment quelque chose à dire en faveur de l'exception». Cela dit Nietzsche ajouté: «à condition que l'exception ne veuille jamais devenir la règle». Ou c'est de cela qu'il est souvent aujourd'hui question.
4- La présidente de l'Ethiopie dénonce une société profondément patriarcale.
Sahle-Work Zewde, seule femme aujourd'hui à la tête d'un Etat africain qui compte 105 millions d'habitants a déclaré: «Il faut fondamentalement changer le statut de la femme. Toutes ces pratiques nocives liées à la culture, aux coutumes, ce n'est pas la force de la loi qui peut les faire changer, ce sont les mentalités ».
5- Romain Gary, en 1975: «L'absence de féminité dans notre civilisation est effrayante».
Pour son émission sur France Inter, Jacques Chancel disait à Romain Gary : Parfois les hommes et les femmes ne veulent pas parler de ce qui touche leur cœur.
Vous accordez un intérêt extraordinaire aux femmes qui, à votre avis, ne sont pas assez satisfaits. Même en ce moment où on s'occupe beaucoup d'elles…
Même sans s'engager dans le domaine du féminisme proprement dit, il y a une absence de féminité dans notre civilisation qui est effrayante. Je ne veux pas me lancer dans des propos religieux, vérifier plus que je suis incroyant, mais si vous regardez la parole duc Christ, elle est essentiellement féminine. La voix du Christ était une parole de femme, du moins au sens traditionnel que l'on donne à ce terme. Tendresse, pitié, amour, bonté, pardon. Mais ces vertus sont totalement absentes de deux mille et de notre civilisation. En dehors de l'égalité hommes-femmes, qui est évidente, il faut une transformation des valeurs dites «masculines» en valeur féminines. C'est pourquoi je ne comprends pas les mouvements féministes qui se réclament d'une sorte de masculinité, à parts égales avec les hommes. Elles devraient au contraire se retrancher de plus en plus, et élaborer des valeurs féminines pour en féconder notre civilisation. Mais c'est sans doute une vue un peu idéaliste des choses.
Dans votre nouveau roman, «Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable», vous rendez peut-être aux femmes leur juste valeur, mais vous remettez surtout les hommes à leur place. Qu'est-ce qu'ils prennent les hommes! On va vous dire que vous trahissez la caste…
Ca m'a été dit. J'ai reçu des lettres de ce genre. J'ai reçu également des insultes d'une dame qui m'a affirmé que je minais la virilité de son mari, et que j'étais un salaud d'avoir écrit ce livre-là. Mais quelle est la critique que je fais, là-dedans? Je ne critique pas les hommes. Je critique deux mille ans de civilisation qui font peser sur l'homme une hypothèque de fausse virilité et de fanfaronnade de coq, de manifestation extérieure d'une virilité inexistante, ce qui est catastrophique.
Après que Romain Gary ait déclaré qu'il croyait profondément au couple, Jacques Chanel lui a demandé : Et la fidélité?
Oui, mais pas à la fidélité épidermique, quand même. La fidélité de dévouement profond de l'un à l'autre, qui peut se contenter très bien de quelque égarement en cas d'absence. Je crois que la vérité des rapports de l'homme et de la femme, c'est le couple, et tout le reste de la crème chantilly. C'est très bon, la crème chantilly, mais enfin la vérité et la profondeur, c'est cette espèce d'équipe à deux, de soudure profonde, de complicité, cette entente instinctive de tous les instants, ce partage de tous les buts dans la vie et de tout ce qu'on veut faire, des rêves aussi, qui est absolument irremplaçable et qui a été l'une des grandes beautés, l'un des grands fleurons de la civilisation occidentale. Parce que c'est nous, quand même, qui semble inventé.
6- 21 octobre 2019. Ecoféminisme. Extraits de l'article de Catherine Vincent dans Le Monde du 17 octobre 2019.
7- Voici ce qu'a déclaré Ghaleb Bencheikh (islamologue franco-algérien, Président de la Fondation de l'islam en France depuis 2018) au cours de son débat avec Alain Finkielkraut le 29 avril 2015.
8- Extrait de la déclaration d'Abou Dabi de 2019 par le pape François et le Grand Imam Ahmad Al Tayyeb: «La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune»
9- d'Alain Badiou et Barbara Cassin: «Homme, femme, philosophie» chez Fayard, 2019 p.215.
10- Pablo Servigne, dans «« L'effondrement de l'empire humain - Regards croisés », Manon Commanet et Pierrot Pantel Editions rue de l'échiquier, août 2020
11- Quelques chiffres
La population carcérale est composée en très grande majorité d’hommes. Au 1er janvier 2016, d’après le Ministère de la justice, les femmes représentaient seulement 3,5 % des détenus.
12- Extraits des interventions de l’émission sur Arte du 13 janvier 2020 à propos du livre de Camille Kouchner : « La familia Grande » Ed. du Seuil.
13/09/2018
Finance et soutenabilité : de l’idéologie à l’utopie d'après Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque
- Ce texte est le compte-rendu par Maurice Merchier d’un article rédigé par Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque à paraître dans la Revue de Philosophie Economique (décembre 2018) sous le titre « Finance et soutenabilité : quelle Utopie ? »
Cela se heurte à deux obstacles majeurs :
- Les contraintes que fait peser la financiarisation des activités économiques sur les organisations et les sociétés. La finance a pris une importance considérable depuis une trentaine d’années, échappant largement aux régulateurs.
maximisation de la valeur actionnariale permet d’atteindre le bien-être social.
Il faut d’abord dévoiler les axiomes occultés sur lesquels s’appuient les acteurs. Il s’agit de « démasquer l’idéologie derrière la science » afin d’ouvrir un espace pour le renouvellement des théories et des pratiques de la finance. Passer à un autre régime d’échange financier implique de changer le lien social, et pour commencer de définir un espace social à l’intérieur duquel de multiples expérimentations basées sur une autre éthique permettront de desserrer l’étreinte de ce système financier.
La financiarisation comme système de pouvoir
· Premièrement, un développement financier excessif induit une mauvaise allocation des ressources humaines et financières, ce qui se traduit par une moindre croissance de la productivité des facteurs de production.
rémunération des grands dirigeants et la performance économique.
Théorie financière et financiarisation
Idéologie et imaginaire culturel
Ce jeu de l’imaginaire, dans ses dimensions positives et négatives, offre un cadre pour « guérir » la théorie financière de ses travers idéologiques.
Conclusion
Notes
15/09/2022
Forces et faiblesses d’un renouveau nécessaire
Notes
[1] Voir dans google « Seuil critique dans Science du 8 septembre » et Le Monde du 10 septembre, page 11.[2] France Inter, 6 septembre.
[3] Page 25 de « Je vous écris du front de la Somme ». Voir in Le Monde,13 sept. 2022, p.14 « la sortie du Secrétaire National du PCF sur « la gauche des travailleurs » face « à la gauche des allocations et des minima sociaux » aura alimenté les débats entre les membres de la Nupes tout le w.e. à la fête de l’Humanité. Preuve que ce débat pas toujours très clair est d’actualité !
[4] « L’impact environnemental des jets privés est largement sous- In Le Monde,13 sept. 2022, p.34 « la sortie du Secrétaire National du PCF sur « la gauche des travailleurs » face « à la gauche des allocations et des minima sociaux » aura alimenté tout le w.e. à la fête de l’humanité estimé ».
23/07/2019
Française des jeux: la plus significative des privatisations
L’espérance d’un gain considérable du seul fait du hasard stimule dans l’être humain les pulsions les plus malsaines, les plus mortifères, et contribue à alimenter la rivalité généralisée et les frustrations concomitantes qui caractérisent nos sociétés néolibérales. De plus, les jeux d’argent et les paris perturbent parfois gravement l’équilibre psychologique des rarissimes gagnants. C’est que la notion même de valeur y est malmenée. Georg Simmel, en fait l’analyse «Nous appelons précieuses les choses qui font obstacle à notre désir de les obtenir. (…) les difficultés de son obtention, le travail et l'attente qui se glissent entre le souhait et son accomplissement (…) L'objet désiré ne prend davantage de valeur, ou même toute sa valeur, que par la quantité de sacrifice nécessaire pour l'obtenir. C'est d'abord le plaisir de prouver sa force, de vaincre des difficultés, souvent aussi celui de la contradiction qui s'exprime dans ce processus. Le détour indispensable pour obtenir certaines choses est souvent l'occasion, mais souvent aussi la cause qui nous les fait ressentir comme précieuses ».[1] Il va de soi que le gain au jeu de hasard est aux antipodes de ces conditions. Pierre Bourdieu montre de son côté l’échec du « parvenu » qui dispose de la richesse, mais pas du code social qui l’accompagne chez les « vrais » riches, autrement dit de son « mode d’emploi » transmis lors de la reproduction sociale, indispensable à la reconnaissance recherchée.
Bref. La loterie, c’est profondément immoral, c’est scandaleusement injuste socialement. D’ailleurs, dans l’histoire, les dénonciations et les interdictions prolifèrent : A la fin du XVIIe siècle, les papes bannissent la loterie de Rome la révolution l’interdit le 15 novembre 1793 en la qualifiant de « fléau inventé par le despotisme ». Talleyrand la pourfend : un tel jeu est à la fois, et au plus haut degré, injuste et immoral, et qu'aucun prétexte ne peut le sauver d'une entière proscription elle est proclamée illégale en 1836, sauf pour les loteries de bienfaisance Henri de Montherlant, dans un texte paru en 1943 que m’a signalé Guy Roustang qualifie la loterie de « comble de la bêtise » et ironise sur son qualificatif «nationale».
Pourtant, elle aussi souvent rétablie… c’est que le jeu d’argent sollicite des ressorts extrêmement puissants, tels que la puissance publique ne peut résister à la tentation de les détourner à son profit. « Les vices privés font les vertus publiques » disait Mandeville. La loterie en fournit une éclatante illustration ! En effet, il est fréquent que les joueurs soient sollicités pour servir des causes qui ne mobiliseraient en aucune façon leur civisme ! Déjà les souverains chinois se servaient de la loterie pour financer la construction de la grande muraille François 1er veut y recourir pour renflouer ses finances, Benjamin Franklin pour acheter des canons au service de la révolution américaine, George Washington pour financer la conquête de l’Ouest, et Thomas Jefferson pour rembourser les dettes de l’Etat. Parfois, les causes servies sont indiscutablement vertueuses : des universités se financent de cette façon en France c’est ainsi qu’est fondée en 1758 ce qui allait devenir l’école militaire de Saint-Cyr, et aux Etats Unis au XIXème siècle une cinquantaine d’universités dont Harvard,, Yale, Columbia, ou Princeton. C’est d’ailleurs un élan de solidarité qui est à l’origine de la Loterie nationale, puisque c’est une association d’anciens combattants, « les gueules cassées » qui lance en 1930 une souscription dont le succès entraîne sa fondation trois ans après. Elle devient « Française des jeux » en 1976. Le dernier exemple le plus significatif, peut-être, c’est celui que la France de Macron nous fournit : le « loto du patrimoine », dont la « mission » a été confiée à un animateur de télévision. L’antinomie radicale des valeurs sollicitées par ces deux termes n'a pas été un obstacle pire, il semble qu’elle ne soit même pas perçue. En tous cas, cela s’inscrit logiquement dans la perspective néolibérale de la marchandisation totale de la société, y compris de ses éléments culturels, et de façon générale, illustre la prédominance assumée de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif.
Avec la privatisation, un nouveau cap (pas le nôtre !) est allègrement franchi. Ces douteux ressorts vont se libérer, non plus pour financer des causes publiques, mais pour assurer de juteux rapports à des entreprises privées. Cette fois, plus ambiguïté, le vice privé sert le vice privé ! Inutile d’entrer dans les arcanes du projet de loi Pacte voté le 11 avril 2019, validé pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel le 16 mai 2019 : ses finalités sont claires. Certes, sa présentation est enrobée dans des précautions verbales : il est affirmé que la puissance publique restera vigilante, qu’une nouvelle autorité supervisera l’ensemble des jeux, que l’Etat gardera suffisamment d’actions (avec le dispositif du vote double) pour contrôler la FDJ, etc. Outre le fait que, comme chacun sait, ce type d’engagements n’engage que ceux qui y croient[2], la logique économique de cette privatisation est incontournable : pour qu’elle rapporte à l’Etat, il faut valoriser au maximum les actifs, afin de faire miroiter aux acheteurs potentiels des dividendes futurs alléchants, ce qui implique l’introduction probable en bourse. Pour cela, il est envisagé d’inventer de nouveaux jeux, de les rendre plus attractifs en combinant lieux physiques et internet, de permettre les paris en cours de compétition, d’alléger les contraintes réglementaires, etc. En termes simples, il s’agit de maximiser le nombre de joueurs, et de les encourager à jouer toujours plus. Pour ce qui est des risques d’addictions, de la fraude et de la corruption mécaniquement générées, de l’effet délétère des paris sur le sport des possibilités offertes pour le blanchissement, que l’on se rassure, l’Etat veille…. Les addictions au jeu font partie du dispositif général de prise en charge, comme pour la drogue ou l’alcool. Un plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 a été validé par le Premier ministre en décembre 2018. Il y est question de prévention, de repérage précoce, de renforcement des interdictions concernant la jeunesse, mais surtout de développement d’une politique médicale d’accompagnement et de développement de l’addictologie. Autrement dit, un peu de répression, de morale, et surtout de médicalisation du problème. Pour bien comprendre l’absurdité de l’ensemble, imaginons que l’on encourage les achats d’automobile (ce que font d’ailleurs les marques, ne lésinant pas sur la publicité), qu’on incite les conducteurs à rouler toujours plus, toujours plus vite, en supprimant toutes les entraves (limitations de vitesse, radars, etc), et que la sécurité routière soit orientée vers l’efficacité des secours, l’augmentation du nombre d’ambulances, l’amélioration du service d’accueil dans les hôpitaux, et dans les morgues, pour les familles des accidentés. Le cap vers lequel se dirige la politique néolibérale est identifié : c’est celui de la folie.
En attendant, ce que Polanyi a analysé concernant le capitalisme autorégulé au XIXème, à savoir la catastrophe sociale que constitue la marchandisation généralisée entraînant la destruction des repères culturels de la société, est clairement en train de se reproduire aujourd’hui : cet exemple de la privatisation de la Française des jeux est une illustration spectaculaire de la contradiction entre les choix économiques et les valeurs fondamentales qui sont nécessaires à l’équilibre de la société.
Notes
[1] Georg Simmel, philosophie de l’argent PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 3e édition (8 janvier 2014)
[2] On se souvient des assurances données par Sarkozy que l’entreprise publique GDF ne sera jamais privatisée elle est devenue GDF-Suez, puis Engie, dont l’Etat ne détient plus qu’un quart du capital.
12/09/2017
France d’en haut, France d’en bas. Selon Christophe Guilluy
Par ECC (GR) Septembre 2017 Christophe Guilluy a publié : « Le crépuscule de la France d’en haut » en septembre 2016, chez Flammarion. Deux autres livres l’ont précédé : « Fractures françaises » et « La France périphérique » (Champs 2013 et 2015). Dans son dernier livre, il reprend le concept de France périphérique, il explique pourquoi ses analyses sont souvent rejetées et enfin comment la domination de la France d’en haut est aujourd’hui fragilisée. Guilluy refuse de limiter la question sociale aux banlieues des grandes villes, ce qui ethnicise l’origine de nos difficultés, il prend en compte une fracture beaucoup plus large entre la France d’en haut et la France d’en bas qui comprend à la fois les pauvres (généralement définis en France comme ceux qui disposent d’un revenu inférieur à 60% du revenu médian) et les populations fragilisées par la mondialisation économique. « Piloté par une petite oligarchie (les riches, la banque) (note 1)le système capitaliste tient parce qu’il est soutenu par une importante classe supérieure et intellectuelle qui bénéficie des effets de la mondialisation et de la métropolisation. Ce sont ces catégories, cette nouvelle bourgeoisie (de droite comme de gauche), qui portent et soutiennent les choix économiques et sociaux de la classe dominante détentrice du capital économique et/ou culturel » (137). Dans cette France d’en haut, on retrouve des gens de droite (Juppé à Bordeaux) ou de gauche (Collomb à Lyon) qui tiennent à l’occasion un langage critique de façade contre la finance. Dans les partis politiques de gouvernement, d’avant la vague Macron, ceux qui auraient pu représenter les intérêts des classes populaires n’ont pas voix au chapitre. Les élus locaux conscients des difficultés sont sans pouvoir dans leur propre parti. C.Guilluy oppose les quinze métropoles principales dans lesquelles vit la France d’en haut, où se trouvent les emplois très qualifiées et d’avenir, à la France périphérique. On trouve 40% de la population française dans les premières et 60 % dans la seconde. Bien sûr il y a des catégories populaires et des pauvres dans les métropoles mais elles sont minoritaires.
Les classes populaires pourtant majoritaires en France sont devenues minoritaires dans les métropoles car elles en ont été progressivement exclues par le prix des logements dans le parc privé. « Les classes populaires ne vivent plus là où se créent l’emploi et la richesse mais dans une « France périphérique » de plus en plus fragile socialement » (45). Quand les villes étaient industrielles, les ouvriers et catégories modestes pouvaient se loger dans le parc privé. Aujourd’hui « le marché de l’emploi, tourné vers des secteurs demandeurs d’une main d’œuvre très qualifiée, n’a plus besoin des catégories modestes, sauf dans quelques secteurs des services, du BTP ou de la restauration » (36) ce qui justifie le maintien d’un parc de logements sociaux structurellement minoritaire dans les métropoles où se concentrent les immigrés peu qualifiés. « Ce parc de logements où se concentrent les flux migratoires est évité par les classes populaires traditionnelles » (39). Quand on parle de péri-urbain, il est important de distinguer un « périurbain choisi » peuplé de catégories supérieures (les Yvelines par exemple) et un « périurbain subi » où se concentrent des catégories modestes (en Seine et Marne). Les clivages sociaux entre la France d’en haut et les classes populaires s’accentuent du point de vue des revenus. Selon le « Rapport sur les inégalités 2015 » de l’Observatoire des inégalités, entre 2008 et 2012 les cadres supérieurs ont gagné 300 euros de revenus supplémentaires quand les ouvriers et employés en ont perdu 500, et depuis 2012 la situation s’est encore aggravée. De même les clivages s’accentuent en ce qui concerne la vulnérabilité au chômage qui touche les ouvriers et les employés beaucoup plus que les cadres. C.Guilluy parle de « guerre des représentations ». Dans sa polémique avec un journalise du Monde il reproche à celui-ci de « réaffirmer la représentation dominante qui divise la société française entre les populations exclues des banlieues des métropoles et les autres territoires (du périurbain au rural) peuplés d’une classe moyenne intégrée » (156), il critique le mythe d’une classe moyenne majoritaire repris « par l’ensemble des médias et la quasi-totalité du monde universitaire » (142) En déguisant les classes supérieures en classe moyenne , on confond classes supérieures et classes populaires ce qui contribue « à l’invisibilité d’une majorité des classes populaires ». Selon cette représentation, ce sont seulement les pauvres des quartiers populaires issus de l’immigration qui sont à l’écart des bénéfices de la mondialisation. « Cette représentation permet opportunément aux classes supérieures d’évacuer la question sociale au profit d’une question ethno-culturelle », comme si l’on voulait circonscrire la question sociale aux seules banlieues. « Inversement, la description d’une France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales où vit la majorité des classes populaires (donc de la population) rend visibles les perdants de la mondialisation » (143).
Il est intéressant de noter à cet égard que d’après l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée en 2016 par IPSOS, près de 60% des français considèrent la mondialisation comme une menace, alors que les classes supérieures concentrées dans les métropoles y voient une opportunité, c’est le cas de 62% des cadres, mais seulement de 24% des employés et de 36% des ouvriers. La France périphérique majoritaire existe bel et bien, même si l’on veut la faire disparaître des écrans radars pour camoufler l’échec du modèle économique de la mondialisation. Dans sa polémique avec des journalistes du Monde et de Libération, l’auteur souligne qu’il ne faut pas confondre « classes populaires » et « pauvres ». Les pauvres ne sont qu’une fraction des classes populaires dont beaucoup sont légèrement au-dessus du seuil de pauvreté, fragiles et pouvant basculer rapidement dans la pauvreté. L’indice de fragilité, qui a été conçu avec le géographe Christophe Noyé pour qualifier la fragilité sociale des territoires, est construit à partir d’une série d’indicateurs concernant le rapport à l’emploi (chômage, CDD, intérim…), au logement (propriétaires occupants disposant de faibles moyens…), aux revenus. Pour C.Guilluy, la typologie de l’INSEE, qui divise le territoire entre zones urbaines et zones rurales, permet de représenter des densités de population mais pas de décrire une réalité sociale. « Tous deux « urbains », le bobo parisien et l’ouvrier de Dunkerque ne vivent assurément pas dans la même société. En revanche l’ouvrier de Dunkerque partage avec le rural du département de l’Orne une même vision des effets de la mondialisation, une même insécurité sociale » (145). L’INSEE définit les grandes aires urbaines comme celles comprenant 10 000 emplois cela concerne 241 agglomérations et 83% de la population française. On y trouve les plus grandes agglomérations (Paris, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille…) aussi bien que Guinguamp, Figeac, Bar-le-Duc etc. etc. Autrement dit C.Guilly demande quand on discute de ses travaux que l’on ne confonde pas grandes aires urbaines et la quinzaine de métropoles qui retiennent son attention.
Depuis le referendum européen de Maastrich en 1992, « la véritable bipolarisation oppose désormais…les gagnants (ou les protégés) de la mondialisation aux perdants, la France des métropoles à la France périphérique » (85). Ce clivage n’est pas spécifique à la France et il s’impose sous différentes formes à l’ensemble des pays développés. Depuis le début des années soixante-dix, les classes populaires ont été « reléguées dans les territoires les moins connectés à l’économie monde ». « Ce grand basculement, qui aligne la France sur les normes libérales des sociétés anglo-saxonnes, n’est pas assumé par la classe politique » (87). La sortie des classes populaires de la classe moyenne est achevée, pourtant on continue de « maintenir le mythe d’une classe moyenne majoritaire, afin d’occulter l’émergence des nouvelles catégories populaires précarisées » (127). Le titre du livre « Le crépuscule de la France d’en haut » se justifie dans la mesure où l’auteur considère que la France périphérique n’est plus complètement invisible (149) et surtout que les classes dirigeantes ne sont plus légitimes. La France d’en bas ne croit plus aux discours des hommes au pouvoir, il suffit de voir la montée des abstentions aux élections ou les votes en faveur du F.N. Mais ceux qui détiennent le pouvoir se prévalent d’une supériorité morale en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à un repli craintif, ou à de fâcheux penchants racistes et fascisants. « De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon » (172) au fascisme. Cette opposition au F.N. oublie que « ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires mais l’inverse. Le F.N. n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic » (174). Faute de mettre en question le modèle de la mondialisation qui n’est pas durable, qui ne fait plus société, la classe dominante qui « est en train de perdre la bataille des représentations » (178) peut être tentée d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie. « Quand Alain Minc déclare (dans Marianne du 29 juin 2016) que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » ou lorsque Bernard-Henri Lévy (dans Le Monde du 26 juin 2016) insiste sur la victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit » « la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour » (179). Elles « semblent de plus en plus tentées par l’option d’un totalitarisme soft » (247) Si l’auteur parle du crépuscule de la France d’en haut c’est parce qu’elle soutient un modèle qui n’est pas durable. Dans son livre « La France périphérique » il considérait par exemple que « la mobilité pour tous est un mythe » que la mobilité de l’avion au TGV et à la fréquentation des autoroutes, que le monde nomade c’est celui des gagnants de la mondialisation. Au contraire la société populaire est attachée à son territoire, et « la sédentarisation des classes populaires apparaît comme un contre modèle à celui des élites, un modèle où les contraintes économiques sont fortes, mais qui, lui, est socialement et écologiquement « durable » » (231).
Mais si C.Guilluy est convaincant quand il écrit : « De la banlieue à la France périphérique c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système politique, syndical et médiatique » ou lorsqu’il parle du « processus de désaffiliation culturelle définitif des classes populaires de ce monde d’en haut » (183) autant on a du mal à voir en quoi les classes populaires portent « l’ébauche d’une contre-société en tout point contradictoire avec le modèle économique et sociétal des classes dominantes » (181). On aimerait mieux comprendre ce que signifient certaines affirmations selon lesquelles « les classes populaires prennent en charge la réalité» (203), ou « les classes populaires n’ont pas d’autre choix que celui de résister à l’ordre dominant en prenant en charge le réel » (245) ou encore comment la sédentarisation des classes populaires contribue « à l’émergence d’une contre-société spontanément tournée vers un développement local » (240).
- A propos de l’oligarchie, voici ce que disait Boris Vallaud collègue d’Emmanuel Macron à l’ENA et aujourd’hui député des Landes, à l’occasion d’une interview à Mediapart du 22 juillet 2017. A la sortie de l’ENA dit-il : « Je n’ai pas choisi le même boulot (que Macron), j’ai choisi d’être dans les territoires ». En effet Vallaud a travaillé en préfecture puis a été collaborateur d’Arnaud Montebourg en Saône et Loire. Il dit :« je n’ai remis les pieds à Paris qu’après 10 ans. Et, ce qui m’a frappé en y revenant c’est de constater un entre-soi inimaginable, c'est comme si ce pays comptait 300 habitants… La France, c'est plus que ça. Alors, oui, il y a quelque chose aujourd'hui de « Bercy aux manettes » ». A Bercy siège du Ministère des finances, on trouve les inspecteurs des finances qui ne sont pas embauchés dans les banques (pas encore…). (Voir dans l’ECCAP l’article Régulation financière et pantouflage). Bien sûr il y a des inspecteurs des finances qui refusent le pantouflage.
15/03/2022
Géopolitique et changement de cap
1 - Les visées de Poutine et les réactions appropriées.
2- Le réveil de l’Europe. Dans une tribune au journal Le Monde, la chercheuse allemande Daniela
3- Balayer devant notre porte et sortir du néocolonialisme (4)
Notes
1 Le livre de Florine Garlot qui a pour sous-titre : « (Re)penser la communication solidaire » a pour titre « Panser les solidarités internationales ». Ed. L’Harmattan, 2022.2 Selon la formule de B.Perret au cours du débat entre convivialistes.
3 Voir le chapitre 9, de Thomas Piketty. Une brève histoire de l’égalité. Seuil, 2021.
4 Dans un précédent article, en réaction à une autre actualité, nous étions revenus sur les questions de décolonialité.
14/06/2022
Graphite : regards de jeunes marseillais sur leur ville
Du lycée aux quartiers, regards de jeunes sur leur ville
Comment impliquer les jeunes marseillais dans la fabrication de leur ville ? Comment les premiers concernés par de multiples politiques publiques ne sont pas objet d’étude mais bien acteurs de leur devenir. C’est le pari d’une équipe d’enseignants en géographie de l’Université et du lycée qui s’est concrétisé dans une recherche-action au long cours : GRAPHITE comme « Géographie prospective des territoires urbains ». C’est une démarche participative d’urbanisme de proximité et de formation construite au sein d’Aix Marseille Université, du LPED (Laboratoire Population Environnement Développement) en lien avec la Région et le Rectorat(1), et pilotée par Elisabeth Dorier, professeure d’université en géographie. Suite à cette expérience depuis 2015, auprès de 2000 jeunes de 14-17 ans, élèves de 19 lycées, de tous quartiers et milieux sociaux de la région Sud, un rapport d’étude intitulé « Les jeunes et la ville » et une série d’outils ont été produits et mis en ligne en 2021 sur le site ressource du projet, un espace de Communs d’une connaissance à partager.(2)
Ce vendredi 3 juin 2022 au matin, au sein de l’amphithéâtre de sciences naturelles à la faculté Saint Charles, près d’une soixantaine de lycéens de seconde et de première du Lycée Diderot présentent leur projet d’amélioration des espaces urbains de leur quartier, au nord de Marseille. Cette restitution est une première reconnaissance d’un travail mené au sein du lycée et en lien avec des acteurs du territoire et des habitants. C’est le regard d’une génération tout comme des regards singuliers sur leur propre quartier.
Ce sont 15 projets qui sont présentés à partir de leur analyse et de leur choix : autour de l’aménagement des parcs comme Font Obscure le Petit séminaire ou l’Espérance dans le 14ème , du marché aux puces avec des projets autour de la création d’un centre pour SDF ou un marché pour les Biffins sur des terrains aujourd’hui libres mais en intégrant dans leur réflexion la nécessité d’une mixité d’usages au cœur du futur projet d’éco-quartier de Bouygues. La dimension critique n’est jamais loin de leur proposition, que ce soit avec un projet de requalification de la copropriété du Mail ou de la prise en compte des enjeux environnementaux du Carrefour Le Merlan ou bien la reconstruction de la Cité Bassens en y intégrant des équipements publics croisés et des liens plus structurants avec la zone industrielle qui l’entoure.
Une géographie qui s’ancre dans la relation aux territoires
Un processus long et bien rythmé
Un soutien des Cités éducatives
Un dialogue des savoirs qui transforme autant les habitants que la ville ?
Notes
[1] Dans le cadre d’AAP Les fabriques de la Connaissances
[2] https://graphite.lped.fr/
[3] https://www.marseille.fr/education/les-cites-educatives
[4] https://laligue13.fr/les-tables-de-quartier
02/09/2020
Heureux comme la laïcité en France
Un peu d’histoire
L’avènement de la laïcité
Elle comportait 44 articles. Son apport le plus important tient dans les premiers :
15/11/2021
Histoire des biens des communautés villageoises, le cas français
01/ Quelle est la logique observée des communs? Quel en est le déroulement historique ? Le foisonnement mondial de la recherche sur les communs provoqué par le prix Nobel d’économie d’Élinor OSTROM en 2009 paraît oublier plusieurs fondamentaux : (1) jusqu’au XVIème siècle, la logique des communs domine la production agricole mondiale, disons, depuis une trentaine de siècles : domination strictement économique (2) Ostrom rappelle elle-même que ses matériaux empiriques relèvent de sa recherche néo-institutionnelle, donc sur les apparences extérieures des communs elle propose que des efforts aussi importants de recherches empiriques se consacrent au fonctionnement des communs (3) en ce qui concerne la France, il y existe environ 60 000 occurrences de communs d’un type étudié par Ostrom :;les Biens des Communautés Villageoises(BCV) qui dominent l’économie de l’Europe aux alentours de l’année 800 apr. J.-C. en 2021, les BCV actuels correspondent à la partie non appropriée du finage d’origine. (4) Nous ne connaissons pas de civilisation robuste qui aurait existé sans être basée au préalable sur une agriculture de très bon aloi technique et comptable.
02/ ;Nous savons, par certitude raisonnable, que l’existence de biens communs est une réalité de notre Terre, dont la base est, en Occident, la notion de finage. Le finage établit en même temps (1) les droits d’une communauté sur un territoire et ses ressources, (2) la solidarité des membres de la communauté, et (3) l’équité de la relation qu’elle organise. La trajectoire normale d’un finage décrit l’appropriation individuelle du territoire par ses membres vers un équilibre générationnel biens privés/biens communs. L’appropriation individuelle repose bien évidemment sur l’amélioration de la fertilité des sols autour de l’implantation du village où se centralise la récolte des ressources du finage pour utiliser une image simple : la proximité du tas de fumier.
03/ La notion juridique d’homme libre (ni esclave, ni femme, ni mineur, ni étrangers), d’abord liée à la citoyenneté romaine qui distingue plusieurs catégories de populations, s’oppose à la logique égalitaire du finage. Au fil des siècles, les hommes libres sont ceux qui n’ont pas été soumis à l’esclavage ou ceux qui en furent affranchis. En pratique, l’Empire romain est d’essence urbaine il ne s’intéresse qu’aux villes et les classes sociales organisées sont celles résidentes de ville. À part, les terres qui seront allouées aux vétérans et qui évolueront en villa[1], la conquête romaine laissera les finages mener leur vie et respectera leurs règles coutumières. La lente appropriation dans les finages des terres communes se poursuivra paisiblement sous l’effet du contrepouvoir économique local des bans francs[2];d’hommes libres jusqu’au succès de l’empire carolingien un empire administré par des comtes et des marquis au nom de l’empereur. L’écroulement de l’Empire carolingien produira la régression féodale et l’institution du servage aux alentours de l’an mil afin de cultiver les terres dont s’emparèrent les familles des administrateurs au service de l’Empire. Intrusion du principe de seigneurie dans la société occidentale.
04/ À part l’hypothèse que l’institution des bans francs par Clovis aux alentours des années 500 après J.C comme contrepouvoirs économiques locaux aux chefferies politiques fut très favorable à la mise en valeur des finages et de leurs biens communs, l’histoire des biens communs n’est pratiquement pas documentée entre la conquête romaine et le 16ème siècle. Aucune contre-indication ne s’oppose à la trajectoire normale de l’appropriation privée des biens communs des communautés villageoises au pas générationnel au long de ces 16 siècles.
05/ À partir du 16ème siècle, les communs occidentaux prennent place dans l’histoire de manière assez violente sous l’effet de deux mouvements contradictoires : l’éradication des communs en Grande-Bretagne, sa résurgence en France. En Angleterre, le principe de seigneurie aboutit aux chartes d’enclosures qui valent suppression de l’usage en biens communs des biens des communautés villageoises. Cf Thomas MORE;L’utopie;1516.
06/ En France, les biens communs sont, comme en Grande-Bretagne tout d’abord menacée par la seigneurie. En effet, l’acquisition d’un titre de noblesse passe par la propriété d’un territoire dans un pays où des titres de propriété existent depuis la conquête romaine, seuls les biens communs des communautés villageoises paraissent libres pour établir une nouvelle seigneurie. Les fermiers généraux participent aux transferts de ses biens communs qui deviennent des biens privés donnant droit à des titres de noblesse par voie fiscale. Charles IX (Michel de l’Hôpital, Chancelier de France) met fin à cette spoliation en 1567 (1) en restituant leurs biens aux communautés villageoise (2) en leur garantissant la protection royale et l’interdiction de les aliéner mesures complétées par (3) une administration rigoureuse par l’État des titres de noblesse (4) en limitant la création de chevaliers (l’adoubement), la voie d’entrée en noblesse, en privilège régalien. Henry IV (Maximilien de Sully) confirme la protection royale des biens des communautés villageoises. Louis XIV (Jean-Baptiste Colbert) aussi qui leur confie la fonction stratégique de fournir en bois d’œuvre la marine royale (Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669).
07/ La Révolution peut être considérée comme la deuxième bifurcation favorable aux biens des communautés villageoises. Elle est foncièrement opposée au principe de biens communs et tente de les supprimer en les partageant entre ayants droit (Décret du 10 juin 1793) et les nomme « Section de Communes » la réforme n’aboutit pas. L’article 542 du Code civil traduit, en 1804, lapidairement cet état de fait. De fait, les biens des communautés villageoises deviennent à partir de 1793 jusqu’en 1946 des objets civils gouvernés librement, plutôt bien, par leurs membres. Le 19ème siècle et jusqu’en 1950 sur son erre participe à leur développement. La loi communale de 1884 met le vers dans le fruit en établissant, par 2 articles, la compétence du Conseil d’État pour connaître les conflits entre commune et section de commune.
08/ Une ordonnance De Gaulle de 1946 met fin à l’autonomie des biens des communautés villageoises en donnant au maire de la commune de rattachement les fonctions de gérant de ses sections de commune, en plus des fonctions d’ordonnateur : encaisser les recettes et régler les dépenses de la section. Une loi de janvier 1985, dite loi Montagne, aggrave la dépendance des sections à la commune au bon vouloir de la municipalité en pratique, elles perdent leur autonomie de décision sur la mise en œuvre de leurs ressources propres, leur budget annexe et leur compte administratif. Une loi de mai 2013 met les sections de commune en extinction, avec interdiction d’en créer de nouvelles. En pratique, fin des Biens des Communautés Villageoises en France au moment où le prix Nobel d’économie est décerné à Élinor OSTROM pour ses travaux sur la productivité remarquable des communs et au moment où pointe un nouvel avenir des sections de commune qui disposent de ressources d’énergie renouvelable remarquables.
09/ Éléments empiriques. À partir d’une expérience de membre de BCV importants : (1) existe tout un corpus de droit prétorien issu des décisions des cours royales avant la Révolution, puis des arrêts du Conseil d’État à partir de 1884 (2) la loi actuelle vise et ne départage pas les droits d’usage du droit positif établi par la loi, mais pour le juge administratif, depuis 1985 et la loi Montagne, ses décisions appliquent a priori le droit positif qui privilégie le principe de prérogatives de la puissance publique (3) nous pouvons considérer et faire valoir que les droits d’usage constituent un droit coutumier équivalent aux droits contractuels entre parties dans la réalité, les règles de fonctionnement local établissent, depuis l’origine, une morale locale qui progresse en fonction des avatars qu’elle intègre. (4) À part les conflits soumis à la justice, il existe peu de traces de l’histoire d’un commun particulier : la situation actuelle résulte de leur histoire implicite elle intègre la totalité de leur passé. Ce sont ces résultats mondiaux qu’analysa Ostrom en 1990. (5) Enfin, il existe une mine de données empiriques ténues sous forme de fables, d’histoires merveilleuses ou symboliques, de mythes, de contes, d’adages, etc … qui rendent compte d’une manière d’être culturelle : par exemple la fable biblique des sept vaches maigres et des sept vaches grasses.
À l’heure des conclusions apparaît la difficulté de l’exercice devant un objet d’une extrême complexité. La communauté scientifique accepte qu’un commun traditionnel aujourd’hui soit le bilan de son histoire singulière depuis la nuit des temps Ostrom, par ses travaux, montre que l’ensemble de ces histoires singulières reposent sur des lignes de force générale à l’histoire des hommes sur Terre du Japon à l’Andalousie, de la Suisse au Sri Lanka et aux Philippines, des pêcheries canadiennes aux prud’homies méditerranéennes lignes de force que l’histoire, récente, des aquifères californiens confirme. La création par la loi des communautés énergétiques locales apparaît comme une résurgence moderne de la logique des communs ostromiens.
Notes
[1] Le mot latin villa désigne un domaine foncier comportant des bâtiments d'exploitation et d'habitation
[2]Le ban est une institution politique et territoriale des royaumes francs, qui a trait à la reconnaissance de droits de communautés chrétiennes organisées. En pratique, il s’agit de communauté d’hommes libres financée par le fisc royal (les revenus du domaine royal) comme contrepouvoir économique local aux chefferies politique.
25/12/2019
Hors série - La voie d'Edgar Morin
Ce petit livre d’E.Morin cité parmi bien d’autres est une ouverture vers le monde. Bien sûr, la très française ECCAP n’oublie pas que «L’universalisme fait partie de l’identité française » pour reprendre le titre de l’un de nos articles.
Maurice Merchier, pour assurer Edgar Morin de l’importance que sa pensée a pour nous, et de l’influence qu’elle a sur de très nombreux passeurs de savoir, évoque ici son itinéraire personnel, et montre comment Edgar Morin y a exercé une influence déterminante.
Guy Roustang
Sur la voie d’Edgar Morin
1981. Les socialistes s’installent au pouvoir en France cela exacerbe l’enthousiasme de l’enseignant encore relativement jeune, que j’étais alors, et qui venait d’être nommé professeur de Sciences Sociales en classes préparatoires. Ayant à cœur d’être un peu moins indigne de cette nouvelle fonction, je ressentis alors l’urgence de combler quelques-unes de mes nombreuses lacunes.Or, 1981, c’est aussi la date de parution d’un livre d’Edgar Morin « Pour sortir du XXème siècle ». Il répondait à merveille à ma quête d’un maximum d’ouvertures condensé en un nombre raisonnable de pages. C’est tout un paysage intellectuel nouveau que je découvrais grâce à cet ouvrage, en même temps qu’un grand nombre d’auteurs dont à l’époque j’ignorais parfois jusqu’à l’existence. Il me donnait surtout un modèle de raisonnement, et me faisait prendre conscience de toutes sortes d’exigences nécessaires pour mieux comprendre le monde. Dès le premier chapitre de ce livre, une simple anecdote (et bien-sûr le traitement qui en est fait) m’ouvrait comme un nouvel horizon et me marquait à tel point que je l’ai adoptée, et en use encore parfois dans mes prestations de retraité actif, 38 ans après.En voici le résumé : Un motoriste est renversé par une automobile. Edgar Morin raconte qu’il en a été le témoin, qu’il a aidé la victime avec l’intention de témoigner en sa faveur, avant qu’il ne lui soit démontré que c’est au contraire lui, le motoriste, qui est responsable de l’accident, étant passé au feu rouge. Cela fournit l’illustration de l’idée développée ensuite, celle de « la composante hallucinatoire de la perception ». L’émotion met la raison en échec le fait se déforme alors et se plie aux attentes mentales de l’observateur, désirant y voir « le gros contre le petit », le premier étant tenu comme forcément responsable….Ce chapitre fut comme un déclic si vraiment nos perceptions « concrètes » peuvent ainsi être biaisées par notre vision du monde, qu’en est-il de nos idées, de nos convictions, de nos connaissances dans le sens le plus large ? Ainsi était tracée la voie sur laquelle je m’engageais résolument : celle de la construction lente d’une pensée (modeste, et jamais totalement achevée) se mettant en permanence en garde contre elle-même, et s’efforçant de tenir compte des recommandations de la méthode. Cette voie serpentait entre des cimes, celles qu’Edgar Morin fut souvent le premier à me faire apercevoir dans ce livre, puis dans d’autres : Kuhn et sa théorie des révolutions scientifiques, Lakatos, Feyerabend et son anarchisme épistémologique, Castoriadis et son institution imaginaire de la société, Thom et sa théorie des catastrophes, etc…
Cette voie était aussi balisée par les argumentaires dénonçant la clôture sur elles-mêmes des disciplines universitaires traditionnelles, et en appelant à la transdisciplinarité, ou à l’interdisciplinarité, blindant ainsi des convictions employées un peu plus tard à participer à la défense d’une certaine conception des Sciences Economiques et Sociales en lycée, et des Sciences Sociales en classes préparatoires.
Bien d’autres aspects de l’œuvre d’Edgar Morin ont ainsi tracé l’itinéraire sur lequel s’est construite la pensée du professeur qui écrit ces lignes, qui elle-même, du moins je l’espère, a pu – au moins partiellement - servir de repère aux jeunes esprits en formation ayant traversé ses classes. Il ne fait aucun doute que bien d’autres parcours intellectuels ont été marqués de la même façon.
Aujourd’hui, les catastrophes vers lesquelles s’achemine l’humanité, et dont l’avant-propos de l’ECCAP fait un bref inventaire, conduisent à un pessimisme lourd, rendant crédible une approche collapsologique. C’est précisément ce à quoi répond la voie, cette fois tracée dans le livre d'Edgar Morin paru en 2011 qui porte ce nom. On y trouve en deuxième partie, un chapitre sur la réforme de la pensée, et un autre sur la réforme de l’éducation. Il y aborde, encore et toujours, la question de la crise de la connaissance, constatant que – faute de cette (vraie) réforme – notre système éducatif produit surtout de l’ignorance, notre mode de pensée restant mutilé par le réductionnisme, le binarisme, le manichéisme, et une conception tronquée de la causalité, …
Rien d’étonnant, de ce fait, à la dévalorisation de la notion même de vérité, submergée par les fake news, et dominée par le débridement généralisé des émotions, exacerbées par la logique des médias, et de la communication à l’ère numérique. La composante hallucinatoire, loin d’être cantonnée à la perception, a au contraire rompu toutes les digues, et a contaminé de larges sphères de la pensée de beaucoup de nos contemporains, au point de devenir une sorte de norme valorisée elle gangrène de ce fait une bonne partie du débat public.
Nous ne nous sortirons des terribles défis du temps qu’en commençant par opérer cette réforme de la pensée, passant de façon incontournable par l’école, par la politique culturelle, et par la mise en cause des mécanismes sociaux de la formation des opinions. Cela fait aussi partie des objectifs de notre encyclopédie du changement de cap. La pensée d’Edgar Morin nous y aide.
Notes
[1] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Points-Essais, Ed du Seuil
15/06/2021
Humilies et offenses : remarques sur l'école française
Un progrès ambigu
Je me bornerai à mettre en ordre les observations que j'ai pu faire au cours des cinq années pendant lesquelles j'ai gagné ma vie comme professeur de philosophie dans le secondaire. Mon sentiment dominant c'est qu'au plan éducatif l'école a des effets désastreux pour beaucoup de jeunes. Elle est organisée surtout comme une machine à recruter des élites par écrémages successifs, afin d'alimenter Normale Supérieure, l'ENA, les grandes écoles : Polytechnique, les Ponts, etc…Tout cela au prix d'un énorme gâchis pour le plus grand nombre (et même pour la soi-disant élite ainsi recrutée).
En effet, j'ai vu beaucoup de jeunes qui s'étiolent à l'école parce qu'ils ne peuvent pas s'approprier les formes de raisonnement théorique et les types de connaissances abstraites valorisées par l'institution. Je suis convaincu que ces mêmes jeunes pourraient devenir des adultes ayant l'intelligence de la vie et capables de relations responsables avec autrui à condition de pouvoir faire des expériences et des choses qui aient un sens pour eux et leurs proches. Au contraire, le fait d'être à l'école et l'obligation d'y absorber trop de connaissances qui n'ont aucun sens pour eux les habitue à subir et nuit à leur épanouissement comme adultes responsables. Prétendant les instruire tous, l'école prive en pratique la majorité d'entre eux de la capacité à faire, et en faisant, se faire (Jules Lequier). Il me semble que certaines des critiques formulées par Illich sont tout à fait fondées, même si elles ont été mises de côté à cause des passions égalitaristes et productivistes et qu'il est temps de les réactiver.
Faire semblant
Je viens donc de faire le professeur de philosophie pendant cinq ans. En gros, j'ai trouvé l'expérience assez agréable. Mes élèves sont plutôt gentils et respectueux (1), avec le charme de la jeunesse. Comme ils ont très peur du chômage et qu'ils ont à passer en fin d'année un examen soi-disant décisif, ils sont dociles et s'appliquent à prendre les cours et à faire des devoirs. Devenant égoïste en vieillissant je n'ai guère de motifs de me plaindre de ce gagne-pain, mais je suis plutôt inquiet quant aux effets de cette activité sur les élèves. Quelques-uns en tirent probablement des bénéfices, mais pour nombre d'entre eux, j'ai peur que le bilan soit globalement négatif.
En effet, il s'avère bien vite que la démarche qui leur est proposée n'a guère de sens pour eux et la plupart des questions inscrites à leur programme n'éveillent en eux aucun écho : l'unité du moi, la valeur de la science, l'idée de sens de l'histoire, les fondements du droit, cela ne leur dit rien ! Ne serait-ce l'examen à passer, ils s'en dispenseraient presque tous volontiers. On voit mal, en outre, comment il pourrait en être autrement car la prétention de faire faire de la philosophie à ces jeunes bute sur des obstacles de fond : j'en évoquerai quelques-uns qui tiennent à ce que les conditions d'une véritable appropriation des problèmes et de la démarche philosophique font défaut. Que l'on parle de religion, des sciences du vivant, d'histoire de la littérature, de problèmes politiques…on s'aperçoit qu'ils n'ont pas le bagage minimum indispensable pour comprendre le sens des notions théoriques qui leur sont exposées. Ce n'est pas qu'ils n'aient pas étudié au cours de leur scolarité toutes sortes de matières. Bien au contraire ! Si on regarde les programmes officiels de la sixième à la terminale, les jeunes devraient être des puits de science. On leur a fait des cours sur toutes sortes de matières, on les initiés à toutes sortes de méthodes d'analyse très abstraites et compliquées. Mais pour la plupart il n'en reste pas grand chose, si ce n'est une capacité étonnante à apprendre n'importe quoi pour l'oublier aussitôt : têtes alternativement trop pleines et trop vides de connaissances qui leur restent totalement extérieures, ce à quoi ils ont appris très tôt à se résigner. Cette culture de l'oubli imposée par des programmes délirants d'ampleur et de technicité est renforcée par un pratique institutionnelle généralisée qui consiste à faire semblant. Déjà, beaucoup d'élèves entrent en sixième sans avoir acquis les schèmes mentaux qui conditionnent un usage correct de la langue et le maniement des symboles et des opérations logiques qui lui sont liés. Confrontés à de nouveaux contenus et à de nouvelles exigences, ils sont très vite en difficulté. Ils apprennent alors à faire semblant de savoir et de comprendre pour ne pas décevoir leur famille et leurs enseignants. Ces derniers se font complices de cette comédie en s'adressant non pas au niveau réel des jeunes qu'ils ont en face d'eux, mais au niveau théorique qu'ils devraient avoir. Ainsi en terminale, avons-nous à enseigner la différence entre l'essence et l'accident à des élèves qui n'ont toujours pas maîtrisé la différence entre un infinitif et un participe et qui sont incapables de procéder à la simple analyse logique d'un texte. Pourtant, comme les collègues qui les ont eus les années précédentes, nous faisons comme s'ils étaient au niveau et traitons un programme conçu pour des élèves fictifs que, bien entendu, nos élèves concrets ne peuvent assimiler.
L'expérience récusée
Revenons à mes élèves de terminale pour mettre le doigt sur un second obstacle à l'appropriation, à savoir le décalage entre l'enseignement et leur expérience personnelle. Si beaucoup ne retirent de douze ans d'études et primaires et secondaires qu'un fragile vernis de pseudo-connaissances, c'est que les démarches proposées ne sont pas enracinées - et ne peuvent pas l'être- dans une expérience sensible et personnelle. Allons même plus loin : c'est l'aptitude à supporter cette coupure qui est valorisée par le parcours scolaire en dépit de tous les discours pédagogiques. Prétendre faire disserter des jeunes de dix sept ans sur le Pouvoir ou la Passion, ce n'est pas sérieux ! Ou plutôt, inversons la perspective : le simple fait qu'ils arrivent à rédiger une copie sur des expériences qu'ils ne peuvent pas connaître montre quel est le principal effet de la démarche proposée : être capable de parler de ce qu'on ne connaît pas. Tel est le critère fondamental de la réussite. C'est-à-dire encore une fois faire semblant. D'ailleurs, c'est normal : on ne peut pas à la fois passer sa vie à l'école et connaître le monde qu'on n'appréhende - en fait - qu'à travers les médias et surtout la télévision. Ainsi, en pratique, un des effets de la scolarisation, renforcée par la médiatisation, c'est la disqualification de l'expérience personnelle. Ce n'est pas neuf, certes, mais cela mérite d'être rappelé quand on parle d'éducation.
Un gâchis
L'institution scolaire en cause
1. - En dépit des affirmations de principe, l'institution scolaire valorise surtout la culture abstraite, scientifique et gestionnaire, adaptée à la société technicienne et aux valeurs d'efficacité industrielle.
Un enracinement nécessaire
Bien entendu, les défauts de l'école que j'ai signalés dans ces quelques pages ne sont pas nouveaux et cela fait très longtemps que certains sont dénoncés. Toutefois l'effet de ces défauts était limité parce qu'à côté de l'école fonctionnaient d'autres instances éducatives (2) qui jouaient un rôle très important et insuffisamment souligné car - en quelque sorte - cela allait de soi. Pour l'essentiel, la construction de la personne et la transmission des valeurs se faisait ailleurs et de manière informelle bien souvent : par la famille, le voisinage, les pairs, la paroisse, les métiers, qui véhiculaient modèles de comportement et valeurs de manière souvent involontaire, voire inconsciente. Si l'école avait des résultats qui ont fondé son prestige, c'est que les jeunes qu'on lui confiait étaient de toutes façons éduquées par ailleurs, sans que l'on y fasse bien attention : ce n'est pas à l'école qu'on apprend à parler!
Quelques orientations
Un socle irremplaçable
Les politiques éducatives sont dominées par une conception du rapport entre sphère publique et sphère privée qu'il faudrait peut-être remettre en question. En France, particulièrement lorsqu'on parle d' éducation on parle surtout de l'institution scolaire. Certes, on reconnaît que la famille est le lieu de la formation psycho- affective, qu'elle joue un rôle important dans la socialisation mais ce rôle est peu valorisé, de même que celui des instances communautaires. On imagine la vie domestique comme totalement privée, refermée sur elle-même, de même qu'on se représente l'appartenance communautaire uniquement comme créatrice de particularismes susceptibles d'émietter la société, menaçant en permanence la citoyenneté, sapant l'universalité de la loi, de l’État, etc… au profit de logiques corporatistes, mafieuses, patrimoniales et d'opinions excluantes. Pour que se développent la liberté politique et la citoyenneté il est nécessaire que se construise un espace public, libéré des appartenances particularistes et dans lequel chacun est appelé à se situer par rapport à l'universel. C'est ainsi que le projet éducatif moderne (chez nous l'école républicaine) s'est fait contre les sphères privées et communautaires. On supposait que leur virulence était telle que pour éviter les guerres de religion de toutes sortes il fallait dévaloriser la famille, le local, le communautaire (tout cela mis dans le même sac). Cette conception n'était pas absurde dans la mesure où le niveau d'organisation technique et économique favorisait par ailleurs la vitalité des sphères domestique et communautaire on pouvait donc faire comme si le communautaire et le local n'étaient pas producteurs de valeurs sociales parce que leur permanence semblait de toutes façons inscrite dans l’ordre des choses. Or ce rapport entre les sphères privée et publique a été déséquilibré par la marchandisation et la délocalisation progressive de l'économie et par la technicisation du mode et du cadre de vie. Par exemple, avec la télévision, le public a envahi le privé : celui-ci est devenu insignifiant, il n'est plus le lieu de la production de valeurs sociales, mais simplement le lieu d'affirmation de sa particularité (souvent illusoire : par exemple le décor de la maison).
Mais peut-on imaginer une citoyenneté qui ne soit pas nourrie par une inscription territoriale et communautaire ? Certes, il y a opposition entre ces deux formes de sociabilité, mais n'y a-t-il pas aussi une complémentarité, une tension nécessaire ? Si tel est le cas, la crise de l'éducation semble difficilement surmontable sans rendre un minimum de fonctions économiques et politiques à la famille, au voisinage, aux corps intermédiaires. Cela exige de repenser la relation entre économie et société. ;
Notes
[1] ne généralisons pas ![2 et aussi bien sûr parce que les études longues étaient moins généralisées qu'aujourd'hui…(NDLR)
27/01/2017
Identité française et universalisme
L’universalisme fait partie de l’identité française
Un débat manichéen perturbe la conscience nationale française. L’identité est devenue un sujet miné. D’un côté, les déconstructeurs jettent le soupçon sur la moindre revendication d’identité soupçonnée de nationalisme, si ce n’est de racisme. D’un autre, une droite chauvine refuse de regarder en face les errements de la France sous la colonisation et pendant l’Occupation. Nous savons pourtant que seule la vision binoculaire permet la sensation du relief. Nous savons aussi qu’un minimum de fierté et de confiance en soi est indispensable à toute action. La discussion autour de l’identité française est mal partie du fait même de l’usage du singulier. Il existe en réalité deux identités françaises qui se combattent depuis 5 siècles. L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les principales étapes d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. L’idéal organique qui fut celui de l’Ancien régime et de l’Action française nourrit encore des nostalgies anti-individualistes, en particulier aux plans ethnique et familial. La moindre des choses serait donc de clarifier de laquelle des deux traditions françaises on se réclame et de ne pas tout embrouiller. La Révolution et la République ont supprimé races, castes et tribus, et proclamé l’égalité de tous, blancs, noirs, juifs, protestants, catholiques, nobles, roturiers, bretons, provençaux, aînés, cadets. La Déclaration des Droits ne fait pas de différence entre les droits de l’homme et ceux du citoyens. Le cri Vive la Nation ignore superbement l’étymologie de nascor = naître. On dirait presque que l’esprit républicain français n’est pas français puisqu’il est d’abord arrachement à la tradition, à la religion catholique de l’époque, à l’esprit local, régional, folklorique, ce qui faisait dire à Thomas Jefferson : Tout homme a deux patries la sienne et la France. Les auteurs canoniques de notre enseignement secondaire sont bien des promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, etc. La tradition était dans la religion, dans la Province, dans la vie rurale, Chateaubriand, les romantiques, Barrès l’illustrent. Pour Hugo, Paris était la capitale du monde parce qu’elle était la capitale de la liberté. La réalité ne fut pas toujours à la hauteur des principes. Napoléon entreprit d’exporter la Révolution à coup de canon. Il fut accueilli comme un libérateur en Italie mais se fit détester en Espagne, en Prusse, en Russie. Après avoir par deux fois aboli l’esclavage, la République entreprit de civiliser le monde. Tel était l’état d’esprit de Jules Ferry dont la silhouette restera ambivalente : Ferry et l’école obligatoire / Ferry-Tonkin, comme on le surnommait. On peut faire du colonialisme un bilan en partie double et faire valoir à l’actif les écoles, les hôpitaux, les routes, les chemins de fer, etc., il restera toujours un vice de principe : on n’entre pas dans la maison des gens sans frapper, surtout pour y faire la loi sur un ton autoritaire et méprisant ! Raymond Aron disait à propos de l’Algérie : « Un empire édifié par un pays qui se réclame de la démocratie est à notre époque déchiré par une contradiction à laquelle il ne résistera pas longtemps. » Ces constats indispensables n’enlèvent rien aux principes. Ce n’est pas moins mais davantage d’esprit républicain qu’il faut, tout simplement parce qu’il n’y en a pas de meilleurs. De quelque façon qu’on les formule, les trois termes de la triade républicaine sont les guides qui doivent inspirer la transition à laquelle l’humanité est sommée de procéder à l’heure de la mondialisation. Une réalité anthropologique est en effet contenue dans la triade puisque c’est toute relation humaine qui est par nature exposée à cheminer entre les deux bornes opposées de l’égalité uniformisante et de la liberté différentiatrice et que seul un esprit de fraternité permet de surmonter ce dilemme.
Bruno Viard
20/10/2018
Il est encore possible de réanimer l’Union européenne. Collectif
ECC
[Ce texte est le fruit d’une discussion collective, tenue dans le cadre du colloque « Revisiter les solidarités en Europe », qui s’est déroulé les 18 et 19 juin au Collège de France.]
La construction européenne peut-elle encore échapper à la dislocation ?
Ni les désaveux électoraux répétés, ni la fracture économique entre pays de la zone euro, ni le renflouement par le contribuable de banquiers irresponsables, ni la descente de la Grèce aux enfers, ni l’incapacité à trouver une réponse commune aux flux migratoires, ni le Brexit, ni l’impuissance face aux diktats américains imposés au mépris des traités signés, ni la montée de la pauvreté, des inégalités, des nationalismes et de la xénophobie n’ont permis d’ouvrir à l’échelle de l’Union européenne (UE) un débat démocratique sur la crise profonde qu’elle traverse et les moyens de la surmonter.
Il est vrai qu’en l’absence d’espace public européen, la question des politiques de l’Union ne peut être débattue qu’au niveau des Etats membres. Or ce niveau national n’étant pas celui où ces politiques sont définies, on ne peut y débattre que du point de savoir si l’on doit la « supporter » telle qu’elle dysfonctionne, ou bien en sortir.
Albert Hirschman a montré que trois possibilités s’ouvrent aux membres d’une institution en crise ou en déclin : la prise de parole de ceux qui la critiquent pour la réformer (voice), la défection de ceux qui la quittent (exit) ou le loyalisme de ceux qui hésitent à la quitter ou la critiquer, même s’ils n’en sont pas satisfaits (loyalty). Les véritables organes dirigeants de l’Union européenne (Commission, Cour de justice, Conseil, Banque centrale) se trouvant hors de portée de voix électorale, les citoyens européens ont le sentiment d’être privés de voice et de n’avoir plus dès lors le choix qu’entre le loyalty ou l’appel à l’exit.
Les « débats » nationaux sur l’Union européenne se réduisent ainsi de façon caricaturale à une joute entre pro et antieuropéens. Tous ceux qui critiquent le fonctionnement de l’UE se trouvant qualifiés d’« anti », le nombre de ces derniers ne cesse de grossir et, avec eux, celui des partis ou des gouvernements adoptant vis-à-vis d’elle un point de vue ethnonationaliste.
« EXCLUANT TOUTE POSSIBILITÉ DE RÉFORMER DÉMOCRATIQUEMENT L’UE, LE FAUX DILEMME ENTRE EUROLÂTRES ET EURONIHILISTES NE PEUT CONDUIRE QU’À SA LENTE DÉCOMPOSITION »
Nous jugeons cette logique binaire mensongère et suicidaire. Il est faux qu’il n’y ait pas d’alternative que de soutenir aveuglément les institutions européennes ou bien de les rejeter entièrement. Excluant toute possibilité de réformer démocratiquement l’Union européenne, ce faux dilemme entre eurolâtres et euronihilistes ne peut conduire qu’à sa lente décomposition. Or, sans même évoquer les tensions et violences identitaires qui accompagneraient une telle décomposition, nous avons plus que jamais besoin de solidarités européennes pour faire face aux interdépendances des Etats dans des domaines tels que l’écologie, les migrations, les nouvelles technologies ou les équilibres géopolitiques dans le monde.
Notre propos n’est pas celui d’experts faisant la leçon aux peuples ou à leurs dirigeants. Il est celui de chercheurs d’opinions politiques diverses qui, étudiant le fonctionnement de l’Union européenne depuis différents Etats membres, partagent sur son fonctionnement un même diagnostic alarmant.
Trahison des valeurs
La raison première de la désaffection croissante pour l’Union européenne est le divorce entre les valeurs dont elle se réclame et les politiques qu’elle conduit. Ces valeurs sont celles proclamées par la Charte des droits fondamentaux, selon laquelle « l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’Etat de droit ». Leur trahison concerne au premier chef le principe de démocratie, mais il est aussi évident s’agissant du principe de solidarité.Le danger que la construction européenne faisait courir à la démocratie avait été dénoncé dès 1957 par Pierre Mendès France : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » Les faits lui ont malheureusement donné raison.
En 2009, dans sa décision relative au traité de Lisbonne, la Cour constitutionnelle allemande a dénoncé à son tour en termes limpides le défaut de démocratie de l’UE. La démocratie, a-t-elle rappelé, est un régime dans lequel « le peuple peut désigner le gouvernement et le pouvoir législatif au suffrage libre et égal. Ce noyau dur peut être complété par la possibilité de référendums sur des questions de fond (…). En démocratie, la décision du peuple est au centre de la formation et de l’affirmation du pouvoir politique : tout gouvernement démocratique connaît la crainte de perdre le pouvoir en cas de non-réélection. » Rien de tel n’existe dans l’Union, qui ne connaît pas d’élections permettant à une opposition de se structurer et d’accéder au pouvoir sur un programme de gouvernement.
« Fédéralisme exécutif postdémocratique »
Dans un livre récent, un ancien membre de la Cour constitutionnelle allemande, l’éminent juriste Dieter Grimm, attribue ce défaut de démocratie à l’inscription dans les traités de choix de politiques économiques qui devraient normalement relever de la délibération (et de l’alternance) politique. Il résulte de cette « hyperconstitutionnalisation » qu’à rebours des valeurs et principes qu’elle proclame, l’Union est livrée à ce que Jürgen Habermas a nommé un « fédéralisme exécutif postdémocratique ».
Ce régime est celui qu’appelait de ses vœux dès 1939 l’un des théoriciens du néolibéralisme, Friedrich Hayek, selon lequel une fédération d’Etats fondée sur « les forces impersonnelles du marché » serait l’institution la mieux à même de mettre ces forces à l’abri des « interférences législatives » des gouvernements démocratiquement élus dans ses Etats membres (notamment en matière monétaire, sociale et fiscale), en dissolvant toute espèce de sentiment de solidarité, qu’elle soit sociale ou nationale.
« LA PRIMAUTÉ AUJOURD’HUI ACCORDÉE EN EUROPE AUX “FORCES IMPERSONNELLES DU MARCHÉ” CONDUIT À VOIR DANS LA SOLIDARITÉ UNE ENTRAVE, QUI DOIT ÊTRE ÉLIMINÉE OU RESTREINTE »
De fait, la corrosion des systèmes de solidarités, qu’il s’agisse des services publics, du droit du travail ou de la sécurité sociale, est l’un des effets les plus visibles de l’intégration européenne, et le premier facteur de sa désintégration. L’Union européenne trahit là aussi les valeurs dont elle se réclame, puisque la proclamation du principe de solidarité, étendu à la protection de l’environnement, a été l’aspect le plus novateur de la Charte des droits fondamentaux de l’UE.
Mais dès la fin des années 1990, divers auteurs (Joseph Weiler, Fritz Scharpf) avaient mis en évidence l’asymétrie à l’œuvre dans la construction européenne, entre, d’une part, sa capacité à démanteler les solidarités nationales au nom des libertés économiques et, d’autre part, son incapacité d’édifier des solidarités européennes assurant à cette construction légitimité politique et cohésion sociale. La primauté aujourd’hui accordée en Europe aux « forces impersonnelles du marché »conduit à voir dans la solidarité une entrave, qui doit être éliminée ou restreinte.
D’autant plus soumise aux lobbys qu’elle échappe au contrôle démocratique, l’Union européenne poursuit ainsi sa course au moins-disant social, fiscal et écologique entre les Etats. Ayant renoncé à édifier une « Europe sociale » et trahi sa promesse d’« égalisation dans le progrès des conditions de vie et de travail », elle a abaissé ses ambitions au niveau d’un « socle social », filet minimal de protection destiné à sauver de la noyade les naufragés de la « flexibilisation des marchés du travail » qu’elle promeut inlassablement.
La seule solidarité qui semble fonctionner efficacement en Europe est celle qui a permis de sauver, sans le réformer sérieusement, un système bancaire en faillite en l’inondant de liquidités, en transférant ses pertes sur les contribuables européens et en plongeant des pays entiers dans la misère. Sans qu’à aucun moment on semble n’avoir songé à demander des comptes à celle – Goldman Sachs – qui, dans le cas grec, avait contribué au maquillage des comptes publics. Il est vrai que nombre de dirigeants européens de premier plan sont issus de cette banque, qui s’est assurée en retour les services d’un ancien président de la Commission européenne.
Paix durable et justice sociale
Contrairement aux illusions néolibérales, aucune société humaine ne peut perdurer sans solidarité et sans autre projet commun que la compétition entre ses membres. Faute d’être instituées démocratiquement, les solidarités ressurgissent sur des bases identitaires, ethniques ou religieuses, ouvrant la voie aux démagogues et aux violences. Partout dans le monde, aux Etats-Unis comme en Inde, au Royaume-Uni ou dans les autres pays européens, ces démagogues imputent aux étrangers les injustices sociales sur lesquelles ils prospèrent, sans s’attaquer à leurs causes économiques, car ils partagent le même credo néolibéral que les partisans de « l’ouverture ».Réciproquement, ces derniers regardent l’attachement à la diversité des héritages historiques et culturels comme un archaïsme et promeuvent un monde uniforme et liquide, dont ils seraient les missionnaires inspirés.
« LE DÉTOUR ÉCONOMIQUE, QUI DEVAIT ÊTRE UN MOYEN DE RÉUNIFICATION POLITIQUE DE L’EUROPE, EST DEVENU SA FIN PRIMORDIALE »
L’expérience sanglante des deux guerres mondiales avait conduit la communauté internationale à affirmer à deux reprises, d’abord dans la Constitution de l’Organisation internationale du travail en 1919, puis dans la déclaration de Philadelphie en 1944, qu’« une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale ». Cette paix durable était aussi le but poursuivi par les fondateurs de la Communauté économique européenne.
Mais ils ont usé pour l’établir du détour de l’établissement d’un marché commun, censé faire advenir spontanément un « espace de liberté, de sécurité et de justice ». Ce détour économique, qui devait être un moyen de réunification politique de l’Europe, est devenu sa fin primordiale, et la consécration juridique tardive d’autres valeurs a échoué à ce jour à mettre l’économie au service de la société.
La question se pose donc de savoir si les principes de dignité, de démocratie et de solidarité consacrés par la charte et les traités sont de la poudre aux yeux, un maquillage juridique destiné à donner un visage humain aux « forces impersonnelles du marché », ou bien s’il est encore possible de canaliser ces forces, d’« encastrer » le marché dans la société européenne, en les subordonnant à ces principes. C’est cette question essentielle qu’il faudrait débattre durant les prochaines élections européennes. Nous voulons croire qu’il est encore possible de réanimer l’Union européenne en assurant la primauté des idéaux qu’elle proclame sur la dogmatique économique et monétaire qui la conduit à sa perte.
Une Europe des projets
L’UE ne retrouvera son crédit et sa légitimité que dans la mesure où elle s’affirme comme une Europe de la coopération plutôt que de la compétition. Une Europe prenant appui sur la riche diversité de ses langues et de ses cultures, au lieu de s’employer à les araser ou les uniformiser. Une Europe des projets, œuvrant à la solidarité continentale pour répondre aux défis – et à ceux-là seulement – qu’aucun Etat ne peut relever isolément. Cette solidarité doit s’exercer à la fois sur le plan interne, entre les Etats membres, et sur le plan externe, par des accords de coopération avec d’autres pays partageant des objectifs communs, à commencer par ses voisins les plus proches.Forte de son pouvoir de marché, l’UE est seule en mesure de lutter contre ce que Franklin Roosevelt nommait « l’argent organisé », de séparer les banques de dépôt et d’investissement et de limiter leur pouvoir de création monétaire. Elle seule peut imposer aux opérateurs économiques de toutes nationalités qui opèrent sur le continent des règles à la hauteur de la gravité des périls écologiques, de la flambée des inégalités, de la concurrence fiscale mortifère qui conduit à la dégradation des équipements et services publics et des infrastructures routières et ferroviaires. Elle seule peut créer un cadre juridique commun favorisant l’essor, entre les Etats et le marché, de l’économie sociale et solidaire, des biens communs et des multiples formes de la solidarité civile.
Dans le domaine technologique, elle seule est en mesure de soutenir des champions européens susceptibles de préserver les libertés publiques en luttant contre les monopoles aujourd’hui exercés par les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), et demain par des entreprises chinoises. Elle seule pourrait se doter d’un parquet ayant les moyens de répliquer à l’imposition extraterritoriale du droit américain aux entreprises européennes.
Elle seule a les moyens de conclure avec les pays d’Afrique un partenariat stratégique qui, au lieu de les engager de force dans les impasses écologiques et sociales du néolibéralisme, leur permette de définir eux-mêmes les voies d’un développement durable fondé sur le meilleur de leur héritage culturel. Elle seule peut, sur cette base, répondre de façon équilibrée à la question migratoire, d’une part en ne cédant rien aux démagogues sur le respect intransigeant de la dignité et des droits des migrants et des demandeurs d’asile, et d’autre part en œuvrant à la réalisation du droit, que l’on soit sénégalais, italien, malien, tunisien ou grec, à vivre décemment de son travail sans avoir à s’exiler.
Approfondissement de la démocratie
Une telle refondation de l’Union sur les principes qu’elle proclame et les traditions constitutionnelles communes aux Etats membres a pour condition première non seulement une restauration, mais aussi un approfondissement de la démocratie à tous les niveaux – local, national et européen – de la délibération politique. Des idées très stimulantes ont été avancées en ce sens, telles celles de Michel Aglietta et Nicolas Leron, qui, revenant aux sources mêmes de la démocratie représentative (no taxation without representation), proposent de doter l’Union de ressources budgétaires propres (notamment par une taxation des transactions financières) allouées à des objectifs de développement durable fixés et contrôlés par le Parlement européen, et de rendre symétriquement aux Etats leurs propres capacités budgétaires, sans lesquelles leur vie démocratique est privée de substance.« SANS UNE TELLE RENAISSANCE DÉMOCRATIQUE, LES “ÉLITES DIRIGEANTES” CONTINUERONT DE SE COUPER DE LA VIE DES PEUPLES ET D’EN FAIRE LA PROIE DES DÉMAGOGUES »
Cette perte de substance affecte aujourd’hui par ricochet toutes les formes de démocratie locale et de démocratie sociale, dont les ressources sont asséchées par des gouvernements n’ayant d’autre boussole que la gouvernance par les nombres qui régit l’Eurozone. Ainsi que l’a souligné Etienne Balibar, ce n’est donc pas un retour ou une restauration des formes traditionnelles de la démocratie qu’il faudrait viser, mais une véritable renaissance de cette dernière à tous les niveaux de la vie politique. Sans une telle renaissance démocratique, les « élites dirigeantes » continueront de se couper de l’expérience infiniment riche et diverse de la vie des peuples et d’en faire la proie des démagogues.
Signataires :
Andrea Allamprese, professeur à l’université de Modène et Reggio Emilia Irena Boruta, ancienne professeur à l’université Cardinal Stefan Wyszynski à Varsovie, ancienne membre du comité de négociateurs pour l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne (1998-2001) Laurence Burgorgue-Larsen, professeure à l’école de droit de la Sorbonne Maria Emilia Casas Baamonde, ancienne présidente du Tribunal constitutionnel espagnol, présidente de l’Association espagnole de droit du travail et de la sécurité sociale Christina Deliyanni Dimitrakou, professeure à l’université Aristote de Thessalonique, secrétaire du Centre de droit économique international et européen Franciszek Draus, chercheur en sciences politiques Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS Ota de Leonardis, professeure à l’université de Milano Bicocca, directrice du Centre de recherche en sociologie de l’action publique Sui Generis Paul Magnette, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, ancien ministre-président de la Wallonie Alexandre Maitrot de la Motte, professeur à l’université Paris-Est Créteil Antonio Monteiro Fernandes, professeur à l’Institut universitaire de Lisbonne Ulrich Mückenberger, professeur émérite à l’université de Hambourg, directeur de recherche à l’université de Brême Béatrice Parance, professeure à l’université Paris-VIII-Vincennes Saint-Denis ;Etienne Pataut, professeur à l’école de droit de la Sorbonne Alain Supiot, professeur au Collège de France (chaire Etat social et mondialisation : analyse juridique des solidarités) Claude-Emmanuel Triomphe, conseiller du Haut-Commissaire à l’engagement civique français Fernando Vasquez, ancien membre de la direction des affaires sociales de la Commission européenne, consultant en affaires européennes.
22/11/2017
Il faut changer de cap
04/03/2019
Il faut rompre avec la théorie économique dominante
Un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ont aujourd’hui quasiment le même prix, mais ont-ils la même valeur économique ?
Cette affirmation théorique repose sur plusieurs croyances. La première est de croire que la valeur économique d’un bien ou d’un service peut être identifiée à sa seule valeur d’échange (son prix), gommant ainsi les aspects d’utilité et de valeur d’usage. La révolte des « gilets jaunes » témoigne avec force qu’un litre de gazole n’a pas la même valeur économique pour chacun d’entre nous : par exemple, il a plus de valeur pour une personne payée au smic et qui n’a pas d’autres moyens de transport que sa voiture que pour une personne ayant le même revenu mais pouvant utiliser des transports en commun.
La deuxième croyance est de nous considérer tous comme des Homo economicus, c’est-à-dire comme des agents cherchant à satisfaire individuellement leurs besoins en ayant à leur disposition toutes les informations pour faire des choix rationnels.
Un monde de plus en plus interdépendant
Dans un monde de plus en plus interdépendant, on ne peut plus penser la valeur économique à l’échelle d’un individu et par rapport à un seul bien ou service pris isolément, surtout lorsqu’il s’agit d’un bien comme l’énergie. Comme le rappellent les économistes institutionnalistes, ce qui est décisif, ce n’est pas que l’individu ait des besoins, mais que des hommes, liés socialement, aient des besoins.
Il faut rappeler que le pétrole, ressource énergétique non renouvelable et productrice de gaz à effet de serre, a structuré depuis des décennies nos modes de production et d’organisation de la division du travail au niveau international, et qu’il a aussi structuré nos façons de consommer, de se loger, de se déplacer, et plus généralement d’organiser nos territoires. Depuis des décennies, le prix du pétrole sur le marché international n’a jamais traduit la place structurante et grandissante qu’il prenait dans les économies des pays développés, il n’a jamais permis de prendre en compte sa valeur économique sociétale.
Un certain nombre d’initiatives récentes montrent que la notion de valeur économique sociétale d’un produit – c’est-à-dire prenant en compte sa valeur d’usage et son coût non plus seulement pour des individus pris isolément mais pour la société – commence à émerger. Citons notamment les travaux du Centre d’analyse stratégique pour fixer une valeur tutélaire du carbone en France. Une valeur tutélaire est une valeur fixée par les pouvoirs publics, mais elle est surtout le fruit d’un compromis entre plusieurs acteurs, organisé à l’initiative de ces mêmes pouvoirs publics. La COP21 a reconnu la valeur sociale et environnementale du carbone même si aucun prix de référence n’a été retenu, cette valeur du carbone est différente d’un prix de marché.
Remettre la notion de valeur au centre de nos travaux
Soulignons que même s’il est possible de construire à un moment donné la valeur économique sociétale d’un produit, tel que le gazole, cette valeur ne sera pas pour autant une valeur objective : elle sera évaluée et ressentie différemment en fonction de l’importance relative de ce produit dans la consommation des personnes concernées et en fonction de leurs niveaux de revenus.
Comme le montre aussi le mouvement des « gilets jaunes », dans une société donnée, la valeur économique sociétale d’un produit sera d’autant mieux acceptée que les inégalités de pouvoir d’achat seront faibles et que les différentes « parties prenantes » de la société auront été associées à sa définition.
Il est de plus en plus difficile de soutenir qu’un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ayant quasiment le même prix ont la même valeur économique. En rappelant que toute théorie est construite à partir d’une certaine conception de ce qu’est la valeur, il est urgent qu’en tant qu’économistes nous remettions la notion de valeur au centre de nos travaux de recherche. C’est sans doute une des meilleures contributions que nous pouvons apporter pour comprendre aujourd’hui le mouvement des « gilets jaunes », et pour assurer un avenir aux générations futures.
Notes
Article paru dans Le Monde du 12 janvier 2019, Rubriques idées
19/02/2021
Inceste et changement de cap

Par changement de cap nous entendons habituellement un changement d’orientation économique et politique qui concerne l’ensemble de la société. Or l’inceste ne concerne-t-il pas seulement quelques cas particuliers exceptionnels ? Mon hypothèse est au contraire la suivante : un changement d’attitude de notre société à l’égard de l’inceste serait essentiel.
L’inceste est un crime beaucoup plus répandu qu’on ne le croit
Sur les 50 040 victimes de violences sexuelles (viols, agressions sexuelles et harcèlement sexuels) enregistrées par les services de police et de gendarmerie en France en 2018, plus de la moitié des victimes sont mineurs (54%), soit plus de 27 000 enfants et adolescents. Et 31% des violences sexuelles commises sur un mineur ont eu lieu au sein de la cellule familiale. Or d’après des sondages une personne sur dix seulement porterait plainte[1].
L’inceste concerne toutes les classes sociales. En 1933, l’affaire Noguère avait défrayé la chronique : une jeune fille de 18 ans avait empoisonné son père qu’elle accusait d’inceste[2]. Il était mécanicien des chemins de fer. En 2021 dans son livre « La Familia grande » Camille Kouchner dénonce les agissements sur son frère jumeau de son beau-père politologue puissant[3].
Aujourd’hui ce sont des membres du pouvoir qui sont concernés. A la suite de la publication du livre de Camille Kouchner, Olivier Duhamel a démissionné de toutes ses fonctions. Il était notamment Président de la Fondation Nationale de Sciences Po, et depuis 2019 président du club le Siècle. On trouve dans l’annuaire de ce club très select des ministres, des conseillers d’Etat, des grands patrons, des banquiers, des magistrats, des savants et journalistes etc. Il est intéressant de noter que Marc Guillaume, aujourd’hui préfet d’Ile de France et ancien secrétaire général du gouvernement d’Edouard Philippe, ainsi que Jean Veil viennent de démissionner du Siècle car eux aussi savaient. « Marc Guillaume a fini par reconnaître avoir été informé dès 2018. Pourtant, un an plus tard, il soutiendra sans sourciller la candidature d’Olivier Duhamel à la présidence du cénacle prestigieux » [4]
Tout récemment, le directeur de Sciences Po Paris, a fini aussi par démissionner de son poste à la suite du rapport des inspecteurs qui avaient été dépêché par la ministre de l’enseignement supérieur. Ce directeur avait auparavant été très critiqué par les représentants des étudiants. Aujourd’hui, indépendamment de l’affaire Olivier Duhamel, il a été prouvé que plusieurs plaintes d’étudiantes de Sciences Po. à Paris et en province n’avaient pas été suffisamment prises en compte par les directions. Le président de l’UNEF de Sciences Po Paris considère que le nouveau directeur de sciences Po Paris qui sera bientôt nommé devrait en faire un de ses principaux sujets de préoccupation.
L’inceste entraîne un traumatisme profond
Les personnes victimes d’inceste ou ceux qui les ont écoutées évoquent un traumatisme profond et parlent « de l’atteinte au corps, à l’intime, à la confiance, à la joie de vivre » … « une agression de cet ordre ronge tout : le rapport que la personne entretient à la mémoire, à la confiance, à la sexualité » [5].
Camille Kouchner n’a pas été directement concernée par un abus sexuel, elle écrit cependant : p. 124. « Ma culpabilité est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l’inceste est interdit ». Elle parle d’un serpent, d’une hydre qui la torture pendant trente ans. Elle est reconnaissante à son frère de lui avoir permis d’écrire et elle « tente d’empoisonner l’hydre en achevant ce livre » p. 204.
Parmi les abus sexuels, l’inceste est particulier car il concerne la famille. Le titre du livre de C.Kouchner est « La familia grande ». L’inceste est signe d’un dysfonctionnement gravissime de la cellule familiale. Camille Kouchner écrit : « à 14 ans j’ai préféré me taire…j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner…Je suis coincée » (125). Et sa mère mise au courant n’a pas voulu entendre.
La parole peut libérer mais elle est difficile car elle met en cause la famille
A l’heure de #metooinceste, Flavie Flament, qui raconte dans son livre « La Consolation » avoir été violée à 13 ans par le photographe David Hamilton, met en garde : « Ces moments de libération de la parole sur les réseaux, c’est très beau, mais il faut faire attention…le silence est un poison, mais parler c’est extrêmement violent. On peut être confronté au déni familial, au rejet, devenir pestiféré. Il faut en être conscient »[6].
Ces derniers temps, divers livres sont parus, des débats ont eu lieu, et la parole s’est partiellement libérée grâce notamment aux réseaux sociaux. On peut alors espérer que la législation qui a déjà évolué, par exemple pour allonger les délais de prescription, évolue encore.
La première ligne de défense de ceux qui sont poursuivis pour inceste est de dire : mais la victime était consentante. Or la notion de consentement n’a aucun sens pour une personne dépendante, sous emprise affective.
Au-delà de la pénalisation de l’inceste, les personnes compétentes nous disent qu’il convient de tout mettre à plat pour vraiment mener une politique de prévention de l’inceste, en commençant par une meilleure écoute et un meilleur accompagnement des victimes. Voilà un chantier important pour ceux qui prônent un changement de cap.
Patriarcat et cléricalisme[7].
Dans son livre « Le berceau des dominations » Dorothée Dussy se penche sur les mécanismes complexes par lesquels l’inceste, en théorie interdit et condamné, est pratiqué dans l’intimité des foyers français. Ce sont cinq ans d’enquête, menée auprès d’enfants victimes d’un inceste devenus grands et de leurs familles, dont elle fait part dans ce premier livre qui devrait être accompagné de deux autres. Selon la présentation qui est faite du livre, l’inceste se révèle structurant d’un ordre social patriarcal. Cela mérite débat évidemment, mais comment entendre cependant Romain Gary qui constate : « L’absence de féminité dans notre civilisation est effrayante ». Et il ajoutait : « La voix du Christ était une parole de femme, du moins au sens traditionnel que l'on donne à ce terme. Tendresse, pitié, amour, bonté, pardon. Mais ces vertus sont totalement absentes de deux mille ans de notre civilisation »[8].
Gageons que ces questions vont connaître à l’automne un rebondissement, à l’occasion de la remise du rapport de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise) fruit d’une vaste enquête en collaboration avec l’INSERM. Le rapprochement entre patriarcat au niveau de la société et cléricalisme au niveau de l’institution particulière qu’est l’Eglise catholique s’impose. Les déclarations officielles critiquant le cléricalisme au niveau même du pape François, risquent fort de paraître hors sol tant que ne sera pas vraiment affrontée la question de la place des femmes. Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France écrit sur la 4ème de couverture de son livre : « Je me suis décidée à écrire non pour enfoncer le glaive plus avant dans l’Eglise, mais pour proposer des voies afin de sortir de ce désastre ». Ou encore ceci p.146 : « Attaquer le cléricalisme ne se fera pas sans les femmes, sans la réelle place des femmes dans toutes les responsabilités »
Guy Roustang
Notes
[1] Lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes. N°14 novembre 2019[2] Voir The Conversation. Une douloureuse révélation
[3] Camille Kouchner. La familia grande. Ed. Seuil. Janvier 2021
[4] Article in Le Monde du 10 février de Marie Béatrice Baudet sur l’affaire Olivier Duhamel.
[5] Veronique Margron. Un moment de vérité. Albin Michel. 2019 P.31 et 41.
[6] Dans le Magazine du Monde du 6 février 2021, l’article : « Parole libérée, la vie d’après » relate plusieurs témoignages.
[7] Il est intéressant de noter qu’au Moyen-Âge, l’interdiction de l’inceste incluait les parents par alliance et la famille élargie mais également le confesseur et sa pénitente. Voir : L’inceste au fil du droit : circonstance aggravante mais pas crime en soit
[8] dans Radioscopie de J.Chancel
21/03/2021
Individualisme et individuation : deux manières différentes d’être au monde [1]
L’individualisme
Un individualisme démocratique et socialisant ?
L’individuation
Notes
[1] Cet article présente quelques idées développées dans mon ouvrage : Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Editions Librinova, mars 2021
[2] Individualisme, Grand dictionnaire de la philosophie, Larousse, CNRS Editions 2003, p.549
[3] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993
[4] Le mot individu vient du latin individuum, ce qui est indivisible
[5] Joël Roucloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1 (N°27)
[6] Sur le débat Lippmann / Dewey, voir Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.
[7] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million, 2005.
[8] Voir notamment Marc-André Selosse, Jamais Seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017
[9] François Flahault, « L’homme, une espèce déboussolée Anthropologie générale à l’âge de l’écologie », Fayard, 2018
15/09/2021
Inégalités et Démocratie
Un mouvement de long terme vers l’égalité.
La grande redistribution de la période 1914-1980.
Le tournant Néo-libéral et la difficulté d’une nouvelle étape vers plus d’égalité et de démocratie.
Notes
« Au cours du XX ème siècle, les mobilisations sociales et syndicales ont un rôle majeur dans la mise en place de nouveaux rapports capital-travail et dans la réduction des inégalités » mais les mouvements sociaux ne suffisent pas, encore faut-il créer de nouveaux dispositifs institutionnels qui doivent être le fruit de la délibération et de la confrontation des différents points de vue.27/01/2017
Inégalités insupportables
15/03/2021
Information et démocratie

Information et démocratie
Information et démocratie. Il y a urgence.
En 1944, le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) sous le nom « Les jours heureux » prévoyait : « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression, la liberté de la presse… son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ».En 2021, l’indépendance des médias à l’égard des puissances d’argent n’est qu’un vieux rêve, puisque dix milliardaires contrôlent aujourd’hui 90% des quotidiens nationaux vendus, 55,3% des parts d’audience de la télévision et 44% des parts de la radio [1] .
Tout doit être fait pour que les ambitions du CNR reviennent sur le devant de la scène. Les échéances électorales sont une occasion à saisir et le livre « L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias »[2] est une bonne base pour ouvrir un large débat. Malheureusement l’importance de cette question décisive pour l’avenir de notre démocratie est sous-estimée. C’est ainsi par exemple que le « Pouvoir de vivre » qui rassemble un très grand nombre d’associations de la société civile n’en parle pas dans ses 66 propositions pour un véritable changement[3].
Un milliardaire de moins ?
Demain les 10 milliardaires ne seront peut-être plus que neuf, car on s’attend à la vente par Arnaud Lagardère de ses derniers médias, bien qu’il ait déclaré il y a quelques jours n’avoir encore pris aucune décision concernant Europe 1 ou les deux titres de presse qui lui restent : « Le journal du dimanche » et « Paris Match ». Bernard Arnault est tenté par JDD et Paris Match, Vincent Bolloré par Europe 1. On peut craindre que Vincent Bolloré[4] fasse pour la radio Europe 1 la même opération que celle qu’il a faite à la télévision en passant de i Tele à C.News. L’un des fleurons de C.News imposé aux journalistes est Eric Zemmour, condamné pour incitation à la haine raciale en septembre 2019. Rappelons qu’au moment du rachat d’i Tele par V.Bolloré, les journalistes ont fait 31 jours de grève et il y eut 94 départs de journalistes dans une rédaction qui comptait 120 journalistes. Et le licenciement de Canal + en novembre 2020 de l’humoriste Sebastien Thoen donne la mesure du mépris de V.Bolloré à l’égard des journalistes[5].L’urgence de relever les ambitions du CNR
Bien sûr, les politiques sont réticents à aborder ces questions en période électorale en craignant de déplaire aux détenteurs du pouvoir des médias. Espérons cependant que ceux qui sont favorables à un changement de cap reprennent le flambeau du CNR. Les ordonnances de 1944 dans le prolongement du programme du CNR manquaient d’une véritable volonté politique si bien qu’on en est arrivé à la domination des médias par les puissances d’argent [6]. Dans le livre « L’information est un bien public » les deux auteurs qui proposent de refonder la propriété des médias sont l’une politiste, l’autre juriste. Ils donnent les éléments pour ouvrir un débat « Pour une loi de la démocratisation de l’information ». Aucune réforme d’ensemble n’a eu lieu en France depuis les ordonnances de 1944. Il y a bien déjà des mécanismes de protection de l’indépendance des rédactions ou de limitation de concentration des médias, mais ces différents garde-fous sont insuffisants ou devenus obsolètes. Il est temps de s’atteler à une réforme d’ensemble. Pour ce faire les auteurs du livre se fondent sur une analyse approfondie des expériences françaises et étrangères pour en tirer les leçons, pour tenir compte tout à la fois des succès et des échecs. Bien sûr les journalistes sont les mieux placés pour en bénéficier, pour y trouver les moyens de préserver leur indépendance, mais cela nous concerne tous en tant que citoyens.Propositions pour une loi de démocratisation de l’information.
Les règles proposées auraient « vocation à s’appliquer de la même façon aux publications de la presse papier, aux sites d’information en ligne et aux médias audiovisuels ».Voici les principales règles que proposent les deux auteurs du livre pour ouvrir le débat : ;- Dans les conseils d’administration ou de gouvernance, il faudrait prévoir au moins la moitié de représentants de salariés, parmi lesquels au moins deux tiers de journalistes. Peut-être conviendrait-il aussi d’imaginer une représentation des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.
- Toute cession de titres serait soumise à l’agrément du conseil d’administration paritaire.
- Transparence de la gouvernance et de l’actionnariat. Malgré les dispositions légales qui existent déjà, des journaux ne font pas figurer le nom de leurs actionnaires ou du directeur de la publication.
- Un investissement conséquent dans les rédactions pour garantir une information de qualité, pour rendre possible le travail d’enquête, d’investigation, au lieu du copié-collé. Pour empêcher aussi que des actionnaires prétendent produire plus d’informations avec moins de journalistes. Ce qui fut le cas récemment pour le Parisien et pour L’Equipe. Une proposition particulièrement marquante ambitionne de recréer un lien direct entre les citoyens et les médias pour sortir de la méfiance actuelle. Il s’agirait de remplacer toutes les aides de l’Etat à la presse, qui représentent de l’ordre de 8 euros par français adulte, par une contribution de 10 euros par adulte et par an que chaque citoyen pourrait affecter au média de son choix, à condition évidemment que ce média respecte les règles exposées ci-dessus. D’autres propositions importantes sont à découvrir par ceux qui voudront bien lire « L’information est un bien public ».
Guy Roustang
Notes
[1] Basta. Le pouvoir délirant des 10 milliardaires qui possèdent la presse française. Agnès Rousseaux. 5 avril 2017.
[2] Julia Cagé. Benoît Huet. L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias. Seuil février 2021.
[3] Voir la liste des signataires et les 66 propositions du « Pouvoir de vivre ».
[4] Suite à une affaire de corruption au Togo, la juge du tribunal judiciaire a déclaré à Vincent Bolloré que les infractions ont « gravement porté atteinte à l’ordre public économique » et « à la souveraineté du Togo ». Elle a proposé qu’au regard de la gravité des faits « ils soient jugés par une juridiction correctionnelle ». Communiqué de l’AFP repris par l’Express le 27 février 2021.
[5] Pour plus de détails voir le livre « L’information est un bien public » p.185, note 1.
[6] Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin. Jean Pérès et Jérémy Fabre. Acrimed 26 juin 2017.
18/03/2021
Information et démocratie
Information et démocratie. Il y a urgence
En 1944, le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) sous le nom « Les jours heureux » prévoyait : « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression, la liberté de la presse… son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ».En 2021, l’indépendance des médias à l’égard des puissances d’argent n’est qu’un vieux rêve, puisque dix milliardaires contrôlent aujourd’hui 90% des quotidiens nationaux vendus, 55,3% des parts d’audience de la télévision et 44% des parts de la radio [1] .
Tout doit être fait pour que les ambitions du CNR reviennent sur le devant de la scène. Les échéances électorales sont une occasion à saisir et le livre « L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias »[2] est une bonne base pour ouvrir un large débat. Malheureusement l’importance de cette question décisive pour l’avenir de notre démocratie est sous-estimée. C’est ainsi par exemple que le « Pouvoir de vivre » qui rassemble un très grand nombre d’associations de la société civile n’en parle pas dans ses 66 propositions pour un véritable changement[3].
Un milliardaire de moins ?
Demain les 10 milliardaires ne seront peut-être plus que neuf, car on s’attend à la vente par Arnaud Lagardère de ses derniers médias, bien qu’il ait déclaré il y a quelques jours n’avoir encore pris aucune décision concernant Europe 1 ou les deux titres de presse qui lui restent : « Le journal du dimanche » et « Paris Match ». Bernard Arnault est tenté par JDD et Paris Match, Vincent Bolloré par Europe 1. On peut craindre que Vincent Bolloré[4] fasse pour la radio Europe 1 la même opération que celle qu’il a faite à la télévision en passant de i Tele à C.News. L’un des fleurons de C.News imposé aux journalistes est Eric Zemmour, condamné pour incitation à la haine raciale en septembre 2019. Rappelons qu’au moment du rachat d’i Tele par V.Bolloré, les journalistes ont fait 31 jours de grève et il y eut 94 départs de journalistes dans une rédaction qui comptait 120 journalistes. Et le licenciement de Canal + en novembre 2020 de l’humoriste Sebastien Thoen donne la mesure du mépris de V.Bolloré à l’égard des journalistes[5].L’urgence de relever les ambitions du CNR
Bien sûr, les politiques sont réticents à aborder ces questions en période électorale en craignant de déplaire aux détenteurs du pouvoir des médias. Espérons cependant que ceux qui sont favorables à un changement de cap reprennent le flambeau du CNR. Les ordonnances de 1944 dans le prolongement du programme du CNR manquaient d’une véritable volonté politique si bien qu’on en est arrivé à la domination des médias par les puissances d’argent [6]. Dans le livre « L’information est un bien public » les deux auteurs qui proposent de refonder la propriété des médias sont l’une politiste, l’autre juriste. Ils donnent les éléments pour ouvrir un débat « Pour une loi de la démocratisation de l’information ». Aucune réforme d’ensemble n’a eu lieu en France depuis les ordonnances de 1944. Il y a bien déjà des mécanismes de protection de l’indépendance des rédactions ou de limitation de concentration des médias, mais ces différents garde-fous sont insuffisants ou devenus obsolètes. Il est temps de s’atteler à une réforme d’ensemble. Pour ce faire les auteurs du livre se fondent sur une analyse approfondie des expériences françaises et étrangères pour en tirer les leçons, pour tenir compte tout à la fois des succès et des échecs. Bien sûr les journalistes sont les mieux placés pour en bénéficier, pour y trouver les moyens de préserver leur indépendance, mais cela nous concerne tous en tant que citoyens.Propositions pour une loi de démocratisation de l’information
Les règles proposées auraient « vocation à s’appliquer de la même façon aux publications de la presse papier, aux sites d’information en ligne et aux médias audiovisuels ».Voici les principales règles que proposent les deux auteurs du livre pour ouvrir le débat : - Dans les conseils d’administration ou de gouvernance, il faudrait prévoir au moins la moitié de représentants de salariés, parmi lesquels au moins deux tiers de journalistes. Peut-être conviendrait-il aussi d’imaginer une représentation des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.
- Toute cession de titres serait soumise à l’agrément du conseil d’administration paritaire.
- Transparence de la gouvernance et de l’actionnariat. Malgré les dispositions légales qui existent déjà, des journaux ne font pas figurer le nom de leurs actionnaires ou du directeur de la publication.
- Un investissement conséquent dans les rédactions pour garantir une information de qualité, pour rendre possible le travail d’enquête, d’investigation, au lieu du copié-collé. Pour empêcher aussi que des actionnaires prétendent produire plus d’informations avec moins de journalistes. Ce qui fut le cas récemment pour le Parisien et pour L’Equipe. Une proposition particulièrement marquante ambitionne de recréer un lien direct entre les citoyens et les médias pour sortir de la méfiance actuelle. Il s’agirait de remplacer toutes les aides de l’Etat à la presse, qui représentent de l’ordre de 8 euros par français adulte, par une contribution de 10 euros par adulte et par an que chaque citoyen pourrait affecter au média de son choix, à condition évidemment que ce média respecte les règles exposées ci-dessus. D’autres propositions importantes sont à découvrir par ceux qui voudront bien lire « L’information est un bien public ».
Notes
[1] Basta. Le pouvoir délirant des 10 milliardaires qui possèdent la presse française. Agnès Rousseaux. 5 avril 2017.
[2] Julia Cagé. Benoît Huet. L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias. Seuil février 2021.
[3] Voir la liste des signataires et les 66 propositions du « Pouvoir de vivre ».
[4] Suite à une affaire de corruption au Togo, la juge du tribunal judiciaire a déclaré à Vincent Bolloré que les infractions ont « gravement porté atteinte à l’ordre public économique » et « à la souveraineté du Togo ». Elle a proposé qu’au regard de la gravité des faits « ils soient jugés par une juridiction correctionnelle ». Communiqué de l’AFP repris par l’Express le 27 février 2021.
[5] Pour plus de détails voir le livre « L’information est un bien public » p.185, note 1.
[6] Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin. Jean Pérès et Jérémy Fabre. Acrimed 26 juin 2017.
02/11/2022
Intentions et engagements partagés vers un archipel des confluences ?
Intentions et engagements
Notre raison d’être
Un nom provisoire et des premières confluences
Nous sommes prêts à composer un premier équipage et à y accueillir des bonnes volontés dans chaque port.
Pour faire quoi ?
Comment ?
Premiers engagements
A Sète, qui prend la mer ?
Venez nous rejoindre en nous contactant sur
Notes
15/04/2021
Itineraire
Notes
20/07/2019
Justice fiscale
1 – Lutter contre la fraude fiscale
;2 - Augmenter le caractère redistributif des impôts
3- Revoir les droits de succession
Alors que le pouvoir en place magnifie la méritocratie et le travail, les inégalités de patrimoine s’accentuent depuis 1980, si bien que les « revenus qu’on peut tirer du patrimoine deviennent plus élevés que ceux qu’on peut tirer du travail » [3] et la formule de Beaumarchais en 1778 : « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » retrouve tout son sel. Les inégalités de patrimoine sont beaucoup plus importantes que les inégalités de revenus. Si l’on compare la situation des français les 10% les plus riches aux 10 % les moins riches, en 2015, les écarts de revenus vont de 1 à 6,8, et de 1 à 627 pour le patrimoine.
4- Les Etats-unis nous donneront-ils l’exemple ?
Notes
[1] « La fiscalité est - et doit être – un sujet idéologique au sens propre et noble du terme. Cela ne peut se réduire à un débat technique, quelles qu’en soient les délices intellectuels. Savoir s’il faut prendre le risque de taxer les hauts patrimoines qui pourraient être tentés de quitter le territoire national revient à se demander si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou d’assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits (les plus riches acceptant de payer plus, les possédants acceptant d’être taxés parce que leur adhésion au pacte social, à la collectivité le justifie). Faire du débat fiscal un débat technique, d’analyse purement rationnel et mathématique, c’est déjà prendre un biais idéologique en décidant que l’impôt n’est pas politique et n’a rien à voir avec un contrat social, une volonté d’être dans la cité ». Ce texte est d’E.Macron dans la revue Esprit de mars 2011 à une époque où il allait se placer dans le sillage du candidat François Hollande.01/10/2020
Justice sociale et justice climatique

Les inégalités de revenu et de patrimoine
L’Observatoire des inégalités ne prétend pas détenir la vérité, il veut ouvrir le débat. Certes, il constate « une distribution des richesses souvent trop inégale pour être juste. La pauvreté est le résultat de cette situation. On ne peut pas à la fois déplorer le dénuement des uns sans mettre en cause les privilèges dont jouissent les autres. Et en matière de privilèges, chacun doit balayer devant sa porte plutôt que de pointer du doigt ceux qui sont encore plus riches que lui ». (souligné par nous).
En vingt ans entre 1996 et 2017, en France, les 10% les plus riches ont vu augmenter leurs revenus et leur patrimoine par rapport aux classes moyennes.[2] Et depuis l’arrivée au pouvoir d’E.Macron « Les mesures prises par la nouvelle majorité ont été très favorables aux plus aisés »[3].
Les inégalités concernant les atteintes à l’environnement
Les chiffres publiés tout récemment (le 21 septembre 2020) par Oxfam et l’Institut de l’environnement de Stockholm[4] sont bouleversants : en 25 ans, entre 1990 et 2015, le 1% le plus riche de la population mondiale ( 63 millions de personnes) est responsable de 15% de la pollution par le carbone, alors que la moitié la plus pauvre de l’humanité (3,1 milliard de personnes) n’est responsable que de 7% de cette pollution.En France, les inégalités sont aussi très marquées. De 1990 à 2015, les 10% les plus riches ont été responsables de plus d’un quart des émissions de CO2 soit presque autant que la moitié la plus pauvre de la population.
Pour une conception élargie de la justice : des quota d’émission de CO2 par individu
Aujourd’hui, un siècle plus tard, face à l’urgence écologique et climatique la proposition d’attribuer à chacun des quota d’émission de gaz à effets de serre mérite toute notre attention. « Pour respecter nos engagements internationaux vis-à-vis du changement climatique, il faut que l’empreinte carbone totale associée à notre mode de vie soit plafonnée et que ce plafond s’abaisse de 6 à 7 %par an…La seule manière équitable de le faire en laissant à chacun la responsabilité de ses choix de vie est d’allouer des quotas d’émission de dioxyde de carbone égaux pour tous, diminuant de 6 à 7% par an ».[5]
Dans leurs propositions pour « Un retour sur terre » après le Covid-19, Dominique Bourg et ses collègues (dont Pablo Servigne fait partie) ont aussi une proposition n°4 qui concerne des quotas par individu[6]. Quand Pierre Calame tente de répondre à la question : Comment ça marchera ? voilà ce qu’il écrit : « La mise en place effective de quotas alloués annuellement à tous les citoyens supposera de nombreux calages nécessitant une délibération démocratique mais on peut se faire une idée assez précise du mécanisme : le « compte carbone », enregistré sur une carte magnétique à la manière d’un porte-monnaie électronique et correspondant en début d’année à l’allocation annuelle, sera débité à chaque achat, comparable au « compte sucre » d’un diabétique libre de ses choix de consommation mais dont chaque achat se traduit par une réduction de son compte restant »[7] .
De nombreuses questions se posent : comment ces quotas seront - ils fixés ? Seront-ils échangeables ? Quel impact sur les échanges internationaux ? Le chantier est immense et devra donner lieu à des débats démocratiques, mais il faut relever le défi.
Les quotas individuels attirent l’attention sur les responsabilités personnelles en parallèle il est essentiel de souligner la dimension collective, comme le fait la « Fabrique des transitions » dans une tribune signée par plus de cent organisations et réseaux et publiée le 7 avril dans le journal « La Croix »[8]. « Face à la nécessité de faire évoluer de façon radicale nos systèmes de pensée, nos modèles économiques, nos institutions, nos trajectoires de développement, les territoires au sens de communautés humaines tissées de relation, sont appelés à devenir des acteurs décisifs de la transition à conduire ».
Notes
[1] Rapport sur les riches en France. Observatoire des inégalités. 104 pages. En vente sur inégalités.fr : 10 euros.
[2] Pour les revenus : en 1996, l’écart entre le niveau de vie médian de la population et le niveau de vie moyen des plus riches était de 27.800 euros annuels. En 2017 il était de 36.000 euros. Pour ce qui est du patrimoine, le seuil d’entrée dans les 10% les plus fortunés a plus que doublé : il est passé de 533.000 euros à 1,2 million entre 1998 et 2010 hors endettement.
[3] Voir dans l’eccap.fr : Quel nouveau cap pour la politique fiscale ? Guy Roustang, 16-10-2017
[4] Rapport de l’ONG Oxfam et du think tank Stockholm Environment Institute.
[5] Voir la pétition signée notamment par Pierre Calame, Dominique Méda, Michèle Rivasi députée européenne Europe-Ecologie-Les Verts dans Le Monde du 13 août 2020,
[6] Dominique Bourg et alii. Retour sur terre.
[7] Reçu de Pierre Calame à propos de notre débat sur La convention citoyenne pour le climat.
[8] La Fabrique des transitions. La Croix du 7 avril 2020.
01/06/2021
L'école française
…La France est en tête des pays dans lesquels la profession des parents détermine le plus fortement la carrière scolaire des enfants
.Comment expliquer cette caractéristique peu enviable ? Parmi une foule de causes, j’en retiendrai deux si profondément inscrites dans notre imaginaire scolaire que la gauche et la droite y adhèrent avec la même naïveté (ou la même mauvaise foi).
Conclusion
Notes
[1] Dubet François et Duru-Bellat Marie, 2020, l’Ecole peut-elle sauver la démocratie ? Paris, Seuil..17/10/2019
La convention citoyenne pour le climat, un anti grand débat
Elle vient compléter notre démocratie représentative (Assemblée Nationale, Sénat) par une dose de démocratie participative. En effet, 150 citoyens ont été tirés au sort qui sont représentatifs de la répartition par âge, formation, lieu d’habitation etc. de l’ensemble de la population française. Une France en petit. Bien sûr il y a un biais, dans la mesure où l’acceptation de participer à six week-ends au cours des mois à venir suppose d’être intéressé par la question à laquelle il va falloir répondre : comment réduire de 40% en 2030 les émissions de gaz à effet de serre de la France par rapport au niveau de 1990 en respectant la justice sociale ? Autre preuve de biais : quand on a demandé aux 150 personnes, qui se sont réunies pour la première fois le 4 octobre, si la question posée les intéressait, ou encore s’ils avaient cherché à s’informer sur le climat pour se préparer à ces week-ends, une grande majorité a manifesté que oui.
L’origine de cette réunion de 150 personnes tirées au sort est venue de personnes ou de groupes conscients de la gravité des défis à relever concernant l’environnement. E.Macron a accepté de lancer cette convention citoyenne pour le climat (CCC) et s’est engagé à ce que les propositions qu’elle ferait seraient soumises soit au vote du Parlement, soit à un referendum, soit traduites en mesures réglementaires.
L’organisation même de cette convention semble donner des garanties sur le sérieux du déroulement des débats et la possibilité d’aboutir à des propositions argumentées. La convention se réunit au Palais d’Iéna, siège du Conseil économique et social, 3ème assemblée de la République. Des personnes compétentes vont suivre tout au long les échanges pour en garder la trace. Au cours du premier week-end, des spécialistes sont déjà venus apporter les connaissances de base nécessaires pour alimenter les débats et aider plus tard à la formulation de propositions, qui seraient rédigées avec l’aide d’un groupe de juristes. Au cours du premier week-end, des experts du climat ont répondu aux questions posées par les participants qui souhaitaient avoir des compléments d’information. Si les participants considèrent que les informations qui leur sont données sont biaisées, ils pourront demander à avoir le point de vue d’autres spécialistes. Les séances plénières seront ouvertes à la presse et les participants sont encouragés à consulter leur environnement social entre les sessions. Loïc Blondiaux (professeur à Sciences Po qui travaille depuis 15 ans sur les enjeux de la démocratie participative) est l’un des trois membres du comité de gouvernance. Il disait à France Inter le 8 octobre qu’il s’agissait d’emmener toute la France derrière les membres de la convention.
Un collège de trois garants suivra l’évolution de la convention. Parmi eux, Cyril Dion réalisateur du film «Demain » et auteur du « Petit manuel de résistance contemporaine »[1]. Il a été avec d’autres à l’origine de cette convention et il a dialogué avec E.Macron sur les raisons d’être de cette convention et ses modalités d’organisation. Interrogé par un journaliste sur les risques de voir le pouvoir politique orienter les débats et leurs conclusions, C.Dion a prévenu qu’il démissionnerait évidemment et le ferait savoir.
A un tournant civilisationnel décisif, peut-être que cette convention sera un grand moment dans notre histoire républicaine ? Peut-être qu’elle viendra contredire la formule célèbre de Jacques Chirac : la maison brule et nous regardons ailleurs ? Peut-être que la France sera avec cette convention un modèle pour les autres nations ? Malgré la difficulté de l’environnement international dominé par le néo-libéralisme, sans parler des climato-sceptiques du genre Trump et Bolsonaro.
Au contraire, peut-être que cette convention sera une nouvelle déception et qu’elle se perdra dans les sables, compte tenu des puissances d’argent[2], de la difficulté d’aller à l’encontre de ce qui fait la dynamique de nos sociétés : la recherche par chacun du toujours plus, la croissance du PIB et des valeurs marchandes qui vont de pair avec la destruction de la nature. Il y a aussi fort à parier qu’E.Macron aura bien du mal à abandonner son rêve d’une France Start-up nation, et que la majorité présidentielle aura peur de prendre des mesures courageuses et difficiles, très difficiles.
Quoi qu’il en soit, on peut espérer que les travaux de cette convention, ses débats, ses controverses sur les solutions envisagées, sera un bouillon de culture. Occasion pour chacun d’entre nous, pour les responsables à tous les niveaux, pour les partis politiques, de regarder en face l’effondrement qui nous menace, si l’on poursuit la fuite en avant. Et si, par malheur, le pouvoir politique actuelle se déjugeait, en ne prenant pas au sérieux les propositions que cette convention devra faire pour répondre à une question qui nous concerne tous, il perdrait toute crédibilité.
Notes
[1] Collection Domaine du possible, Actes Sud.
[2] Voir l’interview de 31 minutes de Jérémy Désir in Le Media du 20 septembre 2019 : Un ex-banquier révèle l’imposture de la finance. Pour calmer l’opinion et rassurer certains investisseurs, les banques font mine de prendre au sérieux le risque climatique. C’est une mascarade nous dit J.D. qui a démissionné en juillet 2019 de la HSBC faute d’avoir pu persuader sa hiérarchie de la gravité de la situation. Nous recommandons vivement cette interview.
11/01/2017
La crise nous invite à inventer le futur
Conférence de Bernard Ginisty aux rencontres des amis de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016
1- Malaise dans nos sociétés.
« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat actuel dans notre pays. D’une part, des annonces futuristes sur une société de l'internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part, des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise du vivre ensemble. Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut donner corps à ces grands thèmes dans un travail conjoint de critique des prétendues évidences qui empêchent de penser et d’engagement concret dans le quotidien des institutions.
2 - L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.
2.1 - Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition
L'individu était défini par sa matrice micro sociale d'origine. On était d'un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l'hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n'était pas l'esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l'individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contre partie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s'imposait à tous.
2.2 - L'histoire de la modernité est faite « d'atomes sociaux qui ont rompu avec cette matrice sociologique première
Cet éclatement a été préparé par l'évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l'urbanisation et l'industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l'infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d'exister hors de son clan. Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.
2.3 - Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché.
Face à l'aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d'origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une science du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à la main invisible du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres » Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir au corps d'origine. C'est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes. Quand on ne sait plus où on va, quand on n'a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.
3 - Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur
Ce que nous devons inventer, c'est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l'individu a découvert qu'il était, naissait et mourait seul comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu'en traversant constamment ce que j'appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d'appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels. Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d'être humain n'est pas reconnue et la célébration de l'individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d'une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j'aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd'hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d'identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.
3.1 - « L’attitude personne » (Paul RICOEUR).
Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » [1].
3.2 - De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar MORIN).
Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ». Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi : « Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base » [2].
3.3 - Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour BIDAR)
Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour « réparer ensemble le tissu déchiré du monde ». Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ». Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? » Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands médias sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions » [3].
3.4 - « La convergence des consciences » (Pierre RAHBI)
Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rahbi, acteur de premier plan pour lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » : « Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir » [4]
Annexe La langue universelle de l’argent déréalise le monde
Quand on ne sait plus où on va et que l’on n'a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire. « Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux qui si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire) et si l’horloge se mettait à être le temps et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté. De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ». [5] Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914. Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans le renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables » [6].
Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (...) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »[7]
Notes
[1] Paul RICOEUR (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel MOUNIER : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.
[2] Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33.
[3] Abdennour BIDAR : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119.
[4] Pierre RAHBI : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016, pages 7 et 11.
[5] Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade 1992, pages 1455-1457.
[6] Jacques JULLIARD : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30.
[7] Emmanuel FABER : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.
13/07/2023
L’acte fondateur de l’écologie politique française
Bernard Charbonneau et Jacques Ellul: La nature du combat, pour une révolution écologique. Éditions de l’Échappée Paris 2021. Recueil d’articles publiés conjointement de 1983 à 1985 dans la revue Combat Nature.
Tous deux Bordelais, Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) se sont rencontrés au lycée vers 1927. Ils découvrent rapidement qu’ils partagent la même conviction que le développement accéléré de l’industrie, de la technique et de l’État menace la liberté de l’homme. Tout part de là : l’expérience partagée d’une contradiction entre l’exigence d’une liberté qui veut être personnellement vécue en s’incarnant dans les actes de la vie quotidienne, et l’obstacle que lui opposent les structures impersonnelles de la société industrielle et technicienne. Ainsi « unis par une pensée commune », comme l’écrira Charbonneau, les deux amis s’engagent dans une action qu’ils veulent révolutionnaire. En 1935, Charbonneau a vingt-cinq ans et Ellul vingt-trois, nos deux jeunes gascons rédigent en commun les Directives pour un Manifeste personnaliste [1], texte en quatre-vingt-trois propositions qui pose un diagnostic prémonitoire sur les impasses de la civilisation industrielle, technicienne et étatiste et qui débouche sur un appel à lutter « pour une cité ascétique afin que l’homme vive », ce que l’on appelle aujourd’hui la décroissance. Et ils concluent « Que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort) se préparent en eux-mêmes. Puis, qu’ils viennent et nous aident. » On peut voir dans ce texte l’acte fondateur de l’écologie politique française.
Cette amitié durera près de soixante-dix ans. Dans l’introduction de ce volume Frédéric Rognon en retrace les étapes et montre la fécondité prémonitoire des analyses développées dans de nombreux livres par les deux membres de cette « École de Bordeaux » d’écologie politique [2]. Il montre aussi comment, unis par cette pensée de la liberté, Charbonneau et Ellul l’ont été aussi dans l’action. Actions de terrain, comme lorsque, pendant les années soixante-dix ils ont créé et animé le Comité de Défense de la Côte Aquitaine contre les projets technocratiques de développement du tourisme de masse. Actions dans le champ intellectuel en organisant des camps de réflexion (on dirait aujourd’hui : des universités d’été) ou bien en intervenant par des articles ou des conférences.
C’est ainsi que de 1983 à 1985, à la demande d’Alain de Swarte, directeur de la revue écologiste trimestrielle Combat Nature, près de cinquante ans après la rédaction des Directives de 1935, les deux gascons reprennent la plume pour écrire en commun non plus un seul texte mais une série d’articles qui seront publiés en parallèle dans onze numéros successifs de cette revue. Cet ensemble a une unité et une cohérence telles qu’on peut le considérer comme un seul ouvrage dont les vingt-deux chapitres ont été rédigés alternativement par l’un ou par l’autre des deux penseurs, chacun avec son point de vue : Ellul celui de l’historien protestant, Charbonneau celui du géographe (mais aussi historien) agnostique.
Combat Nature, son nom l’indique bien, s’adressait à un public déterminé à résister aux multiples manifestations de la dévastation environnementale qui résulte de l’emballement techno-industriel. Charbonneau et Ellul s’engagent dans un travail pédagogique pour montrer qu’au-delà des nécessaires actions locales, et à partir de celles-ci, il faut aussi promouvoir un changement de civilisation. Les articles qu’ils rédigent à l’intention de ce public militant se situent donc à la jonction du théorique et du pratique pour clarifier la question du sens de l’action. Présentés dans une langue claire et sans jargon, sans jamais perdre de vue la nécessité d’une action, ces textes proposent de remettre en perspective les enjeux de l’écologie politique afin d’orienter l’action et définir des priorités ce faisant ils offrent une synthèse de plus de quarante années de recherche et de réflexion sur les grands défis auxquels nous sommes confrontés chaque jour par la civilisation technicienne. Nos deux penseurs qui connaissaient bien les pièges de l’action et de l’activisme sont aussi attentifs à mettre en garde leurs lecteurs contre deux tentations dont la séduction ne cesse de grandir, celle de l’accès prématuré au pouvoir politique et celle de la fuite en avant dans un développement technologique et industriel « vert ».
Quarante ans plus tard l’ensemble de ces textes n’a rien perdu de son actualité et on ne peut que se féliciter que les éditions de l’Echappée aient décidé de rendre ce recueil accessible au public préoccupé par l’écologie politique. Après avoir publié Le Totalitarisme industriel de Charbonneau puis L’empire du non-sens d’Ellul, c’est faire preuve d’une belle cohérence. Ce recueil permettra aux lecteurs d’avoir une vue beaucoup plus complète et nuancée de la pensée des deux amis. C’est pourquoi il a semblé également nécessaire d’inclure en annexe un article publié ultérieurement par Ellul dans Combat Nature dans lequel il aborde la question des relations entre Écologie et politique.
Outre un éclairage très utile pour penser les problèmes que nous avons à affronter, ces textes offrent aussi un témoignage émouvant sur une amitié et un partenariat intellectuel hors du commun, de la fin de l’adolescence jusqu’à la mort. En dépit de leurs différences de tempérament et de spiritualité, la communauté de pensée de Charbonneau et Ellul ne s’est jamais démentie. Ceux qui ont lu les Directives pourront mesurer à quel point les deux amis sont restés fidèles à leurs intuitions et à leurs valeurs initiales.
Notes
[1] Texte publié dans : Charbonneau, Bernard et Ellul, Jacques : Nous sommes révolutionnaires malgré nous, textes pionniers de l’écologie politique. Collection anthropocène. Seuil, Paris 2014.
[2] Voir à ce sujet : Christian Roy « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul » in Ethical Perspectives, 1999.
17/10/2019
La culture, un bien fou
06/07/2019
La culture, un thème que privilégiera l’eccap.
20/10/2018
La démocratie et l’argent selon Julia Cagé
Dans son dernier livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard), Julia Cagé soutient, chiffres inédits à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’Etat subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite. Les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.
Après avoir étudié le financement des médias (Sauver les médias, Le Seuil, 2015), l’économiste, professeure à Sciences-Po Paris, poursuit son exploration des ressorts et des inégalités de notre système représentatif. A partir d’une base de données inédite des financements publics et privés de la vie politique, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs en Europe, elle démontre dans son dernier livre, le Prix de la démocratie (Fayard), que ces questions, en apparence techniques, pourraient bien avoir leur rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes (1). Car, non seulement l’expression politique est capturée par les intérêts privés des plus riches, mais cette confiscation peut avoir un sacré impact sur le résultat des élections. En France, depuis les années 90, le financement de la vie politique est fondé sur quelques grands principes : les dons des particuliers sont encadrés (pas plus de 7 500 euros pour les partis par individu et par an, pas plus de 4 600 euros par élection) les entreprises ne peuvent verser des fonds aux candidats en contrepartie, l’Etat finance une grande partie de la vie politique. Un système bien imparfait, révèle Julia Cagé, qui subventionne en réalité les préférences politiques des plus riches et favorise donc les partis de droite.
«Qui paie gagne», écrivez-vous : en France aussi, l’argent fait l’élection. Cela explique l’improbable accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, candidat sans parti ni élu ?
C’est un cas exemplaire. J’ai commencé à travailler sur le financement de la vie politique en 2014. L’une de mes hypothèses était qu’il fallait une réforme urgente du système de financement public des partis politiques, car il favorise l’immobilisme : l’argent donné par l’Etat aux candidats dépend des résultats obtenus aux dernières législatives. Ça ne permet pas l’émergence de nouveaux mouvements… sauf à attirer suffisamment de dons privés pour compenser ce handicap. Ce n’était encore jamais arrivé en France. C’est exactement ce que Macron a réussi à faire. Fin 2016, En marche !, né en avril, a déjà réuni 4,9 millions d’euros de dons privés. Contre 7,45 millions d’euros pour Les Républicains et seulement 676 000 euros pour le PS. L’innovation politique ne peut pas naître sans être financée. Or, dans toutes les démocraties occidentales, les dons privés vont d’abord aux partis conservateurs qui prônent une politique économique favorable aux plus aisés.
Quel est le profil des donateurs ?
On pourrait imaginer que les classes populaires donnent massivement, même pour de faibles montants. Ce n’est pas le cas. En France - comme aux Etats-Unis, en Italie ou en Grande Bretagne -, ce sont les plus aisés qui financent la vie politique. Ils ne sont d’ailleurs pas nombreux. Chaque année, seuls 290 000 foyers fiscaux français font un don, 0,79 % des Français adultes. Mais si on regarde parmi les 0,01 % des Français aux revenus les plus élevés, on s’aperçoit que 10 % d’entre eux font un don. Et ces 0,01 % des Français les plus riches versent en moyenne 5 245 euros par an. Les 50 % des Français les plus pauvres donnent, eux, quand ils donnent, seulement 120 euros par an en moyenne. Mais le scandale, c’est que les dons privés des plus aisés sont financés par l’ensemble des citoyens.
Pourquoi ?
Il existe trois formes de financements publics de la démocratie. La première, c’est celui des partis politiques, déterminé tous les cinq ans en fonction des résultats aux législatives : il s’élève à 63 millions d’euros. La deuxième, c’est le remboursement des dépenses de campagnes : 52 millions d’euros par an en moyenne. Et la troisième, dont on ne parle jamais, ce sont les déductions fiscales : votre don à un parti politique est remboursé à 66 %, par le biais d’une réduction d’impôt. Ces réductions représentent 56 millions d’euros par an pour les seuls dons aux partis politiques ! 56 millions d’euros offerts à seulement 290 000 individus qui ont choisi de financer un parti ? Même pas ! Car on ne peut bénéficier de déductions d’impôt… que si on paie l’impôt sur le revenu, ce qui n’est le cas que d’un Français sur deux. Pour le dire autrement si vous êtes parmi les 10 % des Français les plus fortunés, et que vous faites un don de 7 500 euros, celui-ci vous reviendra au final à 2 500 euros. Et le coût de votre don pour l’ensemble des citoyens sera de 5 000 euros. Mais, si vous êtes smicard, étudiant ou travailleur précaire, et que vous donnez 600 euros à un parti, votre générosité vous reviendra à… 600 euros, puisque vous n’êtes pas imposable sur le revenu. Bref, en France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.
Le financement de la vie politique expliquerait la «droitisation» des gauches occidentales ?
Si tous les partis et les candidats recevaient autant de financements privés, ce ne serait pas forcément problématique. Mais ce n’est pas le cas. Les Républicains touchent en moyenne, en France, 11 fois plus de dons privés que le Parti socialiste. On retrouve exactement le même déficit dans les autres pays. Or, on s’aperçoit qu’au Royaume-Uni avec Tony Blair, aux Etats Unis avec Hillary Clinton, en Italie avec Renzi, les partis de gauche se sont engagés dans une course aux financements privés. Ils abandonnent leur électorat populaire pour promouvoir des politiques économiques favorables aux plus aisés.
Un parti peut-il vraiment «acheter» les électeurs ?
J’ai analysé, avec Yasmine Bekkouche, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, toutes les élections municipales et législatives en France depuis 1993. Le résultat est net : statistiquement, en moyenne, les candidats les plus dotés et qui dépensent le plus remportent les élections. Bien sûr il y a des exceptions - le cas de Benoît Hamon à la présidentielle le prouve. J’ai estimé le prix d’un vote à 32 euros. Si un candidat met 32 euros de plus que son concurrent dans une campagne, il récolte une voix de plus. Au fond, ce n’est pas très cher un vote…
Comment expliquer que l’argent ait un tel rôle ?
Les meetings coûtent chers, comme les frais de transports, les conseils en communication et toutes les stratégies qui reposent sur l’utilisation des big datas. Cette utilisation des réseaux sociaux a d’ailleurs un effet pervers. Dans un monde où un candidat pourrait cibler ses électeurs, et si quelques milliardaires peuvent aider une campagne plus sûrement que des milliers d’électeurs, c’est sur cette poignée de personnes qu’il ciblera sa campagne. Encore une fois, les politiques risquent de se couper des classes populaires et moyennes.
Vous dites que les donateurs de Macron «en ont eu pour leur argent» avec la suppression de l’ISF. N’est ce pas un peu rapide ?
Derrière la formule, il y a une évidence : une personne soumise à l’ISF qui a donné 7 500 euros à la République en marche, ce qui lui est revenu à 2 500 euros, et qui voit l’ISF supprimé a effectivement fait un bon investissement. Le politiste américain Martin Gilens a comparé les souhaits des citoyens américains exprimés dans les sondages depuis 1950 (sur la politique économique, étrangère ou sociale), à leur niveau de revenus, et aux politiques effectivement mises en œuvre. Il montre que lorsqu’il y a divergence entre les Américains les plus riches et la majorité des citoyens, les gouvernements tranchent systématiquement en faveur des 1 % les plus riches.
Que proposez-vous pour y remédier ?
Certainement pas de supprimer tout financement public des partis. La démocratie a un prix. Si ce coût n’est pas porté de manière égalitaire par l’ensemble des citoyens, il sera capturé par les intérêts privés. Il faut au contraire renforcer le financement public de la démocratie. Je propose la création de «Bons pour l’égalité démocratique». Il ne s’agit pas de dépenser plus, mais autrement : tous les ans, en cochant une case sur sa feuille d’impôt, chaque citoyen aura la possibilité d’allouer 7 euros au mouvement politique de son choix. Il ne les sort pas de sa poche, mais il demande à l’Etat de donner 7 euros du fonds pour le financement des partis à celui de son choix.
Et quand on est abstentionniste ou antiparti ?
Alors vos 7 euros sont donnés en fonction des résultats aux dernières législatives. C’est une manière de favoriser l’émergence de nouveaux mouvements, et c’est égalitaire : un même montant fixe est alloué à chaque citoyen.
Vous supprimez les dons privés ?
Je les limite à 200 euros par an, c’est déjà beaucoup par rapport au revenu moyen français. Si on cherche l’égalité politique, on ne peut pas permettre aux citoyens de donner 7 500 euros à un parti puisque c’est un geste impossible à beaucoup.
Vous prônez également la création d’une « Assemblée mixte » où seraient mieux représentés les ouvriers et les employés. Comment sera-t-elle élue ?
Le Congrès américain compte moins de 5 % d’ouvriers et d’employés alors qu’ils représentent la moitié de la population. Aucun ouvrier ne siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale française. Je propose de laisser inchangées les règles de l’élection des deux tiers des députés. Mais qu’un tiers de l’Assemblée soit élu à la proportionnelle intégrale, par scrutin de liste, où sera imposée une moitié de candidats ouvriers, employés, chômeurs ou travailleurs précaires. Comme pour la parité entre hommes et femmes il faut se saisir des outils de l’Etat de droit pour imposer l’égalité démocratique.
(1) Voir aussi le site Leprixdelademocratie.fr, où sont recensées toutes les données du livre et où l’on peut «tester» les hypothèses de Julia Cagé sur son propre député.
11/12/2016
La démocratie libérale, modèle insurpassable?
Notes
[1] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992
[2] M.I.Finley, Les anciens grecs, Maspero, 1971, p.68-69-70-71 et Démocratie antique et démocratie moderne, Payot, 1976. Pierre Briant, Pierre Lévêque, Pierre Brulé, Raymond Descat et Marie-Madelaine Mactoux, Le monde grec aux temps classiques, tome 1 : Le Vème siècle, PUF, Nouvelle Clio, 1995 .
[3] Les politiques, Garnier Flammarion, 1993, 1294-b-4
[4] Sauf le jour de l’élection…d’où le commentaire de Rousseau dans le Contrat social : « Le peuple anglais pense être libre il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien »..
[5] François Dupuis-Déri, « Démocratie, histoire d’un mot », p.343 et suivantes.
[6]Notamment : Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot et Rivages, 1996 Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Seuil, 2007.
[7] Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1972, 1ère édition 1944.
[8] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.
[9] Et celui des bureaucraties qui contribuent à leur domination : Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012.
[10] Robert Castel, l’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? , Seuil, 2003 Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001.
[11] « Les Français prêts à limiter leurs libertés pour plus de sécurité » titre, triomphant, Le Figaro du 18 novembre 2015.
15/06/2023
La déréalisation du monde, ou le syndrome de Don Quichotte
La réalité, le présent, l’avenir surtout sont plus que sombres… Aux angoisses métaphysiques éternelles (nous sommes des êtres mortels, limités, particuliers, etc) qui produisent depuis toujours, ainsi que le déplorait Pascal, une fuite vers le divertissement, s’ajoutent celles de l’époque.
Le défi climatique, environnemental, la crise de l’énergie, les projets de psychopathes dangereux car puissants qui nous préparent l’humanité augmentée, les dangers de l’intelligence artificielle, tout cela se combine avec la marchandisation croissante de la société, et enfin l’orientation vers la généralisation de la société de surveillance sur le modèle chinois (le projet de loi sur les jeux olympiques de 2024 en France en offre des prémices). Est-il nécessaire de rappeler qu’à tout cela vient s’ajouter la guerre, et les risques croissants d’embrasement du monde..
C’est pourtant bien dans la même galaxie que, lorsqu’on interroge nos contemporains en leur demandant s’ils sont heureux, et voient leur propre avenir avec optimisme, on obtient des chiffres impressionnants. Selon une enquête publiée en novembre 2021 par Elabe, l’Institut Montaigne en partenariat avec la SNCF et franceinfo, 78% des Français se déclarent heureux et 57% des Français envisagent leur avenir personnel avec optimisme. Ces chiffres sont respectivement en hausse de cinq et dix points par rapport à l’année 2018.
Comment interpréter ce paradoxe, sinon par le fait que la plupart ne voient plus la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’ils l’hallucinent? Mais aussi que ces hallucinations sont – parfois volontairement –produites par le système capitaliste, et singulièrement par sa version néolibérale dans laquelle nous vivons.
Daniel Bell [1] avait déjà montré que le capitalisme produisait des comportements incompatibles avec les valeurs et croyances traditionnelles, et se retournait en quelque sorte contre la culture qui l’a engendré. Par exemple, l’épargne, une vertu traditionnelle (« la cigale et la fourmi;»;!) , entre en collision avec l’invention du crédit à la consommation, qui permet d’accéder à la jouissance de l’objet, avant l’effort d’abstinence nécessaire pour se le procurer. Nous sommes à l’ère de la surconsommation. D’ailleurs l’épargne n’est plus encouragée par les pouvoirs publics; on constate au contraire la récurrente tentation de sanctionner fiscalement les gros épargnants.
Polanyi a montré [2] que l’encastrement de la société dans l’économie , caractéristique du capitalisme, conduisait à des catastrophes sociales.
En fait, les injonctions contradictoires sont permanentes;; notamment entre les communications des pouvoirs publics, en matière de santé et d’énergie notamment, et la publicité. D’un côté le covoiturage, le vélo, les transports en commun, de l’autre des agences de tourisme invitant aux voyages lointains, et les constructeurs automobiles suggérant la puissance de leurs modèles… On pourrait multiplier les exemples.. Ce jeudi 25 mai encore, notre ministre Bruno Le Maire exaltait à Point-à-Pitre l’extension du grand port maritime de la Guadeloupe en stigmatisant la décroissance, et en incitant à développer les transports. On oppose en chacun le consommateur et le citoyen; notre société est devenue une machine à fabriquer de la schizophrénie.
On peut penser qu’on ne peut résoudre ces contradictions que par la fuite. Fuite dans les paradis artificiels ou le suicide, au pire, mais plus généralement fuite dans la fiction, solution la plus facile pour échapper à la folie. Mais dans une fiction qui ne se présente pas comme telle, mais au contraire tient lieu de réalité. Il se fait qu’en plus, l’évolution de nos technologies facilite considérablement cette bascule mentale en dehors de la réalité. .
Charles Péguy avait pressenti cette propension à sortir de la réalité, en affirmant « Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit.
Dans son ouvrage « le réel et son double;», [3] Clément Rosset évoquait la possibilité de cette transposition radicale, avec quelques exemples littéraires à l’appui.
Molière d’abord. . Le misanthrope voit bien que Célimène est une cocotte mais il est aveugle, il n’accorde pas ses actes à sa perception.
Dans la pièce « Boubouroche;» de Courteline, le personnage portant ce nom surprend sa femme en flagrant délit d’adultère, mais refuse en quelque sorte d’admettre la situation, et accepte une explication invraisemblable de son épouse, détournant ensuite sa colère sur un voisin.
Proust, dans la recherche, nous donne deux autres exemples : Dans un amour de Swann, Swann donne de l’argent à Odette, mais refuse de voir que c’est une femme entretenue il distingue la femme aimée et la femme payée. Plus loin dans la recherche, Saint-Loup, un ami du narrateur aime Rachel; or celle-ci est une ancienne prostituée; elle est un moment apostrophée par d’anciennes « poules;» la connaissant; Saint-Loup n’en tient aucun compte.
Mais le plus instructif reste Don Quichotte.. Don Quichotte s’est fabriqué une réalité alternative, comme on dit maintenant, en dévorant tous les livres de chevalerie de son époque. Puis il s’est lancé sur les routes, avec son écuyer Sancho Panza, en transposant toutes les visions de la réalité pour les intégrer à son univers mental.
L’épisode des moulins à vent pris pour des géants à combattre est connu; mais cela fonctionne en permanence; une hôtellerie est vue comme un château, avec ses tourelles et ses chapiteaux, les filles perdues qui s’y trouvent sont de belles demoiselles. Dans la poussière, des troupeaux de moutons se transforment en armées, et le vin des outres transpercées devient le sang de géants terrassés. Mais c’est surtout la transformation d’une paysanne très ordinaire en Dulcinée « plus haute Princesse de la terre;» qui est exemplaire. Jamais ce ne sont de pures hallucinations, mais il y a toujours un composé subtil d’éléments réels et de fabrication imaginaire. Et face aux évidences éventuelles se mettent en marche des processus de rationalisation qui permettent de persister dans l’irréel : pour Don Quichotte, c’est l’enchanteur Frestron qui le persécute, et lui trouble les sens, en l’empêchant de voir la vérité, à savoir celle de son monde enchanté, de lui faire voir par exemple une pauvre paysanne à la place de Dulcinée..
De tels personnages existent dans la réalité contemporaine. Liz Truzz, première ministre britannique pendant six semaines, annonçait le 20 octobre 2022 sa démission. Fascinée dès l’enfance par Margaret Thatcher; petite fille âgée de sept ans, elle a joué le personnage de Margaret Thatcher dans une pièce de théâtre à l'école. ;Elle s’habille comme elle, se fait photographier dans les mêmes postures, très souvent. Ses déclarations, puis son programme sont calqués sur le modèle de son idole… mais en complet décalage avec son époque, son échec est cuisant.
Le modèle s’applique aussi peut-être à Poutine, si on accepte l’hypothèse (crédible) qu’il est sincère. Son fantasme se construit à partir d’images de la grande Russie tsariste, et il se voit comme une réincarnation de Pierre le Grand, et produit les catastrophes que l’on sait.
Au-delà de phénomènes individuels que l’on pourrait qualifier de pathologiques, ce syndrome de Don Quichotte est quelque chose qui concerne en fait la très grande majorité de nos contemporains. Sans aller, comme l’évêque Berkeley au XVIIIème siècle, jusqu’à douter de l’existence de la réalité matérielle, il faut prendre conscience que non seulement, le monde extérieur n’est perçu qu’à travers nos perceptions, mais aussi que ces perceptions sont en même temps – plus que des reconstructions - des constructions de nos cerveaux. De plus, ces visions des choses et des gens de ce monde nous proviennent, dans leur immense majorité, à travers ces miroirs déformants que sont les écrans, petits ou grands. Ainsi, avec le développement des nouvelles technologies de la communication, la distance entre nos imaginaires et la réalité se creuse de façon inexorable, et les comportements que ces imaginaires induisent sont de moins en moins compatibles avec les impératifs d’une vie sociale apaisée, de moins en moins compatibles aussi avec le débat, lui-même indispensable à la démocratie.
Le déni du réel peut s’expliquer de différentes façons; pour Nietzsche, (dans « par delà le bien et le mal;»), l’orgueil l’emporte sur la mémoire : « voilà ce que j’ai fait dit ma mémoire; je n’ai pu faire cela, dit mon orgueil qui reste inflexible, et finalement, c’est la mémoire qui cède;»
Pour Michel Onfray, il est un des traits de la décadence, du retour au cerveau reptilien pour beaucoup de nos comportements, du fait de la déficience du système éducatif et de la remise en cause de toutes les formes d’autorité.
La psychanalyse considère que le déni est un phénomène de défense produit par des conflits , des angoisses, des malaises auxquels le sujet ne peut faire face consciemment.
Les neurosciences montrent que la réalité n’est perçue que de façon parcellaire, et que sa construction implique la mobilisation de nos images mentales; les réseaux sollicités dans le cerveau sont les mêmes, qu’il s’agisse de la réalité extérieure, ou de nos représentations. De ce fait nous ne pouvons rien percevoir sans en même temps construire du sens à ces perceptions. « Au cinéma intérieur, nous sommes les auteurs du film que nous percevons. Nous sommes la caméra, nous sommes présents au montage, nous sommes le projecteur, nous sommes la salle, nous sommes les spectateurs. [4]
Il faut donc comprendre comment se construisent ces images mentales, comment s’élaborent nos imaginaires, qui se projettent ensuite sur la réalité
Parfois la réalité alternative est volontairement produite par le pouvoir politique. On se souvient des « villages Potemkine;», du nom du ministre (et amant) de Catherine II qui faisait construire des décors de villages et payait des figurants pour lui laisser croire que tout allait bien et que la Russie profonde était prospère…. Ces pratiques n’ont pas vraiment disparu avec l’URSS. Les étrangers y étaient accueillis dans des sites « vitrines;», comme Stalino (aujourd’hui Donetsk), ou Arek, complexe de vacances situé sur la côte de la mer Noire, en Crimée. Aujourd’hui encore, on peut constater la distance qu’il y a entre les défilés de la place rouge, les armes mirobolantes brandies par Poutine pour terroriser l’Occident, sous forme de maquettes et d’exemplaires, tel le char Armata ou le fameux missile Sarmate, et l’état de délabrement des forces russes en Ukraine.
On sait également les nombreuses ingérences russes dans les élections de pays démocratiques, comme le scandale de Cambridge Analytica en 2018, ou encore le ciblage par des pirates informatiques du parti d’Emmanuel Macron en 2017.
La Chine, de Mao Tsé Tung à Xi Jinping n’est pas en reste pour ce qui est des mises en scènes fallacieuses.
Nos démocraties ne sont pas exemptes de tentatives de manipulation de l’opinion. Des acteurs étrangers ont été accusés d'ingérence dans les élections en Allemagne, en Espagne et dans d'autres pays européens. Selon enquête menée par un consortium de médias appelé Forbidden Stories, “Team Jorge;» est une entreprise israélienne utilisée pour des dizaines d’élections, notamment en Afrique.
C’est en même temps souvent par la voie de la théorie, philosophique, historique ou sociale que se construisent les dénis de réalité.
Sans parler des religions, beaucoup de théories sont devenues des dogmes, considérant que la réalité empirique n’est qu’une fallacieuse et trompeuse trace d’une vérité qui se trouve précisément dans la doctrine..
En affirmant, dans le manifeste du parti communiste, que toute l’histoire était l’histoire de la lutte des classes, le marxisme imposait une grille d’analyse de toute la réalité économique et sociale. Les difficultés de l’école, la domination masculine, le retard du tiers monde, les mauvaises conditions de travail, etc. tout s’expliquait par la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, et la nationalisation des moyens de production était ;le remède universel.
Dans le sillage du marxisme se sont développées d’autres théories holistes, comme le structuralisme, avant qu’on n’en revienne à des analyses prenant mieux en compte la réalité empirique, (comme celles d’Alain Touraine qui vient de disparaître), ou tenant de l’individualisme méthodologique, comme celles de Raymond Boudon.
[...]
Le schéma est toujours le même; la réalité empirique doit se conformer à la vérité, celle qui est dans la théorie, et elle pèse peu par rapport aux enjeux politiques ou universitaire qui amènent les acteurs à y jouer leur propre avenir.
La construction sociale de la réalité passe aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, par de nouveaux moyens d’information et de communication, qui sont l’équivalent de ce qu’étaient les livres de chevalerie pour Don Quichotte.
Parfois de façon flagrante; les « bidonnages» en matière de presse écrite, (certains sont avérés au Spiegel en 2018, et dans le New York Time), comme dans l’audio-visuel ne sont pas rares..(des images de la destruction du barrage ukrainien d Kakhovka, les 5 et 6 juin, relayées par ;BFMTV et France 2 datent en fait de novembre 2022 ) De ce fait la confiance dans ces médias diminue et de plus en plus de personnes sont dans l’évitement de l’information (36% en 2023 contre 21% en 2017).
Mais il faut surtout évoquer le temps énorme passé devant les séries : 55 minutes par jour en moyenne pour les français (selon une étude réalisée en 2019 par Médiamétrie); elles jouent un rôle énorme en matière de formation politique, et les personnages et épisodes en sont discutés, et font l’objet de prises de position et de disputes par les particuliers, et même dans certaines émissions, exactement au même titre que la réalité.
Les actualités dans la plupart des médias sont traitées sous l’angle du divertissement, et réciproquement, elles s’introduisent dans les émissions de variétés, brouillant encore la frontière entre la réalité et son double.
La confusion est telle que parfois des séries ont un effet sur le comportement d’hommes politiques; ce fut le cas pour Game of Thrones qui a été utilisé par Pablo Iglesias, leader de Podemos, mais surtout, pour l’itinéraire politique stupéfiant de Zelinski, qui a reproduit très fidèlement dans la réalité ce qu’il avait d’abord produit en fiction (« serviteur du peuple;») pour parvenir au pouvoir en s’appuyant dessus..
Il faut enfin mentionner l’emprise des jeux vidéos. En France il y a 58% de joueurs réguliers en 2021, 73% des Français jouent au moins occasionnellement, soit plus de 38 millions de personnes, le smartphone étant le support le plus plébiscité. Comme pour Don Quichotte, il s’agit bien d’un univers enchanté, échappatoire aux limites de la condition humaine, synergie de l’archaïsme et du développement technologique. Outre leur instrumentalisation pour certaines campagnes d’intérêt public, cela est devenu pour les jeunes le principal vecteur d’apprentissage de l’histoire. Énormément de jeux ont pour thème des grands moments de l’histoire, qui sont traités en fonction de leur intérêt marchand, plutôt que par souci de vérité historique. Les grandes batailles et les massacres font évidemment vendre mieux que les évolutions longues ou les négociations.
Reste évidemment le rôle des réseaux dans la formation des représentations; tout a déjà été dit sur ce sujet (voir mon article sur les réseaux). Terreau favorable à la diffusion de l’idéologie de la Silicon Valley, à la propagation des fake news et des théories complotistes.
Le bouquet final aurait dû être celui des métavers, qui au fond, cumulent toutes les caractéristiques des médias précédents. Certes, celui de Zuckerberg semble avoir fait long feu mais il serait prématuré d’y voir un échec définitif. Dans le cas d’un succès, c’est alors quasiment tout ce qui se fait dans la « vraie vie » qui pourrait prendre place dans cet univers virtuel. L’échec, au moins provisoire, de cette tentative est d’ailleurs explicable parce que précisément, on retrouve dans le métavers les mêmes vicissitudes que dans la réalité (par exemple des comportements violents, du harcèlement….). Preuve que ce qui est recherché est autre chose, une fuite de la réalité, un enchantement…
La crise que nous traversons est certes économique, sociale, écologique, institutionnelle…mais elle est d’abord une crise de notre rapport à la réalité. Elle est d’abord une colonisation par les grandes puissances de nos imaginaires. Il n’y aura pas de véritable changement de société si on ne trouve pas le moyen de les maîtriser. L’irruption de l’intelligence artificielle pourrait nous en donner les moyens, comme elle pourrait achever de nous couper de la réalité. C’est un enjeu politique considérable. Plutôt que de continuer à travestir la réalité, il importerait maintenant de la changer.
Notes
[1] les contradictions culturelles du capitalisme 1976
[2] la grande transformation 1944
[3] le réel et son double; essai sur l’illusion Folio essais 1993
[4] « le cinéma intérieur, projection privée au cœur de la conscience» Lionel Naccache Odile Jacob 2020.
02/07/2023
La fabrique de l’émancipation, vers de nouveaux rapports entre science, action et démocratie.

Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont entrepris il y a quelques années un travail précieux. Leur ouvrage commun est ambitieux[1]. Il est à la fois une contribution dense autour des penseurs de la théorie critique au service de celles et ceux qui expérimentent et agissent sur le terrain des transitions démocratiques, sociales, économiques et écologiques. Il leur permet notamment de rendre accessible ces analyses auprès d’acteurs qui n’ont que peu de temps à consacrer à cette dimension théorique pourtant essentielle.
Faire dialoguer les savoirs expérientiel et théorique, dans une relation égalitaire, sans surplomb est un enjeu épistémologique et politique.
Les auteurs analysent durant 4 chapitres, les écrits de la théorie critique et ce, depuis ses débuts, des écoles de Francfort à Bourdieu puis avec une attention au tissage, ils relient, mettent en tension, leurs accords et désaccords, en actualisant sur les dernières années avec les apports critiques de Luc Botlanski et Bruno Latour.
« L'attention portée aux absences et aux émergences par les épistémologies du Sud parce qu'elle assume le pari de la confiance faite aux acteurs, prolonge l'identification des espaces publics autonomes chez Habermas, comme le souci de la description des actions collectives chez Latour; en ajoutant que certaines des épreuves repérées par Boltanski dans la confrontation aux institutions peuvent donner naissance à une modification du cadre institutionnel comme le défend Honneth. »[2]
Ce paragraphe est un exemple de l’exercice de relecture et de reliance entre auteurs. Après cette première partie très riche et dense autour des théoriciens de la critique sociale et de leurs apports respectifs, en respectant le moment de leur écriture et donc des apports de chacun au fil de l’histoire du XXème siècle, les auteurs, au chapitre 5, s’appuient sur les épistémologies du sud, à partir de la sociologie des absences et des émergences, pour interroger la pensée occidentalo-centrée de la critique du capitalisme.
C’est l’autre dimension intéressante et utile de cet ouvrage : nous décentrer d’une lecture, certes critique du capitalisme mais une critique occidentalo-centrée. Ce monde occidentalo-centré est celui que nous avons imaginé et ancré profondément depuis des siècles. Cet imaginaire, nous l’avons expliqué et déployé par une « domination culturelle et intellectuelle » !
Cet apport permet d’ouvrir des perspectives très utiles sur les conditions de production des savoirs et de leur croisement, à partir des expériences de solidarité face aux injustices.
A quelles conditions, elles deviennent alors sources de transformation ?
Une transformation de la réalité sociale et sociétale pour celles et ceux qui expérimentent mais tout autant une transformation possible des manières d’analyser et de théoriser ces pratiques.
Au chapitre 6 et 7, ils portent l’ambition d’une nouvelle sociologie critique au service des acteurs et notamment celles et ceux qui agissent dans le champ de l’économie solidaire et sociale. Avec les savoirs croisés des deux auteurs, la question de la transformation et sa dimension institutionnelle devient un enjeu stratégique et politique. Comment il est possible alors de rendre vivante et puissante une démocratie ancrée sur des dynamiques locales complémentaires des réponses classiques de nos institutions publiques.
Les auteurs sont au service de la reconnaissance d’un nouvel espace de transformation, croisant les formes de savoirs, d’écriture et d’agir au service d’une émancipation, enfin possible car fabriquer par les premiers concernés.
En ce sens, c’est à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires que l’émancipation se fabrique et plus uniquement dans le regard que porte le sociologue sur des personnes « à émanciper » : regard surplombant souvent, extractivisme des données et des paroles quelques fois pour alimenter des ouvrages et des travaux de recherche sans une attention à la restitution et au dialogue des savoirs.
Au-delà du livre, ouvrir des espaces pour dialoguer et imaginer la poursuite de ce travail.
Afin de poursuivre ce travail au-delà d’un livre, Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont souhaité dialoguer avec des personnalités issues autant du monde de la recherche et de l’université que des acteurs investis dans des domaines ou territoires où s’inventent chaque jour des manières de faire, d’élaborer des stratégies de transformation sociales, économiques ou sociétales.
Dans un monde « en transition », les expériences sont sources de savoirs, et les espaces de production de ses savoirs en action ne sont plus isolés, ils se croisent, se frottent, peuvent s’hybrider et féconder à leur tour de nouvelles énergies, le plus souvent à partir d’un besoin de solidarités et d’organisations collectives comme les associations. Cette journée organisée au CNAM le 2 juin dernier est un premier rendez-vous qui en appelle d’autres.
Dans sa présentation, cette journée est « construite autour de commentaires formulés par des auteurs ayant abordé des thématiques proches et de réactions émanant d’acteurs de mouvements sociaux, de responsables du mouvement associatif, de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire. L’accent mis sur le croisement des savoirs académiques et expérientiels appelle de nouveaux liens entre mobilisations, pouvoir d’agir et changements institutionnels. D’où la mise en place de recherches participatives et un nouveau regard porté sur l’émancipation. »
La journée a été d’une très grande densité. Elle a vu se succéder de nombreux dialogues avec des apports très riches de la critique négative à cette nouvelle posture de critique constructive pour faire écho à la réflexion de ces auteurs. En s’appuyant sur l’apport des pragmatistes et des épistémologies du sud, ils ouvrent un nouveau champ de renforcement des résistances invisibilisées ou des luttes actuelles.
Se sont succédés à la tribune Didier Raciné, rédacteur en chef de la Revue AltersMédia, Jean-Claude Ruano Borbalan, titulaire de la Chaire médiation des techniques et des sciences en société au Cnam; Arnaud Macé – professeur d'histoire de la philosophie ancienne à l’Université de Franche-Comté; Christian Laval, professeur émérite de sociologie à l’Université Paris Nanterre, auteur de Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, (avec Philippe Dardot); Yves Sintomer, professeur à l'Université de Paris 8 et chercheur au Cresppa, Quentin Deluermoz - historien, professeur à l'Université Paris Cité, spécialiste d'histoire sociale et culturelle des ordres et désordres au XIXe siècle (France, Europe, empire); Sylvaine Bulle, professeure de sociologie, ENSA Val de Seine. Luiz Martinez Andrade – chercheur-philosophe - Université catholique de Louvain - Genauto Carvalho de França Filho – professeur en sciences de gestion à l’Université, auteur de Solidarité et organisation. Penser une autre gestion.
Au côté de ces universitaires, des acteurs et praticiens ont pu apporter leur regard à partir de leur expérience, source de savoirs : Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif et Michel Jezequel, Vice-président d’ESS France; Caroline Besse - directrice d’une association d’éducation populaire et Anne-Claire Devoge – militante de l’éducation populaire; Gustave Massiah - membre fondateur de l'aitec (association internationale des techniciens, experts et chercheurs) et du cedetim (centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale) en dialogue avec votre serviteur, où j’ai pu ainsi partager l’expérience que nous menons à Marseille autour des enjeux d’une fabrique de la ville dans des espaces autonomes, des tiers espaces, comme peut l’être le Collège des maîtrises d’usage (CoMU) au sein du quartier de Noailles à Marseille. La journée s’est conclue avec des acteurs culturels qui ont ainsi pu présenter les enjeux de mobilisation d’un secteur soumis aux contraintes budgétaires et à la rationalisation des moyens de production. Luc de Larminat – co-directeur d’Opale (Pôle Ressources Culture & ESS) et Cécile Offroy – chargée de recherche, Opale - Iris (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeuxsociaux) ont fait un retour sur un itinéraire de coopération entre acteurs et chercheurs. Enfin, Marie-Catherine Henry – Cause Comune, Patricia Coler – Union fédérale d’intervention des structures cultuelles, Anne-Laure Federici – Réseau des territoires pour l’économie solidaire, et Marianne Langlet, Collectif des associations citoyennes avec Carole Orchamp, Réseau national des maisons des associations ont partagé leur expérience d’espace acteurs-chercheurs.
Comment alors rendre compte avec précision de cette journée tant elle fut riche ? Il est prévu prochainement une diffusion des contributions de chaque intervenant. Cette rencontre est une première et elle en appelle d’autres tant les enjeux sont essentiels.
C’est en permettant ce dialogue entre savoirs et entre continents mais aussi entre nos mondes et nos imaginaires souvent cloisonnés que le changement de Cap sera possible. L’encyclopédie du changement de cap en commun que nous poursuivons s’inscrit dans cette perspective.
Notes
[1] Frère et Laville, La fabrique de l’émancipation. Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires. Edition Le Seuil. 2022
[2] Ibid. page 207.
01/06/2022
La France, multiple, libre, égale, fraternelle
Un magnifique creuset de cultures entremêlées
Une République démocratique et éthique
Notes
18/05/2023
« La fraude des plus puissants est impardonnable »
Ce n’est pas moi qui le dis, mais un ministre, Gabriel Attal, ministre délégué aux comptes publics. Un vrai projet de lutte pour la justice sociale et plus d’égalité est-il en cours qui permettrait à Emmanuel Macron de sortir de son impopularité? Quoi qu’il en soit, goûtons notre plaisir de voir une question importante mise sur le devant de la scène.
Le Président de la République a donc demandé à son ministre Gabriel Attal de présenter un plan de lutte contre la fraude fiscale. Il s’agit « de faire payer ce qu’ils doivent aux ultrariches et aux multinationales qui fraudent;»[1]. Comme l’indique le ministre : « chaque fraude est grave, mais celle des plus puissants est impardonnable;». Quelle est l’ampleur de cette fraude;? « Certains parlent de 30 milliards, d’autres de 100 milliards;». Les 4000 emplois qui ont été supprimés au cours des dix dernières années dans les services de contrôle n’aident pas à clarifier la situation. Mais le gouvernement envisage de recruter 1500 emplois en faveur du contrôle fiscal d’ici à 2027. Gabriel Attal veut aussi renforcer les sanctions pour les fautes les plus graves « par exemple lorsqu’il y a dissimulation d’avoirs à l’étranger…Nous travaillons avec Eric Dupont-Moretti à une sanction d’indignité fiscale et civique;». Si bien qu’un fraudeur pourrait être même condamné à des travaux d’intérêt général. « En plus de payer son amende, le gros fraudeur ira repeindre le centre des impôts;». Vraiment;? Nous attendons des preuves.
Il semble que Gabriel Attal ait obtenu du Président Macron la possibilité de chercher à créer une COP (conférence des parties) fiscale au niveau international sur le modèle des COP climatiques « Le gouvernement en attend de nouvelles avancées en matière de transparence fiscale dans le prolongement du travail réalisé par l’OCDE pour combattre les paradis fiscaux[2];».
Le livre : « Offshore. Dans les coulisses édifiantes des paradis fiscaux;»[3] de Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction pendant vingt ans, aujourd’hui retraité, nous montre l’ampleur et la complexité des questions de la fraude fiscale. Dans la préface de ce livre, le journaliste Christophe Boisbouvier parle des paradis fiscaux comme le « vrai scandale du siècle;». Et il nous met devant les choix qui sont devant nous : « Au moment où les services d’urgence des hôpitaux sont démunis, faute de ressources, la lutte anticorruption est plus nécessaire que jamais;». « Du Luxembourg à l’Etat du Delaware (Etats-Unis), de Hong Kong à Singapour, cet ouvrage détruit la réputation d’Etats qui annoncent en fanfare la création d’une « task force anticorruption;» mais qui en réalité font tout pour protéger le secret bancaire;». Et encore ceci : « Au fil de la lecture, on apprend comment, du temps de François Mitterrand et de Jacques Chirac, deux de leurs lieutenants les plus fidèles, Michel Charasse et Jean Toubon, ont tenté d’intimider le juge emblématique qu’était déjà Van Ruymbeke, premier magistrat en France à perquisitionner le siège d’un parti politique, celui du Parti socialiste;». Pour bien marquer que la fraude fiscale est universelle, le premier chapitre du livre est intitulé « Un certain M.Poutine;» et parle du Shéhérazade, un yacht de luxe avec deux pistes d’hélicoptère que les membres d’équipage appellent « le navire de Poutine;», surnommé aussi le « kremlin aquatique;». Bien difficile d’établir qui est vraiment le propriétaire « car le yacht est immatriculé aux îles Caïmans, paradis fiscal notoire, et la société qui le possède, baptisée Beilor, serait enregistrée aux Iles Marshall en Micronésie, également réputées pour leur opacité. Deux Etats confettis spécialisés dans le blanchiment de l’argent sale;».
Le livre de Ruymbeke se termine sur une lueur d’espoir : « Je suis convaincu que malgré l’ampleur des difficultés et les montants astronomiques en jeu, les Etats finiront par se réveiller…C’est à mon sens une évolution inéluctable à terme;». Mais il est conscient aussi des difficultés. « C’est là une réforme longue et difficile à mettre en œuvre, mais inévitable si les Etats veulent recouvrer les sommes considérables dont ils sont spoliés…Ces fonds pourraient être aussi utilisés pour financer les mesures coûteuses que les Etats vont devoir engager, de toute urgence, pour lutter contre le réchauffement climatique et la préservation de notre environnement;».
Seule une régulation à l’échelle mondiale permettrait d’éliminer les paradis fiscaux. Plus modestement peut-on penser qu’Emmanuel Macron comprenne qu’il doit vraiment lutter contre la fraude fiscale;?
Notes
[1] Le Monde, 10 mai, p.7.
[2] Le Monde 11 mai, p.9. Dans le livre de Van Ruymbeke, p.191 il est question du G 20 et de l’OCDE qui ont tenté de remédier aux paradis fiscaux.
[3] Livre paru en novembre 2022 aux éd. « Les liens qui libèrent;»
03/09/2021
Laïcité et altérité en démocratie
[1] cité par M. Nussbaum dans For love of Country, Debating the Limits of Patriotism (1996), repris par Daniel Innerarity dans La démocratie sans l’État, Climats, 2006, p. 127
[2] sans oublier le sous-titre : mais défendons les ressources d’une culture, éditions de L’Herne, 2016
Notes
15/11/2020
Laïcité et Islam
A la rentrée scolaire du lundi 2 novembre, suite à l’assassinat de Samuel Paty, tous les enseignants ont lu une lettre de Jean-Jaurès datée de 1888 adressée aux instituteurs et institutrices. Cette lecture signifiait la volonté de l’éducation nationale de faire de chaque élève un individu capable de former son propre jugement, en se rattachant à une tradition humaniste. Pour engager le dialogue avec les élèves, les enseignants ont bien senti le poids qui pesait sur eux et beaucoup se trouvent encore bien démunis malgré les efforts rappelés par Jean-Paul Delahaye[1]. En effet en 2013 une Charte de la laïcité voulue par Vincent Peillon a été inaugurée par Robert Badinter. Et il y a eu continuité d’un ministre de l’Education Nationale à un autre pour accompagner les éducateurs dans l’enseignement de la laïcité, enseignement de la liberté. Mais il reste beaucoup à faire car certains enseignants se sentent encore bien démunis et une petite minorité s’autocensure. Il reste que le témoignage de Wahida El Mansour que nous citions dans une lettre précédente montre bien comment musulmane maghrébine, elle est devenue française de cœur grâce à tous les professeurs comme Samuel Paty qu’elle a pu rencontrer.
La loi de 1905 instaurant la séparation entre Eglise et Etat a été élaborée après des années de discussion et de débat. Aujourd’hui la question est de savoir si cette loi qui avait réussi, après de très longues confrontations, à pacifier les rapports avec les fidèles de l’Eglise catholique aura la même réussite avec tous les musulmans français. N’oublions pas ce que rappelle Marcel Bernos, dans l’article de l’eccap « Heureux comme la laïcité en France » : le Vatican romain a mis du temps « à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les « droits de Dieu » (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant « les principales erreurs de notre temps », dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État).
Si l’on en croit certains témoignages, la situation est de plus en plus tendue avec des musulmans dans certains secteurs comme l’hôpital ou des activités sportives. Comme le note Jean-Louis Bianco : « On voit de plus en plus des formes de religion très archaïques, littéralistes, éloignées de l’égalité entre la femme et l’homme. Il y a effectivement une offensive et un combat à mener...mais il ne faut pas se tromper de diagnostic. Ce n’est pas tout le temps et partout. En beaucoup d’endroit la laïcité fonctionne bien. Beaucoup de problèmes se résolvent par le dialogue »[2]
Des raisons d’espérer
Eva Janadin[3], imame écrit : « Si l’Islamisme est un danger pour la République, il l’est tout autant pour l’islam…La théologie et la jurisprudence islamiques classiques telles qu’elles sont transmises depuis le Moyen Age jusqu’aux instituts de formation actuels ne sont plus adaptées pour faire face aux défis contemporains. L’ère du suivisme aveugle des théologiens et juristes du passé…doit s’achever en ce XXI ème siècle pour rouvrir les portes de l’interprétation des textes…Le travail est titanesque ». Et encore ceci : « Il est temps d’oser débattre sur les questions les plus épineuses de l’islam » y compris nous dit-elle sur « l’interprétation des textes sur l’égalité homme-femme ».
Dans la déclaration d’un collectif d’intellectuels musulmans intitulée : « Il faut cesser le boycott de la France »[4], on trouve ceci : « Qui pourrait raisonnablement dire que la France maltraite ses citoyens de confession musulmane ? Personne, hormis peut-être ceux qui voudraient instiller des germes de discorde au sein de la communauté nationale française ». A propos de la déclaration du président Macron, voici ce que dit ce collectif : « contrairement à ce qu’il a été dit ici ou là, ce discours ne critique pas l’islam. Il critique l’islamisme qui est une déformation de l’Islam…Et il est respectueux d’une tradition française instaurée par une loi de 1905 : la séparation de l’Eglise, des Eglises et de l’Etat … Également et surtout, il a insisté sur la nécessité de construire un islam en France, islam des Lumières, libéré des influences étrangères, structuré et transparent dans ses financements, et intégrant pleinement la part culturelle de l’Islam-civilisation , sans empiéter d’un pouce sur l’islam-religion ».
Lutter contre un terreau favorable au djihadisme
Comme le dit O.Roy « Si vous enseignez aux enfants d’un collège de banlieue que les valeurs de la République, c’est l’égalité et la fraternité, ils éclatent de rire »[5]. Autrement dit il est vraiment trop difficile d’enseigner les valeurs de la République quand la réalité vécue des élèves les contredit. L’islamisme radical est alors une issue perverse. Parallèlement à l’effort d’éducation s’impose la nécessité de lutter contre les inégalités croissantes, contre l’abandon de certains quartiers. Selon l’article 1 de la constitution, la République est « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». « Les trois sont nécessaires pour éviter le communautarisme » nous dit Jean-Paul Delahaye.
Plus de cent maires, membres du PC comme de la droite, viennent d’adresser au chef de l’Etat une lettre pour « renforcer la République » et « instaurer un nouveau pacte de confiance ». Le 14 novembre 2017 (c’est un anniversaire) Macron prononçait un discours à Tourcoing dans lequel il appelait à une « mobilisation nationale pour les villes et les quartiers ». Jean-Louis Borloo appelé à la rescousse a remis son rapport le 22 mai 2018 après avoir consulté élus, responsables associatifs etc. Le 2 octobre de cette année, E.Macron a prétendu que les trois-quarts des propositions du rapport avaient été mises en œuvre. Enorme mensonge qui a fait « tomber du placard » la maire divers droite (DVD) de Chanteloup les Vignes. Et André Laignel maire socialiste d’Issoudun, 1er vice-président de l’association des maires de France dit que c’est un mensonge si énorme que l’on ne peut pas laisser passer[6].
Notes
[1] Voir entretien avec Jean-Paul Delahaye, ancien directeur général de l’enseignement scolaire, co-auteur du rapport Obin de 2004, in Le1, n°320 du 28 oct. 2020.
[2] Le Monde, 1er et 2 nov.2020.
[3] Eva Janadin, Imame, Déléguée générale de l’association L’Islam au XXIème siècle, imame de la mosquée Simorgh, à Paris, cofondatrice des associations Voix d’un islam éclairé et Association pour la renaissance de l’islam mutazilite. Voir Le 1 n°320 « Face à l’islamisme ».
[4] Le Monde, mardi 3 nov. 2020 p.25.
[5] Le 1, n°320.
[6] Le Monde 15/16 novembre 2020.
11/08/2017
Laïcité selon Alain Bentolila
Laïcité
Alain Bentolila est un linguiste professeur a l'universite Paris Descartes. Il dédicace son livre L'école contre la barbarie (First éditions 2016) à ses amis chercheurs associés au Centre International de Formation à Distance de Paris Descartes qui se battent à ses côtés pour une école plus juste et plus résistante. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages concernant notamment l'illettrisme des jeunes adultes. Il considère que l'école peut retirer des bénéfices considérables de la différenciation pédagogique en termes de justice et d'efficacité. Il donne l'exemple d'un dispositif qui fonctionne aujourd'hui dans plus de vingt mille classes et qui permet aux enseignants de procéder à une analyse régulière des acquis de chaque élève. > Nous voulons attirer l'attention sur un chapitre de ce livre au titre provocateur : L' école doit réconcilier laïcité et spiritualité. Dans ce chapitre, l'auteur considère que la question du divin par l'étude objective de ses textes devra avoir toute sa place en se distinguant clairement de l'instruction religieuse.L' étude des récits qui de Zeus à Yahve, à Jésus ou Allah se répondant les uns aux autres, pourront participer à l'élévation spirituelle ouverte et tolérante de nos élèves. Aucun texte, fut-il sacré, n'échappera au questionnement et à l'interprétation des élèves. Bien au contraire ils les soumettront à leur compréhension. L'école devra permettre de soumettre tous les textes à l'analyse et à l'interprétation. Citons la dernière phrase de ce chapitre. Si l'école renonçait à donner un sens laïc à la spiritualité', elle laisserait s'avancer, de plus en plus nombreux,cachés sous le masque du sacré, recruteurs et marchands de mort .15/10/2021
L’allocation universelle : changement de cap radical ou accélération vers une société de marché ?

Notes
[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.30/01/2018
La méditation, une valeur en hausse
Article paru dans Ouest France 9 janvier 2018
Des députés en formation à la... méditation ! Après le Parlement anglais, voilà que l'Assemblée nationale propose à ses membres une initiation à cette technique, sous la conduite de Christophe André, psychiatre, praticien de la psychologie positive, bien connu pour ses ouvrages et émissions à succès sur le bonheur par la méditation. Effet de mode ? Instrumentalisation. ? Peut-être, mais aussi signe d'un changement à l’œuvre dans le monde politique et la société. On pourrait parler d'une redécouverte non seulement de la spiritualité mais plus largement, dans une perspective tout à fait profane, de la place et du rôle de l'intériorité dans la vie quotidienne. L'un des députés intéressés par cette formation explique qu'« un travail sur notre intériorité peut nous aider à prendre du recul et mieux gérer les situations tendues ». Et, au fond, l'image positive du président Macron ne tient-elle pas justement à un travail intérieur, au principe d'une relative harmonie entre paroles et actes et d'une belle « capacité à être à l'écoute de l'autre, ce qui est extrêmement rare » (Michel Rocard).. Il s'agit de développer une forme de sagesse, de maîtrise de soi, d'écoute, dans l'action, et cela par un pas de côté permettant le recentrage, le recueillement au sens presque floral du terme, autour d'un centre de gravité personnel singulier mais non clos sur soi. Comme l'a si bien souligné le philosophe Emmanuel Mounier, l'existence équilibrée tient dans ce jeu constant entre un mouvement de sortie de soi dans l'action et de retrait en vue d'une reprise, comme, dit-il, la systole-diastole du cœur. Et Dieu sait si la vie politique, toujours guettée par l'activisme, l'impose plus encore ! Retarder le vieillissement Dès les années 1930, Paul Valéry remarquait que « nous sommes enfermés hors de nous-mêmes » et donc « exfermés ». Cet état a eu tendance à se généraliser dans la « société liquide» où importent plus que tout, dès le plus jeune âge. L’intensité, le « fun », la glisse, c'est-à-dire assez souvent l'apparence et la superficialité. La cosmétique a repoussé l'éthique assez loin. J'entendais récemment une mère demander à son fils de 6-7 ans, au sortir d'un concert classique : « Alors, tu t'es bien amusé ? ». Tout est dit ! Et parmi les facteurs qui y conduisent, l'accélération du rythme social tient un rôle décisif. Elle agit comme une centrifugeuse projetant la vie personnelle du centre vers la périphérie. Au point que l'univers personnel en vient à avoir sa circonférence partout mais son centre nulle part. C'est d'autant plus regrettable que recherches montrent à quel point la méditation peut retarder le vieillissement de plusieurs années. Et que, par ailleurs, on voit combien cette capacité de retour sur soi enrichit la vie commune. Pour la simple raison qu'à la différence de la simple réflexion, la méditation prédispose à l'attention et à l'empathie, comme l'illustre l'expérience, rapportée par Matthieu Ricard, de Madison aux États-Unis. Dans une école maternelle, les enfants de 4 à 5 ans sont, tous les jours, invités à se concentrer, en silence, sur leur souffle avant d'aller observer les progrès des « graines de paix », images de l'amitié qu'ils s'engagent à cultiver. Au bout de quelques semaines, on a observé une nette amélioration des comportements sociaux. Une manière de rejoindre l'étymologie du mot « méditer » qui signifie aussi « porter remède ».
19/09/2017
La nécessaire séparation de la religion et du pouvoir politique selon Tocqueville
19/11/2019
La néolibéralisation de l’enseignement
Le savoir se met au service de l’économie
L’Europe rend légitime le glissement d’une conception démocratique de la connaissance à la production de compétences utiles à l’économie et ouvre la perspective d’une concurrence mondiale en matière de politiques universitaires.
La logique concurrentielle des universités
La fin de l’université gratuite
02/04/2023
L’anthropo-technocène
Le terme Anthropocène - théorisé et popularisé au début des années 2000 par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen - a été proposé pour désigner l'époque dans laquelle l'action des hommes a commencé à provoquer des changements biogéophysiques à l'échelle planétaire. Le début de l'anthropocène correspondrait à la révolution industrielle du XIXe siècle. Les différents problèmes et enjeux auxquels les humains de la planète Terre doivent désormais faire face: changements climatiques, perte de biodiversité, accélération de l’érosion et de l’artificialisation des sols, la croissance démographiques, les montées des inégalités sont trop souvent présentés d’une manière séparée. C’est le mérite des cartographies l’Atlas de l’Anthropocène publié, par les Presses de Sciences Po, de montrer les co-évolutions des phénomènes, et des boucles d’interaction.
Pour les auteurs de l’Atlas de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique pose un défi considérable à la philosophie politique et aux théories politiques dominantes qui tendent « à considérer le monde humain comme une entité distincte de la Terre; l’un régi par les lois des sciences sociales, l’autre par celles des sciences naturelles;». L’anthropocène nous dit que cette distinction n’est plus valide. Il nous faut donc « inventer de nouveaux paradigmes si nous voulons comprendre l’état actuel du monde : littéralement, il nous faut concevoir une géo-politique, où la Terre soit pensée comme un sujet de politiques et non plus comme un objet – ou comme la simple toile de fond des affaires humaines» [1].
Pour mieux appréhender les multiples changements que les humains ont provoqués sur la Terre et sur eux-mêmes, le philosophe camerounais Achille Mbembe nous invite, dans son livre « La communauté terrestre» [2] à appréhender la Terre dans son unité comme un corps organique, mais aussi social et politique qui accueille la vie, toutes les vies, humaines et autres qu’humaines. A partir de ses réflexions sur le concept d’anthropo-technocène, son principal apport est de nous aider, à comprendre comment la biosphère et la technosphère sont désormais inséparables. Et « pour rendre compte de cette inséparabilité, nous avons besoin d’une conception élargie de la vie, de la communauté et du soin qui intégrerait non seulement les évènements typiquement écologiques, mais aussi les phénomènes technologiques. Cela suppose que soient réconciliés deux grandes familles de pensée, celle de la critique écologique et celle de la critique de la technologie et des objets» [3].
L’une des caractéristiques majeures de l’ère anthropo-technocène est la proximité radicale entre les êtres, les personnes et les objets. Pour nous faire découvrir cette proximité Achille Mbembe s’inspire des travaux de l’ethnologue et historien Leroi-Gourhan, du philosophe des techniques Gilbert Simondon mais aussi, et surtout, il a recours aux pensées animistes africaines qui servent de soubassement à son approche du vivant.
Pour Achille Mbembe, « prendre l’Afrique comme point de départ d’une enquête concernant les devenirs de la Terre et de la technique présente de nombreux avantages. L’Afrique est en effet l’une des régions du monde où auront émergé une théorie du vivant, une théorie de la parole et une théorie de l’ontogénèse dont nous n’avons pas assez exploité les potentialités» [4].
Dans les savoirs ancestraux africains, « l’humanité ne se pense pas en propriétaire et maîtresse régnant sur la Terre. Il n’existe pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie puisque toute forme de vie, ainsi que le montre en particulier les contes, est supposée être dépositaire d’une intelligence spécifique;». Dans le pensée africaine, l’histoire ne se déroule pas sur un mode linéaire allant du plus simple au plus complexe. « Ce qui compte le plus ce sont les réseaux de relations que tissent les actants l’association des réseaux se fait selon des codes destinés à produire vibration et résonance;». Et plus fondamentalement, « les grands ressorts de la vie sont insondables et incalculables et inappropriables; et il y a une part de mystère dans le vivant;»5. Au cœur de cette « écologie générale;» où l’humain entre en communauté avec l’ensemble du vivant, « les deux activités, à savoir le façonnage des artefacts et la production des symboles et des images ont toujours procédé d’une seule et même chair, la chair du langage. Images et symboles d’un côté, outils et instruments de l’autre ont en commun d’être des ustensiles de la vie» [6].
Animé de la pensée africaine, l’auteur de la Communauté Terrestre nous invite à penser le technologique « non seulement comme une assemblée d’objets, outils, machines et instruments, mais aussi comme une institution et un imaginaire qui s’étendent jusque dans les périphéries les plus invisibles du monde» [7]. Et de préciser : « En l’objet technique l’humain délègue une part de son humanité. Investi d’une part de l’humanité de l’humain, l’objet se transforme en un être à part entière; il est désormais investi d’intention, il est animé. Bien que l’humain lui ait prêté une part de sa propre individualité d’être vivant, l’objet n’acquiert pas moins une existence autonome» [8]. Si par l’innovation technologique les objets techniques se transforment en êtres à part entière, l’innovation a aussi un potentiel de transformation des humains en autre chose que ce qu’ils étaient auparavant.
Désormais la technosphère est devenue une dimension structurante de la biosphère. « Si, hier, une grande partie de la rencontre de l’humain et de la matière s’est jouée autour de la main, du feu et de sa domestication, aujourd’hui, le projet de libération vis-à- vis du milieu naturel se joue autour du computationnel;». Aujourd’hui la logique informatique et algorithmique conditionne la manière dont nous percevons le monde. Le computationnel [9] ou l’explosion du numérique « est en passe de devenir notre nouvel appareil physiologique, la pièce maitresse du nouvel assemblage général que sont la Terre et le vivant» [10]. Comme il n’existe pas d’un côté un monde de symboles et du langage et, de l’autre un monde des activités techniques, l’humain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir par exemple avec celui de la préhistoire ou de l’âge des Lumières; notamment la faculté de symbolisation n’est plus la propriété exclusive du cerveau humain.
Et Mbembe de nous avertir que dans l’ère de l’anthropo-technosphère « nous sommes à un moment du dédoublement aussi bien des humains que des objets, voire des mondes. Aux cerveaux naturels sont en train de se superposer des cerveaux de plus en plus artificiels, une mémoire individuelle et sociale de plus en plus extériorisée.» [11] A travers ces doubles, c’est le « fantôme d’un langage pur » qui plane sur la Terre, une langue adossée au principe de la raison, de la pensée calculante, transformée en pure information entrainant l’éradication de la parole et du sens [12].
Pour réaliser l’utopie de « la communauté terrestre;» à la l’époque de l’anthropo-technocène, Mbembe nous avertit qu’il nous faudra surmonter deux paradoxes :
- « La technologie en tant qu’expression des forces du devenir est de plus en plus coupée de l’interrogation politique concernant le sens du devenir (..). Portée en particulier par la quête du profit, la raison instrumentale s’est émancipée de tout jugement» [13]. Le technologique devra donc, avec l’écologique, devenir le terrain privilégié des nouvelles luttes politiques
- « La technologie tend désormais à absorber toute seule les attributs de la pensée religieuse, de la raison magique ou animiste et de l’activité esthétique;». Habiter le monde, s’est transformé en « s’investir de manière ininterrompue dans la matière, les formes et les objets (..) L’humain contemporain vit dans une relative connaturalité avec la technologie;». Et l’insatiable besoin de fables et de mythes a été pris en charge non plus par la parole mais par la technologie. « L’histoire de la parole se clôt peut-être sous nos yeux, voilà l’évènement historial par excellence». Voilà ce que risque de devenir l’anthropo-technocène.
1 François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, p.11
2 Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023
3 Achille Mbembe, « Réinventer la démocratie à partir du vivant;», propos recueillis par Séverine Kodjo-Granvaux, Le Monde, 05 mars 2023
4 Achille Mbembe, op. cit., p.39
5 Cette vision du monde vivant est étonnement proche de celle proposée par le biologiste Marc-André Selosse dans son ouvrage « Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations;» Actes Sud, 2017
6 Achille Mbembe, op. cit., p.43
7 Achille Mbembe,, op. cit., p.31
8 Achille Mbembe, op. cit., p.32
9 « Ce terme sert généralement à désigner un système technique dont la fonction consiste à capturer, extraire et traiter de manière automatique un ensemble de données qui doivent être identifiées, sélectionnées, triées, classées, recombinées, codées et activées. Pour fonctionner, il nécessite des emprises spatiales toujours plus plus vastes, toujours plus d’électricité, de nouveaux câblages sous-marins, de fibres optiques, des centres de données;» Achille Mbembe, op. cit. p.130
10 Achille Mbembe, op. cit.p.73
11 Achille Mbembe,, Le Monde, 05 mars 2023
12 Achille Mbembe, op. cit., p.37
13 Achille Mbembe, op. cit., p.33
15/12/2021
L’anthropologie technocapitaliste
Une nouvelle vision de l’homme fait naître une nouvelle forme de société
Des techniques de persuasion aux technologies prescriptives
Accepter l’inacceptable
Notes
(1) Georges Bernanos, La France contre les robots (Le Castor Astral, 2009).11/02/2018
La place de la fraternité dans la devise républicaine
03/07/2020
L’appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le Climat
Nous nous devions de prendre position sur les conclusions de la Convention Citoyenne, et les perspectives ouvertes dans l’avenir. Ce fut l’occasion pour nous de constater qu’un accord sur la direction générale qu’il faut prendre pour aller vers un autre cap n’empêchait pas des désaccords sur le chemin qui y mène. C’est le cas cette fois, et c’est pourquoi nous vous proposons, séparément, l’analyse de chacun des responsables actuels de l’ecap, Guy Roustang et Maurice Merchier. Nous reviendrons sur ce désaccord qui soulève la question de l’intérêt ou non de ces conventions citoyennes dont E.Macron a annoncé qu’il y en aurait d’autres. Nous accueillerons bien volontiers les points de vue de ceux qui souhaiteraient s’exprimer à cet sujet.
Une convention citoyenne, heureuse contribution à notre démocratie
Ces 150 citoyennes et citoyens qui ont travaillé pendant neuf mois viennent de remettre leur rapport de 600 pages au gouvernement. La question qui leur était posée était la suivante : « Comment réduire d’au moins 40% par rapport à 1990 les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2030, dans le respect de la justice sociale ? » c’est-à-dire avec une attention particulière pour les plus fragiles.
Dans leur introduction qui s’adresse à tous les français, ils déclarent qu’ils ne sont pas des experts mais des citoyennes et des citoyens comme les autres, représentatifs de la diversité de la société : 150 femmes et hommes âgés de 16 à 80 ans, de toutes origines et professions. Durant neuf mois, au cours d’une demi-douzaine de W.E. prolongés, ils nous disent qu’ils ont vécu « une expérience inédite et intense, qui nous a amenés à prendre conscience de l’impérieuse nécessité d’un changement profond de l’organisation de notre société et de nos façons de vivre. Ce que nous avons vécu est une véritable prise de conscience de l’urgence climatique : la Terre peut vivre sans nous, mais nous ne pouvons pas vivre sans elle ». Ils souhaitent que tous les français prennent conscience comme eux des dangers et des enjeux du réchauffement climatique.
Voilà donc une expérience de démocratie participative qui vient compléter la démocratie représentative, celle d’élus au suffrage universel dans les communes, les régions, à l’Assemblée Nationale et au Sénat.
Dans leur adresse aux français, les 150 expliquent : « Nous nous sommes nourris d’échanges avec des experts, et des représentants économiques, associatifs et publics, afin d’être en capacité de rédiger des mesures concrètes, en connaissance de cause et en toute indépendance ».
Tout cela est sans doute étonnant pour les sceptiques à l’égard de la démocratie participative ? Pas pour un lecteur assidu de l’Eccap (!!!) qui y trouvera une interview de J.Testart. Lorsque le journaliste lui dit « Pour définir le bien commun hors de toute influence des lobbys, vous prônez la mise en place de conventions citoyennes ». J.Testart répond : « j’ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d’une réelle mission, étaient capables du plus haut niveau d’intelligence collective. Et d’altruisme. Et d’empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu’il y a chez tout un chacun un potentiel d’humanité qui est gâché la plupart du temps. C’est une expérience qui m’a réconcilié avec l’homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens ! »[1]
De même le professeur J.C.Ameisen, médecin et immunologiste qui a présidé pendant 4 ans le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) a déclaré à propos de la conférence des citoyens sur la fin de vie que tous les participants avaient dit : « avoir vécu une expérience extraordinaire, qui avait changé leur vie…c’était assez bouleversant. » J.C.Ameisen poursuit : « Si une vingtaine de citoyens tirés au sort peuvent réfléchir et proposer une réflexion originale sur un sujet tel que la fin de vie, cela veut dire que n’importe quel groupe de citoyens … sur n’importe quel thème peut contribuer à l’élaboration de notre futur commun. La délibération est une des façons de décliner une démocratie vivante… »[2]
Les illusions dangereuses de la Convention Citoyenne
Première constatation : on aurait pu attendre, pour le moins, que cette « convention citoyenne » fasse progresser le consensus en matière d’action écologique. Premier échec : il est frappant d’entendre ou de lire les commentaires, politiques ou journalistiques plus clivés encore qu’auparavant…. Cela va de la gratitude enthousiaste à la démolition hargneuse ou ironique. Cette ligne de clivage va jusqu’à séparer ici les deux responsables de l’eccap, pourtant en accord sur la quasi-totalité des sujets.
La Convention Citoyenne n’est pas un progrès du point de vue fonctionnement de la démocratie
Les promoteurs de cette séquence de démocratie participative ont insisté sur le soin avec lequel le panel de citoyens a été constitué pour être représentatif de la population française. On peut douter du résultat lorsque l’on constate que l’une des recommandations les plus commentées, la limitation à 110 kmh sur autoroute, approuvée par la Convention à 59,7 % est massivement rejetée par 74% des français.[3] Notre Président s’est évidemment dispensé de la retenir.
Pourquoi ce panel n’est-il pas représentatif ? D’abord parce que le tirage au sort ne concerne, en pratique, que les volontaires. En effet, ceux qui ne le sont pas se récusent… (comme les jurés des cours d’assises). On se retrouve dès le départ avec des gens bien plus sensibles aux questions écologiques, bien plus motivés que la moyenne de la population, et donc bien plus prédisposés à des arbitrages problématiques que beaucoup de leurs concitoyens…
Ensuite, et surtout, les opinions ont forcément évolué pendant le déroulement de cette convention… le fait de former un groupe vivant une expérience exceptionnelle, de se trouver portés sur le devant de la scène médiatique, d’être un peu choyés par les organisateurs, l’impression de vivre un moment historique, (amplifié par ce contexte de la pandémie) etc. Ce sont des phénomènes connus de longue date par les sociologues, généralement nommés « effets de groupe ». Les convictions se sont galvanisées comme s’est renforcée l’idée d’être investis d’une « mission ». La solidarité à l’intérieur du groupe s’est également consolidée il est d’ailleurs question qu’il se pérennise sous forme d’une association.
Les experts avec lesquels ils ont pu travailler ont évidemment pesé dans le même sens. Il semble que les orientations de ces experts n’étaient pas particulièrement diversifiées… Bref, la distance par rapport au véritable état de l’opinion s’est creusée tout au long du processus. Elle est probablement devenue aussi grande que celle qui sépare les gens ordinaires des politiciens professionnels. Les « citoyens » sont devenus des représentants comme les autres. D’ailleurs, 4 français sur 10 n’ont pas entendu parler de la Convention. [4]
De cette absence, au bout du compte, de singularité, on peut aussi déduire qu’il y a eu perte de temps et d’énergie la Convention constitue un échelon supplémentaire dans la chaine de décisions. Détour inutile, donc, si au bout du compte tout cela débouche sur des débats parlementaires, ou, a fortiori, sur un referendum à choix multiples (puisqu’il semble que ce sera la formule adoptée). De plus, le Président a usé plus qu’il ne l’avait annoncé de ses « jokers ». [5]
L’espérance d’un véritable changement de « l’après Covid-19 » est manquée
Changer de cap en matière d’environnement et de transition climatique implique de véritables changements au niveau des mentalités, des représentations, du système de formation des désirs de l’ensemble de la population. Les « citoyens » se sont-ils posé cette question ? Elle n’apparaît pas souvent, et deux exemples sont symptomatiques de cette béance.
Une véritable régulation de la publicité est préconisée, et cela va assurément dans ce sens souhaitable d’un travail sur les désirs (ou sur leur protection…). On reste cependant dubitatif sur certaines recommandations, comme : « Interdire les panneaux publicitaires dans les espaces publics extérieurs, hors information locale et culturelle ainsi que les panneaux indiquant la localisation d’un lieu de distribution », si le « lieu » en question n’a pas changé et regorge de gadgets aussi coûteux qu’inutiles et addictifs ! C’est « cacher ce centre commercial que je ne saurais voir » ?
De nombreuses mesures sont adoptées pour freiner le développement du transport aérien : « Interdire la construction de nouveaux aéroports et l’extension des aéroports existants », « Taxer davantage le carburant pour l’aviation de loisir « , « Agir sur les vols internationaux, qui sont une source très importante d’émissions de CO2 », «éviter ou atténuer les effets néfastes du transport aérien »…Mais il n’est jamais question de s’attaquer à la racine du problème, qui est celui de l’engouement du public pour les transports aériens, et le tourisme plus précisément. Il faut pour cela comprendre que les voyages sont devenus un élément du prestige social des personnes, et de leurs jeux de rivalité : on s’oppose dans les conversations à coups de destinations lointaines accomplies, un peu comme les anciens militaires exhibaient leurs décorations. [6]
De façon générale, il est souvent proposé de soigner la fièvre en brisant le thermomètre. Changer véritablement de cap implique de réfléchir aux moyens de faire évoluer la culture, de changer le système de motivation, pour détourner les masses du productivisme, de réaliser la décroissance matérielle, pour assurer la croissance conviviale et culturelle… Il est symptomatique que la mesure qui allait le plus significativement en ce sens, à savoir la réduction de la durée du travail à 28 heures, est la seule qui ait été rejetée par 65% des voix. En fait, cette « avancée » de la démocratie pourrait devenir son fossoyeur.
Les conclusions de la Convention Citoyenne induisent au contraire le risque d’un glissement vers la démocratie illibérale
L’effet pervers de cet ensemble de mesures, conçues de cette façon, pourrait être redoutable. Si les comportements « vertueux » sont imposés à une population qui n’est pas mentalement préparée à les appliquer, il faut les imposer. Et avec cette convention, on s’oriente résolument vers ce qui est qualifié avec pertinence « d’écologie punitive ».
Petite recherche lexicale : dans le texte, on peut dénombrer 119 mots formés par « interdit » (interdire, interdiction, etc) et 303 autour de « obliger ». Quand ces injonctions s’adressent aux entreprises, seuls les partisans du néolibéralisme s’en offusquent mais elles font parfois « froid dans le dos » quand elles s’adressent aux particuliers. C’est le cas par exemple pour « l’obligation faite à tous les ménages d’isoler thermiquement le foyer », mais plus encore quand on peut lire « D’ici à 2030, notre assiette devra comporter 20 % de viande et de produits laitiers en moins ». Et que dire de cette proposition de créer un « haut conseil » qui aurait un droit de veto placé au-dessus du Parlement ? Le fantôme du big brother d’Orwell se profile à l’horizon.
C’est au fond, compte tenu de l’exaltation produite par les conditions de constitution et de fonctionnement de cette Convention évoquée plus haut une sorte de simulacre des Etats généraux de 1789 auquel se sont livrés ces « citoyens », avec, toute proportion gardée, les risques que cette évocation impliquent, et tout cela s’intègre davantage dans la société du spectacle que dans une véritable avancée de la démocratie. Un véritable changement de cap ne peut se faire que par un énorme travail de prise de conscience collective des impasses vers lesquelles nous mènent les politiques suivies depuis un demi-siècle.
Notes
[1] J.Testart, biologiste de la procréation a écrit un livre intitulé« L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. Et les propositions qu’il énonce pour organiser une convention de citoyens sont d’une rigueur toute scientifique.
[2] Le Monde 7 janvier 2017.
[3] . Étude menée auprès d'un millier de Français les 24 et 25 juin par Odoxa pour Le Figaro et France Info.
[4] Selon l’affirmation de Pierre Maurer, dans le Figaro du 25 juin.
[5] Voir Antoine de Ravignan : Convention citoyenne : Macron retoque les mesures qui fâchent Alternatives économiques.
[6] Voir sur ce point Olivier Rey Causeur six milliards de touristes et moi et moi et moi, sur le site de Causeur.
02/09/2021
La primaire populaire, une fausse bonne idée
1) Sur les 10 propositions
2) Ce que l'on attend d'un président de la république dans une situation de crise gravissime
3) Les primaires et le rôle des partis
Notes
17/02/2023
La Réforme des retraites
« La question des retraites est l’une des plus grosses bombes à retardement cachées de la société française, tant le nombre d’actifs contribuant à les financer décroît lentement mais régulièrement. Les enfants du baby-boom arrivant aujourd’hui à l’âge du départ, il n’y a que trois solutions : augmenter le montant des cotisations retraite, allonger la durée de la période pendant laquelle on cotise, ou baisser les retraites. »
Michel Rocard dans;« Si ça vous amuse »;Flammarion 2010 p.194
Celui-ci, Premier Ministre avait engagé une mission de dialogue sur le problème. Il a été contraint à démissionner le 15 mai 1991 et le processus n’a pas été repris par ses successeurs.
Mais, ce sont les événements tumultueux qui accompagnent la procédure de réforme en cours qui nous préoccupent.
Le commentaire du pacte civique (27 janvier 2023) est, à mon avis, l’un des meilleurs textes, parmi les nombreux qui ont été publiés.
Je partage notamment le sentiment que le moment a été très mal choisi.
Les diverses réactions, leur violence (sans parler d’un débat indigne, honteux, à l’Assemblée Nationale), amènent à se poser quelques questions et aussi à tenter la recherche de pistes pour essayer d’y voir clair.
1 Trois questions
1.1 Pourquoi tant de passions pour les retraites, alors que bien d’autres injustices mériteraient notre indignation ? C’est par exemple :
Les mesures radicales indispensables et urgentes pour limiter le réchauffement climatique et l’érosion de la bio-diversité, toujours remises à plus tard. (1)
Le mal logement. Quatre millions de mal logés en France. Selon la Fondation abbé Pierre, il faudrait y ajouter 12 millions de personnes en situation de fragilité quant au logement.
La pauvreté : 5 millions de personnes qui perçoivent des revenus inférieurs au seuil de pauvreté (940€/mois pour une personne seule). Il est vrai que la France n’est pas, de ce point de vue, le pire des pays européens. Notons quand même que la Finlande fait sensiblement mieux que nous.(2)
Le chômage : Un peu plus de 7% de la population active. Il y a eu pire. Est-ce une raison pour s’en satisfaire ?
La galère quotidienne des transports pour les franciliens.
Liste non limitative…
On pourrait avoir l’impression que l’âge de la retraite fonctionne comme un abcès de fixation qui permet de mettre le reste entre parenthèses.
1.2 Pourquoi est-ce un drame pour les français de devoir travailler jusqu’à 64 ans, alors que pour les allemands, les danois et les italiens, l’âge de la retraite est fixé à 67 ans ? Le seul pays de l’UE à avoir la retraite à 62 ans est la Slovaquie. Tous les autres vont au-delà.
1.3 Une question beaucoup plus générale.
La France, champion de la dépense publique (59% du PIB L’Allemagne et le Danemark dépassent à peine 51%)
Comment s’y prend notre pays pour être en même temps celui d’Europe qui paye le plus mal ses enseignants ? Qui paye mal ses infirmières ?
Un pays dont le système hospitalier ne parvient pas à traiter correctement les urgences (mais ce n’est pas uniquement un problème financier)
Un pays qui ne parvient pas à entretenir convenablement les rails de son réseau ferré.
L’excès des dépenses liées aux retraites serait-il responsable de ces carences ?
2Tentatives pour essayer d’y voir clair
2.1 Les français ne veulent plus travailler ?
Une mentalité qui pourrait être illustrée par un slogan affiché lors d’une manifestation : « On me vole deux ans de ma vie ». Comme si le travail ce n’était pas aussi la vie !
Le travail ne serait que l’instrument pénible qui permet d’accéder aux congés et surtout à la retraite. La vraie vie commencerait à la retraite ?
Qu’il y ait un peu de cette illusion dans nos mentalités plus ou moins conscientes on ne peut pas l’éliminer totalement, mais la réalité est plus complexe.
2.2 Le travail a changé
Il n’est plus évident que le travail ait un sens. Pour peu qu’ils soient conscients de la gravité de la crise climatique, tous ceux qui travaillent à construire des véhicules à moteur thermique doivent avoir un peu de mal à trouver un sens à leur activité.
C’est un fait nouveau, certains jeunes exigent que leur travail ait un sens et renoncent à des emplois bien rémunérés pour des situations moins lucratives dans des espaces où ils ont le sentiment d’œuvrer pour la sauvegarde de la planète ou pour renforcer le lien social.
L’illusion du toujours plus a perdu de son attrait. Travailler plus pour gagner plus n’est plus à l’ordre du jour. Les français ne refusent pas l’effort, mais ils veulent qu’il soit compatible avec une vie personnelle et familiale.
Ce n’est pas un refus du travail, mais la place de celui-ci qui est discutée. Il n’est plus le centre de la vie.
Les conditions de travail ont évolué aussi, mais pas suffisamment. Nos organisations sont restées très tayloriennes, les hiérarchies sont souvent restées lourdes et tatillonnes les relations entre collègues trop souvent conflictuelles.
Les français qui ont vécu des expériences professionnelles dans des pays voisins sont à peu près unanimes à relater des ambiances de travail plus agréables, plus détendues, plus coopératives.
Ceci expliquerait-il que nos voisins acceptent de travailler jusqu’à un âge plus avancé ?
2.3 L’ambiguïté et la brutalité de la réforme en cours
Celle-ci poursuit trois objectifs :
Sauvegarder le système de retraites par répartition. Objectif consensuel.
Augmenter le taux d’emploi des séniors beaucoup plus faible en France que dans la plupart des pays de l’UE. (un sénior qui travaille, non seulement ne perçoit pas de retraite, mais aussi contribue au financement du système par ses cotisations retraite)
Le troisième objectif n’est pas clairement avoué. Il s’agit de dépenser moins pour les retraites.
Le raisonnement implicite serait le suivant :
La dépense publique atteint en France un niveau qui ne peut pas être dépassé sous peine de mettre notre économie en péril (discutable, mais soutenable)
Les retraités français sont privilégiés. La France est le seul pays de l’UE où le revenu moyen des retraités est à peu près égal au revenu moyen des actifs. Il y a moins de retraités pauvres que d’actifs pauvres.
En diminuant la dépense pour les retraites nous pourrions mieux financer des besoins prioritaires (par exemple, mieux payer les profs, mieux rémunérer les médecins généralistes en secteur 1, etc…)
Un tel choix est concevable, mais c’est un choix de société qui doit être clairement énoncé et doit faire l’objet d’une réelle concertation impliquant tous les acteurs de la société civile (syndicats, patronat, associations de retraités…)
En plus de cette ambiguïté, il y a aussi la brutalité de la réforme. Dès le départ, ce que l’on savait être un chiffon rouge, l’âge de la retraite est présenté comme non négociable. On peut avoir le sentiment que, de part et d’autre on se déchire pour un symbole, l’âge légal de la retraite qui n’est même pas toujours l’âge effectif de la cessation d’activité.
Et les symboles sont souvent plus meurtriers que la réalité.
Peu importe que les oppositions reposent souvent sur de l’irrationnel (et aussi sur des calculs politiciens). Il est plus efficace de contourner l’irrationnel que de l’affronter brutalement.
Conclusion
La réforme des retraites, un désastre, un beau gâchis. Non pas que le texte (en son état actuel) soit radicalement inacceptable. Aucun régime de retraite n’est sans défaut. Celui-ci est essentiellement critiquable pour être rejeté par une forte majorité de la population et pour avoir déchainé des passions dévastatrices.
Une réforme était nécessaire son urgence était de l’ordre du moyen terme, alors que deux priorités devraient s’imposer au quinquennat deux priorités de très court terme : Rendre la France exemplaire dans la lutte pour le climat et la bio-diversité. (elle en est loin) Gérer au mieux, avec un souci d’équité, les retombées (l’inflation notamment) de notre soutien à l’Ukraine qui nous coutera très cher mais c’est le prix de notre liberté.
Dans les deux cas, ça impliquera des bouleversements de nos modes de vie bien plus radicaux que la perte de deux ans de retraite.
Pour autant, la réforme des retraites ne doit pas être oubliée, mais elle doit être menée en prenant le temps nécessaire pour obtenir un consensus minimum. Pourquoi ne s’être pas inspiré du processus initié par Michel Rocard ?
Une première étape consistait à obtenir un consensus des partenaires sociaux sur un diagnostic étayé par un document élaboré par l’INSEE.
Il estimait à deux ans le temps nécessaire pour parvenir à ce consensus…
Une troisième étape serait celle d’une négociation tripartite, État, patronat, syndicats, destinée à aboutir à un accord négocié.
Michel Rocard n’a disposé que du temps nécessaire pour faire élaborer le document de base par l’INSEE.
Emmanuel Macron a quatre ans devant lui… !
Quelle que soit l’issue de ce psychodrame, le Président de la République en ressortira affaibli. Il sera fortement handicapé pour mener à bien des actions d’envergure.
Un beau gâchis, car il est permis de craindre que bien avant la fin du quinquennat, des situations critiques exigent l’intervention d’un pouvoir lucide, courageux et bénéficiant du soutien de la population. ;
Notes
(1) Il est paradoxal de déplorer le passage du départ en retraite à 64 ans, alors que nous ne savons pas si, en raison notamment du dérèglement climatique, l’espérance de vie ne sera pas inférieure à 62 ans, d’ici quelques années.
(2) Qu’il s’agisse de mal logement ou de revenus insuffisants, les chiffres ne disent pas tout. Il faut aussi entendre les bénévoles des associations caritatives ou des épiceries sociales. Ce qu’ils rencontrent, ce n’est pas la pauvreté, c’est la misère.
31/12/2020
La régression du décolonialisme
Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse » ([1]).Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs évoqués dans la lettre d’information 41, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer cette écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans le format requis, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.
Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Echapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.
L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée, (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes. On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelques soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’Etat capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre Président, dans une séquence de son louvoiement habituel.
Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkeim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.
Notes
[1] Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire La fabrique éditions 2016
01/06/2020
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ?
Augmenter ou diminuer le temps de travail ? un clivage captif du dogme productiviste
De l’autre côté, les opposants s’expriment dans un très grand nombre de tribunes, d’appels, de pétitions qu’il serait trop long d’énumérer. Des forces du champ politique se combinent avec d’autres de la société civile pour affirmer la nécessité de sortir du néolibéralisme et en appellent à la réduction du temps de travail. Or, cette volonté de rassemblement, bien compréhensible, occulte un autre clivage tout aussi fondamental. La même revendication peut déboucher sur la sortie du productivisme ou son renforcement. Le plus souvent elle est en fait l’instrument de la restauration du système qui est dénoncé.
L’exigence de réduction du temps de travail s’exprime très majoritairement, et même quasiment exclusivement, dans la perspective d’un retour au plein-emploi. Dans la tribune « plus jamais ça » [ii] l’objectif est clair : « du travail pour tous », « la réduction et le partage du temps de travail » et « l’interdiction du licenciement dans les entreprises qui font du profit ». Il est souhaité que « le temps de référence soit les 32 h hebdomadaires, sans perte de salaire ni flexibilisation. ». « agner en qualité de vie » est certes évoqué dans la mesure 11, mais comme une retombée positive, secondaire, sans que ne soit précisée ou approfondie cette notion de « qualité de vie ». La «création massive d’emplois» est aussi un argument renforçant la nécessité d’investissements dans la transition écologique et énergétique.
Les expériences invoquées en matière de réduction du temps de travail sont toujours des mesures micro-économiques, mises en œuvre au niveau d’une entreprise, et ont pour objectif de gérer une situation de crise en attente de la reprise.
C’est dans le but de sauver plusieurs milliers d’emploi que dans les années 90 Volkswagen avait instauré la semaine de 4 jours.
Le Kurzarbeit, c’est-à-dire le recours au chômage partiel, pratiqué en Allemagne, et pris parfois en exemple par des forces d’opposition (Pierre Larrouturou et Nouvelle Donne) a également pour objectif d’instaurer une réduction momentanée du temps de travail, au niveau d’une entreprise, afin d’éviter d’avoir à licencier, en période de basse conjoncture.
Plus récemment, Microsoft a expérimenté au Japon la semaine de 4 jours pendant 5 semaines auprès de 2300 employés, et revendique une hausse de 40% de la productivité obtenus par cette mesure.
La défense de l’emploi se conjugue souvent avec l’exigence stratégique de relocaliser de nombreuses activités en France . «Imaginez ce qui va se passer après la crise du Covid-19 si on ne met pas des lois en place pour sauver l'industrie dans notre pays!» déclare Antony Guilloteau, délégué CGT de l'usine Michelin de La Roche-sur-Yon, comptant 619 emplois et qui doit fermer d'ici à la fin de l'année.
Il est difficile de voir à travers ces exemples une remise en cause du modèle productiviste de nos sociétés, puisque, presque toujours, c’est justement une augmentation de la productivité qui est l’avantage attendu. La réduction du temps de travail est soit pensée comme transitoire, soit comme façon d’assurer le plein-emploi, dans un contexte de réduction de la croissance économique. Mais jamais le principe d’une société structurée par le travail et l’emploi n’est questionné. Revendiquer la réduction du temps de travail dans ces conditions est au contraire une façon de sacraliser le travail salarié dans sa logique capitaliste. Il y a une liaison logique, incontournable entre recherche des gains de productivité, augmentation des revenus, et maintien du modèle consumériste.
L’orientation – nécessaire - vers la transition écologique pourrait avoir pour effet pervers de renforcer cette tendance : les revenus engendrés par les investissements dans la transition écologique, dans une logique keynésienne, seront dépensés en biens de consommation, d’où l’augmentation de la pression aux gains de productivité dans les secteurs les produisant, l’utilisation accrue du télétravail, des nouvelles technologies du numériques, etc… il est possible qu’on réinvente un modèle économique plus propre et moins énergivore, en même temps qu’on renouvelle et justifie le productivisme.
Réduire le temps de travail pour retrouver le temps de vivre
C’est dans une autre optique qu’il faut revendiquer la réduction du temps de travail, en la situant dans le long terme, et en en faisant l’outil d’un véritable changement culturel. La Nouvelle-Zélande nous montre partiellement la voie la ministre Jacinda Ardern propose la semaine de 4 jours pour relancer le tourisme dans son pays. Certes, le tourisme de masse se situe clairement dans « l’ancien monde » et nous ne la suivrons pas sur ce point. Mais ce qui est novateur est l’idée qu’il faut s’intéresser à la réduction du temps de travail non dans l’optique productiviste, mais dans celle de l’utilisation du temps libre qu’elle dégage. La création d’un ministère du temps libre, confié à André Henry en 1981, avait entraîné la risée des esprits se croyant libres, à une époque ou la confusion entre liberté et libéralisme économique se répandait. I Pourtant, avec les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, et la réduction de l’âge de la retraite de 65 à 60 ans, les socialistes de cette époque avaient compris que c’était bien la question du temps de non-travail qui devenait primordiale. Aujourd’hui encore, c’est autour du ministère de la culture, plutôt qu’autour des ministères de l’économie et des finances que devrait se construire l’avenir.
Sortir du productivisme, c’est d’abord substituer la notion d’activité à celle d’emploi[iv]. C’est aussi, de façon générale, admettre qu’un même volume de production de biens et de services s’étale sur des temps plus longs, autorisant un ralentissement du rythme général de la vie économique et sociale.[v] C’est donner du temps au temps, pour reprendre encore une expression utilisée par François Mitterrand. C’est permettre de retrouver l’otium des anciens, le temps de la méditation, de la lecture approfondie, de l’ouverture à la création, à la contemplation, à l’art, à la poésie, à la beauté. Le temps aussi de l’ouverture aux autres, de la conversation, du partage des émotions esthétiques. C’est la revalorisation du temps long, de la durée durée des objets, d’abord, mais aussi durée des institutions, des constructions législatives, des régimes politiques et des gouvernements, durée des engouements personnels, des relations affectives, des engagements associatifs, politiques ou syndicaux.
Il semble que le covid-19 et le long confinement qui a été imposé aient permis, comme retombée positive, en ralentissant le rythme de la vie économique, d’esquisser des comportements en ce sens. C’est ce qu’il faudrait préserver il est malheureusement à craindre que l’impératif de retour à un niveau d’emploi plus acceptable n’induise une nouvelle accélération qui éteigne définitivement cette lueur d’espoir.
Notes
[i] Voir dans l’ECCAP Guillaume Borel. Le travail instrument de domination.
[ii] signée par 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam) publiée le vendredi 27 mars, sur franceinfo
[iii] Harmut Rosa, aliénation et accélération, Découverte/Poche 2014 Chapitre 14)
[iv] voir sur ce point dans l’ECCAP Guy Roustang, Au-delà de l’emploi quelles activités?
[v] voir dans l’ECCAP Renaud Vignes, qui propose l’objectif de ralentir les flux d’échanges. Le monde d’après que ferons-nous de cette épreuve
15/02/2020
Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020
Dans quelle société vivrons-nous demain ? Comment, où, et par qui se fabrique la destinée collective des générations à venir ? Le salon de la High Tech (CES) qui, comme chaque année, s’est tenu à Las Vegas début janvier est un bon lieu d’observation pour trouver des éléments de réponses à ces questions.
Une adhésion religieuse au numérique
Malraux aurait affirmé : « le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas »[1] on pourrait mieux dire aujourd’hui « sera numérique ou ne sera pas », ce qui en un certain sens, ne l’infirme pas, car l’adhésion à ces nouvelles technologies relève davantage de l’élan religieux que de la démarche rationnelle. Nouvelle religion séculaire, ou nouvelle utopie, peu importe, mais, mais à coup sûr, il s’agit d’une nouvelle forme d’aliénation cette idéologie est nécessaire pour balayer toute résistance sociale, écologique, ou éthique au déploiement soi-disant irréversible de ces (plus vraiment) « nouvelles » technologies, et, en l’occurrence, de la 5G.
Ce n’est rien moins qu’un autre monde, voire d’un autre univers, (l’espace est aussi concerné ! il est dans les projets d’Elon Musk[2] de coloniser la planète Mars, et d’explorer le système solaire) qui est en train de se mettre en place. Grâce à la 5G, 1000 fois plus rapide que la 4G, le nombre de terminaux sera multiplié par 1000 des dizaines de milliards d’appareils ou d’engins en tout genre seront connectés : les voitures autonomes, les panneaux de signalisation, les robots dans les usines, les appareils électroménagers dans les cuisines, les écrans, etc… Il va de soi que la façon de produire, comme la façon de consommer, les loisirs, mais aussi l’ensemble des relations sociales, et même les façons de penser en seront affectées. En plus de l’incertitude concernant la survie de nos sociétés face au changement climatique, il n’est pas assuré que ces « disruptions » ne leur soient pas fatales, car elles mettent en cause certains équilibres fondamentaux. Or, ce changement de monde s’opère sans que l’on puisse identifier clairement qui en a pris la décision, et, évidemment, sans que l’ombre d’un débat démocratique n’ait pu le ratifier.
Pire encore, on peut penser que personne ne l’a vraiment décidé, et que ce qui s’accomplit est un processus aveugle dont aucun acteur n’a vraiment la maîtrise. Guy Roustang, dans un article de l'eccap, a montré, de façon générale, l'autonomie du système technique. Le big bang à l’origine de ce nouvel univers est le combat de géants qui se livre pour sa domination. C’est le moment que nous vivons. Les protagonistes principaux en sont d’un côté les GAFAM[3], de l’autre leurs équivalents chinois, les BATX[4] et, compte tenu de la dimension géostratégique des enjeux, les Etats, Etats-Unis et Chine en tête, l’Europe – et ses nations - n’y jouant qu’un rôle subsidiaire. Il s’agit de conquérir les premières positions dans la réalisation de l’architecture de ce nouveau monde. Pour cela, il faut proposer toujours plus grand, toujours plus puissant, toujours plus rapide…. Et cela équivaut à des choix irréversibles, sans que leurs implications (consommation d’énergie, effets sur le climat, sur l’environnement, risques pour la santé, conséquences sur l’organisation du travail, atteintes aux libertés fondamentales, etc)[5] n’aient vraiment été prises en considération le cas le plus typique est celui de la voiture autonome qui correspond à une fuite en avant…. dans le brouillard.
L'effet waouh
Certes, il est des domaines dans lesquels on peut attendre de cette dataïsation du monde, comme on commence à la nommer, des progrès incontestables. C’est le cas notamment pour la médecine, la 5G permettant les interventions médicales à distance, ou la décentralisation des soins (encore qu’on puisse rester dubitatif sur la substitution de l’écran au médecin traditionnel). Dans les « villes intelligentes » , la gestion régulée des flux viendra à bout des embouteillages, les problèmes de parking seront résolus grâce à la géolocalisation, et la consommation d’énergie s’en trouvera optimisée. On pourrait prolonger la liste de cette colonne « progrès ».
Mais le problème est que ces applications « utiles » ne suffiront pas à absorber l’énergie du processus. Rentabiliser ces énormes investissements implique d’y trouver d’autres débouchés en aval, vers les biens de consommation. C’est précisément la raison d’être du CES de La Vegas, comme son nom l’indique « salon annuel des technologies de grande consommation ». Les infrastructures du numérique se mettent en place, mais il faut déjà penser à ces autres débouchés, donc créer de toutes pièces des besoins qui n’existent pas. Joachim Renaudin, expert du numérique, note ainsi Difficile de prédire quels services et applications seront créés par les développeurs, entrepreneurs et éditeurs de logiciels, mais ce qui est certain est qu’ils exploiteront au maximum les nouvelles possibilités techniques de la 5G. « Construisez les tuyaux, nous les remplirons», comme l’affirmait l‘investisseur spécialiste du numérique Benedict Evans en janvier 2019.(6) Plus encore : les enquêtes montrent la nette réticence des consommateurs à se tourner vers les produits de ces innovations. Alors il faut les éblouir (l’effet waouh ), et déployer toutes les ressources de l’ « influençage », euphémisme pour qualifier l’entreprise de lavage de cerveaux, (publicité intrusive, entre autres) destinée à vaincre ces réticences. Il faudra pour cela, par exemple, convaincre la population que la substitution de la réalité virtuelle par le truchement d’un casque sur les yeux est éminemment préférable à la réalité « vraie », qu’avoir la possibilité d’intervenir sur un film pour en choisir la fin est plus excitant que de prendre le risque d’être confronté à un dénouement dérangeant. Il faudra convaincre que le gain de 24 ou 48 heures dans la livraison d’une commande, grâce aux drones, est un progrès existentiel majeur, et que pouvoir commander par la voix la mise en route de nos appareils ménagers, de l’éclairage ou de la télévision, voire de déléguer cette fonction à un petit robot, ou encore de voir les rideaux s’ouvrir ou se fermer seuls sont l’accomplissement d’un monde meilleur. Convaincre encore de l’incalculable félicité procurée par le fait qu’un robot puisse apporter dans le « petit coin» le rouleau de papier toilette oublié, et de l’apport décisif au bien-être animal que permettra le dossard qui détecte l’humeur des chiens. Qu’il sera plus facile aux femmes de rire de se voir si belles dans des miroirs intelligents leur donnant des conseils de maquillage et d’habillement... La « montre molle » de Salvador Dali n’a plus rien de surréaliste, comparée aux nouveaux écrans pliants… Bref… Ce qui ressort assurément de tout cela est la réduction substantielle de la distance entre l’innovation utile et le canular, comme le démontre la patate connectée avec laquelle on peut dialoguer.
L’élaboration du concept de voiture autonome résume à lui seul cette problématique. La 5G permet de multiplier les capteurs indispensables pour qu’elle puisse rouler en toute sécurité mais il reste à persuader les automobilistes, ou les sociétés de location à franchir le pas. Alors, pour cela, les startupers se soucient du divertissement des futurs passagers : transformation de toutes les surfaces du véhicule en écrans, possibilités d’y projeter des films en streaming, informations en temps réel sur les monuments aperçus, etc, cela éliminant le risque d’être tenté d’entamer une conversation avec le ou les co-passagers….
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », selon la célèbre formule de Rabelais. On peut aujourd’hui ajouter que « technologie sans démocratie n’est que ruine de l’humanité ».
[
Notes
1] Selon le journaliste André Frossard. Mais l’authenticité de la formule est incertaine[2] Patron et fondateur de SpaceX
[3] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
[4] Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi
[5] L’Agence de sécurité sanitaire a remis un rapport préliminaire le 27 janvier, dans lequel elle note « un manque important voire à une absence de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels liés aux fréquences autour de 3,5 GHz». D’autre part, dans un appel lancé en septembre 2017, 260 chercheurs et médecins en appellent à un moratoire sur le déploiement de cette technologie. Enfin, d’autres chercheurs mettent en garde contre l’hyperconsommation numérique et énergivore entrant en contradiction avec l’impératif d’atténuation du changement climatique.(6) La révolution de la 5G nous réserve une hyperconsommation numérique énergivore Le Monde 19 novembre 2019
15/06/2023
Laurent Berger et la valeur travail
La librairie Utopia a organisé le 1er juin une présentation de deux nouveaux livres: L’économie sociale et solidaire de Timothée DUVERGER (La découverte) et Du mépris à la colère de Laurent BERGER (Seuil). Les deux auteurs recherchent des solutions à la crise actuelle en faisant appel à la société civile mais dans des perspectives quelque peu différentes.
Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT (jusqu’au 21 juin), a été un des leaders des manifestations massives contre le passage de l’âge légal de la retraite à 64 ans. Il a écrit à chaud un texte qui dépasse ce qu’il appelle « l’épisode de la réforme des retraites;». C’est un ouvrage éthique et politique, au sens noble du terme de gestion de la cité des hommes, en l’occurrence des travailleurs.
Le point de départ est la distinction entre le travail et l’emploi. Le père de Laurent Berger était ouvrier soudeur aux chantiers navals de Saint-Nazaire, syndiqué et fier de son métier, fier de son travail : toute la famille allait assister au lancement des bateaux sur lesquels il avait travaillé. La génération de Laurent a été marquée par le chômage (il l’a subi à 26 ans) et la préoccupation des syndicalistes a été la bataille de l’emploi : sauver les emplois menacés et trouver des emplois pour les jeunes qui arrivaient sur le marché du travail. La menace du chômage est moins présente aujourd’hui et la nouvelle génération aspire à un travail qui ait du sens (social et écologique), pas seulement à un emploi rémunéré (bien ou mal).
Deuxième postulat de l’auteur : tous les métiers ont du sens. La distinction entre les travailleurs très qualifiés de l’industrie, ce que l’on appelait autrefois l’aristocratie ouvrière, la maîtrise et les cadres, et les employés peu qualifiés {j’ai toujours dit peu diplômés car s’occuper d’une personne âgée demande une vraie qualification} s’est estompée. Dans une réunion organisée par Libération, Laurent Berger a vivement réagi aux propos d’un intellectuel qui parlait d’« emplois de merde;» {Les anglo-saxons parlent de bullshit jobs}. La crise du Covid a mis en lumière « les travailleurs essentiels, jusque-là invisibles;» qui ont assuré l’alimentation, les soins, la propreté des rues aux populations confinées. À ces héros du quotidien qui ont souvent risqué leur santé, la réponse du pouvoir, méprisante s’il en est, a été « vous travaillerez deux ans de plus»!
Troisième idée forte : le travail a été abîmé par la logique low cost qui a prévalu depuis quelques décennies. Le travail a été rabaissé à la dimension économique d’un coût de production qu’il fallait réduire à toute force face à la concurrence internationale des pays à bas salaires où les entreprises transféraient les fabrications. La dimension sociale du travail, ce collectif de vie dans l’entreprise, a été réduite d’autant, en individualisant les tâches et intensifiant les cadences de chacun. L’accumulation des indicateurs quantitatifs (4 minutes pour s’occuper d’une personne âgée, sans avoir le temps de se soucier de son moral) et des reportings surabondants ont déshumanisé le travail dans l’industrie et les services.
Comment restaurer la fierté ouvrière, le goût du travail bien fait auxquels aspireraient la plupart des travailleurs;? Comment privilégier la « valeur du travail;» (social) par rapport à la « valeur travail;» (économique);? En réponse, Laurent Berger écrit : « Je n’ai jamais aimé l’idée du Grand soir, car je crains qu’il se ne transforme en matins un peu tristes, mais j’avoue que j’ai espéré un changement. Et puis on est reparti dans le business as usual». Le syndicaliste ne croit pas du tout en la classe politique et dit froidement que « la gauche française n’a jamais été travailliste;». Il ajoute : « Le problème des politiques, c’est qu’ils préfèrent trop souvent le dogme au réel;». Les querelles actuelles des socialistes dans des cabines téléphoniques et les pulsions caporalistes de certains responsables de gauche ne lui donnent pas tort!
Alors que faire;? Partir de ce que vivent les travailleurs, leurs angoisses de pouvoir d’achat en période d’inflation, mais aussi et surtout changer l’organisation du travail, pour glisser d’un « travail prescrit;» à un travail créatif et collectif. La loi ne devrait pas se mêler de tout mais, dans chaque entreprise, imposer une négociation obligatoire sur l’organisation du travail. « Penser à partir du réel»!
Il faut tabler sur « l’aspiration à la coopération dans l’entreprise;». « Mon père disait qu’il ne fallait jamais se laisser empoisonner par ses chefs, que ce qui comptait, c’était la justice des mesures. Les travailleurs ne sont pas hostiles à la hiérarchie, tant qu’elle est juste et empathique». Ces convictions du responsable syndicaliste sont assises sur des visites hebdomadaires à des entreprises qui n’ont pas toutes des problèmes. Encore faut-il qu’il y ait un rapport de forces entre travail et capital poussant à la négociation et au compromis, et donc que le syndicalisme soit bien présent dans les entreprises et les établissements. Même si les effectifs syndicaux sont faibles en France par rapport aux pays d’Europe du Nord {Laurent Berger préside encore pour quelques jours la Confédération Européenne des Syndicats}, le leader de la CFDT remarque avec malice que son organisation comprend davantage de militants que l’ensemble des partis politiques français.
La modération est une forme de courage;! Peu, à gauche, oseraient écrire : « Je ne suis pas anti-capitaliste, je suis pour une économie de marché responsable et régulée. Je suis aussi profondément européen, je défends une économie sociale de marché, ce qui implique que les travailleurs doivent être pris en considération;».
Laurent Berger n’est pas naïf : il recommande que les aides publiques aux entreprises soient conditionnées « à la transition écologique, à la qualité du travail, au respect des travailleurs, à la juste répartition de la richesse créée;». Il pense que l’éventail des rémunérations devrait être resserré.
Et il plaide pour imposer des « clauses environnementales aux produits importés;». Une sorte de retour à la « préférence communautaire;» qui était une des fondations de l’Europe du traité de Rome, que les néo-libéraux anglo-saxons et continentaux ont bien oubliée. D’autres propositions ne peuvent qu’attirer la sympathie, telle celle de réduire les impôts sur les seuls bénéfices des entreprises réinvestis en France, plutôt que de s’obstiner à réduire la fiscalité sur tout capital. Ou, la nécessité de régulariser les sans-papiers qui résident, travaillent et cotisent en France depuis longtemps. Ainsi que la requalification du travail permettant d’embaucher des candidats résidents plutôt que d’attirer des immigrés.
Revenons à l’entreprise, en l’occurrence à « la société à mission;», créée par la loi Pacte (mai 2019), que, dit-il, « je défends absolument en tant que syndicaliste;»;! Rappelons que ces entreprises introduisent des critères sociaux et environnementaux dans leur « raison d’être;», dont le respect est jugé par des comités de mission indépendants comprenant des représentants des salariés aidés par un auditeur indépendant. Exemple : le Crédit Mutuel s’engage à distribuer 15% de ses résultats sous forme de dividende sociétal.
Telle est l’entreprise d’avant-garde pour Laurent Berger qui n’a pas manifesté un enthousiasme exagéré pour l’Économie sociale et solidaire. Il ne l’a pas trouvée très présente dans le conflit sur les retraites, ni dans les manifestations ni sur les contre-propositions syndicales faites sur l’emploi des seniors ou sur la prise en compte de la pénibilité des travaux. « Le statut n’est pas vertu;», a-t-il rappelé : certaines coopératives, associations, mutuelles ne sont pas exemplaires dans la démocratie des décisions et l’organisation du travail. L’UDES (Union des employeurs solidaires) ne s’est-elle pas rangée du côté patronal;!
Timothée Duverger, qui a fait une analyse historique et théorique remarquable de l’Économie sociale et solidaire dans son ouvrage précédemment cité, a fait la remarque que les syndicats étaient nés dans l’ombre des mutuelles ouvrières à la fin du XIXème siècle, avant d’être reconnus par la loi. Aujourd’hui, force est de remarquer que les trajectoires sont aujourd’hui distinctes. Les voies de la « coopération;» sont multiples, dans l’entreprise à mission ou dans les coopératives et cette pluralité ne va pas faciliter l’essor d’une social-démocratie économique et politique.
Laurent Berger cite in fine le « Pacte du pouvoir de vivre;» associant la CFDT et une soixantaine de réseaux associatifs importants de la société civile. « Sur le travail, six points sont essentiels : la négociation de l’organisation du travail, le dialogue professionnel, une évolution du management, la conditionnalité des aides aux entreprises, davantage de moyens octroyés à la prévention et des rendez-vous réguliers pour suivre les travailleurs dans leurs évolutions et leurs attentes;».
Et il termine sur une touche plus politique en dénonçant (citation) « la verticalité qui a été choisie depuis 2017, avec, ces derniers mois, une forme de paroxysme, et un président de la République qui, par orgueil ou par incapacité, ne veut pas écouter les organisations syndicales et néglige les corps intermédiaires;». « Si le gouvernement n’est pas capable de mettre en place cette profonde transformation du travail, il offre une voie royale à Mme Le PE;».
29/01/2020
L’autonomie du système technique
14/09/2018
L’autoproduction accompagnée : obtenir un diplôme en rénovant son logement
les conventions de calcul retenues. Autrement dit, si nous voulons mesurer la qualité de notre mode de vie, il ne faut pas se contenter de notre niveau de vie qui est mesuré par nos ressources monétaires.
L’autoproduction accompagnée consiste à aider des personnes, qui n’ont pas les moyens ou les compétences voulues, à contribuer par elles-mêmes à améliorer leur situation. Offrir aux personnes qui le souhaitent le moyen de cultiver un jardin, en mettant à leur disposition un terrain et en les aidant à acquérir les compétences voulues pour le cultiver, et améliorer ainsi leur alimentation, est un exemple d’autoproduction accompagnée. L’article qui suit de François Cottreel est un autre exemple d’autoproduction accompagnée dans le secteur de ce que l’on appelle l’auto-réhabilitation des logements. Nicolas Hulot en annonçant sa démission à France Inter le 28 août 2018 déclarait : « On veut rénover 500 000 passoires thermiques [par an]. Or on a abaissé de moitié les moyens pour rénover ces bâtiments. Je sais déjà…que l’on ne pourra pas atteindre ces objectifs ». Depuis que l’objectif de rénovation des 500 000 logements a été annoncé sous François Hollande on est resté très loin de cet objectif. Nicolas Hulot souligne à juste titre la nécessité d’accroître les moyens financiers, mais les partisans de l’auto-réhabilitation accompagnée sont convaincus par les enquêtes de terrain qu’ils ont réalisées, que faire avec les habitants et non seulement pour eux contribuerait à combler le fossé entre les objectifs et la réalité. GR.
Obtenir un diplôme en rénovant son logement
Ils peuvent nous en apprendre
Ils ne se parlaient pas, habitaient le même quartier, se trouvaient dans des situations de précarité importantes et ne connaissaient absolument rien aux métiers du bâtiment. Après quelques mois de chantier, d’abord dans un logement témoin de 90 m² mis à disposition par le bailleur, puis dans leur propre logement, ils peuvent nous en apprendre sur la façon de poser du papier-peint ou du parquet flottant. Ils sont tout aussi capables d’expliquer les subtilités entre un rouleau maroufleur, une brosse plate ou une cale à poncer.
Sous la conduite d’un formateur, les stagiaires ont bénéficié de cours théoriques et pratiques pendant 12 mois. C’est pas facile lorsqu’on s’adresse à des stagiaires de culture et de langue différente, mais par une pédagogie adaptée, que l’on soit Éthiopien, Kosovar, Ukrainien, Afghan, Soudanais, Mahorais ou Corrézien, chacun y a trouvé son compte. « Cela m’a permis de rencontrer de nouvelles personnes, d’apprendre des mots », confirme Elvis, Kosovar de 27 ans. Devant les journalistes et les caméras de la télévision régionale, Réhéma, une Mahoraise de 32 ans, se réjouit du résultat obtenu : « C’est tellement appréciable de se dire que l’on est capable de faire ça de ses mains ». Au fil des semaines, les logements se sont transformés. Soffiata, une autre mahoraise en a profité pour personnaliser une chambre aux couleurs du F.C. Barcelone, l’équipe de football préféré de son fils. Eric, la cinquantaine passée, s’est fait aider par un jeune stagiaire hébergé en C.H.R.S. pour peindre, tapisser et poser le parquet flottant dans l’appartement totalement jauni par le temps.
L’initiative a convaincu
Proposée pour la première fois à Tulle, l'initiative dénommée « A PORTÉE DE MAIN » a convaincu le plus important bailleur de la Corrèze (4800 logements) qui a fourni l’ensemble des matériaux, puis d’autres partenaires locaux et territoriaux se sont associés à la démarche : la ville de Tulle et son C.C.A.S, Tulle Agglo et le Conseil Départemental assurant la prise en charge du suivi social de proximité mis en place par le C.F.P.C. et assurant la transmission des écogestes. La Fondation de France a également proposé son soutien dans le cadre de son programme Habitat. De son côté la Région Nouvelle Aquitaine a apporté les moyens nécessaires au fonctionnement du dispositif ainsi qu’une rémunération mensuelle aux stagiaires selon les critères d’âge et d’éligibilité au régime d’assurance chômage.
Grâce à la participation régulière et aux échanges mensuels entre acteurs du projet réuni en comité technique, des réponses techniques et sociales ont pu être trouvées pour chaque situation individuelle. Le temps du chantier est aussi un temps où des situations complexes peuvent être dénouées.
Un diplôme à la clé
S'il est un avantage que la formation présente, c'est celui de proposer aux stagiaires de valider leurs acquis par un diplôme. Tous étaient demandeurs d'emploi lorsque la formation a débuté et pourront, s'ils le souhaitent, chercher du travail dans le bâtiment. Ce secteur m'a toujours intéressé, j'aimerais donc pouvoir y travailler, espère Oleg, l'un des dix volontaires.
A l’issue de la formation, les bénéficiaires auront la possibilité de valider des compétences du titre professionnel d'agent d'entretien du bâtiment. Notre volonté, c'était aussi de favoriser leur employabilité, note Daniel Freygefond, le directeur du C.F.P.C. de Brive.
Inciter les locataires à s'approprier leur logement
Pour Corrèze Habitat, le bailleur, l'avantage est aussi non négligeable. En plus de voir certains de ses logements bénéficier d'un coup d'éclat, l'initiative permet d'inciter les locataires à s'approprier leur appartement, considère Jean Paul Deveix, le directeur clientèle. Ils ont ainsi envie d'en prendre soin.
Le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit
Proposé pour la première fois, le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit. « Nous dresserons d'abord le bilan de l'action afin de déterminer si nous pouvons continuer », prévient Daniel Freygefond, directeur du C.F.P.C. « Nos partenaires ont en tout cas la volonté de nous aider à pérenniser le dispositif. »
14/12/2019
L’autoréhabilitation accompagnée du logement
Les inventions démocratiques peuvent concerner des actes du quotidien apparemment minuscules et donc négligées, alors qu’elles sont d’une grande importance, comme nous allons le montrer. On voit se multiplier des chantiers d’autoréhabilitation accompagnée du logement (ARA), dans lesquels ce sont les maîtres d’ouvrage qui avec l’aide des professionnels réalisent une partie -parfois très importante - des travaux. L’ARA favorise la coopération avec des voisins, des parents, des professionnels. Déjà des territoires ont compris que la mobilisation de l’apport en industrie des ménages dans le cadre de chantiers hybrides sera la clé de la rénovation énergétique et de la remise en état d’une partie du parc de logements.
La réhabilitation énergétique des logements : un enjeu de justice sociale et de solidarité planétaire.
L’obstacle du passage à l’acte de la rénovation
Ne plus considérer les gens comme des charges mais comme des ressources
Une pratique qui se diffuse
Des formations se mettent en place
Des territoires s’engagent
De la nécessité d’un soutien public
01/04/2022
La vision politique de T. Piketty et la place du Revenu d’existence
A. La société juste selon Piketty.
B. Les propositions de T. Piketty autour du revenu d’existence.
Notes
29/08/2019
Le capitalisme à la croisée des chemins
Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements
Notes
[1] Renaud Vignes L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).
01/09/2023
L’Eccap en commun, une dynamique en confluences : rendez-vous à l’Université d’Utopia du 26 au 29 octobre 2023 à Sète !
Il y a un an, le 31 août 2022, l’association Echanges et Savoirs pour un Changement de Cap (ESCCAP) et son fonds de dotation étaient créés pour organiser et pérenniser le projet initié par Guy Roustang en 2016.
Avant l’été 2023, nous avons réuni le premier comité d’orientation de l’Eccap composé de Florine Garlot, Jean-Louis Laville, Bernard Perret, Jacques Perrin, Patrick Viveret, Guy Roustang et Pierre-Alain Cardona. Nous nous sommes retrouvés, il y a quelques jours à Grenoble, afin de déterminer quels seront les axes de travail de l’Eccap en Commun et les priorités de l’association comme du fonds de dotation. Un compte-rendu exhaustif sera communiqué prochainement à celles et ceux qui souhaitent rejoindre la démarche engagée.
L’année 2023-2024 va voir se réaliser des changements importants que nous préparons depuis plus d’un an, depuis notre présence à l’Université du mouvement Utopia à Sète en octobre 2022. A cette occasion, l’Eccap est devenu un commun, l’Eccap en Commun s’inscrit au sein de l’Archipel des confluences[1], dans les liens tissés avec d’autres organisations et individus.
Un prochain site de l’Eccap inscrit dans la communauté YesWiki.
L’Eccap en commun[2] a poursuivi sa mue, en privilégiant l’usage d’une technologie open source, utilisée par de nombreux acteurs des communs numériques comme le portail des Communs[3], le mouvement des Colibris, l’Assemblée virtuelle[4], ou le réseau Animacoop[5]. Cette technologie, appelée le YesWiki[6], permettra, avec l'aide d'Olivier Picot, le lancement prochain du site de l’Eccap en Commun dans une version beaucoup plus contributive. Mais avant d’être une technologie, c’est une communauté de développeurs et d’acteurs qui l’ont construit peu à peu. S’inscrire dans cette communauté entre en cohérence et en résonance avec le projet politique porté par l’Eccap et Guy Roustang depuis l’origine: contribuer à un changement de cap, en s’inspirant de la dynamique collective du site Wikipedia. Enfin, YesWiki est aussi le choix de privilégier l’inter-opérabilité des données et des contributions entre les réseaux et acteurs s’inscrivant dans les Confluences[7]. C’est dans le même sens que nous tissons du lien avec le réseau Transiscope[8], le portail des alternatives de la transition écologique et sociale.
La prochaine Assemblée Générale de l’Eccap à Sète fin octobre 2023 au sein de l’Université d’Utopia.
Cela nous permet de proposer à nos lecteurs et contributeurs de s’y retrouver et de pouvoir accueillir de nouvelles énergies présentes, intéressées par le développement des projets de l’Eccap en commun et les tissages nécessaires entre mouvements et organisations.
Cette Assemblée générale nous permettra de renforcer notre gouvernance collégiale, de valider les propositions de notre comité d’orientation notamment sur la priorité donnée aux définitions. Il est important dans ce contexte que les acteurs et activistes puissent s’appuyer sur des définitions solides, en lien avec notre orientation. Cette démarche de clarification des définitions permet de les enrichir par le croisement d’apports théoriques et d’expériences documentées et analysées. Cette orientation de l’Eccap est un préalable à l’animation de controverses, et elle peut mobiliser un réseau autant d’intellectuels que de praticiens avec cette même attention au tissage.
Organiser à Sète, dans ce lieu de rencontre, notre Assemblée générale devenait pour nous une évidence tant elle entre en résonnance avec l’appel d’Edgar Morin « nous sommes innombrables mais dispersés;».
L’appel d’Edgar Morin, lancé il y a quelques années à Sète, fait écho
Edgar Morin était présent il y a quelques années à Sète pour lancer un appel à la convergence de toutes les organisations de la société civile pour « changer de voie, changer de vie;». Depuis, des initiatives se sont lancées et expérimentées, épuisées pour certaines, relancées pour d’autres, Sète est à la confluence du mouvement des convivialistes, des archipels Ecologie et solidarité et Osons les Jours Heureux !
Cet appel se retrouve aujourd’hui dans le second Manifeste d’Utopia, sortie en juillet dernier. Préfacé par Edgar Morin, l’enjeu des confluences des forces de vie est de nouveau affirmé : « En effet, nous sommes innombrables mais dispersés à supporter de plus en plus difficilement l’hégémonie du profit, de l’argent, du calcul (statistiques, croissance, PIB, sondages) qui ignorent nos vrais besoins ainsi que nos légitimes aspirations à une vie à la fois autonome et communautaire. Nous sommes innombrables mais séparés et compartimentés à souhaiter que la trinité Liberté, Égalité, Fraternité devienne notre norme de vie personnelle et sociale et non le masque à la croissance des servitudes, des inégalités, des égoïsmes. »
Des convergences aux Confluences, le mouvement Utopia dans son rôle de tissage ouvre à Sète un espace de rencontres et d’éducation populaire.
Le Mouvement Utopia, né il y a plus de 25 ans à partir d’un petit groupe de tisserands et d’utopistes (dont votre serviteur) est aujourd’hui une association citoyenne agréée Jeunesse et Éducation Populaire qui vise à élaborer un projet de société solidaire et convivial, écologiquement soutenable, dont l’objectif est le « Buen Vivir;». L’association a également pour objet d’agir comme un trait d’union, une passerelle, entre les acteurs de la société civile, du monde politique et institutionnel, du monde intellectuel, artistique et culturel. Le réseau du Mouvement Utopia a été constitué depuis des années pour partager les expériences, s’enrichir mutuellement et inventer d’autres futurs possibles. L’élaboration du « Buen Vivir » implique un engagement fort pour une écologie solidaire. En ce sens, les publications des Éditions Utopia sont le reflet de ces nouveaux regards, de ces nouvelles humanités.[9]
Cette Université du Mouvement Utopia est devenue un rendez-vous incontournable pour les personnes et les organisations qui souhaitent questionner, analyser, proposer et coconstruire des stratégies afin d’accompagner notre société, du village à la planète Terre, à bifurquer et changer son modèle de production et de développement.
Rendez-vous toutes et tous du 26 au 29 octobre 2023 à Sète;![10]
Lors de la prochaine édition de l’Université du 26 au 29 octobre, nous nous retrouverons autour du thème : « des colères à l’émancipation;». Nous serons nombreux, issus « d’innombrables initiatives;», pour partager et analyser ces colères, leurs origines, mais aussi et surtout imaginer comment elles pourraient se transformer en politiques émancipatrices.
Ce rendez-vous sera aussi un espace-temps utile au croisement et aux rencontres d’acteurs, d’intellectuels, d’activistes, autant des institutions que des associations ou collectifs, pour travailler aussi les conditions de nos confluences. L’Eccap en Commun devient un projet inscrit dans cette dimension bien plus large, en relation avec d’autres mouvements et initiatives citoyennes en cours, croisant les savoirs académiques, techniques et expérienciels. Son organisation se précise, une association de contributrices et contributeurs de bonnes volontés et, à ses côtés, un fonds de dotation qui permettra de financer et d’appuyer des expérimentations concrètes. Il ne manque que vous ?
Notes
[1] https://www.eccap.fr/article/intentions-et-engagements
[2] https://www.eccap.fr/article/lencyclopedie-du-changement-de-cap-en-commun-ou-en-sommes-nous
[3] https://lescommuns.org/
[4] http://www.virtual-assembly.org/
[5] https://animacoop.net/
[6] https://yeswiki.net/?AccueiL
[7] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale
[8] https://transiscope.org/
[9] Présentation du mouvement dans sa seconde édition du Manifeste, penser et agir pour un mode habitable. Editions Utopia, 2023.
[10] https://mouvementutopia.org/site/2023/08/05/inscrivez-vous-a-luniversite-utopia/
[11] https://www.helloasso.com/associations/mouvement-utopia/evenements/universite-2022-du-mouvement-utopia-agir-pour-un-monde-habitable-2?_ga=2.137686512.1942464786.1689693410-1706726019.1656448898
27/11/2017
Le christianisme peut aider la politique
Les deux succès de la démocratie, en 1945 et en 1989, ont plutôt démenti la prétention des autorités chrétiennes à représenter le degré suprême de la moralité sociale tant il a été évident que l’Eglise catholique n’a pas été en première ligne face au nazisme et même face au soviétisme : au Vatican la diplomatie a souvent prévalu.
Une vision sociale et anthropologique partagée qui fait défaut
Ensuite s’est effacé un des medium de l’emprise religieuse sur la société, en particulier sur les femmes : le bien nommé Etat Providence, ensuite la contraception facile, ont rendu inutile puis insupportable un soutien paternaliste à celles qui portaient «le poids de la vie», la leur et celle des leurs. Après que certaines fonctions de suppléance sociale et d’amortisseur des conflits de classes ont perdu de leur utilité, la perte d’énergie du politique empêchait une autre médiation possible, celle du XIXème siècle, avec un christianisme participant d’un élan moral commun et le prolongeant à sa manière. L’absence de toute figure du progrès social après le communisme a comme vidé la scène publique d’enjeux visibles par rapport auxquels des instances religieuses, plus habituées à réagir qu’à prendre l’initiative, pouvaient se situer. Le besoin d’un «plus», le besoin de «progrès» qui, François Furet l’a marqué au moment où il enterrait la grande illusion morte (1), est consubstantiel à la démocratie, s’est déplacé.
De ce déplacement Mai 68 a été un moment essentiel quand d’horizon historique qu’elle était, la société révolutionnée est devenue une exigence immédiate. Ensuite, comme il était logique, la demande de changement, une fois sortie de l’histoire, est devenue individuelle, exigence d’émancipation et de droits subjectifs. Depuis, la demande de réalisation immédiate et inconditionnelle des principes démocratiques assiège les pouvoirs. Dans la limite il est vrai des «contraintes économiques», d’où, dans la logique du déplacement de la demande démocratique, le libre cours laissé aux revendications sociétales. Celles-ci en effet ne rencontrent aucun butoir contraignant puisque fait défaut ce qu’on pourrait leur opposer : une vision sociale et anthropologique partagée.
Le défaut de régulations politiques laisse place, faute que le souci de l’avenir ait un statut, à des régulations immédiates, notamment celles de l’économie internationalisée. Tout se passe comme si le monde du commerce et de la finance, ne comptant plus sur les sécurités que les Etats lui offraient auparavant, avait trouvé dans l’internationalisation des échanges un moyen de discipliner directement les peuples. La position des autorités religieuses est dans ces conditions plus qu’inconfortable. Quant à l’économie, elles ne peuvent que formuler des souhaits généraux, parfois fulminer. Devant les demandes « sociétales » elles sont seules en première ligne, impuissantes d’une autre manière. Leur impuissance devant les passions dominantes ne signifie pas que la société d’immanence, divisée et informe, où nous sommes n’ait rien à voir avec la dynamique religieuse européenne. Il s’agit dans les deux cas du triomphe de ce qui est général et abstrait. C’est pourquoi les autorités catholiques ont peine à critiquer le principe de la mondialisation, même quand le Pape s’emporte contre son orientation matérialiste.
La mondialisation peut-elle être autre chose que ce que nous voyons?
Les autorités religieuses ne se posent pas la question. Elles préfèrent s’en prendre à l’égoïsme des Etats, à l’étroitesse des identités nationales. Dans la logique de leur «excarnation» (2), elles voient l’humanité comme une collection d’individus, de consciences. La mémoire les a quittées de ce que la nation, cette invention euro-occidentale, est de fondation chrétienne et qu’elle a pu être un soubassement du christianisme vécu. L’Eglise face à son double On pourrait dire qu’avec notre mondialité réductrice, l’Eglise catholique se trouve en face d’un monde qui est comme son double et qui, pour cette raison, pense n’avoir plus besoin d’elle. Cela la place en situation difficile. Quand elle parle pour l’humanité en général, elle paraît une ONG de plus, superfétatoire. Quand elle veut moraliser l’individu elle est inaudible et à contre-courant. Son universalisme apparaît alors moins ouvert sur le Salut qu’enfermé dans une limite, idée que le droit de l’hommisme émancipateur ne supporte pas. Ce qui a fait naguère obstacle à l’excarnation, tendance spontanée de l’appareil clérical, c’est évidemment la force et le rayonnement des royautés chrétiennes. Elles ont été souvent en conflit avec la papauté mais, à travers elles, une alliance s’est nouée entre la foi chrétienne et l’attachement à un peuple et à une nation, ce dont Jeanne d’Arc restera l’exemple.
De cette imprégnation chrétienne des nations, les compromis du XIXème et du premier XXème siècle ont tiré parti, même en France malgré la rupture révolutionnaire. La formule paresseuse sur les « racines chrétiennes » ne rend pas compte de cette longue interférence. Dans la situation actuelle, en tout cas il ne s’agit pas de tirer avantage de quelques vestiges mais d’interroger les dynamiques historiques qui nous a conduits où nous sommes. On peut schématiser la situation présente en disant que le politique et le religieux se sont rejoints dans une situation analogue d’excarnation. L’individualisation aussi bien du fondement du droit que des demandes de consommation met chaque pays et tous les pays ensemble, sous une loi universelle donc étrangère. Celle-ci leur fait un devoir de répondre à des demandes qui ne sont plus celles des citoyens mais des individus. Des Etats dont les possibilités sont limitées par la concurrence internationale sont exposés en même temps à des demandes qu’ils doivent reconnaître. Les proclamations qu’ils font, les chartes qu’ils signent les vouent à une culpabilité structurelle. Comme celui que Saint Paul montre désespéré de ne pas pouvoir être en règle avec la loi, nos gouvernants peuvent se dire : « Ce que je veux faire, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. » (Rm, VII, 15).
Christianisme et civisme : changer de position
Ceci suggère pour les autorités catholiques un changement de position par rapport à celle qu’elles ont adoptée vis-à-vis des démocraties quand celles-ci étaient pleines de vigueur et d’ambition. Le sens du politique. Aux autorités politiques les autorités religieuses se sont essentiellement souciées de fixer des limites, soit au nom de la nature, soit en vertu de leur magistère universel. Il s’agit plutôt désormais moins de limiter que de soutenir une légitimité défaillante, de l’encourager à honorer les principes de base du politique : - Le souci de l’avenir - L’orientation à l’universel à travers une indispensable diversité des sujets collectifs. - La création du nouveau et non l’alignement sur une fatalité.
-1° La participation des autorités chrétiennes à l’espace public, non pas comme instances supérieures mais comme capables d’indiquer des enjeux, d’indiquer comment faire humanité, non pas en opposant à l’autonomie démocratique un donné défini et bouclé mais au nom d’une expérience ouverte et partageable. Sur les «questions de société» les autorités religieuses sont mal à l’aise. Elles sont soucieuses de n’apparaître ni réactionnaires ni impatientes de récupérer un pouvoir perdu, mais elles restent dans un langage des limites qui ne peut manquer de faire naître de tels soupçons. Par contre rappeler aux politiques le devoir de se soucier de l’avenir, c’est les encourager à faire leur métier, leur dire non ce qu’ils doivent décider, mais leur devoir de décider. C’est les aider à se libérer de la tyrannie des volontés actuelles, à remplir la tâche de faire vivre des institutions là où, comme la famille et l’école, on doit préjuger de l’avenir à la place de ceux qui sont encore absents ou trop faibles pour contracter valablement. Si donc certaines décisions dépassent ce que leur intérêt ou leur expérience peut suggérer à ceux qui doivent les prendre, il devient légitime et utile d’écouter des traditions qui rassemblent des réflexions portant sur le destin de l’entière humanité.
-2° Le politique n’est pas seulement confronté au mystère de l’avenir mais aussi à celui de la diversité des humanités, non seulement celle des races et des cultures mais celle des collectivités politiques. Cette diversité est orientée à un universel, que ce soit celui de Kant ou celui de l’Apocalypse. Mais cet universel ne peut être qu’un horizon, on ne peut le proclamer immédiatement l’invoquer c’est s’engager, en prétendant occuper une position impeccable et surplombante, dans la voie de l’excarnation. Il s’agit au contraire de faire vivre ensemble et l’un par l’autre un particulier, essentiellement national engagé dans l’histoire, en déplacement, et un universel qui est un devoir, donc à construire. L’élection d’un peuple a été accompagnée dès l’origine par le vœu qu’elle soit une bénédiction pour toute l’humanité (Gen XVIII, 18). Dans l’Incarnation, comme dans l’Election, le particulier, l’historique est associé à l’universel. La première fois, c’était en surélevant une histoire singulière. La seconde fois c’est l’abaissement du divin qui surmonte la séparation et inaugure une histoire qui doit réunir tous les peuples dans le corps du Christ. L’universel christique n’est pas une coupole achevant un édifice, le monde réuni, c’est une voie d’espérance, un supplément de vie avec le Christ, où se répand « au long des âges futurs la richesse infinie de sa grâce » (Eph. II,7) Les institutions ont donc, dans la voie de l’Incarnation, non pas à proclamer un universel dont elles seraient le centre, mais à essayer d’éclairer chaque peuple sur sa vocation. On rêve par exemple que les évêques de France nous livrent leur méditation sur l’état moral et spirituel du pays. Qui peut dire que cela ne comblerait pas un vide ? Et que ne gagnerait pas en légitimité une Eglise dont beaucoup attendent quelque chose sans bien savoir quoi (3).
-3° Le troisième axe de réflexion annoncé plus haut concerne l’apport possible du christianisme au civisme, donc la créativité en politique. Depuis que nous fait défaut la confiance dans le progrès qui donnait un horizon à notre politique, nous n’avons plus de boussole. Que ce manque soit ressenti, cela est prouvé par la persistance de l’impératif progressiste, du moins comme impératif moral, mais dans la pratique cela devient un impératif d’adaptation au nouveau, qu’il s’agisse de la mondialisation économique, de la technique, de l’évolution des mœurs et des mentalités ou même des modes idéologiques. La nouveauté finit en somme par ressembler au conformisme. Pour briser ce fatalisme (la résignation au nouveau quel qu’il soit), on doit compter sur la vitalité et la cohérence des collectivités politiques, sur le sens de la narration qui sous-tend leur identité. En insistant sur le lien entre la foi des chrétiens et la créativité historique, on va contre un réflexe de pensée qui porte à présenter le christianisme comme ayant (comme étant) le dernier mot et les chrétiens comme possesseurs de ce dernier mot. Le goût du nouveau, de l’émergence est pourtant ce que des auteurs qui ont beaucoup compté dans le catholicisme français du temps de sa vitalité. Bergson et Péguy ont opposé la vitalité créatrice du présent au monde moderne et à son idéologie de progrès, polluée par le déterminisme. On peut aussi évoquer Bernanos et son insistance sur deux réalités anthropologiques essentielles, l’enfance et le peuple, rapprochées comme lieux d’une mémoire productive, surprenante parce que non maîtrisée, en partie inconsciente. L’humanité se renouvelle dans des sas de transmission dont le fonctionnement nous échappe. C’est dans ces passages, ces lieux de jouvence (redevenez comme des enfants !) que l’on rencontre, que l’on puise une temporalité vivante.
Mais peut-être le christianisme piétine-t-il sans y entrer devant une conception créatrice du temps parce qu’il se représente la révélation non comme un dialogue ou une lutte (avec l’ange) mais comme un stock à distribuer. Peut nous libérer de ces habitudes une réflexion sur le prophétisme où se croisent et se fécondent l’écoute de la parole de Dieu et l’attention la plus profonde aux situations présentes. Pour André Neher dans un livre classique (4) , le prophétisme n’a pas été un épisode réduit de l’histoire juive, c’est, depuis Abraham, le fil de cette histoire la « rencontre pathétique et dialoguale de Dieu et d’Israël donnant sens à l’histoire du monde » (p.252). Révélation advenant dans l’histoire, répondant aux crises et aux événements. Cette intrication de la Révélation et de l’histoire, est aussi la condition de Jésus de Nazareth. Si participant de la nature divine, il accomplit la révélation, il n’échappe pas pour autant à l’historicité. Mais Jésus-prophète nous préoccupons nous de le connaître ? Beaucoup de théologiens l’ont dit : le Jésus historique est le parent pauvre de leur discipline. Nous nous préoccupons bien peu en effet de savoir quel échec il évoquait dans sa lamentation sur Jérusalem (Mt XXV, 37-39), de quelle réconciliation entre les factions juives il avait rêvé… Pourtant, comment croire que, sans projet historique de Jésus, son Incarnation aurait été véritable? La même négligence qui nous fait comprendre la révélation comme au dessus de l’histoire porte à croire aussi qu’elle interrompt celle-ci: que peut-il arriver d’important après la venue de Dieu dans le monde ? Pourtant à l’intrication de la Révélation et de l’histoire la mort et la résurrection de Jésus ne met pas fin. La trace et la mémoire qu’il laisse ont aussi une histoire. Un théologien auquel le Pape actuel se réfère, Michel de Certeau, a insisté sur le mode de présence de Jésus après la Résurrection (5). Si le corps a disparu du tombeau, cela marque qu’on ne doit pas embaumer une dépouille mais retrouver une présence. Il n’y a pas de continuité matérielle entre le Jésus que ses disciples ont suivi et connu et celui qui est auprès du Père. Sa présence parmi nous, la mémoire active qu’il laisse se manifeste désormais par des apparitions devant des groupes dont la fidélité croyante devra en somme le retrouver et même le réinventer, donnant naissance à l’Eglise. Que l’Incarnation ait eu lieu dans certaines conditions historiques dont elle dépendait, cela entraîne, que ce fut un moment qui en appelle d’autres, «qu’il manque, dit de Certeau, quelque chose à l’œuvre de Jésus», lequel n’est pas une idole mais un initiateur appelant une multitude, une chaîne d’expressions nécessaires mais jamais suffisantes.
Conclusion : quelques propositions
Les tâtonnements que j’ai enchaînés peuvent être ramenés à quelques propositions :
- Une dichotomie sert de soubassement à la vulgate actuellement dominante : la religion est un discours asservi à l’origine, celle du monde ou celle d’une culture, la politique moderne au contraire est tournée vers l’avenir et la liberté d’inventer. Cette vulgate repose en ce qui concerne le christianisme, sur une lecture particulière de l’Incarnation, celle de Marcel Gauchet (6) qui voit dans le passage et la défaite du «Messie à l’envers» que fut Jésus une rupture de Dieu et du monde, une prise de congé. D’où l’illégitimité du pont avec l’au-delà qu’a voulu être une Eglise se réclamant de lui. L’effacement actuel était en somme logique. La logique du monothéisme, du Dieu absent, l’emporte décidément.
- Cette thèse est utile pour critiquer la prétention de conclure dogmatiquement l’histoire de l’humanité qui a été souvent le fait du christianisme. Elle explique que, par réaction, l’émancipation soit le fil de l’histoire de l’Europe. Mais elle ne rend pas compte de la créativité historique du christianisme ou du moins elle la réduit à la créativité des protestations contre la clôture proposée ou imposée par un magistère prétentieux. L’invention de la nation en Europe de l’ouest est à cet égard un fait décisif, comme l’inspiration chrétienne de nombre de mouvements d’après 1789.
- Le progrès sans orientation ni fin qu’a engendré la culture de « l’émancipation suffisante » conduit sous nos yeux non seulement à une crise écologique, mais à un activisme harassant, à une sorte d’asservissement mutuel par le marché et à une mauvaise conscience collective devant l’accumulation des droits subjectifs. - Pour être égal à sa vocation et mettre en œuvre l’autonomie humaine, le politique doit renoncer à s’auto-instituer complètement, avouer qu’il part d’un donné à interpréter. Le mépris du religieux est donc pour lui un piège. De cela on a une preuve avec la déliquescence du politique dans les démocraties, équivalente à celle de l’ancien fond commun religieux contrastant avec la vitalité des religions qui font communauté.
- Le christianisme peut aider le politique à dépasser son asthénie s’il comprend que sa propre crise et la crise du politique sont en connexion étroite. Ce qui les associe, c’est l’opposition dont notre temps ne sort pas entre l’universalisme nécessaire et les particularismes indéracinables. C’est pourquoi la formule chalcédonienne sur les deux natures en une seule personne reste à notre horizon. Les formules affirmant la coexistence de l’universel divin et de la contingence humaine dans un seul, « parfait en divinité et le même, parfait en humanité » ont une signification non seulement christologique mais anthropologique. Si le Christ est l’homme par excellence, l’humanité est à la fois dans la particularité et dans l’universalité.
Notes
(1) Tout à la fin du Passé d’une illusion.
(2) L'excarnation , concept utilisé par Charles Taylor dans L'âge séculier, ch.V, est l'effort du christianisme, de la Réforme notamment mais pas seulement, pour se dépouiller de rites de célébration et de passage pour se concentrer sur une vérité centrale, la foi ou l'adhésion au dogme, c'est la désincarnation rigoureuse de la vie spirituelle , qui adopte de moins en moins des formes charnelles profondes et signifiantes et réside toujours plus dans la tête. (C.T. p.1299). L'exculturation dont parle Danièle Hervieu Léger est en somme le symétrique, intervenu plus tard, de l'excarnation. C'est la séparation vue de l'autre côté.
(3) Depuis que l’intervention ici reprise a été présentée, les évêques de France ont publié un texte qui va dans ce sens. Il faudrait en faire un examen. Observons seulement qu’il s’agit de conseils et de consignes dispensés sans que soit vraiment abordée la question politique centrale, celle de l’existence et de la vitalité du sujet politique.
(4) André NEHER, L’essence du prophétisme, Calmann-Lévy, 1983.
(5) Michel DE CERTEAU, La faiblesse de croire, Ed. du Seuil 1987.
(6) Dans Le désenchantement du monde, Gallimard 1985, § intitulé « Le Messie à l’envers ».
15/10/2022
L’école de la réconciliation
Les étapes pour assurer la réussite de tous
Est-ce généralisable ?
Notes
[1] La réconciliation. Un professeur à Drancy. Ed. Les liens qui libèrent, 2022.15/10/2023
Le Collectif Nos Services Publics rénove la réflexion sur le fonctionnement des services publics
Le Collectif Nos Services Publics a été créé au printemps 2021 par un groupe de fonctionnaires motivés par le sens du service public et la volonté de rénover la réflexion sur son fonctionnement.
Le Collectif Nos Services Publics se donne notamment comme objectif de susciter la mobilisation d'agents publics qui se sentent souvent démunis face à une évolution des services publics présentée comme inéluctable en raison de la contrainte budgétaire. Des réunions sont organisées régulièrement dans toute la France pour faire se rencontrer les sympathisants et les adhérents dans la perspective d'établir un constat partagé sur les dysfonctionnements des services publics. A l'invitation de certaines collectivités soucieuses d'associer leurs agents à l'amélioration des pratiques, le collectif est ainsi intervenu pour animer des ateliers centrés sur les services publics comme réponse aux besoins des usagers. Une campagne sur la fierté de participer au service public a été lancée par le collectif au printemps 2023.
D'autre part, en moins de trois ans, plusieurs notes ont été publiées pour approfondir des thématiques spécifiques et contribuer au débat public. Ont été ainsi analysés le projet de loi retraites, la rémunération des enseignants, le système Parcoursup, la perte de sens chez les agents publics, la liberté d'expression des agents publics, la réflexion stratégique au sein de l'administration, l'externalisation des services publics.
Après avoir analysé le projet de loi sur les retraites, adopté depuis par le Parlement, le collectif a relevé l’impossibilité de conclure à la sincérité ou non des hypothèses de déficit présentées par le gouvernement depuis septembre 2022. Il n'est donc pas exclu que le déficit du système de retraites ait été artificiellement surévalué pour justifier la réforme, ce qui soulève des interrogations légitimes sur la justification de la réforme des retraites.
Dans un contexte de crise d’attractivité du métier d’enseignant et de tensions sur les remplacements de professeurs absents, le gouvernement a annoncé en avril 2023 l’augmentation de certaines primes destinées à améliorer le salaire des enseignants. Toutefois, l'étude du collectif démontre que si, à mesure qu’ils gagnent en expérience, les professeurs progressent dans leur grille indiciaire en franchissant des échelons censés leur apporter des revalorisations salariales, une fois passées les trois premières années, leur pouvoir d’achat tend à stagner durant la carrière. Les professeurs acquièrent un nombre croissant de points d’indice mais la valeur de chaque point diminue dans le temps du fait de sa sous-indexation continue depuis le début des années 2000. Dans ces conditions, malgré les mesures annoncées, 70 % des enseignants du secondaire verront leur pouvoir d’achat diminuer en décembre 2023 par rapport à décembre 2022.
La mise en oeuvre de la nouvelle procédure, baptisée « Parcoursup », destinée à affecter les bacheliers dans les formations du supérieur a introduit une logique de classement jusqu’au sein des formations non-sélectives qui induit des listes et un temps d’attente considérables pour les élèves, pour des résultats pour le moins contrastés. Le coût de la procédure de classement et d’accompagnement des élèves pour le seul enseignement secondaire est estimé à 100 M€. Le problème sous-jacent du manque de place dans les formations supérieures publiques reste pour sa part inchangé.
Du 30 avril au 31 août 2021, le collectif Nos services publics a mené une grande enquête sur internet auprès des agents des services publics sur le sens et la perte de sens dans leur travail. Plus de 4 500 réponses ont été recueillies, provenant de personnes de tous âges, tous statuts et tous secteurs d’activité. Les résultats de cette enquête révèlent un mal-être profond : alors que la grande majorité déclare avoir rejoint le service public pour servir l’intérêt général (68 % des sondés), la quasi-totalité (97 %) des répondants s’est déjà dit au moins une fois dans un cadre professionnel : “c’est absurde… ou si cela a un sens ce n’est pas celui pour lequel je me suis engagé”. 80 % des répondants déclarent même être confrontés “régulièrement” ou “très fréquemment” à ce sentiment d’absurdité dans l’exercice de leur travail. Plus de 3000 témoignages écrits ont été recueillis, dans lesquels les agents expliquent, parfois longuement, ce qui provoque chez eux la perte de sens.Ils mettent en avant le manque de moyens, un défaut de vision, l’impression de servir un intérêt particulier plus que l'intérêt général, le poids de la structure ou de la hiérarchie ainsi que le manque de reconnaissance.
La liberté d’opinion des agents des services publics n’est pas une option : c’est un droit, fondamental, dont nous disposons en tant que citoyens. Affirmé à l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983, il est pourtant régulièrement oublié ou relativisé. C’est le sens du guide sur le devoir de réserve publié par le collectif : rappeler de la manière la plus claire possible les libertés de chaque agent public dans l’expression de ses opinions, ainsi que leurs limites, telles qu’elles résultent de l’état actuel du droit.
Dans une note sur la réflexion stratégique au sein des services publics, le collectif a identifié 4 obstacles principaux à l’anticipation et à l’élaboration de réflexions : l’insuffisance des moyens humains alloués à la réflexion et l’inadaptation des politiques de gestion des ressources humaines, la faible valorisation des espaces de réflexion internes existants, la surcharge et la mauvaise mobilisation de la recherche universitaire, la valorisation politique d’une action trop rapide.
Le recours à l'externalisation, soit le fait de confier à un acteur privé la réalisation de tout ou partie de l'action publique, est souvent présenté comme une façon d'adapter les services publics aux besoins et contraintes du XXIe siècle. Il ne s'agit pourtant pas d'une tendance nouvelle : le recours à des entreprises privées pour exécuter certaines missions existe dès le XVIIe siècle et a donné naissance à la riche histoire française des concessions et délégations de service public. Mais ce mouvement a connu une accélération récente, que l'on peut dater du milieu des années 1990 ses traductions juridiques sont désormais très variées et le recours à l'externalisation peut aujourd'hui être estimé à la somme de 160 Mds€, soit l'équivalent de la moitié du budget de l'Etat. Loin d'être anecdotique, ou cantonnée à des débats entre experts sur les modalités techniques de l'action publique, le recours désormais massif à l'externalisation soulève des questionnements qui mettent en jeu la capacité de la puissance publique à agir au quotidien ou à prendre ses décisions de manière souveraine.
Par ailleurs, le collectif a publié une analyse de la politique de vaccination anti-covid, regrettant le délaissement des publics les plus vulnérables, une étude du budget austéritaire de 2023, qui va à contre-courant des besoins des usagers, ainsi qu'une tribune sur la réforme de l'aide médicale d'Etat, qui constitue une faute morale autant que politique.
Enfin, en septembre 2023, le collectif a publié son premier Rapport sur l'état des services publics, fruit de plusieurs mois d'échanges avec des fonctionnaires et des chercheurs, centré sur la santé, la sécurité et la justice, les transports, l'éducation et le financement des services publics, accessible ici : https://nosservicespublics.fr/rapport-etat-services-publics-2023
Pour poursuivre ensemble la réflexion, se rencontrer, échanger et contribuer à un changement de paradigme sur la gestion des services publics, nous invitons toutes les personnes intéressées, agents publics ou non, à nous rejoindre en adhérant au Collectif Nos Services Publics.
01/12/2020
Le complotisme, produit du vide de sens
Sa thèse centrale – pour aller vite - est que le gouvernement a menti sur tout ce qui concerne la pandémie de Covid-19, (l’origine de l’épidémie, les masques, l’hydroxychloroquine, les vaccins, etc), afin de cacher le projet de quelques hommes d’affaires, et de quelques personnalités (John D. Rockefeller, Jacques Attali, Bill Gates…) d’établir leur dictature, et d’instaurer une société d’obéissance absolue, grâce à la 5G.
La question qui est posée ici n’est pas celle des motivations de ses auteurs (Pierre Barnérias et Christophe Cossé), ni celle des techniques de persuasion employées, mais celle du succès rencontré, et, au-delà de ce film, de la progression inquiétante de la vulnérabilité de l’opinion à tous les récits complotistes. 21% des français sont nettement réceptifs aux théories conspirationnistes, et ce chiffre tend à augmenter, du fait de l’adhésion plus fréquence des jeunes : 28% des 18-24 ans,. ([2])
La modernité : la raison plus forte que les passions
Il y a toujours eu une tension entre la raison et les passions, entre les croyances, et la construction rationnelle des connaissances. Il y a toujours des éléments de vérité dans les religions, comme dans les idéologies, (il y en a d’ailleurs dans « hold-up »). Et la connaissance scientifique ne sera jamais totalement dégagée des affects, des émotions, des rivalités, et de la recherche d’avantages matériels ou symboliques par ceux qui la font progresser.
Pourtant, ce qui caractérise la modernité, avec la philosophie des Lumières au XVIIIème siècle, c’est justement la domination croissante de la raison, avec l’émancipation de la philosophie et de la science du carcan de la religion. Le processus de rationalisation du monde, en même temps que sa sécularisation s’accélèrent alors, se traduisant pas la progression des connaissances, des sciences, des innovations techniques, elles-mêmes impulsant la révolution industrielle des XVIIIème-XIXème siècles. Le progrès qui se poursuit est multidimensionnel il est non seulement technique, économique, mais aussi social, avec recul de la misère, progression du niveau de vie, réduction des inégalités, et, surtout, pour ce qui concerne la réflexion présente, émancipation du fatalisme de masses croissantes de population dans le monde, grâce à la généralisation de l’instruction. C’est à l’ensemble des individus que s’étendent peu à peu les lumières, avec l’augmentation des taux de scolarité, l’enseignement secondaire de masse au XXème siècle, et l’ouverture croissante de l’enseignement universitaire aux classes populaires. Il est alors indiscutable que l’augmentation du nombre de diplômés correspond au fait que « le niveau monte » dans l’ensemble de la population. La faculté de discernement réduit peu à peu préjugés et superstitions, et, l’adéquation toujours plus étroite de la pensée à la réalité apparaît tangible et (surtout) souhaitable par tous.
Le retour de l’obscurantisme
Tout cela bascule dans le dernier quart du XXème siècle, en même temps (« comme par hasard ») que se met en place le régime néolibéral, et que s’accomplit la révolution de la communication, avec l’internet. On constate depuis un mouvement de «désintellectualisation » du monde (l’expression est de Marcel Gauchet). Il serait inexact de parler de déclin général de l’intelligence les progrès parfois stupéfiants dans le domaine scientifique, et les innovations souvent impressionnantes démontrent le contraire. Par exemple, Trump, récemment, en parlant des vaccins, affirmait qu’il s’agissait « de la plus grand prouesse médicale que le monde ait connue » (comme chacun sait, il dit toujours la vérité). L’intelligence des gens ordinaires, y compris celle de notre jeunesse, ne faiblit pas davantage la question qui se pose est celle de son orientation, des domaines vers lesquels elle s’exerce, et, surtout des domaines qu’elle abandonne. L’absorption de l’attention par les jeux offerts sur les petits écrans, et par les discussions stériles et débilitantes des réseaux sociaux la rend indisponible, et incapable d’accomplir les efforts nécessaires pour comprendre les choses importantes de ce monde. Plus généralement, ce sont les cadres sociaux qui, en se lézardant, produisent des conditions propices à une remontée de l’obscurantisme. Sans pouvoir prétendre les exposer dans leur exhaustivité, on peut énoncer les principales, qui souvent sont repérables dans le documentaire en question.
Le populisme s’impose dans un nombre croissant de pays, à travers le monde, et le plus puissant d’entre eux vient d’en subir une cure de quatre ans, dont il gardera des séquelles irréversibles. En France, même s’il n’a pas (encore ?) été porté au pouvoir, il s’imprime déjà dans la vision du monde d’un très grand nombre – la majorité sûrement – de nos concitoyens. Or, on sait que la caractéristique principale de cette façon de penser est le rejet des élites, la suspicion systématique à leur égard, notamment en matière de probité, et même, plus radicalement, le refus de leur reconnaître quelque forme que ce soit de supériorité. Le documentaire « hold-up » est bien dans cette lignée la compétence d’un chauffeur de taxi y apparaît comme supérieure à celle des professionnels de la santé. On peut y constater aussi l’assimilation générale des intellectuels à la classe dominante les distinctions subtiles, à la façon de Bourdieu entre les fractions de cette catégorie sont totalement absentes. Les disqualifications d’aujourd’hui sont massives et ne s’embarrassent d’aucune nuance. Pour le populisme, l’intellectuel est proscrit.
Les modalités de construction des savoirs ordinaires subissent des changements significatifs. La dernière enquête sur les pratiques culturelles des français révèle les changements importants s’accomplissant sur trois générations. Alors qu’environ la moitié des baby-boomeurs appartiennent à « l’univers de la culture classique ou patrimoniale » (lecture, théâtre, musique classique, musées, cinéma), les moins de 25 ans n’y sont plus que 4%…. Ceux-là sont au contraire immergés dans l’univers numérique, La pratique du jeu vidéo est en plein essor, et la consommation quotidienne de vidéos en ligne est devenue la pratique culturelle principale (59%) des 15-24 ans. La lecture de livres baisse régulièrement, du fait également d’une désaffectation massive des jeunes. Ces tendances sont implicitement ratifiées par le gouvernement, quand, pour les modalités du confinement, les librairies sont classées dans la catégorie des commerces « non essentiels ».
La sociologie nous a appris ([3]) que les opinions ne se construisent pas directement à partir des médias, mais à travers la pratique des débats sur les messages de ces médias, des « grands », comme des petits, au sein des groupes d’appartenance des individus (la classe sociale, la famille, les amis, l’atelier, le bistrot…). Or, l’affaiblissement tangible de la force de ces groupes, en d’autres termes, l’émergence de l’individualisme tyrannique ([4]) fait que ce débat n’existe plus, l’individu n’est plus confronté qu’à lui-même, et se conforte dans ses certitudes avec les discours-miroirs des réseaux sociaux, ou sur des sites internet dûment sélectionnés pour lui par les algorithmes.
Les médias traditionnels évoluent aussi. Les journalistes doivent faire face à la concurrence des réseaux, qui souvent les devancent sur l’événement. Ces canaux d’information sont mus par une logique marchande qui amène à privilégier, dans la diversité des faits et évènements, ceux qui suscitent une émotion, bien plus que ceux qui sont importants pour comprendre la réalité. Les images les plus sensibles tournent en boucle sur les chaines d’info en continu, attisant l’anxiété. Plus encore, ce sont des sentiments négatifs, l’indignation, le ressentiment, la hargne qui font vendre, et opèrent souvent des pseudo-rassemblements de larges franges de la population autour de ces « passions tristes ». Et comme dans les siècles éloignés, ces passions étouffent toute velléité de compréhension réelle du monde et de ses désordres.
Les vérités alternatives
Pour aberrante qu’elle ait pu paraître alors, aux débuts de la période Trump, aux Etats-Unis, la notion de « vérité alternative » s’est pourtant, dans les faits, imposée, rendant possible l’existence et le succès d’un documentaire comme « hold-up ». Qu’on ne s’y trompe pas la vérité alternative n’est pas le mensonge (qui n’est néanmoins pas toujours hors jeu). Le mensonge est un acte conscient et délibéré, et en ce sens, un « hommage à la vérité comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu.» (Gustave Thibon). La « vérité alternative » est une sorte de bifurcation vers une autre réalité, ou vers son double ([5]). En d’autres termes, elle obtient l’adhésion de l’individu. Il n’est d’ailleurs pas utile de douter de la sincérité des auteurs de « hold-up ». L’adéquation aux faits ne fait plus le poids par rapport au caractère désirable ou non désirable d’une explication. L’individu-roi d’aujourd’hui ne retient des faits et des raisonnements que ce qui conforte sa vision des choses déjà constituée. Il est devenu incapable de l’indispensable décentrement, de l’effort de voir les choses du point de vue d’un autre. En un mot, il ne croira que ce qu’il a envie de croire.
Pour conclure, ce qui permet le succès d’un tel film c’est qu’il offre, en dépit de ses incohérences, des éléments qui permettent aux spectateurs d’y confirmer leur vision en d’autres termes il est un pseudo-récit offrant en kit une théorie, des explications, des réponses dans une période d’incertitudes anxiogène. Ces réponses confortent les aprioris et les préjugés, au lieu de les remettre en cause. Cela souligne surtout l’absence d’un autre récit offrant de l’espérance, susceptible de rassembler, de construire un véritable lien entre les êtres humains. Cette absence produit ce vide, cette force aspirante, qui assure le succès de thèses délirantes. Le vide de sens. C’est le même diagnostic que dans une précédente Lettre, (numéro 38), qui tentait d’expliquer le succès des propositions islamistes.
Notes
[1] Voir par exemple dans Marianne Sources falsifiées, experts décriés : les recettes de Hold-Up pour nourrir sa théorie du complot
[2] Enquêtes de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch réalisées par l‘Ifop
[3] Voir les travaux pionniers de Paul Lazarsfeld
[4] Eric Sadin, L'Ère de l'individu tyran. La fin d'un monde commun, Grasset, octobre 2020
[5] Clément Rosset, le réél et son double, Gallimard 1976
04/06/2020
Le convivialisme en quelques mots
Pourquoi le convivialisme ?
Abrégé de convivialisme
Cinq principes + un impératif catégorique
Quatre implications politiques minimales
Comment
24/05/2020
Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après
Défaire le capitalisme, repenser la démocratie
Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique
Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré
Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer
Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.Références bibliographiques citées
Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].
Notes
1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.
2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.
3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.
4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.
06/02/2018
Le financement de l’hôpital : quand vient le temps de l’expérimentation
Depuis des lustres, le financement des hôpitaux fait l'objet de révisions, de modifications, voire de « refontes ». C'est que le changement de « modèle économique » possède en lui-même une vertu. Il permet de ne pas figer les « rentes de situation » que, fatalement, chaque mode de financement engendre. Avant d'évoquer le mode qui prévaut aujourd'hui, il est nécessaire de brièvement tracer l'historique des modalités abandonnées mais qui, en leur temps avaient été présentées comme des panacées.
Grandeur et décadence du Prix de Journée et du Budget Global
Le financement par le « Prix de Journée », dominant jusqu’au début des années 1980 dans les secteurs public et privé, était d’une certaine façon efficace. Son caractère naturellement, explicitement inflationniste combiné à un contrôle administratif lâche a permis la croissance rapide de l‘offre hospitalière. Or, cette croissance était en phase avec les « trente glorieuses » dont l'hôpital fut l’un des moteurs et l’un des bénéficiaires (Fourastié, 1979). Mais le Prix de Journée s’est assez vite révélé pervers. Poussés par une forme de concurrence mimétique, les hôpitaux se sont lancés dans une « course aux armements », c’est-à-dire à l’équipement lourd qu’il était facile de rentabiliser en multipliant les séjours hospitaliers. Les hôpitaux « gagnants » n'étaient pas les plus performants mais ceux susceptibles de « remplir leurs lits ». L’instauration d’un Taux Directeur national (sorte d'augmentation du prix qu'il ne fallait théoriquement pas dépasser) n’a été suffisante ni pour ralentir la croissance anarchique ni, surtout, pour limiter le creusement des inégalités territoriales.
Au début des années 1980, le contexte économique et politique changeait profondément notamment avec le « tournant de la rigueur » pris en 1983. Le respect de l'équilibre des comptes publics s'imposait alors comme un dogme. La formule du « Budget Global » (ou de la Dotation Globale) est apparue comme une solution disponible. Elle consistait à donner à chaque hôpital une enveloppe annuelle (versée mensuellement) qu’il ne devait pas dépasser. Dès 1986, cette procédure a été appliquée au secteur public et privé à but non lucratif les cliniques conservant le financement à la Journée et à l'Acte (Moisdon et Tonneau, 2008). Les hôpitaux « gagnants » étaient ceux qui pouvaient soit obtenir des rallonges budgétaires en fin d'exercice, soit trouver des ressources annexes à l'ombre du Ministère c'est ainsi qu'ont fleuri les Associations de 1901 adossées à de grands hôpitaux. De plus la Dotation de chaque établissement était calculée sur la base des ressources constatées l'année précédente. Cette procédure (simple, il est vrai) n'incitait pas les hôpitaux à rationaliser leurs coûts. De plus, elle interdisait aux tutelles de « récompenser » les hôpitaux les plus vertueux. Enfin, le fait que les deux secteurs, public et privé commercial, n’étaient pas financés selon le même mode ne pouvait que favoriser les jeux stratégiques, tels le partage de clientèles. C’est donc pour combattre ces effets pervers, tout en essayant d’allouer les ressources en fonction de l’activité réelle, qu’un nouvel instrument, la Tarification à l’Activité, ou T2A, a été élaboré.
La T2A et le mirage libéral Introduite en 2004 et déployée jusqu'à aujourd'hui, la Tarification à l'Activité (T2A) change à nouveau la base du financement. Techniquement, la T2A s'apparente à une rémunération à l'Acte. Politiquement, il s’agit de rapprocher les secteurs privé et public. La brique élémentaire en est le Groupe Homogène de Séjours qui combine le diagnostic, les actes afférents et une durée d'hospitalisation. Une liste de GHS est définie puis, à chacun d’eux est associé un Tarif celui-ci devient la rémunération de l’hôpital. Ces Tarifs sont des coûts moyens calculés à l’occasion d'enquêtes annuelles réalisées dans des établissements témoins. La T2A substitue donc une logique de recettes à la logique de dépenses qui prévalait jusqu’alors. Transparence et efficience en sont les maîtres-mots. Dans cette perspective, le nombre total de GHS est progressivement passé de 800 à 2 300. Le but de cette complexité était de prendre en compte la diversité des cas. Mais cette complexité ouvre des possibilités quasi infinies de codages opportunistes. C'est pourquoi, l'Assurance Maladie a pour mission de contrôler et, le cas échéant de sanctionner, les codages « insincères » des GHS qui auraient pour but de surestimer le coût du séjour.
Mais, pour de nombreux observateurs, le risque majeur de la T2A ne réside pas dans ces petites tricheries. Le risque serait d’inciter les hôpitaux à sélectionner les patients « rentables » et à exclure les autres: « La mise en œuvre de la T2A conduit le système hospitalier à mimer le marché et à remettre en questions ses principes fondateurs. La T2A accélère la sélection des patients, la baisse de la qualité des soins et la suppression des activités non rentables.» (Domin, 2015) Toutefois, dans la réalité du système de soins français, ce risque est faible et il peut être combattu, notamment, par l’incitation. Ainsi, par exemple, a-t-il été décidé de « survaloriser », à pathologie égale, les prises en charges de personnes démunies, isolées ou en situation précaire. Le vrai « danger » est donc ailleurs que dans la recherche effrénée de rentabilité immédiate. Il est dans le fait que ce mode de financement est hyper-individualisé.
Sortir d’une logique individualisante
Contrairement aux Cliniques privées les hôpitaux doivent réaliser des activités collectives dont le financement ne peut pas être calculé sur la base du patient individuel. Pourtant, au démarrage de la T2A il était question de limiter ces activités. Sous le Gouvernement Sarkozy cet objectif, dénommé «100% de T2A », était affiché pour des raisons idéologiques car la T2A était assimilée (à tort) au libéralisme économique. Ce que des observateurs avertis avaient noté dès le démarrage de ce mode de financement (Mossé et Naiditch, 2005), un rapport officiel est venu opportunément le rappeler en 2016 : « la T2A ne valorise finalement pas la prise en charge des malades qui requièrent le plus d’attention ceux porteurs d’affections chroniques, ceux les plus âgés, ou encore les patients en situation de précarité! » (Véran 2016, p.14). Fort heureusement, notamment sous la pression des Agences régionales de Santé, une part certes minoritaire mais croissante des activités a pu être financée « hors T2A ». Quelques tâches assurées par les établissements publics sont ainsi rémunérées au « forfait » ou à la « structure ». Il s’agit d’interventions qualifiées de « Missions d’Intérêt Général et d’Aide à la Contractualisation » (MIGAC). Parmi elles, certaines sont réalisées dans les CHU (enseignement et recherche) et d'autres sont plus largement partagées (urgences, prévention, SAMU, centres antipoison, etc.).
Dans cet esprit, et pour sortir du « tout T2A », Mme Buzin, Ministre de la Santé du gouvernement issu de l'élection présidentielle de mai 2017, a décidé de favoriser les rémunérations forfaitaires et, donc, concertées. Pour ce faire, et dans la suite d’un mouvement initié en 2014, il s'agirait d’expérimenter des financements originaux. Le plus disruptif et le plus prometteur est celui dit « au parcours de soins ». Selon des modalités à définir, les hôpitaux publics et privés pourraient en partager les recettes avec d'autres établissements et des médecins de ville. Le but est de « permettre l'émergence d'innovations organisationnelles dans les secteurs sanitaire et médico-social, pour améliorer la prise en charge et le parcours des patients, l'efficience du système de santé et l'accès aux soins » (PLFSS, 2017). D’ores et déjà, des projets ont pris corps ici ou là : filières gériatriques, télémédecine, etc. Ils transforment en profondeur le système de soins parce qu’ils reposent sur des coopérations inédites. Ce faisant, ils mettent à mal les monopoles professionnels et institutionnels dont on sait les conséquences néfastes tant en termes de coût que de santé publique.
Dans cette nouvelle configuration, les hôpitaux « gagnants » seront ceux qui, ouverts, flexibles et innovants, sauront saisir les opportunités et tirer avantage de la diversité des ressources. Dans cette configuration nouvelle, il reste à définir le rôle que pourrait tenir le citoyen-assuré-patient … jusqu’à la prochaine réforme.
Références bibliographiques
-Jean-Paul Domin, Réformer l'hôpital comme une entreprise, Revue de la régulation, V.17, printemps 2015.
Jean Fourastié, Les Trente glorieuses ou la révolution invisible, 1979, Ed. Fayard, 306 p.
Jean-Claude Moisdon et Dominique Tonneau, Le financement concurrentiel des hôpitaux, Politiques et Management Public, V.26, N°1, 2008, pp. 111-126.
Philippe Mossé et Michel Naidich, La T2A est-elle soluble dans la démocratie ? Entreprise et Santé, 2005. PLFSS, http://www.securite-sociale.fr/-LFSS-2018- Septembre 2017
Olivier Véran, Mission sur l'évolution du mode de financement des établissements de santé, mai 2016, 71 p. Philippe Mossé, janvier 2018
01/05/2021
Le futur du travail des femmes
Le projet
La Robotisée
La Femme au foyer
L'ouvrière
Notes
1- Atlas de l'anthropocène, 2019, édition Les Presses de Sciences Po
2- Au sens de ORIGENS laboratoire de recherche sur l'anthropocène et ses effets, notamment sur les organisations et le design, basé à Clermont-Ferrand origensmedialab.org.
3- Retrouvez la galerie de portraits complète (26 textes courts) sur http://anneliserias.com/futurs
4- Emprunts à Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique édition La Découverte, 2017.
29/07/2019
Le libra
Alternative à la monnaie pour monde alternatif
Le 18 juin, Facebook a annoncé pour le premier semestre 2020 la création du libra, une nouvelle cryptomonnaie[1]. Il faut saisir la portée de cette décision. Elle est présentée comme une innovation utile, allant dans le sens du progrès des arguments pratiques sont invoqués en ce sens : sa facilité d’utilisation, son accessibilité à tous (il suffit d’avoir un smartphone), le fait qu’elle pourra servir à toutes sortes de transactions, l’absence de contraintes liées aux frontières… Plus encore, ses créateurs usent d’arguments sur un registre quasi-humanitaire, en affirmant qu’elle offrira des solutions aux citoyens de pays dont la monnaie est instable, à l’instar du Venezuela, pour les protéger de l’inflation galopante. Facebook adopte même la posture du désintéressement, affirmant que son but est « de donner du pouvoir à des milliards de personnes ».
Des arguments rassurants ?
Il s’agit pour les concepteurs de se démarquer de l’image carrément inquiétante des cryptomonnaies, en particulier du Bitcoin. Le libra est conçu pour inspirer la confiance il ne risquera aucune dérive inflationniste, sa stabilité étant assurée par le fait qu’il sera adossé à une réserve, composée d’un panier d’actifs financiers, de devises et de bons du Trésor dans lequel dominera probablement le dollar. Sa sécurité sera assurée par un système de blockchain qui sera fermé, réservé aux partenaires du système Facebook, donc plus sûr, contrairement à celui d’autres cryptomonnaies dont la structure est publique. Accessoirement, il est signalé que ce système sera plus léger, donc beaucoup moins énergivore que celui du Bitcoin.
Tous ces dispositifs rassurants, paradoxalement, rendent cette innovation plus inquiétante pour l’avenir car c’est de son succès même que pourraient naître bien des dérives. C’est parce qu’il est resté un instrument de spéculation, que le Bitcoin ne parvient pas à s’imposer comme monnaie d’échange. Au contraire, en se répandant à très grande échelle, du fait de sa stabilité, le libra pourrait devenir tout autre chose en fait il deviendra ce que ses utilisateurs en feront, et échappera de ce fait à tout contrôle.
Certes, au départ, il ne s’agira pas d’une « vraie » monnaie. Il ne sortira pas du cadre du réseau social Facebook, (on ne paiera pas son boulanger ou son garagiste en libra), et il n’y aura pas d’obligation d’en accepter (caractéristique théorique d’une monnaie dans sa sphère légale). Surtout, il ne se multipliera pas, puisque toute émission aura en contrepartie une augmentation de la réserve, avec maintien de la parité d’un libra pour une unité de cette réserve.
L’évolution probable vers une véritable monnaie parallèle
L’association indépendante Libra, basée en Suisse, regroupant 28 entreprises internationales dont Visa, MasterCard, Paypal, Uber, Iliad… n’aura pas a priori le pouvoir de créer de la monnaie, du fait de cette parité, mais juste celui de transformer une monnaie existante, un peu comme on achetait des perles au club méditerranée, pour les menus achats à l’intérieur du camp. Mais – du fait de l’absence d’inscription territoriale – quelle instance extérieure, quelle juridiction, quel organisme de régulation prudentielle aura le pouvoir de vérifier le respect de toutes ces restrictions et précautions inscrites dans un livre blanc ? Qui pourra empêcher que ces règles soient contournées, ou tout simplement modifiées ? Déjà, certaines opérations de crédit ne sont pas exclues il suffira alors – un peu plus tard – que ces crédits anticipent la transformation de vraies monnaies en libra, ou servent de gages à d’autres opérations pour que s’enclenche le mécanisme de multiplication, c’est-à-dire de création monétaire, sur modèle classique des banques commerciales. Bien que cette cryptomonnaie ait une vocation de circulation, et surtout si de grands Etats défaillent, qu’est-ce qui empêchera le libra de servir de monnaie de réserve (attribut classique d’une « vraie » monnaie), et au bout du compte instrument de spéculation, si la pression de sa demande déborde les mécanismes de son offre ?
La probabilité de telles évolutions est d’autant plus forte que tout cela se situe dans le contexte de la disparition du « cash »[2] . Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, a certes réagi en affirmant que le libra « ne doit pas devenir une monnaie souveraine, et que la monnaie doit rester l’attribut de la souveraineté des Etats…. ». Il est à craindre que cela ne soit que pure incantation, masquant l’impuissance à entraver ces innovations.
Un instrument de pouvoir au service des GAFA
En attendant, ce qui paraît difficile à contester, c’est que la motivation profonde de la création de cet instrument est d’étendre le pouvoir des GAFA, de Facebook en l’occurrence. Il est annoncé que, pour les entreprises, il pourrait y avoir des « récompenses » à celles qui l’utiliseront, et l’ouverture de services supplémentaires. Il sera donc un moyen de fidélisation (mode mineur de l’inféodation) de ces entreprises. Le renforcement de l’emprise sur les particuliers n’est pas moindre, puisque cela rendra nécessaire l’acquisition d’un smartphone, exacerbant encore les phénomènes d’addiction. Surtout, ce sera un moyen évident d’accroître encore le pillage des données, qui seront nécessairement fournies en abondance en contrepartie de l’acquisition de libras. Or, il est avéré que l’information est le premier vecteur du pouvoir, par de multiples voies. Enfin, les risques de dérives mafieuses, notamment du blanchiment d’argent, augmenteront proportionnellement à l’importance et à la sophistication de l’instrument financier.
L’ambition de devenir un quasi-Etat
On peut ainsi soupçonner Facebook de la velléité de recréer dans l’espace virtuel de l’internet l’équivalent d’une banque centrale, pour deux milliards et demi de personnes[3]. On sait aussi que le chiffre d’affaire cumulé des GAFA atteint le PIB d’un Etat moyen, et que le Danemark a déjà nommé un ambassadeur auprès de ces puissances du numérique. Plus récemment, Facebook a affiché l’intention de créer une sorte de cour suprême interne pour régler les litiges du réseau social. Puissance économique, pouvoir judiciaire, pouvoir diplomatique, pouvoir monétaire… Autant de pouvoirs régaliens dont Mark Zuckerberg prétend doter son entreprise, montrant ainsi le chemin aux autres membres des GAFA, qui, de ce fait, pourraient à l’avenir constituer une sorte de fédération de psseudo-Etats…
Un monde alternatif
Contrairement à une acception encore optimiste, les « vérités alternatives » qu’ont popularisées Trump ne sont pas des mensonges, mais des vérités d’un autre monde… S’y ajoutent des monnaies alternatives, des relations diplomatiques alternatives c’est dans cet autre monde que se déploient les réseaux sociaux, que se déchaînent les tweets, que s’affichent les selfies, que se font et se défont des réputations, que s’exercent des chantages qui parfois brisent des vies… Un monde alternatif, donc.
N’a-t-on vraiment aucun autre destin que de s’adapter à ce nouveau monde ?
Notes
[1] Une cryptomonnaie est une monnaie utilisable sur un réseau informatique décentralisé de pair à pair.[2] Il est vraisemblable qu’à terme disparaissent tous les moyens matériels de paiement (billets, pièces, chèques…) au profit de la seule monnaie numérique
[3] soit le nombre de participants à Facebook
05/05/2018
Le luxe : une énigme violente
Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique.
Etymologie
C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.
L'analyse de Veblen
Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.
On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.
On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.
Luxe et mode
Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.
Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.
Notes
[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.
[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003
[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.
[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899
[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013
24/06/2019
Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ?
06/04/2020
Le monde d'après
QUE FERONS-NOUS DE CETTE ÉPREUVE ?
La crise ne doit pas masquer que le technocapitalisme était déjà dans une impasse1
À la fin du siècle précédent, bien plus qu’un projet managérial, l’arrivée massive du numérique va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation : la régulation technocapitaliste. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine au contexte d’une vie accélérée, mais avec des moyens différents et beaucoup plus radicaux. Cette révolution numérique provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps et celle-ci sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre. En conséquence, ce sera à la technologie et à l’initiative privée que va être confié le soin d’assurer l’harmonie et la prospérité dans nos sociétés. Le plus important, une nouvelle vision de l’homme va émerger sur laquelle ce mode de régulation va pouvoir s’appuyer. À l'aise dans un monde devenu liquide, l’homme nouveau est mobile, léger, hyper consommateur, et surtout croit dans le progrès technoscientifique comme facteur de résolution des grandes questions de notre temps. Rien ne doit l’empêcher de jouir sans entrave des « expériences » que cette société liquide lui propose. Dans son monde, fini les vieux clivages, les antagonismes et confrontations d’idées. Tout ce qui faisait la politique, tout ce qui pouvait entraver l’accélération du monde – ses conflits, ses affrontements, mais aussi ses solidarités – sera désormais de l’histoire ancienne.
Si le technocapitalisme a pu s’imposer aussi rapidement c’est parce que l’accumulation du capital a rendu inévitable la spéculation. Dans les années 1980 les flux financiers se mondialisent. Partout, les contrôles de capitaux sont abattus et les places financières libéralisées. Ce qui change radicalement c’est la manière de financer l’économie, la grande majorité de l’épargne des ménages est orientée vers les marchés financiers et le financement des projets économiques est totalement métamorphosé. Surtout, l’argent va être de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités [ 1 ] spéculatives. En 2013 l’Institut de recherche et d’information économique de Montréal soulignait : « Dans la logique financière, le capital n’a plus à passer par le détour de production pour fructifier sa simple circulation engendre une création de capital neuf. (...) C’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif ». À titre d’exemple, le désinvestissement que constitue le phénomène des rachats d’actions par les sociétés correspond bien à cette logique de financiarisation croissante des entreprises, tout comme les politiques continues de baisses d’impôts qui assèchent les capacités d’investissement public au bénéfice des actionnaires. Dans le capitalisme précédent, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, avec plus de 15 000 milliards de dollars d’obligations d’État qui se négocient à des rendements négatifs, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant. À l’inverse, les capitaux naturels, sociaux et humains sont en pénurie.
C’est à cette nouvelle gestion de la rareté que sont confrontés nos politiques économiques
Il faut revenir aux sources de l’économie politique
-L’objectif de ralentir les flux d’échanges impose une réflexion beaucoup plus novatrice tant le principe de l’accélération économique et financière est au coeur de la pensée technolibérale. Dans cette perspective, nous devons retourner aux sources de l'économie politique pour forger des concepts nouveaux propres à dépasser les contradictions les plus fondamentales d'un monde qui se heurte à ce que nous appelons « l’impasse technocapitaliste ». La poursuite d’une expérience politique dans le contexte de la mondialisation implique que des solutions soient trouvées pour articuler l’échelle mondiale de la Grande Société et celle, nécessairement locale, d’un capitalisme de proximité non spéculatif à réinventer. La nouvelle voie ne pourra se trouver que dans l’articulation difficile entre l’échelle locale et l’échelle globale des problèmes. La question n’est pas de s’échapper du monde globalisé pour cultiver notre propre jardin et restaurer les clôtures de l’autosuffisance. C’est plutôt d’admettre que nous ne pouvons plus accepter de subir passivement et que nous devons inventer une échelle locale capable d’interagir avec la Grande Société. C’est à ce niveau que se situe la dimension collective, démocratique et décentralisée de la méthode expérimentale, seule à même de corriger les excès de l’accélération. C’est d’une pensée « radicale » dont il s’agit au sens où elle ne peut plus se contenter, comme l’a longtemps cru la social-démocratie et comme le croient encore aujourd’hui les partisans du social-libéralisme, de simplement réguler les abus du capitalisme spéculatif, mais où il doit (3) bien plutôt reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à une nouvelle organisation économique et sociale.
L’intelligence collective au coeur de la transformation sociale
Dans cette perspective, nous proposons de mobiliser les travaux de John Dewey, Armatya Sen et Elinor Ostrom, afin de repenser la liberté comme une capacité à changer l’ordre des choses. Dans l’anthropologie néolibérale, l’homme est seul et l’intelligence est perçue comme une possession privée et individuelle. C’est là que se trouve sans doute la contestation la plus décisive que l’on peut adresser à tous ceux qui pensent que l’ordre des choses est définitivement fixé. À l’inverse, John Dewey [2] ne reconnaît d’expérimentation véritable qu’à la condition qu’elle soit conduite par l’intelligence des citoyens engagés dans des collectifs (qu’il appelle « publics »). Dewey nous propose de penser la liberté comme une puissance d’agir, elle-même produite par des interactions sociales. C’est quand l’individu s’inscrit dans un collectif qu’il se met en capacité de saisir les enjeux qui le concerne. Cette forme nouvelle d’exercice de la liberté repose sur l’idée qu’elle consiste à participer à un engagement commun qui permet à chacun de réaliser ses capacités qui lui sont propres.
Armatya Sen [3] place la confiance au cœur du concept de capabilités qui l’a rendu célèbre. Il montre que la capacité d’auto organisation d’un collectif s’explique par la confiance, la réciprocité, l’engagement et par les liens entre ces notions. Ce concept de « capabilités comme associées à une puissance d’agir » débouche sur la prise en considération de la dimension responsabilité. Ce couple liberté-responsabilité produit la confiance dont le collectif a besoin pour fonctionner pleinement. La liberté devient ainsi une capacité de participer effectivement au processus de décision et de choix collectifs qui nous concernent. Cette remise en cause des fondements logiques de la pensée dominante amène Armatya Sen à nous proposer un changement de vision de l’homme. Inscrit dans sa communauté, l’individu contribue à la construction collective de la compréhension des problèmes économiques et sociaux et peut ainsi participer à l’étude des solutions envisagées.
Fort d’une vision anthropologique proche des Dewey et de Sen, Elinor Ostrom [4] propose un cadre juridique pour que la puissance d’agir puisse devenir réalité. À côté des propriétés privées et publiques existe une troisième forme de propriété : la propriété commune. Elle montre que pour la gestion des biens relevant d’une propriété commune (les « communs »), laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations donne de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Ce qui l’amène à conclure que, dans un contexte idéologique saturé par la pensée néolibérale qui oppose biens privés et biens publics en même temps que la pensée néo institutionnelle oppose marché et planification, c’est dans une « troisième voie » que se trouve la nécessaire alternative au système technocapitaliste.
La mobilisation de l’intelligence collective comme condition du renouveau de la puissance d’agir apparaît alors comme la base d’une économie politique propre à créer une alternative au capitalisme spéculatif qui est le nôtre. Nous devons être convaincus que l’intelligence sociale est le levier qu’il conviendra de retenir pour penser le monde d’après. Dans cette perspective, un projet politique serait de concevoir les cadres institutionnels qui favoriseront la réunion des conditions permettant son occurrence.
Ce monde d’après doit avoir pour projet un individualisme qui n’accepte plus de subir passivement son environnement, mais au contraire d’interagir avec lui. Au regard des théories économiques, le point
Dans cette nouvelle anthropologie, quel que soit l’angle sélectionné, ce n’est pas l’individualisme qui s’impose mais cette subtile combinaison entre l’individuel, le social et le monde, qui est la source du « bien vivre », la condition de la coexistence humaine et finalement la remise en cause des modes de régulation technico-financiers aujourd’hui à l’œuvre dans nos sociétés. Au cœur de cette proposition pour une autre vision politique se trouve l’idée que : le marché et l’État ne sont pas les seules formes possibles d’organisation des rapports économiques. Dans un grand nombre de situations, et notamment pour la gestion des communs, laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations peut donner de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Loin de prôner le désengagement de l’État, ce projet assigne aux politique publiques le rôle de produire les conditions institutionnelles nécessaires pour faciliter l’apprentissage et l’adaptation des collectifs, des individus et des institutions aux évolutions d’origine interne et/ou externe des systèmes socio-économico-écologiques dont ils font partie.
Éléments pour une politique économique novatrice
Comme dans n’importe quel autre champ de la connaissance, cela suppose l’existence d’une communauté scientifique à tous les sens du terme. L’agriculture repose depuis toujours sur des milliers de connaissances patiemment accumulées, sur des méthodes éprouvées d’attention et d’observation, sur des systèmes complexes de transmission orale et écrite, sur la patiente formation des jeunes. Depuis l’Antiquité, elle repose aussi sur d’innombrables traités d’agronomie dont les cultivateurs sont parfois les rédacteurs et toujours les partenaires, puisqu’ils mettent en pratique les enseignements qui s’y trouvent, les vérifient, les rectifient et les complètent. Partout sur la planète, concernant l’irrigation, la récupération des eaux de ruissellement, le repos de la terre et sa fertilisation, la sélection des semences, leur protection contre les maladies, l’agriculture est inséparable de méthodes délibérées d’observation, d’expérimentation et de transmission.
Par ses travaux sur les « communs », Elinor Ostrom ouvre la perspective d’une approche nouvelle de la propriété. Celle-ci relativise le modèle utilitariste de l’homo economicus et les fondements de la pensée libérale qui voit dans la propriété privée, individuelle et exclusive, le meilleur système d’allocation des ressources. En stimulant l’exercice de la responsabilité, elle constitue l’une des conditions des libertés civiles. Pour identifier son champ d’application (un commun), nous faisons référence à trois éléments constitutifs : une ressource (une chose tangible ou intangible), une communauté (la plupart du temps géographiquement localisée), une gouvernance. C’est en prenant appui sur ces travaux que nous proposons de participer à la réflexion sur le « monde d’après » en ouvrant la perspective d’une nouvelle forme économique : les « systèmes de communs ».
À la base du « système de communs » se trouvent ce que nous appelons des « activités cognitives ». Elles se différencient des activités technocapitalistes par le fait que dans ces dernières l’employé doit simplement se conformer aux normes, procédures en vigueur, alors que le modèle cognitif est fondé sur deux principes : la responsabilité (coopération) et le temps comme valeur d’échange (la participation). Le Park Slope Food Coop [5] est une parfaite illustration de ce modèle. Nous pouvons appliquer la même grille de lecture à la forme juridique du jardin partagé. Elle organise une configuration bien précise des formes de propriétés et des droits : les lopins individuels voisinent avec des terrains et des services qui restent à la disposition des usages de tous, et des friches pour l’avenir ou pour la rotation des plantations. Que ce terrain se trouve à la ville ou à la campagne, il est lieu d’exercice de droits complexes qui limitent l’arbitraire et les caprices de l’individu autrement mieux que ne le fait le système de la propriété privée absolue et exclusive. Le développement des Communautés Énergétiques Citoyennes - sous réserve que leurs propriétaires sachent se doter d’une gouvernance propre à entretenir la dimension collective du projet – peuvent aussi aboutir à des conséquences similaires en matière de « puissance d’agir ». D’autres secteurs qui ont trait à la production de biens premiers sont très directement concernés par une réorientation vers ces modèles « cognitifs ». Ce qui fait toute la singularité de ces activités tient fondamentalement à l’inscription de leurs membres dans une gouvernance et une temporalité propre aux interactions sociales, à la responsabilité et à la coopération. Toutes ces caractéristiques confèrent cette puissance d’agir qui, en retour, les dotent bien souvent d’une créativité sociale et économique très supérieure à celle rencontrée dans les sociétés à gouvernance classique.
Mais, isolées, ces « activités cognitives » ne suffisent pas pour réellement fabriquer l’intelligence collective nécessaire à la transformation sociale (elles ne transforment qu’elles-mêmes). C’est pourquoi, un deuxième niveau du système consistera à imaginer des « espaces communs de proximité ». Le territoire, selon sa taille, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, etc., est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, participe à la fabrication de l’intelligence collective. La notion d’espace commun renvoie au fait qu’il procède d’une démarche d’expérimentation et fait naître un collectif d’acteurs (dont les « activités cognitives »). Par sa gouvernance, cet espace créera les conditions du cercle vertueux qui relie les intelligences individuelles et collectives. Son efficacité sera primordiale car son rôle sera aussi bien de garantir la permanence de la politique générale du projet (son but, ses valeurs, son organisation), de veiller à la bonne application des règles concernant les pratiques, les droits d’accès et de partage (commoning), les devoirs de chacun, etc. que d’accroître les « capabilités » des commoneurs en matière de coopération, de réalisation d’actions collectives, d’institution de règles permettant une gestion collective et efficace des ressources. L’analyse des conditions qui rendent possibles la résolution des situations révélées par la diversité des modèles participants d’une manière ou d’une autre à la vie du « commun » sera à l’origine de la grande diversité des réponses observées. La notion de proximité renvoie à l’aspect nécessairement local de ces initiatives. Ce processus cognitif ne pourra réellement se réaliser qu’à l’échelon local et dans le concret car la petite communauté et l’économie locale forment des cadres de projets beaucoup plus adaptés à la nature humaine, à sa liberté, à sa responsabilité. Vu comme un
construit social, un lieu d’engagement de participation civique, sociale et économique, l’« espace commun de proximité » devient lui-même un projet collectif et c’est ce qui lui donne sa capacité à participer à la transformation sociale.
Enfin, et pour représenter une véritable alternative au capitalisme spéculatif, les espaces cognitifs présents sur un même territoire devront se mettre en réseau ce qui forme le troisième niveau du « système de communs ». C’est ainsi que pourra se réaliser le projet susceptible de ralentir les flux et dépasser les contradictions technocapitalistes : celui de l’autosuffisance des territoires. La globalisation des chaînes de valeur a conduit à une mise à distance sans précédent entre lieux de consommation et lieux de production. Ce processus a créé des systèmes d’une vulnérabilité extrême (nous le constatons aujourd’hui). Prenant acte des limites de ce système, un mouvement naissant (parfois forcé) traverse aujourd’hui le monde avec la volonté de ré-enraciner la fabrication dans les villes, de tisser de nouveaux liens entre innovation sociale et boucles locales de production et consommation. Il s’agit alors de profiter de ce mouvement pour transformer le paradigme technocapitaliste en reliant les communs territorialisés. Les échanges ainsi créés accélèreront puissamment la fabrication de l’intelligence collective et pourront inaugurer une dialectique d’une rare modernité au sein d’une démocratie renouvelée entre les représentants élus et l’intelligence collective des citoyens pour réaliser cette puissance d’agir, forme nouvelle de la liberté. Le croisement des différentes expériences, les avantages et faiblesses des modes de gouvernance, tout ceci impose la mise en place d’institutions favorisant les échanges entre ces espaces situés sur un même territoire. Loin d’être une utopie, c’est exactement de cette façon que des territoires entiers se réinventent à l’exemple de Barcelone qui a imaginé un nouveau futur pour l’un de ses quartiers emblématiques [6] en outillant ses habitants pour qu’ils puissent non seulement participer aux réflexions de créativité urbaine qui se sont mises en place, mais aussi pour leur permettre une réappropriation collective des outils au service du nouveau développement économique, social et environnemental de leur lieu de vie. Loin d’être anecdotique, ce mouvement a donné naissance au concept de Fab City dans lequel le quartier, la ville, le territoire sont appréhendés comme une ressource commune. Et ce concept devient progressivement une alternative à la métropole googlelisée promue par l’idéologie technolibérale. De proche en proche, à force d’expérimentation, c’est ainsi qu’une nouvelle vision du monde apparaitra dès lors que l’on saura pérenniser l’intelligence collective qui constitue son carburant en lieu et place de la finance.
À un moment où quelque chose d'invisible est venu tout remettre en question et chambouler l'ordre établi, il nous faut être convaincus que, dans ce contexte de globalisation accélérée et d’individualisation, le maintien de l’expérience démocratique ne peut se trouver que dans une difficile articulation entre une échelle globale où la finance aura retrouvé la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter et l’échelle locale où s’affirment la vivacité des communautés démocratiques et citoyennes. Cette forme démocratique pourrait alors reprendre à son compte la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. »
Notes
1 Vignes, Renaud. L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le
dépasser. CitizenLab, 2019.
2 Dewey, John. Après le libéralisme?: ses impasses, son avenir. Climats-Flammarion., 2014.
3 Sen, Amartya. Un nouveau modèle économique: développement, justice, liberté, 2009.
4 Ostrom, Elinor. « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes ».
Revue de l’OFCE 120, no 1 (2012): 13-72.
5 https://www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
6 https://www.urbanews.fr/2015/03/10/48041-la-fab-city-de-barcelone-ou-la-reinvention-du-droit-a-la-ville/
15/05/2020
Le monde d'après
L’hôpital français a tenu
L’écrivain Sylvain Tesson qui a plongé dans les coulisses de l’hôpital parisien La Pitié Salpêtrière nous dit ceci : Si l’hôpital français a tenu « c’est grâce à une troupe de soutiers inconnus… A la Pitié chacun confirme que l’inventivité des personnels hospitaliers a permis d’absoudre l’impréparation des personnels politiques ». Selon un infirmier réanimateur : « Les français sont ainsi faits » « qu’ils rivalisent de génie dans la débrouille ». Un cadre technique raconte : « Avec les 125 techniciens, on a dû tout inventer. Il fallait reconfigurer les salles, convertir des véhicules en ambulances de fortunes. Pour une fois on n’était pas astreints aux normes ! ». Un collègue ajoute « On a eu l’impression de faire quelque chose de grand, les chauffagistes aidaient à l’électricité, les électriciens transportaient des planches, personne ne mouftait, c’était le branle-bas ». Des bénévoles sont venus prêter main-forte. Un polytechnicien en troisième année pousse un diable chargé d’une cargaison de filtres (0). Le contraste est saisissant entre ceux qui, à tous les étages, ont permis aux hôpitaux de tenir et le cafouillage des politiques. Mais d’où vient l’impréparation des personnels politiques ?
Comment a-t-on pu en arriver là ?
C’est ce que se demande Vincent Lindon, en simple citoyen[1]. Et il répond « Au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession : réduire la place de l’État dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé…) et privatisations pour ce qui rapporte.
Tandis que les budgets des ministères régaliens sont comprimés et les salaires de leurs fonctionnaires bloqués, la grande braderie est ouverte. Villepin solde les autoroutes, Nicolas Sarkozy fait absorber Gaz de France par un groupe privé, Suez, et enfin François Hollande, sous la férule de Macron, démembre Alstom pour le plus grand profit de l’américain General Electric.
Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, la fête continue. Deux entreprises publiques, la Française des jeux (FDJ) et Aéroports de Paris (AdP), sont très rentables ? Vendez-les ! »
Mais pourquoi V.Lindon s’inquiète puisqu’E.Macron a déclaré récemment. « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » [2]. E.Macron, et tous les tenants du néolibéralisme qui nous ont menés là où nous en sommes, seraient-ils « convertis » ? On peut en douter.
Le monde d’après : le même, en un peu pire ? Ou bien un autre monde ?
Comment ne pas être optimiste, puisque nous croulons sous les appels au changement et constatons de multiples réalisations. Par exemple la création de nombreux réseaux d’approvisionnement alimentaire de proximité. De très nombreuses déclarations plaident pour lutter contre les inégalités et le réchauffement climatique, pour la rénovation de nos démocraties : celles de « Pouvoir de Vivre » ou de « PourLejourDaprès » qui regroupent un grand nombre d’associations et de syndicats, celles d’Alternatiba et de Place publique par exemple, les déclarations de nombreuses personnalités : N.Hulot, Laurent Berger, D.Bourg etc. etc.
Houellebecq aurait donc tort de déclarer : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ce sera le même, en un peu pire »[3].
A moins qu’il soit lucide, si nous ne réussissons pas à surmonter des obstacles redoutables. Notamment les trois suivants : les inégalités, le pouvoir de la finance qui dirige le monde, et celui des géants du numérique.
Les inégalités
Les richesses des 1 % les plus riches de la planète correspondent à plus du double des richesses cumulées de 6,9 milliards de personnes. [4] Mais attention de ne pas se focaliser uniquement sur les très, très riches. Je fais partie personnellement (et comme sans doute beaucoup de lecteurs de l’eccap) des 10% les plus riches qui consomment 50% des richesses mondiales. Sommes-nous prêts vraiment à une réforme fiscale qui serait « révolutionnaire », comme l’a été celle de F.D. Rooesevelt avec le new deal, en taxant fortement les hauts revenus et les successions, en luttant plus efficacement contre l’optimisation ou la fraude fiscale [5]. Sommes-nous prêts à une taxe qui tiendrait compte de notre empreinte écologique, qui serait aussi révolutionnaire que l’a été l’introduction de l’impôt progressif sur le revenu[6]. Taxe qui soulève les mêmes objections que celles qui étaient faites au moment de la création de l’impôt sur le revenu en 1914.
Les financiers qui dirigent le monde
Black Rock est le plus grand financier du monde avec 6000 milliards d’actifs qui appartiennent à de gros investisseurs mais aussi à des millions de petits épargnants. En regardant le film on comprend comment Black Rock et d’autres peuvent influencer les entreprises, les responsables politiques et les Etats.
Larry Finck, Président de Black Rock a été le premier dirigeant financier à être reçu par E.Macron après son élection et il aimerait profiter d’une évolution de notre régime des retraites.[7] Suite à une rencontre avec Larry Fink, Lopez Obrador nouvel élu à la tête du Mexique a probablement renoncé à nationaliser certains secteurs touchant à l’énergie dans lesquels Black Rock avait de gros intérêts. Quant aux belles déclarations de Black Rock en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique, elles ont tout juste valu un diplôme d’imposture décerné par dérision à Larry Fink. La compétence de Black Rock pour conseiller les individus ou les institutions sur les risques d’un placement est incontestable. Les moyens qui fondent cette compétence sont colossaux. Il n’est donc pas étonnant que la Banque centrale européenne ait eu recours à ses services pour évaluer la fiabilité des banques européennes. Mais ses critères d’évaluation sont financiers. Ils ne se soucient pas de répondre à la question de savoir si les investissements sont éthiques ou non. Encore moins de savoir si les investissements de Mr Al Gore dans l’énergie verte sont destructeurs des forêts ou non[8].
Un seul livre est paru sur Black Rock en allemand : « BlackRock: Eine heimliche Weltmacht greift nach unserem Geld » (« Une puissance mondiale cachée met la main sur notre argent »).. Pour le rédiger Heike Buchter a recueilli des témoignages d’anciens salariés de Black Rock qui tous ont voulu rester anonymes de peur de voir leur carrière compromise.
Du capitalisme industriel au capitalisme numérique
Quand nous avons rédigé la lettre n° 27 nous n’avions pas connaissance de l’action menée par le collectif franco-espagnol Ecran total et Ecologistas en accion, ni de sa contribution « Ne laissons pas s’installer le monde sans contact »[9]. Avec le confinement, le numérique est devenu notre mode privilégié de rapport au monde et aux autres. Rien d’étonnant alors à ce que les valeurs en bourse des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) soient en hausse depuis les débuts de la pandémie, alors qu’en moyenne les autres valeurs baissent.[10] Le 4 mai les GAFAM étaient estimées 4.800 milliards d’euros alors que les 40 plus grandes sociétés françaises du Cac40 valaient 1400 milliards.
Au temps du capitalisme industriel, les démocraties ont su lutter contre les dangers des concentrations excessives[11], il est grand temps qu’aujourd’hui elles limitent les pouvoirs des GAFAM.
Notes
[0] Le Monde du 29 avril 2020..
[[1] Vincent Lindon a proposé à Mediapart sa déclaration le 6 mai 2020
[2] Le Monde 14 mai 2020
[3] Lundi 4 mai sur France Inter.
[4] Rapport Oxfam Inégalités 2020.
[5] Un article de l’eccap rendra compte prochainement du livre récemment paru de G.Zucman et E.Saez « Le triomphe de l’injustice ».
[6] Voir Propositions pour un retour sur terre, signé par Dominique Bourg et alii.
[7] Retraites: BlackRock souffle ses conseils pour la capitalisation à l’oreille du pouvoir. 9 DÉCEMBRE 2019 PAR MARTINE ORANGE.
[8] Voir le film de Michael Moore et Jeff Gibbs La Planète des Humains dont voici le lien:https://www.youtube.com/watch?v=Zk11vI-7czE
[9] https://www.terrestres.org/2020/04/27/ne-laissons-pas-sinstaller-le-monde-sans-contact/
[10] Dans Marianne du 5 mai 2020 : « depuis le début de l’année, nonobstant la crise du coronavirus, les cinq titres sont en hausse de 10%, alors que les 495 autres valeurs du S&P 500 baissent de 13% en moyenne ».
[11] La première loi anti-trust aux Etats-Unis date de 1890.
20/12/2017
Le mythe du grand soir
Ce texte est composé d'extraits du manuscrit Eloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit à mon adresse mail : michaeldif@free.fr
L'appât du gain et du pouvoir sont des motivations puissantes, sous-jacentes, qui ont permis de tenir la très longue durée. Mais nul doute que les désirs de justice, d'équité et de coopération auront autant d'endurance pour permettre de créer d'autres mondes possibles. Cependant pour cela, il nous faudra donc savoir tirer les leçons de l'histoire. En rêvant de faire advenir en un Grand Soir des sociétés qui n'avaient jamais existé auparavant, juste par la force du nombre, la valeur de leurs idéaux et la conquête du pouvoir, nos illustres camarades du XIXe, aveuglés par leur enthousiasme et leur (juste) colère, n'ont pas su percevoir cette nécessaire alliance du temps et du faire (nous parlerons, dans la deuxième partie, d'expérimentation). Ce qu'André Gorz formulait ainsi, en 1979 déjà : «On a toujours imaginé la révolution comme un bouleversement instantané où une société est détruite et une autre mise à sa place. Nous savons que ce n'est jamais comme ça que ça se passe. S'il y a un processus révolutionnaire brusque, la société mise en place portera en elle beaucoup des perversions de celle qu'elle a remplacée. Si la destruction des pouvoirs de domination ne se fait pas dans la société qui est destinée à mourir, celle qui la remplacera après destruction violente de cette société ci, ne vaudra pas mieux »[1].
Prendre le temps
Au-delà de cette nécessité de concrétiser les idées, de cette nécessité de l'agir à laquelle fait donc référence André Gorz, il suggère également l'incontournable besoin de temps. L'abandon de la quête du Grand Soir a pour corolaire la prise en compte du temps, l'impossibilité de l'impatience. Dans son ouvrage sur l'autogestion, de la même époque, Pierre Rosanvallon abordait cette question du temps et il pointait la lecture linéaire qui en était faite dans les pensées révolutionnaires « classiques ». Toutes ces approches politiques s'articulent autour d'un avant et d'un après de la révolution, « tout devient centré sur l'acte qui instaure le passage d'un moment à l'autre : la prise du pouvoir »[2]. Pointant le caractère épuisant de l'attente que suppose ce type de « mythe libérateur », il continuait avec cette phrase qui peut surprendre au premier abord : « L'autogestion ne peut se concevoir comme pratique révolutionnaire que parce qu'elle efface et repousse l'image de la société idéale », et de ce fait « se conçoit sans finalité achevée, au sens de fin historique et de perfection essentielle »[3].
Et c'est bien le sens de notre argumentation précédente. L'abandon du désir de maîtriser les finalités, par la pensée abstraite du monde-qui-devrait-être, nous amène à nous réapproprier un présent qui seul compte en réalité. Dans un entretien de 2005, A. Gorz, disait cela en ces termes : « Il faut changer la culture il faut changer la vision des choses. Ce n'est pas la prise de pouvoir qui compte, c'est l'invention de modes de vie, de modes de penser post-capitalistes. Ensuite, on verra s'ils prennent ! Mais il faut faire des expériences qui leur permettent de devenir exemplaires et attirants » [4].
Mais avant de prolonger ces idées dans leurs déclinaisons pratiques, il convient à présent d'approfondir cette question de la nécessité du temps pour les processus révolutionnaires. Et cette réflexion passe par la prise en considération d'un grand oublié des pensées contestataires radicales, si promptes à dénoncer le système. Cet oublié, c'est l'homme. La problématique capitaliste a aussi une dimension psychologique Il est facile d'identifier avec un sentiment de certitude le capitalisme comme la source de tous les maux, l'ennemi évident et incontesté des peuples. Et d'en déduire de fait une multitude d'allégations sur la responsabilité du système. Et cet ennemi de se trouver ainsi comme personnifié, surplombant, omnipotent. Finalement d'autant plus puissant qu'invisible, partout et nulle part à la fois.
Mais l'analyse d'un système est une chose éminemment complexe, surtout quand ce système est celui à présent d'une grande majorité des sociétés humaines. On sait qu'un tout est plus que la somme de ses parties (aucune des parties d'un être humain prise séparément n'est capable d'écrire un poème, par exemple) et par conséquent, le monde humain présente donc des propriétés, des caractéristiques, des modes de fonctionnements qui dépassent ceux des individus pris isolément. Néanmoins, à la différence des cellules ou des organes d'un corps d'homme, les humains du monde ont un mode d'association et de participation à l'ensemble, au système qu'ils constituent, en partie conscient et volontaire. Cette énorme différence nous autorise à penser que si l'humain n'est pas l'unique clef de création ou de résolution des problématiques du monde, il en est néanmoins une des principales. C'est en tout cas notre hypothèse. Il semble par conséquent légitime de se dire qu'il faut avant tout des capitalistes pour construire un capitalisme.
Mais qui sont les capitalistes?
D'où émerge naturellement une première question que nous pourrions nous poser... Mais qui sont donc les capitalistes? Qui peut-on donc accuser pour tous ces maux socio-économiques et écologiques dévastateurs de notre époque ? Les grands patrons, qui planent en parapentes dorés ? Les petits patrons, qui prennent des risques et s'estiment par conséquent légitimes à encaisser des bénéfices ? Les actionnaires majoritaires et leurs 15% d'exigences de rentabilité, qui sont à présent, en réalité, les vrais patrons des grandes entreprises ? Les petits porteurs, qui, habilement conseillés, placent leurs économies sans se poser trop de questions ? Les goldens boys de la finance qui flambent et font flamber ? Les banquiers qui, tout en n'oubliant pas leurs propres intérêts, font aussi « fructifier » l'argent pour satisfaire les petits épargnants ? Les cadres qui appliquent, tout en les subissant, les politiques des « patrons » ? Les dirigeants politiques, qui approuvent, se sont convertis ou ont capitulé ? Les salarié(e)s, qui acceptent que la, plus-value créée par leur travail serve à offrir à quelques uns des profits plus ou moins faramineux ? Les chômeurs qui s'approprient la honte et le manque comme si leur valeur d'êtres humains résidait dans leur situation professionnelle ? Nous autres consommateurs, qui faisons généralement tourner la grande machine qui écrase d'autres hommes, et nous à l'occasion ? Nous autres citoyens qui acceptons de ne pas pouvoir révoquer ceux que leurs promesses n'engageaient pas ? Les centaines de millions d'humains qui ont envie d'être divertis, ou mieux, d'être riches ? Les milliards d'autres humains qui ont envie d'avoir un portable, une télé, une bagnole, un pavillon et un jardinet ? Alors, qui faudrait-il donc pointer du doigt parmi nous ? Il serait d'ailleurs plus rapide de se demander qui l'on pourrait ne pas pointer du doigt...
En réalité, il semblerait bien abusif d'isoler certaines catégories de coupables et d'en innocenter d'autres... D'autant qu'on sait depuis La Boétie, comme cela a été évoqué précédemment, que pour qu'il y ait un dominant, il faut un ensemble de dominés qui se satisfassent de cette domination... Nous avons donc pour commencer un problème de coupables. Mais il ne s'agit pas non plus de dire que personne n'est responsable de rien et que les fautes sont diluées de façon homogène entre les hommes. Chacun fait des choix et est généralement responsable de ceux-ci. Cependant, à un niveau général et lorsqu'on approfondit un peu la réflexion, il devient bien plus délicat de condamner (« les patrons » par exemple) et de blanchir (« le peuple », au hasard).
Bien sûr, certaines catégories d'humains ont plus de pouvoir que d'autres, donc leurs décisions affectent par leurs conséquences beaucoup plus d'individus. Néanmoins, entrer dans une logique de stigmatisation de ces catégories nous semble poser au moins un double problème. D'une part cela tend à favoriser les processus de victimisation, qui freinent notamment les capacités à imaginer des solutions constructives et émancipatrices. D'autre part ces raisonnements fonctionnent sur des logiques binaires (il y a les bons et les mauvais) qui ne favorisent pas du tout l'approche de la complexité inhérente au monde. La colère est un sentiment qui peut souvent mener à ces types de raccourcis, car sa tendance naturelle porte de préférence à chercher des coupables autour de soi. L'Autre étant parfait dans ce rôle. Avec comme corolaire, bien sûr, la tendance à nous dédouaner à bon compte de toute responsabilité embarrassante. Le mécanisme n'est pas nouveau puisque déjà, il y a deux mille ans, un certain Jésus C. l'avait bien compris et champêtrement illustré, avec cette petite parabole de la paille dans l'œil du voisin...
Sortir de la dialectique entre eux et nous
Réfléchissant sur la constitution des groupes et leurs inter-relations, Ronald D. Laing écrivait en 1967: « Eux apparaît comme une sorte de mirage social (...). Sur la scène humaine, pourtant, de tels mirages peuvent créer leur propre réalité. L'invention d'Eux crée le Nous, et nous pouvons avoir besoin d'inventer Eux pour nous réinventer en tant que Nous » [5]. Et, un peu plus loin : « Comprendrons-nous que Nous et Eux sommes les ombres les uns des autres ? Nous sommes Eux pour Eux comme Ils sont Eux pour Nous. Quand le voile sera-t-il levé [6] ? » Nous ne devons plus entretenir cette dialectique mortifère entre eux et nous. La logique du bouc émissaire qui en découle, si clairement absurde quand elle accuse par exemple les émigrés d'être responsables du chômage, doit aussi être abandonnée quand il s'agit du capitalisme.
Il n'y a rien de fructueux dans la recherche d'une frontière psychologique et pratique (qui n'existe bien sûr pas) entre les « capitalistes » et les « alter-capitalistes », entre les généreux, les humanistes et les égoïstes inconscients. Les attributs de la bêtise, de l'inconscience, de l'avidité et toutes ces autres choses sympathiques dont l'humain est aussi capable sont assez bien répartis. Nous, « le peuple», n'avons malheureusement pas l'éthique vissée aux tripes de façon naturelle, et encore moins son monopole. Sauf en de rares exceptions, le problème ne réside pas dans des personnes qui feraient obstacle à l'humanité du plus grand nombre. Le vieux mécanisme qui consiste à condamner des types d'individus et à en sacraliser d'autres doit donc être abandonné. Il n'a pas d'avenir, si ce n'est la guerre sans fin et sous toutes ses formes.
Personne n'est pur. « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument» disait John Emerich Dalberg [7]. Tout est une question de degrés, d'échelle. Avez-vous déjà observé un bénévole associatif faisant quelques photocopies personnelles de temps à autres avec la photocopieuse de l'association, ou passant un petit coup de fil perso « rapide » (ou non)... ? Cela n'est-il pas une forme d'abus...de pouvoir ? Un petit détournement de bien social ? Bien sûr, en réalité ce n'est presque rien du tout et puis, c'est « une petite compensation pour tout ce bénévolat »... Et si cette personne se retrouvait ministre, que ferait-elle ? Quelle différence fondamentale avec un haut responsable politique qui pioche dans la caisse en se disant que toute cette vie dédiée à la chose publique, ça mérite bien quelques avantages ? Quelle différence si ce n'est une différence d'échelle ? Dans les deux cas, le raisonnement et les failles sont les mêmes. Seuls les moyens d'action diffèrent. Quand on cesse de pointer du doigt, il faut alors se tourner du côté d'un fait relativement clair et basique, bien qu'assez douloureux à contempler : nous sommes tous et chacun coresponsable de l'état du monde, même s'il y a des différences d'échelles. Nous portons tous en potentiel l'ensemble, tant des beautés que des fragilités et des horreurs humaines, et personne ne peut dire avec certitude ce qu'il ferait ou pas dans telle ou telle circonstance hypothétique, surtout quand il n'en a jamais vécu de similaires. Ce qu'Edgar Morin formule de façon un peu abrupte en pointant que « le problème éthique central, pour chaque individu, est celui de sa propre barbarie intérieure » [8].
Par conséquent, la dynamique politique qui consiste à pointer une classe de coupables ou un système pour expliquer les problématiques du monde n'a pas de sens. Non pas qu'il n'y ait pas de coupables, comprenons-nous bien : il est souvent légitime de rechercher les responsabilités dans telle ou telle affaire concrète (le Médiator, l'amiante, le sang contaminé, l'Erica, etc..., etc..., etc...). Mais la complexité, l'ambivalence, l'inconscience ou la lâcheté humaines ne sont en aucun cas l'apanage d'une seule classe d'individus et tout système n'existe et ne perdure que grâce aux individus qui le constituent. Cette question des responsabilités est peu évoquée, le devant de la scène étant abondamment occupé par la responsabilité du système. Cette entité impersonnelle a l'avantage de pouvoir facilement focaliser les attentions et occulter opportunément le grand point aveugle de la plupart des critiques sociales radicales à savoir la question de la nature de l’homme.
Notes
[1] A. Gorz, enregistrement d'un débat avec P. Thibaut directeur de la revue Esprit), en 1979. Cité dans l'émission de D. Mermet du 10 juin 2011, réécoutable sur http://www.la bas. org/art icle.php3?id article=2203.
[2] Pierre Rosanvallon, L'âge de l'autogestion, Paris, Editions du Seuil, Points Politique, 1976, p.98. Le terme en italique a été souligné par son auteur.
[3] Ibid, p.99.
[4] Entretien à Vosnon, octobre 2005, réécoutable en partie sur http://www.passerellesud.org/Andre-Gorz-rompre-avec-les-acquis.html
[5] Ronald D. Laing, La Politique de l'Expérience, Paris, Editions Stock, 1969, p.66.
[6] Ibid. p.66. C'est nous qui soulignons, dans ces deux extraits. NdA.
[7] Homme politique et historien du XIXe, connu aussi sous le nom de Lord Acton. Quelles que furent ses idées par ailleurs, son expérience du pouvoir donne un certain poids à son constat.
[8]Edgar Morin, La méthode. L'éthique, Paris, Editions du Seuil, collection « Points Essais », 2004, p.112.
18/05/2023
L’Encyclopédie du changement de cap en Commun : où en sommes-nous ?
Depuis l’automne, et particulièrement les rencontres initiées lors de l’Université d’été d’Utopia et des convivialistes à Sète en octobre 2022, l’Archipel des Confluences[1] a été lancé. Au sein de cette dynamique, une équipe de travail s’est mise à l’œuvre afin de questionner comment notre projet de l’Eccap pourrait s’articuler avec cette volonté de tisser des liens et catalyser des initiatives.
Un projet inscrit dans les Confluences et les Communs[2]!
En novembre, un groupe de travail composé des animateurs de l’Eccap, Guy Roustang, Florine Garlot et Pierre-Alain Cardona en lien avec des acteurs investis dans le champ des Communs numériques, dont Didier Fradin et Claude Henry s’est lancé. Premier réflexe de tout processus autour de la construction d’un Commun : documenter toutes les étapes du processus. Un site wiki a été lancé[3]. Il est en « construction;» et n’a pas vocation à devenir un site internet vitrine.
Cela permet de rendre compte de l’avancement du projet et de son processus. Cette approche est une dimension importante des Communs : permettre à chaque nouvelle personne de pouvoir rejoindre le projet, de le rendre ainsi accueillant à toutes nouvelles énergies.
A l’origine, Guy Roustang avait évoqué l’Eccap comme un Wikipedia du changement de cap. Un Site internet permettant de relier et connecter de la connaissance et donc des contributeurs, au service d’un dessein bien plus ambitieux : la nécessité de changer de cap, de modèle économique comme d’imaginaire institutionnel pour faire une référence à un auteur inspirant, Cornelius Castoriadis[4]. Ce changement de cap ne peut s’inscrire uniquement dans le cadre d’un espace numérique unique mais bien dans un archipel d’initiatives déjà à l’œuvre.
Un texte rédigé à plusieurs mains présente de manière synthétique notre intention !
« Les incertitudes d’ordre écologiques et économiques, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.
Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant toustes les act.eurs|rices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.
A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.
Nos quatre intentions correspondants à des niveaux d’investissement :
1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurices du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.
Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.
Les contributeurs de ce texte (Claude Henry, Florine Garlot, Pierre-Alain Cardona, Didier Fradin, Olivier Picot et Guy Roustang) souhaitent élargir ainsi la mission de l’Eccap pour initier des premières alliances.
Une première alliance : le Collectif des associations citoyennes[5].
Ce Collectif appelé le CAC, est une plateforme de mobilisation des associations citoyennes qui se reconnaissent dans leur dimension de transformation sociale. Olivier Picot, l’un de ses animateurs actifs et spécialiste des outils numériques au sein du CAC a rejoint l’équipe de l’Eccap en Commun. Il devient le « connecteur » avec le monde des outils numériques libres et en communs.
La relation avec le CAC nous permet de mettre en œuvre aujourd’hui un objet important : rendre visible et audible des controverses. Le prochain exercice s’organise autour du Service national universel. Mais d’autres contreverses sont en préparation : non-lucrativité et néolibéralisme, travail, revenu d'existence…
Nous avons repéré aussi des liens à tisser avec d’autres plateformes ou réseaux avec qui nous aimerions pouvoir travailler : Transiscope, le Collectif de la transition citoyenne, Rispostes Creatives, Alternatiba, le Mouvement des Colibris, Remix the Commons, le Pacte du Pouvoir de vivre…
Une initiative intéressante à soutenir : l’appel de Bastien Sibille du réseau des Licoornes[6].
Il y a quelques semaines, Bastien Sibille, fondateur de la SCIC Mobicoop et coprésident des Licoornes, a lancé un appel mobilisant les forces vives de la Transition et le grand public pour s’engager dans une dynamique de transformation avec comme levier la création d’un fonds d’un milliard d’euros pour accélerer la transition et le modèle des 9 coopératives, plateforme numérique, alternatives des grandes plateformes numériques et structurant des offres dans le domaine de la mobilité, de l’énergie, des télécommunications ou de l’achat local et les circuits courts. Cet appel[7] est à relayer et un plan d’action est en cours de création.
Si vous le souhaitez, n’hésitez pas à rejoindre la dynamique de l’Eccap en Commun !
Notes
[1] Un site wiki permet de voir l’avancement du projet : https://archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale
[2] Le monde des Communs se relie dans le cadre d’Assemblée : https://assemblee.lescommuns.org/
[3] https://ferme.yeswiki.net/ProtoWiki2ECCAP/?PagePrincipale
[4] Cornelius Castoriadis, l’Institution imaginaire de la société. Editions du Seuil, 1975.
[5] Collectif des Associations Citoyennes. http://www.associations-citoyennes.net/
[6] Les Liccornes sont le rassemblement de 9 coopératives ayant le statut de SCIC engagées dans le champ de la transition : https://www.licoornes.coop/
[7] https://www.linkedin.com/posts/bastien-sibille_appel-innovationsociale-transformation-activity-7053962873609310208-3UVe/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop
25/01/2017
Le nucléaire : une technologie insoutenable : article de Frederick Lemarchand
Dans la revue trimestrielle « L’économie politique » n°72 d’octobre 2016, Frederick Lemarchand a écrit un article « Le nucléaire : une technologie insoutenable ».
En voici quelques extraits. « Le nucléaire, c’est-à-dire l’ensemble du dispositif humain, technique et institutionnel qui vise à exploiter l’énergie atomique sous forme d’armes et/ou d’énergie électrique est une question d’abord politique. Cette technologie, notamment sous sa forme dite « civile », parachève un état de développement des sociétés industrielles que l’anthropologue Alain Gras a fort justement qualifié de « thermo-industriel » au sens où les sociétés occidentales ont au début du XIXème siècle, fait le « choix du feu », c’est-à-dire d’axer tout leur déploiement industriel et technique autour de la seule énergie produite par la chaleur : machine à vapeur, moteur à explosion, réacteur nucléaire ». Selon F.Lemarchand «… tout choix technologique s’inscrit profondément dans un imaginaire social et historique particulier. Ainsi, le nucléaire incarne le mode de production d’énergie des sociétés productivistes du XXème siècle et témoigne, dans son usage militaire, de l’abandon fait par l’Occident du souci d’humanité qui avait fondé le projet des Lumières…La maîtrise de l’atome fut, dès l’origine, un projet politique destiné à renforcer la puissance de l’Occident, transformant les détenteurs de la « bombe » en « grandes puissances » industrielles qui pourraient alors exploiter le potentiel énergétique de l’uranium et du plutonium ». A propos des risques d’accident nucléaire, l’auteur écrit « Certes le discours tenu sur le nucléaire civil a changé au sein des autorités compétentes depuis les années 1970 passant d’« Il n’y a aucun risque » à « le risque zéro n’existe pas ». « Mais il est maîtrisé », s’empresse-t-on d’ajouter ce qui confine au même déni de réalité, cela permettant juste d’inclure la survenue statistique des accidents réalisés ». Soit un accident grave tous les vingt ans. L’auteur déplore qu’aucune information publique ne soit donnée à la société notamment en ce qui concerne le démantèlement des centrales ou le stockage des déchets. « Doublement couverte par le secret industriel et par le secret défense, l’industrie nucléaire bénéficie d’une impunité qui, accumulée à une histoire maillée de dissimulations, de mensonges et de rétention d’informations, n’est plus compatible avec les exigences de transparence et de droit à l’information d’une société politiquement libérale ».
14/12/2019
Le pass Culture, abandon de la politique culturelle
Pour être direct, cette affaire est scandaleuse. Et cela d’un double point de vue. Sur le premier il n’est guère utile de s’attarder : cela a été l’occasion de conflits d’intérêts, et de « folles rémunérations », pour les responsables du dispositif, malgré l’échec patent dans la mission confiée, selon un article de Mediapart (1), ce qui a entraîné la démission et le remplacement avec réduction de rémunération de son président. Notons que cela suffit à montrer à quel point cette innovation « culturelle » s’inscrit d’emblée dans le contexte du néolibéralisme ambiant
.Elle est scandaleuse surtout, par la conception de la culture qu’elle dévoile ou, pour être plus exact, sur l’abandon d’une vraie politique culturelle. Il n’est pas possible ici de développer ce que, depuis la création du ministère de la culture en 1959 pour André Malraux, on entend par « culture », et l’ambition humaine et sociale que doit porter une politique culturelle. Nous renvoyons pour cela à la revue Projet d’octobre 2019, « la culture c’est pas du luxe » dont l’eccap a reproduit l’éditorial « la culture, un bien fou ».
On y montre l’admirable travail d’ATD et de son fondateur, Joseph Wresinski, qui considérait la culture comme un bien premier, offrant aux démunis des livres avant même de leur dispenser l’aide alimentaire. Ces articles soulignent qu’elle offre des trésors de première importance, comme la musique ou la poésie. Elle donne les outils intellectuels de l’émancipation individuelle, ouvrant aux plus humbles de nouveaux horizons, et par là accéder véritablement à l’existence. Elle est en même temps l’occasion d’expériences collectives, d’émotions partagées, qui sont autant de façon de tisser du lien social.
Le pass culture est aux antipodes de tels élans. Son fonctionnement s’inscrit dans le cadre d’une logique commerciale dont il faudrait justement se libérer. Dans l’élan du management typique de notre capitalisme high tech, une entreprise privée, (donc dotée de l’ « agilité » requise), promue pour cela « start-up d’Etat » est chargée de mettre en œuvre le concept. Juridiquement, il s’agit d’une SAS (société par actions simplifiées), structure publique (pour 70% de l’Etat, et 30% de la Caisse des dépôts). Dans la perspective générale du repli des financements publics, c’est le privé qui est sollicité pour financer l’expérience. Il est spécifié qu’il faut « envisager le développement d’activités commerciales permettant d’assurer une partie significative de son financement ». En plein régime, les 400 millions d’euros requis devraient être obtenus à 80% de fonds privés
.En guise d’ouverture d’esprit vers d’autres horizons, l’expérience débouche sur le consumérisme ordinaire c’est la culture en libre-service : toutes sortes de biens et services sont offerts, des livres, des abonnements à des journaux, à de la musique (quelle qu’elle soit), des jeux vidéos. Comme le montre l’enquête de Mediapart, « le livre arrive en tête des dépenses du pass mais se dirige surtout vers les classiques programmés dans le cadre scolaire, suivi de la musique, dont les trois quarts vont vers la plateforme de streaming Deezer ». Faut-il s’en consoler en regardant l’Italie, où, dans une expérience analogue, le « bonus cultura », les livres offerts sont revendus au marché noir.
Alors que l’on pourrait penser qu’une politique culturelle cherche à éloigner les jeunes de l’emprise des nouvelles technologies de la communication, et des tendances à l’addiction, le smartphone est au contraire incontournable : une application est censée guider les jeunes dans leurs choix culturels. La logique du dispositif aboutit à les rendre encore plus captifs des opérateurs du numérique en effet, pour suppléer l’absence de financement conséquent, ils sont sollicités pour offrir des abonnements gratuits, qui, comme chacun sait, se transforment de façon plus ou moins automatique en abonnements payants, pour le plus grand profit de ces offreurs.
On aurait pu espérer que la politique culturelle dépayse les jeunes par rapport à l’univers des réseaux sociaux au contraire, c’est en fait la culture qu’on y adapte : il faut cliquer selon ses goûts sur des propositions telles que « applaudir », « écouter », « jouer », « lire », « pratiquer », « regarder », « rencontrer »… on ne s’éloigne donc pas trop du « like »… Or, il est clairement établi que l’internet tend à replier ses utilisateurs sur une bulle cognitive, dans laquelle seules passent les informations désirées provoquant plaisir, surprise ou émotion, à l’exclusion de toute autre susceptible de développer l’esprit critique. Mais rassurons-nous, puisque l’algorithme est conçu pour « éloigner le jeune de sa zone de confort et de son horizon habituel»… En l’occurrence, il ne sera jamais très éloigné de son écran. Au lieu qu’elle permette l’ouverture sur les autres, il est largement admis au contraire que cela favorise la tendance croissante à la clôture sur soi-même, à la fermeture aux autres, à l’inaptitude à un véritable dialogue
.Dernière antinomie entre ce dispositif et la véritable culture, le peu de place laissé à la création. Tout au plus peut-on imaginer qu’on y trouve des liens vers des groupes locaux ou des ateliers la pratiquant, mais ce n’est pas de ce côté que s’orientent les financements, ainsi que le regrette Patrick Bazin, ancien directeur de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, dans un article du Monde (2)
C’est un cas typique d’application de l’idéologie néolibérale, à savoir l’application de la logique de marché à des domaines où elle n’a pas sa place. Tous les éléments d’un marché de concurrence (presque) parfaite y sont un grand nombre d’offreurs est mis en relation avec un grand nombre de demandeurs, et grâce au numérique ceux-ci bénéficient d’une bonne information sur ces offres. Mais justement, la théorie des marchés postule que les consommateurs sont déjà dotés de préférences or, dans le cas présent, il n’en est pas d’autres, pour la plupart des jeunes, que celles que leur ont inculquées les industries culturelles, avec leurs produits de masses. Faut-il rappeler qu’un bien culturel n’est pas un bien comme un autre ? L’accès à une culture plus exigeante passe nécessairement par la construction d’une appétence, ce qui passe par l’éducation, et de façon générale par les relations humaines, que ne pourra jamais suppléer la communication numérique.
Notes
(1) Le pass Culture procure surtout des passe-droits Mediapart 1er novembre 2019
(2) Patrick Bazin Le Pass culture aurait pu constituer une preuve de confiance dans la capacité d’expression de la jeunesse » Le Monde du 19 nov 2019
01/10/2017
Le « péché originel » des business schools
Dans ce contexte des trois crises enchevêtrées, les institutions contribuant à la formation des cadres d’entreprise portent une responsabilité particulière. Le contenu des débats académiques peut certes paraître abscons aux personnes extérieures à la communauté des chercheurs. Pourtant, les théories développées en sciences sociales (et plus particulièrement en sciences de gestion) ont un impact significatif sur la vie économique et sociale, et particulièrement celle des entreprises. En effet, les acteurs économiques sont simultanément sujets d’étude et consommateurs des sciences de gestion. Une fois validées par la publication, et intégrées au contenu des enseignements, les théories de gestion modifient progressivement le comportement des acteurs, qui tendent, au fil du temps, à se comporter conformément à leurs prescriptions (voir l’encadré 1).
Encadré 1 :
Théorie financière et réalité
Un exemple peut permettre de mieux comprendre comment la recherche académique structure la réalité de l’entreprise. Nous savons que l’objectif de « maximisation de la valeur actionnariale » constitue la clé de voûte du management contemporain. Pourtant un paradoxe apparait : sur le plan juridique, les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l’entreprise, qui, entant que personne morale, n’appartient à personne[1]. Par ailleurs, une entreprise produit de la richesse en combinant l’ensemble des ressources dont elle dispose (capital humain, capital physique et capital financier). Si la « valeur » est obtenue par la combinaison des ressources de l’entreprise, pourquoi l’objectif affiché des dirigeants devrait-il être de « maximiser la richesse des actionnaires » ? La seule réponse plausible se trouve dans le développement de la théorie de l’agence (Jensen and Meckling, 1976). Cette théorie, qui fut vulgarisée et enseignée à des générations d’étudiants sans référence à ses hypothèses, a exercé un impact profond sur la vie des entreprises. En rigidifiant les pratiques de gestion, elle a probablement déformé les entreprises à son image. Le développement de la théorie financière a donc contribué à détourner la rationalité des dirigeants, en principe orientée vers l’analyse et la prospective du contexte complexe dans lequel est plongée l’organisation, vers la maximisation d’indicateurs financiers. En ramenant la question du management des entreprises à un ensemble de concepts algébriques et à des relations algébriques entre ces derniers, la théorie de l’agence a ainsi structuré donc insidieusement la réalité économique, en jouant le rôle d’une « technologie invisible » : « Les instruments de gestion jouent un rôle important pour produire la gestion : coordonner des activités, choisir des investissements, fixer des prix. Mais ils régissent aussi des rapports entre des hommes, entre des groupes sociaux. Ils cristallisent ainsi des rapports de force d'une manière qui peut même parfois disparaître aux yeux des agents ». (Berry, 1983, p.20)
En légitimant les actions et les comportements des dirigeants par la superposition d’un voile de scientificité, les recherches et la pédagogie en sciences de gestion ont, au cours des décennies précédentes, contribué à cristallier les rapports de force entre les parties prenantes des organisations, influençant de ce fait les intentionnalités de celles-ci, et, in fine, l’évolution de la Société. Le « péché originel » des business schools, au cours des décennies précédentes, aura été d’inculquer à des générations d’étudiants des modèles de gestion basés sur des hypothèses néolibérales (rarement explicitées, mais toujours tacitement admises) dans lesquels (i) le long terme serait une succession de court termes successifs et (ii) la somme d’intérêts individuels ferait l’intérêt collectif.
Nous affirmons donc qu’une condition nécessaire – mais non suffisante - à la résilience de la Société aux enjeux du siècle sera de repenser simultanément l’objet et le sens donné à nos recherches, nos modèles pédagogiques, et nos relations avec les organisations. Ceci impliquera, en amont, de s’interroger sur la nature des relations qui unissent entre les sociétés – définies comme réseau de parties prenantes - et la Société.
Notes
[1] C’est d’ailleurs la séparation entre la propriété du capital et la propriété des actifs, des ressources et la responsabilité des dettes qui distingue les sociétés par actions d’autres formes juridiques telles que, par exemple, les entreprises individuelles, et les sociétés en nom collectif.
14/09/2019
Le projet de l'eccap rendre un autre avenir possible
La notion même de changement de cap amène à prendre acte des bouleversements en cours, y compris au niveau mondial. Après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, le livre de F. Fukuyama paru en 1992 intitulé « La fin de l’histoire et le dernier homme » pouvait donner à penser que la suprématie de la démocratie et du libéralisme était définitivement assurée. Mais les pays du G7 réunis récemment à Biarritz ( France, Allemagne, Italie, Royaume Uni, , Etats-Unis, Canada, Japon) ne représentent plus que 40% de la richesse mondiale mesurée par leur PIB contre 70% il y a 45 ans. Avec l’arrivée de Trump à la présidence de la démocratie la plus ancienne, on ne peut que s’inquiéter de la fragilité des institutions démocratiques. Et si les Etats-Unis sont incontestablement la première puissance militaire, Trump dans sa volonté de s’en tenir étroitement aux intérêts des Etats-Unis, affiche un certain repli par rapport au reste du monde. Ce qui contraste de manière saisissante avec les ambitions de Xi-Jin Ping de faire à nouveau de la Chine la première puissance mondiale, grâce notamment aux multiples partenariats que permettent les nouvelles routes de la soie[1]. L’importance actuelle et à venir de la Chine, qui n’est pas un modèle de démocratie, nous entraîne bien loin de Fukuyama.
Ceci étant, les résultats du G7 représentent sans doute, grâce à la politique menée par E.Macron, l’optimum de ce que l’on pouvait en espérer. Qu’il s’agisse d’éviter une coupure grandissante entre les Etats-Unis et l’Europe en calmant quelque peu les foucades de Trump, du refus de signer le Mercosur en l’état actuel, de l’intérêt porté à la protection de la forêt amazonienne, avec les modestes perspectives de reforestation, en opposition à la politique catastrophique menée par le président brésilien Bolsonaro. Qu’il s’agisse aussi des avancées concernant la fiscalité des multinationales du numérique sur laquelle nous reviendrons.
Les opposants à E.Macron ont évidemment raison de souligner que la volonté de ne pas signer le traité Mercosur en l’état est bien tardive et qu’il ne fallait pas signer le traité CETA avec le Canada qui présente des dangers évidents.
Plus généralement, l’eccap considère qu’un véritable changement de cap suppose de remettre en question toute une idéologie qui tourne autour de la volonté de faire de la France une start-up nation, ou qui ambitionne de voir le plus de français possible devenir millionnaire ou milliardaire... L’eccap veut apporter sa pierre à la lutte en cours contre un capitalisme néo-libéral qui s’inquiète lui-même de son avenir (tant les dégâts qu’il entraîne sont gravissimes), contre les risques de la numérisation, de l’homme augmenté etc. avec la conscience du tragique de notre situation. Un article récent du Monde du 17 août 2019 était titré « Ecologie, climat : l’effondrement n’est pas inéluctable ». Nous partageons l’analyse des six chercheurs signataires qui considèrent que « la panique de la collapsologie est tout aussi paralysante que la certitude des climatosceptiques » Ces chercheurs plaident pour une mobilisation concertée alliant militance citoyenne, décideurs politiques et entreprises.
Nous poursuivons donc notre effort en collaboration (avec tous ceux qui le veulent bien) pour les changements radicaux qui s’imposent en envisageant un autre avenir possible. En sachant que l’avenir se joue aussi bien au niveau des idées que des réalisations innovantes si modestes soient-elles parfois.
Notes
[1] Peter Frankopan. Les nouvelles routes de la soie. 2018.
02/07/2022
Le projet partenarial d’aménagement (PPA) en centre ville de Marseille, une opportunité pour coconstruire la ville avec ses habitants ?
Un contexte extrême qui a marqué une rupture dans les processus de décision.
D’un projet partenarial d’aménagement à une fabrique commune de la ville ?
Une fabrique de la ville pour ménager ou aménager ?
Questionner nos cultures, c’est questionner la circulation de nos savoirs et enfin, questionner le pouvoir.
Le CoMU, la première pierre d’une nouvelle fabrique de la ville ?
Notes
Pierre-Alain Cardona, dans le souci de documenter le long processus de co-construction de la ville de Marseille (après « Noailles, entre ombres et lumières »), illustre parfaitement cette tension évoquée par Richard Trapitzine entre la règle et l’usage. Ces expériences partagées sur l’Eccap nous permettent de mettre en question cette « tension » et de tracer des pistes utiles pour penser un changement de cap.23/06/2024
Le Rassemblement National, danger pour la démocratie
André Koulberg a publié en 2017 Le FN et la société française, (éditions Utopia). Il est membre de la section d'Aix-en-Provence de la Ligue des droits de l'Homme. Ce texte participe au combat mené par celle-ci pour la défense de la démocratie et des droits humains.
La destruction de la démocratie est inscrite dans le programme du Rassemblement National. Les idées du Rassemblement National ont tellement été banalisées ces dernières années que nous ne percevons plus la radicalité antidémocratique des mesures qu'il prône : discriminations sans limites, sur-pouvoir de l’État, pouvoir de censure sur les médias et tous les moyens d'expression, surveillance et contrôle des enseignants... Ce ne sont pas des « points de détail».
Relisons donc les différents textes programmatiques du RN.
Discriminer
Le Rassemblement National, depuis la reprise en main de Marine Le Pen en 2012, a fait disparaître, au fil des échéances électorales, un certain nombre de dispositions susceptibles de trop choquer ses électeurs et ses électrices. Les blagues antisémites sont proscrites, son discours sécuritaire n'est plus axé sur le rétablissement de la peine de mort, son discours sur les femmes ne fustige plus les « avortements de confort;», etc. mais sur les questions centrales de son programme (immigration, insécurité...) ses options apparaissent clairement, malgré la rhétorique dans laquelle ils sont enrobés. La simple lecture de ses textes programmatiques permet de prendre la mesure des changements qu'il voudrait introduire : une remise en cause du régime démocratique que nous connaissons en France depuis 1945. Est-ce qu'on se rend compte de ce que cela signifie;?
Le Rassemblement National propose d'organiser un référendum pour changer la constitution. C'est, notamment, un principe fondamental de nos constitutions qui est visé : le principe de l'égalité devant la loi. Le titre premier de la constitution de 1958 stipule par exemple que la France « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion;». Cette égalité de droit est exactement ce que le RN veut supprimer. C'est le fameux principe de « préférence nationale;» rebaptisé « priorité nationale;». Il propose que les étrangers (ou « étrangers extra communautaires») soient discriminés à l'embauche, lors de l'acquisition d'un logement, pour de nombreuses prestations sociales (par exemple « les allocations familiales seront réservées aux Français»), au niveau juridique (la double peine) et dans l'accès aux soins (suppression quasi complète de l'aide médicale d’État)...
Mais, dira-t-on, ce sont des étrangers. N'est-il pas normal qu'ils relèvent d'une législation spécifique? Cela peut être vrai de dispositions ordinaires adaptées à la situation d'étranger, comme, par exemple, l'exigence d'un passeport. Mais cela ne l'est plus lorsqu'il s'agit de droits fondamentaux reconnus par notre constitution et par toutes les conventions internationales. Les étrangers, aussi étrangers qu'ils soient, sont des êtres humains et, à ce titre, ils doivent bénéficier des droits de l'homme, dont l'originalité est justement de concerner tous les êtres humains. Violer ce droit, c'est basculer dans un autre type de régime, comme, par exemple, celui que nous avons connu en France dans la période de Vichy.
La multiplication des discriminations que le Rassemblement National veut inscrire dans la loi touche aux fonctions vitales des personnes visées : la possibilité de travailler, de se loger, de se soigner... Ces mesures fabriquent des sortes de sous-humains !
La suppression de l'aide médicale d’État (sauf « soins urgents», mais vu le temps des procédures ce sera souvent trop tard) peut servir ici d'exemple type de ces discriminations sans limite, et absurdes. C'est une mesure qui constitue un véritable scandale moral : laisser un malade sans soin parce qu'il a une origine étrangère... C'est aussi une mesure stupide : au sein de ces populations non soignées se propageront inévitablement des épidémies qui nous frapperont, nous aussi.
Prenons la mesure de ce que représentent ces mesures discriminatoires que voudrait nous imposer le parti de Marine Le Pen, elles ne représentent pas un simple changement législatif, elles nous font changer d'univers.
Ce mépris de l'humain, cette destruction des droits de l'homme, de plus, ne concerne pas que les étrangers. Une fois que le principe de l'égalité des droits est abandonné, la garantie de ce droit n'existe plus pour personne. Pour tous, ce qui était un droit n'est plus qu'une tolérance que l’État peut octroyer, ou retirer, quand il veut. L'arbitraire peut frapper n'importe qui. Et, effectivement, l'expérience historique confirme que dans cette conjoncture, les discriminations s'étendent à de nombreuses catégories : opposants, minorités, femmes... Le régime de Vichy, par exemple, discriminait les Juifs, mais aussi les tziganes, les femmes (des femmes fonctionnaires révoquée simplement parce qu'elles étaient des femmes).
Non seulement les discriminations prolifèrent mais ceux qui apportent une aide aux discriminés, aujourd'hui aux sans papiers privés de droit, sont criminalisés. Le RN prévoit de les « poursuivre;» : « La loi permettra de poursuivre et de condamner les personnes qui apportent une aide directe ou indirecte aux étrangers qui tentent d'entrer illégalement sur le territoire et s'y maintenir;». Cela fera beaucoup de Français réprimés pour leurs gestes humanitaires. Où commence l'aide indirecte?
Au lot de discriminations va s'ajouter le lot de répressions.
De l'arbitraire policier à la police de la pensée
La destruction de l'égalité des droits, fondement essentiel de nos démocraties, n'est pas la seule mesure antidémocratique prônée par le Rassemblement National, loin de là;! L’État et l'administration RN ne veulent pas seulement discriminer, ils veulent aussi se doter d'un sur-pouvoir face à des citoyens de moins en moins susceptibles de défendre leurs droits. Ce choix se lit très clairement dans les textes consacrés à la sécurité et la répression policière.
Le RN propose notamment « d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes;» afin de ne « jamais craindre» d'utiliser la force, le parti estimant qu'il devrait en faire bien plus usage.
Les policiers bénéficient évidemment d'un droit de légitime défense, précisément défini par la loi. Mais leur octroyer une présomption générale de légitime défense a priori, indépendamment de l'acte commis, ce n'est plus tenir compte des cas où elle est effective, mais légitimer des actes simplement parce que ce sont des policiers qui les commettent. Et les victimes de ces actes perdent ainsi en grande partie les moyens de se défendre face à des violences arbitraires. Ce ne sont plus des bavures puisque les policiers sont, de par leur statut, en légitime défense.
Si l'on ajoute à cela l'aveuglement volontaire du RN face à des dérapages policiers, par exemple les délits de faciès, pourtant documentés depuis longtemps, on ne peut que conclure à l'existence caractérisée de ce parti à légitimer les pouvoirs répressifs arbitraires et à priver les citoyens de moyens d'y résister.
Que reste-t-il de la démocratie s'il n'y a plus d'égalité des droits ni, pour les citoyens, de capacité de résister aux abus et à l'arbitraire du pouvoir? Pas grand chose. Et pourtant, dans la doctrine RN ce n'est qu'une partie des mesures oppressives envisagées. Elle attribue, par exemple, à l’État le droit de limiter gravement un certain nombre de nos libertés fondamentales.
Le Rassemblement National donne au pouvoir le droit de censurer à peu près tous les moyens d'expression existant dans un pays au nom de la lutte qu'il veut mener contre ce qu'il nomme une « idéologie». Contre une idéologie considérée comme néfaste, les autorités peuvent à peu près tout.
L'exemple que donne le RN est celui de « l'idéologie islamiste», propre à faire peur, mais cette peur risque de nous faire oublier les enjeux de la liberté d'expression qui ne concernent évidemment pas seulement les propos islamistes.
Marine Le Pen a déposé un projet de loi qui « prévoit l'interdiction de la publication des écrits, y compris par voie électronique ou audiovisuelle ayant pour objet ou pour effet la manifestation ou la diffusion de l'idéologie islamiste». Mais l'idéologie, et c'est le nœud du problème, est une notion très large. Où commence l'idéologie islamiste? Est-ce que tous ceux qui sont stigmatisés, notamment par le RN, sous le terme d'« islamo-gauchistes» seront partout censurés;? En réalité ce pouvoir de censurer toutes les formes d'expression au nom de la lutte contre une « idéologie» permet à l’État, de censurer tout ce qu'il veut car l'infraction n'est pas précise, comme peut l'être par exemple la diffamation définie juridiquement. Elle peut désigner toutes les idées qui déplaisent au gouvernement. Et au nom d'une incrimination aussi ouverte le RN se donne le droit de censurer tous les médias, les réseaux sociaux, les maisons d'édition, etc...
Cette traque idéologique s'étend partout, et notamment à l'école. Et là encore, la lutte du pouvoir contre les « idéologies;» ouvre à l’État un champ de possibles censures et répressions quasi infini, bien au delà de la seule « idéologie islamiste». Ainsi, par exemple, le RN réprouve depuis longtemps les méthodes pédagogiques actives, égalitaristes (le collège unique), ce qu'il nomme « la doctrine de l'école ouverte;», etc... Il qualifie tout cela d'« idéologie délétère;, donc réprimable, ne propose aucun débat mais s'apprête tout simplement de supprimer les institutions existantes, les instituts nationaux supérieurs des professeurs et de l'éducation, censés la propager. De l'incrimination d'une idéologie qui déplaît au RN à la répression il n'y a qu'un pas, vite franchi.
L'investissement autoritaire de l'école ne s'arrête pas là. Le Rassemblement National veut aussi exercer un contrôle général sur les cours assurés par les professeurs dans les classes. Soupçonnés de mal penser (c'est-à-dire autrement que le RN), rien ne semble plus urgent que de les mettre sous une étroite surveillance des autorités. Les enseignants devront constamment se conformer à la « neutralité» officielle. « l'exigence de neutralité absolue des membres du corps enseignant» sera partout renforcée. Sous une telle pesante tutelle, cette « neutralité absolue;» sera déterminée par le pouvoir. Au lieu de se référer aux disciplines (par exemple l'histoire telle qu'elle est faite par les historiens), ce sera « la vérité», « la neutralité» de l’État qu'il faudra enseigner. Et les autorités y veilleront scrupuleusement. Est prévu un « accroissement du contrôle des corps d'inspection». Celui-ci aura notamment pour mission une systématique délation des contrevenants à cette « neutralité» d’État : « obligation de signalement des cas problématiques sous peine de sanctions à l'encontre des encadrants».
Nous imaginons parfaitement ce que cela peut signifier car, avec un vocabulaire quasi identique des États (notamment des États américains) ont mis en œuvre ce programme. En Floride, par exemple, aujourd'hui, les manuels scolaires sont expurgés de contenus scientifiques qui contreviennent aux opinions de certains groupes de pression (des évangélistes fondamentalistes opposés à l'enseignement de la théorie de l'évolution) et du gouverneur qui les soutient. Les professeurs sont dénoncés par certains de leurs élèves et pratiquent de plus en plus de l'autocensure.
Une forte intervention de l’État pour censurer le contenu des matières enseignées et une surveillance autoritaire des enseignants, cela produit toujours les mêmes effets : la fabrication d'une idéologie d’État, c'est-à-dire, en terme orwellien, une police de la pensée.
Une offensive contre la démocratie
Le Rassemblement National prétend défendre l'identité de la France mais l'essentiel du programme qu'il s'apprête à appliquer vise à détruire ce qui constitue la singularité de la France depuis des siècles. La présence de personnes à la peau foncée dans le pays ne change pas fondamentalement l'identité de la France. Ce qui la détruirait ce serait de faire du « pays des droits de l'homme» dont la devise est « liberté, égalité, fraternité», une société qui rejette l'égalité des droits et discrimine des populations entières, qui maltraite des groupes transformés en bouc émissaire, qui fait régner un pouvoir arbitraire, qui prive les citoyens de leurs libertés fondamentales, qui impose une idéologie d’État...
Or tout cela se trouve dans les textes programmatiques RN.
Ce n'est pas l'identité de la France même si cela a existé à certaines périodes de l'histoire de France comme la période de Vichy. Ce furent quelques épisodes, particulièrement sombres.
Cette ombre plane aujourd'hui sur toutes les prises de position RN;. Partout est attisée la haine et le rejet de ceux qui sont perçus comme différents. L'hostilité envers les homosexuels et tous les déviants des normes hétérosexuelles dominantes n'a jamais cessé. Camille Froidevaux-Metterie nous le rappelle dans un article publié dans le journal Le Monde le 14 juin, voter RN pour les femmes c'est braquer une arme contre soi : les députés européens RN ont voté « contre la condamnation des discours de haine envers les personnes LGBTQIA+ en 2019 et contre le fait de déclarer l'Europe zone de liberté pour ces mêmes personnes en 2021».
La philosophe rappelle aussi que l'opposition aux droits des femmes est toujours vivace au sein de ce parti, malgré les fréquents clins d’œil de Marine Le Pen à ses électrices. Il suffit, là aussi, d'étudier les votes des députés RN au parlement européen pour se rendre compte qu'ils sont systématiquement défavorables aux droits des femmes (voir le rappel précis de tous ces votes dans l'article de Camille Froidevaux-Metterie).
Enfin, la haine est attisée, encore plus, de façon obsessionnelle, contre un groupe mal défini mais que tout le monde reconnaît. Il est question d'« immigrés», bien que souvent ils ne le soient plus depuis des générations; ou d'étrangers» ou « étrangers extra européens», mais on se garde généralement de désigner à la vindicte publique les Ukrainiens, chrétiens à la peau trop blanche. Qui désigne-t-on donc ainsi? Les illustrations du livret programmatique consacré à « l'immigration» apportent une réponse, on y voit toujours des « Noirs» et des « Arabes» (peut-être aussi quelques Roms).
De thématiques en thématiques, les méfaits de ces populations aisément reconnaissables, à défaut d'être bien définies, leurs crimes, leurs mœurs arriérées, et même les privilèges dont ils bénéficieraient dans la société française, se succèdent sans fin. Ainsi que les discriminations, les exclusions, les mesures toujours plus dures qu'on souhaite ardemment leur imposer : toujours plus attentatoires aux droits humains les plus élémentaires. On peut parler d'obsession ethnique. Toute personne familière des discours d'extrême droite des années 30 ou de la période de Vichy y trouvera des résonances. Or cette obsession xénophobe qui a si souvent joué un rôle majeur dans la destruction des démocraties, est partout dans les discours et les actes du RN et constitue le principal fondement de sa doctrine, encore aujourd'hui.
Pour s'en convaincre lisons un livret programmatique qui semble complètement éloigné de ces questions d'immigration et d'incrimination des étrangers, celui consacré à « l'écologie».
Nous allons de surprise en surprise. D'abord ce discours écologique est avant tout un discours anti-écologtique, dénonçant « l'écologie punitive» à longueur de pages, dissuadant les Français de changer leur mode de vie, s'opposant aux mesures, pourtant souvent très limitées, prises par diverses instances nationales ou internationales pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais, vis-à-vis des étrangers, le ton change, la situation climatique exigerait qu'on restreigne leur nombre et leurs droits et qu'on réagisse vivement. Une des principales mesures « écologiques;» proposées par le RN est la fermeture des frontières et l'organisation de la préférence nationale non seulement pour les produits français ou les entreprises françaises, mais aussi pour« l'emploi des Français». On croyait parler écologie, on retourne à l'obsession ethnique, aux exclusions, aux discriminations... à cette identité des pages douloureuses de notre histoire.
Le Rassemblement national a appris à utiliser un langage policé, respectable, à se référer à la république, à la démocratie, et même aux droits de l'homme, mais derrière ce vernis, c'est une véritable machine de guerre antidémocratique que révèle la lecture de son programme. Même si nous ne connaissions pas les accointances de Marine Le Pen avec Poutine ou Victor Orban ce programme suffit pour découvrir ses penchants autoritaires
Dans la confusion générale, la promotion de mesures inspirées par le discours RN (30 lois successives restreignant les droits des étrangers et, dernièrement, l'introduction de la préférence nationale dans une loi sur l'immigration), nous avons perdu la capacité de percevoir la gravité destructrice de ces mises en cause radicales de nos principes et de nos droits. Or ce que nous découvrons à la lecture de ce programme RN ce ne sont pas seulement les réalités catastrophiques que recouvrent ces logiques mais tout un ensemble de mesures qui nous font basculer dans un autre régime, tel que nous n'en avons pas connu en France métropolitaine depuis la Libération. Ce n'est plus une évolution, même vers du pire, c'est un saut dans l'inconnu.
01/06/2024
Le rêve européen
C’est avec ce titre « Le rêve européen;» que Jeremy Rifkin, auteur à succès américain a fait paraître en 2004 son livre [1]. Le ressortir 20 ans après grâce à une voisine qui se débarrasse d’une partie de sa bibliothèque ne manque pas de sel ! Est-il prémonitoire ou est-ce un rêve? Toujours est-il que le numéro de printemps 2024 de la revue trimestrielle Zadig a pour titre « Rêver l’Europe».
En complément de son titre « le rêve européen;» en page de garde, J.Rifkin précisait : « comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire». Et dans Zadig qui a pour titre du n° de printemps 2024 « Rêver l’Europe;» l’ukrainien A.Kourkov déclare : « Vous savez, sous l’URSS, nous croyions tous dans l’American Dream. Mais après la chute du mur, les Ukrainiens l’ont remplacé par l’European Dream». Et à titre d’exemple, selon la presse, aujourd’hui 80% des géorgiens choisissent l’Europe et s’opposent à leur gouvernement tenté d’imiter la Russie de Poutine.
J.Rifkin est américain et s’il avait eu à choisir il y a 20 ans, il aurait choisi à nouveau d’être américain. Il n’empêche qu’il considère que l’Europe telle qu’elle était il y a 20 ans, lui semblait présenter pour l’avenir du monde des qualités susceptibles d’être un modèle pour le monde supérieur à l’esprit américain. Il cite Romano Prodi alors Président de la Commission Européenne qui déclarait : « Nous (les européens) apportons au monde l’exemple réussi d’une méthode pour la paix».
A la croisée des chemins
Ce « rêve européen» peut paraître dérisoire quand on voit le « sud profond» qui s’écarte de l’occident, quand on voit les difficultés de la France en Afrique de l’ouest. Déclin de l’Occident selon Poutine? Ou au contraire l’avenir est-il porté par les géorgiens et tous ceux qui ont fui la Russie de Poutine?
Mais Abderrahmane Sissako nous dit : « Nous, africains, nous avons le sentiment que l’Europe a toujours un regard condescendant, qu’elle ne juge pas à égalité les autres culture »[2]. Et dans ce même numéro remarquable de la revue trimestrielle Zadig du printemps 2024, Hartmut Rosa, penseur allemand, nous met en garde. Il écrit : « l’Europe doit se mettre à l’écoute du monde » plutôt que dominer, il lui faut résonner. A travers les concepts de démocratie et de droits de l’homme et du citoyen, elle a en même temps fait une puissante promesse : que les citoyens et citoyennes puissent entrer ensemble dans une relation de résonnance, une relation dans laquelle leurs différentes voix pourront trouver une écoute…»[3]
Notes
[1] Jeremy Rifkin. Le rêve européen. Librairie Arthème Fayard pour la traduction française. 2005.
[2] Numéro « hors-série» de la revue trimestrielle Zadig, printemps 2024 en collaboration avec Arte, intitulé « Rêver l’Europe» p.82
[3] Dans ce même numéro p.191.
16/05/2021
Le revenu d’existence par création monétaire : un outil facilitant le changement de cap.
Une révolution démocratique : rompre avec la démocratie libérale
Une révolution économique : une régulation démocratique de la monnaie
Le RECRE : une transition vers une société solidaire, démocratique et écologique
Références bibliographiques
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Notes
[1] En 2000, J. Habermas, dans un ouvrage où il évoquait l’Union Européenne, écrivait : « Dans un système ébranlé par ses pratiques néolibérales, le processus de prise de décision politique est coupé de son terreau. Les élections démocratiques ne servent que de trompe-l’œil pour masquer la domination des élites qui tournent en vase clos. » (Habermas, 2000, p. 4).30/05/2023
Le RSA d’Emmanuel Macron : survivre sous condition
Stéphane Troussel, le président du département de Seine-Saint-Denis a retiré sa collectivité de l’expérimentation «France Travail;». La raison : « La doctrine portée par le gouvernement en matière de conditionnalité des aides sociales […] me paraît une grave entorse à notre République»[1].
Le workfare[2] à la française
Le candidat Macron avait annoncé lors de la présentation de son programme le 17 mars 2022 sa volonté de réformer le RSA « en assurant un meilleur accompagnement et un meilleur équilibre des droits et devoirs;» et « l’obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaines pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle»[3]. Le projet a depuis son élection été confié à Thibaut Guilluy, haut-commissaire à l’Emploi et à l’Engagement et intégrera plus largement le projet de loi France Travail qui doit remplacer Pôle emploi en 2024. Il est d’ores et déjà expérimenté dans 18 départements. Sans la Seine-Saint-Denis donc.
France Travail serait l’opérateur chargé de piloter l’ensemble du service public de l’emploi avec les acteurs associés pour coordonner l’accompagnement des bénéficiaires. Derrière l’intérêt de l’usager avancé par la réforme, se cache en réalité une tentative de recentralisation des politiques d’accompagnement vers l’emploi, comme le laissent entrevoir les craintes exprimées par les départements[4] ou les missions locales[5]. Mais cela pose deux problèmes. Tout d’abord, du point de vue de la gouvernance car les collectivités locales, qui reposent sur l’élection au suffrage universel, vont être inféodées à une agence de l’État. Ensuite, au niveau budgétaire, puisque le rapport de la mission de préfiguration estime le financement du plan entre 2,3 et 2,7 milliards d’euros sur la période 2024-2026[6].
Dans un contexte de crise du recrutement, il y a par ailleurs tout lieu de penser que l’État cherche à faire peser la responsabilité du chômage sur les individus plutôt que sur la société, les sanctions venant se substituer à l’accompagnement. Une manière de rééquilibrer le rapport de forces sur le marché du travail au bénéfice des entreprises. C’est ainsi qu’il faut lire les récentes polémiques entourant les propos de l’exécutif, de Thibaut Guilluy, qui souhaite qu’on « demande des comptes» aux allocataires[7] du RSA, au Président de la République qui estimait lors de son allocution télévisée du 22 mars qu’il fallait les « responsabilise;». La réforme prévoit en particulier une « suspension-remobilisation» applicable soit avant la signature du contrat d’engagement si l’allocataire ne se présente pas à ses rendez-vous ou tout au long de l’accompagnement s’il ne tient pas ses engagements, ce qui vise à faciliter, donc accroître le recours aux sanctions par les institutions[8].
Un risque d’aggravation de la pauvreté
Or comme le montre une étude des chercheurs Sylvain Chareyron, Rémi LeGall et Yannick L’Horty, si les dispositifs de sanction améliorent la participation aux démarches d’insertion, ils n’ont que peu d’effets sur l’accès à l’emploi et aggravent le risque de non-recours aux droits[9].
Un renforcement des sanctions risque d’aggraver la situation des plus fragiles et de générer des effets pervers, comme l’ont montré les études sur les sanctions prévues par le Universal Credit au Royaume-Uni. Si leur impact sur l’emploi s’avère nul, elles ont pour conséquence d’accroître l’incertitude sur l’avenir (liée au risque de radiation pour des infractions mineures comme le retard à un rendez-vous) ou l’anxiété des personnes et de rendre la recherche d’emploi largement contre-productive (multiplication des candidatures, dont certaines paraissent inappropriées)[10]. A contrario, plusieurs expérimentations (et assez récemment encore, en Finlande) ont bien montré qu’à montant égal, un revenu inconditionnel offrait le même niveau de retour à l’emploi qu’un revenu sous conditions, tout en renforçant de façon sensible la santé physique, mentale et sociale des bénéficiaires[11].
Les associations de solidarité, à l’instar du collectif ALERTE[12] qui en rassemble un grand nombre ou d’ATD Quart Monde[13] qui a été à l’origine de la création du Revenu minimum d’insertion (RMI), défendent l’inconditionnalité du RSA ainsi qu’un renforcement de l’accompagnement à concevoir comme un droit des allocataires. Les trois seuls départements de gauche présents dans l’expérimentation (Loire-Atlantique, Ille-et-Vilaine, Grand Lyon) ont conditionné leur participation à la préservation de leur responsabilité sur l’accompagnement et à l’absence de renforcement des sanctions[14].
Une réforme dégénérée
On est bien loin de la philosophie exprimée par François Mitterrand en 1988 dans sa Lettre aux Français, dans laquelle il annonçait la création du RMI : « L’important est qu’un moyen de vivre ou plutôt de survivre soit garanti à ceux qui n’ont rien;». Si dès l’origine le RMI a joué sur l’ambiguïté de l’insertion et la contractualisation associée pour obtenir une adhésion transpartisane [15], la réforme en cours est d’une autre nature. Il s’agit bien d’imposer un système de workfare dans lequel la responsabilité est individualisée et les institutions deviennent disciplinaires.
Comme pour les retraites sur lesquelles Emmanuel Macron envisageait une réforme de structure sous le précédent quinquennat avant de la troquer pour une réforme paramétrique se concentrant sur le recul de l’âge légal de départ, l’expérimentation du RSA conditionné confirme l’abandon du « revenu universel d’activité;» pourtant annoncé comme une mesure phare de la stratégie pauvreté en 2018 pour fusionner l’ensemble des prestations sociales en une seule en les automatisant et les ouvrants aux jeunes. Dans le contexte du mouvement des Gilets jaunes, le fait que les simulations anticipent 3,55 millions de foyers perdants n’y est sans doute pas étranger[16]. Il est en tout cas frappant qu’au cours de ce nouveau quinquennat le pouvoir mette en œuvre les réformes avortées du précédent sous une forme dégénérée.
Pour un revenu d’autonomie
Dans ces conditions, nous appelons l’ensemble des acteurs à défendre une contre-réforme, le revenu d’autonomie, qui repose sur cinq piliers[17] :
- L’inconditionnalité et le versement automatique pour résoudre le problème du non recours qui concerne 34% des personnes éligibles[18],
- Le droit à l’accompagnement en rendant effectif et universel un accompagnement global sur l’ensemble du territoire[19],
- L’ouverture aux jeunes, alors que 22,7% des 18-24 ans vivent sous le seuil de pauvreté contre 13% en moyenne pour l’ensemble de la population[20],
- L’augmentation du RSA, qui a décroché depuis la création du RMI par rapport au salaire minimum[21],
- La garantie d’emploi, pour laquelle l’expérimentation des Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) pourrait être déployée.
La Première Constitution de la République, celle de l’an I, le proclamait : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler». La République sociale ne saurait conditionner un revenu de survie sans se trahir.
Notes
[1] « La Seine-Saint-Denis refuse le RSA conditionné et fustige « une grave entorse à notre République;»;», Libération, 28 mars 2023.
[2] Les programmes de workfare posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher une allocation.
[3] « Emmanuel Macron veut réformer le RSA avec « 15 à 20 heures d’activité;» obligatoires par semaine;», L’Obs, 17 mars 2022.
[4] Catherine Abou el Khair, « Départements de France exprime ses doutes sur le projet France Travail;», Localtis, 29 mars 2023.
[5] Rouja Lazarova, « France Travail : les inquiétudes des missions locales;», La Gazette des communes, 3 avril 2023.
[6] Thibaut Guilluy, France Travail, une transformation profonde de notre action collective pour atteindre le plein emploi et permettre ainsi l’accès de tous à l’autonomie et à la dignité par le travail. Faisons équipe pour accompagner la réussite de toutes les personnes, de toutes les entreprises et de tous les territoires, Mission de préfiguration France Travail, Rapport de synthèse de la concertation, Ministère du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion/Haut-commissaire à l’emploi et à l’engagement des entreprises, avril 2023.
[7] Aline Gérard, entretien avec Thibaut Guilluy, « RSA et activité obligatoire : « Tout travail mérite salaire. Ça ne va pas changer;», Ouest France, 13 mars 2020.
[8] Thibaut Guilluy, Op.cit.
[9] Sylvain Chareyron, Rémi Le Gall et Yannick L’Horty, « Droits et devoirs du RSA : l’impact des contrôles sur la participation des bénéficiaires;», Revue économique, Vol.73, 2022/5, p.735-759.
[10] Economic & Social Research Council, Final findings report. Welfare Conditionality Project : 2013-2018, juin 2018.
[11] Kela, « Results of Finland’s basic income experiment : small employment effects, better perceived economic security and mental wellbeing;», 6 mai 2020.
[12] Collectif ALERTE, « France Travail : les associations de solidarité demandent un accompagnement effectif renforcé des personnes privées d’emploi;», Communiqué de presse, 18 avril 2023.
[13] ATD Quart-Monde, « France Travail : un rapport qui confirme les inquiétudes d’ATD Quart Monde;», Communiqué de presse, 20 avril 2023.
[14] Métropole de Lyon, Département d’Ille-et-Vilaine et Département de Loire-Atlantique, « Opposés au RSA sous condition, nous défendons le droit à un meilleur accompagnement;», communiqué de presse du 24 avril 2023.
[15] Nicolas Duvoux, « Trente ans de RMI. La réforme perpétuelle de l’assistance sociale;», La vie des idées, 27 novembre 2018.
[16] Sarah Belouezzane et Bertrand Bissuel, « Allocation sociale unique : qui seraient les perdants et les gagnants;? », Le Monde, 2 août 2018.
[17] Timothée Duverger et Thierry Germain, « Revenu d’autonomie : faire le choix d’un autre modèle;!», Note, Fondation Jean-Jaurès, 12 avril 2023.
[18] Cyrine Hannafi et al., Mesurer régulièrement le non-recours au RSA et à la prime d’activité : méthode et résultats, Les dossiers de la DREES, n°92, février 2022.
[19] CNLE, Accompagnement vers l’insertion sociale et professionnelle, Avis, février 2022.
[20] Jean-Luc Tavernier (dir.), Revenus et patrimoines des ménages, Insee Références, 2021.
[21] ATD Quart Monde, Evaluation participative du revenu de solidarité active (RSA), Rapport d’ATD Quart Monde à destination de la Cour des Comptes, janvier 2021.
26/03/2021
Les assises du climat
La loi climat, issue de la Convention Citoyenne pour le Climat, CCC, entre en débat à l’Assemblée. Un débat présenté comme un affrontement entre les « écologistes », qui pousseraient à soumettre au Parlement « sans filtre » les 149 propositions de la CCC et les « réalistes » qui, au nom de la relance économique ou sous la pression de divers lobbys, en rabattraient des ambitions initiales.
Et si on se trompait de combat ? Et si les propositions elles-mêmes de la Convention Citoyenne pour le Climat étaient sans rapport avec l’ambition et les moyens nécessaires pour que la France et l’Europe assument réellement les engagements internationaux qu’ils ont pris pour préserver le climat et maintenir le réchauffement « très en dessous de 2° » comme le dit l’Accord de Paris ?
Revenons sur les conditions réelles d’élaboration des propositions par la CCC. Comme tout le monde, j’ai été admiratif du profond engagement de ces 150 citoyens, dont certains étaient au départ peu aux fait des questions climatiques et qui ont travaillé sans relâche, non seulement le week-end mais tout au long des semaines, pour élaborer et décider ensemble des propositions à soumettre à la Présidence. Mais, dans la pratique, ils ont été triplement piégés : par leur mandat par le mode d’organisation des débats par la censure des experts imposés par les organisateurs.
Le mandat : il encourageait, voire imposait, une approche sectorielle qui ne pouvait aboutir qu’à une longue liste de mesures ponctuelles : il n’est pas difficile de comprendre que par essence cela interdit de s’attaquer au fondement d’une logique économique qui, depuis plus de deux siècles, repose sur la substitution de l’énergie fossile à l’énergie humaine et animale.
La conduite des débats : l’argument d’efficacité, aboutir en quelques mois à des propositions votées par les citoyens, a permis aux organisateurs d’imposer une démarche en entonnoir, traitant les questions globales dès le début de la Convention, au moment où le groupe n’était ni formé en tant que collectif ni expert à titre individuel, sans jamais y revenir ensuite. Certains citoyens voulaient mon avis sur leurs propositions mais me le demandaient en catimini car, me disaient-ils, il leur était interdit de les transmettre à l’extérieur. Belles manières d’esquiver les questions de fond.
Les experts choisis par les organisateurs : selon le témoignage de certains membres de la Convention, les tentatives soit pour introduire dans la Constitution des modifications substantielles, comme l’obligation de cohérence entre les politiques publiques, soit pour revenir à une démarche globale en proposant l’allocation de quotas individuels négociables, ont été disqualifiées par les « experts » et soustraites au vote.
Le problème, ce n’est donc pas le fait que la loi soit en retrait sur les conclusions de la Convention ce sont les conclusions elles-mêmes de la Convention. Depuis qu’en 1986 j’ai pris conscience avec le regretté Gérard Mégie, l’un des fondateurs du GIEC, de l’ampleur du drame climatique qui se préparait, j’ai observé la répétition compulsive des mêmes causes et des mêmes effets : on fixe des objectifs, on définit une multitude d’obligations de moyens, on constate que les objectifs ne sont pas atteints... et on recommence. S’il est un point sur lequel tous les bons connaisseurs s’accordent c’est qu’il faut changer de méthode et de braquet, passer à une obligation de résultat, rechercher des mécanismes globaux qui garantissent qu’ils soient atteints, engager, y compris au plan pénal, les responsables politiques à l’égard de leur mise en œuvre.
Obligation de résultat : cessons de jouer sur les mots, c’est bien d’un rationnement de l’énergie fossile dont il s’agit. Et c’est probablement au niveau européen qu’il faut l’organiser, avec un plafond de l’empreinte carbone totale de la société décroissant chaque année d’un pourcentage constant, évalué selon l es experts de 5 à 8 %. Déjà, 5 % représenterait une rupture radicale par rapport aux évolutions actuelles, obligerait les entreprises à créer les conditions d’une traçabilité des émissions carbonées dans l’ensemble de la filière qu’elles contrôlent ou auxquelles elles participent. On constatera alors que cette traçabilité n’est techniquement pas plus difficile à obtenir que la totalisation de la TVA : c’est parce qu’il y TVA que le calcul est devenu possible et non parce qu’il était possible qu’il y a eu la TVA !
Il y a une seule méthode directe, transparente, universelle de fixer une obligation de résultat dans le respect de la justice sociale, avec une prévisibilité permettant à tous les acteurs privés et publics de mettre en place des stratégies à long terme de réduction de l’empreinte carbone : des quotas individuels égaux pour tous. Des quotas que ceux qui ont fait le choix de la frugalité puissent revendre, à un prix d’autant plus élevé que le plafond d’émissions se réduira, à ceux qui s’entêteraient dans un mode de vie peu compatible avec l’intégrité de la biosphère.
C’était là le seul sujet qui comptait pour une loi climat en 2021. Le reste ne fait qu’amuser la galerie. Au moment où tous les indicateurs de l’évolution climatique sont dans le rouge, après trente ans où on a fait semblant, débattre doctement de la question de savoir s’il faut imposer ou non un repas végétarien par semaine dans les cantines scolaires a un nom : une insulte à la démocratie.
Peut être n’est-il pas trop tard pour réagir ? c’est en tout cas mon vœu le plus cher.
Je vous prie de croire, Madame, Monsieur, à l’expression de ma haute considération
28/11/2020
Les communs, des jardins partagés à Wikipédia
La tragédie des communs ?
Le renforcement de la logique propriétaire
La propriété comme faisceau de droits
Une variété de communs autour d’une même notion
Vers une République des communs ?
15/07/2021
Les conditions d'une dynamique de croissance endogène pour Marseille
Voir autrement le territoire et la technologie
Dans le même temps, nous constatons qu’une autre façon de voir la technologie permet de réinsérer la fonction productive dans la proximité sous une forme réappropriable par les populations (c’est le principe de la fab city).
Dans ce contexte, l’urgence est plus que jamais à l’expérimentation d’un nouveau paradigme capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique. Le temps est venu de proposer un modèle de développement alternatif dans lequel proximités et innovations se conjuguent pour adapter la production locale aux besoins premiers des habitants.
Un nouveau modèle capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique
Notes
[1] Renaud Vignes, L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser (CitizenLab, 2019).13/11/2019
Les émeutes: contestation ou accomplissement de la mondialisation libérale ?
Notes
[1] Philippe Delmas, un pouvoir implacable et doux la tech ou l’efficacité pour seule valeur Fayard[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
06/10/2020
LES ENERGIES ELECTRIQUES RENOUVELABLES INTERMITTENTES ET LEURS LIMITES.
Nous abordons ici un des problèmes cruciaux de la stabilité d’un réseau électrique et donc de la sécurité d’approvisionnement qui en découle.
Trois types de centrales électriques
Actuellement le réseau électrique de notre pays est alimenté par trois types de centrales électriques.
1/ Les centrales dites de base qui doivent être disponibles toute l’année 24h sur 24.
Ce sont toutes des centrales thermiques, alimentées soit par des combustibles fossiles (gaz et charbon essentiellement) soit par des combustibles nucléaires. Les premières fournissent 8 à 10 % de la consommation annuelle d’électricité en France, les secondes environ 70%
2/ Les centrales utilisant les énergies renouvelables pilotables, qu’on actionne à la demande.
L’énergie hydraulique qui est très souple : l’ouverture de vannes entraine immédiatement la fourniture d’électricité. Par contre elle est limitée par le réseau fluvial du pays: on ne peut pas mettre des barrages partout. Leur contribution annuelle est de l’ordre de 12%.
Les énergies renouvelables appelées bioénergies: l’énergie du bois (biomasse) et celle donnée par des gaz provenant de décompositions naturelles (les bio gaz). Elle sont stockables et donc pilotables. Elles ne représentent pour l’instant que quelques pour cent de la consommation
totale d’électricité mais peuvent aussi donner directement de la chaleur.
3/ Les énergies renouvelables intermittentes: elles sont liées à des sources qu’on ne contrôle pas: le soleil et le vent. Par contre on peut prédire avec plus ou moins de précision leur occurrence. Ce sont :
- Les énergies éoliennes posées au sol ou sur l’eau. (actuellement 6% du total)
- Les énergies solaires thermiques et photovoltaïques ce sont ces dernières qui nous intéressent ici puisqu’elle sont sources de courant électrique et contribuent à peu près à 2% du total.
Le système électrique français est donc actuellement à 78% de base pilotables et 22% renouvelables dont 8% d’intermittentes. Il ne pose pas de problème de stabilité. On résume dans le tableau suivant les origines de production d’électricité sur le réseau national
en 2019. C’est la 3° colonne du tableau. Nous avons également figuré en dernière colonne les
objectifs futurs qui font l’objet de la suite du document.
Type d’énergie 2019 et Objectif futur
Pilotable nucléaire : 70 % ; de 25 à 0%
Pilotable Gaz. (+ à court termecharbon) : 8 % ; de 10 à 35%
Renouvelable pilotable Biomasse,biogaz : 2 % ; 10 %
Renouvelable pilotable Hydraulique : 12 % ; 15 %
Renouvelable intermittent Eolien : 6 % ; 25 %
Renouvelable intermittent. Photovoltaïque : 2 % ; 15 %
TOTAL : 100 % ; 100 %
Comment ce système est-il appelé à évoluer?
On part du principe actuellement accepté par tous : La pénétration des énergies renouvelables intermittentes doit accompagner la baisse d’activité des centrales de base en l’occurrence nucléaire et gaz et l’extinction des dernières centrales au charbon. Peut-on à court terme se passer des énergies de base? La réponse est non. Pourtant certains pays y sont arrivés ou en passe d’y être: L’Islande (géothermie + Hydraulique), et bientôt l’Autriche et la Suède grâce à une très forte proportion d’hydro-électricité.
On fera une remarque préliminaire à un quelconque scenario : lorsque l’on diminue la consommation et la production d’énergie électrique totale, on augmente d’autant la proportion d’énergies renouvelables pilotables, hydraulique et bioénergie ce qui permet de diminuer la part
des énergies de base (nucléaire et gaz).
Pour l’instant il est prudent et réaliste de supposer que la consommation d’énergie électrique en France va rester constante pendant de nombreuses années : c’est déjà le cas depuis près de dix ans, la légère diminution l’énergie électrique due à l’éclairage et au chauffage étant
contre balancée par l’augmentation des appareils électroniques et informatiques de toute sorte.
Il faut maintenant définir un paramètre qui joue un rôle important dans la suite du document: il s‘agit du facteur de charge :
Il est défini comme le rapport de la production d’énergie électrique d’une source donnée pendant un an, à la production qu’aurait délivrée cette même source fonctionnant de façon continue à pleine puissance pendant les 8760 heures de l’année. Par exemple en France ce facteur de charge est pour l’énergie photovoltaïque de 15% en Provence et de 11% dans les Hauts de France. Pour l’énergie éolienne on atteint un facteur de charge proche de 30% en Irlande, mais il n’est que que de 21 % en moyenne en France. On voit que ce facteur de charge est bien sûr lié à la géographie et à la météorologie d’un lieu donné pendant un temps donné et rien d’autre.
Pour essayer d’anticiper quelle sera la limite de pénétration des énergies intermittentes, nous avons observé ce qui se passe dès maintenant dans des pays plus avancés que le nôtre dans leur développement de ce type d’énergie : Danemark, Espagne et Allemagne. Nous ne donnons pas ici le détail des résultats obtenus.
Nous sommes arrivés à la conclusion suivante:
Quand sur un territoire donné, échangeant peu d’énergie électrique avec ses voisins et ne possédant pas de système de stockage massif, l’on développe une énergie intermittente, on observe que lorsque la part de cette énergie injectée dans le réseau atteint la valeur de son facteur
de charge, la régulation du réseau devient très difficile.
Cette observation mérite quelques explications:
D’abord on parle ici d’énergie (MWh) et non de puissance installée (MW). Ainsi, tant que les interconnections entre pays frontaliers et les systèmes de stockage sont faibles, on peut s’attendre en France, en étant un peu optimiste, à un taux de pénétration limite des énergies intermittentes de l’ordre de leurs facteurs de charge: 25% pour l’éolien et 15% pour le photovoltaïque. Ces chiffres prennent en compte le fait qu’il y a une certaine complémentarité dans l’espace et le temps entre ensoleillement et vent.
Par ailleurs, une meilleure utilisation des capacités hydrauliques, sans construction de nouveaux grands barrages permettrait peut-être
d’atteindre 15% de la production. Enfin les énergies renouvelables pilotables (biomasse et biogaz) devraient alors atteindre 10%. Ainsi une limite raisonnable de pénétration de toutes les énergies renouvelables en France atteindrait 65%. Ces valeurs sont présentées dans la dernière
colonne du tableau précédent.
Ce constat ne nous dit pas quand cet objectif sera atteint en France, car on en est loin! Au rythme de construction de nouvelles installations éoliennes, pour passer de 16 000 MW installés à 60 000 MW éolien, il faut une trentaine d’années (2050). Pour le photovoltaïque c’est à peu près
du même ordre. Pour arriver à l’objectif souhaité en 2040 plutôt que 2050 il faudrait augmenter de 30% le rythme annuel de mise en service de ces sources intermittentes: cela paraît jouable mais c’est déjà un effort notable.
Un choix politique
Mais que fait-on simultanément pour les autres énergies nécessairement pilotables? Il reste à partager les 35 % restants entre le nucléaire, dont il restera environ 7 000 MW en 2050 à partir de réacteurs déjà construits aujourd’hui, fournissant alors de l’ordre de 10% de l’énergie annuelle. Pour les 25 % restant, une part importante sera fournie par le Gaz ( qui présente un bon rendement avec le cycle combiné) donc une faible émission de CO2. Une souplesse d’utilisation lors des variations rapides de puissance et l’intérêt d’un possible mélange de méthane de synthèse renouvelable et de gaz naturel est alors intéressant. C’est la raison pour laquelle on s’accorde à attribuer au gaz la meilleure voie possible de la transition énergétique pour
l’électricité et le chauffage. Le choix est alors entre deux extrêmes: on arrête le nucléaire et on construit des centrales au gaz qui fourniront 35% de l’énergie ou bien on garde 10% de gaz pour assurer la souplesse et la stabilité du réseau et il faut alors une autre part fournie par le nucléaire
qui serait alors 25%, nécessitant de construire d’autres réacteurs d’ici-là. La vraie décision politique est là. Il ne faudrait pas attendre 20 ans pour la prendre.
Ce scenario pourrait être amélioré en jouant sur la consommation (éducation du consommateur) et le progrès du stockage. A ce sujet, il faut rappeler que l’utilisation des énergies électriques en surplus provenant des sources intermittentes peuvent augmenter la part du gaz renouvelable par électrolyse de l’eau fournissant l’hydrogène (on appelle cela Power to gas). Mais cela ne permet pas de stocker l’énergie électrique. Seule une réduction des coûts des batteries n’utilisant pas trop de métaux rares serait susceptible de résoudre ce problème. Il s’agit du long terme.
16/06/2020
Les entreprises à mission

Les Entreprises à Mission : Une hirondelle ferait-elle le printemps ?
.La sortie de la pandémie sera-t-elle l’occasion d’interroger la finalité des entreprises ?
Petite histoire de l’entreprise à mission
En 2018 est paru le rapport ‘’ l’entreprise, objet d’intérêt collectif ‘’ produit par Nicole Notat (ancienne secrétaire générale de la CFDT) et Jean-Dominique Senard (alors président du groupe Michelin), qui visait à souligner qu’au-delà de la recherche du profit, l’entreprise a un rôle social et environnemental. Le rapport voulait encourager le comportement responsable des actionnaires et faire reconnaître dans la loi, la notion d’« entreprises à mission ». Il était prévu d’inscrire la raison d’être d’une entreprise dans les statuts, de créer un comité d’impact doté de moyens, de vérifier ces bonnes intentions par un tiers et par des organes gouvernementaux. Etait prévue également une déclaration de performance extra-financière.
La loi PACTE ( Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise ) du 22 mai 2019, publiée en ce début d’année, a pour objet d’aider les PME à grandir, innover, exporter et créer des emplois. Elle vise à mieux associer les salariés à la vie et aux résultats de l’entreprise.
Elle reprend une grande partie des propositions du rapport Notat-Sénard. La mesure phare de cette loi est la création des entreprises à mission (EAM). Ce terme désigne les nouvelles sociétés commerciales qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, par une finalité d’ordre social ou environnemental.
La RSE (responsabilité sociale des entreprises) qui date de mai 2001 devient obligatoire pour toutes les entreprises. Elle offre aux sociétés volontaires la possibilité de devenir EAM en répondant à plusieurs obligations :
-formuler une raison d’être qui a un impact social, sociétal, ou environnemental positif
-définir des engagements, des objectifs chiffrés, les parties prenantes et les moyens à mettre en œuvre.
Les engagements et objectifs sont évalués en interne par un comité de mission et en externe par un organisme tiers indépendant. L’EAM est libre mais contrôlée. Elle affirme haut et fort qu’entreprendre ce n’est pas que faire du profit, c’est aussi s’inscrire dans la Société.
Être une EAM ce n’est pas un ‘label’ mais un dispositif légal qui s’inscrit dans la continuité de la RSE et qui permet d’afficher ses ambitions.
Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire a adressé le 24 Mai 2020, une lettre à 90 chefs d’entreprises de grands groupes les sommant d’agir davantage pour l’environnement : « Engagez-vous avec des mesures concrètes .... opposer écologie et économie est complètement dépassé ».
Qu’en est-il sur le terrain ?
Emmanuel Faber, a développé le projet de Danone comme EAM (100.000 salariés dans le monde et 25,3 milliards de chiffre d’affaires en 2019) notamment dans une interview sur France Inter le 21 mai dernier. Lors de la crise, Danone a puisé dans sa trésorerie pour assurer emploi et maintien des salaires, parce qu’il a estimé pouvoir le faire. E Faber reconnaît que cette période de confinement s’est accompagnée d’une profonde réflexion personnelle (« la crise fait vaciller les équilibres personnels »). Lorsque le journaliste Demorand lui pose la question : que répondre à ceux qui voient dans votre volonté de devenir EAM du marketing et une couche de peinture verte ? Faber répond : la couche de peinture verte va coûter aux actionnaires deux milliards d’euros dans les trois ans qui viennent. C’est ce qui a été proposé, discuté et approuvé par les actionnaires les 26 février dernier pour réduire les émissions de carbone, remplacer les emballages plastiques issus du pétrole, basculer pour Evian et Volvic dans des emballages entièrement recyclables etc. Dès maintenant le carton et le papier font leur apparition dans les rayons de manière importante.
Et quand un agriculteur interroge E.Faber sur l’agriculture industrielle, qui alimente les industries laitières de Danone et importe du soja avec destruction des forêts amazoniennes, E.Faber indique qu’il faut « arrêter d’importer du soja d’Amérique Latine » et qu’une note a été envoyée à la commission européenne pour rechercher une politique agricole intégrée commune qui assure l’autonomie en protéines. En réponse à une autre question, E.Faber affirme que « la concentration actuelle des richesses est une bombe à retardement » etc.
Quand le journaliste demande à E.Faber s’il ne se sent pas bien seul parmi les entreprises qui figurent à l’indice boursier du CAC/40 (soit les 40 plus grosses capitalisations boursières des grandes entreprises françaises) E.Faber répond que non et qu’il y a une prise de conscience et qu’il y a « une génération de patrons qui ont compris que les choses doivent complètement changer ».
Outre Danone, beaucoup de groupes se bousculent au portillon pour être reconnus EAM : Camif, Maif, Les Échos , le groupe d’aide à la personne Alenvi, le groupe Rocher ....
Quelques déclarations attirent particulièrement l’attention :
-Alenvi : vient de prendre l’engagement de limiter sa rentabilité et d’utiliser les gains pour revaloriser les salaires.
-Les Échos : s’engage à favoriser l’émergence d’une nouvelle société responsable en informant, mobilisant, accompagnant les citoyens et les entreprises, en multipliant les articles sur les initiatives à impact et en diminuant son empreinte carbone.
-Makesense, entrepreneur du social avec 15000 membres qui cogitent en réseau (téléphone pour sourds, usine à imprimer itinérante ...)
-Michelin (autre pionnier de l’EAM ) qui, entre autres, invente des pneus biodégradables. Ce qui malheureusement n’empêche pas Michelin de devoir fermer son usine de la Roche sur Yon et de supprimer 620 emplois d’ici la fin de l’année.
Quel est l’intérêt d’être une EAM ?
Comme dit Y Le Gall ( groupe Rocher ) ‘’le statut d’EAM ne fait pas forcément la vertu mais on se met dans une seringue et on ne peut plus reculer ‘’
Donner du sens à tous les acteurs, stimuler la créativité, des critères intéressants dans les appels d’offre ....Formaliser une mission constitue un avantage compétitif majeur.
Et aussi : attirer les jeunes diplômés qui rêvent d’un autre monde que celui des 50 dernières années et qui ne sont pas forcément attirés par la finance après avoir fait des études d’ingénieurs ou de sciences humaines.
Pour les 32 000 jeunes qui ont signé le manifeste étudiant « pour un réveil écologique » et qui veulent rebâtir notre société sur des impératifs écologiques, sociaux et sanitaires, prendre leur avenir en mains, c’est un appel à leur futur employeur à un réveil écologique. Ils veulent mobiliser les écoles et les universités, pour mieux se former et aider les jeunes diplômés à choisir un employeur suffisamment engagé dans la transition écologique. Ceux-là n’hésiteront pas à interpeller les DRH lors des entretiens d’embauche, sur la mission et la raison d’être de l’entreprise qui recrute.
Mais si Wall Street s’en fiche ?
Mais quid de la finance, des lobbies industriels, des grands groupes, des manœuvres de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, de la grande distribution, des tentatives du Medef de mettre un moratoire sur les dispositions environnementales ?
Quel va être le jeu de la finance ? Les actionnaires vont-ils être partie prenante ?
Ne faut-il pas douter quand Larry Fink, patron de la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars sous gestion, veut user de son pouvoir pour écrire le bréviaire du capitalisme nouveau, tout en se targuant de panser les plaies causées par l’ancien (creusement des inégalités et paupérisation des plus fragiles) ? Qui prétend vouloir exhorter les entreprises dont il est actionnaire à ‘’ œuvrer pour le bien commun ‘’? [1]
Pour le milliardaire Samuel Zell , Larry Fink est « extraordinairement hypocrite ».
Et il est normal d’être dubitatif devant ces déclarations quand Jeremy Grantham, milliardaire qui a dédié 98% de sa fortune à l’environnement et stratège en chef des investissements Mayo et Van Otterloo (GMO ) société de gestion d’actifs qui a plus de 100 milliards de dollars sous gestion , dit : « le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver et c’est le seul dont Wall Street se fiche » !
Mais des pétitions circulent partout, y compris signées de grands patrons les industriels se rendent bien compte que si on ne lance pas la reconstruction écologique du continent européen, nous allons nous trouver en très mauvaise posture. [2]
Avec les EAM nous sommes dans une évolution pas dans une révolution. Même si cela ne comble pas nos aspirations à un monde nouveau, c’est toutefois une démarche importante de changement dans le monde de l’entreprise appréhendée dans un contexte élargi et renouvelé.
L’entreprise altruiste
Si l’on veut aller plus loin dans une utopie qui a pris corps, on doit lire le livre d’Isaac Getz et Laurent Marbacher « l’entreprise altruiste » paru en octobre 2019 chez Albin Michel.
Pendant 5 ans ils sont partis à la recherche d’entreprises qui agissent avec un respect profond de leurs fournisseurs, clients, employés, territoire. Et ils en ont trouvé : au cœur de la Lozère, au Japon, en Norvège ... Elles sont de toute taille et de tout secteur d’activité. Ce sont des entreprises altruistes qui partagent deux grandes idées :
-elles considèrent que le résultat économique est le «fruit d’un service authentique de tous ceux avec qui elles interagissent » et pas la simple application de modèles de profit
-les relations ne sont plus de simples transactions économiques mais « des liens profondément authentiques (qualifiées parfois d’amitié) avec toutes les personnes avec qui elles sont en rapport ».
Ces entreprises ont été amenées à transformer leurs activités de cœur de métier afin que l’intérêt financier ne l’emporte pas sur le service authentique des interlocuteurs.
Peter Drucker avait écrit en 1990 « comment devenir millionnaire et aller tout de même au paradis ».I Getz et L Marbacher ont prouvé qu’on peut, tout en équilibrant ses comptes, mener à un monde meilleur. En ce sens l’entreprise peut être force de progrès social, en conjuguant performance économique et intérêt général.
Notes
[1] Voir sur Arte « Ces financiers qui dirigent le monde : Black Rock » sur l’omniprésence préoccupante et indécente des grands argentiers dans la vie politique et économique mondiale. Voir également sur YouTube le film de Michael More et Jeff Gibbs « La planète des humains » qui pose des questions importantes sur les énergies renouvelables, leurs technologies et leurs liens avec la finance.
[2] Voir Gaël Giraud interviewé par Mediapart le 1er juin 2020 sur la reconstruction écologique.
08/10/2019
Les études de lettres sont-elles signifiantes ?
La faute au structuralisme
L'impasse sur l'historicité
L'impasse sur la psychologie
01/11/2021
Les fondamentaux contre le fondamentalisme
« L’exercice du ministère et la place des femmes »
Notes
20/07/2019
Les inégalités, les retraités
En effet, s’il y a eu depuis dix ans dans notre pays un léger élargissement des revenus, c’est avant prélèvements sociaux, impôts et versements des prestations sociales, vaste mouvement de transferts qui réduisent considérablement les écarts. Avant redistribution, l’écart entre les 10% les plus aisés et les 10% les moins aisés en 2017 est ramené de 22,4 à 5,6, et de 8,4 à 3,9 pour l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres[2]. L’Etat-Providence réduit considérablement les inégalités, et ces écarts changent peu dans le temps.
Ce qui fonde l’indignation, c’est l’indécente envolée depuis quelques décennies des revenus d’une infime minorité de la population ceux des 0,01% (6000 personnes), ou même des 0,001%, c'est-à-dire les célébrités du sport, de l’art, du luxe, et les patrons du CAC 40 indignation renforcée par le comportement assumé de beaucoup de ces personnes, (dépenses pharaoniques, évasion fiscale, etc), dont l’ancien patron de Renault a offert un exemple typique. De tels agissements nourrissent de façon convaincante l’idée répandue d’une sécession des riches, à ceci près que, dans un certain sens,elle est fausse ! Car ils ne sont pas retranchés sur quelque planète lointaine, mais bien présents parmi tous ! Il n’y a qu’un seul monde (le « village global » de Mac Luhan), qui est celui des médias de masse, de la communication numérique, des réseaux, et de la mise en spectacle de l’ego c’est dans ce monde que sévissent ces privilégiés, et qu’ils nous assènent leur luxe et leurs frasques en spectacle.
l est frappant que la récente compétition des grandes fortunes du pays pour financer la restauration de Notre-Dame a été complaisamment livrée aux médias (les dons auraient pu être discrets, sinon secrets), et à été l’objet d’un déluge de tweets. Le pouvoir de les rendre visibles multiplie les effets délétères des inégalités sur le corps social. Peut-on sérieusement penser que cette quête insatiable d’une richesse toujours croissante, alors qu’elle atteint des niveaux déjà ahurissants, a pour but d’améliorer le bien être ou de satisfaire des besoins réels de ses bénéficiaires? A l’évidence, ces gens-là sont saisis par l’hubris, c’est-à-dire qu’ils cherchent à assouvir un fantasme de toute puissance, à sortir de la condition humaine, devenir l’égal des dieux…et l’on sait que dans tout récit, il n’y a pas de dieux sans combats des dieux.Ils ont avant tout la fureur de vaincre, d’écraser, d’écœurer leurs contemporains, pour leur signifier cette toute puissance de les tuer symboliquement, en quelque sorte[3]. En ce sens, cette indignation (mêlée de fascination) de leurs contemporains, ils la recherchent, ils la provoquent, ils s’en nourrissent.
Cela éclaire de façon différente la véhémence de l’indignation générale de la population devant les inégalités. Car c’est bien à ce jeu de recherche de la richesse individuelle que nous sommes conviés. Et c’est bien à ce jeu que s’adonnent les gilets jaunes, à quel niveau que ce soit c’est dans un tel cadre que leurs revendications se justifient. Notre Président, lors de sa campagne affirmait qu’il serait bon que nos jeunes souhaitent devenir milliardaires. Tout, dans notre société, la publicité, la stratégie des marques, les séries télévisées, les comportements des animateurs médiatiques, etc, nous incite à surconsommer, et à céder à l’injonction d’acquérir des gadgets de haute technologie qui ne répondent à aucun véritable besoin, en liant le niveau et le genre de dépenses à l’affirmation de son identité.
Si cette interprétation n’est pas erronée, elle fournit aussi les coordonnées du changement de cap. En plus d’une action politique volontariste et énergique pour limiter les inégalités et entraver la constitution de ces fortunes scandaleuses, et au-delà d’elle, dans un horizon plus long, il faut désamorcer cette compétition mortifère, en transformant peu à peu la culture dominante, par l’éducation, et par une maîtrise des médias et de la communication, en empêchant leur accaparement par les mêmes forces qui ont intérêt à cette frénésie généralisée de l’enrichissement personnel. L’envie n’a de sens que si l’envieux « prend » dans le système de motivation du gagnant. Imaginez le vainqueur d’un marathon courant seul, parce que les autres s’en foutent… de « gagnant » il devient ridicule… il n’en tire plus aucune gloire. Le jour où une grande partie de la population aura compris que les comportements de nos super-riches sont au fond ridicules, parce que les biens les plus désirables ne sont pas les biens économiques, la victoire aura changé de camp, et toute la dynamique sociale en sera bouleversée.
Notes
[1] Baromètre d’opinion 2018 de la DREES n°=35 avril 2019[2] Portrait social 2018 de la France[
3] Voir Maurice Merchier « la violence du luxe » dans l’eccap
[4] Pascale Krémer et Eric Collier, Le Monde du 19 avril 2019
[5] Baromètre d’opinion de la DREES .
01/10/2019
Les lendemains ne chanteront plus
Notes
[i] https://www.youtube.com/watch?v=aZy2il2wGFQ
[ii] Michel Rocard avait écrit en 1975 avec Jacques Gallus un ouvrage dont le titre était « l’inflation au cœur », dans lequel il montrait que ce désordre monétaire était lié à des mutations sociales profondes.
01/03/2020
Les mutations du journalisme
Il avait une attitude d’ouverture et d’exigence par rapport à l’évènement, assumant ce mot d’Emmanuel Mounier « l’évènement sera notre maître intérieur ». Cela résonne de façon étrange à l’époque des fake news, quand les faits ne sont plus retenus en fonction de leur vérité et de leur importance réelle, mais selon leur pouvoir de séduction, de sidération ou d’émotion.
Il avait à cœur que le journalisme soit un vecteur de diffusion de la culture, et éclaire sous cet angle la vie politique. Toutes les rubriques en étaient imprégnées, et les grands intellectuels – Michel Foucault, Roland Barthes, Claude Roy, François Furet, Edgar Morin et bien d’autres, très proches de lui, participaient à l’aventure de ce nouveau journal. Les choses ont également bien changé de ce point de vue l’impératif est aujourd’hui de divertir, les humoristes ont dans les émissions d’information une place de choix, jusqu’à les animer parfois, en prenant l’ascendant sur les journalistes, et les saltimbanques y sont les bienvenus.
Il avait du débat, des convictions politiques et de leur relation à la vérité une conception telle que la démocratie ne serait pas en crise si de tels principes prévalaient. Non seulement il était à l’écoute des opinons de ses contradicteurs, mais il y accordait une grande importance, considérant qu’elles contenaient une part de vérité. « Le péremptoire n'est plus supportable. J'ai décidé, quant à moi, de m'intéresser toujours aux raisons pour lesquelles on est en désaccord avec moi. » La recherche systématique de la nuance, la pratique du doute qu’il pratiquait sont des conditions propices au dialogue. Au contraire, on assiste aujourd’hui à une confrontation brutale des points de vue des positions souvent dogmatiques s’opposent de façon tranchée les unes aux autres, et, surtout, comme des affaires d’actualité l’illustrent, c’est le discrédit de la personne qui est recherché, au-delà de ses opinions. Au contradicteur a succédé l’ennemi. Toute interpellation est perçue comme une agression.
C’est que le journalisme est confronté aujourd’hui à des évolutions qui remettent en cause ses fondements, voire son existence même. Elles sont pour l’essentiel les conséquences du triomphe de l’individualisme narcissique, de la montée du populisme, imprégnant l’ensemble des mentalités, au-delà des courants d’opinion ainsi étiquetés, et du bouleversement technologique des communications, entraînant celui de l’économie de l’information.
La presse écrite est reléguée pour ce qui est de la vitesse. Les chaînes d’information continue, puis la propagation par les réseaux et les tweets produisant de l’information en temps réel. Mais ce sont en même temps les fonctions de tri, de vérification, de hiérarchisation des nouvelles par le journaliste qui disparaissent. Les professionnels n’ont plus le monopole de l’information, qui dégorge de façon désordonnée par de multiples canaux, entraînant approximations et manipulations. La prolifération de détails souvent insignifiants, les rumeurs, les affirmations complotistes construisent dans les représentations un monde alternatif, dans lequel la réflexion est supplantée par la colère et l’indignation, postures bien plus efficaces pour obtenir le succès et la réputation dans cet univers virtuel. La lutte que se livrent les médias n’est plus celle de la formation des opinions, mais celle de la captation de l’attention.
La caractéristique principale du populisme, qui imprègne l’air du temps, est, comme le démontrent les sondages, la défiance envers les élites. Les médias, dont les acteurs sont perçus comme y appartenant, se trouvent relégués tout au fond du classement par les indices de confiance. Ce discrédit intègre de façon indistincte (alors qu’il s’agit de métiers très différents) la presse écrite, quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, nationale ou locale, la radio et la télévision, les JT comme les chaines d’information en continu. On voit fréquemment que cela peut aller jusqu’à des agressions physiques contre des journalistes de terrain.
Sous l’effet de la révolution numérique, le métier de journaliste se voit contraint d’évoluer. La presse écrite est en train de s’affaisser, malgré des aides publiques importantes, du fait de la baisse des tirages et de la hausse des coûts les grands journaux sont contraints de migrer vers le numérique. Certains grands quotidiens parviennent à se maintenir à flot grâce à la croissance rapide de cette nouvelle forme de diffusion, et à la fréquentation de leur site mais d’autres journaux sont voués à la disparition.
Pour opérer cette mutation, ce sont des milliardaires souvent venus de secteurs n’ayant rien à voir avec l’information qui apportent les capitaux indispensables, et se partagent la propriété des groupes de presse ou de télévision cela s’accompagne de plans sociaux et les équipes rédactionnelles voient se réduire leurs moyens. Leur liberté d’expression est théoriquement assurée par des dispositifs réglementaires, mais il est difficile de croire en leur totale indépendance par rapport aux intérêts économiques des capitalistes dont elles dépendent.
L’orientation vers le numérique signifie aussi l’augmentation du pouvoir des grandes plateformes en ligne (comme Google actualité) qui reproduisent les articles des journalistes pour obtenir des recettes publicitaires, sans leur rétrocéder une juste rémunération[1]. De façon générale, cette orientation renforce la logique capitaliste qui prévaut dans le secteur et produit une pénétration plus forte et plus insidieuse de la publicité. Celle-ci va jusqu’à s’insinuer dans le contenu même des journaux en ligne. Sur le site du journal Le Monde, par exemple, on trouve – sur le même plan qu’un article ordinaire – une annonce de baisse des prix sur les offres de box Internet et forfait mobile d’un grand opérateur téléphonique, avec au bout du pseudo-article la discrète mention « La rédaction n’a pas participé à la réalisation de ce contenu. »
Karl Polanyi a montré que le capitalisme autorégulé du XIXème siècle – qui a débouché sur des catastrophes historiques – s’était construit à partir de la transformation en marchandises de la terre, du travail et de la monnaie. On peut prolonger et adapter sa problématique au XXIème siècle, qui ajoute à cela la marchandisation totale de l’information. D’autres catastrophes en découleront probablement, à commencer par l’effondrement de la démocratie. Il est indispensable que l’information soit considérée comme un bien commun, et qu’émergent pour cela de nouveaux types de sociétés dont les statuts permettent d’échapper aux puissances d’argent.
Notes
[1] La directive européenne sur les droits d’auteurs et les « droits voisins » votée en mars 2019 est un compromis avec les GAFAM dont l’effet reste très incertain
01/12/2022
Les réseaux sociaux contribuent à l’érosion des liens sociaux.
Notes
[1] Par exemple :Bruno Patino La civilisation du poisson rouge, le livre de poche 2020, et tempête dans le bocal Grasset 2022, David Chavalarias , Toxic Data Comment les réseaux manipulent nos opinions, Flammarion.2022, Daniel Cohen ;Homo numericus, la civilisation qui vient Albin Michel (31 août 2022)[2] étude Hobby One, réalisée par Vertigo Research en décembre 2021, auprès d’un échantillon de 14.000 personnes âgées de 11 ans et plus.
[3] La loi Schiappa du 3 août 2018 crée une nouvelle contravention, pour outrage sexiste. Celle du 28 décembre 2019, « visant à agir contre les violences au sein de la famille. Celle du 30 juillet 2020, « visant à protéger les victimes de violences conjugales » en août 2021, une nouvelle loi a élargi la définition du harcèlement sexuel dans le code du travail
[4] Rapport au Sénat du 27 sept. 2O22 intitulé « Porno : l'enfer du décor » de quatre sénatrices, membres de l’Union du Centre, Les Républicains, du Parti Socialiste et du Parti Communiste.
[5] Eva Illouz, La fin de l'amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2020, 411 p., traduit de l'anglais par Sophie Renaut, ISBN : 978-2-02-143034-9.
29/01/2020
Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation
L’écrivain Alex Jenni commente ainsi le film dans le journal La Croix du 26 novembre 2019 : « tous les personnages sont doubles : à la fois ce qu’ils pourraient être et ce que la violence de la banlieue a fait d’eux … Dans cette ambivalence de chacun se trouve la solution potentielle : s’ils sont ce que la banlieue a fait d’eux, d’autres conditions les rendront différents ». La projection du film se termine par la citation suivante de Victor Hugo tiré de son roman Les Misérables : « Mes amis, il n’y a pas de mauvais hommes ou de mauvaises herbes, il y a juste de mauvais cultivateurs”. Mais qui sont ces mauvais cultivateurs ? Ne sommes-nous pas tous peu ou prou de mauvais cultivateurs en tolérant l’inertie de ceux qui nous gouvernent, en ne voyant pas la gravité du mal ? Dans Le Monde du 4 janvier 2020, Eric Vuillard écrit un article intitulé : « Les Misérables est un film universel sur une société de la ségrégation ».
Le n’importe quoi de notre président
D’après La Croix, notre président a vu le film et il été « bouleversé par sa justesse, et a demandé au gouvernement de se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers. » Ce qui amène le commentaire suivant d’Alex Jenni : « Avec tout le respect que l’on doit à sa fonction, on peut s’étonner de la surprise de celui qui l’occupe. Il ne savait vraiment pas ? Il serait bien le seul. Et puis cette réaction de trouver très vite des idées… On traîne le problème depuis trente ans, et il faudrait trouver très vite des idées ? Mais là, heureusement c’est facile. L’année passée, Jean-Louis Borloo avait produit un rapport sur l’état des banlieues, plein d’idées pour l’améliorer.Rapport enterré par le susdit président, car : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent un rapport… Cela ne marche plus comme ça. » Façon contemporaine de dire : qu’ils se débrouillent ».[2]
Les responsabilités de ceux qui nous gouvernent depuis des décennies
Un rapport déposé à l’Assemblée Nationale le 31 mai 2018 par deux députés (l’un du Parti Républicain, l’autre de la République en marche)[3] « sur l’évaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes à La Seine St Denis » est impressionnant, consternant et passionnant. Ce rapport très fouillé liste les injustices et les torts causés au département le plus pauvre de France. Toute une série de propositions accompagnent ce rapport qui est à l’honneur de notre démocratie. Les deux députés rappellent que « parce qu’ils sont représentants de la Nation et concourent par l’exercice de leur mandat à la définition de l’intérêt général, les parlementaires sont légitimes pour questionner l’exécutif sur l’efficience de l’action publique ».
Des responsabilités largement partagées
Ce rapport très fouillé note par exemple : « comme les agents chevronnés ne demandent pas à y aller - ou très peu - les besoins en moyens humains de ce territoire difficile sont essentiellement couverts par des personnels inexpérimentés, ce qui pèse sur l’action de l’Etat dans le département ». Les recrutements des policiers, des magistrats, des enseignants se font à la « sortie d’école ». Si l’on y ajoute le constat des déserts médicaux, on prend conscience que lutter contre la ségrégation de notre société supposerait un sursaut de bien des professions et peut-être de tout un chacun.Notes
[1] Le Monde 4 janvier 2020.
[2] Julien Lenormandie, ministre chargé de la ville et du logement, malgré toute sa bonne volonté , a du mal à convaincre que le gouvernement a pris au sérieux les recommandations du rapport Borloo. Voire son débat avec Mohamed Mechmache « Quartiers populaires : une politique invisible.
[3] Un complément au rapport a été rédigé par madame Sylvie Charrière, députée LREM de Seine St Denis.
01/10/2017
Les trois crises
Les bacheliers du futur apprendront probablement à situer l’effondrement systémique en cours depuis la crise de 2008 comme le point d’entrée dans le XXIème siècle. Derrière l’accumulation de signaux économiques, sociaux, écologiques et géopolitiques délétères, c’est un contexte radicalement nouveau qui se dessine progressivement.
La crise écologique
Crise écologique tout d’abord. Selon l’IEA (2016), les records de température sont désormais régulièrement battus sur les deux hémisphères, et, tandis que les précipitations s’accroissent en intensité, les zones arides sont soumises à des épisodes récurrents de sécheresse. Un rapport de la Banque Mondiale (2017) démontre que le dérèglement climatique a engendré une forte diminution les rendements agricoles, la destruction de zones côtières, et une déstabilisation significative des écosystèmes mondiaux.
Ces tendances auront pour conséquence, à terme, de mettre en péril la sécurité alimentaire, les écosystèmes terrestres, l’accès à l’eau et à l’énergie. En l’absence d’un plan d’action rapide pour dé-carboner l’économie mondiale, l’humanité sera rapidement confrontée à des crises répétées de la sécurité alimentaire, et à l’apparition de nouvelles pathologies, qui frapperont par ailleurs de façon disproportionnée les pays en développement et les régions équatoriales. Les objectifs partagés de promotion du développement humain, de lutte contre la pauvreté, et de lutte contre les inégalités globales seront extrêmement compromis si nous laissons la température augmenter de 4 degrés d’ici 2100.En l’absence d’une réorientation de notre mode de production sur la base d’une prise en compte des externalités que ceux-ci génère, le nouveau monde du XXIème siècle sera très probablement caractérisé par un recul tendanciel du développement humain, une aggravation des disparités de développement, et une montée des risques géopolitiques.
La crise économique
Crise économique ensuite. De nombreux travaux indiquent que la Grande Récession de 2008 a laissé la place à une phase de Stagnation Séculaire, caractérisée par un ralentissement prolongé de la croissance économique dans les pays industrialisés, dans un contexte de creusement des inégalités de revenu et de développement disproportionné de la sphère financière (Summers, 2017). Ce ralentissement provient notamment d’un déséquilibre entre la propension à épargner et la propension à investir des agents économiques, ce que traduit par exemple la proportion croissante des cash-flows des grandes entreprises qui est distribuée aux actionnaires plutôt que d’être réinvestie dans le secteur réel (Lazonick, 2013). Cette épargne excessive pèse alors sur la demande effective, réduisant la croissance et l’inflation, tandis que le déséquilibre entre épargne et investissement contribue à réduire les taux d’intérêt, qui sont aujourd’hui à des niveaux historiquement bas. Dans ces conditions, les économies ont basculé sur un modèle de croissance fondé sur des niveaux excessif d’endettement, qui convertit l’excès d’épargne en un excès d’investissement au regard de la demande effective (comme en témoigne la résurgence des phénomènes de « bulles » du prix des actifs financiers ou immobiliers). Ces tendances prennent place dans un contexte où le risque systémique d’un effondrement massif du système bancaire international n’a jamais été aussi élevé : selon le Comité pour la Stabilité Financière, 17 banques sont aujourd’hui identifiées comme « systémiquement importantes » du fait de leur taille et de l’interpénétration de leur actionnariat (FSB, 2014).
La crise sociale
Crise sociale enfin. Un rapport de l’OCDE datant de 2011 indique que le coefficient de Gini, l’indicateur usuel de mesure des inégalités de revenus[1], a augmenté de près de 10% en moyenne dans les pays de l’OCDE, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000. Comme le montre Piketty (2013), Saez et Zucmann (2014), cette hausse des inégalités peut s’expliquer par la différence observée entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Par exemple, entre 1979 et 2007, le revenu net du quintile inférieur de la population américaine (c'est-à-dire les 20% les plus pauvres) n’a augmenté que de 18%, alors que sur la même période le revenu du 1% les plus riches (c'est-à-dire les revenus annuels supérieurs à 352 000 dollars en 2010) a augmenté de 277%.
Notons enfin que cette modification de la distribution de la valeur ajoutée prend place dans un contexte où le développement technologique menace profondément l’équilibre du marché du travail. Le cabinet de conseil McKinsey (2015) anticipe en effet que 45% des activités humaines rémunérées aux Etats Unis pourraient être automatisées par simple application des technologies existantes ce qui permettrait une baisse de 2 trillions de dollars des salaires annuels versés. Plus encore, l’automatisation n’affecte pas seulement les emplois faiblement qualifiés mais également les occupations les mieux rémunérées, tels que les gestionnaires financiers, les pharmaciens, et les dirigeants d’entreprises, dont les PDG. Selon la Banque Mondiale (2017), dans les pays en développement, c’est 80% des emplois qui pourraient être supprimés du fait de la robotisation.
Trois crises enchevêtrées
Précisons enfin que ces trois crises sont inextricablement enchevêtrées, et que leur conjonction engendre, in fine, une montée des périls géopolitiques. La mer Méditerranée, sur laquelle est située notre Ecole, en fournit un triste exemple. Elle demeure la frontière la plus inégale au monde : le PIB combiné des pays de la rive Sud (Egypte, Maroc, Tunisie, Liban, Turquie, Israël et Palestine) est équivalent à celui de l’Espagne. Si l’on enlève de cette liste la Turquie et Israël, le PIB obtenu est inférieur à celui de la Belgique. Au Sud de la Méditerranée, où 100 million de nouveaux chercheurs d’emploi sont attendus d’ici 2020 du fait des tendances démographiques, un taux de croissance moyen de 10% par an serait nécessaire pour stabiliser le taux de chômage à son niveau actuel. La Méditerranée – et au-delà, l’Afrique subsaharienne - est par ailleurs l’une des régions au monde les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique. Ces divers problèmes ont trouvé une manifestation géopolitique dans le conflit en Syrie, qui entre dans sa 6èe année.
Notes
[1] Le coefficient de Gini est compris entre 0 (si tous les individus ont exactement le même revenu) et 1 (si un seul individu détient tout le revenu).
15/07/2022
Les trois fées de monsieur Ndiaye
Bonne chance à lui pour remobiliser les professeurs sur ce que Péguy appelait le plus beau métier du monde…
Notes
15/01/2022
Le temps du revenu contributif est-il venu ?
Notes
(1) Gary S. Becker, « A Theory of the Allocation of Time », The Economic Journal 75, no 299 (Septembre 1965) : 493‑517.
(2) https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-l-eco/le-temps-c-est-de-l-argent
(3)voir l’article dans l’eccap
(4)www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI
(5) L’effet multiplicateur local, UTOPIES, Note de position, juillet 2016
10/10/2020
« Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » Bruno LATOUR
Notes
[1] Le déploiement de la 5G, attendu en France à partir de la fin de l’année, permettra d’avoir un débit Internet plus important, surtout utile pour les entreprises. Les opérateurs télécoms et les équipementiers affirment que cette technologie permettra d’augmenter significativement le débit, pour permettre de nouveaux usages, des jeux vidéo à la demande aux villes connectées, en passant par les voitures autonomes. Pour les particuliers, elle représentera dans un premier temps un saut technologique moins important que la 4G, qui a, elle, ouvert la voie à un accès Internet suffisant pour lire des vidéos et utiliser des applications (pour mémoire, la 3G offrait un accès Internet restreint, et la 2G ne permettait que de passer des appels et d’envoyer des SMS). Mais elle suscite des questions sur divers aspects : consommation, environnement, santé, encadrement légal…
[2] Bruno LATOUR : Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie, journal Le Monde, 25 septembre 2020, page 29.
11/08/2017
Le transhumanisme: Un homme augmenté, une humanité mutilée.
Un processus historique déjà en marche.
La marche vers le transhumanisme a déjà commencé. Car il est à l’horizon de deux mouvements historiques qui convergent, et tendent aujourd’hui à fusionner. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux processus s’inscrivent sans contestation possible dans ce qu’on appelle « progrès ». Mais parce que nos sociétés n’ont absolument pas encore intégré l’indispensable notion de limites à respecter, ils sont en train, tout en se combinant, de franchir un seuil qui va faire basculer l’humanité dans une autre espèce. Beaucoup s’en réjouissent.Nous pensons qu’il y a plutôt matière à s’alarmer. Le premier de ces mouvements, c’est la médecine. En réduisant de façon radicale le fléau de la mortalité infantile, en éradiquant nombre de maladies, grâce notamment aux vaccins, et aux antibiotiques, elle a permis un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, qui achève de nos jours à s’étendre à la totalité de la population mondiale, même si quelques signes inquiétants de régression sont parfois relevés. La vocation de la médecine est de guérir, donc de maintenir, ou de restaurer le « bon état » du corps et de l’esprit contre les assauts de toutes les espèces de maladies. Mais la frontière est impossible à tracer de façon nette avec la tentation d’améliorer cet état naturel. La médecine préventive, les vaccins, et toutes sortes de traitements ont déjà pour objet de le renforcer, et implicitement d’augmenter les performances des femmes et des hommes. Le sport professionnel, dont la finalité est devenue marchande, plus qu’une illustration, en fournit maintenant une caricature. Les champions, dans toutes les disciplines, sont déjà des mutants. Le dopage scientifique déjoue toutes les velléités d’interdiction et de contrôle.
Comme le dit Michael J. Sandel: « Au fur et à mesure que le rôle de l’augmentation/amélioration [enhancement] s’accroît, notre admiration pour les performances sportives s’estompe. Ou, pour mieux dire, elle passe des performances des joueurs à celles de leurs pharmaciens ! ». Les manipulations génétiques chez les sportifs sont imminentes, si elles ne sont pas encore pratiquées. L’autre mouvement, c’est celui de la robotisation. Il vient de beaucoup plus loin que ce que l’on imagine parfois. Car il n’y a pas de solution de continuité entre les étonnants robots d’aujourd’hui et ceux qu’on appelait dans d’autres siècles les « automates ». Déjà chez les grecs, au VIème siècle avant notre ère, le pythagocien Archytas de Tarente grand ami de Platon, avait conçu une colombe de bois capable de voler un peu. Des machines jouaient de la musique, et des horloges à eau étaient d’une grande précision. Les jardins de Bagdad, vers 800 après Jésus-Christ étaient peuplés d’oiseaux et de créatures mécaniques. A partir du XIVème siècle, les jaquemarts de plomb sonnent les cloches de nos églises. Le XVIIIème siècle est l’âge d’or des automates : Jacques de Vaucanson fait sensation avec un canard mécanique qui mange, digère, défèque, et la famille d’horlogers suisses Jaquet-Droz met au point un automate qui écrit de véritables textes. Avec Jacquard, on passe de l’automate au robot, avec le premier métier à tisser. L’électricité va permettre à ce mouvement de prendre une ampleur considérable.
Alors vient le temps de la robotique qui révolutionne les processus de production de façon continue, jusqu’à nos jours. La « robolution » commence dans les usines, dès les années cinquante du siècle précédent, avec ces grands bras articulés qui assemblent, soudent les carrosseries de nos automobiles et autres objets de notre consommation de masse. Elle se poursuit en gagnant tous les secteurs durant la dernière décennie, un cap impressionnant est franchi depuis qu’avec les progrès de l’intelligence artificielle, ces machines interviennent dans le tertiaire, avec une efficacité dépassant celle des hommes, même pour les métiers de haute qualification.
Dans quelques décennies, un avocat sur deux sera un robot. Les médecins, les chirurgiens, les psychologues, les enseignants risquent d’être massivement supplantés par des robots intelligents. L’impact cette révolution sur l’emploi est considérable, et sera abordé dans une autre rubrique. Signalons simplement que l’argument libéral classique des créations d’emplois nouveaux compensant l’inévitable mouvement massif de destruction de postes – y compris de postes qualifiés – est totalement épuisé. Il n’y a pas de véritable précédent à un bouleversement de cette ampleur dans l’histoire, et son contexte est tout à fait inédit. C’est à l’intersection de ces deux mouvements, en ce début de troisième millénaire qu’émerge le transhumanisme. Avec les robots connectés et mus par les algorithmes naissent les humanoïdes, à l’apparence quasi-humaine. Il y aurait d’ailleurs à s’interroger sur ce choix sans rationalité technique : des chenilles seraient faciles à concevoir et plus opérationnelles que des jambes articulées. Mais l’irrésistible anthropomorphisation démontre irrévocablement que des zones irrationnelles de nos représentations sont sollicitées. (Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la vogue des « love-dolls »). Dans certains cas, on combine des dispositifs numériques avec des éléments organiques (neurones de rats). Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’après DeepBlue ayant vaincu Kasparov aux échecs, Alphago, conçu par Google, a pu écraser le champion du monde du jeu de Go. Ainsi les robots peuvent dialoguer, apprendre, se corriger, (le « deep learning ») et donc mieux s’intégrer dans un environnement humain. Les établissements d'hébergement pour personnes âgées commencent à en introduire. Parallèlement, les progrès de l’ingénierie génétique sont spectaculaires. La technologie CRISP/Cas9 permet d’intervenir sur le génome humain de la même façon qu’on utilise un traitement de texte, avec des copié/collé. Pour la première fois, en août 2017, des gènes porteurs d'une maladie héréditaire ont été corrigés dans des embryons humains par une équipe composée de scientifiques américains, chinois et sud coréens. Enfin, les humains se dotent d’instruments numériques et d’objets connectés qui dopent leurs capacités et même déjà se font implanter des composants numériques miniaturisés dans leur organisme. L’agence digitale New Fusion a fait implanter une puce électronique sous la peau d’employés volontaires qui peuvent ainsi être identifiés sans codes ni mots clés pour ouvrir portes et ordinateurs. Des nanorobots circuleront bientôt dans le corps humain, notamment dans les artères, pour y effectuer certaines opérations. Les neuronano-technologies vont permettre d’intervenir dans le cerveau, et il sera bientôt possible de fabriquer des cellules artificielles grâce à la biologie synthétique. Le cyborg, créature mi-humaine, mi-artificielle, jusqu’ici fantasme alimentant romans ou films de science-fiction est en passe de devenir réalité. Par l’hybridation entre l’homme et la machine, un être nouveau va naître. Ce n’est rien moins qu’une véritable mutation anthropologique qui commence à s’accomplir. Cette perspective est-elle inéluctable ? Est-elle souhaitable ?
Un mouvement que rien ne semble devoir arrêter
Le transhumanisme est promu par un mouvement déjà ancien, devenu très puissant. C’est dans une conférence à Dartmouth, dans le New Hampshire, en 1956, que John McCarty invente ce concept. L’année suivante, Julian Huxley (le frère de l’auteur du « meilleur des mondes ») affirme « L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender ». Il revendique les valeurs de la contre-culture californienne des années 70, et peut être considéré comme le prolongement, ou la substitution au mouvement hippie de ces années-là, se réclamant de courants de pensée come l’hédonisme ou le libertarisme, justifiant la liberté de l’homme d’intervenir sur lui-même. Egalement en résonance avec le New Age, il se développe dans le cadre de l’Université de Californie de Los Angeles, et s’épanouit aujourd’hui au cœur de la Silicon Valley. Ray Kurzweill, prophétisant la « singularité », c’est-à-dire le moment où l’intelligence artificielle dépassera l’humaine, aux alentours de 2045, en est une des figures les plus marquantes, ainsi qu’Elon Musk, créateur de Paypal, de la voiture électrique Tesla, des fusées Space X, ambitionnant de fonder une colonie humaine sur Mars, et travaillant à l’hyperloop, train circulant à une vitesse supersonique dans une gaine. Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, est de l’aventure, avec son projet de vaincre la mort, dans lequel il déclare vouloir investir trois milliards de dollars. On voit bien qu’il ne s’agit pas d’élucubrations de quelque secte microscopique, ni d’illuminations de prétendus gourous isolés. Ces projets sont propulsés par la force motrice de la puissance financière des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui, on le sait, ont dépassé en termes de capitalisation les plus puissantes firmes industrielles. Les perspectives de profits futurs de ces activités leur ouvrent les portes de tous les modes de financement. Leurs dirigeants font incontestablement partie des nouveaux maîtres du monde. On ne voit guère d’autres forces s’opposer à cette implacable conquête de positions inexpugnables au cœur de notre avenir. La quasi-absence de ces questions dans les agendas politiques, et leur marginalité en termes de débats posent question. Cela renvoie à la faillite de nos institutions politiques nationales, européennes et à l’absence d’une gouvernance mondiale digne de ce nom, engluées dans le discrédit général, embourbées dans des polémiques misérables, incapables d’assumer les défis du long terme. Mais surtout, c’est le signe d’une conquête générale des esprits, d’un travail sur les représentations collectives, d’une sacralisation des prouesses technologiques qui ont acquis la force du dogme. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que cette fascination s’installe sur la place béante qu’ont laissée en se retirant les croyances religieuses, (ou s’y combinent de façon insolite dans le cas du radicalisme islamique). La véritable puissance des ces firmes est qu’en même temps, elles disposent des instruments par lesquels se construit la nouvelle vision du monde dont elles ont besoin pour se déployer. Face à la faillite des institutions qui devraient pouvoir leur résister, ou pire, à leur conquête (voir le caractère d’évidence qu’a acquis l’intrusion des instruments numériques à l’école, dont l’accord de partenariat du 30 novembre 2015 entre Microsoft et l’Education Nationale en France est un exemple typique). Ce sont aussi des standards de consommation, s’inscrivant dans de nouveaux modes de vie qui se diffusent à travers les canaux mondiaux de communication et se généralisent. En d’autres termes, la force de ce mouvement est d’être capable de générer les comportements qui assurent sa progression. Le monde virtuel diffusé par les Smartphones, à l’instar des trous noirs dans l’univers, a une force d’attraction telle qu’il absorbe toutes les énergies. La colonisation des esprits s’opère, avec ces écrans dont le pouvoir de fascination capture les regards au point de les détourner de toute autre forme de contemplation, et surtout du regard des autres, déglinguant ainsi toute velléité de convivialité authentique.
Une perversion de l’idée de progrès
Certes, il est confortable d’énumérer les énormes avantages que l’humanité pourrait tirer de cette évolution. Les perspectives ouvertes à la médecine sont vertigineuses : la maladie d'Alzheimer pourrait être vaincue, et des greffes de neurones viendront à bout de la maladie de Parkinson. Des nanorobots détruiront les virus et les cellules cancéreuses, et même certains, dotés de têtes et de flagelles, pourront suppléer aux spermatozoïdes défaillants, dans des opérations de fécondation in vitro. Des puces électroniques introduites dans le cerveau des handicapés leur permettront de mouvoir par la pensée leurs prothèses et comment ne pas s’émerveiller devant la possibilité de rendre la vue aux malvoyants, l’ouïe aux malentendants, et la parole aux muets ? Mais l’on sait d’avance que ces technologies dépasseront le stade de la guérison, ou de la restauration des organismes abîmés par les accidents de la vie. Les mêmes trouvailles technologiques ouvrent de tout autres perspectives. Aucun comité d’éthique n’est en mesure d’empêcher que quelque part dans le monde ne se multiplient les expériences tendant à « augmenter » l’humanité de capacités nouvelles. Le projet Neuralink, porté par Elon Musk, a pour objectif d’augmenter nos performances cognitives, par le biais d’implants dans nos cerveaux. Il s’agit précisément de doper les neurones en leur permettant l’accès aux bases de données et au cloud. D’autres innovations visent à augmenter de façon artificielle la mémoire. Les projets de ce type prolifèrent. Mais c’est peut-être la quête de l’immortalité qui nous interpelle le plus. Déjà des personnes fortunées ont recours à la cryogénie en vue d’une possible résurrection à l’aide des technologies futures. Google développe le projet Calico qui vise une augmentation substantielle de la durée de la vie humaine des expériences menées à l’université de Rochester ont permis d’augmenter de 30% la vie de souris transgéniques. Plus stupéfiant encore : des chercheurs, comme Raymond Kurzweill envisagent rien moins que de séparer l’esprit du corps, en téléchargeant le contenu du cerveau sur un support artificiel. Cette réplique numérique pourrait ensuite être recopiée dans le corps de notre choix… Il est temps d’alerter l’opinion sur les risques énormes que les thuriféraires de ces projets fous ignorent, ou s’évertuent à nous cacher. D’abord la voie est ouverte à un nouvel eugénisme ; les bébés seront choisis sur catalogue : couleur des cheveux, des yeux, performances physiques, intellectuelles, etc, à des prix évidemment variables. En d’autres termes, l’humain devient un objet comme les autres, dont la qualité dépend de la valeur marchande. L’allongement substantiel de la durée de vie va dans le même sens. Il va de soi que tous ne pourront profiter de ces techniques médicales, et que la sélection se fera sur des critères financiers. De plus, l’augmentation démographique qui en résultera – compte tenu des limites connues de la planète – posera le problème de la réduction des naissances, donc là encore de choix à caractère eugénique. Les manipulations génétiques permises par CRISPR pourraient déboucher sur des catastrophes écologiques majeures, qu’elles soient appliquées aux hommes, ou à toute autre espèce. Des changements génétiques accidentels pourraient devenir héréditaires Il ne faut pas non plus négliger les risques de détournement de ces techniques par des terroristes.. On pourrait continuer l’énumération. De façon générale, d’énormes incertitudes pèsent sur ce futur présenté comme idyllique. Pour aller à l’essentiel, il faut déduire de tout cela les contours éthiques de la nouvelle société qui en émergerait, et les options philosophiques sous-jacentes. Il s’agit d’une résurgence du millénarisme, dans une nouvelle version numérique. C’est le rêve d’accomplissement du vieux fantasme prométhéen, de l’avènement d’un homme tout puissant, voire d’un homme-Dieu. Mais en fait cela ne pourra déboucher que sur la sortie de l’humanité. Il faut y insister la perversion du projet, davantage qu’en l’intrusion de machines dans nos existences, tient en la transformation – déjà amorcée par l’envahissement de nos prothèses numériques – de l’homme en une machine perfectionnée. Cette utopie numérique n’est en fait rien d’autre qu’une projection dans la réalité future de l’idéologie néolibérale une construction issue de l’économisme qui prévaut aujourd’hui, c’est-à-dire de la vision étroitement économique de l’homme et de sa société. Ou, plus exactement, de ce à quoi le néolibéralisme tend à réduire l’homme, et prétend voir fonctionner la société.On peut illustrer cela en quelques traits
- Le réductionnisme rationaliste : considérer qu’à tout problème, même humain, social ou politique, il y a une solution rat onnelle, mathématique, technique. Cela prolonge l’illusion technocratique exprimée par Saint-Simon au XIXème de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes. Dans le modèle néoclassique (Walras, Pareto…), substrat théorique de l’idéologie néolibérale, il existe un optimum théoriquement réalisable, optimisant le bien-être de chacun. Or, ce sont des états qui, dans la réalité, non seulement sont inaccessibles, mais encore sont totalement indéfinissables. L’accession au bonheur ne peut être assimilée à la résolution d’un système d’équations.
- Une vision réductrice de la société qui n’est comprise que comme une agrégation d’individus libres et autonomes, mus par la seule recherche de leurs intérêts individuels, sans conscience collective. Les notions d’intérêt général, de biens communs, d’idéaux collectifs en sont totalement absentes.
- Une vision monadique de l’homme, fermé à toute influence d’autrui, à tout courant d’idées extérieur, sans dette, sans devoirs, sans héritage, sans appartenance, sans passé le déterminant.
- Le culte de la performance, dans lequel communient côte à côte les sportifs, les acrobates, les artistes (notamment « contemporains »), les managers, les traders, les hackers, les fraudeurs fiscaux, les terroristes, et qui s’impose comme norme jusque dans les relations ordinaires de la vie sociale, et dont il n’est nullement avéré qu’il lui soit indispensable.
- L’absence de conscience, et cela dans deux sens : d’abord celui de Rabelais (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »), c’est-à-dire l’indifférence radicale sur les dangereuses conséquences à long terme des choix accomplis, mais aussi dans le sens philosophique, à savoir la perception réflexive de soi-même comme être pensant, qui semble inaccessible (on ne peut malheureusement pas être définitif sur ce point) aux robots mus par l’inintelligence artificielle, Cette ultime distinction entre l’homme et la machine tend de toute façon à s’estomper, celui-ci évoluant vers celle-là, plus encore que l’inverse, et est en tout cas superbement négligée par ces nouveaux maîtres du monde.
Comment choisir un autre cap ?
L’alerte a déjà été déclenchée en 2014 par un collectif de chercheurs, dont Stephen Hawking, et le physicien Max Tegmark, dans le Hiffington Post, en y affirmant que le transhumanisme serait un grand pas pour l’humanité, mais que ce serait le dernier. A ces avertissements ce sont joints, dans le rôle de pompiers pyromanes, Bill Gates et Elon Musk. Il n’y a pas à rejeter en bloc toutes les avancées, dans une posture obscurantiste. Mais il est impératif de retrouver la maîtrise collective ce ces évolutions, de poser et d’imposer des limites clairement définies par la puissance publique, après des délibérations démocratiques dignes de ce nom. Il est possible d’en tracer quelques grandes directions. Puisque les robots dotés d’intelligence artificielle seront amenés à prendre des décisions, à opérer des choix, et à commettre certains actes, il faut dans leur programmation introduire des règles éthiques. Elles ont été esquissées dès 1942 par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov. Il faut aller plus loin. Il y a certains secteurs d’activité dont il faut carrément les bannir, du moins pour ce qui est des décisions finales : entre autres, la justice, la médecine, et surtout l’école qu’il faudrait même sanctuariser à cet égard car il faudrait enfin admettre une évidence jusque là refoulée : les capacités transférées aux machines, désertent en même temps l’esprit des élèves, et déjà, des adultes. Plusieurs études ont relevé une tendance à la baisse du QI comment ne pas y voir un lien ?Il faudrait veiller aussi à ce que le recours aux algorithmes ne soit pas un biais permettant aux autorités politiques de s’exonérer de leurs responsabilités. Cette dérive est déjà largement entamée pour ce qui est de la gestion des villes. Des limites doivent évidemment être imposées aux manipulations génétiques de tout ordre, en définissant le seuil au-delà duquel l’idée d’humanité, construite par plus de deux millénaires d’histoire et de réflexions scientifiques et philosophiques, serait remise en cause.
Pour tout cela, il est nécessaire de procéder à des innovations institutionnelles. On ne peut se contenter pour cela d’obscurs comités d’éthiques consultatifs plus décoratifs qu’efficients. Il faut des instances de décision réellement démocratiques, avec un pouvoir politique réel. On peut imaginer pour cela une Assemblée du Long terme, comme il est suggéré dans la rubrique « avenir ». A plus long terme, justement… toutes ces mesures ne seront efficientes que dans la mesure où cela s’inscrit dans un changement global de cap, notamment dans un processus de démarchandisation du monde, afin de libérer peu à peu nos sociétés du joug de l’idéologie néolibérale. Ce processus, qui ne produira ces effets que dans plusieurs générations, doit néanmoins être amorcé dès maintenant, parallèlement à la transition énergétique. Des initiatives politiques, sociales, publiques, privées, un réinvestissement des médias dominants seront nécessaires pour commencer ce travail de démystification massive des mirages de la société numérique marchande.
02/04/2023
Le Transiscope, une cartographie des alternatives
Rendre visible les alternatives pour les relier
Depuis des décennies, et peut être même des siècles, les dynamiques de coopération amènent les communautés à tisser des liens et des réseaux. Ces liens sont rendus visibles par des dessins, des schémas et de la cartographie. Avec l’arrivée des outils numériques et notamment de leurs usages coopératifs, sur un fond de carte google ou libre comme OpenStreetMap, les cartographies d’acteurs commencent à se multiplier.
Chaque association crée sa carte des partenaires et des réseaux nationaux et rendent visibles leurs adhérents ou alliés. Le Mouvement des Colibris par exemple lance la carte Près de chez vous.
A l’échelle des territoires, certains collectifs ont tenté d’y répondre en mutualisant une cartographie des outils numériques. Une tentative a eu lieu à Marseille en 2015 mais elle n’a pas trouvé les ressources et disponibilités humaines nécessaires pour se concrétiser.
En 2017, un collectif de 10 associations et réseaux partage le constat que la multiplication des cartes peut donner le sentiment de dispersion des forces et énergies au service pourtant d’une même ambition: recenser et rendre visible les alternatives citoyennes.
Son projet politique est clair : « Transiscope est un projet politique dont la finalité est l'engagement du plus grand nombre dans des alternatives au système actuel écocide, climaticide et inégalitaire issue d'une société thermo-industrielle, productiviste et capitaliste. Pour transformer nos sociétés, il faut que ces alternatives soient accessibles, reliées, crédibles et fortes, c'est en ce sens que Transiscope veut agir. »
Transiscope est un archipel d’acteurs et de sources
C’est d’abord un collectif de 10 associations ou réseaux nationaux (Alternatiba, les Colibris, l’Assemblée virtuelle, le réseau Animacoop, le RIPESS- Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale solidaire, le Mouvement Utopia, le CAC-Collectif des associations citoyennes, le MES-Mouvement de l’économie solidaire et Asterya) qui ont décidé de s’allier en 2017 autour d’un objet de coopération concret : faciliter les liens entre les cartes. En langage technique, cela s’appelle l’inter-opérabilité ! Cet objectif de les rassembler sur une même carte a été possible en s’appuyant sur des outils numériques libres et grâce à ces technologies, rassembler sur une seule carte ne signifie plus forcément fusionner.
Transiscope est un projet politique au-delà de l’outil mis en place. Cette communauté tente de « tenir » une cohérence entre son organisation, sa gouvernance et les étapes nécessaires à une culture coopérative et son objectif initial : être au service de la visibilité des alternatives citoyennes avec l’appui d’une technologie numérique qu’elle expérimente.
Cette communauté est un archipel au sens de l’imaginaire d’Édouard Glissant. Un archipel d’îles comme autant d’initiatives dont le principe d’action est de respecter l’identité racine de chacune et en l’état, leur propre cartographie mais de permettre de faire vivre les liens, l’identité relation, afin que cet archipel devienne une communauté au service de la coopération et non, le symbole d’un éclatement des forces et donc des énergies.
Des alternatives citoyennes qui fabriquent du Commun
Nourrie de cet imaginaire, les initiateurs de Transiscope fabrique de la coopération à partir de la fabrique d’un outil. Ils ont écrit ensemble une charte qui inscrit la raison d’être, les objectifs, les principes de fonctionnement au sein de cette communauté et pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent la rejoindre. Cette communauté de sources cartographiques des alternatives qui acceptent de s’inter-connecter.
Dans la Charte, il est défini ce que nous attendons par le sens de cette notion d’« alternative : « Ces alternatives constituent des;réponses concrètes à une crise systémique, que ce soit au niveau local ou au niveau global. Qu’il s’agisse de manière non-exhaustive du changement climatique, des crises sociales ou de solidarités ou encore de la crise du modèle économique capitaliste, ces enjeux sont envisagés comme interconnectés. Elles;cherchent à;réaliser un ou plusieurs communs. Elles doivent témoigner par leur gouvernance, leur modèle économique, leur organisation du travail ou leurs choix d’investissement qu’elles visent l’intérêt commun et non la réalisation d’un intérêt particulier.»
Concrètement, des Transiscothon pour se voir et faire ensemble !
La semaine dernière, le 24 et 25 mars à Paris s’est tenu un Transiscothon. Ce format permet des rencontres en présentiel pour se voir en vrai après trop d’usages de la visio et ouvrir des espaces d’échanges sur le projet aux contributeur·ices ne faisant pas partie du comité de pilotage.
Aujourd’hui, cette communauté rassemble une cinquantaine de sources et recense 36000 données visibles sur la carte.
Lors de ces journées, il a été question des 3 axes de la stratégie 2021-2023 pour en faire le bilan et définir la suite.
- Dynamiser des alternatives sur les territoires
- Renforcement du projet
- Renforcement de la coopération
Nous étions présents avec Olivier Picot, mobilisé au CAC, pour partager aussi l’expérience en cours de l’Eccap en commun. Cette évolution du projet vers son articulation auprès des acteurs du numérique des communs nous permet de vérifier notre intuition : il y a un enjeu d’inter-opérabilité entre nos sites, ressources et données.
Aujourd’hui le projet Transiscope se donne deux nouveaux objectifs :
- Tisser des liens entre les sources pour mutualiser des ressources, les soutenir et les aider à se développer afin de continuer la visibilisation des initiatives citoyennes
- Lancer l’agrégation d’un nouveau type de données : les événements. Le but est de donner des RDVs pour rencontrer toutes ces initiatives, afin d’aider ces alternatives à se développer.
Loin de vouloir développer « dans notre coin » l’Eccap, nous nous connectons à Transiscope pour partager leur expérience numérique et sur les agrégations de ressources sémantiques. Ainsi, nous contribuons à la dynamique des confluences.
Son prochain développement autour du projet Archipelago permettrait d’outiller les territoires et les acteurs pour connecter les personnes, les événements et d’autre ressources et faciliter leur lien.
A partir de ces liens, comment imaginer possible la création d’un « espace;» où les controverses peuvent se clarifier, en mobilisant notamment des outils de cartographie pour les rendre visibles et en « tension » ? C’est un enjeu pour demain.
Notes
1 https://presdecheznous.fr/
2 La Charte de transiscope : TRANSISCOPE agrège des alternatives citoyennes. Elles sont à l’initiative d’individus ou de groupes d’individus qui prennent leurs décisions indépendamment de toute administration, parti politique ou institution religieuse.
3 https://transiscope.org/charte/
14/09/2018
Le travail, instrument de domination
de la réussite dans les affaires le signe de l'élection divine, achève de boucler ce cercle rhétorique.
Au XVIIème siècle, le philosophe anglais John Locke va s'emparer de la valeur travail pour en faire le fondement du droit de propriété et justifier le colonialisme britannique :
« chaque homme est [...]propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle, le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre. Il mêle son travail à tout ce qu'il fait sortir de l'état dans lequel la nature l'a laissé, et y joint quelque chose qui est sien. Par là, il en fait sa propriété.»[1]
La théorie de la propriété de Locke va alors permettre de justifier l'expansionnisme colonial en Amérique : les terres n'y étant pas cultivées sur le modèle de l'exploitation agricole anglaise, elles seront considérées comme « vides » et « sauvages ». Le même raisonnement justifie la colonisation de l'Irlande et l'implantation de fermiers et de régisseurs anglais. Bien que la terre y soit déjà largement cultivée, les techniques agricoles locales sont rudimentaires. Selon les standards anglais d'exploitation du foncier, la propriété n'y est ainsi pas fondée car les rendements sont trop faibles et la terre n'est pas mise en valeur autant qu'elle le pourrait ou qu'elle le devrait. On voit donc, comme l'illustre le cas de l'Irlande, que la notion de productivité est consubstantielle à l'idéologie du travail. Seul le travail productif, permettant une fructification du capital, est véritablement considéré comme tel.
Pourtant, tout au long des siècles qui ont précédé, aucune valeur positive n'avais jamais été attachée au travail. Dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs représentatives du mode de vie de nos ancêtres du paléolithique, le travail n'existait pas en tant que tel. La synthèse effectuée par l'anthropologue Marshall Sahlins [2] sur un large ensemble de données ethnographiques montre ainsi que les activités d'acquisition des subsistances, qui peuvent être assimilées à la définition économique du travail, ne représentaient en moyenne que trois à cinq heures de la journée des chasseurs-cueilleurs. Ces activités étaient de faible intensité, prétextes aux jeux, à la flânerie et aux bavardages. Loin de la vision traditionnelle de groupes humains luttant avec acharnement pour assurer leur survie, les sociétés de chasseurs-cueilleurs semblent ainsi avoir bénéficié d'une abondance de loisirs rendue possible par la sous-exploitation et l'abondance naturelle des ressources.
Le passage à des sociétés agricoles sédentaires fut selon toute probabilité largement contraint et s'est traduit par une dégradation de l'état de santé de la population. Une étude menée en Turquie montre ainsi une diminution importante de la taille des squelettes adultes au néolithique comparativement à celle des chasseurs-cueilleurs ayant précédé.
Les premières civilisations en Mésopotamie vont initier un recours massif à l'esclavage pour les activités de production et le service du palais. Les paysans attachés à la terre vont voir leur situation se dégrader considérablement du fait des tribus et impôts prélevés par le pouvoir royal et de la pratique de l'asservissement pour dettes. Dans le même temps, le pouvoir va procéder à une division rationnelle du travail en créant les premières administrations mais aussi les corps d'artisans spécialisés qui vont être recrutés pour le service du palais ou du temple.
Le travail spécialisé trouve donc son origine dans les sociétés esclavagistes et naît par la contrainte et la coercition. Ces origines vont fortement influer sur la vision que s'en feront les aristocraties terriennes de la Grèce Antique. Pour Platon ou Aristote, le travail est ainsi, avec le commerce, une activité avilissante incompatible avec la citoyenneté active. Les travailleurs sont trop abrutis et préoccupés par leur besogne pour pouvoir prendre part aux affaires de la cité. A contrario, le loisir apparaît comme une condition nécessaire pour participer aux discussions de l'Agora ou à la gestion de la chose publique. C'est ainsi le temps libre disponible qui distingue la classe aristocratique de la plèbe, ce que les nobles romains nommeront l'Otium, un idéal de vie fait de loisirs studieux, d'activités intellectuelles ou artistiques et de participation à la vie politique. Cette vision perdurera tout au long du Moyen-âge et même au-delà. En cela, l'idéologie du travail issue de la réforme protestante demandera aux élites d'importants efforts d'embrigadement et de discipline avant qu'elles ne réussissent à l'imposer...
Notes
[1] John Locke, Traité du gouvernement civil, 1690
[2] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance : L'économie des sociétés primitives, Gallimard, 1976
17/01/2021
Le triomphe de l'injustice

Le triomphe de l'injustice est le titre du livre publié d’abord en anglais de deux économistes français, professeurs à Berkeley en Californie, qui ont contribué à l’élaboration de programmes électoraux de certains candidats démocrates à la présidence des Etats-Unis. Le sous-titre de leur livre est : « Richesse, évasion fiscale et démocratie ». Leur introduction s’intitule « Réinventer la démocratie fiscale » Dans le livre, les allusions à la France ne manquent pas, sans compter leurs interviews dans les media français.
1 - Fiscalité et démocratie. La richesse c’est le pouvoir
Les deux auteurs nous préviennent : si l’on veut éviter de s’enfoncer « dans la dérive inégalitaire et oligarchique qui a amené Trump au pouvoir » il serait sage d’étudier l’histoire des impôts aux Etats-Unis. Le père de la constitution américaine déclarait en 1792 : « le grand objet |des partis politiques] devrait être de combattre le mal…en ne permettant pas …à quelques-uns d’accroître l’inégalité des biens par une accumulation de richesses immodérée[1] ». En France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres et les 10% les plus riches possèdent 50 % des richesses, selon le rapport d’Oxfam en janvier 2020.
Si des milliardaires français souhaitent contrôler les médias (presse écrite, télévisions, radios) ce n’est pas parce ces secteurs leur rapportent beaucoup mais pour influencer l’opinion. Pour toute personne qui veut s’informer sur le contrôle des médias par quelques milliardaires français, il y a abondance d’information.
Gaël Giraud dans une interview reproduit dans l’eccap déclarait : « Quand vous êtes une banque qui gagne plusieurs milliards d’euros chaque année, vous pouvez acheter tous les économistes qui passent dans le débat public…quand vous multipliez votre salaire par dix en allant travailler un jour par semaine dans une banque, vous n’avez absolument pas envie de donner une interview dans un journal pour dire du mal des banques ».
Et pour montrer la difficulté de contrôler le secteur financier, Gaël Giraud poursuivait : « regardez les cinq premiers postes de toutes nos grandes banques, ce sont des anciens inspecteurs généraux des finances, à tel point que l’ancien PDG de BNP Paribas aime répéter qu’il y a plus d’inspecteurs généraux des finances à BNP Paribas qu’au service de l’Etat. Cela vous dit quelque chose de cette espèce de collusion complètement incestueuse entre la finance privée et la haute administration des finances publiques, qui devrait travailler pour l’intérêt général. »[2]
Dans son livre « Le prix de la démocratie » (Ed. Fayard) Julia Cagé montre comment des questions en apparence techniques ont un rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes[3]
2- Une réforme fiscale est possible
Les auteurs du livre ont fait un travail remarquable de rassemblement des données en collaborant avec d’autres économistes et notamment Thomas Piketty. Pour analyser l’évolution du revenu national et sa répartition pour chaque catégorie sociale, ils tiennent compte de tous les impôts aux divers niveaux administratifs. Il en résulte que pour les Etats-Unis : - de 1946 à 1980 il y a eu une croissance forte et équitable du revenu national grâce à des taux d’imposition marginaux quasi confiscatoires, -par contre de 1980 à 2018 les classes populaires ont été exclues de la croissance. De 1980 à 2018, les 1% les plus aisés (ceux qui touchent plus de 500.000 dollars aujourd’hui) ont vu leur revenu augmenter fortement. Pour une infime minorité, la croissance a été exponentielle : pour les 0,1% les plus fortunés les revenus ont augmenté de 320%, et pour les 0,001 (soit les deux mille trois cents américains les plus riches) de plus de 600%. Durant la même période les classes populaires, c’est-à-dire la moitié de la population qui perçoit les revenus les plus bas, n’ont pratiquement bénéficié d’aucun gain de revenu réel.
Il ne faut donc pas oublier que le taux marginal supérieur d’imposition des hauts revenus a été aux Etats-Unis de « 78% entre 1930 et 1980, dépassant même les 90% entre 1950 et 1963 ». C’est donc un retournement spectaculaire qui a été introduit par Ronald Reagan président des E.U. durant son second mandat en 1986. Après trois semaines de débat au Congrès, la nouvelle loi prévoyait le taux marginal supérieur d’imposition de 28%, soit le taux le plus bas de tous les pays développés. Et au Sénat la loi avait été adoptée par 97 voix contre trois. « Les démocrates Ted Kennedy, Al Gore, John Kerry et Joe Biden avaient tous voté « oui » dans un bel élan d’enthousiasme »[4] et les auteurs ajoutent : « Bien que peu populaire auprès des citoyens, cette réforme fiscale suscitait la ferveur dans les hautes sphères politiques et intellectuelles ». C’était le tournant néo-libéral qui amenait Margaret Thatcher à déclarer « La société n’existe pas, seuls les individus existent ». Et les auteurs de « Triomphe de l’injustice » constatent que pour les économistes qui enseignent dans les universités américaines enseigner les bienfaits du virage de Reagan « relève quasiment du devoir professionnel ».
Joe Biden nouveau président des E.U. n’a pas retenu (contrairement à Mme Warren qui était aussi candidate démocrate pour la présidence des E-U), les suggestions des auteurs du livre « Le triomphe de l’injustice » pour imposer davantage les grandes fortunes. Il est probable cependant que Joe Biden reviendra sur la décision de Trump d’abaisser l’impôt sur les sociétés.
3 - Réforme fiscale et élections présidentielles de 2022
En France, le gouffre entre les plus riches et la classe moyenne au cours des 40 dernières années a été moindre qu’aux E.U. mais un débat démocratique est cependant essentiel pour qu’un candidat favorable à la lutte contre les inégalités nous prépare à la transition écologique et à une politique d’amélioration des services publics.
Il n’y a rien à attendre d’E.Macron, lui qui a été sourd jusqu’à présent : ;- A toutes les demandes de rétablissement de l’impôt sur la fortune.
- Aux demandes qui ressortaient du grand débat national à la suite du mouvement des gilets jaunes, c’est-à-dire la demande d’une meilleure répartition de l’effort fiscal qui pèse trop à l’heure actuelle sur les classes moyennes.
- Au fait que 76% de la population interrogée par le baromètre Odoxa sur le moral économique des français réalisé pour BFM Business, Challenges et Aviva soutiennent l’instauration d’un nouvel impôt spécifique pour les plus aisés. Une mesure qui convainc une majorité de français, qu’ils soient sympathisants de gauche (86%), de LR (60%) ou de LREM (57%).
Alors qu’ E.Macron recevait le 29 juin 2020 les 150 membres de la Convention Citoyenne pour le Climat, leur demande d’une taxe de 4% sur les dividendes distribués figurait déjà parmi les trois demandes qu’il refusait sur les 149 propositions contenues dans le rapport. En s’appuyant sur les travaux des économistes français qui ont inspiré certains candidats démocrates pour les élections présidentielles aux E.U., nous avons les arguments et les outils pour relever les défis de l’évasion fiscale, assurer une meilleure coordination entre pays, passer de la course au moins disant à la course au mieux-disant.
Notes
[1] Emmanuel Saez, Gabriel Zucman. Le triomphe de l’injustice. Ed. du Seuil. Traduit des E.U. Ed du Seuil. 2020, p.227.
[2] Dans la rubrique Finance de l’eccap.fr Régulation financière et pantouflage Extrait d’une conférence de Gaël Giraud.
[3] Voir dans l’eccap « La démocratie et l’argent » selon Julia Cagé, octobre 2018.
[4] Le triomphe de l’injustice p.82.
18/01/2020
Le Vent se lève. Entretien avec Gaël Giraud
02/11/2020
Le vide d'idéal, propice à l'islamisme
Le vide d'idéal, propice à l'islamisme
Le meurtre de Samuel Paty, peu après le lancement de la proposition de loi sur le séparatisme, a provoqué un choc tel que le débat sur l’islamisme s’enflamme. François Dubet, ([1]) en fait la synthèse, en montrant les deux camps qui s’opposent, l’un voyant dans « l’islam le terreau de l’islamisme », et l’autre qui le considère comme « la religion des opprimés ». C’est dans ce second camp que se situent ceux que l’on qualifie souvent d’islamo-gauchistes, dont la lecture de l’histoire récente reste inspirée de la problématique marxiste. Pour eux c’est le capitalisme (ou le néolibéralisme) et ses conséquences qui sont à l’origine du djihadisme, La politique impérialiste des Etats-Unis, les entreprises coloniales, la défense des intérêts des grandes firmes, etc, ont déstabilisé le Proche-Orient et préparé les réactions du monde musulman la situation économique et sociale faite aux immigrés depuis l’époque des trente glorieuses constitue le terreau sur lequel l’islamisme s’est développé.
Il est vrai que le néolibéralisme est le terrain propice au développement de l’islamisme.. Comme l’écrit A.Caillé au cours du débat entre convivialistes : « le néolibéralisme est aussi délétère pour les principes républicains que l’islamisme et…d’ailleurs ils vont largement de pair. Plus précisément : la destruction du public et des communs par le néolibéralisme ouvre un boulevard à l’islamisme. Autrement dit, la République trahit ses principes depuis des décennies en abandonnant ses enfants qui vivent dans les quartiers en difficulté devenus un terreau pour le djihadisme ([2]) Soyons justes, cela ne date pas de l’arrivée d’E. Macron à la présidence de la République, mais aujourd’hui le mépris à l’égard du plan Borloo d’avril 2018, le refus de la justice fiscale demandée très généralement et notamment après le grand débat national qui a suivi le mouvement des gilets jaunes nous angoisse. Pourtant, au-delà de ces raisons, la véritable cause du développement de l’islamisme se situe dans une autre sphère. On peut, on doit même combattre toutes les formes de racisme et toutes les discriminations. Mais la principale explication de l’islamisme n’est pas dans l’économie ce ne sont pas les injustices sociales et les discriminations (même si elles créent en effet ce terreau favorable) qui en sont à l’origine. Le fondamentalisme musulman qui imprègne maintenant dans notre pays la base de la pyramide, ou la partie immergée de l’iceberg, pour le dire comme Jérôme Fourquet, est le résultat – selon le même auteur - d’une « entreprise politique et idéologique claire ». ([3]). C’est ce qui a permis que s’amorce cette entreprise qu’il faut comprendre.
L’intégration des vagues d’immigrés depuis les trente glorieuses est un raté historique dont les conséquences sont graves. Au-delà de la relégation économique et sociale, par le travail à la chaîne et les foyers Sonacotra, puis par le chômage et la dégradation des HLM transformant de nombreux quartiers de banlieue en semi-ghettos, il y a des raisons idéologiques à cet échec la raison essentielle est l’incapacité de la société française à offrir un nouvel idéal à ces nouveaux arrivants… et pour cause, étant incapable de se le créer pour elle-même.. C’est le vide spirituel qui explique le renouveau du fondamentalisme, dans une version de pacotille, (peu de terroristes ont vraiment lu le Coran), exacerbée par des imams incultes manipulés de l’extérieur, et débilitée par les réseaux sociaux.
Avec le désenchantement du monde, c’est-à-dire l’affaissement des grandes religions, et l’échec des utopies communistes, rien n’est venu remplir ce vide. Durkheim, au début du siècle, avait compris le défi de la sécularisation du monde et de l’instauration de l’enseignement laïque. « Car, ne l'oublions pas, nous ne pourrons instituer une éducation laïque que si nous pouvons assigner à l'individu une fin qui le dépasse, que si nous pouvons donner quelque objectif à ce besoin de se dévouer et de se sacrifier qui est la racine de toute vie morale. Si la société n'est qu'une apparence, si, par suite, la réalité morale finit à l'individu, a quoi celui-ci pourra-t-il s'attacher, se dévouer, se sacrifier ? » ([4])
Comment fabriquer à nouveau de l’idéal ? Il n’est pas certain que le patriotisme soit à la hauteur de ce défi. Mais il est sûr que le dénigrement systématique de notre pays et de son histoire sape efficacement toute velléité de cohésion sociale. Un article de Hérodote, rédigé par son fondateur André Larané « aimer la France quoiqu’il en coûte » l’explique mieux qu’on ne saurait le faire ici. En voici juste deux citations
Ce n'est donc pas en invoquant notre régime politique que nous inculquerons aux jeunes Français et immigrants le « désir de vivre ensemble » (dans cette expression d'Ernest Renan, c'est le mot « désir » qui est le plus important) mais en transmettant l'amour de la France, de ses habitants, ses paysages, ses lettres et ses arts, son histoire et ses héros. Y sommes-nous encore disposés ?
(…) Quel enseignant osera reprendre l'injonction d'Ernest Lavisse : « Enfant, tu dois aimer la France, parce que la Nature l'a faite belle, et parce que l'Histoire l'a faite grande »... Lequel sera prêt à chanter Ma France avec ses élèves sans craindre de heurter les imams salafistes, les intellectuels de salon qui assimilent la France à un État raciste et pire que nazi, et les bourgeois qui vomissent les « gars qui fument des clopes et roulent au diesel » ?
Cette piste est confirmée par certains témoignages d’intégration réussie. Voici par exemple ce que nous dit Wahida El Mansour, maghrébine arrivée en France en 1989 par le regroupement familial : « Samuel Paty, un de mes collègues enseignants, a été assassiné… C’était un collègue professeur qui accomplissait son travail quotidien comme des milliers de professeurs dans nos écoles, nos collèges, nos lycées et nos universités… Pour comprendre ce que ça signifie, j’aimerais vous raconter mon histoire d’amour avec l’École qui n’aurait pas pu avoir lieu sans des dizaines de Samuel Paty. Musulmane, femme, maghrébine de la première ou de la deuxième génération, je suis avant tout française de cœur et de raison par l’École et pour l’École. Je suis française de cœur parce que j’aime Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone de Beauvoir, Victor Hugo, Jean Jaurès et tous les autres qui font ma France : libertaire, humaniste, dreyfusarde, résistante. Française de raison, car j’ai appris la liberté à l’école » ([5].)
(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)
Notes
[1] Attentat de Conflans : « Le piège de nos débats se referme sur notre vie démocratique » Le Monde du 21 octobre 2020
[2] Voir notre Lettre n°20 : Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation.
[[3] Jérôme Fourquet: «Comprendre la pyramide de l’islamisme radical» FigaroVox Publié le 21 octobre 2020
[4] Emile Durkheim, L’Education morale p 181 (Cours de sociologie dispensé à la Sorbonne en 1902-1903)
[5 Lire la suite dans AOC. 20 octobre 2020
24/09/2018
Libérons-nous de la prison !
Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénitentiaire s’étend, plus on incarcère ! Or la prison brise des vies : bien souvent l’employeur, la famille, les amis se détournent d’un détenu. La précarité affective et économique qui en résulte est propice à la commission de nouvelles infractions. Quand 61 % des sortants de prison récidivent, peut-on encore considérer que la prison protège la société ? Le recours massif à l’incarcération, incomparablement plus coûteux que toutes les peines alternatives, a quelque chose d’absurde. Se libérer de la prison devrait être un cap que se donne toute société civilisée.
Le plus sûr moyen de vider les prisons, c’est de ne pas les remplir ! Le gouvernement actuel semble partager ce constat, en supprimant les courtes peines et en développant les alternatives. Encore faut-il s’en donner les moyens. Des moyens humains et financiers, pour que les magistrats disposent, dès le prononcé du verdict, d’un éventail de peines qui puissent être exécutées sans délai. Pourquoi ne pas donner aux services pénitentiaires d’insertion et de probation, par exemple, les moyens d’assurer une permanence à la sortie des tribunaux et un suivi réellement individualisé ?
Se libérer de la prison, c’est aussi se libérer de l’idée que l’on se fait de la prison. L’Espagne et les pays nordiques disposent de toute une panoplie d’établissements pénitentiaires, plus ou moins sécurisés, plus ou moins ouverts sur l’extérieur, selon le profil des détenus. Certains d’entre eux peuvent même poursuivre une vie professionnelle : la prison peut alors ne pas rimer avec désocialisation. De l’Allemagne aussi, la France pourrait s’inspirer, en cessant de faire porter à la prison la prise en charge de personnes atteintes de troubles psychiatriques.
Libérer notre justice pénale du tout carcéral suppose une véritable refonte de notre Code pénal. Pourquoi ne pas repenser l’éventail et la gradation des peines selon la nature des infractions ? Or la prison reste aujourd’hui la peine par excellence, l’étalon à l’aune duquel nos lois évaluent la gravité des infractions, la solution de facilité du politique pour feindre de répondre aux inquiétudes du corps social. Même « dans les transports, la fraude répétée, c’est maintenant jusqu’à six mois de prison », affichait récemment une campagne de la RATP et de la SNCF ! On se moque éperdument du sens de la peine, qui n’est là, comme le relevait déjà Durkheim, que pour attester la réprobation que suscite le délit.
Tout le défi, dès lors, est de libérer nos imaginaires de la réponse carcérale. Pour y parvenir, il faudra rendre les peines alternatives plus visibles, plus aisément compréhensibles : qui sait que, aujourd’hui déjà, l’administration pénitentiaire suit deux fois plus de personnes hors les murs qu’en prison ? Mais il faudra aussi une certaine constance, un certain consensus dans le discours politique, loin de toute surenchère répressive, pour que notre société prenne conscience de sa capacité à manifester sa réprobation sans exclure. Pour l’aider à sortir de l’illusion qu’il suffirait d’exfiltrer le mal pour s’en préserver ou pour ressouder le corps social (on pense à la mécanique décrite par René Girard). Il lui faudra reconnaître, au contraire, que les pulsions de vie et de mort traversent chacun d’entre nous. Partant, l’appareil judiciaire et pénitentiaire pourrait contribuer à une mission tout autre : celle de renouer les fils déchirés de notre tissu social.
Notes
Cet article est l'éditorial de la revue Projet n°= 36501/03/2021
Liberté d'expression pour théories biodégradables

Des séquences récurrentes
La séquence est toujours la même. Après l’assassinat de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer dénonce une forme de « complicité intellectuelle du terrorisme », et regrette que « Notre société a été beaucoup trop perméable à des courants de pensées », au premier rang desquels « l’islamo-gauchisme ». Le 28 octobre, une centaine d’universitaires lui apporte son soutien, dénonçant à son tour l’islamo-gauchisme et « les ravages des «idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale ». Le 4 novembre, ce sont environ deux mille chercheurs et chercheuses qui dénoncent, dans une tribune au Monde, l’appel à « la police de la pensée dans les universités ». Cette fois, ce sont les propos de Frédérique Vidal qui déclenchent la polémique, soutenus par Jean-Michel Blanquer, entraînant la réaction de la Conférence des présidents d’université faisant part de son « émotion » , puis une nouvelle tribune, le 19 février, signée par plus de 600 membres de l’enseignement supérieur, dénonçant la « chasse aux sorcières » menée par leur ministre de tutelle, et réclamant sa démission.
Une mise en cause maladroite
Le gouvernement, et singulièrement la ministre de l’enseignement supérieur ont eu la grande maladresse d’avoir des propos qui pouvaient être interprétés comme des remises en cause des libertés académiques, même si telles n’étaient pas leurs intentions. Ils ont donné ainsi l’occasion à ces universitaires de se placer dans la posture avantageuse de résistance à un supposé pouvoir autoritaire cherchant à masquer les injustices et les inégalités. De plus, les accuser d’islamo-gauchisme, c’est-à-dire de faire au bout du compte le jeu des terroristes, suscite forcément leur indignation, car il va de soi que si encouragement à la radicalité il y a, il n’est en aucun cas intentionnel. Cela devrait être l’objet d’un (vrai) débat de fond.
Les libertés académiques sont nécéssaires
Alors, disons-le, la liberté de recherche doit être défendue, et toutes les théories ont le droit d’être enseignées, quand elles ne transgressent pas la loi. Max Weber faisait de l’éthique de la conviction la caractéristique principale du métier de savant ([1]). Cela implique, par définition, que la recherche de la vérité doit s’accomplir et s’exprimer quelles qu’en soient les conséquences. Ainsi, même s’il s’avère que ces théories de la domination blanche, de la persistance d’un inconscient colonisateur, d’un racisme d’Etat favorisent les entreprises islamistes, il faut les laisser s’exprimer. Les conséquences d’une théorie vraie ne sont pas forcément désirables. Cela sur le plan des principes : car – en pratique, dans le cas présent – il est possible de réfuter ces théories, et c’est ainsi, plutôt qu’en les interdisant, qu’on parviendra vraiment à les faire reculer.
Une nouvelle idéologie.....
Il est tentant d’interpréter la récurrence de ces séquences en termes de clivage entre deux camps. C’est ce qu’on peut lire dans certains articles le Monde titre « Islamo-gauchisme » : « Au secours, le clivage droite-gauche revient ! » une tribune d’un collectif de députés LRM et ministres du gouvernement. Pourtant il n’en est rien et il ne faut pas tomber dans le piège de cette apparente symétrie. Il ne s’agit pas de l’affrontement de deux idéologies opposées, comme en d’autres temps s’opposaient marxisme et libéralisme, ou en économie keynésianisme et monétarisme. Une seule est en train de se développer, de se répandre, et de gagner la bataille de l’hégémonie culturelle, sans que rien de consistant ne lui soit opposé, les idéaux issus de la philosophie des lumières, l’aspiration à l’universalisme, et la confiance dans la force d’émancipation de l’enseignement de masse étant en pleine déroute.
...se diffuse dans le corps social
Les théories en cause : l’antiracisme, le néoféminisme, la cause LGTB, le décolonialisme, l’islamo-gauchisme, sont traversées par un certain nombre de traits qui les relient, qui en font un ensemble relativement cohérent. Quelle que soit la façon dont on la nomme, « politiquement correct », « wokisme », « cancel culture », « orthodoxie diversitaire » « différencialiste », ou « victimaire », il s’agit bien d’une idéologie. Le débat se focalise souvent sur l’enseignement supérieur or elle se diffuse dans l’ensemble du corps social, probablement impulsée par la « génération surdiplômée » pour reprendre le titre d’un livre récent. ([2]) Elle s’infiltre dans les syndicats, les associations, les ONG, les partis politiques et les administrations. Elle imprègne le corps enseignant, jusqu’aux professeurs des collèges et des écoles, impose son style aux manuels scolaires, et diffuse dans l’univers médiatique, bien au-delà des universités. Cette idéologie formate la pensée, comme avait pu le faire l’idéologie marxiste jusqu’aux années 80 du siècle dernier elle impose ses tournures de raisonnement, son vocabulaire la pratique de l’écriture inclusive en est par exemple un signe manifeste.
L'indispensable neutralité axiologique
Il est clair qu’il faut changer de cap, la première ligne de front étant l’enseignement. Il semble nécessaire de se souvenir des avertissements de Max Weber (déjà cité) Il préconisait la « neutralité axiologique », affirmant que « le prophète et le démagogue n'ont pas leur place dans une chaire universitaire ». Du fait que le professeur se trouve dans un rapport de force supérieur (du point de vue intellectuel, mais aussi parce qu’il est l’évaluateur de l’étudiant), il considère qu’il est « inexcusable de profiter de cette situation pour essayer de marquer ses élèves de ses propres conceptions politiques au lieu de leur être utile ».
Pertinence du critère de réfutabilité
Cela signifie que, si, encore une fois, toute théorie peut être développée par les travaux de recherche, et doit pouvoir être enseignée partout, c’est en tant que théorie, et non comme un « progrès général de la connaissance », sorte de nouvelle révolution copernicienne des sciences humaines, incontestée et incontestable, s’imposant de façon exclusive. Elle doit, quelque soit le niveau d’enseignement, être présentée comme théorie, c’est-à-dire rester réfutable au sens de Karl Popper, être mise en concurrence avec d’autres thèses, être confrontée à d’autres modes de pensée, et être soumise au crible de l’esprit critique. De ce point de vue, il ne faut plus tolérer les entraves à la liberté d’expression qui sont bien connues maintenant, le boycott de certaines personnalités, l’empêchement de conférences, la réduction au silence de « l’ennemi », du mâle blanc, des hétérosexuels, du réactionnaire esclavagiste, etc… Il ne faut plus tolérer la destruction de notre patrimoine culturel, de nos statues, de nos noms de rue, de nos établissements scolaires, de nos commémorations, et encore moins la révision de nos œuvres littéraires ou lyriques. Le passé est ce qu’il est, avec ses lumières et ses ombres. On peut le juger, le condamner moralement, le regretter, mais en aucun cas le gommer.
Des théories biodégradables
On peut penser pour conclure (sans être forcément suivi du lecteur), que si ces principes de liberté d’expression, de pluralité des points de vue, de confrontations entre les théories sont respectées, ces élucubrations idéologiques s’évaporeront avec le temps, Faisons ici le pari que les expressions du type « blanchité », « mâle blanc », «culture du viol », « racisme systémique », etc, apparaîtront dans vingt ou trente ans aussi ridicules qu’aujourd’hui les « il est interdit d’interdire », ou « jouissons sans entraves » des années 68, et que l’écriture inclusive disparaîtra comme ont disparu les «maths modernes » ou la « grammaire structurale » qui étaient les dogmes pédagogiques des années 70. Un produit biodégradable est un produit qui se décompose avec le temps. Tel est le destin souhaitable de ces nouvelles théories.
Notes
[1] Max Weber le savant et le politique, conférences de 1917 et 1919
[2] Monique Dagnaud, Jean-Laurent Cassely, Génération surdiplômée, les 20% qui transforment la France, Odile Jacob, janvier 2021
12/11/2017
Liberté dans l'église catholique
Une religion est une institution qui relie des croyants. Elle n'est donc pas légitime quand elle prétend imposer quoi que ce soit aux personnes qui ne sont pas ses membres. Elle peut discuter, débattre, échanger sur tous les sujets qui l'intéressent et concernent l'ensemble de la société, comme tout groupe de pensée ou d'action : cela ne lui confère aucun droit d'imposer. Il y a donc toute liberté d'adhérer ou pas à une religion, de la pratiquer ou pas, d'en sortir si on le veut. Dans ce domaine, la religion catholique (et chrétienne si l'on remonte avant la Réforme ou le schisme orthodoxe) n'a pas été exemplaire! Avec l’avènement de Constantin et surtout de Théodose s'est instauré le mélange de la religion et de la société civile, la première dominant la seconde pendant des siècles, les dirigeants des divers pays ne se sont jamais totalement affranchis de cette tutelle jusqu'à la Révolution française. Jusqu'au dix-neuvième siècle la liberté de croire a été bafouée par l'Eglise. Autres temps, autres mœurs...
On peut ainsi expliquer, mais expliquer n'est pas approuver, ni absoudre. Lorsque le pape excommunie au XIème siècle l'empereur germanique Henri IV (ce qui peut être légitime, il exclue un individu qui s'est mis, par ses actes, hors de la religion), il délie ses sujets de toute obligation envers lui. Henri doit bien se rendre à Canossa pour ne pas perdre son pouvoir. Il s'agit tout simplement d'une atteinte fondamentale à la liberté ainsi qu'à l'instrumentalisation du peuple pour obliger l'empereur : qu'en est-il de la liberté des croyants ? Ceci est un exemple, on peut le répéter pas mal de fois. L'Inquisition ne se contentait pas de procès internes à l'Eglise qui devaient mener à une exclusion, elle remettait les condamnés au bras séculier, et on sait ce que cela signifiait. On peut toujours dire qu'elle ne condamnait pas toujours, que ses jugements étaient assez souvent équilibrés, c'est dans son essence même que le mal était entré, bafouant la liberté des chrétiens. Ajoutons les condamnations célèbres : Jan Hus, Giordano Bruno ont payé de leur vie, Copernic attendant ses derniers jours pour oser publier, Galilée devant se rétracter...jusqu'à Jeanne d'Arc - n'oublions pas qu'elle a subi un procès religieux instruit par un évêque et le représentant de l'Inquisiteur - brûlée parce que revenant sur l'abjuration extorquée.
Il a fallu attendre le 19ème siècle pour que l'Eglise perde le pouvoir d'attenter ainsi à la liberté des non-croyants et qu'elle fasse alors le travail de réflexion qui la mènera, au bout de deux siècles environ..., au concept de liberté religieuse ! Ce qui ne l'empêche toujours pas de peser par tous les moyens sur la société civile pour imposer ses vues. Derniers avatars chez nous, l'appui direct de la hiérarchie aux opposants au mariage pour tous, à la PMA, à la GPA. Encore une fois, elle est dans son rôle lorsqu'elle discute, débat, pas quand elle prétend imposer. Encore en France ses interventions sont relativement limitées, allons en Pologne, Slovaquie, Roumanie (là ce sont les orthodoxes qui pèsent), pays où l'Eglise a repris ses positions de pouvoir...et de richesses, le respect de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la liberté des non-croyants de ne pas se soumettre aux lois de l'Eglise, est bien souvent bafouée.
Il est juste cependant de dire aussi que l'Eglise a fait de grands pas dans le bon sens, qu'elle respecte de plus en plus la liberté des sociétés, que les pays d'Europe Centrale sont un avatar qui permet justement de voir les progrès ailleurs. On peut espérer qu'elle progressera sur cette voie, ce sont les Eglises évangéliques qui semblent prendre le relais, et vu leur développement on peut encore être inquiets pour l'avenir. Reste la question, autrement difficile, de la liberté des croyants. Le croyant, membre de l'Eglise catholique aujourd'hui, voit-il sa liberté respectée ? Qu'en est-il de la liberté à l'intérieur de l'Eglise ? c'est-à-dire de la liberté du croyant qui désire rester membre de l'Eglise ? Quelle est la légitimité du pouvoir de l'Eglise institutionnelle à l'égard de ses membres ?
Jésus-Christ a appelé les hommes à la foi en lui, pas à une religion. Il a même donné l'exemple de quelqu'un qui n'a eu de cesse de lutter contre les dirigeants de sa propre religion. Par là il semble qu'il a ouvert le droit à la critique, pour le moins ! A partir du moment où des hommes ont une foi partagée, il est naturel qu'ils se regroupent, s'organisent, afin de célébrer cette foi, l'approfondir, la transmettre, voire la proclamer (allez à travers le monde proclamer la venue du Royaume de Dieu). Ceci n'est pas en cause, et cela implique l'organisation de responsables, d'un certain ordre, etc. Seulement il ne faut pas oublier que cette organisation n'est pas la foi, elle est une institution humaine toujours critiquable, amendable, réformable, voire à détruire s'il le faut !
L'Eglise n'est pas inutile car la foi n'est pas seulement une affaire individuelle et Jésus-Christ a appelé les hommes à vivre en communion de l'amour de Dieu. Mais qu'est-ce que cette Eglise ? On touche là à la question du temps et de l'éternité1. L'Eglise a deux faces : une temporelle, institution comme nous la connaissons, la voyons, et une face qui est la communauté des hommes sauvée par le Christ, qui est dans l'éternité. La légitimité de l'Eglise visible s'appuie sur la réalité de l'Eglise éternelle. Et si l'on en croit Jésus-Christ, il a appelé tous les hommes à le suivre dans la plus totale liberté. Cette liberté là ne peut être muselée légitimement par l'Eglise visible, quelles que soient les arguties.
En fait, par nature, l'Eglise terrestre trahit constamment sa mission. Elle participe à ce qu'on appelle le monde pécheur, c'est-à-dire séparé irrémédiablement de Dieu (on retrouve là le péché originel de St Augustin), elle doit constamment se réformer alors qu'elle a tendance à monopoliser la Parole de Dieu, à prétendre la posséder et à l'imposer. Le plus grand péché n'est-il pas de se mettre à la place de Dieu (même en se disant son vicaire) ? Pour les chrétiens qui ont été catéchisés avant le Concile (et peut-être les autres !) de combien de commandements, d'injonctions, d'interdits les ont abreuvés ? Quelle injustice n'ont-ils pas subis ? On a parlé à juste titre de la névrose chrétienne, l'institution Eglise est responsable de combien de névroses ? de souffrances ?
L'absence de liberté dans l'Eglise n'est pas seulement une question théorique, elle a eu de graves conséquences, elle a été l'occasion d'injustices graves qui ont atteint l'ensemble des chrétiens. La morale sexuelle est un exemple criant qui a été souvent dénoncé, mais il y a bien d'autres domaines que l'on pourrait évoquer. Cela signifie-t-il qu'il n'y a plus de règles possibles ? non pas ! Nous sommes dans l'Histoire, nous sommes de la terre, avec toutes les contingences que l'on sait, avec les lourdeurs. Nous ne sommes pas des anges, il nous faut passer par les lourdeurs qui nous caractérisent, et parmi elles des règles d'organisation ou autres. Il y a aussi les articles de foi : il nous faut un accord minimal sur les conséquences de notre foi dans le Christ. Mais avec une liberté entière, qui peut nous mener à quitter notre Eglise, terrestre, si cette liberté s'oppose trop frontalement aux autres. La hiérarchie a toute légitimité pour dire ce qu'elle pense juste (tout en sachant qu'elle ne possède pas la Vérité), dans les cas extrêmes la communauté peut exclure du groupe (tout regroupement impose des frontières), mais si les choses fonctionnent correctement c'est celui qui ne peut plus accepter certaines contraintes ou affirmations qui se retire.
Il semble que l'Eglise s'appuie sur l'idée que le Royaume de Dieu est parmi nous pour légiférer, elle s'estime dépositaire de la Parole et responsable du Royaume. Elle se permet alors de rentrer dans l'intimité des hommes pour débusquer (il y a toujours de quoi débusquer) ce qui ne serait pas conforme au Royaume. Le pardon des péchés est devenu une enquête du plus mauvais aloi, oubliant que le péché est chose bien plus grave que nos pauvres turpitudes ! La Parole de Dieu est libre, personne ne la possède, les hommes ne peuvent que témoigner de ce qu'ils en comprennent. Quant au Royaume, il est au milieu de nous, mais pas de ce monde ! Dès qu'il est question de foi, nous nous trouvons dans cet instant, indéfinissable, à la limite du temps et de l'éternité, de notre Histoire et de l'eschatologie, cet instant suspendu entre la mort du Christ et sa résurrection, mort dans l'Histoire, résurrection dans l'éternité. Nous construisons le Royaume à travers toute notre vie, nos actions, nos engagements, etc. mais il est de l'ordre de l'éternité. Il y a une seule Loi sur terre, celle de l'amour, seul commandement du Christ. St Augustin l'a très bien résumé (mais l'a-t-il tellement appliqué aux autres ? c'est un autre débat !) : aime et fais ce que tu voudras
Notes
[1] - Eternité ne signifie pas pour nous temps infini mais hors du temps, hors de l'Histoire. Elle est fondamentalement liée au concept d'eschatologie.
19/09/2017
Liberté de religion ou liberté vis-à-vis de la religion ?
Texte paru dans Marianne n° 47, 4 au 10 avril 2014
Les défenseurs de la « liberté religieuse » semblent parfois avoir complètement oublié que cette expression reste plus souvent qu'à son tour un oxymore. Ailleurs dans le monde et même ici en France, trop d'expressions du religieux nient la liberté pour qu'il soit acceptable d'associer ces deux mots - liberté et religion - aussi spontanément que certains médias et Intellectuels le font ces derniers temps : consciences captives des dogmes, pressions communautaires sur l'Individu, domination des femmes par les hommes, chasse aux libres-penseurs, etc. Tout cela devrait nous rappeler que, si la religion ne doit pas être victime d'entreprises liberticides, elle-même doit toujours refuser de céder à sa propre pulsion liberticide !
Je dis cela en tant que philosophe de l'islam, de culture musulmane, qui connait le sens et le prix de la liberté dans l'univers religieux au sein duquel j’ai grandi. Quelles autorités religieuses de l'islam seraient prêtes me reconnaître le droit que j'ai pris dans chacun de mes essais de contester les dogmes au nom d'une conscience spirituelle personnelle ? Il y a des musulmanes et des musulmans libres, mais ces histoires personnelles durent être conquises de haute lutte, face à une religion qui en islam et ailleurs s'érige trop régulièrement en système de pouvoir et de contrainte. C'est rendre un bien mauvais service à toutes celles et tous ceux qui ont fait l'effort de s'arracher à la domination religieuse que d'appeler liberté d'expression n'importe quelle conviction religieuse, y compris les plus dogmatiques, réactionnaires, littéralistes !
Non, l'islam ne signifie pas soumission ! Au-delà de ces obscurantismes, la véritable liberté spirituelle est incompatible avec la volonté de puissance, côté obscur et tenace des religions et pas seulement l'effet de leurs instrumentalisations. C'est bien le primat du religieux qui fonctionne trop souvent à l'échelle de la famille, du groupe social, du pouvoir politique, comme dispositif de domination, ou servitude volontaire face à des dogmes que l'individu ne se donne jamais le droit de remettre en question. Combien de croyants se disent libres alors même qu'ils appliquent servilement ce que leur Dieu est censé avoir ordonné ? Combien sont persuadés qu'en arrêtant de se soumettre à la tradition ils trahissent? En élaborant les fondements d'un « islam sans soumission », combien ai-je entendu de musulmans me rétorquer que l'islam signifie soumission ? Et, parmi nos intellectuels qui décrivent l'islam comme victime d'une France liberticide, combien ont une connaissance suffisante de cet islam. pour évaluer à sa juste mesure la difficulté du combat philosophique et culturel à mener pour qu'enfin cette religion et cette culture fassent réellement droit à la liberté de pensée ?
Je serai toujours aux côtés de ceux qui défendent la liberté religieuse, à la condition qu'ils aient en même temps la lucidité de défendre la liberté vis-à-vis de la religion. La religion n'est pas par essence l'ennemie de la liberté, mais nous devons nous donner les moyens de réfléchir à quelles conditions les deux peuvent s'accorder. La première condition est objective ou politique: c'est l'indépendance du pouvoir politique vis-à-vis de la tutelle des Eglises et des dogmes. La seconde condition est subjective ou spirituelle c'est la liberté que le croyant doit apprendre à se donner à lui-même face à ce qu'il a sacralisé. Or, cette liberté-ci est d'une extrême difficulté. Comment rester libre face à cette autorité absolue de ce que la tradition et ses clercs font dire au Dieu ?
Pour faire l'expérience d'une véritable liberté le croyant doit faire sa révolution spirituelle, en découvrant par lui-même, en lui-même, la capacité de vivre avec son Dieu une relation délivrée de la fascination et de la domination du sacré. Il est plus difficile à une conscience religieuse de conquérir sa liberté face au sacré qu'à un chameau de passer par le chas de l'aiguille… Le croyant n'y réussit qu'en résistant à la pression des dogmes, la soumission au sacré, l’illusion qu'il suffit de dire « C'est mon choix » pour être libre dans un domaine aussi complexe que celui de la vie spirituelle. Les sagesses initiatiques ont enseigné depuis la forme ultime d'une telle liberté qui lui semblait être autrefois la voix d'un Dieu se révèle comme voix de sa propre conscience « éveillée ». La liberté spirituelle se trouve intimement face à son Dieu, pas du côté de ce que l'on peut imposer à la société des hommes. Elle se révèle dans la prise de conscience que le Dieu est l'image sublime de la liberté la plus profonde dont nous-mêmes sommes personnellement capables.
26/01/2017
L’imposture économique
Voici quelques extraits de la présentation que faisait Dan Israël, journaliste à Mediapart du livre de Steve Keen « L’imposture économique » paru aux Editions de l’Atelier en 2014.
Les économistes néoclassiques ne vivent pas dans le monde réel, mais dans un univers parallèle, basé sur des hypothèses hasardeuses et non démontrables, qui empêchent une vraie réflexion sur l'état de nos sociétés. Telles sont les conclusions ravageuses de L'Imposture économique, un livre iconoclaste de l’économiste australien Steve Keen, qui retourne contre la pensée dominante les armes de l'analyse économique la plus traditionnelle. Il s’y emploie à dynamiter méthodiquement les bases de la théorie néoclassique, la pensée économique qui sous-tend toute l’idéologie néolibérale contemporaine. Un par un, Steve Keen examine les axiomes de la micro- économie, censés décrire le fonctionnement des consommateurs et des entreprises. Il ne le fait pas à coup de méthodes extravagantes ou en faisant appel à des théories farfelues. Au contraire, il les expose à la lumière de certains des auteurs classiques de la discipline et les analyse avec les armes mêmes de la pensée économique la plus traditionnelle. Après avoir été passées à ce crible, ces théories, parfois aussi centrales que les « lois » de l’offre et de la demande, ne tiennent plus guère debout. « La prétendue science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle puissamment sophistiqué », balance, cruel, l’auteur. « L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à quiconque s’oppose à leurs recommandations, rappelle-t-il. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est fallacieuse. » Au fil de son ouvrage, l’économiste australien déplore que la formation des économistes les empêche presque totalement de déceler les erreurs qui parsèment la théorie qui leur est inculquée, puis que le système même fasse triompher cette « pédagogie paresseuse ». Pour un universitaire, il est en effet extrêmement risqué en terme de carrière de critiquer l’école néoclassique dominante. Keen pointe aussi « la nature mensongère des manuels d’économie » les plus connus, pour leur propension à masquer les faiblesses théoriques des thèses qu’ils défendent : « Les économistes sont si engagés en faveur de leur méthodologie de prédilection qu’ils ignorent ou banalisent les points où leur analyse dévoile ses plus grandes faiblesses. Pour que l’économie mérite vraiment la noble appellation de “science sociale”, ces échecs devraient la conduire à abandonner cette méthodologie et à en rechercher une autre, plus solide. » Steve Keen cache à peine son ambition de bouleverser le monde de l’analyse économique avec la même amplitude que l’a fait Keynes dans les années 1930. Pour l’instant, on en est loin. Malgré ses échanges musclés avec certains économistes, son travail a été, au moins dans un premier temps, largement ignoré par les spécialistes de la discipline. Mais depuis la crise financière démarrée en 2008, son statut évolue, et pour cause. « Dans la première édition, je faisais remarquer à plusieurs reprises qu’une telle crise était probable dans un futur proche, et le facteur que je citais comme la cause – l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette – est effectivement ce qui l’a provoquée, raconte-t-il. Mes idées ont aujourd’hui plus de valeur parce que l’événement que je pronostiquais est arrivé. » Les dernières pages de son livre sont consacrées à la présentation de diverses écoles de pensée alternatives, toutes critiques de la théorie dominante. Aujourd’hui, force est de constater qu’elles ne s’imposent pas dans les discours, académiques ou politiques.« Elles auront plus de succès quand une seconde crise adviendra dans les pays anglo-saxons ou lorsqu’une première crise éclatera en Chine », rétorque Keen, qui prévoit une nouvelle crise majeure dans les cinq à dix ans, « parce que le niveau de la dette est toujours trop haut, et que le renouveau de ces économies fait une fois de plus grimper le niveau de la dette privée. » L’économiste se veut optimiste : « Il n’y a pas de messie en économie, mais il y a de nombreuses autres écoles de pensée à partir desquelles une théorie économique décente pourrait être bâtie, et je pense que leur heure arrivera dans la prochaine décennie. » Voici ce que déclarait Gaël Giraud qui a préfacé le livre de Steve Keen.
Il y a au moins deux niveaux qui émergent des travaux de Steve Keen et des miens.
D’une part, la nécessité d’une refonte assez radicale de l’économie comme telle. Pour prendre un exemple, le travail de Thomas Piketty est important en ceci qu’il dénonce à juste titre l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoine. Mais la théorie sous-jacente au travail de Piketty est la bonne vieille économie néolibérale. Rien d’étonnant, dès lors, s’il se contente de proposer un impôt mondial, dont il sait très bien la portée utopique, lequel ne fait que corriger ex post les inégalités sans aucunement intervenir sur le mode primaire de distribution des richesses. Il faut donc aller beaucoup plus loin, et pour cela repenser l’économie comme telle. Keen y contribue de manière décisive. Ensuite, des mesures de politique économique peuvent être prises dès à présent sans attendre la refonte que j’évoquais à l’instant : réformer l’euro et remodeler l’Union européenne, sans quoi la divergence entre économies du Sud et du Nord provoquera tôt ou tard son éclatement séparer banques d’investissement (de véritables bombes à retardement) et banques de crédit-dépôt amorcer la transition énergétique. Ce dernier chantier est immense, créateur d’emplois, permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et nos émissions de gaz à effet de serre. Il constitue à mes yeux un authentique projet de société pour aujourd’hui et demain.
15/06/2021
L’incarnation du divin dans tout être humain Le point de vue de l’hindouisme
Notes
[1] Source : Clara Truchot, Hata Yoga, Science de santé physique et mentale, Le Courrier du Livre, 199630/04/2023
L’industrie est à la racine de la crise systémique contemporaine et peut en être la solution
Personne ne pourra échapper aux conséquences du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, ou des pollutions de toutes natures. Mais, ce sont les populations pauvres qui seront les plus touchées alors qu’elles sont les moins responsables de ces bouleversements. Dans le même temps, le marché de l’emploi se polarise, la distribution des revenus primaires creuse les inégalités et l’endettement de notre pays explose. Il n’y a pas trois crises, l’une environnementale, l’autre économique et la troisième sociale, mais une seule, une crise systémique dont l’une des causes principales est à rechercher dans les mutations industrielles observées depuis les quarante dernières années.
1 La vraie nature des changements en cours
Au cours du 20e siècle, l’industrie s’est profondément transformée et ce, en trois grandes étapes. La standardisation des produits et la spécialisation des tâches ouvrit la porte à l’éclatement des chaînes de valeur et à la consommation de masse. L’obsolescence planifiée fit son apparition dans les années 1920 avec l’apparition du sloanisme chez General Motors. Enfin, la révolution numérique dans laquelle les facteurs clés sont la connaissance, l’innovation et la vitesse permit à l’industrie de s’émanciper en grande partie des notions d’espace et de temps. Aux pays développés d’assurer les services à haute valeur ajoutée et aux pays du Sud de prendre en charge la fabrication en exploitant au maximum les acquis de l’organisation taylorienne du travail. Les conséquences de la crise du COVID-19 en matière de tensions commerciales entre grandes zones économiques ont remis cette répartition des tâches au centre du débat public. Le rôle des capacités productives nationales sur l’économie, l’emploi, les ressources fiscales, le commerce extérieur, l’aménagement du territoire ou encore l’environnement fait de moins en moins débat. C’est ainsi que l’industrie se retrouve au centre des questions macroéconomiques, sociales et environnementales posées à nos sociétés développées.
La France est devenue un pays de consommation qui importe des produits fabriqués et les conséquences sur notre empreinte carbone ne sont pas négligeables. À titre d’exemple, et comme le montre le graphique ci-dessous, une tonne d’acier fabriquée en Inde est deux fois plus émettrice de GES qu’une même tonne fabriquée en France (sans compter le coût en GES du transport).
Une étude réalisée en région Picardie montre que la désindustrialisation est la principale cause de la précarisation territoriale[1]. Dans cette région industrielle, la part d’ouvriers dans sa population active a été divisée par 2 en 40 ans. Conséquence directe, dans les territoires touchés le taux de chômage a augmenté fortement (plus de 12% à la même époque). À l’inverse, d’autres espaces voisins ont vu se concentrer les populations soit non touchées par ce phénomène, soit bénéficiant des mutations industrielles avec un taux de chômage beaucoup plus faible. C’est ce phénomène de polarisation de l’emploi que Daniel Cohen appelle la smile economy. Ajoutons que le manque d’emplois dans ces territoires désindustrialisés a entraîné une «émigration;» des jeunes et, en conséquence, une baisse de la natalité.
Le cas de Marseille est aussi très représentatif des conséquences d’une désindustrialisation accélérée. Entre 1975 et 2017, l’emploi productif a baissé de 29% pour ne représenter plus que quart de l’emploi total[2]. L’impact social de cette désindustrialisation est majeur : selon l’Observatoire des inégalités, le taux de pauvreté de ces arrondissements anciennement industriels a explosé pour atteindre jusqu’à 55% dans le 3ème arrondissement, soit plus que Roubaix, commune qui arrive en première position des 100 villes les plus pauvres. Les 2ème, 14ème et 15ème arrondissements (tous anciennement industriels) ayant des taux de pauvreté eux aussi très élevés (compris entre 42 et 44%)[3].
Une étude récente[4] compare les conséquences sur le parcours professionnel des ouvriers ayant subi un plan social avec leur « jumeau;» qui sont restés en poste. Les résultats mettent en évidence l’ampleur des conséquences sociales subies par les premiers. L’illusion selon laquelle la disparition des entreprises (ou des secteurs) les moins productives devait permettre une réallocation des ressources vers des entreprises (des secteurs) plus performantes s’est révélée fausse.
Ainsi, il serait vain de vouloir lutter contre les inégalités sociales et territoriales, rétablir nos équilibres macroéconomiques tout en réduisant notre empreinte carbone si l’on ignore que la désindustrialisation en est une cause première et si l’on ne voit pas son inverse (la réindustrialisation) comme une condition incontournable de cet indispensable rééquilibrage.
2 Redevenir un pays fabricant passe par l’invention d’un nouveau modèle industriel
Cette innovation industrielle que certains appelle « industrie low-tech;» vise à repenser l’innovation pour l’orienter vers la sobriété et la simplicité, et à favoriser son appropriation par le plus grand nombre. Si cette démarche se veut critique vis-à-vis du techno-solutionnisme, elle peut l’être tout autant par rapport à ceux qui rêvent d’un monde sans technologie. De fait, ce qui importe c’est que ce modèle soit fondamentalement utile, plus résilient, plus sobre, plus robuste et plus autonome. Économe en capital technique (et donc financier), cette profonde évolution s’appuie sur un rééquilibrage du rapport Capital-Travail au profit de ce dernier. Croisant les apports des démarches low-tech, d’écologie industrielle territorialisée, ou encore d’économie de la contribution, l’industrie de la durabilité vise à augmenter de manière significative la résilience de la production et ce, à tous les niveaux et à toutes les étapes du cycle productif.
Ce modèle réinterroge les fondements des processus d’innovation jusqu’ici essentiellement limités aux problématiques technoscientifiques. La performance de cette nouvelle forme industrielle impose une ouverture forte aux innovations sociales et organisationnelles. Dans cette perspective, trois principes paraissent particulièrement prometteurs pour faire émerger de nouveaux écosystèmes industriels durables.
- Le principe de circularité. L’économie circulaire vise à limiter le gaspillage des ressources et l’impact environnemental des activités de transformation tout en augmentant leur efficacité.
- Le principe de décélération. Cette décélération concerne non seulement les flux, mais aussi les cycles de vie des biens et la stabilité des organisations. Elle introduit une forme de gouvernance moins impactée par les exigences de vitesse, caractéristiques de la financiarisation de l’économie moderne.
-Le principe de proximité. Ce dernier principe favorisera les coopérations entre acteurs et ce que les concepteurs des pôles technologiques nomment la « fertilisation croisée;». Cette proximité favorisera aussi la simplicité, à rebours de la tendance à la complexification de notre monde.
Comme point de départ, et dans le cadre d’une étude en cours pour l’ADEME, l’association Amerma propose d’expérimenter cette nouvelle approche dans le secteur des machines industrielles qui, comme pour les biens de consommation, voit son taux de remplacement s’accélérer continuellement. Ces machines irriguent l’ensemble des activités fabricantes (y compris le secteur agricole d’ailleurs), ce secteur pourrait être un levier clé de la conversion de l’ensemble de notre appareil productif vers un schéma plus sobre, résilient et souverain. C’est dans ce secteur que pourraient se déployer sans doute le plus facilement les concepts principaux du modèle de la durabilité industrielle : l’éco-conception des machines et systèmes, le réemploi des machines d’occasion, la remanufacture (ou retrofit), la logistique inversée des pièces de rechange et la maintenance.
3 Développer des éco-systèmes industriels de la durabilité, un véritable projet de territoire
Cette industrie de la durabilité apparaît comme un élément important de la nécessaire bifurcation systémique et low-tech dont l’industrie a besoin pour dépasser les déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux qu’elle a participé à créer. Pour faire émerger ces éco-systèmes, le concept de milieu innovateur[5] forme un cadre théorique d’une grande pertinence. Dans un milieu innovateur, les ressources cognitives de l’environnement complètent systématiquement les capacités des agents. Ce concept part du principe suivant : si un agent dont les capacités sont limitées parvient à réaliser ses fins dans un environnement complexe, c’est parce qu’il va exploiter les ressources cognitives de son environnement[6]. Ainsi, la rationalité ne découlera plus seulement des agents; elle résultera conjointement des capacités des agents et des ressources de leur milieu. La diversité des ressources présentes ouvre la perspective de favoriser, dans un même environnement, la rencontre et le dialogue entre les trois formes économiques qui interviendront dans le champ de la durabilité industrielle : la forme capitaliste, la forme coopérative, et la forme associative[7]. C’est parce qu’il favorise cette diversité qu’un milieu innovateur est potentiellement profondément transformateur. C’est aussi cette diversité qui assurera l’équilibre entre ces différentes formes économiques comme le suggère la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. » Cette dialectique que Chesterton appelle de ses vœux rejoint ainsi le principe d’opposition créatrice prôné par les convivialistes.
C’est donc lorsque ce modèle deviendra un projet de territoire qu’il pourra devenir une alternative crédible à notre modèle techno industriel. Et ces projets de territoire doivent être au centre des politiques visant à rétablir notre souveraineté industrielle.
Apparue au 19ème siècle avec la révolution industrielle, la désynchronisation de notre économie avec le monde vivant a pris de l’ampleur avec l’avènement de l’accélération techno-industrielle dans les années 1980 jusqu’à engendrer une crise systémique de grande ampleur. Avec l’entrée dans ce que John Stuart Mill appelait un « état stationnaire;», cette désynchronisation est en train de prendre fin et cette issue sera brutale ou harmonieuse selon les choix industriels qui seront les nôtres. C’est dans cette perspective que ce modèle nouveau apparaît comme une alternative à considérer par les pouvoirs publics. Plus simple, moins rapide, plus proche le concept de durabilité industrielle se veut global et systémique et apte à être un élément majeur de la réconciliation entre les enjeux écologique, la performance économique et le progrès social.
Notes
[1] Venet T., (2019), La désindustrialisation comme vecteur de vulnérabilité territoriale, Populations vulnérables
[2] AGAM, La ville productive, AGAM Regards, 2021
[3] Observatoire des Inégalités, Rapport sur les inégalités en France, édition 2021
[4] Arquié A. & Grjebine T. (2023), Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ?, La lettre du CEPII, n°435
[5] Aydalot P., (1986), « L’aptitude des milieux locaux à promouvoir l’innovation;» in FEDERWISCH J., ZOLLER H.G., (dir.), Technologie nouvelle et ruptures régionales, ed. Economica, Paris, pp. 41-58.
[6] Laville F. (2000), « La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité limitée;», Revue économique 51, no 6 : 1301-1331.
[7] Vignes R. (2021), L’accélération technocapitaliste du temps. Essai sur les fondements d’une économie des communs, ed. R&N
29/12/2023
Loi immigration : S'opposer au sabordage des valeurs de la République
Communiqué publié le 20/12/2023 par la commission exécutive de la CFDT
Le texte adopté hier soir par l’Assemblée nationale et le Sénat restera dans l’histoire comme une tache sur notre démocratie.
L’extrême droite a soufflé les mots et les idées de la loi sur l’immigration votée par les parlementaires. Une loi qui porte atteinte aux droits fondamentaux de citoyens étrangers vivant de façon régulière sur le sol français, qui attaque le droit du sol, rétablit le délit de séjour irrégulier, durcit l’accès aux titres de séjour… Qu’en est-il de la promesse d’un texte équilibré reprise ironiquement dans le titre de la loi: « Contrôler l’immigration, améliorer l’intégration;»;?
Le Rassemblement national ne s’y est pas trompé. Il a salué « une victoire idéologique;». Les digues édifiées contre le nationalisme d’extrême droite ont été largement fissurées par les mots et les expressions prononcés dans les assemblées pendant la période des débats.;Ce 19;décembre, elles se sont effondrées.
Dans le respect des engagements qu’il a pris au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, la CFDT demande au Président de la République dene pas promulguer cette loi qui fait honte à notre pays.
Les mots, les actes et les valeurs de l’extrême droite centrés sur le rejet de l’autre et le repli sur soi n’offrent aucune perspective positive pour les citoyens et notamment les plus fragiles.
La CFDT appelle toutes les forces humanistes et de progrès à s’opposer à la diffusion et à la banalisation du projet de l’extrême droite. Les prochaines semaines seront cruciales.
29/08/2017
Lutter contre les lobbies pharmaceutiques : un enjeu de santé publique
Dans tous les secteurs de l’économie française, les « lobbies » ou, plus simplement, les groupes d’intérêt occupent une place à la fois importante et le plus souvent, largement ignorée. Si on étend la notion de « lobby » jusqu’à y intégrer les accords illicites conclus entre les membres d’un Cartel, alors aucun secteur n’échappe à la volonté des producteurs de tricher avec les normes et les règles et de s’en cacher[1]. Récemment, ont été ainsi révélés les accords conclus entre des fabricants de camions, de lessive le tout dans une indifférence absolue des médias et du public. Deux secteurs échappent toutefois à la discrétion qui sied à ces acteurs d’influence : l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique. Aujourd’hui, œufs contaminés au Fipronil, hier, fraude à la viande de cheval … la liste est longue et interminable des « scandales » médiatisés de l’agroalimentaire. Elle l’est tout autant concernant l’industrie pharmaceutique. C’est sans doute parce que ces deux activités touchent directement ou indirectement à la santé qu’ils sont ainsi mis en lumière.
En effet, outre son caractère évidemment essentiel, la santé dépend largement de dépenses qui sont socialisées. Au-delà de l’aspect moral, toujours condamnable, Il est socialement inacceptable que des groupes de pression privés exercent leur influence jusqu’au cœur de l’action publique. De fait, convenons qu’il est moins choquant (et objectivement moins grave) que des lobbies définissent à leur seul profit les normes de production et de vente de l’industrie des lessives ou de celle de l’automobile. D’ailleurs, dans ces secteurs, ces malversations ne font la une des journaux que lorsque la santé est en jeu (cf. l’épisode des tests truqués de pollution automobile ou la permanence des problèmes liés à l’extrême dangerosité de la production d’énergie nucléaire). S’agissant de l’industrie pharmaceutique, cet article n’a donc pas pour objet d’établir la recension des scandales sanitaires au principe desquels se trouve l’avidité des industriels. Après avoir brièvement rappelé les enjeux, on rappellera les mesures qui sont prises, ou évoquées, pour limiter les conséquences de l’action des lobbies. On montrera que ces mesures, si elles sont globalement indispensables, restent, d’une part, timides et, d’autre part, cohérentes avec la logique de l’action médicale, elle-même industrielle. En conséquence elles ne s’en prennent pas à la source qui est la poursuite de l’intérêt financier immédiat. Pourtant, il serait possible, et sans doute plus efficient, d’agir autrement.
Lobbies vs concurrence
En France, la consommation ou plutôt l’achat [2]de médicaments bat des records. Malgré les mesures prises pour réguler ce secteur, l’augmentation est régulière en volume et en prix. Ces achats atteignent aujourd’hui 30 milliards d’euros dont environ les deux tiers sont remboursés par l’assurance maladie. Comme tous les types de consommations médicales, la pharmacie profite de trois dynamiques principales qui sont autant de freins à une régulation efficiente. D’une part les décisions de dépenses sont largement décentralisées, c’est-à-dire difficilement maîtrisables. D’autre part, les coûts, via les cotisations d’assurance maladie, sont dilués dans l’ensemble de la société. Enfin, son efficacité dans la lutte contre des maladies de plus en plus chroniques ne fait pas de doute. Mais, les dépenses pharmaceutiques possèdent une caractéristique inflationniste supplémentaire : la puissance de lobbies organisés au niveau national et international. Le projet de fusion Monsanto-Bayer est significatif et du cynisme et du pouvoir des grandes compagnies pharmaceutiques. En effet, le rachat de Monsanto par Bayer, en cours de négociations, consacrerait l’alliance des semences et de la chimie. Il rapprocherait le groupe géant d’une position de monopole pour des profits attendus de plusieurs dizaines de millions de dollars principalement fondés sur le développement de semences (produites par Monsanto) compatibles avec les pesticides (produits par Bayer).
Devant les réactions négatives et les manifestations dénonçant cette fusion, le Président de Bayer aurait déclarait qu’il « regrettait la place de plus en plus grande de l'émotion en politique au détriment de la raison et des faits »[3]. Pour ceux des lecteurs qui en douteraient encore, cet exemple confirme que la concurrence est en fait le vrai ennemi du capitalisme. En effet, le lobbying, la « cartellisation », l’entente illégale, voire le monopole, etc. sont des sources de profits autrement plus sûres que ceux tirés du jeu concurrentiel lequel est moins une fiction économique qu’un leurre idéologique. C’est la raison pour laquelle il est à la fois juste et nécessaire de nationaliser les entreprises monopolistes. C’est aussi la raison pour laquelle les « conflits d’intérêts » (entorses modernes au principe de concurrence) sont combattus avec virulence et, parfois, efficacité. En effet, la probabilité de connivence entre décideurs et producteurs est très élevée dans ce secteur ou l’expertise scientifique est centrale. C’est sur elle que reposent notamment l’autorisation de mise sur le marché (AMM) de tout nouveau médicament et, au-delà de cet AMM, le prix et le niveau de remboursement par l’assurance maladie. C’est donc tout à fait légitimement que l’industrie pharmaceutique s’entoure des meilleurs experts qui, en retour et tout aussi légitimement, sont consultés par les agences nationales afin d’éclairer le politique. Les digues construites pour garantir une forme ou une autre d’étanchéité entre ces sphères (industrie, science, politique) sont nombreuses mais souvent fragiles.
Des mesures centrées sur la logique médicale
Afin de lutter contre les lobbies ou plutôt pour rendre leur action plus transparente, une loi récente, dite « loi Sapin II », fixe les règles qui s’imposent désormais à tout responsable public : « La loi du 9 décembre 2016 poursuit l’action engagée par les lois de 2013 relatives à la transparence de la vie publique. Ces lois ont généralisé, pour les membres du gouvernement, les parlementaires et les principaux élus locaux et décideurs publics, l’obligation d’établir des déclarations de situation patrimoniale et des déclarations d’intérêts. Elles ont mis en place un ensemble de mécanismes de prévention et de traitement des conflits d’intérêts, sous le contrôle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) »[4]. En matière d’industrie pharmaceutique, cette transparence nécessaire n’est pas suffisante de plus les déclarations d’intérêt ne suffissent pas. C’est pourquoi, si on met de côté les mesures généralistes qui tendent à limiter les monopoles ou leurs actions, la plupart de ces mesures visent les médecins. Ils sont en effet les acteurs principaux du processus qui va de l’élaboration d’une molécule à son ingestion par le citoyen. Il en est ainsi de la nécessaire transparence des liens d’intérêts ou des conflits d’intérêts.
Parmi ces mesures spécifiques il faut citer l’encouragement à la prescription [5]de génériques. Aujourd’hui, avec 900 millions de boites, les génériques ne représentent pourtant qu’environ un tiers des médicaments vendus. Ce pourcentage était bien plus faible il y a dix ans mais reste inférieur au 70% du Royaume Uni ou de l’Allemagne. Une autre façon de protéger les médecins de l’agressivité de l’industrie pharmaceutique réside dans la formation médicale continue. Entre autres objectifs, elle est censée améliorer le jugement des médecins en matière de prescriptions en les orientant vers des solutions efficientes. Mais on voit mal qui, sinon les producteurs eux-mêmes, pourraient organiser cette formation de telle sorte qu’elle tienne compte des derniers développements de la recherche. Il en est de même pour ce qui concerne les « guides de bonnes pratiques » fondés sur l’Evidence Based Medecine (EBM). Celle-ci est indispensable pour donner aux décisions médicales un fondement scientifique qui éloigne la pratique de l’art pour la rapprocher d’une technique objectivée et, donc, efficace. Son développement est la finalité d’Agences indépendantes et totalement probes telles que la Haute Autorité de Santé. Mais à elles seules ces Agences ne sauraient orienter les décisions médicales. L’EBM tend en effet à brider l’autonomie médicale à laquelle tout le monde (professionnels et profanes) tient légitimement. Ces solutions « internes » sont donc largement insuffisantes car elles ne font qu’organiser le rapport de forces entre les acteurs de l’industrie (experts, médecins, producteurs, patients) sans changer, au fond, les règles du jeu. Mais le système de santé, organisé depuis l’origine autour de quelques acteurs immuables, repose sur des habitudes ou des routines qui l’empêchent de développer de véritables innovations celles qui réduiraient le pouvoir médical.
Conclusion
Des pratiques prenant à rebours la médecine industrielle, commencent cependant d’être évaluées et promues. Mais leur principal handicap est qu’elles ne sont pas portées par les acteurs traditionnellement dominants de l’industrie médicale (médecins et industriels) au profit d’acteurs nouveaux et faiblement organisés. Ces pratiques sont fondées sur un changement des rapports de pouvoirs, ce qui rend difficile leur émergence et leur développement. De plus, le système de santé est fait de cloisons solides car défendues par des professionnels organisés pour les maintenir. Toutefois, sous le nom de médecines alternatives ou parallèles ou, plus récemment, de « médecines complémentaires », ces pratiques sont peu à peu reconnues. Si cette dynamique se consolidait, ces pratiques pourraient devenir les chevaux de Troie d’une lutte contre les lobbies. Elles sont principalement de deux types. Les premières, sous le nom de « thérapies non médicamenteuses » respectent le pouvoir de décision médical en le déconnectant des pressions des industriels de la pharmacie. Le second type de pratiques consiste à privilégier la prévention et la santé publique non au détriment des soins mais en amont de la maladie. Cette innovation serait plus radicale elle serait aussi plus risquée puisque, en s’attaquant au tabac, à l’alcool, au sucre, elle se heurterait à des groupes de pressions puissants. Mais elle aurait pour effet de donner aux patients, finalement aux citoyens, le dernier mot en matière de santé publique.
*** Pour en savoir plus
http://www.prescrire.org/fr/Summary.aspx http://www.bioalaune.com/fr/actualite-bio/11948/10-pires-scandales-alimentaires-1980 https://www.regardscitoyens.org/sunshine-ces-245-millions-deuros-que-les-laboratoires-pharmaceutiques-veulent-cacher/ https://reporterre.net/Les-cinq-methodes-de-l-industrie-pharmaceutique-pour-nous-bourrer-de
Notes
[1] Paradoxalement, le membre du Cartel qui décide de dénoncer ce type d’accord en informant une instance pénale ou juridique, nationale ou internationale, bénéficie de l’indulgence de la dite instance.
[2] La différence entre « achat » et « consommation » de médicaments se trouve dans nos débordantes armoires à pharmacie !
[3] Source : http://www.zonebourse.com/MONSANTO-COMPANY-13589/actualite/Bayer-confiant-pour-2017-annee-du-rachat-de-Monsanto-23921955/
[4] Source : http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/rub1992/loi-sapin-ii-vers-controle-accru-lobbies.html
15/02/2022
Manifeste pour une "écononomie d'acteurs capables"
Notes
Dans le prolongement de l’appel d’A.Caillé à dessiner les « contours d’une société post-libérale et post croissantiste » ce manifeste d’entreprenants marseillais précise comment la ville pourrait relever les défis environnementaux, sociaux et anthropologiques auxquels nous sommes confrontés.24/02/2018
Marx, Proudhon, Pierre Leroux
Texte tiré du blog de Bruno Viard, 17 janvier 2018.
J’ai repris ces derniers jours le livre de Michel Winock, Les Voix de la liberté, paru en 2001, excellent livre à tous égards pour qui veut revisiter la participation des hommes de lettres aux grands combats politiques du XIX° siècle de 1815 à 1885. Les lectures de l'auteur sont colossales mais il les résume à chaque fois d'une formule qui va à l'essentiel. Ce qui m’intéresse surtout, pour le moment, c’est la genèse des idées socialistes sur lesquelles nous vivons depuis deux siècles. Quand Karl Marx séjourne à Paris en 1844, il fait partie des jeunes hégéliens de gauche, c’est-à-dire libéraux, dont l’obsession est la critique de la religion. Feuerbach les oriente vers un athéisme radical. Cela fait une double différence avec les socialistes français. 1) parce que ces derniers ont découvert la lutte des classes depuis près de vingt ans, ce qui est sans équivalent en Allemagne 2) parce que leur critique de la religion est plus nuancée : ils combattent la réaction catholique mais respectent le sans-culotte Jésus, tiennent à l’idée d’un Dieu immanent et restent convaincus que l’avenir a besoin d’une religion nouvelle. Sur la question économique et sociale, Marx se met pour le moment à l’école des Français, des saint-simoniens, de Pierre Leroux, de Proudhon et de beaucoup d’autres. Mais la question religieuse demeurera le lieu d'une incompatibilité insurmontable entre les socialismes français et allemand. Il me paraît important de revenir sur ces commencements, maintenant que nous connaissons la fin de l’histoire.
Au début, parmi les socialistes français, Proudhon a la préférence de Marx, parce qu’il est athée, mais les deux hommes vont complètement diverger sur la question de l’État. Proudhon n’en veut pas ! Pour lui, le socialisme doit venir d’en bas : mutuellisme, autogestion. Cela aboutira vingt ans plus tard au grand duel, au sein de la Première internationale créée à Londres en 1864, entre le socialisme d’État défendu par Marx et l’anarchisme défendu par Bakounine disciple de Proudhon. Voilà qui paraît assez clair, mais totalement insatisfaisant, à mon sens ainsi qu'au vôtre, certainement, cher lecteur. Ecoutons Bakounine : "La réglementation a été la passion commune de tous les socialismes d’avant 1848, moins un seul. Cabet, Louis Blanc, les fouriéristes, les saint-simoniens, tous avaient la passion d’endoctriner et d’organiser l’avenir, tous ont été plus ou moins autoritaires. Mais voici que Proudhon parut. […] Opposant la liberté à l’autorité contre ces socialistes d’État, il se proclama hardiment anarchiste et, à la barbe de leur déisme ou de leur panthéisme, il eut le courage de se dire simplement athée". (Cité par Winock, p. 439) Bakounine relaye ici une erreur, pour ne pas dire un mensonge, qu’on trouve encore aujourd’hui chez François Furet, et que Tocqueville brandissait le 12 septembre 1848 à la tribune de l’Assemblée : "Une défiance profonde de la liberté caractérise les socialistes de toutes les couleurs, de toutes les écoles. Babeuf, avec l’abolition de la propriété individuelle et l’établissement de la grande communauté nationale, est le grand père de tous les socialistes modernes. […] La démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont des choses non seulement différentes, mais opposées. […] La démocratie étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre".(« Discours à l’Assemblée », Le Moniteur universel, 13 août 1848, p. 2232.)
Il est pourtant facile de réfuter Tocqueville. Michel Winock cite par exemple Flora Tristan qui écrivait en 1844 dans son livre, L’Union ouvrière : "Ma douleur est grande de voir comment M. Enfantin comprend l’organisation du travail. Pourra-t-on le croire ? Aujourd’hui, pour M. Enfantin, l’organisation du travail consiste tout simplement à enrégimenter les ouvriers d’une manière régulière. Dans l’esprit de M. Enfantin, le mot organisation du travail a la même signification que organisation de l’armée. Une telle manière de voir est vraiment inqualifiable ! Oh ! que la classe la plus nombreuse périsse de misère et de faim plutôt que de consentir à se laisser enrégimenter, c’est-à-dire à échanger sa liberté contre la sécurité de la ration". (cité, p. 232) Cette citation est importante car à travers Enfantin et le saint-simonisme, c’est Marx et Engels qui sont atteints par ricochet et qui l’ont bien senti car, dit Michel Winock, eux qui sont si prompts à honorer la mémoire de Saint-Simon et de Fourier ne disent mot de Flora Tritan. Mais il faut bien avouer que l’idée d’une planification systématique du travail et de la société est une idée française avant d’être devenue une idée allemande. L’auteur n’en est d’ailleurs pas Saint-Simon lui-même, mort en 1825, mais ses disciples, Enfantin en tête. Les mots de Flora Tristan ne sont pas isolés. Si l’expression organisation du travail appartient aux saint-simoniens, elle fut popularisée par l’ouvrage de Louis Blanc paru en 1840 justement sous le titre Organisation du travail, qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre en concurrence la propriété privée avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit que la propriété n’est pas supprimée et que les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc refusait la planification complète prévue par les saint-simoniens vingt ans avant Marx et un siècle avant Lénine.
Si le débat qui divisa la Première Internationale était très mal engagé, c’est pour deux raisons qui se rejoignent. 1- Trop d'État/Trop peu d'État : c'est un débat manichéen dont les deux termes sont aussi insatisfaisants l'un que l'autre 2- c'est faire l’impasse sur un troisième socialisme capable de faire l'équilibre entre le Tout État marxiste et le Zéro État bakouninien. Or ce socialisme existe en France depuis 1832. C’est ici qu’intervient Pierre Leroux. Michel Winock le connaît : il dit à juste titre de lui qu'il n'anticipe pas sur l'avenir, mais j’avoue avoir été d’abord chiffonné quand il parle des dissertations de Leroux et de ses catéchismes. Puis, je me suis rendu compte qu’au fond de moi-même j’étais d’accord avec lui. Le meilleur Leroux, l’excellent, l’indispensable Leroux, c’est celui qui, après les expériences du Globe et du saint-simonisme dirige la Revue Encyclopédique et l’Encyclopédie nouvelle. Il est vrai que, par la suite, sa plume est souvent devenue pâteuse, répétitive, et quelque peu chimérique, hélas. Mais que nous importe ? Prenons le meilleur, l’excellent et l’indispensable.
Devant faire court ici, je me contente de renvoyer à mon Anthologie de Leroux et de faire quelques rappels. Le texte de Flora Tristan date de 1844. Mais c’est dix ans plus tôt que Leroux écrivait : "Le gouvernement, ce nain imperceptible [dans le système de l’individualisme absolu], devient [dans le système du socialisme absolu des saint-simoniens] une hydre géante qui embrasse de ses replis la société tout entière. L’individu, ce souverain absolu et sans contrôle [dans l’individualisme] n’est plus qu’un sujet humble et soumis. […] Le voilà devenu fonctionnaire, et uniquement fonctionnaire il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire, et l’Inquisition à sa porte. L’homme n’est plus un être libre et spontané, c’est un instrument qui obéit malgré lui, ou qui, fasciné, répond mécaniquement à l’action sociale, comme l’ombre suit le corps". (Anthologie, p. 147) Leroux ne variera plus dans cette vision binoculaire acquise en 1832, colonne vertébrale de sa philosophie politique et même de son anthropologie. Article Culte de l'Encyclopédie nouvelle, 1838 : "Le socialisme absolu, que plusieurs penseurs de nos jours essaient de remettre en honneur, et qu’ils opposent à la liberté absolue, n’est pas moins abominable ni moins absurde que l’individualisme dont nous venons de voir les déplorables effets et l’on oublie que c’est parce que l’humanité était lasse de ce socialisme, qu’elle s’est précipitée dans la liberté absolue, tombant, comme on dit, d’un écueil dans un autre, de Charybde en Scylla. [...] Mais, grâce à Dieu, c’en est fait à jamais de ce prétendu droit absolu de la société sur la conscience de ses membres. Le socialisme, à force de tuer et de persécuter, s’est tué lui même. Il fit boire la ciguë à Socrate, et mit Jésus Christ sur la croix il a brûlé Jean Huss et Jérôme de Prague il a persécuté tous les sages, tous les hommes qui portaient l’amour de la vérité et l’amour des hommes dans leur cœur. Qu’il soit maudit et rejeté pour toujours Oui, s’il n’était possible d’avoir une religion et une société qu’à la condition de voir reparaître le socialisme, plutôt point de religion, plutôt point de société". (Anthologie, p. 189).
En 1848, Leroux défendait à l’Assemblée la limitation de la journée de travail à dix heures à Paris et onze heures en province, par des mots qui auraient dû interdire à Tocqueville de dire 12 jours plus tard que Babeuf était le grand-père de tous les socialiste modernes. Leroux : "Il ne s’agit pas de faire intervenir l’État dans les relations sociales mais entre l’intervention de l’État dans les relations sociales et la négation de toute médiation et de tout droit tutélaire de sa part, il y a un vaste champ où l’État peut marcher et doit marcher, sans quoi, il n’y a plus d’État, il n’y a plus de société collective, et nous retombons dans le chaos. L’État doit intervenir pour protéger la liberté des contrats, la liberté des transactions mais il doit intervenir aussi pour empêcher le despotisme et la licence, qui, sous prétexte de liberté des contrats, détruiraient toute liberté et la société tout entière. […] Deux abîmes bordent la route que l’État doit suivre il doit marcher entre ces deux abîmes". (Anthologie, p. 347).
Voilà pourquoi le débat Marx/Bakounine est manichéen. Proudhon a raison de défendre société civile, autogestion, mutuellisme, coopératives, anti-autoritarisme, libertarisme, etc. D’ailleurs Leroux a mis l’association au cœur de sa pensée et de sa pratique. Mais comment ne pas voir que la société civile est aussi la proie des passions mauvaises, de l’hybris et de la rivalité, et que, souvent, le glaive de la Loi doit trancher, par exemple par la législation du travail. Ce qu’il faut, en vérité, c’est le triangle : marché, lieu par excellence de l’individualisme concurrentiel + État régulateur + vie associative. Tel est, aux yeux de Leroux, le contenu vrai de la devise républicaine qui met en tension trois termes incontournables. Michel Winock conclut son ouvrage par ces mots : Pour Hugo, la liberté n’est pas incompatible avec l’égalité, à condition que le troisième principe du triptyque républicain ne soit pas oublié, cette fraternité qu’il a toujours revendiquée, religieusement, non sans grandiloquence, mais comme le seul moyen de dépasser l’opposition entre la raison libérale et la raison égalitaire. (p. 599).
Fort bien. Mais ce que Hugo a commencé à concevoir au début des années 50, Leroux à qui nous devons justement le sauvetage de la devise républicaine, l’écrivait au début des années 30 : "Nos pères avaient mis sur leur drapeau : Liberté, Egalité, Fraternité. Que leur devise soit encore la nôtre". Voilà pourquoi le socialisme républicain est celui qui nous manque, mais qui devrait figurer dans un arbre généalogique correctement charpenté de la culture française de 1832 à 1848. Il avait déjà disparu dans la Deuxième Internationale avant que l’anarchisme soit à son tour balayé dans les Deuxième et Troisième Internationales…
15/12/2020
Menace islamiste après le meutre de Samuel Paty : Deux livres pour nous éclairer
Gérard Davet et Fabrice Lhomme - « Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête Spotlight en Seine-Saint-Denis »
Bernard Rougier - « Les territoires conquis de l’islamisme »
Deux livres viennent corroborer l’importance du défi à relever pour notre démocratie.
01/02/2022
Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens
Tous, plus ou moins, et plus ou moins bien, se demandent à juste titre: comment augmenter la richesse nationale sans dégrader encore davantage l'environnement? Comment, au contraire, lutter contre le réchauffement climatique? Comment réduire le chômage? Comment enrayer l'accroissement des inégalités? Comment améliorer le fonctionnement des services publics? Comment remédier à la montée des violences, dans la rue ou sur les réseaux sociaux? Quelle politique de l'immigration mener, qui soit à la fois digne et responsable?
Tous ces sujets sont à l'évidence d'une importance capitale. J'essaierai, plus loin, de suggérer quelques pistes de réponse. Mais ce que je voudrais mettre en évidence, c'est que nous n'aurons une chance d'y répondre de manière efficace que si nous osons poser des questions encore plus essentielles, qui viennent en quelque sorte en amont, des questions préalables.
Une forme de regroupement politique possible qui tiendrait compte de votre désaffection croissante envers les partis et le jeu politique classique pourrait être la suivante: non pas créer un parti supplémentaire, fût-il convivialiste, mais rassembler dans une sorte de coopérative citoyenne souple tous ceux qui ont à cœur le souci du bien commun. Cette coopérative ne viserait pas à obtenir des voix à l'occasion d'élections nationales, elle ne tiendrait pas à affirmer à tout prix sa petite différence avec tous les autres partis, mais, au contraire, à rechercher sur quelles mesures essentielles (trois, quatre, cinq?) certains d'entre eux pourraient et devraient absolument se mettre d'accord.
Notes
[1] Introduction et conclusion du « Manifeste : Alain Caillé. Si j’étais candidat…Pour une politique convivialiste. Ed. Le Pommier, 3,5 euros. 2022 ».
[2] Cette coopérative pourrait ou devrait également être en lien avec le« Pacte du pouvoir de vivre» qui réunit plus de soixante organisations importantes de la société civile qui se sont mises d'accord sur quatre-vingt-dix propositions.
15/11/2019
Migrations et futures élections présidentielles 2022
Les contre-vérités d’E.Macron concernant l’immigration
Malheureusement cela se fait au prix de contre-vérités relevées par F.Héran, professeur de la chaire Migrations et Solidarités du Collège de France dans une interview à France Inter du 5 octobre 2019.
Selon le pouvoir en place, la France serait un pays très attractif pour les migrants. Un argument massue utilisé par le gouvernement (qui a été repris par messieurs Cioti, Hortefeux et d’autres) serait que les demandes d’asile ont augmenté en France de 50% en 2017, alors qu’elles baissaient en Allemagne. Ce à quoi F. Héran répond qu’il s’agit d’un rééquilibrage. La France, loin d’être le pays le plus attractif pour les demandes d’asile, se situe au 11ème rang en Europe, si l’on rapporte les demandes d’asile à l’importance de la population de chaque pays. Et au moment de la crise de 2015, 2016, la France était même au 15ème rang. Si, de plus, on tenait compte du revenu par habitant le rang de la France serait encore plus mauvais. Selon F.Héran, on raconte n’importe quoi quand on donne à penser que la générosité de la politique d’accueil de la France serait exceptionnelle. Si l’on compare aux autres pays, nous serions en passe de rejoindre la moyenne européenne.
Quant à la prétention que notre politique doit devenir humaine et efficace, F.Héran considère que ce n’est pas nouveau et que c’est la politique théoriquement menée par la France depuis les années 1970.
F.Héran manifeste dans l’interview du 5 octobre une certaine irritation. Selon lui, les chercheurs sont agacés d’être considérés comme de belles âmes peu soucieuses des réalités. Il refuse l’angélisme comme le cynisme. Il n’y a pas la morale d’un côté et la politique de l’autre. Il n’y a pas l’ouverture des frontières qui serait morale et la fermeture qui serait politique. Il faut mener de front morale et politique, c’est-à-dire la responsabilité et la prise en compte des données réelles. Si les autorités persistent à prétendre que nous sommes le premier pays pour les demandes d’asile et que nous sommes sous la pression du monde entier, alors il faudra en conclure qu’elles le font délibérément en connaissance de cause et il continuera, lui et les spécialistes à dénoncer fermement ces contre-vérités.
Le gouvernement laisse aussi penser qu’avec l’AME (aide médicale d’Etat), la France ferait un effort exceptionnel pour soigner les immigrés, mais F.Héran souligne que la France est le seul pays à avoir isolé dans un compte spécial les dépenses consacrées aux sans-papiers, ce qui n’empêche pas les autres pays de soigner les demandeurs d’asile.
Personne ne devrait contester qu’il faut des règles et que la France ne peut pas accepter selon la formule de Rocard « toute la misère du monde »[2]. L’eccap ne manquera pas de revenir sur la politique d’immigration, question importante, controversée et complexe. Mais aujourd’hui on ne peut que s’élever contre l’utilisation de cette question à des fins bassement politiques. Quand E.Macron prétend faire barrage à Marine le Pen et à ses idées, on peut au contraire considérer qu’il joue les faire-valoir, et qu’il cherche à détourner l’attention pour ne pas affronter les vrais problèmes : les questions du climat, de notre démocratie, de la justice sociale et fiscale.
Ni Macron, ni Marine le Pen
La question des migrations n’était pas mise en avant par les gilets jaunes sur les ronds-points et ce sont les questions de justice sociale, de politique fiscale, d’évolution du climat, de représentation démocratique qui préoccupent le plus les français.
Il faut se rendre compte que 30 ans après la chute du mur de Berlin, alors que l’on croyait à l’époque au triomphe « d’une conception du monde structuré par la marché »[3], la mondialisation actuelle, la financiarisation des économies, l’aggravation des inégalités entraînent dans le monde entier des soulèvements, des protestations.
Pour les futures élections présidentielles de 2022, il faut substituer au « ni gauche, ni droite » un « Ni Macron, ni Marine Le Pen » avec l’espoir qu’en France une force politique pourra se dégager qui refusera le repli nationaliste que favorise la mise en avant de la question migratoire, qui affrontera les défis que sont l’évolution du climat, l’aggravation des inégalités sociales, et l’appauvrissement de notre vie démocratique.
Notes
[1] Sauf que cette fois il pourrait bien perdre compte tenu des mécontentements dus aux inégalités sociales que sa politique a aggravées.
[2] F.Héran souligne du reste que ce ne sont pas les plus pauvres qui cherchent à immigrer, mais ceux qui le peuvent.
[3] Voir l’éditorial du Monde du 9 novembre 2019.
24/01/2017
Mondialisation
« Les forces de l’internationalisation économique sont devenues plus fortes que la capacité de contrôle politique des Etats : c’est ce que nous appelons le capitalisme mondialisé » (Alternatives Economiques, hors-série n°101, 3ème trim. 2014. Mondialisation et Démondialisation p.19).
La suppression des règles qui encadraient les flux financiers, accompagné du développement des paradis fiscaux et des délocalisations industrielles dans des pays à moindre rémunération, ont entraîné une augmentation du chômage et des emplois précaires et une stagnation des revenus des classes moyennes dans les pays occidentaux industrialisés. « Parallèlement pour une petite minorité de dirigeants ou de rentiers, une hausse exponentielle des revenus. Le système financier, dont la partie spéculative est parasitaire, a pu augmenter très largement ses profits et donc ses rémunérations… Rappelez-vous en 1989, la révélation du salaire de Jacques Calvet (patron de PSA dans les années 1980 et 1990) : elle avait fait scandale. Il était payé 2 millions de francs par an. Aujourd’hui cela fait environ 300.000 euros. Alors que le salaire moyen des patrons du CAC 40 se situe actuellement autour de 3 à 4 millions d’euros annuels, plus de dix fois plus » (A.E.p.49).
Pour le citoyen non spécialiste désireux de s’informer, il s’agira dans l’ECCAP de donner les principales caractéristiques et conséquences de la mondialisation que nous connaissons depuis quelques décennies. Cette mondialisation évolue. Patrick Artus pense pour sa part que la démondialisation des biens a commencé tandis que la mondialisation numérique et financière s’intensifie (Le 1, n°136). Il s’agira de rendre compte des progrès qui sont faits pour lutter contre l’évasion et l’optimisation fiscales par des organismes internationaux et par les ONG, de rendre compte par exemple du travail réalisé par le CCFD sur les paradis fiscaux, par l ’Observatoire des multinationales de Basta etc. Quelles sont les possibilités d’intervention en faveur d’une autre mondialisation au niveau national, européen, mondial ?
A propos des débats sur les traités commerciaux entre l’Union Européenne et le Canada ou les Etats-Unis, le ministre président de la Wallonie énonçait les trois principes qui devaient gouverner les négociations commerciales menées par l’Union : la transparence pour que les Etats membres puissent en délibérer les priorités à accorder à la lutte contre le réchauffement climatique, la pauvreté et les inégalités enfin s’assurer que les litiges seront réglés par des instances impartiales. Concernant l’Europe, Erik Orsenna interroge : comment a-t-on pu créer en Europe un espace dit unique alors qu’on permet la course à l’optimisation fiscale ?... Avant de « démondialiser », réglons les problèmes au sein de l’Europe. On regarde au loin pour ne pas faire le ménage chez soi. A espace unique, règles du jeu communes ! Quand on joue au foot, a-t-on le droit de mettre les mains ou pas ? En Europe certaines équipes ont le droit de mettre les mains, les autres jouent seulement avec le pied » (le 1, n°136, 4 janvier 2017). Comment surmonter la difficulté soulignée par Antoine Garapon dans un article « La gauche déboussolée par la mondialisation » : « Des expériences, il n’en manque pas à gauche, notamment chez les écologistes, mais comment se hisser à la hauteur du monde ? On dirait que plus les problèmes sont «macro » et augmentent d’échelle, plus les solutions sont « micro », convivialistes, locale, communautaires plus les enjeux sont dramatiques et durs, plus les solutions sont douces, plus les questions sont techniques, plus les réponses sont incantatoires ». (Le Monde, 8 et 9 janvier 2017).
C’est bien une question qui doit préoccuper l’ECCAP : les initiatives relatées sont-elles enkystées ou un pas vers une métamorphose ? SelonThomas Piketty : « Il est temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige également des services publics, des infrastructures, des systèmes d’éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi le trumpisme finira par tout emporter » .
En savoir plus :
18/01/2020
Mystique et politique
Un idéal pour garder le cap
François Ruffin. Mon rôle est spirituel.
Notes
[1]Voici ce que nous dit un ami Eric Prédine. En Dordogne le mouvement des gilets jaunes a été celui des petites gens. Les ronds-points étaient des lieux d'abord de rencontres, puis d'échanges et de conscientisation politique. Le phénomène de médiatisation des violences urbaines a estompé nettement cette mobilisation. En effet le gros des troupes de gilets jaunes, avec beaucoup de femmes, ne s'identifie pas du tout à la notion d'émeutier. Aujourd'hui encore, le moindre drapeau jaune à un carrefour provoque des manifestations de soutien.
J'ai fréquenté deux fois un tel rassemblement. J'ai été témoin de conversations étonnantes qui ont brisé beaucoup de mes préjugés sur le glissement populaire vers le rassemblement national. En fin de compte les préoccupations sociales se mêlent étroitement avec celles écologiques. J'en conclue que la radicalité fascisante n'est pas inéluctable (bien que profondément inquiétante même dans nos villages périgourdins). Elle est, j'en suis convaincue, le résultat de plusieurs décennies de politique c'est comme cela, on ne peut rien changer, soyez raisonnable et faite confiance à l'élite libérale.
Chaque éclairage qui démontre qu'un changement de politique est possible sans passer par la violence donne un véritable espoir
18/07/2019
n°= 1 Présentation et charte 11/03/2019
Présentation des lettres d'information
Cette première lettre d’information a pour objet de présenter l’encyclopédie du changement de cap (eccap.fr) conçue par Guy Roustang, avec la collaboration technique de Jérémy Roustang, à qui s’est ensuite joint Maurice Merchier pour poursuivre son élaboration et assurer son fonctionnement. Les suivantes, au rythme d’une par quinzaine, seront l’occasion pour nous de signaler de nouveaux articles, ou d’attirer l’attention sur un thème déjà traité, éventuellement en lien avec des événements de l’actualité.
Il s’agit d’un outil d’information, de formation, et d’expression ouvert à toute personne se reconnaissant et approuvant la Charte constitutive de cet ouvrage collectif.
Le corpus d’articles, classés par rubriques, que l’on peut déjà consulter nous semble suffisant pour que nous tentions de la diffuser à une plus large échelle. Elle est appelée à être une création permanente pour son fonctionnement, nous souhaitons la rapprocher du modèle « Wiki ». Cela signifie que cette lettre est en même temps un appel aux contributeurs, que ce soit pour commenter les articles existants ou en créer de nouveaux.
Ainsi que son nom l’indique, cette encyclopédie est clairement orientée vers la recherche d’un autre modèle de société, et d’une mutation profonde de notre système économique. Nous attendons des futurs rédacteurs d’articles qu’ils adhèrent aux grandes lignes de cette orientation c’est dans cette intention que nous avons rédigé cette charte, lisible ci-dessous.
Charte des citoyens pour un changement de cap.
Nous refusons le type d’économie et de société dans lequel nous vivons, que les orientations de l’histoire récente autant que les perspectives d’avenir ne font que conforter. Nous avons conscience des catastrophes vers lesquelles s’achemine l’humanité, si une action politique vigoureuse n’opère pas ce changement de cap. En tête de ces catastrophes, il y a les défis du réchauffement climatique, de la dégradation de l’environnement, du ravage de la biodiversité. L’énormité de ces questions ne doit pas effacer un autre danger : la mutation anthropologique que le mouvement transhumaniste commence à accomplir.
Nous appelons de façon plus générale à la vigilance et au contrôle de l’application des innovations médicales sur et dans les corps, que la disparition du sens des limites dans nos morales sociales rend dangereuse pour notre espèce.
Nous déclarons indispensable la restauration de la puissance politique, requise pour opérer ces changements, alors qu’on constate au contraire son effacement progressif au profit d’instances non élues, le pouvoir (de fait) judiciaire, l’expertise, et, de plus en plus, des algorithmes masquant les vrais enjeux sociétaux des décisions prises. Ce retour nécessaire du politique ne saurait s’accomplir sans un rétablissement de la confiance du corps social envers ses représentants, qui elle-même dépend de la qualité de la démocratie, minée par les progrès du populisme et la désaffection d’une partie de la jeunesse. Cela requiert de ne pas s’illusionner sur les mirages des déclinaisons numériques de la démocratie participative, qui – si elles peuvent être utiles – ne dispenseront pas d’une réflexion sur les prérequis sociaux et culturels du bon fonctionnement de ce régime politique, qui reste pour nous indépassable.
Une démocratie vivante suppose une éducation à la participation dès l’école, une information indépendante et l’encouragement à la vie associative et à la discussion des affaires locales aussi bien qu’internationales. Les élections n’étant qu’un moment de la vie démocratique.
Nous refusons l’explosion des inégalités à laquelle nous assistons, et dénonçons la mystification de la théorie dite du « ruissellement », selon laquelle ces inégalités stimuleraient l’économie, et finalement profiteraient à l’ensemble de la population. Au-delà de l’évidente insulte à la justice sociale, ces inégalités produisent en fait l’accaparement d’une proportion effarante des richesses entre les mains d’une caste ultra-minoritaire, mais puissante, dont le destin ne s’inscrit plus dans le monde commun.
Nous refusons le système économique dont le qualificatif de néolibéral rend le mieux compte, c’est-à-dire un système dont l’impulsion première vient du système financier, qui impose sa logique (le court-termisme, la soif de profits disproportionnés, etc.) à l’ensemble des forces productives, et surtout la mise en concurrence systématique des acteurs économiques, qui déborde sur une multitude de comportements sociaux.
Nous refusons l’imposition de la logique de marché à l’ensemble des opérations économiques, évacuant totalement d’autres modalités traditionnelles de circulation des marchandises, comme l’échange ou le don.
Nous refusons plus encore l’extension du domaine de la marchandise à des pans entiers de la société, notamment l’école, la santé, la culture… Il est nécessaire de redéfinir des espaces dans lesquels la puissance publique l’emporte sur la logique marchande, faisant prévaloir l’intérêt collectif sur la compétition des intérêts individuels. Nécessaire aussi de redonner vie à la notion de commun, qui permet à des populations de définir des règles pour gérer en commun des ressources partagées en dehors du marché et de l’Etat.
Nous refusons la dégradation de la culture en « politique culturelle », à savoir l’extension de ce label à des formes de plus en plus triviales, voire vulgaires de divertissement, promues dans les médias, conformément à cet impératif de marchandisation générale de toutes les activités. Cette perversion explique aussi la déformation des représentations imaginaires, l’irruption du virtuel, l’invasion des « fake news », et finalement la dissolution du réel dans le spectacle généralisé. Eric Sadin dans son livre : « La silicolonisation du monde » critique l’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Il parle de l’entreprise de désincarnation car l’éradication du sensible représente l’un des objectifs majeurs du programme siliconien. Pour Eric Sadin célébrer le sensible « C’est avant tout se soucier d’accorder une pleine attention à son milieu, aux autres, à soi. »
Nous sommes déterminés à remettre en cause l’invasion de la publicité dans tous les espaces communicationnels, et à déjouer la stratégie des grandes marques, qui s’insinuent dans la sphère culturelle en dissimulant leur véritable objectif, à savoir le renforcement de leur puissance marchande.
Nous sommes déterminés à remettre en cause le dogme de la croissance alimenté par la publicité, qui prétend, grâce à l’augmentation des désirs de consommer, favoriser la création d’emplois. Une autre logique s’impose, celle de satisfaire les besoins essentiels de tous, en économisant les ressources naturelles et en assurant à chacun les moyens d’exister. La qualification sociale, si elle repose en priorité sur l’emploi, doit s’inscrire dans une notion plus large, celle d’activité donnant toute sa place à la participation aux affaires publiques, au développement personnel et aux activités culturelles.
Nous sommes déterminés à empêcher la dérive vers une société de transparence, voire de surveillance généralisée par la cession aux nouvelles grandes puissances du numérique (les GAFAM) de nos données personnelles, revendues soit à des instances publiques ou privées douteuses, soit aux annonceurs, pour le plus grand profit des uns et des autres, mais aux dépens de nos libertés fondamentales.
Nous sommes déterminés enfin à nous poser la question de façon générale du ralentissement des évolutions économiques, sociales, culturelles et même scientifiques, car il faut prendre conscience que les femmes et les hommes peuvent difficilement s’épanouir dans un contexte de changements incessants et obsédants, qui disqualifient leurs ressources cognitives, relationnelles, ou sentimentales à un rythme qui rend impossible leur renouvellement, ou leur actualisation. Le terme à la mode de « disruption » convient peut-être aux processus numériques, mais sûrement pas aux évolutions humaines.
26/07/2019
Nécessité de traduire sur le plan politique les nouvelles voies qui se cherchent en faveur de l’écologie et de la lutte contre la fracture sociale
La percée réalisée par Macron et LREM qui détiennent tous les pouvoirs a été possible compte tenu de la fragilité de la gauche et de la droite. La gauche en se ralliant au libéralisme économique et à la mondialisation financière s’est coupée de sa base. Gauche et droite ont déçu et favorisé la prise de distance par rapport à nos institutions ainsi que l’abstention et la montée du Rassemblement National comme principale opposition. Le mouvement des gilets jaunes a manifesté la difficulté des canaux traditionnels à exprimer les revendications et le désir de changement. Mais il n’a pas été à même de s’organiser, d’exprimer des revendications en se contentant du dégagisme. Le résultat des élections européennes est un espoir même si le mauvais clivage LREM/RN est dominant. Espoir en ce sens que les préoccupations écologiques sont sur le devant de la scène et que dans certains pays les socialistes ont résisté.
Compte tenu du manque de perspective de la gauche et de la droite, LREM a pu s’imposer avec le slogan ni gauche, ni droite et l’espoir d’une politique raisonnable qui prendrait le meilleur des uns et des autres. De plus, le discours « humaniste » de Macron a pu séduire de larges pans de l’opinion, indépendamment du fait qu’il apparaissait comme le seul à pouvoir contrer le Front National. Moi-même j’ai été trompé à l’écoute du discours du président Macron devant le congrès réuni à Versailles. Ses propos m’avaient séduit et donné à penser qu’il prendrait très au sérieux les risques de l’exclusion et de la marginalisation d’une partie de la population. La collaboration ancienne de Macron à la revue Esprit, son aide apportée à Paul Ricoeur pour un de ses ouvrages, différentes publications comme par exemple le livre de Brice Couturier : « Macron, un président philosophe » etc. etc. ont créé un halo de sympathie et entretenu l’illusion. Bien sûr, tout n’est pas à rejeter en bloc dans les intentions affichées par le pouvoir en place, si l’on pense par ex. au rapport d’Erick Orsena sur les bibliothèques, ou encore à l’appui maintenu par F.Nyssen à E.Macron malgré son départ du Ministère de la culture. Appui qu’elle a manifesté lors de son interview à France Inter le mercredi 5 juin avec un bel éloge de la culture.
Mais en dernier ressort quelle est l’idéologie du macronisme ?
Le livre de Brice Couturier sur E.Macron affirmait en bandeau : « Aucun de ses mots n’est le fruit du hasard ». Ce qui est peut-être vrai à condition de l’interpréter à la lumière du livre de Marc Endeweld : « Le grand manipulateur »[1]. Il est vivement recommandé d’écouter l’interview de ce journaliste par Denis Robert le 13 mai 2019. Indépendamment de l’effondrement des partis de gauche et de droite qui s’étaient partagés les pouvoirs au cours des dernières décennies, Macron a pu s’installer au niveau de l’Etat grâce à une mobilisation habile et méthodique des réseaux de pouvoir et d’argent dominants. C’est ce que montre Marc Endeweld grâce à un long travail d’enquête. Pour ce journaliste, en dernier ressort, E.Macron est un néo-libéral convaincu qui rêve de voir la France imiter la Silicon Valley. Sa personnalité remarquable est sa force et sa faiblesse : il n’a pas d’amis ni d’états d’âme. Après avoir séduit et utilisé, il n’hésite pas à jeter. Son mépris désinvolte pour le rapport Borloo, son refus de répondre à une demande générale de plus de justice fiscale m’ont guéri de mes illusions. Indépendamment du choix de Macron en faveur de l’adaptation à la mondialisation, la verticalité du pouvoir le rend incapable d’écouter le malaise populaire et de faire place aux corps intermédiaires, syndicats et associations contrairement à ce qui est dit et répété par le gouvernement. Au point, par exemple, que la négociation sur la santé au travail entraîne un front uni du patronat et des syndicats qui ont l’impression d’être menés en bateau.
Le pouvoir de Macron est plus fragile qu’il n’y parait, car si sa légitimité institutionnelle est incontestable, sa légitimité politique est en train de s’éroder. Son image confirmée de président des riches, et le renforcement du vote populaire en faveur du rassemblement national, qui devient la principale opposition et qu’E.Macron a lui-même encouragée, pourrait bien inquiéter une partie de ceux qui le soutiennent, y compris parmi les parlementaires de LREM. Les élections européennes ont contribué à mettre sur le devant de la scène les questions écologiques. Tout l’enjeu des mois à venir est de savoir si la conjonction des inquiétudes sur l’évolution du climat et de la biodiversité alliées à la volonté de lutter contre les inégalités et les injustices sociales et fiscales aura une traduction politique. Tout va dépendre en effet de savoir si le ni gauche, ni droite (qui n’est que le camouflage d’une adaptation à la dynamique d’une certaine mondialisation) fera place à une force politique décidée à affronter en même temps le défi écologique et la fracture sociale et territoriale. Les regroupements souhaitables amèneraient les supports actuels de Macron à choisir, car le vrai clivage n’est pas ni gauche, ni droite pour l’adaptation au monde de la finance et de l’économisme, mais le choix entre la silicolonisation du monde[2]et un véritable changement de cap (voir la charte de l’eccap dans la lettre d'information n°= 1 et l’article de Maurice Merchier « Il faut changer de cap »).
De nouvelles voies se cherchent qui allient lutte pour la justice sociale et pour l’écologie. Voici deux exemples :
- le pacte écologique et social appuyé par 19 associations (dont les grandes associations du secteur social et de la lutte pour la transition énergétique). Nicolas Hulot et Laurent Berger figures reconnues de l’écologie et du mouvement social ont appuyé ce pacte dans la presse.
- La recherche « pour un big bang de la gauche » porté par un millier de signatures. (Voir www.pourunbigbang.fr).
La traduction politique de ces nouvelles voies n’existe pas pour l’instant. Noël Mamère recommandait récemment à Yannick Jadot de ne pas se laisser griser par son succès aux élections européennes avec son score de 13,5% des suffrages avec la liste Europe Ecologie Les Verts. Il l’engageait à ne pas ignorer les autres forces de gauche « pour redonner du souffle et de l’espoir à toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas se résigner à un face à face Macron-Le Pen »[3].
L’encyclopédie du changement de cap pourrait être à l’avenir un outil au service de tous ceux qui sont à la recherche d’un véritable renouveau. L’eccap est éminemment politique bien évidemment. Mais elle ne se situe pas au niveau de l’action politique avec les choix, les alliances, les compromis qui seront de la responsabilité de ceux qui devront rechercher le pouvoir de décider dans les différentes institutions du local à l’international. Elle se situe en amont avec l’ambition de contribuer à un autre imaginaire social et à la prise en compte de l’extrême multiplicité des questions à aborder.
Notes
[1] Marc Endeweld « le grand manipulateur ». Stock 2019[2] Eric Sadin. « La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » L’Echappée, 2016.
[3] Noël Mamère. L’écologie identitaire, un rêve irresponsable. Le Monde, 7 juin 2019.
23/04/2020
NICOLAS BERDIAEV, UN PHILOSOPHE ALTERNATIF
UNE VIE TOUJOURS EN RUPTURE AVEC LA PENSÉE DOMINANTE [11] :
UNE OPPOSITION RADICALE A LA PENSEE BOURGEOISE
Lorsque chez l’homme la convoitise de la puissance et le désir de jouissance prennent le dessus sur le sentiment tragique […], lorsque disparaît le mécontentement sacré, c’est alors que l’esprit bourgeois inonde la surface de la Terre et que le type bourgeois prédomine[22].
L’angoisse, le souci, le mouvement de plus en plus accéléré, l’incapacité de vivre dans l’instant sont le fruit de cette concupiscence insatiable qui fait de la vie un enfer et précipite l’homme dans les flammes infernales [23].
UNE VIVE CRITIQUE DE LA DOMINATION ETATIQUE[27]
C’est une maladie ayant sa source dans le principe même du pouvoir politique. La bureaucratie, dont aucun Etat ne peut se passer, a une tendance fatale à développer, à étendre, à intensifier son pouvoir, à se considérer, non comme une servante de la nation, mais comme sa maîtresse, à laquelle on doit obéissance[31.]
UNE SPIRITUALITE INTERIEURE ET PROPHETIQUE [34]
Le but de l'élan créateur est d'atteindre à un autre monde, à une autre vie, mais l'aboutissement de cet acte d'exaltation, c'est un livre, un tableau, une construction morale. Les dimensions de la profondeur et de la hauteur se résolvent en surface plane [37].
APRES LA MODERNITE : LA PERSONNE, LA COMMUNAUTE, LA SOCIETE
Un grand mythe, lié à une grande réalité : le mythe de l’homme, de sa liberté, de sa créativité, de sa ressemblance avec Dieu et de son lien communautaire avec les autres hommes, avec les prochains [39].
Il importe d’exiger, au nom de la morale, non seulement chrétienne, mais même tout simplement humaine, que la politique et son pouvoir fictif sur la vie de l’homme soient réduits au minimum [40].
Seules les forces sociales et spirituelles des peuples agissant par-dessus la tête des représentants du pouvoir sont capables de restaurer l’unité (de notre vie commune) [41].
* * *
Notes
1 ARJAKOVSKY, Antoine, La génération des penseurs religieux de l’émigration russe, Kiev-Paris, L’Esprit et la Lettre, 2002.
2 BERDIAEV, Nicolas, textes rassemblés et traduits par MARANGE, Céline sous le titre Pour un christianisme de création et de liberté, Cerf, 2009.
3 Voir notamment FROMAGET, Michel, DAUTAIS, Philippe, GOURVIL, Jean-Marie, SOLLOGOUB, Igor, Actes du colloque : un philosophe russe à Clamart tenu en novembre 2018, Grenoble, Le Mercure Dauphinois, 2019.
4 Les chercheurs de l’Institut d’Etudes Slaves, Madeleine Davy, le pasteur Laurent Gagnebain et Olivier Clément. Les éditions YMCA press publiaient quelques traductions.
5 BERDIAEV, Nicolas, Le nouveau Moyen-Age, 1924, traduction française, YMCA Press, 1985.
6 BERDIAEV, Nicolas, Au seuil de la nouvelle époque, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1947.
7 Berdiaev est à l’origine du concept de personnalisme que Mounier reprendra en collaborant avec Berdiaev pour les premiers numéros de la revue Esprit.
8 http://www.democratieetspiritualite.org/
9 http://www.pacte-civique.org/
10 http://www.lesconvivialistes.org/
11 AUBERT, Pierre, Nicolas Berdiaeff, Une approche biographique et anthropologique, Cerf, 2011.
12 Il retrouve Serge Boulgakov à Paris, qui devenu prêtre, fonde l’Institut de théologie orthodoxe St Serge.
13 Les parents de Berdiaev avaient fait baptiser leurs enfants, mais ils ne leur avaient donné aucune éducation religieuse.
14 Cf. ARJAKOVSKY, Antoine, op. cit.
15 Il réunit chez lui chaque semaine un cercle intellectuels, participe aux Décades de Pontigny, entretient une correspondance impressionnante. La revue russe Pout (La voie), la revue Esprit, Le roseau d’or (revue de Maritain) témoignent des débats dans lesquels il était présent.
16 BERDIAEV, Nicolas, Essai d’autobiographie spirituelle, Buchet/Chastel, 1954.
17 Une partie de ses œuvres sont cependant, publiées en français, après sa mort.
18 BERDIAEV, Nicolas, Christianisme et marxisme, 1931, traduction française, Le Centurion, 1975.
19 BERDIAEV, Nicolas, De l'esprit bourgeois, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Nietslé, 1949, voir notamment les pages 41-59.
20 DOSTOÏEVSKI, Fiodor, Les Frères Karamazov, La légende du grand inquisiteur, Livre V.
21 BERDIAEV, Nicolas, L’homme et la machine, 1933, réédition en français, Paris, RN édition, 2019.
22 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit. p. 55.
23 Ibid., p. 58.
24 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, traduction française, Aubier, 1946.
25 Ibid, p. 15.
26 SEGUNDO, Jean-Louis, Berdiaeff, une réflexion chrétienne sur la personne, Aubier, 1963.
27 Voir Jean-Marie Gourvil, Etat et société dans la pensée de Nicolas Berdiaev, Actes du colloque de Clamart, novembre 2018, op. cit., pp. 167-196.
28 BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, 1931, traduction française, Lausanne, l’Age d’homme, 1979
29 Ibid. p. 256.
30 Berdiaev oppose souvent le Royaume de César au Royaume de Dieu, au Royaume de l’Eprit en faisant référence à la phrase du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu ».
31 Ibid. p. 169.
32 Berdiaev écrit cela après la guerre de 14-18, il redira la même chose de façon plus angoissée encore, après la fin du IIIème Reich.
33 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit.
34 Voir communication GOURVIL, Jean-Marie, https://centresaintecroix.net/colloque-sur-nicolas-berdiaiev-juillet-2017/
35 St Paul et les Pères de l’Eglise utilisent plusieurs termes pour désigner la partie profonde de l’être humain, l’esprit, l’intelligence, le cœur. Chacun de ses termes essaie d’approcher le lieu personnel où le divin « touche » la profondeur de l’humain.
36 BERDIAEV, Nicolas, Le sens de la création, traduction française, DDB, 1955. Ce livre est avec L’esprit de Dostoïevski, réédition Stock, 1990, écrits tous les deux à Moscou, donnent l’essentiel de la pensée primordiale de Berdiaev.
37 BERDIAEV, Nicolas, Le Sens de la création, op. cit., p. 157.
38 BERDIAEV, Nicolas, La nouvelle spiritualité, Esprit et Réalité, traduction française, Aubier, 1943, pp. 204-248.
39 BERDIAEV, Nicolas, Royaume de l’Esprit et Royaume de César, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1951 (C’est là le dernier livre écrit par Berdiaev peu de temps avant sa mort) p. 75.
40 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit., p. 158.
41 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit., p. 130.
42 C’est tout le sens du livre de BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, essai d’éthique paradoxale, 1931, traduction française, Lausanne, L’Age d’homme, 1979.
15/04/2022
Noailles, entre ombres et lumières
Marseille et son centre-ville pour tous.
Marseille est l’une des grandes capitales régionales en Europe qui conserve un centre-ville populaire et d’une grande mixité sociale et d’usages. Pourtant, la municipalité durant des années n’a eu de cesse de vouloir le transformer afin qu’il soit au service d’une économie touristique entre « grands événements » et croisières. Les habitants devaient donc partir. La première lutte a été à Belsunce puis, la plus longue et emblématique, celle de la rue de République au début des années 2000. C’est ainsi qu’un groupe de citoyens engagés dans des associations de défense des droits humains (La Cimade, Ligue des droits de l’homme…), des urbanistes, architectes, économistes et artistes ont créé l’association Centre-ville pour tous. Elle a été une des premières à mener la lutte en mobilisant des savoirs pluriels, techniques, juridiques, politiques et en partant d’abord des premiers concernés, pour ce premier combat, les habitantes et habitants de la Rue de la République. Par un processus d’enquêtes et une démarche en recherche-action, la mobilisation a pu ainsi à la fois, répondre à des enjeux d’urgence de chaque habitant traité lors des permanences hebdomadaires, s’allier à des techniciens et experts pour mener la bataille juridique en s’appuyant sur le droit administratif et le droit au logement et enfin mobiliser l’opinion publique par l’organisation de manifestations et l’interpellation des élus.
Le quartier de Noailles entre habitants et habitués
Un quartier en particulier incarne cette diversité d’usages et donc ces frottements entre clients, habitants, commerçants et quelques luttes sourdes pour occuper l’espace public entre les vendeurs de cigarettes et les « biffins », récupérateurs vendeurs de tous produits avec les nouveaux usages de la végétalisation des rues. Ce quartier devenu le « Bouillon de Noailles » a vécu plusieurs vies mais toujours dans des tentatives d’auto-organisation, où la culture de la marge est devenue un mode de vie. Ainsi, durant 18 ans, le festival du Soleil a rythmé le quartier, avec le « Mille pattes » et l’association circassienne Artriballes. La Rage du peuple, mouvement urbain, né en 2004 à Noailles, cofondé par Keny Arkana a contribué aux mouvements des révoltes des quartiers populaires en 2005. Ce quartier a vécu aussi la seule expérience institutionnelle d’un conseil de quartier, au sens de la loi Démocratie de proximité de 2002 et ce, malgré le refus de la municipalité mais avec le soutien du maire de secteur de l’époque.
En 2012, cette première affirmation d’une maîtrise d’usage pour refuser la vente d’un bien communal et en proposer un usage commun est une première pierre d’un long processus qui aujourd’hui questionne les conditions de la fabrique de la ville, en l’occurrence la fabrique de Marseille.
Noailles en colère !
Notes
Ce premier article inaugure un cycle pour documenter un long processus de co-construction de la ville avec un focus sur le quartier de Noailles, le ventre de Marseille.
1 Un récit de la première lutte à Belsunce https://www.cairn.info/revue-vacarme-2019-4-page-44.htm
2 Le site de l’association est très bien documenté sur ces enjeux urbains https://centrevillepourtous.fr/informazioni/
3 Enquête ENCRE 2016 https://encre.hypotheses.org/ et l’ensemble des ressources pour mieux comprendre les enjeux et accéder à de nombreuses données brutes ou analysées. https://encre.hypotheses.org/ressources
4 “C’est un mot que j’ai pris à ma femme qui est sénégalaise. À Pikine, dans la banlieue de Dakar, c’est comme ça qu’on qualifie tous les gens qui viennent d’ailleurs. Cela me permet d’échapper à bobo, ce mot fascisant que tout le monde met à toutes les sauces. Pour moi, le venant est celui qui s’approprie la ville comme on porte un sac “solidarité Noailles » https://marsactu.fr/hadrien-bels-le-venant-de-marseille-de-la-rentree-litteraire/
5 https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Rage_du_peuple
6 https://atelierfeuillants.wordpress.com
7 Dossier déposé et intention du collectif : https://atelierfeuillants.files.wordpress.com/2012/05/20120420-noticeallegee-1.pdf
8 Lien pour lire la Charte pour le relogement https://charte.collectif5novembre.org/
9 Le document final de présentation des intentions et des premières organisations du PPA https://www.ampmetropole.fr/sites/default/files/2019-12/PPA_final_contrat_de_projet.pdf?fbclid=IwAR0a-tB15QeLSNiE2h8UK2RG6GUqpKXglDS9x_XPdb6Fdc4SezJwvFNcHnA
14/01/2024
NON au défaitisme ! Une Autre campagne à imaginer ensemble vers une démocratie continue.
En ce début d'année, le moment des vœux peut nous amener à une forme d'impuissance et de fatalisme tant les crises se succèdent. L'atmosphère est saturée de violences et de peurs et l'horizon est sombre. Mais la lucidité permet aussi de regarder ce qui est en germe et ce qui se transforme déjà.
Il faut se donner les moyens de coconstruire un récit du côté de la vie, de la justice et de la liberté, du local au mondial, ni plus, ni moins ! Et nous avons déjà de nombreux éléments de ces récits, des chemins et des scenarios avec Négawatt[1] et Solagro[2], et leurs déclinaisons dans des expériences concrètes et durables sur nos territoires, des acteurs et des réseaux qui se croisent, de l’urbain au rural au sein notamment des États généraux du post-urbain, des premiers espaces partagés entre des acteurs issus des quartiers populaires et les nombreuses mobilisations sur le climat et les transitions.
Il y a un enjeu de partager et diffuser ces expériences et ces savoirs et notamment à partir d’une cartographie. C’est la raison de notre implication dans le projet du collectif Transiscope[3]. C’est une première étape afin de rendre visible ces acteurs. La seconde étape est d’ouvrir des espaces d’animations locales de cette communauté. Le 29 et 30 mars prochain à Marseille, un collectif s’est constitué pour animer un réseau d’acteurs afin de coconstruire une carte des initiatives et mouvements d’habitants, reliant quartiers populaires et alternatives de transition.
Retours d’expériences et cartographie sont des premiers jalons d’une campagne de long terme pour une démocratie permanente.
Une campagne permanente pour une démocratie continue...
Nous avons une démocratie fondée sur une division du travail démocratique entre parti, syndicat et société civile. Durant des années jusqu’à maintenant, chaque organisation devait rester à sa place avec une domination forte des appareils politiques et de leurs professionnels, élus ou techniciens, au pilotage seul des calendrier électoraux.
Aujourd’hui, notre démocratie représentative est en crise profonde, ce constat partagé doit nous interroger dans notre imaginaire institutionnelle et notre façon de considérer aussi une campagne. Elle n’est pas qu’électorale. Elle doit se situer le plus en amont afin d’inscrire un autre calendrier et doit se vivre après chaque échéance pour conserver vivante les espaces démocratiques ainsi ouverts.
...Qui s'inscrit en 2024 dans une perspective sur 6 ans
6 ans car nous nous situons dans la perspective des objectifs de développement durable de l’ONU de 2030 mais nous n’oublions pas le calendrier électoral national avec les européennes le 9 juin 2024, les municipales en mars 2026, la présidentielle en avril 2027 et les législatives en juin 2027, puis les départementales et les régionales en mars 2028.
Nousmesurons que le temps peut devenir un allié dès l’instant où nous l’intégrons dans une stratégie et que nous l’articulons avec des espaces pour permettre de catalyser les énergies mobilisées.
Poser des premiers jalons d’une année 2024, où les rencontres doivent se relier, comme autant de rebonds et contribuer à écrire un récit commun.
Le 26 janvier : « Droit de Cité;»[4] Journée du Mouvement associatif[5] à la Cité internationale à Paris.
Le 27 janvier : un espace ouvert par l’Archipel des confluences[6] aux tisserands pour initier un début de catalyse autour rendez-vous de l’année 2024.
Le 14 mars : journée du Collectif pour une transition citoyenne[7] (CTC) autour de son identité publique et politique.
Les 29 et 30 mars : Deux jours avec Transiscope[8] à Marseille et croisement avec les travaux de la pirogue Terra[9] de l’Archipel des confluences et de nombreux réseaux marseillais dont Alternatiba[10], l’Arbre des imaginaires[11], Massalia Vox[12]…
Les 26-27 et 28 avril 2024 : Séminaire à Villarceaux du Mouvement pour une économie solidaire[13] (MES) avec une trentaine d’organisation impliquée dans les transitions pour imaginer ensemble une stratégie commune.
Du mois de juin à septembre, le Tour Alternatiba, partout en France avec une clôture du 4 au 6 octobre à Marseille[5].
5, 6 et 7 Juillet : Les rencontres des Dialogues en Humanité[14] à Lyon
De septembre à octobre, des centaines de rencontres partout en France autour des 10 ans de la Fête des possibles initiée par le Collectif pour une Transition citoyenne.
En novembre, l’Université du mouvement Utopia[15]
En décembre, l’Assemblée des alliés de la Fabrique des transitions[16]
Autant de formes pour imaginer une campagne de nos rêves !
C’est le processus engagé qui peut créer une contagion positive car il n’y pas une organisation centralisée mais de multiples initiatives qui se passent la balle de date en date et qui assument ainsi un leadership croisé.
Pour ce faire, nous devons compter sur les tisserands présents dans chaque organisation, celles et ceux qui ont une attention à la relation et donc à leur posture de coopération ouverte[17], une intention de relier leurs savoirs, leurs contacts, de tisser pour catalyser.
Nous nous retrouverons le samedi 27 janvier 2024 à Paris au siège de la Fondation pour le progrès de l’Homme - Charles Leopold Mayer[18] pour imaginer ensemble les leviers de cette transformation, ces prochaines dates comme autant d’occasion de catalyser nos ressources.
Cette année 2024 permettra l’ouverture de cet espace pour les tisserands qui souhaitent expérimenter de nouvelles formes de catalyse afin de faire levier. Nous sommes convaincus que notre démocratie doit se consolider en dépassant le seul rythme des élections. Notre perspective est une démocratie continue, permanente et qui se vit dans des espaces institutionnels, renouvelés lors des échéances électorales, mais aussi et surtout dans des multiples espaces, institués ou non, formels ou informels, à partir de nos quartiers et des solidarités de voisinage jusqu’au niveau national, européen et international. De l’intime au planétaire selon l’expression de Patrick Viveret, des liens se tissent, déployons les occasions de catalyser ces énergies.
Nous devons imaginer ensemble dans les prochaines semaines notre stratégie, inscrite dans les prochaines rencontres de cette année 2024, une stratégie renforçant les tisserands mais qui doit toucher ces millions de citoyens inquiets de glisser vers un abime de notre démocratie. Face à des médias, metteurs en scène de nos colères et de nos peurs, nous devons écrire un récit à plusieurs mains, à plusieurs fils, mais suffisamment désirable et puissant pour mobiliser et faire levier de transformation.
Une année 2024 comme une année bascule, pour mobiliser la société civique, et préparer ensemble les prochaines échéances, 2026, 2027 et 2030. Cette intuition est la nôtre, elle peut nécessairement évoluer et se consolider si vous nous rejoignez ?
Notes
[1] https://negawatt.org/index.php
[2] https://afterres2050.solagro.org/decouvrir/scenario/
[3] www.transiscope.org
[4] https://www.droitdecite.org/
[5] https://lemouvementassociatif.org/
[6] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale
[7] https://transition-citoyenne.org/lecollectif/
[8] https://transiscope.org/
[9] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PirogueTerraPresentation
[10] https://alternatiba.eu/
[11] https://larbredesimaginaires.fr/
[12] https://massaliavox.fr/
[13] https://www.le-mes.org/
[14] https://dialoguesenhumanite.org/
[15] http://www.mouvementutopia.org/
[16] http://fabriquedestransitions.net/index_fr.html
[17] https://www.innovation-pedagogique.fr/article12297.html
[18] https://www.fph.ch/index_fr.html#contenu
28/03/2018
NOUS AUTRES MUTANTS : Bernard Charbonneau face à la Grande Mue
Article de Daniel Cérézuelle déjà paru dans Limite, avril 2017, Revue d'écologie intégrale
En 1937, Bernard Charbonneau a fait circuler dans les cercles personnalistes un manifeste intitulé : Le sentiment de la nature, force révolutionnaire. Il y proclamait la nécessité de mettre la question de la nature et de sa protection au cœur de la politique. L’artificialisation de l’existence qui caractérise notre civilisation industrielle et technicienne prive les hommes de la possibilité d’établir un rapport personnel et équilibré avec la nature. En même temps, elle requiert une sur-organisation sociale qui risque de priver l’homme de liberté. Dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, c'est-à-dire sous contrôle, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité, mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté. En effet, être à la fois naturel et spirituel, l’homme a un besoin vital de rencontrer une nature hors de lui, pour y éprouver charnellement sa liberté ainsi que la richesse du monde. À ce besoin, l'ère industrielle ne peut répondre.
Protéger l'homme de lui-même
Il ne s’agit donc pas tant de sauver la nature pour elle-même que de préserver les conditions d'existence d'une humanité libre dans une nature vivante. Charbonneau n’a jamais été l’apôtre d’une sacralisation de la nature, et il ne croit pas qu’il y ait pour l’homme une manière « naturelle » de vivre, qui définirait une fois pour toute la bonne vie. Ce n’est pas la nature « en soi » qu'il convient de protéger : sa puissance cosmique dépasse infiniment l’homme et les galaxies n’ont nullement besoin de son respect. L’homme peut désormais se détruire biologiquement et spirituellement, mais il ne peut détruire la nature. Si l’homme introduit dans la biosphère des perturbations trop importantes, c’est toujours le jeu imperturbable des lois de la nature qui rendront la terre inhabitable pour l’homme. La nature, elle, continuera à exister elle a pour elle les millions d’années et l’immensité du cosmos pour recommencer.La nature est invincible, c’est l’homme, capable de liberté, qui est fragile. Charbonneau redoute que l’imprudence et l’inconséquence humaines favorisent une réorganisation de la nature, qui de toute façon, produira de nouveaux équilibres, équilibres dans lesquels l’homme libre n’aura peut-être plus sa place. Charbonneau n’a jamais idéalisé le passé et ne nous propose pas un retour en arrière. Il ne rejette pas le progrès technique car il n’y a pas de liberté sans exercice d’une puissance. L’homme doit mobiliser la puissance de son esprit et de sa technique pour créer dans la nature un espace de liberté. Toutefois, dans un monde limité, le développement indéfini de la puissance matérielle et de l’organisation sociale risque d’anéantir la liberté de l’homme. La Première Guerre mondiale puis la montée des totalitarismes ne sont que des préfigurations partielles du danger qui menace désormais l’homme, à savoir l’émergence et la mise en place d’une organisation sociale totale. En même temps, la saisie de toute la nature par la société industrielle augmente le risque de chaos écologique. Ce n’est donc pas de protection de la nature qu’il s’agit, mais de celle de l’homme par et contre lui-même.
La Grande Mue de l’humanité
Si Charbonneau affirme que le « sentiment de la nature » est une force révolutionnaire, c’est parce qu’il pense que la disparition des campagnes et le saccage industriel des milieux naturels sont inscrits dans la logique de fonctionnement de la société moderne. Et cette logique ne résulte pas seulement de la recherche égoïste du profit qui caractérise le capitalisme. Le « technocapitalisme » contribue à l'artificialisation du monde, mais il ne la crée pas. Il en est l'un des vecteurs les plus puissants, mais il n'en est pas l'origine. Elle vient de plus loin et de plus profond, et sous-tend également les progrès de l’État. C’est pourquoi elle anime non seulement les sociétés libérales, mais les sociétés totalitaires. De droite ou de gauche, le fascisme partage avec le capitalisme un idéal productiviste. Vouloir protéger la nature, c’est donc œuvrer pour une réorientation de la civilisation et pas seulement pour un changement de gouvernement ou même de régime de la propriété. En outre, la question de la nature et de l’artificialisation de l’existence n’est qu’un des effets d’un processus plus large.En s’appuyant sur l’analyse des évolutions sociales et politiques dont il a été le témoin pendant les années 1930 et 1940, Charbonneau a pu identifier divers problèmes de société qui aujourd’hui nous semblent cruciaux. Il pose déjà les problèmes de la technocratisation de la vie sociale et politique, de la dégradation rapide des milieux naturels, de la liquidation de l’agriculture paysanne, des propagandes et des médias, de la transformation de la culture en une industrie du spectacle, etc. Pour Charbonneau, il s’agit de manifestations, liées entre elles, d’un processus de fond qu’il appelle la Grande Mue de l’humanité. Celle-ci se caractérise par la montée en puissance accélérée du pouvoir d’agir des hommes dans tous les domaines, et pas seulement dans le domaine de la production économique. Le progrès des sciences et des techniques a permis un accroissement de la puissance humaine sur le monde matériel, ce qui a rendu possible le décollage de la croissance économique et de la production de biens de consommation.
La volonté de puissance
Mais cette montée des appareils de puissance a une autre dimension : ce nouveau pouvoir d’agir s'exerce autant sur les réalités matérielles (le corps humain inclus) que sur les réalités sociales. Il réorganise en effet les comportements des individus et des groupes grâce au fonctionnement impersonnel de l’État. Économique, technoscientifique, organisationnelle, ces trois dimensions en interrelation de la puissance sont des manifestations d’un processus unique, qui se prépare depuis longtemps et dont l’accélération depuis la naissance de la civilisation industrielle en Europe entraîne un bouleversement complet de la civilisation, et cela sur toute la planète : « L’État, c’est la machine, ou plutôt l’État et la machine ne sont que deux aspects d’un même devenir. Dans leur tâche unificatrice, l’industrie et l’État convergent vers un même but.Aujourd’hui ils sont sur le point de se confondre. Dans la guerre moderne, la puissance de feu, c’est la puissance industrielle. La concentration économique entraînée par le développement du machinisme impose, tôt ou tard, la centralisation politique. Le règne du grand capital ne fait que précéder celui de l’État. Parce que la même raison profonde meut leur progrès : une volonté de puissance matérielle . ». Charbonneau a recours à cette notion de mue pour désigner un processus de transformation qui est fondamental, en ce sens qu’il affecte non seulement tel ou tel aspect de l’organisation de la société, mais aussi la condition humaine dans son ensemble. Il a la conviction d’assister à l’émergence d’une nouvelle civilisation, phénomène qui par son ampleur et ses conséquences est comparable à la « révolution du néolithique », liée à l'invention de l'agriculture. À bien des égards, cette « Grande Mue » correspond à ce qu'on appelle couramment la « révolution industrielle [1]». Mais pour Charbonneau, cette notion relève d’un point de vue économiste qui sous-estime les facteurs culturels, politiques et spirituels. Sociologiquement trop partielle et historiquement trop courte, elle suggère que l’essentiel des bouleversements du monde contemporain découlent des transformations économiques engagées au XIXe siècle. Elle offre un cadre conceptuel bien trop étroit pour penser, sur le long terme, les enjeux de cette profonde transformation sociale.
Vers la totalisation sociale
De cette Grande Mue, Charbonneau souligne deux aspects. Elle se caractérise en premier lieu par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain qui dévale sa pente par simple inertie. Elle se caractérise aussi par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses, c’est-à-dire selon une nécessité qui se déploie de manière impersonnelle et indifférente aux projets humains. L’exemple de la Première Guerre mondiale montre que la course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toutes les ressources industrielles, agricoles et forestières, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande non seulement de participer par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit et même de justifier la logique anonyme qui va les détruire.Ce que Charbonneau redoute, c'est la disparition de la liberté dans un monde totalisé. Il craint que, conjuguées, la compétition politique, la compétition technique et la compétition économique, finissent par contraindre les hommes à se soumettre à une organisation totale qui seule pourra (peut-être) les sauver du chaos social et écologique, mais au prix de leur libre-arbitre. « Parce que notre puissance s’élève à l’échelle de la terre, nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale [2]. » Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité tout entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une « seconde nature » qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que la première. La déshumanisation par l’organisation totale, « l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières » : tel est pour Charbonneau l’enjeu d'une montée en puissance sans contrepoids.
C’est pourquoi nous devons apprendre à maintenir un équilibre entre deux exigences également nécessaires mais pourtant contradictoires : d’un côté, nous libérer de la nature en exerçant un pouvoir sur elle, et de l'autre, choisir de limiter notre puissance sur elle par besoin d’être libre dans la nature. « Nous ne pouvons pas esquiver notre condition, notre chance n’est pas plus dans le progrès que dans le retour à la nature. Elle est seulement dans un équilibre précaire entre la nature et l’artifice, que devra toujours maintenir la veille de la conscience », conclut-il dans Le Jardin de Babylone.
Notes
1- Charbonneau, Bernard : L’État. Economica, Paris, 1987, p. 108.
2- Charbonneau, Bernard : Le Jardin de Babylone. Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002, p. 30-31. Cette idée sera développée dans Le Système et le chaos. Editions Sang de la Terre, Paris, 2012.
21/07/2019
Nouveau capitalisme et Europe
| Rang | Firme | Secteur | pays I Capitalisation milliards $ 28/02/2000
| 1 I Exxon Mobile | Hydrocarbures | Etats-Unis | 262,53
| 2 | General Electric | Conglomérat | Etats-Unis | 348,45
| 3 | Microsoft | Tech/logiciel | Etats-Unis | 279,02
| 4 | Citigroup | Finance | Etats-Unis | 230,93
| 5 | BP | Hydrocarbures | Royaume-Uni | 225,93
| 6 | Royal Dutch Shell | Hydrocarbures | Etats-Unis | 203,52
| 7 | Procter & Gamble | produits ménagers, soins | Etats-Unis | 197,12
| 8 | HSBC Group | Finance | Etats-Unis | 193,32
| 9 | Pfizer | Pharmaceutique | Etats-Unis | 192,05
|10| Wal Mart | Commerce | Etats-Unis | 188,86
Tableau 2. Les plus grandes firmes mondiales en terme de capitalisation boursière en 2018 (FT com & Bloomberg)
| Rang | Firme | Secteur | pays | Capitalisation milliards $ 8/02/2018
| 1 | Apple | Tech/hardware | Etats-Unis | 809,51
| 2 | Alphabet | Tech/media | Etats-Unis | 730,91
| 3 | Microsoft | Tech/logiciel | Etats-Unis | 691,3
| 4 | Amazon | Tech/commerce I Etats-Unis | 682,71
| 5 | Facebook | Tech/media I Etats-Unis | 523,42
| 6| Tencent | Tech/commerce | Chine I 507,25
| 7 | Berkshire Hathaway | Finance | Etats-Unis | 494,68
| 8| Alibaba | Tech/commerce | Chine | 461,78
| 9 | JP Morgan | Finance | Etats-Unis | 391,63
| 10 | Johnson & Johnson | Santé | Etats-Unis | 353,06
Nouveau capitalisme et Europe.
La position en pointe de la France pour imposer plus sérieusement les géants du numérique appelés GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ou GAFA est un premier pas vers ce qui devrait mener à une politique de contrôle beaucoup plus rigoureuse de ces entreprises géantes. En 1890, les Etats-Unis avaient précisé les premières règles anti-trust pour lutter contre les dangers que des monopoles faisaient courir à la démocratie. Aujourd’hui la montée en puissance de ces géants du numérique est saisissante comme le montre le tableau précédent. Alors qu’en 2000, seul Microsoft figurait parmi les 10 entreprises les plus riches en capital, en 2018 les cinq entreprises les plus puissantes dans le monde sont des entreprises du numérique. A noter qu’Alphabet est la maison-mère de Google et que l’importance de la capitalisation boursière des géants du numérique est très supérieure à celle des autres entreprises.
Au-delà de la perspective comptable et de la récupération de quelques centaines de millions grâce à une meilleure imposition de ces géants, on doit affronter les dangers sociaux et politiques qu’entraîne ce nouveau technocapitalisme qui nous fait passer d’un capitalisme de concurrence de marché à un capitalisme monopolistique. (Voir dans l’eccap l’article de Renaud Vignes « et si nous nous étions trompés ? »)
Les conséquences sociales en sont redoutables et il est significatif que les salariés d’Amazon venant de 15 pays se soient réunis lundi 29 avril à Berlin pour protester contre les bas salaires et contre des conditions de travail détestables. Un syndicaliste polonais du mouvement Solidarnosc a expliqué que les gestes des employés sont chronométrés « à la seconde », et que les employés jugés trop lents sont immédiatement licenciés. Sur une grande banderole on pouvait voir que les salariés sont «Traités comme des robots» Dans un article intitulé « Le mirage salarial de la Silicon Valley » ( journal Les Echos du 15 octobre 2018) Lucas Mediavilla montre qu’ « en vingt ans les salaires de neuf salariés sur dix ont diminué dans le pôle américain de la « tech » et que la richesse se concentre autour d’une petite minorité de travailleurs ultra-qualifiés dans la recherche et la conception des produits ». [1]
Mais ce technocapitalisme va de pair avec l’homme consommateur que nous sommes tous à divers titres : celui qui se précipite pour acheter le smartphone dernier cri, celui qui prend l’avion pour aller visiter l’autre bout du monde dès qu’il en a le temps et les moyens, celui qui accepte que ses enfants passent autant de temps devant les écrans qu’à l’école. Autrement dit enfants victimes de l’immédiateté et des énormes moyens mis en œuvre pour capter leur attention et les rendre disponibles aux flash publicitaires. Le consommateur aussi qui recherche les meilleurs prix grâce à Amazon, et qui bénéficie des services quotidiens de Google, Apple, Facebook.
Ces géants de l’information, qui captent nos données et accumulent des connaissances innombrables sur ce que nous sommes, nous manipulent. Voilà un cas limite : le documentaire d’Arte du 9 octobre 2018 a relaté de manière très précise comment les données personnelles recueillies notamment par Facebook ont permis de cibler des électeurs et de favoriser l’élection de Trump en 2016.
Ce nouveau capitalisme est porté par un groupe relativement restreint de personnes qui détiennent un pouvoir démesuré et partagent l’utopie d’un avenir radieux grâce aux progrès illimités avec en perspective l’homme augmenté. (voir l’article de Maurice Merchier sur l’homme augmenté)
Face à ces défis c’est effectivement un changement révolutionnaire, un changement de cap qui s’imposerait. Vendredi 3 mai, Régis Debray était interviewé à France Inter. Un auditeur lui a posé la question : « En tant qu’ancien révolutionnaire que pensez-vous de la révolution des gilets jaunes ? ». R.Debray a répondu qu’il reconnaissait l’importance de cette protestation des dominés à l’égard des dominants mais que, selon lui, la révolution c’est une promesse alors que la révolte est une colère et qu’il ne voyait guère de perspective à cette colère des gilets jaunes, ni de stratégie. Pour lui le fond de l’air c’est qu’on ne sait plus où il serait souhaitable d’aller. On ne sait plus où est notre futur. Selon Régis Debray, l’affaiblissement du mouvement ouvrier et du syndicalisme, comme le ralliement du socialisme officiel au capitalisme financierlaisse un vide.
Dix-neuf organisations environnementales, de solidarité et d’éducation proposent de combler ce vide
par un pacte écologique et social suivi de 66 propositions. Nicolas Hulot et Laurent Berger ont ensemble défendu ce pacte au cours d’une interview dans Le Monde. Ces deux personnalités illustrent bien la nécessité de fonder une politique à l’avenir sur la transition écologique et la lutte contre les inégalités sociales. Mais il n’y a pas de traduction des ambitions de ce pacte écologique et social au niveau politique. A l’heure des élections pour le Parlement européen, nous pouvons au moins privilégier les candidats qui affichent clairement cette double ambition écologique et social. Et rêvons que l’Europe soit un rempart contre les géants du numérique,en effet, prenons au sérieux ce que nous dit le lanceur d’alerte Eric Sadin : « … ce sont les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix et induisant … le principe de la responsabilité et le droit des sociétés à décider en commun de leur destin, que l’esprit de la Silicon Valley a détruit en une seule génération et à une vitesse exponentielle » [2].
Notes
[1] Renaud Vignes. L’impasse. Ed. CitizenLab, p.157. 2018.[2] Eric Sadin. La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique. 2016. Ed. L’échappée.
23/01/2017
Nucléaire : la fausse controverse
Et si la France dénucléarisait ? A la folle insouciance énergétique des années 60/70 qui a vu notre pays s’équiper en électronucléaire, et les pouvoirs publics encourager les foyers français à s’équiper en tout électrique, a succédé après les accidents de Tchernobyl en 1986 et de Fukushima en 2011, la sourde inquiétude du risque d’accident nucléaire sur notre territoire, couplée à la réelle préoccupation d’un approvisionnement énergétique décarbonné. En effet, les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont un impact significatif sur le réchauffement climatique constaté et les catastrophes qu’il engendrera s’il n’est pas contenu par un changement fondamental des modes de développement économique et des pratiques quotidiennes de chacun d’entre nous. Le lien entre réchauffement climatique et activités humaines s’est invité dans le débat, jusqu’à devenir l’enjeu de survie de notre espèce et de tout son environnement.
Sortir ou pas du nucléaire est une décision politique
Les Nations Unies reprenant à leur compte les rapports du GIEC, estiment que 9 catastrophes sur 10 sont désormais liées au réchauffement et au cours des 20 prochaines années elles ne feront que croître en nombre et en intensité. En cette fin de XXème siècle, relayée par les medias, s’imposa comme une évidence la prise de conscience que la planète n’était pas un bien inépuisable et que nous en étions comptables vis à vis des générations futures. Les ONG écologistes apparaissent et commencent à influencer les choix politiques. Les « Sommets de la Terre » à partir de 1972, organisés par l’ONU tous les 10 ans, s’institutionnalisent et aboutiront à l’Agenda 21 en 1992. Apparait la notion de « sustainable development » traduite par le concept de « développement durable ». Ce concept est né dans les pays nantis qui avaient atteint un niveau de richesse élevé, les autres luttant encore pour leur survie. L’humanité est entrée dans une ère nouvelle. Le monde apprend à compter en CO2. Parmi ces ONG évoquées plus haut, certaines s’affichent ouvertement anti-nucléaires et militent pour la sortie du nucléaire.
Elles ont raison de s’adresser aux politiques et d’affirmer que le choix de sortir ou pas du nucléaire est une décision politique. Toutefois, au regard des données d’entrée évoquées en introduction il ne parait pas raisonnable de trancher, aujourd’hui, en l’état des connaissances scientifiques et de leur traduction industrielle, par une réponse sommaire qui serait « oui ou non ». Il semble plus intéressant d’adopter une approche globale, mondiale et raisonnée de la demande énergétique qui est au cœur-même de la polémique. L’énergie est un des enjeux vitaux planétaires de ce XXIème siècle. Sans énergie, comment répondre aux besoins d’éducation, de transport, d’échanges, de santé, de bien-être des peuples ? L’accroissement du nombre d’habitants de notre planète conduit à une demande accrue, voire exponentielle d’énergie. Mais, après Tchernobyl et Fukushima, de plus en plus de gens, d’associations, de partis politiques, en France et dans le monde ont prôné la sortie du nucléaire. Pourquoi pas ? Ce n’est pas un impératif philosophique que développer l’énergie nucléaire. Toutefois, avant d’en décider, tenons compte de contraintes indissociables :
- La Terre connait une phase de réchauffement climatique et il faut réduire les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) dont le CO2
- Le monde va avoir besoin d’énergie de manière croissante pour assurer à ses 10 milliards d’habitants un niveau de vie jamais atteint globalement au cours des siècles précédents.
Prendre en compte les besoins énergétiques des pays émergents
Tous les pays émergents ont la ferme intention légitime de se développer. Déjà, la demande en énergie connaît une expansion considérable dont les effets se font sentir de manière automatique sur la pollution de l’air des grandes métropoles urbaines. Pour faire face à cette demande*, nous aurons besoin de toutes les formes d’énergie non émettrices de GES, y compris du nucléaire. En revanche, on ne doit pas esquiver les problèmes qu’il pose en matière de sûreté et de gestion des déchets. Mais il faut considérer globalement les problèmes énergétiques, les ressources disponibles, leurs limites et leurs contraintes. Le nucléaire s’inscrit dans l’ensemble. *Pour une connaissance chiffrée précise des scenarii énergétiques d’ici 2050, lire l’excellent ouvrage de J. Foos et Y.de Saint Jacob dont s’inspire cet article: « Peut-on sortir du nucléaire ? » paru en 2012 chez Hermann.
On peut aujourd’hui dénombrer 8 sources principales d’énergies : éolien, hydraulique, solaire, géothermie, biomasse, fossile (pétrole, gaz, charbon), nucléaire, économies d’énergie. S’assigner l’objectif de fournir la planète en énergie sans la détériorer en assurant un partage plus juste entre les habitants du monde passe par le développement et la montée en puissance des énergies renouvelables et un ralentissement du nucléaire. Cette phase, appelée « transition énergétique » a déjà commencé. Raisonnablement, sauf cas de rupture technologique impossible à imaginer aujourd’hui, cette transition devrait durer environ une cinquantaine d’années. Nous trouverons l’énergie nécessaire parce que c’est vital. Mais si l’on veut tenir compte de la contrainte de diminution voire de suppression des GES, elle sera plus chère. Il est certain que les revenus de chacun n’évolueront pas en conséquence et nous devrons chez nous surtout, pays nantis, promouvoir un état d’esprit plus responsable qui nous permettra d’accepter les changements inévitables de mode de vie : développer les modes de partage plutôt que posséder individuellement, réparer les matériels plutôt qu’acheter systématiquement en cas de panne, proscrire les matériels à obsolescence programmée, fixer des objectifs d’économies d’énergies réalistes [1].
Economiser l’énergie est une urgence
Economiser l’énergie est une urgence. La prise de conscience est en marche. Mais dans le monde instable que nous connaissons ce sera difficile et relève de la double responsabilité individuelle et collective. Quoiqu’il en soit, cette double responsabilité, individuelle et collective, conduit à poser la question des choix énergétiques dans des débats politiques et citoyens. C’est encore loin d’être le cas, aussi le champ du débat est-il le lieu d’affrontements entre différents lobbys porte-paroles de positions radicales antagonistes où l’affect prend le pas sur la discussion et le débat serein. Fukushima a relancé le mouvement « sortir du nucléaire ». Encore une fois, pourquoi pas ? Si on trouve mieux, tant mieux. Encore faut-il savoir par quoi il sera remplacé dans la mesure où la montée en puissance des énergies renouvelables ne suffit pas actuellement. La sécurité énergétique est une des missions régaliennes des Etats et l’anticipation est indispensable.
Dans ce cadre, en actant un changement remarquable d’orientation, et c’est de bonne augure, cette responsabilité collective des Etats semble avoir franchi une étape décisive par la signature du traité paraphé par 195 pays lors de la Conférence de Paris (COP 21). Toutefois elle s’est opérée au cœur d’un monde instable… Ce n’est pas la plus anodine des données du problème : la récente élection du Président des Etats-Unis qui proclame que le réchauffement climatique est une invention chinoise pour ruiner l’industrie américaine, qui menace de revenir sur la signature des Etats Unis, qui nomme Scott Pruitt –défenseur des énergies fossiles—à la tête de l’EPA [2] suscite les plus grandes inquiétudes.
Certains lobbys aux USA, en GB ou en Allemagne évoquent les perspectives d’un âge d’or du gaz et d’une relance du charbon. Même Greenpeace le reconnait qui prévoit dans ses scenarii une montée initiale de la part du gaz naturel. Tout est envisageable à condition que les émissions de GES n’augmentent pas. Or, si aujourd’hui la production énergétique issue des énergies renouvelables ne suffit pas, toutes choses égales par ailleurs, différentes études montrent que la part des énergies fossiles devrait considérablement diminuer en 2050, que celle des énergies renouvelables sera en croissance considérable et que la part du nucléaire n’augmenterait que faiblement. Cette dernière assertion n’est pas à appliquer à la France, mais aux pays émergents qui cherchent à s’équiper en nucléaire (Chine, Inde, Turquie…) On le voit, le problème de l’approvisionnement énergétique ne peut pas se poser au niveau d’un seul pays. Le problème, ses contraintes et ses solutions ne peuvent raisonnablement s’envisager qu’à l’échelle planétaire, à une époque où la mondialisation règne en maître.
La question de fond et la priorité absolue : le stockage et le transport de l’énergie
Prenons l’exemple du nucléaire qui illustre que la volonté politique fait sauter les barrières et donne une impulsion décisive à la recherche. Par l’ordonnance de 1945 le Général de Gaulle créait le CEA, après le choc pétrolier de 1973, pour garantir à la France une indépendance énergétique le Président Giscard d’Estaing lance le développement massif du nucléaire. Rappelons aujourd’hui cette époque aux pouvoirs politiques pour appliquer la même méthode volontariste au développement des énergies renouvelables, le stockage et le transport de l’électricité. Si on sait stocker l’énergie, d’où qu’elle vienne, on construira les éoliennes dans les régions de grand vent, les fermes photovoltaïques dans les pays de grand ensoleillement (le continent africain notamment est bien placé), les centrales à biomasse à proximité des déchets végétaux, les récupérateurs géothermiques près des volcans.
La plupart des objections faites à l’efficacité et au coût des énergies renouvelables tomberont d’elles-mêmes. Mais à cette fin, l’innovation scientifique qui consiste à toujours améliorer les dispositifs existants est insuffisante. Si on s’était contenté d’améliorer le suif et la mèche des bougies, T. Edison n’aurait pas inventé la lampe à incandescence en faisant passer du courant à travers un filament de carbone. Fini, l’éclairage au gaz et au pétrole ! C’est une véritable rupture technologique qu’il a initiée. Nous avons besoin aujourd’hui de ruptures technologiques du même ordre. Ne confondons pas innovation technologique et rupture technologique. Une rupture technologique nait d’un saut qualitatif tel qu’elle supplante et remplace une technologie dominante, parce qu’elle est profondément différente de celle qu’elle remplace. Nous en avons besoin sur les batteries, sur la supraconductivité des matériaux, sur l’utilisation et la manipulation de l’hydrogène dans les piles à combustibles. La pile à combustible existe, son principe est connu : produire de l’électricité par oxydation d’hydrogène et réduction simultanée d’oxygène. L’hydrogène est l’élément le plus abondant dans la nature, mais difficile à transporter…Ces recherches ont été initiées il y a plus de vingt ans et se sont peu à peu « assoupies » faute de volonté politique et de crédits
. A l’heure du numérique, pourquoi ne pas organiser en réseau, en sorte de « cloud de la recherche » les laboratoires de recherche dans le monde et qui travaillent déjà sur ces sujets ? Ça existe à l’état embryonnaire, de la seule volonté des laboratoires, mais sans volonté politique, donc sans budgets suffisants. Il faut arrêter le saupoudrage financier et enfin construire un réel Plan Stratégique pour la Recherche, élaboré, voté et financé par l’ensemble de la communauté internationale. Cela implique que pour chacune des énergies on doive construire un socle de recherche fondamentale sur la question des ressources en amont et celle du démantèlement en aval. Toutes les énergies sont concernées. On connaît le cas du nucléaire et le problème de l’approvisionnement en uranium et du traitement des déchets à vie longue. Le photovoltaïque implique l’utilisation de métaux rares dont il est indispensable d’améliorer l’exploitation et le recyclage. Il est pour l’instant, puisqu’il se développe surtout en horizontal, très consommateur de surfaces. L’utilisation de la biomasse ne peut faire l’impasse sur les problèmes de déforestation-reforestation qui ressortent d’une prise en charge mondiale. Ce sont quelques exemples.
On le voit, ces défis ne sont pas circonscrits au territoire français. Le bien public mondial que constituent les ressources énergétiques ne sera plus à ranger dans la catégorie des conceptions utopiques « bien public mondial » et encore moins facteur de guerres si la recherche fondamentale est partagée. Mais revenons au nucléaire. Sortir du nucléaire ou pas en France est une fausse controverse. La production énergétique issue des renouvelables ne suffit pas et ne peut être substitutive au nucléaire. On ne pourra pas dans l’immédiat éviter de compter le nucléaire dans le mix de la transition énergétique. Au-delà de la fragilité énergétique dans laquelle nous serions plongés immédiatement, ça ne règlerait pas le problème de l’accident éventuel. Tchernobyl, Fukushima, des accidents planétaires et des nuages radioactifs qui se jouent des frontières.
Dans ce contexte, l’urgence, c’est de garantir une régulation mondiale sur la sûreté des centrales, le contrôle des irradiations et la gestion des déchets. L’urgence, c’est de cesser la concurrence mondiale entre pays nucléarisés pour équiper à bas coût des pays acheteurs sans leur demander des garanties de sûreté et de contrôle de niveau équivalent aux nôtres ni se préoccuper de leur caractère démocratique et de leur capacité à contrôler leur territoire et leur maîtrise des opérations nucléaires. Plus que dans toute autre source de production d’énergie, l’Etat ne peut se désengager de sa responsabilité au profit du seul marché et ce, parce qu’il aura des comptes à rendre à ses voisins et au monde entier en cas d’accident sur son territoire. Autant d’arguments qui plaident pour une gouvernance mondiale partagée de la sûreté nucléaire. On peut déjà évoquer l’AIEA [3], l’ASN [4] française et son appui technique l’IRSN [5], très sollicités dans l’accident de Fukushima.
Par ailleurs, les ingénieurs et opérateurs se doivent d’affiner les mesures de sûreté pour que les accidents ne dérapent jamais. La sûreté nucléaire passe par un resserrement des normes, une surveillance accrue des risques d’irradiation, la création d’ASN mondiales dont la forme est à déterminer. L’énergie nucléaire est l’énergie pour laquelle la France a le plus anticipé les problèmes de sécurité et de sûreté et qui a le plus investi dans ce domaine. C’est la moindre des choses, compte tenu des conséquences d’un accident et de l’échelle de temporalité qui lui est propre. Aujourd’hui, même si l’accident de Fukushima est dû à un tremblement de terre qui a provoqué un gigantesque tsunami, il faut imaginer l’inimaginable. Une centrale doit être plus que sûre. La redondance des systèmes de sécurité à titre d’exemple sur l’EPR est de 4, ce qui n’existe dans aucune industrie. Ici, le low cost est inadmissible. C’est une des raisons pour laquelle il me parait indispensable qu’EDF, établissement public, garde la maîtrise de l’exploitation des réacteurs nucléaires.
Mais que faire pour combattre chez nos concitoyens la peur rampante née du risque nucléaire ? Cette peur compréhensible qui sous-tend les débats, occulte le raisonnement : ce sont parfois les mêmes qui sont très consommateurs de radiodiagnostics et qui militent contre le nucléaire… En finir avec le secret une fois pour toutes et garantir la transparence de l’information. Pour imposer la transparence aux pouvoirs politique et industriel, le rôle de l’opinion publique est fondamental. Le mouvement est en marche et irréversible. Le corolaire, c’est qu’il serait bon que les citoyens s’informent eux-mêmes pour prendre part de manière constructive et argumentée au débat public et aux controverses afin de ne pas faire le jeu de groupes de pression, quels qu’ils soient.
Au-delà de garantir une sûreté toujours accrue, le rôle des pouvoirs publics est de mesurer et de rendre publics les résultats des mesures. L’essentiel est que non seulement ces données soient disponibles et compréhensibles par tous (publication et connaissance des normes), mais aussi que soient données les conditions des relevés et la nature même de ce qui est contrôlé. Si toute l’information est accessible (taux de radioactivité des territoires, des aliments, des objets, des populations) à tout moment, bref, si la transparence est garantie, alors on peut examiner les chiffres avec rigueur et sérieux, débattre et argumenter sur la base de connaissances communes et partagées qui sont du domaine public, enfin parler scientifiquement de la radioactivité. Plus de secret sur les dangers, plus d’interdits dans les débats. Par exemple on pourra dire et soutenir sans risque de se faire traiter de nucléocrate, qu’une centrale nucléaire en fonctionnement normal dégage moins de radioactivité qu’une centrale à charbon en fonctionnement normal.
Allez, soyons honnête, on commence à pouvoir le dire. Et il est souhaitable que ces mesures s’étendent à d’autres activités humaines (effets possibles des antennes de télécommunication pour portables, aux mesures de pollution, au taux d’ozone dans l’air etc.). Bref, il reste à organiser la nouvelle démocratie qui permettra d’exposer les enjeux des choix énergétiques, l’objectif vital étant la réduction massive du carbone, seul impératif moral. Les solutions à la demande croissante d’énergie sont dans les énergies alternatives qui interrogent le fonctionnement de l’économie et remettent en question le modèle de développement connu. Mais elles ne sont pas suffisantes aujourd’hui pour répondre à cette demande. Le nucléaire dont la part est appelée à diminuer est un aspect incontournable actuellement de la question, mais pas la seule réponse.
Nous vivrons encore pendant quelques décades la transition énergétique qui verra baisser la part du nucléaire dans la production énergétique et la montée en puissance des énergies renouvelables. Mais la solution reste néanmoins dans une rupture technologique indispensable qui sera celle qui permettra le stockage et le transport de l’énergie. Enfin, et cela vient encore souligner le caractère trompeur de cette controverse, il serait injuste de réduire le nucléaire au seul débat sur la production d’énergie parce qu’il a aussi démontré sa pertinence dans le champ de la médecine et de la recherche. Pour mémoire, l’IRM, le SCANNER ou la caméra à positons, aujourd’hui indispensables à tout diagnostic médical sérieux sont à mettre à son crédit. Tout comme certains traitements anticancéreux. Dans le domaine de l’astrophysique, pour connaitre les grandes étapes de la création de l’univers depuis le big-bang, au CERN (Centre Européen pour la Recherche Nucléaire) à Genève, les physiciens expérimentateurs étudient la détection des rayonnements divers produits lors des collisions entre particules accélérées à des énergies de plus en plus grandes. La toute dernière découverte : la preuve de l’existence du boson de Higgs. L’énergie nucléaire a vu le jour dans les années 30. Elle s’est inscrite dans la mémoire des hommes de la pire façon avec Hiroshima et Nagasaki. Par son utilisation pacifique et civile elle a concouru au développement accéléré des pays occidentaux et aux progrès spectaculaires du diagnostic médical.
Comme toute énergie, mais plus que d’autres par ses conséquences en cas d’accident, c’est une énergie au pilotage délicat requérant une haute maîtrise technologique. Elle fait partie de notre développement économique et même de notre culture. Sa puissance pourrait détruire la planète et c’est la première fois que pareille éventualité existe dans l’histoire de l’humanité. La sagesse serait de diminuer peu à peu sa place dans la production énergétique au profit du développement des énergies renouvelables –et donc de changer de modèle de développement économique et sociétal-- tout en continuant les recherches sur ses applications médicales et sur les sciences de la matière. Mais la sagesse des hommes est sans doute le paramètre le plus incertain et le plus instable du problème… Aussi, comme la langue d’Esope, le nucléaire sera la meilleure ou la pire des choses selon ce que les hommes choisiront d’en faire.
Notes
[1]*A titre d’information, « les nouveaux équipements audiovisuels et informatiques consomment autant d’énergie que tout le transport individuel mondial. » (extrait du livre cité précédemment, p.127.
[2]Environment Protection Agency : Agence de Protection de l’Environnement que Scott Pruitt a poursuivie plusieurs fois en justice au nom d’entreprises pétrolières de l’Oklahoma.
[3]AIEA : Agence Internationale de l’Energie Atomique. Créée en 1957 par l’ONU pour encourager et faciliter dans le monde entier le développement et l’utilisation à des fins pacifiques de l’énergie nucléaire et la recherche dans ce domaine. 127 Etats membres.
[4]ASN : Autorité de Sûreté Nucléaire. Autorité indépendante qui assure le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l’environnement des risques liés au nucléaire.
IRSN : Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire qui effectue des recherches et des expertises sur les risques liés à la radioactivité.
23/01/2017
Numérique et comité citoyen d'après Eric Sadin
Eric Sadin dans son livre « La siliconisation du monde – L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » considère que « l’innovation » numérique est la nouvelle idole de notre temps.Elle « modifie et façonne selon sa mesure et sans débat public le cadre de la cognition, mais surtout celui de l’action humaine, ou de ce qu’il en reste. Mouvement industriel qui affaiblit la possibilité de l’action politique, entendue comme l’implication volontaire et a priori libre des individus à contribuer à l’édification du bien commun ».
Eric Sadin annonce dans Le Monde du 14 mars 2017 la création d’un comité citoyen sur le numérique. « Une structure fédératrice réunissant des collectifs d’enseignants, de médecins, d’ingénieurs, des associations, des syndicats. Soit des individus et des groupements unis par une même conviction : celle qui estime qu’au-delà des discours enjoliveurs, c’est de la réalité du terrain qu’il s’agit maintenant de témoigner ». Il souhaite que de solides contre-expertises remontent du terrain auprès de la puissance publique.
Certes la numérisation généralisée menace la vie privée mais plus largement « la sauvegarde des principes civilisationnels qui nous fondent ». Il poursuit : « Et si la France, sur des enjeux si déterminants, montrait l’exemple ? Si, plutôt que de dupliquer béatement le modèle de la Silicon Valley… notre pays entendait défendre un contre-modèle…de société fondé sur la juste aspiration des êtres à agir en pleine conscience et sur la célébration de la pluralité possible des styles d’existence…On peut sobrement mais avec une ferme conviction, appeler cela, en ces temps si troublés, une salutaire et impérieuse politique de nous-mêmes »
22/01/2017
Orchestres à l’école
Le projet de rencontre des orchestres à l'école de Gardanne et de Saint Brieuc
Ainsi, la musique vient structurer l’univers scolaire et redonne une place aux familles en rupture avec ce milieu, en les invitant à assister à des événements festifs comme des concerts, qui viennent récompenser collectivement un travail de longue haleine. Le sentiment de fierté partagé alors entre enfants, enseignants et parents participe à redonner confiance et espoir à ces élèves issus de milieux défavorisés Ainsi, parce qu’ils offrent aux enfants une éducation artistique mais aussi civique, les orchestres à l’école s’inscrivent dans une politique d’égalité des chances en permettant par la musique l’évasion d’un quotidien difficile, le développement d’un sentiment de valorisation personnelle et la formation de l’identité collective des citoyens de demain.
Un orchestre à l’école créé en 2009 à Gardanne (B.du Rhône) et en 2013 à Saint Brieuc (Côtes du Nord).
Les Logis Notre Dame, à Gardanne (13), vivent au rythme de l’école élémentaire Château Pitty, classée en Réseau d’Éducation Prioritaire. La plupart des enfants y vont à pied, beaucoup entendent la cour depuis leur terrasse. En juin 2007, dans l’écriture du projet d’école, les enseignants constatent que sur l’ensemble des 130 élèves, une seule a été inscrite à l’école de musique municipale, et que les liens entre les enseignants et les parents sont faibles avec la grande majorité des parents. Il semble que les difficultés scolaires d’un certain nombre d’élèves viennent du fossé qui sépare le monde de l’école de celui de leur culture familiale. Du coup, ces élèves mettent leur énergie pour faire le grand écart entre ces deux univers et n’en ont plus pour entrer dans les apprentissages scolaires et citoyens que leur propose l’école.
Afin de créer un terrain où le monde de l’école et celui de la famille des élèves puissent se rencontrer, la Médiathèque Nelson Mandela lance avec un musicien intervenant une collecte auprès des élèves et de leurs parents des chansons qu’ils chantent ou écoutent à la maison, et d’en apprendre une partie avec les cinq classes de l’école, dans des ateliers musicaux hebdomadaires, afin qu’elles deviennent un répertoire commun à l’école et au quartier. En novembre 2009, dans l'élan de ce collectage de chansons, un premier orchestre à l’école voit le jour à Château Pitty. En s’inspirant des orchestres d’El Systema fondé par José Abreu au Venezuela, avec le soutien de l’association Orchestre à l’école, de la Fondation Bouygues, du Lions Club de Gardanne, des Autocars Blancs, la ville de Gardanne confie à chaque élève de CE1 un instrument (parmi l’accordéon, le saxophone, la clarinette et le violon) et finance chaque semaine, dans les horaires scolaires, un cours en pupitre avec un professeur de l’école de musique, et un cours en orchestre avec le musicien intervenant bibliothécaire.
En 2011 et 2012, deux classes supplémentaires d'orchestre ouvrent dans l'école Château Pitty, si bien que tous les enfants qui entrent en CE2 démarrent pour trois ans la pratique musicale en orchestre. Au démarrage des orchestres à l'école en 2009, alors que la Ville de Gardanne s'est dotée d'une école de musique et d'une école d'arts plastiques, un seul enfant des Logis Notre Dame est inscrit à l'école de musique et aucun à l'école d'arts plastiques. Alors qu'elle est au milieu du quartier, l'école avait peu de lien avec les parents. La pratique musicale en orchestre chaque semaine pendant trois ans est devenue pour les enfants (mais aussi des parents, les enseignants et des agents impliqués dans l'école) un chemin pour se nourrir culturellement, pour expérimenter le goût et l'exigence d'apprendre la pratique d'un instrument de musique, en contribuant à une création collective. C'est aussi un tremplin vers l'extérieur du quartier grâce aux rencontres avec les orchestres de l'école de musique ou d'autres orchestres à l'école, ou bien lors de la participation aux Juniors Orchestra avec le London Symphony Orchestra organisé par le Festival d'Art Lyrique d'Aix en Provence...
La ville de Saint Brieuc, par le biais de sa politique culturelle, a toujours œuvré dans sa volonté de démocratiser l’accès à la culture pour tous, notamment auprès des publics dits « éloignés ». Très vite la nécessité de proposer des dispositifs auprès des enfants de la ville en partenariat avec l’Éducation nationale s’est fait ressentir. Ainsi, via des projets musicaux en milieu scolaire crées avec des musiciens intervenants, plusieurs milliers d’enfants briochins bénéficient chaque année d’une sensibilisation artistique ainsi qu’une pratique musicale. En 2012, plusieurs acteurs partenaires se sont réunis pour penser un projet d’une nouvelle envergure à savoir la création d’un orchestre à l’école, à l’instar des nombreux projets initiés par l’association Orchestre à l’Ecole. C’est ainsi qu’en octobre 2013 un partenariat a été scellé entre la ville de Saint-Brieuc, l'Inspection académique des Côtes-d'Armor et l’association Orchestre à l’Ecole pour créer sur la ville son premier Orchestre à l’Ecole. C’est l’école élémentaire de La Vallée qui accueillera ce dispositif. Classée Réseau d’Éducation Prioritaire, l’école de La Vallée se situe dans le quartier de Balzac où elle y tient une place centrale, tant par sa situation géographique que par l’engagement de l’équipe enseignante.
Dans le même temps, les équipes éducatives de l’école de la Vallée ainsi que les professeurs du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Saint Brieuc se sont réunis pour penser un projet commun où chaque enfant bénéficiera de trois années de pratique instrumentale (CE2, CM1 et CM2) dans une classe orchestre. L’objectif principal étant de faire vivre un groupe classe dans son école, son quartier et sa ville de lui offrir l’opportunité de construire des projets forts en partenariat avec les acteurs sociaux et culturels du territoire, de valoriser leur pratique au sein de leur famille, de leur école mais aussi du territoire Briochin et même au-delà ! De créer du lien social par le biais de la pratique musicale, de valoriser le groupe, de favoriser l’entraide, l’esprit critique, l’investissement personnel… tant de compétences nécessaires à l’individu, à l’apprentissage mais aussi et surtout au groupe classe.
Dans un contexte d’apprentissage parfois compliqué où certains enfants sont en difficulté, le dispositif a pour ambition d’aider chacun à trouver sa place dans l’école comme il trouvera sa place dans l’orchestre ou chacun pourra valoriser son investissement avec fierté. De 2013 à 2015, ce sont trois orchestres qui seront créés à la Vallée. Soutenus par l’association orchestre à l’école via des financements de la banque Goldmans Sachs et du groupe LVMH, par le Lions Club de Saint Brieuc ainsi que par l’Inspection Académique des Côtes d’Armor, le conservatoire de Saint Brieuc a pu acquérir trois parcs instrumentaux d’une trentaine d’instruments (trompette, trombone, cor, tuba et percussions) qui seront confiés aux enfants dès leur entrée en CE2. L’orchestre à l’école est devenu, dans ce contexte, un véritable moteur à l’engagement des élèves tant sur le plan musical que scolaire. C’est aussi une source de fierté des enfants et des parents, mais aussi de tout un quartier qui trouve un écho favorable sur la ville.
Lors de l’écriture du projet sur l’école de La Vallée, seulement deux élèves scolarisés à la Vallée avaient une pratique musicale régulière. Le quartier est cependant doté de belles infrastructures offrant des cours de danse, centre de documentation, bibliothèque (centre social et MJC du Plateau) mais l’accès à la pratique musicale était quasi inexistant. La plupart des familles du quartier, dont la majorité ont leurs enfants scolarisés à La Vallée, considéraient que la pratique musicale n’était pas accessible, que les établissements culturels de la Ville n’étaient pas pour eux. La pratique au sein de l’orchestre a permis aux enfants et aux familles de découvrir une nouvelle pratique artistique mais aussi de découvrir les infrastructures de la ville et d’y poser un nouveau regard. Ainsi, grâce aux partenariats menés avec le Conservatoire, la Scène Nationale La Passerelle, la Citrouille (Scène de Musiques Actuelles), les projets menés avec l’orchestre symphonique de Bretagne, l’association de musiques Bretonnes SKV, mais aussi lors de rencontres d’artistes avec notamment Ibrahim Maalouf, Erik Truffaz, Ballaké Sissoko, les enfants et leur famille ont pu bénéficier de l’offre culturelle proposée mais aussi et surtout en être des acteurs de premier plan. Un lien fort s’est ainsi créé et grâce aux concerts des classes orchestres, chaque enfant et chaque parent découvre et s’approprie les offres culturelles de la Ville et leurs propositions artistiques.
Très vite le besoin de partager cette expérience avec d’autres enfants, d’autres classes orchestre s’est fait ressentir. Forts de nos rencontres artistiques mais aussi humaines initiées lors des projets et concerts des orchestres, l’idée est venue de vivre sur plusieurs temps des rencontres avec d’autres classes orchestres, de partager des expériences fortes.
Le projet d’échange entre Gardanne et St Brieux de 2017 à 2019
Les écoles Château Pitty (Gardanne) et La Vallée (Saint Brieuc) s'appuient sur leurs orchestres à l'école pour nourrir trois années d'échanges entre leurs élèves (et leurs parents) et leur faire vivre trois rencontres : - en 2017 avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix à Gardanne et à Saint Brieuc Miguel Angel Estrella, pianiste argentin de renommée internationale, a fondé en 1982 la Fédération Musique Espérance (reconnue par l'UNESCO) dont la vocation est de « mettre la musique au service de la communauté humaine et de la dignité de chaque personne de défendre les droits artistiques des musiciens - en particulier des jeunes - et de travailler à construire la paix ». Il a fondé l'Orchestre pour la Paix réunissant des musiciens palestiniens, israéliens et arabes qui véhiculent leur idéal de paix et de tolérance par la musique. Il participera à cette rencontre d'orchestres à l'école avec les musiciens du Quatuor pour la Paix. - en 2018 une rencontre à Gardanne de leurs six classes orchestres. - et en 2019 une rencontre à Saint Brieuc de leurs six classes orchestres. L'échange qui démarre pour trois ans entre l'école Chateau Pitty et l'école La Vallée à Saint Brieuc, tant entre les enfants qu'entre les parents, est une nouvelle fenêtre qui s'ouvre sur ces deux quartiers.
D’autres organismes impliqués localement sur cette même problématique
En s'inspirant des orchestres à l'école, la Médiathèque Nelson Mandela et le service culturel de la Ville de Gardanne ont mis en place d'autres projets culturels tri-annuels dans les écoles de Gardanne : Orchestre à l'école Prévert avec l'école de musique, Opéra à l'école Bayet en partenariat avec le Festival d'Art lyrique d'Aix en Provence, École en scène (théâtre) dans les écoles Mistral et Cézanne avec la Compagnie Desiderata, Danse à l'école des Aires en partenariat avec le Groupe Urbain d'Intervention Dansée (Ballet Prejlokaj)... ce qui a permis d'étendre la pratique artistique dans les écoles sur l'ensemble des groupes scolaires de Gardanne, tout en impliquant les parents. La Médiathèque Nelson Mandela anime aussi le dispositif Croqueurs d'album (avec les enfants et leurs parents) une fois par mois pour encourager la lecture des parents avec leurs enfants dans l'école Château Pïtty. Elle met également en place chaque semaine un point lecture, à la sortie de l'école Château Pitty.
L’orchestre à l’école de La Vallée s’inscrit dans un cadre général du dispositif de la ville « Musique à l’école » mais aussi dans un cadre plus général auquel sont associés la bibliothèque, l’École des Beaux Arts, le Musée de Saint Brieuc, le Conservatoire de musique et de danse, la M.J.C., le centre social ainsi que la Scène Nationale La Passerelle. Toujours dans cette volonté de démocratiser l’accès à la culture, chacune de ces infrastructures développent des actions sur le territoire avec notamment une ouverture et des projets pour les scolaires et dans les quartiers. De plus depuis cette année, l’expérience Orchestre à l’école se poursuit au collège Racine où un orchestre réunissant les anciens élèves de la Vallée ainsi que d’autres élèves musiciens s’est créé. A Gardanne, pratiquer le théâtre, la danse, l'opéra ou l'orchestre ont été ces dernières années des chances pour les enfants des différentes écoles de partager aux autres des talents qui ne demandaient qu'à éclore.
A Saint Brieuc, le dispositif Orchestre à l’école est le seul sur le territoire à proposer à des enfants la pratique d’un instrument sur le temps scolaire. Encadrés par les professeurs du conservatoire, les ateliers suivis et les projets ont permis d’offrir aux enfants une continuité dans leurs apprentissages, de leur donner la possibilité de poursuivre leur pratique en dehors de l’école et de connaître les différentes offres artistiques. La classe orchestre est une école du musicien mais aussi une école du spectateur et au-delà, nous cherchons à susciter une curiosité artistique chez chaque enfant. Le réseau culturel tissé par les différents acteurs sur ces problématiques communes est en ce sens très important. Voici les actions qui seront mises en œuvre dans ce projet : - Trois années d'échange épistolaire (lettres, dessins, photos, vidéos, et informatique) de chaque classe de Château Pitty (Gardanne) avec une classe de l'école La Vallée (Saint Brieuc) mais aussi entre les parents de chaque école. Ce sera l'occasion de partager nos expériences (d'enfants, de parents, de musiciens) et nos cultures (dans notre école et notre quartier, dans notre région...)
Expérimentation sur deux ans
Développer l'empathie avec Serge Tisseron dans l'école Château Pitty, proposé par l’Éducation Nationale. Les enseignants de toutes les classes proposeront chaque semaine un « Jeu des trois figures » en demi classe, et seront accompagnés régulièrement par l'école des familles d'Aix en Provence. - Développer des liens entre les orchestres à l'école La Vallée et l'équipe ATD Quart Monde de Saint Brieuc. En 2016-2017 : - Travail autour du conte de Cendrillon et des mini-livres Tapori : ces histoires vraies d'enfants vivant une forte exclusion, écrites par les équipes d'ATD Quart Monde pour les enfants, seront des témoignages de Cendrillon d'aujourd'hui. - Création musicale à partir e ce que les enfants (à Gardanne et à St Brieuc) savent jouer sur un montage vidéo de la chorégraphie Cendrillon du Malandain - Ballet de Biarritz. Les parties préparées par chaque orchestre seront assemblées lors la rencontre. - Travail de répertoire de musique baroque : chaque orchestre choisit une pièce de musique baroque et l'arrange pour la jouer avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix. Une pièce commune en tutti a été choisie : l'Ouverture de la suite en Ré de Water Music de Haendel. - Deux rencontres avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix, l'une à Gardanne du 4 au 6 avril 2017 avec les orchestres de Château Pitty et l'autre à Saint Brieuc en mai 2017 avec les orchestres de La Vallée.
En 2017-2018 : - Thème à définir ensemble pour continuer à travailler l'empathie / la place de chacun dans l'école sans exclure. Ce thème ouvrira un travail de création et de répertoire pour les 6 classes orchestres. - Au printemps 2018, une rencontre à Gardanne des 3 classes orchestres de Château Pitty et des 3 classes orchestres de La Vallée En 2018-2019 : - Thème à définir ensemble pour continuer à travailler l'empathie / la place de chacun dans l'école sans exclure. Ce thème ouvrira un travail de création et de répertoire pour les 6 classes orchestres. - Au printemps 2019, une rencontre à Saint Brieuc des 3 classes orchestres de Château Pitty et des 3 classes orchestres de La Vallée
Les enfants visés par le projet
Les 124 élèves de l'école Château Pitty (CP à CM2)et les 128 élèves de l'école La Vallée (CP à CM2) prennent part au projet d'échange. Les 124 élèves de l'école Château Pitty participent à l'expérimentation Développer l'empathie : ils auront tous une heure par semaine à partir de novembre 2016 de « Jeu des trois figures » de Serge Tisseron. La forme de collaboration entre ATD Quart Monde et l'école La Vallée est en cours de préparation Pour les rencontres 2017 avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix (une à Gardanne, une à Saint Brieuc), l'ensemble des élèves des deux écoles d'orchestres à l'école. Pour la rencontre 2018 à Gardanne, seules les classes orchestres de La Vallée (CE2, CM1 et CM2) feront le voyage jusqu'à Gardanne. Toutes les classes de Château Pitty seront impliquées dans la rencontre avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix, ainsi que les parents (qui accueilleront chez eux les élèves de Saint Brieuc). Pour la rencontre 2019 à Saint Brieuc, seules les classes orchestres de Château Pitty (CE2, CM1 et CM2) feront le voyage jusqu'à Saint Brieuc. Toutes les classes de La Vallée seront impliquées dans la rencontre avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix, ainsi que les parents (qui accueilleront chez eux les élèves de Gardanne). L'implication des parents A Gardanne, des parents sont impliqués dans l'orchestre : ils apprennent un instrument avec les enfants, ce qui est d'un grand soutien au niveau de la concentration et de la motivation. Nous avons proposé aux parents d'accueillir un enfant de Saint Brieuc dans leur famille : pour certains, c'est un grand pas, pour d'autres cela semble facile. Nourrir l'échange entre les parents de Gardanne et ceux de Saint Brieuc est indispensable pour apprendre à se connaître et oser confier son enfant dans une famille qu'on ne connaît pas. Pour cela, avec les parents, nous allons proposer des moments pour réfléchir ensemble à ce qui est important pour nous, dans notre quartier, par rapport à nos enfants... puis l'envoyer aux parents à Saint Brieuc... puis réfléchir à partir de leur envoi. A Saint-Brieuc, les parents ne participent pas à l’orchestre en tant que musiciens, mais ils sont très concernés par la vie de l’orchestre et participent activement aux projets menés dans la ville. Le projet de rencontre avec Gardanne constitue un double défi : celui de laisser partir son enfant pour une rencontre à Gardanne, d’accueillir en retour un enfant à la maison mais aussi de faire grandir la cohésion et les liens forts de l’orchestre au-delà du propos musical, en dehors de l’orchestre à proprement parlé. Nous travaillons ensemble sur ce projet en essayant de faire ressortir quelques grandes thématiques tournées vers l’accueil, le partage et l’acceptation des différences. C’est pour nous l’occasion de faire naître, à l’instar de la genèse du projet de Gardanne, un tissage fort entre les familles, dans le quartier. C’est enfin l’occasion de définir qui nous sommes, ce qui nous unit dans notre quartier et de le transmettre , de le raconter aux familles de Gardanne.
21/09/2017
Originalité de la laïcité française selon Régis Debray
Régis Debray, Extraits du livre France Laïque Tracts en ligne Gallimard 2 décembre 2020
Pour la compréhension, le défunt dont il parle est son projet d'enseignement du fait religieux, qui a été enterré par tous les ministres de l'Education
01/11/2021
Penser la laïcité spirituellement (Abdennour Bidar)
La séparation des Églises et de l’État est liaison autant que déliaison, liaison du spirituel et du politique opérée par la déliaison même du religieux et du politique.
Nous ne songeons pas à cette dimension spirituelle, et ne savons ni la conscientiser ni l’expliquer lorsque nous parlons de laïcité. Or, c’est tout à fait nécessaire et crucial si l’on veut se donner et donner une représentation juste du génie de celle-ci, car ce paradoxe de la laïcité la signale non pas seulement comme un événement métaphysique en général mais comme l'évènement métaphysique qui ouvre les temps à venir » (1).
La laïcité ne se réduit pas à un système juridique précisant les relations des religions et de l’État. L’État a-religieux et anticlérical peut être à son tour dogmatique et totalitaire : « Il y a le risque d’un absolutisme de l’État, qui ne concerne pas seulement les dictatures, mais qui menace la démocratie et l’État de droit dès lors que ce pouvoir est exercé par des hommes qui, en eux-mêmes, n’ont pas combattu et vaincu le démon de la volonté de puissance, l’appétit de domination et de gloire – bref, cette Église intérieure dont le Dieu est leur ego ». Pour cela, il s’agit de promouvoir une « laïcité intérieure » que Jean Baubérot, suite aux travaux de l’historien Claude Nicolet (2) définit ainsi : « En chacun sommeille, toujours prêt à s’éveiller, le petit « monarque », le petit « prêtre », le petit « important », le petit « expert » qui prétendra s’imposer aux autres et à lui-même par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise. Personne ne se trouve à l’abri de ce cléricalisme intérieur, et l’esprit laïque consiste, par un effort difficile et quotidien à essayer de s’en préserver ». Nicolet va même jusqu’à conclure : « la laïcité, tout compte fait, est un exercice spirituel car il faut lutter au plus intime de la conscience, contre tout ce qui incite au renoncement à avoir une opinion à soi pour se fier à une vérité toute faite » (3).
Notes
1 Abdennour BIDAR : Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité, Albin Michel, 2021, pages 114-115
2 Claude NICOLET : L’idée républicaine en France. Essai d’histoire critique (1789-1924) Gallimard, 1982.
3 Jean BAUBEROT : Ni pute, ni soumise. La laïcité intérieure in Abdennour BIDAR, op.cit. pages 187-188.
4 ;Cf. Marie de HENNEZEL : « François Mitterrand m’explique que tant que les humains n’auront pas dépassé les clivages religieux, il y aura d’un côté les croyants et, de l’autre, les non-croyants, les laïcs. « La religion divise, précise-t-il, la spiritualité rassemble, parce que les spirituels ont une « communauté d’intériorité », Albin Michel, 2016, page 55.
5 JOACHIM de FLORE (1135-1202) est un moine cistercien. Au début de son Exposition de l'Apocalypse, Joachim reproduit l'idée fondamentale de son système, à savoir, la division du gouvernement du monde en trois règnes. Le premier, celui du père, va depuis le commencement du monde jusqu'à l'avènement du fils le second, celui du fils, commence à Zacharie, père de Jean, et va jusqu'à saint Benoît, avec lequel s'annonce le troisième. Le premier est l'âge de la servitude servile, le second de l'obéissance filiale, le troisième de la liberté. Le premier est l'âge de la crainte, le second de la foi, le troisième de la charité. Le premier est l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième celui des enfants. Sur Joachim de Flore, le jésuite Henri de LUBAC (1896-1991) a écrit un ouvrage magistral : La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Cerf 2014.
6 Abdennour BIDAR : op.cit., page 117.
7 Id. pages 24-25.
8 Id. page 197.
02/09/2024
Plaidoyer pour une IA humaniste
Au lendemain de la dernière guerre mondiale, le photocopieur n’existait pas encore. Venaient d’apparaître les premières calculettes, les plans et les cartes se dessinaient au tire-ligne avec de l’encre de Chine sur du calque transparent, et leurs reproductions s’effectuaient sur du papier ozalid émulsionné, exposé au soleil sur des châssis, avant d’être révélées à la vapeur d’ammoniac. Sur les machines à écrire, les duplicatas des lettres étaient réalisés avec des feuilles de papier carbone. En France la télévision en noir et blanc commençait à envahir nos foyers. La radio et la presse écrite quotidienne constituaient les principaux moyens d’information.
Depuis lors, les techniques d’Information et de communication n’ont cessé d’évoluer jusqu’à ce que le numérique ne vienne, récemment, révolutionner les moyens d’information et les vitesses de communication.
En un demi-siècle nos modes de vie et nos rapports aux autres ont changé. La génération née dans les années trente est certainement celle qui a connu le plus grand nombre de progrès matériels, techniques et scientifiques, présentés comme libérateurs de tâches harassantes à l’image des robots ménagers.
De nos jours, l’intelligence artificielle constitue probablement une phase inaboutie de ce que l’on a coutume d’appeler « le progrès;». Dès 2018 cependant, certains auteurs comme l’écrivain - philosophe Eric SADIN ou le mathématicien et Député Cédric VILLANI nous alertaient sur de possibles dérives sociétales susceptibles d’être engendrées par ces évolutions d’apparence libératrices.
Depuis un peu plus d’un an, en France comme à l’étranger, le thème de l’IA fait la une des grands quotidiens et de l’ensemble des médias.[1]
La presse régionale n’échappe pas à cet effet de mode.
Dans leur ensemble, toutes les publications vantent unanimement les incontestables progrès techniques, scientifiques et économiques, ainsi que les retombées financières générées à l’échelle mondiale par ce nouveau vecteur de connaissance et de profit.
Toutefois, rares sont les media qui se hasardent à anticiper les conséquences sociétales de ces évolutions et les risques qu’elles font encourir à nos démocraties.
Depuis peu, l’intelligence artificielle de seconde génération, dite « générative;» ne se contente plus de gérer de l’information, elle tente de remplacer l’intelligence humaine. Permettra-t-elle demain de préserver l’égalité des citoyens ? Cette question renvoie à la notion d’éthique. Elle nous demande de réfléchir aux engagements à promouvoir afin d’éviter un risque d’asservissement des individus au profit des intérêts de quelques grands décideurs du numérique, manipulateurs d’algorithmes, en association avec le monde politique. Pareille alliance imposerait des choix de société au prétexte que l’IA serait seule capable de traiter un nombre de données bien supérieures à celles captées par un cerveau humain. De là à conclure que l’IA serait beaucoup plus performante devient une évidence. La question se pose alors de savoir si cette alliance du numérique et du politique, en court-circuitant l’avis des citoyens, ne risquerait pas d’annihiler les valeurs fondamentales de nos démocraties que sont : le libre-arbitre, l‘ouverture d’esprit, la tolérance et l’acceptation de l’autre.
D’ores et déjà, l’IA générative s’implante massivement dans le monde. Elle sera demain accessible à toute personne détentrice d’un smartphone, autrement dit à la majorité des terriens. La question est alors de savoir si cette IA générative, qui prétend remplacer l’intelligence humaine, serait « ouverte;» ou bien « contrainte;», pour l’intérêt commun;ou seulement celui d’une poignée de décideurs principalement regroupés actuellement, au sein des GAFAM[2];?
A ce jour, si aucune régulation (ou autorégulation) n’est mise en œuvre par les États et leurs institutions, la réponse à ces questions restera entre les mains de cette même poignée de personnes dont la puissance, en particulier financière, ne facilitera pas l’entendement.
A l’origine, les concepteurs - détenteurs des algorithmes prétendaient donner accès à une IA pouvant améliorer la vie du plus grand nombre. A la vue des concurrences et des récentes querelles internes, des incommensurables intérêts financiers et des emprises qui en découlent, il devient légitime d’en douter. Un contre-pouvoir doit en conséquence rapidement être mis en place, afin d’imposer l’accès à une IA « bienveillante;», que les populations pourront utiliser et exploiter à leur guise, sans contrainte, ni malveillance, une IA dotée d’une éthique, qui pour l’heure reste à définir.
Les démocrates, les humanistes ont dès lors un rôle à jouer. Cela, sur la base de nos valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Valeurs qui doivent rester garantes d’une exploitation altruiste, bienveillante et bénéfique des nouveaux outils issus de l’IA, par une population qui soit avisée, libre, consciente et responsable.
Aussi, tant que l’IA ne sera pas contrôlée démocratiquement, un fossé inégalitaire ne pourra que se creuser. Rester passifs devant les risques sociaux que fait peser l’IA serait faillir à la mission que nous ont léguée les générations passées depuis le siècle des lumières.
Comment alors parvenir à maîtriser les conséquences sociétales de l’IA;? C’est bien là toute la question que nous pose « l’Homme augmenté;» afin que moralement et socialement il ne devienne pas un « Homme diminué;»[3]
Dès lors, le devoir des gouvernants dans les pays démocratiques, ne consisterait-t-il pas à maintenir une approche critique des relations entre les citoyens et l’Intelligence Artificielle Générative;?
L’IA générative constitue le second niveau de l’intelligence artificielle. Elle ne se contente plus de capter, stocker, traiter et émettre de l’information, elle donne des solutions aux problèmes en se substituant à l’intelligence humaine. Elle acquiert ainsi un pouvoir subjectif d’information de conviction et de persuasion d’une extrême puissance à des fins que l'on peut légitimement questionner. Avec cette IA de seconde génération, les modes et les vitesses de communications ont changé. On observe une multiplication des « fake news;» (fausses nouvelles) et des « deepfakes;» (mimétisme audio-visuel de discours ou de déclarations mensongères de personnalités)[4]. Celles-ci font désormais partie des stratégies du monde de l’entreprise, de l’information et de la communication, mais surtout du monde politique au plan national comme au plan international. Le travail pédagogique des enseignants est contesté par des élèves robotisés par des réponses fruits de l’IA et non plus de leur propre réflexion. Le monde de l’entreprise devient disruptif, des pans entiers d’emplois deviennent obsolètes et sont remplacés par de nouveaux métiers. Toute information tend à devenir suspecte, en particulier dans les domaines politique, commercial, et celui de la défense. Cette suspicion à propos de l’information a des conséquences sur les relations internationales, la vie en société, dans les relations entre parents, enfants et enseignants, entre les citoyens eux-mêmes et ceux qui les gouvernent. Elle est à la source du manque de confiance dans les institutions, comme en atteste les pourcentages élevés d’abstentions lors des élections. Fort heureusement le sursaut citoyen manifesté lors des dernières élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 nous procure une lueur d’espoir pour la défense des valeurs fondamentales de la République, de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. Toutefois, les résultats de ces élections nous incitent à rester vigilants. La préservation de ces valeurs demeure fragile, en raison justement des évolutions des nouveaux moyens d’information ou de désinformation générés par l’IA.
Comment alors accompagner cette « nouvelle intelligence » pour la rendre compatible avec les valeurs démocratiques de la République, afin;d’endiguer les possibles dérives sociétales qu’elle serait susceptible de créer;?
Jusqu’à présent la gouvernance résultait d’une alliance entre le matériel et le spirituel. Elle était décidée par les pouvoirs politiques et/ou religieux, puis imposée par le Droit dans les pays démocratiques ou par des dictats dans les régimes totalitaires. Désormais, avec l’IA un troisième acteur, anonyme celui-là, vient s’inviter dans la préparation des décisions, sans avoir de compte à rendre, car cet acteur est censé être infaillible en raison de la puissance de ses algorithmes, bien supérieure aux capacités des cerveaux humains. En éloignant ainsi l’humain des instances de décisions, l’IA expose la société à des dérives antidémocratiques que nous devons chercher à anticiper.
Jusqu’à nos jours effectivement, la gouvernance consistait à répondre aux besoins de la société par des actions principalement matérialisables physiquement sur l’espace et dûment encadrées par le Droit. Or, bien que nécessaire le Droit, fige la règle et l’empêche de s’adapter aux besoins des populations. Nous observons tout particulièrement ce phénomène dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Ce faisant, le Droit privilégie le contenant, sur un contenu non matérialisable par nature. Mais celui-ci, laissé au bon vouloir des décideurs (politiques et/ou religieux), permettait, jusqu’ici à ces derniers, d’apprécier le degré de satisfaction des personnes et de le corriger en conséquence au bénéfice des citoyens dans les pays démocratiques, ou à leur profit dans les régimes totalitaires.
Désormais, en dictant des décisions formelles aux responsables politiques, en préalable à la décision, l’IA condamne le contenu à devoir s’adapter à un contenant non discutable qu’elle impose. Ainsi, elle réduit d’autant les marges de manœuvres laissées aux Politiques pour la satisfaction des usagers. Il en résulte incontestablement un risque antidémocratique et en même temps à l’inverse, un renforcement des pouvoirs de caractère dictatoriaux. Il n’est donc pas étonnant de constater, à l’occasion des élections présidentielles américaines, un rapprochement, voire une collaboration entre de grands patrons du Web et certains candidats aux élections présidentielles de novembre prochain. De même en Russie la messagerie Telegram dirigée par Pavel Durov agit notamment au service du pouvoir dans les mains de Vladimir Poutine, pour interférer dans les politiques des pays étrangers[5].
Comment alors convaincre les grands manitous du Web, manipulateurs des algorithmes, d’accepter de mettre leurs données au service de l’intérêt général et du bien commun et non au seul bénéfice de leurs sociétés et de leurs partenaires;?
Plutôt que de nous condamner à subir ces évolutions, devenues inéluctables, l’IA ne pourrait-elle pas se doter d’une autorégulation pour dominer et corriger ses dérives;?
Il s’agirait d’une part de reconnecter les citoyens entre eux et avec leurs gouvernants, et d’autre part de permettre aux populations d’en exploiter l’extraordinaire puissance à leur propre avantage. Pour préserver la démocratie, nous ne devons pas abandonner l’IA dans les mains de quelques grands manitous d’une alliance politico - numérique, comme cela se passe de nos jours lors des campagnes électorales et dans les pays aux régimes totalitaires.
Pour prévenir ces possibles dérives, nous devrons faire preuve plus que jamais d’esprit critique et nous conduire en observateur attentif. Il ne s’agit plus seulement de nous contenter de nous indigner et de les dénoncer, mais également de proposer de nouveaux comportements sociétaux dès le plus jeune âge, par l’éducation, l’acquisition et la transmission des connaissances et par une nouvelle démarche de vie, toujours en quête de vérités pour le progrès humain et moral de nos sociétés.
Il est permis de se poser la question de savoir si l’Etat de droit, guide de la gouvernance dans les pays démocratiques, est bien préparé à relever les défis de l’IA.
Les États de l'Union;Européenne;(UE) ont semble-t-il pris conscience des risques que font peser ces évolutions technologiques sur la société. Ils ont approuvé le 21 mai 2024, un règlement européen sur l'intelligence artificielle (IA), avec pour objectifs de :
- Veiller à ce que les systèmes d’IA mis sur le marché soient sûrs et respectent la législation en vigueur en matière de droits fondamentaux, les valeurs de l’UE, l'État de droit et la durabilité environnementale
- Garantir la sécurité juridique afin de faciliter les investissements et l’innovation dans le domaine de l’IA
- Renforcer la gouvernance et l’application effective de la législation existante en matière d'exigence de sécurité applicable aux systèmes d’IA et de droits fondamentaux
- Faciliter le développement d’un marché unique pour des applications d’IA légales et sûres, et empêcher la fragmentation du marché.
La cohérence devant être assurée avec laCharte des droits fondamentaux de l'UE, mais aussi avec le droit dérivé de l'UE en matière deprotection des données, de;protection des consommateurs, de;non-discrimination;et d'égalité entre les femmes et les hommes. La proposition complète le droit existant en matière de non-discrimination;en prévoyant des exigences qui visent à réduire au minimum le risque de discrimination algorithmique, assorties d’obligations concernant les;essais, la;gestion des risques, la;documentation;et le;contrôle humain;tout au long du cycle de vie des systèmes d’IA.
Une telle complexité juridique laisse toutefois perplexe quant à son efficacité, et ce pour plusieurs raisons;liées aux :
- Mode de gouvernance d s 27 pays de l’union, compte tenu de leur diversité politique, mais aussi de leur instabilité.
- Délais d’application imposés qui nécessiteront des arbitrages avec les pays membres
- Concurrences internationales entre Etats (La Chine et la Russie ne sont pas liées par cette loi).
- Et surtout par les réticences des opérateurs, à l’image de Mark Zuckerberg le patron du géant du web américain META, lequel, a refusé de communiquer ses données à l’Union Européenne, sous prétexte de réglementions qu’il juge incertaines, mais qui en réalité craint de perdre une partie de son pouvoir et de ses profits.
Ces mesures vertueuses de l’Union Européenne se heurtent à l’évidence aux intérêts financiers des grands responsables du numérique. De plus elles ne s’attaquent principalement qu’aux aspects pratiques, techniques, juridiques et politiques posés par l’IA, donc davantage à la forme de sa mise en œuvre qu’à ses conséquences au regard de la société.
En premier lieu l’IA, doit être accompagnée d’une éthique humaniste afin de replacer l’homme au centre des évolutions sociétales et ne pas laisser les machines algorithmiques prendre sa place pour guider le devenir de l’humanité. Cette éthique accompagnatrice de l’IA serait ainsi appelée à devenir, pour tous les hommes de bonne volonté, un nouvel outil de gouvernance capable de rééquilibrer dans le cœur des hommes les notions indissociables, à la fois antagonistes et complémentaires, que sont le matériel et le spirituel.
Ce grand bouleversement qu'impose actuellement l'IA à l'humanité s'impose également au monde de la Recherche. La quantité considérable de métadonnées prédictives, générées quasi instantanément par des outils de plus en plus puissants dopés par l’IA, oblige désormais cette communauté à s’engager dans une profonde réflexion d’éthique scientifique. Il est, d’une part, impératif que chaque chercheur garde le contrôle et le libre arbitre sur l’analyse et l’interprétation des données issues de l’IA. Celles-ci ne doivent jamais être prises pour argent comptant, même si elles semblent on ne peut plus évidentes. Elles doivent impérativement être confrontées et validées par d’autres données expérimentales indépendantes, consécutives ou non. D’autre part, des limitations s’imposent de manière évidente, non seulement dans la quantité de données générées mais aussi dans la nature des questionnements scientifiques. En d'autres termes, l'explosion inexorable des avancées scientifiques permises par l'IA dans tous les domaines, déjà largement perceptible aujourd'hui, doit définitivement conduire la communauté scientifique à faire des choix dans ses champs d’exploration, afin de rechercher en permanence, le bonheur de l’humanité, non par une quête infinie de connaissances, mais désormais, au travers d’une amélioration constante des choix algorithmiques. Ces considérations éthiques méritent d'être réexaminées à la même cadence que l’évolution vertigineuse de ces nouvelles technologies afin de maintenir une Science continuellement sous contrôle, que ce soit dans sa réalisation mais aussi dans ses orientations. Comme pour la société, l'IA doit être et rester au service de la Science et du chercheur.
En complément, face aux risques sociétaux engendrés par l’IA, les manipulateurs d’algorithmes, en particulier ceux des IA génératives, devront accepter de se laisser habiter par le doute, et vérifier la portée de leurs découvertes et des orientations qu’ils préconisent. Ils devront également s’efforcer d’anticiper les dérives possibles dans les rapports humains et la société en général, et accompagner leurs prédictions de mécanismes autorégulateurs dûment validés et rendus opposables par les institutions étatiques et des gouvernances démocratiques.
Quant aux citoyens, qu’ils prennent garde de ne pas se laisser aveugler par des éclats trompeurs des feux de l’IA. Prenons dans l’IA, cette langue d’Esope, le bon pour la société, le progrès technique et scientifique, la préservation des équilibres environnementaux. Dotons-nous de nouvelles règles morales capables de maîtriser la révolution sociétale à l’échelle mondiale provoquée par l’IA. N’oublions pas que le véritable progrès pour l’humanité réside dans la recherche inlassable du bonheur pour les humains. Celui-ci passe par l’immatériel, le spirituel, le sensible, le ressenti avant le matériel, le profit et l’appas du gain, c’est-à-dire par l’Etre avant l’Avoir, ce que présentement l’IA semble un peu trop délaisser à en croire certaines publications citées précédemment.
Cette remise en question des relations humaines par l’IA devrait mobiliser tous ceux qui sont conscients des risques qu’elle fait peser sur les équilibres du monde. Seul un grand courant humaniste et démocrate fort à l’échelle de la France et des autres pays démocratiques pourrait s’avérer capable de relever ce challenge. La maîtrise des conséquences de l’IA sur la société ne deviendra réalité qu’à la condition de replacer l’humain à sa juste place dans la révolution sociétale actuelle générée par l’IA.
Le train de cette révolution sociétale est en marche. Ne nous contentons pas de le regarder passer. A la lumière des évolutions du numérique, revisitons notre système d’enseignement des connaissances, leur diffusion sur les réseaux sociaux à l’adresse des moins de 30 ans et plus particulièrement des 10 à 20 ans. Créons des lieux d’échanges (réels et virtuels), des écoles comparatives de courants philosophiques, afin de permettre à chacun de choisir à l’âge adulte son propre chemin de vie en homme libre et responsable de son destin, avec pour finalité la recherche permanente du bonheur des individus dans le respect et la sauvegarde des équilibres environnementaux. Objectif dans lequel une IA au service des populations, aurait toute sa place et serait susceptible de devenir réalité. Car, le vivre ensemble ne se décrète pas, il se prépare, s’apprend, s’accepte par le dialogue, l’échange, la concertation et la participation citoyenne.
Ce vœu direz-vous, relève de l’utopie dans le cadre des gouvernances actuelles basées sur la performance et encadrées par le droit. A bien y regarder, le droit qui dirige les institutions dans les pays démocratiques prend racine sur des critères matériels, donc faciles à encadrer physiquement, car ils touchent directement le quotidien des personnes. Ce droit laisse de côté le spirituel, le sensible, le ressenti, qui mesurent l’état de satisfaction des individus.
En privilégiant le matériel par rapport à l’immatériel, l’Avoir au détriment de l’Etre, le droit délègue ce faisant la dimension spirituelle de la gouvernance au bon vouloir des responsables politiques et religieux dont les pouvoirs se trouvent désormais fortement confortés par l’intelligence artificielle générative.
L’alliance du Politique et du Religieux (du matériel et du spirituel), qui domine le monde depuis 6000 ans et qui continuera de le dominer, doit à présent s’adapter à la révolution numérique générée par l’IA. Elle a su le faire dans le passé pour d’autres révolutions technologiques, lors de la découverte de l’écriture chez les Egyptiens voilà plus de 5000 ans, de l’imprimerie par Gutenberg en 1450 et plus récemment au siècle dernier, de l’atome et de l’audio-visuel.
Si l’on y prend garde, en asservissant les personnes aux décisions prises par un pouvoir représentatif soumis à l’influence des machines algorithmiques sans que ces mêmes personnes y soient associées, nous fabriquons insidieusement un nouvel esclavage;annonciateur de la fin des régimes démocratiques dans le monde;!
Prenons en conscience et agissons.
François Rabelais au XVIème siècle écrivait : « Science sans conscience ne serait que ruine de l’âme;». S’il revenait, il pourrait écrire : « IA sans conscience ne serait que ruine morale de l’humanité;».
Alors ne nous contentons pas de regarder passer le train de la révolution sociétale générée par l’IA. Proposons en ce domaine un changement de Cap, en replaçant l’Homme au cœur de la gouvernance des États.
*
Notes
[1] Ci-après quelques publications françaises relatives à l’IA au cours de 2024:
- Hors-série du Courrier international de février – mars 2024,
- Hors-série du Point de février 2024,
- Les Echos, chaque vendredi publie un podcast sur l’IA
- Le trimestriel « La Recherche » d’avril à juin 2024, Challenge du 15 février 2024,
- Science et Avenir de janvier à mars 2024,
- Le journal Le Monde des 3 novembre 2023 et 14 mars 2024,
- Le bimensuel Harvard Business Review de février – mars 2024,
- Le trimestriel Actu IA,
- Le n° 18 du magazine « Innovation en éducation »
[2] GAFAM est un acronyme reprenant l'initiale des « géants du net », représentant les plus puissantes multinationales des technologies de l'information et de la communication. Ces lettres font référence aux cinq plus grosses entreprises du secteur, Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft.
[3] « L’homme augmenté » de Raphaël GAILLARD – Editions Grasset - janvier 2024
« L’homme diminué » de Marius BERTOLUCCI – Editions Harmann – octobre 2023
[4] Lire à ce sujet le rapport d la commission d’enquête du Sénat sur les influences étrangères publié le 10 avril 2024.
[5] Récemment Elon Musk le patron de Tesla à la tête d’une grande société manipulatrice d’algorithmes s’est déclaré en faveur de Donald Trump, allant même jusqu’à diffuser sur les réseaux sociaux des deepfakes à l’encontre de ses adversaires. Le patron de Telegram Pavel Durov a récemment été mis en examen en France, pour refus de communiquer les informations nécessaires aux interceptions autorisées par la loi, telles que : complicité de délits et de crimes qui organisent sur Instagram, trafic de stupéfiants, pédocriminalité, escroquerie et blanchiment en bande organisée.
26/04/2021
Podcasts : défaire et refaire le monde du travail
Cette série de podcasts BOSSER BOSSER propose une exploration dans les profondeurs du Travail.
Et quel meilleur moment que cette crise que nous traversons, qui a vu entre autres se généraliser le télétravail, pour questionner ce mot d’un usage si courant qu’on finit par oublier d’en interroger le sens.
Depuis la nuit des temps l’humain travaille…mais le travail a-t-il toujours eu la même signification pour lui ?
L'ensemble des podcasts est disponible ici :
BOSSER BOSSER #11- Le travail dans les sociétés traditionnelles, avec Slimane Rezki
BOSSER BOSSER #10 - L'idéologie du travail, avec Guillaume Borel
BOSSER BOSSER #9 - L'argent facile, avec David Desclos
BOSSER BOSSER #8 - Travail & Militantisme, avec Laura Nsafou
BOSSER BOSSER #7 - Quel futur pour le travail ? avec Denis Pennel
BOSSER BOSSER #6 - Entreprises libérées, délivrées ?
BOSSER BOSSER #5 - Le syndrome de stress post-traumatique
BOSSER BOSSER #4 - Faut-il travailler pour avoir un revenu ?
BOSSER BOSSER #3 - Causerie musicale Romane Santarelli x The Doug
BOSSER BOSSER #2 - Défaire et refaire le mot travail
BOSSER BOSSER #1 - L'esclavage colonial, avec Françoise Vergès
BOSSER BOSSER #0 - Qu'en disent les enfants ?
Musique : DreamWork by Anitek (licence Creative Common)
Visuel : Chooette Design
Notes
01/11/2021
Politique et religion. Laïcité.
Le saut périlleux de Michel Blanquer
Enseigner les religions à l’école
Laïcité et spiritualité
Notes
[1] Article de Frédéric Salat-Baroux in Le Monde des 17-18 octobre 2021, p.27[2] Voir l’article « De Samuel Paty au « wokisme » le saut périlleux de Blanquer » in Le Monde du 22 octobre p.32.
L’autrice de cet article écrit aussi : « En arrière-plan flottent les pires excès d’une cancel culture qui va jusqu’à pousser des écoles de l’Ontario à brûler des exemplaires d’Astérix et les Indiens…Cette cancel culture ne s’embarrasse pas de nuances, mais semble autoriser en retour, la diabolisation de militants et intellectuels qui cherchent à faire disparaître les discriminations envers les minorités ».
[3] Télérama, 27 aout 2021. Voir aussi une tribune du journal Le Monde, du 8 avril 2021, dans laquelle 119 universitaires avaient mis en garde contre les menaces qui pesaient sur l’Observatoire de la laïcité et contre la tentation de faire de la laïcité « un outil répressif, de contrôle et d’interdiction, en contradiction totale avec la loi de 1905 ».
[4] Telerama 15 octobre 2021.
[5] Abdennour Bidar. Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité. Albin Michel 2021. Voir dans l’eccap le billet de Bernard Ginisty du 19 octobre qui présente ce livre.
27/07/2019
possibilité d'une renaissance
Certes, cette renaissance apparait a priori difficile d’abord en raison de la prégnance du néolibéralisme dans notre société. Le décès de Michel Serres, le 1er juin, est l’occasion pour Maurice Merchier d’une réflexion dans l’eccap sur un des thèmes chers au philosophe, et qui a été l’objet d’un de ses derniers livres « c’était mieux avant ! » idée reçue selon lui, qu’il n’a cessé de tenter de réfuter. Au-delà des précautions méthodologiques qu’il faut examiner, il y a pourtant bien des raisons de penser au contraire que cette formule n’est pas dénuée de pertinence.
Il est difficile d’attendre d’un sursaut politique cette renaissance. En effet, nous sommes dans « l’année zéro de la gauche française », pour reprendre le titre d’un article du Monde du 25 juin.
C’est dans le dernier chapitre d’un livre sur lequel nous voudrions attirer l’attention qu’il faut chercher l’espérance de cette « possibilité de renaissance » [1]..
La situation politique est aujourd’hui bloquée par l’affrontement entre le pouvoir macroniste et le Rassemblement National. Tous ceux qui rejoignent le macronisme, pour éviter le pire, devraient s’inquiéter puisque l’incapacité du gouvernement à affronter l’injustice sociale amène des couches de plus en plus importantes de la population à rejoindre le Rassemblement national de Marine Le Pen. C’est un autre pari qu’il faut faire : celui d’une renaissance qui paraît difficile, bien sûr, puisque nous sommes dans « l’année zéro de la gauche française » pour reprendre le titre d’un article du Monde du 25 juin, Parmi les espoirs d’un renouveau il faut noter cependant deux hirondelles :
- Le pacte écologique et social porté par 19 organisations environnementales, de solidarité et d’éducation, mutuelles et syndicats, concernées par le souci de l’’environnement, de la justice sociale et du renouveau démocratique. Ces organisations s’engagent dans la durée et doivent se retrouver à l’automne pour un premier bilan concernant leurs 66 propositions. Nicolas Hulot et Laurent Berger s’en sont faits les promoteurs dans la presse nationale..
- Un millier de signataires « Pour un bing bang de la gauche » appellent à « construire une espérance » autour des exigences sociales et écologiques éloignée des accords de circonstance, des logiques de ralliement et de « la haine pour moteur ». Une première rencontre est prévue le 30 juin à Paris Porte Maillot sans les leaders des formations politiques, comme si un mouvement venu des militants pouvait ébranler les ego de certains dirigeants.
Le livre sur lequel nous voudrions attirer l’attention converge avec les orientations de notre encyclopédie du changement de cap (eccap) et nous semble faire le tour d’une critique du « Triomphe de l’ordre marchand » pour orienter vers ce que pourrait être une renaissance.
Ce livre est à lire pour comprendre la difficulté d’échapper à cet ordre marchand. Car la notion même d’ordre marchand nous interdit de penser que le renverser serait un jeu d’enfant. Qu’il suffirait d’un peu de bonne volonté et de bons sentiments pour nous débarrasser des vilains méchants riches qui nous dominent et détiennent le pouvoir. Dans le « dégagisme » il y a cette croyance qu’il suffirait d’éliminer nos élites pour connaître des jours radieux. Bien sûr, l’ordre marchand n’est pas totalitaire car il n’y a pas de parti unique, la violence est régulée etc. mais il n’empêche que sa prégnance est très forte. Il tend à nous isoler les uns des autres si bien que l’une des vertus du mouvement des gilets jaunes aura été de permettre à des personnes isolées de se parler. En tant qu’’homo mercantilis, je paie donc je suis. La publicité est envahissante et la plupart de nos journaux en dépendent, aussi l’autocensure des journalistes est réelle. « L’ordre marchand présente des traits totalitaires, sans pour autant l’être, et s’en trouve d’autant plus difficile à combattre ». Hervé Hutin cite Tocqueville qui prévoyait les risques d’un despotisme qui viendrait s’emparer des régimes démocratiques : « je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme ». [2]
Ceux qui voudront bien lire le livre « Le triomphe de l’ordre marchand » y trouveront des développements sur le fait que l’ordre marchand entraine la réduction de la sphère publique ce qui a pour conséquence l’accroissement des inégalités et des exclusions, sans compter la mise à sac de la planète terre.
En définitive deux conceptions du monde s’opposent. « D’un côté un monde marchand, où l’impératif financier surdétermine les décisions économiques sans autre considération que l’argent, gage d’efficacité, où les États comme les individus sont classés par rang de richesses, où l’accomplissement passe par la possession et où le social, le culturel ou l’écologique existent de façon accessoire, sans nécessité… De l’autre, un monde où l’homme s’accomplit par la culture, la société par la solidarité, où le commerce peut être équitable, où produire et consommer n’équivaut pas à saccager et gaspiller, où les moyens sont orientés davantage vers une utilisation raisonnable et non excessive ». « Devant ces enjeux, choisir son camp est une nécessité : celui de l’ordre marchand et de la passivité dont il se nourrit … ou celui de la résistance active pour rétablir d’autres priorités ».
Hervé Hutin écrit : « Sortir de la logique de l’ordre marchand est possible malgré les contraintes qui assurent sa cohésion et sa force dès lors que les moyens adéquats sont utilisés avec détermination dans le cadre de stratégies pertinentes ». Et dans la dernière partie de son livre il fait toute une série de propositions pour desserrer l’étreinte économique et financière, sortir les médias de l’ordre marchand, moins d’espace pour la publicité et plus d’espace pour respirer, pour protéger les biens communs de l’humanité, pour favoriser la culture et l’éthique face au désarroi du monde.
L’eccap pour sa modeste part s’efforcera de mettre en valeur les diverses tentatives qui cherchent à sortir de l’ordre marchand, de les confronter entre elles, de contribuer en amont à susciter une ligne politique porteuse d’une renaissance.
Notes
[1] Hervé Hutin. Triomphe de l’ordre marchand. L’Harmattan 2011.[2] En écho voici ce qu’écrivait Daniel Mothé à propos de l’augmentation du temps libre qu’il avait constaté au cours de sa vie militante grâce à la réduction de la durée du travail : « …si les militants de l’éducation populaire ont été évincés du terrain du temps libre par les marchands c’est parce que ceux-ci ont proposé des biens et des services plus faciles, moins austères donc plus attractifs. La culture, la connaissance, les arts exigent des efforts. Le temps libre, nouvelle formule, a pris une toute autre signification : le rejet de toute contrainte ». D.Mothé. Le temps libre contre la société » p.50. Desclée de Brouwer. 1999.
28/03/2018
Pour en finir avec le dogme de l’immaculée conception de la science
Article de Daniel Cérézuelle mis en ligne sur le site Sciences Critiques, 2017.
La société peut elle supporter plus longtemps un tel rythme de l’innovation scientifique et technique ? Ne touche pas à mon Sacré ! En 2005 les chercheurs français se sont mis en grève car, pour la première fois depuis soixante ans paraît- il, le budget de la recherche publique avait été réduit de plusieurs milliards d’Euros. Il est probable que le gouvernement croyait qu’il ne faisait que prendre des mesures raisonnables d’économie budgétaire favorisant la maîtrise des déficits publics. Mais ce faisant il prenait un risque politique considérable car amputer les crédits de la Recherche Scientifique, c’est porter atteinte à une des valeurs sacrées de la société moderne. En effet, que le progrès indéfini de la science et de la technique soit une nécessité, voilà une des rares croyances qui fait aujourd’hui l’unanimité. Réduire le financement de la Recherche c’est menacer la principale église de notre temps les réactions quasi unanimes du clergé scientifique montrent bien qu’elle s’est sentie menacée dans sa Mission sacrée. Une fois de plus le Trône a fait l’expérience de ce qu’il peut en coûter de menacer l’Autel. Aussi irrationnelles qu’elles soient, les croyances peuvent avoir plus de poids politique que la consi-dération réaliste de la feuille d’impôt. La position du gouvernement était d’autant plus téméraire et fragile que sur le fond il adhère au Credo progressiste et n’avait rien de bien émouvant à opposer aux zélateurs de « l’ardente obligation » du progrès technoscientifique.
Bien que par métier je fasse partie de la tribu des chercheurs je ne suis pas convaincu que la réduction des crédits de la Recherche soit une si mauvaise chose. Je pense même qu’on pourrait la justifier par des arguments non plus économiques mais moraux et politiques. Je les expose ici tout en sachant qu’il est peu probable que ni le parti qui est actuellement au gouvernement ni celui qui est dans l’opposition les fassent leurs. Quant à mes collègues chercheurs ce n’est pas demain qu’ils renonceront au dogme de l’Augmentation Perpétuelle des crédits. La puissance désorganisatrice de l’innovation : La raison pour laquelle il me semble que la baisse des crédits de la recherche ne serait pas une si mauvaise chose c’est que le déferlement des innovations technoscientifique qui bouleverse de plus en plus vite et de plus en plus profondément notre monde n’est pas une bonne chose. Dans le seul domaine de la chimie nous avons mis au point et diffusé dans l’environnement des milliers de molécules nouvelles et dont nous ne savons pas quel est l’effet combiné à long terme. L’innovation scientifique et technique est une véritable bombe à retardement. Le rythme de cette folle course en avant n’est pas soutenable. Ce n’est pas bon pour l’environnement et le prix que nos descendant auront à payer parce que depuis 1945 les générations aux commandes ont refusé – au nom du culte du progrès- de prendre en compte les limites environnementales de la croissance, ce prix, donc, risque d’être bien plus élevé que tous les bénéfices que nous croyons pouvoir tirer de cette croissance.
Cette course en avant n’est pas bonne non plus pour la société, car le changement technoscientifique accéléré affecte désormais toutes les dimensions de l’existence humaine : non seulement la production de bien et de services consommables mais la vie sociale qui elle aussi est complètement bouleversée dans toutes ses dimensions. Nous vivons désormais dans la société du changement dans laquelle l’art de gouverner s’apparente de plus en plus à celui d’un skieur virevoltant sur une avalanche dont il ne maîtrise ni la vitesse ni la direction. On s’en félicite à Droite comme à Gauche, en oubliant que l’on a créé ainsi une situation fort dangereuse et qui devient souvent explosive, au propre comme au figuré. En effet, ce qu'aujourd'hui nous appelons le Développement engendre non seulement des risques écologiques et technologiques mais aussi une désorganisation culturelle qui, dans notre univers technicisé, constitue un facteur de risque largement sous-estimé. Partout dans le monde la rapidité du changement économique et tech-nique a eu pour effet le bouleversement en profondeur des sociétés et des modes de vie. Nos repères culturels, nos manières d’envisager l’avenir, de comprendre notre identité, de penser, de vivre ensemble, de communiquer, d’aimer et d’avoir des enfants, de les éduquer etc. tout est constamment remis en cause. Le processus de création-destruction qui est une des conditions essentielles du dynamisme technoscientifique et industriel a aussi pour effet la désintégration des modèles symboliques qui organisent l'existence et qui, par exemple, font obstacle à nos pulsions violentes. Le contact avec la puissance sans précédent de la technique moderne suscite non seulement la frustration et le ressentiment mais aussi la disqualification des traditions spirituelles et des modèles éthiques et symboliques. L'histoire du vingtième siècle montre abondamment comment il a résulté de cette condition toutes sortes de névroses individuelles et collectives, de perte de sens, de perversion des valeurs et des traditions spirituelles. Le développement est un terreau sur lequel, parmi d'autres fleurs vénéneuses, la violence et le terrorisme semblent prospérer.
Non seulement il est illusoire de croire que la poursuite du changement économique et technique accéléré contribuera à l'établissement d'une fraternité universelle et de la démocratie, mais au contraire nous pouvons être certains qu'il nourrit diverses pathologies sociales et politiques fort dangereuses, d’autant que nous vivons désormais dans un univers technologique que sa complexité rend particulièrement vulnérable aux tentatives de déstabilisation. Pour une désindustrialisation de la recherche : C’est pourquoi la transformation de la re-cherche en véritable industrie avec ses armées de travailleurs enrôlés pour la course à l’innovation technoscientifique ne peut pas être à terme une bonne chose pour la liberté, y compris pour la liberté de l’esprit indispensable au progrès de la science elle-même.
Pendant longtemps nous avons pu ignorer les coûts indirects du développement mais lorsque les tendances à la vulnérabilité environnementale et technologique et à la fragilisation des repères symboliques finissent par converger, alors le monde devient un endroit dangereux à vivre et il sera très difficile de limiter les risques inhérents à cette situation. Pour le moment on ne sait pas fabriquer les ressources culturelles symboliques et l'adoption de solides repères éthiques s'effectue à un rythme beaucoup plus lent que leur destruction par le changement permanent de l'environnement technique et économique. Il est donc difficile d'imaginer que la création de normes culturelles efficaces puisse s’effectuer sans un sérieux ralentissement du développe-ment techno économique. Or manifestement nous ne sommes pas prêts à accepter cette éventualité. Il ne reste alors qu’une seule voie pour assurer la sécurité, voie qui est bien plus dans la veine de l'état d'esprit moderne elle consisterait à développer le contrôle social jusqu'au même niveau où nous avons développé notre puissance technique d'agir sur la matière. Comme l'écrivait Bernard Charbonneau : « Plus la puissance grandit, plus l'ordre doit être strict » (2) .
Aujourd'hui nos techniques de contrôle social sont loin d'être au niveau du potentiel destructeur de nos techniques matérielles et énergétiques afin d'obtenir la sécurité nous pouvons consacrer nos forces à surmonter le décalage entre puissance et contrôle. Mais s’il n'est pas du tout certain que cette tâche énorme pourra être menée à bout, il est par contre très probable qu'elle ne pourra être entreprise qu'aux dépens de la liberté individuelle et de la libre créativité scientifique, comme Aldous Huxley nous en avertissait dès 1932 (3). Le progrès scientifique est un des moteurs de ce déferlement d’innovations qui favorise la désorganisation environnementale, sociale et culturelle de notre monde. Il n’est pas imaginable d’en maîtriser un tant soit peu les effets tant qu’on laisse la Recherche se déployer en véritable industrie dont les milliers de chercheurs produisent un flot de résultats qu’on s’acharne à opérationnaliser de toutes les manières possibles. L’élaboration des repères culturels nécessaires pour vivre dans un monde constamment recomposé par une innovation galopante requiert que l’on impose à la Recherche un rythme beaucoup plus lent. Une désindustrialisation de l’activité scientifique serait donc une bonne chose.Le moyen le plus efficace – et en le refusant nos grévistes reconnaissent implicitement que c’est un moyen réaliste – ce serait d’avoir moins de chercheurs et donc de réduire le budget de la Recherche, en France et partout ailleurs.
Prendre son temps pour digérer l’innovation : Que l’on ne brandisse pas l’épouvantail de la stagnation : Nous ne sommes plus au dix–septième siècle ! Consacrer nos énergies à résoudre la multitude de problèmes engendrés par un développement technoscientifique trop rapide pour être socialement et écologiquement assimilable, ce ne serait pas stagner ce serait plutôt un vrai progrès dont nous avons un besoin urgent. Au terme de deux siècles d’innovation accélérée nos sociétés sont confrontées à toutes sortes de problèmes que nous n’avons pas encore appris à maîtriser inutile d’accélérer encore pour en créer de nouveaux ! La priorité aujourd’hui serait plutôt de ralentir, de prendre le temps de faire le point et de remettre un peu d’ordre. Contrairement à ce que l’on entend souvent il est plus urgent de résoudre, sur des bases morales et politiques, les problèmes sociaux et environnementaux créés par deux siècle de progrès technoscientifique et industriel accéléré, que d’en créer de nouveaux en stimulant une innovation dont les effets indirects et à long terme sont si difficilement prévisibles. S’imaginer qu’un surcroît d’innovation scientifique et technique constitue la solution, cela revient à vouloir courir toujours plus vite pour ne pas tomber. L’humanité a mis au point suffisamment de procédés efficaces : il faut maintenant prendre son temps pour les digérer. Bien entendu, ralentir ne veut pas dire pour autant arrêter toute recherche, car le progrès des technosciences a eu ce résultat paradoxal que nous sommes condamnés à la Recherche qui, d’exploration libératrice est devenue activité contrainte, imposée par la force des choses. Pour reprendre l’exemple précédent de la chimie, maintenant que le progrès technoscientifique a débouché sur la dissémination incontrôlée d’une multitude de molécules, tout nous pousse à financer la recherche en cancérologie et en biologie moléculaire, dont les retombées futures risquent à leur tour d’avoir des effets désorganisateurs.
Des auteurs comme Bernard Charbon-neau et Jacques Ellul ont depuis longtemps souligné la dimension systémique de notre univers technoscientifique qui nécessite lui-même sa propre croissance. Il serait donc utopique de prétendre sortir d’un coup de ce cercle vicieux. Nous avons certes besoins de recherches pour mieux comprendre et réparer les effets du développement technoscientifique, mais une chose est sûre : ce n’est pas en continuant à appuyer sur l’accélérateur de la Recherche et Développement technoscientifique que nous pourrons négocier sans casse un changement de direction. Un enjeu démocratique : Il est donc probable que tôt ou tard (et le plus tôt serait le mieux) la gravité des problèmes sociaux et environnementaux qui résultent du déferlement technologique contemporain sera telle que nous serons bien obligés de réduire les crédits de la Re-cherche- Développement, mais ce sera pour de toutes autres raisons qu’en 2005. Il serait souhaitable que ce soit l’occasion d’un véritable débat sur les finalités sociales de la Recherche et les priorités de son financement.
L’entreprise sera difficile, car elle va à l’encontre du dogme de l’Immaculée Conception de la Science selon lequel les vérités scientifiques étant conçues sans péché elles sont toutes bénéfiques, de sorte que la sainteté de la Recherche ne peut être diminuée par les usages que le Monde en fait et que ce n’est pas aux ignorants de discuter de l’emploi des fonds – toujours insuffisants- qui lui sont alloués. Pourtant il ne peut y avoir de Recherche et Développement sans commerce suspect avec l’Argent. Si les Etats financent la Recherche c’est d’abord parce qu’elle produit de la Puissance : ce n’est pas par hasard si en France le Ministère de la Recherche est aussi celui de l’Industrie et qu’un tiers du budget de la recherche est consacré à des développements militaires. Aussi pour se purifier de cette cohabitation un peu embarrassante les Grands Prêtres du Progrès scientifique ont-ils forgé la notion de valorisation de la recherche, opération surnaturelle qui permet d’expliquer que l’Esprit peut se transformer en Espèces tout en gardant sa pureté désintéressée. Ainsi l’invocation de cette nouvelle version du mystère de la Transubstantation permet–elle au clergé scientifique d’éviter tout débat public sur les orientations et l’ampleur du budget de la recherche.
Daniel Sarewitz (4) a montré comment les politiques de Recherche et Développement sont définies hors de tout contrôle démocratique par l'establishment technico-scientifique. Or bien qu'elles soient présentées au public comme allant de soi, ces orientations qui se traduisent par des prélèvements fiscaux, ne font que traduire des représentations particulières, fondées sur des croyances - parfois intéressées - quant à l'utilité sociale de telle ou telle recherche. Mais est-il plus conforme à l'utilité sociale d'affecter les ressources du contribuable au financement de l'informatisation de la société et à l'analyse moléculaire du génome humain plutôt qu'à des programmes de recherche en santé publique ? Est-il plus conforme au bien public d'investir des sommes immenses dans la recherche spatiale plutôt que dans la prévention de la vulnérabilité de nos sociétés aux changements climatiques? Plus fondamentalement à quel niveau faut-il plafonner les investissements tant en formation qu'en Recherche-Développement pour que les conséquences écologiques, sociales et culturelles de l’innovation soient assimilables par la société? Ces questions concernent tous les citoyens, ne serait-ce que parce qu'à terme elles changent leur mode d'être ensemble, leur rapport au monde, ou même la représentation qu'ils se font de leur identité : qui doit en décider ? Puisque les citoyens financent la recherche, il serait conforme à l’idéal démocratique des lumières qu’ils aient leur mot à dire sur le rythme et les orientations de celle-ci. Sinon, il faut proclamer clairement qu'au nom de la sainteté de la Science et du futur radieux qu'elle prépare, les idéaux démocratiques sont désormais obsolètes.
Aujourd’hui ni la Droite que la Gauche ne sont prêtes à envisager un tel débat sacrilège et ce n’est pas le Sacré Collège des Chercheurs qui prendra les devants. Nous ne sommes toujours pas modernes.
Notes
2- Charbonneau, Bernard : Le système et le chaos pp. 449, Economica Paris 1987.
3- Huxley, Aldous : Brave new world Chatto &Wind us Londres 1932.
4- Sarrewitz, Daniel : Frontiers of illusion pp. 235 Temple university press, Philadelphia 1989.
15/10/2022
Pour garder la terre habitable, il nous faut intégrer le vivant dans les comptabilités
Ce procès fictif a permis de comprendre qu’il y a véritablement un bug dans les rouages économiques. Et ce bug provient d’une ignorance délibérée : nos opérations comptables - censées refléter nos activités - ignorent les facteurs de production que sont la Nature et le tissu social et humain (sans lesquels aucune usine ne pourrait tourner). Dès lors, elles sont aveugles aux destructions induites par l’extraction, la transformation, le transport de nos produits. Ainsi, nous sabordons nos conditions d’existence et nos outils de pilotage ne nous l’indiquent pas !
Se doter de systèmes de mesure d’impacts
Faire de la comptabilité un sujet politique
La Comptabilité permet de responsabiliser les acteurs
La comptabilité est une grammaire
Modèles alternatifs
Passons à l’action
Vers une conditionnalité du business
Publications sur la question abordée
- Intégrer l'environnement dans la comptabilité des entreprises, Interview de Dorothée Browaeys sur le site RSE du Ministère de la transition écologique, 18 février 2022
Notes
[1] L’entreprise contributive, Fabrice Bonnifet et Celine Puff Ardichvili, Decitre, 2021.
19/10/2018
Pour lutter contre le réchauffement de la planète, il faudra aussi freiner la croissance démographique
Ces dernières semaines, depuis la démission de Nicolas Hulot, les manifestes et articles dans les journaux se multiplient pour tirer la sonnette d’alarme et appeler les pouvoirs publics à engager une action vigoureuse et immédiate en faveur de l’environnement : réduire notre consommation d’énergie polluante et notre production de déchets, accroître l’efficacité environnementale de nos modes de production, etc.
Mais il est frappant de constater que la croissance démographique est la grande absente de ces prises de position : on fait comme si démographie et environnement étaient deux sujets séparés, alors qu’ils sont indissociablement liés.
En effet, si les efforts pour améliorer l’efficacité environnementale des pays développés restent la première priorité à court terme, à moyen et long terme, les effets combinés de la croissance à venir de la population et de l’augmentation inéluctable de la consommation par habitant (à la fois dans les pays développés et encore plus dans les pays en voie de développement) conduisent à une véritable catastrophe pour notre planète : destruction de la biodiversité, ressources en eau menacées, montée des eaux par fonte des glaciers, raréfaction des ressources halieutiques, épuisement et salinisation des terres cultivées, réchauffement de plus de 5 °C en 2100 en France avec des pointes à plus de 50 °C, déplacements massifs de populations.
Pour éviter cette catastrophe il faudra, donc, et avant tout dans les pays développés, réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre : c’est la transition énergétique. Mais on ne pourra pas faire l’impasse sur une réduction importante de l’accroissement de la population mondiale : c’est la transition démographique, non achevée dans bien des régions du monde.
11,2 milliards d’humains en 2100 ?
La population mondiale a déjà crû de façon exponentielle : elle est passée de 2 à 7,6 milliards entre 1950 et 2017 ! Les dernières prévisions démographiques de l’ONU, qui datent de 2017 et qui font autorité en la matière, nous indiquent dans une hypothèse moyenne que la population mondiale atteindra 8,6 milliards en 2030, 9,8 en 2050 et 11,2 en 2100. Et il est intéressant de noter que ces projections moyennes ont une tendance nette à la hausse : en 2011, l’ONU prévoyait 10,1 milliards d’habitants en 2100… Tous les continents sont concernés, mais l’Afrique concentrera un peu plus de 50 % de cette croissance d’ici à 2050 et plus de 85 % d’ici à 2100 (le continent est supposé, toujours selon l’hypothèse moyenne, atteindre 4,3 milliards d’habitants en 2100).
En pleine COP23, qui se tenait à Bonn (Allemagne) en 2017, 15 000 scientifiques du monde entier ont publié un appel urgent concernant l’habitabilité de la planète. Il y est recommandé entre autres des mesures démographiques allant dans le sens d’une forte réduction du taux de fécondité. Cela concerne plusieurs régions du monde, mais nous prenons ici l’exemple de l’Afrique, de par sa proximité culturelle avec la France, et parce qu’il s’y est produit un événement important auquel nous proposons de réagir positivement.
Il s’agit de la conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017 au cours de laquelle les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus le Tchad et la Mauritanie ont élaboré une charte. Conscients qu’une trop forte démographie est un obstacle à leur développement économique, ils se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030.
Ils partent de l’idée que c’est aux femmes de décider combien elles veulent d’enfants, quand et avec qui. Mais il faut qu’elles soient éduquées, il faut des agents de santé qui aillent à domicile pour proposer une gamme de contraceptifs, il faut diffuser des messages audios à la communauté dans les différents dialectes, en utilisant par exemple les téléphones portables.
Lire aussi : Pascal Bruckner : « Ne nous faisons pas croire que nous allons “sauver la planète” »
Tout cela est possible : certains pays, comme l’Ethiopie par exemple, ont dégagé des moyens et obtenu des résultats fort encourageants.
Se servir du financement de la COP21
Tout cela coûte cher, mais peut être financé dans le cadre de budgets déjà décidés, sans engagements supplémentaires. Les signataires demandent que la France et l’Europe aident ces courageux Etats africains à mettre en place leur programme de baisse de la fécondité. Dans le cadre des accords signés lors de la COP21 à Paris en 2015, les pays riches se sont engagés à verser aux pays moins riches 100 milliards de dollars par an pour lutter contre le changement climatique.
Comme il est clair que la démographie a un impact direct sur les augmentations de dioxyde de carbone et sur le climat, il est parfaitement légitime de consacrer une part significative de cette aide aux programmes de « santé reproductive », terme utilisé pour désigner la contraception et le planning familial. Une telle politique offrirait aussi la possibilité d’améliorer le bien-être et la qualité de vie des femmes qui sont le plus souvent les premières à souffrir de la situation actuelle.
Il faut aussi tout faire pour favoriser le développement économique des régions pauvres à forte natalité, car c’est un des meilleurs moyens, grâce en particulier à l’éducation des femmes, de les amener à changer leurs comportements et à réduire le nombre de leurs enfants.
C’est sans doute le défi le plus important que nous ayons collectivement à résoudre dans les vingt prochaines années. Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue pour sauver l’habitabilité de notre planète d’un désastre annoncé. Car il n’ y a pas de planète B.
01/10/2021
Pour sauver nos démocraties, reprendre la marche vers l’égalité
Argent et information des électeurs
L’indépendance des médias à l’égard des puissances d’argent n’est en France qu’un vieux rêve du Conseil National de la Résistance de 1944, puisque dix milliardaires contrôlent 90% des quotidiens nationaux vendus, 55,3% des parts d’audience de la télévision et 44% des parts de la radio[1]. La mainmise des milliardaires sur une grande partie des médias ne permet pas d’informer les citoyens sur les véritables enjeux électoraux [2]. Quand Gaël Giraud admirait que les 150 membres de la Convention Citoyenne pour le Climat aient pu aboutir à des propositions intéressantes, dont avaient été incapables nos hauts fonctionnaires, il soulignait que c’était grâce à une bonne information de ces 150 citoyens. Et il pointait ainsi les carences générales de notre système d’information.
Notes
[1] Basta. Le pouvoir délirant des 10 milliardaires qui possèdent la presse française. Agnès Rousseaux. 5 avril 2017.[2] Mon article « Information et démocratie » du 15 mars 2021 présente le livre de J.Cagé et B.Huet « L’information est un bien public-Refonder les médias ». Signalons à cette occasion que J.Cagé est l’un des soutiens de la primaire populaire. Depuis la lettre 57, le nombre de soutiens à la P.P. a fait un bond (passant de 78 000 à 121 000), nous nous permettons de suggérer à tous nos lecteurs de prendre part à cette PP.
[3] Thomas Gomart écrit dans Guerres invisibles, Ed. Tallandier 2021 : « la mondialisation donne désormais lieu à une profonde divergence entre deux modèles de capitalisme : d’un coté un modèle occidental qui repose sur une séparation des pouvoirs et, de l’autre, un modèle chinois qui repose sur une fusion des pouvoirs au bénéfice exclusif du PCC ». Expliquer pourquoi cette rivalité entre deux systèmes pourrait favoriser la marche vers l’égalité devrait être développé dans un autre article.
21/01/2020
Pour un chemin non totalitaire vers l’universalité de l’humain
Notes
(1) Joseph E. Stiglitz : Peuple, pouvoirs& profits, éditions Les Liens qui Libèrent, 2019.
(2) Joseph E. Stiglitz : Entretien donné à Euronews, <fr.euronews.com> 18/11/2019.
(3) Joseph E. Stiglitz : La grande désillusion Éditions Fayard, 2003, page 22.
(4) Edgar Morin : La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, page 25. Cet ouvrage reprend les propos des 40 intervenants au forum « Économie et Spiritualité » organisé en septembre 2011 à l’Institut Karma Ling (Savoie). Il a permis la rencontre entre des acteurs et penseurs de l’économie altermondialiste et des représentants de nombreuses traditions spirituelles.
(5) Id. pages 25-26.
20/01/2018
Pour un développement territorial innovant
Rencontre des conseils de développement et des conseils citoyens Aix-en-Provence 25 et 26 novembre 2016 Extraits de la conférence de Philippe Langevin président de l’ARDL: Les territoires en mouvement
En introduction à ces deux journées de travail et d’échanges pour un développement territorial innovant, cette présentation de la dynamique des territoires a pour finalité de montrer que le débat n’est pas clos et les questions sans réponses sont plus nombreuses que celles définitivement tranchées.
Des territoires inégaux
Peu dense par rapport à ses voisins, doté de grandes villes et de villes moyennes faibles devant le poids de la région Parisienne, fortement déterminé par le poids de son histoire et les contraintes de sa géographie, le territoire national est par nature inégalitaire. Il comprend 6 massifs qui couvrent 30% du territoire, 5 000 kms de bande littorale, une métropole capitale de 7 millions d’habitants, 41 communes de plus de 100 000 habitants dont 13 métropoles de plus de 200 000. L’espace à dominante rurale représente 70% de la superficie du pays et 5 % de sa population. En France, la densité est faible, mais il y a du monde partout. Quand le seul territoire était hexagonal Du temps préhistorique précédant la décentralisation, le seul territoire reconnu était celui de la France aménagé principalement par la DATAR, ses hauts fonctionnaires et leurs certitudes économiques. De 1963, apogée du gaullisme et de l’économie de la grandeur, à 1982, année de mise en œuvre de la décentralisation, cette ambition bien dotée en fonds publics s’est traduite par de grands travaux porteurs d’avenir dont la zone industrialo-portuaire de Fos est un des exemples les plus significatifs. Mais on pourrait citer bien d’autres réalisations qui témoignent de la France aménagée.
L’âge d’or de la DATAR s’épuise dans les années 1973 avec la fin de la croissance et la montée de l’Etat libéral. Les grands travaux sont remis en cause. L’argent manque. La priorité est désormais celle de territoires spécifiques (la montagne, le littoral, le sud, la Bretagne), des premiers contrats de pays et des débuts de la régionalisation avec la loi du 5 juillet 1972 mettant en place les établissements publics régionaux. La multiplication des territoires administratifs Historiquement, le découpage administratif du pays distingue 36 529 communes dont 54% ont moins de 500 habitants, 96 départements et 13 régions (1) , ce qui est déjà beaucoup. Quand ces territoires avaient peu de pouvoir, avant la décentralisation initiée en 1982 et poursuivie depuis par tous les gouvernements, cette pluralité pouvait être considérée comme une richesse. Avec l’étape 1 de la décentralisation, ces territoires deviennent des espaces d’aménagement et de développement économique. Le territoire national n’est plus le seul. Le pouvoir d’aménagement est partagé entre l’Etat et les collectivités territoriales. L’aménagement du territoire s’efface devant le développement des territoires. Les territoires deviennent pluriels.
Depuis 1982, le nombre de territoires augmente. Sans remettre en cause les limites des collectivités territoriales historiques, de nouveaux espaces sont définis. La loi relative à l’aménagement et au développement durable du 25 juin 1999 définit les pays et les agglomérations d’au moins 50 000 habitants « qui présentent une cohésion géographique, culturelle, économique ou sociale ». La loi relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale du 12 juillet 1999 propose aux communes de se regrouper en communautés pour exercer des compétences obligatoires ou facultatives transférées par l’Etat. La loi du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales définit le statut des métropoles et des pôles métropolitains. Elle encourage la fusion de communes avec le dispositif des communes nouvelles. La loi de modernisation de l’action publique du 28 janvier 2014 définit un nouveau statut pour les métropoles et précise les conditions de l’achèvement de la carte intercommunale. La loi de programmation pour la ville et la cohésion sociale du 2 février 2014 refonde les territoires de la politique de la ville au bénéfice de 1 300 quartiers prioritaires définis par le revenu médian de leurs habitants. La loi du 7 août 2015 porte le nombre de régions métropolitaines de 22 à 13. Le problème c’est qu’il ne s’agit pas d’une question de taille mais de pouvoirs.
A ce titre, les régions françaises demeurent des « pouvoirs minuscules » si on les compare à leurs homologues Européennes. Le budget total des régions françaises est de 25,5 milliards d’€, de même niveau que celui de la seule Catalogne (23,3) bien inférieur à ceux de la Rhénanie (61,4) ou de la Bavière (49,9). Le temps du développement local L’ensemble de ces dispositifs est basé sur la capacité du local, des territoires, des quartiers à savoir et pouvoir répondre à un Etat confronté à des crises régulières qui remettent en cause sa capacité d’intervention, mais aussi à la montée d’une pensée libérale effective depuis les années 80 qui privilégie le désendettement, la liberté d’entreprendre, la réduction des charges et des impôts, sur toute forme de redistribution. Volontiers présenté comme une alternative à la croissance économique en voie de disparition, initié par des militants dans les années 70 et devenu l’affaire des élus locaux dans les années 90, le développement local a porté tous les espoirs d’une nouvelle approche territoriale résumée par une formule célèbre : il n’y pas de territoire sans avenir, il n’y a que des territoires sans projet. Dés lors, l’avenir est dans la capacité des territoires à définir et à mettre en œuvre un projet de développement en mobilisant ses ressources et ses compétences. Mais le projet est plus difficile à construire qu’à proclamer.
Le développement local (2) entend renouveler l’approche du développement en rapprochant des niveaux d’analyses (le public et le privé, l’urbain et le rural, l’économique et le social, le monétaire et le non monétaire…) et des disciplines trop souvent autonomes les unes par rapport aux autres (l’économie, la sociologie, le droit, l’architecture, l’administration…) à partir d’une logique horizontale et non plus verticale. Il renvoie à la capacité d’acteurs locaux à savoir mobiliser des ressources mal ou peu valorisées sur un territoire bien délimité, à se sentir partenaires d’une aventure collective, à partager une culture commune, à promouvoir l’exercice de la démocratie locale, à construire des « territoires d’avenir ». Ses acteurs ont pu y voir une nouvelle manière de poser et de répondre aux défis des territoires de notre temps : le mal vivre des villes, les quartiers en déshérence, le changement climatique, les incertitudes du monde rural, la périurbanisation, les morceaux d’espace appauvris, la crise de la démocratie. Devenu professionnel dans le cadre de la fonction publique territoriale, le développement local était aussi politique en permettant aux élus locaux d’inventer par le bas et non plus seulement de gérer ce qui vient du haut.
De toutes façons l’Etat devait assurer l’égalité des territoires par des dotations aux collectivités pondérées par leur situation. Le développement local devait s’exprimer sur un territoire cohérent, lisible et visible, celui du canton, de la commune ou de l’intercommunalité après la loi Chevènement de 1999. Mais les limites des communes et des cantons ne recouvrent jamais un territoire cohérent. Il faut chercher un bon territoire qui recouvre à la fois une réalité économique et sociale et un découpage administratif.
A la recherche du bon territoire
Le problème est que les espaces économiques, les bassins de vie, les zones d’emploi ne sont pas figés dans le temps et évoluent avec les déplacements domicile- travail, les pôles d’activité, les ensembles résidentiels, les grands aménagements, les infrastructures de transport. Il faut dès lors se rendre à une évidence : il n’y a pas de bon territoire qui assurerait une parfaite cohérence entre les mouvements de l’économie, les évolutions de la société et les interventions des collectivités territoriales. Tout dépend de la question posée. En définitive, à chaque problématique sectorielle et verticale correspond un territoire spécifique qui évolue continuellement. Mais pour porter un projet de développement mobilisateur, le bon territoire peut être celui d’une commune, d’un EPCI (établissement public de coopération intercommunale) ou d’une région. Il suffit qu’il soit construit avec la participation du plus grand nombre et ne soit pas défini par le cercle restreint de fonctionnaires ignorants l’histoire de leurs lieux, formatés comme des automates ou des élus persuadés que l’élection donne capacité à comprendre le monde sans que le doute, jamais, ne les effleure. La question de la place des citoyens reste posée.
Où sont les citoyens ? Le discours sur la participation citoyenne est constant dans la décentralisation et traduit par des lois. L’expérience démontre toutefois que l’implication citoyenne n’est pas seulement une affaire de lois mais de volonté politique et d’accompagnement. Elle ne va pas de soi. Malgré l’arsenal juridique des textes qui organisent la décentralisation et la démocratie participative, la situation des territoires est contrastée. Dans une conjoncture européenne et nationale toujours aussi difficile, certains s’en sortent mieux que d’autres. Les métropoles constituent des territoires productifs puissants, des foyers de recherche et d’innovation, des lieux privilégiés d’échange, des chaînes de valeur croisées mais pas toutes ! Les incertitudes et limites du développement local La possibilité offerte aux collectivités locales d’intervenir auprès des entreprises, inscrite dans la loi de 1982, confirmée à maintes reprises, a ouvert un discours et une intention : la possibilité enfin reconnue aux collectivités territoriales de conduire des politiques économiques locales. Mais la mondialisation est passée par là. En fait, les territoires économiques sont à géométrie variable. Ils évoluent avec les implantations et les fermetures d’établissements, les politiques locales de l’habitat, les infrastructures de transport…Alors que les territoires politiques sont encore dans les limites de la Révolution Française.
Les ambiguïtés de la démocratie participative
1-Les difficultés de la mobilisation
Si la démocratie participative constitue la base même d’une société responsable, soucieuse d’apporter ses connaissances, ses compétences et ses convictions au service de développement local, la démocratie participative ne mobilise pas les foules. Notre temps d’individualismes et de repli sur soi ne la favorise pas. Son rôle pourrait être essentiel dans la gestion publique. Mais il est rarement observé dans une société où prédomine le souci de conserver ses avantages plutôt que de partager ses analyses.
2-Des habitants aux usagers
Tout le système électif des collectivités territoriales ne connaît que des habitants qui sont les seuls électeurs. Or, le développement des mobilités et l’analyse de l’économie résidentielle montrent à l’évidence qu’un territoire est souvent le lieu de vie de ses usagers, qui y passent beaucoup plus de temps que dans leur commune de résidence. Les déplacements domicile- travail, domicile-études, domicile- commerces, domicile- loisirs font éclater les logiques communales et même intercommunales en développant « la démocratie du sommeil ». Dès lors, la démocratie participative, conçue dans un cadre territorial fermé, ne mobilise pas les vrais acteurs du développement.
Or, comme le rappelle Martin Vanier (3), c’est bien l’inter-territorialité qui est le plus important et ce qui se passe entre les territoires le plus significatif. Car les lois n’organisent les conseils de développement que sur des espaces fermés, ceux de la légitimation de leurs élus : pays, EPCI, métropoles alors que leurs acteurs, souvent principaux, n’y résident pas.
La décentralisation continue à avancer
Du tournant de l’acte 1 en 1982 aux ambitions de l’acte 3 en 2015 en passant par l’acte 2 en 2003, tous les gouvernements successifs ont essayé d’approfondir les pouvoirs locaux à la recherche du bon territoire. Des missions ont été attribuées à chaque échelon : Aux régions, l’aménagement et le développement durable du territoire, la protection de la biodiversité, le climat, la qualité de l’air et l’énergie, le développement économique, le soutien de l’innovation Aux départements, l’action sociale, le développement social et la contribution à la résorption de la précarité énergétique, l’autonomie des personnes, la solidarité des territoires Aux communes, la mobilité durable, l’organisation des services publics de proximité, l’aménagement de l’espace et le développement local. La loi ne construit pas les territoires Malgré la volonté du législateur, la décentralisation se heurte aujourd’hui à des freins qui rendent sa mise en œuvre effective difficile.
Par rapport aux autres pays européens, les villes, sauf peut-être Lyon, sont trop moyennes et ne sont pas des foyers de développement culturel, économique et social. Elles ne sont pas revendicatrices d’autonomie. La « conjuration des notables » comme la nomme Philippe Estèbe (4), s’oppose à toute forme de réforme susceptible de remettre en cause des situations acquises. Les sénateurs-présidents de conseils généraux, députés-maires, conseillers départementaux, maires de la plus petite des communes, s’opposent plus ou moins passivement à toute forme de remise en cause de leurs pouvoirs. Contrairement à ce que l’on observe en Europe, l’attachement à l’Etat central et la convergence des corporations écartent de la décentralisation les fondamentaux de l’égalité républicaine : l’éducation, la recherche, la santé, la police, l’économie, l’emploi où les collectivités locales ne jouent qu’un rôle supplétif.
Ouvertures
1-Retrouver le sens du bien commun
Le processus de métropolisation, accompagné par la loi de 2015, annonce de nouvelles lectures de l’espace. Les grandes villes et leur hinterland deviennent des foyers de développement entre territoires productifs et territoires résidentiels. Foyers d’innovation, initiatrices de toutes les formes de l’économie de la connaissance, elles s’étalent par un mouvement continu de péri-urbanisation encore mal contrôlé. Les espaces ruraux développent leur propre logique économique et tirent leurs ressources de la « circulation invisible des richesses » induites par l’installation d’actifs urbains, de retraités ou des dépenses des touristes. Certes ces mouvements ne sont pas constatés partout. La segmentation sociale induite par les quartiers prioritaires de la politique de la ville, le niveau élevé de toutes les formes d’inégalités, la permanence de foyers de pauvreté dans une économie d’archipel persistante montrent que le combat pour le développement et l’égalité n’est pas gagné.
D’autant plus que l’Etat n’a plus les moyens de la solidarité territoriale ni ceux de protéger l’autonomie des notables locaux. Dès lors, il devient indispensable de reconstruire des dialogues entre villes et campagnes, quartiers et métropoles, espaces productifs et espaces résidentiels par de nouvelles formes de décentralisation à construire qui passeront davantage par un souci partagé du bien commun que par des textes de loi supplémentaires. C’est dans cette direction que les territoires pourront s’organiser en dépassant leurs limites administratives qui ne recouvrent aucun espace cohérent. Dans cette recherche du bien commun (5) comme finalité de l’intérêt général, les pouvoirs locaux sont invités à dépasser leurs concurrences naturelles pour s’entendre sur « le lien et l’horizon d’un peuple rassemblé dans une communauté nationale ou locale, engagé dans une histoire, confronté à des défis, ceux du quotidien du monde, ceux d’aujourd’hui et de demain » en quelque sorte, réinventer le développement local.
2-Pour une nouvelle souveraineté territoriale
La spécialisation des compétences est largement théorique, ouverte à toutes les formes d’interprétation locale. En matière économique notamment, la libre interprétation des textes autorise de multiples interventions pour tous les niveaux des collectivités territoriales. L’intercommunalité pose des questions de légitimité qui ne pourront être tranchées qu’avec l’élection des conseillers communautaires au suffrage universel direct. Il serait positif d’imaginer des intercommunalités variables suivant le sujet traité. L’intercommunalité invite à passer d’un politique de lieux à une politique de liens sans s’enfermer dans des territoires inadaptés. Les conseils départementaux et leurs cantons, dont les limites ne correspondent à aucune logique économique, sociale ou environnementales, n’ont plus de sens. Bien qu’ils aient sauvé leur peau en 2015, ils n’ont aucun avenir. Le temps est venu d’une « démocratie de réseaux » où l’organisation de débats publics ne s’enfermerait plus dans « le lien faible du local », mais s’organiserait sur des thématiques ouvertes aux conditions de vie d’aujourd’hui.
3-La puissance des réseaux
Les grands enjeux collectifs sont dans les réseaux : déplacements, transports, télécommunications, énergie, accès et échanges à distance, distribution de services, organisations sociales et professionnelles…qui échappent aux politiques. Leurs opérateurs (Veolia, Suez, Saur, Keolis…), privés ou publics, ne sont pas guidés par le bien public. Pour « rouvrir l’horizon démocratique local » Martin Vanier [3] propose trois pistes à explorer. Donner les mêmes droits démocratiques aux usagers non-résidents qu’aux résidents qui font vivre tout un territoire sans participer à la vie politique locale. Cette démocratie des usagers permettrait d’élargir le débat démocratique à la population présente et non plus à la seule population résidente Les nouveaux collectifs de bien commun (cycle de l’eau, trames de la biodiversité, énergies locales renouvelables, paysages remarquables…) appellent à une démocratie contributive qui a besoin de solidarité plutôt que de territoires La gouvernance des lieux qui sont des nœuds, cœurs de ville, gares, pôles multimodaux, centres commerciaux, sites remarquables, grands équipements publics… donnerait au local toute son épaisseur
4-Accompagner la démocratie participative
De toutes façons, quel que soit le système ou le territoire, l’organisation de la démocratie participative demande qu’elle soit accompagnée pour être crédible, lisible et peut être efficace. Il existe de nombreux outils pour l’animer : dynamiques de groupe, réunions ciblées, conférences gesticulées, débats d’intelligence collective, forums ouverts, enquêtes, visites de sites, voyages d’études… Le secteur associatif est probablement le mieux placé pour l’organiser. L’association régionale pour le développement local, territoires citoyens, le centre de ressources pour la politique de la ville l’expérimentent tous les jours. Les lois ne suffisent pas dans une société émiettée peu au fait de la chose publique où les citoyens, les entreprises, les associations sont interpellés à tout bout de champ sur les sujets les plus divers. C’est par la pédagogie que la démocratie s’invente.
Conclusion : Réinventer l’espoir
Toute époque se veut au croisement des chemins la nôtre aussi, évidemment. Nous sommes confrontés à des mutations majeures qui remettent en cause nos certitudes les mieux établies. Parmi elles, le réchauffement climatique, la montée des inégalités, la crise énergétique, le niveau du sous-emploi nous interpellent sur notre modèle de développement. A l’évidence, ce modèle ne convient pas au temps présent. Depuis plus de vingt ans, il n’a pas réussi à conduire nos sociétés vers un avenir meilleur pour tous. Nous devons savoir inventer une autre perspective dans tous les domaines pour maintenir et développer notre capacité à vivre ensemble. Les territoires représentent une piste de réflexion intéressante. Ce n’est pas la seule. Mais, si nous sommes là aujourd’hui c’est que nous croyons que le territoire a capacité à produire autre chose que la poursuite sans espoir de tendances qui sont autant d’impasses. Nous croyons au développement territorial Nous croyons à la solidarité des espaces de vie. Nous croyons aux innovations sociales. Nous croyons à la démocratie participative. Il nous reste à construire le chemin, sachant que nous ne partons pas d’un point zéro et que nous n’avons pas d’horizon défini. La vie économique et sociale n’est jamais stable, équilibrée, tranquille. Elle est faite de réussites et d’échecs, d’ambitions partagées et de difficultés assumées. Les territoires, comme la vie, ne sont jamais équilibrés dans un ordre immuable et définitif.
Notes
[1] Chiffres 2015.
[2]Territoires d’avenir UNADEL- Rencontres de Carcassonne 6 et 7 juin 1997.
[3]M.Vanier Le pouvoir des territoires- Economica-2008.
4 P.Estébe Esprit L’avenir du pouvoir local Février 2015.
5 V.Potier A la recherche du bien commun- L’Harmattan- 2015.
29/11/2019
Pour une démocratie délibérative
Notes
(1) Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Éditions Fayard, 2011, page 29.
(2) Jérôme SAINTE-MARIE : Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme, éditions du Cerf, 2019.
(3) Jérôme SAINTE-MARIE : Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte de classe. Entretien dans le journal Le Monde du 16 novembre 2019.
(4) Hervé KEMPF : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Éditions du Seuil 2011, page 9.
(5) Idem, pages 148-149.
30/12/2017
Pour une dynamique d’économie solidaire dans les quartiers populaires - L'Appel de Pas Sans Nous
À l’issue du 1er Forum national « Économie Solidaire et Quartier Populaire », organisé le 25 novembre 2017 à Villeneuve-la-Garenne, Pas sans nous a souhaité lancer cet appel qui s’appuie sur un constat et sur une méthode.
Depuis 40 ans, les politiques de développement économique mises en place dans le cadre de la politique de la ville échouent à résoudre le chômage endémique et les processus de marginalisation sociale qui en découlent dans les quartiers populaires. Il faut y voir les limites de politiques qui restent sectorisées et ne s’appuient pas ou peu sur les potentialités et sur les dynamiques locales. L’économie sociale et solidaire, qui est de plus en plus convoquée par les pouvoirs publics en tant qu’approche innovante des rapports entre économie et société, permet d’ouvrir de nouvelles perspectives. Encore faut-il ne pas la considérer comme une recette miracle et ne pas entretenir les ambiguïtés dont certaines de ses acceptions sont porteuses. Pour nous, il est clair que l’ESS n’est pas un sous-secteur public qui avaliserait la dégradation des conditions de vie par le recul des grandes institutions républicaines et leur remplacement par des prestations précarisées. L’ESS que nous voulons relève du droit commun et non d’une exceptionnalité pour les banlieues. L’ESS que nous construisons ressort de la solidarité démocratique. Le constat Il existe déjà des formes d’économie populaire et des tentatives d’économie solidaire dans les quartiers. Trop souvent occultées, elles ont été invisibilisées par un récit productiviste qui a assimilé l’économie contemporaine au seul capitalisme marchand. En lien avec cette conception, s’est installée l’idée selon laquelle la participation des habitants en matière de politique de la ville n’aurait pas d’efficience. Le retour d’expériences sur plusieurs décennies montre que le principal manque tient à l’absence de confiance institutionnelle envers les initiatives des habitants. Sans cesse renvoyées à leurs insuffisances, elles n’ont jamais fait l’objet d’une politique de soutien appropriée et à la hauteur des enjeux. Malgré ce mépris et l’épuisement de leurs porteurs, de multiples initiatives témoignent encore de leur persistance et de leur foisonnement. Or la diminution des inégalités et la transformation sociale ne peuvent être conquises qu’en mettant au cœur du processus les citoyens directement concernés. La méthode Pour avancer, il convient donc de partir des connaissances réunies à la fois par les habitants, par les acteurs de terrain et par les chercheurs, travaillant en dialogue constant avec la société civile de soutenir leurs initiatives, de consolider leurs mobilisations. Les formes d’économie populaire et les autres expériences déjà en œuvre sont les germes de l’économie solidaire de demain. On le voit dans d’autres pays, sur d’autres continents, en particulier en Amérique du Sud, les programmes développés nous montrent que l’économie populaire peut devenir une économie solidaire de droit commun transformant une tactique de résistance en une stratégie favorisant le bien vivre dans les quartiers, si celle-ci bénéficie d’un véritable appui à l’investissement immatériel et matériel. Propositions Cette démarche inédite doit se traduire par des innovations institutionnelles. Plusieurs propositions structurantes peuvent d’ores et déjà être évoquées et méritent d’être approfondies comme les preuves d’un dialogue régénéré entre habitants des quartiers et institutions publiques. L’élargissement des expérimentations des « tables de quartiers » qui permettent de faire émerger des idées et des suggestions de celles et ceux qui possèdent une expertise de vie et d’usage, indispensable pour concevoir des actions pertinentes. La création, sous forme de prototypes, d’incubateurs solidaires destinés à mettre en place sur plusieurs territoires de nouvelles modalités d’accompagnement pour les initiatives en mutualisant des ressources de façon transversale ou par secteurs d’activités, comme des compétences venues de l’Université et de la recherche. La mise en place d’un fonds pour les initiatives citoyennes doté d’au moins 5 % du montant total du budget consacré annuellement au fonctionnement de la démocratie représentative nationale.
Pour une dynamique d’économie solidaire dans les quartiers populaires, il est donc urgent de ré-intriquer mouvement social et activité économique, pratiques citoyennes et recherches scientifiques. (1) Signataires : Pour la coordination nationale Pas sans Nous : Mohamed Mechmache, président fondateur Nicky Tremblay et Fatima Mostefaoui, co-présidentes Claude Sicart, président du Pole.S Pour le Mouvement pour l’Économie Solidaire, Patricia Coler, co-présidente Marie-Hélène Bacqué, professeure d’études urbaines, université Paris Ouest Nanterre Jean-Louis Laville, titulaire de la chaire Économie solidaire au CNAM, chercheur associé au Collège d’études mondiales.
01/02/2022
Pour une fiscalité plus juste en faveur de l’Etat social
Une bombe à retardement
Un big bang pour une fiscalité plus juste et plus écologique.
Pourquoi repenser l’héritage aujourd’hui.
Une note passionnante du Conseil d’analyse économique[2] intitulée « Repenser l’héritage » vient conforter les nombreux plaidoyers pour une réforme fiscale d’importance. Cette note fait la synthèse des travaux réalisés par une grande diversité d’économistes. Elle montre comment la situation actuelle entraîne un « dérèglement profond de l’égalité des chances, valeur cardinale des sociétés démocratiques et condition de leur possibilité d’existence à long terme ». Voici comment cette note présente ses principaux objectifs :
« Cette Note propose une réforme en profondeur de la taxation de l’héritage s’appuyant sur quatre piliers. Le premier pilier est l’amélioration du système d’information actuel, sans lequel aucune réforme et aucun pilotage ne sont envisageables. Le deuxième est la mise en place d’une politique de taxation sur le flux successoral total perçu par l’individu tout au long de sa vie afin de réduire les inégalités de patrimoine issues de l’héritage. Un tel système permettrait d’éliminer les distorsions quant au séquencement des transmissions et de traiter de manière identique les héritages en lignes directes et indirectes. Le troisième pilier consiste en une refonte de l’assiette des droits de succession : réduire voire éliminer les principales exemptions ou exonérations dont la justification économique est limitée. Ceci permettrait d’instaurer des taux nominaux plus bas mais réellement progressifs, en particulier en haut de la distribution des patrimoines, tout en réduisant la taxation sur les classes moyennes. Enfin, pour réduire les inégalités les plus extrêmes dans le bas de la distribution, la création d’une garantie de capital pour tous constitue le quatrième pilier ». La recommandation n°4 amènerait à verser à chaque personne à sa majorité de 10.000 à 40.000 euros selon les scénarios.
Pour un renouveau de l’Etat social, grâce à une fiscalité plus juste
Nous assistons, depuis l’arrivée d’E.Macron qui dirige l’Etat comme une start-up, à l’Etat contre l’Etat, c’est-à-dire à la destruction de l’Etat par lui-même[3]. Alain Supiot parle à ce propos du démantèlement prévu d’EDF, comme de tous les statuts professionnels (statut salarial, fonction publique, cheminots, préfets, diplomates, universitaires…) et de la paupérisation de tous les services publics (police, tribunaux, hôpitaux, tribunaux, écoles ou université). Et il conclut sa tribune ainsi : « Alors que depuis 1946, c’est l’invention de l’Etat social qui avait instauré la légitimité de l’Etat et la victoire des démocraties. S’employer à le défaire méthodiquement au lieu de le réformer démocratiquement ne peut conduire qu’à la violence ».
Notes
[1] Oxfam France. Manifeste fiscal, juste, vert et féministe : quelle réforme pour un modèle fiscal moins inégalitaire ?
[2] Le Conseil d’analyse économique est un lieu de réflexion pluraliste qui conseille le premier ministre.
[3] Alain Supiot, juriste, professeur émérite au Collège de France, dans Le Monde du 31 janvier 2022.
19/09/2017
Pour une laïcité qui entretienne la confrontation entre des convictions diverses selon Paul Ricœur
- Ricœur, in Esprit, janvier 1991.
15/01/2022
Pour une nouvelle économie urbaine
Notes
[1] Weil S. L’enracinement, Flammarion 2014.[2] Vignes R. (2021). L’accélération technocapitaliste du temps – Essai sur les fondements d’une économie des communs, Ed. R&N (2021)
[3] Voir les articles dans l'ECCAP.
15/09/2020
Pour un plan de ralentissement

Ainsi, le commissariat au Plan ressuscite.
Pourtant, le changement de cap qu’impose la gravité de la crise multidimensionnelle que subit le monde ne peut se passer d’institutions puissantes éclairant l’avenir, et préparant de nouvelles orientations économiques, sociales et culturelles pour le long terme. C’est par ailleurs une des préoccupations centrales de l’eccap ([1]). Jean Monnet voulait absolument reconstruire un monde différent de celui dont sa génération avait hérité. Cette volonté devrait être encore bien plus forte aujourd’hui. Or, l’inexistence de telles institutions compromet gravement les choix qui sont opérés actuellement : le plan de relance qui vient d’être décidé ne concerne que les deux années à venir, et, malgré les trente milliards d’euros affectés à la transition écologique, tout laisse à penser que la logique de notre développement ne sera pas remise en cause. ([2])
Puisqu’il est question de commissariat au Plan, abandonnons-nous à une fiction : qu’aurait-il pu se passer s’il existait aujourd’hui, et qu’il était encore missionné de « l’ardente obligation » que lui assignait le Général de Gaule, avant l’abandon généralisé de nos destins aux aléas du marché, à la fin du siècle précédent ? Des instances de planification vraiment responsables auraient probablement incité le gouvernement à concocter non un plan de relance, mais au contraire un plan de ralentissement….
Les conjoncturistes s’accordent pour prévoir une récession d’environ 10% de notre PIB cette année. Le gouvernement s’est donné comme objectif de retrouver dès 2022 le niveau d’avant la crise, et attend tout d’un retour de la croissance. Cette croissance est posée comme indispensable au financement des mutations économiques, et notamment des économies d’énergie qui s’imposent. Mais cela engendre une énorme contradiction avec les transformations qui seraient en fait indispensables à tel point qu’on est tenté de parler de schizophrénie de nos responsables. C’est à une sorte de fuite en avant qu’on nous invite, qui va générer de nouveaux problèmes au fur et à mesure que les anciens seront plus ou moins solutionnés, comme le montre Antoine de Ravignan dans l’article déjà cité.
Ce commissariat au Plan imaginaire aurait au contraire préconisé de restructurer notre économie, et de préparer notre société à un autre mode de développement, en prenant acte de ce fléchissement de 10%. Transformer la crise en opportunité, n’est-ce pas ce que nos gouvernants, et beaucoup d’autres personnalités avaient annoncé ? En observant les statistiques, avec un calcul élémentaire, on constate que 10% en moins, cela nous ramène, en niveau de richesse par habitant, à l’année 2000, au tout début de notre siècle. Notre pays était-il alors dans le dénuement ? Etions-nous si malheureux ? C’était au contraire l’optimisme qui l’emportait, autour du premier ministre d’alors, Lionel Jospin, encensé par beaucoup aujourd’hui. Le choix de s’orienter vers une réduction du temps de travail, avec les 35 heures, contribuait de façon significative à une réduction du chômage, en dépit des critiques rageuses et souvent peu pertinentes que cette mesure a provoquées depuis, de façon récurrente. C’est d’une orientation comparable dont nous aurions besoin aujourd’hui.
Or, c’est au contraire sur la croissance que le plan de relance d’aujourd’hui repose pour réduire le chômage. L’idée d’une réduction du temps de travail n’est plus évoquée, même par certains de ses partisans d’antan. Pourtant, d’une part, en faisant le tri entre les objets dont nous avons vraiment besoin, et ceux qui ne sont qu’imposés par des techniques publicitaires de création de l’addiction, et d’autre part, en faisant le tri entre les travaux vraiment utiles et ceux qui justement n’ont pour fonction que de consolider ce système économique aliénant, cela serait parfaitement possible. . ([3]). En 1930, John Maynard Keynes prédisait qu’avant la fin du siècle il serait possible, grâce aux progrès de la technologie, de travailler 15 heures par semaine. Hélas, la réduction de la semaine à 27 heures, mesure qui allait en ce sens, a été la seule que la Convention citoyenne pour le climat n’a pas voté, dans sa cession finale. (Au grand soulagement général de la plupart des commentateurs de tout bord, qui l’ont même souvent qualifiée de « stupide », ou gratifiée d’appréciations équivalentes).
C’est donc bien l’ancien « nouveau monde » qui l’emporte. La fuite en avant dans les nouvelles technologies de la communication va continuer. Les fréquences de la 5G vont être distribuées, malgré la demande de moratoire de la Convention citoyenne, relayée par la pétition toute récente de 68 élus écologistes et de gauche. Non seulement les demandes de régulation de la publicité de la même Convention citoyenne seront ignorées, mais des horizons nouveaux seront ouverts à cette calamité : ainsi le gouvernement vient-il de permettre aux télévisions les premières formes de publicités ciblées, ce qui constitue un grand pas en avant vers un renforcement de l’aliénation des consommateurs. Le goût des paris et des jeux d’argent continuera à abrutir nombre de nos concitoyens, le groupe Barrière ayant – par exemple – décidé de se lancer dans les jeux en ligne avec une «plateforme dédiée dans un premier temps aux paris sportifs, puis à terme aux paris hippiques et au poker».
Un vrai commissariat au plan aurait peut-être pu inspirer les mesures révolutionnaires que la raison impose ([4]). Celui qui se met en place – il est déjà bien tard – n’en aura sûrement pas les moyens. C’est tout notre système de développement qu’il faut reconsidérer, en organisant dans le long temps, la réduction du temps de travail en même temps que la promotion d’autres activités individuellement et collectivement bien plus épanouissantes que la consommation effrénée et la régression autiste devant les petits ou grands écrans.
Notes
[1] Voir l’ensemble des articles de la Rubrique « avenir » et « Assemblée du long terme extraits d'un article de Dominique Bourg »
[2] voir antoine de Ravignan Les contradictions écologiques du plan de relance Alternatives Economiques, 14/09/2020
[3] Voir dans l’eccap, Guy Roustang. Au-delà de l’emploi quelles activités ? et voir Pourquoi ne travaillons-nous pas seulement trois heures par jour ? David Graeber Alternatives économiques Hors-série N°= 099
[4] voir Alternatives économiques du 05/09/2020 Aurélien Barrau : « Il va falloir être raisonnable, c’est-à-dire révolutionnaire »
17/10/2019
Pouvoir de vivre et encyclopédie du changement de cap
La lettre n°7 de l’eccap était intitulée : De nouvelles voies se cherchent qui allient lutte pour la justice sociale et l’écologie. Nous parlions alors du pacte écologique et social (Pacte pouvoir de vivre) appuyé par 19 associations, notamment les grandes associations du secteur social et de la lutte pour la transition énergétique. Nous notions que Nicolas Hulot et Laurent Berger figures reconnues de l’écologie et du mouvement social avaient appuyé ce pacte dans la presse. En un certain sens, ce pacte est pris au sérieux par le gouvernement puisque le 27 août 2019 le Premier Ministre et cinq ministres ont échangé avec les 19 organisations.
22/01/2017
Pratique du Yoga
J’ai commencé à faire du yoga en 1980, un peu par hasard. Cela ne faisait pas « partie de ma culture » et n’était pas en vogue comme maintenant. Simplement j’avais rencontré à l’issue d’un spectacle – à l’époque je créais des costumes pour le théâtre – un monsieur discret et lumineux qui enseignait cela près de chez moi. J’étais une jeune maman très active, et l’abandon de mes études universitaires de philosophie avait laissé en moi intacte une question que je me posais depuis l’enfance sur la façon dont il fallait vivre, et un sentiment confus d’être porteuse de quelque chose que mon mode de vie ne cultivait pas. Mes années d’université avaient bien nourri mon esprit, mais une partie de moi restait inculte, incultivée. Je n’aimais pas le sport, qui m’apparaissait demander des efforts au-dessus de mes forces, mais la tranquille simplicité de cette personne qui enseignait pourtant une discipline qui sollicitait d’abord le corps m’a appelée. Je suis allée prendre un cours. Je ne m’y suis pas trouvée très à l’aise au début, et d’autant plus malhabile que le critère d’habileté m’échappait : j’avais fait un peu de danse et j’en avais gardé une idée de la grâce que peut avoir un corps en mouvement, j’étais volontaire et je croyais qu’il fallait réussir à bien faire ce qui m’était indiqué. Je m’appliquais donc à mettre le corps dans la forme que l’on me décrivait et que parfois en coin, je guettais sur les autres, car le professeur ne montrait pas. Il y a de cela 38 ans. Malgré le malaise du début, je n’ai jamais lâché cette pratique.
Cinq ans plus tard je m’engageais dans une formation à l’enseignement du yoga, avec le même professeur qui s’est avéré si fiable, si solide dans son enseignement, et aussi un infatigable chercheur. Cette formation durait 6 ans, sa longueur même m’attira. J’y pressentais l’occasion de profondeur que je recherchais. À la fin, j’ai quitté ma profession de costumière de théâtre pour enseigner moi-même le yoga. Mon professeur m’a confié son école avant de se retirer et maintenant je suis moi-même formatrice au sein de l’Institut Français de Yoga[1].
Comment parler de ce que le yoga a nourri et cultivé en moi ? Dans le yoga le corps est l’entrée en matière mais tout ce qui est proposé au corps sollicite la conscience, l’attention au ressenti, le développement de la proprioception. C’est un sixième sens qui fonctionne de lui-même, à l’aide de minuscules capteurs dans les articulations, pour ajuster les mouvements du corps à l’espace environnant et aux irrégularités du terrain par exemple. La pratique consciente du yoga développe cette proprioception. Qu’elle soit en mouvement ou immobile la posture est le lieu de réglages infimes en vue de favoriser le passage du souffle qui est comme la preuve de la bonne conduite de la posture. Egaliser l’appui d’un pied, déverrouiller l’assise de la tête sur les deux dernières cervicales, retrouver la direction de la pointe basse de l’omoplate, modifier légèrement celle du sacrum, changent parfois de façon radicale la respiration, comme si l’on ouvrait un robinet. Alors il n’y a plus qu’à laisser faire le flux naturel. Ce laisser-faire est un des éléments constitutif de la posture. Il y a un temps pour le faire, - la mise en œuvre, l’ajustement -, et un temps pour le laisser-faire, - l’abandon, l’accueil -. Dans ce temps, on est au diapason avec la vie, c’est un temps d’émerveillement. Les forces conjointes du corps et de l’attention créent les conditions de la circulation libre du souffle dans les méandres du corps.
Chaque fois que l’on pratique il s’agit de recréer les conditions de cette libre circulation de la vie, de mettre de l’action dans l’inaction et de l’inaction dans l’action, comme nous l’enseigne un très célèbre texte ancien[2]. Dans une culture et un mode de société où l’homme ne croit qu’en lui et agit sans la sensation d’entrer en relation vivante avec les forces qui l’animent et l’entourent, c’est un vécu énorme : une instance de notre être s’épanouit dans le consentement, dans le « oui » simple à la dynamique propre à la vie. Dans le courant des jours, le regard change : moins attaché, moins tendu sur les résultats, les acquisitions, les réussites ou les échecs, la valeur courante donnée aux choses. Cette instance de l’être, silencieuse et profonde, bat la mesure, bien au-delà du temps passé sur le tapis.
Le yoga propose des « exercices » au corps. Mais, par ce chemin qu’ils frayent au libre passage du souffle - et donc à tous les autres grands systèmes de circulation[3] - ces « exercices » engagent la physiologie profonde du corps, ce qui le maintient vivant. L’observation attentive et détendue qui a permis cela est aussi porte d’entrée dans la dynamique méditative. C’est ainsi qu’au fil des jours une intériorité se creuse. L’intériorité est quelque chose de très concret. C’est le vécu d’un espace à l’intérieur de soi d’un espace ressenti consciemment. Parfois il est inconfortable, mais quand nous en sommes conscient, ce n’est déjà plus pareil, il ne nous projette pas de la même façon à l’extérieur, en quête autour de soi, de ce qui pourrait assouvir un désir qui n’est que la gestion de cet inconfort. Il est inconfortable, mais on peut rester avec cela, on n’en est plus « éjecté », on l’accepte, on rentre dans la dynamique des choses. Parfois aussi il est confortable, habitable on a la sensation d’être posé, porté, stable. L’intériorité c’est un espace qui se creuse, s’évide et se structure à l’intérieur de soi, au fil des pratiques et des jours. Il permet de rentrer en relation avec soi-même.
Être conscient d’être confortable ou inconfortable, n’est pas du tout égal à être confortable ou inconfortable, car ce qui est conscient en moi n’est ni confortable, ni inconfortable, c’est simplement ce qui est conscient, ce qui peut rentrer en relation. Je peux être inconfortable et rester en relation avec moi-même, je peux être inconfortable et rester en relation avec l’autre, sans me refermer. Cet espace à l’intérieur de soi est alors capacité à rester en relation avec soi-même, de trouver en soi le recul nécessaire pour mieux voir et ÊTRE davantage LÀ, dans la palpitation de la vie et avec les autres.
Notes
[1] L’IFY est une des trois plus grandes fédérations de Yoga www.ify.fr. Elle se relie à l’enseignement de TKV Desikachar – Inde, Tamil Nadu - Entre fidélité et créativité elle ne cesse de questionner comment une tradition peut rester vivante. Je dirige une collection : les cahiers de Présence d’Esprit qui rendent compte de ce travail. www.presencedesprit.org
[2] Bhagavad gītā.
[3] Sanguine, lymphatique, nerveuse.
15/01/2021
Prendre le temps, c'est déjà changer de cap
Notes
[1] Dans son merveilleux petit bouquin « L'Art de la sieste », Paris, Zulma, 1998.
[2] D'autres textes sont disponibles sur le site de l'auteur : https://frederiquevianlatte.fr/
01/01/2022
Présidentielle 2022 : un espoir de changement de cap ?
Une candidature possible : Christiane Taubira
Notes
[1] Dans sa dernière conférence de presse du 9 décembre qui a duré deux heures, E.Macron n’a pas dit un mot sur l’environnement.21/01/2017
Prévision et Prospective
Gaston Berger qui fut philosophe, chef d’entreprise, et haut fonctionnaire a centré sa pensée autour du problème du temps. L'avenir n'est plus ce qui doit inévitablement se produire, il n'est même plus ce qui va arriver, il est ce que l'ensemble du monde va faire. (...) Ainsi le monde brisé devient le monde ouvert. Ce qui pouvait être une déception pour les attentes nées de l'habitude est une possibilité offerte à nos aspirations créatrices. Si rien n'est garanti, rien du moins n'est fatal ou inexorable [1]
L'idée fondamentale de la prospective consiste à refuser un rapport magique (prédit), déterministe (prévu) à l'avenir pour un rapport construit, ce qui signifie qu'il n'y a d'avenir que pour un sujet, c'est à dire un être qui pose des choix de connaissance et des choix éthiques. Toutes les futurologies du monde ne sauraient occulter l'acte responsable d'un sujet sans lequel rien n'a de sens. Bien souvent, le mot prospective recouvre précisément ces comportements de fuite que stigmatisait Gaston Berger. Si les lendemains qui chantent ont perdu l'auréole du grand soir, ils subsistent toujours colorés de statistiques, d'extrapolations ou de planifications régulièrement démenties par les faits. Le mythe de l'avenir fait reposer le destin de l'homme sur le déterminisme des découvertes scientifiques techniques ou managériales.
Or la question est beaucoup plus radicale: La prospective n'est pas cette anticipation romanesque qui projetterait sur l'avenir la solution imaginaire de nos problèmes d'aujourd'hui, alors que demain ils seront plus souvent périmés que résolus. Penser à ce que sera la condition humaine dans vingt, quarante ou soixante ans ne consiste pas à rechercher si nous aurons envoyé des savants sur la Lune ou sur la planète Mars (...) Ces problèmes ne sont certes pas dénués d'intérêt, mais ils sont homogènes à ceux que nous posons aujourd'hui. C'est à des nouveautés plus profondes et plus déroutantes que nous devons nous préparer [2].
Gaston Berger énumère trois outils fondamentaux dont use la prévision: Le précédent : c'est tout ce qui épargne des difficultés de l'initiative. Il repose sur l'idée qu'il est sage de répéter ce qui a fait ses preuves et se suffit le plus souvent d'un accord tacite. L'analogie : on fait appel ici à la connaissance de l'histoire et à sa propre expérience. On s'efforce de trouver des rapports identiques entre des situations différentes. L'extrapolation : ce procédé s'inspire des mathématiques. Il s'agit de retrouver la courbe d'un fait étudié sur un laps de temps assez long et de la prolonger pour avoir quelque idée de l'avenir.
Tout cela, note Berger, est loin d'être inutile mais reste radicalement insuffisant. En effet, la prévision repose sur l'idée d'un monde stable, d'une permanence des lois de la nature. Or, de plus en plus, l'impact des décisions humaines se substitue peu à peu aux lois de la nature et, comme il le répète souvent, nous sommes condamnés chaque jour à être des inventeurs. Il s'agit bien de passer à un nouvel état d'esprit fait de souplesse, d'imagination, d'ouverture, de collaboration entre les disciplines les plus diverses au lieu de rester crispé dans les avantages acquis des paresses intellectuelles qui accompagnent si souvent ceux des carrières.
Teilhard de Chardin lisait les convulsions du monde moderne comme la fin du néolithique, c'est à dire la fin d'une ère où l'homme s'est installé dans un espace et défini par ses engrangements. Tout indique qu'une nouvelle ère nomade s'annonce dans cette noosphère évoquée par Teilhard et que les réseaux prodigieux de télécommunications mettent à portée de conscience. L'essentiel sera de se désencombrer et de rester souple et disponible. De savoir aussi que l'avenir ne viendra pas d'un ralliement à un système idéologique, mais de la volonté d'acteurs de construire ensemble. Tel est la signification ultime de la prospective lumineusement définie par Maurice Béjart le fils aîné de Gaston Berger : La Prospective, pour lui, ce n'était pas prévoir l'avenir, pas du tout la vision, mais vivre avec une telle spontanéité, une telle ouverture et une telle capacité d'appréhender l'événement qu'on était toujours prêt pour accélérer. Un peu comme le Zen, enfin les tireurs à l'arc. Ce sont des gens qui sont toujours prêts pour un acte qui est d'une rapidité totale et absolue et qui est non prévu (...)
Je crois que c'est un peu çà la Prospective, disponibilité totale pour appréhender quelque chose qu'on ne peut pas prévoir [3] La prospective nous invite à quitter les camps retranchés de nos institutions pour rencontrer d'autres sujets porteurs d'autres points de vue. Elle annonce le crépuscule des idoles, c'est à dire des savoirs, des managements, des synthèses définitives qui nous éviteraient cette permanente co-construction de l'avenir. C'est bien de la qualité, de la disponibilité, de l'imagination des acteurs que dépend l'évolution de nos sociétés et non de nouveaux encombrements méthodologiques ou de boîte à outils new look.
Notes
[1] Gaston Berger (1896-1960) : Phénoménologie du temps et prospective op.cit. Pages 210-211.
[2] Entretien des G.Berger avec M.Drancourt in Réalités, mai 1960 n°172, page 51.
[3] Maurice Béjart (1927-2007): Propos tenus à France-Culture à l'émission La tasse de thé le 24 février I991.
20/01/2017
Prisons : Cellule ouverte contre comportement citoyen
Changer de cap c'est aussi penser autrement la prison. Extrait d'un article paru sur leparisien.fr
Cellule ouverte contre comportement citoyen à la prison de Villepinte Villepinte, juin 2016
La prison de Villepinte s’apprête à vivre une expérience rarement tentée en France et jamais encore dans une maison d’arrêt. Dans quelques jours, 140 détenus regroupés au bâtiment E, bénéficieront d’un régime privilégié : la porte de leur cellule sera ouverte en journée, ils auront un accès facilité au sport… en échange d’un engagement de bonne conduite et de 25 heures d’activités par semaine, éducation civique comprise. C’est le module « Respecto », directement inspiré de programmes en cours en Espagne. « Ce n’est pas un quartier de Bisounours », prévient Léa Poplin, l’énergique directrice de la prison et chef d’orchestre du dispositif. « Cette prise en charge alternative a pour but de lutter contre les violences et les incivilités, ce n’est pas un vain mot ici ! »
«L'enjeu ? Que les détenus se lèvent le matin, qu'ils se prennent en main»
En mai, un surveillant s’est fait casser le nez. L’an dernier, un prisonnier poignardait un gardien d’une lame dans le cou. « L’enjeu ? Que les détenus se lèvent le matin, se prennent en main. Il faut qu’on donne plus à ceux qui s’investissent, afin de leur apprendre ou réapprendre à être citoyens à part entière », poursuit la directrice. Dans le module Respecto, il faut se lever tôt, faire son lit, se tenir à un planning d’activités et de corvées de ménage, assumer un rôle de référent à tour de rôle pour prévenir les conflits. Les détenus concernés ont été sélectionnés sur lettre de motivation et entretien avec les surveillants et personnels du Spip (le service pénitentiaire d’insertion et de probation), deux acteurs clés du module. Une cinquantaine de prisonniers ont été refusés et les « DPS », détenus particulièrement surveillés, sont d’office exclus. Ceux qui ont déjà été emprisonnés en Espagne se seraient montrés d’excellents promoteurs du dispositif. Il suffisait en tout cas de passer une tête en prison cet été, pour entendre que ce module Respect était attendu avec impatience par les prisonniers, les uns s’interrogeant sur la date de mise en oeuvre, les autres sur les possibilités d’y participer.
Période d'essai de 6 mois
Lorsqu’on est enfermé à plusieurs dans 9 m², la contrepartie annoncée est tentante : on peut avoir d’autres perspectives que de regarder la télé à longueur de journée, quitter sa cellule de 7 h 30 à midi et de 13 h 30 à 17 h 30, bénéficier de goûters familiaux, en dehors des traditionnels parloirs. En cas d’écart, en revanche, pas de quartier. Il faudra s’expliquer devant un « comité technique » de surveillants et conseiller Spip, au risque de retourner dans son ancienne cellule. Même sanction en cas de violence, de trafic ou de détention de téléphone portable. Dès le début de l’été, les 140 places étaient attribuées et une liste d’attente constituée. Une quarantaine de places supplémentaires restent ouvertes, à terme, aux nouveaux incarcérés. Ce chantier a nécessité une importante réorganisation avec des déménagements en cascade et des travaux. Chez les surveillants, le consensus n’y est pas (lire ci-dessous). Mais qui dit expérimentation, dit période d’essai. Dans six mois, ce sera l’heure du premier bilan.
Les surveillants divisés
« Ce module Respect va permettre de réduire la violence et de canaliser l’agressivité » espère Blaise Gangbazo, élu CFTC pour les gardiens, un point de vue qui ne fait pas l’unanimité chez ses collègues. « C’est une détention à deux vitesses, et à plus de 1 000 détenus c’est une hérésie », fustige de son côté Philippe Kuhn (SPS). Pour lui, l’expérience des Landes n’est pas transposable à la région parisienne. « La surpopulation est telle à Villepinte qu’il n’y aura plus de place pour remettre les détenus en détention normale si ça se passe mal », craint Erwan Saoudi (FO). Conçue pour 588 détenus, la prison dépasse régulièrement depuis le mois de janvier 2016 le millier de prisonniers. Du jamais-vu en 25 ans. La situation est d’autant plus préoccupante que l’intendance est toujours décriée. Depuis l’arrivée du nouveau prestataire, Gepsa, en janvier, des difficultés de cantine, ce système qui permet aux détenus de commander et de se faire livrer des produits de la vie courante, se répètent. Pour protester contre cette situation, les détenus ont plusieurs fois refusé de remonter de promenade, et les Eris, des unités spéciales, ont été appelées en renfort pour les faire remonter en cellule. L’administration pénitentiaire envisageait cet été des recours contre le prestataire et n’excluait pas de dénoncer le contrait. Mais rien de tel n’est encore annoncé.
L’expérience encourageante du centre pénitentiaire des Landes
« Une forte diminution des violences de détenus envers le personnel, des détenus plus occupés, des bâtiments plus calmes et plus propres, moins d’absentéisme chez les surveillants, une détention plus apaisée… » Le bilan que dresse Alain Varignon de l’expérimentation « Respecto » à Mont-de-Marsan (Landes) laisse place à l’optimisme. Avant de prendre ses fonctions à Gradignan, il dirigeait le centre pénitentiaire des Landes, où l’expérience a été tentée le 26 janvier 2015, dans le cadre du plan national de prévention de la violence. « La directrice interrégionale avait créé un observatoire des violences, qui nous a conduits à nous intéresser à ce qui se pratiquait en Espagne. Nous sommes allés à Madrid pour rencontrer nos homologues et les quartiers pénitentiaires où ces modules avaient cours. Cela donnait plus d’autonomie aux détenus et redonnait du sens au coeur de métier des surveillants, qui ne sont pas que des porte-clés », se souvient André Varignon.
«C'est mieux que de regarder la télé»
A Mont-de-Marsan, depuis janvier 2015, 250 à 260 détenus en moyenne participent à ce module, soit pas loin de 40 % de la population carcérale. 150 exclusions ont été prononcées entre janvier 2015 et avril 2016. Une trentaine de surveillants sont associés au projet. « Mais tous les surveillants ne veulent pas participer, c’est pareil pour les détenus, tous ne veulent pas être prêts à 7 h 30. Sont intégrés ceux qui veulent faire quelque chose de leur détention, c’est mieux que de regarder la télé », poursuit André Varignon, qui ne voit pas pourquoi cette expérience ne serait pas transposable ailleurs, au motif que les délinquants ne seraient pas les mêmes en Ile-de-France. « Il y a toujours quelques dizaines de détenus qui ont le profil », estime-t-il. Selon lui, ce module c’est « le pari de la confiance, mais ce n’est pas le Club Med », conclut-il.
16/05/2021
Projet pour une présentation de l’eccap au Réseau interuniversitaire de l’économie sociale et solidaire (RIUESS)
- En 20 ans, les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont devenues les 5 premières firmes mondiales en termes de capitalisation boursière [4]. Ces géants n’ont pas d’autre finalité que la puissance financière. Comme le dit Thomas Gomart : « la technologie ne pense pas, elle façonne » [5]. Ces géants du numérique, qui rivalisent de pouvoir avec les Etats, façonnent en effet nos modes de vie. Ils sont souvent un passage obligé quand nous avons besoin de nous informer, d’entrer en relation avec d’autres, de procéder à un achat. Ils contrôlent le travail d’un nombre croissant de travailleurs[6].
Il y aurait trente-six autres possibilités d’exprimer en quoi un changement de cap s’impose ou de préciser les défis que nous avons à relever (effondrement de la diversité biologique, risque de nouvelles pandémies, d’une humanité augmentée[7], etc.). Mais il convient surtout de préciser nos orientations pour préparer l’avenir, rassembler davantage de contributeurs pour couvrir davantage de sujets, multiplier le nombre d’abonnés et favoriser la consultation fréquente de l’eccap.fr.
- Comment améliorer la qualité de vie pour tous et la qualité du travail pour chacun ?
- Comment reconnaître à leur juste place les métiers du soin et plus largement du « prendre soin » (care), au centre du tertiaire ?
Les différentes formes deDémocratie. La Convention Citoyenne sur le Climat (CCC) a suscité un immense intérêt. Elle a amené Gaël Giraud à déclarer : « La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans. »[14]
La laïcité ou la politique libérée de la religion. Gaël Giraud explique dans la vidéo : « Après la privatisation du monde » vers la 35ème minute, comment le pape Grégoire 7 au 11ème siècle a prétendu que le pape était l’interprète de la volonté de Dieu pour organiser la cité. Alors même que Jésus avait dit au cours de son procès : mon royaume n’est pas de ce monde. La tendance cléricale, qui s’est imposée, explique la difficulté qu’a eu l’église catholique à admettre la laïcité[16]. Pour l’Islam, Ghaleb Bencheikh défend dans El Watan la position suivante : personne n’est habilité à interpréter la volonté de Dieu et c’est aux hommes de décider de l’organisation de la cité[17].
Les dangers de l’autonomie du système technique. J. Ellul écrivait en 1954 :« La technique ne supporte aucun jugement, n’accepte aucune limitation…Elle peut donc tout faire. Elle est vraiment autonome »[19]. La technique, ce ne sont pas seulement les machines mais la recherche dans tous les domaines de la méthode la plus efficace. La technique nous soumet à un processus de transformation sociale que nous ne maîtrisons pas. Daniel Cérézuelle écrit : « La technicisation du monde, tout comme le déploiement de la logique capitaliste, s’effectue hors de notre maîtrise…selon un processus qui a sa logique propre » [20]. Par exemple il n’y a jamais eu de débat pour savoir si l’agriculture industrielle était préférable à l’agriculture paysanne traditionnelle. Au nom de la recherche de l’efficacité maximale on a introduit au fur et à mesure sans en apprécier les multiples conséquences, toutes les techniq es concernant la mécanisation, les engrais, les pesticides qui font système et augmentent la productivité par homme au travail en entraînant une dévastation des sols (par les entrants chimiques et la mécanique lourde) l’empoisonnement des consommateurs, le ravage des paysages et la désertification des campagnes.
Pas de progrès envisageable de la démocratie sans remédier à la coupure actuelle entre ceux qui se considèrent comme des élites et le reste de la population. Un tiers de la population diplômé est coupé des deux autres tiers. Gaël Giraud n’hésite pas à déclarer que le gouvernement actuel gouverne « pour une toute petite élite et, pour les autres, semble n’avoir rien d’autre à proposer que la violence et le mépris de classe »[22]. Selon l’Observatoire des inégalités, depuis les élections de 2017, il n’y a pour ainsi dire plus de représentants des milieux populaires au Parlement [23].
Pour les auteurs que nous avons cités précédemment (Ch. Péguy, Keynes, H. Arendt…), la priorité qu’ils voulaient donner à la culture par rapport à la politique et à l’économie relevait de choix philosophiques. Aujourd’hui, ce sont les menaces de destruction du système-terre qui impose un « tournant de civilisation » selon l’expression du texte « pour un retour sur terre » après le confinement rédigé par Dominique Bourg et quelques collaborateurs dont Pablo Servigne : « Nous devrons métamorphoser les modes de vie des pays les plus riches, dont le nôtre, tout simplement parce que les causes des destructions du système-Terre ne sont autres que nos niveaux de consommation de ressources énergétiques, minérales, halieutiques, de surfaces, d’eau, de biomasse, etc. Un seul exemple, les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent la moitié des gaz à effet de serre, alors que la moitié la plus pauvre de la population n’émet que 10 % de ces mêmes gaz ».
Léo Joubert, qui a fait une thèse très riche pour analyser l’évolution de Wikipedia et sa situation actuelle, veut bien nous conseiller. L’une des questions difficiles est la suivante : Comment réaliser une encyclopédie du changement de cap qui tournerait le dos à la neutralité affirmée haut et fort par Wikipedia ? Au cours d’un échange, Léo Joubert avait noté avec ironie que l’évolution de Wikipedia n’avait pas été tendre à l’égard des fondateurs de Wikipedia et des principes qu’ils défendaient. Ils avaient été mis de côté. Et en effet, une certaine neutralité d’apparence ne s’impose-t-elle pas logiquement dès lors que l’on ouvre à tout un chacun la possibilité d’intervenir ? N’est-elle pas consubstantielle à un « commun numérique de masse »? Donc, comment maintenir une certaine ligne éditoriale qui prône un changement de cap sans céder à une pseudo-neutralité et au repli sur soi ?
[1] eccap.fr
[2] Comme l’est Wikipedia, pour tout un chacun qui cherche un renseignement.
[3] Voir l’article de Renaud Vignes « le monde d’après » dans l’eccap.fr
[4] Voir eccap Lettre n°5. Nouveau capitalisme et Europe
[5] T.Gomart. Guerres invisibles. Ed. Tallandier. 2021.
[6] Voir l’article dans AOC en avril 2021, qui s’appuie notamment sur le travail mené par Odile Chagny et Florian Forestier dans leur article « Contrebalancer les asymétries de pouvoir nées de la société numérique : vers un droit social de l’algorithme ? », à paraître dans le Cahier du CIEP.
[7] Voir art. de Maurice Merchier « Le transhumanisme : un homme augmenté, une humanité mutilée »
[8] Le Monde du 17 novembre 1989.
[9] Depuis J.Lang , nous avons connu onze ministres de la culture en 20 ans.
[10] C’était le titre d’un n° de l’été 2008, de la revue Mouvement des idées et des luttes. Thierry Paquot y faisait notamment mention des détracteurs de la société de consommation.
[11] Voir dans l’eccap l’article de G.R. « Au-delà de l’emploi quelles activités ? »
[12] Bruno Pattino. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Ed. Grasset, p.24.
[13] Dans la rubrique laïcité, voir l’article « Originalité de la laïcité française » selon R. Debray. Voir aussi l’article de G.Roustang, « Mystique et politique ».
[14] Interview de G. Giraud par D. Robert le 29 sept.2020. A noter cependant que l’eccap a tenu à faire partager les critiques formulées par Pierre Calame sur la méthode suivie pour organiser la CCC, voir la lettre 48.
[15] Dans la rubrique Démocratie, voir l’article Conventions citoyennes, recension du livre de J.Testart.
[16] Voir article de Marcel Bernos à la rubrique laïcité de l’eccap.fr
[17] Voir dans la rubrique laïcité son interview « Séparer le politique et le religieux » in El Watan que nous reproduisons dans l’eccap.
[18] Voir la tribune « Menaces sur l’observatoire de la laïcité » dans Le Monde du 8 avril 2021.
[19] J. Ellul. La technique ou l’enjeu du siècle. Paris 1954. Librairie A. Colin.
[20] Article in Futuribles n°429, 2019.
[21] E.Sadin. La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Paris, 2016, L’échapée.
[22] Voir la rubrique Elite de l’eccap.
[23] Mediapart présente un dossier très documenté intitulé « Un coup de bluff » à propos de la déclaration récente d’E. Macron (8 avril 2021) de supprimer l’ENA. A cette occasion la rédaction de Mediapart, en partageant l’analyse de Marc Bloch dans « L’étrange défaire », reprend un historique des origines de l’ENA et cite plusieurs livres dont celui de Mauduit, intitulé « La caste »
[24] Article de l’ECCAP « La démocratie et l’argent » selon Julia Cagé et l’article de G.Roustang « Information et démocratie, il y a urgence »
[25] Nous espérons bénéficier pour un ou plusieurs articles de l’expérience de Bernard Perret qui a été membre du Conseil National de l’évaluation. Voir son livre « L’évaluation des politiques publiques. Ed. La découverte,2001.
[26] Article de B.Perret : « De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être »
[27] Voir « Le choix des sobriétés » du Pacte civique, Ed. de l’atelier, 2021. Voir art. de M.Merchier « Conte de Noël : un monde sans publicité ».
14/09/2018
Psychosociologie et changement de cap
Il serait possible, naturellement, d'énoncer d'autres caractéristiques de nos sociétés rabougries et égoïstes mais ce serait tomber dans le travers dénoncé ci-dessus. Aussi nous en resterons là.
A) Elle met en liaison la conduite individuelle et collective avec la vie psychique et le champ social. Le terme de psychosociologie proposé par les praticiens et théoriciens français (et adopté par d'autres. cf. le début du texte) montre bien qu'il est nécessaire pour tenter de comprendre les conduites humaines (individuelles, groupales, collectives) de tenir compte aussi bien de la vie psychique individuelle et collective que des processus considérés comme principalement sociaux ou socio-économiques. C'est la seule manière d'explorer ce que M. Mauss nommait le « phénomène social total » et que la psychosociologie préfère nommer le « phénomène psychosocial total » (n'oublions que M. Mauss, bien que sociologue, a été président de la société française de psychologie, qu'il a essayé d'analyser les « rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie » et que tous les psychosociologues français se sont réclamés de l'enseignement de Marcel Mauss).
Dans cette perspective nous savons que pulsions, désirs, phantasmes, projections interviennent directement dans le champ social et que donc le psychosociologue, sans être analyste, doit posséder une bonne culture psychanalytique pour comprendre les phénomènes en particulier de transfert et d'identification qui interviennent dans la « scène psychosociale ».
B) Elle ne se donne que des tâches et des buts atteignables. La psychosociologie n'est pas révolutionnaire. Elle estime que toutes les révolutions se sont mal terminées et ont toujours permis l'instauration de sociétés autocratiques ou totalitaires (après la révolution française, le « bonapartisme » puis l'empire, après la révolution russe, le stalinisme oppressif, après le maoïsme révolutionnaire un maoïsme totalitaire ayant entraîné des millions de morts).
Cela ne signifie pas que la psychosociologie n'écoute pas les paroles de ceux qui n'ont, la plupart du temps, pas le droit à la parole ou qui se font agressés s'ils la prennent. Au contraire elle désire et elle fait en sorte que toutes les personnes, quelque soit leur niveau social, leur sexe, leur « race » puissent intervenir dans la vie de la cité : la psychosociologie est d'essence anti-hiérarchique, antibureaucratique, anti-technocratique. Elle se défie des « experts » (les technocrates ou les stratèges), elle pense que les « petites gens » sont aptes, s'ils sont bien informés, si la discussion est claire et exigeante, si tout le monde peut parler et s'écouter (comme dans l'éthique de la discussion de J. Habermas), à trouver, à inventer des solutions novatrices aux problèmes qui leur sont posés.
On pourrait dire alors qu'elle est profondément réformiste. Non, en aucune manière. La psychosociologie considère que le non-changement n'existe pas. Il ne s'agit pas à certains moments de se rendre compte qu'il existe des problèmes à solutionner. Il s'agit d'accepter que le monde, encore plus actuellement, est dans un état normal de perpétuel changement et d'être prêt à anticiper, accompagner, prolonger, contredire ou combattre au besoin les changements spontanés ou programmés que se déroulent chaque jour sous nos yeux. Qui aurait pu penser au moment de l'invention des grands ordinateurs comme l'Univac que pratiquement tout le monde aurait son ordinateur portable ? Qui aurait pu penser au moment de l’émergence de la révolution numérique que la plupart des faits, des données se trouveraient sur tous les smartphones de qualité ? En fait beaucoup de personnes avaient perçu ces évolutions mais peu étaient en mesure de les nommer. Or c'est un but de la psychosociologie de « donner leur véritable nom » à ce qui est en train de s'instaurer (et avant une installation définitive) pour pouvoir, comme Adam le faisait avec les animaux, avoir une certaine et une incertaine maîtrise de ce qui est en train de se produire. Dans le cas contraire, l'humanité non seulement serait toujours en retard sur ce qui se passe réellement mais encore elle laisserait le champ libre à ceux qui voudraient se servir des changements opérés pour les détourner à leur propre profit. Un seul exemple : le développement de l'information, la possibilité pour chacun de photographier les événements, le développement des réseaux sociaux au lieu de démocratiser l'information, de la rendre plus disponible, de renforcer l'initiative collective ont le plus souvent donné naissance aux « fake news » et au déploiement des injures ou des propos racistes.
Le monde espérait parvenir à écouter plus de vérités il n'écoute plus que « des faits alternatifs », des slogans, de la langue de bois. Le psychosociologue, qui n'est pas plus intelligent qu'un autre spécialiste, a un avantage pour lui : il sait que les « faits » n'existent pas comme tels mais sont construits, que les gens se battent pour essayer de faire admettre leurs opinions en leur donnant un caractère de vérité et qu'il doit se garder aussi bien à droite qu'à gauche car tout le monde, même de bonne foi, voudra le persuader et lui faire prendre des « vessies pour des lanternes ». Or il se doit de maintenir, comme Freud et même s'il n'est pas psychanalyste, dans une position de « désillusionneur ». Un psychosociologue, digne de ce nom, essaie de délivrer les groupes avec qui il travaille des « illusions » toujours mortifères qui les animent plus ou moins. Il doit aussi les aider à analyser les croyances et les convictions qui les font travailler. Non qu'elles seraient nécessairement fausses ou inadéquates, mais simplement parce que toute croyance ou conviction peuvent et doivent être mises en question.
En cela, le psychosociologue n'est pas un réformiste. Il est un « éveilleur » et un « éveillé » c. a. d. quelqu'un qui, comme Montaigne, doit toujours se demander et demander aux autres de se plier au joug d'une analyse constante, ouverte, agréable mais exigeante de ce à quoi ils croient, de ce qui les motive et qui peut-être les rend heureux ou au contraire défaitistes. Tâche impossible que celle-ci pourrait-on répondre à une telle constatation. Au contraire, il n'est rien qui rend plus heureux que d'être capable de s'analyser et de promouvoir une analyse poussée dans les groupes, car cela permet de se libérer de ses « passions tristes » (Spinoza) et d'accéder à un plus grand degré de lucidité et donc de liberté.
C) Le psychosociologue, tel que nous l'entendons, est mû par une « éthique de la finitude », forme d'éthique à laquelle j'ai donné ce nom. Tout le monde connaît trois sortes d'éthique : l'éthique de la conviction (Kant), l'éthique de la responsabilité (Max Weber), l'éthique de la discussion (Jürgen Habermas). Dans l'éthique de la conviction, l'homme décide d'entreprendre une action conforme à ses convictions sans se préoccuper des conséquences de son action (en fait, il estime toujours dans son « for intérieur » que son action aura des conséquences heureuses, en quoi il se trompe. Ainsi dans l'exemple de Kant, si quelqu'un a comme conviction qu'il faut toujours dire la vérité, il dira qu'il cache un fugitif que la police recherche quand il sera interrogé, ce qui amènera inéluctablement l'emprisonnement ou même la mort de ce fugitif qui essayait de fuir des lois iniques. Benjamin Constant a souligné, dans son temps, la contradiction dans laquelle s'était mis Kant qui, voulant définir un homme honnête, finit par en faire un meurtrier). Les grands chefs d’État sont souvent des êtres qui ont le courage de leurs convictions, bonnes ou mauvaises. Dans l'éthique de la responsabilité l'individu ne pose des actes qu'après avoir envisagé toutes les conséquences possibles et il choisit de n'entreprendre que celle qui aura le plus de conséquences fastes et qui donc ne suscitera en lui aucun regret de ne pas avoir choisi une autre décision. Il faudra donc qu'il puisse déployer l'éventail des conséquences possibles. Or, il n'est jamais certain d'avoir fait le tour de la question. Sa rationalité est toujours limitée comme l'a bien montré Herbert Simon.
Habermas montre, de son côté, qu'une décision n’entraîne l'adhésion et donc sa transformation en acte que si l'ensemble des personnes impliqués dans le processus et qui doivent subir les conséquences de la décision ont pu participer librement dans une libre et honnête discussion à l'élaboration de celle-ci. Le problème c'est qu'il faut être déjà démocrate dans sa conduite pour pouvoir discuter et argumenter démocratiquement avec les autres que l'on considère comme des égaux et des partenaires et non comme des adversaires ou des ennemis.
Le psychosociologue, mû par une éthique de la finitude, se conduit autrement. Il peut avoir des convictions mais comme il a été dit plus haut, il est capable de s'interroger et d'être interrogé dans ses convictions. Il est plus près de Montaigne que des héros de Corneille. Il s'intéresse aux conséquences possibles mais il sait qu'il ne peut mettre en oeuvre qu'un rationalité limitée et donc il sait d'avance que des conséquences inattendues (des « effets pervers ») peuvent se produire. Enfin, s'il est un partisan de la libre discussion et de la décision collective, il sait aussi que tout le monde dans un groupe ne joue pas le jeu, que certains essayeront de manipuler la discussion en leur faveur et que bien des décisions seront des décisions de compromis de valeur médiocre. Il a donc des convictions mais il s'interroge, il essaie d'être rationnel mais il connaît les limites de ses jugements, il a confiance dans ses partenaires mais il fait attention à ne pas être « le dindon de la farce ». Et puis il connaît la force de son inconscient qui peut lui faire accomplir des actes auxquels il n'aurait jamais pensé. D'où l'éthique de la finitude qui envisage l'acceptation de l'impuissance, la prise de conscience des limites, la connivence de chacun avec la mort qu'il porte en lui et qu'il peut projeter sur les autres. C'est lorsque le sujet se situe à la fois comme porteur de vie et de mort, comme égoïste et altruiste, comme être de raison et de passion, comme un être qui pense seul et avec les autres qu'il va être capable de sublimation c'est-à-dire de se chercher lui-même dans les autres et les autres en lui-même dans une quête permanente de vérité et d'autonomie pour lui-même et pour autrui. Dans l'éthique de la finitude, le psychosociologue se met en danger lui-même, il espère que, comme le dit un psychanalyste, que c'est celui « qui n'a pas peur de se déchirer » qui est capable d'oeuvrer dans la plus grande lucidité. Ainsi, n'ayant pas trop la crainte de se perdre il peut se retrouver avec lui-même et avec les autres.
D) Cette conception de la posture et de l'action du psychosociologue s'accorde avec la conception qu'il a de l'être humain. Pour lui, comme pour Walter Benjamin, chaque homme est un être historique (ce que nous avons nommé un « créateur d'histoire »), quelque soit la place qu'il occupe sur l'échiquier social. Situé très haut, il pourra, peut-être exercer une énorme influence situé très bas, dans la hiérarchie sociale, il ne pourra faire « bouger les choses » qu'avec difficulté et l'appui de beaucoup d'autres comme nous le constatons dans les séances de sit-in ou « d'occupy city ». Mais en tout état de cause, il peut (et il doit sans doute) influer sur le cours des événements, pour le meilleur comme pour le pire. Il n'y a personne d'innocent, tout le monde est l'auteur plus ou moins anonyme de « moments de civilisation comme de moments de barbarie », comme le dit encore Benjamin. Lautréamont disait que la poésie devait être faite « par tous, non par un ». Il avait raison, la transformation sociale également. Cette transformation ne prend pas la forme d'une révolution ou d'une série de réformes (cf. supra).
Elle a lieu tous les jours, souvent à bas bruit, dans toutes les actions quotidiennes de lutte pour l'amélioration des conditions de travail ou pour une augmentation de la rémunération, de création de nouveaux rapports sociaux avec sa femme ou son mari, de même qu'avec les enfants, les voisins, les personnes de rencontre. Wilhelm Reich avait raison. Ou la révolution (même si ce terme ne nous convient pas) a lieu chaque jour, dans les moindres gestes ou elle n'a pas lieu. Il n'y a pas de « grand soir », de « grève générale » qui mettent à bas les puissants, il y a la volonté journalière de transformer à son niveau, et comme on peut (car le pouvoir de chacun est mince) la réalité psychosociale.
Ce rôle éminent de chaque être, de se situer comme créateur d'histoire, peu de gens hélas le reconnaissent car il s'agit d'un fardeau dur à porter. Il signifie que chacun est (plus ou moins) responsable de ce qui lui arrive et de ce qui survient sur la scène psychosociale. Les « existentialistes » avaient aussi raison, même si leurs démonstrations étaient lourdement moralisatrices. Tout le monde est engagé, qu'il le sache ou non. Tout le monde est responsable (un peu) de l'état de notre monde. Quand quelqu'un obéit bêtement, quand il détourne les yeux devant la misère et l’iniquité, quand il ne voit plus les choses et les êtres comme s'ils les voyaient pour la première fois, quand il se laisse aller à la pente de la jouissance à tout prix, de la consommation ostentatoire, quand il accepte l’injonction du dépassement continu etc... il manque à « sa qualité » d'être humain capable de réflexion et de sublimation de remise en cause, de penser ce qui n'a jamais été encore pensé. Il se laisse prendre à ce monde de la vitesse, de l'obligation de changement permanent, alors qu'il oublie qu'il ne peut agir qu’après avoir pensé ou qu'en pensant et que de toutes manières il est, quelque peu, un agent de changement dans la mesure où il est un être vivant.
Certains actuellement ont tendance à désespérer de l'homme et estiment que celui-ci, surtout celui des sociétés technologiques avancées, ne croit plus qu'à la science, qu'aux technologies nouvelles et se prépare à entrer, quasi comme un robot, dans un univers robotisé. Ils ont tort car une vision historique (certes peut-être mensongère!) nous apprend que les hommes, malgré leur peur, parfois leur lâcheté, leur violence, leur aveuglement, finissent la plupart du temps par trouver des solutions à des problèmes apparemment insolubles. Le pire n'est pas toujours sûr, même s'il advient un peu trop souvent dans la vie humaine.
E) alors quels sont les voies de dégagement ou mieux de renouvellement possible. Devons-nous nous contenter d'accepter certaines réformes nécessaires, devons-nous accepter que les hommes, dans leur majorité, se laissent bercer d'illusions, se réfugient dans leur identité sociale, familiale, personnelle. Devons-nous accepter ce monde de petits « egos » qui se prennent pour des « egos grandioses» chaque fois qu'on les flatte ou qu'ils disposent d'une certaine marge de pouvoir. Naturellement non même si ce n'est pas la voie de la facilité.
-1) Il faut d'emblée regarder les hommes tels qu'ils sont, ni anges, ni bêtes. Capables de penser et soucieux de penser et de se comporter comme les autres, apte à l’héroïsme et à la lâcheté la plus nocive, ouvert à autrui et capable un jour de tuer son voisin (cf. les massacres de Rwanda), mélange en définitive de haine et d'amour, animal politique et animal sauvage. En définitive, un ensemble plus ou moins fou car il n'a pas comme les animaux des instincts pour le guider. Il n'a que des pulsions, des phantasmes, des représentations qui l'amènent à créer les plus belles choses (ex parmi d'autres les sculptures de Michel-Ange ) ou à inventer l'enfer sur terre (les camps de la mort). C'est à cet être curieux, totalement contradictoire, fou et génial, raisonnable et passionné, aimant et haïssant autrui que la psychosociologie à affaire. Ce n'est donc pas un être qui veut passer à l'âge industriel et rationnel comme le croyait Saint-Simon, ce n'est pas un être qui cherche l'association entre égaux comme le disait Proudhon, ce n'est pas un être qui peut organiser son travail et ses passions avec d'autres dans des phalanstères heureux comme l'imaginait Fourier, ce n'est pas un être voué au travail (le travail comme essence de l'homme) capable de comprendre le fonctionnement du monde capitaliste et « de se libérer de ses chaînes» comme le voyait Marx (nous nous excusons de ce résumé certainement déformant). C'est un être totalement imprévisible qui est l'acteur. Et c'est pour cela que depuis Platon tout le monde se demande comment le gouverner, comment l'éduquer, depuis Freud, comment l'analyser et le comprendre et que tous les bons auteurs et les bons praticiens savent que gouverner, éduquer, psychanalyser (et nous ajouterons intervenir psychosociologiquement) sont «des métiers impossibles » c.a.d. des métiers où les résultats attendus ne seront jamais à la hauteur des efforts fournis.
-2) Compte-tenu de ce que sont les hommes individuels (des êtres définitivement imprévisibles mais qui ne peuvent vivre seuls) il est évident qu'une intervention psychosociologique ne peut avoir lieu que s'ils en font une demande express ou au moins qu'ils envisagent avec ferveur ou sérénité ce type de travail proposé par une équipe de psychosociologues. Il n'est pas possible (ce serait même aberrant) d'imposer une action, de quelque nature qu'elle soit (formation, coaching, consultation, suivi d'équipe, travail en collaboration, intervention psychosociologique approfondie etc.) à une personne ou à un groupe de personnes s'il n'y avait pas le moindre désir de sa (ou de leur) part de se lancer dans une aventure dont l'issue est toujours incertaine. Freud notait déjà en ce qui concerne l'intervention psychanalytique en 1929 : «à quoi servirait l 'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? » La psychosociologie, ayant moins de lettres de noblesse que la psychanalyse, a encore plus de chose d'être récusé qu'une analyse sociale.
Ceci étant (et l'existence d'un groupe comme le CIRFIP – Centre international de recherche, de formation et d'intervention en psychosociologie - le montre), la psychosociologie commence à être reconnue et les 120 membres du Cirfip sont souvent sollicités, même si leurs analyses et leurs modes de travail demeurent souvent des « objets étranges » pour ceux qui ont formulé une demande.
-3) les travaux des psychosociologues isolés des autres expériences sociales ne peuvent avoir qu'une influence minime. C'est pourquoi (mais nous ne pouvons le développer dans ce texte) il faudrait que les multiples expériences qui seront abordés dans un prochain numéro de la « nouvelle revue de psychosociologie » (le no 28 : « faire société autrement) et qui sont « pour la plupart l’oeuvre des jeunes générations qui entendent poser là des choix plus autonomes parmi les ressources du passé et du présent pour réparer un avenir altéré ou pour faire advenir un monde souhaité » (extrait de l'argument du numéro) puissent se raccorder, d'une manière ou d'une autre, mais le plus étroitement possible, à la recherche et à l'intervention psychosociologique nées déjà il y a près de 80 ans. En effet nous pensons que si les psychosociologues, influencés d'un côté par les socialistes utopiques (Saint-Simon, Proudhon, Fourier, Owen) et par Marx, et de l'autre par les théoriciens anglais et américains de la psychologie sociale, n'avaient pas depuis longtemps proposé de nouvelles manières de penser et de réaliser le changement, il n'y aurait pas à l'heure actuelle de tels désirs et de telles actions de changement pour proposer d'autres possibilités visant à l'invention continue d'une nouvelle société.
Notes
19/01/2017
Quartiers en déshérence
Un constat accablant
La longue période de campagne électorale actuelle pourrait être l’occasion de débattre d’un sujet central qui concerne directement ou indirectement une part importante de nos concitoyens et que l’on nomme la crise des banlieues.
Constatons qu’à ce jour aucun des protagonistes qui prétend présider le pays n’a abordé sérieusement ce sujet et proposé les moyens de faire face à cette “crise“ qui perdure depuis bientôt un demi-siècle. Faudra-t-il attendre les derniers jours de campagne électorale pour qu’enfin des candidats osent s’engager à prendre à bras le corps ce dossier et proposer la démarche et les moyens permettant à des millions d’habitants des quartiers populaires de reprendre espoir et de se sentir membres à part entière de la communauté nationale ? Il y a quelques mois à peine, le Premier Ministre d’alors Manuel Valls semblait avoir pris conscience de la gravité de la situation en découvrant que certains de ces quartiers populaires étaient devenus de véritables “ghettos urbains“. Ces quartiers de “relégation“ et de non-droit, où prospère dit-on la délinquance sous toutes ses formes s’avèrent être aussi des lieux dans lesquels la plupart des terroristes ou apprenti terroristes ont vécu ou et trouvé refuge.
Pour rétablir l’état de droit et l’ordre républicain, il convenait de compléter l’action indispensable des forces de l’ordre par une politique de mixité urbaine et sociale de grande envergure. Un an après, ces fortes déclarations sont, pour l’essentiel, restées sans effet. Aucune mesure pourtant considérée comme urgente, n’a été décidée par le gouvernement et le budget affecté à la politique de la ville a subi les réductions drastiques de Bercy. Qui connaît aujourd’hui le nom du Ministre de la Ville en charge de ce sujet jugé pourtant majeur un an auparavant ? On apprend qu’il est d’abord ministre de la Jeunesse et des Sports Cette dernière fonction accapare manifestement son emploi du temps (une visite sur le Web en est la preuve). Il aurait paraît-il une secrétaire d’Etat chargé de la politique de la ville ?
Seule la loi dite “égalité et citoyenneté“ portée à bout de bras par la Ministre de la santé des affaires sociales, Marie Paule Touraine tente de répondre modestement à quelques-unes des causes de la ségrégation urbaine et de l’exclusion d’une part croissante de la population. Cette loi, votée à l’arraché par le Parlement le 22 décembre 2016, malgré son titre ambitieux et la bonne volonté de ses rédacteurs, est un assemblage hétéroclite de mesures souvent ponctuelles et qui ne peuvent servir une politique ambitieuse de reconquête des banlieues.
Ce constat sévère face à la surdité et à l’inaction du gouvernement actuel, concerne en réalité la plupart des responsables politiques de tout bord qui, depuis de nombreuses années lorsqu’ils sont au pouvoir, se contentent de quelques discours et de mesures qui n’interviennent jamais sérieusement sur les causes à l’origine de cet apartheid urbain.
Plus de 5 millions d’habitants laissés pour compte
Pourtant depuis des années, les signaux d’alerte se multiplient de toutes parts. Les outils de mesure de cette exclusion et de cette ségrégation sociale ne cessent d’être rappelées. Statistiques et études de l’INSEE, rapports d’évaluation de l’ANRU (Agence National de Rénovation Urbaine) s’ajoutent régulièrement aux diverses analyses et rapports souvent commandés par les Ministres successifs. Le dernier en date avait semblé éveillé l’attention des élus responsables.
Rédigé par Mohammed Mechmache et Marie Hélène Baqué, ce rapport posait les bonnes questions et proposait de nouveaux moyens d’action appuyés sur la conviction que «La banlieue n’est pas un problème et un réservoir de coupables, mais elle est une partie de la solution ». Ce rapport, par son approche renouvelée, a suscité de l’intérêt dans les banlieues et à même conduit un Ministre à attacher son nom à une loi (loi Lamy) qui institue des Conseils citoyens impliquant directement les habitants. Deux ans plus tard, cette tentative de partage de la responsabilité et de démocratie de proximité est presque partout un échec et laisse à ceux des habitants qui s‘y sont investis un souvenir amer (cf. le mouvement Pas Sans Nous) Pendant ce temps, les conditions de vie dans la plupart des quartiers populaires ne cessent de s’aggraver et L’Observatoire des Zones Urbaines Sensibles (ONZUS quel beau sigle) décline régulièrement ces chiffres http://www.onpv.fr/donnees/les-10-chiffres-cles
PAUVRETÉ 38,4 % C’est le pourcentage de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté dans les quartiers prioritaires, au lieu de 12,2 dans le reste du territoire.
ÉDUCATION 21,7 % C’est le pourcentage de lycéens qui s’orientent vers une filière générale en 1re dans les quartiers prioritaires, au lieu de 40,4 % dans le reste du territoire.
SÉCURITÉ 25 % des habitants des quartiers prioritaires se sentent en insécurité au lieu de 14 % dans le reste du territoire
SANTÉ 1 sur 4 C’est le nombre d’habitants des quartiers prioritaires qui déclarent avoir renoncé à des soins dentaires pour raisons financières en 2014. Pour compléter cette énumération, on notera qu’à Marseille, selon les données gouvernementales, près de la moitié du territoire urbain regroupant plus du tiers des habitants est classée Zone Urbaine Sensible.
Confirmant les informations des institutions officielles, de nombreux observateurs de la vie locales, qu’ils soient sociologues, chercheurs, écrivains, journalistes ou acteurs de la gestion urbaine font un constat similaire sans cesse plus inquiétant de l’évolution des principales banlieues en France.
Les origines d’un tel désastre
C’est le résultat d’une politique nationale assumée depuis plus de quarante ans et dont les causes les plus significatives sont les suivantes -Une croissance économique en panne. -Une politique de la ville en trompe l’œil -Une ségrégation urbaine assumée - La crise économique a bon dos ! -Si après les trente glorieuses, la croissance du PIB s’était poursuivie au même rythme ? -si les écarts entre les riches et les pauvres s’étaient réduits ? -si en France la courbe du chômage s’était enfin inversée etc… Si… si… , alors les pauvres des banlieues, français ou étrangers, avec ou sans papier, seraient moins nombreux à la charge des services sociaux. Selon le rapport du CREDOC d’avril 2015 sur les quartiers dits sensibles : en France, c’est 12% de la population qui vit ou travaille dans un “quartier sensible“ et l’image de ces quartiers s’est plutôt dégradée durant les cinq dernières années. Les effets dramatiques des crises qui se succèdent depuis 40 ans se font en effet sentir non seulement dans les banlieues des agglomérations mais aussi dans le milieu rural. Marseille, en partie parce que sa banlieue est dans la ville, est depuis longtemps en tête de cette triste compétition. Un coup d’œil sur d’autres métropoles montre en effet que certains élus ont su prévenir ou au moins atténuer cette ségrégation urbaine et cette mise à l’écart d’une partie de sa population.
L’échec de la politique de la ville ?
Durant près d’un demi siècle, plusieurs tentatives de réhabilitation des cités à travers la France ont été tour à tour engagées. Lors des attentats des 7 et 8 janvier 2015, le constat des origines géographiques et ethniques de la plupart de leurs auteurs, a soudain mis en lumière ce qu’il faut bien considérer comme un échec. Les causes d’une telle dérive sont pourtant anciennes. En 1973 le programme habitat et vie sociale (HVS) précède la politique de la ville initiée par Hubert DUBEDOUT qui, en 1982, avait comme objectif de répondre aux attentes des habitants des banlieues et tout spécialement des jeunes. Dans le rapport publié en 1983 on peut lire « Il faut parler clair, ce qui se joue aujourd’hui dans ces quartiers avec les jeunes est décisif pour l’avenir de nos cités et le devenir de la société. La situation à cet égard est inquiétante. Elle n’est pas irrémédiable.(in “Ensemble refaire la ville ‘’la Documentation française janvier 1983)
A l’évidence ces objectifs n’ont pas été atteints et, depuis plus de 40 ans, les conditions de vie dans ces cités se sont sérieusement aggravées Les pouvoirs publics nationaux et locaux ont été régulièrement alertés sur l’échec de “la politique de la ville“. Toutefois, grâce à la lucidité et au courage politique de certains maires, des progrès sensibles ont pu être enregistrés. Cette “crise des banlieues“ ne s’est heureusement pas généralisée à toutes les villes du pays et plusieurs d’entre elles, bien que comportant d’importants quartiers d’habitat social, ont été totalement ou partiellement épargnées par les émeutes de l’automne : Nantes, Nancy, Chambéry ou encore Vaux-en-Velin et bien d’autres encore. Dans ces villes, la politique de la ville aujourd’hui tant décriée, a été mise en œuvre avec intelligence, courage et constance depuis de nombreuses années. Ce n’est pas le cas à Marseille dont les élus ont refusé d’appliquer sérieusement cette démarche.
En novembre 2005, les révoltes des banlieues a fait trembler le pays tout entier et mis en lumière une situation de désordre qui a soulevé l’inquiétude dans le monde entier et a été ressentie comme un danger pour l’avenir de la France. Des experts et observateurs en tout genre ont largement analysé cette situation. Les diagnostics portés sur le malade et la maladie ont souvent été pertinents et les médias ont tenté parfois avec succès de donner la parole aux « jeunes émeutiers » et à ceux qui les entourent. Chacun à son niveau de responsabilité, et en particulier les élus et le gouvernement, ont alors assuré avoir entendu la leçon et promis d’agir vite pour qu’une telle situation ne puisse se reproduire. Une fois de plus, une peur en chassant une autre, c’est l’insécurité, le terrorisme et l’étranger qui deviennent la cause de tous nos maux, comme avant chaque échéance électorale. Cette révolte des jeunes, si spectaculaire et inquiétante soit-elle, ne doit pas cacher d’autres révoltes plus discrètes mais tout aussi profondes qui s’expriment par la désespérance, l’angoisse et la peur du lendemain de tous ces habitants de banlieues qui ne croient plus aux promesses jamais tenues et qui pour certains se réfugient dans des paradis artificiels ou des idéologies extrémistes. Les gouvernements et les ministres de la ville successifs ont, pour la plupart, eu un comportement proprement schizophrène. Il s’agissait pour chacun d’afficher la poursuite de cette politique en lui donnant un nouvel élan tout en niant les actions du prédécesseur. On pourrait multiplier les exemples de ces décisions en stop and go. Qu’il s’agisse de la réhabilitation des logements, des emplois jeunes, de la prévention, de la police de proximité ou de l’éducation nationale. Le résultat de ce va et vient permanent a eu un effet catastrophique sur les bonnes volontés locales, sur les maires un peu hésitants, sur les fonctionnaires inquiets ou frileux. Ce n’est pas la politique de la ville qui est en échec, c’est celles des pouvoirs publics qui n’ont pas su ou pas voulu la mettre en application ou qui, trop souvent, s’en sont servis comme discours pour cacher une stratégie d’exclusion. Il convient donc de ne pas limiter les analyses aux évènements récents mais admettre que la “crise des banlieues“ et, au-delà, la crise de la ville est un phénomène ancien et permanent et qu’elle se manifeste sous des formes diverses depuis plus de quarante ans.
Le sociologue Thomas Kirszbaum chercheur associé à l’école normale supérieure de Cachan écrit ceci dans son ouvrage :En finir avec les banlieues ? (l’aube) « parler de la crise des banlieues suggère que nous ferions face à un problème provisoire dont il serait possible de venir à bout par un traitement adapté. Pourtant la leçon de l'histoire est claire : les banlieues sont depuis toujours aux marges de la ville, mais au cœur d’une question sociale, urbaine et politique en perpétuelle recomposition . »
Une ségrégation urbaine continue et assumée
La ségrégation à la fois sociale et ethnique est aujourd’hui une donnée majeure des quartiers les plus stigmatisés. La mixité urbaine n’est ici qu’une lointaine utopie. On met toutefois en avant cet impératif républicain afin de préserver encore certains quartiers au détriment de ceux dont les maires et les organismes logeurs ont délibérément estimé qu’ils étaient irrécupérables et, pour la plupart, voués à la démolition. On est loin de l’objectif affiché en 1987 du « retour des classes moyennes aux Minguettes ». Progressivement, par une politique d’attribution subtile ou parfois même par l’absence de politique, certains quartiers ou groupes d’immeubles se sont transformés en ghettos regroupant les familles nombreuses d’origine étrangère ou tsiganes, les chômeurs de longue durée, les familles monoparentales etc… Toute population considérée par les bailleurs comme des locataires à risque. Comment s’étonner alors de la forte “coloration“ des jeunes émeutiers de l’automne. Une telle évolution a pourtant été dénoncée depuis de nombreuses années et des rapports successifs ont tiré la sonnette d’alarme et proposé des solutions réalistes. Apartheid territorial, social, ethnique, ghettos urbains, relégation, ségrégation, politique de peuplement, mixité urbaine Ces termes employés par le Premier Ministre Manuel VALLS sont repris par tous les médias et largement commentés. Nombreux sont ceux (sociologues, urbanistes, philosophes, élus, etc…) qui, à un titre ou un autre, se sentent concernés par ce discours du “parler vrai“ sans doute justifié par les dramatiques événements du début de l‘année 2015. La mixité urbaine est promue comme principal remède à cet inquiétant constat. Reste à passer de la prise de conscience et des discours à la mise en place opérationnelle d’une politique enfin efficace pour remédier aux erreurs passées.
La mixité dans l’habitat : une fausse bonne idée déjà ancienne et qui perdure.
A l’origine, dans les grands ensembles (les ZUP) destinés à loger les classes populaires, une mixité relative était programmée réservant les terrains les plus attractifs à des copropriétaires représentants des classes moyennes. Ces programmes ont été en partie réalisés, mais n’ont pas répondu aux souhaits des concepteurs. Ces quelques immeubles privés insérés dans les cités ont été assez abandonnés par leurs premiers occupants et sont aujourd’hui, pour beaucoup, en déshérence. Les copropriétés dégradées qui apparaissent aujourd’hui dans de nombreuses banlieues posent des problèmes souvent insurmontables aux élus locaux. Par la suite, de nombreuses autres initiatives tendant à maintenir ou à retrouver une certaine mixité sociale ont été développées sans résultats probants. Toutes ces bonnes intentions affichées, toutes ces initiatives n’ont, à ce jour, pas su ou pas pu éviter le processus de relégation dans les mêmes lieux, dans les mêmes zones urbaines sensibles, de générations de chômeurs, d’immigrés, de familles monoparentales, de jeunes sans avenir, etc. Les raisons de cet échec sont multiples. Les unes sont d’ordre conjoncturel et trop souvent mises en avant pour servir d’excuse : la crise économique mondiale, la montée des extrémismes, de l’individualisme, de l’insécurité, la poursuite d’une immigration mal contrôlée, les conflits internationaux, mais aussi la responsabilité des parents, des enseignants, “mais que fait la police ?“, etc… Tous ces facteurs négatifs sont à prendre en compte, mais ils ne peuvent expliquer à eux seuls les dérives constatées depuis trop longtemps. Poursuivant le nécessaire mouvement de décentralisation, les gouvernements successifs n’ont pas pris la mesure des dérives occasionnées par le manque de lucidité et parfois de c urage des autorités locales. Les politiques nationales mises en œuvre (politique de la ville, ANRU, etc…) ont laissé à l’échelon local la responsabilité de leur mise en œuvre. On ne saurait oublier dans cette recherche de responsabilité le poids d’une partie de nos concitoyens qui, dans leur souci d’éviter des proximités jugées inopportunes et dévalorisantes, exercent de fortes pressions sur les décideurs locaux afin de conserver leur “entre soi“. Ils font ainsi obstacle à tout nouveau programme de logement social dans leur voisinage.
Des pistes pour agir : Un programme prioritaire
Si l’on se refuse à croire que seule une politique de mixité de l’habitat imposée permettrait de construire ou reconstruire la ville idéale, si l’on accepte que le candidat à un logement social a le droit de choisir son lieu de résidence, une politique nationale à même de remédier aux principales causes des graves dysfonctionnements de certains quartiers est encore possible et peut se décliner autour de cinq principaux chapitres.
1° La Politique de la ville à reconsidérer.
La concentration des moyens financiers et humains sur les quartiers les plus à la dérive sera systématisée sous le contrôle direct de l’Etat. La stratégie de l’ANRU concernant les démolitions de logements sera remise en cause. La réhabilitation des immeubles existants sera privilégiée et des moyens de gestion renforcée seront mis en place. Les quartiers concernés seront l’objet d’une intervention spécifique de l’ensemble des acteurs publics et privés sous l’autorité d’une équipe de professionnels dotée des pouvoirs de décision. Il s’agit de mettre en œuvre tous les outils permettant “de faire de ces quartiers de bons quartiers populaires“ bénéficiant de l’ensemble des services urbains en qualité comme en quantité.
2° Les attributions de logement.
Les organismes gestionnaires de logements sociaux remettront en cause leur méthode de sélection des locataires. La totale transparence des attributions comme la liste des demandeurs doit être obligatoire sous peine de sanction. Les locataires doivent être tenus informés des vacances de logements intervenant sur l’ensemble du patrimoine ainsi que de la mise en service des nouveaux logements. Tout refus d’attribution devra être motivé et justifié. Le représentant local de l’Etat sera doté de l’autorité nécessaire pour faire appliquer ces mesures qui constituent une évolution radicale dans le fonctionnement actuel de nombreux organismes.
Reconnaître à tout habitant des cités le droit et les moyens d’en partir mais aussi le droit d’y rester requalifier ces lieux de vie afin que ceux qui le souhaitent puissent s’y installer par choix et sans contrainte, tels devraient être les objectifs (l’utopie positive ) de toute stratégie de lutte contre la ségrégation urbaine et la dérive de certains quartiers.
3° Le retour vers les centres villes.
Dans les quartiers des centres anciens des villes, les logements sont souvent dévalorisés alors qu’ils bénéficient de la proximité de nombreux équipements. Les actions de requalification urbaine ont trop souvent conduit au départ des habitants les plus fragiles. La spéculation immobilière a largement contribué à chasser les habitants vers la périphérie. Les programmes de logements sociaux doivent se recentrer en priorité sur le rachat et la réhabilitation de ces logements.
4° La reconnaissance réelle du droit à la parole des habitants des quartiers.
Après les recommandations faites en 1982 par Hubert DUBEDOUT, initiateur de la politique de la ville, après les multiples tentatives faites par ceux qui lui ont succédé, la récente loi “Lamy“ a enfin reconnu le rôle des habitants des cités. Sur le terrain, des initiatives se multiplient pour tenter de mettre en application les recommandations du législateur en créant les conseils de quartier. Il faut agir pour que ce mouvement ne soit pas qu’un feu de paille et que les principaux intéressés puissent prendre part à la construction de leur avenir et de celui de leurs enfants.
5° Mettre fin à la ‘relégation‘. Des transports collectifs accessibles à tous.
L’insuffisance, voir l’absence de transports publics est un obstacle majeur pour les habitants des banlieues. Toutes les enquêtes menées dans les cités ont démontré les effets pervers de l’enfermement sur la constitution des ghettos urbains. C’est à n’en pas douter le problème N°1 à résoudre car l’absence de transport collectif est le premier facteur qui limite le marché du travail. Ce lourd handicap n’est pas seulement propre aux habitants des cités comme le montrent les principales études justifiant la création d’une métropole. Le livre blanc des transports métropolitains Aix Marseille Provence résume ainsi la situation : Au quotidien, embouteillages, retards des trains, bus pleins, cars bloqués, sont les symptômes d’une sur utilisation des infrastructures. Fruit de l’investissement du XIX siècle pour les voies ferrées, des années 1950 à 1980 pour les autoroutes, les réseaux ont progressivement cessé d’être développés. De nouveaux investissements doivent être en priorité affectés à la desserte des villes et de cités de banlieues. Il s’agit là le plus souvent d’investissements lourds et complexes qui déterminent pour de longues années les conditions de vie de la population. Les choix ne peuvent être laissés aux seuls techniciens et élus mais doivent faire l’objet d’un très large débat public préalable. Trop souvent des décisions sur ce sujet sont prises en catimini sans pouvoir être mise en cause. Il est grand temps d’ouvrir une large consultation à l’échelle des métropoles.
6° Il faut légaliser la consommation de hachish !
Avant de conclure je mets au débat une cinquième proposition concrète que j’assume. Elle s’appuie sur 50 années de fréquentation des quartiers populaires. Cette proposition semble partagée depuis quelques mois par un nombre croissant d’experts de toutes sortes mais aussi de responsables politiques nationaux et locaux et des citoyens, qu’ils soient ou non consommateurs. L’Appel de Marseille lancé récemment a eu écho important et a permis d’ouvrir le débat. Une telle mesure doit être prise avec prudence et nécessite un accompagnement de tous les instants et une sérieuse évaluation. Les dramatiques conséquences d’une politique de prohibition qui n’a plus les moyens d’être appliquée par la police et la justice et qui continue à remplir les prisons de petits dealers qui, en sortant se transforment pour certains en apprentis djihadistes. Nous savons aussi que, s’il y a des trafics et des dealers dans les cités, la grande majorité des consommateurs habitent plutôt dans les quartiers plus “respectables“. Ceux-là, personne ne les met en demeure de répondre des conséquences de leurs mauvaises habitudes !! Quant aux sommes souvent importantes découvertes dans les immeubles lors des perquisitions, elles sont généralement la propriété de chefs de gang qui ne laissent que quelques miettes à ceux qu’ils exploitent pour se couvrir et en particulier des plus jeunes ou des mères de familles en détresse. Une telle décision doit, pour être efficace, s’accompagner d’une méthode et de procédures d’exception qui ont été expérimentées ailleurs. Nulle doute que, dans les quartiers de Marseille où viennent s’approvisionner tous les consommateurs de la région, il conviendra d’entreprendre une vaste campagne d’explication et de substitution à caractère économique afin d’éviter de voir se constituer des réseaux parallèles. Alors oui, en France, et en priorité à Marseille il faut sortir de l’hypocrisie et, sans délai, s’engager dans la remise en cause d’une politique de prohibition qui devient chaque jour plus absurde et dont les conséquences sont dramatiques. Les conséquences d’une telle proposition ne devraient pas être rejetées sans réflexion et sans débat car elle est une condition pour retrouver plus de justice et de solidarité et permettre aux habitants des quartiers populaires de retrouver enfin calme et dignité.
12/04/2018
QUE FAIRE POUR LE LOGEMENT ? Quelques propositions.
Les trois articles sur le logement ont été rédigés par Jean-Pierre Paret en collaboration avec Guy Roustang. J.P.Paret a été directeur général de l’Office public HLM de la ville de Marseille, puis promoteur privé et enfin directeur général de Logirem de 1994 à 2005. Il est actuellement membre du Conseil d’administration de Famille et Provence. J.P.Paret a demandé l’avis de quelques acteurs du logement social avant l’insertion de ces articles dans l’ECC.
Revenir à une aide à la pierre beaucoup plus importante
Comme vu précédemment, le dispositif PINEL (du nom du récent ministre du logement qui a proposé cette exonération comme l’avaient fait ses prédécesseurs depuis 20 ou 30 ans) permet à un investisseur privé de recevoir une aide (à la pierre) de l’Etat par le biais de l’exonération fiscale pouvant atteindre 63 000 Euros en 12 ans. Les contreparties sont relativement minimes et peu contrôlées. Le locataire peut éventuellement percevoir une aide à la personne. Un logement HLM revient à 90 000 Euros pour un T 2 et à 150 000 Euros pour un T 4. Ne vaudrait-il pas mieux affecter les dégrèvements d’impôt au moins en partie au logement social ? L’incidence sur le BTP serait nulle car un logement social qui souffre encore de l’image des “tours et des barres“ a depuis la fin des années 70 une qualité au moins égale si ce n’est supérieure à celle du logement privé. A noter que les logements sociaux les plus anciens, financés avec une aide à la pierre plus conséquente, non seulement ont des loyers beaucoup plus abordables, mais aussi permettent de financer la construction de logements neufs et ce depuis plus de 50 ans. Appliquons au Logement Social une aide à la pierre et une aide à la personne comparable au dispositif Pinel. Reste à préciser où mettre le curseur entre ces deux aides.
Travailler encore plus les projets
Il doit être possible de revenir à des constructions moins chères avec une architecture de qualité. Un logement de grande surface est gage de qualité de vie, voire de luxe, mais réaliser un logement T2 de 50 M2, avec le loyer élevé correspondant devient un faux luxe et ne sera pas accessible à un ménage très modeste. Le candidat locataire préfèrera sans doute un logement plus petit avec des prestations plus sommaires mais avec un loyer correspondant à ses revenus. De nombreux architectes de talent sont capables de réaliser des logements de qualité, de surfaces plus modestes.
En finir avec l’attrait de l’accession à la propriété en maison individuelle
Combien d’accédants, surtout en maison individuelle, se sont endettés de manière très importante, ont travaillé sans relâche pour aménager leur intérieur, leur jardin dans une région où le marché est peu tendu, sans imaginer (ou si peu) les dépenses supplémentaires (la deuxième voiture, l’accompagnement des enfants…). Ils se retrouvent ficelés à leur emploi, quand ils ont la chance d’en avoir un, sans pouvoir évoluer et changer de travail car la maison (à condition déjà de trouver un acquéreur) serait revendue à perte. Il est très dommage de “gâcher “du foncier loin des centres ville car cela coute très cher à la collectivité. Il est beaucoup plus intelligent du point de vue urbanistique et financier de densifier les centres et la première couronne, là où les services existent déjà.
Dégager du foncier
C’est aux Pouvoirs Publics de travailler à retrouver du foncier et à mettre en place des procédures-à inventer ou réinventer- pour éviter la flambée des prix des terrains. Obliger sur chaque opération nouvelle -même 8 logements- de réaliser 25% de logements sociaux, sans se limiter systématiquement au PLS, sera une manière de faire baisser les prix. Il sera toutefois nécessaire que les acteurs du logement social cessent de faire de la surenchère sur leurs collègues mais néanmoins concurrents. Cette pratique de création de 25% de logements sociaux sur chaque opération nouvelle faciliterait grandement la mixité sociale. Des communes le font et cela fonctionne très bien alors qu’il semble illusoire d’espérer cette mixité sociale dans des quartiers anciens à forte dominante de logements sociaux (Ex ZUP ou ZAC dégradées) Les Centres Ville se paupérisent et certaines communes se sont lancées dans leur réhabilitation. Il est important de récupérer ces centres ville et la première couronne des villes moyennes par une approche résolument urbanistique. Tous les services sont là et continuer à gaspiller de l’espace en étendant les villes est contre - productif. Travailler en centre - ville est complexe, chronophage, cher et intéresse très peu les promoteurs qui préfèrent réaliser des opérations neuves que se risquer en centre - ville. Pourquoi ne pas demander aux promoteurs publics ou privés d’investir en centre - ville lorsqu’ils réalisent une opération neuve sur la commune. Certains maires l’exigent, pourquoi si peu ? Il est regrettable que seules des associations pilotées par des bénévoles, sans moyens et sans ingénierie financière soient pratiquement les seules à œuvrer dans cet habitat dégradé. Que l’Urbanisme intelligent reprenne droit de Cité.
La Densification a mauvaise presse !!! Et pourtant, il suffit de lever les yeux en ville pour s’apercevoir que les anciens n’hésitaient à surélever des immeubles de un ou deux niveaux. Aujourd’hui avec des produits modernes et légers, il est tout à fait possible de faire la même chose. Des copropriétés ont déjà réalisé ce type d’opération. La soi-disant densité effraie et pourtant la densité est en général plus élevée en centre - ville (hors hyper centre souvent dégradé) que dans les ZUP et les ZAC. La peur des tours et des barres des années 60 conforte les concitoyens dans ce refus d’augmenter cette densité. Lors de la réalisation des P.L.U. (Plan Local d’Urbanisme), ou de leurs révisions fréquentes une approche pédagogique est à mettre en place. Il existe de nombreux délaissés, de « dents creuses », de friches, à valoriser et construire.
La Vente des Logements Sociaux
Compte tenu des besoins importants en fonds propres (20 à 25 % du cout d’une opération neuve) que nous pourrions appeler comme les Anglais « Fonds perdus », la vente des logements aux habitants ou à d’autres gestionnaires publics, permet de trouver des recettes. Cette vente doit être étudiée très finement car ce sont souvent les logements les mieux placés et parfois anciens qui génèrent des autofinancements importants et bien sur, ce sont ceux-ci qui sont le plus facilement vendables. Les Sociétés le font déjà, sans doute faut il passer à une vitesse supérieure. La construction neuve, l’amélioration du parc et la baisse des financements publics le demandent.
Et les Investisseurs Institutionnels (les ZIN-ZINS) ??
Le parc privé locatif doit lui aussi tenir son rôle et le dispositif Pinel à condition qu’il soit rigoureusement appliqué avec des loyers nettement inférieurs au prix du marché (20 à 25%) est une mesure intéressante. « Ne faut-il pas, également, faire revenir le « capital dormant » des Investisseurs Institutionnels ? Les banques et assurances détenaient en France un million de logements au début des années 90 avec un effet stabilisateur important sur le marché locatif, elles en détiennent aujourd’hui moins de cent mille. » (Et nous vivrons des jours heureux. Actes sud, nov.2016.page 86).
L’Amélioration du Parc et la politique énergétique
Le parc logements des bailleurs vieillit et les logements construits dans les années 60 ont besoin d’une réelle amélioration et les pouvoirs publics aident (de moins en moins) financièrement les organismes, notamment si une amélioration thermique importante est prise en compte et c’est tant mieux. Attention, la chasse à la subvention empêche bien souvent le maître d’ouvrage de réfléchir avec les habitants et de trouver les solutions les plus efficientes. Calcule- t- on le coût du dernier KW heure économisé et le temps de retour sur investissement ? Faut-il réaliser les mêmes travaux à Marseille et à Briançon ? Doit-on poser 40 cm d’isolant en façade sud d’un immeuble dans le sud de la France et minimiser des largeurs de balcon déjà très modestes ? En construction neuve, un immeuble auto suffisant en énergie se justifie et cela est possible. Réfléchir avant tout avec les habitants sur les travaux à réaliser, agrandissement des balcons, créations d’ascenseurs alors que les quatrième étages ont de plus en plus de mal à trouver preneur, travail sur le handicap, lieux de rencontres et « parcours de l’invité », jardins de proximité….
La politique de l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine)
Certes, il convient de reprendre de fond en comble de nombreux quartiers. Mais comment ? Beaucoup d’argent a été dépensé sur des démolitions, restructurations, construction de nouveaux logements souvent en accession à la propriété, avec tout ce que cela représentait pour les habitants obligés de quitter l’appartement où ils avaient vécu 20 ans ou plus de leur vie. La démolition d’un immeuble par implosion devrait être l’exception. C’est toute une histoire de vie qui disparait en un instant. Arrêtons cette démolition spectacle et aidons les anciens habitants à faire leur deuil en démolissant étage par étage. En général cela coute moins cher, et que de traumatismes épargnés ! Alors que les dépenses sur le bâti (notamment démolitions) étaient très importantes, les services publics disparaissaient (la poste, les polices de proximité…) ainsi que les associations faute d’aides publiques. Associations dont on parle lorsqu’elles dérapent avec parfois l’aide de certains élus, mais dont on oublie le travail colossal qu’elles réalisent dans une multitude de domaines : suivi des études, musique, danse, formation à la demande d’emploi etc. pléiade de possibilités qui structurent la vie du quartier. Les dépenses d’accompagnement ne furent pas à la hauteur des besoins. De nombreux bailleurs aujourd’hui considèrent qu’apporter un logement de qualité c’est bien mais que la notion d’habiter va bien au-delà et que soutenir des propositions d’habitants améliorant la qualité de vie fait intégralement partie de leur métier. Dans les années 90, la démolition avait très mauvaise presse, « on cassait du bien commun, » aujourd’hui le curseur ne s’est- il pas trop déplacé ?
La ségrégation urbaine et la mixité sociale
Cela fait longtemps que l’on parle de mixité sociale dans l’habitat comme solution à la ségrégation dans les territoires Eric MAURIN a publié en 2004 (au Seuil, La République des Idées) « Le ghetto français » Où il explique : « Le tableau des inégalités territoriales révèle une société extraordinairement compartimentée, où les frontières de voisinage se sont durcies et où la défiance et la tentation séparatiste s’imposent comme les principes structurants de la coexistence sociale…..Chaque groupe s’évertue à fuir ou à contourner le groupe immédiatement inferieur dans l’échelle des difficultés » Bien sûr il convient d’essayer de réaliser un urbanisme de qualité mais cela n’empêchera pas la pauvreté aujourd’hui. Traitons les divers quartiers avec la même qualité de services quelle que soit sa population avec éventuellement un « plus » d’accompagnement social. La politique affichée de l’ANRU était de mettre fin à la ségrégation sociale en démolissant massivement et en créant de nouveaux logements destinées aux classes moyennes qui reviendraient habiter dans ces quartiers en accédant à la propriété. Le résultat visuel est certainement réussi mais Yazid Sabeg, président du comité d’évaluation et de suivi de l’ANRU dira en 2012 « Avec la rénovation urbaine, on refait du ghetto, mais en plus propre » (Voir Renaud Epstein, La rénovation Urbaine page185) En effet, les promoteurs ont réalisé des programmes immobiliers « modestes » et les accédants furent des anciens locataires de la ZUS dont les revenus étaient à peine supérieurs au revenu moyen des habitants du quartier. Arrêtons de croire à une fumeuse mixité sociale pour des quartiers qui ont basculé dans la pauvreté, mais apportons dans ces lieux tous les services et la qualité d’espaces publics que l’on trouve dans des communes de population comparable. En revanche, pour chaque construction neuve, exigeons 25% de logements sociaux avec un maximum de PLAI, seul logement dont les loyers correspondent aux possibilités des ménages modestes. C’est seulement à ce prix qu’on diminuera demain une importante ségrégation sociale. Les élus le souhaitent- ils vraiment ? La balle est dans leur camp.
15/07/2022
Quel avenir avec cette nouvelle Assemblée Nationale ?
Le fait marquant est évidemment la perte de la majorité absolue pour E.Macron, qui rendra bien difficile la poursuite d’une présidence jupitérienne
J.L.Mélenchon cheville ouvrière de la Nouvelle Union Populaire Sociale et Ecologique
Le pire n’est pas toujours sûr
Notes
[1] La Croix du 24 juin 2022.[2] Cité dans Le Monde 26/27 juin, p.9.
[3] Pap Ndiaye, nouveau ministre de l’Education Nationale avait déclaré dans un tweet : « Quelle que soit la configuration, aucune voix ne doit aller au Rassemblement National. Le combat contre l’extrême droite n’est pas un principe à géométrie variable ».
[4] Voir le livre de Renaud Dély : Anatomie d’une trahison. Ed. De l’Observatoire. Avril 20022, p. 129 et ss. qui cite Pascal Perrineau : « Cette France de gauche qui vote Front National » Le Seuil 2017.
[5] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/signes-des-temps/comment-etre-de-gauche-en-france-aujourd-hui-6284250
[6] Voir article de Bruno Viard dans cette lettre de l’eccap.
[7] Voir la double page de l’article : .« Réconcilier la nation » de Nicolas Truong in Le Monde du 25 juin 2022 . Dans ce même article Pap Ndiaye affirme qu’E.Macron est « le premier président à avoir compris l’importance de refonder les liens avec l’Afrique ».
[8] Sur les défis à relever, voir l’étude de l’Institut Rousseau : « Un sursaut pour l’école de la République » par E.Picard et V.Barel, 24 mars 2022.
[9] Le Monde, 9 juillet, p.29, article de Michel Guerrin qui a pour titre « La ministre osera-t-elle ? ».
01/12/2023
Quel avenir avec l’Intelligence artificielle ?
Il y a des questions importantes que l’on hésite à aborder si l’on n’est pas un spécialiste. C’est pour moi le cas de l’Intelligence artificielle (IA): faute d’avoir trouvé un spécialiste pour en parler, nous nous contentons donc de faire état de la question à partir d’une documentation limitée. Seule certitude : le sujet est important pour notre avenir et nous voulons commencer à l’évoquer pour nos lecteurs.
Rien d’étonnant à ce que le journal Le Monde ait consacré une double page à l’affaire Sam Altman [1], inventeur de Chat GPT dans son entreprise Open AI. Directeur général, licencié par le Conseil d’administration de son entreprise, il a connu un retour triomphal quelques jours plus tard, soutenu par 700 employés sur 770. Comme E. Musk, Sam Altman croit dans le potentiel immense de l’Intelligence artificielle. E. Musk déclarait déjà en 2014 que l’IA est « potentiellement plus dangereuse que les bombes nucléaires ». Ne serait-ce que les conséquences sur les suppressions d’emploi que pourrait entraîner une généralisation de l’IA. Et pour souligner l’importance de l’inventeur de Chat GPT le journaliste du Monde écrit : « En mai…il fait une tournée digne d’un chef d’État, passant par Washington, Toronto, Rio, Lagos, Séoul, Varsovie, Londres, ou Paris, où il est reçu par Emmanuel Macron ».
Selon l’article du Monde le licenciement tout provisoire de Sam Altman était justifié parce qu’il « cherchait à avancer et à lancer des produits à un rythme trop rapide, dans un but jugé trop commercial et contraire à la politique de sûreté d’Open AI;» qui construit une IA qui bénéficie à toute l’humanité. Son retour est interprété de la manière suivante dans un autre article du Monde :
« Open AI a clairement tranché entre éthique et profit en faveur de ce dernier. Ce dénouement montre que les bonnes intentions ne seront pas suffisantes pour préserver l’IA générative d’une logique économique classique»[2].
Avant d’écrire cet article j’ai demandé à quelques amis ce qu’ils pensaient de l’IA. L’un d’eux m’a répondu :
« J'avoue avoir été assez convaincu par les explications du PDG de Microsoft sur internet, qui disait à peu près la chose suivante : oui, il y a des risques, oui il faut de la régulation, mais la situation n'est pas fondamentalement différente de celle que l'on a connu après l'invention de l'électricité. On s'est aperçu qu'on risquait des incendies et autres accidents graves si l'on ne mettait pas partout des disjoncteurs et des interrupteurs. Pour l'IA, c'est pareil, nous ne serons pas assez fous pour créer des systèmes susceptibles de prendre des décisions à notre place sans dispositifs de sécurité permettant de les débrancher à tout moment. Mais il faudra bien-sûr que les autorités publiques s'en mêlent. J'avoue que cela m'a paru assez cohérent et sensé. Les promesses étant immenses, notamment en matière de santé (diagnostic médical), on ne bloquera pas la recherche, mais je crois que tous les gens un peu responsables sont conscients du fait qu'il faudra des garde-fous;».
Mais un autre ami qui ne partageait pas ce point de vue considérait que l’IA était beaucoup plus inquiétante que l’invention de l’électricité :
« Les potentialités de l'IA sont immenses et étonnantes. Certains de ses effets peuvent être dévastateurs en matière d’emplois (cf. les grèves des comédiens et des scénaristes à Hollywood), de désinformation et de manipulation de l'information, de l'évolution du cerveau humain (on le voit déjà sur les impacts de certains algorithmes sur les capacités d'attention des individus) etc. Il est temps de mettre en place un système de régulation au niveau des États comme a commencé à le faire l'Europe avec l'IA Act. Une structure du type GIEC, serait aussi une bonne idée pour confronter les points de vue des experts et pour exposer les enjeux de leurs débats en impliquant des cogniticiens, des neuroscientifiques, des politologues, des sociologues, des psychologues;».
Dès avril 2021, la Commission européenne a proposé que des systèmes d'IA qui peuvent être utilisés dans différentes applications soient analysés et classés en fonction du risque qu'ils présentent pour les utilisateurs, ce qui impliquera plus ou moins de réglementation. Une fois approuvées, ces règles seront les premières au monde sur l'IA. Les pourparlers vont maintenant commencer avec les pays de l'UE au sein du Conseil sur la forme finale de la loi.
Selon une information de Mediapart du 1er décembre, la position de la France serait la suivante après le départ de Cédric O du gouvernement et sa nouvelle embauche par Mistral AI, fleuron de l'intelligence générative :
« Comme Secrétaire d’État chargé du numérique, Cédric O défendait la régulation de l’intelligence artificielle. Il conseille à présent l’inverse à Élisabeth Borne, en tant que lobbyiste du secteur, au nom de la principale start-up française».
Avec l’Intelligence artificielle nous avons donc un sujet important et la façon dont notre société va l’aborder conditionne en partie notre avenir.
01/05/2024
Quel avenir pour l’Europe ?
L’Europe démocratique est menacée de l’intérieur par la montée dans divers pays des mouvements d’extrême droite, et spécialement en France par la montée du Rassemblement national. Elle est aussi menacée de l’extérieur par le régime de Poutine qui ne lésine pas avec ses campagnes de désinformation, ou par Tik Tok, instrument de la politique chinoise[1].
En définitive nous sommes confrontés à un immense défi entre des régimes dictatoriaux comme la Russie actuelle et la Chine de Xi JinPing et les pays démocratiques considérés par Poutine comme décadents. Alors quel avenir, les régimes dictatoriaux ou les démocraties ? N’est-ce pas le régime de Poutine qui est décadent ?
Au cours de la dernière décennie, l’extrême droite a progressé dans l’ensemble des pays européens. Et les sondages annoncent une large avance de Bardella tête de liste du R.N. sur les autres listes. Si le parti de Marine Le Pen, instruit par l’expérience de la Grande Bretagne, n’envisage plus de sortir de l’Europe, il est à craindre que les partis d’extrême droite « ne cherchent plus à quitter l’Union européenne mais à la transformer de l’intérieur ». Ces partis « ont tendance à coopérer sur les sujets d’identité, d’immigration et d’islam, sur lesquels ils sont d’accord »[2]. Et si l’extrême droite progresse au Parlement à la suite des élections du 9 juin, elle influencera la prochaine Commission européenne et le Conseil européen qui réunit les chefs de gouvernement des Etats membres.
En lien avec la question d’identité, qu’entend-on par souveraineté ? Les partis d’extrême droite font grand cas de la souveraineté nationale. Céline Spector, spécialiste notamment de Montesquieu et de Rousseau, interroge la notion de souveraineté nationale à la lumière de l’Union européenne[3]. Elle considère que la souveraineté nationale est une illusion, compte tenu notamment de l’inscription de chaque nation dans un tissu de nombreuses contraintes et de la mondialisation des économies, compte tenu aussi des GAFAM qui rivalisent avec la puissance des États. Pour Céline Spector l’Europe serait le bon niveau à condition qu’elle apprenne le langage du pouvoir, qu’elle devienne une puissance « vouée à entrer dans le champ des rivalités avec la Russie, la Turquie, l’Iran, la Chine, voire les États-Unis ». Et Céline Spector, avec d’autres, décrit l’évolution souhaitable des institutions européennes pour que l’Europe n’apparaisse pas comme un pouvoir lointain et bureaucratique qui favorise l’abstention aux élections. Cela passe par un renforcement de la place du Parlement européen chargé « d’animer un espace public européen : il n’est pas de démocratie sans lieux de formation des opinions politiques, sans arène médiatisée d’échanges rationnels ». « Peut-on clarifier l’identité de ce que le député européen représente : sa circonscription, son parti, son pays, le demos européen tout entier » . Il s’agit de « personnaliser » le Parlement européen pour en faire le véritable gardien des intérêts du peuple »… « Aussi faut-il accroître le budget du Parlement, conférer à l’Union des ressources propres et lui donner le droit de lever un impôt progressif ». « D’un point de vue institutionnel, il faut…contrer le démantèlement de l’État social et amorcer « une révolution fiscale » à l’échelle européenne destinée à financer la transition écologique ».
Les analyses du dossier «Le projet européen à l’épreuve;» du dernier numéro de la Revue Esprit convergent avec le numéro de la revue « L’économie politique;» de février 2024 qui a pour titre « Quelle Europe face au désordre mondial;?». L’éditorial s’intitule « Donnons à l’Europe les moyens d’agir» et différents chapitres analysent ce qui permettrait à l’Europe de progresser avec cette inquiétude : « L’Europe politique risque de s’affaiblir davantage au moment où nous avons le plus besoin d’elle».
Notes
[1] Voir Le Monde du 28 avril 2024, p.28
[2] Article de Hans Kundnani in Esprit, avril 2024, p.75.
[3] Voir son interview sur son livre;« No Demos;» dans le cadre des conférences de la librairie Mollat qui peut être écoutée en podcast. Céline Spector a écrit avec la directrice de la Revue Esprit l’éditorial du numéro d’Esprit d’avril 2024 et a écrit également un article dans ce numéro. Dans son livre elle s’interroge sur la notion de souveraineté à la lumière de l’Union européenne.
15/11/2021
Quelles conditions pour un dialogue des savoirs à visée transformatrice ?
Un premier parcours entre institutions et autonomie des acteurs.
Une expérience au sein de l’institution, au croisement du politique et du technique.
Une approche du territoire comme un milieu.
Une posture de tiers, facilitatrice d’un dialogue des savoirs.
Notes
[1] https://ateliermoustier.com/Vitrolles-Echangeurs / https://www.cnap.fr/sites/marseille/Vitrolles.html[2] Hugues Bazin. La centralité populaire des tiers-espaces, in L’observatoire No 52, Observatoire des Politiques culturelles, 2018, pp 91-93
01/07/2021
Quel monde associatif demain ? Mouvements citoyens et démocratie
Une démarche de recherche-action…
...qui aboutit à un livre
- Le livre est structuré autour de deux scénarios. Le premier, celui de l’affaiblissement, met en lumière les menaces qui pèsent sur le monde associatif et entravent son action. Pour ne donner que quelques exemples :
- A travers des processus de marchandisation on assiste à la lente pénétration d’une idéologie selon laquelle le marché serait le plus apte à prendre en charge la solidarité (voir le chapitre sur les contrats à impact social
- De la même façon, des processus de managérialisation, sous prétexte de professionnalisation des associations, sont à l’œuvre. Ces méthodes importées de l’entreprise affaiblissent le potentiel transformateur des associations en laissant de côté la question du sens de l’action et en se focalisant sur la dimension gestionnaire
- Le livre aborde également la question des atteintes aux libertés démocratiques des associations avec les résultats issus du premier rapport de l'observatoire des libertés associatives, fruit de l’étude de cent cas, et qui documente la façon dont le cadre actuel de l’exercice de la citoyenne collective est mis à mal par une pluralité d’entraves matérielles, discursives, judiciaires ou policières.
- Si ces évolutions sont inquiétantes et bien réelles elles ne sont pas inéluctables et le second scénario, celui du renforcement, examine les leviers pour une meilleure prise en compte des alternatives. Il envisage les dynamiques internes existantes, à approfondir ou à mettre en œuvre pour affirmer le potentiel transformateur des associations, pour passer en quelque sorte à l’offensive et reformuler leur rôle dans la société :
- Travailler sur leur fonctionnement interne
- Affirmer des processus participatifs et délibératifs
- Créer des synergies au sein de l’économie sociale et solidaire
- Repenser l’association à partir de la notion de commun
- Assumer, revendiquer la capacité d’expérimentation des associations
- Co-construire l’action publique
- Penser d’autres modalités de financement et de soutien aux associations.
Notes
19/07/2019
Quel nouveau cap pour la démocratie ?
De ces analyses découlent des pistes de réformes, à partir d’une abondance d’ouvrages diffusant des propositions reprises de façon simplifiée par les partis politiques, et de façon souvent caricaturée par des mouvements comme celui des gilets jaunes. Elles font souvent référence à des précédents historiques (comme l’Athènes antique), ou à des exemples plus proches (la Suisse référendaire) qui suggèrent des évolutions vers des formes de démocratie directe.C’est au fond ce type de représentations que sollicite la consultation du Grand Débat National (condition probablement pensée comme indispensable à sa bonne réception par l’opinion). Les propositions qui encadrent (et orientent) le questionnaire se présentent comme des réponses à ce diagnostic sommaire : réduction du nombre de parlementaires, mise en cause des cumuls dans le temps, introduction d’une dose de proportionnelle, augmentation du champ référendaire, introduction du tirage au sort pour certaines instances, etc, avant de s’orienter vers la question de la laïcité et de l’intégration, qui s’inscrivent dans une acception large de la question de la citoyenneté, et débordent de la question de la démocratie, stricto sensu.
En matière de démocratie participative, les propositions les plus fréquentes, exprimées notamment par Pierre Rosanvallon prennent leur parti de la défiance[2]. L’objectif recherché est que la démocratie s’exerce en continu, et de multiples formes de consultation des citoyens, et de leur association aux décisions sont imaginées. Mais beaucoup de ces propositions, cédant au populisme ambiant, tournent au fond autour de l’idée d’une surveillance serrée des représentants, sommés de rendre des comptes en permanence, et comptent sur les nouvelles technologies du numériques qui donneront à l’avenir la possibilité de les traquer en continu, jusque dans leurs activités les plus intimes.Faut-il se résigner à des réformes se bornant à faciliter l’exercice de cette défiance ?
Peut-on dans cette perspective parler de « changement de cap » ? Il nous semble plus ambitieux de s’inscrire dans le temps long, et de réfléchir à la façon de réhabiliter la démocratie représentative, et de restaurer la confiance dans le personnel politique. Montesquieu disait : « lorsqu'une bonne chose a des inconvénients, il vaut mieux se débarrasser des inconvénients que de la chose ». Si ce système s’est imposé dans l’histoire, si, par exemple, le vote a été préféré au tirage au sort (une des idées très en vogue dans l’air du temps, mais typique de cette société de défiance), c’est assurément par ses avantages, et sa meilleure adéquation aux sociétés complexes. C’est incontestablement au niveau local que la démocratie participative est la plus prometteuse. C’est à ce niveau que la mise en œuvre de nouvelles formules est a priori pertinente.
Pourtant, ce type d’expériences se heurte à deux limites, d’ailleurs intrinsèquement liées : celle de leur improbable généralisation à l’échelle nationale, et celle de la mobilisation de l’ensemble de la population concernée. L’insuffisance de la plupart des analyses de la crise de la démocratie est qu’elles enferment leurs raisonnements dans la sphère politique. Or, entre l’image que la plupart de nos contemporains ont de la politique et sa réalité, il y a le miroir déformant du complexe médiatico-numérique que constituent les GAFAM[3] les producteurs de séries (Netflix) et les chaînes d’information continue, qui lui se situe dans la sphère économique, sollicitant le consommateur. Plus généralement, Dominique Rousseau affirme « Le système libéral n’a pas davantage besoin de citoyens, il a besoin de travailleurs et de consommateurs. »[4] . C’est à travers les écrans que les individus ordinaires voient le monde, et c’est par les technologies de ces entreprises que s’opère l’essentiel de leur communication, s’y enferment même, en tombant dans le piège de l’addiction. En même temps se forgent des façons de voir, de penser, de juger, de réagir qui sont celles de cet univers économique, et qui ne correspondent pas du tout à ce que requiert l’exercice de la citoyenneté.
C’est à cela qu’il faut s’attaquer il faut remettre en cause en ce sens le système de formation (l’école), en revalorisant les disciplines qui développent chez l’élève le sens critique et l’autonomie du jugement, et le système d’information, en le libérant des puissances d’argent qui ont intérêt au maintien de ces nouvelles formes d’aliénation, et de cet asservissement aux nouvelles technologies. Julia Cagé fait des propositions en ce sens [5] . L’eccap reproduit dans la rubrique Démocratie son interview, parue dans Libération, le 7 septembre 2018, à propos de son livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard). Dans la rubrique Démocratie de l’eccap.fr, J.Testart montre « Comment des citoyens peuvent décider du bien commun ». Son optimisme sur les capacités de changement de tout un chacun, mis dans certaines conditions, est confirmé par l’expérience de J.C.Ameisen.André Koulberg dans l’eccap, (La démocratie libérale, modèle insurpassable ?) montre que la réflexion sur la démocratie traverse l’histoire bien loin d’être achevé, ce régime est au contraire en réinvention permanente, et doit être l’objet d’une réflexion constante.
Notes
[1] « plus rien à faire, plus rien à foutre » (Robert Laffont , février 2017)[2] par exemple, voir La contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance Poche – 10 avril 2014
[3] Google, Amazon, facebook, Apple, Microsoft
[4] Le Monde 23 février 2019[5] dans son ouvrage Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (Le Seuil, 5 février 2015).
16/10/2017
Quel nouveau cap pour la politique fiscale ?
La fiscalité est un moyen tout à la fois d’orienter la production et la consommation, et de lutter contre les inégalités. La lutte contre les évasions fiscales doit être renforcée et constitue une ressource indispensable pour réduire les déficits publics en France et dans les pays développés. Dans les pays du Sud elle dégagera des ressources pour l’amélioration du bien-être. Les mesures fiscales et budgétaires des premiers mois de la présidence Macron vont à l’encontre d’une politique de lutte contre les inégalités.
Moyen d’orienter la production et la consommation
C’est bien ce que fait N.Hulot, ministre de la transition énergétique et de la solidarité en 2017 lorsque par exemple il veut augmenter le malus des gros 4x4 les plus polluants. C’est le moyen préconisé par Philippe Madinier (1) , ancien rapporteur général du Centre d’étude des revenus et des coûts (CERC) quand il plaide pour une discrimination positive en faveur des services. C’est ainsi que la réparation des logements dispose d’un taux réduit de TVA, qui stimule l’emploi dans ce secteur. En accordant un taux de TVA plus faible à « l’ensemble des activités de réparation, on contribuerait efficacement à l’allongement, si souhaitable, de la durée de vie des biens ». Cela impliquerait une hausse compensatrice sur les biens. « Pourvu que cette divergence soit progressive et programmée, elle serait éminemment favorable à la fois au rétablissement du plein emploi et au freinage de la consommation d’énergie et de ressources naturelles don on reconnait de mieux en mieux la nécessité ». Mais Philippe Madinier s’empresse d’ajouter « Cependant une activité de service particulière devrait être exemptée de ces faveurs fiscales : la publicité. Son développement démesuré n’est pas pour rien dans la frénésie de consommation…Elle pousse les consommateurs à remplacer prématurément les biens « durables » et « semi-durables ». Bref elle s’oppose à la sobriété qu’appellent impérieusement des menaces écologiques grandissantes. Il faudrait faire taire la publicité, en tous cas l’obliger à baisser le ton. Objectif ambitieux ? Utopique ? Peut-être. Il suppose d’affronter un lobby puissant, celui qui a mis sous sa dépendance la quasi-totalité des moyens d’information ».
Lutte contre les inégalités de revenus et de patrimoine
En septembre 2017, l’observatoire des inégalités en France (WWW.inegalites.fr) constate : « Depuis une vingtaine d’années, les inégalités de revenus augmentent. Les plus aisés s’enrichissent alors que le niveau de vie des plus pauvres stagne ». Comme l’écrit Jean Gadrey, il s’agit d’en finir avec des inégalités indécentes qui minent la société. Ce qui devrait amener à agir à la fois sur les minima sociaux et à réduire les inégalités de revenus et de patrimoine. « Plus personne ne devrait vivre avec les minima sociaux actuels, qui ont décroché de 25% par rapport au Smic horaire depuis 1990. Il faut réévaluer ces minima, ou les remplacer par un revenu de base nettement supérieur au montant actuel du revenu de solidarité active (RSA) par exemple 600 ou 700 euros mensuels pour une personne seule » (2). Les écarts de rémunération entre salariés ont atteint à l’heure actuelle des proportions inadmissibles, avec des rémunérations parfois extravagantes. Le salaire de Carlos Ghosn président de l’alliance Renault-Nissan sera en 2017 de 7 millions d’euros pour Renault et à peu près autant de Nissan.
En attendant un changement de la réglementation, Alain Caillé et les convivialistes souhaitent « jouer sur le ressort moral, et encourager vivement grands patrons ou vedettes du sport ou du show-biz à renoncer d’eux-mêmes à des rémunérations extravagantes, comme certains le font déjà ». Ils souhaitent que les autorités religieuses, spirituelles, morales, humanistes et scientifiques mondiales s’accordent pour déclarer que toute personne qui prétend mériter cent fois par exemple le salaire ou revenu de base dans son pays « s’exclut des normes de la commune humanité…et mérite opprobre à ce titre ». Thomas Piketty interviewé en janvier 2015, auquel on faisait remarquer qu’il fallait bien rémunérer les talents et la réussite, répondait : « Je n’ai pas de problème avec l’inégalité…tant qu’elle reste dans des limites raisonnables … J’ai effectué des recherches avec des données d’entreprises. Quand vous payez un dirigeant 10 millions d’euros par an au lieu d’un million ou de 500.000 euros, obtenez-vous davantage de performances, de créations d’emplois ? Je n’ai pas pu le prouver. Il faut rémunérer les dirigeants correctement, mais vous n’avez pas besoin de les payer 50, 100 ou 200 fois le salaire moyen ».
La loi sur l’économie sociale et solidaire de 2014 prévoit que des entreprises capitalistes peuvent demander un agrément Esus (Entreprise solidaire d’utilité sociale) pour bénéficier d’aides et de financement spécifique. Cet agrément ne leur sera donné que si l’une ou l’autre des deux conditions suivantes est satisfaite (voir décret du 25 juin 2014 article 2) : - La somme moyenne versée, y compris les primes, aux cinq salariés ou dirigeants les mieux payés n’excède pas, sur une année et pour un temps complet, 7 fois la rémunération annuelle d’un salarié au smic ou au salaire minimum de branche si ce dernier est plus élevé - La somme moyenne versée, y compris les primes, au salarié ou dirigeant le mieux payé n’excède pas, sur une année et pour un temps complet, 10 fois la rémunération annuelle d’un salarié au smic ou au salaire minimum de branche si ce dernier est plus élevé. Mais les associations, fondations, coopératives et mutuelles ne sont pas concernées par cet agrément puisqu'elles sont de droit dans l'ESS, de par leur statut, Ce qui veut dire qu'il s'écoulera encore du temps avant que les mutuelles, les banques coopératives et les coopératives agricoles appliquent ce genre de règle…
En définitive, pour réduire les inégalités, une majoration du taux de l’impôt sur les revenus élevés est indispensable, tout en sachant que la progressivité de l’impôt sur les revenus est en partie illusoire compte tenu des nombreuses niches fiscales. En ce qui concerne les inégalités de patrimoine, il est surtout question en 2017 dans les débats publics de l’impôt sur la fortune (ISF), alors qu’il faut élargir le débat. En effet l’ISF ne rapporte que 5 milliards à l’Etat alors que la taxe foncière rapporte 25 milliards. Le patrimoine total peut être estimé à 10 000 milliards, net de dettes. La moitié de la population française la plus pauvre en possède 5% et les 10% les plus riches en possèdent 60%. Quant au 1% de la population la plus riche elle en possède 25%. (T.Piketty Le Monde 12 et 13 juin 2016 ). Les 10.000 milliards de patrimoine se composent ainsi : 5.000 milliards revenant à l’immobilier … 4.500 sont des actifs financiers et 500 sont des actifs liés à l’activité professionnelle des indépendants. L’impôt sur l’ISF (5 milliards) et les taxes foncières (25 milliards) représentent respectivement 0,05% et 0,25% du patrimoine total, aussi ces deux impôts ne peuvent avoir qu’un effet très faible sur la répartition des patrimoines.
Pour Philippe Madinier, c’est surtout l’impôt sur les successions qui peut avoir « un effet d’égalisation notable, tout en étant économiquement supportable…pourvu évidemment qu’il comporte des taux bien différents de ceux qui sont actuellement en vigueur en France ». A condition de prévoir un abattement à la base assez substantiel et à condition de ne pas imposer fortement les biens qui sont à usage personnel comme le logement ou qui sont à usage professionnel personnel comme une exploitation agricole ou une entreprise artisanale, les taux d’imposition pourraient croître « progressivement jusqu’à atteindre 100% sur la tranche la plus élevée ». Michel Sapin ancien ministre des finances en déclarant « Ce n’est pas parce qu’on prend des « risques » qu’on devient riche mais d’abord et avant tout parce qu’on a hérité » (Libération 18 oct. 2017) justifie l’idée qu’il est juste de taxer les successions.
La preuve qu’un impôt fortement progressif est possible, c’est que les E.U. l’ont fait à une certaine époque. Voici ce que rappelait T.Piketty dans Le Monde du 10 06 2017 : « Afin de contrer la montée des inégalités et la concentration excessive des fortunes (alors perçue comme contraire à l’esprit démocratique américain)…les Etats-Unis mettent en place dans les années 1910 et 1920 un niveau de progressivité fiscale inconnu dans l’histoire. Ce grand mouvement de compression des inégalités implique à la fois l’impôt sur le revenu (le taux appliqué aux revenus les plus élevés fut en moyenne de 82 % entre 1930 et 1980) et sur les successions (avec des taux atteignant 70 % sur les transmissions de patrimoines les plus importants).
Evasion fiscale
Grâce à l’OCDE, des progrès dans la lutte contre l’évasion fiscale ont été faits au niveau mondial après la crise financière de 2008. Beaucoup reste à faire. Pour la France, « Une lutte efficace contre l’évasion fiscale illégale dans les paradis fiscaux permettrait de récupérer… une partie des trente à cinquante milliards qu’elle représente » (2). Pour les pays du Sud, On estime que l’évasion fiscale des entreprises multinationales représente un manque à gagner de 125 milliards d’euros (voir les études du CCFD-Terre solidaire sur les paradis fiscaux). Le directeur du Monde Jerôme Fenoglio écrivait le 7 novembre 2017 à propos des révélations des Paradise Papers : En France l'histoire récente a montré...que l'on pouvait supprimer un impôt sur la fortune en arguant du risque d'exode du capital, sans suffisamment s'attaquer aux paradis fiscaux qui nourrissent la tentation d'évasion. C'est à toutes ces formes de complaisance qu'il faudra renoncer si l'on veut mettre fin à ces pratiques qui conduisent nos démocraties à leur perte.
Cadeau aux riches de monsieur Macron
Guillaume Duval écrivait dans son éditorial d’Alternatives économiques d’octobre 2017, après quelques mois de la présidence d’E.Macron : « Du côté de la fiscalité, il a choisi de rendre en priorité 7 milliards d’euros aux plus riches en vidant l’ISF de sa substance et en baissant fortement l’impôt sur les revenus du capital. Rejoignant ainsi la théorie des adeptes de la théorie du ruissellement : si on laisse les riches devenir plus riches, ça finira bien par profiter aux pauvres...Une politique dont on a vu, en particulier aux Etats-Unis, qu’elle aggravait surtout les inégalités, minant la cohésion sociale et donc l’efficacité économique ». Au cours de son interview à TFI le 15 octobre 2017, E.Macron tout en affirmant qu’il ne partageait pas la théorie du ruissellement (3) a confirmé qu’il pensait que les riches allaient utiliser les milliards qu’ils allaient encaisser pour investir dans l’économie, ce qui serait favorable à la croissance, à l’emploi et en définitive à tous. Il a même osé affirmer « La condition pour ne plus être dans l’ISF, c’est d’investir dans l’économie française », ce qui est faux dans la mesure où aucune condition n’a été mise pour bénéficier des milliards de cadeaux. Un autre argument avancé pour justifier les nouveaux cadeaux aux riches est d’affirmer que l’ISF a fait fuir des Français riches à l’étranger. Ce qui a fait dire à Michel Sapin, ministre des finances de François Hollande : « On connaît ce refrain. Certains contribuables partent, d’autres reviennent. Les derniers chiffres connus montrent un équilibre entre les deux mouvements ». (Libération du 18 oct. 2017).
Michel Sapin avec 120 députés et sénateurs a demandé de rendre publics l’impact des mesures fiscales et budgétaires sur les contribuables les plus aisés, notamment les 0,1% et les 1% des Français qui concentrent le patrimoine français le plus important, ou sur les 100 français les plus riches. Ce ne serait pas enfreindre le secret fiscal puisque cette demande ne concerne pas les données individuelles. Faute de réponse précise de la part du gouvernement, Vincent Eblé, président de la commission des finances du Sénat (Parti socialiste) estime que le gain cumulé de l'instauration d'un prélèvement forfaitaire unique (PFU) à 30% sur les revenus du capital et de la transformation de l'impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) peut être estimé à environ 1,5 millions d'euros par an pour les cent premiers contribuables.
Notes
[1] Philippe Madinier. Une économie de services sans servilité. Préface de Jean Gadrey. L’Harmattan 2013.
[2]Alain Caillé/Les convivialistes. Eléments d’une politique convivialiste. Ed. Le bord de l’eau 2016.
[3]Voir Gaël Giraud in La Croix du 1er août 2017 : « Le mythe du ruissellement économique » et Zygmunt Bauman. Les riches font-ils le bonheur de tous ? Ed.Armand Colin 2013, notamment pp 61 et ss. .
04/03/2019
Que signifie être en Yoga
Ce qui est commun à toutes les spiritualités c’est la reconnaissance que la vie ne se limite pas à la matérialité des choses et des êtres. Au sein de cette matérialité des choses et de la nature, et au sein de notre corporalité humaine, de notre psychisme humain, de nos émotions, il y a une énergie, une présence qui dépasse l’individualité de chaque chose et de chaque être. La spécificité de la démarche du Yoga est d’amener chaque individu à découvrir qu’au plus profond de lui-même se trouve le Soi, le purusha.
Si vous souhaitez approfondir ces quelques réflexions sur le Yoga, je vous invite à lire mon livre Etre en yoga, c'est être relié à son corps, à son intériorité, à la nature et aux autres
30/09/2023
Ranimer le désir de démocratie. Résonner et raisonner
Aujourd’hui nous avons l’habitude, le réflexe, d’analyser le capitalisme à partir d’une critique de l’idéologie néolibérale qui structure son expansion depuis les années 1980. Cette démarche privilégie les aspects de production : les nouvelles relations qui se tissent entre les entreprises et les Etats, la vision des individus comme entrepreneur de leur propre vie, la marchandisation des différents aspects de la vie et plus généralement la domination progressive de l’économique sur le politique. Nos critiques du capitalisme néolibéral masquent ce qui se passe du côté de la demande, des consommateurs, des citoyens qui sont de plus en plus sollicités et enfermés dans des imaginaires et des émotions suscités et diffusés par le développement du capitalisme.
Il est important de rappeler que le capitalisme n’aurait sans doute pas pu émerger et se développer sans la constitution et la diffusion en Europe d’une philosophie politique – c’est à dire d’une vision du monde et de la place de l’humain dans le monde et dans la société - bien spécifique qu’est l’individualisme. Pour Alain Laurent, auteur de l’Histoire de l’individualisme (1993), « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité;». L’individualisme en tant que philosophie politique a connu dans son histoire des controverses importantes entre un « individualisme atomiste;»[1] et « un individualisme relationnel;» ou « individualisme social;». L’individualisme atomiste, dit aussi individualisme économique, parce que promu par la création et l’expansion du capitalisme, est la forme dominante depuis près de deux siècles. L’individualisme relationnel s’intéresse à la genèse de l’individu, à partir des différents liens et relations que l’être humain est amené à tisser tout au long de sa vie au sein de son milieu de vie, et appelé processus d’individuation[2]. Aujourd’hui, avec le développement des plateformes numériques et la captation organisée de l’attention[3] des individus par ces plateformes, l’individualisme atomiste devient de plus en plus un individualisme égo centré et consumériste. Le livre La culture du Narcissisme;du sociologue américain Christopher Lasch, qui a analysé la crise de la culture occidentale dans les années 1970, n’a jamais autant d’actualité. « Le Narcisse moderne terrifié par l’avenir, vit dans le culte de l’instant; il se soumet à l’aliénation consumériste et aux conseils infantilisants des experts en tout genre;». D’où la question comment lutter contre l’individualisme égo centré et consumériste, promu par l’expansion du capitalisme et qui sape les fondements de la démocratie;?
« Spinoza avait raison»
Pour répondre à ce défi, il semble opportun de se tourner vers un philosophe tel que Spinoza qui a marqué une rupture profonde avec la tradition philosophique et religieuse classique à partir de sa conception du désir et de l’affectivité. Pour Spinoza, la seule force qui peut véritablement nous faire changer, c’est le désir. Le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), quand la raison et la volonté ne mobilise que notre esprit. Il ne faut pas supprimer ou diminuer le désir, mais l’orienter par la raison. Et de préciser « Un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment plus fort que le sentiment à contrarier;» ainsi on ne supprimera pas une haine, un chagrin ou une peur simplement en raisonnant, mais en faisant surgir un amour, une joie, un espoir. On ne combattra pas l’individualisme égo centré et consumériste uniquement par la raison mais en élaborant une conception de l’être humain plus pertinente que celle d’aujourd’hui, qui prenne en compte les émotions et les sentiments, comme le propose le neurobiologiste Antonio Damasio à la lumière de la pensée de Spinoza
Prendre en compte la place et le rôle des émotions dans les comportements humains
Dans son livre, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions[4], Antonio R. Damasio, nous avertit :« Comprendre ce que sont les sentiments, comment ils fonctionnent et ce qu’ils signifient, est indispensable pour édifier demain une conception de l’être humain plus pertinente que celle d’aujourd’hui : cette conception prendrait en compte les avancées des sciences sociales, des sciences cognitives et de la biologie. La réussite ou l’échec de l’humanité dépend dans une large mesure de la façon dont le public et les institutions en charge de gouverner la vie publique intégreront cette conception revue de l’être humain dans leurs principes et leurs politiques;»[5].
Pour Damasio, les émotions se manifestent sur le théâtre du corps, les sentiments sur celui de l’esprit[6] et les émotions précédent les sentiments : nous avons d’abord des émotions puis des sentiments parce que l’évolution à fait d’abord émerger les émotions puis les sentiments. « Elucider la neurobiologie des sentiments et leurs antécédents les émotions, apporte beaucoup à notre façon d’envisager le problème de l’âme et du corps, lequel est central pour comprendre ce que nous sommes. Etudier comment les pensées déclenchent les émotions et comment les émotions corporelles deviennent des pensées du type que nous appelons des sentiments donnent une vision privilégiée de l’esprit et du corps. Emotions et sentiments sont des manifestations en apparence disparates d’un seul et même organisme humain imbriqué;»[7]
Par ses travaux en neurobiologie, Antonio Damasio a confirmé la loi universelle de la vie, mise en avant par Spinoza :« Chaque chose s’efforce de persévérer dans son être;» Cet effort (conatus en latin) s’applique également à l’être humain, et comme toute chose il est soumis au « conatus;». La joie est l’affect fondamental qui accompagne toute augmentation de notre puissance d’agir, comme la tristesse est l’affect fondamental qui accompagne toute diminution de notre puissance d’agir. L’objectif de l’éthique spinoziste consiste dès lors, à organiser sa vie grâce à la raisonpour diminuer la tristesse et augmenter la joie. Et Damasio de nous avertir : « Nos démocraties seront d’autant plus solides, vigoureuse et ferventes, que les individus qui les composent seront capables de dominer leurs passions tristes – la peur, la colère, le ressentiment, l’envie, etc. – et qu’ils mèneront leur existence selon la raison;»[8]. Il est frappant de constater que ce sont ces mêmes passions tristes qui ont été analysées par la sociologue Eva Illouz, pour expliquer la montée du populisme nationaliste, notamment dans l’Israël de Netanyahou[9]. Ce sont ces passions tristes que les mouvements populistes s’emploient à attiser afin de mieux les instrumentaliser.
Une nouvelle éthique immanente et rationnelle
Pour le philosophe Frédérique Lenoir, Spinoza nous propose une révolution de la conscience morale. « La vraie morale ne consiste plus à chercher à suivre des règles extérieures, mais à comprendre les lois de la nature universelle et de notre nature singulière afin d’augmenter notre puissance d’agir et notre joie;»[10] Et de citer l’Ethique de Spinoza : « Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être, c’est-à-dire ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie notre puissance d’agir. Selon que nous percevons qu’une chose nous affecte de joie ou de tristesse nous l’appelons bonne ou mauvaise ». Pour Lenoir, l’éthique immanente et rationnelle du bon et du mauvais remplace la morale transcendante et irrationnelle du bien et du mal.
Il nous faut ;aujourd’hui préciser ce que pourrait être cette nouvelle éthique immanente et rationnelle. Pour cela, laissons la parole à Alain Damasio écrivain de science-fiction et poète français, à ne pas confondre avec le neurobiologiste Antonio Damasio;cité précédemment. Dans « Les furtifs» (2019) un de ses derniers romans, il dresse le portrait futuriste et glaçant d’une société régie par la finance, l’hyper connexion, et l’auto aliénation, et c’est d’aujourd’hui qu’il nous parle. Dans cette société, « les furtifs sont là, parmi nous, jamais où on regarde, à circuler dans les angles morts de nos quotidiens; ils sont des êtres de chair et de sons, aux facultés inouïes de métamorphoses, qui nous ouvrent la possibilité précieuse, à nous autres humains, de renouer avec le vivant».
Etre vivant, c’est accroître notre capacité à être affecté …« Le vivant n’est pas une propriété, un bien qu’on pourrait acquérir ou protéger. C’est-à-dire ? c’est un chant qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus, électrisés, si bien que, s’il existe une éthique en tant qu’êtres humains, c’est d’être digne de ce don sublime d’être vivant et d’en incarner, d’en déployer autant que faire se peut les puissances. Qu’est-ce qu’une puissance ? Une puissance de vie est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer, sans se porter atteinte, ou encore c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables vivre revient alors à accroître notre capacité à être affectés ou notre amplitude à être touchés, changés, émus. Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu, ce sont des liens élus. A l’inverse, faire face à des stimulus et y répondre sans cesse pollue nos disponibilités. L’économie de l’attention ne nous affecte pas, elle nous infecte, elle encrasse ces filtres subtiles sans lesquels il n’est pas de discriminations saines entre les liens qui libèrent et ceux qui aliènent. Nos puissances de vivre relèvent d’un art du lien qui est déjà en soi une politique : celle de l’hospitalité au neuf qui surgit, si bien qu’il devient crucial d’aller à la rencontre, à la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme, que de choses plus étranges comme rencontrer une musique qui te touche, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise, rencontrer une lumière, la mer, un jeu vidéo, une heure de la journée, la neige faire terreau pour que les liens vivent, liens amicaux ou amoureux, collectifs ou communautaires bien sûr, et au-delà, et avec plus d’attention encore, les liens avec le dehors, le « pas de chez soi », « l’autre soi », avec l’étranger, d’où qu’il vienne, et plus encore, hors de l’humain qui nous rassure, les liens avec la forêt, le maquis, la terre, avec le végétal comme l’animal, les autres espèces, les autres formes de vie, se composer avec, les accepter, nouer avec elles, s’emberlificoter. C’est un alliage et c’est une alliance »[11]. |
Ce texte sur l’éthique selon Alain Damasio fait écho au concept de résonance proposé par le sociologue allemand Hartmut Rosa notamment dans son livre « Résonance, une sociologie de la relation au monde;» (2018). Faisant le constat que les sociétés modernes ne peuvent se perpétuer qu’en accélérant les mouvements qui les caractérisent, notamment l’innovation et la croissance, le sociologue nous propose, pour faire face à l’accélération de nos vies, ;de changer notre relation au monde et de « laisser vibrer le monde en nous;». « La résonance, c’est être relié avec le monde, les autres et soi-même […] être affecté par un fragment du monde que vous rencontrez – une musique, un paysage, une personne […] C’est une des expériences palpitantes qui donne le sentiment d’être vivant »[12]. Pour Hartmut Rosa « La démocratie a besoin de résonance pour fonctionner. Mais la politique se fait sur le mode de l’agressivité, rendant les institutions actuelles opposées à la démocratie et s’inscrivant dans la logique de mise en disponibilité du monde»[13].
La démocratie a besoin de programmes politiques qui sont du domaine de la raison, mais la démocratie a d’abord besoin, actuellement, de nouveaux récits, de nouvelles institutions et organisations, qui renforcent nos désirs de vivre ensemble avec les autres humains et avec l’ensemble du monde vivant, en d’autres termes, qui fassent vibrer les puissances de vie qui sont en chacun des êtres humains. On oppose trop souvent résonance et raison; mais pour ranimer le désir de démocratie dans nos sociétés capitalistes - qui visent en priorité à promouvoir le comportement d’un individualisme égo centré et consumériste - il nous faut développer en chacun d’entre nous nos capacités de résonner (d’être en résonance avec les différentes formes de vie) et de raisonner.
Notes
[1] Pour ce courant de pensée, l’individu comme l’atome est une unité déjà faite, il est l’atome à partir duquel se construit le social, l’individu précède la société.
[2] Pour plus de détails voir mon article dans l’eccap : https://www.eccap.fr/article/individualisme-et-individuation
[3] ;https://www.eccap.fr/article/economie-numerique-de-lattention-et-manipulation
[4] Antonio Damasio, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob 2003
[5] op. cit. p.14
[6] Dans son concept d’affects, Spinoza inclut les émotions et les sentiments, pour lui l’esprit et le corps sont une seule et même chose
[7] Op. cit. p;.14
[8] Frédérique Lenoir, Le Miracle Spinoza, Editions Fayard, 2017, p.110
[9] Eva Illouz, Les émotions contre la démocratie, Editions Premier Parallèle,2022
[10] Op.cit, p.176
[11] Texte inédit d’Alain Damasio lu par lui-même, à la fin de l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard sur France Inter le lundi 13 Mai 2019. (Texte transcrit par Michèle Perrin).
[12] Hartmut Rosa : “Pour résonner, il faut admettre que les choses nous échappent”;», propos recueillis par Martin Legros, Philo Magazine, 14janvier 2020
[13] Hartmut Rosa; « l’accélération conduit à un état d’agressivité, particulièrement sensible chez les individus des société occidentales;» Propos recueillis par Youness Boussenna, Le Monde, 10 septembre 2023
01/11/2017
Rapprocher médecines conventionnelles et alternatives.
C’est le titre d’un des chapitres du livre ( R ) Evolutions – Pour une politique en actes- de la collection Domaine du possible chez Actes Sud. Dans ce chapitre, Thierry Janssen fait part de son expérience et plaide pour une médecine intégrative.
On peut écouter par internet différentes conférences dans lesquelles il explique son itinéraire. Après avoir pratiqué la chirurgie en urologie, gynécologie, pendant une douzaine d’années à Bruxelles et à Paris, et alors qu’il allait accéder aux responsabilités qu’il briguait dans le système hospitalier, il a éprouvé la nécessité de changer de voie, conscient qu’il était des limites du formatage de la médecine conventionnelle qu’il avait reçu au cours de ses études. Il a alors suivi pendant quatre ans aux E.U. des cours à la Barbara Brennan School for Healing fondée par une physicienne. Ces cours « ne se résumaient ni à la transmission d’une théorie, ni à une formation intellectuelle. Ils étaient avant tout expérientiels ». L’encadrement était assuré par « des professeurs aux méthodes très variées : des psychothérapeutes…des approches psycho-corporelles…des art-thérapeutes, des professeurs de qigong et de yoga ainsi que des chamans et toutes sortes de guérisseurs traditionnels ».
Thierry Janssen nous dit qu’il a été déstabilisé par cette approche. « Mais la réputation mondiale de cette école et la reconnaissance officielle du diplôme qui sanctionnait ce cursus ont contribué à me rassurer ». Il a été frustré de ne pas pouvoir relier sa culture médicale analytique, scientifique et les approches non conventionnelles. Par exemple il ne pouvait pas faire lien entre le vocabulaire très précis de la médecine chinoise et son propre langage scientifique. Il a souhaité alors « faciliter un rapprochement entre les médecines non conventionnelles et la médecine allopathique, en créant des ponts et un vocabulaire commun afin de jeter les bases d’une « médecine intégrative » ». La médecine conventionnelle, très analytique avec une hyperspécialisation se développe souvent au détriment d’une vue d’ensemble. Elle gagnerait à s’enrichir « des intuitions plus holistiques des médecines non conventionnelles ».
Quant aux médecines complémentaires et alternatives elles sont aussi « le plus souvent fermées sur elles-mêmes ». Des études ont montré que les trois quarts des patients qui recourent à des médecines alternatives n’osent pas à en parler à leur médecin généraliste. « Cela pose un problème grave : en l’absence de concertation, les stratégies des différents thérapeutes peuvent s’avérer incompatibles, voir opposées, alors même qu’elles pourraient s’enrichir mutuellement et créer une synergie ». Médecine conventionnelle et approches thérapeutiques non conventionnelles « sont avant tout complémentaires : chacune possède ce qui manque à l’autre dans bien des domaines ».
Thierry Janssen donne l’exemple d’un malade du cancer pour lequel le recours à la médecine intégrative est bénéfique. « Outre la combinaison habituelle de la chirurgie, de la chimiothérapie et de la radiothérapie, la médecine intégrative veut aussi aider le patient grâce à un accompagnement global incluant entre autre la diététique, l’exercice physique, la relaxation, le massage, l’acupuncture, la méditation ainsi qu’un suivi psychologique. Ce dernier considéré comme accessoire par certains est en fait crucial pour la réussite d’un traitement ». L’organisation d’un hôpital où chaque service est consacré à un organe sans lieu de rencontre ne favorise pas le plus souvent la prise en compte des relations entre différents symptômes, entre diverses parties du corps. Thierry Janssen pense que les patients, les élus, comme les professionnels de la santé peuvent favoriser la création de centre de médecine intégrée où l’on peut rencontrer des praticiens de culture thérapeutique différentes. « Plus de quatre-vingts facultés de médecine ont déjà créé ce genre de centres aux Etats-Unis ». Il parle également du centre de santé Marylebone à Londres auquel collabore Leon Chaitow, l’un des pionniers de la médecine intégrative.
Le livre (R)évolutions renvoie également au Centre de santé de Colombier en Suisse près de Neuchâtel fondé par le docteur Nathalie Calame. Si l’on cherche à s’informer sur elle, on trouve une interview de juillet/août 2014. Elle y raconte comment elle craignait de se faire mettre des œillères et de se conformer à un point de vue unique : « J’ai donc déjà pendant mes études de médecine à Lausanne, suivi des cours de massage, d’acupuncture, de naturopathie, d’homéopathie et fait personnellement l’expérience de plusieurs méthodes thérapeutiques. J’ai également collaboré avec un collectif de thérapeutes bénévoles au suivi d’un lieu de vie pour enfants autistes, je me suis donc intéressé aussi aux courants psychanalytiques et à l’antipsychiatrie dans les années 70. Puis j’ai eu la chance d’aller rencontrer des médecins traditionnels au Japon, en Inde, en Chine, avant l’âge de trente ans et d’être enseignée par eux ».
Le centre de santé et prévention qu’elle a créé fonctionne sur trois axes : Informations et formation (au public et aux professionnels de santé), documentation, et consultations médicales thérapeutiques « Nous avons fonctionné depuis le début sur ces trois axes, et partagé nos savoirs et compétences au service de nos usagers, en partageant également les dossiers des patients, avec leur accord bien sûr. Ce qui permet d’intégrer ce que les autres thérapeutes ont proposé ou travaillé, et de créer une synergie au bénéfice des principaux intéressés, les usagers eux-mêmes ». L’interview du docteur Nathalie Calame se terminait sur une question : quelle est la recette du succès du centre de Santé et de Prévention de Colombier, quels conseils pour créer un CSP en France ? Voilà la réponse du Dr Nathalie Calame : « Le CSP est comme un petit village helvète résistant ! Nous sommes conscients de notre originalité mais aussi de notre petite taille…Nous n’avons aucune aide officielle, et cela nécessite beaucoup de bénévolat et de volonté pour poursuivre notre mission. Le système de santé suisse est sans aucune doute plus permissif et ouvert aux médecines complémentaires que le système français, mais nous savions que nous ne devons compter que sur nos propres forces. La recette du succès du CSP : la force de volonté de quelques personnes, et le fait que cela réponde à un réel besoin de la population, en particulier de la population désireuse de prendre sa santé en mains ! Je ne peux pas donner une recette pour la France, si ce n’est de constituer une équipe solide pour démarrer et de faire attention d’avoir un but commun plus important que les égos individuels ! ».
T.Janssen, à la fin du chapitre de (R)évolutions, souligne que la logique participative qui préside au fonctionnement du CSP de Colombier « déteint naturellement sur le patient qui se sent actif et responsabilisé dans son processus de guérison ». Le centre met à la disposition des usagers toute une documentation et propose des conférences portant sur l’éducation à la santé. Mais la création de centres du type de celui créé par N.Calamme n’est pas le seul moyen de rapprochement entre médecines conventionnelle et médecines alternatives et complémentaires. Il suffit de rechercher sur un moteur de recherche « Hôpitaux et médecine alternative » pour constater que « Acupuncture, auriculothérapie, homéopathie, hypnose, sophrologie pour ne citer que les plus pratiquées, les médecines alternatives et complémentaires, les MAC, font doucement mais sûrement leur entrée à l’hôpital».
31/01/2023
Refaire le monde de demain, c’est se défaire des habitudes numériques d’aujourd’hui
Les outils numériques contre l'écologie
Les GAFAM une menace pour la démocratie
Pistes pour combattre la connexion numérique marchande
Notes
[1]Vitali-Rossi, M. (2019). « Le numérique une notion qui ne veut rien dire », The conversation, 15 juillet.[2]Sources :
- Le guide La face cachée du numérique de l'ADEME
- Un rapport du Sénat du 23 juin 2021
[3]Extrait de F. Vianlatte, Pour résister au capitalisme faisons la sieste, L'harmattan, 2020.
18/01/2017
Régulation financière et pantouflage Extrait d’une conférence de Gaël Giraud
Régulation financière et pantouflage. Les politiques sont-ils impuissants à réguler les marchés financiers ? Extrait d’une conférence de Gaël Giraud « Un ordre ancien s’en est allé » du 22 octobre 2014.
« Derrière les marchés financiers, vous avez essentiellement un petit nombre de très riches particuliers, de grosses entreprises dont les surplus financiers sont investis sur le marchés financier, et une bonne partie de l’épargne du public. Dans les salles de marché, des jeunes gens sont sur les ordinateurs, ils font des opérations extrêmement sophistiquées, on les appelle des traders. Contrairement au mythe largement répandu, il n’y a pas besoin d’avoir fait polytechnique…mais il est vrai que nombre d’opérations mobilisent des mathématiques très sophistiquées. La plupart des traders ne les comprennent pas et leurs patrons non plus. Les marchés financiers sont tellement plus lucratifs que n’importe quel investissement dans l’économie réelle, que vous pouvez être à peu près certain que votre épargne, si vous en avez, circule sur les marchés financiers, probablement à votre corps défendant.
J’en profite pour dire que vous avez tout à fait le droit de changer de banque. D’ailleurs c’est le seul moyen pour nous autres citoyens de faire pression sur nos banques c’est de retirer notre compte d’une banque qui ne nous plaît pas. Nous votons avec nos pieds. A la question : peut-on réguler les marchés financiers ? Il y a plusieurs éléments de réponse. Il est vrai que réglementer les marchés financiers n’est pas une opération absolument triviale, c’est suffisamment compliqué pour qu’il faille faire attention, mais il y a une telle surenchère du côté des marchés financiers pour dire : attention ne cherchez pas à réguler car vous seriez comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Mais il ne faut pas exagérer, on sait à peu près ce qu’il faut faire… Quand vous discutez avec des professionnels honnêtes, vous arrivez assez facilement à la petite vingtaine de mesures qu’il faudrait prendre pour réglementer les marchés. On les a nous-même listés dans un livre que j’ai co-écrit qui s’appelle « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ». Ce n’est donc pas aussi sorcier que cela.
La raison pour laquelle les mesures ne sont pas prises, c’est l’extraordinaire puissance du lobby bancaire, ce qui n’est pas difficile à comprendre. Il faut se rendre compte que le bilan d’une banque comme BNP Paribas est supérieur à 2000 milliards d’euros, donc BNP Paribas pèse plus que le PIB français. Vous comprenez bien que lorsque le PDG de Paribas va voir le Président de la République…il est aussi riche que lui. Et s’il lui dit : Monsieur le Président, la loi que vous voulez voter, c’est vraiment une très mauvaise idée…elle va mettre ma banque en faillite. Le Président de la République est bien obligé d’en tenir compte. Lui-même n’a pas les moyens de vérifier qu’on ne lui raconte pas des carabistouilles…
Actuellement, les banquiers font un balai incessant auprès de l’Elysée et de Bercy en disant : vous savez, tout va mal, nous sommes tous au bord de la faillite, nous allons tous mourir demain, et la fin de la phrase c’est : « si nous mourons vous mourrez avec nous. Donc faîtes tout pour nous sauver ». Vous avez là un pouvoir de chantage lié à l’hypertrophie du secteur bancaire lié au fait que nos banques vont très mal, contrairement à ce qu’elles ne cessent de répéter dans le débat public. Parmi les observateurs indépendants il y en a un qui a dressé la liste des cinquante banques les plus sûres du monde, et bien dans ces cinquante banques, aucune des quatre premières banques françaises n’apparaît. Deux banques françaises y sont mais elles ne font pas partie des quatre premières banques françaises.
Inversement, vous avez un économiste américain… qui a essayé d’évaluer quelles sont les huit banques européennes les plus proches de la faillite. Parmi ces huit banques, vous trouvez les quatre premières banques françaises. Donc qu’on ne vienne pas nous dire que le ciel est bleu, qu’il n’y a pas un seul nuage à l’horizon. Compte tenu de cela, vous comprenez que lorsque les banques vont pleurer à l’Elysée ou à Bercy, elles ont une certaine crédibilité. Il y a d’autres éléments à prendre en compte. Quand vous êtes une banque qui gagne plusieurs milliards d’euros chaque année, vous avez les moyens de payer très, très cher, un certain nombre de personnes, vous pouvez acheter tous les économistes qui passent dans le débat public. Donc, malheureusement, la plupart de mes camarades économistes qui s’expriment dans le débat public sont des conseillers des banques, comme je l’ai été moi-même avant de devenir jésuite. Heureusement que la compagnie m’a sauvé.
Vous comprenez qu’à partir du moment où vous êtes un chercheur en économie ou un professeur d’université, quand vous multipliez votre salaire par dix en allant travailler un jour par semaine dans une banque, vous n’avez absolument pas envie de donner une interview dans un journal pour dire du mal des banques. Vous avez d’autres phénomènes du même type. Tous les membres de l’Inspection Générale des Finances à Bercy, au Trésor, savent qu’ils vont arriver à un plafond dans leur carrière entre 40 et 45 ans. C’est un grand problème de notre administration, nous ne savons pas gérer les fins de carrière de nos hauts fonctionnaires brillants, donc ils savent que vers quarante ans il faut qu’ils aillent « pantoufler ». Ils savent que s’ils vont pantoufler dans une banque, ils vont multiplier leur salaire par dix, vingt…, s’ils vont dans l’industrie, ils vont multiplier leurs salaires par 2, 3 ou 4. Il faut donc une sacrée colonne vertébrale spirituelle pour oser résister.
Et quand vous avez trente ans, que vous êtes un jeune énarque, inspecteur des finances, difficile de résister à la pression des banques qui viennent vous voir tous les jours dans votre bureau pour vous dire, mon brave garçon tu n’y connais rien, on va t’expliquer, et si tu fais bien ce que l’on te demande, quand tu auras quarante ans on va s’en souvenir. Ce jeune énarque sait très bien que s’il ne fait pas ce qu’on lui demande, à 40 ans on s’en souviendra aussi et il n’aura aucune chance de pouvoir pantoufler. Si vous regardez le parcours de nos brillants inspecteurs des finances, il faut regarder ce qu’ils deviennent.
Inversement, regardez les cinq premiers postes de toutes nos grandes banques, ce sont des anciens inspecteurs généraux des finances, à tel point que l’ancien PDG de BNP Paribas aime répéter qu’il y a plus d’inspecteurs généraux des finances à BNP Paribas qu’au service de l’Etat. Cela vous dit quelque chose de cette espèce de collusion complètement incestueuse entre la finance privée et la haute administration des finances publiques, qui devrait travailler pour l’intérêt général… Pourquoi les pouvoirs publics ne réagissent pas plus ? Il y a un lobby bancaire extrêmement puissant., Vous l’avez vu à l’œuvre l’an dernier sur la loi bancaire (si vous avez suivi cette affaire) qui a été vidée de son contenu car elle ne sépare pas banque de dépôt et banque d’investissement. Et c’est même plus extraordinaire que cela encore.
Lorsque le commissaire européen Michel Barnier, qui n’est pas l’archétype du gauchiste, a sorti un projet de directive européenne qui va plus loin que la loi française qui ne sépare pas, le jour même, le gouverneur de la France s’est exprimé dans les journaux pour dire : vraiment Michel Barnier est un homme irresponsable, comment peut-il oser penser à la séparation ? Il est en fait téléguidé par les banques et une partie du gouvernement. Le gouverneur de la Banque de France qui est un haut fonctionnaire tenu par le droit de réserve en tant que fonctionnaire et qui en plus assume normalement la tâche de régulateur du système bancaire français. C’est tout de même très impressionnant. Ce sont de petits signaux qui montrent jusqu’où va la collusion.
Cela dit, je ne crois pas que le gouvernement soit impuissant, car on sait à peu près les mesures qu’il faut prendre. Michel Barnier essaye de le faire de son coté. La séparation des banques c’est la condition sine qua non, la première et il y en a d’autres. Mais si cela vous intéresse, il vaut mieux que vous alliez voir le petit livre « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ».
05/05/2018
Réseau social et échec des politiques de développement
Les révoltes des printemps arabes sont-elles les symptômes de l’échec des politiques de développement promues par les pays développés ? Alors que le taux de croissance est globalement négatif au Maroc et en Tunisie depuis les années 1980, l’Algérie a réussi à garder une croissance positive mais fragile (1). Cela s’explique en partie par des directions différentes qui ont été prises par les pays pour améliorer le niveau de vie de leur population. Le Maroc s’est engagé dans une libéralisation croissante de son économie, l’Algérie a capitalisé sur ses ressources naturelles et notamment en pétrole, et la Tunisie s’est appuyée sur des secteurs dynamiques tels que le tourisme. Néanmoins les résultats en termes de politique économique ne correspondent pas au potentiel de la région. Malgré une croissance rapide de 1980 à 2010 de l’Indice de Développement Humain (IDH), celui-ci a cessé de progresser depuis 2011(2).
Les causes de cette stagnation peuvent être en partie imputées aux retombées de la crise économique mondiale de 2008 qui a été le terreau des révoltes de 2012 qui ont suivi. Les mesures de réduction des déséquilibres macroéconomiques prônés par les institutions internationales telles que le Fond Monétaire International (FMI) ont entrainé un coût social que les populations du Maghreb n’étaient pas prêtes à accepter (3). Enfin, malgré des améliorations sur le plan social, on constate que les inégalités s’accroissent au Maroc (4) et que les conditions de vie se dégradent dans les villes et campagnes en Tunisie (5).
Pour tenter de relancer la dynamique de croissance et de développement au Maghreb, la Banque Mondiale a mis en oeuvre des programmes dans le but de promouvoir la paix et la stabilité sociale dans cette zone. « Les pays de la région doivent adopter la bonne combinaison de politiques pour se développer plus rapidement, y compris des réformes visant à diversifier les économies et renforcer l’environnement des affaires dans le but de renforcer le potentiel du secteur privé » (Lili Mottaghi, économiste de la Banque Mondiale) (6). Ces programmes prennent appuis sur quatre piliers principaux : la rénovation du contrat social via un modèle de développement qui repose sur la confiance des citoyens et la mobilisation du secteur privé la coopération régionale autour de bien communs tels que l’éducation, l’eau ou encore l’énergie la résilience aux chocs migratoires et la reconstruction de la zone par le bais d’associations de financement et de partenaires extérieurs (7). Pour parvenir à atteindre cet objectif, l’un des principaux leviers d’action passe par le financement des Petites et Moyennes Entreprises (PME) qui sont censées avoir un impact plus important sur le développement des nations (8). Néanmoins, les conclusions de plusieurs études pointent du doigt les décideurs politiques de ces pays ainsi que leur incapacité à mettre en oeuvre les réformes proposées (9).
Loin de partager le constat qui consiste à rejeter la responsabilité de l’échec des programmes de relance sur les populations locales ou leurs représentants, nous nous interrogeons sur l’efficacité de la prise en compte des aspects informels des économies maghrébines dans la volonté de développement de la part des institutions internationales. Pour comprendre le manque d’impact des programmes d’aide dans les trois pays du Maghreb, il faut prendre en compte le fait que les ressorts des dynamiques économiques et sociales reposent sur les échanges informels d’informations. Ces échanges passent notamment par les réseaux sociaux dans le sens où ceux-ci sont définis comme l’ensemble des liens ou contacts dont disposent les individus. En voulant dynamiser le secteur privé pour développer la région, les acteurs du développement ne semblent pas considérer suffisamment ces dynamiques sociales.
En effet, l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) appuie cette thèse en affirmant que les initiatives et pratiques des populations locales regroupées en réseau sont souvent peu considérées par les décideurs « du centre » alors que ce sont de véritables pratiques permettant des sorties de crise à l’échelle locale (10). Les interrogations relatives au succès des programmes de développement et à l’allocation effective des aides publiques allouées aux pays du Maghreb peuvent se formuler de la manière suivante : Comment prendre en compte les dynamiques informelles liées aux réseaux sociaux des dirigeants de PME au Maghreb ? Ces réseaux sont-ils les cadenas à débloquer qui permettraient de libérer le potentiel de développement de la zone ? L’identification de ce déterminant de la réussite des politiques de développement international commence à être prise en considération, mais la connaissance de ses mécanismes de fonctionnement doit encore être approfondie (11). Des témoignages des agences de promotion de l’investissement au Maghreb vont aujourd’hui dans ce sens : « il faut rester humble et créer le contact l’e-mail vient en seconde position dans les contacts, il faut privilégier l’approche directe on ne peut pas traiter des affaires à distance, il faut se déplacer » (12).
Ces constats partagés illustrent la prise en compte de systèmes de valeurs différents avec une conception du temps différente dans les pays du Maghreb. Ainsi, l’amélioration de l’utilisation des fonds internationaux passera par un processus long et qui tiendra compte des spécificités culturelles locales. Cette amélioration est notamment conditionnée par la prise de conscience de l’importance des réseaux et par le fait que les mécanismes sociaux de relations interpersonnelles jouent un rôle prépondérant au Maghreb.
Notes
[1]-Voir Doc Excel : Taux de croissance au Maghreb, Graphique feuille 4.
[2]- Voir données : https://www.google.com/publicdata/explore? ds=ife8n327iup1s_&ctype=b&strail=false&bcs=d&nselm=s&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&met_x=indicator_137506&scale_x=lin&ind_x=false&ifdim=country&ind=false&icfg#!ctype=l&strail=false&bcs=d&nselm=h&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&rdim=country&idim=country:203:13903:21203&ifdim=country&hl=fr&dl=fr&ind=false
[3]- « La réduction des dépenses publiques et la hausse des impôts font planer un réel risque de contestation sociale ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria/overview)
[4]- Voir données : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SI.POV.GINI?end=2011&locations=MA&start=1984&view=chart
[5]- « Pour autant, de graves difficultés sur le front de la production et de l’emploi dans le secteur minier, une partie du secteur agricole (céréales) et les services à forte intensité de main-d’oeuvre (tourisme) devraient fragiliser les conditions de vie en milieu rural, là où se concentrent les pauvres, ainsi que dans certaines poches de pauvreté en ville où les perspectives d’emploi se dégradent ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview)
[6]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2017/10/11/signs-of-economic-recovery-in-middle-east-and-north-africa-but-growth-still-impacted-by-instability
[7]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2
[8]- Voir : https://www.wto.org/french/res_f/publications_f/wtr16_f.htm
[9]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2
[11]- Jain et al. (2016)
[12]- Voir : https://www.youtube.com/watch?v=uNiyQbCjA-4 (Chaine d’Econews Med)
02/11/2022
Retour de Sète : L’Eccap prend la mer au sein de l’Archipel des confluences !
Retour de Sète : L’Eccap prend la mer au sein de l’Archipel des confluences !
Une cinquantaine de participant∙es aux ateliers ont pu ainsi contribuer et des premières personnalités ont partagé leurs expériences dès la première séance du jeudi 20 octobre. Parmi elles, Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS, Laetitia Delahaies, coordinatrice stratégique des Colibris, Patrick Viveret, philosophe et initiateur de l’Archipel Osons les jours heureux et parrain de la campagne Nouvelle R' des Colibris, Alain Caillé, fondateur de la Revue du MAUSS et initiateur du mouvement convivialiste, Mathilde Imer, animatrice de la Primaire Populaire, Martin Rieussec-Fournier investi aussi au sein de la Primaire populaire, Thierry Salomon, fondateur de Negawatt, Didier Fradin, de la Belle Démocratie et engagé depuis des années sur les dynamiques de reliance entre archipel et monde des communs.
Des échanges sur des premiers retours d’expériences
Alain Caillé rappelle le contexte dangereux entre néolibéralisme et extrême droite, accompagné par une atomisation de nos réseaux. « Pouvons-nous avancer dans la mise en place d'un mouvement plus large mais pour faire quoi ? Cette bascule historique peut être accompagnée par un processus long d’Etats généraux et de cahiers d’espérances pour mettre en discussion des sujets transversaux ». Durant les échanges, cette idée s’est transformée en Cahiers d'avenir partagé (CAP). A partir d’expressions recueillies au niveau local, une synthèse évolutive sur la base de ces expériences de terrains permettraient d’identifier ce qui dysfonctionnent et proposer des mesures basculantes à diffuser au niveau national. Ce projet a reçu un accueil favorable des représentants d’un certain nombre de réseaux comme le mouvement des Colibris, le Labo de l'ESS, l’association des maires ruraux de France, à confirmer bientôt. Il pourrait être relayé par le Collectif de la transition citoyenne, le Pacte du pouvoir de vivre ou la Fabrique des transitions.Une première synthèse pour avancer de nouveau ensemble ?
Le lendemain matin, Patrick Viveret a présenté une première synthèse : « On semble être d'accord sur une vision de la transformation, avec quelques différences sur les moyens et les temporalités. » Bataille culturelle pour certains, bataille partisane et électorale pour d’autres, très vite les participant∙es ont pu exprimer leurs polarités mais les conditions de leur articulation est devenue pour toutes et tous un marqueur.Un texte, un nom, un prochain rendez-vous et un premier équipage.
A partir du vendredi, le groupe s’est fixé alors des objectifs atteignables pour le week-end : un texte commun précisant les intentions collectives, une forme à définir avec un nom provisoire et un calendrier avec une prochaine date et une liste de personnes volontaires. Un enjeu de confluences des savoirs
Notes
[1] Le Mouvement Utopia est une coopérative citoyenne d’éducation populaire : https://mouvementutopia.org/[2] https://mouvementutopia.org/site/wp-content/uploads/2022/10/Programme-Universite-Utopia-2022-13.10.22.pdf
[3] http://osonslesjoursheureux.net/
[4] https://archipel.ecolosolidaire.org/
[5] https://convivialisme.org/
[6] https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/
[7] https://www.inform-e.net/fr/accueil/
[8] https://transiscope.org/
[9] https://www.lelabo-ess.org/
[10] http://territoires-dexperimentations.org/
[11] https://transition-citoyenne.org/
[12] https://fabriquedestransitions.net/index_fr.html
[13] https://www.pactedupouvoirdevivre.fr/
[14] http://osonslesjoursheureux.net/archipel-oljh/un-peu-dhistoire
[15] Le projet de texte présenté dimanche en clôture de l’Université d’été d’Utopia (lien)
[16] https://eccap.fr/qui-sommes-nous
15/10/2021
Retour sur une critique d’une allocation universelle : le principe d’inconditionnalité
Le revenu d’engagement : donner un revenu sous condition d’insertion
Le 12 juillet 2021 lors d’une allocution consacrée aux suites du COVID et à la reprise économique, le président Macron a évoqué la création d’un revenu d’engagement pour les jeunes sans travail, sans revenu et sans formation. Cette création ne serait en fait qu’une simple extension de la garantie jeune. Cette dernière crée par F. Hollande est un dispositif qui bénéficie à 200 000 jeunes entre 17 et 25 ne pouvant légalement bénéficier du RSA (Revenu de Solidarité Active). Ces jeunes artificiellement écartés des filets de sécurité sociaux doivent pour toucher une allocation de près de 500 euros mensuels s’engager auprès des missions locales dans un parcours d’insertion. L’objectif du président Macron est d’étendre le dispositif à une population plus large en visant environ 1 millions de jeunes adultes tout en renforçant l’aspect « donnant-donnant » du dispositif. Il ne s’agit pas de faire en sorte que la jeunesse ait de quoi vivre décemment, mais de les inciter à s’insérer dans le marché de l’emploi. La centralité du travail n’est pas remise en cause. Les questions sur les conditions de travail, la finalité des emplois ou l’intérêt écologique des postes proposés ne sont pas évoqués. Faire la preuve de son inscription dans la société productiviste doit rester le sésame de l’accès au revenu. Il s’agit moins d’un nouveau droit que d’une nouvelle obligation : s’inscrire coûte que coûte sur le marché du travail pour obtenir le minimum vital. Ce qui est visé c’est l’employabilité des jeunes et non la valorisation d’un droit à la dignité. Il est à remarquer que ce dispositif restreint à la jeunesse est beaucoup moins ambitieux que la promesse électorale du candidat Macron d’instauration d’un« revenu universel d’activité », devant permettre de limiter l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement social unique. Néanmoins, la même logique est à l’œuvre, conditionner le revenu à un engagement de l’individu à participer au système productif. Même si dans bien des cas cet engagement est purement formel (s’engager dans une formation, améliorer son CV, postuler à des emplois …), l’adhésion à l’idéologie du plein emploi accessible à tous, reste un idéal indiscutable.
Le revenu de transition écologique : donner un revenu sous condition d’engagement écologique
Trois débats pour changer de cap
Notes
L’allocation universelle consiste en une distribution d’un revenu monétaire inconditionnel. Toute personne quel que soit son âge, son activité économique et/ou sociale a le droit de vivre dans la dignité. Cette inconditionnalité est l’objet d’une forte critique. Une critique des défenseurs de la société productiviste qui veulent continuer à conditionner l’obtention d’un revenu à un travail. Une critique des tenants de la transition écologique qui veulent conditionner le revenu d’existence à des engagement environnementalistes.29/08/2019
Retrouver le sens des limites
Notes
[1] Georges Simmel, Les Grandes Villes et la vie de l’esprit, trad. Jean-Louis Vieillard-Baron et Frédéric Joly, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013p.51
[2] La Politique, trad. Jules Tricot, Pais, Vrin, coll. « Bibliothèque des Textes philosophiques », 1995, I, 9, 1257a.
15/10/2021
Revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle … les multiples visages du revenu d’existence

Notes
[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.16/05/2021
Revenu universel selon Gaël Giraud, in Revue Etudes déc.2020.
Notes
01/01/2022
Révolution culturelle dans le socialisme : le paramètre écologique au XIX° siècle
Augier note que Marx a manifesté une sensibilité environnementale aiguë à partir de 1860 mais qu’il considérait les réalités les plus détestables, misère ouvrière, travail des enfants, impérialisme yankee au Mexique ou britannique en Inde, comme des catastrophes fécondes, les conditions sine qua non du communisme, une ruse de la raison. Pour Marx, le socialisme utopique présentait l’irrémédiable défaut de correspondre à l’époque où le développement des forces productives et par conséquent la lutte des classes, condition de l’avènement des forces productives n’étaient pas encore assez mûrs. Dans ces conditions, la vie rurale n’est qu’abêtissement et l’indignation de William Morris[2] devant l’envahissement du monde par la camelote est « une rêverie sentimentale ». Cette raideur fut encore pire chez les disciples de Marx que furent Guesde en France, Bebel, Liebknetch, Kautski en Allemagne, partisans de la politique du pire.
Notes
[1] Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives hégémoniques, Ed. La Découverte. 2019 et La Société écologiste et ses ennemis, La Découverte, 2017.[2] W.Morris (1834-1896) fut un ardent défenseur de l’environnement et du patrimoine architectural.
01/10/2017
Révolution du XXIème siècle ? Le commun pour sortir de la société de marché
Une grande ambition
Les divers travaux sur la notion de commun explorent la possibilité de nous orienter vers un autre avenir que celui de nos sociétés de marché. Dans ces sociétés, le marché outrepasse sa fonction d’organisation des activités productives, car l’argent qui s’insinue dans toutes les relations sociales, contamine toutes les valeursLe « commun » est-il susceptible de nous faire échapper à la marchandisation croissante et de rénover nos démocraties grâce à une démocratie participative qui serait un heureux complément de la démocratie représentative ? C’est bien l’ambition affichée par le livre;Commun;qui a pour sous-titre « Essai sur la révolution au XXIesiècle ».
Quelle est la signification de « commun » ?
Des exemples de « commun »
Le livre de Gaël Giraud, L’illusion financière, paru en 2012, avant donc la publication du livre Commun, plaide aussi pour une société de biens communs. Cela prouve que cette approche n’est pas limitée aux marges de la société mais peut concerner ce qui est au cœur de son fonctionnement, c’est-à-dire la finance. La crise de 2007-2008 a eu des conséquences catastrophiques pour bien des ménages aux Etats-Unis et dans le monde. Faute d’une régulation suffisamment rigoureuse du système financier par les pouvoirs politiques, de nouvelles crises sont devant nous. G. Giraud rappelle que la monnaie a notamment deux qualités, la première est la liquidité qui autorise à acheter n’importe quoi et n’importe quand, la seconde, qui s’identifie au crédit, permet d’emprunter à l’avance sur la foi d’une promesse de richesse ultérieure. Dans une société où les échanges marchands sont la norme, il est essentiel que tout un chacun puisse bénéficier de la liquidité et de l’accès au crédit. Or la dérégulation des marchés financiers depuis les années Thatcher-Reagan a permis « une appropriation privée de la liquidité en Europe ». Autrement dit, certains ont pu échapper et même tirer bénéfice de la crise de 2007-2008, alors que d’autres étaient ruinés à la suite des krachs boursiers. De même, nous dit G. Giraud, « on peut relire la construction européenne comme une vaste tentative pour privatiser l’accès au crédit : d’abord en décidant de l’indépendance de la banque centrale, qui permet de la tenir à l’écart des autorités politiques en charge du bien public ensuite en laissant le pouvoir de création monétaire aux banques commerciales. » Pour éviter à l’avenir le retour de crises majeures, c’est « vers une société de biens communs;» qu’il faut donc s’orienter en refusant de faire comme si la monnaie était une marchandise[6];et en la soumettant à une régulation politique au nom de l’intérêt général. La monnaie n’est pas par nature un bien commun, la monnaie ne peut devenir un commun que par une décision politique.
Parler d’agir commun, c’est parler de l’action de citoyens qui instituent le commun et le prennent en charge dans la durée. Cela amène à refuser aussi bien l’appropriation indue que la bureaucratisation fréquente dans les administrations (aussi bien au niveau des collectivités territoriales que le d’Etat national ou de l’Europe) souvent submergées par une réglementation très lourde et opaque pour le citoyen. Autant dire que le conflit privé-public qui a si longtemps structuré les débats politiques est dépassé.
L’agir commun suppose que les citoyens puissent consacrer une partie de leur temps à la gestion des affaires communes et qu’ils soient, dès l’école, encouragés au dialogue et à la prise de responsabilité.
Et maintenant ?
Le livre Commun est historique et principalement théorique mais il est précieux dans la mesure où il fonde ce qui pourrait être une nouvelle orientation. Sa faiblesse vient de ce qu’il ne peut guère s’appuyer sur des exemples suffisamment convaincants pour justifier son sous-titre « Essai sur la révolution au XXIe siècle », ce qui l’amène à faire des propositions sous la forme d’un vœu : « il faut …». Nous sommes sur un chemin de crête et bien malin celui qui prétendrait connaître l’avenir. Soit le capitalisme financier poursuit sa marche et aggrave des crises de tous ordres, soit nous nous engageons dans l’agir commun en nous appuyant sur toute une série de réalisations originales qui pourraient faire un jour système.Parmi les nombreuses questions qui mériteraient débat, citons en deux à propos des auteurs du livre Commun. Dans sa recension du livre, Fabrice Flipo écrit : « En héritiers de la tradition marxiste, ils s’engagent essentiellement du point de vue du producteur, et non de celui du consommateur, des finalités, qui se trouvent régulièrement renvoyées au « spiritualisme », à une dimension théologique. Pourtant le spirituel c’est d’abord ce que Hegel appelait la vie de l’esprit, la culture;»[7]. Contestable aussi ce point de vue exprimé par les auteurs de Commun : « Aucune appartenance – l’ethnie, la nation ou l’humanité, etc. – ne peut constituer en elle-même le fondement de l’obligation politique. Il en résulte également que cette obligation n’a aucun caractère sacré ou religieux, ce qui implique que toute source transcendante, toute autorité extérieure à l’activité doivent être récusées. L’obligation politique procède entièrement de l’agir commun, elle tire toute sa force de l’engagement pratique liant tous ceux qui ont élaboré ensemble des règles de leur activité, elle ne vaut que relativement aux coparticipants d’une activité».
Guy Roustang
Notes
[1]Bien d’autres livres concernant la notion de « commun » seraient cependant à citer. Par exemple : P. M., Voisinages et Communs, éd. L’éclat, 2016 de même : Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, sous la direction de Benjamin Coriat, éd. Les liens qui libèrent, 2015.
[2]Michael J. Sandel. Ce que l’argent ne saurait acheter, Préface de Jean-Pierre Dupuy. Ed. du Seuil. Point, 2014.
[3]Voir l’article Régulation financière et pantouflage.
[4]Gaël Giraud, Illusion financière, Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire. Ed. de l’Atelier, sept. 2012, p. 107.
[5]Ligue des droits de l’Homme, n°176, décembre 2016.
[6]Karl Polanyi, dans son livre, La grande transformation (traduit en français en 1983, éd. Gallimard, préfacé par Louis Dumont), montrait comment la prétention du libéralisme économique à faire comme si le travail, la terre et la monnaie étaient des marchandises, avaient eu cette terrible conséquence : « la société était devenue sur toute la ligne un appendice du march;» page 111.
[7]Analyse critique réalisée par Fabrice Flipo : Du communisme aux communs, Revue du MAUSS permanente, 21 juin 2014 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/?Du-communisme-aux-communs
17/01/2017
ROMS Si c’est possible à Gardanne, c’est possible ailleurs !
Septembre 2012 : 12 familles Roms, chassées de Marseille puis de commune en commune pendant tout l’été squattent, faute d’autre solution, deux terrains de la commune de Gardanne, petite ville proche de Marseille. Un groupe de citoyens indignés et membres de diverses associations presse le maire, Roger MEÏ, d’autoriser ces familles à demeurer sur le territoire communal. Le maire, conscient de leur détresse et de l’absence de solution alternative, accepte de les accueillir provisoirement sur un terrain communal, le carreau de l’ancien puits de mine dit « Puits Z ». A ce jour Gardanne est toujours la seule commune du département à avoir choisi de mettre un terrain à la disposition des familles Roms. Le nombre de personnes accueillies s’est stabilisé début 2013 à 79. Les familles ont signé une charte avec la Mairie et se sont engagées à ne pas accueillir de nouveaux résidents. La Ville de Gardanne, dès les premiers jours, a mis à disposition des familles eau, électricité, ramassage scolaire, enlèvement des ordures ménagères. Progressivement, grâce notamment au concours de la Fondation Abbé Pierre et de l’AMPIL (Action Méditerranéenne Pour l’Insertion sociale par le Logement), des caravanes et mobile-homes convenables ont été installés pour toutes les familles.
Quels sont les acteurs de cet accueil ?
- La Ville de Gardanne, qui a consacré des moyens matériels et humains croissants à l’aide et au suivi de ces familles Roms. De sa « simple » décision d’accueil au départ elle est passée à la mise en œuvre de moyens plus importants avec ses services, notamment la Police Municipale et le CCAS (Centre Communal d’Action Sociale), très actifs. Cela s’est fait progressivement, à la mesure des financements dédiés aux Roms obtenus du Conseil Général, de la Région PACA et de l’État.
- L’Éducation Nationale, dont les personnels ont aidé à intégrer les enfants dans le cursus scolaire ainsi que les différents services publics locaux ou départementaux (notamment la PMI (Protection Maternelle et Infantile) pour le suivi médical).
- Le Collectif Roms de Gardanne, qui regroupe plus de deux cents adhérents et sympathisants d’une grande diversité, plus de quarante bénévoles sur le terrain et qui s’est constitué en 2013 en association loi 1901. Le Collectif a entrepris dès les premiers jours un travail de terrain selon des axes prioritaires qui se sont précisés au fil des mois.
- Diverses associations et organismes humanitaires qui soutiennent et accompagnent réellement le travail réalisé avec les familles Roms au Puits Z, particulièrement, la communauté d’Emmaüs Cabriès, la Fondation Abbé Pierre, ... Le Collectif Roms s’est fixé pour objectif d’accompagner les familles dans leur accession à l’autonomie économique et sociale et dans leur insertion, dans la mesure de leurs souhaits, notamment par des actions de formation et d’éducation, en lien étroit avec les services municipaux, les Établissements scolaires et les différents acteurs institutionnels selon trois priorités :
- scolarisation des enfants Tous les enfants sont aujourd’hui scolarisés. Les bénévoles du « groupe scolarisation » assurent diverses animations et un suivi individuel des enfants, combinant accompagnement scolaire et activités ludiques. Il assure aussi le lien avec les enseignants et le service Enfance de la Ville de Gardanne.
- questions sanitaires et sociales :
- accès à la santé:
- accès aux droits, en lien avec le CCAS de Gardanne : obtention de cartes AME (Aide Médicale d’Etat), Sécurité Sociale, allocations familiales, constitution de dossiers administratifs divers, papiers d’identité, cartes grises, ...
Un autre aspect important du travail du Collectif : la communication
La communication s'est développée en direction de la population non-Rom par des conférences, réunions publiques, manifestations ouvertes à tous, participations aux événements locaux, tout cela en y impliquant les familles Roms du Puits Z. En quatre ans les choses ont beaucoup évolué. De nouveaux objectifs et questionnements se sont imposés, particulièrement en termes de formation et d’insertion professionnelle. La nécessité d’un travail avec d’autres collectifs du département s’est peu à peu imposée : en novembre 2015 se crée un inter-collectif rassemblant des personnes d’Aix, Arles, Aubagne, Gardanne, Marseille, Martigues. Un premier travail en commun est la rédaction d’un livret « d’accès au droit », une deuxième réalisation : « Tous en fête avec les Roms ». Une fête organisée avec les roms de ces différentes villes, pour faire connaître leur culture, leurs conditions de vie, les enjeux de notre travail commun. Et aussi parce que la ville de Gardanne a fait savoir qu’elle souhaitait fermer le puits Z à la fin de l’été 2016, avec une solution pour chaque famille. La fête a lieu le 11 juin 2016 à Gardanne. C’est en effet la Ville qui va accorder au collectif le plus fort soutien en nature : espace, …. Pari gagné, plus de 800 participants de tout le département et au-delà, des roms venus de chaque site ont préparé des spécialités culinaires, groupes de musiciens, animations, pièce de théâtre de l’Atelier du Possible « Roms, paroles vivantes », des débats qui ont tous fait salle comble.
Les Roms du puits Z veulent-ils rester en France ?
La majorité des familles du puits Z souhaite rester en France, y travailler et scolariser durablement leurs enfants, même si certaines préféreraient rentrer en Roumanie si elles pouvaient y vivre décemment, ce qui n’est pas le cas actuellement.
Travailler en France
Depuis 1er janvier 2014, les ressortissants roumains ont le droit de travailler en France Mais les obstacles à franchir restent nombreux : maîtrise du français, lourdeurs ou réticences administratives, reconnaissance des compétences, formation...
Apprentissage du français et formation
Les hommes parlent un peu français pour leur travail (essentiellement le ferraillage). Les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants, du ménage et ont peu d’occasion de parler le français. Leur seule activité rémunératrice est la mendicité. L’enjeu de la langue est double : leur permettre de suivre leurs enfants scolarisés et leur permettre d’accéder à des activités rémunératrices « normales ». C’est donc aux femmes qu’ont été proposées les premières formations, notamment des cours de français assurés par un organisme conventionné. Un atelier de couture est aussi animé par une formatrice professionnelle, au-delà de la couture, les femmes y apprennent le français. La vente de ce qu’elles ont produit leur a permis de financer des machines à coudre personnelles. Trois petits locaux pour le soutien scolaire et la formation des adultes ont été aménagés pendant l’été 2013 par des bénévoles du Collectif, avec le soutien financier du CCAS.
Trouver du travail et un logement
L’accès à l’emploi est plus que jamais une priorité et une urgence. Le Collectif, le CCAS et la MAIO (Maison de l’Accueil de l’Information et de l’Orientation) unissent leurs efforts auprès de Pôle Emploi et de divers organismes d’insertion. L’emploi conditionne en effet l’accès au logement. Mais une maîtrise minimale de la langue est indispensable pour occuper un emploi. Petit à petit, des Roms accèdent à l’emploi, et des familles quittent le Puits Z pour de vrais logements situés dans le département ou au-delà, dans l’habitat diffus. La Mairie de Gardanne fait savoir qu’elle souhaite fermer le « village » du Puits Z à l’été 2016, parce qu’elle considère et a toujours fait savoir que le Puits Z ne peut constituer une solution pérenne. Le Collectif ne s’y oppose pas, parce que cela faisait partie du contrat moral de départ. Tous les acteurs de terrain travaillent alors ensemble, plus que jamais, à la recherche de solutions d’insertion par l’emploi et le logement.
En janvier 2017 il n’y a plus aucune famille au Puits Z. les douze familles ont été relogées, seules deux familles ont décidé de retourner dans les bidonvilles marseillais. Le Collectif fait le lien avec les travailleurs sociaux des différents lieux où sont logées les familles, avec les écoles, met en place un soutien scolaire, cherche des relais.
Pouvons-nous dire aujourd’hui, en mars 2017, que nous avons fait bouger les lignes au niveau de la population gardannaise ? C’est difficile à évaluer. Les roms sont sans doute mieux acceptés par une partie de la population, dans laquelle ceux qui habitent Gardanne se fondent maintenant. Nous avons le sentiment d’avoir montré que « si c’est possible à Gardanne, c’est possible ailleurs ». L’importante couverture dont le Puits Z a bénéficié au plan local et national, en termes souvent documentés et favorables à sans doute amené citoyens, élus et responsable à se questionner, peut-être à changer de regard. Le mérite en revient autant au Maire de Gardanne et à son équipe dont le courage politique a rendu cet accueil et cet accompagnement possibles. Et à tous les partenaires qui se sont investis dans l’aventure. Ensemble nous espérons avoir contribué à une meilleure acceptation des Roms et à la nécessité de rechercher des solutions humaines et sociales durables.
Rappelons que 16 800 Roms dans un pays de 66 millions d’habitants, cela représente environ 2,5 Roms pour 10000 habitants ! A l’échelle des Bouches du Rhône, 2 000 Roms pour 2 millions d’habitants représentent 1 (un) Rom pour 1000 habitants. À quand de vraies solutions, dignes et décentes ? Dans la réalité, l’État français continue de ne pas respecter les recommandations et préconisations qu’il a lui-même édictées par la circulaire interministérielle d’août 2012. Et d’ignorer la quatrième condamnation qu’a prononcée à son encontre le CEDS (Comité Européen des Droits Sociaux du Conseil de l’Europe) pour « violations manifestes de droits et d’accès aux droits des populations Roms ».
15/12/2023
Samir et Marin, tisserands, explorateurs et catalyseurs au service des Confluences.
Suite à l'université d’Utopia à Sète, nous avons pu commencer à rendre compte de la dynamique forte vers plus de confluence entre des acteurs issus des quartiers populaires et des acteurs mobilisés au sein de villages. Cette relation entre les mondes urbains et les milieux ruraux devient aujourd’hui un enjeu majeur. A l’opposé du marketing territorial, où les territoires se transforment en acteurs dans un jeu concurrentiel fondé sur l’attractivité, il devient essentiel de repenser les dynamiques de coopération et la nécessité de relier les territoires, par les liens tissés d’abord par des organisations et des personnes.
Sète, un espace de Confluence
Ce fut la réussite de la dernière Université de Sète: rassembler des premiers tisserands. Les initiatives pour changer de cap sont portées par des dynamiques collectives mais aussi par des personnalités, des parcours engagés et engageant, croisant économie solidaire, enjeu climatique et justice sociale. Ces parcours, incarnés et ancrés, sont tout aussi inspirants quand ils cheminent ensemble et non côte à côte. Et l’une des rencontres que nous avons pu initier à Sète avec Guy a été celle de Samir et Marin.
Des liens entre des personnes et des parcours
Elle a commencé un matin tôt, dans une voiture, en covoiturage pour partir à Sète ! Plusieurs générations dans un même véhicule, et quelques heures pour faire connaissance. Samir et Marin sont deux personnalités qui ne passent pas inaperçues ! Certes, un peu plus jeune que nous, leurs parcours n'auraient jamais pu se croiser et pourtant ils se croisent !
Cette énergie décuplée quand cela se produit, c’est toute l’ambition de notre projet de l’Eccap en Commun, inscrit dans l’archipel des confluences. De ces rencontres, il se produit des étincelles et c’est l’expérience que nous souhaitons vous faire partager. De notre posture de tisserand, nous poursuivons notre mission d’explorateur et catalyseur.
Il n'y a pas d'engagement sans conviction, il n'y a pas de conviction sans une incarnation dans un parcours, des expériences, des désirs, des doutes et des utopies concrètes.
Samir et son regard de voyageur entre des mondes
Samir devenu voyageur, après avoir été étudiant en « tourisme universitaire », découvrant chaque année une nouvelle discipline comme il l’a expliqué avec humour et lucidité. Son rapport aux savoirs, non académique, il l’a découvert par hasard en répondant à une petite annonce dans un journal. Admis à une formation en journalisme dans le cadre d’une association d’éducation populaire, il suit durant un an, des cours du soir avec des enseignants de l’école de journalisme de Marseille désireux de contribuer à diffuser leur savoir à des jeunes, souvent issus des quartiers populaires, dont le chemin académique a pris des détours. De cette porte d’entrée, et une soif d’apprendre et de découvrir, un monde s’est ouvert à lui à partir des premiers interviews, des premières rencontres, des premiers reportages. Sa vie change de cap, il s’engage dans l’éducation populaire et par les voyages, il découvre d’autres mondes, au-delà des frontières mais aussi au-delà de nos propres frontières mentales, culturelles, religieuses.
Par la découverte de ces autres mondes, des différents et très inégaux quartiers de Marseille, aux villes européennes jusqu’au tour de monde des initiatives interreligieuses qu’il co-organise avec Coexister et ses 3 autres compagnons de route. Ce qui les amène à Londres, Tunis, Jerusalem, Beyrouth, Kigali, Le Cap, Oulan Bator, Tokyo, Seoul, New York, Addis Abeba, Mexico…
Ce besoin de vivre ces expériences et d’en laisser trace devient son fil rouge. Conserver des traces pour lui, comme un désir d’en faire durer le plaisir, et documenter pour les autres, comme un désir de leur transmettre son énergie et sa curiosité. Ce besoin est devenu un métier, videaste, « podcasteur », auteur de fanzine, autant de médias pour relier, tisser, et ainsi contribuer à la transformation. C’est aussi avec ce savoir-faire qu’il a rejoint l’université de Sète et la dynamique de l’Eccap en commun pour contribuer à produire du contenu audio et vidéo.[1]
Marin, entre l’arbre et le métier à tisser
Marin, a évolué dans un autre monde et après un parcours académique exemplaire mais classique pour le milieu dans lequel il a grandi, il décide de bifurquer après une première expérience professionnelle chez Danone. Il a d’ailleurs pu l’expliquer à Emmanuel Faber lui-même, patron à l’époque qui avait voulu rencontrer ce jeune homme impertinent qui lui a envoyé sa lettre de démission face aux incohérences du modèle d’entreprise, face aux urgences climatiques.
Impertinent et doté d’une sacrée dose de confiance en soi, transmis aussi par une bonne dotation en capital social et culturel, il décide de faire le chemin inverse de Samir, en vivant l’expérience d’une colocation solidaire à Saint Mauront, et travaillant à Felix Pyat, l’un des quartiers les plus pauvres de France. Ce sont alors autant de rencontres et d’expériences qui ont marqué aussi les certitudes d’un jeune homme « bien comme il faut ».
Cela aurait pu suffire à diversifier un CV, et entretenir une illusion de l’altérité, souvent bien instrumentalisés par des entrepreneurs sociaux en mal de pauvres à « sauver;». Ce n’est pas la posture ni le choix de Marin.
« Avec sa gueule de droite;» comme il exprime avec beaucoup d’auto-dérision, il a conscience d’être un passeur entre des mondes qui se croisent finalement assez peu et surtout à Marseille. Aujourd’hui, investi sur l’accompagnement aux « transitions », il développe un projet qu’il présente comme un nouveau récit à coconstruire à partir de l’allégorie de l’arbre. En s’appuyant sur l’image de l’arbre et de ses composants (les racines, la sève, l’écorce, les feuilles, les fruits…), il décline une série de questions qui peut appuyer des processus de transformation autant individuel, que collectif, dans le champ de l’entreprise ou du monde associatif, dans une dimension micro-locale ou plus ambitieuse, systémique et profondément politique. Son idée est « incubée» pour tester cet outil-posture et imaginer sa forme et son déploiement et en faire, pourquoi pas, une création d’activité. De l’arbre des imaginaires à la forêt des possibles, il expérimente un usage avec des personnes et des collectifs les plus divers possibles[2].
Penser, créer et transformer notre économie
Mais alors comment concilier un engagement politique, social et sociétal et une dimension professionnelle ? C’est bien l’un des enjeux de cette génération et une dimension souvent méconnue et invisibilisée par les générations précédentes.
Il était commun de voir des « militants;» politiques, issus du milieu des fonctionnaires (le jour) et militant (le soir), des militants syndicaux, en partie déchargés de leurs fonctions professionnelles, être disponibles pour structurer les organisations et mobilisations collectives. Tout ce monde, et ces profils souvent masculins, ont longtemps animé les débats publics et politiques. Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas dans les mouvements militants de jeunesse notamment, la question économique n’est plus un tabou.
Comment penser alors « son économie » au service de son engagement pour changer de cap ? Cette question devient centrale pour des générations qui refusent d’aller mettre leurs compétences au service de banques comme Paribas ou de groupes industriels qui n’intègrent pas la nécessité de changer de modèle productiviste. Elle devient centrale autant pour des raisons pratiques (vivre dignement de son engagement) que pour des raisons éthiques (vivre en cohérence entre métier et valeurs). Mais restons attentifs aussi à préciser que cette dimension ne peut devenir un principe d’action car dans de nombreux cas, cela n’est possible. Il faut se méfier des postures morales portées par des personnes qui ont les moyens de cette ambition. Cette attention est importante car elle peut être un frein aux alliances entre des milieux et des militants, des quartiers populaires et des acteurs de la transition.
Une cartographie et un premier rendez-vous au printemps
C’est autour de ces enjeux que Samir et Marin croisent leurs expériences et fertilisent leur dynamique commune. Ce sont deux personnalités qui incarnent l’enjeu des alliances et le croisement des mondes à Marseille notamment. C’est autour de leur énergie, et celle de bien d’autres qu’un mouvement se construit pour rendre visible une première cartographie des mouvements d’habitants et des alternatives de transition en lien avec Transiscope.org.
Ce projet de cartes, nourri par des expériences de luttes et d’organisation collective en mode vidéo et podcast, a comme premier objectif : être présenté lors du prochain rendez-vous national du réseau Transiscope, le Transiscothon à Marseille au printemps prochain. Un premier rendez vous qui en appelle d’autres en 2024, dont la clôture du Tour Alternatiba 2024 à Marseille, du 4 au 6 octobre 2024, autour des enjeux de l’écologie populaire, l’écologie pirate comme l’exprime si bien Fatima Ouassak[3].
Participer d’un même combat, concret et mobilisateur autour de la lutte contre la précarité qui augmente avec les charges et l’état des bâtiments, dont les passoires énergétiques nombreuses dans l’habitat social et les copro dégradées, il y a là, des alliances à consolider et des solutions à imaginer, pourquoi pas l’auto-réhabilitation accompagnée[4] ?
Notes
[1] Lumos Maris Production (SARL)
[2] https://larbredesimaginaires.fr/projet/
[3] Fatima Ouassak. Pour une écologie pirate. Ed. La Découverte. 2023.
[4] D.Cérézuelle et G.Roustang. L’autoproduction accompagnée. Un levier de changement. Ed. Erès.2010.
16/01/2017
Santé : D’une politique des soins à une politique de la santé
Les systèmes de soins européens, français compris, sont considérés comme les meilleurs du Monde. Pour accompagner leur adaptation à ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des Etats Providence », un consensus s’est donc établi pour les améliorer à la marge. Certains observateurs ont pu laisser croire que les changements ou réformes ainsi prônées et mises en place faisaient le jeu des acteurs du secteur privé et visaient à introduire une logique marchande et commerciale au cœur du système de soins. Dans un premier texte, il sera démontré que, au contraire, l’objectif de la plupart des réformes est de défendre le principe de base qui est la solidarité entre bien portants et malades. Mais on montrera aussi que le problème est plus profond que l'habituelle opposition entre Etat et marché. De fait, ces réformes renforcent une conception limitée, sinon erronée, non pas de la gouvernance ou de la régulation du système de soins, mais de l'intervention en santé elle-même. C'est pourquoi, dans un deuxième texte, on montrera qu’une autre voie plus adaptée et plus « soutenable » est d’ores et déjà envisageable.
Lorsqu'il s'agit d'examiner comment évoluent les systèmes de soins européens, on a l'habitude de distinguer ceux d'inspiration beveridgienne (Grande Bretagne, Pays scandinaves) de ceux d'inspiration bismarckienne (Allemagne, France). A l'instar du National Health Service, les premiers font reposer l'ensemble du système de soins sur trois piliers : une administration centralisée et éclairée un accès aux soins limité et régulé « à l'entrée » par les médecins de première ligne un financement par l'impôt impliquant l'ensemble des citoyens. Dans le second modèle, l'assuré n'est pas le citoyen mais le travailleur et l'essentiel du financement vient des cotisations sociales, elles-mêmes fondées sur le salaire concomitamment, la gestion est partagée paritairement entre syndicats patronaux et ouvriers. Depuis la fin des années 1970, obnubilé par « l'équilibre des comptes publics », l'ensemble des gouvernements des pays européens s'est lancé dans des réformes de leur système de soins.
Or, au-delà des caractéristiques liées à leur origine et à leurs fondations différentes, ces réformes ont de nombreux points communs. Ainsi a-t-on pu parler d'une convergence partielle vers un modèle qui serait peu à peu dominant et qui peut être qualifié de « néo-beveridgien ». Ainsi en France, les traits fondateurs du modèle bismarckien ont été mis à mal par la crise et, singulièrement, par le maintien d'un taux de chômage très élevé. En réaction, le financement a été de plus en plus basé sur l'impôt (cf. la Cotisation Sociale Généralisée) et, en conséquence, l’État intervient de plus en plus dans la gestion de l'assurance maladie. Plus globalement, depuis près de trente ans, quatre directions identiques ont été suivies par l'ensemble de ces pays en quête de réformes.
La première est paradoxale puisqu'elle consiste en une élévation continue des dépenses de santé. Que ce soit dans l'absolu, en valeur, en volume ou bien encore en pourcentage de la richesse nationale (PIB), partout les dépenses de santé ont augmenté de façon régulière et significative. Il y a de nombreuses explications à ce phénomène, que l'on dit par ailleurs combattu. Certaines sont liés au vieillissement de la population, d'autres à l'accroissement du coût des technologies, d'autres enfin à la volonté de maintenir à un niveau élevé le pouvoir d’achat des professionnels de santé. Autant de dynamiques contre lesquelles il serait impossible de lutter sans mettre en péril la qualité des soins.
La seconde est l'introduction, au sein d'un système largement « public » d'une certaine dose de concurrence. Ce sont ces mécanismes qui ont pu faire illusion et laisser accroire que l'idéologie libérale était sur le point de soumettre l'ensemble des acteurs du système de soins. En fait, si elle est variable selon les pays, cette concurrence est plutôt limitée, voire fictive comme en France ou largement encadrée, comme en Grand Bretagne. C’est que, dans le secteur de la santé, comme dans d'autres, le marché ne peut pas être vecteur de justice mais, ici plus qu'ailleurs, il ne peut pas non plus être porteur d'efficacité.
C'est pourquoi, à ces deux caractéristiques s'ajoute une assez grande stabilité de la part des dépenses de santé financée par la collectivité. Les statistiques de l’OCDE montrent que, entre 1990 et 2006, cette part a même eu tendance à augmenter en France comme dans nombre de pays tels le Royaume Uni ou les USA. Ainsi, se trouvent préservés les intérêts des patients/assurés/consommateurs dont l’accès à des soins pris collectivement en charge restent, malgré les crises, largement préservé. Se trouvent aussi protégés les intérêts des différents producteurs de soins (industrie pharmaceutique, etc.) dont les chiffres d'affaire et les bénéfices sont eux aussi globalement maintenus.
Quant aux médecins, leur stratégie (commune à tous marchés professionnels fermés), peut se déployer sans peine. En effet, ni concurrence libérale, ni régulation étatisée, la logique qui domine dans le secteur des soins est proche de celle qu'il est convenu d’appeler la « concurrence monopolistique ». Cette théorie visant à décrire la réalité des « marchés » est inscrite dans une perspective critique vis à vis de la science économique dominante. La théorie de la concurrence monopolistique oppose deux arguments principaux à la conception « classique » d'une concurrence pure et parfaite hissée au rang de modèle. Le premier est que les produits (biens ou services) sont toujours plus diversifiés que ne le postule la théorie standard. Le second est que la stratégie des producteurs repose le plus souvent sur une volonté de distinction. Appliquée à l’industrie des soins, cette théorie révèle que l’intervention médicale et des réformes qui tendent à la réguler, reposent sur des cloisonnements multiples. Cloisonnements internes entre des spécialisations médicales de plus en plus pointues et consommatrices de ressources cloisonnements externes qui isolent le Système de Soins d’autres pans de la Société (travail, transport, logement, alimentation, environnement), le rendant moins efficace et moins équitable. A ces cloisonnements, s’ajoute la prégnance de la conception « libérale » de la relation médecin-malade qui se soucie moins de lutter contre les causes collectives (économiques, sociales, etc.) des maladies que de s’intéresser à des patients individualisés. En atteste, par exemple, l’accent mis sur le paiement à l’acte considéré comme un pilier de la médecine ambulatoire. Depuis les années 2000, la tarification à l’activité (T2A), qui introduit une tarification à l’acte dans les établissements hospitaliers, consacre cette vision alors que des financements au forfait seraient à la fois plus efficaces et plus équitables.
Ainsi, la direction aujourd’hui dominante participe largement de la course en avant, caractéristique de l’économie capitaliste. Les premiers bénéficiaires de ce toujours plus (de médicaments, de consultations, de technologie, etc.) sont les producteurs (médecins, industrie pharmaceutique, etc.). Mais les consommateurs-patients acceptent d’autant plus facilement cette situation et ses inconvénients (telles, les maladies nosocomiales ou des « parcours » de soins ressemblant à des parcours du combattant) qu’ils bénéficient de ses avantages sans en subir directement les coûts. Légitimée par des succès réels, et parfois spectaculaires, une véritable « industrie des soins » se déploie donc au détriment d’une véritable politique de santé publique. Texte 2 Tout un courant de pensée (depuis, notamment les travaux d’Ivan Illich) s'attache à mettre en évidence les dérives du modèle dominant. Utile lorsqu'il s'agit de dénoncer ses excès ou des logiques industrielles et technicistes parfois délétères, cette stratégie est limitée car elle ne propose pas de véritable modèle alternatif. Dès lors, ces critiques radicales se placent en opposition frontale avec le pouvoir médical et, ce faisant, perdent de leur effectivité. Plus encore, elle manque leur cible. Sans négliger l'apport de ces critiques, il s'agit ici, de défendre une position plus constructive et, surtout, plus adaptée aux besoins et contraintes des sociétés actuelles. Sans exclure les soins au sens strict, elle revient à réduire leur place relative.
C’est dans cette perspective que s’inscrivent le débat autour de la société du « care » ou l’émergence d’une « nouvelle santé publique ». Ils alimentent des réflexions et nourrissent des pratiques qui s'inscrivent soit en alternative soit en complément de la médecine dominante. A leur suite, il paraît à la fois opportun et pertinent de prôner l’avènement d'une autre conception de l'intervention en santé. Le tableau suivant résume les traits principaux de cette conception, qualifiée ici de « promotion de la santé». Elle est mise en regard de la conception dominante que l'on peut qualifier de « biomédicale ».
| Modèle | Modèle « bio-médical » | Modèle « Promotion de la santé » |
| Idéologie / valeur | Responsabilité individuelle | Responsabilité collective |
| Protagonistes | Professionnels de santé | Citoyens |
| Connaissances légitimes | Sciences médicales | Sciences de la santé, Sciences sociales |
| Variable d'action | Comportement individuel | Conditions de vie (logement, environnement, etc.) |
| Espace-temps de l'intervention | Temps court de la relation médecin /malade à visée curative | Temps long de la prévention primaire et de l’éducation |
Plus récemment, un document québécois recense les moyens et voies par lesquelles des progrès pourraient être réalisés dans un pays développé tel que le Canada (Les approches politiques de réduction des inégalités de santé, Institut National de Santé Publique, Québec, mars 2016). Un large consensus existe donc sur la nécessité d’agir de même qu’existe un accord minimal sur les leviers d’action, qui doivent se situer plus en amont dans la chaine des causes et des effets. La Suède des années 2000 est un des premiers pays ayant réellement mis ces principes en application : « …ce qui caractérise finalement la politique nationale de santé publique suédoise, c’est la réorientation de ses objectifs en fonction des déterminants de santé, et non pas vers les maladies et les facteurs de risques les objectifs se situant alors en dehors du domaine bio-médical, stricto senso.Enfin, c’est l’Etat qui se « contente » de définir les grandes lignes de la politique de santé publique et c’est aux municipalités, aux régions et aux agences locales de veiller à sa mise en œuvre » (D. Doumont, K. Verstraeten, Y. Gossiaux, F. Libion, Quelques exemples de politiques de santé publique mises en place au sein de l’Europe et de la Province du Québec, Univ Louvain La Neuve, 2008). En France, les actions mises en œuvre au sein des Ateliers Santé Ville crées en 1999 et renforcés en 2006, donnent des exemples de ce que pourrait être une politique de santé publique s’inspirant de ces principes [1].
Notes
[1]Cf. M. Lefranc, N. Merle et al., Atelier Santé Ville Marseille Nord : expérimentation d’un réseau santé cadre de vie, Santé Publique, 2010, V.22, N°4, pp. 461-469.
15/07/2024
Sécurité sociale de l'alimentation (SSA)
La Sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est une proposition politique visant à étendre les principes fondateurs de la Sécurité sociale au domaine de l'alimentation. Elle défend un droit universel à l'alimentation, financé par cotisation sociale et géré démocratiquement, pour garantir l'accès de toustes à une alimentation de qualité tout en soutenant une production agricole qui prend soin de la paysannerie et de son milieu.
*
La SSA s'inspire du modèle de Sécurité sociale hérité des sociétés de secours mutuels du mouvement ouvrier (18 et 19è siècle) et développé au 20è siècle par le Conseil national de la résistance (CNR)[1]. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 fondent le système de sécurité sociale en France, avec tout d’abord trois branches: maladie, retraite et accidents du travail. A celles-ci ont été rajoutées la branche recouvrement (1967), famille (1978), puis autonomie (2022). Ainsi tout au long de son histoire la sécurité sociale a évolué. La proposition est qu’une branche alimentation soit créée au sein de la sécurité sociale, pour assurer un droit à l’alimentation.
La SSA repose sur trois piliers, participant à une démocratie alimentaire :
- L'universalité : chaque personne bénéficie d'un droit à l'alimentation, sans condition de ressources. Ce principe vise à envisager l’alimentation sous un autre prisme que celui de la précarité : créer les conditions d'une démocratie alimentaire en revendiquant que l'alimentation est un fait social total, qui concerne toutes et tous.
- Le financement par cotisation sociale : un système basé sur la solidarité, où chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Ce mode de financement s'inspire directement du fonctionnement historique de la Sécurité sociale.
- La gestion démocratique : les habitant·es participent directement à la définition des critères de conventionnement de la production, des aliments, des lieux de vente. Cette approche vise à redonner du pouvoir sur l’alimentation, à orienter la production vers des pratiques soutenables, à soutenir les métiers de la paysannerie dans un contexte où la profession agricole en France connaît aujourd’hui le plus fort taux de suicide et est sujette à des maladies liées à l’exposition à des substances chimiques type pesticides[2].
Ces piliers sont en cours d’expérimentation sur des territoires, participant à démontrer que la SSA est faisable et pertinente, argumentant ainsi la création d’une septième branche à la sécurité sociale existante : l’alimentation.
Concrètement, les initiatives qui s’inspirent de la SSA proposent généralement une allocation mensuelle versée sur une carte vitale de l'alimentation, utilisable uniquement pour l'achat de produits conventionnés, au sein des lieux de vente conventionnés. Elles cherchent à répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs :
- Organiser la démocratie alimentaire
- Construire une connaissance commune pour comprendre et interroger ce que sont les systèmes alimentaires
- Lutter contre les inégalités d'accès à une alimentation de qualité[3]
- Améliorer la santé publique en favorisant une alimentation plus saine
- Soutenir les agricultures et les productions locales mises en difficultés par l’agro-industrie et la concurrence internationale
- Promouvoir des pratiques agricoles respectueuses des productrices et des producteurs et de nos milieux de vie
La SSA s'inscrit dans la continuité historique de la Sécurité sociale, dont les principes ont permis des avancées sociales majeures. Comme l'histoire de la Sécurité sociale en témoigne, ce système a eu un impact considérable sur la vie de la population française, participant à l’augmentation significative de l'espérance de vie et réduisant la mortalité infantile. Le projet de SSA reconnaît que le système alimentaire actuel est insoutenable, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine et la justice sociale. Plutôt qu’une aide alimentaire qui répond à l’urgence du manque mais qui, dans sa démarche caritative, n’agit pas sur l’ordre établi puisqu’elle s’appuie sur le système productiviste, la SSA vise au contraire à transformer le système agricole et alimentaire, en s’appuyant sur un principe de solidarité mutuelle : œuvrer ensemble pour un enjeu commun, celui de subvenir qualitativement et quantitativement à ses besoins alimentaires, dans le respect de la paysannerie et plus largement des habitant·es et des milieux de vie.
*
Le collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation répertorie 30 tentatives d’expérimentations en cours sur le territoire métropolitain français, en date du 15 juillet 2024. En effet, des dynamiques locales se développent avec des associations, des collectivités territoriales et des collectifs informels qui réfléchissent à la mise en œuvre des trois piliers de la SSA à l'échelle de leur territoire. Elles visent toutes à transformer notre système alimentaire.
Si la SSA offre une perspective stimulante pour repenser notre rapport à l'alimentation et à l'agriculture, dans l’optique d’une meilleure justice sociale et soutenabilité environnementale, des questions se posent, par exemple :
- Faut-il et comment changer d’échelle, entre projets expérimentaux locaux et proposition politique nationale;?
- Des habitudes et des goûts se sont construits pour les produits transformés qui ne nécessitent pas d’être cuisinés, comment composer avec ceux-ci;?
- Quelle place pour les désirs alimentaires au delà des besoins alimentaires;?
- Que faire avec les agricultures aux prises avec l’agro-business;?
- Quelles relations avec les dispositifs d’aide alimentaire;?
Autant de questions qui seront discutées puisque la SSA repose sur la délibération des habitant·es.
*
Pour aller plus loin :
- Le collectif pour une Sécurité sociale de l'alimentation mène des réflexions et des actions depuis 2019. Des outils pédagogiques ont été développés :
- La Fresque de la SSA : un outil d'éducation populaire pour comprendre les limites du système agro-alimentaire actuel et découvrir le fonctionnement de la SSA.
- Des conférences gesticulées illustrant les enjeux du projet.
- Des vidéos de présentation disponibles sur la chaîne YouTube du collectif.
- BD accessible en ligne : ENCORE DES PATATES !? Pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation
- Le collectif Démocratie alimentaire et en particulier les travaux de l’enseignante-chercheuse Dominique Paturel.
- Le mouvement Riposte alimentaire a lancé une campagne de désobéissance civile en janvier 2024 pour promouvoir la SSA.
*
Cette définition est proposée par
- Angèle Dransart, salariée de la doume, monnaie locale du Puy-de-Dôme, qui a co-créé Soli'doume, projet inspiré de l'idée d'une Sécurité sociale de l'alimentation.
- Florine Garlot, l’une des animatrices de l’encyclopédie du Changement de cap, chercheuse engagée, elle s’intéresse notamment aux idées et expérimentations vers plus de justice sociale.
[1] Dès les années 50, les principes de sécurité sociale ont été mis à mal : https://www.isf-france.org/articles/une-histoire-de-la-securite-sociale
[2] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/
[3] en 2022, c’est 1 personne sur 6 qui déclare ne pas manger à sa faim, soit deux fois plus qu’en 2016.
31/01/2021
Séparer le politique et le religieux
Nous sommes arrivés, à vrai dire, à cette situation – sans autoflagellation aucune ni haine de soi – à cause des atermoiements et de la pusillanimité des hiérarques musulmans. Ceux-ci, au début du surgissement de la violence qui s’abattait au nom de l’islam, n’ont pas su, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu condamner avec force et avec vigueur l’ignominie qui pervertissait leur religion et flétrissait ses préceptes. Nous ne les avons pas suffisamment entendus lorsque le terrorisme d’essence islamiste a commencé à sévir. Je pense aux terribles exactions des GIA en Algérie lors de la décennie noire, aux abus de la Jamaat islamiya en Égypte, aux crimes de Boko Haram au Nigeria, aux forfaitures d’Abou Sayaf sur l’île de Jolo aux Philippines. Les préceptes islamiques de bonté, d’amour, de miséricorde et les messages de paix et de fraternité ont été bafoués depuis longtemps et avilis par les djihadistes extrémistes sans qu’il y ait une réaction à la mesure du désastre. Cela a laissé dans l’esprit de nombreux non-musulmans, comme un soupçon de complicité tacite. Ensuite, il est vrai, devant l’horreur qui allait crescendo, ces mêmes hiérarques ont commencé à condamner les attentats en assortissant les condamnations de la fameuse expression « halte à l’amalgame », ceci n’a rien à voir avec l’islam, c’est une religion d’amour et de paix. Sauf que cela n’était pas suffisant. Parce que le spectacle affligeant de la terreur a, malheureusement, à voir avec l’islam. Ce n’est pas tout l’islam, certes et heureusement, mais une certaine compréhension fallacieuse et captieuse des sources et des référents islamiques. Les auteurs assassins revendiquent leurs crimes au nom de Dieu et au nom de la tradition islamique, textes à l’appui !
Les facettes du fondamentalisme islamique et ses modes opératoires sont multiples. Par quel bout le combattre ?
Notes
25/04/2019
Sol
Etymologie
La planète Terre est avant tout constituée d’eau (à environ 70%) avec les océans, les mers, les fleuves, les lacs, etc., néanmoins elle dispose de 13,5 milliards d’hectares de terres émergées, dont 22% (grosso modo 3 milliards) sont cultivables et 50% seulement mis en culture. Les agricultures (il en existe toute une variété) impactent plus ou moins le sol selon qu’elles le respectent ou au contraire l’épuisent afin d’obtenir des rendements excessifs et ceci, parfois à quelques parcelles de distance… Le productivisme qui s’impose à la fin du XVIIIe siècle dans les premiers pays à s’industrialiser, commence par mécaniser le travail agricole et à y introduire de la chimie, ce qui aura pour conséquence quasi immédiates l’exode rural d’une part et la monoculture intensive de l’autre. La colonisation entreprise par les puissances occidentales exporte tout au long des XIX et XXe siècles cette conception d’une culture de rente au détriment d’une agriculture vivrière capable de nourrir convenablement les paysans et une partie des villageois.
L'un des trois milieux où se développe la vie
Comme il me parait impossible de résumer un ouvrage aussi documenté et riche d’informations scientifiques, je me contenterais d’indiquer deux de ses « temps forts » : abandonner le labour et privilégier le semis direct sous couvert et partout mettre en avant la rotation et l’association. Le premier conseil signifie rompre avec l’agriculture productiviste soutenue par les États, les institutions internationales, les industries agro-alimentaires, les semenciers et autres entreprises qui dopent la terre à la chimie, ce qui se traduit par un combat long et difficile, tant ces intervenants sont puissants et déterminés. La permaculture, l’agroforesterie, l’agriculture « bio », le semis direct sous couvert et d’autres pratiques « organiques », économes en eau, en énergie et en « entrant » industriel, appartiennent à un autre univers mental : il ne s’agit pas de les exalter comme des alternatives à l’agriculture capitaliste (avec ses tracteurs robotisés et ses fermes-usines), mais comme un « art de vivre » qui considère la faune et la flore comme des « colocaterres », si j’ose cette expression…
« Par le biais des minuscules cristaux qui les composent, écrit Daniel Nahon, professeur de géo-sciences, les sols ont su retenir les nutriments nécessaires au développement de la vie végétale qui en retour, au gré des saisons, lui restituent à travers la litière éléments minéraux et molécules organiques. Dans ce va-et-vient biogéochimique, des milliards et des milliards de micro-organismes démontent et remontent les molécules en nouvelles molécules, puisant dans ce mécanisme leur propre énergie et la restituant sous d’autres formes. La végétation, qui se gorge d’eau et de gaz atmosphérique pour les transformer en matière grâce à l’énergie solaire, respire lentement, mais rythme depuis quelques millions d’années l’évolution des hominidés. » Les productivistes – ces apprentis-sorciers admiratifs de leur propre prétention – sont convaincus par la logique du toujours plus, sans se préoccuper des limites intrinsèques à la Terre, ils ignorent la notion même d’empreinte écologique… « Au début du XXIe siècle, note Daniel Nahon, chaque habitant de la planète ne dispose que de 800 mètres carrés de terre arable alors qu’un habitant d’Europe occidentale, pour satisfaire son besoin en nourriture (surface en pâtures pour animaux, en cultures, en forêts…), nécessiterait 1 400 mètres carrés et un habitant des États-Unis 4 000 mètres carrés. »
Les terres agricoles régressent au fur et à mesure que le font urbain s’étend. Entre 1960 et 2007, la France a cédé 5,1 millions d’hectares de terres arables, soit 110 000 hectares par an, à l’urbanisation directe (terrains à bâtir) ou indirecte (infrastructures de transport, chantiers, cimetières, terrains vagues, carrières, décharges, jardins d’agrément et pelouses…) qui les artificialisent et les imperméabilisent. La vogue tenace de l’habitation individuelle isolée a été accompagnée d’une augmentation de superficie et du logement (plus 15 m2 entre 1984 et 2006) et du jardin (500 m2 en 1974 et 720 m2 après 1999) et d’une demande de transport (d’où de nouvelles routes, voies ferrées, parkings, etc.). Une telle artificialisation des sols concerne toute l’union Européenne, sauf, nous disent Philippe Pointereau et Frédéric Coulon, « la Belgique et l’Espagne qui ont vu leurs surfaces agricoles croître sur la période récente (2003-2003) alors que les pertes les plus importante exprimées en pourcent de la SAU sont observées dans le nouveaux pays entrant (pays baltes, Pologne, Slovénie, Bulgarie). »
Le sol est malmené et de plus il est marchandisé
Depuis quelques décennies, et bien marginalement, des associations – et parfois des États, comme l’Équateur et la Nouvelle-Zélande- attribuent à un fleuve ou une forêt le statut de personnalité juridique leur permettant de défendre leur cause au tribunal. Cette land ethic prônée par Aldo Leopold vise à doter la faune et la flore d’une capacité à contrer les agissements de certains humains à leur endroit et ainsi les protéger de toute altération. Il ne s’agit pas d’une déclaration de principe du genre, « ce sont des biens communs », mais de modifier les systèmes juridiques en place dans la plupart des États pour que le sol ne soit ni dénaturé, ni détruit. Les conditions de sa mise en culture ou de son affectation à tel ou tel usage ne dépend plus du bon vouloir de son possesseur, mais relève de l’ensemble de la société des humains et des vivants. Le sol a donc un droit qui ne peut être bafoué par un quelconque agriculteur, transporteur, promoteur ou élu. Ceci est une attitude récente et encore pas assez répandue. Il est grand temps de la populariser.
Lectures
Bourguignon Claude et Lydia (2009), Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, Paris, Sang de la Terre.Charbonneau Bernard (1972), Vers la banlieue totale, Préface de Thierry Paquot, postface de Daniel Céruzuelle, Paris, Eterotopia-France, 2018.
GRAIN (2016), Accaparement mondial des terres agricoles rn 2016. Ampleur et impact, Barcelone, ONG-Grain.
Nahon Daniel (2008), L’épuisement de la terre. L’enjeu du XXIe siècle, Paris, Odile Jacob.
Pointreau Philippe, Coulon Frédéric (2009), « Abandon et artificialisation des terres agricoles », Courrier de l’environnement, n°57, Paris, Inra.
06/02/2021
« Solidarité philanthropique » et « solidarité démocratique »
1- La solidarité philanthropique
Le premier pilier, la redistribution, est tiré de la doctrine solidariste développé par Léon Bourgeois (1896) : chaque personne appartenant à la société est en dette vis-à-vis de celle-ci. Il ne s’agit plus d’un engagement vis-à-vis d’autrui, mais d’un engagement vis-à-vis de la collectivité, dont l’État assure le respect par l’obligation : l’impôt. Le solidarisme va à l’encontre de l’idéologie libérale selon laquelle l’État-providence (les services publics, le droit du travail) n’est qu’un obstacle, au nom de l’égalité, à la liberté d’entreprendre et à la croissance. Le solidarisme est aussi une réponse aux révoltes du 19e siècle montrant que la philanthropie ne suffit pas à résoudre le problème des inégalités et au contraire le prolonge. Si le politicien prône néanmoins le devoir d’assistance des plus favorisés envers les plus démunis, ce n’est pas par compassion, mais du fait d’une solidarité légale. « L’homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. […] L’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette » (Bourgeois, 1896). Cette approche fait écho à la communauté d’intérêts et aux intérêts collectifs sur lesquels la solidarité s’appuie, en opposition à la générosité.
Bibliographie indicative
CHANIAL, Philippe et LAVILLE, Jean-Louis, 2002. L’économie solidaire : une question politique. In : Mouvements [en ligne]. 2002. Vol. no19, n° 1, p. 11‑20. [Consulté le 21 avril 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-11.html.
[1] C’est ce que montrent mes recherches sur les représentations sociales de la solidarité internationale (Garlot, 2020).
[2] Émile Durkheim (1893) avait identifié, quant à lui, deux formes de solidarité « héritées »et créatrices de lien social - la solidarité mécanique et la solidarité organique.
Notes
01/10/2021
Sommes-nous démunis ?
Sommes-nous complètement à poil pour affronter les défis du siècle, le défi écologique, la question sociale, la coexistence des peuples ?
Le socialisme républicain s'enracine dans l'expérience de la révolution et des associations ouvrières
Notes
02/02/2024
S’opposer en proposant, sur toutes les grandes questions politiques
Dans deux articles précédents de l’ECCAP (Non au défaitisme et Tisser des liens) Pierre-Alain Cardona a exposé les conditions à remplir pour aboutir à une démocratie continue et renouvelée: des liens au plan local entre les nombreuses initiatives actives et favorables à un changement de cap. Mais encore faut-il que les partis politiques prennent le relais pour contribuer à modifier les règlements, les lois et les institutions. Or aujourd’hui, comme l’écrit Agathe Cagé;dans un article d’AOC :
« Les partis de gauche, quant à eux, paraissent avant tout focalisés… sur la promotion de leurs dissensions et de leurs désaccords. Ils font passer au deuxième plan l’opposition aux politiques portées par le gouvernement, et au troisième plan la mise en chantier de l’élaboration d’un projet solide et ambitieux à soumettre aux électrices et aux électeurs. »
Alors que François Dubet dans un autre article d’AOC souligne : « il est plus que temps pour la gauche, et sur toutes les grandes questions politiques, de s’opposer en proposant;», car on a bien du mal à savoir ce qu’elle ferait si elle arrivait au pouvoir.
Auparavant cette gauche était portée par un courant de pensée favorable aux progrès social, scientifique et technique, mais François Dubet écrit : « Les dégâts du progrès paraissent l’avoir emporté sur ses bénéfices et les lendemains qui chantent se sont plus encore éloignés. La destruction de la planète et la mondialisation donnent le sentiment de vivre dans un monde dangereux;».
Jusqu’à présent l’orientation de l’Europe a été favorable à la mondialisation; son obsession en faveur de la concurrence, de l’ouverture des marchés, de la limitation des déficits publics a entraîné une « hécatombe;» industrielle[1] et contribué, lors des élections, à une augmentation des abstentions et au vote en faveur de Marine Le Pen.
Remettre au cœur de la politique la question du travail
Parmi tous les sujets qu’il faudrait aborder pour un véritable changement de cap, la question du travail devrait avoir une place centrale. Concernant les accidents du travail en 2019, il y en a eu 783.600 dont 780 ont été mortels, ce qui donne un ratio de 3,5 accidents mortels pour 100.000 salariés, soit le double de la moyenne européenne. En rapportant le nombre de décès au nombre de travailleurs, nous obtenons un ratio de 3,5 accidents mortels pour 100 000 salariés. En comparant aux résultats des autres pays européens, nous dépassons le double de la moyenne européenne (1,7). Cela fait de la France, le pays européen ayant le plus fort ratio de décès du travail d'Europe. La suppression du CHSCT (Comité d’hygiène et de sécurité et des conditions de travail) en 2020 sous prétexte de simplification[2]a été une catastrophe.
Laurent Berger, qui a été secrétaire général de la CFDT depuis 2012 et qui a quitté ses fonctions à la fin du mois de juin 2023, a écrit un livre intitulé Du mépris à la colère. Essai sur la France au travail en mai 2023. Il écrit :
« nous devons imposer un cadre politique qui mette ce sujet capital à sa juste place… Il faut redonner de la place au travail dans l’espace démocratique;» (p.113).
Il déplore que les politiques soient passés à côté (p.73). Paul Magnette, président du Parti socialiste belge fait exception. Il a écrit en janvier 2024 : L’autre moitié du monde. Essai sur le sens et la valeur du travail[3].
Nos politiques feraient bien de s’inspirer de ces deux livres.
Notes
[1] Voir F.Ruffin « Je vous écris du front de la Somme;», Ed. Les liens qui libèrent, sept. 2022, p.35. voir aussi l’interview de Paul Magnette à France-Inter le 9 janvier 2024.
[2] Voir l’interview de Sophie Binet Secrétaire générale de la CGT et du Président de la FE/CGC à Mediapart.
[3] Voir son interview à France Inter le 9 janvier 2024.
19/05/2022
Souveraineté et démocratie à l’épreuve de l’Europe
Notes
[1] « No Demos ? Souveraineté et démocratie à l’épreuve de l’Europe », Editions du Seuil, 2021. Avant de se plonger dans le livre, il est conseillé de visionner la vidéo (43 minutes) de présentation de l'ouvrage par son auteure : https://www.youtube.com/watch?v=GrRry7S6Wsg01/06/2022
Souveraineté nationale et Europe
« Quelle voie européenne pour une coalition de gauche ? »
La souveraineté nationale a-t-elle fait son temps ?
Notes
[1] Voir au contraire l’article de Marc Humbert : « Une France multiple, libre, égale et fraternelle », paru dans Ouest-France du 16 décembre 2021 que nous reproduisons dans l’eccap.
[2]Voir Fabrice Flückiger in AOC 18 mai 2022 : « Eternité ou inévitabilité, une dangereuse alternative politique. » Cet auteur se réfère à Timothy Snyder dans The Road to Unfreedom qui développe deux concepts qui permettent de penser ce qui se joue dans l’opposition entre le « progressisme » macronien et l’« identité » lepeniste (ou zemmourienne)
[3] Le Monde, 8 et 9 mai 2022, p.30.
[4] AOC, 10 mai 2022, G.Sacriste et A.Vauchez.
[5] « Dans les crises, l’Union européenne a plus progressé en quelques mois qu’en trente ans ». c’est ce que déclaraient JEAN-DOMINIQUE GIULIANI (Président de la Fondation Robert Schumann) et PASCALE JOANNIN voir Question d'Europe n°634 30, mai 2022 L’Europe dans la tempête parfaite
[6]AOC, 10 mai 2022. Guerre Ukraine :L’Union Européenne par-delà la souveraineté. Gérard Mairet.
[7] AOC, 28 mai 2022(
20/08/2020
Sur la Convention citoyenne
Nous lançons donc ce débat en résumant les arguments donnés dans la Lettre d'information N ° 31: L'appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le climat publié le 03/07/2020, et dont vous pouvez retrouver l'intégralité ici .
Guy Roustang titre sa contribution: «Une convention citoyenne, heureuse contribution à notre démocratie. »
;Dans leur adresse aux français, les 150 expliquent: «Nous sommes nourris d'échanges avec des experts, et des représentants économiques, associatifs et publics, afin d'être en capacité de rédiger des mesures concrètes, en connaissance de cause et en toute indépendance ».
Tout cela est sans doute étonnant pour les sceptiques à l'égard de la démocratie participative?
Maurice Merchier titre la sienne: «Les illusions dangereuses de la Convention Citoyenne»
En voici quelques éléments clés en résumé
;Les participants ont été soumis à des conditions exceptionnelles, qui ont pesé sur l'évolution de leurs opinions: présence d'experts, et surtout effet de groupe, phénomène classique bien connu en sociologie
Voici les premières réactions
Renaud Vignes, le 5 juillet 2020
Pierre Calame, le 6 juillet 2020
Bernardette Cateau, le 8 juillet 2020
;faut il y renoncer? Le populisme n'est alors pas loin.
Guy Roustang, le 20 juillet 2020
Maurice Merchier, le 24 juillet 2020
Marc Durand le 23 août 2020 A propos de la tenue de conventions citoyennes.
;Je n’ai aucune confiance en Macron ni son gouvernement (ni la majorité parlementaire!). Donc je n’attends pas grand-chose de bon de cette convention et je suppose que, tout comme a été organisé le « grand débat » pour des raisons politiciennes, étant bien entendu que tout serait enterré à la fin, je pense que là encore on est dans la même veine. Mais cette fois-ci les autorités ont pris un risque plus grand en permettant un vrai débat informé entre les participants (tout en s’arrangeant pour que les questions déterminantes ne soient pas abordées, il y avait un cadre).
;Gagne-t-on en démocratie ? Je pense que le b-a-ba serait d’abord de dialoguer vraiment avec les corps intermédiaires. Les syndicats, qui ont été torpillés (ils y ont mis du leur aussi!) depuis des années, les grandes associations, d’autres corps ne sont jamais écoutés, il n’y a aucune négociation sérieuse, on les convoque pour leur faire enregistrer le fait du prince en leur laissant un petit os à ronger pour ne pas les humilier totalement. Là est le premier problème de la démocratie.
;On n’a pas à les remplacer par ces conventions. A mon sens ces conventions ont l’intérêt de faire débattre sur des sujets autrement que par des slogans. Des citoyens ont la possibilité de s’informer, de se former, pour débattre sérieusement. Ils n’ont pas à être représentatifs, il ne s’agit pas d’un parlement bis. Alors que les syndicats ont des prés-carrés à défendre, le tirage au sort des citoyens des conventions a l’intérêt d’obliger ces conventions à un vrai pluralisme et donc d’approfondir les sujets pour obtenir des consensus qui dépassent les intérêts particuliers. Ils ont montré une grande intelligence collective tout en étant bridés, ce qui les a menés à des propositions « hors sol » car le sol leur avait été interdit. Qu’ils ne représentent pas la population ne me gêne pas, c’est à nos représentants officiels (je reconnais qu’ils nous représentent bien mal!) que reviennent les décisions. Les conventions fourniront des rapports qui peuvent vraiment enrichir les décisions, mettre sur la table ce qui est caché, étudier les conséquences des décisions proposées.
;Je ne suis pas choqué qu’on dise ou écrive que les citoyens de base ne sont pas formés pour comprendre les problèmes, c’est une réalité qui ne me choque pas. Ce qui m’importe est que ceux qui sont choisis aient les moyens de se former.
;Reste que les grandes questions sous-jacentes ont été éludées, et je pense que c’était voulu par les pouvoirs publics. Il faut pousser pour qu’il y ait des conventions sur les problèmes de fond. Evidemment le Pouvoir ne les suivra pas, mais les mettre sur la table est un premier pas nécessaire.
Pierre Bouchet, le 13 août 2020
;La dénomination « Encyclopédie du changement de cap» incite à approcher le sujet « convention citoyenne » dans la perspective complète de la participation institutionnelle du citoyen à la gouvernance de la France. L’observation de l’histoire récente permet de discerner ce qui est souhaitable aussi bien que ce qui est possible en France.
Pourquoi ?
02/04/2023
Sur le fonctionnement des communs fonciers : biens des communautés villageoises (fiche 2)
Bernard Garrigues présente sa vision des communs, qui résulte deson expérience des biens des communautés villageoises, sa formation en systémique ainsi que sa thèse de doctorat de géographie consacrée au développement local.
Retour sur expérience : le fonctionnement visible d’une communauté
J’ai été accueilli par mariage, en 1964, dans une communauté villageoise, vieille d’un millier d’années, qui possédait de grands biens immobiliers bâtis et agricoles, une carrière, une mine d’argent, des droits d’eau d’irrigation, des ressources halieutiques et cynégétiques, etc … Alors, la section de commune fonctionnait plutôt bien et avait recruté un berger pour le gardiennage du troupeau commun. Les conditions furent favorables à mon intégration dans la communauté, d’autant plus facile que, sortant de l’École Nationale d’Élevage Ovin de Rambouillet, je fus une personne ressources pour elle, au même titre que l’instituteur, le curé ou la sage-femme. La communauté fut créée à la fin du 10ème siècle sous forme de parerie par Anduze, de chevaliers égaux en droit et en devoirs que le comte d’Anduze avait chargé de la gendarmerie, moyennent péage, du chemin de Regordane à la limite de son administration.
À cette époque, beaucoup de travaux agricoles se faisaient en commun : fenaison, moisson et battage des céréales, blanchissage des châtaignes, charcuterie du porc, prestations [1], etc. il suffisait de suivre et de participer suivant ses compétences, rapidement repérées par la communauté. Aucune décision ne semblait prise, ni par délibération en commun, ni par un leader de la communauté. Étonnant pour quelqu’un qui a l’habitude de travailler à partir de protocoles stricts et d’ordres clairement énoncés; mais naturel pour des gens dont la pratique découle directement des activités du ménage et de se connaître par cœur pour avoir été à l’école ensemble. Pour quelqu’un comme moi, formaté aux principes démocratiques de gauche, j’avais quelques difficultés à comprendre un tel fonctionnement et à accepter qu’il soit supérieur au fonctionnement démocratique[2].
Le fonctionnement des communs absent des textes juridiques
Lors de mes recherches doctorales de géographe du développement local, 40 ans plus tard, j’ai utilisé mes connaissances des biens des communautés villageoises afin de jauger la manière dont les pouvoirs administratif et politique traitaient les plus humbles citoyens de la République. Ce qui me permit de découvrir que (1) le droit est une variable lourde de l’environnement local (Sarah Vanuxem) : il permet de détecter les bifurcations sociétales; (2) qu’à peu près depuis le Code Justinien (529 après JC), existait un flux continu très progressiste entre le droit positif et le droit coutumier et (3) le principe assez intangible que, pour être légale, la loi ne doit pas nuire, ré-énoncé dans les principes généraux du droit constitutionnel français : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Le fonctionnement des communs restait incompréhensible, sauf à le constater comme celui d’un ménage [3 ] augmenté.
Les communs : un fonctionnement biomimétique…
D’une interview de Catherine Larrère, paru en décembre 2021 sous le titre L’écologie ne peut se contenter d’être scientifique, j’extrais une phrase qui justifie à elle seule ma prétention de traiter les communs traditionnels d’organismes biomimétiques devant être approchés comme tels : « Le début du 20ème siècle est marqué, avec Frédéric Clements, par l’émergence d’une écologie organique qui assimile la communauté formée des êtres vivants dans leur milieu de vie à un superorganisme, qui naît, se développe et atteint sa maturité au stade du « climax[4]» .. Certes « super;» semble de trop : en se référant à Théodore Monod, une oasis saharienne est un écosystème local naturel. L’aventure des Garamantes représentant le contrexemple technique [5]. Ceci pour pouvoir écrire avec une certaine autorité que les communs français, les Biens des Communautés Villageoises, représentent des organismes biomimétiques stricto sensu, pas des institutions au sens néo-institutionnaliste d’Élinor Ostrom. Les scientifiques qui travaillent sur les communs doivent acquérir cette connaissance écologique s’ils désirent diffuser le modèle de communs modernes.
… sans tutelle, ni chef
L’analyse néo-institutionnaliste d’Ostrom, extrêmement fine et claire, fixe un cadre d’analyse robuste au géographe systémicien intéressé à la question. En particulier : (1) entre la firme et l’État, la remarquable efficience économique des communs; (2) un ensemble de règles maintenues par leurs membres, sans tutelle ni chef, par opposition aux normes imposées par l’État; (3) pas de notions de bénéfices à l’infini; (4) une analyse a-historique : un commun ostromien est un objet actuel[6], résultat de son histoire plus ou moins inconnue. Ostrom estime nécessaires des travaux de même ampleur que ceux de son analyse institutionnelle afin de savoir le fonctionnement des communs.
Les premiers modèles qui viennent à l’esprit lorsque nous étudions les organismes sociaux sans chef et sans décision préalable à l’action sont les communautés d’insectes sociaux : ruches et fourmilières. Elles apportent une explication fondamentale à leur fonctionnement : le partage entre toutes les fourmis ou abeilles des informations utiles au fonctionnement de leur communauté. Plus le constat que, contrairement aux idées reçues, une partie des insectes de la communauté glande, dans le sens sémantique « ramasser des glands;», c’est-à-dire, n’ont pas une activité correspondante à leurs fonctions « assignées;». Forces de réserve;? Repos;? Cependant la communauté les traite égalitairement, voire équitablement du point de vue biomimétique[7], alors qu’elle élimine systématiquement les membres devenus inutiles (mâles et, probablement, malades). Retenons que ces communautés fonctionnent correctement avec 100;000 membres (abeilles) ou plusieurs millions (fourmis). Le constat est que les sociétés d’insectes fonctionnent à l’information et nous émettons l’hypothèse que les membres des BCV partagent aussi;de l’information utile, par les relations de voisinage.
En conclusion, les Biens des Communautés Villageoises représentent chacun un organisme biomimétique singulier capable de s’adapter en temps (presque) réel aux variations de son environnement; de faire au mieux avec l’incertitude. Ils sont, comme l’a constaté Elinor Ostrom, prix de la Banque de Suède, dit Nobel d’économie, l’entreprise humaine la plus efficace comparée à la firme privée ou à l’entreprise d’intérêt public; de plus, porteur d’une logique progressiste qui se perpétue depuis des siècles. Il vaut la peine de concevoir des communs actuels intégrant les progrès techniques de l’information et de l’énergie naturelle (renouvelable).
Notes
[1] L’article 2 de la loi du 21 mai 1836 dispose : « En cas d’insuffisance des ressources ordinaires des communes, il sera pourvu à l’entretien des chemins vicinaux à l’aide de prestations dont le maximum est fixé à trois journées de travail. »
[2] Fonctionnement démocratique : les décisions sont prises par délibération à la majorité. Ce n’est pas le cas des BCV.
[3] D’après l’INSEE, un ménage, au sens du recensement de la population, désigne l'ensemble des personnes qui partagent la même résidence principale, sans que ces personnes soient nécessairement unies par des liens de parenté. Un ménage peut être constitué d'une seule personne.
[4] État optimal d'équilibre écologique.
[5] La singularité de l’économie Garamantes repose sur un réseau de canaux souterrains de captage de l’eau destinée à l’irrigation des cultures exportables (blé, orge), totalement contraire aux écosystèmes oasis qui repose sur un recyclage au pas journalier de l’eau ressource.
[6] Actuel, comme antonyme de virtuel
[7] Cette loi biomimétique justifie amplement la logique du revenu de subsistance
13/01/2020
Sur les élites françaises
12/02/2021
sur les questions du décolonialisme, des Lumières et de la laïcité
[1] J’avais fait il y a quelques années un exposé au Cercle Condorcet sur le thème : « La diversité contre l’égalité ? »
14/01/2023
Syndicalisme et environnement
Notes
[1] Cité par Michèle Descolombes, « Syndicats et transition écologique. Un paysage (partagé) de travail », Ecologie et Politique, n° 50, 2015-1, pp. 11-22.
[2] Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019. Cet auteur voit dans l’imprégnation culturelle profonde du productivisme la raison qui explique que, malgré la montée des signaux d’alarme écologiques, les défenseurs de la cause écologique peinent à convaincre.
[3] Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer ? Paris, Seuil, 2018.
[4] Renaud Bécot invite à préférer celui de désastre, car catastrophe restreint les effets à l’immédiat, alors qu’ils sont différés, les responsables industriels et les autorités cherchant à maquiller ces derniers : « Au croisement des luttes environnementales et sociales » Entretien donné à la revue en ligne Ballast, 15 février 2022. https://www.revue-ballast.fr/au-croisement-des-luttes-environnementales-et-sociales-rencontre-avec-l’historien-renaud-becot/
[5] L’alliance écologique et sociale a été rejointe par de nombreuses autres organisations dont Alternatiba, Youth for climate, UNEF, France Nature Environnement.
14/01/2017
Technique et science : Refonder notre système de recherche autour d’un véritable contrat entre sciences et société
1 ) Interviewé il y a quelques années par le journaliste Denis Tilliniac pour Le Figaro, Jacques Ellul (1912/1994) l’auteur de « La technique ou l’enjeu du siècle » paru en 1954 analysait le fait que la technique impose des valeurs, des schémas culturels uniformes, exigeant de nous une adaptation permanente qui détruit notre identité, notre mémoire, notre environnement. Bien sûr, de tout temps, les hommes ont utilisé des techniques mais avant la révolution industrielle, dans toutes les sociétés humaines, la technique était subordonnée à des valeurs religieuses, politiques. L’homme fabriquait des objets techniques pour rendre sa vie plus facile, il n’était pas immergé dans un milieu technicien. Aujourd’hui devant une évolution permanente et quels qu’en soient les méfaits, on dit : c’est le progrès, on n’y peut rien. Pour J.Ellul, refuser l’esclavage de la technique, « c’est revendiquer une certaine idée de l’homme. La mienne est fondée sur la liberté » . A la question : Qu’est-ce que la liberté ? J.Ellul répond : « Le refus de l’adaptation, contrairement à ce qu’on nous serine. L’homme ne s’est jamais adapté, il a toujours cherché à adapter son milieu. A présent le milieu technicien le plie à ses exigences, dès l’enfance ». « Chaque être humain est unique, il doit choisir sa vie. Tout ce qui tend à réduire sa liberté de choix est déplorable. Or il est clair que l’accumulation des gadgets le conditionne … Si nous sommes des machines plus ou moins adaptables à désirer, à consommer, je ne vois pas en quoi nous serions respectables ». Est-il encore temps de réagir ? J.Ellul l’espérait et considérait que si la menace est multiple (nucléaire, écologique, psychologique, esthétique) le mal a une source unique : la démission face à la logique technicienne. Il nous disait : « Cessons d’être les esclaves des choses ».
2) Voici quelques citations de Daniel Cérézuelle auteur en 2011 de « La technique et la chair », pages 248/249, éditions Parangon. « L’homme moderne, celui de la société technicienne …a essayé de se créer un environnement propre…en utilisant à son profit les propriétés de ce monde…de cette maîtrise il attend…la réalisation de son désir de dépasser sa condition, de surmonter sa naturalité et de s’ériger en absolu ». « Et moins l’homme arrive à assouvir son désir de changer de peau, de dépasser les limites de sa condition, plus il va transformer ses œuvres en une sorte d’absolu…On peut donc parler de la technique moderne comme d’une objectivation du désir humain, une sorte de fossilisation du besoin absolu de l’homme ». « On voit donc pourquoi il y a des délires rationnels, des passions techniques. Il faut en faire inlassablement la critique, démasquer les manifestations de la mystification techniciste…Cette démythologisation est … la condition d’un usage raisonnable de nos techniques. Elle permet de reprendre maîtrise sur soi, sur ses désirs et de maîtriser aussi notre rapport technique au monde ainsi que de faire des choix. C’est sans doute très difficile, mais c’est la condition d’une modernité authentique, délivrée d’un rapport magique à la technique ».
3) Dans son livre « L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » 2015, Seuil, pp. 91à 93, Jacques Testart considère que depuis quelques dizaines d’années, le modèle de la recherche scientifique a été ébranlé par la multiplication des contrats avec les entreprises, la création de véritables marchés (brevets, entreprises « innovantes »), l’intrication de plus en plus étroite avec les industriels et les militaires. La recherche scientifique a largement quitté l’objectif de la connaissance et les priorités sont celles de la compétition entre les nations les plus riches ou les entreprises les plus ambitieuses, qui ne sont pas forcément les plus favorables au bien humain. « Il s’agit de refonder notre système de recherche, autour d’un véritable contrat entres sciences et société ». L’un des moyens serait de développer les conférences de citoyens qui doivent suivre des procédures précises. En effet, les avis élaborés par les conférences de citoyens confortent le plus souvent les arguments de ceux qui recherchent le bien commun et se distinguent des choix opérés par les industriels et les marchands. J.Testart en donne de nombreux exemples. « C’est dire que la convention de citoyens n’est pas seulement une réponse circonstancielle à une question particulière, elle correspond potentiellement à un nouveau mode de gouvernement ».
15/06/2020
Témoignage sur le télé-enseignement
Mon sentiment vis-à-vis de ces plateformes et de la société sans contact est ambivalent : Oui, bien entendu, rien ne remplace les cours en face à face, la relation humaine étudiant-professeur. Notre public d’élèves fonctionne beaucoup à l’affectif et a besoin d’être encouragé, valorisé, intéressé dans une relation « en présentiel ».
Mais d’un autre côté, l’utilisation des plateformes a ouvert des champs nouveaux dans ma manière d’enseigner : j’ai ainsi invité des participants qui ne se seraient jamais déplacés dans ma classe d’Antibes : intellectuels, journalistes, amis vivant aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. Les étudiants ont ainsi pu les interroger, les écouter, s’ouvrir l’esprit. La plateforme peut être un formidable outil d’ouverture sociale et de gommage des distances culturelles et géographiques. Les étudiants se sont sentis privilégiés d’avoir une relation de proximité, même en ligne, avec les intervenants.J’ai aussi profité de cette plateforme pour organiser des réunions à distance avec mes collègues de France enseignant dans le même type de classes préparatoires. Nous avons mutualisé nos méthodes, nos contacts avec les grandes écoles. Grâce à ces visioconférences, nous nous sommes senti(e)s moins seul(e)s pendant la période de confinement et nous avons conservé une énergie et un dynamisme contagieux pour les étudiants. Ils ont d’ailleurs traversé au mieux cette période de crise et ont très bien réussi les concours malgré le contexte.
J’espère malgré tout retrouver en septembre une salle de classe classique pour découvrir les visages de la nouvelle promotion et prendre le temps de créer une relation. Une année complète en « cours à distance » est difficilement envisageable.Idéalement, je compte à l’avenir jouer sur les deux tableaux : inviter des intervenants sur la plateforme en ligne, mais privilégier l’enseignement dans une salle de classe pour maintenir le fil toujours ténu et fragile de la motivation des étudiants.
Bénédicte Girault-Borghèse
Bénédicte Girault-Borghèse est agrégée en économie et gestion et professeure référente de la CPGE ATS du lycée Jacques Audiberti d’Antibes (classe préparatoire aux concours des grandes écoles de commerce réservée à des étudiants titulaires d’un bac +2)
29/10/2019
Territoire zéro chômeur.
La triple conviction de départ est à nouveau vérifiée : nul n’est inemployable dès lors que l’emploi est adapté aux capacités et aux compétences des personnes. Les travaux utiles, non concurrents des emplois marchands et des emplois publics, sont d’une grande diversité autour des trois thématiques : la cohésion sociale et la lutte contre l’exclusion, la transition écologique et le développement du tissu économique local. Enfin les financements existent dès lors que l’on prend en compte le coût de la privation d’emploi de longue durée pour les collectivités publiques et les recettes générées par la mise à l’emploi au profit de ces mêmes collectivités.
Historique de « Territoire zéro chômeur ».
Partir des territoires, de leur énergie et de leurs besoins
Quel avenir pour le dispositif Territoire zéro chômeur ?
28/04/2020
Tirons les leçons du grand malheur actuel

Bruno Latour a osé dire avec raison : « ce serait absolument terrifiant de ne pas profiter de cet arrêt général pour ne pas infléchir un système dont on sait … qu’il nous précipite vers une catastrophe par rapport à laquelle celle du virus actuel est un minuscule petit problème ». [1]: Il était conscient que ces propos pouvaient paraître indécents puisque la situation actuelle est dramatique pour certains : ceux qui meurent loin de leurs proches dans les EHPAD et les hôpitaux (et que famille et amis ne peuvent même pas accompagner dignement à leur dernière demeure comme on dit) les femmes et les enfants victimes de violence et tous ceux qui subissent le confinement à l’étroit dans un petit espace. Quand Bruno Latour évoque une catastrophe de beaucoup plus grande ampleur que celle du coronavirus, c’est de la mutation écologique en cours dont il parle, de l’augmentation de la température que notre société entièrement folle observe avec une certaine inconscience. Il y a donc deux catastrophes qui sont enchâssées l’une dans l’autre qui doivent nous amener à penser un autre avenir. C’est aussi l’avis de la convention citoyenne pour le climat (qui aurait dû rendre compte maintenant de ses travaux) qui nous dit : il ne faudrait pas que les mesures qui seront prises pour sortir de la situation sanitaire actuelle, nous amènent à accélérer le dérèglement climatique.
E.Macron a déclaré lundi 13 avril : « Sachons nous réinventer, moi le premier ». Aidons le donc à se réinventer
Si E.Macron a reconnu dans son allocution que le confinement avait des conséquences beaucoup plus lourdes pour les plus pauvres, il n’a pas pour autant annoncé la réforme fiscale qui s’imposerait. La politique qu’il a menée ces dernières années profite aux riches. Elle n’est nullement remise en cause, jusque là.
E.Macron avait vanté l’Etat-providence dans son allocution du 12 mars : « Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie c’est que la santé gratuite sans condition de revenu… ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Ce qui amène Mediapart à écrire : « s’il voulait apporter la preuve de sa bonne foi, {il lui faudrait} annoncer que la privatisation rampante de La Poste – dont le grand meccano avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et la Caisse nationale de prévoyance (CNP) est le dernier épisode en date – est sur-le-champ arrêtée. De même que la privatisation rampante de la SNCF qui ne cesse de liquider le service public ferroviaire ».Pensons à nous réinventer nous-mêmes
Envisager des changements ne va pas de soi, car tous ceux qui sont aujourd’hui privés de travail et de revenus n’ont qu’une envie : retrouver la situation d’avant. Quant au président du Medef, il en rajoute en disant qu’il ne faudra pas hésiter à revenir sur certains acquis pour relancer la machine.Cela ne doit pas empêcher de chercher à être lucide. Parmi les changements à opérer, le premier amène à relier crise de l’environnement et crise sociale. En effet ce sont les plus riches parmi nous qui ont l’empreinte écologique la plus élevée (voir dans l'ECCAP l’article empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey). La crise de l’environnement exigerait que l’on prenne au sérieux les mises en garde des scientifiques de plus en plus précises et inquiétantes. Mais si les politiques ont fini par reconnaître le sérieux de ces mises en garde en signant en 2015 les Accords de Paris, les décisions qui seraient nécessaires pour les appliquer ne sont pas à la hauteur. Sans parler des Etats Unis qui se sont retirés des accords de Paris ou du Brésil qui poursuit allègrement la destruction de l’Amazonie. Nous sommes donc en bonne voie pour la catastrophe écologique.
Faute de définir des finalités, nos politiques s’agitent au hasard
Simone Weil (voir dans l'ECCAP esquisse sur les besoins) écrivait dans l’Enracinement, à une époque où il s’agissait de reconstruire après la seconde guerre mondiale, et alors même que les problèmes de l’environnement n’étaient pas un souci : « la première étude à faire est celle des besoins qui sont à la vie de l’âme ce que sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. Il faut tenter de les énumérer et de les définir…L’absence d’une telle étude force les gouvernements, quand ils ont de bonnes intentions, à s’agiter, au hasard ». Dans cette perspective et de manière très embryonnaire et désordonnée voici une liste de quelques propositions nécessaires pour changer de cap, pour nous réinventer et nous interroger sur ce dont nous avons vraiment besoin. Les changements qui s’imposent sont d’une telle ampleur qu’ils donnent le vertige. Mais il est impossible de se faire illusion. C’est l’organisation de l’économie mondiale qu’il faut mettre en question. Bruno Lemaire, notre ministre de l’ économie, déclarait récemment : Je pense qu’il faut que nous tirions sur le long terme toutes les conséquences de cette épidémie sur l’organisation de la mondialisation. Il faut réduire notre dépendance vis à vis de certaines grandes puissances comme la Chine. On ne peut pas avoir aujourd’hui 80 % des principes actifs d’un médicament produits à l’étranger.- Il conviendrait de limiter strictement la publicité qui vise à « créer des besoins ». La publicité incite par exemple les enfants à consommer trop salé, trop sucré, trop gras. Ce qui favorise une obésité croissante et des maladies comme le diabète qui font exploser nos budgets sociaux.
- Au lieu de favoriser l’agriculture industrielle encouragée notamment par la grande industrie chimique, c’est l’agroécologie qu’il faut développer. Dans leur petit livre « L’agroécologie peut nous sauver » Marc Dufumier et Olivier Le Naire énoncent les cinq voies de la sagesse : lancer la révolution agroécologique, nourrir le monde, préserver notre santé et notre environnement, lutter contre les inégalités nord-Sud et résoudre les problèmes migratoires, réconcilier les villes et les campagnes.
- Les avions sont cloués au sol et le tourisme de masse est à l’arrêt. Les prévisions de croissance du trafic aérien dans les prochaines années sont un non-sens pour l’environnement. Allons-nous continuer de rêver que tous ceux qui en ont les moyens puissent parcourir le monde ?
- Les applaudissements à 20 heures pour les soignants sont un des signes d’une prise conscience que les métiers du soin (assurés majoritairement par des femmes), comme celui des éboueurs et autres métiers peu reconnus et mal rémunérés, mériteraient d’être mieux placés dans la hiérarchie des rémunérations. Va-t-on vraiment en tirer des conclusions ? Va-t-on dans la foulée revoir la situation des enseignants ?
- Pourra-t-on envisager la création d’un revenu minimum qui serait d’autant plus importante qu’il faudra aider les salariés qui perdront leur emploi, dans des secteurs comme l’aéronautique ou l’automobile par exemple dont on peut penser qu’ils seront moins importants à l’avenir.
- Deux « petites » questions pour finir : Comment reprendre barre sur les GAFAM dont les pouvoirs exorbitants sont dangereux pour nos démocraties ? Question annexe sur le numérique : est-il raisonnable de s’engager tête baissée dans la 5G ?
Si l’on refuse pour les prochaines élections présidentielles le face à face Macron-Le Pen, peut-on espérer qu’un candidat aura le courage d’affronter les questions que nous venons d’évoquer dans cette lettre et quelques autres avec ?
Notes
[1] Interview à France Inter le 3 avril 2020
14/06/2024
Transiscothon en bande organisée à Marseille : un premier espace !
Transiscope est le portail web des alternatives
Initié par une première communauté d’organisations nationales il y a quelques années, ce commun coproduit et animé par une collégialité exemplaire souffre d’une animation des données fragile. En effet, fonctionnant dans une culture d’archipel, ce sont les sources engagées qui mettent à jour leurs contacts, or, cela demande beaucoup d’énergie car de contacts à relancer et de liens à tisser.
C’est pourquoi, avec le même souci de faire évoluer le projet en fonction de ses retours d’expériences, le comité de pilotage de Transiscope a décidé de s'engager dans l'appui aux dynamiques locales considérant que c'est la bonne échelle pour animer les sources et permettre de diffuser l'usage d'une cartographie utile pour les militants et personnes engagées sur leur territoire.
Cette nouvelle stratégie se décline dans une implication plus forte au sein du Collectif pour la Transition citoyenne (CTC) afin que Transiscope devienne un outil au service des 33 organisations membres du CTC avec prochainement le développement d’un agenda partagé qui leur permettra de croiser des dates et des rendez-vous locaux.
L'organisation des Transiscothons : nourrir nos liens sur un territoire
Ces rendez-vous du Transiscope sur les territoires sont une occasion de se rencontrer en vrai, ses membres impliqués comme des acteurs repérés sur la carto mais aussi pouvoir accueillir de nouvelles dynamiques locales. Depuis 2021, il y en a eu 9, de Paris à Nantes, de Lyon à Strasbourg, de Quimper à Marseille. Ce 9ème transiscothon, baptisé «Transiscope en bande organisée;» (référence utile pour les non marseillais, vous pouvez cliquer sur les liens pour les amateurs de Jul ou de carottes) a été organisé à Marseille les 29 et 30 mars dernier.
L’intention partagée
A Marseille, notre intention a été présentée aux collectifs et acteurs du territoire que nous considérons comme des tisserands ou des catalyseurs;!
« Marseille est une ville archipel, riche d'initiatives et de dynamiques collectives. Depuis des années, certain·e·s se retrouvent dans des luttes contre l'habitat indigne ou la gentrification, pour le droit à la ville, et l'accès aux services publics dans une ville qui reste l'une des plus inégalitaires en France. D'autres s'engagent dans des transformations de leur cadre de vie, autour de questions de mobilité, d'accès aux ressources naturelles ou de lutte contre la pollution. Des lieux s'ouvrent, des terrains se cultivent, le foncier devient un enjeu Commun. Il existe aussi des espaces de mobilisation plus ou moins organisés, plus ou moins institutionnels ou autonomes. Depuis longtemps, des collectifs tissent des liens, produisent des cartographies pour les faciliter mais il reste encore du chemin pour diffuser une culture de la coopération et dépasser un système qui a trop joué sur les concurrences et la compétition. Le Tour Alternatiba qui se terminera début octobre à Marseille peut être une occasion de se fixer un objectif commun : relier les enjeux sociaux et écologiques en démontrant que l'écologie populaire s'ancre dans des réalités marseillaises. »
C'est l'intention d'une première communauté qui s’est réunie dans les locaux de Massalia Vox et du Comptoir de la Victorine, à l’invitation de l’Art de vivre.
Une rencontre pour renforcer les liens à Marseille entre « tisserands»
Il y a eu une quarantaine de participants sur les deux jours venus de différents réseaux marseillais mais aussi nationaux, des organisations du Copil de Transiscope : le MES (mouvement pour l'économie solidaire), le CAC (Collectif des associations citoyennes), Alternatiba, le Mouvement Utopia, le réseau Animacoop, l'Assemblée virtuelle, les Colibris mais aussi des réseaux et collectifs marseillais. La liste des inscrits est partagée sur le site yeswiki du transiscothon ainsi que les prises de note et compte rendu en carte mentale. Tous les temps et ateliers ont été documentés au fil de l’eau par les participants.
Le choix de l’animation a été volontairement très ouvert. Nous avons proposé un espace sur un mode de forum ouvert afin de permettre à chacun de contribuer et d’apporter sa pierre à l’édifice. En effet, créer des liens et les consolider nécessite une volonté mais aussi une confiance. Pourquoi vouloir apparaître dans une cartographie, avec qui et dans quels objectifs communs ? Cette confiance se construit par une meilleure interconnaissance et un partage de valeurs et de principes d’actions.
Après avoir débuté par un petit exercice ludique pour mieux se situer et se connaître, Bruno Lasnier du MES et Florent Gaudin en charge de la coordination ont présenté le projet Transiscope, ses origines, ses évolutions et ses enjeux actuels.
Echanger autour de la Charte
C'est d'abord échanger autour des valeurs et principes d’action de notre communauté. Des premiers ateliers ont pu ainsi la questionner et proposer de l’améliorer, elle doit rester un objet de coopération, elle a vocation à clarifier notre posture et ainsi à être notre premier commun. Les nombreuses interventions ont permis de creuser certains enjeux politiques mais aussi stratégiques.
La Charte est aussi un processus. Elle est une Charte qui questionne plus qu’elle ne donne la voie ou la norme à respecter. Quelles sont alors les lignes rouges et ce qui nous permet de se sentir lier ?
Par exemple, il y a eu la nécessité d’éclairer certains termes et concepts utilisés tant il est possible que nous ne mettions pas le même sens dans les mots : pourquoi pas une proposition de glossaire;? D’autres parties ont suscité des échanges, sur les luttes non-violentes, sur la vigilance à l’égard d’organisations d’extrême droite qui commencent à récupérer des sujets écolos, sur le fait qu’une carte n’est pas la réalité et donc, notre capacité de rester toujours humble et accueillant à de nouvelles alternatives.
Alors quelle est la validité des données, qui est garant de ces données ? C’est l’un des sujets importants car il démontre la nécessité de consolider notre communauté. Il n’y pas de garantie au sens juridique, ni au sens politique d’ailleurs. La situation de nos données est liée à l’information fournie à un temps T. Cette information peut évoluer, la source pointée peut avoir disparu ou même changé de point de vue ou de de statut.
C’est pourquoi il est important de considérer ce projet comme un processus de production d’une connaissance partagée. Cette plateforme doit assumer une posture modeste. Elle ne souhaite pas devenir une plateforme exhaustive, ni d’ailleurs « grand public;» même si la carte est naturellement accessible et diffusable. Cela demanderait une économie et des moyens de communication et de diffusion sur de multiples plateformes, et cette diffusion pourrait révéler des contradictions fortes.
Il est privilégié la qualité des liens et non leur quantité. Si nous avions l’espoir au début de visibiliser les alternatives, nous avons compris qu’aujourd’hui, le premier temps est de consolider une dynamique d’archipel pour renforcer d’abord les liens entre tisserands et organisations au niveau local.
A Marseille, le lancement d’une démarche
Même s’il reste encore beaucoup de chemin, une voie a été tracée et des prochaines rencontres s’organiseront à l’occasion de l’accueil du Tour Alternatiba pour sa dernière étape du 5 au 7 octobre 2024 sur les enjeux de l'écologie populaire. Un projet de carte est en cours de production, un espace pour développer des usages du yeswiki est ouvert et un projet d’une formation animacoop sur Marseille commence à prendre corps.
D’autres sujets ont pu être partagés dans une dizaine d’ateliers durant ces deux journées en mode forum ouvert. Les prises de notes sont accessibles sur le yeswiki mais un prochain article reprendra quelques échanges importants : la démarche VIVE des associations de voisins, les enjeux de visibilité de l’écologie populaire à Marseille, le labo furtif et le prendre soin dans nos collectifs, les enjeux d’invisibilité et d’invisibilisation, les questions économiques de nos actions ou comment penser une économie de notre démocratie, le projet d’un framalivre sur le transiscope.
Ce transiscothon n’a pas été uniquement un espace d’ateliers, nous avons pu rire de nos contradictions;! Face à notre désir de coopérer, nous sommes issus de cultures différentes, avec souvent des postures fortes, évoluant dans des couloirs de nage diraient certains. Laurent Marseault que nous avons invité à présenter sa conférence gesticulée le vendredi soir, privilégie le regard du pompier volontaire qu’il est;! Et au-delà des rires et du plaisir, il questionne aussi la manière de faire ensemble, de s’organiser et de se fixer quelques règles communes !
A Marseille, et pas uniquement dans les Calanques, le chemin reste caillouteux.
13/01/2017
Transition énergétique et projet de société
01/07/2021
Travailler dans une association : là et pas ailleurs !
Les associations sont, en France régies par la loi de 1901. Une loi qu'il convient de bien connaître...
La loi de 1901
Bénévolat et salariat
Syndicats et associations
Pour conclure
Notes
12/01/2017
Travailler moins pour travailler tous et mieux
Au lieu de rester sur les perspectives anciennes qui comptent sur des taux de croissance élevés du PIB pour lutter contre le chômage, il est temps de changer d’orientation. Ce n’est pas parce que ces perspectives anciennes font quasiment l’unanimité parmi les hommes au pouvoir, ou parmi ceux qui y prétendent, qu’elles sont plus crédibles. Non seulement il est illusoire de croire qu’un taux de croissance élevé du PIB est possible, mais plus fondamentalement il faut reconnaître que le PIB n’est pas un indicateur de bien-être. Autrement dit la politique économique ne peut tenir lieu de politique comme si tout en dépendait.
Un changement d’orientation suppose bien sûr de reconnaître que l’emploi est un facteur d’intégration sociale et d’émancipation individuelle. La recherche du plein emploi s’impose donc. A ce propos, un appel de 150 personnalités paru en mai 2016 dans Alternatives économiques veut remettre la réduction du temps de travail au cœur du débat public. En effet le chômage de masse mine depuis longtemps la société française. Il y avait au printemps 2016, 2,6 millions d’inscrits à Pôle emploi en plus par rapport à 2008. L’appel constatait que « les perspectives de croissance sont limitées et le resteront. De plus, la révolution numérique et la robotisation pourraient bien, elles aussi, menacer de nombreux emplois ». Certes « d’autres pays affichent un taux de chômage plus faible que la France. Le plus souvent ce résultat est atteint grâce à un vaste secteur de « travailleurs pauvres », via une croissance massive du travail à temps partiel féminin et un retour en force du travail indépendant. Ces personnes occupent bien un emploi, mais n’en ont pas moins les plus grandes difficultés à se soigner, à se loger, à éduquer leurs enfants…Bref, à mener une vie décente.
Ces politiques creusent de plus les inégalités entre les riches et pauvres et les écarts entre hommes et femmes » « Si on veut éviter ces écueils tout en faisant reculer rapidement le chômage, il faut « travailler moins pour travailler tous et mieux ». Au tournant des années 2000 le passage aux 35 heures hebdomadaires avait eu un effet très positif sur l’emploi et l’activité, malgré certaines difficultés dans sa mise en œuvre, notamment en matière d’intensification du travail. Il faut d’urgence reprendre ce chemin, même s’il faut probablement s’y prendre autrement, et notamment ne plus raisonner seulement sur le temps de travail hebdomadaire ».
L’appel des 150 personnalités poursuivait : « Nous avons pleinement conscience de la difficulté de l’exercice tant en termes de financements que d’organisation des entreprises, mais cette question doit revenir au cœur du débat public. Non seulement pour réduire le chômage, mais aussi pour reprendre la marche en avant du progrès social et sociétal en favorisant des modes de vie plus équilibrés et plus respectueux de l’environnement ».
01/03/2022
Trois dangers : Réchauffement climatique – Inégalités sociales – Verticalité du pouvoir
[1] La dramatique invasion de l’Ukraine par Poutine amènera sans doute plus d’un électeur à réfléchir à deux fois avant de voter pour J.L.Mélenchon qui était le mieux placé d’après les sondages.
[2] « Les milliardaires français font flamber la planète et l’Etat français regarde ailleurs » est le titre du rapport d’Oxfam France et de Greenpeace. Les préoccupations concernant les fins de mois et la fin du monde vont de pair.
[3] Voir l’analyse de Rémi Lefebvre (https://www.alternatives-économiques.fr) du 12 février 2022, qui sort un livre « Faut-il désespérer de la gauche ? » le 3 mars aux Ed. Textuel.
Notes
Souhaitons que des accords puissent se nouer entre ceux qui souhaitent faire face aux trois dangers que sont : le réchauffement climatique, les inégalités sociales et la verticalité du pouvoir.02/09/2021
Un changement nécessaire et radical de notre mode de vie
Notes
31/03/2020
Une continuité, deux hérésies
01/03/2023
Une encyclopédie en commun ?
Pour mener plus loin l'encyclopédie du changement de cap, notre petite équipe s'étoffe pour contribuer à l'élaboration d'une encyclopédie en commun. Cette présentation a été rédigée par des personnes impliquées dans le monde associatif, en particulier l'éducation populaire et/ou les communs numériques..
Les incertitudes d’ordre écologique et économique, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.
Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant tous les acteurs et actrices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.
A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.
Se dégagent quatre intentions, correspondant à des niveaux d’investissement :
1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurs du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.
Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.
Une association et un fonds de dotation en cours de construction pourront servir de supports à cette encyclopédie en commun.
12/04/2018
Une France fracturée par la crise du logement.
La 22e édition du rapport annuel sur l’état du mal-logement de la Fondation Abbé Pierre dessine le portrait d’une France fracturée par la crise du logement. « Quatre millions de personnes sont sans abri, mal logées ou sans logement personnel. Outre ces situations les plus graves, 12,1 millions de personnes sont touchées à des degrés divers par la crise du logement. Effort financier excessif, précarité énergétique, risque d’expulsion locative, copropriétés en difficulté, surpeuplement... au total, sans les doubles comptes, près de 15 millions de personnes sont touchées, à un titre ou à un autre, par la crise du logement. À bien des égards, pour les pauvres, les classes populaires et moyennes, la situation tend à s’aggraver, en particulier depuis la hausse des prix de l’immobilier des années 2000 et le déclenchement de la crise économique en 2008 ».
Le nombre de constructions par an
D’après Le Monde du 1 12 2017 « les bétonnières tournent à plein avec 418 300 logements mis en chantier entre nov.2016 et oct. 2017, soit 17% de plus que l’année précédente ». La situation est très différente selon les territoires. Alors qu’il y aurait 500 000 demandes de logements sociaux en attente en Ile de France, il y aurait (selon le documentaire du 13 sept. 2017 sur la cinq) 130 000 logements sociaux vides en France. La ville de Vichy aurait été pénalisée de 172 000 euros pour n’avoir pas construit les 20% de logements sociaux imposés alors même que beaucoup de logements sociaux à Vichy ne trouvent pas preneurs. Des exemples de communes dans la même situation dans la région PACA pourraient être donnés.
Les dépenses de logement augmentent plus vite que les salaires
En France « le décrochage avec les revenus est violent : de 1998 à 2017, les prix de l’immobilier ont été multipliés par 2,5 et les salaires par 1,5 seulement ». Voici ce que déclarait Patrick Artus dans une note du 5 octobre pour la banque Natixis : « C’est de là que provient le sentiment d’appauvrissement de beaucoup de salariés, car la France est l’un des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) où ils ont continué de gagner du pouvoir d’achat mais pour l’engloutir dans le logement… Le renchérissement du logement opère un énorme transfert de richesses des pauvres vers les riches, des jeunes vers les vieux. » Le Monde 1er déc. 2017 : « La flambée des prix a pour 1ère conséquence l’éviction des habitants les moins aisés des métropoles, jeunes en tête » qui sont obligés d’aller se loger loin des zones d’activité et qui voient leurs frais de déplacement augmenter. Par ailleurs le dispositif Pinel, qui permet à un investisseur d’acheter un appartement destiné à la location avec des économies d’impôt importantes, serait une bonne chose si les loyers autorisés, étaient véritablement sociaux, si les plafonds de ressource des locataires concernés étaient correctement calculés. Ce serait bien le moindre pour des logements qui sont davantage aidés par l’Etat qu’un logement social classique. Cela supposerait des contrôles sérieux, ce qui n’est pas le cas. Les exonérations fiscales sont à limiter et mieux vaudrait attribuer cette manne importante, au moins en partie, aux logements très sociaux et réduire ainsi des loyers trop élevés.
Avec le dispositif Pinel, de nombreux investisseurs trompés par des promoteurs immobiliers indélicats qui croyaient réaliser l’affaire du siècle, se sont retrouvés pénalisés, voire ruinés, parce que l’appartement acheté ne trouvait pas de locataires dans un marché saturé. Les propriétaires devaient alors rembourser les exonérations. La carotte fiscale avait bien mauvais gout !!! L’aide personnalisée au logement (APL) initiée dans les années 70 a remplacé l’aide à la pierre, c'est-à-dire qu’au lieu d’aider de manière importante la construction du logement, permettant des loyers plus bas, il a été décidé d’aider la personne et de ne pratiquement plus aider la construction, c’est-à-dire l’aide à la pierre. C’était encore les 30 glorieuses (1945 à 1975) et le logement social était considéré comme transitoire pour les ménages. Ce logement est progressivement devenu définitif pour les locataires les plus pauvres. A noter qu’à l’époque, seul le Parti Communiste était opposé à cette réforme. En définitive, la politique du logement n’a pas permis de loger des gens dans le besoin mais plutôt à faire tourner les entreprises du bâtiment. Selon Didier Cormuel économiste de l’immobilier cité par le journal Le Monde du 24 oct. 2017 « cette politique a alimenté une surproduction de logements car si le neuf trouve preneur, elle vide l’ancien dont la vacance s’accroit depuis dix ans même en région parisienne. » Et il ajoute « Pour assurer un logement décent à tous à un coût supportable pour la collectivité, il serait plus économique de réhabiliter l’ancien que de construire du neuf ». Bien sûr le diagnostic de pénurie de logements émane des acteurs du logement neuf qui n’hésitent pas à brandir le chantage à l’emploi. Concernant la politique du logement, nous sommes actuellement à un tournant. Espérons que la future loi ELAN (Evolution du logement, de l’aménagement et du numérique) ne fera pas la part trop belle aux lobbies du BTP et aux exonérations fiscales et que les plus mal lotis du système actuel seront mieux pris en compte.
04/01/2023
Une journée pour rendre visible des « confluences » : de nos expériences à notre raison d’être, pour autant de raisons de faire ?
Analyse croisée de nos partages d’expériences
Le besoin de confluence est réel mais il suppose une organisation qui permette de passer de l’intention aux actes.
Après avoir partagé et clarifié notre raison d’être, nous nous sommes donnés ensuite des raisons de faire !
Notes
A la suite de l’université d’Utopia qui avait initié en octobre une rencontre entre divers mouvements , une journée de rencontre a eu lieu le 17 décembre à Paris. Cette nouvelle étape a rassemblé près de 50 personnes, la moitié était présente, l’autre en visio conférence. Une journée débutant avec des doutes et qui se termina avec espoir, désir et engagements !
[1] Le terme Confluence est utilisé en Espagne par le mouvement municipaliste pour désigner les convergences entre mouvements citoyens contribuant à des transformations politiques et sociales : Lire notamment l’article d’Élisabeth DAU, « L’expérience municipaliste. Un autre possible politique depuis les villes et les villages », Revue du MAUSS, 2019/2 (n° 54), p. 69-79. DOI : 10.3917/rdm.054.0069 SMASH
[2] https://eccap.fr/article/retour-de-sete-leccap-prend-la-mer-au-sein-de-larchipel-des-confluences/636299867e90240016e3cdfa
[3] https://archipel.ecolosolidaire.org/
[4] https://www.mobicoop.fr/
[5] https://www.licoornes.coop/
[6] https://eccap.fr/article/le-projet-partenarial-damenagement-ppa-en-centre-ville-de-marseille-une-opportunite-pour-coconstruire-la-ville-avec-ses-habitants/62c2fd54534a400016e6a2f4
[7] https://colibris-lemouvement.org/nouvelle-r/?PagePrincipale
[8] https://transition-citoyenne.org/lecoosysteme/
15/11/2021
Un exemple de concertation entre professionnels et bénévoles : La Maison de l’Hospitalité
Le temps de la reconnaissance mutuelle
Le temps d’une expérimentation solidaire et efficace
L’émergence des questions liées au droit des étrangers et à l’accompagnement des exilés, demandeurs d’asile et sans-papiers
Il faut aussi rappeler l’organisation de l’accueil de la marche nationale des migrants que plusieurs de ces associations ont organisé à Martigues avec une soirée en partenariat avec SOS Méditerranée en 2018.
La création d’un groupe de travail et de coordination entre les associatifs et les professionnels de l’accueil et de l’accompagnement des populations étrangères (Septembre 2019)
- associations : A.C.A.T., A.S.T.I., Amnesty International, MJC de Martigues, Ligue des Droits de l’Homme de Martigues et d’Istres, Mouvement de la Paix, Collectif le Pont, Association des Guinéens du Sud de la France, Café Associatif Le Rallumeurs d’Etoiles
C’est à l’occasion d’une des toute premières réunions qu’une des responsables institutionnelles a reconnu que malgré les dispositifs officiels, les associations de bénévoles étaient nécessaires, non seulement pour pallier d’éventuelles « carences » des institutions mais aussi parce que les bénévoles interviennent et agissent aux limites de ces dispositifs institutionnels.
C’est donc à ce moment là que les associations peuvent intervenir pour permettre à toutes ces personnes de poursuivre leurs démarches.
C’est un lieu où des échanges de bons procédés peuvent se dire, des situations nouvelles peuvent s’analyser, et où on peut s’informer des procédures administratives qui évoluent. Bref, c’est dans cet esprit que ce groupe de travail continue de se réunir tous les trimestres depuis déjà plus de deux ans.
Notes
L’exemple de la coordination entre associations et administrations à Martigues sur l’action en faveur des exilés mériterait d’être généralisé.12/04/2018
Un logement social, pour qui ?
Pour pouvoir prétendre à l’attribution d’un logement H.L.M. les revenus des ménages doivent être inférieurs à un certain plafond de ressources. Les ressources à prendre en compte correspondent à la somme des revenus fiscaux de l’année N-2 de toutes les personnes composant le ménage, soit 2015 pour une attribution en 2017. (Des rumeurs laissent entendre que seraient pris en compte dès 2018 les revenus actuels.)
Trois types de logements sociaux : Les PLAI (Prêt locatif aidé d’intégration) destiné aux ménages les plus modestes Les PLUS (Prêt locatif à usage social) le « classique » Les PLS (Prêt Locatif Social) le « haut de gamme » du logement social. Ainsi, pour une personne seule le plafond de ressources sera pour 2017 - de 12 733 Euros à Paris et de 11 067 Euros en province (hors Ile de France) pour un PLAI - de 23 146 Euros à Paris et de 20 123 Euros en Province. (hors IdF) pour un PLUS - de 30 090 Euros à Paris et de 26160 Euros en province (hors IdF) pour un PLS. Pour une famille (4 personnes ou 1 personne avec 2 personnes à charge) le plafond de ressource sera -de 29 781 Euros à Paris et de 21 575Euros en province (hors IdF) pour un PLAI -de 54 141 Euros à Paris et de39 013 Euros en province (hors IdF) pour un PLUS - de 70383 Euros à Paris et de 50 717 en province en province ( hors IdF) pour un PLS. Au 1/1/2015 seulement 75 000 nouveaux logements sociaux livrés (l’USH parle de 100 000 et dans Le Monde du. 27 09 17, 4ème col. Les HLM construisent 100 000 logements par an) dont 87% de neufs et parmi lesquels 20% en VEFA (Vente en Etat Futur d’Achèvement), achetés à des promoteurs privés. (Ce taux a fortement augmenté puisqu’il se situe aujourd’hui aux environs de 5O% voire 80% selon les organismes et les années de livraison) A noter qu’il est très difficile de connaitre exactement le nombre de logements livrés, car parfois, on parle de logements financés ou autorisés et les organismes sociaux ont souvent tendance à gonfler à la fois le nombre de logements en cours de construction ainsi que ceux dont ils sont propriétaires
La répartition de ces nouveaux logements Ces plafonds de ressource permettent théoriquement à 75 % de la population française d’accéder à un logement dit social. Mais peut-on encore parler de logement social pour un PLUS sauf peut-être dans des zones extrêmement tendues où les loyers du privé sont très élevés. En réalité 80% des familles « entrantes » aujourd’hui logées par les organismes de logements sociaux ont des revenus inférieurs à 80% des plafonds et 20% des familles logées ont des revenus inférieurs à 20% des plafonds de ressource. Le logement social reste bien attribué aux familles modestes et compte tenu de la crise actuelle et du chômage, les demandeurs de logement ont des ressources toujours plus faibles. Loyers et charges trop élevés. Compte tenu du coût de la réalisation de ces logements, et de leurs financements, les loyers de tous ces logements sont trop élevés, notamment pour les logements récents. Ainsi, un loyer pour un T2 en province pourra atteindre 450 Euros par mois (dont 50 Euros de charges) pour un financement PLAI, avec plafond de ressource de 11 000 Euros imposable, soit un taux d’effort de 45% sans l’aide personnalisée au logement, ce qui est le cas lorsque le candidat est proche du plafond. Un T4 récent, toujours financement PLAI, aura un loyer de l’ordre de 500 Euros par mois (dont 60 Euros de charges sans chauffage collectif) pour un plafond de ressource du ménage de 21 575 Euros. Un candidat locataire à environ 60% du plafond de ressource aura un taux d’effort de plus de 45% avant une éventuelle Aide Personnalisée au logement (APL). Si un locataire voit ses revenus augmenter sensiblement, il lui sera pratiqué un supplément de loyer de solidarité (S.L.S.), dès que les revenus dépassent 25 à 35 000 Euros imposable pour une personne seule et selon le type de logement et 45 à 65 000 Euros de revenu annuel imposable pour 4 personnes résidentes ou 1 personne avec 2 personnes à charge. Les charges locatives ont augmenté dans des proportions considérables. Le coût du chauffage, de l’eau et de l’électricité surtout dans les immeubles anciens peut atteindre des demi-loyers. Les bailleurs sociaux ont complètement laissé tomber le chauffage collectif (hors eau chaude), qui est beaucoup plus intéressant techniquement et économiquement, au profit des chaudières individuelles gaz où l’abonnement est dû, même si l’occupant ne se chauffe pas ou se chauffe avec de mauvais poêles à pétrole dangereux pour les habitants et pour le bâti (condensations). Les vendeurs d’eau, par ailleurs refusent, surtout dans les résidences importantes de poser des compteurs à proximité du logement (comme pour l’électricité) laissant à la charge des habitants les éventuelles fuites sur les canalisations entre le compteur général et les appartements. A.P.L. Se greffe en diminution de ces loyers trop élevés l’aide personnalisée au logement (APL) en fonction des revenus des familles. Une partie de cette aide est destinée à alléger les charges locatives. Avec la montée du chômage et de la précarité, l’aide à la personne a augmenté dans des proportions importantes et atteint aujourd’hui 40% des loyers d’un organisme bailleur et parfois d’avantage selon la population logée. ... Tous les gouvernements successifs depuis plus de 20 ans n’ont cessé de rogner cette APL. Et fin 2017, le gouvernement a décidé de baisser l’APL de 30 à 60 euros par mois. Pour que la mesure soit neutre pour les locataires, les bailleurs sociaux devront baisser les loyers de 30 à 60 Euros. D’après Le Monde du 16 09 17, selon le périmètre retenu pour la baisse des loyers – les 5 millions de ménages locataires HLM ou les 2,5 millions qui touchent l’aide personnalisée au logement (APL) - la ponction dans les finances des bailleurs sociaux sera de 3 ou 1,5 milliard d’euros. L’Union sociale pour l’habitat qui fédère les 723 organismes HLM a réagi en ces termes le 13 sept. 2017 en fustigeant : « des baisses insoutenables de loyers pour compenser une volonté unilatérale de Bercy de baisser drastiquement les APL. Cela fait courir un risque majeur à un secteur qui loge 11 millions de personnes, produit plus de 100.000 logements sociaux par an et génère 300.000 emplois. » Cela inquiète aussi les promoteurs immobiliers puisque le secteur social représente 30% de leur production. Le gouvernement part du principe que les bailleurs sociaux ont des réserves importantes qui leur permettront de réaliser ces baisses de loyer sans grand dommage. Ce qui n’est pas évident. Certes la valeur des 4,5 millions de logements du secteur qui avoisine les 200 milliards d’euros est importante, mais la dette cumulée atteint 160 milliards d’euros en 2017. Et les trésoreries des organismes HLM sont très différentes les unes des autres. Les offices publics dans des territoires en déclin où les loyers baissent, où la vacance progresse n’ont aucune réserve. A l’opposé, un rapport de la Caisse des dépôts et consignations recense une trentaine d’offices ou sociétés HLM « dodus » qui disposent d’un gros potentiel financier. Dès 2010 sous la pression du gouvernement de l’époque une péréquation des trésoreries avait été mise en place. Le Monde du 4 nov. 2017 souligne l’injustice de l’art.52 du projet de loi de finances de 2018 « qui épargne le secteur privé alors qu’il consomme plus de la moitié des 18,5 milliards d’euros d’allocation logement » Malgré les protestations d’une vingtaine de députés qui demandaient la suppression de l’art. 52 il est passé. Ce qui a entraîné le commentaire suivant du député communiste de Seine St Denis : « on a mis 120 ans à construire le modèle de logement social que toute l’Europe nous envie et il peut être défait en deux ou trois ans ». Le slogan «Small is beautiful » , qui fit florès à la fin du siècle dernier est aujourd’hui devenu caduc dans le monde du logement social. Compte tenu de la volonté de l’exécutif de baisser l’APL et les loyers, les organismes sont maintenant obligés de se regrouper pour continuer à vivre et les plus riches doivent se marier avec les moins aisés. Cette course qui avait commencé déjà quelques années plus tôt aboutit à des sociétés ou des groupes dont le patrimoine dépasse les 100 ou 200 000 logements. Il est certain qu’il est alors possible de disposer d’une ingénierie très forte et efficace. En même temps une gestion sociale de proximité reste indispensable. Une transition numérique bien pensée permettra de changer de mode de gouvernance pour aboutir à des structures en plateforme où l’information circulera sans entraves, et comme l’observe Michel Serres, où ce n’est plus la hiérarchie et les diplômes qui priment mais la compétence réelle. Tout cela suppose une véritable révolution passant par un rajeunissement des esprits. Cela prendra un peu de temps !
14/07/2023
Un milliard et moi, et moi et moi…des alliances essentielles pour bifurquer !
Nous avons commencé des centaines éparpillées, nous nous sommes retrouvés près de 500 personnes à assister à cette journée, accueillis au sein du collège des Bernardins ou bien en mode visio !
La journée a démarré par une séquence inspirante, la lecture d’une lettre de Claude Alphandéry. Claude nous a rappelé dans quelles conditions Jean Moulin lui demanda, en 1943, d’organiser pour la Drôme un travail de réunification des réseaux de la Résistance. C’est aussi le moment d’accueil et formation de centaines de jeunes, décidés à rejoindre la résistance en refusant le Service de travail obligatoire. Ce moment particulier de notre histoire a démontré qu’il a été possible de s’allier et de s’accepter malgré des histoires personnelles, des cultures politiques ou des croyances différentes. Cela a été possible car de nombreux jeunes étaient réunis dans un même lieu et avec beaucoup de temps pour échanger, partager, s’organiser, apprendre ensemble, et surtout vivre ensemble;!
Cet espace-temps de quelques mois a forgé des amitiés, des combats et des convictions qui se sont retrouvés dans le programme national de la Résistance, « Les Jours Heureux;». Cette histoire est la nôtre, elle a rassemblé des communistes et des intégristes catholiques, des militants politiques comme des personnes qui ne s’étaient jamais engagés dans un cadre collectif. Claude, en nous rappelant cela dans sa lettre introductive à nos travaux, a mis la barre très haute, et à poser une exigence pour les nouvelles générations. Il a été possible durant cette période de débattre et de travailler nos désaccords quand une vision, une urgence, une force de vie deviennent essentielles.
« Qu’est ce qui est essentiel ? »
Cette question traverse nos générations. Les conditions sont différentes mais la période que nous traversons doit questionner notre capacité de nous allier, non pour se lever face à l’occupant, mais pour bifurquer face à un système capitaliste et financier qui tue à grande échelle notre écosystème terrien.
Bastien dans son ouverture des travaux, rappelle que les fumées des grands feux canadiens sont arrivées chez nous, au moment où d’autres feux se sont allumés dans des quartiers périphériques suite à l’assassinat du jeune Nahel. Ce lien permet de rappeler qu’il n’y aura pas de transition écologique et climatique sans justice sociale. Cette première alliance est une exigence, elle est aujourd’hui portée par les nouvelles générations. Comment alors créer les conditions de ces alliances qui permettront de faire levier. Le milliard d’euros du fonds est un appel pour démontrer que nos savoir-faire et expériences sont aujourd’hui en mesure de relever le défi mais cette aventure s’inscrit bien au-delà.
Elle est une aventure qui ne sait pas exactement où elle va, et c’est tant mieux !
Elle est construite, pas après pas, en articulant projet, vision et actions. Après des témoignages inspirants en matinée, 8 ateliers de travail ont pu s’exercer en 1h30 à produire des propositions. Ces ateliers ont permis à la fois de découvrir la diversité des participants et d’articuler des approches pour porter des propositions de chaque groupe. Un compte rendu détaillé sera partagé durant l’été et un second rendez-vous sera programmé à l’automne afin de fixer ensemble une méthode, une gouvernance et des premières actions.
Nous avons co-animé avec Patrick Viveret et Vaia Tuuhia l’atelier 6 : « Comment expérimenter les formes économiques, écologiques et démocratiques que nous réclamons ? ». Un atelier qui a pu rassembler plus d’une vingtaine de personne très diverses et se connaissant peu. « Il y a au bas mot 2 millions de personnes qui adhèrent à la transition juste mais cela ne fait pas système et levier de transformation ». Nous sommes partis des expériences qui existent déjà. « Il y a quantités de choses qui se font mais comment cela constitue un ensemble articulé qui permettrait au milliard de renforcer ces initiatives ? » : que ce soit sur le forum des indicateurs de richesses, la comptabilité care en triple capital, le DONUT d’Oxfam, les monnaies locales avec le Mouvement Sol, les monnaies-temps avec les Accorderies, la monnaie-fiscale, les Licoornes comme les associations et SCIC sur nos territoires.
Un milliard, pour faire quoi et comment ? Quels liens avec l'économie de marché et comment la dynamique de ce milliard permet de soutenir des initiatives en dehors de l'économie marchande ? Cela passe nécessairement par résister à la novlangue. Patrick Viveret rappelle les définitions que nous devrions défendre de termes aujourd’hui transformés : Valeur, force de vie ou valor is money ? Bénéfices comme activités bénéfiques et bénévolat, comme orientation bénéfique de la volonté ? Ces mots peuvent appuyer la création d’un nouveau récit, contribuent à un langage commun et nourrissent des alliances. Par exemple, un participant exprime le fait que l’on « ne cherche pas 1 milliard, mais on a déjà 100 milliards si on raconte une nouvelle histoire ! ». Des difficultés pour s’allier au sein de l’ESS « souvent dans des guerres de chapelle » ? Animer des polarités et faire vivre des controverses qui nous renforcent en assumant nos tensions comme autant de richesses ?
Quelle stratégie pour dépasser l’approche uniquement monétaire du milliard ?
Sur cette question, les participants sont revenus sur les expériences issues d’une analyse critique des règles comptables actuelles : Mieux reconnaitre les externalités négatives car, en les transformant, elles deviennent des sources considérables sur les budgets de nombreuses organisations publiques ou privées. Un autre participant nous partage son expérience des marchés financiers et propose d’Hacker le système financier, ni plus, ni moins ! Cela nous démontre que s’allier avec des personnes et des mondes si peu « familiers » peut nous ouvrir de nouvelles pistes et de nouveaux imaginaires. Il faut penser un autre système fondé sur un « retraitement de notre comptabilité » affirme Patrick Viveret : pourquoi ne pas imaginer des points verts et des points noirs pour qualifier de nouveaux indicateurs en différenciant ce qui est « bénéfique » et ce qui est « destructeur » ?
Cela devient alors un enjeu de délibération démocratique. Qu'est ce qui a de la valeur dans notre comptabilité actuelle ? Qui et comment fixer ces points et ces choix ? Quelle dimension concrète et visible pour chaque citoyen ? C’est le sens du projet d’une nouvelle carte vitale prenant en compte la dimension globale de la santé au sens de la définition de l’OMS : « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Chaque citoyen prendrait la mesure de ce que cette carte lui permettrait de faire, de reconnaître mais aussi de simplement « être ».
Une partie du milliard en monnaie locale pour faire levier et soutenir l’écosystème territorial
Nous devions retenir une proposition à remettre dans la synthèse de la séance plénière : Il a été choisi de renforcer les monnaies locales en demandant à ce qu’une partie du milliard mobilisé puisse être distribué en monnaie locale afin de renforcer les écosystèmes locaux. Une étude a été menée qui démontre que 1000 euros sous forme de monnaie locale déploie entre 1,25 à 1,55 fois plus de ressources sur le territoire en infusant les réseaux de commerce et de services de proximité. De plus, pour appuyer la cohérence de nos pratiques et de nos discours, il est demandé aux SCIC et associations engagées dans notre processus de payer leurs salariés, sur une part, en monnaie locale si elle existe bien sûr ! Il reste alors au Mouvement Sol de développer l’inter-opérabilité des monnaies locales afin de pouvoir les utiliser sur tout le territoire. Là encore, Guillaume, cofondateur de l’Assemblée virtuelle, a rappelé qu’ils ont pu développer des systèmes numériques en soutien à ces acteurs, du Transiscope au réseau social décentralisé, bientôt Archipelago. Sur ce sujet des monnaies et bien d’autres, les alliances entre acteurs se fondent aussi sur des compétences complémentaires qui, ensemble, démontrent la puissance et l’innovation de notre réseau.
Des nouvelles alliances entre territoires populaires, urbains et ruraux
La première contribution que nous souhaitons apporter à ce tissage est le lien entre acteurs des quartiers urbains populaires et des quartiers plus ruraux, tous marqués par les inégalités. Il n’y aura pas de transition écologique sans lutte contre les inégalités. Notre prochain pas est de diffuser auprès des réseaux d’acteurs associatifs et institutionnels, des bénévoles comme de nombreux professionnels, cet appel et cet enjeu de sortir de nos « espaces de représentation;» ou les silos façonnés par une approche techniciste de nos métiers ou de nos engagements. Les Colibris, le Collectif de la transition citoyenne, le Mouvement pour l’économie solidaire (MES), le Collectif des associations citoyennes (CAC) le font déjà. Il faut poursuivre vers des réseaux plus institutionnels mais tout autant engagés, par exemple, l’UNADEL comme l’IRDSU qui travaillent déjà ensemble doivent se relier à cette dynamique (et non se rallier).
« Ce qui se fait sans nous, se fait contre nous;», nous devons aussi créer les conditions de la rencontre pour tisser les liens avec les associations et collectifs issus des quartiers populaires qui doivent porter par eux-mêmes leur voix. A l’approche de la signature des nouveaux contrats de ville à la fin de 2023, il faut que la question écologique et sociale en deviennent la colonne vertébrale. De nouvelles alliances, comme de nouvelles conditions de la rencontre et de la délibération, permettraient de donner un autre horizon à une société qui se transforme déjà mais qui se fissure tout autant.
Le 6 juillet marque le début d’une aventure, une aventure qui doit tenir dans le temps
Pour cela, elle a besoin de rythme : le rythme de nos rencontres comme des occasions de faire ensemble, de transmettre entre générations, de partager des expériences. Le 6 juillet a été ce premier temps;et il y en aura d’autres avant le prochain grand rendez-vous fixé à l’automne.
Inscrire nos actions dans la durée, c’est aussi les rythmer par des pettes actions individuelles. La première proposée est d’élargir le cercle à 3 personnes de notre entourage;! Nous sommes près de 1000 premiers signataires, nous devons être 3000 après la période estivale. Pour signer c’est ici : https://framaforms.org/1-milliard-deuros-pour-la-transition-juste-1688222036
Du rythme, des rencontres, des petites actions, nous avons besoin aussi d’espaces et de lieux pour le rendre possible. Un atelier a travaillé à cet enjeu et a commencé à repérer des alliances avec plusieurs dizaines de lieux sur les territoires pour le permettre.
Des temps pour se voir, des lieux, de l’énergie, autant de belles ressources rassemblées pour poursuivre et se relier. L’Eccap y contribuera comme l’Archipel des confluences : être au service des acteurs et des espaces où se tissent les liens, et nourrissent la confiance pour changer de cap.
11/01/2017
Un monde économique à bout de souffle
Une dynamique économique et sociétale qui repose sur la productivité du travail et la croissance
Jean Fourastié avait publié en 1949 un livre intitulé sans barguigner « Le grand espoir du 20ème siècle ». Il y montrait que la productivité du travail était la source de l’augmentation des richesses économiques. Si une usine d’automobiles produit deux fois plus de voitures avec le même nombre de salariés la productivité du travail a doublé. Si un agriculteur produit deux fois plus de quintaux de blé à l’hectare, sa productivité a doublé. Grâce aux progrès scientifiques et techniques, on considérait que l’augmentation de la productivité du travail finirait bien par profiter à l’ensemble des hommes. Jean Monnet qui avait appelé Jean Fourastié au commissariat du Plan écrit dans ses Mémoires « Je fis confiance à Fourastié qui voyait clair et loin…C’est à travers le Plan et ses commissions de Productivité qu’il a pu faire passer dans la réalité sa conception d’un effort de production plus utile, plus rationnel et plus efficace qui libère l’homme des servitudes les plus pénibles ». Le livre a connu bien des rééditions. Dans celle de 1989, quarante ans après la première parution, la présentation soulignait à juste titre que les grandes tendances révélées dans le livre s’étaient bien réalisées, tout en reconnaissant que le bonheur attendu de l’augmentation du niveau de vie n’était pas au rendez-vous. Parallèlement à la productivité du travail, la notion de croissance du Produit Intérieur brut (PIB), qui mesure les richesses économiques produites dans un pays au cours d’une année, a joué un rôle central dans l’idéologie économique, c'est-à-dire les idées les mieux partagées par tout un chacun. On a pu parler à juste titre de religion du PIB au sens où c’est bien la boulimie du toujours plus qui tient lieu de ciment dans notre société. Comme le dit Maurice Bellet dans son livre « La seconde humanité » ayant pour sous titre « De l’impasse majeur de ce qu’on appelle l’économie » « c’est la fuite en avant qui permet de tenir debout, c’est la boulimie d’innovation, de production, de vente, de chiffre d’affaires, de consommation qui est l’équilibre même de l’homme de l’écorègne ». La religion de la croissance du PIB faisait à peu près l’unanimité au Nord qui dominait le monde, car les Etats providence assuraient dans un cadre national les progrès de l’éducation et de la santé avec un système de protection sociale performant. L’équilibre des forces entre capital et travail était assez bien assuré grâce aux syndicats. Durant cette période, l’augmentation des richesses économiques était la finalité dernière, mais le caractère néfaste de la primauté donnée à cette finalité n’apparaissait guère compte tenu des régulations exercées par les Etats nationaux, compte tenu du fait que tout le monde en « profitait » peu ou prou. Ceci étant, les valeurs du capitalisme triomphaient. Le communisme soviétique avait réduit ses ambitions à l’idée qu’il allait se montrer plus efficace que le capitalisme dans l’augmentation du niveau de vie. Le mouvement ouvrier français avait rangé au placard les valeurs qui étaient les siennes à l’origine du socialisme. Il se souciait principalement d’avoir sa part du gâteau de la croissance.
La mondialisation comme nouvelle étape dans l’autonomisation de l’économie
On peut considérer que le triomphe du libéralisme économique promu par Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans les années 1980 n’a été qu’une nouvelle étape de cette autonomisation de l’économie par rapport au politique. On assiste alors à une dérégulation des économies et du système bancaire, à une mise en concurrence généralisée avec cette idée que l’abaissement des barrières douanières va entraîner des progrès pour tous. Mais jouer sur la mondialisation n’est pas à la portée de tout un chacun. Ce sont par définition les multinationales qui peuvent en profiter. Elles font du dumping social en recherchant les lieux de production où les salaires sont les plus faibles, elles font du dumping fiscal en installant leurs activités là où la taxation des entreprises est minimale et elles profitent de toutes les facilités que leur offrent les paradis fiscaux[1]. C’est la loi de la jungle où les plus forts l’emportent. Les inégalités se creusent dans tous les pays entre ceux qui profitent du système et ceux qui en sont exclus, en Chine comme aux Indes. Quant à la France, c’est à partir du milieu des années 1980 que les inégalités se sont accrues. La part du 1% les plus riches est passée de 7% à 9% du revenu national au cours des vingt dernières années[2]. La situation se détériore pour les plus démunis, mais grâce à notre protection sociale qui se maintient vaille que vaille, la France demeure après les pays nordiques parmi les pays les moins inégalitaires de la planète.
Frivolité de la valeur[3]
Il est important de souligner l’évolution de la « science » économique à partir du marginalisme qui considère que la valeur d’un bien ne dépend plus du volume de travail qu’il a fallu dépenser pour le créer, mais de la désirabilité du consommateur à l’égard de ce bien. Le mouvement d’abstraction, pourrait-on dire, a eu son parallèle dans l’évolution historique du capitalisme. D’abord commercial, puis industriel, le capitalisme est devenu financier au cours des siècles. « La question de la valeur des choses est devenue obsolète sous toute autre forme que leur valeur monétaire telle qu’elle se présente sur le marché »[4].Charles Péguy parlant de l’argent en juillet 1914, écrivait déjà : « …l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde…c’est un évènement aussi monstrueux que si l’horloge se mettait à être le temps… »[5]. Ces dernières décennies, la finance internationale a créé de nouveaux objets financiers si compliqués que le banquier ne sait pas ce qu’il vend à « un client qui ne sait pas ce qu’il achète ». La dérégulation des banques et du secteur financier a entraîné une économie financière spéculative et il y a maintenant « une finance de marché non contrôlée qui représente 20 à 30 fois la valeur de l’économie réelle »[6]
Les actionnaires et les consommateurs font la loi
Cette autonomie de l’économie par rapport au politique fait système et le consommateur a pris le pas sur le citoyen. Dans le supercapitalisme[7] ce sont les consommateurs et les actionnaires qui font la loi. Robert Reich montre que les évolutions techniques rapides et la mondialisation ont entraîné une grande incertitude pour les entreprises, les amenant à s’adapter constamment à un univers changeant. Les entreprises ne garantissent plus la stabilité de l’emploi à leurs salariés. Une compétitivité toujours plus féroce les amène à piloter à vue et à se comporter comme si les salariés étaient un moyen de production comme un autre, comme le sont les machines et les équipements. La grande distribution fédère les intérêts des consommateurs, ce qui lui permet de faire pression sur les agriculteurs et les industriels pour qu’ils abaissent leurs prix. Si les producteurs régionaux ou nationaux ne veulent pas ou ne peuvent pas baisser leur prix, on achète à l’étranger grâce à la mondialisation, aux facilités de communication et de transport avec le pétrole bon marché. Le consommateur est gagnant. L’actionnaire aussi car il exige une rentabilité des capitaux de plus en plus élevé. Cela se fait aux dépens des salariés. Le salarié est jetable[8]. Et pour permettre aux entreprises d’être plus compétitives, on tend à remettre en cause l’Etat providence, à réduire les charges sociales. Au niveau mondial, comme l’a souligné depuis longtemps le Programme des Nations Unies pour le Développement, la croissance ne se fait pas au profit des besoins essentiels. « L’augmentation de la consommation à l’échelle de la planète ne se fait pas en direction des plus nécessiteux. La consommation progresse rapidement pour les riches mais plus d’un milliard de personnes en sont exclues ». Pour plus d’un milliard de personnes une augmentation de la consommation serait vitale. Pour les nantis, en revanche, l’escalade de la consommation est devenue une drogue. La diffusion par la publicité de « normes de consommation » est favorable à la consommation de produits de luxe qui augmente plus vite que celle de la production des produits de première nécessité[9]. De la publicité dépend en France l’équilibre économique des medias, on comprend alors qu’il est difficile de remettre en cause la publicité et toute la logique économique dont elle est l’instrument.
Perte de sens de la productivité du travail et de la croissance
La productivité du travail a une signification relativement claire lorsqu’il s’agit de produire des biens agricoles ou industriels. Mais comment mesurer la productivité du travail d’un enseignant ou d’un médecin ? Or les services représentent aujourd’hui les deux tiers de l’activité économique. Le rédacteur en chef d’Alternatives Economiques rendant compte du livre de Jean Gadrey « Services : la productivité en question » écrivait : « La définition du produit dans les services pose de difficiles problèmes méthodologiques qui rendent périlleux tout calcul des gains de productivité. Une catastrophe pour les économistes, car cette remise en cause conduit à contester…la notion même de croissance économique…: c’est la capacité même de la science économique à fournir des outils permettant de juger de l’efficacité du système économique qui est remise en cause »[10]. Dans les pays riches, il n’y a plus corrélation entre augmentation du niveau de vie telle que nous le calculons avec le PIB et la qualité de la vie sociale. Si l’on prend l’exemple des E.U. un indicateur de « santé sociale » a été créé qui regroupe des indicateurs concernant les inégalités entre riches et pauvres, la mortalité infantile, la pauvreté infantile, le suicide des jeunes, les homicides, l’usage des drogues chez les adolescents, le chômage, la pauvreté des personnes âgées etc. Jusqu’au début des années 70, le PIB et l’indicateur de santé sociale ont progressé parallèlement, il y a eu ensuite un décrochage spectaculaire. Le PIB a poursuivi sa progression pendant que l’indicateur de santé sociale a chuté brutalement[11]. Les critiques qui pouvaient être faites à l’économisme, c'est-à-dire à la domination de la société par l’économie, ont été nombreuses et venaient d’horizons très différents. Elles ont été particulièrement marquées au tournant du 19ème et du 20ème siècle. La naissance de la sociologie peut-être interprétée comme une volonté de comprendre la société à une époque où la recherche par chacun de son intérêt personnel devenait un ferment de destruction du vivre ensemble. A cette même époque Charles Péguy écrivait ses textes sur l’argent. Mais toutes les analyses critiques et mises en garde sont restées sans effet. L’autonomie de l’économie par rapport à des finalités éthiques et politiques s’est accentuée pour aboutir au caractère démentiel de la crise actuelle. On est passé de l’argent roi à l’argent fou.
Les contraintes écologiques obligent à revoir nos modes de production et de consommation
Aujourd’hui le réchauffement climatique, la raréfaction de ressources non renouvelables comme le pétrole ou les minéraux, l’exploitation excessive des ressources renouvelables auxquelles on ne laisse pas le temps de se renouveler (les ressources de la pêche, les nappes phréatiques…) amènent à reconnaître qu’il faudra revoir radicalement nos modes de production et de consommation. Le caractère néfaste des modes de calcul de la productivité du travail apparaît nettement. Lorsqu’un agriculteur produit deux fois plus de quintaux à l’hectare, on ne prend pas en compte les dégâts sur l’environnement qu’entraîne souvent l’agriculture industrielle : pollution venant de l’utilisation d’engrais et de produits phytosanitaires, dégradation des sols, épuisement des nappes phréatiques, réduction de la biodiversité. Un certain mode de calcul de l’efficacité comptait pour rien les ressources naturelles qui paraissaient surabondantes. L’économiste René Passet était bien isolé quand il critiquait une science économique qui amène « à développer une logique et à inspirer des actions qui s’inscrivent en contradiction formelle avec les mécanismes présidant à la reproduction du vivant »[12].
Prise de conscience que la croissance n’est pas le remède magique
Le petit livre de Jean Gadrey « Adieu à la croissance » paru en 2010 est représentatif du tournant pris par certains économistes. La croissance, écrit Jean Gadrey, était considérée comme « le remède magique à toutes les inégalités et injustices ». « Nous tenions tous de tels raisonnements…il y a quelques années ». Enfin presque tous. Quand certains d’entre nous critiquaient l’illusion de la croissance comme LA solution à tous nos maux, des amis de la revue Alternatives Economiques nous répondaient : « Peut-être avez-vous raison mais on ne sait pas faire autrement ». Ils cherchaient des réponses à l’intérieur de la logique économique du toujours plus de richesses économiques, sans remettre en question cette notion même de richesse. Denis Clerc qui a fondé en 1980 le mensuel Alternatives économiques peut être fier du chemin parcouru puisque Alternatives économiques est un mensuel économique à fort tirage, reconnu pour sa qualité, qui s’est constamment battu pour plus de justice sociale et contre le dogmatisme du libéralisme économique. Mais Denis Clerc en octobre 2010 pour le numéro du trentième anniversaire[13] reconnaît qu’Alternatives économiques a participé au mythe de la croissance comme préalable à la solution à tous les problèmes. Il note « l’ambiguïté entretenue sur la question de la croissance, depuis le début du journal ». Tout en rappelant que les questions de maîtrise de l’énergie, de pollution, de course au « toujours plus » ont été une thématique très présente dans le journal, il écrit : « Mais d’un autre coté, la liste des articles critiquant telle ou telle mesure au motif qu’elle ne favorisait pas la croissance, le pouvoir d’achat et l’emploi est infiniment plus longue ». Autrement dit, la croissance et ses effets bénéfiques pour l’emploi restaient en dernier ressort LA finalité. Le livre de Jean Gadrey a convaincu Denis Clerc qu’il faut cesser d’être chauve-souris et qu’il faut trancher : « On ne peut plus être favorable à la croissance dans le court terme et réservé ou critique dans le long terme ». Il considère qu’il faut articuler écologie et économie et que la tâche d’Alternatives Economiques pour les trente ans à venir sera de chercher un modèle viable pour nos petits enfants sans qu’aujourd’hui devienne invivable.
Articuler écologie et économie, certes, mais c’est insuffisant
Les modes de production et de consommation sont remis en question par les impasses écologiques. Est-ce que cela veut dire que l’économisme qui entraîne à l’heure actuelle misère et exclusion pour une grande partie de la population dans le monde va évoluer vers un système plus vertueux ? Rien n’est moins sûr. On peut craindre au contraire que les luttes pour contrôler les matières premières accentuent les conflits entre nations, que la guerre économique et la recherche de la compétitivité dans une économie mondialisée ne détruisent les systèmes de protection sociale. Nous sommes à la croisée des chemins comme l’exemple de l’Irlande peut l’illustrer. L’Irlande était vantée avant la crise pour sa réussite économique et sa forte croissance. Ses succès venaient de ce qu’elle pratiquait le dumping fiscal en taxant peu les entreprises qui avaient tout intérêt à venir s’y installer. Aujourd’hui le déficit budgétaire de l’Irlande a atteint de telles proportions qu’elle ne peut plus emprunter qu’avec difficulté et à des taux très élevés. Pour combler le déficit, certains considèrent que l’Irlande doit augmenter le taux d’imposition des entreprises. Récemment un économiste considérait au contraire que c’est une mauvaise solution, et que l’Irlande pour rester compétitive doit maintenir un faible taux d’imposition des entreprises et tailler dans les dépenses sociales. Pour espérer une évolution favorable plus soucieuse du bien commun, on ne peut pas s’en remettre à l’idée que les nécessités écologiques vont nous mettre sur la bonne voie. Non, il faut avoir en tête les critiques faites à l’économisme au nom d’une certaine idée de l’homme. Se convaincre avec Gandhi que la terre peut nourrir tous les hommes mais pas leur cupidité, ou encore qu’il faut vivre simplement pour que simplement les autres puissent vivre. Se convaincre avec Péguy que c’est le travail individuel ou collectif à faire en art, en science, et en philosophie qui est indéfini et non pas l’accumulation de richesses matérielles. Au risque de paraître bien naïf, il faut poser la question : produire et consommer pour répondre à quels besoins ? Simone Weil considérait que, de même que les besoins de nourriture, de sommeil, de chaleur étaient nécessaires à la vie du corps, il fallait tenter d’énumérer les besoins de l’âme, faute de quoi les gouvernements étaient condamnés à s’agiter au hasard. Il faut ouvrir un débat à tous les niveaux pour discuter des finalités en fonction des besoins. Tout en étant conscient de la difficulté de ce débat, car il faut se méfier de la prétention de définir les besoins objectivement valables pour toutes les populations, tous les pays et tous les continents. Les mesures quantitatives sont intéressantes, comme le nombre de dollars disponibles par personne, mais elles sont souvent sans grande signification. Le livre de Majid Rahnema « Quand la misère chasse la pauvreté » critique la colonisation par le modèle occidental des esprits des riches et des pauvres, au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest[14].
Pour une économie qui serait au service des besoins essentiels
Remettre l’économie sur ses pieds serait la mettre au service des besoins essentiels à satisfaire. Pour les tenants de la « science » économique cette affirmation n’a pas de sens car ce qui se vend correspond évidemment à un besoin, et l’on ne voit pas pourquoi certains pourraient prétendre définir les besoins essentiels[15]. Il n’empêche que la communauté internationale a cru bon de définir ce que l’on appelle les objectifs du millénaire qui représentent bien une certaine idée des besoins essentiels à satisfaire. En 2000, à l’ONU, 189 pays avaient défini 8 objectifs à atteindre en 2015, notamment 1) Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim 2) Assurer l’éducation pour tous 3) Promouvoir l’égalité des sexes et améliorer le sort des femmes etc. Aujourd’hui il est clair que ces objectifs ne seront pas atteints et que l’économie mondiale ne s’est pas organisée et réformée en conséquence. Pour sa part, Alain Supiot[16] rappelle que c’est le 10 mai 1944 qu’a été proclamée la première Déclaration internationale des droits à vocation universelle, qui définissait les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail (OIT). Il s’agissait d’une œuvre normative qui voulait tirer les leçons des désastres des deux guerres mondiales. La Déclaration de Philadelphie donnait une définition globale de la justice sociale : « Tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales ». Et cette déclaration faisait de la réalisation de la justice sociale « le but central de toute politique nationale et internationale ». A.Supiot analyse le grand retournement qui a eu lieu depuis cette déclaration : « Au lieu d’indexer l’économie sur les besoins des hommes, et la finance sur les besoins de l’économie, on indexe l’économie sur les exigences de la finance et on traite les hommes comme du « capital humain » au service de l’économie » (25).
Gagner ou perdre aujourd’hui et ici
Ce monde est à bout de souffle. Rien n’assure qu’il ne va pas poursuivre sur sa lancée mortifère. Il est terrifiant de constater que les principaux acteurs de la crise financière qui a ébranlé l’économie mondiale, ne sont nullement convaincus de la nécessité de réformes de grande ampleur pour ne pas retomber dans les mêmes errements[17]. Les opinions des pays occidentaux traumatisés par le ralentissement de l’accumulation de richesses économiques sont tentées par le populisme, la recherche de boucs émissaires et le rejet de l’autre. Nos démocraties sont fragiles. En Chine, si le politique domine l’économie c’est pour en faire un instrument de sa puissance et de son impérialisme. Bien d’autres arguments peuvent être avancés pour donner à penser que nous allons collectivement dans le mur et que l’accumulation des moyens de notre autodestruction est impressionnante. Mais il faudrait aussi voir tout ce qui se cherche et qui permet d’espérer un autre avenir[18]. La place manque pour le faire. Optimisme, pessimisme ? Nous n’avons pas le choix, il faut nous battre. Ce n’est pas « un combat où on aura bien le temps…Il faut gagner ou perdre aujourd’hui et ici »[19].
Notes
[1] Voir l’étude du CCFD parue le 7 décembre 2010 sur les paradis fiscaux. Les 50 plus grandes entreprises européennes comptent 4700 filiales dans les pays les plus accueillants juridiquement et fiscalement. [2] Voir le Hors série N°86 d’Alternatives Economiques [3] Jean-Joseph Goux. Frivolité de la valeur. Essai sur l’imaginaire du capitalisme. Ed.Blusson. [4] Hugues Puel. Responsabiliser la finance. In Dossier : l’argent trompeur. Lumière et Vie. Avril-juin 2010. [5] Charles Péguy. Œuvres en prose complètes. Tome III, p.1456. [6] Hugues Puel, opus cité. [7] Robert Reich. Supercapitalisme. Ed. Vuibert 2008. [8] Bien sûr, ceux qui ont une activité professionnelle sont à la fois salariés et consommateurs et la place manque pour analyser quelles catégories de la population souffrent plus spécialement aujourd’hui de ce supercapitalisme. Mais l’analyse de Robert Reich a l’intérêt de complexifier l’opposition trop simple entre travailleurs et capitalistes. Elle explique comment le supercapitalisme profite de la connivence du consommateur et de son aliénation. [9] Rapport mondial sur le développement humain. 1998 [10] Alternatives Economiques n°148, mai 1997. [11] Jean Gadrey. Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire. Ed.Les petits matins/Alternatives Economiques, août 2010, p.31 à 41. [12] René Passet. L’économique et le vivant. Ed.Payot. Paris 1979. [13] Alternatives Economiques. Octobre 2010, pp.78 et 79. [14] Voir la recension de ce livre sur le site www.garriguesetsentiers.org, dans les Rubriques, le dossier sur la pauvreté. [15] Voir les déclarations ambiguës de Jean Boissonnat in « L’évêque et l’économiste ». Presses de la renaissance p.228. [16] L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total. Ed. Seuil. Janvier 2010. [17] Voir le film documentaire Inside Job sorti en novembre 2010 sur la dépression mondiale. [18] Pensons par exemple au succès considérable du film « Des dieux et des hommes », du petit texte de Stéphane Hessel « Indignez-vous ». [19] Charles Péguy. Œuvres complètes, tome III page 1460.
15/09/2022
Un revenu d'existence du niveau du RSA serait-il un « changement de cap » ?
;

TOME 1 : ENFANTS

TOME 2 : ADULTES

Concrètement, on pourrait procéder en deux étapes : d’abord remplacer les prestations familiales par une allocation familiale unique, puis passer aux adultes. Deux livres librement téléchargeables décrivent en détails chacune de ces étapes. Ils braquent volontairement le projecteur sur les points délicats et des variantes possibles.

Quel rapport entre ces montants et le chiffre d’affaire d’auto-entrepreneur de 604 € déclaré le trimestre précédent ? A quoi doit-elle s’attendre si son chiffre d’affaire change ? Il lui est impossible de le savoir. Les simulateurs officiels en ligne, eux-mêmes dépassés, sont en pratique inutilisables.
;un même dispositif pour tous, simple et transparent.
Notes
Que penser de la proposition de l’AIRE (Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence) d’un revenu d’existence d’un montant d’environ 500 € ?30/05/2023
Un sujet oublié : les prisons en France
Quelle étrange construction à l’entrée de la galerie marchande du Géant Casino d’Aix-en-Provence. Une cabane en bois? Un cube, avec des barreaux à la fenêtre. A quoi cela peut bien servir ?
Nous sommes au mois de novembre 2022, ce sont les 29e journées nationales sur les prisons (JNP). Le thème de ces journées : « pauvreté dedans, pauvreté dehors;». A cette occasion, le groupe local de concertation prison (GLCP) propose de découvrir pendant quelques jours la réplique d’une cellule de la prison d’Aix-en-Provence, située à Luynes.
Qu’est-ce que ce groupe local de concertation ? Il est constitué des associations et aumôneries qui interviennent au sein du centre pénitentiaire d’Aix-Luynes et qui participent ensemble à des actions solidaires dans la prison (préparation de colis de Noël, apport de vêtements, accompagnement et formations diverses)
Il rassemble l’ANVP (visiteurs de prisons), les aumôneries catholiques, musulmanes et protestantes, la Croix rouge française, ECTI Insertion, l’Entraide protestante, la Halte Vincent (accueil des familles à la prison), le Secours catholique, la Cimade, les Restos du cœur.
Ce 16 novembre 2022, voilà donc une équipe représentant toutes ces associations en train de bâtir dans la galerie marchande du Géant Casino cette « cabane », une reproduction en bois, à l’identique, d’une cellule de la prison d’Aix 2,9m2, un jeu de lit superposé, un matelas glissé sous le lit et que l’on tire pour dormir quand trois personnes détenues vivent dans ces 9m2.
C’est fréquent à Aix, la prison, conçue pour accueillir 1;400 personnes détenues en compte aujourd’hui près de 2;000.
Intrigués en arrivant dans la galerie marchande, les passants demandent s’ils peuvent entrer, regarder. Ils sont souvent surpris, nous sommes en effet loin des séries américaines sur la prison : une porte battante (comme une porte de saloon) pour isoler les WC et la douche, une table, une fenêtre grillagée, un frigo (payant) une télévision (payante) une plaque chauffante (que la personne détenue doit acheter) …
Comment faire si tout cela est payant ? En prison, l’argent est le nerf de la guerre, encore plus qu’à l’extérieur. Il faut de l’argent pour « cantiner », acheter des produits alimentaires pour compléter la nourriture proposée, acheter des produits d’hygiène, payer le téléphone, payer la télévision (14,15 € par mois, 7,10 € si l’on est deux dans la cellule), payer le frigo (4,10 € par mois).
Peu de personnes détenues ont la possibilité de travailler. Et quand elles le peuvent, un emploi en prison est 4 à 5 fois moins payé qu’à l’extérieur. Beaucoup de personnes détenues n’ont aucun revenu. Si l’on ajoute à cela l’éloignement de leur famille, les conditions de vie sont souvent difficiles.
Voilà ce que les bénévoles qui se relaient expliquent aux passants de la galerie marchande. Plus de 700 personnes prennent le temps de venir « visiter;» cette cellule pendant les trois jours où elle est exposée. Les questions sont nombreuses : comment vivre correctement ainsi, dans si peu d’espace;? Comment se former;? se soigner;? L’Europe a plusieurs fois condamné la France pour la surpopulation et les mauvaises conditions de vie dans les prisons;? Qu’est-ce que cela a changé;?
Parmi les visiteurs beaucoup d’enfants, d’adolescents, viennent voir, curieux, et questionnent; d’anciennes personnes détenues, des familles de personnes détenues, des personnes réticentes à cette action : l’occasion d’une réflexion sur la prison, sur les peines alternatives à la prison, sur ce qui est proposé et accessible en prison : formation, réflexion, accompagnement.
Les bénévoles informent sur le dispositif des « Codétenus de Soutien;», proposé par la Croix rouge et l’administration pénitentiaire, sur la prévention du suicide en prison (risque 7 fois plus élevé que dans le reste de la population). Des personnes détenues sont formées spécifiquement et sont ainsi à l’écoute des autres détenus qui ont besoin du soutien de leurs pairs à des moments particuliers de leur détention.
La prison reste pour beaucoup de visiteurs un lieu mystérieux, sur lequel on est mal informé. Faire connaître les conditions de vie dans les prisons françaises, c’est vraiment le but de ces journées. Instaurer un dialogue : pour les bénévoles présents il ne s’agit pas de juger de ce qui se passe dans la prison mais de parler de leur expérience, de ce qu’ils vivent dans la prison, de s’interroger sur la politique pénale de l’État français.
Une expérience similaire avait eu lieu à Aix-en-Provence en 2017 dans la galerie marchande de Carrefour, et à trois reprises entre 2016 et 2021 à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence.
Rien de tel que de toucher du doigt, d’une manière très concrète, en entrant dans cette cellule, ce qu’est aujourd’hui la prison, pour que surgissent questions et réflexions.
05/07/2019
Urgence repenser le temps et l’espace de l’intervention hospitalière
Notes
Publication de Philippe Mossé, dernier ouvrage paru : « Une Economie politique de l’hôpital : contre Procuste », décembre 2018, Ed. L’Harmattan.
Publication de Corinne Grenier (article récent) : Grenier C. et Denis J.L. (2017), “S’organiser pour innover : Espaces d’innovation et transformation des organisations et du champ de l’intervention publique », Revue Politiques et Management Public, 34/3-4, p. 191-206
15/07/2021
Utopies locales, les solutions écologiques et solidaires de demain
Le « monde d’après » existe déjà
L’expérimentation comme stratégie
Les partenariats public-ESS
En scrutant les signaux faibles, on observe que l’État lui même s’intéresse aux SCIC. Il est sociétaire de deux SCIC dans le domaine de l’inclusion numérique, dont la coopérative #Aptic qui porte un « pass numérique », sur le modèle du titre-restaurant, pour assurer le paiement total ou partiel de services de médiation numérique à destination de personnes en difficulté numérique. Outre l’État, cette SCIC regroupe des structures de médiation numérique, des commanditaires, des salariés, des investisseurs institutionnels et des collectivités locales. Elle expérimente ainsi de nouveaux arrangements institutionnels où les modèles coopératifs servent de support à la démocratisation des politiques publiques.
Notes
« Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci », disait le poète Paul Eluard. Cette citation est revenue à l’esprit de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire, à l’instar d’Hugues Sibille, lors du premier confinement face à la crise de la Covid-19.01/05/2021
Variations avec le mot travail
01/05/2020
Vers une société sans contact
Cette façon d’interpréter ce qui nous arrive est perceptible dans de multiples domaines, le travail, le sport, la culture, la convivialité ordinaire, dont on peut donner quelques exemples, et en faire une première critique. Le dénominateur commun de toutes ces activités, c’est l’émergence du «sans contact» comme type de rapport à l’autre. Le «sans contact» physique ne faisant que refléter le «sans contact» social.
Le télétravail pourrait être largement pérennisé selon une étude de la Dares, cela concernait en 2017 1.8 millions de salariés actuellement, avec le confinement, ils sont 6.6 millions, et 55% des français sont favorables à cette idée. Certes, cela présenterait des avantages évidents du point de vue écologique, notamment par la réduction des transports, et des possibilités de rééquilibrage territorial, en désengorgeant les conurbations urbaines. Mais comment ne pas voir que cela se traduirait aussi par l’absorption de la vie privée par la vie professionnelle, autrement dit, par l’intrusion du marché jusqu’au sein de la famille ?
Depuis longtemps déjà, les grands musées du monde peuvent être visités en virtuel, grâce à Google. Même le spectacle vivant fait irruption dans les foyers. L’opéra de Paris offre chaque semaine des spectacles en streaming, Nul besoin de réunir les musiciens pour former un orchestre des grands concerts, à l’instar de l’opération One World Together orchestrée par Lady Gaga le week-end des 18 et 19 avril peuvent réunir des musiciens éparpillés aux quatre coins du monde.
La salle de sport, coûteuse en entretien, devient superflue quand à travers les écrans des professeurs de yoga peuvent assurer leurs séances. Les manifestations sportives à huis-clos pourraient avantageusement se poursuivre, évitant ainsi tous les inconvénients des grands rassemblements de masses humaines dans les stades. Pour ce qui est de l’ambiance, côté joueurs, il y aura des effigies de spectateurs en carton dans les tribunes (cela se fait déjà en Allemagne au Borussia Mönchengladbach), avec des applications permettent aux téléspectateurs de faire entendre leurs applaudissements, cris et chansons, et à Taiwan, avec robots jouant du tambour
La convivialité classique est bien-sûr assurée par les apéros-Skype, Messenger, Google Duo, ou autre…
Comme le chantait Bécaud, «la solitude, ça n’existe pas» la ressentir ne peut provenir que d’un défaut d’équipement numérique. L’ONG Equality Lab promet même, avec la réalité virtuelle, des expériences sociales plus riches que les rencontres ordinaires imaginez : avec des lunettes VR, vous pouvez revoir votre pays natal, nager avec les dauphins, vous balader sur la Grande Muraille de Chine ou dans les pyramides…
Grâce aux petits écrans et à tous les sortilèges des nouvelles technologies de communication, l’impression d’être ensemble est devenue suffisamment forte pour que l’on puisse envisager de s’en contenter à l’avenir.
Le sans contact concerne jusqu’aux objets. Non seulement il devient proscrit de toucher les autres, mais il ne faut plus non plus toucher ce qu’ils ont touché. La possibilité de payer avec sa carte bancaire sans effleurer les petites touches est portée à 50 euros, comme on sait. En Chine, des dispositifs sophistiqués permettent d’utiliser les ascendeurs ou les distributeurs de billets sans toucher les boutons.
Il faut démystifier tout cela. Certes, ces succédanés sont les bienvenus dans la période de confinement. Mais suggérer leur suffisance, ou comme parfois, leur supériorité est une imposture. Jamais ils ne pourront remplacer la présence réelle, la proximité physique, dans aucun domaine que ce soit.
L’exemple le plus sensible est celui du télé-enseignement. Le cours prodigué à distance, comme les instructions organisant le travail des élèves n’a rien à voir avec le fait d’avoir devant soi les élèves rassemblés, d’interagir avec eux de façon très fine, accélérer, ralentir, revenir en arrière, s’arrêter, reprendre une explication, tout cela en fonction des petites signes, rumeurs, expressions des visages, pertes d’attention perçues…
On peut en dire autant des réunions professionnelles qui ne peuvent pas s’accomplir de façon aussi productive en télé-travail, des télé-consultations médicales, ou des conférences internationales, dont on sait que l’essentiel se passe souvent au cours de rencontres informelles dans les couloirs. Cela n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’inefficacité des instances européennes dans cette crise.
Pérenniser ces pratiques professionnelles et sociales, ce serait, enfin, et surtout accepter que la logique des algorithmes l’emporte définitivement sur l’appréciation des humains.
Il faut prendre conscience que la nouvelle vision du lien social qui émerge ainsi n’est pas vraiment nouvelle, mais s’inscrit au contraire dans l’histoire longue de la solidarité. ([2]). On peut en saisir des indices dans le vocabulaire très généralement employé le terme de «distanciation sociale» s’est naturellement imposé, alors qu’au sens strict, il aurait fallu dire «distanciation physique» ([3]). De la même façon, il est paradoxal de parler de «gestes barrières» (pas de serrements de mains, pas de bises) alors que précisément il s’agit de non-gestes ! Ce à quoi on assiste n’est pas la mise entre parenthèses des formes de sociabilité traditionnelles, mais l’émergence d’une nouvelle forme de sociabilité que l’on peut qualifier, si l’on peut dire, de solidarité du «sans contact».
Autre symptôme : l’habitude de prendre ses distances physiques, de ne plus «se faire la bise» était déjà adoptée par un certain nombre de nos concitoyens bien avant le coronavirus. Qui n’a pas observé (ou ne s’est pas livré), au début de mars, à des manifestations de soulagement, ou même de satisfaction de voir cette norme être imposée ? Comme il s’éloigne le temps des slows langoureux dansés «joue contre joue» comme le chantait Aznavour ! Il n’en reste que quelques vestiges dans les banquets des aînés. Depuis longtemps la danse est devenue agitation individuelle, à distance les uns des autres… Ce serait une erreur de prendre tout cela pour anodin. Les très anciennes études de proxémique d’E.T.Hall démontrent que la façon de se situer dans l’espace les uns par rapport aux autres est constitutive d’une culture, et diffère d’une société à l’autre.
Les inconditionnels du progrès numérique balayent ces critiques, en alléguant qu’il est fort aisé d’inventer de nouvelles formes de marques de sympathie et de respect. Après tout, le progrès (comme les virus) ne vient-il pas des sociétés asiatiques ? On sait qu’elles n’ont jamais promu les contacts (encore que le sumo…) et que les saluts s’y prodiguent à distance. Et puis il ne va-il-pas de soi que les émoticônes et les emojis sont largement suffisants pour couvrir toute la palette des sentiments qui accompagnent les messages ?
Marcel Gauchet avait dès 1998 repéré cette évolution ([4]). En parlant d’ un individualisme de déliaison ou de désengagement. Il montrait comment l’adhésion se lie à la possibilité de retrait, et comment l’individu occulte le fait de vivre en société. Il notait aussi la convergence de ce trait avec la place que prenait le marché dans l’ensemble de la société.
Une nouvelle étape est aujourd’hui franchie, semble-t-il les attitudes recommandées pour éviter la propagation de la pandémie sont celles qui de toutes façons étaient en train de gagner du terrain. La crise est de ce point de vue un catalyseur, un révélateur un accélérateur, bien plus qu’une précaution provisoire. Dans le couple de Gauchet engagement/désengagement, le second terme a eu raison du premier. La défiance ne précède plus la confiance, mais l’exclut définitivement. Alors qu’en Inde, il ne s’agit que de la dernière caste, chez nous, demain la société entière sera celle des intouchables, au sens propre, comme au sens social l’homme est un danger pour l’homme.
Nous arrivons au point ultime de la destruction de la société, non par la pandémie, mais par elle-même. Même si – ce qu’il faut évidemment espérer – un médicament et/ou un vaccin viennent à bout du Covid-19, cette destruction continuera à s’opérer du fait de l’évolution économique et sociale, si on la laisse se dérouler, au gré des forces dominantes du marché. Il faut raisonner de façon un peu marxiste, en prenant conscience qu’il y a toujours des infrastructures qui déterminent des superstructures. Il ne faut plus chercher les premières du côté de l’industrie lourde, ou des industries extractives elles ne se trouvent plus dans les modes de production matérielle, mais sont précisément aujourd’hui ces nouveaux modes d’interaction distante qui s’instaurent, dans les entreprises, dans le sport, dans les loisirs, dans la culture.
Si l’on refuse cette société qui vient, il faut refuser la fuite aveugle dans le «tout numérique», ce qui ne signifie pas non plus s’opposer systématiquement à ce que ces technologies peuvent apporter de meilleur mais il faut que des forces politiques, après inventaire, imposent le tri dans ces nouvelles pratiques.
Notes
[1] Vanessa Oltra et Gregory Michel, Penser l’après : Le confinement, un rite de passage ? sur le site « the conversation »
[2] On pense ici à Durkheim, qui théorise le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. Il conviendrait de le prolonger, car il y a eu d’autres mutations, jusqu’à celle d’aujourd’hui
[3] le premier ministre semble en avoir pris conscience, en faisant la rectification lors du débat au Parlement du 28 avril
[4] Marcel Gauchet : Essai de psychologie contemporaine I Un nouvel âge de la personnalité. Le débat 99, mars-avril 1998
09/04/2018
Vers un nouvel imaginaire technique
La « raison écologique » n'est pas soluble dans la raison économique
Dans les sociétés contemporaines, l'un des éléments les plus prégnants du cadre de la rationalité sociale est l'ordre marchand – notion qui, faut-il le préciser, ne doit pas être comprise comme un simple équivalent de « système capitaliste ». Ce n'est pas d'abord une structure de pouvoir mais une logique d'action liée à la concurrence marchande, une manière de raisonner et de formuler des préférences dans un monde social dominé par l'argent. La vision marchande du monde fournit un cadre de rationalité unifié, cohérent et universalisable, capable de rendre mutuellement compatibles une infinie diversité de libres décisions individuelles et collectives. La force de ce cadre procède notamment de la structure particulièrement dense et cohérente des chaînes d'objectifs qu'elle produit. Le plus écologiste d'entre nous reste attaché à ses intérêts économiques. Il n'hésite pas à les défendre quand c'est nécessaire et sait se montrer consommateur et épargnant avisé. Même ceux qui adhèrent intellectuellement à l'idée qu'un autre modèle de développement serait préférable à tous égards ont du mal à la traduire en objectifs tangibles et en motivations suffisamment fortes pour susciter de nouvelles pratiques sociales. Le souci du long terme constitue le noyau rationnel de l'attitude écologique, mais il est absent du contexte immédiat de la plupart de nos décisions. Nous sommes pris dans un flux continu d'actions et de choix qui s'enchaînent selon leur propre logique, sous l'influence de conditionnements sociaux et de signaux cohérents qui nous poussent à nous conduire en hommes économiques. On nous suggère à chaque instant que l'argent peut tout acheter, mais rien ne vient nous rappeler concrètement nos devoirs vis à vis de nos descendants, la place que devraient prendre ces devoirs parmi toutes les obligations morales que nous nous reconnaissons et quelles conséquences pratiques nous devrions en tirer. Il n'est pas difficile de comprendre que la « raison écologique », c'est à dire le cadre de rationalité qui tient compte des irréversibilités, de la finitude des ressources naturelles et des limites de la croissance, est difficilement soluble dans ce cadre de rationalité(1). En d'autres termes, les signaux particulièrement prégnants et cohérents produits par le système économique n'ont aucune chance de susciter des comportements écologiquement vertueux. Un nouvel imaginaire technique en cours d'émergence La notion d' « imaginaire social » que j'emprunte à Cornélius Castoriadis, se rattache de manière évidente à celle de « cadre de rationalité ». L'imaginaire social est aux sociétés ce que l'imagination est aux individus : une « puissance de création (2) », une capacité à « faire-être une forme qui n'était pas là ». Pour Castoriadis, cette faculté n'est pas seulement la somme de capacités individuelles d'imagination, elle réside en grande partie dans les institutions, dont l'analyse sociologique « montre qu'elles sont animées par des - ou porteuses de – significations (…) qui ne se réfèrent ni à la réalité ni à la logique (3). » Ainsi compris, l'imaginaire social est l'un des aspects essentiels du cadre à l'intérieur duquel les acteurs économiques raisonnent, établissent leurs préférences et élaborent des projets. Par imaginaire technique, j’entends plus précisément le système des représentations sociales de ce qu’est censé produire la technique – la manière dont une société se projette dans l’avenir à travers de nouveaux objets et d’autres pratiques. Depuis plus de deux siècles, nous vivons sous l’emprise d’un imaginaire industriel qui voit dans la technologie le moyen de créer des objets qui nous rendront plus souverains, plus autonomes par rapport aux autres et à la nature. Dans un texte souvent cité, l'historien Lynn White a montré que l'avance prise par l'Occident dans la révolution industrielle ne réside pas dans une quelconque supériorité intellectuelle sur la Chine et le monde musulman, mais dans une orientation particulière de l'activité humaine. Le projet collectif d'utiliser la technique à grande échelle pour soumettre et domestiquer la nature étant le reflet d'une désacralisation du cosmos sous l'influence du christianisme : « En détruisant l'animisme païen, le christianisme a permis l'exploitation de la nature dans un climat d'indifférence à l'égard de la sensibilité des objets naturels (4) . » Quoi qu'il en soit des limites de cette thèse (5) , elle suggère que la cohérence entre la marchandisation du monde mise en œuvre par le capitalisme est indissociable d'une certaine manière de concevoir le rôle de la technique comme processus de transformation du monde matériel en objets appropriables et échangeables. Par contraste avec l'imaginaire industrialiste, l’imaginaire qu'il faudrait promouvoir pour faire face au défi écologique voit plutôt la technique comme l’ensemble des moyens d’améliorer le bien-être collectif, en symbiose avec les écosystèmes. Au lieu de soumettre brutalement la nature à nos désirs, il s’agit de la comprendre et de s’adapter à son fonctionnement. L'économie circulaire est l'illustration la plus évidente de cette idée. Ce concept regroupe un ensemble d'activités économique (recyclage, économie de la fonctionnalité, écologie industrielle et territoriale), de domaines d'innovation technique (éco-conception, allongement de la durée d'usage des biens) et de pratiques sociales émergentes (consommation responsable, troc, mutualisation, réemploi des objets ou de leurs composants...), dont la caractéristique commune est de chercher à produire plus de bien-être tout en consommant moins de ressources naturelles et en minimisant les atteintes à l'environnement. En terme technique, l'objectif de l'économie circulaire est de « boucler » les cycles de matières et d’énergie grâce au réemploi, au recyclage et à la lutte contre l'obsolescence prématurée des objets. Pour économiser les ressources naturelles, il faut, par un travail en amont sur la conception des produits (éco-conception), optimiser leurs usages, réduire les consommations induites (énergie et consommables), augmenter leur durée d'usage, faciliter la maintenance et les réparations, permettre le réemploi des composants et des pièces détachées, utiliser des matériaux renouvelables ou faciles à recycler, voire viser le « surcyclage » (upcycling (6)). Un autre aspect de l’économie circulaire est l’écologie industrielle territoriale qui cherche à utiliser les complémentarités techniques entre des entreprises d’un territoire pour optimiser l’usage des ressources (matière et énergie) et le réemploi des déchets. L’économie de la fonctionnalité, autre exemple du nouvel imaginaire technique, développe les services d’usage des biens comme alternative à leur possession. Les exemples connus diffèrent peu de services classiques de location, si ce n’est par leur caractère public. Les systèmes de type Vélib ou Autolib participent ainsi d’un développement des services de location qui bénéficie également aux activités locatives plus classiques. L’économie de la fonctionnalité ne se réduit cependant pas à la location : elle implique généralement un partenariat dans la durée entre un opérateur et ses clients. Dans le cadre de ce partenariat, le prestataire fournit parfois des services complémentaires dans le but de rationaliser la demande et d'augmenter les compétences d'usage des utilisateurs (on peut citer la formation des conducteurs à l'éco-conduite par l'entreprise Michelin, dans le cadre d'une activité de location de flottes de pneus). Au-delà des ces expériences innovantes, le nouvel imaginaire technique consiste à regarder autrement les objets, leurs impacts et leurs usages. Les pratiques d’éco-conception – qui visent à optimiser les objets du point de vue de leur contenu en ressources rares, de leur durée de vie, de leur capacité à être réparés, de leur modularité, de leurs facilités d’usage et de réemploi – sont la concrétisation directe de ce nouvel état d'esprit. Le nouvel imaginaire technique combinera les high tech et les low tech en dépassant les obstacles à la mise en œuvre conjointe de savoir-faire hérités de pratiques anciennes et de compétences techniques sophistiquées. On pense à l’agriculture biologique (7) , aux ateliers coopératifs de bricolage et de réparation, aux systèmes de transport associant vélos, transports collectifs et technologie de l’information, à une gestion des déchets avec récupération, compostage, tri manuel et technologies sophistiquées pour le traitement des matériaux précieux ou dangereux. Un autre aspect peut être l’imitation de la nature par les technologies biomimétiques (qui s’inspirent des processus physiques ou chimiques utilisés par les êtres vivants), la recherche systématique de circuits courts (agriculture de proximité) et de symbioses entre organisations de taille et de nature différentes. Le plus important dans ce nouvel imaginaire technique est son aspect culturel. Il s’agit de promouvoir un nouvel idéal d’excellence : non plus créer des objets « performants » dont l’efficacité se mesure à l’aune d’une tâche spécialisée, mais répondre à des besoins vitaux et résoudre des problèmes concrets au moindre coût pour l’environnement. Cette conception de la performance n’a rien d’abstrait : elle peut s’objectiver grâce à la méthode de l’analyse du cycle de vie qui évalue les conséquences environnementales globales d’une activité ou d’un produit rapportées à leur usage final.Raisonner à une échelle plus large que le produit
Si on les considère uniquement comme des moyens d'optimiser l'usage des ressources dans le cadre de la rationalité économique dominante, ces innovations ne permettront pas de rendre l'économie durable. Elles permettront certes de dématérialiser la croissance et d'accroître le rythme du « découplage », mais pas dans des proportions suffisantes pour éviter l'épuisement des ressources et la destruction des écosystèmes. Qui plus est, les effets systémiques d'une innovation peuvent affaiblir ou même annuler les économies qu'elle permet. La problématique de l'« effet rebond » en fournit une illustration. Les impacts environnementaux d'innovations permettant des gains d'efficacité technique peut être réduite par le fait qu'ils facilitent un accroissement de la consommation. À plus grande échelle, on peut prendre le cas des éco-quartiers. À priori conçus pour réduire les impacts environnementaux de l'habitat, ils peuvent avoir des effets négatifs au niveau d'une agglomération : ainsi, si 75 % des éco-quartiers sont des projets de renouvellement urbain, 25 % se créent dans le cadre de plans d’extension de la ville. « Ces nouveaux éco-quartiers, lorsqu’ils sont éloignés des centres-villes peuvent souffrir d’un manque de commerces de proximité et d’une absence de vie de quartier. La localisation a des implications sur les déplacements des usagers et engendre des problématiques de mobilité non négligeables.(8) » Il faut donc raisonner à une échelle encore plus large, pour imaginer autrement le rôle de l'innovation technique comme moyen de configurer les modes de vie et l'organisation de la vie sociale dans le cadre d'une développement écologiquement soutenable. En d'autres termes, les modes d'utilisation des objets techniques doivent être repensés avec les mêmes objectifs que ceux de l'économie circulaire, ce qui veut dire concrètement : réduire certains besoins à la source, susciter des comportements plus sobres, favoriser la mutualisation et accroître la résilience des fonctionnements sociaux. Pour le dire autrement, la technique doit être mise au service d'un découplage plus radical que le simple découplage entre la croissance et la consommation des ressources : un découplage entre le bien être et la production de « marchandises », c'est à dire d'objets matériels appropriables. Dans cette perspective, l'éco-conception des objets doit devenir une « éco-socio-conception ». L'exemple du transport en fournit une bonne illustration : l'objectif devrait être de produire des véhicules qui soient conçus non seulement en tant que produits « écologiques » (durée de vie, économie de carburant et de matières premières, réparabilité et recyclabilité...), mais aussi en tant que supports de comportements de mobilité plus vertueux tels que la mutualisation des véhicules, le covoiturage et la multimodalité (utilisation combinée de différents modes de transport). Il n'est pas difficile d'imaginer ce que cela pourrait vouloir dire concrètement en termes de robustesse, de simplicité et de standardisation (pour faciliter l'utilisation par des conducteurs différents), de sécurité, de traçabilité, de commodité d'usage des parkings publics et d'arbitrage entre les performances et les coût. Le nouvel imaginaire technique pourrait aussi se concrétiser par une autre conception de l’aménagement de l’espace. Les projets urbains consommateurs d’espace et d’énergie devraient faire place à des approches telles que les slow cities ou l’« urbanisme tactique » (encore appelé « acupuncture urbaine » (9) ). Le décloisonnement des échelles spatiales et temporelles est un aspect fondamental : on ne peut plus se contenter d’évaluer les objets et les techniques en se fondant sur leurs effets locaux et immédiats. Comme l’indique Lucile Schmid dans un rapport au gouvernement français sur l’innovation écologique : « L’invention de nouveaux procédés ne suffit pas. Elle doit aller de pair avec la recherche d’un nouveau modèle de développement économique et social, compatible avec la finitude des ressources. » Toute technique devrait désormais être appréhendée comme un levier de transformation des usages et des « façons d’agir », en tenant compte de leurs effets dynamiques et en rapport avec un objectif d’économie des moyens à l’échelle d’un territoire (10) . » En termes d'outils, il existe des tentatives pour étendre l'analyse du cycle de vie aux impacts sociaux des activités économiques. Il apparaît cependant que ce que l'on appelle l'analyse sociale du cycle de vie (ASCV) ne répond que très imparfaitement à cet objectif. Certes, selon un document publié il y a quelques années par le PNUE, la visée de cette méthode d'analyse est très large : « Les aspects sociaux et socioéconomiques examinés sont ceux qui peuvent affecter positivement ou négativement les parties prenantes. Ils peuvent renvoyer aux comportements des entreprises, aux processus socio-économiques ou aux impacts sur le capital social. Selon le champ de l’étude, les impacts indirects sur les parties prenantes peuvent également être pris en compte. (11) » En pratique, toutefois, les mises en œuvre concrètes de cette approches souffrent d'une double limitation : elles ne s'intéressent qu'aux produits (et non aux systèmes techniques) et les impacts sociaux sont identifiés en tant qu'impacts sur les parties prenantes (travailleurs, consommateurs, entreprise...). Cette approche ne permet donc pas de prendre en compte les aspects systémiques des impacts de l'innovation, tels que les effets sur les comportements, les attentes sociales ou l'évolution à moyen-long terme des modes de vie.Une perspective qui devrait être prise en compte dans la formation
Les idées qui sous-tendent le concept de nouvel imaginaire devraient être prises en compte dès à présent dans la formation technique (notamment celle des ingénieurs). Même si la notion de complexité est à la mode, elle est loin d'avoir été intégrée dans le savoirs institués et transmis. Les sciences dites exactes ont fondé leur développement sur l'efficacité de la démarche analytique dont le credo de base est la possibilité de réduire le complexe au simple. Telle qu'elle est actuellement dispensée, la formation scientifique de base développe davantage les capacités à raisonner et calculer dans un cadre prédéterminé que l'aptitude à mettre en question et élargir ce cadre. Un ingénieur est formé à résoudre des problèmes pratiques bien posés, l'étude des systèmes complexes ne fait généralement pas partie de son cursus. Les questions les plus importantes auxquelles sont confrontés les décideurs, qu'elles soient économiques, sociales ou environnementales, sont pourtant de nature systémique. Elles ne peuvent être traitées de manière pertinente qu'en tenant compte simultanément d'une pluralité de logiques hétérogènes enchevêtrées. Dans cette perspective, l'analyse du cycle de vie devrait être largement enseignée, non pas seulement comme une technique opératoire, mais comme un outil de développement d'une intelligence systémique. L'une de ses vertus est en effet d'obliger à formaliser le cadre (échelles spatiale et temporelle, types d'impacts à prendre en compte) dans lequel doivent être évalués les effets d'un investissement ou d'une innovation. C'est donc potentiellement un outil de réflexivité collective qui peut contribuer à élargir, voire même à déconstruire, le cadre étroit de la rationalité économique. Bernard PERRET Le 9 avril 2018Notes
1- C'est le thème principal de mon livre Pour une raison écologique, Flammarion 2011.
2- « une puissance de création, une vis formandi, immanente aux collectivités humaines comme aux êtres humains singuliers. » (Figures du pensable, Seuil 1999, p. 94).
3- Ibid., p. 85.
4- Lynn White, Jr. « Les racines historiques de notre crise écologique », in Dominique Bourg et Philippe Roch (dir.), Crise écologique, crise des valeurs. Défis pour l'anthropologie et la spiritualité, pp. 17.
5- Les théologiens chrétiens n'ont pas manqué de rappeler que la Bible proclame la dignité du monde en tant que création divine. Cf. notamment Jurgen Moltmann, Le Rire de l'univers, Traité de christianisme écologique, Cerf 2004.
6- Par opposition au downcycling (recyclage des produits ou des matériaux avec dégradation de leurs fonctionnalités, à l’instar du papier recyclé), l’upcycling consiste à récupérer les produits ou matériaux dont on n’a plus l’usage pour fabriquer des biens d’utilité supérieure.
7- Notons au passage la pertinence de la notion de « permaéconomie » forgée par analogie avec la permaculture pour désigner les pratiques économiques fondées sur les principes d’économie de ressources, de diversité et d’adaptation à l’environnement (cf. Emmanuel Delannoy, Permaéconomie, Marseille, Wildproject, 2016).
8- « Les éco-quartiers sont-ils l’avenir de la ville durable ? ». plateforme de l'engagement RSE et développement durable. https://e-rse.net/eco-quartiers-avenir-solution-ville-durable-25850/#gs.mH4AIFY
9- « La ville est vue comme un organisme énergétique multidimensionnel et sensible, un environnement vivant. L’acupuncture urbaine vise à approcher cette nature et à comprendre les flux énergétiques du collectif caché derrière l’image de la ville pour réagir aux endroits qui en ont besoin » (Marco Casagrande, Biourban Acupuncture: Treasure Hill of Taipei to Artena, Rome, International Society of Biourbanism,2013).
10- Lucile Schmid, Rapport relatif à l’innovation et à l’expérimentation pour la transition écologique, juillet 2017. 11- Lignes directrices pour l’analyse sociale du cycle de vie des produits, (PNUE 2009, p. 37.)
11/01/2017
Vie privée et numérisation selon Benjamin Bayart
14/06/2024
Villarceaux, un rendez-vous important pour développer nos convergences / confluences ?
A l’initiative du Mouvement de l’économie solidaire (MES) et du Collectif des associations citoyennes (CAC), près d’une quarantaine d’organisations se sont retrouvées à Villarceaux (Val d'Oise) du 21 au 23 mai 2024.
Une liste des participants comme une première cartographie de tisserands?
Des réseaux de réseaux comme le Collectif pour la transition citoyenne, le Mouvement d'économie solidaire, le Collectif des associations citoyennes, l’UFISC; des réseaux comme le Mouvement Sol, le Réseau des cantines et cafés culturels associatifs, le réseau national des ressourceries MIRAMAP qui fédère les AMAP, Habitat participatif France, Les Petits Débrouillards, le CRID, la Fédération Artisans du monde; des acteurs qui interviennent dans des postures très différentes comme les États généraux du Post Urbain, le Mouvement Utopia, le Mouvement des régies, la Maison commune de la décroissance ou le Labo de l’ESS; des collectifs en lutte dans le monde rural ou urbain, le Collectif Reprise de terre ou la Coordination Pas Sans Nous, des coopératives comme la Coop des Communs, la Coop des milieux des médias comme la revue Altermédias ou des espaces de documentation et de ressources comme Remix the commons; des associations qui prennent soin comme le Planning familial mais aussi l’association Allumeuses qui travaille les enjeux du soin face à l’épuisement, le mouvement Danser l'orage qui imagine des parcours apprenants pour tisser autrement du lien entre personnes et organisations; des fondations autour de notre hôte, la FPH-Charles Leopold Mayer, la Fondation Crédit Coopératif, Terres solidaires, la Fondation pour le climat puis des contributeurs de l’Archipel des confluences et des tisserands comme Patrick Viveret ou Lorenzo Favia. Cette brève présentation permet de situer la richesse et le potentiel de ce séminaire. Nous avons pu ainsi rassembler autant de diversité de personnes et d’organisations, dans un temps et un espace de qualité : 3 jours, 2 nuits + 1 grand espace isolé et agréable, serait-ce des ingrédients indispensables;?
Un programme pensé avant, pendant et après ?
Autour du réseau du MES et de ses membres, associations régionales et thématiques dont l’UFISC, la co-construction du programme a été ouverte très tôt afin d’imaginer ensemble les besoins comme les enjeux des participants. C’est aussi pour l’Eccap, une occasion de s’y investir en lien avec la dynamique de l’archipel des Confluences avec notamment l’implication de Patrick Viveret et sa posture de tisserand, de Florine Garlot et de moi-même.
Ces 3 journées s’inscrivent dans les « rebonds;» que nous avions identifié le 27 janvier dernier lors de notre rencontre des Confluences à Paris au siège de la FPH. Cette même Fondation qui a financé et accueilli ce séminaire dans sa bergerie de Villarceaux. Une fondation comme quelques une présentes qui ont cette attention à la coopération interacteurs, cette intention de soutenir les Tisserands.
Mais le programme a laissé de la place aux propositions et aux collaborations imaginées sur site. En s’inspirant du forum ouvert, des ateliers ont été proposés et même co-organisés à partir des intentions. Enfin, ce programme a laissé un espace lors de la dernière journée pour imaginer la suite et s’engager sur des axes comme des premiers pas. Cet enjeu a été relevé dès les premiers échanges. Nous avons vécu trop de rencontres riches et passionnantes qui, souvent, le lendemain, n’ont pas permis de rebondir. Mais pour rebondir, il faut savoir revenir sur son métier à tisser.
Tisser des relations entre organisations passe par des femmes et des hommes
Tisser à était le maître mot de ces 3 journées même si le nom retenu autour des convergences avait une couleur plus ancienne. Tisser des liens entre nos organisations passe nécessairement par une meilleure connaissance des femmes et des hommes qui les font vivre au quotidien.
C’est pourquoi le temps et le déroulé a permis de multiplier des espaces dédiés à ces relations, autour de moments en plénière ou d’ateliers de travail où de nombreux sujets ont pu être partagés, de repas et de pauses informels, si important pour débriefer ou partager des expériences et des bouts de nos vies, du temps pour une marche matinale pieds nus dans l’herbe mouillée, du temps pour jouer, du temps pour visionner un documentaire, et même du temps pour vivre une scène ouverte où chacune et chacun a pu laisser exprimer ses talents. C’est d’ailleurs à cette occasion que nous avons vécu un moment puissant avec un extrait de la conférence gesticulée jouée par Marie Laure Guislain sur le burn-out et les conditions de travail dans le champ des associations et des ONG en luttes pour les droits humains.
Tisser des liens entre nous repose aussi sur un cadre de confiance et de parole qui a été présenté en introduction;par Alice, une des salariés du MES et en charge de la coordination de ces 3 journées : « proposer un cadre qui permette de faire grandir la confiance collective et individuelle, pour que chacun·e se sente légitime à prendre sa juste place (en minimisant les;rapports de domination), organiser la construction d'une parole collective et la participation de tous à la réalisation de ce séminaire. »
Prendre soin du collectif, c’est penser le groupe et ne pas faire que le panser !
Prendre soin du collectif est une des conditions d’un savoir faire de coopération et de respect dans un contexte où les alliances nécessitent de devoir travailler et s’engager avec des personnes et des organisations qui n’ont pas la même histoire, la même culture de travail et de lutte, le même rapport aux institutions, les mêmes références idéologiques mais aussi le même âge;! Il y avait durant ces 3 jours à Villarceaux une très grande diversité de personnes et de profils même si cela reste encore majoritairement blanc et de professions intellectuelles, le faire ensemble nécessite des efforts de chacune et de chacun mais aussi de temps et d’espaces qui le facilitent. En ce sens, ces trois jours ont répondu positivement à ce premier enjeu.
Plus d’une quarantaine d’organisations et de réseaux permet de rendre visible les forces et les ressources mis à la disposition d’un changement de cap mais il a fallu aussi articuler des besoins et des attentes quelques fois différentes.
Cela a été possible car les ateliers ont su partir des besoins et le programme a été, en partie, coconstruit dans l’instant. Ce fut notamment autour des questions de stratégies et de moyens mises en œuvre, de postures comme d’outils à partager mais aussi en sachant articuler les différentes échelles de mobilisation et de luttes, du micro-locale à l’échelle d’un quartier ou d’un village aux luttes contre les multinationales avec le contentieux stratégique présenté par le collectif Droits et mouvement sociaux initié par le CAC, Sciences citoyennes et le collectif Allumeuses.
Des ateliers partagés entre expériences et stratégies
A chaque atelier, les temps ont été consacrés à partager les expériences, réussies ou pas, avec toujours une intention de repérer les manières de se renforcer et de mieux réfléchir à des stratégies concertées. Ainsi, que ce soit sur la manière de repenser nos plaidoyers, les façons d’articuler luttes et animation du débat politique, les questions de nos vulnérabilités et l’enjeu de se renforcer collectivement, ces échanges ont suscité des constats mais aussi des restitutions en plénière. Ils se sont déroulés en prenant le temps d’écouter chacun et si, quelques fois, de la frustration était ressentie et exprimée, le résultat a permis de laisser place à chacune et chacun.
Un atelier a retenu particulièrement mon attention et mon investissement : comment articuler nos différentes formes de luttes face notamment à l’alliance extrême droite et néo-libéralisme;? Dis autrement pour ne pas laisser penser que c’est une stratégie défensive : Comment accompagner les alternatives à se structurer en articulant local/national et en assumant mieux la nature politique de nos actions;? Dis plus clairement encore : la société civique doit assumer de coproduire un projet politique de transformation sociale, au côté des partis et des syndicats, pas à leur service;!
Ce changement de posture a suscité de réels échanges et si le débat est ouvert, une majorité de participants a conscience que le temps est venu d’autoriser à « faire;» de la politique sans forcément « se présenter à des élections;». C’est autour d’une conception d’une démocratie continue, et non pas uniquement sur courant alternatif, tous les 5 ou 6 ans;!
Les conditions d’une démocratie continue ?
Comment faire vivre une démocratie continue à partir des alternatives expérimentées depuis des années et dans des champs et territoires très différents ? Cela passe par rendre visible pour nous et renforcer nos liens avec notamment le réseau Transiscope et le Collectif pour la transition citoyenne. Comment notre posture doit dépasser le plaidoyer et le Pacte pour la transition citoyenne doit se renouveler dans sa forme comme dans son écriture;? Comment nous devons aussi questionner la place des institutions et imaginer aussi des formes instituantes permettant de partir d’un déjà là : l’expérience des soulèvements de la terre a été citée comme de nombreuses initiatives issues notamment de l’économie solidaire.
La dernière journée a été consacrée aux suites et aux prochains pas. Elle a mobilisé autant un échange avec les fondations présentes que l’opération Milliard avec Bastien Sibille qui a pu présenter l’enjeu du financement ambitieux d’un secteur qui est à la fois, économique mais aussi de transformation sociale et démocratique, répondant à l’enjeu d’une transition juste.
Donner une suite à la dynamique de Villarceaux : c’est maintenant ou jamais !
C’est en ces termes, que le collectif s’est séparé autour d’une liste de missions et de d’axes de travail où chacune et chacun s’est inscrit. Dans le document présentant la liste de nos engagements (pad de prise de notes), il est écrit : « Bien sûr le titre est un peu exagéré, nous avons tous néanmoins plus ou moins conscience que, sur ce genre d'évènement, si nous ne battons pas le fer tant qu'il est chaud, nous allons tous être très vite repris par nos urgences légitimes et habituelles et que les perspectives de travaux communs risquent de rester lettres mortes ou, du moins, se mettre trop lentement et laborieusement en place;».
Une cellule souche a été initié pour tenir le fil et le lien sur 3 registres :
- La mise en place d'outils communs pour faciliter le travail collectif
- La mise en place de méthodes de travail partagés entre nous
- La réflexion de fond sur la manière de concevoir et de formuler des avenirs désirables : réflexions partagées sur nos plaidoyers et la manière dont on les porte (notions-clés, stratégies de présentation etc)
Il existe d’ores et déjà des espaces pour faciliter ces liens, dont le CTC : le prochain copil en juin sera le premier rebond de ces 3 jours qui ont permis de donner force et énergie à des tisserands trop souvent sollicités et quelques fois épuisés. Prendre soin a été souvent exprimé, il commence par notre capacité de s’autoriser à prendre du temps pour se ressourcer et renouveler notre énergie et nos identités relations.
31/01/2023
Vitrolles 1993 - 2023 : Retour sur des expériences d’hier pour des questions d’aujourd’hui
[1] Joël Gombin. ” Nouveau ” FN, vieille carte électorale ? : Les territoires du vote pour le Front national de 1995 à 2002. Congrès de l’Association française de science politique, Juil 2013, Paris, France. halshs-00849332
[2] Gérard Perrier. Vitrolles : un laboratoire de l'extrême droite et de la crise de la gauche (1983-2002). Editions Arcane17 – 2014.
[3] Retrouver les ressources du Pavé sur le site des éditions du commun : https://www.editionsducommun.org/collections/interstices/products/cahier-du-pave-n-1-le-projet
[4] http://crajepcentre.fr/wp-content/uploads/DDLR%202010%20(2).pdf
[5] Ulysse Rabaté, Politique Beurk Beurk, les quartiers populaires et la gauche : conflits, esquives, transmissions. Editions du Croquant. 2021
[6] https://bruitdufrigo.com/
[7] Cornélius Castoriadis, l’institution imaginaire de la société, Editions Seuil, 1975.
[8] Agathe Cagé, Respect !, Editions des Equateurs, 2021, p.11.
Notes
Nous sommes en 2023, et le Rassemblement National est aujourd’hui « en place » comme dirait les plus jeunes ! A la tête de nombreuses municipalités, présents en nombre dans les conseils régionaux au bénéfice d’un mode de scrutin et depuis juin 2022, un groupe parlementaire de 88 députés, record historique pour l’extrême droite.01/09/2023
Vivre en économie stationnaire
Ce texte est le résumé d’un article à paraître dans le numéro 62 de la revue du Mauss (datée du mois d’octobre 2023). Il critique le paradigme d’une croissance illimitée et propose d’y substituer l’hypothèse d’une économie stationnaire comme cadre de nos politiques économiques.
Depuis près de vingt ans, l’horizon d’un retour d’une croissance soutenue semble s’éloigner à mesure que le temps passe. De fait, cette ambition parait relever d’une grave erreur d’analyse basée sur l’hypothèse que la croissance est la situation naturelle de l’économie alors qu’une observation objective des faits montre que l’imaginaire d’une croissance illimitée est en train de se dissoudre. Depuis la fin des années soixante, le taux de croissance (en moyenne décennale) perd un point tous les 10 ans. Et cette décélération marquée s’est faite en dépit d’un expansionnisme monétaire jamais vu hors période de guerre. Cette évolution n’est pas surprenante au regard des principaux facteurs de croissance. Pour simplifier, la production peut croître pour trois raisons principales : la croissance de la population active, les gains de productivité et la vitesse de circulation des flux de toutes natures (physiques, financiers, humains). Ces trois moteurs sont en train de s’essouffler. Dans tous les pays développés, la population vieillit, pendant que la productivité diminue conformément aux thèses de Robert Solow[1] et de Robert Gordon[2] enfin l’accélération des flux se heurte à des limites aussi bien physiques que monétaires.
Mais cette perspective est-elle inquiétante ou rassurante à l’heure où la question du franchissement d’un certain nombre de limites planétaires se pose avec de plus en plus d’insistance? Existe-t-il un autre état que l’état de croissance;? Pour répondre à ces questions essentielles, il faut revenir aux origines de l’économie politique.
Si Adam Smith dans la Richesse des Nations introduit le concept d’état stationnaire, c’est David Ricardo qui va contribuer de manière importante à la réflexion sur la finitude de la croissance et sur la perspective d’un état stationnaire comme horizon naturel de l’économie. John Stuart Mill va approfondir ce concept en mettant en évidence que cet état est l’horizon logique des pays ayant atteint un niveau de richesse suffisant et qu’il n’implique pas l’immobilité du progrès humain. Il faudra attendre 1972 et le Rapport Meadows, pour que soit mis en lumière l'impossibilité pour les ressources naturelles de se régénérer aussi vite que la croissance économique l'exige. C’est dans ces mêmes années que va s’exprimer le plus radicalement la critique du principe d’une société de surconsommation de plus en plus poussée par la technique, critique portée par Jacques Ellul, Ivan Illich ou encore André Gorz. Pour ces auteurs, cette croissance économique est basée sur une forme d’insatisfaction perpétuelle qui, pour être dépassée impose une production infinie ce qui engendre toujours plus de pénuries, d’inégalités et de frustrations qu’elle ne satisfait de besoins. Avec la révolution néolibérale des années 1980 et plus encore avec l’avènement du technocapitalisme dix ans plus tard, la croyance en une croissance joyeuse et inclusive reprend le dessus et ce concept d’état stationnaire va tomber dans l’oubli. Oubli dont l’économiste américain Nicholas Georgescu-Roegen essaya de l’en sortir en montrant que si l’énergie joue un rôle central dans la croissance, elle aussi subit l’implacable loi des rendements décroissants. Mais ces critiques ne pesèrent que de peu de poids face à la puissance du paradigme de la destruction créatrice cher à Joseph A. Schumpeter dont la synthèse proposée par Philippe Aghion incarne la vision la plus pure[3]. Aux interrogations des économistes classiques et plus récemment de l’économie écologique, la pensée économique dominante répond par l’innovation et l’amélioration du fonctionnement des marchés pour valoriser les externalités négatives de la croissance. Mais, elle n’émet en aucune façon le moindre doute sur le concept de croissance illimitée. C’est pourquoi elle paraît bien pauvre pour nous aider à imaginer ce que pourrait être nos vies dans un état stationnaire, état dont la probabilité d’occurrence augmente.
Si tout nous indique que nos politiques publiques devront s’inscrire dans un contexte de croissance faible sur le long terme, la question est alors de savoir quelles sont les conséquences économiques et sociales à tirer de cette perspective « révolutionnaire;» qu’est celle d’une économie stationnaire;? La période de la Renaissance montre que cet état économique n’est pas synonyme d’immobilisme. Dans une économie stationnaire, la société peut continuer à se transformer, à évoluer, à redistribuer les richesses, à créer des emplois, à inventer de nouvelles libertés, etc. La seule dimension qui est quasi stable est sa métrique (le PIB). Penser de nouvelles politiques publiques impose d’être convaincu qu’un état stationnaire n’est pas obligatoirement synonyme d’immobilisme et encore moins de retour à l’âge de pierre. Compte tenu des forces à l’œuvre (démographie, productivité et décélération généralisée), nous pensons que la question n’est plus d’être « pour;» ou « contre;» la croissance mais celle des politiques économiques qui permettront un atterrissage en douceur dans cet état stationnaire. En particulier lors de la phase critique qui interviendra lorsque les investissements nécessaires à la transformation de nos économies et de nos infrastructures apporteront leurs effets positifs en matière de réduction de la consommation dans les secteurs de l’énergie, des transports, des équipements industriels, etc[4]. La question des revenus et de l’emploi sera au centre des grands défis macroéconomiques qui se présenteront. Au-delà du transfert de l’emploi d’un secteur à un autre, il nous paraît important de souligner qu’adopter un mode de vie plus sobre, plus proche, plus convivial supposera de revoir notre rapport au temps. C’est dans cette perspective que l’étude de Gardes et Alpman doit être considérée[5]. Cette étude économétrique montre comment les ménages américains ont fait évoluer leurs choix temporels en période d’expansion et de récession et comment la valeur monétaire du temps utile (temps potentiellement utilisable pour d’autres activité que travail et loisir) a varié sur la même période. En particulier, les auteurs montrent que, en période de récession, de nombreuses heures de travail marchand deviennent disponibles, et que le choix de les transférer sur du temps utile (production domestique en particulier) peut compenser une partie significative (voire totale) des pertes de revenu[6]. Par ailleurs, transformer nos systèmes productifs ne se fera pas spontanément ni facilement. Il sera nécessaire de proposer un cadre méthodologique adapté pour faire émerger de nouveaux modèles d’innovation. En la matière, les outils de l’analyse mésoéconomique qui perçoit l’espace comme un élément actif du processus d’innovation ouvrent de grandes perspectives. En particulier, les travaux portant sur ce que l’économie spatiale nomme les milieux innovateurs forment un cadre local d’organisation puissant[7]. Le milieu innovateur désigne un construit social situé (un territoire) dans lequel des acteurs vont interagir et s’organiser pour construire de nouvelles ressources nécessaires au processus d’innovation. C’est pourquoi, au cœur des nouvelles politiques économiques qui seront mises en œuvre se trouveront des projets de territoire capables de créer des écosystèmes économiques organisés pour concilier efficacité économique, performance sociale et équilibre écologique.
Depuis un siècle, la pensée économique aura structuré non seulement « l'économie », mais l'ensemble des activités sociales au point de constituer une norme de vie dans les sociétés occidentales. Surtout, elle se sera structurée autour de la vision d’un homme raisonnable et calculateur : l’homo œconomicus. Une transformation aussi majeure que celle du passage d’une société de croissance à un état stationnaire devra nécessairement s’appuyer sur un nouveau paradigme anthropologique. Dans cette perspective, pensé en termes philosophiques le concept de décroissance peut fournir une aide puissante. Si notre société de la démesure a besoin de transformer l’individu en consommateur éternellement insatisfait, esclave de ses pulsions et de ses frustrations[8], à l’inverse, la philosophie de la décroissance montre que la tempérance et la confiance en la capacité de l’individu à limiter ses désirs peut être source de bien-être. C’est d’abord une éthique de vie qui tourne le dos à la démesure et propose une nouvelle liberté, une nouvelle convivialité. Alors que la société de la surconsommation est un choix piloté par l’économie, la société décroissante est un choix philosophique fondamental qui nous propose de retrouver le chemin d’une vie autonome. Nous voyons alors se dessiner une alliance entre une économie post-croissance et un projet anthropologique ouvrant la voie à une nouvelle grande phase de progrès. Ainsi, économie stationnaire et décroissance sont deux projets complémentaires qui ne se situent pas au même niveau. Le premier est encastré dans le second et l’un a besoin de l’autre. Alors que l’anthropologie de la croissance illimitée voit un sujet individualiste et frustré, une société stationnaire répond aux attentes d’un homo frugaliter à la recherche d’autonomie et de convivialité[9].
Notes
[1] Solow R. 1956. A contribution to the Theory of Economic Growth, The quarterly Journal of Economics, vol. 70
[2] Gordon R.J., 2016. The Rise and Fall of American Growth. The U.S. Standard of Living since the Civil War, Princeton, Princeton University Press
[3] Aghion P., Antonin C., Bunel S. Le pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob, 2020
[4] Cahen-Fourot L. et Monserand A. La macroéconomie de la post croissance, L’économie politique (N°98), 2023
[5] Gardes F., Alpman A. Il est temps d’analyser la loi d’Okun et le bien-être des ménages en termes de production domestique Revue économique – vol. 71, n° 6, novembre 2020.
[6] Voir aussi sur ce sujet l’article de Bruno Théret : Développer l’activité citoyenne en réduisant le temps de travail, Eccap 01/12/2022
[7] Aydalot P. Milieux innovateurs en Europe, GREMI 1986
[8] https://www.youtube.com/watch?v=pGAbVOCKdsY
[9] https://www.youtube.com/watch?v=tFIaQg-zzF8


Commentaires