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17/12/2020

(dé)colonialité, tout à jeter ? (non!)

  • Garlot Florine
Penser / Faire mondialité
Michel Blanquer, dans une interview du 22 octobre 2020[1], évoque à plusieurs reprises une complicité intellectuelle (« l’islamo-gauchisme ») dans l’assassinat de Samuel Paty. Pour les signataires du manifeste des 100[2], soutenant les propos du Ministre de l’éducation nationale, les complices du crime sont notamment des universitaires inscrits dans des « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale ». Cette affaire a conduit à plusieurs réactions[3], notamment une tribune de Jean-Louis Laville intitulée : « La théorie décoloniale ne constitue pas un repaire d’islamo-gauchistes ». Nous revenons, dans cette lettre, sur les études décoloniales et en quoi, malgré leur rejet actuel par une partie de la classe politique française, elles pourraient, en fait, nourrir un changement de cap.

Études décoloniales et colonialité


Les études décoloniales naissent dans les années 1990, à travers, notamment, le groupe sud-américain « Modernité/colonialité » constitué de chercheurs et chercheuses issues de plusieurs disciplines : Arturo Escobar et Fernando Coronil (anthropologie), Catherine Walsh (sciences de l’éducation), Enrique Dussel, Santiago Castro-Gómez, María Lugones et Nelson Maldonado-Torres (philosophie), Aníbal Quijano, Edgardo Lander, Ramón Grosfoguel et Agustín Lao-Montes (sociologie) et Walter Mignolo et Zulma Palermo (sémiologues), etc…
La colonialité, dénoncée par les études décoloniales, fait référence à un ensemble de hiérarchies intégrées et transmises depuis le 15e siècle, 1492 marquant un processus de conquête coloniale et la naissance d’une nouvelle catégorie mentale : « la race ». Cette catégorie génèrerait de nouvelles identités sociales (« indiens », « noirs », « blancs », etc.) et serait la trame des relations coloniales de pouvoir. Selon Anibal Quijano, la colonialité du pouvoir en Amérique du sud se fonde, à l’origine, sur quatre piliers : l’exploitation de la force de travail (1), la domination ethno-raciale (2), la domination masculine (3) et l’imposition d’une orientation culturelle eurocentriste (4). Les hiérarchies qui émergent de ces quatre piliers de la colonialité (tout en les justifiant) – racisme, classe sociale, patriarcat, occidentalocentrisme - s’enchevêtrent pour former un système monde moderne et capitaliste[4]. C’est parce qu’elles sont intériorisées et transmises que ces hiérarchies participeraient toujours aujourd’hui à la construction des rapports sociaux, des façons de percevoir et d’habiter le monde. Ainsi, la colonialité ne se serait pas achevée avec les mouvements de libération et la décolonisation.

Colonialité, capitalisme et universalisme abstrait

La colonialité, pour ses dénonciateurs, est un pendant négatif de la modernité et plus particulièrement du capitalisme (1) et d’un universalisme abstrait (2). L’avènement du capitalisme (1) serait indissociable de la colonialité. En effet, le capitalisme se serait développé en Europe grâce à l’esclavage, le commerce triangulaire, le colonialisme, l’accaparement des richesses naturelles. Les études décoloniales dénoncent ainsi la colonialité de notre modèle économique et sociétal dominant. Si le capitalisme s’est d’abord appuyé, pour fonctionner, sur le « racisme » et plus précisément sur la « racialisation » du travail, il organise un système de domination multiple (cf. hiérarchies précédemment citées) reposant, dans le contexte sud-américain, sur « l’homme / européen / capitaliste / militaire / patriarcal / blanc / hétérosexuel / masculin [qui] arrive aux Amériques » (Grosfoguel).
Ce système de domination est pourtant en contradiction avec l’émancipation individuelle que le capitalisme promet.
La colonialité serait aussi une conséquence logique de l’universalisme abstrait (2) : c’est parce qu’une pensée particulière (européenne) a pour dessein de s’appliquer au monde que des connaissances, considérées comme particularistes, sont niées.

Une proposition décoloniale et pluriverselle


Ni universaliste (abstrait), ni relativiste ou communautariste, la proposition décoloniale est pluriverselle (Glissant Dussel). Ce pluriversel peut être défini comme « l’unité dans la diversité » (Dussel), « un universel riche de tous les particuliers » (Césaire), le «pluralisme dans l’universel » ou « compliquer l’universel » (Diagne). La pluriversalité reconnaît des invariants humains, des idéaux émancipateurs communs, mais les manières de les atteindre sont pluriels : il n’y a pas une seule voie. Compliquer l’universel reviendrait alors à favoriser l’enrichissement mutuel, la mise en commun et le vivre ensemble par « un dialogue transmoderne[5], critique, épistémiquement divers et, par conséquent, décolonial » (Grosfoguel). En ce sens, un dialogue entre les communautés est impératif pour ne pas sombrer dans un communautarisme ni dissoudre les particularités dans un universalisme abstrait, dont les deux mèneraient à la guerre de tou·te·s contre tou·te·s.

Comme le montrent les noms cités ci-dessus, la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux (2018) explique que : « depuis les années 2010, elle [la proposition décoloniale et pluriverselle] circule de Johannesburg à Dakar en passant par New York, Paris ou Berlin. Reprise par des intellectuels et des artistes africains ou afro-descendants qui font le lien entre les travaux des Africains et ceux des Latino-Américains, l’idée de « décolonisation épistémique » restitue dans leur contexte les savoirs occidentaux et appelle à revaloriser les pensées des mondes subalternisés ». La question de la décolonialité ne se pose néanmoins pas de la même façon dans les différents endroits du monde, du fait de contextes qui leur sont propres.

L’eccap et les études décoloniales


Comme toute théorie, qui plus est quand elle a un écho important et des traductions multiples dans la société civile mondiale, la décolonialité n’est pas exempte de critiques[6]. Comme la revue Africultures le mentionne, le concept de colonialité du pouvoir, issu des études décoloniales, n’est pas une grille de lecture unique pour comprendre notre monde et les relations de domination qui s’y tiennent. Mais, il nous semble qu’il est bien une de ses nombreuses clés d’analyse.
D’ailleurs, le rôle de l’eccap ne serait-il pas, en accord avec le sociologue (européen) et penseur de la décolonialité Boaventura de Sousa Santos, de contribuer à (1) « divulguer la diversité et la multiplicité des pratiques sociales et de leur conférer du crédit, par opposition à la crédibilité exclusive des pratiques hégémoniques » (sociologie des absences) (2) à rendre visible « les potentiels émancipateurs d’une grande diversité de pratiques alternatives qui naissent dans un système à dominante capitaliste» (sociologie des émergences) (Santos, 2016, p. 265) ?
Comme le rappelle Jean-Louis Laville, ces initiatives portent « des logiques de réciprocité, d’égalité et de solidarité » et combattent « l’hégémonie capitaliste » (Laville), et sont, nécessaires à un changement de cap. L’eccap pourrait donc être dans son rôle en les mettant davantage en évidence.
Ainsi, la décolonialité (concept sud-américain) n’est pas un rejet de l’occident ni « un repaire d’islamo-gauchistes » mais une invitation à construire un universalisme et une communauté humaine plus ouverts au monde : un changement de cap là aussi nécessaire.

Poursuites
La question décoloniale est vaste (écologie, féminisme, démocratie…), nous proposons de produire et mettre en ligne des contenus sur le sujet les prochains mois, mais aussi de revenir sur les critiques qui lui sont faites.
En attendant, pour en savoir plus : Africultures. Décentrer Déconstruire Décoloniser, 2019. http://africultures.com/combat-dafricultures-continue/.
Diagne, Souleymane Bachir, et Amselle, Jean-Loup. En quête d’Afrique(s) - Universalisme et pensée décoloniale. Albin Michel., 2018. Þ Débat vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=XJZf6DnO3fc&feature=youtu.be.
Dussel, Enrique. « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques ». Cahiers des Amériques latines, no 62 (31 décembre 2009): 111‑27. https://doi.org/10.4000/cal.1619.
Glissant, Édouard. Traité du tout-monde. Paris: Gallimard, 1997.
Grosfoguel, Ramón. « Les implications des altérités épistémiques dans la redefinition du capitalisme global : Transmodernité, pensée frontalière et colonialité globale ». Multitudes 26, no 3 (2006): 51. Disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-51.htm
Grosfoguel, Ramón. « Vers une décolonisation des uni-versalismes occidentaux : le “pluri-versalisme décoloniale” d’Aimé Césaire aux zapatistes ». In Ruptures postcoloniales: les nouveaux visages de la société française, par Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Achille Mbembe, et Françoise Vergès, 119‑37. Cahiers libres. Paris: Découverte, 2010.
Kodjo-Grandvaux, Séverine. Philosophies africaines. Collection « La philosophie en toutes lettres ». Paris: Présence Africaine Éd, 2013.
« « Racisé », « racisme d’Etat », « décolonial », « privilège blanc » : les mots neufs de l’antiracisme ». Le Monde.fr, 26 juin 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/26/racise-racisme-d-etat-decolonial-privilege-blanc-les-mots-neufs-de-l-antiracisme_6044230_3232.html.
Laville, Jean-Louis. Préface. In Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science, par Boaventura de Sousa Santos. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Paroles D’Honneur. « Faut-il en finir avec l’universalisme ? » Le Débat Norman Ajari/Etienne Balibar, 2017. https://www.youtube.com/watch?v=CINoTYzwBNg&feature=youtu.be.
Pereira, Irène. « L’anarchisme face au paradigme de la colonisation ». Grand Angle, 6 mai 2018. http://www.grand-angle-libertaire.net/lanarchisme-face-au-paradigme-de-la-colonisation/.
Quijano, Aníbal. « Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine ». Multitudes, 1994. http://www.multitudes.net/Colonialite-du-pouvoir-et/.
Santos, Boaventura de Sousa. Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.

Notes

[1] Interview disponible ici : https://www.europe1.fr/politique/ce-quon-appelle-lislamo-gauchisme-fait-des-ravages-denonce-jean-michel-blanquer-4000366
[2] Manifeste disponible ici : https://manifestedes90.wixsite.com/monsite
[3] Dont « Pour un savoir critique et émancipateur » disponible ici : https://savoiremancipateur.wordpress.com/
[4] Les penseurs de la décolonialité empruntent ici le terme « système-monde » à Immanuel Wallerstein (1974 – 1989).
[5] Transmoderne (Dussel) : qui n’est pas simplement « universel » ni « postmoderne ».
[6] Exemple de critiques : (a) la domination masculine ou le rejet de l'étranger par exemple sont nés avant le développement du capitalisme, (b) on ne peut pas « tout » expliciter par la colonialité, (c) les études décoloniales critiquent le racisme tout en utilisant le terme de « race » comme construit social, (4) un concept qui est situé dans un contexte sud-américain et donc non transposable...

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11/02/2017

Accompagnement scolaire au Jas de Bouffan : mon expérience

  • Batlle Mireille
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

J’ai été responsable pendant 20 ans du plus important secteur d’accompagnement scolaire du département des Bouches du Rhône, au Jas de Bouffan à Aix-en-Provence. Cette activité d’accompagnement à la scolarité a été lancée en 1981  après le constat suivant : parmi les jeunes 16 à plus de 20 ans qui fréquentaient le centre social, un seul suivait un « cursus normal » et préparait le BEPC. A cette époque, tous les autres étaient scolarisés en classe CES, CPPN, CPA et les plus de 16 ans disaient n’avoir pas mis le réveil matin le jour de leurs 16 ans, et dit : « ouf ! L’école ». Beaucoup revendiquaient « avoir fait un séjour à l’ombre », dans la case prison. Pour rompre ce cercle infernal, il fallait prendre en charge les petits.

En vingt ans, nous avons accueilli plus de 900 enfants et adolescents. Tous appartenaient à des familles souvent illettrées ou analphabètes qui ne pouvaient pas les aider dans leur scolarité. Si l’entrée au CP est une joie pour la famille, un espoir pour les parents, le découragement s’installe souvent dès fin septembre chez un enfant qui n’est pas aidé chez lui pour faire sa lecture. La réflexion d’une maman illustre ce constat « Je suis bête d’y avoir cru, mon aîné n’a pas réussi, mon second n’a pas réussi, mon troisième, mes neveux et voisins n’ont pas réussi et j’ai cru que celui-ci y arriverait ». Mais en définitive, cet enfant une fois aidé y est bien arrivé.

J’ai pu constater que parmi les enfants que nous avons aidés :

  • Trois seulement à ma connaissance, ont fait un court séjour en prison ce qui n’était pas le cas de leurs aînés, cousins, voisins.
  • Parmi eux peu de chômeurs.
  • Au moins ¼ d’entre eux a suivi des études très longues, plus d’un autre quart des études longues et les autres ont passé un CAP, un BEP, un BTS. Seuls quelques-uns ayant de réelles difficultés de compréhension ont suivi un enseignement spécialisé. Devenus adolescents ou adultes, ils n’ont pas eu besoin d’être délinquant car à leurs yeux ils ont de la valeur, ils se sont battus et ont obtenu un diplôme. Ils peuvent utiliser les mots plus que les poings pour confronter leur pensée à d’autres.
Une mère parlant de son aîné sorti de l’école à 16 ans sans qualification, qui ne trouvait que de petits contrats disait « Il n’a pas eu de chance il est né trop tôt », alors que les suivants avaient pu bénéficier d’un accompagnement scolaire. Et en effet la seconde a fait un master de macro économie et un DESS banque, la troisième est médecin spécialiste, le quatrième est ingénieur et a encore poussé ses études.

Justifications par les enfants de leur échec scolaire, puis de leur réussite.

  • Si je questionnais des grands, qui ont maintenant bien réussi, sur leur ressenti lorsqu’ils étaient en échec en classe, tous échafaudaient une justification :
-  Mon grand-père ne savait pas lire, mes parents ne savaient pas lire, c’était normal que je n’y arrive pas, mes enfants n’y arriveront pas, c’est de famille ». - « Je croyais que je n’y arrivais pas parce que lorsque j’étais petit, je suis tombé sur la tête ». - « Pour les autres je voyais que c’était facile et moi je ne comprenais pas, je n’étais pas intelligent. A 11 ans B connaissait 6 lettres et 4 chiffres. Après avoir découvert la raison du blocage il a rapidement progressé. Tous parlent aussi de leur souffrance, des blessures reçues dans ce domaine, à l’école et hors de l’école.

  • Quand j’ai demandé à des anciens : « qu’est-ce qui vous permis de vous mettre à travailler en classe» ? Ils m’ont alors dit :
-       « Un jour quelqu’un a cru en moi » (dans ou hors de l’école) -       « Vous m’avez persuadé que moi aussi j’étais capable d’y arriver » -       « Vous m’avez consacré du temps ». Nous avons constaté qu’à mesure que ces enfants et adolescents en échec retrouvent confiance en eux, à mesure qu’ils progressent dans leurs savoirs, les troubles caractériels, leur instabilité… diminuent et ils cessent de perturber les classes. En évitant l’échec scolaire et la perte de confiance en soi, nous favorisons aussi une insertion professionnelle (difficile sans habitudes de travail…) et favorisons une meilleure prise en charge de leurs enfants.

Attitude de ces enfants et jeunes face aux tâches scolaires :

-       Ils acceptent de ne pas comprendre ce qu’ils lisent, ce que l’enseignant dit… Un pas est franchi lorsqu’ils ne l’acceptent plus et osent questionner l’adulte. -       Ils ne sont pas curieux d’où l’importance d’aménager aussi des temps de découverte (auxquels les parents sont invités) sur n’importe quel sujet, de les sortir du quartier et de la ville, de leur faire découvrir le plaisir de lire, de côtoyer l’art… d’apprendre à bien utiliser la télévision et dans ce domaine encore, il faut travailler avec les parents qui sont prêts à beaucoup pour leurs enfants. Même s’ils sont analphabètes ou illettrés, ils peuvent les aider, en les sortant, en gérant leur face à face avec la télévision, en parlant avec eux…

-       Leurs connaissances sont morcelées, il faut les aider à refaire un lien entre les mathématiques, un événement historique, la géographie…

-       Ils ne savent pas qu’ils peuvent réfléchir par eux-mêmes. Par exemple : au début, les rédactions sont souvent plus courtes que les sujets. En leur demandant de préciser une phrase, une remarque… ils sont étonnés de voir le texte s’allonger et prennent alors plaisir à ce travail.

-       Ils essaient de deviner pour arriver eux aussi à donner une bonne réponse. Il faut alors les inviter à se mettre dans la peau d’un détective, comprendre l’énoncé d’un problème et cerner l’énigme à résoudre, répertorier les éléments connus et trouver comment s’en servir pour y parvenir. Entre autres, les fascicules de Nicole Picard et le merveilleux livre des « 100 problèmes du petit poucet  (livre épuisé)» qu’un enfant de maternelle peut résoudre nous ont bien servi pour faire tomber les blocages face à un énoncé. Et cela, même pour des collégiens de 6ème. Ces enfants peuvent ensuite constater qu’à leur niveau l’énoncé est plus long…

-       En français aussi il faut les pousser à se questionner. Quel est l’article, le pronom qui m’aide à trouver la terminaison. Est-ce qu’un autre mot de la même famille me donne des indications sur la terminaison… (Nous avons créé pour cela un logiciel qui a aidé bien des « allergiques » à l’orthographe. Grands et petits, jeunes sortis de l’école sans qualification et adultes l’utilisaient avec plaisir. Il faudrait reprogrammer ce logiciel pour les systèmes informatiques actuels, celui-ci et même d’autres qu’ils utilisaient volontiers et conçus pour leur faire gagner temps et s’adapter au niveau de chacun. (ces logiciels sont à reprogrammer pour les ordi actuels, si quelqu’un est prêt à le faire, nous donnons tous les éléments nécessaires)

Si les premières années, matériel, cartes bleues, vestes de bénévoles, dictionnaires… disparaissaient à l’accompagnement scolaire, ce n’était plus le cas au bout d’un certain temps. Le premier enfant accueilli était au CP, volait partout de petits objets. Je n’ai pas laissé passer le 1er vol chez nous. J’ai longuement échangé avec lui puis avec sa maman, je l’ai exclu une semaine avec un retour possible dont nous serions ravis mais avec l’engagement de ne plus voler. Cet enfant a vite progressé dans ses acquisitions, est devenu très régulier, puis autonome, a obtenu un bac C et je l’ai retrouvé en médecine avec ma fille qui me l’a dépeint comme un jeune extraordinaire. Une année, pour aider à l’animation de la fête de la musique, ce jeune adulte est venu avec sa guitare et a échangé avec le nouveau directeur lui disant « Je dois bien cela au centre social. Il m’a sauvé de la délinquance, de l’échec scolaire et m’a permis d’être digne ».

Développement d’autres secteurs que l’accompagnement scolaire des enfants.

 Les parents ont demandé que l’on s’occupe aussi d’eux et le secteur alphabétisation est né.

 120 enfants étaient en liste d’attente. Pour ne pas laisser ces familles complètement démunies, nous avons mené 2 actions

  • une pour tous les parents car même sans avoir été scolarisés, tout parent peut contribuer à aider son enfant dans ce domaine. Le pousser à se prendre en charge à la maison aussi, à gérer le choix des programmes de télévisions, le temps de sommeil, à l’obliger à déjeuner avant de partir à l’école, à parler avec lui, le sortir…
  • L’autre pour les parents qui avaient été un peu scolarisés mais ne savaient comment s’y prendre pour aider leurs enfants à faire leur travail scolaire. Une maman aidée m’a dit : « avec les grands c’était une corvée et je devais les gronder sans cesse, je perdais patience, avec celui-ci c’est un plaisir ».
Les actions d’accompagnement scolaire et des familles n’ont pas toujours été simples avec les 11 établissements concernés mais souvent en étroite collaboration avec des établissements et enseignants. Un accompagnement des parents vers la rencontre des enseignants a été bénéfique pour tous. Les  dernières années de ma carrière, nous avions pu accueillir jusqu’à 175 enfants et ado, élèves du CP à la terminale. En fonction de leurs besoins et de nos capacités d’accueil, nous les recevions 1 à 5 fois par semaine. L’encadrement était assuré par des bénévoles et surtout par des personnes embauchées en contrat aidé - souvent des jeunes qui préparaient un concours d’enseignant. Malheureusement, l’effectif est à ce jour réduit à quelques dizaines d’enfants et jeunes accueillis car il n’est plus possible de rémunérer le complément des contrats aidés. Sur cet immense quartier du Jas de Bouffan, nous avions 3 lieux d’accueil et avons dû en fermer 2.  En effet la droite, lors de son arrivée au pouvoir en (2002 a coupé les subventions (comme celles d’autres associations du quartier) et n’a pas compris que des dépenses à court terme représentent de sérieuses économies à long terme.

 Ces actions valorisent les enfants, les jeunes, les familles, réduisent la délinquance, les problèmes liés à la drogue, les troubles de la personnalité. Devenus adultes, ils prennent en charge l’éducation et la scolarité de leurs enfants… Le dire et le redire, chiffres à l’appui n’a servi à rien et le terrain a été laissé libre pour l’action des islamistes et autres intégristes. La délinquance a remonté dans le quartier alors que, grâce aux différentes actions, elle baissait régulièrement.   Nous avons régressé de 20 ans et n’avons pas permis l’intégration sociale de nombreux enfants dont certains, devenus adultes seront très difficiles « à récupérer ». La marche en avant n’a pas recommencé.

Mireille Batlle

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01/04/2022

Accords et Désaccords sur la vision du revenu d’existence développée par T. Piketty

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Capitalisme(s) en crise
T. Piketty fait en matière de revenu d’existence deux propositions : un revenu de base pour les bas salaires complété par un système de garantie de l’emploi (Green New Deal) et une dotation inconditionnelle versée au jeune adulte pour que chacun bénéficie d’un capital de départ (ces propositions sont détaillées dans un autre article). Avant de rentrer dans le vif du sujet et de discuter ces deux mesures (C &ampD), nous allons mettre en débat sa vision politique en soulignant d’une part nos points d’accord (A) puis en exposant nos points de désaccord (B).

A. Des objectifs commun: l’approfondissement démocratique par la réduction des inégalités et la délibération.


Comme Thomas Piketty nous pensons que la solution aux situations de crise multiple que nous connaissons ne passe pas par le gouvernement des experts mais pas l’intelligence collective qui trouve son expression dans la délibération de tous dans l’espace public : « En particulier, le journaliste et le citoyen s’inclinent trop souvent devant l’expertise de l’économiste pourtant fort limité, et se refuse à avoir une opinion sur le salaire et le profit, l’impôt et la dette, le commerce et le capital. Or, il ne s’agit pas de matières facultatives pour l’exercice de la souveraineté démocratique. Surtout, ces questions sont complexes d’une façon qu’il ne justifie aucunement leur abandon à une petite caste d’experts, bien au contraire. La complexité qui est la leur est telle que seule une vaste délibération collective, fondée sur les raisonnements, les cheminements et les expériences de toutes et de tous, peut nous permettre d’espérer quelques progrès dans leur résolution » (Piketty, 2019, p. 1198). De même, nous partageons son combat contre les inégalités, ces dernières sont dangereuses pour l’idée même de démocratie qui recule au fur et à mesure que les inégalités progressent. Nous pensons, comme lui, que les inégalités ne sont pas compensées par la théorie du ruissellement d’où notre accord sur la nécessité d’un renouvellement de la redistribution des revenus. Enfin, comme lui, nous pensons que les inégalités ne se réduisent pas à des inégalités salariales mais s’originent dans la concentration du patrimoine lié à la propriété privée.

B. Des points de désaccord : la définition de ce qu’est la politique et la justification du revenu universel.


Comme nous l’avons déjà souligné, T. Piketty considère que la politique consiste à définir ce qu’est la société juste. Pour notre part, en nous référant au pragmatisme de Dewey, nous pensons que la politique consiste à débattre collectivement sur ce à quoi nous tenons, c’est- à-dire un débat sur les valeurs. Ainsi, cette différence de conception de la politique débouche sur une autre justification de l’intervention sociale et donc du revenu d’existence y compris sous sa forme de dotation inconditionnelle. Il ne s’agit plus de réduire les inégalités dans une société libérale mais de reconnaitre une valeur fondamentale dans une société démocratique : la dignité humaine.

C. Contre un revenu de base inscrit dans la norme du salariat.

Nous partageons la critique que T. Piketty adresse à l’encontre du revenu de base tel qu’il existe en Europe, en particulier l’exclusion des plus jeunes, des étudiants et des personnes sans compte bancaire. Nous sommes aussi d’accord sur le fait que la faiblesse du montant distribué (entre la moitié et les trois quart du salaire minimum) ne fait pas du revenu de base un outil révolutionnaire mais un «outil partiel de lutte contre les inégalités» (Piketty, 2021, P. 229). En revanche nous sommes en désaccord avec sa modalité de distribution et en opposition avec la volonté de le compléter par un système de garantie de l’emploi. En effet, le versement automatique sur les bulletins de salaire en lien avec le système d’impôt progressif renvoie à la vision libérale de l’impôt négatif de M. Friedman (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Comme cet auteur, T. Piketty souhaite conserver, voire renforcer, le lien existant entre travail et revenu, alors qu’à l’heure actuelle une part non négligeable des emplois sont des bullshit jobs (Graeber, 2018) sans utilité sociale et parfois destructeurs de l’environnement. En effet, il ne propose pas une allocation universelle substantielle qui permettrait à ceux qui le souhaite de se passer de travailler. Bien au contraire, comme nous l’avons vu, il propose d’instituer un régime de garantie d’emploi pour permettre à tous d’en obtenir un à temps complet. Cette mesure serait financée par l’État et proposerait des emplois dans le secteur public et associatif. Un telle mesure n’est pas sans rappeler les ateliers de la charité mis en place par Turgot au XVIIIème siècle qui souhaitait que l’aide aux plus pauvres soit conditionnée à une véritable activité utile (Clément, 2005). En 1848, cette idée sera reprise par l’Assemblée constituante qui pose les termes du contrat entre la société et les plus pauvres de la manière suivante : « si celui qui existe a le droit de dire à la société : faites-moi vivre, la société a également le droit de lui répondre : donne-moi ton travail » (Marconi, 2016 , p. 139). On le voit bien, dans cette vision sociale le travail est indépassable, le revenu reste conditionné à l’obligation de travailler le plus souvent dans le cadre salarial. Du coup, loin de renforcer l’autonomie nécessaire à la démocratie on renforce la subordination au travail et au salariat. Loin de favoriser la liberté de choisir son activité on renforce l’obligation de prendre part à des activités imposées par une logique économique qui n’est pas forcément écologiquement et socialement soutenable. Du coup, paradoxalement, c’est la norme capitaliste qui est renforcée : ceux qui n’ont pas de capital doivent vendre leur force de travail pour survivre.

D. La dotation en capital : une mesure éthique sans rupture avec le capitalisme.


Il semble d’ailleurs que T. Piketty a certainement conscience de ce paradoxe puisqu’il propose d’accompagner ce premier train de mesures d’un système de redistribution du patrimoine: la dotation en capital. Ce système permet à la fois de lutter contre la concentration du patrimoine mais aussi de d’instituer une certaine équité entre jeunes adultes en leur permettant de bénéficier d’un même capital important de départ (120 000 euros en Europe). Il s’agit donc de dynamiser l’économie en redistribuant le patrimoine, autrement dit de démocratiser l’accès à l’entrepreneuriat, ce qui effectivement corrige les inégalités. Cependant, une telle mesure renforce la logique capitaliste, en favorisant la valorisation et l’accumulation du capital, elle ne la combat pas. Il s’agit donc bien de rendre le capitalisme plus éthique et non de le dépasser. Or, la survie de la planète passe par l’adoption rapide d’un autre système économique (Caillé, Humbert, 2006). La force de Piketty est en l’occurrence sa principale faiblesse. En s’appuyant sur l’histoire et ce qui a déjà été fait, il crédibilise l’intervention sociale et une forte redistribution mais, du coup, il reste prisonnier de logiques avec lesquelles il est aujourd’hui nécessaire de rompre. Le socialisme
participatif de Piketty s’inscrit dans le prolongement de la sociale démocratie qui cherche à réformer le capitalisme sans le dépasser. Notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire est, à l’inverse, beaucoup plus utopique mais s’inscrit dans une triple rupture :
- rupture avec le productivisme (grâce à la création monétaire on peut distribuer du revenu sans que celui-ci soit lié à un acte productif)
;- rupture avec la valeur travail (avec le revenu d’existence le travail n’est plus un préalable à une vie digne)
- rupture avec la démocratie libérale (le revenu d’existence permet à chaque citoyen de mener l’enquête sociale pour résoudre collectivement les problèmes qui les concernent (Dewey, 2008)
;Dans notre modèle que nous nommons délibéralisme on doit pouvoir délibérer de tout ... même d’une sortie du capitalisme !



Caillé A., Humbert M., 2006, La démocratie au péril de l’économie, Renne, PUR.
Clément A., 2005, « La politique sociale de Turgot : entre libéralisme et interventionnisme », L’actualité économique, Vol. 81, N°4.
Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres. Dewey J., 2008, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard.
Graeber D., 2018, Bullshit jobs, Paris, Les liens qui libèrent.
Marconi C., 2016, « Des ateliers de charité aux ateliers municipaux. Le pouvoir municipal grenoblois face au droit du travail », Revue d’histoire de la protection sociale, N°9.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,

Notes

Le débat sur le revenu universel est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduits à une triple crise : économique, politique et écologique.
Voir la fiche

04/01/2023

Adresse aux amis convivialistes

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Adresse aux amis convivialistes[1]

Suite à la réunion du 17 décembre à Paris, j’ai souhaité diffuser une adresse à mes amis convivialistes qui peuvent contribuer aux dynamiques de confluences.

Voilà quelques axes à partager ensemble et plus largement. Merci de vos retours[2]

Notre raison d’être. Rendre crédible un autre avenir possible.


« La désinformation et les fantasmes prospèrent dans des sociétés en crise… Ils créent des mythes précisément où nous aurions besoin de dessiner un futur désirable et atteignable collectivement ».[3] C’est sans doute une condition nécessaire si nous voulons éviter que des électeurs qui votaient autrefois pour les communistes ou les socialistes et votent aujourd’hui Rassemblement National, votent à nouveau « à gauche »[4]. Condition nécessaire aussi pour persuader les abstentionnistes que cela vaut la peine d’aller voter à gauche.

Pour ce faire il est souhaitable de travailler sur les « mesures basculantes » proposées par A. Caillé dans son texte « Si j’étais candidat » et de les comparer aux 10 propositions de Paul Magnette [5], de les comparer aussi au « Manifeste juste, ouvert et féministe » d’Oxfam France du 9 déc. 2021, pour une autre législation concernant les droits d’héritage[6] , de reprendre les propositions qui permettent de ne pas laisser à 10 milliardaires français la main mise sur les médias etc.

La préparation d’un programme rendant crédible un autre avenir possible supposerait de ne pas avoir peur de mettre sur la table et de débattre des questions qui divisent la gauche : le nucléaire, l’immigration, le revenu universel, les ventes d’armes. Ces questions pourraient donner lieu à des débats entre nous. Les questions géostratégiques sont d’autant plus importantes qu’elles obligent à affronter le Rassemblement National qui est aux portes du pouvoir et à discuter sur l’idée que l’on se fait de l’Europe avec la France Insoumise par exemple.

Il y a donc tout un travail à envisager pour élaborer des documents adaptés à divers publics qui tous auraient pour objectif de « rendre crédible un autre avenir possible » et qui serviraient à de futurs candidats aux élections. Autrement dit, sans nous engager directement dans les échéances politiques qui relèvent des partis, nous pourrions contribuer efficacement à orienter leurs programmes.

C’est l’un des enjeux exprimés le 17 décembre : comment organiser des temps de rencontres autour de ces sujets, points aveugles ou impensés, avec la plus grande diversité de points de vue et des polarités en conditions intelligibles d’expression : les principes d’action des convivialistes en actes.

1 - Etablir une cartographie des mouvements s’orientant vers un changement de cap


C’est une des actions importantes partagées depuis quelques mois. Un groupe s’est engagé le 17 décembre. La première étape entreprise est de relier déjà les initiatives similaires et donc les énergies et les expériences. Avec cette cartographie, nous pourrions rendre visible et lisible leurs moyens, leurs forces, leurs objectifs et ce qui leur manque pour progresser (moyens financiers et humains, règlementation etc.). Quels champs couvrent-ils ? Dans quelle mesure s’orientent-ils vers un changement de cap ? Une telle cartographie représente un travail considérable, à vrai dire si gigantesque que l’on a peine à imaginer ce qu’il pourrait être. Il n’y a pas de « livrable final », cela restera un processus en cours, et d’abord un excellent prétexte pour créer du lien, utile dès les premiers instants et le plus longtemps que nos ressources le permettront.

2 - Définir des cibles. Pour qui et avec qui, nous nous mobilisons ?


Nous avons déjà noté : ceux qui autrefois votaient socialistes ou communistes et qui votent aujourd’hui Rassemblement National ainsi que les abstentionnistes. Il faudrait aller beaucoup plus loin dans la définition de cibles. Comment toucher par exemple les jeunes ou moins jeunes tentés par l’islamisme en leur montrant tout l’intérêt de la conception de la laïcité en France ? Comment concerner les enseignants ? Sur certains sujets, tenir compte du fait que les clivages politiques ne jouent pas ou sont secondaires. Voir par exemple le rapport sur la pornographie signé par quatre sénatrices d’horizons politiques opposés, ou un ancien rapport sur la Seine St Denis qui dénonçait les inégalités dont souffrait la population dans l’accès aux services publics.

Il est probable que nos formations actuelles ne permettent pas de toucher un public populaire. Et pourtant cette cible est indispensable car au-delà de nous sortir de nos zones de confort, ce sont les premiers concernés par les inégalités sociales et territoriales. Des expériences nombreuses existent, comme la coordination Pas Sans Nous, les projets d’Ulysse Rabaté, le Bondy Blog, le RECCA (Réseau des Cafés Culturel et Cantines Associatifs), des initiatives comme les Tables de quartiers à Marseille… Quelles alliances pourrait-on alors envisager ?

3 - Définir les moyens financiers et moyens de diffusion


Si nous nous engageons dans un processus, nous devons alors imaginer les moyens de le documenter pour le diffuser et pour qu’il puisse être un objet constant de partage d’expérience : quels moyens écrits ou audio-visuels, des films, bandes dessinées, des plateformes numériques comme le projet de l’ECCAP en communs, des tribunes dans des quotidiens : Le Monde, Libération, La Croix, dans des hebdomadaires et revues. Envisage-t-on de diffuser dans les réseaux sociaux, et dans quelle mesure ose-t-on affronter la question des influenceurs ? Quelles sont les formations ou lieux de débat qui existent dans nos réseaux ? Peut-on envisager un ou des programmes de formation au service de notre ambition ? Quels publics touchent les formations dans nos réseaux ?

Nous ne pouvons pas sur chaque thème réunir une convention citoyenne, ce serait trop coûteux, mais pourquoi ne pas passer commande à des chercheurs ou leur demander de faire la synthèse de leurs travaux ? La force des convivialistes est son réseau universitaire, comment réfléchir à en optimiser son potentiel de relais, d’influence et de leviers ?

4 - Sur la place des convivialistes


Depuis quelques mois, nous partageons un même constat sur la place des convivialistes dans le débat public et leur capacité d’influer sur les décisions politiques et les politiques publiques. Nous regrettons de rester dans une forme d’entre soi d’intellectuels alors que notre volonté est bien de développer nos idées au-delà de nos cercles et de diffuser les principes convivialistes.

Les diffuser à qui, pourquoi et comment ? Il me semble que nous commençons à y répondre en partageant cette exigence avec d’autres et l’initiative initiée avant Sète, puis le texte issu de cette rencontre de l’Université d’été d’Utopia comme les suites définies le 17 décembre à Paris vont dans le bon sens.

Pour reprendre l’imaginaire d’Edouard Glissant, il y a la nécessité de conserver notre identité racine de convivialistes au regard de notre Second Manifeste mais il y a aussi une urgence à déployer nos identités relations. Et là-dessus, bien plus que tous les autres réseaux réunis, nous avons un réseau relationnnel riche, dense et j’imagine aussi, très différent en fonction autant des disciplines dans lesquelles nous exerçons que sur les territoires dans lesquels nous vivons et nous nous engageons. Le label convivialiste répond d’abord à notre identité racine, il me semble que nos savoirs et nos expertises sont reconnues. Affirmer que chacune et chacun agit et pense dans une inspiration convivialiste est utile mais à la condition de la mettre au service de quelque chose de plus grand que nous.

Nous l’avons exprimé et écrit : nous devons être au service des plus jeunes générations. Nous devons maintenant réfléchir aux conditions concrètes de cette transmission. Il me semble qu’elle peut être triple :

- Une transmission de savoirs et d’expériences, et le travail engagé depuis Sète doit se poursuivre autour des retours d’expériences alimentées par des savoirs plus théoriques dont nous pouvons imaginer des formes de diffusion moins académiques et plus dans un esprit d’éducation populaire et dans des codes accessibles aux plus jeunes, un sacré défi !
- Une transmission de notre capital relationnel et d’influence. Nous avons tous un carnet d’adresse, certes il se croise pour beaucoup mais si nous commencions par cartographier nos propres réseaux, nous serions agréablement surpris. Et ce capital est aujourd’hui dense mais sa richesse se perd jour après jour, c’est la loi de la vie et du grand remplacement ! Comment, pour qui, à quelles conditions, sur quel objet concret de coopération, nous devons nous mettre à disposition des initiatives émergentes qui ne demandent qu’à se renforcer. Nous pouvons avancer là-dessus très vite. Mais comment ? C’est l’enjeu de la troisième transmission.
- Une transmission d’un capital économique, un patrimoine plus classique dirait certains. Au-delà des deux premiers patrimoines immatériels, de savoirs et relationnel, nous avons aussi les moyens de lancer une campagne pour mobiliser du patrimoine matériel, ce que nous appelons plus prosaïquement, des sous ! Mathidle Imer l’a bien exprimé à Sète, la Primaire populaire s’est déployée aussi en mesurant bien cet enjeu. Il ne doit pas avoir de sujet tabou sur cette question. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui que de nouvelles générations pensent autrement leurs conditions d’existence et leur rapport à leurs besoins. Beaucoup s’engagent en inventant leur métier, et leur modèle économique. Ils mettent en œuvre ce que nous avons défendu depuis des années autour de la pensée de Karl Polanyi. Une économie plurielle croisant, moyens financiers, moyens relationnels, solidarité, don contre don…

Au sein de l’Eccap, j’ai pris l’initiative avec Florine et Pierre-Alain, de créer un fonds de dotation afin de rendre concret la possibilité de recueillir des moyens financiers pour organiser le développement de notre projet. Depuis Sète, l’Eccap est devenu une pirogue, et nous l’avons appelé « l’Eccap en communs » pour mettre ce projet au service des confluences et nous allier avec d’autres réseaux qui agissent déjà et souhaitent partager nos réflexions et nos actions pour expérimenter ensemble.

Ce fonds peut être un outil avec d’autres pour imaginer l’organisation et l’animation des futurs temps de rencontres à organiser ensemble. Les propositions et les pistes de travail exprimées depuis quelques mois dans le cadre de l’archipel des confluences me paraissent suffisamment intéressantes, coproduites avec épreuves et nombre d’étapes dont la dernière le 17 décembre. Elles pourraient suffire à remplir notre année 2023 et permettre aux convivialistes de trouver des perspectives collectives, concrètes et utiles.

Nous avons un engagement avec les autres réseaux mobilisés me semble-t-il depuis quelques mois, et dont le 17 décembre a été une étape. Le lien tissé avec les Colibris, le réseau des Licoornes, et d’autres initiatives doit se poursuivre car nous devons être utile au renforcement de ces nombreuses initiatives locales de transition qui expérimentent déjà une société que nous désirons pour nos enfants.

Nous mesurons leur force dans leur nombre, leur richesse et leur dynamique mais aussi leur faiblesse dans un risque d’épuisement si cette multitude ne produit pas un changement plus systémique. Un changement radical indispensable aussi pour les premiers concernés par les inégalités et la pauvreté, au sein de nos quartiers populaires urbains comme dans nos campagnes isolées.

En tant que convivialistes, nous devons aujourd’hui plus qu’hier se mettre « au service de » : mettre en acte le don contre don comme nos principes d’actions du Second Manifeste.

Ce sont mes vœux partagés pour cette année 2023, une année utile à nos combats.

Convivialement,
Guy Roustang.



[1] https://convivialisme.org/
[2] Alain Caillé, leader des convivialistes a répondu : « Merci cher Guy, tes propositions me paraissent totalement judicieuses et bienvenues ».
[3] Constat de A. Mansuy, in AOC, 30 nov.2022
[4] Voir les analyses de F.Ruffin : « Je vous écris du front de la Somme » Ed. Les liens qui libèrent, sept. 2022, et Paul Magnette : « La vie large », Ed. La Decouverte, oct.2022, p.167.
[5] Voir les dix propositions « qui n’ont d’autre ambition que d’ouvrir le dialogue » de Paul Magnette, p.253.
[6];Voir Clément Dherbecourt : Comment réformer la fiscalité des successions, in France-Stratégie.Janvier 2017.

Notes

Suite à la réunion du 17 décembre à Paris, j’ai souhaité diffuser une adresse à mes amis convivialistes qui peuvent contribuer aux dynamiques de confluences. Voilà quelques axes à partager ensemble et plus largement.
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15/02/2020

Affaire Mila et déclaration d’Abou Dabi

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension Réactions actualités passées
Mila est cette lycéenne de l’Isère qui répondait à des propos homophobes dans une vidéo diffusée sur Instagram. Elle critiquait la religion musulmane et, après avoir déclaré que la religion « c’est de la merde », concluait : Dieu « on lui met un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ». Visée par d’innombrables menaces de mort et de viol, elle a dû quitter son lycée. Cette affaire est grave et en dit long sur l’état de notre société. Elle mérite qu’on s’y arrête pour tenter de clarifier les choses.

Clarification qui s’impose d’autant plus que Nicole Belloubet, notre ministre de la justice, a dû faire amende honorable après avoir déclaré au cours d’une interview : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». Elle a reconnu que s’exprimer ainsi était inexact car « juridiquement l’insulte à la religion n’existe heureusement pas dans notre République. Seules sont réprimées les injures faites à autrui en raison de son appartenance à une religion déterminée, comme celles adressées à une personne en raison de ses origines, de ses orientations sexuelles, de son sexe… » [1] .

Ce que l’avocat de Charlie Hebdo exprime à sa façon : « La jurisprudence est très ferme et elle est pérenne : la critique, voire l’injure, contre la religion n’est pas répréhensible. Ce qui est condamnable c’est d’injurier les personnes en raison de leur religion. C’est aussi simple que cela. Mais si par peur, lâcheté ou calcul politique, on considère que toute critique de la religion met en cause les fidèles, alors on franchit un cap et on rétablit le délit de blasphème ». [2] L’avocat de Charlie Hebdo en veut à ceux qui craignent d’être traités d’islamophobes compte tenu de la « susceptibilité particulière chez certains musulmans. Mais pas tous évidemment ! Je reçois des messages de soutien à Mila de nombreux musulmans qui n’en peuvent plus de l’image que donnent d’eux les débiles anonymes qui passent leur vie à dénoncer tout le monde tout en se présentant comme des victimes. Être dans le déni et ne pas vouloir voir cela, c’est dangereux et dévalorisant à l’égard des centaines de milliers de musulmans qui défendent les valeurs républicaines ».

Alors que Mila déclare : “Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre.” Toujours est-il que la situation est dramatique : c’est Mila qui doit se cacher alors que ceux qui la menacent le font en toute impunité.

Notre ministre de la justice en faisant amende honorable écrit : « A l’occasion de cette polémique, je me suis replongée dans un petit texte de Jaurès, paru en 1904 dans l’Humanité, puis dans le Populaire en 1930, et heureusement republié récemment, muni d’une belle préface. Il s’intitule : « Le martyr d’un libre-penseur, Etienne Dolet ». Cet humaniste fut brûlé en 1546 pour crime d’impiété. Jaurès rend hommage à ce « blasphémateur »…en fustigeant « l’ineptie des inquisiteurs » et « la niaiserie des bourreaux ». Les buchers sont aujourd’hui virtuels, ils n’en sont pas moins intolérables et menaçants, car nous savons aujourd’hui, cinq ans après l’attentat de Charlie Hebdo, que les mots tuent aussi. La bêtise, l’ignorance nous guettent à chaque pas et ne nous lâchent pas, avec une force démultipliée sur les réseaux sociaux. Une adolescente en a fait la terrible expérience et nous devons tous contribuer à la protéger et lui permettre de retrouver le fil d’une vie normale, celle d’une jeune adulte qui s’ouvre au monde »

Les élèves français adhèrent largement à la laïcité, selon une enquête dont rend compte Le Point le 29 janvier 2020. Enquête réalisée entre mars et mai 2018 auprès de 16 000 élèves de troisième et terminale d’établissements publics et privés sous contrat, par le Conseil national dévaluation du système scolaire. Il reste que 28% des élèves en lycée professionnelle et 14% en lycées généraux estiment que les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que celles de la République. Il faudrait bien comprendre ce que signifient ces chiffres, mais ils donnent à penser que la laïcité à la française a encore beaucoup à faire pour être unanimement partagée.

Déclaration d’Abou Dabi en 2019. La fraternité humaine. Pour la paix mondiale et la coexistence commune.


Nous recommandons vivement à Mila et à ses accusateurs (empêtrés les uns et les autres dans les échanges lamentablement violents des réseaux sociaux) la lecture de cette déclaration d’Abou Dabi. Elle est le fruit d’une véritable amitié entre le pape François et le grand Imam Ahmad Al Tayeb. Cette déclaration semble relativement peu connue. L’appel à une large diffusion était pourtant le suivant : « Al-Azhar et l’Eglise catholique demandent que ce document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout les droits des opprimés et des derniers ».
Voici quelques extraits de cette courte déclaration qui mérite d’être lue intégralement.
« Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.
…Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes …
…De même nous déclarons – fermement- que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire- de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques économiques mondaines et aveugles ».
…Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.
…Le concept de citoyenneté se fonde sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice…



Notes

[1] Nicole Belloubet. Le crime de lèse-Dieu n’existe pas. Le Monde 9/10 février 2020.
[2] Charlie Hebdo, 5 février 2020. 

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Agriculture ou agribashing

Auteur
  • Berque Augustin
Introduction synthétique
En ce temps où s’impose la recouvrance de nos liens avec la Terre, c’est donc, concrètement, par la terre que nous devons commencer : par l’agriculture, qui a cessé d’être une culture – un élevage, une élévation – de la terre/de la Terre pour devenir une industrie déterrestrante et mortifère, qui décompose les sols par ses intrants chimiques et les écrase par sa machinerie lourde, assassine les écosystèmes par ses biocides, torture les animaux, décime la paysannerie non seulement parce qu’elle la ruine, la chasse de la terre ou la pousse au suicide, mais aussi l’empoisonne avec ces mêmes biocides, et pour finir, cerise par-dessus le marché, intoxique tous les consommateurs. Ce qui mérite le cogne-plouc (agribashing), c’est bien ça, mais c’est justement le contraire de la vraie agriculture !
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11/07/2020

Agriculture ou agribashing

  • Berque Augustin
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
En ce temps où s’impose la recouvrance de nos liens avec la Terre, c’est donc, concrètement, par la terre que nous devons commencer : par l’agriculture, qui a cessé d’être une culture – un élevage, une élévation – de la terre/de la Terre pour devenir une industrie déterrestrante et mortifère, qui décompose les sols par ses intrants chimiques et les écrase par sa machinerie lourde, assassine les écosystèmes par ses biocides, torture les animaux, décime la paysannerie non seulement parce qu’elle la ruine, la chasse de la terre ou la pousse au suicide, mais aussi l’empoisonne avec ces mêmes biocides, et pour finir, cerise par-dessus le marché, intoxique tous les consommateurs. Ce qui mérite le cogne-plouc (agribashing), c’est bien ça, mais c’est justement le contraire de la vraie agriculture !
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04/10/2019

ALIMENTATION / ENVIRONNEMENT : UNE CERTAINE VISION DU MONDE

  • Domenach Olivier
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
Paraphrasant Brillat-Savarin, on pourrait dire : Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. La nourriture est vitale, c'est un acte effectué quotidiennement. C'est banal de le redire mais cela rappelle l'importance de ce que nous mangeons et buvons plusieurs fois par jour au moins dans les pays occidentaux (ce qui est loin d'être le cas pour les autres).
Ce que nous mangeons dépend en réalité de qui l'a fait pousser, de qui le vend et du type de repas préparé.
En mangeant ce qui pousse là où nous vivons au moment où cela pousse, cela détermine grandement nos pratiques de consommation :
- on utilise des aliments auxquels notre organisme est adapté. De plus, en privilégiant les légumes de saison on réduit d'autant les besoins de conservation, autrement dit les aliments en conserve et donc les conservateurs souvent nocifs. Les produits frais sont au demeurant beaucoup plus riches en vitamines. C'est le moyen d'éliminer les surgelés et le micro-ondes aux effets douteux,
- on fait travailler l'agriculture locale et régionale. D'une part, cela réduit les circuits de commercialisation (réduction au minimum des intermédiaires sous forme de centrales d'achat ou de distribution sur des bases coopératives), d'autre part des circuits courts réduisent les délais de mûrissement, les emballages et les transports (donc diminution de la pollution et des déchets). Enfin, la proximité facilite les rapports directs (plus personnalisés et plus humains qu'avec la caissière du supermarché !),
- on participe le moins possible à l'exploitation du tiers-monde. Ne pas manger d'haricots verts en hiver, c'est éviter d'en importer d'Afrique et donc favoriser les cultures vivrières souvent abandonnées au profit d'exportations, source de devises pour équiper les armées nationales. Si, en plus, on ne mange pas de viande , on contribue à limiter les besoins en céréales ou légumineuses (tourteaux, soja ...) importées des pays en développement pour nourrir le bétail des pays occidentaux.
Arrêtons de manger des tomates en hiver ou printemps alors qu'elles poussent chez nous dans les champs en été - certains finissent par ne plus le savoir. Autrement, on a des légumes d'importation ou de serres chauffées (donc consommatrices d'énergie) qui sont plus chers et souvent insipides.
Un mot enfin sur la nourriture végétarienne existant depuis des siècles alors que, passé le temps des cueilleurs-chasseurs, la nourriture actuelle, en général à base de viande, a commencé à connaître un grand essor avec la généralisation des réfrigérateurs pour la conserver (après la 2° guerre mondiale). Quant à la nourriture industrielle, elle se développe en même temps que les techniques mécaniques (tracteur ....) et chimiques à partir du début du XX°siècle par reconversion des industries chimiques de guerre. Ces techniques ont amélioré les rendements dans un premier temps puis ont ensuite épuisé les sols.
Cuisiner des céréales (blé, épeautre, maîs, millet, orge, avoine, sarrasin, riz, quinoa) et des légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots rouges ou noirs, soja ...) offre une diversité autrement plus riche qu'avec la viande. C'est une autre façon de s'alimenter, une autre façon de voir les choses.
http://www.passioncereales.fr/dossier-thematique/les-autres-c%C3%A9r%C3%A9ales
Cette alimentation simple qui fait peu appel aux produits transformés permet de manger les aliments complets (non raffinés) qu'il faudra donc acheter en provenance de cultures biologiques pour éviter les pesticides contenus dans les enveloppes des grains.
Outre qu'elle est plus hygiénique, ce type d'alimentation permet de ne pas participer à la chaîne industrielle de la viande avec toutes ses atrocités (antibiotiques, gavage, abattage...) et à l'irrationalité qu'elle véhicule puisqu' avec 1 kg de céréales on nourrit presque 10 fois plus de personnes qu'avec 1 kg de viande pour lequel on aura donné 7 à 10 kg de céréales à l'animal.
Je ne m’étends pas sur le grave sujet de la viande largement traité par ailleurs
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/conso_viande
http://www.novethic.fr/empreinte-terre/agriculture/isr-rse/viande-une-facture-trop-salee-pour-lenvironnement-142701.html
Nourritures corporelles, nourritures des sens ... méritent réflexion et que l’on prenne un peu de temps pour les cuisiner.
Olivier DOMENACH
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Alliance

Auteur
  • Lukacs Philippe
Introduction synthétique

L’alliance, c’est le partage avec un autre différent de soi où du commun est crée. C’est la logique du vivant.

Développement didactique

Les actions nécessaires pour réussir l’urgente transition entraîneront des réductions matérielles douloureuses. Elles ne pourront être acceptées, et donc menées, que si elles peuvent être immédiatement mises en regard d’une contrepartie affectivement gratifiante. Chercher à adapter notre économie ne suffira donc pas. Il nous faut, plus largement, chercher à avancer vers une oikonomia, une « logique selon laquelle nous construisons notre maison », qui puisse être vécue comme souhaitable. A ce jour, nous avons « construit notre maison » sur une logique d’échange. Tout y devient marchandise. Notre aveuglement à ce qui est au delà des marchandises, notamment au climat, à la biodiversité, en est une conséquence.

Au lieu de chercher à augmenter les biens, cherchons à favoriser les alliances [ndlr : le partage avec un autre différent de soi où du commun est crée]. Voilà un cap en rupture avec la logique mortifère actuelle et qui offre des perspectives attirantes. Ce cap invite à développer des relations d’alliance sur l’ensemble de ce qui constituerait une « maison souhaitable » : à l’intérieur de chaque personne, entre les individus et les groupes, avec tout ce qui nous entoure. D’une part, à favoriser l’épanouissement des personnes en permettant à chacun d’allier et de déployer les multiples dimensions qui le constituent. D’autre part à favoriser les relations de partage entre les personnes et les groupes. Enfin à partager avec la nature, ce qui est tout autre que seulement la préserver, et à favoriser la sensibilité à ce qui est au delà des chiffres et du clic de l’instant présent. Ces trois axes d’action forment système, se soutiennent mutuellement. Ce cap, c’est en fait ce qui est au cœur des multiples mouvements qui, dans des domaines différents, dans et hors l’entreprise, émergent aujourd’hui pour aller vers un futur souhaitable : RSE, Entreprise régénérative, Économie Sociale et Solidaire, innovations « open source », permaculture … Cette simultanéité est le signe, à la fois, de la nécessité et de la possibilité de cette évolution. Avoir conscience de ce cap commun permet de mieux faire converger les actions, permet de réaliser des alliances entre acteurs différents, donne ainsi plus de force à l’action collective.


Conclusion dialogique

Ce cap peut aussi guider l’action que chaque femme ou homme en position de responsabilité, dans une entreprise, une association, un organisme public, peut mener dans son activité professionnelle. Chacun peut être à l’origine d’une initiative qui va dans cette direction, donnant ainsi plus de sens à son travail. Les actions contribuant à la mutation en sont démultipliées. Par ailleurs, l’alliance, c’est aussi le moyen sur lequel s’appuyer pour avancer dans cette direction. Car pour réussir la nécessaire mutation, avancer au plus vite sur un chemin qui nous est nouveau, il ne suffira plus de gérer, de passer des contrats. Il nous faut créer des dynamiques autour de buts partagés.

Bibliographie

LUKACS Philippe, 2024. Vers une économie de l'alliance pour déjouer les dérèglements du monde, Erès. 

Définition de l'Alliance, publiée dans BONNIFET Fabrice (dir), 2024, Les 101 mots de la responsabilité sociale des entreprises à l'usage de tous, Archibook.

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Allocation universelle

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus.
Développement didactique

L’allocation universelle comme outil de régulation

Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.

L’allocation universelle comme outil de justice sociale

Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.

L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché

Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.

L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme

Conception d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.

Conclusion dialogique

C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.


[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.

Bibliographie
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.
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15/11/2022

A problème radical, solution radicale

  • Calame Pierre
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Un débat sur l’avenir de nos sociétés et la lutte contre le réchauffement climatique s’impose
Trois circonstances, indépendantes l’une de l'autre, créent une opportunité unique d’ engager un débat public sur les réformes à entreprendre : le dérèglement climatique, avec canicules, sécheresses et inondations, a accéléré la prise de conscience de la nécessité d’agir fort et vite la guerre en Ukraine impose l’idée de rationnement de l’énergie fossile, plus seulement pour protéger le climat mais pour faire face à la réduction de l’offre ; en France, l’ouverture de la nouvelle législature et le lancement du Conseil national de la refondation incitent à renouveler l’action politique.
Avec les alliés, de plus en plus nombreux de « compte carbone », https://comptecarbone.cc/, nous sommes arrivés à la conviction que seule l’allocation à tous d’un quota égal d’émissions annuelles de gaz à effet de serre répondait au défi climatique. Reste à trouver une stratégie robuste pour en populariser l’idée sur la scène publique. Et, pour cela, bien comprendre ce qui s’y oppose.
Deux objections reviennent régulièrement : c’est une « solution radicale » qui effraie, beaucoup préférant rester dans le confort du prêt à penser c’est une « usine à gaz » , on ne sait pas exactement comment ça fonctionnera. Voici la réponse proposée à chacun des deux.
Ce n’est pas la solution qui est radicale c’est le problème lui-même ! Car, depuis deux siècles, nous sommes devenus totalement dépendants de l’énergie fossile et de modes de production industriels. On parlait au début du vingtième siècle de la « fée électricité » et, depuis, les fées se sont multipliées ou plutôt les esclaves machines qui nous éclairent, nous nourrissent, nous chauffent, nous apportent au salon tous le spectacles du monde. Certains ont estimé, par analogie avec l’énergie que peut mobiliser un être humain, que notre mode de vie actuel représentait l’équivalent de 200 esclaves travaillant pour chacun de nous 24h sur 24. Dans ces conditions, oui, diviser par plus de cinq nos émissions en moins de trente ans représente une rupture radicale, appelle l’invention d’une nouvelle société, d’un nouveau mode de vie, de nouvelles technologies. C’est nier la radicalité de ce changement qui est absurde, pas d’accuser les réponses d’être radicales !
Pour conduire ce changement radical il faut comprendre la source même de la situation actuelle. Elle n’est ni limitée à la question climatique, ni imputable, comme on l’entend souvent dire, « au capitalisme », ni réduite à la sur consommation des riches des pays riches. C’est tout le système intellectuel et institutionnel de ce que l’on appelle couramment « la modernité » qui est en cause, système que je préfère appeler « la première modernité » car on y répondra en allant en avant, pas en rétropédalant. Une modernité qui a fondé son efficacité opérationnelle sur la division du travail et la spécialisation. La coupure entre humanité et biosphère, dont le réchauffement climatique est l’expression la plus spectaculaire, n’en est qu’une des manifestations. Division et spécialisation se retrouvent dans les sciences, l’éducation, le rapport entre réflexion et action, la gouvernance. L’efficacité a été au rendez vous mais s’est accompagnée d’une crise générale des relations que l’on retrouve dans les rapports interpersonnels, dans la destruction de la biosphère, dans les relations entre sociétés .
Opérer un changement radical passe donc par une révolution intellectuelle et institutionnelle, l’adoption d’une « boussole de la seconde modernité » fondée sur la reconstruction de la relation dans tous les domaines et sur l’arrivée au premier plan d’acteurs considérés jusqu’à présent comme secondaires, les territoires et les filières mondiales de production, qui sont des espaces naturels de construction des relations. C’est cette boussole de la seconde modernité qu’il faut mettre en débat et traduire en réformes dans le domaine de la gouvernance, de l’économie, de l’éthique et du droit, de l’éducation et de la recherche scientifique. Et, pour cela, montrer que les évidences que nous croyons intemporelles sont en réalité des croyances héritées du passé et forgées en réponse à des défis qui ne sont plus les nôtres : une économie fondée sur une logique de croissance infinie une gouvernance privilégiant des États souverains une éthique et un système juridique reposant de façon quasi exclusive sur les droits individuels.
En adoptant cette nouvelle boussole comme nous le faisons avec le Manifeste « osons les territoires » (publié par les Éditions du Pommier, disponible dans toutes les librairies, 3,5 euros), on fait de la lutte contre le réchauffement climatique l’illustration de la révolution copernicienne que nous devons conduire pour mettre les relations au centre de notre pensée et de nos institutions.
Deuxième objection au compte carbone : c’est une usine à gaz et on ne voit pas bien comment ça fonctionnerait. Il faut aujourd’hui rompre un cercle vicieux : comme ce n’est pas sur la scène publique il n’est pas possible de mobiliser moyens, talents et expériences pour préciser son mode de fonctionnement, mais comme celui-ci n’est pas précisé on ne peut le mettre sur la scène publique.
Les anglo-saxons y répondent par une formule frappante : « when there is the will there is the way » autrement dit, quand on a la volonté d’aboutir on en trouve les moyens. C’est bien cette volonté qu’il faut construire : parce que le système des quotas est au bout du compte la seule solution efficace et juste il faut maintenant en préciser collectivement la mise en œuvre. Les alliés du compte carbone, depuis deux ans, ont proposé de nombreuses réponses concrètes. Il faut aller plus loin et de façon encore plus collective en impliquant les pouvoirs publics. Les réponses seront d’autant plus faciles à mettre au point qu’on peut s’adosser à des réflexions et des technologies développées à d’autres fins.
Trois exemples :
-si on reconnaît que l’énergie fossile est une monnaie à part entière on peut transposer aux quotas l’ensemble des méthodes développées pour la monnaie classique, en particulier pour financer les investissements ;
-les recherches actuellement en cours en Europe sur la mise en place d’un « euro numérique » bénéficient de gros moyens elles nous aideront à répondre à la question de la faisabilité technique de la monnaie carbone et à lever les inquiétudes sur la surveillance des consommateurs ;
-enfin les blockchains, avec les protocoles économes en énergie (un article de Jean Paul Delahaye dans le Monde du 24 septembre rappelle que l’on peut, par rapport au bitcoin, diviser par mille la consommation énergétique des block chains), répondent à l’enjeu de traçabilité des échanges et des émissions de gaz à effet de serre tout le long des filières de production.
Pour faire émerger ces questions sur la place publique, il ne faut pas attaquer bille en tête avec les quotas mais en montrer l’évidence, à l’issue d’un raisonnement imparable et compréhensible par tous. Ce raisonnement part de la nécessité d’assumer, enfin, notre part de responsabilité dans le réchauffement climatique en nous fixant une obligation annuelle de résultat permettant de diviser par quatre notre empreinte climatique d’ici 2050 comme nous en avons pris l’engagement international, ce qui représente une réduction de 6 % par an tout le long de la période. Imparable. Comme je l’expose dans la tribune publiée par Le Monde le 12 octobre, le moment est particulièrement opportun pour enfin parler de rationnement, le terme étant déjà sur toutes les lèvres.
Ensuite il faut définir les autres critères qui s’imposent à toute politique sérieuse. Ils sont au nombre de quatre : faire porter cette obligation de résultat sur la totalité des émissions liées à notre mode de vie respecter un impératif de justice sociale disposer d’un mécanisme global entraînant la mobilisation de tous les acteurs au service de cette obligation de résultat respecter le principe de moindre contrainte selon lequel il faut que la poursuite du bien commun limite aussi peu que possible la liberté de choix des individus. C'est la trame des débats publics à conduire ce serait la trame d’un éventuel referendum citoyen point d’orgue de ces débats. Si d’autres solutions que celle des quotas négociables satisfont à ces conditions, tant mieux, qu’on les mette sur la table et qu’on les compare : nous ne sommes pas des dogmatiques des quotas, nous voulons seulement que la France s’engage dans une voie sérieuse et conforme à ces critères.
Pour poursuivre ces échanges, nous organisons une nouvelle réunion de l’alliance « compte carbone » le jeudi 1er décembre de 18h à 22 heures à l’Académie du climat (inscription pour salle ou visio : www.comptecarbone.cc/allies). Venez nombreux ou envoyez nous vos réflexions, toutes sont les bienvenues pour permettre de progresser.

Notes


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15/07/2021

A propos de l’article « L’école française » de F. Dubet

  • Masson Marcel
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
On ne peut que saluer la persévérance de F. Dubet à dénoncer les carences de notre école républicaine vivant sur sa réputation ancienne tout en tournant le dos sans le dire à ses principes de base.


Les récents articles de F. Dubet (ECC-1/06/21) et D. Cérézuelle (ECC-15/06/21) confirment les innombrables analyses précédentes portant un diagnostic de plus en plus pessimiste sur notre École républicaine. Ils montrent en particulier à quel point l’obsession de former les élites entrave l’épanouissement de la plus grande partie de la population scolaire. Tout est dit dans l’article de F. Dubet du caractère déterminant de la sélection (écrémage) imposée sur la base de programmes et de « critères définis par les Grandes Écoles » à des élèves disposant au départ d’un capital culturel et psycho-social très inégalitaire déterminé par leur origine sociale. Complémentairement, à partir de sa position d’enseignant, D. Cérézuelle dissèque très finement les mécanismes par lesquels ceux qui ne parviennent pas à suivre le rythme de la course ainsi imposée intègrent l’idée de leur infériorité. Il souligne en outre que, contrairement aux générations antérieures, ces élèves ne peuvent se rattraper de leur échec scolaire relatif en bénéficiant d’un environnement moins formaté mais plus ouvert, aujourd’hui appauvri.
Les conséquences de ce système sont connues de tous en ce qui concerne le renforcement des inégalités à la sortie des études, la panne de l’ascenseur social, le caractère quasi-héréditaire de l’accès à l’excellence.

Curieusement, les commentaires sont plus discrets en ce qui concerne la réalité de cette excellence. Il est surtout question de formatage des esprits, de corporatisme, de perméabilité entre sphères publique et privée. Mais par ailleurs les classements internationaux ne démontrent pas une supériorité intellectuelle et morale de nos élites hexagonales. Et si nombre d’ingénieurs font de belles carrières de traders dans des établissements bancaires de pointe, en revanche peu de polytechniciens ont obtenu le prix Nobel.


Surtout, au-delà de leur pertinence indiscutable, ces analyses laissent le lecteur citoyen non spécialiste sur sa faim. Comment en effet envisager la sortie de cette impasse si « personne n’envisage sérieusement de mettre à mal la dualité de notre système éducatif » ? F. Dubet suggère deux explications à cette passivité. La première, qui fait le titre de son article, concerne « l’épuisement d’un modèle ». Mais de quel modèle s’agit-il ? N’était-il pas admis que l’école républicaine, obligatoire et gratuite, certes inégalitaire, visait au moins l’égalité des chances, se souciait de l’ascenseur social en des temps où les différences socio-culturelles entre classes sociales étaient incomparablement plus fortes qu’aujourd’hui, et donnait à chacun le minimum culturel les préparant à la vie, tout en veillant à ce que les futures élites, Grands Commis de l’Etat ou pas, se sentent responsables de l’intérêt général et, pour certains, accèdent à la renommée internationale.

Mais, si le constat actuel traduit les insuffisances diverses de l’ensemble du système éducatif, est-on sûr que celui-ci corresponde encore au modèle initial ? Certes, les structures restent globalement les mêmes (hormis le collège pour tous), mais qu’en est-il de son fonctionnement ?
F. Dubet résume bien en quoi ce système s’est rigidifié. En premier lieu en imposant la mécanique du tri par le biais de programmes exagérément ambitieux et de rythmes de compétition permanente individualisée, et en sacrifiant au passage tout ce qui ne peut concourir à la sélection par la notation. En second lieu par l’adaptation à son avantage de la partie la mieux formée et informée des familles. Celles-ci développent de plus en plus des stratégies de contournement des principes et des règles, par le recours aux formations payantes et au choix des établissements scolaires en fonction de leurs taux de réussite aux concours, critères déterminant rétroactivement le choix résidentiel et renforçant ce faisant un entre-soi social d’ampleur inédite. La priorité donnée par l’EN et par ces familles à la maîtrise des mathématiques à un niveau largement supérieur aux besoins professionnels de la très grande majorité des actifs constitue pour l’application de ces stratégies un outil de premier plan par la capacité de cette discipline à sélectionner de manière définitive, tout à fait indépendamment de son intérêt dans le cadre d’une formation globale. Cet entre-soi communautariste structure désormais la société à tous les niveaux, depuis la petite ville de province écartelée entre quartiers plus ou moins « favorisés », les métropoles, et in fine Paris. Avec à la clé des inégalités territoriales - inimaginables voici quelques décennies dans un pays s’accusant d’un jacobinisme despotique – entre « déserts » (de services publics, médicaux, culturels, …) et secteurs de sur-accumulation de services et de biens, particulièrement culturels et … éducatifs.

Comme toute organisation anthropologique, la nôtre repose sur des symboles et des mécanismes. En l’occurrence, le symbole central est celui des Grandes Écoles, dont le prestige, déclinant au niveau international, reste intouchable chez nous, malgré son rôle structurant dans les dérives de notre enseignement. Les remettre en question, et avec elles les classes préparatoires, semble encore relever du blasphème, comparable à celui de Galilée, ou de celui consistant à contester le « there is no alternative » de M. Thatcher.


Or, à quoi sert de disséquer les tares de notre système éducatif si, tout en dénonçant son fondement structurel, on s’abstient ne serait-ce que d’envisager son remplacement ? Tel est le paradoxe de notre société, qui croit pouvoir résoudre ses problèmes de fondations en se contentant de repeindre ses superstructures. Pourtant, les exemples ne manquent pas de pays, qui, partant de plus bas, réussissent à la fois à émanciper l’ensemble de leur population tout en produisant des élites (dans la Recherche et l’innovation en particulier) largement compétitives par rapport aux nôtres. Ils n’ont pas, eux, ces Grandes Écoles prestigieuses où n’entrent que des descendants d’élites. Ils peuvent alors appliquer les principes donnés par F. Dubet, et qu’avaient d’ailleurs exprimés dans le passé nombre de nos philosophes et éducateurs (entre autres Condorcet et Freinet), de manière à compenser les handicaps sociaux culturels d’origine, de mieux adapter les rythmes éducatifs, d’ouvrir à une formation personnelle plus enrichissante, de « construire des communautés éducatives, etc..).

L’argument d’autorité produit automatiquement au nom de l’excellence à l’encontre de cette perspective par les tenants de l’immobilisme n’a pas de fondement réel. L’excellence, la fabrication de l’élite, auraient tout à gagner à la mise en œuvre d’une sélection progressive, laissant aux uns le temps de combler leurs handicaps de départ et à tous la possibilité de développer, au-delà des capacités techniques, des valeurs culturelles et humaines trop peu mises en pratique aujourd’hui. Une culture partagée entre les différentes disciplines et différents niveaux sociaux permettrait de sortir des cloisonnements, des incompréhensions et des stéréotypes, et d’ouvrir les nouvelles générations à la résolution des défis de notre temps, ce qui exige esprit de recherche, de pluridisciplinarité et capacité d’adaptation. Il faut cesser de formater les futures élites dans des formations pseudo-généralistes intégrant des choix de carrière soumis à la fois au hasard de la réussite à tel ou tel concours et au conditionnement imposé par le milieu familial. La formation partagée par tous dans les Universités, sanctionnée par des examens et des orientations progressives, permettrait de reporter l’orientation professionnelle à des examens et concours intra-études ouvrant sur des Écoles spécialisées et, pour les meilleurs, à des concours d’entrée à des structures – Grandes Écoles ou pas - ouvrant sur les plus hauts niveaux.
Ce schéma organisationnel, permettant de résoudre au mieux les défis posés à l’éducation universelle, ne peut être attaqué rationnellement que sur un plan : celui de la perte de privilèges offerts par le système actuel à une partie réduite de la population. Là se trouve le vrai enjeu, comparable à celui auquel s’est efforcée de répondre la révolution de 1789 : comment intégrer la classe aristocratique dans l’ensemble de la Nation ? Les obstacles matériels sont importants, mais moins sans doute que ceux du prestige et du positionnement social et matériel que perdraient – relativement – les descendants des bénéficiaires actuels du système. Mais est-il tellement utopique de penser qu’une nouvelle Nuit du 4 Août pourrait se produire ? De toutes façons, un acte de générosité de nos actuels privilégiés serait finalement moins douloureux que les conséquences d’une nouvelle révolution dressant « le peuple » contre ses élites considérées irrémédiablement comme méprisantes à son égard.


N’est-ce pas - dans la situation actuelle de carence d’une classe politique circonvenue par les élites - aux grands intellectuels éclairés comme F. Dubet de pousser leurs analyses jusqu’au stade des propositions, de manière à provoquer dans tout le pays un débat de fond sur les avantages et les inconvénients d’un changement de fond et aboutir à un nouveau projet d’ensemble ? Il y a d’ailleurs fort à parier que celui-ci se rapprocherait du modèle initial de l’École républicaine, adapté enfin aux enjeux du monde moderne après avoir tourné le dos à ses dérives réactionnaires.


29/06/2021

Notes


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15/09/2023

A propos du livre d’Abdenour Bidard : le Génie de la France.

  • Roustang Guy
Penser / Faire mondialité
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Cet article s’adresse tout à la fois :

  • ;A ceux, qui sont;nombreux dans les jeunes générations, et qui pensent que la France n’a aucun rôle particulier à jouer dans une mondialisation respectueuse de tous.
  • A ceux qui défendent une identité française qui existerait depuis toujours et qui serait menacé par le risque du grand remplacement.

Le livre d’Abdenour Bidar, Français croyant musulman, intitulé : « Génie de la France;» mériterait d’être lu par les uns et les autres.

« Génie de la France;» est donc le titre provocateur de ce livre. Le premier chapitre est intitulé : « Le pays qui dit non;». Il rappelle l’étymologie de « franc;» qui a donné France, c’est l’étymologie de frei en allemand et de free en français, les deux termes se traduisant également par libre[1]. Bidar écrit : « Depuis 1789, toute personne qui lutte quelque part sur la planète pour conquérir la reconnaissance de ses droits ne se sent-elle pas, par identification, un peu française;? »[2]

Bidar voit dans l’Appel de de Gaulle le 18 juin 1940, alors qu’il était sans armée, encore sans soutien politique d’une puissance alliée, l’héritier lointain du chevalier Bayard qui « au temps de Louis XII et de François Ier, personnifia une chevalerie française se battant héroïquement jusqu’au sacrifice, « sans peur et sans reproche;». Rappelons que la première phrase des Mémoires de guerre de de Gaulle est la suivante : « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France;».

Pour justifier le titre du premier chapitre, « Le pays qui dit non;», Bidar cite entre autres Descartes, ce « cavalier français qui partit d’un si bon pas;»[3] et qui « entreprit de douter ni plus ni moins que de la totalité du réel;», Jean-Paul Sartre qui affirme « que l’homme existe d’abord et avant tout comme liberté absolue…;», les « modernes Michel Foucault ou Jacques Derrida, en passant donc par Descartes, des esprits hyper critiques; de grands « déconstructeurs;». Sans oublier Blaise Pascal « pourtant chrétien si fervent;» qui prit « autant de soin à désacraliser tout ce que nous sacralisons;».

Ce premier chapitre du livre ne va pas sans mise en garde. « Nous nous sommes trahis hier, gravement, et nous devons avoir l’humilité de le reconnaître;». Sont évoqués par exemple : « l’iniquité colonialiste et esclavagiste;» « l’iniquité actuellement de notre commerce d’armes;» « l’iniquité enfin de politiques qui, désormais, lentement mais sûrement, deviennent de plus en plus autoritaires, sécuritaires, liberticides…;»[4].

Ce livre est écrit par un Français musulman.

Pour lever toute ambiguïté, Bidar souhaite que le pouvoir politique passe de la parole aux actes dans la lutte contre l’islamisme, par exemple : « la fermeture de tous les lieux de culte dont l’imam ne parle pas le français et n’a pas suivi de formation aux valeurs de la République;» [5]. Il rappelle aussi qu’il y a déjà cent ans, Charles Maurras déclarait : « Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus;». Il n’a donc pas fallu attendre Eric Zemmour pour parler de grand remplacement et de la crainte de voir la France mourir compte tenu de l’excès d’immigration. François Héran pour sa part s’élève contre la prétention à la continuité historique revendiquée comme un droit fondamental par Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen, Alain Finkielkraut, Eric Ciotti etc… Il écrit :« La vérité est que, migrations ou pas, les populations de la France n’ont jamais eu droit à la continuité historique et ce, quelle que soit l’époque considérée…Pas plus qu’un autre, le peuple français n’a eu droit à la continuité historique. L’essor de l’immigration ne fait que s’insérer dans la longue série de ces mutations…et le génie national n’a pas consisté à les rejeter mais plutôt à en tirer parti, comme l’a rappelé l’Histoire mondiale de la France animée par Patrick Boucheron, qui a tant chagriné les adorateurs du temps immobile. » [6]

Ce livre, dont nous n’avons évoqué que quelques aspects, est un acte de foi dans le génie de la France qui saura grâce à la laïcité amener l’Islam à reconnaître la liberté religieuse. Ce qu’il ne fait pas « quand il interdit l’apostasie ou criminalise comme blasphème l’atteinte à la divinité;». Alors que l’Eglise catholique aurait reconnu cette liberté religieuse, au moins en partie, depuis Vatican II. Et pour le judaïsme, Bidar cite la rabbine Delphine Horvilleur qui se réjouit de la laïcité pour l’exercice de son ministère. Cet espoir de voir l’Islam reconnaitre la liberté religieuse repose selon Bidar « sur la foi profonde que j’ai en mon pays, et la vision que je fais de notre terre comme cimetière de toute ambition de pouvoir du religieux. Je m’en réjouis, autant d’ailleurs comme musulman que comme français;»[7].


[1] A.Bidar ajoute ce commentaire : « Voulez-vous savoir si dans les veines de tel ou tel de nos chefs politiques d’aujourd’hui souffle l’esprit français;? Estimez le à la puissance de son « non;» et, à l’inverse, au nombre de ses complicités, notamment avec l’ordre libéral mondial;»

[2] A.Bidar, p.21

[3] Cette formule citée de Charles Péguy se trouve dans le tome 3 des Œuvres complètes en prose de Péguy, p. 1280.

[4] Page 46

[5] Voir le livre « Génie de la France;» p.101.

[6] François Héran. Immigration : le grand déni. Ed.du Seuil, 2023, p.96.

[7] Page 134.

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10/02/2017

Assemblée du long terme

  • ECCAP

Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.

« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».

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Assemblée du long terme

Auteur
  • ECCAP
Introduction synthétique

Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.

« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».

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15/11/2021

Assemblée nationale des communs à Marseille du 12 au 14 novembre 2021 : du soin aux relations ?

  • ECCAP
Près de 200 personnes se sont réunies le week end dernier à Marseille, autour d’une accroche : Rendez-vous avec nos imaginaires ! Et ils sont nombreux les imaginaires autour des Communs. Certains se nomment « Communers », d’autres sont porteurs d’initiatives et animateurs de dynamiques locales dans des champs très variés, alimentation, médias, juridique, économie, numérique ou culturel. Beaucoup ont conscience de contribuer à un mouvement plus profond qui questionne la transformation de notre société et son organisation autour de la polarité public/privé. Tous se reconnaissent dans ce besoin de faire, d’agir sur des chemins de traverse, d’occuper des espaces ou des objets qu’ils ne leur appartiennent pas mais tant pis. Et si l’usage devenait producteur de normes ?
Communs, de quoi parle-ton ?
Mais avant de pouvoir présenter les principaux chantiers ouverts par l’Assemblée des communs de Marseille, de quoi parle-t-on ?

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Cette notion est encore très vaste et assemble des pratiques et théories quelques fois contradictoires, en fonction de son regard et de sa pratique. Pour poser un premier cadre, nous allons nous appuyer sur une définition produite par l’une des premières communautés autour d’un Commun planétaire et immaterielle : Wikipedia.[1]
« Les communs sont des ressources partagées, gérées et maintenues collectivement par une communauté celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser ces ressources tout en fournissant aux membres de cette communauté la possibilité et le droit de les utiliser, voire, si la communauté le décide, en octroyant ce droit à tous. Ces ressources peuvent être naturelles (une forêt, une rivière), matérielles (une machine-outil, une maison, une centrale électrique) ou immatérielles (une connaissance, un logiciel).
Les communs impliquent que la propriété n'est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation mais comme un

Notes

Retours sur l’Assemblée nationale des communs qui s’est tenue à Marseille du 12 au 14 novembre 2021
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20/03/2020

Associationnisme

  • Laville Jean-Louis
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Les lecteurs intéressés pourront trouver plus de détails dans Réinventer l’association, Desclée de Brouwer, 2019



Si on leur rend rituellement hommage pour leur contribution au lien social, les associations ne sont pas vraiment prises en compte dans les débats économiques et politiques. Comprendre l’ostracisme qui s’exerce à leur égard suppose de revenir à l’histoire et en particulier à un phénomène qui a été oublié, l’associationnisme. Celui-ci, est apparu dès le début du XIXe siècle en s’appuyant sur des actions collectives menées par des citoyens se référant à un même bien commun autrement dit il s’agissait de mettre en œuvre un rapport social rendu possible par les principes de liberté et d’égalité, la solidarité démocratique. Toutes les formes d’auto-organisation avaient pour objectif de concrétiser les aspirations émancipatrices par les débats et les pratiques communes.


Retrouver l’associationnisme


Cet associationnisme pionnier s’est caractérisé par le fait qu’il redessine les contours des sphères politique et économique sans opérer aucune coupure entre les deux.
Dans sa perspective la sphère politique n’est pas confinée à la démocratie représentative, elle inclut le pouvoir d’élaborer des règles de la vie en société à partir de la délibération et de la décision collectives. Le domaine politique ne se réduit pas à la politique, il englobe donc l’espace public reposant sur l’action commune et le dialogue des citoyens au sujet de la cité.
Quant à la sphère économique, elle n’est pas bornée par la confusion entre économie et marché. « La dépendance manifeste de l’homme par rapport à la nature et à ses semblables pour obtenir sa subsistance comme le dit Polanyi (2011, p. 56-58) amène à envisager l’économie dans un sens substantiel. Dans ce sens le marché coexiste avec la réciprocité qui advient par la symétrie entre groupes, la redistribution qui nécessite un pouvoir central, le partage domestique qui renvoie aux relations familiales dans le groupe de base. Il n’y a donc pas une seule mais plusieurs formes d’intégration économique ce qui permet de sortir du sophisme économiste qui assimile économie et marché.
L’invention solidaire inhérente à l’associationnisme réside dans la faculté de dépasser les tutelles traditionnelles. Avant la partition entre économie marchande et Etat social, son originalité repose sur l’imbrication entre l’exigence de libre accession à l’espace public d’une part, la mise en place d’activités économiques sur la base d’une réciprocité égalitaire d’autre part. Elle montre que la solidarité démocratique est née avant l’Etat protecteur, ce que les approches liant invention du social et intervention de l’Etat ignorent. L'associationnisme solidaire témoigne d’expériences combinant la protection et l'émancipation. Depuis l’œuvre pionnière de Thompson (1988) de nombreuses relectures de l'histoire mettent désormais en scène ces actions collectives synonymes d'extension du pouvoir d'agir dans le premier XIXe siècle, en Angleterre, en Espagne, en France (Riot-Sarcey, 2016), en Italie, au Portugal.
La réappropriation de la mémoire oubliée de l’associationnisme pionnier s'avère importante. Elle désamorce en effet l’étatisme implicite qui imprègne beaucoup d’approches de la question sociale. Mais elle ne s’arrête pas à la déconstruction des idées reçues, elle autorise une reconstruction qui rend concevable une démocratisation de l’Etat redistributif, grâce à son articulation avec une réciprocité égalitaire activée par des instances de démocratie participative. L’associationnisme foisonnant du premier XIXe siècle promeut une économie et une politique populaires à forte dimension morale, que Scott (1976) identifie également dans le monde paysan. Ses caractéristiques peuvent être résumées de la façon suivante. D’abord, en réaction contre la charité et la bienveillance, il est basé sur une acception démocratique de la solidarité qui suppose une égalité de droits entre les personnes qui s’y engagent. Axé sur l’entraide mutuelle autant que sur l’expression revendicative, il combine l’auto-organisation avec un mouvement plus large. Ensuite, il relie étroitement le recours à l’expérience sociale et l’importance d’une transformation politique loin de s’en remettre à la vertu d’expériences isolées, il reconnaît la nécessité de se regrouper pour peser en faveur de changements dans les institutions et les actions publiques. La redécouverte récente de ce phénomène multiforme interroge également sur la longue éclipse dont il a fait l'objet depuis le « second XIXe siècle ».


Revenir sur les raisons d’un oubli


Après 1848, date symbolique en Europe, la répression se double d’une dépréciation des pratiques populaires. L’idéologie du progrès se prévaut du marché et de la société de capitaux pour annoncer la richesse des nations et de leurs populations. En conséquence, la pauvreté n’est plus qu’un problème transitoire, l’efficacité productive du capitalisme est censée l’éradiquer à terme. Logiquement la solidarité s’en trouve redéfinie. Cantonnée à la nécessité d'endiguer le paupérisme, elle fait confiance à la sollicitude des riches pour soulager les pauvres, avant que le développement économique ne leur apporte ses bienfaits. L’horizon d’égalité s’estompe au fur et à mesure que le paternalisme réintroduit les tutelles notabiliaires limitant les secours aux plus méritants. Auparavant les sociétés philanthropiques empruntaient pêle-mêle au christianisme, à la fraternité et à « l’homme social ». Une régression s’opère et la solidarité philanthropique devient une arme contre la solidarité démocratique.

Les pouvoirs établis s’emploient à délégitimer toute référence à l’associationnisme qu’ils accusent d’irréalisme. Effrayés par l’audace populaire qui a osé une contestation des lois et des règles établies par la tradition, les conservateurs font valoir le risque qui émanerait d’un excès de démocratie, bousculant les valeurs garantes d’une sécurité procurée par les hiérarchies immuables. Quant aux libéraux, ils renvoient la parole ouvrière à l’archaïsme, arguant de sa méconnaissance de l’individu moderne et de son incompatibilité avec l’idéologie du progrès économique. Dès lors la meilleure façon de « gouverner la misère » (Procacci, 1993) est celle proposée par le patronage et le paternalisme qui deviennent indissociables d’une invalidation symbolique et d’une répression continue des formes autonomes de l’organisation ouvrière. A l’économie morale de l’associationnisme succède une entreprise de moralisation des pauvres.
Le message de l’associationnisme a été caricaturé à partir d’une distinction, aussi fallacieuse que célèbre entre le socialisme utopique qu’il aurait représenté et le socialisme scientifique qui lui aurait succédé. L’idée de socialisme naît bien dans les regroupements qu’amorcent les prolétaires confrontés à l’écart entre la reconnaissance politique qu’ils viennent d’obtenir et les contraintes économiques qu’ils continuent à subir. Mais ce socialisme originel ne peut pas être vu comme un simple balbutiement, expression immature d’un mouvement social en devenir ne prenant sens que dans une étape ultérieure. Si les mobilisations populaires du premier XIXe siècle ont été inspirées par les écrivains utopistes, elles se sont détournées de toute référence à une société réconciliée. Mis en œuvre par des ouvriers et paysans immergés dans des relations sociales conflictuelles, l’associationnisme ne prétend nullement initier un homme et un monde nouveaux. La triangulation plus modeste qu’il prône relie traditions de métier, pratiques égalitaires et actions publiques. Les appartenances professionnelles sont mobilisées pour être transférées dans un univers postulant l’égalité. Les expériences qui rejettent volontairement les discriminations permettent de formuler des demandes en faveur de changements institutionnels. Ce ne sont donc pas des égoïsmes de groupe qui se constituent mais des essais ardus de maintien des modes de vie qui cohabitent avec leur débordement par la démocratisation des actions collectives, elles-mêmes conditionnées par la teneur des lois et règlements édictés par les pouvoirs publics. La nécessité conjointe de pratiques sociales transformatrices et de nouveaux cadres législatifs est affirmée pour une transition vers une société plus juste.

En somme, l’associationnisme pionnier interpelle par la différence entre l’image dont il a été affublé et son contenu réel. Une fois débarrassé d’une lecture superficielle l’accusant de naïveté, il révèle un contenu qui n’a pas perdu son actualité. Partant de la liberté d’accès à l’espace public de tous les citoyens, il s’efforce de prolonger la démocratie politique dans la vie sociale et il va à l’encontre de la séparation entre politique et économie.

La marginalisation de l’associationnisme entérine la perte d’un ensemble de normes et d’obligations réciproques que la collectivité ouvrière défendait comme l’expression d’un mode de vie partagé et d’une fierté commune, susceptibles de relier les métiers et de promouvoir les droits humains. Ce patrimoine collectif, ancré dans la tradition mais transformé par l’implantation en son sein de finalités démocratiques, témoignait d’une volonté d’émancipation établissant des interactions entre idées, expériences et changement institutionnel. Il était d’autant plus précieux qu’il abordait de plain-pied la question de la transition vers une société plus égalitaire. Mais actions et pensées ouvrières sont attaquées, les détenteurs du pouvoir optent pour une solidarité philanthropique respectueuse de l’ordre établi et éludant toute référence politique.


Renouer avec l’associationnisme ?


Ces constats ne sont pas seulement historiques. En effet, il existe aujourd’hui un regain du fait associatif. A l’heure où nombre d’institutions (partis, syndicats, …) sont en proie à une crise, l’engagement dans les entités de la société civile connaît un essor spectaculaire. Les chiffres pour la France ne fournissent qu’un exemple parmi d’autres de cette réactualisation sensible sur tous les continents : les associations étaient 700 000 en 1990 avec 8 millions de bénévoles, elles sont 1,5 millions dans la deuxième décennie du XXIe siècle pour 22 millions de bénévoles auxquels s’ajoutent 1,8 millions de salariés.
La mise en perspective de cette émergence contemporaine avec l’associationnisme d’hier peut s’avérer pertinente pour mieux en saisir les enjeux. Toutefois, c'est loin d'être facile parce que les deux pôles du service public et de l'entreprise privée ont tellement dominé les débats du XXe siècle que la plupart des commentateurs rabattent l'association sur un désengagement étatique ou sur un déficit entrepreneurial. Les images de précarité et d'amateurisme s'impriment dans les têtes des acteurs associatifs qui intériorisent une dévalorisation culturelle comme si leur légitimité était indexée au rapprochement d'un de ces deux pôles d'attraction, Etat ou marché. Pendant la période d’expansion dite des Trente glorieuses le mimétisme s’est avant tout exercé par rapport à l’Etat transformant nombre d’associations en organisations para publiques, aujourd’hui le mimétisme concerne principalement l’entreprise privée. Il existe en particulier de nombreux cabinets de consultants qui se proposent de moderniser les associations. Dans leurs textes l'évocation de l'originalité associative se fait sous une forme édulcorée qui lui consent une place limitée dans un univers où c'est l'entreprise qui constitue le référentiel central.

Afin d’éviter ces écueils, le rapport aux institutions ne peut donc être éludé, ni dans sa nécessité, ni dans sa difficulté. Inutile de le nier, il pose problème. L’inventivité en actes se heurte à une ignorance de la part des pouvoirs publics. Si la société résiste et propose, les politiques suivies par la plupart des gouvernements sont obnubilées par l’approbation des marchés. Le drame actuel réside dans le gouffre séparant société et politiques publiques. Les initiatives citoyennes se défient de la récupération politicienne tout autant que les partis négligent les émanations de la société civile, ce qui paralyse la construction d’un rapport de forces susceptible de contrecarrer la démesure du nouveau capitalisme.

Sortir de cette méfiance mutuelle est d’autant plus important que la volonté de participation accrue des citoyens s'exprime sous une multiplicité de formes. Si celle-ci n'est pas écoutée, comme en écho aux années 1930 le risque est un tournant autoritaire émanant soit des démagogies extrémistes, soit des élitismes bien-pensants. Comme l'a établi Santos (2016), face à la quête de certitude inhérente à la modernité et qui est désormais en mesure de sous-tendre des manipulations régressives, l'antidote réside non pas dans l'atténuation de la solidarité au profit des marchés mais dans la réaffirmation du pari démocratique. Des issues réalistes se présentent dans cette optique à travers l'approfondissement de la dimension associationniste des initiatives citoyennes. Contre l'idéologie partenariale, il importe en tout cas d'assumer les vertus de la conflictualité sociale nécessaire à une démocratie vivante. Nous ne vivons pas un épuisement démocratique mais nous sommes à la croisée des chemins : soit une perte de confiance en la démocratie lourde de menaces, soit la revendication d'une forme de vie démocratique qui passe par la prise en compte d’un associationnisme réactualisé.

Cette seconde éventualité est d’autant plus pertinente que la véritable question posée par la transition écologique et solidaire est celle d’une nouvelle génération d’action publique basée sur la coopération conflictuelle entre réseaux citoyens et pouvoirs publics. Ce qui se dessine dans cette direction, par exemple à travers certaines formes de municipalisme, c’est une possibilité d’opposition concrète à un néolibéralisme profondément uniformisateur (Juan, Laville, Subirats, 2020). Aussi nécessaire que la biodiversité, c'est bien la pluralité économique et politique qui est en mesure d'entamer une construction institutionnelle redonnant l'opportunité de délibérations démocratiques sur l'avenir économique, aux antipodes du fantasme hayékien d'une constitutionnalisation de l'économie la réservant aux experts. Si le regain associationniste est perceptible, il est à confirmer pour ne pas se diluer dans la normalisation ou la marginalisation.







Références
Juan, M., Laville, J-L., Subirats, J., 2020, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Toulouse, Erès
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l'homme. La place de l'économie dans l'histoire et la société, (traduit et présenté par B. Chavance), Paris, Flammarion
Procacci, G.,1998, Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Paris, Le Seuil
Riot-Sarcey, M., 2016, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, Albin Michel
Santos, B. de Sousa, 2016, Epistémologies du Sud, Paris, Desclée de Brouwer
Scott, J.C., 1976, The Moral Economy of the Peasant, New Haven and London, Yale University Press
Thompson, EP., 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, Gallimard
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Associationnisme

Auteur
  • Laville Jean-Louis
Introduction synthétique
Si on leur rend rituellement hommage pour leur contribution au lien social, les associations ne sont pas vraiment prises en compte dans les débats économiques et politiques. Comprendre l’ostracisme qui s’exerce à leur égard suppose de revenir à l’histoire et en particulier à un phénomène qui a été oublié, l’associationnisme. Celui-ci, est apparu dès le début du XIXe siècle en s’appuyant sur des actions collectives menées par des citoyens se référant à un même bien commun autrement dit il s’agissait de mettre en œuvre un rapport social rendu possible par les principes de liberté et d’égalité, la solidarité démocratique. Toutes les formes d’auto-organisation avaient pour objectif de concrétiser les aspirations émancipatrices par les débats et les pratiques communes.
Développement didactique

Retrouver l’associationnisme

Cet associationnisme pionnier s’est caractérisé par le fait qu’il redessine les contours des sphères politique et économique sans opérer aucune coupure entre les deux.
Dans sa perspective la sphère politique n’est pas confinée à la démocratie représentative, elle inclut le pouvoir d’élaborer des règles de la vie en société à partir de la délibération et de la décision collectives. Le domaine politique ne se réduit pas à la politique, il englobe donc l’espace public reposant sur l’action commune et le dialogue des citoyens au sujet de la cité.
Quant à la sphère économique, elle n’est pas bornée par la confusion entre économie et marché. « La dépendance manifeste de l’homme par rapport à la nature et à ses semblables pour obtenir sa subsistance comme le dit Polanyi (2011, p. 56-58) amène à envisager l’économie dans un sens substantiel. Dans ce sens le marché coexiste avec la réciprocité qui advient par la symétrie entre groupes, la redistribution qui nécessite un pouvoir central, le partage domestique qui renvoie aux relations familiales dans le groupe de base. Il n’y a donc pas une seule mais plusieurs formes d’intégration économique ce qui permet de sortir du sophisme économiste qui assimile économie et marché.
L’invention solidaire inhérente à l’associationnisme réside dans la faculté de dépasser les tutelles traditionnelles. Avant la partition entre économie marchande et Etat social, son originalité repose sur l’imbrication entre l’exigence de libre accession à l’espace public d’une part, la mise en place d’activités économiques sur la base d’une réciprocité égalitaire d’autre part. Elle montre que la solidarité démocratique est née avant l’Etat protecteur, ce que les approches liant invention du social et intervention de l’Etat ignorent. L'associationnisme solidaire témoigne d’expériences combinant la protection et l'émancipation. Depuis l’œuvre pionnière de Thompson (1988) de nombreuses relectures de l'histoire mettent désormais en scène ces actions collectives synonymes d'extension du pouvoir d'agir dans le premier XIXe siècle, en Angleterre, en Espagne, en France (Riot-Sarcey, 2016), en Italie, au Portugal.
La réappropriation de la mémoire oubliée de l’associationnisme pionnier s'avère importante. Elle désamorce en effet l’étatisme implicite qui imprègne beaucoup d’approches de la question sociale. Mais elle ne s’arrête pas à la déconstruction des idées reçues, elle autorise une reconstruction qui rend concevable une démocratisation de l’Etat redistributif, grâce à son articulation avec une réciprocité égalitaire activée par des instances de démocratie participative. L’associationnisme foisonnant du premier XIXe siècle promeut une économie et une politique populaires à forte dimension morale, que Scott (1976) identifie également dans le monde paysan. Ses caractéristiques peuvent être résumées de la façon suivante. D’abord, en réaction contre la charité et la bienveillance, il est basé sur une acception démocratique de la solidarité qui suppose une égalité de droits entre les personnes qui s’y engagent. Axé sur l’entraide mutuelle autant que sur l’expression revendicative, il combine l’auto-organisation avec un mouvement plus large. Ensuite, il relie étroitement le recours à l’expérience sociale et l’importance d’une transformation politique loin de s’en remettre à la vertu d’expériences isolées, il reconnaît la nécessité de se regrouper pour peser en faveur de changements dans les institutions et les actions publiques. La redécouverte récente de ce phénomène multiforme interroge également sur la longue éclipse dont il a fait l'objet depuis le « second XIXe siècle ».

Revenir sur les raisons d’un oubli

Après 1848, date symbolique en Europe, la répression se double d’une dépréciation des pratiques populaires. L’idéologie du progrès se prévaut du marché et de la société de capitaux pour annoncer la richesse des nations et de leurs populations. En conséquence, la pauvreté n’est plus qu’un problème transitoire, l’efficacité productive du capitalisme est censée l’éradiquer à terme. Logiquement la solidarité s’en trouve redéfinie. Cantonnée à la nécessité d'endiguer le paupérisme, elle fait confiance à la sollicitude des riches pour soulager les pauvres, avant que le développement économique ne leur apporte ses bienfaits. L’horizon d’égalité s’estompe au fur et à mesure que le paternalisme réintroduit les tutelles notabiliaires limitant les secours aux plus méritants. Auparavant les sociétés philanthropiques empruntaient pêle-mêle au christianisme, à la fraternité et à « l’homme social ». Une régression s’opère et la solidarité philanthropique devient une arme contre la solidarité démocratique.

Les pouvoirs établis s’emploient à délégitimer toute référence à l’associationnisme qu’ils accusent d’irréalisme. Effrayés par l’audace populaire qui a osé une contestation des lois et des règles établies par la tradition, les conservateurs font valoir le risque qui émanerait d’un excès de démocratie, bousculant les valeurs garantes d’une sécurité procurée par les hiérarchies immuables. Quant aux libéraux, ils renvoient la parole ouvrière à l’archaïsme, arguant de sa méconnaissance de l’individu moderne et de son incompatibilité avec l’idéologie du progrès économique. Dès lors la meilleure façon de « gouverner la misère » (Procacci, 1993) est celle proposée par le patronage et le paternalisme qui deviennent indissociables d’une invalidation symbolique et d’une répression continue des formes autonomes de l’organisation ouvrière. A l’économie morale de l’associationnisme succède une entreprise de moralisation des pauvres.
Le message de l’associationnisme a été caricaturé à partir d’une distinction, aussi fallacieuse que célèbre entre le socialisme utopique qu’il aurait représenté et le socialisme scientifique qui lui aurait succédé. L’idée de socialisme naît bien dans les regroupements qu’amorcent les prolétaires confrontés à l’écart entre la reconnaissance politique qu’ils viennent d’obtenir et les contraintes économiques qu’ils continuent à subir. Mais ce socialisme originel ne peut pas être vu comme un simple balbutiement, expression immature d’un mouvement social en devenir ne prenant sens que dans une étape ultérieure. Si les mobilisations populaires du premier XIXe siècle ont été inspirées par les écrivains utopistes, elles se sont détournées de toute référence à une société réconciliée. Mis en œuvre par des ouvriers et paysans immergés dans des relations sociales conflictuelles, l’associationnisme ne prétend nullement initier un homme et un monde nouveaux. La triangulation plus modeste qu’il prône relie traditions de métier, pratiques égalitaires et actions publiques. Les appartenances professionnelles sont mobilisées pour être transférées dans un univers postulant l’égalité. Les expériences qui rejettent volontairement les discriminations permettent de formuler des demandes en faveur de changements institutionnels. Ce ne sont donc pas des égoïsmes de groupe qui se constituent mais des essais ardus de maintien des modes de vie qui cohabitent avec leur débordement par la démocratisation des actions collectives, elles-mêmes conditionnées par la teneur des lois et règlements édictés par les pouvoirs publics. La nécessité conjointe de pratiques sociales transformatrices et de nouveaux cadres législatifs est affirmée pour une transition vers une société plus juste.

En somme, l’associationnisme pionnier interpelle par la différence entre l’image dont il a été affublé et son contenu réel. Une fois débarrassé d’une lecture superficielle l’accusant de naïveté, il révèle un contenu qui n’a pas perdu son actualité. Partant de la liberté d’accès à l’espace public de tous les citoyens, il s’efforce de prolonger la démocratie politique dans la vie sociale et il va à l’encontre de la séparation entre politique et économie.

La marginalisation de l’associationnisme entérine la perte d’un ensemble de normes et d’obligations réciproques que la collectivité ouvrière défendait comme l’expression d’un mode de vie partagé et d’une fierté commune, susceptibles de relier les métiers et de promouvoir les droits humains. Ce patrimoine collectif, ancré dans la tradition mais transformé par l’implantation en son sein de finalités démocratiques, témoignait d’une volonté d’émancipation établissant des interactions entre idées, expériences et changement institutionnel. Il était d’autant plus précieux qu’il abordait de plain-pied la question de la transition vers une société plus égalitaire. Mais actions et pensées ouvrières sont attaquées, les détenteurs du pouvoir optent pour une solidarité philanthropique respectueuse de l’ordre établi et éludant toute référence politique.

Conclusion dialogique

Renouer avec l’associationnisme ?

Ces constats ne sont pas seulement historiques. En effet, il existe aujourd’hui un regain du fait associatif. A l’heure où nombre d’institutions (partis, syndicats, …) sont en proie à une crise, l’engagement dans les entités de la société civile connaît un essor spectaculaire. Les chiffres pour la France ne fournissent qu’un exemple parmi d’autres de cette réactualisation sensible sur tous les continents : les associations étaient 700 000 en 1990 avec 8 millions de bénévoles, elles sont 1,5 millions dans la deuxième décennie du XXIe siècle pour 22 millions de bénévoles auxquels s’ajoutent 1,8 millions de salariés.
La mise en perspective de cette émergence contemporaine avec l’associationnisme d’hier peut s’avérer pertinente pour mieux en saisir les enjeux. Toutefois, c'est loin d'être facile parce que les deux pôles du service public et de l'entreprise privée ont tellement dominé les débats du XXe siècle que la plupart des commentateurs rabattent l'association sur un désengagement étatique ou sur un déficit entrepreneurial. Les images de précarité et d'amateurisme s'impriment dans les têtes des acteurs associatifs qui intériorisent une dévalorisation culturelle comme si leur légitimité était indexée au rapprochement d'un de ces deux pôles d'attraction, Etat ou marché. Pendant la période d’expansion dite des Trente glorieuses le mimétisme s’est avant tout exercé par rapport à l’Etat transformant nombre d’associations en organisations para publiques, aujourd’hui le mimétisme concerne principalement l’entreprise privée. Il existe en particulier de nombreux cabinets de consultants qui se proposent de moderniser les associations. Dans leurs textes l'évocation de l'originalité associative se fait sous une forme édulcorée qui lui consent une place limitée dans un univers où c'est l'entreprise qui constitue le référentiel central.

Afin d’éviter ces écueils, le rapport aux institutions ne peut donc être éludé, ni dans sa nécessité, ni dans sa difficulté. Inutile de le nier, il pose problème. L’inventivité en actes se heurte à une ignorance de la part des pouvoirs publics. Si la société résiste et propose, les politiques suivies par la plupart des gouvernements sont obnubilées par l’approbation des marchés. Le drame actuel réside dans le gouffre séparant société et politiques publiques. Les initiatives citoyennes se défient de la récupération politicienne tout autant que les partis négligent les émanations de la société civile, ce qui paralyse la construction d’un rapport de forces susceptible de contrecarrer la démesure du nouveau capitalisme.

Sortir de cette méfiance mutuelle est d’autant plus important que la volonté de participation accrue des citoyens s'exprime sous une multiplicité de formes. Si celle-ci n'est pas écoutée, comme en écho aux années 1930 le risque est un tournant autoritaire émanant soit des démagogies extrémistes, soit des élitismes bien-pensants. Comme l'a établi Santos (2016), face à la quête de certitude inhérente à la modernité et qui est désormais en mesure de sous-tendre des manipulations régressives, l'antidote réside non pas dans l'atténuation de la solidarité au profit des marchés mais dans la réaffirmation du pari démocratique. Des issues réalistes se présentent dans cette optique à travers l'approfondissement de la dimension associationniste des initiatives citoyennes. Contre l'idéologie partenariale, il importe en tout cas d'assumer les vertus de la conflictualité sociale nécessaire à une démocratie vivante. Nous ne vivons pas un épuisement démocratique mais nous sommes à la croisée des chemins : soit une perte de confiance en la démocratie lourde de menaces, soit la revendication d'une forme de vie démocratique qui passe par la prise en compte d’un associationnisme réactualisé.

Cette seconde éventualité est d’autant plus pertinente que la véritable question posée par la transition écologique et solidaire est celle d’une nouvelle génération d’action publique basée sur la coopération conflictuelle entre réseaux citoyens et pouvoirs publics. Ce qui se dessine dans cette direction, par exemple à travers certaines formes de municipalisme, c’est une possibilité d’opposition concrète à un néolibéralisme profondément uniformisateur (Juan, Laville, Subirats, 2020). Aussi nécessaire que la biodiversité, c'est bien la pluralité économique et politique qui est en mesure d'entamer une construction institutionnelle redonnant l'opportunité de délibérations démocratiques sur l'avenir économique, aux antipodes du fantasme hayékien d'une constitutionnalisation de l'économie la réservant aux experts. Si le regain associationniste est perceptible, il est à confirmer pour ne pas se diluer dans la normalisation ou la marginalisation.

Bibliographie

Les lecteurs intéressés pourront trouver plus de détails dans Réinventer l’association, Desclée de Brouwer, 2019

Références
Juan, M., Laville, J-L., Subirats, J., 2020, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Toulouse, Erès
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l'homme. La place de l'économie dans l'histoire et la société, (traduit et présenté par B. Chavance), Paris, Flammarion
Procacci, G.,1998, Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Paris, Le Seuil
Riot-Sarcey, M., 2016, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, Albin Michel
Santos, B. de Sousa, 2016, Epistémologies du Sud, Paris, Desclée de Brouwer
Scott, J.C., 1976, The Moral Economy of the Peasant, New Haven and London, Yale University Press
Thompson, EP., 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, Gallimard

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09/02/2017

Au-delà de l’emploi, quelles activités ?

  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
L’appel des 150 personnalités de mai 2016 pour remettre au cœur du débat public la réduction de la durée du travail y voyait non seulement un moyen de réduire le chômage mais aussi de vivre mieux et de « reprendre la marche en avant du progrès social et sociétal en favorisant des modes de vie plus équilibrés et plus respectueux de l’environnement ». « Au-delà de l’emploi », était le titre d’un rapport pour la Commission des communautés européennes publié en 1999 dont Alain Supiot était le rapporteur général. Il considérait que des tâches non professionnelles (éducation, tâches domestiques, vie communautaire) devaient être considérées comme de vrais « travaux ».  Il soulignait que les formes non marchandes de travail étaient les plus vitales pour l’humanité : « la société ne pourrait survivre plus de quelques jours à l’interruption du travail, qui dans la sphère domestique, assure la vie quotidienne » (p.86). Une page Idées du Monde du 5 janvier 2017 était intitulée « Le travail au-delà de l’emploi » en indiquant que sur 100 heures travaillées la moitié s’effectue sous des formes domestiques, associatives ou collaboratives. La question de l’emploi doit être resituée dans une problématique plus générale. Prenons enfin au sérieux la mise en garde d’Hannah Arendt qui date d’une soixantaine d’années à propos de la montée de l’automation. « C’est une société de travailleurs que l’on va libérer du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté ». Les anciens considéraient qu’avoir des esclaves permettaient d’être libérés des tâches imposées par les nécessités du quotidien pour se consacrer à la vie de la cité, à l’action avec les autres ou au loisir (l’otium pour les latins ou la skolé pour les grecs). Mais ne nous y trompons pas, il n’y a aucune tonalité de frivolité dans ce loisir, il faut s’y préparer. Selon le dictionnaire Bailly grec-français, la skolè signifie proprement arrêt, d’où le sens notamment de repos, loisir, occupation studieuse, étude, lieu d’étude, école. Hannah Arendt rappelait que K.Marx n’était pas loin de cette pensée des anciens. Il considérait qu’il faudrait que le travail soit aboli pour que le domaine de la liberté supplante le domaine de la nécessité, car la liberté ne commence que lorsque cesse le travail déterminé par le besoin. Et elle écrit : « Le modèle de cette espérance chez Marx était sans aucun doute l’Athènes de Périclès qui dans l’avenir, grâce à la productivité immensément accrue du travail humain n’aurait pas besoin d’esclaves et deviendrait réalité pour tous les hommes ». Quant à Keynes dans sa « Lettre à ses petits-enfants » il avait bien vu la difficulté que nous aurions à ne plus faire de l’emploi, du travail salarié le centre de notre vie. En 1930, Il considérait qu’un siècle plus tard, (nous n’en sommes pas loin) grâce au progrès technique et à la productivité du travail, il suffirait de 3 heures par jour ou de 15 h. par semaine pour satisfaire nos besoins essentiels. Mais écrivait-il « la lutte pour sa subsistance a toujours été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine… nos impulsions et nos instincts les plus profonds se trouvent tournés vers la solution des problèmes économiques ». Si bien que « l’homme moyen devra se débarrasser en quelques décades de ce qui lui fut inculqué au cours de générations multiples... Ne faut-il pas s’attendre alors à une dépression nerveuse collective ? » Keynes espérait cependant que nous saurions honorer « ceux qui sont capables de nous apprendre à cueillir chaque heure et chaque jour dans ce qu’ils ont de meilleur et avec le plus de vertu, les personnes adorables, qui savent jouir de toutes choses, des lys des champs qui ne peinent pas… ». Pour sa part, Charles Péguy distinguait le travail nécessaire à la vie corporelle de la cité et le travail désintéressé. Face au mauvais infini de la croissance et de la consommation indéfinie, si nous suivons son utopie dans « Marcel, De la cité harmonieuse », nous attacherons toute l’importance voulue au travail désintéressé « puisque le travail à faire, individuel ou collectif, en art, en science et en philosophie est indéfini ». Pour l’instant la traduction en politique des utopies de Marx, Keynes ou Péguy ont été éphémères. Après les accord Matignon de juin 1936, le ministre de l’Économie nationale exprimait ainsi l’esprit des lois fixant la durée hebdomadaire du travail à 40 heures et instaurant 15 jours de congés payés : « faire bénéficier les travailleurs des progrès des sciences et de la technique…leur assurer ainsi…à coté de leur vie de travail…une vie de loisir, c’est-à-dire une vie de liberté, d’art, de culture, une vie plus humaine et plus belle ». Voici aussi ce que disait le ministre éphémère du temps libre de 1981 : « Si la révolution technologique n’est pas compensée par une volonté politique volontariste, déterminée, puissante et à long terme, touchant au temps libéré… alors nos sociétés démocratiques s’affaibliront, et les exclus – jeunes et anciens – pourraient bien n’avoir d’autre recours que dans la violence ou dans les thèses d’extrême droite avec leur cortège de racisme et d’antisémitisme ». On se soucie à juste titre de voir l’Éducation Nationale préparer à la vie professionnelle afin que chacun ait un emploi qui lui assure de quoi vivre. Mais à une époque où les machines et les robots peuvent faire le travail qui était imposé aux esclaves dans l’antiquité, il est grand temps de reconnaître que l’éducation doit préparer tout autant au vivre ensemble dans la cité, à la politique. Ce qui suppose que l’école veille « à ce que chacun apprenne à s’écouter, à débattre, à respecter la parole de l’autre, à coopérer pour édifier une société porteuse de plus de civisme et d’humanité » voir Alain Caillé/Les convivialistes. Eléments d’une politique convivialiste. P.105. ;
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15/06/2021

Au-delà du dualisme Etat-marche pour une autre conception de l’économie

  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Repenser la science économique


Au 20ème siècle, une certaine conception de l’économie reposait sur le dualisme Etat - marché. Les affrontements gauche-droite tournaient autour de plus ou moins d’Etat-Providence. Cela alimentait l’individualisme de l’homo economicus qui intervenait sur le marché et celui du bénéficiaire de l’Etat-Providence.

Pour une diversité institutionnelle au-delà du dualisme Etat-Marché

Le concept de commun, au-delà du dualisme Etat/marché permet de rendre compte de multiples initiatives de solidarité et de mutualisation des ressources, qui manifestent la volonté d’un nombre croissant de citoyens de reprendre en mains leur destin[1].

Pour dépasser également le dualisme Etat/marché, Jean-Louis Laville montre comment la répression de juin 1948 a occulté ce qu’a été l’associationnisme et les pratiques populaires novatrices qui prolongeaient la démocratie politique dans la vie sociale et qui allait à l’encontre de la séparation entre politique et économie [2].

C’est donc à un passage de l’individualisme à l’individuation que nous appelle Jacques Perrin[3]. Autrement dit passer de l’individualisme qui oppose une tendance à ne penser qu’à soi (avec l’affirmation de Margaret Thatcher : « la société n’existe pas ») à l’individuation, à l’idée que l’individu est relationnel.

Dans le petit livre « Quel monde associatif demain ?- Mouvements citoyens et démocratie »[4], chercheurs et acteurs associatifs présentent deux scénarios, le premier qui analyse les diverses entraves au développement du monde associatif, le second qui montre les dynamiques à mettre en œuvre pour aboutir à une autre construction de l’action publique. Notamment en réunissant les potentialités du monde associatif, des communs et de l’économie sociale et solidaire.

Pour une critique radicale du courant dominant de la théorie économique


Dans le livre qu'il publie avec Felwine Sarr – L’économie à venir – Gaël Giraud insiste : « En réalité, nous sommes dans des économies de la mal-croissance, fondées sur un faux système comptable qui omet de comptabiliser ses vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs et ses passifs (…) Une économie du vivant serait fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale. »

Gaël Giraud est président d’honneur de l’Institut Rousseau qui souhaite « promouvoir des modes de gouvernance plus collectifs, soucieux d’impliquer les citoyens et de garantir leur confiance dans le temps, en même temps qu’il nous faut un regard neuf sur les phénomènes naturels, politiques et sociaux qui nous entourent ».



Notes

[1] Voir l’article de Jean-Benoit Zimmermann sur ce site. Voir aussi l’article de Guy Roustang sur le livre de P.Dardot et C.Laval.
[2] Voir dans l’eccap, l’article de J.L.Laville : L’association, de l’histoire à l’actualité.
[3] Voir in eccap, article de Jacques Perrin, individualime et Individuation.
[4] Ed. Erès, avril 2021. 
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24/07/2017

Au cœur du réel : l'utopie

  • Koulberg André
Enchanter nos mondes

L'utopie et le réel ont une histoire

L'utopie s'oppose au réel. Les dictionnaires le disent : « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » , « conception ou projet qui paraît irréalisable », « chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie » (le Robert) .
C'est évident pour nous, aujourd'hui .
C'est évident mais cela ne l'a pas toujours été.
Dans les années 60-70, par exemple, et tout particulièrement au cours de la période où l'esprit rebelle de Mai 68 était encore vivace, c'est une toute autre conception de l'utopie qui s'exprimait. Et l'appréhension du réel lui-même en était transformée. Le réel existant, affirmaient de nombreux textes et slogans de 68, n'épuise pas le sens de tout réel possible. Le système économique existant, la justice, l'école, la famille, la condition féminine existantes,ne sont pas des réalités naturelles, absolues, mais chaque fois le résultat d'une histoire, de choix, d'options qui auraient pu être tout autres. L'affirmation selon laquelle « tout est politique » signifiait exactement cela : dans tous les domaines les normes existantes pourraient être remplacées par d'autres. Une «alternative» est toujours possible.
Mais comment s'arracher au poids extrêmement pesant de l'ordre existant qui à force d'être là est devenu « le réel », la nature indépassable des choses ? C'est là qu'intervient l'utopie. Elle n'est plus un rêve naïf mais cette capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l'ordre dominant naturalisé en « réel », et à inventer (créer) une autre réalité fondée sur d'autres valeurs. L'utopie n'est plus conçue ici comme une fuite hors de la réalité mais, au contraire, comme un moyen de porter un regard plus lucide sur une réalité généralement présentée sous une forme mutilée, réduite au fait existant. Les proclamations provocatrices du type «Soyons réalistes, demandons l'impossible », pulvérisent cette conception étroitement conservatrice du réel. La perpétuation de l'ordre existant n'est pas la seule perspective imaginable dans l'éventail des réalités possibles.
Ce nouveau partage entre utopie et réel est au fondement de la subversion des années 68. Il traversera les diverses composantes du mouvement. On verra un certain nombre de militants marxistes, traditionnellement prévenus contre les « socialismes utopiques », tout d'un coup le revendiquer, s'inspirant de Rimbaud ( « Rimbaud disait de la poésie, par rapport à l'action, '' elle sera en avant (...) lueur sur le projet humain '' ») et affirmant la nécessité de « l'utopie » pour faire « disparaître » de l'histoire « la société de l'aliénation »[1].. Au-delà du terme lui-même, c'est cette capacité de subversion utopique ouvrant l'éventail des possibles que les analyses contemporaines de Mai 68 mettent au cœur de la révoltesoixante-huitarde. Boris Gobille, par exemple, un des principaux spécialistes actuels, insiste sur le fait qu'au sein de ce nouveau mode de pensée « est réaliste la saisie de l'ordre symbolique pour ce qu'il est, c'est-à-dire une immense fiction reposant sur la naturalisation de ce qui a été sédimenté par l'histoire »[2].
Ce détour détonnant est propre à éveiller en nous un soupçon : le rapport utopie-réel que nous connaissons, aussi évident soit-il, ne demande-t-il pas à être questionné ?

L'utopie depuis les années 70-80


A partir de la fin des années 70 cette conception nouvelle de l'utopie et son questionnement du réel sont systématiquement rejetés. On assiste non seulement au retour de la conception traditionnelle de l'utopie coupée du réel, mais à son extrême radicalisation. L'utopie devient cette dangereuse illusion qui mène à la « Terreur », « au goulag », au « totalitarisme »...
A partir de la deuxième partie des années 70 les mouvements sociaux déclinent[3] tandis qu'une avalanche de livres[4] , d'articles, d'émissions de radio ou de télévision consacrés à l'utopie imposent sa vision rectifiée d'illusion coupée du réel, un réel indiscutable, celui de l'ordre existant. « Ils le savent bien (les révoltés) que la rébellion n'est pas pensable au sein du monde réel » répète Bernard-Henry Lévy, sur le ton de l'évidence [5]. L'ordre existant est le seul réel possible et ceux qui veulent le transformer sont dans l'illusion, le rêve, l'utopie. Dans La barbarie à visage humain, les « optimistes patentés » récitent « leurs contes de fée » et sont toujours déçus car ils se heurtent au réel[6] . Cette thématique fataliste sera;portée par tout le mouvement nommé (à tort) « nouvelle philosophie », et par de très nombreux publicistes. Les gazettes s'en feront largement l'écho. L'utopie est redevenue une chimère. Et constamment, les idées utopistes (qui ne sont souvent que des idées progressistes) seront accusées d'être responsables des pires malheurs de l'histoire. Pour Glucksmann, même la paisible abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, nous conduirait tout droit au totalitarisme[7]. Toute utopie qui s'écarterait de l'ordre existant serait non seulement illusoire mais criminelle.
C'est ce concept d'utopie qui s'est imposé depuis les années 70 et 80 et qui est le nôtre encore aujourd'hui. Il est un des fondements d'une nouvelle représentation du réel qui n'imagine plus d'alternative à l'ordre existant en dehors des catastrophes. Le mot d'ordre de ces années où utopie et réel se contredisent forcément, est le fameux « there is no alternative » de Margaret Thatcher. Et l'on se souvient de l'affirmation triomphante de Francis Fukuyama dans ce contexte : l'ordre libéral existant représenterait tout simplement « la fin de l'histoire »[8].

Aujourd'hui encore


Les évidences satisfaites de Margaret Thatcher et de Francis Fukuyama rencontrent aujourd'hui moins d'adeptes car les promesses de libéralisme heureux n'ont pas été tenues pour une grande part de la population. Mais un de leurs soubassements, la conception du réel existant (qui est toujours néolibéral) opposé à toute utopie, est toujours très présent. Au cours de la récente campagne des présidentielles (2017), un des principaux arguments employés pour invalider les arguments de tous les candidats critiques vis-à-vis du libéralisme ambiant a été le reproche de prôner des solutions utopiques. Associant la gauche et l'extrême droite dans une même critique de « l’extrémisme » ( « Le Pen Mélenchon même danger »...)[9] des éditorialistes, des hommes politiques, etc. n'ont cessé de dénoncer la naïveté utopique de ceux qui prétendaient transformer la société en s'écartant des canons libéraux. François Fillon, en difficulté, s'en est pris à « la démagogie de ceux qui inventent de nouvelles chimères »[10] tandis que le Figaro, évoquant plusieurs mesures sociales transformées en épouvantail (de « l'embauche massive » de fonctionnaires à l'augmentation de « toutes » les allocations), conclut : « C'est Noël au mois de mai ». C'est-à-dire une chimère.[11] La veille, le dessinateur Plantu se moquait dans Le Monde du programme social, trop progressiste à ses yeux, de La France insoumise en le présentant comme un ensemble de propositions naïves totalement déconnectées de la réalité (du type « demain on rasera gratis »). Le dessin représente un ouvrier crucifié sur une croix désignée comme « Paul Emploi » et égrenant ses certitudes sur les bienfaits miraculeux et loufoques que lui procurerait La France insoumise une fois installée au pouvoir : « Hé ! Dans un mois je ressuscite, ensuite, j'ai un super boulot, et on part tous gratos au Venezuela ».[12] Pour invalider le programme de Jean-Luc Mélenchon, Plantu use d'un procédé éprouvé : il suffit de le présenter comme utopique, c'est-à-dire totalement déconnecté du réel.

La veille encore


Le Monde publiait la tribune de 220 entrepreneurs « contre le choix des extrémismes » (« des », il ne s'agit pas que de l'extrême droite), « parce que les extrêmes appuient leurs discours sur des illusions, des fausses promesses et des cadeaux intenables », « la réalité éclaterait dès le lendemain » et serait, on l'a deviné, « catastrophique ». Un argument décidément bien commode pour les « modérés » pour qui toute remise en cause des choix économiques libéraux est à mettre sur le même plan, qu'elle vienne de l'extrême droite ou de la gauche, car elle ne peut être qu'un dangereux fantasme.
Arrêtons cette série qui pourrait être sans fin. La dénonciation de l'utopie partout débusquée et partout présentée comme complètement coupée de la réalité est aujourd’hui, comme dans les années 80, omniprésente. Il suffit de lire quelques journaux pour s'en convaincre. Elle est devenue tellement prégnante et l'ordre dominant si largement identifié au réel que de simples programmes de gauches sont perçus comme des rêves irréalisables et dangereux. L'irréalité est postulée au moindre écart vis-à-vis des normes économiques, sécuritaires, migratoires, etc...en vigueur. Et la menace s'abat comme un couperet sur le moindre porteur de ces chimères : « Inutile de raconter des sornettes », ce sera « la crise financière généralisée »[13].

Aux sources du réel : l'utopie


Ce mode de pensée s'est installé dans nos consciences. L'utopie, sous de nombreuses dénominations (« l'idéologie », etc...), est devenu un mauvais mot, utilisé pour stigmatiser l'irréalisme de ses adversaires. Il a acquis le statut de vérité a priori. Mais une vérité non questionnée n'est qu'une croyance. Est-ce que véritablement l'utopie n'a rien à voir avec le réel ? Est-ce que, incapable de regarder la réalité en face, elle ne connaît que des réveils désenchantés et des folies destructrices ?
Cela peut paraître surprenant mais rien n'est moins sûr. Une enquête sérieuse le démontrera facilement. Le discours réactionnaire antiutopique nous a fait oublier qu'une grande partie de nos institutions, de nos droits, de nos libertés ont été pendant des siècles considérés comme des utopies et rejetés comme telles. Seuls quelques esprits hardis en imaginaient la réalisation. Elle semblait totalement irréaliste à la plupart de leurs contemporains. Mais ces utopies se sont pourtant réalisées et elles font partie aujourd'hui de la;réalité parfaitement triviale dans laquelle nous vivons.
Dans La barbarie à visage humain, Bernard-Henry Lévy multiplie les jugements définitifs basés sur le constat que les émancipations tournent toujours en leur contraire . Selon lui, « les esclaves et les opprimés » peuvent « s'enivrer de folles espérances », elles seront toujours déçues car « Le Maître » est « l'autre nom du monde »[14] . Faut-il rappeler que les « folles espérances » des abolitionnistes et des esclaves révoltés se sont réalisées et que l'esclavage a été aboli ? Le déni de réalité n'est pas toujours du côté des utopistes.
Il est donc nécessaire de mener l'enquête. Deux exemples nous permettront de quitter les sentiers battus. L'utopie devient réalité : la république Sous l'Ancien Régime,pendant des siècles, l'idée de transformer un grand État comme le Royaume de France en république (un « État populaire » où le peuple est souverain), paraissait totalement déraisonnable. On connaissait les républiques antiques grecques ou romaines et les petits États républicains aristocratiques (les républiques italiennes, les cantons suisses, etc...). Mais il fallait être un
doux rêveur comme Thomas More pour en faire un modèle de société. L'Utopie[15] imagine une république avec toute la difficulté que peut représenter une telle création imaginaire au sein d'une culture monarchiste triomphante. Cette difficulté est palpable, par exemple, dans les paragraphes où apparaît un prince. Un prince, il y a donc un roi ? Pas vraiment, car sa fonction est totalement républicanisée : elle n'est pas héréditaire, il est élu, il n'a pas de pouvoir décisionnaire...De même, c'est un roi, Utopus qui fonde les institutions démocratiques et égalitaires d'Utopie, mais, depuis, le peuple se gouverne lui-même. Thomas More ne peut se dégager totalement de la culture de son temps.Mais il parvient malgré tout à imaginer, et à nous faire imaginer, une société nouvelle ayant, pour une part non négligeable, les traits désirables d'une république démocratique et égalitaire. En plein XVIème siècle !
D'un côté nous ne pouvons qu'admirer cette faculté imaginative capable de créer du neuf au sein même d'un univers qui le nie totalement. D'un autre côté la tentation est grande de n'y voir que du rêve. Et effectivement on n'en trouvait nulle trace dans la réalité. En France notamment, l’État allait évoluer vers une forme de régime de plus en plus absolutiste[16] . La réalité semblait définitivement donner congé aux rêveries républicaines.
Au XVIIème siècle, il est frappant de constater que les protagonistes de la Fronde, vaste rébellion contre la politique royale, ne songèrent à aucun moment à instaurer la république. Elle restait un exemple de régime extrémiste et déraisonnable ouvert à tous les débordements. Lorsqu'au cours des affrontements le parlementaire « modéré » Omer Talon l'évoque, c'est pour faire peur et déconsidérer les propositions, trop radicales à ses yeux, de certains de ses adversaires (nullement républicains)[17] . La république joue ici le rôle 'épouvantail dévolu généralement à l'utopie : l'évocation d'un projet de société totalement irréaliste libérant des forces et des passions destructrices.
Au XVIIIème siècle, avant la Révolution, certains penseurs des lumières notamment Rousseau, le plus célèbre d'entre eux, ont reformulé l'idée républicaine avec beaucoup de force. Mais ce « fou »(Voltaire) ne pouvait renverser le poids d'évidence que confortait une monarchie millénaire que rien ne semblait pouvoir atteindre. Un tel réel déréalisait toute tentative de changement de régime. Les esprits éclairés eux-mêmes adhéraient à ce « réalisme ». Un des plus éminent d'entre eux, Montesquieu, n'a-t-il pas démontré dans des pages célèbres de L'esprit des lois que la république au XVIIIème siècle ne peut plus être qu'un rêve.
Une république est un régime, affirme Montesquieu, fondé sur la vertu, « la vertu politique en est le principe »[18]. C'est un type d’État qui ne peut subsister que si ses citoyens subordonnent leurs intérêts propres à l'intérêt commun, vivent frugalement une vie austère, sont prêts à se sacrifier pour le bien public, etc... Cela en fait pour Montesquieu un régime qui ne peut exister que dans un petit État[19]. A l'ère des empires et des grands États, la république apparaît donc manifestement comme un régime du passé. Et cela d'autant plus que dans un tel régime « il faut (...) bannir l'argent »[20] à une époque où partout le commerce se développe. Dans L'esprit des lois ce régime républicain ne peut être vu que;comme une utopie, merveilleuse, mais dépassée. « Quand vous voyez dans la vie de Lycurgue, les lois qu'il donna aux Lacédémoniens, vous croyez lire l'histoire des Sévarambes »[21]. Les Sévarambes, c'est le nom d'une utopie littéraire célèbre à l'époque, celle de Denis Vairesse : Histoire des Sévarambes (1677).
Un tel rapprochement entre république et utopie est significatif , comme l'utopie la république est admirable,mais, dans le monde d'aujourd'hui, irréalisable. C'est un âge d'or, un rêve.
Enfin, au début de la Révolution française elle-même, la solution républicaine semblait toujours parfaitement irréaliste, non seulement aux éléments les plus conservateurs, mais aussi à ceux qui allaient l'instaurer un peu plus tard. L'étude très éclairante de l'historien américain Timothy Tackett sur l'étonnante évolution des députés de la première Assemblée nationale au cours des premiers mois de leurs mandats,
Par la volonté du peuple[22], nous apprend que dans les premiers temps de la Révolution personne, parmi eux, ne pensait à instituer une république. Robespierre lui-même s'attendrissait en évoquant « la voix auguste et touchante de notre roi qui nous offre le bonheur et la liberté » [23] . Le premier septembre 1789, Rabaut de Saint-Etienne proclamait encore sur le ton de l'évidence « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement rép blicain est à peine convenable à un petit État et l'expérience nous [24]a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratisme et au despotisme. » Tous les traits de l'utopie négative, celle qui sera réactualisée dans les années 70-80, collent ici à l'imaginaire de la république : un rêve totalement irréaliste dont la réalisation ne serait pas l'utopie rêvée mais un cauchemar.
Ainsi, pratiquement jusqu'à sa réalisation effective en 1792, le projet républicain a été perçu par la grande majorité des Français et l'ensemble des députés, y compris les plus radicaux, comme une utopie, une illusion trop éloignée des possibles réels pour produire autre chose que de « l'anarchie »[25] lourde de danger. Or cette utopie va se réaliser, perdurer, se radicaliser avec l'avènement du suffrage universel (d'abord masculin puis général), l'intégration des libertés et droits fondamentaux dans les constitutions, etc... au point qu'aujourd'hui elle incarne le régime politique évident, quasi naturel de la France, et de nombreux États dans le monde. L'utopie est devenue réalité. Bien loin de s'opposer au réel, elle l'a constitué.
L'utopie devient réalité : les droits des femmes L'égalité juridique des femmes par rapport aux hommes, la reconnaissance de leurs capacités intellectuelles, de leur aptitude à pratiquer des métiers longtemps réservés aux hommes, etc... ont longtemps été considérées, eux aussi, comme des utopies irréalisables.Contrairement à la république, dont la réalité à Rome ou en Grèce n'était guère niable, la subordination des femmes semble avoir été de tous les temps. Elle est attestée dans toutes les sociétés historiques et dans les civilisations les plus diverses. Quelques mythes, comme celui des amazones, ne peuvent contrebalancer ce fait massif.Une telle universalité ne signifie-t-elle pas que cette inégalité est dans la nature des choses et non le résultat de choix humains ?
Il y a eu,bien sûr, des utopistes pour en douter. Qu'en est-il de Thomas More ? L'époque n'était pas favorable à une prise de conscience critique dans ce domaine. L'image de la femme au XVIème siècle était particulièrement stéréotypée, reproduisant indéfiniment des traits négatifs[26] et More, lui-même, était un chrétien très pieux et intransigeant[27], les
conditions n'étaient pas réunies pour penser l'émancipation des femmes. Et effectivement, en Utopie, la famille est patriarcale. Le père de famille a une autorité totale sur sa femme et ses enfants et la femme doit être soumise à son mari.Dans le cadre de la vie privée, finalement, rien d'utopique pour l'époque, mis à part, malgré tout, le droit au divorce. L'imagination utopique aurait-elle ici abdiquée ? Pas totalement car au niveau de la vie publique, de la politique, de l'économie, de l'éducation de la vie religieuse... tout change. Les femmes deviennent des citoyennes, elles ont un travail, les jeunes filles reçoivent la même éducation que les garçons, elles peuvent accéder à la prêtrise... Ici l'imagination utopique conçoit des avancées qui sont prédictives d'un réel qui n'émergera que quelques siècles plus tard ( qui n'a pas encore émergé dans le cas de l'accession des femmes à la prêtrise dans l’Église catholique...). Même engoncé dans ses préjugés, le célèbre utopiste est parvenu à élargir l'imaginaire des possibles féminins au delà de la réalité rétrécie de son époque. Il ne sera pas le seul. Des auteurs audacieux se succéderont sous l'Ancien Régime pour défendre le droit des femmes sans prendre leur sujétion présente comme un fait indépassable[28], mais ils resteront isolés à l'intérieur de cultures affirmant toujours massivement l'infériorité irrémédiable du deuxième sexe. Au sein même des philosophes des lumières, le cinquième livre de l'Emile, le célèbre ouvrage de Rousseau, représente un véritable manifeste contre l'émancipation des femmes. Il les assigne à un réel éternel et désespérant. Les maximes de Rousseau ne se déclaraient pas hostiles aux femmes mais prétendaient constater une fatalité de la nature. « L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature (...) La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est point du ressort des femmes »[29]. S'il en est ainsi les revendications des femmes sont absolument vaines. On ne peut aller contre l'ordre naturel des choses. Ce serait prendre ses désirs pour la réalité. Si les femmes ont une nature, une essence qui les voue à être mères avant tout, à se soumettre à l'homme, à occuper essentiellement des fonctions domestiques, etc... elles ne peuvent y déroger sans que cela produise des catastrophes : des catastrophes démographiques, familiales, personnelles constamment évoquées dans L'Emile. Leur assujettissement participe à l'ordre immuable du réel, leur désir d'émancipation n'est que désordre et songe vain.
C'est ce mode de pensée auquel se heurteront encore les collectifs de femmes engagés dans la Révolution française. D'Olympe de Gouges [30] aux Républicaines Révolutionnaires[31], de nombreuses femmes ont agi en citoyennes actives et réclamé, explicitement ou implicitement, des droits. Malgré leur précieuse contribution au processus révolutionnaire leurs mouvements sont dissous par la Convention fin octobre 1793. Le rapporteur du Comité de Sûreté Générale, Amar, justifie la mesure en expliquant qu'elles sont dépourvues des qualités morales et intellectuelles nécessaires à l'exercice des droits politiques : « Les fonctions privées auxquelles sont destinées les femmes par la nature même tiennent à l'ordre général de la société. », « Il n'est pas possible que les femmes exercent les droits politiques »[32]. Comme le fait remarquer Dominique Godineau [33], les Conventionnels, par ce décret, cherchent à rendre réelle l'image qu'ils aiment à se représenter de la Femme : douce et soumise, s'accomplissant uniquement dans la vie familiale. Mais ce n'est qu'une image. En réalité, pendant la Révolution, de nombreuses femmes se sont montrées tout autres : citoyennes engagées, résolues, élaborant des stratégies politiques, intervenant dans la rue et dans les assemblées... Le décret nie ce réel au nom du réel imaginaire qui affirme qu'hors de ses rôles traditionnels la femme ne peut que générer du désordre et gêner l'action des citoyens mâles. Ce réel imaginaire sera opposé aux femmes chaque fois qu'elles chercheront à s'émanciper. Souvenons nous des plaisanteries sur les suffragettes, forcément ridicules en réclament le droit de vote. Ce n'était pas sérieux, manifestaient les rieurs retrouvant l'esprit des caricatures de femmes émancipées de Daumier[34] en 1848. Mais ces manifestations de femmes construisaient pourtant cette réalité qu'on décrétait irréelle. C'est justement aux moments où l'émancipation des femmes commence à s'inscrire dans la réalité que l'argument de l'utopie (au sens des années 70-80) va prendre le plus d'ampleur. Malgré les défaites, les moqueries, les répressions, les femmes vont obtenir progressivement le droit de s'instruire, le droit de travailler et , entre les deux guerres, les campagnes pour le droit de vote semblaient;toucher au but[35]. On aurait pu imaginer que devant ce processus très concret et très réel les discours sur les incapacités des femmes, leurs fonctions millénaires et l'irréalisme de leurs revendications allaient s'estomper, mais cette réalité n'élimine aucunement le discours réactionnaire (au sens propre) assimilant l'ordre patriarcal au réel et les revendications égalitaires à d'irréalisables utopies.Autour de la première guerre un manuel scolaire destiné aux jeunes filles enseigne que « le ménage est pour la femme un devoir agréable (...) elle y est admirablement propre »[36],tandis qu'une des principales antiféministes de l'entre deux guerres, Marthe Borély, fustige les « utopistes du féminisme »[37] réclamant le droit de vote : « Le suffrage universel nous a déjà valu notre humiliation présente (en 1917) un suffrage plus universel ne nous apporterait que trouble et honte »[38]. Elle dénonce sans relâche cet utopisme des féministes, leurs « chimères »[39], les « faux espoirs » dont elles se nourrissent[40], et leur absence de « bon sens » qui leur fait perdre de vue « les réalités »[41].
Quelles sont ces « réalités » ? Ce sont toujours les mêmes : « Il est inutile de le nier, la femme n'est pas pareille à l'homme (...) La déduction, le raisonnement, la méditation supérieure de l'homme font qu'il réussit mieux quand il s'agit de théoriser, d'approfondir un sujet, de persévérer dans une route donnée, de porter une science à la perfection »[42] .
Toute cette argumentation déterministe cherche désespérément à rejeter hors du réel, et donc hors des possibles, tout ce qui s'écarte de l'ordre patriarcal encore dominant. Mais l'ordre dominant n'est pas le seul possible et une autre réalité surgit déjà en ce premier XXème siècle, balayant cette rhétorique du réel et de l'utopie. Elle servira certes encore, on la retrouvera,par exemple, à l’œuvre dans les débats qui suivront la parution du « Deuxième sexe »[43], mais rien n'y fait, malgré leur supposée nature inférieure, les femmes sont parvenues à acquérir les droits qu'elles revendiquaient, à voter, à faire des études, à travailler sans demander la permission à leur mari, à faire reconnaître leurs droits sur leur corps (droit à la contraception, à l'avortement), etc... et aucune catastrophe n'est survenue. Certes, beaucoup reste à faire, des inégalités subsistent et des régressions sont possibles, mais « l'utopie » de l'égalité juridique s'est réalisée et fait partie du réel d'aujourd'hui. Notre réalité, cette fois encore, se révèle composée d'un élément tout à fait essentiel qui a été pendant des siècles une utopie. Qui a dit que les utopies ne se réalisent jamais ?

Réalisme utopique


Ces deux exemples d'utopie pleinement réalisées et constitutifs de la réalité d'aujourd'hui, ne sont bien sûr pas les seuls.On aurait pu prendre l'exemple de l'abolition de l'esclavage, de la laïcité, des libertés fondamentales, etc... des droits pour lesquels il a fallu se battre et qui ont été dénoncés, quelquefois très longtemps comme des utopies irréalisables et dangereuses au nom d'un réel qui était le réel existant érigé en réel absolu.On pourrait dire au contraire, plagiant Hegel, que rien de grand ne s'est fait dans le monde sans utopie, l'utopie d'hier étant bien souvent la réalité d'aujourd'hui. Nous nageons donc ici en pleine utopie. Et c'est le réel.

Notes

[1]Alain Schnapp et pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante. Textes et documents novembre 1967-juin 1968,
Seuil, 1988, 1ère éd. 1969, p.561
[2]Boris Gobille, La vocation d'hétérodoxie in Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai
Juin 68, les éditions de l'atelier, 2008, p.208
[3]Xavier Vigna, L'insubordination ouvrière dans les années 68,PER, 2007,p.329
[4]Parmis les ouvrages les plus médiatisés : André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d'hommes, Seuil, 1975;Les
maîtres penseurs, Grasset,1977;Bernard-Henry Lévy, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977 E.M. Cioran,Histoire
et utopie, Gallimard, édité en 1960 mais republié en 1977 ;Gilles Lapouge, Utopie et civilisation, Champs Flammarion,
1978;Jean Servier, L'utopie, PUF Que sais je ?, 1979, etc...
[5]La barbarie à visage humain, p.40
[6]Ibid p.43
[7]Les maîtres penseurs, p. 12-13 et 17
[8]Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme , Flammarion, 1992
[9]Titre d'un article de Cécile Ducourtieux dans Le Monde du 13 avril 2017
[10]La Provence 15 avril 2017
[11]Le Figaro 21 avril 2017
[12]Le Monde 20 avril 2017
[13]Le Figaro 13 avril 2017. L'éditorial dont est extraite cette phrase a pour titre : « La faillite comme projet »...
[14]P. 43
[15]Œuvre de Thomas More écrite en 1515 et 1516
[16]Arlette Jouanna, Le pouvoir absolu. Naissance de l'imaginaire politique de la royauté,Gallimard,2013
[17]Arlette Jouanna,Le prince absolu . Apogée et déclin de l'imaginaire monarchique, Gallimard, 2014,p.170
[18].Montesquieu, L'esprit des lois, la Pléiade, 1951, 1ère ed.1748, p.270
[19]ibid
[20]ibid
[21]Ibid p.267
[22]Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel,
1997, 1ère éd. 1996
[23]Ibid p.96
[24]Cité par Jean-Denis Bredin, Syéyès,éditon de Fallois, le livre de poche, 1988, p.201
[25]Le mot est déjà en vogue dans son sens négatif de désordre :Timothy Tackett, Par la volonté du peuple, p.98
[26]Sara F. matthews Gréco, Ange ou diablesse.La représentation de la femme au XVIème siècle, Flammarion, 1991
[27]Bernard Cottret, Thomas More, Talliandier, 2012
[28]Maîté Albistur et Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français, édition des femmes, 1977
[29]Rousseau, L'Emile ou de l'éducation, Garnier-Flammarion, 1966 1ère éd. 1762, p.507
[30]Olympe de Gouges, Œuvres présentées par Benoîte Groult, Mercure de France, 1986
[31]Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Alinéa,
1988
[32]Ibid, p. 173
[33]Ibid, P. 270
[34]Daumier, Intellectuelles et femmes socialistes, éditions André Sauret, 1974, dessins antiféministes réalisés par Daumier à
la veille et pendant la Révolution de 1848
[35]Laurence Klejman et Florence Rochefort, L'égalité en marche. Le féminisme sous la troisième république, Presses de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1989
[36]La jeune fille française, enseignement primaire-cours moyen supérieur, Librairie Larousse, p.
185
[37]Marthe Borély citée dans Bertrand Matot, ces femmes antifemmes. Aux sources inattendues du genre, Lemieux, 2017, p.
29
[38]Ibid, p. 26
[39]Ibid, p . 38
[40]Ibid, p. 32
[41].Ibid, p. 34
[42]Ibid p.. 69, citation de Gina Lombroso extraite d'un livre paru en 1924 : L'âme de la femme
[43]Sylvie Chaperon, Haro sur le deuxième sexe in Christine Bard (dir.), Un siècle d'antiféminisme, Fayard, 1999

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16/03/2026

AURA : un outil de solidarité financière interassociatif

  • Lamy Christian
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Un fonds solidaire a été pensé par deux réseaux associatifs proches : le Réseau des Epiceries, Cafés Culturels et Cantines en Associatif (150 membres) et les adhérents du Réseau des CREFAD (16). AURA, Association pour l’Utilité des Ressources Associatives, a été créée par ces deux réseaux en 2006 pour la gestion spécifique du fonds. L’adhésion est réservée aux membres des réseaux qui le souhaitent.

Depuis sa création AURA a créé une seule ressource : une solidarité financière.

Celle-ci est constituée par la cotisation annuelle des adhérents (à 0,5% du chiffres d’affaires de chaque association avec un minimum de 150 euros) pour les recettes, et de prêts de trésorerie ou d’investissement pour les dépenses, prêts sans intérêts. Les durées et modalités de remboursements des prêts sont définis avec chaque emprunteur. La décision de prêt est décidée rapidement par l’ensemble des adhérents par consultation électronique.
Pour avoir droit au prêt il faut avoir cotisé 3 ans.

Les frais de fonctionnement de AURA sont réduits au minimum soit un total de 4 000 euros depuis sa création.
En 2025, sont adhérentes 18 associations qui en dix années ont cotisé pour un total de 170 000 euros permettant de prêter chaque année 100 000 euros en moyenne par des prêts de 15 000 euros maximum. Au fil des années, 8 associations ont cessé de cotiser dont 6 associations qui se sont dissoutes pour des raisons multiples mais pas financières.

Seulement, deux associations ont occasionné des défauts de remboursements pour un total 6 000 euros sur les 15 ans de fonctionnement du dispositif.

Pour plus d'information sur les fonds de trésorerie mutualisés, voir la note de l'association Opale disponible ici.  

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16/03/2026

Auto-production accompagnée : l'exemple des jardins de la cité des Aubiers à Bordeaux

  • Cérézuelle Daniel
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Pour clarifier ce que l’on peut attendre de l’implantation de jardins familiaux de développement social dans un territoire en difficulté, nous prendrons un exemple particulièrement réussi : celui de la Cité des Aubiers à Bordeaux. En 1993, après un long travail de montage de dossier et de concertation avec les habitants effectué par l’association Les jardins d’Aujourd’hui, 24 parcelles en pied d’immeuble sont distribuées. Ces parcelles sont de taille variable, car les besoins et les capacités des ménages sont eux aussi variables. En 1996, 13 parcelles supplémentaires sont créées. Examinons les effets de cette création.

Consommation des ménages

Lieux de production, les jardins familiaux ont une fonction économique évidente et pourtant elle est délicate à apprécier. Il ressortait d’une étude réalisée antérieurement en Aquitaine que pour des ménages qui ont un revenu très faible, l'exploitation moyenne d'un jardin d’une superficie moyenne de 350 m2 permet de faire des économies substantielles et de desserrer sensiblement les contraintes budgétaires Il semble que la disposition d'un jardin s'accompagne plutôt d'une augmentation de la consommation alimentaire et d’une diversification des nourritures que d'une réduction des dépenses. 
Les observations faites aux Aubiers où les jardins s'adressent à un public qui connaît majoritairement des difficultés économiques, confirment ces analyses. La taille des parcelles est de 150 m2 en moyenne. Notons que, bien souvent, les jardiniers, lorsqu'ils parlent avec l'enquêteur, ont tendance à sous-estimer, au moins en apparence, le rôle économique du jardinage. En effet, bien souvent l’observation des pratiques de ces mêmes jardiniers révèle un usage très « productiviste » du jardin, qui permet de relativiser leur propos. De toute façon, la majorité des jardiniers rencontrés affirme que le jardin leur fait faire des économies.
"Oui, le jardin fait faire des économies. Maintenant, pendant quatre mois, on n'achète plus de légumes" (acquiescement des autres jardiniers turcs présents). (Entretien n°19)
"Mon jardin, c'est d'abord pour faire des économies. Maintenant, on mange les produits du jardin, ça permet de boucler le mois. On cultive plein de choses mais pas assez pour faire des conserves car on est nombreux." (Entretien n°2)
"On peut passer 3 ou 4 mois sans acheter de légumes." (Entretien n°4)
"L'année dernière, j'ai ramassé 300 kg de tomates, 50 kg de haricots, oui ça économise." (Entretien n° 8)
"On mange ce que je ramasse. Je n'achète pas de légumes." (Entretien n°12) 
Le fait que le jardin permet d'accéder à une consommation de produits de meilleure qualité fait partie des avantages économiques. Mais comme il s'y mêle une dimension qualitative du plaisir, les jardiniers n'y voient pas un aspect économique. Dans leur langage, moins dépenser c'est économique, mieux consommer au même prix n'est pas économique!
"On ne fait pas des économies, mais ce n'est pas le plus important : les légumes sont meilleurs." (Entretien n°7)
"J'ai un jardin pour faire des économies et pour être dehors." (Entretien n°12)
"Pour avoir des légumes et faire des économies, pour avoir de la qualité et être dehors." (Entretien n°13) 

Sociabilité

Comme dans beaucoup de groupes de jardins moins marqués socialement, le jardinage est l’occasion de multiples dons et contre dons, d’échanges de coups de main et de savoir-faire qui consolident d’abord le groupe familial. « Quand il y en a trop, on en donne aux autres et aux petits enfants qui viennent assez souvent. On a des amis, filleuls et filleules qui viennent souvent manger. On reçoit pas mal. Quand on part en vacances, c’est le père du filleul qui vient arroser ». Signalons que, contrairement à ce qu’on observe sur beaucoup de groupes de jardins ouvriers classiques, le jardinage est, aux Aubiers, plutôt conduit en couple ou avec les enfants. La plupart des familles prennent très souvent des repas sur le jardin qui fonctionne comme une extension de la salle à manger et non comme le domaine privé d’un membre de la famille.
Par ailleurs, les jardins sont un lieu où les jardiniers apprennent à se reconnaître. D’abord entre membres d’une même communauté. Il suffit de passer, s’il fait beau, sur la dalle qui sert d’espace de rencontre pour se rendre compte que ce lieu joue le rôle d’agora, de place publique où l’on va passer le temps pour le plaisir de rencontrer les autres membres de la communauté turque qui habitent la cité. Les cabanes sont équipées pour faire du thé à la menthe et les petits verres passent de main en main à longueur d’après-midi. Mais les jardins ne sont pas un lieu de repli identitaire. Ils favorisent aussi une sociabilité élargie. D’abord, il y a fréquemment transferts de savoir-faire entre « cultivés» et «incultes» en jardinage. Certes, l’animatrice de l’association « Les Jardins d’Aujourd’hui » est là pour jouer un rôle de conseil, mais des jardiniers apprennent à jouer ce rôle, et d’autres (et cela est tout aussi important pour des personnes menacées de marginalisation) apprennent à tirer profit des compétences de ceux qui savent.
Les jardins sont aussi un support d’intégration sociale et de reconnaissance entre communautés «À travers la pratique du jardinage, les communautés s’ouvrent entre elles », atteste la direction du Centre Médico- Social. Un jardinier nous confie : « Sur le jardin, il y a deux clans : les turcs et les autres. Moi, j’arrive un peu à parler avec eux. On parle jardin ; mais ce n’est pas facile ! On discute, on échange des idées sur la culture, on apprend des choses nouvelles. C’est un bien. On voit comment ils font là-bas par rapport à ce qu’on fait ici. On parle de jardin. S’il y a des maladies qu’on ne connaît pas, on en parle… Les femmes, c’est difficile de parler avec elles. On parle avec les maris qui viennent voir et avec les jeunes. Ils sont gentils, on échange des idées ». Comme le signale l’animatrice : « il y a des propos racistes, c’est banal. Mais le discours des jardiniers évolue beaucoup lorsque je place dans des parcelles côte à côte des gens racistes et des gens d’origine différente. Cela ne change pas du jour au lendemain. Mais on voit le travail qu’accomplit le voisin, on découvre d’autres méthodes de culture…cela a un effet bénéfique. Les gens apprennent à se connaître. En trois ans, c’est finalement peu de temps ! »
Ceci dit, il est toujours étonnant de remarquer que cette fonction socialisante et intégrative du jardin opère souvent à l’insu des intéressés « Non, on n’échange pas de coups de main ! Bien sûr que je bricole : regardez ! Je suis en train de refaire cette table pour les repas avec les autres jardiniers…Je fais des plants et je vais en chercher à côté, à Bruges où il y a un maraîcher qui en jette. C’est X (un jardinier sénégalais) qui m’a montré où c’est. Des fois, je répare ou je bricole : tapisseries, réparations en plomberie, etc. contre l’apéro ».

Vie publique

En peu de temps, les jardins sont devenus un lieu symboliquement important dans la cité. C’est d’abord un lieu de désir de la part de tous ceux qui auraient voulu obtenir eux aussi un jardin. C’est aussi un lieu où on vient se promener. Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que dans cette cité où beaucoup d’équipements sont en crise, voire saccagés, les jardins sont respectés, et cela tout le monde le signale comme quelque chose d’important, « au début j’avais un peu peur de prendre un jardin. Il y a beaucoup de casse dans les entrées ; ce sont les jeunes. Mais, vu ce qui se passe dans la cité, dans le jardin ça se passe bien ». Notons que ce respect des jardins s’observe aussi dans beaucoup d’autres sites urbains en crise : par exemple, dans des quartiers « durs» de New York. Cela tient, entre autres, à ce que les jardins coopératifs font partie d’une catégorie d’espace urbain en voie de raréfaction et qui ont toujours joué un rôle important dans la socialisation et l’apprentissage, car ils sont mixtes.
D’un côté, ce sont des lieux qui sont publics : on peut y circuler librement, on y voit les autres, on y est vu. Ils sont soumis à des règles générales de police. D’un autre côté, ce sont des lieux privés : chaque titulaire est maître de sa parcelle, il s’y livre au vu de tous à une activité qui relève de l’économie domestique et de l’intimité de la vie familiale. C’est donc un lieu où un travail immédiatement utile est visible par tous et où se manifestent la beauté et l’utilité du faire. L’utilité visible du travail et de l’effort justifient le respect et facilitent l’apprentissage des règles et de la civilité. Au lieu d’être « res nullius », l’espace public est reconnu comme lieu de la vie des autres. « A un moment, des familles turques venaient passer l’après-midi devant mon jardin. En repartant, elles laissaient par terre les couches-culottes sales. On leur a dit de ne pas le faire. Maintenant, ça n’arrive plus » Pour des gens qui ont du mal à comprendre l’abstraction et la généralité impersonnelle des règles publiques, les jardins, lieu à la fois public et privé, sont un lieu très important d’apprentissage de la loi et de la civilité.

Socialisation des jeunes

Les observations précédentes appellent des remarques importantes : les jardins sont un des rares lieux où des jeunes sont initiés de manière sensible à la valeur du travail. C’est vrai tout particulièrement des jeunes garçons, car les filles ont plus de facilité à se construire autour de cette valeur en participant aux responsabilités domestiques des femmes. Signalons d’abord que les jeunes enfants sont emmenés très souvent sur le jardin et ont l’occasion de participer aux travaux de jardinage. C’est très important au plan éducatif car, comme le signale un travailleur social : « dans cette cité, il y a des difficultés autour de la position paternelle. Rares sont les pères qui travaillent et rares sont les familles que nous suivons dans lesquelles les divers enfants ont le même père. Il y a ici un problème de figure paternelle, problème confirmé par la police et l’école. Il n’y a pas de reconnaissance des hommes par le travail. Ils perdent leur autorité : ce sont les femmes qui ont la prépondérance. Il n’y a pas sur la cité de lieu où les hommes peuvent faire quelque chose ».  Maintenant, il y a le jardin (pour quelques-uns). Bien entendu, arrivés à l’adolescence, les jeunes sont beaucoup moins présents sur les jardins et semblent même soucieux de s’en détacher. « C’est une tradition de nos parents... c’est bon pour leur génération », disent-ils. Mais, en dépit de ces dénégations, qui semblent dictées par un désir tout naturel de participation à la culture « jeune », on ne peut s’empêcher de penser que les principaux bénéficiaires des jardins sont peut-être ceux qui n’y mettent presque jamais les pieds : à savoir les jeunes de la cité. En effet, le simple fait qu’ils respectent ce lieu, atteste qu’ils y rencontrent ne serait-ce que symboliquement une valeur importante : le travail concrètement et visiblement utile, mis en œuvre personnellement par des personnes qu’ils connaissent et reconnaissent. Comme le remarque l’animatrice : « Au début, les adolescents disaient : à cause des jardins, les adultes vont se démolir entre eux ; et les adultes disaient : les jeunes vont venir tout casser ; finalement, ni l’un ni l’autre n’a eu lieu !»


Pour résumer, on peut dire que les jardins familiaux, tels qu’ils fonctionnent aux Aubiers, opèrent sur un double registre : c’est à la fois un outil de consolidation de la sphère privée et un lieu d’initiation et de passage de la sphère privée à la sphère publique.


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06/02/2018

Auto-réhabilitation accompagnée des logements

  • Dechy Gérard
Une réponse pour préserver la planète, une solution pour créer de l’emploi. Le logement et les transports constituent les deux postes principaux de consommation d’énergie et d’énergie fossile en particulier. C’est donc sur ces deux secteurs d’activités qu’il faut agir en priorité si l’on veut vraiment préserver la planète des gaz à effet de serre et préparer, avec le maximum d’efficacité et d’efficience, la transition vers les énergies renouvelables. Mais, en matière de transports, cela suppose la création d’infrastructures nouvelles, pour le ferroutage notamment, et prendra du temps. En revanche, l’isolation des passoires à calories que constituent près de 80% du bâti a des effets immédiats et massifs sur la réduction des consommations dans le secteur d’activités qui crée le plus d’emploi par euro investi. Cependant, malgré une volonté affirmée et réaffirmée, malgré les mesures prises et les budgets engloutis dans les politiques de rénovation urbaine, le compte n’y est pas et les objectifs affichés ne sont pas au rendez-vous. Et si on n’avait pas tout essayé ? Et si on n’avait pas mis toutes les chances de réussir pour que les occupants de ces passoires passent à l’acte ? Quels sont les freins et comment les desserrer ? Quels sont les leviers et comment les actionner ? Quelques constats tout d’abord. Premier constat : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Ainsi, s’exprimait Jacques Chirac à l’assemblée plénière du 4ème sommet de la Terre à Johannesburg, le 02 septembre 2002. 16 ans déjà ! Malgré les climato-sceptiques et autres lobbies liés aux énergies fossiles, nous en connaissons les causes principales, avec la production des GES et de CO2 en particulier, et les remèdes : modifier le « bouquet » énergétique en développant les énergies renouvelables mais aussi, et surtout, car les énergies renouvelables n’y suffiront pas, diminuer notre consommation en ciblant prioritairement, par souci d’efficacité et d’efficience, les secteurs les plus gourmands en énergie, le bâtiment et les transports. Or, en Europe, le bâtiment représente 40% de la consommation totale et 36% des émissions de GES. Et l’ordre de grandeur est le même pour les transports. Deuxième constat : Nous sommes tous concernés, mais pas de la même manière. En effet, en matière de transports, cela nous impacte bien évidemment dans nos modes de vie et nos choix de consommateurs et notamment, dans l’usage que nous faisons de la voiture pour des déplacements individuels. Le changement de comportement a sans doute commencé avec le développement des circuits courts, d’une part et d’autre part, avec la pratique du co-voiturage et une approche plus fonctionnelle et moins personnelle de notre « chère » voiture mais il prendra d’autant plus de temps qu’il sera vécu comme une contrainte à mettre au débit d’une écologie punitive. En outre, l’augmentation des prix du logement dans les centres-villes et les métropoles oblige les moins fortunés à s’éloigner de plus en plus de leur lieu de travail dans des zones moins desservies par les transports en commun. Les déplacements domicile-travail ne sont donc pas près de diminuer ni en temps avec les engorgements quotidiens de toutes les villes ni en distance et, si des élu(e)s, plus visionnaires et plus volontaristes que d’autres, prônent d’ores et déjà l’interdiction de circuler pour véhicules diesel et leur remplacement par des véhicules électriques ou hybrides, gageons que cette transformation prendra quelque temps pour aboutir. En revanche, il n’en va pas de même en matière de logement car nous vivons, pour la majorité d’entre nous, dans des passoires à calories (¾ du parc immobilier existant est en classe D, E, F ou G)[i]. Nous en payons donc directement les conséquences, en termes financiers bien sûr, au point qu’un ménage sur 5 est désormais en situation de précarité énergétique. Mais les pénalités ne sont pas que financières, car l’insalubrité liée à l’absence de chauffage entraîne également une dégradation de la santé des occupants des logements concernés (affections pulmonaires notamment) et le délabrement du bâti lui-même. Il y a donc urgence pour mettre en œuvre des mesures qui permettent à chacun d’accéder, dans un des pays les plus riches de la planète, à un droit aussi fondamental que celui d’avoir un toit et de vivre dans un logement décent. Troisième constat : une opportunité à saisir Plutôt que de regarder l’état du bâti comme un écueil et une charge insurmontables, nous pouvons aussi, en changeant de lunettes, regarder le verre à moitié plein et constater alors que la rénovation et la réhabilitation des bâtiments a des effets immédiats sur l’emploi. C’est même le secteur d’activité qui utilise le plus de main d’œuvre par euro investi (3 euros sur 4 sont des dépenses de main d’œuvre). Cette création d’activités et de richesses nouvelles est au bénéfice direct de nos territoires de vie, d’une économie réelle, de proximité, non délocalisable et des entreprises implantées sur ces territoires et en particulier de nos artisans, la majorité des travaux étant à leur portée dans des logements en majorité individuels. En outre, la rénovation a aussi des effets sur la valeur du patrimoine bâti et l’image du territoire, et, last but not least, sur la qualité de l’air que nous respirons. Bref, de quelque côté que nous nous tournons, nous ne sommes plus ici dans l’écologie punitive mais dans une situation de gagnant-gagnant pour nous, pour nos territoires et pour la planète que nos enfants et petits-enfants nous ont prêtée. Et pourtant, ce gigantesque marché de la rénovation (24 MDS € dans l’ex région Nord pas de Calais pour le seul parc privé individuel) reste encore, pour l’essentiel, à l’état de potentiel et les politiques publiques et les différentes réponses mises en œuvre par les Etats membres ne suffisent pas pour atteindre les objectifs fixés et pour que les maîtres d’ouvrage privés « passent à l’acte ». Et si on n’avait pas tout essayé ? Toutes les mesures qui ont été mises en œuvre reposent jusqu’alors sur deux des trois piliers de l’économie, le marché, d’une part et la redistribution, d’autre part avec une intervention massive des politiques publiques sous différents formes, dans le parc privé comme dans le parc social mais elles font l’impasse sur la citoyenneté économique et l’apport en industrie des ménages qui certes, n’apparaît pas dans le PIB mais peut cependant constituer une réponse pour préserver la planète et une solution pour créer de l’emploi. Ainsi, tous les travaux qui ont été entrepris l’ont été pour les gens mais rarement, beaucoup trop rarement, avec eux. Pour ce faire, l’Etat intervient soit directement par des subventions versées aux maîtres d’ouvrage soit par des exonérations fiscales sur les matériaux utilisés et les travaux effectués. On peut ici citer sans prétendre à l’exhaustivité la TVA à taux réduit à 10 % « pour relancer l’emploi » et pour tous les travaux de réhabilitation, à 5,5% pour ceux ayant trait à l’isolation (quand bien même cela concerne surtout les portes et les fenêtres alors que les pertes en calories concernent d’abord la toiture), des aides de l’ANAH (Agence Nationale pour l’Amélioration de l’Habitat) pour les propriétaires occupants, sous condition de ressources ou pour les propriétaires bailleurs qui conventionnent avec l’Etat ou encore des moyens déployés sur les quartiers dégradés dans le cadre de la Rénovation Urbaine. Les territoires ont aussi été mis à contribution et, in fine, beaucoup d’argent public a été englouti dans des opérations dont le Conseil d’Etat dit lui-même, dans son rapport sur le droit au logement, qu’elles ont une durée de vie limitée. En outre, les moyens publics étant de plus en plus limités, il est clair que la procédure retenue ne pourra répondre à l’ensemble des besoins exprimés. Et si on faisait autrement en intégrant les habitants au processus de rénovation, en faisant avec eux, en les considérant non pas seulement comme des consommateurs mais comme des producteurs, comme des ressources qui permettent de faire ensemble, entreprises, territoires et citoyens, plus que ce que chacun peut apporter séparément ? C’est le pari que nous prenons : en associant tout au long du processus propriétaires comme locataires, en les impliquant concrètement dans les choix et la mise en œuvre des matériaux, en les accompagnant physiquement jusqu’au pied du mur par des professionnels qui garantissent la réalisation des travaux dans les règles de l’art, on crée les conditions d’un passage à l’acte et du déclenchement de travaux qui n’auraient pas vu le jour, on crée aussi les conditions d’un usage pérenne et de la maintenance d’un habitat approprié par ses occupants. Nous appelons cela l’auto-réhabilitation accompagnée (ARA). L’idée n’est pas nouvelle et après la deuxième guerre mondiale, les Programmes d’Action Contre les Taudis (PACT) qui associaient étudiants et occupants dans des chantiers solidaires pour rénover des logements passablement dégradés procédaient de cette démarche du « faire avec ». Mais depuis lors et jusqu’à présent, les expérimentations qui ont été conduites dans le cadre de l’ARA se sont adressées, pour l’essentiel, à des publics défavorisés[ii]. De ce fait, l’ARA est connotée avec la précarité énergétique de ces publics et considérée comme une réponse sociale aux besoins de ces personnes. Cantonnée au champ du social, l’ARA apparaît d’abord comme une dépense (et non comme un investissement) et une dépense prise en charge essentiellement par la puissance publique dans la mesure où l’objectif premier est de limiter au maximum le « reste à charge » des personnes concernées. Compte tenu du contexte de contrainte budgétaire forte pour l’Etat comme pour les collectivités locales, le développement de cette forme d’ARA sociale, qui se traduira par une augmentation de dépenses sur des budgets en réduction, est donc voué à l’échec s’il se limite à ces seuls publics. Dit autrement, si l’ARA, par ses effets directs en termes de baisse de consommation d’énergie et de transition, peut être une solution pour préserver la planète, elle ne peut se cantonner à cette seule approche sociale. En revanche, en intégrant l’ARA pour tous les publics dans les politiques publiques co-construites sur les territoires qui le décident, ces territoires se dotent, en leur qualité de maître d’ouvrage, d’un levier supplémentaire pour permettre à tous les habitants de passer à l’acte en étant associés aux mesures prises pour améliorer leur cadre de vie. Ce faisant, ils ouvrent de nouveaux marchés aux entreprises implantées sur ces territoires et aux artisans en particulier[iii]. Les ressources des habitants, leurs compétences et le temps consacré à la réalisation de leur projet constituent alors, non pas une concurrence déloyale pour les entreprises mais au contraire, de nouveaux marchés, créateurs de richesses et d’emplois non délocalisables sur les territoires qui le décident. Certains l’ont déjà bien compris comme en témoignent les progressions rapides des grandes surfaces de bricolage mais, malgré les conseils prodigués, gratuitement, l’accompagnement du client consommateur s’arrête le plus souvent à la porte du magasin sans garantie de la bonne mise en œuvre des matériaux acquis… avec 20 % de TVA. Mais la démarche concerne aussi, et de plus en plus, des artisans qui ont compris que la réalisation, avec leur client, de chantiers « hybrides » leur permettait d’avoir accès à de nouveaux marchés et de développer ainsi leur chiffre d’affaires[iv]. Cela étant, « faire » et « faire faire » ne relèvent pas des mêmes compétences et la transmission d’un savoir ne va pas de soi pour tous ces professionnels. C’est pourquoi nous pensons nécessaire de les qualifier et de certifier cet accompagnement des maîtres d’ouvrage privés (AMOP). C’est le sens de la formation qui a été développée par les universités de Valenciennes et du Littoral et qui a vocation à être diffusée par la FedAc pour essaimer sur l’ensemble du territoire national. Il ne s’agit pas pour nous de prétendre que l’on pourra tout résoudre par l’auto-réhabilitation accompagnée mais, en considérant les habitants comme autant de ressources et de compétences disponibles, on dispose là d’une contribution largement sous-utilisée pour faire levier sur les politiques de rénovation des logements qui sont mises en œuvre et créer sur les territoires qui s’y engagent, les richesses et les emplois qui s’y rattachent. La planète ne s’en portera que mieux.
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Autoproduction

Auteur
  • Roustang Guy
Introduction synthétique L’Autoproduction renvoie à des pratiques de la vie quotidienne : cuisiner, bricoler, cultiver des légumes dans son jardin etc.
Développement didactique L’autoproduction, qui ne donne pas lieu à des échanges monétaires, n’est pas prise en compte dans le produit intérieur brut (PIB), qui prétend mesurer les richesses produites au cours d’une année. Actuellement, l’évolution du PIB et sa croissance tendent à monopoliser toute l’attention des politiques et de l’opinion comme mesure du bien-être, au risque d’occulter complètement le rôle de l’autoproduction. Pourtant lorsqu’on a cherché à estimer la valeur de cette autoproduction en affectant un prix aux heures consacrées à des activités d’autoproduction, on a constaté qu’il faudrait augmenter le PIB de 35 à 75% selon les conventions de calcul retenues. L’enquête budget-temps de 1974 considérait en effet que 48 milliards d’heures ont été consacrées au travail domestique et 41 milliards au travail rémunéré. L’écart entre 35% et 75% s’explique par les différences de valeurs affectées au travail domestique, selon qu’on choisit pour évaluer le travail domestique le prix d’un manœuvre ou celui d’une personne qualifiée. « La production domestique ne corrige pas la faiblesse des ressources monétaires des plus pauvres, elle semble plutôt améliorer le niveau de consommation des classes moyennes. En effet, ceux qui en ont les moyens, s'ils en ont envie, s’engagent dans des pratiques d’autoproduction. Ils produisent des légumes ou des fleurs, bricolent dans leur logement pour le rendre plus confortable et plus agréable. » (Extrait de l’article de D.Cérézuelle et G.Roustang dans livre //L’économie solidaire en mouvement// Ed.Erès 2022). C’est pourquoi nous proposons de développer l’autoproduction accompagnée pour aider les personnes qui n’ont pas l’outillage voulu et les moyens de se le procurer, ou le savoir-faire nécessaire. Actuellement il est beaucoup question de mieux isoler les logements pour faire des économies d’énergie, mais les objectifs d’isoler quelques centaines de milliers de logements chaque année ne sont jamais atteints, faute d’accompagner les propriétaires ou locataires. Cela suppose que l’on sorte l’autoproduction accompagnée du cadre très social qui est actuellement le sien pour faire de l’autoproduction accompagnée « tous publics » un outil ordinaire de la politique du logement, comme le recommandent le Conseil d’Etat et le Conseil Général du Développement Durable. Mais on attend toujours l’application de ces recommandations. Faire avec les gens ne s’improvise pas. Intégrer les personnes qui n’ont pas appris à jardiner dans un jardin familial suppose de les accompagner. Pour améliorer ou isoler son logement, tout le monde ne dispose pas de l’outillage, des savoir-faire ou de la confiance en soi nécessaires. C’est pourquoi il faut mettre en place au niveau des territoires des programmes d'accompagnement à l'autoproduction ou des ateliers de quartier. Ceux-ci doivent proposer un soutien technique et parfois social non seulement aux ménages en difficulté, mais aussi à tous ceux qui sont désireux d’acquérir ou de consolider des savoir-faire pratiques. Ainsi ils pourront développer un mode de vie plus autonome et participer aux échanges économiques et sociaux locaux.
Conclusion dialogique C’est un retournement de perspective qui s’impose. F.Braudel dans son œuvre « Civilisation matérielle, économie et Capitalisme » distingue trois niveaux : l’économie du rez-de-chaussée, au 1er étage le secteur concurrentiel de l’économie de marché, au 2ème étage les grandes entreprises et institutions financières capables de s’abstraire de la concurrence. Des produits standardisés se sont substitués à ce que précédemment les gens fabriquaient par eux-mêmes, encouragés aussi bien par des régimes politiques opposés par ailleurs comme le capitalisme ou le communisme soviétique (Illich, 1977, pp 16/17). Peut-être assistera-t-on à un retournement, car, comme le dit Bernard Perret : « En matière d’alimentation (jardins familiaux) et de logement (auto-réhabilitation accompagnée) le recours à l’autoproduction offre des possibilités encore largement ignorées. Du point de vue écologique, son intérêt est de développer des réflexes de parcimonie, d’autosuffisance, de recherche de durabilité et d’entretien en rupture avec le réflexe pavlovien qui consiste à répondre à un besoin par la production d’un bien ou la fourniture d’une prestation ». De plus les échanges sociaux dans l’économie du rez-de-chaussée se font sur la base de la réciprocité, des dons et contre-dons, si bien qu’une société « qui pousserait jusqu’au bout la logique de la marchandisation des échanges s’exposerai à un énorme déficit éducatif ».
Bibliographie In J. Combes, B.Lasnier, J.L.Laville L’économie sociale en mouvement. Eres 2022. D.Cérézuelle et G.Roustang : L’autoproduction (PP. 87 à 90) D.Cérézuelle et G.Roustang L’auotproduction accompagnée. Ed Erès. 2010, 208 pages. In Dictionnaire de l’autre économie. Sous la direction de J.L.Laville et A.D.Cattani. Desclée de Brouwer, 2005. Article Economie non-monétaire de Guy Roustang B.Perret. Pour une raison écologique. Paris, Flammarion, 2011. F.Braudel, 1980, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, tome 1, 2011 p.8. D.Cérézuelle. 2000, p.179. Conseil D’Etat : Droit au logement, droit du logement. La documentation française 2009. P255 à 257. Conseil Général de l’Environnement et du Développement Durable : Contribution de l’auto réhabilitation accompagnée au plan de rénovation énergétique de l’habitat. Rapport établi par Hervé Berrier. Juin 2014.
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15/12/2021

Aux origines du technocapitalisme

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Politiser la technique et nos pratiques
À la fin du siècle précédent, bien plus qu’un simple projet managérial, l’arrivée massive du numérique va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine grâce au marché et au droit et va lui ajouter une promesse technoscientifique capable de résoudre enfin tous les problèmes qui se posent à une société de progrès. Ainsi, avec la naissance de ce que nous appelons le technocapitalisme (1), le monde va être entrainé sur des chemins inexplorés jusqu’alors.

L’accélération sociale acte l’échec du libéralisme classique


Le 12 août 1908, l’industriel américain Henry Ford présente la première voiture produite en grande série : le modèle T. Dans les vingt années qui suivent, l’entreprise Ford Motor va en vendre 15 millions d’exemplaires. Dans son sens le plus général, ce que l’on appellera « le fordisme » peut être considéré comme la matrice d’une double révolution : la société de consommation et la mondialisation industrielle. C’est lors du congrès Lippmann, en 1938 que sera tiré l’enseignement majeur de cette modernité par le constat de la fin du libéralisme classique qui, dans un monde devenu trop complexe, trop rapide et trop lointain pour homo œconomicus, n’est plus en capacité de résoudre le grand problème posé à toute société : faire tenir ensemble ses composantes. C’est ainsi que va naître une nouvelle doctrine politique : le « néolibéralisme » qui se donne pour objectif de « réajuster » les hommes aux nouveaux rythmes du monde. Pour ce faire, elle va proposer d’abandonner le laisser-faire libéral pour le remplacer par une gouvernance d’« experts » et un ordre juridique de plus en plus invasif qui accompagnera une politique active de dérèglementation financière. Il faudra attendre quarante ans pour que, à la fin des années 1970, cette politique commence à se déployer dans nombre de pays développés avec comme principales conséquences la montée de l’individualisme et l’affaiblissement de toutes les composantes de la société (famille, religion, syndicat, voisinage, etc.). La grande idée est que d’un côté, on acte l’individualisme comme principe de comportement et, de l’autre, on demande à la bureaucratie juridique et normative d’assurer la cohérence du tout. Progressivement, l’ambition politique ne va plus être de lutter contre les inégalités, mais de permettre à chacun d’y accéder. Se dessine alors un concept nouveau : l’État de droit qui est censé accompagner une nouvelle forme de société basée sur la promotion de l’individualisme et la satisfaction du moindre désir. Cette pensée devient tellement dominante qu’à partir des années 1980, tout homme politique, tout intellectuel doit choisir entre deux options : travailler dans ce cadre ou s’expliquer sur les raisons de ne pas le faire.

Et le capital devint abondant


Si le technocapitalisme a pu s’imposer aussi rapidement c’est parce que la grande déréglementation financière débutée à la fin des années 1970 a permis une accumulation du capital qui a rendu inévitable la spéculation. Les marchés financiers prirent le relais des banques et devinrent la principale source de financement des entreprises. Surtout, l’argent fut de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités spéculatives. En 2013, l’Institut de recherche et d’information économique de Montréal soulignait : « Dans la logique financière, le capital n’a plus à passer par le détour de production pour fructifier sa simple circulation engendre une création de capital neuf. (...) C’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif ». Dans le même temps, et pour augmenter l’épargne des entreprises, de grandes politiques continues de baisses d’impôts furent engagées ce qui assécha les capacités d’investissement public. En conséquence, dans tous les pays, les encours de la dette publique explosèrent. Endettement qui, à son tour, vint gonfler le caractère spéculatif du capitalisme moderne. Commentant la réaction de nos dirigeants à la progressive paralysie de l’économie mondiale lors de la crise du Covid-19, Eril Brynjolfsson (professeur au MIT) écrivit ce tweet : « Cette crise nous a appris une chose, à savoir que si les Martiens attaquaient la terre, notre première réponse serait de baisser les taux d'intérêt ». Derrière cette plaisanterie se cachait le nouvel esprit du capitalisme : pour répondre aux dysfonctionnements du monde, la finance, toute la finance, rien que la finance ! Dans le capitalisme industriel, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, avec plus de 15 000 milliards de dollars d’obligations d’État qui se négocient à des rendements négatifs, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant. À l’inverse, les capitaux naturels, sociaux et humains sont en pénurie. C’est à cette nouvelle gestion de la rareté que sont confrontés nos dirigeants. En cinquante ans, notre modèle est passé de performant à sous-optimal et fausse désormais le rôle des entreprises dans la société en en faisant un moteur d’inégalités et de dégradation de l’environnement, et en les aveuglant sur leurs choix économiques et sociaux.

Le technocapitalisme, un projet total


Dans « Aux sources de l’utopie numérique » (2), Fred Turner raconte comment se sont progressivement rapprochées les croyances et valeurs issues de la contre-culture américaine, le mouvement technoscientifique qui se répand à San Francisco et la croyance libertaro-capitaliste qui émerge dans les années 70. Le rapprochement de ces trois mondes fit entrer nos sociétés dans l’ère digitale. Initialement poussée par un mouvement de révolte puissant contre l’ensemble des institutions, la contre-culture américaine porta très haut le rêve d’un monde émancipé des contraintes tayloriennes de l’après-guerre, monde qui façonna les premiers usages d’Internet. Les hippies croyaient dans l’individu, son esprit, sa créativité. Ils s’intéressaient à la conscience individuelle, à la place de l’homme dans la nature. Ce mouvement était tiré par une véritable mystique qui le rapprochait de certaines démarches systémiques au sein desquelles la cybernétique jouait un rôle important. Ils ne croyaient pas à la capacité de la politique à transformer le monde en la matière ils voyaient dans la vie communautaire un levier de transformation bien plus puissant. Dès les années 70 des liens se tissèrent entre ces communautés et le monde technoscientifique californien. C’est ce que nous explique Eric Sadin (3) qui voit renaître cette utopie communautaire initiale grâce à l’avènement de l’informatique personnelle. À la fin du siècle précédent, bien plus qu’un projet managérial, l’arrivée massive du numérique va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation : la régulation technocapitaliste. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine au contexte d’une vie accélérée, mais avec des moyens différents et beaucoup plus radicaux qui s’inscrivent dans un projet qui nous saute aux yeux aujourd’hui : la connexion généralisée de la population.

Il est urgent de proposer une analyse des causes qui ont conduit nos sociétés libérales à accepter de nouvelles formes de régulations toujours plus intrusives. Au cœur de cette grande transformation, la prise en main de notre temps par les géants du capitalisme moderne vise à rendre l’existence des individus « conforme » à cette idéologie technolibérale. C’est ainsi que notre destin semble nous échapper. Comme dans un bolide, les logiciels et les algorithmes qui pilotent le monde technocapitaliste sont les seuls à bord ! Pour changer de cap, nous devons en appeler à une vie économique rénovée, grâce à laquelle les citoyens redeviendront enfin les agents du changement. Celui-ci ne se limitera plus seulement à une participation politique épisodique pour défendre un État de droit devenu le simple défenseur des désirs individuels, mais concernera une pluralité d’autres dimensions contributives : sociale, civique, etc. On voit de la sorte se dessiner un « monde d’après » où chacun pourra se réapproprier ce qui n’aurait jamais dû lui échapper : l’espace et le temps.



Notes

(1) Renaud Vignes, L’impasse. Essai sur les contradictions du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (Citizen Lab 2018).

(2) Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique: de la contre-culture à la cyberculture : Stewart Brand, un homme d’influence (Caen: C &amp F, 2013).

(3) Eric Sadin, La silicolonisation du monde: l’irrésistible expansion du libéralisme numérique (Paris : Éditions L’Échappée, 2016).
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15/03/2023

Avec le débat sur les retraites, un immense gâchis et le Rassemblement national aux aguets.

  • Roustang Guy
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Le Pacte civique, association de citoyens prudente et mesurée, affirmait dans son flash info de fin janvier intitulé Conflit sur les retraites, quelle issue? qu’on assistait à un immense gâchis. Depuis, avec les débats dans les Assemblées, ce diagnostic n’a fait qu’empirer et le Pacte civique propose une analyse qui donne une synthèse bien utile pour tous ceux qui se perdent dans les controverses et qui veulent y voir clair 1.

Maître des horloges ou garçon d’ascenseur ?

Mais pourquoi donc le Président Macron s’entête et refuse de recevoir les syndicats unanimes, au risque comme le dit Laurent;Berger d’un déni de démocratie. C’est que le président veut être le maître des horloges, celui qui décide et qui, quoi qu’il en coûte, veut faire passer sa réforme en tenant bon, en l’imposant à une société qui n’en veut pas. Au risque d’être un apprenti sorcier et d’être le garçon d’ascenseur qui fait monter Marine;Le;Pen dans les étages, c’est-à-dire dans les différentes étapes du suffrage universel.

Car comme le rappelle à nouveau E. Plenel dans son dernier livre : « L’appel à la vigilance;»2, c’est bien par les urnes que Mussolini puis Hitler sont arrivés au pouvoir. Or André;Koulberg dans son livre;Le FN et la société française;- L’extrême droite banalisée paru en 2017, aux éditions Utopia, montre comment la progression du Front national, devenu le Rassemblement national, dépend des vicissitudes de la société française.

Le 6 mai 1987, Jean-Marie;Le;Pen à l’Heure de vérité devant des millions de téléspectateurs dénonce les « sidaïques;» accusés de propager la maladie. La campagne menée par ce qui était alors le Front national a complètement échoué parce que « toutes les voix qui comptaient;» ont manifesté leur désaccord. « Ainsi, lorsque les frontistes ne trouvent aucun relais à leur discours de peur et à leurs fantasmes autoritaires ils échouent lamentablement;». « En septembre 1987, la déclaration sur les chambres à gaz, « point de détail de l’histoire de la guerre mondiale;», suscite de nouveau une désapprobation unanime;». C’est justement ce genre de déclaration que Marine Le Pen s’efforce d’éviter pour banaliser le Rassemblement National, supprimer le plafond de verre et l’emporter aux prochaines élections.

Malheureusement sur les thèmes de l’immigration et de l’insécurité, le Front national aujourd’hui Rassemblement national trouve des relais auprès de nombreux hommes politiques, médias, essayistes et pamphlétaires et cela explique ses succès électoraux3. La pléthore de textes législatifs ces dernières années sur ces questions est l’illustration de cette agitation autour des idées du RN.

Citons encore André Koulberg : « Les succès du Front national ne sont, pour l’essentiel, pas imputables à celui-ci, mais aux dysfonctionnements qui touchent la société française dans son ensemble…Le Front national est notre créature;». Et l’analyse qu’il fait de la montée des votes des Le Pen est éclairante : « Les variations des résultats frontistes à des moments où les espérances politiques s’infléchissent brusquement (confortées ou déçues) sont souvent observables;».

Est-il encore possible d’espérer un sursaut d’Emmanuel;Macron, qui ne serait ni maître des horloges, ni garçon d’ascenseur, mais Président des Français, dont l’écrasante majorité est opposée au projet actuel sur les retraites;? Il pourrait alors ouvrir une large négociation non seulement sur les retraites mais sur des sujets autrement plus urgents et importants comme le réchauffement climatique.

Nécessité d’un projet écologiste et socialiste.

Si l’on prend au sérieux le constat d’André Koulberg : ;« les succès du Front national (aujourd’hui Rassemblement national) sont dus aux dysfonctionnements de la société française dans son ensemble;», alors il est urgent de montrer aux électeurs du RN et aux abstentionnistes qu’un autre avenir est possible. C’est à quoi s’emploiera l’ECCAP avec bien d’autres.

1 Voir sur le site du Pacte Civique : « Retraites, une réforme nécessaire mais pas nécessairement urgente;».

2 E.Plenel. L’appel à la vigilance. Face à l’extrême droite. Ed. La Découverte 2023.

3 Les clarifications de François Héran, professeur au Collège de France, sur l'immigration sont très importantes et l’ECCAP s’efforcera d’en parler.

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Aymard Charles

Nom Aymard
Prénom Charles
Contributions

05/05/2018

Réseau social et échec des politiques de développement

  • Aymard Charles
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Les révoltes des printemps arabes sont-elles les symptômes de l’échec des politiques de développement promues par les pays développés ? Alors que le taux de croissance est globalement négatif au Maroc et en Tunisie depuis les années 1980, l’Algérie a réussi à garder une croissance positive mais fragile (1). Cela s’explique en partie par des directions différentes qui ont été prises par les pays pour améliorer le niveau de vie de leur population. Le Maroc s’est engagé dans une libéralisation croissante de son économie, l’Algérie a capitalisé sur ses ressources naturelles et notamment en pétrole, et la Tunisie s’est appuyée sur des secteurs dynamiques tels que le tourisme. Néanmoins les résultats en termes de politique économique ne correspondent pas au potentiel de la région. Malgré une croissance rapide de 1980 à 2010 de l’Indice de Développement Humain (IDH), celui-ci a cessé de progresser depuis 2011(2).

Les causes de cette stagnation peuvent être en partie imputées aux retombées de la crise économique mondiale de 2008 qui a été le terreau des révoltes de 2012 qui ont suivi. Les mesures de réduction des déséquilibres macroéconomiques prônés par les institutions internationales telles que le Fond Monétaire International (FMI) ont entrainé un coût social que les populations du Maghreb n’étaient pas prêtes à accepter (3). Enfin, malgré des améliorations sur le plan social, on constate que les inégalités s’accroissent au Maroc (4) et que les conditions de vie se dégradent dans les villes et campagnes en Tunisie (5).

Pour tenter de relancer la dynamique de croissance et de développement au Maghreb, la Banque Mondiale a mis en oeuvre des programmes dans le but de promouvoir la paix et la stabilité sociale dans cette zone. « Les pays de la région doivent adopter la bonne combinaison de politiques pour se développer plus rapidement, y compris des réformes visant à diversifier les économies et renforcer l’environnement des affaires dans le but de renforcer le potentiel du secteur privé » (Lili Mottaghi, économiste de la Banque Mondiale) (6). Ces programmes prennent appuis sur quatre piliers principaux : la rénovation du contrat social via un modèle de développement qui repose sur la confiance des citoyens et la mobilisation du secteur privé la coopération régionale autour de bien communs tels que l’éducation, l’eau ou encore l’énergie la résilience aux chocs migratoires et la reconstruction de la zone par le bais d’associations de financement et de partenaires extérieurs (7). Pour parvenir à atteindre cet objectif, l’un des principaux leviers d’action passe par le financement des Petites et Moyennes Entreprises (PME) qui sont censées avoir un impact plus important sur le développement des nations (8). Néanmoins, les conclusions de plusieurs études pointent du doigt les décideurs politiques de ces pays ainsi que leur incapacité à mettre en oeuvre les réformes proposées (9).

Loin de partager le constat qui consiste à rejeter la responsabilité de l’échec des programmes de relance sur les populations locales ou leurs représentants, nous nous interrogeons sur l’efficacité de la prise en compte des aspects informels des économies maghrébines dans la volonté de développement de la part des institutions internationales. Pour comprendre le manque d’impact des programmes d’aide dans les trois pays du Maghreb, il faut prendre en compte le fait que les ressorts des dynamiques économiques et sociales reposent sur les échanges informels d’informations. Ces échanges passent notamment par les réseaux sociaux dans le sens où ceux-ci sont définis comme l’ensemble des liens ou contacts dont disposent les individus. En voulant dynamiser le secteur privé pour développer la région, les acteurs du développement ne semblent pas considérer suffisamment ces dynamiques sociales.

En effet, l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) appuie cette thèse en affirmant que les initiatives et pratiques des populations locales regroupées en réseau sont souvent peu considérées par les décideurs « du centre » alors que ce sont de véritables pratiques permettant des sorties de crise à l’échelle locale (10). Les interrogations relatives au succès des programmes de développement et à l’allocation effective des aides publiques allouées aux pays du Maghreb peuvent se formuler de la manière suivante : Comment prendre en compte les dynamiques informelles liées aux réseaux sociaux des dirigeants de PME au Maghreb ? Ces réseaux sont-ils les cadenas à débloquer qui permettraient de libérer le potentiel de développement de la zone ? L’identification de ce déterminant de la réussite des politiques de développement international commence à être prise en considération, mais la connaissance de ses mécanismes de fonctionnement doit encore être approfondie (11). Des témoignages des agences de promotion de l’investissement au Maghreb vont aujourd’hui dans ce sens : « il faut rester humble et créer le contact l’e-mail vient en seconde position dans les contacts, il faut privilégier l’approche directe on ne peut pas traiter des affaires à distance, il faut se déplacer » (12).

Ces constats partagés illustrent la prise en compte de systèmes de valeurs différents avec une conception du temps différente dans les pays du Maghreb. Ainsi, l’amélioration de l’utilisation des fonds internationaux passera par un processus long et qui tiendra compte des spécificités culturelles locales. Cette amélioration est notamment conditionnée par la prise de conscience de l’importance des réseaux et par le fait que les mécanismes sociaux de relations interpersonnelles jouent un rôle prépondérant au Maghreb.


Notes

[1]-Voir Doc Excel : Taux de croissance au Maghreb, Graphique feuille 4.

[2]- Voir données : https://www.google.com/publicdata/explore? ds=ife8n327iup1s_&ampctype=b&strail=false&bcs=d&nselm=s&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&met_x=indicator_137506&scale_x=lin&ind_x=false&ifdim=country&ind=false&icfg#!ctype=l&strail=false&bcs=d&nselm=h&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&rdim=country&idim=country:203:13903:21203&ifdim=country&hl=fr&dl=fr&ind=false

[3]- « La réduction des dépenses publiques et la hausse des impôts font planer un réel risque de contestation sociale ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria/overview)

[4]- Voir données : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SI.POV.GINI?end=2011&locations=MA&start=1984&view=chart

[5]- « Pour autant, de graves difficultés sur le front de la production et de l’emploi dans le secteur minier, une partie du secteur agricole (céréales) et les services à forte intensité de main-d’oeuvre (tourisme) devraient fragiliser les conditions de vie en milieu rural, là où se concentrent les pauvres, ainsi que dans certaines poches de pauvreté en ville où les perspectives d’emploi se dégradent ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview)

[6]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2017/10/11/signs-of-economic-recovery-in-middle-east-and-north-africa-but-growth-still-impacted-by-instability

[7]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2

[8]- Voir : https://www.wto.org/french/res_f/publications_f/wtr16_f.htm

[9]- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2

[10]- Voir : http://www.irmcmaghreb.org/recherche/programmes-de-recherche/141-mobilit%C3%A9s,-r%C3%A9seaux-et-migrations-articulation-entre-le-commerce-transnational-et-les-transmissions-selon-une-approche-par-les-r%C3%A9seaux-sociaux

[11]- Jain et al. (2016)

[12]- Voir : https://www.youtube.com/watch?v=uNiyQbCjA-4 (Chaine d’Econews Med)

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Bahloul Kahina

Nom Bahloul
Prénom Kahina
Contributions

01/11/2021

Les fondamentaux contre le fondamentalisme

  • Bahloul Kahina
  • Muller-Colard Marion
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Extraits de la revue Etudes de septembre 2021.
La théologienne protestante, Marion Muller-Colard et la première imame française Kahina Bahloul échangent sur les fondamentaux de leurs traditions religieuses pour lutter contre les fondamentalismes.
Tout cet échange mérite d’être lu mais nous nous contentons d’en citer des extraits concernant :


« L’exercice du ministère et la place des femmes »


M.M-C. Vous participez également à une grande aventure qui est la création d’une mosquée plus libérale, mixte où vous êtes deux imams à officier. Pourriez-vous nous parler de cette aventure ?

K.B. La mosquée Fatima existe depuis 2019. Nous sommes deux fondateurs, deux imams (un homme et une femme), au sein d’un collectif, d’une communauté qui a créé cette mosquée sous le régime de la loi de 1905. Mon collègue Farek Korchane, qui est également professeur de philosophie, est très sensible au courant de la théologie rationnelle musulmane qui a émergé dans la pensée musulmane au tout début, c’est-à-dire au VIII ème siècle, et qui a posé cette question de Coran créé ou incréé. C’est une question absolument centrale, parce que si l’on considère que le texte coranique est consubstantiel à Dieu, alors on sacraliserait tout, et tous les versets auraient la même portée. On érigerait tous les versets en règle universelle immuable, ce qui est très problématique aujourd’hui. Le courant de la théologie rationnelle – le mutazilisme- prône plutôt l’idée d’un Coran créé, donc qui peut-être recontextualisé. Notre objectif est de réintégrer les textes en fonction de la pensée réformiste qui existe dans l’Islam depuis le XIXème siècle, de nous inspirer de ces penseurs-là. Et de nous inspirer aussi des méthodes contemporaines de l’affranchissement politique des sciences humaines et sociales, ce qui n’est pas fait aujourd’hui dans l’islam.

M.M.-C. Comment expérimentez-vous cette complémentarité avec votre collègue Faker Korchane ?

K.B. On dit souvent que je suis féministe, que je me bats beaucoup pour la place des femmes, et on le perçoit parfois comme une volonté d’opposer les femmes aux hommes. C’est tout le contraire. La mosquée Fatima est le fruit d’une volonté de vivre la foi religieuse selon le paradigme de l’incarnation. Notre projet est d’exprimer qu’une harmonie est possible entre les hommes et les femme, avec la possibilité de vivre notre foi et notre religion au sein d’un lieu cultuel qui soit vraiment construit autour du respect mutuel. En ce qui concerne l’exercice du ministère religieux, nous reconnaissons exactement les mêmes prérogatives pour les hommes et pour les femmes d’exercer le ministère religieux.

M.M.-C. : C’est une des premières altérités dans la vie humaine, cette altérité entre les sexes. C’est donc aussi une école ou un témoignage d’altérité qui permet d’ouvrir à d’autres altérités. A propos du féminisme vous écrivez : « Je me questionne sur le bien fondé d’en faire une cause à part des autres causes humanistes. » A la question de la place des femmes viennent s’ajouter et s’ajuster d’autres questions dans différents domaines. Comment voyez-vous cette articulation ?

K.B. Je pense que la question de la place des femmes dans une société est révélatrice d’un ensemble de mécanismes qui sous-tendent l’organisation de cette société. Dès lors que la place des femmes est bancale, que l’on ose être dans l’exclusion de toute une moitié de l’humanité, se révèle un schéma de pensée, une vision du monde, un rapport à l’altérité, à toutes les autres altérités que l’on souhaite minorer. Lorsqu’on veut dominer les femmes, on domine généralement plusieurs autres catégories sociales. La place des femmes est donc très révélatrice du fonctionnement inégalitaire de nos sociétés.

Notes


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Batlle Mireille

Nom Batlle
Prénom Mireille
Contributions

11/02/2017

Accompagnement scolaire au Jas de Bouffan : mon expérience

  • Batlle Mireille
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

J’ai été responsable pendant 20 ans du plus important secteur d’accompagnement scolaire du département des Bouches du Rhône, au Jas de Bouffan à Aix-en-Provence. Cette activité d’accompagnement à la scolarité a été lancée en 1981  après le constat suivant : parmi les jeunes 16 à plus de 20 ans qui fréquentaient le centre social, un seul suivait un « cursus normal » et préparait le BEPC. A cette époque, tous les autres étaient scolarisés en classe CES, CPPN, CPA et les plus de 16 ans disaient n’avoir pas mis le réveil matin le jour de leurs 16 ans, et dit : « ouf ! L’école ». Beaucoup revendiquaient « avoir fait un séjour à l’ombre », dans la case prison. Pour rompre ce cercle infernal, il fallait prendre en charge les petits.

En vingt ans, nous avons accueilli plus de 900 enfants et adolescents. Tous appartenaient à des familles souvent illettrées ou analphabètes qui ne pouvaient pas les aider dans leur scolarité. Si l’entrée au CP est une joie pour la famille, un espoir pour les parents, le découragement s’installe souvent dès fin septembre chez un enfant qui n’est pas aidé chez lui pour faire sa lecture. La réflexion d’une maman illustre ce constat « Je suis bête d’y avoir cru, mon aîné n’a pas réussi, mon second n’a pas réussi, mon troisième, mes neveux et voisins n’ont pas réussi et j’ai cru que celui-ci y arriverait ». Mais en définitive, cet enfant une fois aidé y est bien arrivé.

J’ai pu constater que parmi les enfants que nous avons aidés :

  • Trois seulement à ma connaissance, ont fait un court séjour en prison ce qui n’était pas le cas de leurs aînés, cousins, voisins.
  • Parmi eux peu de chômeurs.
  • Au moins ¼ d’entre eux a suivi des études très longues, plus d’un autre quart des études longues et les autres ont passé un CAP, un BEP, un BTS. Seuls quelques-uns ayant de réelles difficultés de compréhension ont suivi un enseignement spécialisé. Devenus adolescents ou adultes, ils n’ont pas eu besoin d’être délinquant car à leurs yeux ils ont de la valeur, ils se sont battus et ont obtenu un diplôme. Ils peuvent utiliser les mots plus que les poings pour confronter leur pensée à d’autres.
Une mère parlant de son aîné sorti de l’école à 16 ans sans qualification, qui ne trouvait que de petits contrats disait « Il n’a pas eu de chance il est né trop tôt », alors que les suivants avaient pu bénéficier d’un accompagnement scolaire. Et en effet la seconde a fait un master de macro économie et un DESS banque, la troisième est médecin spécialiste, le quatrième est ingénieur et a encore poussé ses études.

Justifications par les enfants de leur échec scolaire, puis de leur réussite.

  • Si je questionnais des grands, qui ont maintenant bien réussi, sur leur ressenti lorsqu’ils étaient en échec en classe, tous échafaudaient une justification :
-  Mon grand-père ne savait pas lire, mes parents ne savaient pas lire, c’était normal que je n’y arrive pas, mes enfants n’y arriveront pas, c’est de famille ». - « Je croyais que je n’y arrivais pas parce que lorsque j’étais petit, je suis tombé sur la tête ». - « Pour les autres je voyais que c’était facile et moi je ne comprenais pas, je n’étais pas intelligent. A 11 ans B connaissait 6 lettres et 4 chiffres. Après avoir découvert la raison du blocage il a rapidement progressé. Tous parlent aussi de leur souffrance, des blessures reçues dans ce domaine, à l’école et hors de l’école.

  • Quand j’ai demandé à des anciens : « qu’est-ce qui vous permis de vous mettre à travailler en classe» ? Ils m’ont alors dit :
-       « Un jour quelqu’un a cru en moi » (dans ou hors de l’école) -       « Vous m’avez persuadé que moi aussi j’étais capable d’y arriver » -       « Vous m’avez consacré du temps ». Nous avons constaté qu’à mesure que ces enfants et adolescents en échec retrouvent confiance en eux, à mesure qu’ils progressent dans leurs savoirs, les troubles caractériels, leur instabilité… diminuent et ils cessent de perturber les classes. En évitant l’échec scolaire et la perte de confiance en soi, nous favorisons aussi une insertion professionnelle (difficile sans habitudes de travail…) et favorisons une meilleure prise en charge de leurs enfants.

Attitude de ces enfants et jeunes face aux tâches scolaires :

-       Ils acceptent de ne pas comprendre ce qu’ils lisent, ce que l’enseignant dit… Un pas est franchi lorsqu’ils ne l’acceptent plus et osent questionner l’adulte. -       Ils ne sont pas curieux d’où l’importance d’aménager aussi des temps de découverte (auxquels les parents sont invités) sur n’importe quel sujet, de les sortir du quartier et de la ville, de leur faire découvrir le plaisir de lire, de côtoyer l’art… d’apprendre à bien utiliser la télévision et dans ce domaine encore, il faut travailler avec les parents qui sont prêts à beaucoup pour leurs enfants. Même s’ils sont analphabètes ou illettrés, ils peuvent les aider, en les sortant, en gérant leur face à face avec la télévision, en parlant avec eux…

-       Leurs connaissances sont morcelées, il faut les aider à refaire un lien entre les mathématiques, un événement historique, la géographie…

-       Ils ne savent pas qu’ils peuvent réfléchir par eux-mêmes. Par exemple : au début, les rédactions sont souvent plus courtes que les sujets. En leur demandant de préciser une phrase, une remarque… ils sont étonnés de voir le texte s’allonger et prennent alors plaisir à ce travail.

-       Ils essaient de deviner pour arriver eux aussi à donner une bonne réponse. Il faut alors les inviter à se mettre dans la peau d’un détective, comprendre l’énoncé d’un problème et cerner l’énigme à résoudre, répertorier les éléments connus et trouver comment s’en servir pour y parvenir. Entre autres, les fascicules de Nicole Picard et le merveilleux livre des « 100 problèmes du petit poucet  (livre épuisé)» qu’un enfant de maternelle peut résoudre nous ont bien servi pour faire tomber les blocages face à un énoncé. Et cela, même pour des collégiens de 6ème. Ces enfants peuvent ensuite constater qu’à leur niveau l’énoncé est plus long…

-       En français aussi il faut les pousser à se questionner. Quel est l’article, le pronom qui m’aide à trouver la terminaison. Est-ce qu’un autre mot de la même famille me donne des indications sur la terminaison… (Nous avons créé pour cela un logiciel qui a aidé bien des « allergiques » à l’orthographe. Grands et petits, jeunes sortis de l’école sans qualification et adultes l’utilisaient avec plaisir. Il faudrait reprogrammer ce logiciel pour les systèmes informatiques actuels, celui-ci et même d’autres qu’ils utilisaient volontiers et conçus pour leur faire gagner temps et s’adapter au niveau de chacun. (ces logiciels sont à reprogrammer pour les ordi actuels, si quelqu’un est prêt à le faire, nous donnons tous les éléments nécessaires)

Si les premières années, matériel, cartes bleues, vestes de bénévoles, dictionnaires… disparaissaient à l’accompagnement scolaire, ce n’était plus le cas au bout d’un certain temps. Le premier enfant accueilli était au CP, volait partout de petits objets. Je n’ai pas laissé passer le 1er vol chez nous. J’ai longuement échangé avec lui puis avec sa maman, je l’ai exclu une semaine avec un retour possible dont nous serions ravis mais avec l’engagement de ne plus voler. Cet enfant a vite progressé dans ses acquisitions, est devenu très régulier, puis autonome, a obtenu un bac C et je l’ai retrouvé en médecine avec ma fille qui me l’a dépeint comme un jeune extraordinaire. Une année, pour aider à l’animation de la fête de la musique, ce jeune adulte est venu avec sa guitare et a échangé avec le nouveau directeur lui disant « Je dois bien cela au centre social. Il m’a sauvé de la délinquance, de l’échec scolaire et m’a permis d’être digne ».

Développement d’autres secteurs que l’accompagnement scolaire des enfants.

 Les parents ont demandé que l’on s’occupe aussi d’eux et le secteur alphabétisation est né.

 120 enfants étaient en liste d’attente. Pour ne pas laisser ces familles complètement démunies, nous avons mené 2 actions

  • une pour tous les parents car même sans avoir été scolarisés, tout parent peut contribuer à aider son enfant dans ce domaine. Le pousser à se prendre en charge à la maison aussi, à gérer le choix des programmes de télévisions, le temps de sommeil, à l’obliger à déjeuner avant de partir à l’école, à parler avec lui, le sortir…
  • L’autre pour les parents qui avaient été un peu scolarisés mais ne savaient comment s’y prendre pour aider leurs enfants à faire leur travail scolaire. Une maman aidée m’a dit : « avec les grands c’était une corvée et je devais les gronder sans cesse, je perdais patience, avec celui-ci c’est un plaisir ».
Les actions d’accompagnement scolaire et des familles n’ont pas toujours été simples avec les 11 établissements concernés mais souvent en étroite collaboration avec des établissements et enseignants. Un accompagnement des parents vers la rencontre des enseignants a été bénéfique pour tous. Les  dernières années de ma carrière, nous avions pu accueillir jusqu’à 175 enfants et ado, élèves du CP à la terminale. En fonction de leurs besoins et de nos capacités d’accueil, nous les recevions 1 à 5 fois par semaine. L’encadrement était assuré par des bénévoles et surtout par des personnes embauchées en contrat aidé - souvent des jeunes qui préparaient un concours d’enseignant. Malheureusement, l’effectif est à ce jour réduit à quelques dizaines d’enfants et jeunes accueillis car il n’est plus possible de rémunérer le complément des contrats aidés. Sur cet immense quartier du Jas de Bouffan, nous avions 3 lieux d’accueil et avons dû en fermer 2.  En effet la droite, lors de son arrivée au pouvoir en (2002 a coupé les subventions (comme celles d’autres associations du quartier) et n’a pas compris que des dépenses à court terme représentent de sérieuses économies à long terme.

 Ces actions valorisent les enfants, les jeunes, les familles, réduisent la délinquance, les problèmes liés à la drogue, les troubles de la personnalité. Devenus adultes, ils prennent en charge l’éducation et la scolarité de leurs enfants… Le dire et le redire, chiffres à l’appui n’a servi à rien et le terrain a été laissé libre pour l’action des islamistes et autres intégristes. La délinquance a remonté dans le quartier alors que, grâce aux différentes actions, elle baissait régulièrement.   Nous avons régressé de 20 ans et n’avons pas permis l’intégration sociale de nombreux enfants dont certains, devenus adultes seront très difficiles « à récupérer ». La marche en avant n’a pas recommencé.

Mireille Batlle

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Bernos Marcel

Nom Bernos
Prénom Marcel
Contributions

02/09/2020

Heureux comme la laïcité en France

  • Bernos Marcel
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Dans l’état actuel de la vie politique française, «Laïcité» est un mot éminemment piégé, parce que son sens premier est souvent détourné en des interprétations contradictoires, tantôt tolérantes comme à l’«Observatoire de la laïcité», tantôt nettement belliqueuses vis à vis des religions, entre autres chez certaines obédiences maçonniques ou groupuscules extrémistes de droite ou de gauche.
La laïcité, telle qu’elle a été conçue par la «Loi de séparation de l’Église et de l’État» de 1905, est fondée sur le principe d’une autonomie réciproque de l’État, comme institution politique, et de la société religieuse. La neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses» exclut, et heureusement, l’existence d’une «religion d’État » imposée à tous les sujets ou citoyens, comme sous l’Ancien Régime. Il a fallu attendre 1787 pour que les protestants obtiennent un état civil, donc une «existence» légale, et 1791 pour que les Juifs deviennent des citoyens.
Il ne faut pas confondre laïcité et sécularisation. Dans le cas de la laïcité proprement dite : les institutions d'État ne sont soumises à aucune contrainte de nature religieuse. En contrepartie, la religion demeure hors des ingérences de l’État. La sécularisation [= «rendre au siècle»] a consisté d’abord, sous la Révolution, à faire passer les biens d’Église dans le domaine public et gérés par l’État. Elle désigne ensuite la suppression de l’influence des institutions religieuses dans les fonctions civiques qu’elles assumaient depuis longtemps par «subsidiarité» à des époques où l’État n’en était pas capable : l’hospitalité (des malades et des pauvres), l’enseignement (dont celui des filles), champs devenus quasi réservés à la «charité» de l’Église. Au delà du droit, la sécularisation peut toucher aussi les mentalités, revenant à un abandon progressif, plus ou moins complet, voulu ou de fait, des préoccupations d’un au-delà et du salut.

Un peu d’histoire


La notion de laïcité actuelle, issue de la loi de 1905, a germé à travers une histoire longue, complexe et le plus souvent polémique. Elle n’avait pu éclore ni dans l’Antiquité romaine, quand l’empereur est non seulement en charge du domaine politique et éventuellement militaire, mais divinisé, ni au début du Moyen-âge, où l’État et l’Église ont, tour à tour, cherché à imposer leur pouvoir sur toute la société. À partir du XVe siècle, avec l’organisation d’un État moderne, le pouvoir royal dénie régulièrement à l’Église — dont l’autorité morale pèse encore sur toute la vie d’une société gardant une foi vive — le droit d’intervenir dans le domaine politique. Au delà des conflits, le roi est «sacré», et ne se gène pas pour intervenir dans la vie ecclésiale, contrôlant, par exemple, les relations entretenues avec le pape. La religion du pays est celle du roi.
L’Édit de Nantes d’Henri IV (1598), mettant fin à 36 années de Guerres de religion, a représenté un tournant dans l’émergence d’une certaine liberté de conscience et un début d’autonomie de l’État vis à vis du pouvoir religieux. Il permit une attitude nouvelle vis à vis de la religion minoritaire qu’était le protestantisme. Malheureusement, Louis XIV l’a abrogé en 1685.
La laïcité ne peut advenir qu’avec un minimum de tolérance puisqu’elle exclut la domination d’une religion particulière. La tolérance a, elle aussi, une histoire difficile, dépendant souvent d’une conjoncture politique (comme les «paix», sans effets durables, conclues pendant les Guerres de religion) et non d’une obligation morale, car ceux qui pensent détenir la Vérité se sentent comme un devoir de l’imposer. Ce fut longtemps le cas de l’Église romaine en France. Et, dans d’autres pays, pour d’autres Églises. De fait, la tolérance et corrélativement une laïcité bien conçue ne sont possibles que si intervient un abaissement du pouvoir d’une Église dominante, et celui-ci ne peut être atteint que si le sentiment religieux faiblit dans la population.
Le tournant, en France, est pris avec la Révolution de 1789, fruit des Lumières, qui en ont préparé les bases intellectuelles. Elle n’est pas d’abord anti-religieuse (Robespierre fait même guillotiner des gens pour «athéisme»). Elle s’attaque aux privilèges ecclésiastiques, parfois au profit — surement involontaire — d’un plus grand évangélisme (telle la fin du régime bénéficial qui transférait une partie des biens de l’Église, «destinés au service des pauvres», au «patrimoine» de grandes familles). Mais la «Constitution civile du clergé» (1790) brise les structures institutionnelles de l’Église de France en transformant, entre autres, évêques et curés en fonctionnaires élus et payés par l’État, et en calquant les circonscriptions ecclésiastiques sur celles de l’État. La vente des biens ecclésiastiques, devenus «biens nationaux», ôtait à l’Église les moyens des fonctions qu’elle avait subsidiairement assumées sous l’Ancien Régime.
Au début du XIXe siècle : le Concordat de 1801, aboutissant à une main-mise de Napoléon sur l’Église de France, et la Restauration monarchique, qui a tenté de rétablir une religion d’État, dans laquelle la dite Église s’est compromise, marquent un retour en arrière.

L’avènement de la laïcité


La «séparation» s'est faite en deux temps, d'abord entre l'Église et l'école devenue laïque, gratuite et obligatoire (série de lois entre 1880 et 1886) ensuite, séparation politique des Églises et de l'État proprement dite (en 1905).
Fin XIXe siècle, l’atmosphère n’est pas favorable à l’Église bastion monarchiste. Hostile à toutes réformes libérales, elle s’était compromise dans une mauvaise cause pendant l’Affaire Dreyfus alors en cours. En outre, Rome mettait du temps à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les «droits de Dieu» (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant «les principales erreurs de notre temps», dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État). Une évolution a été rendue possible par le «Ralliement» prôné par Léon XIII en 1892. Ce pape, préoccupé par les questions sociales, avait publié en 1891 l’encyclique Rerum novarum, préoccupée par le sort des ouvriers victimes de la révolution industrielle. Réaliste sur le plan politique, le pape constate que la République s’est établie durablement en France depuis 1870, et plutôt que de s’entêter à refuser ce nouveau régime, il invite les catholiques à participer activement à la vie politique du pays pour défendre leurs valeurs.
La loi séparant définitivement l’Eglise de l’État a donné lieu à des débats houleux à la chambre des députés, où le «Bloc des gauches» fortement anticlérical remporte les élections de 1902 (366 voix contre 220 à la droite), dans un climat très tendu dans une partie du pays. Émile Combes, président radical du Conseil des ministres, avait déjà mené une politique anticléricale par une série de lois de 1901 et 1904 sur le droit des associations, interdisant de nombreuses congrégations religieuses et l’enseignement qu’elles prodiguaient : 2500 établissements d'enseignement privés ont été fermés. Mais Combes a perdu sa majorité, en particulier à cause de l’«affaire des Fiches» (1900-1904) révélant que des notes secrètes, portant sur les attitudes politiques et confessionnelles des cadres militaires, étaient dressées par des loges maçonniques.
La loi, votée le 9 décembre 1905, a pu être adoptée grâce aux qualités de négociateur d’Aristide Briand, son rapporteur, et de l’ouverture du socialiste Jean Jaurès. Elle correspondait à un compromis entre l'Eglise catholique, qui condamnait le principe de la séparation, et le projet initial de Combes, appuyé par une Franc-maçonnerie très anticléricale elle-même, qui visait à empêcher l'Eglise catholique de fonctionner selon ses propres règles et d’intervenir dans la vie politique. Elle a réussi à sauvegarder la liberté de chaque partie et de sortir d’une crise profonde.

Elle comportait 44 articles. Son apport le plus important tient dans les premiers :


Article 1er: «La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seuls restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public».
Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. […]» [Exceptées les aumôneries d’hôpitaux, de l’armée, des prisons, et le clergé d’Alsace-Moselle, qui n’était plus française depuis 1871].
L’article 3 va déclencher des troubles : «Dès la promulgation de la présente loi, il sera procédé par les agents de l’administration des domaines à l’inventaire descriptif et estimatif : 1°. Des biens mobiliers et immobiliers desdits établissements 2°. Des biens de l’État, des départements et des communes dont les mêmes établissements ont la jouissance».
Quoique les articles 12 et 13, aient prévu de rendre ces biens à l’exercice du culte., l’État propriétaire en assumant les charges et entretien, cette disposition a été ressentie par beaucoup comme une spoliation renouvelant celle de 1789. Elle violait l’engagement pris avec le Saint-Siège, confirmé par le Concordat de 1801. Il y eut une résistance violente dans certains départements : en Bretagne, dans les Pyrénées (avec des barricades dans les églises, des ours devant les portails) etc.
L’apaisement survint peu à peu. Profitant de la relative unanimité patriotique manifestée pendant la guerre de 14-18, une paix religieuse a été rétablie en France. Aujourd’hui, si un certain anti-catholicisme subsiste parfois chez les acteurs les plus intransigeants de la laïcité. et se manifeste par les petites agressions «laïcistes» (refus des crèches dans les lieux publics, calendrier sécularisé etc.), la majorité du pays a admis et reconnait la valeur pacificatrice de la loi de 1905. L’Église y a gagné, en sus, d’être libérée de la charge financière des bâtiments du culte.
Principal bénéfice de la laïcité : permettre à des religions différentes et aux non-croyants de vivre dans une sécurité, dont beaucoup de pays à religion dominatrice sont privés. Mais la loi ne pouvait régler les problèmes qui se sont posés après sa promulgation, en particulier par la présence croissante de l’Islam. Ses fidèles étaient peu nombreux en 1900 où le chiffre incertain de 30.000 personnes est avancé. La venue de troupes maghrébines, pendant la Première Guerre mondiale, suivi d’un appel à des travailleurs pour rebâtir le pays, puis un même mécanisme reproduit avec la Seconde G.M. ont accru le nombre de musulmans, français ou étrangers, avant l’explosion de l’immigration depuis la fin du XXe siècle, favorisée par l’arrêt du Conseil d’État de 1978 sur le «regroupement familial»). Leur nombre actuel est difficile à préciser puisque les statistiques «religieuses» sont interdites. Mais les «musulmans», français ou étrangers, pratiquants ou non, intégrés ou non, sont estimés selon les milieux officiels ou certains partis politiques ou religieux entre 5 et 10 millions, soit une proportion de 7,5 à 15 % de la population. Or la loi de 1905 ne les «concerne» pas. Pourtant des problèmes concrets non anticipées se sont révélés : construction de lieux de culte, recrutement, formation et paiement d’imams trop souvent dépendants de pays étrangers, poids d’une culture ressentie par beaucoup comme hétérogène dans la vie de la Nation etc.
Le débat sur la laïcité a rebondi parce que les questions spécifiques posées par l’Islam ne peuvent être traitées dans le cadre de la loi. Il est rendu d’autant plus délicat que, si les religions chrétiennes ou le judaïsme disposaient d’institutions légales servant d’interlocuteur «naturel», l’Islam n’a pas encore de représentants totalement légitimés parce que leur désignation est compliquée par la multiplicité et l’hétérogénéité de groupes parfois opposés. En outre, le terme «musulman» peut désigner aussi bien un citoyen français croyant et pratiquant dans l’intimité, une personne issue de l’immigration d’un pays musulman, pas forcément croyante, voire athée, les «islamistes» etc. La notion de laïcité reste inconcevable pour les derniers, le religieux ne pouvant être séparé du politique, et ils tendent à ne reconnaître comme loi légitime que la charia, réclamant incessamment des adaptations, parfois inacceptables, des lois de la République.
Les gouvernements successifs ont tenté de trouver des solutions. Aucune ne s’est définitivement imposée jusqu’ici.

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Heureux comme la laïcité en France

Auteur
  • Bernos Marcel
Introduction synthétique
Dans l’état actuel de la vie politique française, «Laïcité» est un mot éminemment piégé, parce que son sens premier est souvent détourné en des interprétations contradictoires, tantôt tolérantes comme à l’«Observatoire de la laïcité», tantôt nettement belliqueuses vis à vis des religions, entre autres chez certaines obédiences maçonniques ou groupuscules extrémistes de droite ou de gauche.
La laïcité, telle qu’elle a été conçue par la «Loi de séparation de l’Église et de l’État» de 1905, est fondée sur le principe d’une autonomie réciproque de l’État, comme institution politique, et de la société religieuse. La neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses» exclut, et heureusement, l’existence d’une «religion d’État » imposée à tous les sujets ou citoyens, comme sous l’Ancien Régime. Il a fallu attendre 1787 pour que les protestants obtiennent un état civil, donc une «existence» légale, et 1791 pour que les Juifs deviennent des citoyens.
Il ne faut pas confondre laïcité et sécularisation. Dans le cas de la laïcité proprement dite : les institutions d'État ne sont soumises à aucune contrainte de nature religieuse. En contrepartie, la religion demeure hors des ingérences de l’État. La sécularisation [= «rendre au siècle»] a consisté d’abord, sous la Révolution, à faire passer les biens d’Église dans le domaine public et gérés par l’État. Elle désigne ensuite la suppression de l’influence des institutions religieuses dans les fonctions civiques qu’elles assumaient depuis longtemps par «subsidiarité» à des époques où l’État n’en était pas capable : l’hospitalité (des malades et des pauvres), l’enseignement (dont celui des filles), champs devenus quasi réservés à la «charité» de l’Église. Au delà du droit, la sécularisation peut toucher aussi les mentalités, revenant à un abandon progressif, plus ou moins complet, voulu ou de fait, des préoccupations d’un au-delà et du salut.

Un peu d’histoire


La notion de laïcité actuelle, issue de la loi de 1905, a germé à travers une histoire longue, complexe et le plus souvent polémique. Elle n’avait pu éclore ni dans l’Antiquité romaine, quand l’empereur est non seulement en charge du domaine politique et éventuellement militaire, mais divinisé, ni au début du Moyen-âge, où l’État et l’Église ont, tour à tour, cherché à imposer leur pouvoir sur toute la société. À partir du XVe siècle, avec l’organisation d’un État moderne, le pouvoir royal dénie régulièrement à l’Église — dont l’autorité morale pèse encore sur toute la vie d’une société gardant une foi vive — le droit d’intervenir dans le domaine politique. Au delà des conflits, le roi est «sacré», et ne se gène pas pour intervenir dans la vie ecclésiale, contrôlant, par exemple, les relations entretenues avec le pape. La religion du pays est celle du roi.
L’Édit de Nantes d’Henri IV (1598), mettant fin à 36 années de Guerres de religion, a représenté un tournant dans l’émergence d’une certaine liberté de conscience et un début d’autonomie de l’État vis à vis du pouvoir religieux. Il permit une attitude nouvelle vis à vis de la religion minoritaire qu’était le protestantisme. Malheureusement, Louis XIV l’a abrogé en 1685.
La laïcité ne peut advenir qu’avec un minimum de tolérance puisqu’elle exclut la domination d’une religion particulière. La tolérance a, elle aussi, une histoire difficile, dépendant souvent d’une conjoncture politique (comme les «paix», sans effets durables, conclues pendant les Guerres de religion) et non d’une obligation morale, car ceux qui pensent détenir la Vérité se sentent comme un devoir de l’imposer. Ce fut longtemps le cas de l’Église romaine en France. Et, dans d’autres pays, pour d’autres Églises. De fait, la tolérance et corrélativement une laïcité bien conçue ne sont possibles que si intervient un abaissement du pouvoir d’une Église dominante, et celui-ci ne peut être atteint que si le sentiment religieux faiblit dans la population.
Le tournant, en France, est pris avec la Révolution de 1789, fruit des Lumières, qui en ont préparé les bases intellectuelles. Elle n’est pas d’abord anti-religieuse (Robespierre fait même guillotiner des gens pour «athéisme»). Elle s’attaque aux privilèges ecclésiastiques, parfois au profit — surement involontaire — d’un plus grand évangélisme (telle la fin du régime bénéficial qui transférait une partie des biens de l’Église, «destinés au service des pauvres», au «patrimoine» de grandes familles). Mais la «Constitution civile du clergé» (1790) brise les structures institutionnelles de l’Église de France en transformant, entre autres, évêques et curés en fonctionnaires élus et payés par l’État, et en calquant les circonscriptions ecclésiastiques sur celles de l’État. La vente des biens ecclésiastiques, devenus «biens nationaux», ôtait à l’Église les moyens des fonctions qu’elle avait subsidiairement assumées sous l’Ancien Régime.
Au début du XIXe siècle : le Concordat de 1801, aboutissant à une main-mise de Napoléon sur l’Église de France, et la Restauration monarchique, qui a tenté de rétablir une religion d’État, dans laquelle la dite Église s’est compromise, marquent un retour en arrière.

L’avènement de la laïcité


La «séparation» s'est faite en deux temps, d'abord entre l'Église et l'école devenue laïque, gratuite et obligatoire (série de lois entre 1880 et 1886) ensuite, séparation politique des Églises et de l'État proprement dite (en 1905).
Fin XIXe siècle, l’atmosphère n’est pas favorable à l’Église bastion monarchiste. Hostile à toutes réformes libérales, elle s’était compromise dans une mauvaise cause pendant l’Affaire Dreyfus alors en cours. En outre, Rome mettait du temps à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les «droits de Dieu» (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant «les principales erreurs de notre temps», dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État). Une évolution a été rendue possible par le «Ralliement» prôné par Léon XIII en 1892. Ce pape, préoccupé par les questions sociales, avait publié en 1891 l’encyclique Rerum novarum, préoccupée par le sort des ouvriers victimes de la révolution industrielle. Réaliste sur le plan politique, le pape constate que la République s’est établie durablement en France depuis 1870, et plutôt que de s’entêter à refuser ce nouveau régime, il invite les catholiques à participer activement à la vie politique du pays pour défendre leurs valeurs.
La loi séparant définitivement l’Eglise de l’État a donné lieu à des débats houleux à la chambre des députés, où le «Bloc des gauches» fortement anticlérical remporte les élections de 1902 (366 voix contre 220 à la droite), dans un climat très tendu dans une partie du pays. Émile Combes, président radical du Conseil des ministres, avait déjà mené une politique anticléricale par une série de lois de 1901 et 1904 sur le droit des associations, interdisant de nombreuses congrégations religieuses et l’enseignement qu’elles prodiguaient : 2500 établissements d'enseignement privés ont été fermés. Mais Combes a perdu sa majorité, en particulier à cause de l’«affaire des Fiches» (1900-1904) révélant que des notes secrètes, portant sur les attitudes politiques et confessionnelles des cadres militaires, étaient dressées par des loges maçonniques.
La loi, votée le 9 décembre 1905, a pu être adoptée grâce aux qualités de négociateur d’Aristide Briand, son rapporteur, et de l’ouverture du socialiste Jean Jaurès. Elle correspondait à un compromis entre l'Eglise catholique, qui condamnait le principe de la séparation, et le projet initial de Combes, appuyé par une Franc-maçonnerie très anticléricale elle-même, qui visait à empêcher l'Eglise catholique de fonctionner selon ses propres règles et d’intervenir dans la vie politique. Elle a réussi à sauvegarder la liberté de chaque partie et de sortir d’une crise profonde.

Elle comportait 44 articles. Son apport le plus important tient dans les premiers :


Article 1er: «La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seuls restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public».
Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. […]» [Exceptées les aumôneries d’hôpitaux, de l’armée, des prisons, et le clergé d’Alsace-Moselle, qui n’était plus française depuis 1871].
L’article 3 va déclencher des troubles : «Dès la promulgation de la présente loi, il sera procédé par les agents de l’administration des domaines à l’inventaire descriptif et estimatif : 1°. Des biens mobiliers et immobiliers desdits établissements 2°. Des biens de l’État, des départements et des communes dont les mêmes établissements ont la jouissance».
Quoique les articles 12 et 13, aient prévu de rendre ces biens à l’exercice du culte., l’État propriétaire en assumant les charges et entretien, cette disposition a été ressentie par beaucoup comme une spoliation renouvelant celle de 1789. Elle violait l’engagement pris avec le Saint-Siège, confirmé par le Concordat de 1801. Il y eut une résistance violente dans certains départements : en Bretagne, dans les Pyrénées (avec des barricades dans les églises, des ours devant les portails) etc.
L’apaisement survint peu à peu. Profitant de la relative unanimité patriotique manifestée pendant la guerre de 14-18, une paix religieuse a été rétablie en France. Aujourd’hui, si un certain anti-catholicisme subsiste parfois chez les acteurs les plus intransigeants de la laïcité. et se manifeste par les petites agressions «laïcistes» (refus des crèches dans les lieux publics, calendrier sécularisé etc.), la majorité du pays a admis et reconnait la valeur pacificatrice de la loi de 1905. L’Église y a gagné, en sus, d’être libérée de la charge financière des bâtiments du culte.
Principal bénéfice de la laïcité : permettre à des religions différentes et aux non-croyants de vivre dans une sécurité, dont beaucoup de pays à religion dominatrice sont privés. Mais la loi ne pouvait régler les problèmes qui se sont posés après sa promulgation, en particulier par la présence croissante de l’Islam. Ses fidèles étaient peu nombreux en 1900 où le chiffre incertain de 30.000 personnes est avancé. La venue de troupes maghrébines, pendant la Première Guerre mondiale, suivi d’un appel à des travailleurs pour rebâtir le pays, puis un même mécanisme reproduit avec la Seconde G.M. ont accru le nombre de musulmans, français ou étrangers, avant l’explosion de l’immigration depuis la fin du XXe siècle, favorisée par l’arrêt du Conseil d’État de 1978 sur le «regroupement familial»). Leur nombre actuel est difficile à préciser puisque les statistiques «religieuses» sont interdites. Mais les «musulmans», français ou étrangers, pratiquants ou non, intégrés ou non, sont estimés selon les milieux officiels ou certains partis politiques ou religieux entre 5 et 10 millions, soit une proportion de 7,5 à 15 % de la population. Or la loi de 1905 ne les «concerne» pas. Pourtant des problèmes concrets non anticipées se sont révélés : construction de lieux de culte, recrutement, formation et paiement d’imams trop souvent dépendants de pays étrangers, poids d’une culture ressentie par beaucoup comme hétérogène dans la vie de la Nation etc.
Le débat sur la laïcité a rebondi parce que les questions spécifiques posées par l’Islam ne peuvent être traitées dans le cadre de la loi. Il est rendu d’autant plus délicat que, si les religions chrétiennes ou le judaïsme disposaient d’institutions légales servant d’interlocuteur «naturel», l’Islam n’a pas encore de représentants totalement légitimés parce que leur désignation est compliquée par la multiplicité et l’hétérogénéité de groupes parfois opposés. En outre, le terme «musulman» peut désigner aussi bien un citoyen français croyant et pratiquant dans l’intimité, une personne issue de l’immigration d’un pays musulman, pas forcément croyante, voire athée, les «islamistes» etc. La notion de laïcité reste inconcevable pour les derniers, le religieux ne pouvant être séparé du politique, et ils tendent à ne reconnaître comme loi légitime que la charia, réclamant incessamment des adaptations, parfois inacceptables, des lois de la République.
Les gouvernements successifs ont tenté de trouver des solutions. Aucune ne s’est définitivement imposée jusqu’ici.

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Berque Augustin

Nom Berque
Prénom Augustin
Contributions

Agriculture ou agribashing

Auteur
  • Berque Augustin
Introduction synthétique
En ce temps où s’impose la recouvrance de nos liens avec la Terre, c’est donc, concrètement, par la terre que nous devons commencer : par l’agriculture, qui a cessé d’être une culture – un élevage, une élévation – de la terre/de la Terre pour devenir une industrie déterrestrante et mortifère, qui décompose les sols par ses intrants chimiques et les écrase par sa machinerie lourde, assassine les écosystèmes par ses biocides, torture les animaux, décime la paysannerie non seulement parce qu’elle la ruine, la chasse de la terre ou la pousse au suicide, mais aussi l’empoisonne avec ces mêmes biocides, et pour finir, cerise par-dessus le marché, intoxique tous les consommateurs. Ce qui mérite le cogne-plouc (agribashing), c’est bien ça, mais c’est justement le contraire de la vraie agriculture !
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11/07/2020

Agriculture ou agribashing

  • Berque Augustin
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
En ce temps où s’impose la recouvrance de nos liens avec la Terre, c’est donc, concrètement, par la terre que nous devons commencer : par l’agriculture, qui a cessé d’être une culture – un élevage, une élévation – de la terre/de la Terre pour devenir une industrie déterrestrante et mortifère, qui décompose les sols par ses intrants chimiques et les écrase par sa machinerie lourde, assassine les écosystèmes par ses biocides, torture les animaux, décime la paysannerie non seulement parce qu’elle la ruine, la chasse de la terre ou la pousse au suicide, mais aussi l’empoisonne avec ces mêmes biocides, et pour finir, cerise par-dessus le marché, intoxique tous les consommateurs. Ce qui mérite le cogne-plouc (agribashing), c’est bien ça, mais c’est justement le contraire de la vraie agriculture !
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Bidar Abdennour

Nom Bidar
Prénom Abdennour
Contributions

19/09/2017

Liberté de religion ou liberté vis-à-vis de la religion ?

  • Bidar Abdennour
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Texte paru dans Marianne n° 47, 4 au 10 avril 2014


Les défenseurs de la « liberté religieuse » semblent parfois avoir complètement oublié que cette expression reste plus souvent qu'à son tour un oxymore. Ailleurs dans le monde et même ici en France, trop d'expressions du religieux nient la liberté pour qu'il soit acceptable d'associer ces deux mots - liberté et religion - aussi spontanément que certains médias et Intellectuels le font ces derniers temps : consciences captives des dogmes, pressions communautaires sur l'Individu, domination des femmes par les hommes, chasse aux libres-penseurs, etc. Tout cela devrait nous rappeler que, si la religion ne doit pas être victime d'entreprises liberticides, elle-même doit toujours refuser de céder à sa propre pulsion liberticide !

Je dis cela en tant que philosophe de l'islam, de culture musulmane, qui connait le sens et le prix  de la liberté dans l'univers religieux au sein duquel j’ai grandi. Quelles autorités religieuses de l'islam seraient prêtes  me reconnaître le droit que j'ai pris dans chacun de mes essais de contester les dogmes au nom d'une conscience spirituelle personnelle ? Il y a des musulmanes et des musulmans libres, mais ces histoires personnelles durent être conquises de haute lutte, face à une religion qui en islam et ailleurs s'érige trop régulièrement en système de pouvoir et de contrainte. C'est rendre un bien mauvais service à toutes celles et tous ceux qui ont fait l'effort de s'arracher à la domination religieuse que d'appeler liberté d'expression n'importe quelle conviction religieuse, y compris les plus dogmatiques, réactionnaires,  littéralistes !

Non, l'islam ne signifie pas soumission ! Au-delà de ces obscurantismes, la véritable liberté spirituelle est incompatible avec la volonté de puissance, côté obscur et tenace des religions et pas seulement l'effet de leurs instrumentalisations. C'est bien le primat du religieux qui fonctionne trop souvent à l'échelle de la famille, du groupe social, du pouvoir politique, comme dispositif de domination, ou servitude volontaire face à des dogmes que l'individu ne se donne jamais le droit de remettre en question. Combien de croyants se disent libres alors même qu'ils appliquent servilement ce que leur Dieu est censé avoir ordonné ? Combien sont persuadés qu'en arrêtant de se soumettre à la tradition ils trahissent? En élaborant les fondements d'un « islam sans soumission », combien ai-je entendu de musulmans me rétorquer que l'islam signifie soumission ? Et, parmi nos intellectuels qui décrivent l'islam comme victime d'une France liberticide, combien ont une connaissance suffisante de cet islam. pour évaluer à sa juste mesure la difficulté du combat philosophique et culturel à mener pour qu'enfin cette religion et cette culture fassent réellement droit à la liberté de pensée ?

Je serai toujours aux côtés de ceux qui défendent la liberté religieuse, à la condition qu'ils aient en même temps la lucidité de défendre la liberté vis-à-vis de la religion. La religion n'est pas par essence l'ennemie de la liberté, mais nous devons nous donner les moyens de réfléchir à quelles conditions les deux peuvent s'accorder. La première condition est objective ou politique: c'est l'indépendance du pouvoir politique vis-à-vis de la tutelle des Eglises et des dogmes. La seconde condition est subjective ou spirituelle c'est la liberté que le croyant doit apprendre à se donner à lui-même face à ce qu'il a sacralisé. Or, cette liberté-ci est d'une extrême difficulté. Comment rester libre face à cette autorité absolue de ce que la tradition et ses clercs font dire au Dieu ?

Pour faire l'expérience d'une véritable liberté le croyant doit faire sa révolution spirituelle, en découvrant par lui-même, en lui-même, la capacité de vivre avec son Dieu une relation délivrée de la fascination et de la domination du sacré. Il est plus difficile à une conscience religieuse de conquérir sa liberté face au sacré qu'à un chameau de passer par le chas de l'aiguille… Le croyant n'y réussit qu'en résistant à la pression des dogmes, la soumission au sacré, l’illusion qu'il suffit de dire « C'est mon choix » pour être libre dans un domaine aussi complexe que celui de la vie spirituelle. Les sagesses initiatiques ont enseigné depuis la forme ultime d'une telle liberté  qui lui semblait être autrefois la voix d'un Dieu se révèle comme voix de sa propre conscience « éveillée ». La liberté spirituelle se trouve intimement face à son Dieu, pas du côté de ce que l'on peut imposer à la société des hommes. Elle se révèle dans la prise de conscience que le Dieu est l'image sublime de la liberté la plus profonde dont nous-mêmes sommes personnellement capables.

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Borel Guillaume

Nom Borel
Prénom Guillaume
Contributions

14/09/2018

Le travail, instrument de domination

  • Borel Guillaume
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Le travail comme phénomène idéologique doit beaucoup à la « révolution protestante » et à sa relecture de la Bible, notamment de la parabole des talents. Cette dernière consacre en effet l'accumulation du capital comme une vertu et un moyen de servir Dieu. A la suite des écrits de Martin Luther, de nombreux mouvements religieux vont ainsi transformer radicalement la vision traditionnelle du travail pour en faire un moyen d'accumulation et d'enrichissement, mais également d'agencement et de rationalisation du monde. L'activité productive, au-delà de ses caractéristiques strictement économiques d'accumulation, procède dés lors d'une vision globale qui donne un sens à l'activité humaine. Il s'agit d'organiser, d'ordonner, de rationaliser et de faire fructifier le capital foncier ou financier, dans le but de servir Dieu et d'augmenter sa gloire. La prédestination, qui fait
de la réussite dans les affaires le signe de l'élection divine, achève de boucler ce cercle rhétorique.

Au XVIIème siècle, le philosophe anglais John Locke va s'emparer de la valeur travail pour en faire le fondement du droit de propriété et justifier le colonialisme britannique :
« chaque homme est [...]propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle, le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre. Il mêle son travail à tout ce qu'il fait sortir de l'état dans lequel la nature l'a laissé, et y joint quelque chose qui est sien. Par là, il en fait sa propriété.»[1]

La théorie de la propriété de Locke va alors permettre de justifier l'expansionnisme colonial en Amérique : les terres n'y étant pas cultivées sur le modèle de l'exploitation agricole anglaise, elles seront considérées comme « vides » et « sauvages ». Le même raisonnement justifie la colonisation de l'Irlande et l'implantation de fermiers et de régisseurs anglais. Bien que la terre y soit déjà largement cultivée, les techniques agricoles locales sont rudimentaires. Selon les standards anglais d'exploitation du foncier, la propriété n'y est ainsi pas fondée car les rendements sont trop faibles et la terre n'est pas mise en valeur autant qu'elle le pourrait ou qu'elle le devrait. On voit donc, comme l'illustre le cas de l'Irlande, que la notion de productivité est consubstantielle à l'idéologie du travail. Seul le travail productif, permettant une fructification du capital, est véritablement considéré comme tel.

Pourtant, tout au long des siècles qui ont précédé, aucune valeur positive n'avais jamais été attachée au travail. Dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs représentatives du mode de vie de nos ancêtres du paléolithique, le travail n'existait pas en tant que tel. La synthèse effectuée par l'anthropologue Marshall Sahlins [2] sur un large ensemble de données ethnographiques montre ainsi que les activités d'acquisition des subsistances, qui peuvent être assimilées à la définition économique du travail, ne représentaient en moyenne que trois à cinq heures de la journée des chasseurs-cueilleurs. Ces activités étaient de faible intensité, prétextes aux jeux, à la flânerie et aux bavardages. Loin de la vision traditionnelle de groupes humains luttant avec acharnement pour assurer leur survie, les sociétés de chasseurs-cueilleurs semblent ainsi avoir bénéficié d'une abondance de loisirs rendue possible par la sous-exploitation et l'abondance naturelle des ressources.

Le passage à des sociétés agricoles sédentaires fut selon toute probabilité largement contraint et s'est traduit par une dégradation de l'état de santé de la population. Une étude menée en Turquie montre ainsi une diminution importante de la taille des squelettes adultes au néolithique comparativement à celle des chasseurs-cueilleurs ayant précédé.

Les premières civilisations en Mésopotamie vont initier un recours massif à l'esclavage pour les activités de production et le service du palais. Les paysans attachés à la terre vont voir leur situation se dégrader considérablement du fait des tribus et impôts prélevés par le pouvoir royal et de la pratique de l'asservissement pour dettes. Dans le même temps, le pouvoir va procéder à une division rationnelle du travail en créant les premières administrations mais aussi les corps d'artisans spécialisés qui vont être recrutés pour le service du palais ou du temple.

Le travail spécialisé trouve donc son origine dans les sociétés esclavagistes et naît par la contrainte et la coercition. Ces origines vont fortement influer sur la vision que s'en feront les aristocraties terriennes de la Grèce Antique. Pour Platon ou Aristote, le travail est ainsi, avec le commerce, une activité avilissante incompatible avec la citoyenneté active. Les travailleurs sont trop abrutis et préoccupés par leur besogne pour pouvoir prendre part aux affaires de la cité. A contrario, le loisir apparaît comme une condition nécessaire pour participer aux discussions de l'Agora ou à la gestion de la chose publique. C'est ainsi le temps libre disponible qui distingue la classe aristocratique de la plèbe, ce que les nobles romains nommeront l'Otium, un idéal de vie fait de loisirs studieux, d'activités intellectuelles ou artistiques et de participation à la vie politique. Cette vision perdurera tout au long du Moyen-âge et même au-delà. En cela, l'idéologie du travail issue de la réforme protestante demandera aux élites d'importants efforts d'embrigadement et de discipline avant qu'elles ne réussissent à l'imposer...


Notes

[1] John Locke, Traité du gouvernement civil, 1690

[2] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance : L'économie des sociétés primitives, Gallimard, 1976

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01/08/2020

Boucles de récupération

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Réactions actualités passées
Dans Le nouvel esprit du capitalisme ([1]), Luc Boltanski et Eve Ciapello ont montré comment le capitalisme se régénérait à partir des critiques émises contre lui. Par exemple, les critiques du taylorisme et de l'étatisme par les experts de la nouvelle gauche, dans les années 70-80 du siècle dernier ont pu être détournées et utilisées au profit de la flexibilité, de la remise en cause du droit du travail , et l'affaissement du syndicalisme. Où encore, le mouvement global d'individualisation se traduisit par la valorisation de l'autonomie, ce qui, dans l'entreprise, aboutit à un contrôle accumulé par les paires, puis par les dispositifs informatiques, l'individualisation des salaires, et la pression sur les performances individuelles en un mot vers un degré supérieur d 'aliénation.

Ainsi, chaque mouvement de transformation sociale ou culturelle provoque ce que les auteurs ont appelé «boucles de récupération», permettant au capitalisme diffusé à une phase nouvelle. On peut se demander si ce n'est pas ce qui est en train de se passer, avec la crise induite par le covid-19, absorbant elle-même en s'y combinant la crise financière de la décennie précédente. De nombreux signes en sont perceptibles, qui font craindre que des simulacres de transformations ne cachent en fait une régénération du capitalisme. Ce qui est en jeu, ce sont les représentations, les discours, les valeurs tout se passe donc au niveau de la communication, dans la sphère des grandes marques, des agences médias des entreprises, des agences de publicité, et se cristallise élargie dans les secteurs du luxe et de la mode.

Des critiques se focalisant sur la publicité


La crise a exacerbé les critiques au système elles sont à l'évidence une injonction de réaction par rapport aux dégâts induits par la logique du néolibéralisme, dont les relations avec la pandémie du coronavirus sont avérées, et surtout qui annoncent la catastrophe climatique liée aux sociétés peinent à répondre. Il est intéressant de constater que la publicité est devenue une des cibles privilégiées de ces critiques. Ainsi, en juin, 22 associations ont dénoncé dans un rapport influencé des dépenses publicitaires sur les comportements, en contradiction avec l'impératif de la transition écologique ([2]). On y dénonce le fait que le secteur de l'automobile est le premier investisseur publicitaire du pays, dopant les ventes des 4/4, pick-up, et SUV, comme les voyages courts en avion. Au dela,
De la même façon, la Convention citoyenne a émis dans ses conclusions d'abondantes critiques de la publicité, et, comme le rapport cité, a émis beaucoup de propositions pour la limitation et la réglementation. Le ministre de l'Economie Bruno Lemaire a lui-même annoncé que «le nouveau capitalisme nécessite une nouvelle publicité».
Ces critiques renforcent forcément la méfiance que les consommateurs nourrissaient déjà vis-à-vis des marques. Selon une étude Viavoice, 66% d'entre eux pensent ainsi que ce que communiquent les marques ne correspondant pas à la réalité. De ce fait, il devient impératif pour les marques et les agences de publicité de modifier assez radicalement leurs stratégies de communication, afin de s'adapter à l'évolution des mentalités, ou, mieux, pour elles, de l'exploiter pour en tirer parti et mieux rebondir. Il est intéressant de tenter de saisir les grandes directions dans cette communication.

L'affichage d'une nouvelle éthique face à la crise


Le mécanisme général de la communication des entreprises, par le truchement des agences médias, est de prendre acte des nouvelles contraintes induites par la crise, le covid-19 et les menaces climatiques pour initier de nouvelles pratiques, maquillées en progrès social, environnemental, culturel , ou humain, mais qui en fait ont pour véritable but de relancer les affaires, et, globalement, de faire advenir une nouvelle variante du capitalisme.
L'affirmation d'une volonté de changement, face à la crise, commence par l'affichage de nouvelles stratégies internes aux entreprises. C'est d'abord le souci posé d'une priorité au maintien de l'emploi, alors que se multiplient les «plans sociaux». C'est aussi l'adoption du télétravail par celles qui peuvent le faire celles qui ont adopté en période de confinement vont s'efforcer de le garder. Cette fois, ce n'est plus la nécessité mais le souci de permettre un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée qui est mise en avant. Les soi-disant effets vertueux de cette nouvelle pratique dans de multiples domaines, comme l'aménagement du territoire, sont amplement développés. La véritable motivation de ces entreprises est en fait de retrouver un haut niveau de productivité.

C'est encore la mise à profit de la montée du numérique, consécutive à la pandémie. L'aide qu'ont pu fournir les techniques du numérique pour maintenir le lien social pendant cette période difficile est invoquée (ce qui n'est pas faux), pour légitimer le numérique dans son ensemble, et amplifier les ressources que cela offre aux médias publicitaires, tout en masquant l'énorme problème environnemental et énergétique que pose la 5 G, notamment. Le boom du e-commerce (hausse de 32% des transactions en ligne du fait du confinement) et la conversion de nombreux séniors à cette pratique sont pour les firmes autant de perspectives d'amélioration de leurs résultats.

Les bonnes intentions sont proclamées partout dans ces secteurs le souci de sobriété amène les marques de luxe à annoncer la réduction du nombre de «Fashion Weeks» dans l'année on y invoque des «défilés plus intimes». On y affirme à qui veut l'entendre que le temps est révolu du bling et du tape-à-l'œil, et on fait profil bas en annonçant un mode plus sobre, minimaliste, et plus couvert. Le groupe Kenig prône «un luxe durable». Pourtant, le succès de cette entreprise est fondé sur la volonté de distinction des élites par la consommation de produits de luxe, notamment dans les pays émergents. LVMH annonce renoncer aux «défilés croisières».

Au-delà de la publicité traditionnelle, la stratégie des marques consiste à investir le champ de la culture, afin de se légitimer et de s'ancrer dans les représentations. C'est bien ce qui s'opère en ce moment, de façon spectaculaire les stratégies de communication du marketing cohérent à en rajouter pour ce qui est de l'adhésion à «l'air du temps».
L'air du temps est d'abord celui de la réflexion, du débat de société, de la culture, précisément Prada pose chaque semaine des questions sur le monde dans «Possible Conversations» Dior diffuse des podcasts d'entretiens sur l'art et le féminisme des artistes engagés sont réquisitionnés pour ces démarches. Saint Laurent évoque Guillaume Appollinaire, Françoise Sagan et Marguerite Duras sur Instagram.
L'inscription dans le «politiquement correct» est active, à propos des grands débats du moment. Plusieurs grands groupes ont apporté leur soutien au mouvement «Black Lives Matter» des entreprises comme Google invitent leur personnel à des séances de formation sur la diversité.
A l'époque des «fake news», l'impératif de vérité est abondamment convoqué les marques affirment leur volonté de reconquérir la confiance des consommateurs. La réalité doit l'emporter en matière de prix, de conditions de travail, d'écologie. Le parallèle avec l'exigence de vérité pour le bon fonctionnement de la démocratie est parfois évoqué. Cela est attribué par les agences comme une exigence de la «publicité nouvelle». Cette volonté de reconquête de la confiance est évidemment sensible en ces temps de défiance. L'importance de la presse dans ces perspectives est l'occasion d'affirmer le caractère incontournable de la publicité pour ce qui est de son financement. En effet, les recettes publicitaires se sont effondrées d'environ 2/3.
En ces temps de fragmentation avérée du corps social ([3]), les valeurs civiques, la solidarité, l'empathie sont abondamment sollicitées. Canal + a permis un moment d'accès gratuit à sa chaîne, et la MAIF a restitué 100 millions d'euros (économisés par la baisse du nombre d'accidents) à ses adhérents, tout en invitant à les reverser vers des causes humanitaires. Les grandes marques se lancent, comme Chanel, dans la confection de masques, la fabrication de gel hydroalcoolique, ou le financement d'imprimantes 3D. Elles n'hésitent pas à appeler à l'idée de «communauté» ou à évoquer les «communs» .Mais les directions géographiques vers cette générosité s'oriente sont de nature à induire le soupçon que les soucis d'expansion commerciale ne sont pas absents:
Ce positionnement «correct» peut aller, autre tendance connue, jusqu'à l'auto-flagellation et la repentance. Cela implique l'adhésion au mouvement antiraciste. Le groupe Quaker Foods prend sa retraite l'image de «mammy» (caricature de la nourrice noire) de ses publicités. La multinationale Mars qui acquiert la marque de riz Uncle Ben's s'engage à faire évoluer sa marque. L'Oréal renonce aux produits de dépigmentation destinés à blanchir la peau.
Plus encore, les communicants peuvent chanteur la rébellion antisystème. Là, on est au cœur de la «boucle de récupération». Au-delà du simple souci de sobriété évoqué plus haut, «la mode se rebelle contre la frénésie des Fashion week», titre l'internaute (source AFP) du 26 mai. Ainsi cette pratique est vilipendée par leurs propres instigateurs! Saint Laurent Gucci annonce renoncer à ce rituel le directeur artistique italien de Gucci, Alessandro Michele dénonce la tyrannie de la vitesse, les deadlines imposées par les autres qui génèrent d'humilier la créativité et la performativité excessive qui n'a plus raison d'être.
Les communicants vont jusqu'à mettre les masques au service de la collapsologie, Marine Serre ou Balenciaga en proposant une esthétique inquiétante, évoquant des planètes interconnectées, des nouvelles communautés dans un univers en décomposition. Christa Bösch et Cosima Gadient font apparaître un monde postapocalyptique, avec des femmes aux tailleurs brûlés, et des combinaisons ou robes en maille semblant rescapées d'une explosion.

Ainsi les marques s'approprient-elles les discours dominants du moment, y compris les discours protestataires, sans pour cela changer en profondeur leurs pratiques commerciales. Tout cela recouvre en fait la recherche de profitabilité.

Les masques: condensation de toutes ces boucles de récupération


La question des masques a rapidement débordé des simples considérations médicales. De façon flagrante la démarche consumériste se dissimule derrière des considérations éthiques ou sociales. La mode s'est rapidement emparée de cette nouvelle production. Elle s'est pour cela abritée derrière des considérations culturelles les allusions aux cultures orientales sont fréquentes la recherche esthétique s'y combine avec les objectifs d'efficacité hygiénique. En s'inspirant des traditions asiatiques, les concepteurs de masques recherchent les façons de s'exprimer et d'interagir à travers eux. Le recours à la personnalisation est un moyen privilégié de ne pas remettre en cause le mouvement d'individualisation.

C'est encore l'occasion de s'inscrire encore une fois dans «l'air du temps», en valorisant le retour à l'artisanat et à la création locale, ou au «do it yourself», en proposant des patrons pour que les gens se les fabriquent seuls.Il va de soi, enfin, que le masque connecté serait inventé c'est fait: celui de Led Matrix intègre un écran destiné à afficher toutes sortes de messages ou d'animations. Il se programme via une application pour smartphone. ([4])

La préoccupation mercantile est évidente Virgil Abloh propose plusieurs types de masques à 86,95 € l'unité. Le masque Fendi est à 190 euros, et s'est trouvé en rupture de stock. La tentation d'apposer un logo sur le masque est forte, et finira par l'emporter si son usage obligatoire dure. De ce fait, le masque est probablement en train de devenir un marqueur social et identitaire, comme tout autre objet de consommation.

Tout cela confirme que c'est sur le terrain de la culture, au sens le plus large, que se joue l'avenir des marques et de leur emprise sur la société. Cela renforce l'argument que c'est par la conquête de l'hégémonie culturelle théorisée par Gramsci que se joue l'avenir du monde. Il est à craindre que faute d'une réelle prise de conscience de cela par les forces d'opposition, ce combat, comme celui des années 70-80 analysé par l'ouvrage de Boltanski ne soit perdu d'avance.

Notes

[1] Le nouvel esprit du capitalisme, avec Ève Chiapello, Paris, Gallimard, coll. «NRF essais», 1999
[2] rapport «Big corpo, Encadrer la pub et infliger des multinationales: un impératif écologique et démocratique» coordonné par Renaud Fossard
[3] Voir les travaux de Jérôme Fourquet, notamment L'archipel français Seuil 2019
[4] 01NET 930 20 mai 20

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Bouffartigue Paul

Nom Bouffartigue
Prénom Paul
Contributions

14/01/2023

Syndicalisme et environnement

  • Bouffartigue Paul
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Cet article est un condensé d’une conférence de Paul Bouffartigue à l’Université Populaire du Pays d’Aix le 12 décembre 2022. 

Nous sommes en 1965, aux USA. Walter Reuther secrétaire général du puissant syndicat des travailleurs de l’automobile appelle à « une mobilisation massive des citoyens [...]non seulement pour l’eau propre, mais aussi pour nettoyer l’atmosphère, les autoroutes, les dépotoirs et les bidonvilles et pour créer un environnement de vie total digne des hommes libres ? [1] De telles déclarations sur l’environnement sont rares car ce qui a dominé c’est une 1adhésion du syndicalisme au productivisme, qui peut être défini comme le culte du progrès technique, vu comme condition de l’accroissement des biens et du bien-être.[2] Ce culte accompagne la révolution industrielle. Il va de pair après la seconde guerre, avec le consumérisme, c’est-à-dire la promotion – notamment par une publicité envahissante - de la consommation de masse de biens matériels. Au passage, dans cette acceptation du fordisme, l’expérience soviétique joue un rôle important car les dirigeants ont vite repris les méthodes tayloriennes d’organisation du travail.

On traite ici du syndicalisme ouvrier en France, CGT, FO et CFDT. Mais il existe un syndicalisme paysan, dont une orientation, certes minoritaire, la Confédération paysanne se singularise par sa contestation du modèle agricole agroindustriel dominant et son engagement ancien sur les enjeux écologiques.

Quand on examine de près l’histoire du mouvement syndical et ouvrier, on y trouve des éléments de critique et de contestation du progrès technique. Dès les débuts de la révolution industrielle, la classe ouvrière sait intuitivement que sa survie est en jeu. D’abord par les conséquences du machinisme, ensuite par l’apparition des maladies professionnelles comme la silicose ou celles liées au plomb, l’amiante, le phosphore… qui la touche directement, enfin dans les conséquences sur l’écosystème urbain qui entoure les usines et les mines dans lesquels les ouvriers, leurs familles et leurs proches vivent. Dans la petite enfance de ce mouvement, il y a eu le refus des nouvelles machines, comme celui des machines à tisser par les ouvriers du textile qui les brisent car ils considèrent qu’elles les concurrencent et les privent de leur gagne-pain. C’est le cas des « luddistes » au Royaume Uni. Plus tard ce sont les luttes contre l’usage de produits nocifs dans la production : le mercure, la céruse à base de plomb utilisé dans la peinture, le phosphore dans la fabrication des allumettes. Ces luttes ne déboucheront qu’après des décennies sur l’interdiction de quelques-uns de ces produits dangereux et sur la reconnaissance des premières maladies professionnelles.

Le droit du travail qui s’édifie à partir de la loi de 1898 sur les accidents du travail, acte la subordination salariale. Et ce droit du travail est nettement séparé du droit de l’environnement. Cette frontière sera un frein considérable et durable à la rencontre entre les luttes qui naissent dans l’entreprise et celles qui se développent en dehors de ses murs.

Pourtant si le travailleur n’est pas citoyen dans son entreprise, il ne peut pas vraiment l’être dans la cité. D’ailleurs, aujourd’hui encore, moins ils sont autonomes dans le travail, plus les salariés s’abstiennent aux élections politiques.[3]

Les années 1960/1970 sont celles de premiers craquements. L’onde de choc du mouvement de 68 bouscule les syndicats, et certaines composantes du syndicalisme incorporent alors un questionnement sur les dégâts du progrès technique. Un livre intitulé « Les dégâts du progrès » paraît en 1977, suite à un colloque du même nom organisé par la CFDT, sous-titré « Les travailleurs face aux changements techniques ». Il est préfacé par Edmond Maire, alors secrétaire général de la confédération qui écrit : « C’est de l’intérieur, à partir des situations qu’ils vivent (…), que des travailleurs – militants de la CFDT – ont tenté de dégager toute la dimension sociale du progrès technique et de l’organisation du travail. Ils montrent comment ces techniques intègrent l’exploitation, la domination, la séparation, la dépersonnalisation. Et ils tentent de dégager des pistes pour changer les modèles dont ils ont fait éclater l’apparente neutralité (…) le travailleur est le seul véritable expert de son travail (…) La tradition syndicale n’est pas scientiste, elle n’est pas inconditionnelle d’un progrès technique modelé par le ciseau du profit ».

Avec la crise économique et celle de l’emploi, ce type de préoccupations recule dans l’agenda syndical tout au long des années 1980. Mais il se peut que nous assistions depuis peu à une évolution, allant dans le sens d’une prise en compte plus forte des enjeux écologiques. Depuis les années 1990, avec probablement une accélération depuis 2019 et la crise du COVID, on observe des avancées, certes encore fragiles. On peut y voir les implications d’un triple aiguillon : celui de la mondialisation – avec la montée du mouvement altermondialiste ; la multiplication des arènes internationales sur les questions d’environnement impliquant les syndicats celui de la multiplication de scandales sanitaires et de catastrophes[4] industrielles et écologiques (AZF-Toulouse, Volkswagen, Lubrizol-Rouen, Lactalis, EPR-Flamanville) et celui du choc de la pandémie du COVID, associé à la prise de conscience plus large de l’urgence climatique.

La pandémie du COVID – et la prise de conscience de l’urgence climatique - a déclenché un nouveau cycle de rapprochements entre syndicats et mouvements écologiques.

Deux appels ont été lancés au cours de cette pandémie, l’un avec la CFDT, l’autre avec la CGT, la FSU, l’Union Syndicale Solidaires et la Confédération paysanne :

- Le « Pacte pour le Pouvoir de vivre » : le 5 mars 2019, 19 organisations (60 aujourd’hui), se présentant comme des « acteurs majeurs dans la protection de l’environnement, la lutte contre la pauvreté, le soutien aux migrants, le monde étudiant, le monde du travail, de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire et de la mutualité ». Depuis, ce « pacte » se traduit principalement par des activités de communication, de formation, et d’interpellation des candidats et des élus.
- Le collectif « Plus jamais ça » : le 18 janvier 2020, un collectif associant au départ 8 organisations : syndicats (CGT, Solidaires, FSU, Confédération paysanne) et associations (Attac, Greenpeace, Amis de la terre, Oxfam) publie un « plan de sortie de crise » de 34 mesures dites « alternatives au capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire. » Ce collectif est devenu depuis l’« Alliance écologique et sociale » : « face aux plans de relance du gouvernement, qui ne font que relancer un système profondément insoutenable, nous en appelons … à des mesures courageuses, permettant une reconversion sociale et écologique de la production agricole, industrielle et de services, pour à la fois créer des centaines de milliers d’emplois de qualité et cesser les activités les plus néfastes pour les populations et la planète ».[5]

Reste à savoir dans quelle mesure ces initiatives prises au niveau des directions syndicales seront réellement et rapidement appropriées par les équipes syndicales des entreprises et des territoires.

Notes


[1] Cité par Michèle Descolombes, « Syndicats et transition écologique. Un paysage (partagé) de travail », Ecologie et Politique, n° 50, 2015-1, pp. 11-22.
[2] Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019. Cet auteur voit dans l’imprégnation culturelle profonde du productivisme la raison qui explique que, malgré la montée des signaux d’alarme écologiques, les défenseurs de la cause écologique peinent à convaincre.
[3] Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer ? Paris, Seuil, 2018.
[4] Renaud Bécot invite à préférer celui de désastre, car catastrophe restreint les effets à l’immédiat, alors qu’ils sont différés, les responsables industriels et les autorités cherchant à maquiller ces derniers : « Au croisement des luttes environnementales et sociales » Entretien donné à la revue en ligne Ballast, 15 février 2022. https://www.revue-ballast.fr/au-croisement-des-luttes-environnementales-et-sociales-rencontre-avec-l’historien-renaud-becot/
[5] L’alliance écologique et sociale a été rejointe par de nombreuses autres organisations dont Alternatiba, Youth for climate, UNEF, France Nature Environnement.
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05/05/2018

Brève histoire du luxe

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Les grandes mutations du secteur Le luxe existait au moyen-âge à Venise aussi bien qu’à Constantinople, et déjà sous l’antiquité, à Rome, comme à Athènes. C’est dans le monde musulman que la parfumerie est née et s’est développée. La Chine ancienne, l’Inde, dès le troisième millénaire avant JC ont connu des civilisations somptueuses. On a retrouvé en Mésopotamie de remarquables céramiques, et, en remontant plus encore le temps on retrouve dans la préhistoire des objets de luxe. Aux origines prédominaient les formes publiques du luxe. Il est alors le privilège du pouvoir impérial ou royal, avant d’être mis au service de la pompe républicaine. Très vite, cependant, ce sont les formes privées du luxe qui l’emporteront. Il a dès lors été un terrain de la rivalité entre des groupes sociaux dominants. Sous l’Empire romain, à l’époque des Antonins, les magistrats et sénateurs rivalisaient avec les « nouveaux riches », chevaliers, commerçants, banquiers, publicains… Pompéi a gardé les traces de ce luxe festif. Il est notoire également que s’il s’est globalement développé à la faveur de la croissance économique, il a été stimulé par les grandes crises : après la peste noire, au XIVème siècle, sous la Convention thermidorienne et le Directoire, en France, avec les « Merveilleuses » et les « Incroyables », après le tsunami au Japon plus récemment, mais aussi après notre crise de 2008… (1)

Les historiens s’accordent pour situer la naissance du luxe moderne aux XVIIème, XVIIIème siècles, c’est-à-dire à l’époque du mercantilisme. A l’époque de Louis XIV, sous l’impulsion de Colbert, des manufactures comme les tapisseries des Gobelins ou les verreries de Saint-Gobain ont pour finalité l’exportation de leurs produits, afin de drainer vers la France les matières précieuses qui circulent depuis la découverte et l’exploitation des mines d’Amérique. Encore faut-il se méfier d’une histoire un peu mythologique très franco-centrée : l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, les Flandres ont aussi connu leur « âge d’or » du luxe. Dans cette brève histoire du luxe, il faut signaler un changement majeur qui se situe fin XVIIIème-XIXème siècle : cela devient une affaire essentiellement féminine. Ce changement est qualifié de « grande renonciation masculine » par le psychanalyste anglais John Carl Flügel. Les hommes abandonnent talons hauts, dentelles, perruques et robes, et les femmes bourgeoises dépensent deux fois plus que leurs maris pour leur habillement. Mais c’est tout le contraire d’une émancipation il s’agit au contraire de l’assignation de la femme au devoir de plaire, et, comme il est montré dans la violence du luxe, d’être le signe de la réussite sociale de son mari.

L’âge d’or, dont l’épicentre est tout de même la France, se situe XIXème-milieu XXème… C’est dans cette période que s’est construite la représentation du luxe qui fonctionne encore aujourd’hui, alors que la réalité a assez radicalement changé. Pendant cette période se créent les « grandes maisons », qui vont devenir de grandes marques. C’est par exemple au XIXème qu’émergent Mauboussin (1827), Guerlain (1828), Hermès (1837), Cartier (1847), ou Vuitton (1854). Les boutiquiers deviennent empereurs ils ne vont plus au château ou chez le grand bourgeois, mais on se déplace pour aller chez eux. Leur statut s’assimile à celui de l’artiste. Ils produisent des séries limitées d’articles de haute qualité, impliquant une quantité énorme d’heures de travail hautement qualifié, la « griffe » (2) attestant de leur exceptionnalité. Début XXème, Coco Chanel va bouleverser la mode féminine, et contribuer à construire l’image de la femme « libérée ». Dans les années 50, Christian Dior, dont la maison de couture est fondée par Marcel Boussac, règne sur le vêtement de luxe. Les marques et les maisons françaises, regroupées dans le Comité Colbert représentent alors le quart du luxe mondial. Avec l’évolution de la technique et des réseaux de communications, tout change vers la fin du XXème siècle. C’est d’abord la révolution du « prêt-à-porter », impliquant l’allongement des séries, et l’embauche de stylistes dont le nom ne correspond plus aux « griffes », qui cessent d’être confidentielles, et doivent s’adapter aux fluctuations de la mode. C’est aussi la diversification vers les accessoires, les parfums, la joaillerie, les sacs, et toutes sortes d’objets. C’est surtout le passage des marques aux groupes, avec notamment la constitution de LVMH (3) construit à partir de l’empire de Boussac, héritant notamment de sa pépite : Dior. Ce groupe est présent dans le champagne, les vins, la mode, les parfums, la cosmétique, la joaillerie, les montres… mais aussi la distribution et la presse (groupe Les Echos) il contient une multitude de marques. Son grand concurrent, François Pinault a fondé Pinault-Printemps-Redoute, rebaptisé Kering en 2013 un peu moins étendu, ce groupe – après s’être dégagé de la distribution - est néanmoins présent dans la joaillerie, la mode, les articles de sport, les parfums.

La France concentre aujourd’hui la moitié des quinze marques les plus importantes. Un changement d’échelle s’opère les techniques de commercialisation évoluent (vente par correspondance sur catalogue, puis par internet). Ces groupes s’intègrent à l’industrie de masse, sont gérés selon une logique financière, et s’orientent résolument vers les marchés mondiaux. L’ouverture de la Chine aux produits de luxe dont sont amateurs touristes et « nouveaux riches » est d’ailleurs une des causes majeures de l’essor du secteur depuis quelques années. Ce pays est devenu l’eldorado pour le luxe, d’abord par ses achats, puis par son ouverture aux entreprises des grands groupes du secteur. Mais déjà commencent à se développer des marques autochtones, attisant la concurrence internationale. L’Inde va suivre cette voie, et des marchés africains se profilent déjà à l’horizon. C’est toute la géographie du luxe qui s’en trouve bouleversée. Les stratégies du secteur face aux exigences de la modernité Cette évolution est incompatible avec le maintien des traditions. Les grandes marques sont menacées par la perte d’identité. Les grands créateurs (Christian Dior, Coco Chanel, Givenchy…) sont morts et remplacés par des directeurs artistiques qui se discréditent parfois dans l’outrance et la provocation, comme Galliano (4). Alexander McQueen se suicide en 2010. Mais, plus encore, les valeurs liées au luxe sont totalement contradictoires avec celles de la modernité. La rareté des produits (impliquant la longueur des délais d’attente) est incompatible avec la communication de masse, et l’exigence d’immédiateté, constitutive du présentisme régissant les mentalités. Leurs prix exceptionnellement élevés sont impraticables compte tenu de la rationalité croissance des consommateurs, qui cèdent de moins en moins aux mirages de la consommation ostentatoire, s’en laissent de moins en moins abuser sur l’aptitude des produits à satisfaire leurs besoins, et usent sur internet des comparateurs de prix. Le prestige des marques est associé à leur durée, à leur immutabilité, voire à leur intemporalité. Or il faut maintenant transiger avec la mode, qui au contraire est basée sur un renouvellement rapide. Les collections se succèdent à un rythme accéléré. Il y a inflation du lancement de nouveaux produits le nombre de nouveaux parfums a doublé ces dernières années. Les groupes doivent céder au cercle vicieux des promotions, qui aboutissent à banaliser encore un peu plus le produit. Mais surtout, le luxe – dans son authenticité – est apriori  radicalement impossible à une époque démocratique, individualiste, et imprégnée d’un populisme dont l’anti-élitisme est la caractéristique première, aucune catégorie de la population ne pouvant tolérer son éviction de ce marché, ni ne pouvant admettre qu’une classe privilégiée puisse y avoir un accès exclusif.

La logique historique est celle d’une disparition du secteur. Pourtant, on l’a vu, l’industrie du luxe se porte bien. Elle surmonte cette contradiction de plusieurs façons la stratégie générale est simple : il s’agit d’occulter cette quasi-disparition du « vrai » luxe, ou plutôt sa submersion/banalisation par la grande industrie pour maintenir le prestige de la marque, condition de la prospérité des firmes qui en dépendent, et, au-delà, sauvegarde de cette arme de guerre symbolique qu’il est resté, comme l’explique l’article violence du luxe Cette occultation s’obtient pour commencer en recouvrant de la mystification d’une « démocratisation du luxe », parfait oxymore, ce qui est tout simplement une descente en gammes. C’est ainsi que l’on parle de « demi-luxe » , de « luxe abordable », de « nouveau luxe », de « super-premium » ou du néologisme « masstige » (5), quand il s’agit de produits banals, mais conservant la « griffe » qui permet de vendre tout de même un peu plus cher que les produits standards. La mystification confine à l’imposture lorsque l’on va jusqu’à invoquer « le droit au luxe ». Elle devient mascarade quand Galliano fait une collection « inspirée » par l’inventivité des clochards, ou quand Alexander McQueen a fait défiler pour Givenchy des mannequins handicapés. En fait, l’industrie du luxe repose maintenant sur une segmentation rationnelle des marchés et des clientèles. Ensuite, par la vitrification du discours concernant le luxe. Cela débute par le déni du marketing (6) tout en le pratiquant méthodiquement (de façon certes plus subtile que la publicité de masse ordinaire, comme on va le voir). Cela se poursuit par l’invocation du maintien du travail hautement qualifié, qui n’est vrai que dans une petite minorité de cas, ou qui ne concerne que la finition de produits fabriqués par une main d’œuvre bon marché, en France ou sont sous-traités en Chine, au Maghreb, ou dans des zones franches. D’ailleurs, avant qu’elle ne soit patente, la profession a longtemps pratiqué le déni de la délocalisation. Le recours à la société du spectacle est un autre vecteur de cette stratégie. On peut observer le phénomène de starisation des mannequins, dont le passage d’une maison à l’autre commence à être assimilable au mercato des footballeurs. Il faut voir aussi la vitrine du luxe qu’est le festival de Cannes. Tout est fait pour que les stars affichent leurs robes, leurs diamants, leurs sacs… Les vedettes du sport ou de la scène sont parfois invitées aux défilés de mode, voire y participent, et sont évidemment abondamment sollicitées pour les publicités classiques.

Un autre moyen de gommer la dimension mercantile de l’industrie du luxe est d’exhiber sa proximité avec l’art, et singulièrement l’art contemporain. L’interaction entre les deux mondes est ancienne. Déjà Louis Vuitton recevait chez lui Monet, Renoir ou Cézanne, au début de la IIIème République. Les couturiers, joaillers ou verriers sont présentés comme des artistes, et les créateurs sont souvent considérés – surtout par eux-mêmes – comme des génies. Les échanges vont dans les deux sens : les marques commanditent des œuvres, leurs dirigeants pratiquent le mécénat, les artistes promeuvent le luxe, et parfois même participent à la création de certains produits. Yves Saint Laurent a présenté des « robes Mondrian », et ses manteaux de soirée empruntaient des thèmes à Picasso, Braque, ou Van Gogh. Le champagne Pommery est partenaire de la FIAC à Paris, et assiste le centre Pompidou de Metz. L’aura de l’œuvre d’art rayonne ainsi frauduleusement dans le ciel du luxe. Il faut enfin évoquer le branding, c’est-à-dire la modalité sophistiquée du marketing, que pratiquent les grandes marques (pas seulement celles du luxe), et qui prolonge directement ce qui précède il y a brouillage des frontières non seulement avec l’art, mais, de façon plus générale, avec la culture. Chaque grand groupe dispose de fondations, qui organisent des expositions. Il y a des musées de la mode, et des produits de luxe font l’objet de rétrospectives dans les musées d’art contemporain. Toutes ces démarches tendent à inscrire les marques dans une démarche patrimoniale, certes justifiée d’un point de vue historique, mais qui contribue à maintenir leur prestige, et leur fallacieuse exterritorialité par rapport au monde marchand. Ainsi le luxe traverse toutes les époques, en s’y adaptant, en se régénérant sans cesse tout en gardant la référence à son âge d’or, qui correspond à celui d’une classe dominante en mesure de s’en arroger l’exclusivité. Mais la raison essentielle de cette permanence est qu’il correspond à un trait présent dans toutes les sociétés, qui lui-même se transpose de l’une à l’autre sous des formes différentes : la violence prédatrice. C’est l’objet de l’article violence du luxe.


Notes

 1- après avoir subi lourdement la crise en 2009-2010, l’industrie du luxe est en plein essor depuis 2012.

2- inventée par Charles Frédéric Worth

3- Louis Vuitton-Moët Hennessy, dirigé par Bernard Arnault depuis 1984

4- qui fait scandale en créant une collection inspirée des clochards, et est éliminé en raison de provocations antisémites 

5- contraction de masse et de prestige

6- Chez Hermès on affirme « chez nous on ne fait pas de marketing ». Chez LVMH on prétend se démarquer de « ceux qi ne cherchent qu’à faire du marketing », notamment du « marketing à l’Américaine ».

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Browaeys Dorothée

Nom Browaeys
Prénom Dorothée
Contributions

15/10/2022

Pour garder la terre habitable, il nous faut intégrer le vivant dans les comptabilités

  • Browaeys Dorothée
Une société post-capitaliste Repenser la science économique Politiser la technique et nos pratiques
Il y a 3 ans, en septembre 2019, TEK4life a organisé un Tribunal très particulier intitulé « Changer de comptabilité pour sauver le vivant ? ». Plus de 350 personnes ont assisté à la mise en accusation de Jacques Richard, professeur de gestion à l’Université Paris Dauphine, pour subversion de l’ordre mondial, manipulation de la comptabilité et tentative de marchandisation de la nature.
Ce procès fictif a permis de comprendre qu’il y a véritablement un bug dans les rouages économiques. Et ce bug provient d’une ignorance délibérée : nos opérations comptables - censées refléter nos activités - ignorent les facteurs de production que sont la Nature et le tissu social et humain (sans lesquels aucune usine ne pourrait tourner). Dès lors, elles sont aveugles aux destructions induites par l’extraction, la transformation, le transport de nos produits. Ainsi, nous sabordons nos conditions d’existence et nos outils de pilotage ne nous l’indiquent pas !


"Nous devons décider la paix entre nous pour sauvegarder le monde, et la paix avec le monde afin de nous sauvegarder". Michel Serres, Le Contrat naturel, 1987.


Se doter de systèmes de mesure d’impacts

Cette fuite en avant ne peut pas être stoppée sans un changement radical des outils de pilotage des dirigeants. C’est d’abord un enjeu de survie du business. Les dérèglements climatique et écologique exposent les entreprises à des risques systémiques : il est donc vital de quitter les activités, d’abandonner les actifs dont la valeur va s’effondrer. Plus fondamentalement, les entrepreneurs sont sommés de faire baisser leurs impacts. Cela requiert une batterie d’outils de mesure, apte à renseigner les décideurs sur les émissions de gaz à effets de serre (GES), les dégradations de l’eau, des sols, de la biodiversité liées à leurs propres activités. Ainsi, le business de demain ne se nourrira plus seulement de performances financières : il faudra attester attester de performances environnementales et sociales.
Déjà, les quota carbone poussent à réduire les émissions de CO2 qui réchauffent le climat. Toutes les notations d’entreprises (ESG, extrafinancier…), les scores sur les produits (Nutriscore, EcoScore Planetscore… les réglementations liées au Green Deal (CSRD, Taxonomie, SFDR…) contribuent à valoriser les performances écologiques et sociales des organisations.

Faire de la comptabilité un sujet politique

Mais ce mouvement déjà amorcé par le « développement durable » prôné par le rapport Brundtland (1987) ne pourra réorienter le système productif que s’il atteint les finances de l’entreprise. Traduire comptablement les empreintes écologiques sera le gage d’une nouvelle économie apte à prendre en compte les limites des écosystèmes et à prévoir leur régénération. De même que l’on prévoit un amortissement des actifs financiers, il est ici question de provisionner les moyens pour maintenir les actifs naturels. En conséquence, nous pourrions stopper les « logiques d’externalisation » qui font peser sur des tiers les « dégâts collatéraux » des activités industrielles.

La Comptabilité permet de responsabiliser les acteurs

Dans notre époque où la résilience va devenir vitale, la comptabilité « augmentée » (écologique et sociale) peut traduire l’alignement des entreprises avec cet enjeu. Elle permet d’intégrer l’extra-financier (les impacts) dans le pilotage et l’évaluation des entreprises. Mais cela inquiète car les entreprises comprennent bien qu’elles vont demain devoir payer des « coûts cachés » qu’elles n’assumaient pas : perte de biodiversité, dégradation de l’eau, pollutions… Des initiatives comme celle d’Axylia avec son indice Vérité50 montrent que les entreprises du CAC40 se retrouvent avec des dettes considérables dès lors qu’on leur impute le prix de leurs émissions carbone (avec la TeqCO2 à 100€).


La comptabilité est une grammaire

La comptabilité n’est pas une simple affaire technique. C’est un langage, un système d’orchestration qui décrit les créations et les destructions de valeur. Ce rôle ne peut pas seulement concerner les acteurs économiques, mais doit pouvoir impliquer tout citoyen soucieux de dire « ce qui compte pour lui ».
On peut distinguer 4 grandes fonctions de la comptabilité :
- la première peut se traduire par la question « Que prendre en compte ? » elle concerne les représentations, les catégories qui organisent pour chacun la valeur des choses.
- La seconde fonction a trait aux engagements et aux responsabilités et peut aussi se résumer par l’interrogation : « Que prendre en compte ? ».
- La troisième fonction cible le « contrat social », la raison d’être de la comptabilité en interrogeant : « A qui rendre compte et de quoi ? ».
- Enfin en quatrième lieu, la comptabilité sert enregistrer les données monétaires mais elle peut dorénavent « tenir compte » des capitaux naturels : il oblige à répondre à la question : « Que compter et comment ? »


Modèles alternatifs

Les pratiques comptables sont normées et leur évolution va être longue si l’on veut qu’elles intègrent des valeurs monétarisées liées aux données climatiques et environnementales. En France des modèles alternatifs ont été élaborés et sont en phase de tests auprès d’entreprises cobayes. Le modèle Care-TDL (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) conçu par Jacques Richard et Alexandre Rambaud (Chaire de comptabilité écologique, AgroParisTech, Université Paris Dauphine) redéfinit les capitaux et généralise le principe d’amortissement aux capitaux naturels et sociaux. Il ne permet pas de compenser un capital par un autre en référence à la soutenabilité forte. Le modèle Lifts mit au point par Audencia Business School est conçu à partir des limites planétaires : il établit un quota pour chaque impact (carbone, biodiversité…) qu’il ne faut pas dépasser.

Passons à l’action

Pour se repérer dans ce paysage en évolution rapide, TEK4life a publié en mars 2021 une Cartographie des Enjeux, des Acteurs et des controverses d’une comptabilité multi-capitaux pour l’Anthropocène. Elle a créé l’Alliance ComptaRegeneration quiréalise une veille, une acculturation, des expérimentations pour saisir les outils d’évaluation environnementale et les nouveaux modèles comptables. Au sein des sept collèges, on trouve des représentants de Danone, Veolia, La Poste, In Vivo, Mirova, Grant Thornton, Cerfrance… des acteurs académiques pouvoirs publics et ONG. Un parcours original de formation sur les comptabilités écologiques a été inauguré en 2022.


Vers une conditionnalité du business

La perspective d’une comptabilité écologique converge avec d’autres tendances. On recherche un peu partout dans le monde de nouveaux référentiels de mesure du progrès au-delà du PIB : IDH, Nouveaux indicateurs de richesse de la loi Eva Sas (avril 2015), Rapport 2002 Reconsidérer la richesse, Patrick Viveret, conseiller référendaire à la Cour des Comptes.
Par ailleurs, on sent monter un mouvement pour installer durablement la « préférence écologique » qui donne de la valeur à qualité de vie, à la qualité agricole (aliments et sols vivant), à la santé des gens, à la biodiversité (équilibres). Des entreprises cherchent à devenir « contributives[1] » (ou à mission) en recherchant des business models régénérateurs. Avec le Green Deal et les logiques d’alignement aux trajectoires zéro carbone (Taxonomie), les entreprises vont devoir de plus en plus conditionner leurs activités à leurs performances écologiques.


Publications sur la question abordée


- Intégrer l'environnement dans la comptabilité des entreprises, Interview de Dorothée Browaeys sur le site RSE du Ministère de la transition écologique, 18 février 2022
- Pourquoi comptables et services financiers vont devoir changer leur manière de compter, par Dorothée Browaeys dansL’ADN 13 novembre 2019.
- Soyons comptables du vivant face aux générations futures, par Dorothée Browaeys, UP’Magazine, 28 août 2019
- Pas de transition écologique sans transformation comptable, par Alexandre Rambaud, Clement Feger, JP Karsenty et D. Browaeys, UP Magazine, 6 février 2019.
- Adoptez la comptabilité écologique pour en finir avec les coûts cachés, jamais réglés ! par Dorothée Browaeys, 7 mars 2022



Notes


[1] L’entreprise contributive, Fabrice Bonnifet et Celine Puff Ardichvili, Decitre, 2021.
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Brutalisme

Auteur
  • Viveret Patrick
Introduction synthétique Le brutalisme dépasse la seule critique du capitalisme (dans les courants socialistes ou communistes) ou de l’Etat (par exemple dans les courants libéraux ou anarchistes) ou du productivisme (par exemple dans les courants écologistes). En fait on peut caractériser un élément commun à ces systèmes fondés sur la domination et la discrimination. Cet élément c’est la brutalité sociale dans le cas du capitalisme, la brutalité politique dans le cas des formes autoritaires ou totalitaires du pouvoir, la brutalité à l’égard de la nature et du vivant dans le cas du productivisme.
Développement didactique Cette brutalité se constate aussi dans d’autres domaines. Le racisme et l’antisémitisme qui récuse autrui du fait de son origine ou de sa couleur de peau, mais aussi les dominations et discriminations liées à la sexualité et au genre, aux croyances (religieuses, animistes, athées, agnostiques) et dans les comportements mêmes (sectarisme, dogmatisme, arrogance…). Le terme de « brutalisme » est né en architecture mais repris et élargi par Achille Membe (cf « le Brutalisme ») puis par Julie Chabaud et Patrick Viveret (cf « la Traversée »). Il permet de rassembler ces différentes formes de domination, d’exploitation ou de brutalité et d’éviter de ne se focaliser que sur l’une d’entre elles. C’est ainsi que nombre de mouvements anticapitalistes et anti-impérialistes ont pu se montrer complaisants à l’égard de pouvoirs despotiques (ou le devenir eux mêmes lors de révolutions) ; que des luttes anti coloniales ont pu être menées par des hommes masculins défendant le patriarcat ou que des courants communistes ou socialistes ont pu être aussi productivistes que le capitalisme qu’ils combattaient.
Conclusion dialogique L’alternative au brutalisme peut être celle portée par le convivialisme et ses principes de commune naturalité, commune humanité , commune socialité , légitime individuation et d’opposition maîtrisée face aux logiques de démesure. Elle recoupe en grande partie la notion défendue par Edgar Morin d’un « humanisme régénéré » et peut être précisée, afin d’en montrer l’importance écologique, par le terme d’éco-convivialime proposé par Julie Chabaud et Patrick Viveret.
Bibliographie Mbembe Achille, //Brutalisme//, La découverte, 2020. Chabaud Julie, Viveret Patrique, //La Traversée//, Les liens qui libèrent, 2023
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08/02/2017

Budgets participatifs dans toutes les communes

  • ECCAP
Yves Sintomer  propose de généraliser le principe du budget participatif tel qu’il existe à Paris, à Grenoble ou à Rennes. « Dans ces villes, la population participe à l’élaboration des projets municipaux grâce à des votes principalement effectués sur internet. Dans la capitale, 5% du budget d’investissement soit près d’un demi-milliard d’euros jusqu’en 2020, sont ainsi consacrés à des projets écologiques, culturels ou sociaux qui ont été proposés et discutés par les Parisiens…Cette généralisation de la participation démocratique a trois objectifs. Le premier c’est de redonner du pouvoir au citoyen et, ce faisant, de redonner de la crédibilité au politique. Le deuxième, c’est de faire en sorte que les services publics soient vraiment au service du public. Le troisième c’est de redonner la parole à des personnes qui, en règle générale, n’ont pas leur mot à dire sur la politique institutionnelle-ce qui ferait de la participation démocratique un instrument de justice sociale.» Le Monde 14 janvier 2017.
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29/06/2019

c'était mieux avant ?

  • Merchier Maurice
C’était mieux avant ? Phrase tellement entendue ! Michel Serres, disparu le 1er juin 2019, combattait ce qu’il considérait être une idée reçue, dans ses interventions et ses articles, et y avait consacré un de ses derniers livres[1]. Alain Finkielkraut lui répondit, dans Le Figaro du 28 août 2018, sous la forme d’une longue litanie de faits infirmant la thèse du Papa Gentil de la Petite Poucette, et concluant à la légitimité de la nostalgie à cet article répondait peu après dans le même journal celui de Luc Ferry, qui au contraire ratifiait, et même radicalisait l’argumentation du philosophe disparu.

Une réponse qui dépend du point de vue adopté par l’observateur

Ce débat a quelque chose de troublant du fait que, pris séparément, de chaque côté, les arguments semblent a priori irréfutables. Cela s’explique d’abord parce que le verdict, quel qu’il soit, ne peut s’exprimer qu’en termes de bilan. Les faits invoqués – le mieux, le moins bien, les progrès, les régressions etc – peuvent être distribués dans deux colonnes, et c’est la pondération qu’on leur applique implicitement qui fait pencher d’un côté ou de l’autre la balance. Cette pondération est évidemment le produit de la subjectivité de chacun, elle-même conditionnée par ses préférences idéologiques. En d’autres termes, on choisit l’une ou l’autre réponse par souci conscient ou inconscient de cohérence avec l’ensemble de ses opinions constituées.
Pour élucider complètement la démarche, il importe de bien distinguer de quel point de vue on se place dans ce questionnement. Dans son émission « Répliques » sur France Culture du 20 janvier 2018, Finkielkraut recevait Michel Serres pour débattre directement de tout cela. Constatant leur accord sur les faits, celui-ci faisait observer que son hôte se plaçait presque toujours d’un point de vue « local », alors que lui se situait à un niveau « global », en utilisant des arguments quasiment quantifiables, c’est-à-dire traduits, ou traduisibles en données statistiques. On peut en effet distinguer l’approche distanciée de l’observateur s’en tenant aux grandes tendances objectivables, comme les progrès de l’espérance de vie, les avancées médicales, l’absence d’une autre guerre mondiale, le recul de la pauvreté à l’échelle mondiale, les commodités offertes par les nouvelles techniques, etc, et l’approche en terme de « ressenti », soit à partir de son propre vécu, soit à travers la façon dont on interprète les faits dont nous avons connaissance, ou les événements dont on est spectateur et que, le plus souvent, nous rapportent les médias. Cette seconde démarche se justifie, dans la mesure où, par exemple, la diminution de la mortalité ne change rien à la façon de percevoir les choses des vivants, ou la diminution de la pauvreté dans des pays lointains n’affecte pas les sentiments des nantis d’autres contrées… Les statistiques n’ont jamais produit beaucoup de tristesse, ni davantage d’allégresse…
Les limites d’une approche globalisante tiennent aussi à l’équivocité de tout changement ; ce qui est progrès pour les uns l’est souvent au détriment du bien-être des autres, parfois pris dans le sens le plus égoïste, voire le plus misérable. La diminution de la mortalité routière a pour contrepartie des contraintes multiples pour l’ensemble des automobilistes (y compris ceux dont la vie a été épargnée grâce à ces mesures) qui ont anéanti le plaisir de conduire (idée qui paraît aujourd’hui incongrue, voire réactionnaire, et pourtant tellement répandue à la fin du siècle précédent !) la régression du tabagisme n’a pas comblé de bonheur les fumeurs invétérés l’érection de nouveaux appartements à loyers modérés ne transporte pas de joie les propriétaires des maisons résidentielles environnantes, etc. Cela est vrai même du point de vue symbolique comme la bien-pensance l’emporte, s’il n’est plus possible de railler les homosexuels, ou de pratiquer des plaisanteries machistes, et cela ne fait pas l’affaire des humoristes, ou même des amateurs ordinaires de grivoiseries….
Certes, les termes de telles comparaisons peuvent paraître disproportionnés, voire indécents, du point de vue moral, (c’est-à-dire encore une fois du point de vue des valeurs de l’observateur extérieur) ; cela n’empêche en rien le fait que c’est ainsi que les choses sont ressenties par l’immense majorité de nos contemporains, et ce sont des choses de ce niveau qui leur font dire que « c’était mieux avant » la police de la pensée, l’autocensure, ou l’auto-répression de certains comportements, pour vertueuses qu’elles soient, ne peuvent être considérées comme des plaisirs.
Un signe à l’actif du bilan du « c’était mieux avant » : selon un sondage de la DREES de juillet 2016, en 2014 près de la moitié des personnes, qui probablement n’avaient pas lu Michel Serres, estimaient que la situation de leurs parents au même âge était meilleure, alors qu’ils n’étaient que 36% à le penser en 2004 et ils n’étaient que 29% à penser le contraire, contre 42% dix ans avant.

La détérioration du bien-vivre est la conséquence des politiques néolibérales,

Mais faut-il nécessairement se placer du point de vue du « ressenti » subjectif d’un grand nombre de nos contemporains pour valider la thèse du « c’était mieux avant » ? Il n’en est rien, car il y a de sérieuses raisons de penser que ce « mal-vivre » croissant est au contraire le produit d’évolutions tout à fait objectives, qui pour l’essentiel sont des conséquences de la livraison de notre monde aux politiques néolibérales. Wendy Brown reprend et actualise le concept de « raison néolibérale » de Michel Foucault.[3] Cela aboutit au fait que le modèle général sur lequel s’alignent tous les mécanismes sociaux, les institutions, la consommation, les loisirs, les personnes elles-mêmes dans la gestion de leur existence est celui de l’entreprise, avec le but de valoriser le capital Tout est organisé, géré sur le modèle économique elle parle « d’économisation » de la société, qui déborde du concept de « marchandisation » parce que cela fonctionne même quand il n’y a pas de monnaie en jeu. La personne humaine est pensée comme un capital, qu’il convient de valoriser au maximum. La progression stupéfiante de la pratique du « quantified self » en est une manifestation spectaculaire : « les adeptes du quantified self comptent sur eux pour gagner en performance et en bien-être ».[4] Grâce à des logiciels, ils peuvent suivre sur leur smartphone leur nombre de pas, leur tension cardiaque, mais aussi leur humeur, leur stress, leur consommation de café ; cela va jusqu’à l’anneau pénien connecté mesurant les prouesses sexuelles.

Le grignotage des petites libertés

Pour le dire simplement, l’efficacité devient l’impératif social catégorique de là vient ce grignotage des petits plaisirs, des petites libertés, des petites combines parfois, voire des petites déviances qui finit par entamer la simple joie de vivre. Quand la raison néolibérale s’impose, tout doit être rationalisé, et cela contamine l’ensemble de la vie sociale il ne peut plus y avoir de jeu (au sens mécanique du terme, c’est-à-dire du minuscule mouvement qui persiste entre deux pièces en contact) dans les rouages sociaux. Jeu entre légalité et illégalité (petits arrangements avec la règle…), dans le travail (fini les chahuts dans l’atelier… le temps est rationalisé !), dans les rapports avec l’administration (la RGPP est passée par là…), comme avec les entreprises de communication, l’interlocuteur peu rentable est remplacé par les touches de téléphone à frapper pour accéder au renseignement (ou, parfois, à la personne – en principe – compétente , après moult tentatives ratées), les enveloppes à affranchir au lieu des enveloppes « T », l’impossibilité de trouver un bout de terrain vague pour y laisser sa voiture la journée, (parking payant incontournable ! l’espace est aussi rationalisé !), la nécessité désormais de payer pour rêver sur la place Saint Marc à Venise, les voyages professionnels qui étaient remboursés et ne le sont plus, les tarifs de l’avion qui changent à chaque tentative par internet, l’impossibilité, quand on l’a raté, de prendre le train d’après avec le même billet….la carte du magasin qui vous déclenche un crédit que vous n’avez pas demandé… toutes ces petites choses qui sont le tissu de l’existence ordinaire… myriade de minables mesquineries qui vous polluent l’existence… et qui… oui, n’existaient pas « avant » !

L’insécurité psychique générée par l’ubérisation de la société

Un point mériterait d’être développé : dans le cadre de l’ubérisation générale de la société, on constate la substitution croissante de la location à la propriété. Elle est d’ailleurs privilégiée du point de vue immobilier (puisque n’entravant pas la mobilité des travailleurs, indispensable à ce capitalisme). Mais on retrouve cette substitution dans beaucoup de domaines : le streaming, pour la musique, ringardise non seulement les CD matériels, mais aussi l’achat de fichiers numériques. On commence à proposer des formules d’abonnement permettant de lire en ligne des ouvrages sans les acheter. Il est parfois difficile, dans les succursales de vente des grandes marques d’automobile, de connaître le prix des voitures, car seuls les prix de location sont affichés…. Là, comme ailleurs, les flux l’emportent sur les stocks. Or, il faudrait analyser en profondeur les conséquences de cette évolution sur les psychismes certes la propriété est souvent décriée, jusqu’à paraître à la limite immorale (le marxisme est passé par là !). Il faudrait reconsidérer cette institution sous d’autres angles à commencer celui du rapport aux objets. L’ethnologie, ou des travaux sur l’héritage[5] et sur le don nous enseignent qu’ils sont parfois le support d’une inscription symbolique forte des personnes, comme sils renfermaient le souvenir, voire une partie de l’âme de leur possesseur cette puissance symbolique confère une grande importance à leur transmission éventuelle. L’occultation de cette dimension contribue probablement au desséchement mercantile des relations humaines que l’on pense de ce point de vue à l’horreur que constitue la revente massive par l’internet des cadeaux de Noël ! Plus simplement, il faut penser à ce que coûte, en termes de sécurité morale, cet abandon de la propriété : la location place le consommateur sous la dépendance du prestataire de service une défaillance de sa part, ou un changement de logiciel – cas extrêmement fréquent sur l’internet – prive tout simplement le consommateur de la jouissance de l’objet (par exemple, les anciens CD- Rom ou DVD culturels de l’époque des premières versions de windows).

La société du piège permanent

Beaucoup de dimensions informelles des relations sociales se dissipent à leur place s’imposent des relations utilitaires, le plus souvent marchandes. Et que dire des relations virtuelles ? De l’internet ? L’envahissement de l’écran par les sollicitations marchandes à chaque clic, et surtout les pièges, toutes sortes de pièges. Nous vivons dans une société du piège permanent : l’article sur une pathologie qui se présente comme une réflexion désintéressée, et se termine invariablement sur une proposition de vente de médicament, le logiciel gratuit qui vous sollicite en permanence de passer à la « version pro » (payante), la période d’essai de l’abonnement à un journal qui se transforme sans préavis en abonnement payant, (suivie du parcours du combattant pour se désabonner)… sans parler évidemment des boîtes mails piratées, et des messages frauduleux, dont les auteurs rivalisent d’ingéniosité pour amener le lecteur au clic fatal…
De ce fait, ce sont des moments de relâchement, de détente qui deviennent impossibles, parce que dangereux : insouciance interdite ! « Ce monde numérisé génère un « stress » social de grande ampleur » écrit Renaud Vigne dans l’eccap Le sentiment d’insécurité latente déjà évoqué nous envahit alors évidemment, la posture qui s’impose à toute personne « normale » est celle de la méfiance, voire de la défiance, et une tension en résulte dans toutes les interactions. On peut lire dans le rapport 2017 de l’observatoire citoyen de la qualité démocratique : À la question : « en règle générale, pensez-vous qu'il est possible de faire confiance aux autres ou que l'on n'est jamais assez méfiant ? » que seulement 22 % des Français répondent : « il est possible de faire confiance aux autres ». Michel Serres signale lui-même la dégradation de la convivialité, lorsqu'il rapporte les paroles de son amie d’enfance, Yvette : « Oui, nous nous serions les coudes, nous nous parlions toute la sainte journée maintenant, nous vivons seuls »[6]
Alors oui, c’était mieux avant. Mieux avant que la raison néolibérale n’impose ses normes que l’âme des personnes soient reconfigurées, non pas à l’image de la cité, comme le supposait Platon, mais à celle de l’entreprise, de la start-up, ou de la société d’investissement. De ce point de vue, le prototype de l’homme parfait, celui qui est sommé d’advenir, c’est la créature totalement formatée à cette nouvelle logique, à savoir, le robot.
Le robot est l’avenir de l’homme.
Maurice Merchier


Notes

[1] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017
[2] Il faut toutefois admettre que cette question est un peu plus étroite que celle du « c’était mieux avant »
[3] Wendy Brown Défaire le démos : le néolibéralisme, une révolution furtive Amsterdam (12 septembre 2018)
[4] Ils vivent sous assistance technologique 01NET n= 909 29 mai 2019
[5] Anne Gotman L’héritage PUF Que-sais-je ? 2006
[6] Michel Serres c’était mieux avant ! Editions Le Pommier, 2017, page 80

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C. Sarot Cyril

Nom C. Sarot
Prénom Cyril
Contributions

01/05/2021

Variations avec le mot travail

  • C. Sarot Cyril
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Cyril C. Sarot, né un jour, quelque part, entre le Puy-de-dôme et sa mère. Activité principale : écoute pousser ses cheveux (ce qui lui prend déjà un temps considérable). A écrit des chansons, fait quelquefois des livres : Juste qu’on peut vivre (Gros Textes, 2018). 474 variations avec le mot travail (Gros Textes, 2020).


Le travail, c'est la douche glacée qu'on prend tous les matins pour calmer son désir.

Le travail, c'est la philosophie des sans philosophie.

La liberté empêchée, perdue, c'est l'auréole qui reste au dos de la chemise après la journée de travail.

Travail alimentaire, torture élémentaire.

On a quand même en général une plus sale gueule en sortant du travail.

Le chasseur est le travail, la douceur de vivre est la proie.

Le travail m'est autant indispensable qu'un télescope à miroirs à un astronome aveugle.

Le travail, c'est l'or du vivant changé en plomb du quotidien.

Semblablement au travail, j'aime le repos bien fait.

Le travail, ça met du beurre dans les épinards et des clous dans l'estomac.

Le travail, ça fait le cœur gros comme un poisson-lune.

Le travail, c'est un caillou dans la chaussure métaphysique.

Le travail acharné a-t-il déjà donné à quelqu'un un air d'intelligence ? De courage, oui. Mais d'intelligence ?

Se libérer du travail, comme un chien arrive à manger son collier.

Le travail, c'est ce guide de haute montagne qui nous promet les sommets et fait de nous ses sherpas.

Ce monde semble brûler d'un feu sacré pour le travail, c'est pourquoi je reste à l'écart, par peur de la brûlure.

Le travail, c'est l'interdiction de la liberté d'être hors de la contrainte laborieuse.

À quelques encablures de l'interdiction ferme, radicale, définitive, de vivre dans un but non lucratif.

Elle me demande : « pourquoi ne travaillez-vous pas ? » Je lui réponds : « pourquoi travaillez-vous ? » Je lis un trouble sur son visage. S'en suit un long silence.

L
A

V
L'AVALEUR
L
E
U
R

T
TRAVAIL
A
V
A
I
L

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Cadou Catherine

Nom Cadou
Prénom Catherine
Contributions
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Café culturel et cantine associatifs (CCCA)

Auteur
  • Garlot Florine
Introduction synthétique Les cantines et cafés culturels associatifs membres du RECCCA1 sont des lieux dans lesquels on peut se retrouver pour discuter, boire un verre, parfois manger, et faire des activités ensemble. Ces lieux sont créés et gérés par des gens du quartier ou du village. Ils n’ont pas vocation à faire de l’argent. C’est la vie sociale qui est au cœur de leurs préoccupations. Ils s’inscrivent dans l'économie solidaire et l'éducation populaire.
Développement didactique Ce sont des espaces de partage, de coopération et de convivialité. Leur mission : promouvoir le lien social, favoriser la culture par et pour tous, faciliter le débat dans une ambiance chaleureuse et accueillante. Qu'ils se dénomment cafés associatifs, cantines solidaires, tiers-lieux ou espaces hybrides, leur approche est claire : l'activité commerciale et économique n'est qu'un moyen, et pas un but (charte du réseau). En effet, ce sont des associations qui ont des activités marchandes : vente de boissons, restauration, épicerie, etc. Elles sont à but non lucratif puisque les excédents monétaires ne sont pas partagés entre les membres. Ces activités marchandes participent à l’économie plurielle des lieux, avec la redistribution des institutions publiques (subventions, prêts de locaux et de matériels…) et les participations de ses membres (cotisations, bénévolat…). Cette économie est un moyen au service de finalités poursuivies par les CCCA : renforcement du vivre-ensemble, démocratie culturelle, convivialité, émancipation. Ce sont avant tout des lieux de cultures régis par les principes de l’éducation populaire (on apprend en faisant ensemble) et animés démocratiquement localement. On peut s’y distraire en famille, créer du lien social avec les habitants du territoire, militer pour un autre monde, débattre et expérimenter, etc. Ce sont des tiers-lieux1 où les logiques domestiques, politiques et économiques s’entremêlent. Autrement dit, des espaces publics de proximité. En cela, ils se différencient des « 1000 cafés » du groupe SOS qui suivent une logique commerciale centralisée et donc exogène, avec une finalité économique, comme le rapporte ce texte. Si les cafés et cantines associatifs ont en commun des principes, il n’y a pas un seul modèle type. En fonction des lieux, les activités sont hétérogènes : de la restauration sous diverses formes, du maraîchage, des jardins partagés, des épiceries, des cantines solidaires, des librairies de livres neufs ou d’occasions ou une bibliothèque, une salle pour le spectacle vivant, un espace de co-working, une salle de formation, un atelier d’auto-réparation d’électroménagers, certains se situeront avec un cinéma, d’autres une fabrique de territoire, d’autres des logements, une boulangerie artisanale, etc. Les modes de gestion aussi sont divers : par exemple, un comité d’animation ouvert ou plus classiquement un bureau et conseil d’administration. Ainsi que les thématiques : café-lecture pour la promotion de l’écrit, café-librairie, café-jeux, café-enfant, café-épicerie, café-langue, café citoyen, cantine solidaire, cantine culturelle, cantine et maraîchage, cantine-épicerie, etc. Cette pluralité s’explique par le fait que ces lieux émergent de mobilisations citoyennes au sein de territoires spécifiques, avec des cultures propres : ce ne sont ni des franchises ni des lieux gérés en dehors de leur territoire d’implantation. Pour toutes ces raisons, franchissez la porte d’une cantine ou café associatif près de chez vous, ils sont répertoriés sur une carte ici !
Bibliographie • Allez sur le site du RECCCA (c'est le groupe qui réunit tous ces cafés et cantines) pour voir les initiatives existantes. • Lisez le magazine Transrural initiatives, numéro 495 • Lisez l'article « Opération “1000 cafés” : 1000 fois non ! » qui explique les différences avec d'autres types de lieux
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Caillé Alain

Nom Caillé
Prénom Alain
Contributions

Convivialisme

Auteur
  • Caillé Alain
Introduction synthétique

Pourquoi le convivialisme ?


Parce que le monde part à la dérive et qu’aucune action collective visant à y remédier ne peut aboutir si tous ceux qui s’y engagent ne sont pas animés par un ensemble de valeurs communes clairement partagées. Les doctrines politiques héritées (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) ne sont plus des guides suffisants aujourd’hui parce qu’elles ne nous disent rien de décisif ni sur la finitude des ressources naturelles, ni sur la mondialité et la pluralité des cultures, ni, enfin, sur la bonne manière de juguler l’aspiration infantile à la toute-puissance (ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris) inhérente au désir humain. Il nous faut donc innover.



Abrégé de convivialisme


Le convivialisme, philosophie politique de la vie en commun (de la convivance), de l’art de coopérer en s’opposant sans s’entretuer, explicite les valeurs ultimes qui animent tous ceux, de provenances idéologiques très diverses, qui ne se résignent à abandonner la maîtrise, et donc la survie du monde, ni aux chantres de la globalisation néolibérale, ni aux prophètes d’un nationalisme fascisant (les deux allant parfois, voire souvent de pair). Les premiers, qui œuvrent à l’extension planétaire d’un capitalisme rentier et spéculatif, aspirent à la toute-puissance économique, à toujours plus de richesse. Ils saccagent la planète. Les seconds mobilisent le désir de toute-puissance politique et identitaire. Ils secrètent la haine et les pulsions meurtrières.


Cinq principes + un impératif catégorique


Les personnalités intellectuelles, associatives et politiques (300 de 33 pays différents) qui sont co-signé le Second manifeste convivialiste se sont accordé sur cinq principes. :

- Le principe de commune naturalité affirme que nous ne sommes pas « maîtres et possesseurs de la nature » mais faisons destin commun avec elle. Il est au cœur de la pensée écologique.

- Le principe de commune humanité (qui évoque le communisme) condamne toutes les discriminations, de sexe, de couleur de peau, de croyance ou de religion.

- Le principe de commune socialité (cher au socialisme) affirme que la richesse pour les humains est d’abord celle de leurs rapports sociaux.

- Le principe de légitime individuation (particulièrement revendiqué par l’anarchisme) pose que la motivation première des humains est la quête de reconnaissance.

- Le principe d’opposition créatrice est celui qui animait le premier libéralisme. C’est lui qui a permis d’en finir avec les monarchies absolutistes et avec les despotismes.

Ces cinq principes doivent être tempérés et équilibrés les uns par les autres, dans le respect premier de l’impératif catégorique de lutte contre l’hubris, contre la folie des grandeurs.


Quatre implications politiques minimales


De ces cinq principes et de cet impératif découlent quatre orientations générales minimales pour une politique inspirée du convivialisme :

- Viser à l’horizon 2040-2050 un objectif écologique triple zéro : zéro émission nette de gaz à effet de serre zéro consommation d’énergies fossiles zéro déchets hautement toxiques et à risques majeurs.

- Mener une lutte résolue en faveur d’une réduction significative des inégalités. Ce qui implique l’instauration inconditionnelle d’un revenu minimum et la fixation tendancielle d’un plafond de revenu et de patrimoine, aussi élevé puisse-t-il être, dès lors que leur montant serait majoritairement perçu comme moralement (ou socialement) inacceptable.

- Redonner vie à l’idéal démocratique en articulant systématiquement démocratie représentative parlementaire, démocratie d’opinion et démocratie directe et participative (via des conférences de citoyens et des référendums d’initiative citoyenne, et en instaurant une démocratie effective dans l’entreprise.

- Promouvoir un universalisme pluriel (un « pluriversalisme ») qui permette aux différentes, cultures, religions ou philosophies de dialoguer en s’opposant sans s’entretuer.


Comment


Une société convivialiste, post-néolibérale ne pourra naître pleinement que si une majorité de personnes voient clairement ce qu’elles ont à y gagner, comment elles y vivraient mieux. C’est à elles de déterminer ce qu’elles veulent rejeter de la société actuelle, ce qu’elles désirent en conserver, et en quoi il faut innover. Ces discussions peuvent s’opérer partout : sur les lieux de travail dans les associations dans les entreprises de l’économie sociale et solidaire dans les partis politiques. Rappelons que sous la Restauration (1815-1830), et sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) s’organisaient des banquets républicains ou citoyens. Ce sont eux qui ont entraîné la chute de Charles X en 1830, puis celle de Louis-Philippe en 1848, donnant ainsi naissance à la Deuxième République. Pourquoi en écho à ces banquets républicains, ne pas organiser aujourd’hui des banquets convivialistes dans lesquels pourraient s’exprimer effectivement les aspirations et les suggestions de tous les citoyens soucieux de la chose publique et de l’avenir de l’humanité ? Chacun des réseaux associatifs, civiques et politiques qui se reconnaissent dans un tel projet pourrait en être l’organisateur là où il est suffisamment implanté. À charge pour lui, simplement, de rédiger un compte rendu synthétique et de le porter à la connaissance de tous.



N. B. Le convivialisme n’est en rien une doctrine prétendant avoir réponse à tout et fournir des recettes politiques qui vaudraient à tout coup. Mais il permet de poser les questions dans un cadre théorique partagé et de tester la cohérence et la recevabilité des mesures politiques qui seraient proposées par tel ou tel acteur civique ou politique.

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04/06/2020

Le convivialisme en quelques mots

  • Caillé Alain
Penser / Faire mondialité

Pourquoi le convivialisme ?


Parce que le monde part à la dérive et qu’aucune action collective visant à y remédier ne peut aboutir si tous ceux qui s’y engagent ne sont pas animés par un ensemble de valeurs communes clairement partagées. Les doctrines politiques héritées (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) ne sont plus des guides suffisants aujourd’hui parce qu’elles ne nous disent rien de décisif ni sur la finitude des ressources naturelles, ni sur la mondialité et la pluralité des cultures, ni, enfin, sur la bonne manière de juguler l’aspiration infantile à la toute-puissance (ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris) inhérente au désir humain. Il nous faut donc innover.



Abrégé de convivialisme


Le convivialisme, philosophie politique de la vie en commun (de la convivance), de l’art de coopérer en s’opposant sans s’entretuer, explicite les valeurs ultimes qui animent tous ceux, de provenances idéologiques très diverses, qui ne se résignent à abandonner la maîtrise, et donc la survie du monde, ni aux chantres de la globalisation néolibérale, ni aux prophètes d’un nationalisme fascisant (les deux allant parfois, voire souvent de pair). Les premiers, qui œuvrent à l’extension planétaire d’un capitalisme rentier et spéculatif, aspirent à la toute-puissance économique, à toujours plus de richesse. Ils saccagent la planète. Les seconds mobilisent le désir de toute-puissance politique et identitaire. Ils secrètent la haine et les pulsions meurtrières.


Cinq principes + un impératif catégorique


Les personnalités intellectuelles, associatives et politiques (300 de 33 pays différents) qui sont co-signé le Second manifeste convivialiste se sont accordé sur cinq principes. :

- Le principe de commune naturalité affirme que nous ne sommes pas « maîtres et possesseurs de la nature » mais faisons destin commun avec elle. Il est au cœur de la pensée écologique.

- Le principe de commune humanité (qui évoque le communisme) condamne toutes les discriminations, de sexe, de couleur de peau, de croyance ou de religion.

- Le principe de commune socialité (cher au socialisme) affirme que la richesse pour les humains est d’abord celle de leurs rapports sociaux.

- Le principe de légitime individuation (particulièrement revendiqué par l’anarchisme) pose que la motivation première des humains est la quête de reconnaissance.

- Le principe d’opposition créatrice est celui qui animait le premier libéralisme. C’est lui qui a permis d’en finir avec les monarchies absolutistes et avec les despotismes.

Ces cinq principes doivent être tempérés et équilibrés les uns par les autres, dans le respect premier de l’impératif catégorique de lutte contre l’hubris, contre la folie des grandeurs.


Quatre implications politiques minimales


De ces cinq principes et de cet impératif découlent quatre orientations générales minimales pour une politique inspirée du convivialisme :

- Viser à l’horizon 2040-2050 un objectif écologique triple zéro : zéro émission nette de gaz à effet de serre zéro consommation d’énergies fossiles zéro déchets hautement toxiques et à risques majeurs.

- Mener une lutte résolue en faveur d’une réduction significative des inégalités. Ce qui implique l’instauration inconditionnelle d’un revenu minimum et la fixation tendancielle d’un plafond de revenu et de patrimoine, aussi élevé puisse-t-il être, dès lors que leur montant serait majoritairement perçu comme moralement (ou socialement) inacceptable.

- Redonner vie à l’idéal démocratique en articulant systématiquement démocratie représentative parlementaire, démocratie d’opinion et démocratie directe et participative (via des conférences de citoyens et des référendums d’initiative citoyenne, et en instaurant une démocratie effective dans l’entreprise.

- Promouvoir un universalisme pluriel (un « pluriversalisme ») qui permette aux différentes, cultures, religions ou philosophies de dialoguer en s’opposant sans s’entretuer.


Comment


Une société convivialiste, post-néolibérale ne pourra naître pleinement que si une majorité de personnes voient clairement ce qu’elles ont à y gagner, comment elles y vivraient mieux. C’est à elles de déterminer ce qu’elles veulent rejeter de la société actuelle, ce qu’elles désirent en conserver, et en quoi il faut innover. Ces discussions peuvent s’opérer partout : sur les lieux de travail dans les associations dans les entreprises de l’économie sociale et solidaire dans les partis politiques. Rappelons que sous la Restauration (1815-1830), et sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) s’organisaient des banquets républicains ou citoyens. Ce sont eux qui ont entraîné la chute de Charles X en 1830, puis celle de Louis-Philippe en 1848, donnant ainsi naissance à la Deuxième République. Pourquoi en écho à ces banquets républicains, ne pas organiser aujourd’hui des banquets convivialistes dans lesquels pourraient s’exprimer effectivement les aspirations et les suggestions de tous les citoyens soucieux de la chose publique et de l’avenir de l’humanité ? Chacun des réseaux associatifs, civiques et politiques qui se reconnaissent dans un tel projet pourrait en être l’organisateur là où il est suffisamment implanté. À charge pour lui, simplement, de rédiger un compte rendu synthétique et de le porter à la connaissance de tous.



N. B. Le convivialisme n’est en rien une doctrine prétendant avoir réponse à tout et fournir des recettes politiques qui vaudraient à tout coup. Mais il permet de poser les questions dans un cadre théorique partagé et de tester la cohérence et la recevabilité des mesures politiques qui seraient proposées par tel ou tel acteur civique ou politique.

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01/02/2022

Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens

  • Caillé Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question Une démocratie participative en progression Réactions actualités passées
A.Caillé, porte-parole de l’Association convivialiste internationale dessine les contours de ce que devrait nous proposer un futur président.



Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens[1],
Que devraient nous dire les candidats à l'élection présidentielle de 2022 qu'ils ne nous diront pas, créant ainsi un gouffre béant entre l'offre politique existante et les attentes des Français ? Si je me risque à le formuler à leur place, moi qui n'ai nulle envie de solliciter vos suffrages, c'est parce que, depuis longtemps déjà, je suis atterré de constater à quel point, dans toutes les élections d'importance nationale - les présidentielles, les législatives ou les élections européennes -, aucune des questions les plus importantes n'est posée, de celles que nous nous posons tous sans trop nous le dire. Sans trop pouvoir nous le dire, justement parce que aucun des discours que nous proposent les partis politiques ne les nomme et ne les prend en charge, si bien qu'elles restent largement inconscientes.

Tous, plus ou moins, et plus ou moins bien, se demandent à juste titre: comment augmenter la richesse nationale sans dégrader encore davantage l'environnement? Comment, au contraire, lutter contre le réchauffement climatique? Comment réduire le chômage? Comment enrayer l'accroissement des inégalités? Comment améliorer le fonctionnement des services publics? Comment remédier à la montée des violences, dans la rue ou sur les réseaux sociaux? Quelle politique de l'immigration mener, qui soit à la fois digne et responsable?

Tous ces sujets sont à l'évidence d'une importance capitale. J'essaierai, plus loin, de suggérer quelques pistes de réponse. Mais ce que je voudrais mettre en évidence, c'est que nous n'aurons une chance d'y répondre de manière efficace que si nous osons poser des questions encore plus essentielles, qui viennent en quelque sorte en amont, des questions préalables.
Un candidat à l'élection présidentielle devrait nous expliquer en quoi son programme et le style de présidence qu'il entend assumer pourront contribuer à remédier aux fractures qui minent la société française. Plus profondément encore, il devrait nous fournir les repères qui nous manquent de plus en plus cruellement, et nous dire comment il voit la France et son histoire, avec ses grandeurs, mais aussi ses erreurs, ses faiblesses et ses crimes. Où en est-elle aujourd'hui? Quels pourraient être son rôle et sa place dans le monde de demain? D'où découle une autre question, capitale: quel rôle la France peut-elle et doit-elle jouer en Europe, et, symétriquement, de quelle Union européenne (UE) a-t-elle besoin? Pouvons-nous nous satisfaire de son mode de fonctionnement actuel? Et, sinon, comment tenter d'y remédier? Enfin, autre question préalable, pouvons-nous, devons-nous encore croire en la démocratie et aux valeurs humanistes alors qu'elles sont si fortement menacées et en déclin à peu près partout, sans compter que la numérisation du monde les rend de plus en plus fragiles et hypothétiques?
Toutes questions à poser en lien étroit avec une conscience aiguë de la catastrophe écologique qui nous menace et dont les effets se font déjà largement sentir. A tel point qu'une étude récente menée par l'université de Bath sur 10 000 jeunes (de 16 à 25 ans) de dix pays fait apparaître que 60% d'entre eux souffrent d'éco-anxiété, autrement dit d'un « sentiment de détresse lié aux crises climatiques ». Un projet politique qui ne redonnerait pas à la jeunesse des raisons d'espérer pourrait être électoralement gagnant (les jeunes ne votent pas ...), mais il se révélerait vite catastrophique.
Pour finir ...
Voilà, mes chers concitoyens, ce que je voulais vous dire. Mon sentiment est depuis longtemps qu'il existe un énorme écart entre l'offre politique actuelle et les demandes des Français. C'est de cet écart, sans cesse croissant, que j'ai voulu prendre la mesure, ne serait-ce d'abord que pour mon usage personnel. Si cet éclairage intéresse des femmes ou des hommes politiques d'un parti ou d'un autre, tant mieux. Mais si tel n'est pas le cas, et si, pourtant, mes analyses ne vous ont pas paru dénuées de toute pertinence, la conclusion à en tirer (c'est ma conviction) est qu'il manque dans le champ politique un parti ou une force politique qui se donnerait pour mission de combler ce gouffre qui se creuse entre la politique professionnelle et les citoyens.
Les propositions que je vous ai présentées ont été mûries dans le cadre du mouvement convivialiste. Peut-être ce qui nous manque est-il tout simplement un parti convivialiste, ou quelque chose d'équivalent. Un parti qui soit résolument décidé à lutter contre le dérèglement climatique et la destruction de la nature en dessinant les contours d'une société postnéolibérale et post-croissantiste. Mais un parti qui sache en même temps prendre la mesure des contraintes financières, économiques et géostratégiques dont nous ne pouvons faire abstraction et dont nous ne nous affranchirons pas aisément. Un parti, surtout, qui soit particulièrement sensible à l'absolue nécessité de restaurer et d'améliorer la convivance (le« vivre-ensemble»), et de rendre notre vie à tous un tant soit peu plus harmonieuse et coopérative. Sans dresser, systématiquement, donc, une partie de la population contre les autres. En d'autres termes, sans chercher un peu partout des boucs émissaires pour masquer notre impuissance commune face au capitalisme rentier et spéculatif.
Soyons clairs: c'est un peu la quadrature du cercle que nous avons à résoudre. Face aux défis vertigineux qui se dressent devant nous, il nous faut nous montrer les plus proactifs possibles. Tout retard décuple le risque de catastrophes probables.
Un tel parti convivialiste (sous ce nom ou sous un autre) est-il souhaitable? Possible? À de plus jeunes que moi de tester l'hypothèse et de se lancer dans l'aventure. Tout ce que je peux leur dire, c'est que le convivialisme n'appartient à personne, ou alors à tout le monde, à tous ceux qui se reconnaissent dans le constat que le discours politique existant n'est pas à la hauteur des défis de notre temps et qu'il y a urgence. Le convivialisme n'est pas une marque déposée. Sont ou seront convivialistes ceux qui se disent ou se diront tels. Le mot « convivialisme » ne vous plaît pas? Rassurez-vous, à moi, et à la majorité de mes amis convivialistes, non plus. Mais depuis dix ans qu'il existe, personne n'a encore trouvé mieux. Ou moins mal.
Alors, à vous de jouer, les jeunes. Pendant qu'il en est temps encore, portez-vous candidats à toutes les fonctions, à tous les rôles, à toutes les actions (indignez-vous et redignez-vous) qui permettront aux humains de s'inventer un avenir plus riant que celui qui les menace.

Une forme de regroupement politique possible qui tiendrait compte de votre désaffection croissante envers les partis et le jeu politique classique pourrait être la suivante: non pas créer un parti supplémentaire, fût-il convivialiste, mais rassembler dans une sorte de coopérative citoyenne souple tous ceux qui ont à cœur le souci du bien commun. Cette coopérative ne viserait pas à obtenir des voix à l'occasion d'élections nationales, elle ne tiendrait pas à affirmer à tout prix sa petite différence avec tous les autres partis, mais, au contraire, à rechercher sur quelles mesures essentielles (trois, quatre, cinq?) certains d'entre eux pourraient et devraient absolument se mettre d'accord.
La première d'entre elles pourrait être la mesure 1, « convoquer une assemblée citoyenne constituante», puisqu'elle est la condition de la mesure 2, « réunir une ou deux conventions citoyennes par an», qui elle-même est probablement la condition de l'adoption des autres mesures que j'ai défendues ici. Cette coopérative politique citoyenne pourrait labelliser ceux des candidats présentés par les partis soutenant les mesures qu'elle juge essentielles. L'initiative de la « primaire populaire» qui a réuni de jeunes militants civiques et climatiques refusant de se résoudre à l'absence d'une candidature unique à gauche, et qui a su mobiliser efficacement sur cette idée simple plus de 200 ooo citoyens, pourrait être une bonne rampe de lancement pour une coopérative citoyenne de ce type, et ce, d'autant plus que la mesure 1 est justement l'une des dix mesures qu'elle préconise [2].

Pour finir, pardonnez-moi, je vous prie, le ton un peu grandiloquent que je viens d'adopter. J'essaie simplement de vous dire qu'il ne nous reste que très peu de temps pour éviter les catastrophes et pour inventer autre chose. Quoi ? Comment ? J'ai essayé d'en donner une idée. Si vous en retenez quelque chose, je n'aurai pas perdu mon temps.
Alain Caillé




Notes

[1] Introduction et conclusion du « Manifeste : Alain Caillé. Si j’étais candidat…Pour une politique convivialiste. Ed. Le Pommier, 3,5 euros. 2022 ».

[2] Cette coopérative pourrait ou devrait également être en lien avec le« Pacte du pouvoir de vivre» qui réunit plus de soixante organisations importantes de la société civile qui se sont mises d'accord sur quatre-vingt-dix propositions.

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Calame Pierre

Nom Calame
Prénom Pierre
Biographie Pierre Calame
Ingénieur en chef des Ponts et chaussées
auteur de « Petit traité d’oeconomie » (ECLM 2018) et de « Métamorphoses de la responsabilité et contrat social » (ECLM 2020)
http://blog.pierre-calame.fr/public/Assises_du_climat_enseignements_de_la_seance_6_la_combinaison_de_politiques_sectorielles.docx
http://blog.pierre-calame.fr/public/Assises_du_climat_leccons_de_la_seance_5_le_signal_prix.docx
http://blog.pierre-calame.fr/public/Assises_du_climat_lecons_de_la_seance_4_les_trois_familles_de_solutions.docx
Contributions

15/11/2022

A problème radical, solution radicale

  • Calame Pierre
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Un débat sur l’avenir de nos sociétés et la lutte contre le réchauffement climatique s’impose
Trois circonstances, indépendantes l’une de l'autre, créent une opportunité unique d’ engager un débat public sur les réformes à entreprendre : le dérèglement climatique, avec canicules, sécheresses et inondations, a accéléré la prise de conscience de la nécessité d’agir fort et vite la guerre en Ukraine impose l’idée de rationnement de l’énergie fossile, plus seulement pour protéger le climat mais pour faire face à la réduction de l’offre ; en France, l’ouverture de la nouvelle législature et le lancement du Conseil national de la refondation incitent à renouveler l’action politique.
Avec les alliés, de plus en plus nombreux de « compte carbone », https://comptecarbone.cc/, nous sommes arrivés à la conviction que seule l’allocation à tous d’un quota égal d’émissions annuelles de gaz à effet de serre répondait au défi climatique. Reste à trouver une stratégie robuste pour en populariser l’idée sur la scène publique. Et, pour cela, bien comprendre ce qui s’y oppose.
Deux objections reviennent régulièrement : c’est une « solution radicale » qui effraie, beaucoup préférant rester dans le confort du prêt à penser c’est une « usine à gaz » , on ne sait pas exactement comment ça fonctionnera. Voici la réponse proposée à chacun des deux.
Ce n’est pas la solution qui est radicale c’est le problème lui-même ! Car, depuis deux siècles, nous sommes devenus totalement dépendants de l’énergie fossile et de modes de production industriels. On parlait au début du vingtième siècle de la « fée électricité » et, depuis, les fées se sont multipliées ou plutôt les esclaves machines qui nous éclairent, nous nourrissent, nous chauffent, nous apportent au salon tous le spectacles du monde. Certains ont estimé, par analogie avec l’énergie que peut mobiliser un être humain, que notre mode de vie actuel représentait l’équivalent de 200 esclaves travaillant pour chacun de nous 24h sur 24. Dans ces conditions, oui, diviser par plus de cinq nos émissions en moins de trente ans représente une rupture radicale, appelle l’invention d’une nouvelle société, d’un nouveau mode de vie, de nouvelles technologies. C’est nier la radicalité de ce changement qui est absurde, pas d’accuser les réponses d’être radicales !
Pour conduire ce changement radical il faut comprendre la source même de la situation actuelle. Elle n’est ni limitée à la question climatique, ni imputable, comme on l’entend souvent dire, « au capitalisme », ni réduite à la sur consommation des riches des pays riches. C’est tout le système intellectuel et institutionnel de ce que l’on appelle couramment « la modernité » qui est en cause, système que je préfère appeler « la première modernité » car on y répondra en allant en avant, pas en rétropédalant. Une modernité qui a fondé son efficacité opérationnelle sur la division du travail et la spécialisation. La coupure entre humanité et biosphère, dont le réchauffement climatique est l’expression la plus spectaculaire, n’en est qu’une des manifestations. Division et spécialisation se retrouvent dans les sciences, l’éducation, le rapport entre réflexion et action, la gouvernance. L’efficacité a été au rendez vous mais s’est accompagnée d’une crise générale des relations que l’on retrouve dans les rapports interpersonnels, dans la destruction de la biosphère, dans les relations entre sociétés .
Opérer un changement radical passe donc par une révolution intellectuelle et institutionnelle, l’adoption d’une « boussole de la seconde modernité » fondée sur la reconstruction de la relation dans tous les domaines et sur l’arrivée au premier plan d’acteurs considérés jusqu’à présent comme secondaires, les territoires et les filières mondiales de production, qui sont des espaces naturels de construction des relations. C’est cette boussole de la seconde modernité qu’il faut mettre en débat et traduire en réformes dans le domaine de la gouvernance, de l’économie, de l’éthique et du droit, de l’éducation et de la recherche scientifique. Et, pour cela, montrer que les évidences que nous croyons intemporelles sont en réalité des croyances héritées du passé et forgées en réponse à des défis qui ne sont plus les nôtres : une économie fondée sur une logique de croissance infinie une gouvernance privilégiant des États souverains une éthique et un système juridique reposant de façon quasi exclusive sur les droits individuels.
En adoptant cette nouvelle boussole comme nous le faisons avec le Manifeste « osons les territoires » (publié par les Éditions du Pommier, disponible dans toutes les librairies, 3,5 euros), on fait de la lutte contre le réchauffement climatique l’illustration de la révolution copernicienne que nous devons conduire pour mettre les relations au centre de notre pensée et de nos institutions.
Deuxième objection au compte carbone : c’est une usine à gaz et on ne voit pas bien comment ça fonctionnerait. Il faut aujourd’hui rompre un cercle vicieux : comme ce n’est pas sur la scène publique il n’est pas possible de mobiliser moyens, talents et expériences pour préciser son mode de fonctionnement, mais comme celui-ci n’est pas précisé on ne peut le mettre sur la scène publique.
Les anglo-saxons y répondent par une formule frappante : « when there is the will there is the way » autrement dit, quand on a la volonté d’aboutir on en trouve les moyens. C’est bien cette volonté qu’il faut construire : parce que le système des quotas est au bout du compte la seule solution efficace et juste il faut maintenant en préciser collectivement la mise en œuvre. Les alliés du compte carbone, depuis deux ans, ont proposé de nombreuses réponses concrètes. Il faut aller plus loin et de façon encore plus collective en impliquant les pouvoirs publics. Les réponses seront d’autant plus faciles à mettre au point qu’on peut s’adosser à des réflexions et des technologies développées à d’autres fins.
Trois exemples :
-si on reconnaît que l’énergie fossile est une monnaie à part entière on peut transposer aux quotas l’ensemble des méthodes développées pour la monnaie classique, en particulier pour financer les investissements ;
-les recherches actuellement en cours en Europe sur la mise en place d’un « euro numérique » bénéficient de gros moyens elles nous aideront à répondre à la question de la faisabilité technique de la monnaie carbone et à lever les inquiétudes sur la surveillance des consommateurs ;
-enfin les blockchains, avec les protocoles économes en énergie (un article de Jean Paul Delahaye dans le Monde du 24 septembre rappelle que l’on peut, par rapport au bitcoin, diviser par mille la consommation énergétique des block chains), répondent à l’enjeu de traçabilité des échanges et des émissions de gaz à effet de serre tout le long des filières de production.
Pour faire émerger ces questions sur la place publique, il ne faut pas attaquer bille en tête avec les quotas mais en montrer l’évidence, à l’issue d’un raisonnement imparable et compréhensible par tous. Ce raisonnement part de la nécessité d’assumer, enfin, notre part de responsabilité dans le réchauffement climatique en nous fixant une obligation annuelle de résultat permettant de diviser par quatre notre empreinte climatique d’ici 2050 comme nous en avons pris l’engagement international, ce qui représente une réduction de 6 % par an tout le long de la période. Imparable. Comme je l’expose dans la tribune publiée par Le Monde le 12 octobre, le moment est particulièrement opportun pour enfin parler de rationnement, le terme étant déjà sur toutes les lèvres.
Ensuite il faut définir les autres critères qui s’imposent à toute politique sérieuse. Ils sont au nombre de quatre : faire porter cette obligation de résultat sur la totalité des émissions liées à notre mode de vie respecter un impératif de justice sociale disposer d’un mécanisme global entraînant la mobilisation de tous les acteurs au service de cette obligation de résultat respecter le principe de moindre contrainte selon lequel il faut que la poursuite du bien commun limite aussi peu que possible la liberté de choix des individus. C'est la trame des débats publics à conduire ce serait la trame d’un éventuel referendum citoyen point d’orgue de ces débats. Si d’autres solutions que celle des quotas négociables satisfont à ces conditions, tant mieux, qu’on les mette sur la table et qu’on les compare : nous ne sommes pas des dogmatiques des quotas, nous voulons seulement que la France s’engage dans une voie sérieuse et conforme à ces critères.
Pour poursuivre ces échanges, nous organisons une nouvelle réunion de l’alliance « compte carbone » le jeudi 1er décembre de 18h à 22 heures à l’Académie du climat (inscription pour salle ou visio : www.comptecarbone.cc/allies). Venez nombreux ou envoyez nous vos réflexions, toutes sont les bienvenues pour permettre de progresser.

Notes


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26/03/2021

Les assises du climat

  • Calame Pierre
Réactions actualités passées
Mesdames et messieurs les représentants du peuple français

La loi climat, issue de la Convention Citoyenne pour le Climat, CCC, entre en débat à l’Assemblée. Un débat présenté comme un affrontement entre les « écologistes », qui pousseraient à soumettre au Parlement « sans filtre » les 149 propositions de la CCC et les « réalistes » qui, au nom de la relance économique ou sous la pression de divers lobbys, en rabattraient des ambitions initiales.

Et si on se trompait de combat ? Et si les propositions elles-mêmes de la Convention Citoyenne pour le Climat étaient sans rapport avec l’ambition et les moyens nécessaires pour que la France et l’Europe assument réellement les engagements internationaux qu’ils ont pris pour préserver le climat et maintenir le réchauffement « très en dessous de 2° » comme le dit l’Accord de Paris ?

Revenons sur les conditions réelles d’élaboration des propositions par la CCC. Comme tout le monde, j’ai été admiratif du profond engagement de ces 150 citoyens, dont certains étaient au départ peu aux fait des questions climatiques et qui ont travaillé sans relâche, non seulement le week-end mais tout au long des semaines, pour élaborer et décider ensemble des propositions à soumettre à la Présidence. Mais, dans la pratique, ils ont été triplement piégés : par leur mandat par le mode d’organisation des débats par la censure des experts imposés par les organisateurs.

Le mandat : il encourageait, voire imposait, une approche sectorielle qui ne pouvait aboutir qu’à une longue liste de mesures ponctuelles : il n’est pas difficile de comprendre que par essence cela interdit de s’attaquer au fondement d’une logique économique qui, depuis plus de deux siècles, repose sur la substitution de l’énergie fossile à l’énergie humaine et animale.

La conduite des débats : l’argument d’efficacité, aboutir en quelques mois à des propositions votées par les citoyens, a permis aux organisateurs d’imposer une démarche en entonnoir, traitant les questions globales dès le début de la Convention, au moment où le groupe n’était ni formé en tant que collectif ni expert à titre individuel, sans jamais y revenir ensuite. Certains citoyens voulaient mon avis sur leurs propositions mais me le demandaient en catimini car, me disaient-ils, il leur était interdit de les transmettre à l’extérieur. Belles manières d’esquiver les questions de fond.

Les experts choisis par les organisateurs : selon le témoignage de certains membres de la Convention, les tentatives soit pour introduire dans la Constitution des modifications substantielles, comme l’obligation de cohérence entre les politiques publiques, soit pour revenir à une démarche globale en proposant l’allocation de quotas individuels négociables, ont été disqualifiées par les « experts » et soustraites au vote.

Le problème, ce n’est donc pas le fait que la loi soit en retrait sur les conclusions de la Convention ce sont les conclusions elles-mêmes de la Convention. Depuis qu’en 1986 j’ai pris conscience avec le regretté Gérard Mégie, l’un des fondateurs du GIEC, de l’ampleur du drame climatique qui se préparait, j’ai observé la répétition compulsive des mêmes causes et des mêmes effets : on fixe des objectifs, on définit une multitude d’obligations de moyens, on constate que les objectifs ne sont pas atteints... et on recommence. S’il est un point sur lequel tous les bons connaisseurs s’accordent c’est qu’il faut changer de méthode et de braquet, passer à une obligation de résultat, rechercher des mécanismes globaux qui garantissent qu’ils soient atteints, engager, y compris au plan pénal, les responsables politiques à l’égard de leur mise en œuvre.

Obligation de résultat : cessons de jouer sur les mots, c’est bien d’un rationnement de l’énergie fossile dont il s’agit. Et c’est probablement au niveau européen qu’il faut l’organiser, avec un plafond de l’empreinte carbone totale de la société décroissant chaque année d’un pourcentage constant, évalué selon l es experts de 5 à 8 %. Déjà, 5 % représenterait une rupture radicale par rapport aux évolutions actuelles, obligerait les entreprises à créer les conditions d’une traçabilité des émissions carbonées dans l’ensemble de la filière qu’elles contrôlent ou auxquelles elles participent. On constatera alors que cette traçabilité n’est techniquement pas plus difficile à obtenir que la totalisation de la TVA : c’est parce qu’il y TVA que le calcul est devenu possible et non parce qu’il était possible qu’il y a eu la TVA !

Il y a une seule méthode directe, transparente, universelle de fixer une obligation de résultat dans le respect de la justice sociale, avec une prévisibilité permettant à tous les acteurs privés et publics de mettre en place des stratégies à long terme de réduction de l’empreinte carbone : des quotas individuels égaux pour tous. Des quotas que ceux qui ont fait le choix de la frugalité puissent revendre, à un prix d’autant plus élevé que le plafond d’émissions se réduira, à ceux qui s’entêteraient dans un mode de vie peu compatible avec l’intégrité de la biosphère.

C’était là le seul sujet qui comptait pour une loi climat en 2021. Le reste ne fait qu’amuser la galerie. Au moment où tous les indicateurs de l’évolution climatique sont dans le rouge, après trente ans où on a fait semblant, débattre doctement de la question de savoir s’il faut imposer ou non un repas végétarien par semaine dans les cantines scolaires a un nom : une insulte à la démocratie.

Peut être n’est-il pas trop tard pour réagir ? c’est en tout cas mon vœu le plus cher.

Je vous prie de croire, Madame, Monsieur, à l’expression de ma haute considération


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Cardona Pierre-Alain

Nom Cardona
Prénom Pierre-Alain
Contributions

02/11/2022

Contribution citoyenne au projet urbain

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Entre projet politique urbain et contraintes techniques,
quelle est la place de la contribution citoyenne ?

Suite aux articles précédents sur l’histoire des dernières mobilisations sur le quartier de Noailles[1] et sur la mise en place récente d’un projet partenarial d’aménagement (PPA) dont l’enjeu est la réhabilitation de l’habitat indigne à Marseille à l’échelle du centre ville[2], nous interrogeons les conditions de mobilisation des premiers concernés dans la Fabrique de la ville.
Commençons par préciser notre définition de cette Fabrique. Elle n’est pas uniquement la fabrique urbaine d’un territoire avec les outils normatifs, juridiques et politiques. Richard Trapitzine en a bien expliqué les ressorts et les limites dans ces deux articles dans l’Eccap[3]. Elle est d’abord une fabrique de la démocratie.
La ville est un espace de relation entre des personnes qui y logent, qui y travaillent, ou qui y sont seulement de passage. Leurs interactions contribuent déjà à la transformation de leur territoire par leurs usages et initiatives.
Comment une transformation urbaine institutionnelle prend-elle en compte ces usages, vertueux ou en conflit ? Peut-on alors penser en processus de transformation et pas uniquement en dispositif (Un problème = un dispositif = une solution).
Comment alors permettre au plus grand nombre de contribuer à ce processus ?
L’opportunité actuelle d’un grand projet urbain à l’échelle de l’ensemble du centre ville de Marseille (PPA – Plan partenarial d’aménagement) nous permet de questionner la façon de fabriquer la ville. Le fonctionnement en silo de nos politiques publiques comme de nos administrations est souvent critiquée, mais jamais réellement questionnée au-delà d’un discours convenu sur l’innovation. Mobiliser les premiers concernés nécessite d’abord de questionner les manières de fabriquer la ville au sein des institutions.

Comment penser autrement les pouvoirs ?

Ces dernières années, au sein des institutions locales, nous avons pu découvrir nombre d’expérimentations mobilisant le design de service, l’intelligence collective ou des approches transversales ayant vocation à transformer « les pratiques des institutions ». Si elles sont utiles pour appuyer des agents publics à penser autrement leur relation entre eux, elles ne questionnent que des pratiques et des postures professionnelles mais pas « les pratiques des institutions ».
Nos institutions sont fondées sur la conception d’un « pouvoir sur » : sur la capacité de décider, d’exercer une action sur les autres, de produire de la norme pour la légitimer. Ce pouvoir est autant source de transformation que de domination.
Ne pas questionner l’organisation du pouvoir, et ne pas reconnaître la présence de pouvoirs au pluriel, c’est refuser fondamentalement de questionner le principal levier de transformation et donc, in fine, de ne faire que de la communication, ou bien transformer une domination dans une forme d’autoritarisme masqué derrière des normes et des « obligations » légales.
Depuis presque 20 ans, une autre dimension commence à apparaître, le pouvoir d’agir[4]. Le « pouvoir de », c’est le pouvoir de faire par soi-même, de sortir d’une dépendance. Il devient un pouvoir génératif qui permet de s’exprimer puis de transformer, soi-même puis les autres. Le « pouvoir de » est lié au « pouvoir avec ».
Ces deux pouvoirs permettent ainsi de donner corps à la notion de pouvoir d’agir. En Amérique latine, les acteurs parlent de puissance d’agir.
Afin que cette puissance transforme collectivement une situation, il est indispensable d’ouvrir des espaces de délibération pour animer ce processus. C’est ce que nous appelons des Tiers Espaces[5], en s’inspirant de la pensée du Tiers paysage de Gilles Clément et de la symbolique du Tiers-Etat.
Ces espaces permettent d’articuler et de réguler ces trois pouvoirs afin de les mettre au service d’une vision collective. Selon Hugues Bazin : « Le tiers-espace aménage des formes écosystémiques : diversité (écodéveloppement), interdépendance (transaction), régulation (micropolitique). La forme écosystémique indique que la réponse est dans le système, dans sa capacité à créer du lien en termes d’intelligence sociale. »[6]
Ces espaces doivent permettre d’accueillir autant des techniciens dans leurs diversité de métiers (et d’usage de la ville, certains y habitent) que des habitants et des habitués, dans leur diversité d’usages (mais aussi techniques, la plupart y travaillent). Ce sont les conditions de ces dialogues des savoirs qui peuvent permettre de transformer des regards, accéder à de l’analyse plus complexe et commencer à transformer.
Enfin, exprimer son pouvoir d’agir, le confronter aux autres savoirs dans un Tiers-Espace permet de coproduire de la stratégie pour coconstruire des politiques publiques.

Un contexte et un moment marseillais qui permet de coconstruire

Le pouvoir d’agir est une notion diffusée dans de nombreux champs professionnels notamment les acteurs de l’intervention sociale et de l’éducation populaire. C’est pourquoi, il est utile de mobiliser cette notion afin de mobiliser ces acteurs à contribuer à la Fabrique de la ville.
Depuis quelques années au sein des quartiers du centre-ville de Marseille, cette culture commune se diffuse autour d’une nouvelle posture des acteurs. Chacun mesurant les limites de son intervention, de sa place, de son pouvoir, et de sa posture. Souvent professionnel, dans des associations ou des institutions, et de nombreux habitants du centre ville, s’investissent ensemble pour articuler leurs savoirs et coproduire des stratégies.
Ainsi la Fabrique de la ville s’est créée dans le faire et sans le dire. Le tiers-espace s’est ouvert sans le nommer et même l’instituer. Et le processus est déjà en cours sans pouvoir en dater son origine, ses sources sont nombreuses. L’image des confluences peut être utile pour penser cette forme émergente qui se révèle peu à peu. Elle agit d’abord en souterrain, par des liens aussi fins que des cheveux. Peu à peu, par capillarité les relations se tissent et à un moment, une forme apparaît, une conscience qu’il existe une puissance d’agir, une conscience qu’il peut être possible de travailler, de penser et de produire des politiques publiques sans être obligatoirement, ni technicien, ni élu, à l’image de la Charte pour le relogement votée par le conseil municipal de Marseille à l’unanimité le 17 juin 2019. Aujourd’hui, cette fabrique de la ville se révèle dans les travaux en cours autour du CoMU.


Le collège des maîtrises d’usage (CoMU), un espace en/de transformation

Au sein du PPA, le collège des maîtrises d’usage (CoMU) est un espace de mobilisation, d’expression et de transformation, autonome et animé par un collectif regroupant, activistes, associations et habitant.e.s non organisé.e.s.
Il se construit sur deux échelles. La première est au niveau macro, de l’ensemble du PPA et en lien avec les techniciens, l’AMO (assistance à maîtrises d’ouvrage) et les élus au sein du comité de pilotage. L’autre échelle se situe au niveau des quartiers. Cette échelle est une priorité car elle déterminera la capacité du CoMU à rester ancrer sur les territoires, en lien constant avec les premiers concernés et dans l’exigence de les accueillir régulièrement au sein du CoMU.


Une mobilisation des premiers concernés facilitée par des espaces de proximité

A l’échelle du quartier, la mobilisation des premiers concernés est à la fois plus simple mais aussi plus riche en interaction. Simple, car en proximité des sujets et des questions exprimées par les habitants. Ils sont autant locataires de rares bailleurs sociaux du centre-ville ou souvent de marchands de sommeil que propriétaires « de bonne foi », terme qui les différencie de ces multi-propriétaires de taudis marseillais. Leur mobilisation part de leur situation singulière, souvent de leur colère ou exaspération. Leur mobilisation est donc plus simple à mener mais vers quoi ?
Riche en interaction car leurs intérêts sont divergents et touchent, en partie, des domaines de l’intime : le rapport à son logement révèle des dimensions affectives, psychologiques, financières ou simplement utilitaristes, en proximité de son travail. Comment alors reconnaître que le premier intérêt est d’abord un intérêt personnel et même pécunier ? Cela étant dit, comment alors passer d’un légitime intérêt personnel à un intérêt collectif et comment cette question d’intérêt peut être un levier et non un frein. Première tension à mettre en travail face à des institutions qui invoquent souvent, en préalable, la nécessité de ne reconnaître que la dimension d’intérêt général.


Passer du légitime intérêt individuel à un intérêt collectif

Commençons alors par questionner le processus qui permettra à des habitants ou habitués, de passer de la défense d’un intérêt individuel à une dimension collective. C’est l’un des premiers enjeux du Collège des Maîtrises d’Usages. Le CoMU est un espace ouvert, délibératif où l’animation des relations en son sein est le premier moteur de la dynamique. Cette animation est fragile comme la difficulté de créer les conditions d’un dialogue des savoirs, entre des savoirs académiques et techniques et des savoirs expérienciels et d’usages. Nous avons donc initié une première démarche pour rendre visible les ressources et savoirs que chacun peut partager.

Un dialogue des savoirs qui reconnaît d’abord les savoirs expérientiels

La fabrique de la ville s’inscrit nécessairement dans une dimension où la norme a une place prépondérante. Comment créer un processus où l’approche technique n’écrase pas tout ?
Il y a donc des enjeux d’espace et de temps pour animer ces processus afin de ne pas laisser le dernier mot aux techniciens, qui au final, « ont notre confiance ! ». Or, malheureusement, dans les projets actuels ce temps manque cruellement.
Arrive ici, le second enjeu qui est aujourd’hui un frein plus qu’un levier : le temps et notre disponibilité. Questionner le temps, les interactions, les espaces, les relations et les savoirs permettront de transformer ces possibles freins en leviers et en puissance d’agir.
Le CoMU sollicite des moyens matériels pour faciliter le travail, et tente de mieux s’organiser pour « optimiser » les disponibilités. Il travaille avec des écoles et universités pour s’appuyer sur des savoirs permettant de comprendre les enjeux et produire des rendus de qualités afin de mieux interpeler les institutions.
Tout cela est en cours et il est nécessaire de conserver une démarche réflexive.
Les premiers risques sont de tomber soit dans le syndrome du « con-craie » (faire, et souvent faire-faire, par ce qu’il y a des urgences et plus le temps à faire de al philosophie, faire avec de la craie, et voir disparaître très vite les premiers écrits) ou du « des faits » (lister les actions comme des ré-actions, chacun dans son champ de « savoirs » et ne pas prendre le temps de les relier pour penser une stratégie).


Vers une démarche de capitalisation

Le CoMU est une illustration d’une manière de fabriquer la ville, c’est à la fois une ambition démocratique, une innovation technique, et nous allons consacrer du temps à en analyser la boîte noire. Le processus est en cours. Il est passionnant car l’ensemble des parties prenantes, les institutions et maîtrises d’ouvrage, maîtrises d’œuvres et les nombreux partenaires sont conscients qu’il faut entrer vite dans une démarche de capitalisation où les savoirs de cette expérience sont les ressources de la transformation en cours.
A suivre donc, dans les prochains épisodes.



Notes

[1] https://eccap.fr/article/noailles-entre-ombres-et-lumieres/625af6897e1e7c00167ce5bc
[2] https://eccap.fr/article/le-projet-partenarial-damenagement-ppa-en-centre-ville-de-marseille-une-opportunite-pour-coconstruire-la-ville-avec-ses-habitants/62c2fd54534a400016e6a2f4
[3] https://eccap.fr/article/deverrouiller-la-conception-urbaine/62c2fe92534a400016e6a2f7
[4] Bacqué, Marie-Hélène, et Carole Biewener. L’empowerment, une pratique émancipatrice ? La Découverte, 2015
[5] Hugues Bazin, Les figures du tiers-espace : contre-espace, tiers-paysage, tiers-lieu, Edifier le Commun, https://revues.mshparisnord.fr:443/filigrane/index.php?id=717
[6] Ibid

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15/02/2024

Culture institutionnelle et culture activiste, des retours d’expériences pour imaginer de nouvelles alliances ?

  • Cardona Pierre-Alain
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Lors de la journée de l’archipel des Confluences le 27 janvier dernier, nous avons pu confronter des cultures de mobilisation et de transformation sociale différentes.

D’un côté, une approche plus institutionnelle, issue des collectivités, à partir de savoirs techniques portés par des élus ou des agents, c’est la Fabrique des Transitions[1] et d’autres réseaux comme l’UNADEL[2] ou l’IRDSU[3]. Ces deux derniers réseaux mobilisent ensemble de nombreux professionnels dans le Carrefour des métiers, des métiers de l’ingénierie territoriale, si utile aujourd’hui pour appuyer les initiatives de transition.[4]

De l’autre, une approche activiste, souvent plus jeune, plus «agile;» et utilisant tous les codes des mobilisations, gestion de base de données et organisation structurée tout en maîtrisant les enjeux institutionnels pour créer des stratégies et faire levier.

Cette approche activiste prend différentes formes. De la plus « efficace et ciblée;» du collectif Riposte alimentaire, anciennement Dernière rénovation[5], à celle ancrée sur un parcours inspirant;comme Camille Etienne par exemple[6], ou alors croisant avec la sphère électorale avec l’équipe de La Primaire populaire en 2021-2022. Benjamin Ball[7] est l’un des pionniers et il contribue aujourd’hui aux dynamiques de confluences pour tisser des liens entre ces cultures militantes et les croiser enfin;! Sa prochaine initiative est l’appel à des marches de l’alimentation le 16 octobre 2024.[8]

Il y a un enjeu de stratégie qui vont traverser toutes nos rencontres durant cette année 2024. Nos retours d’expériences, les « retex;» comme beaucoup les appellent dorénavant, deviennent des réflexes et c’est une très bonne chose. C’est pourquoi, lors de la rencontre du 27 janvier à Paris dans les locaux de la Fondation pour le progrès de l’Homme, nous avions invité Mathilde Imer et Floraine Jullian, issues de la Primaire populaire, et dans un autre domaine, plus institutionnel, Jean-François Caron, initiateur de la Fabrique des transitions. Leur présentation a été riche et des perspectives concrètes ont pu se dessiner.

Un Retex de la Primaire populaire pour de nouvelles victoires populaires ?

Floraine Jullian, issue du mouvement Coexister, a animé la dernière étape de la Primaire populaire et est devenue depuis l’une des initiatrices de leur nécessaire retour d’expérience[9]. Ce mouvement a mobilisé en janvier 2022 plus de 500 000 personnes pour choisir un candidat aux élections présidentielles d’avril 2022. Le choix de Christine Taubira puis leur soutien à Jean-Luc Mélenchon, a provoqué beaucoup de réactions. Avec courage et persévérance, ils ont pris le temps de l’analyse et du partage de ces expériences, 19000 personnes y ont contribué, 3 séminaires mobilisant le cœur des organisateurs de 20 à 40 personnes (sources, salariés, volontaires) et bientôt un livre paraîtra pour donner envie à d’autres de reprendre le flambeau. Un appel pour sa publication sera bientôt diffusé.

La grande lucidité de cette équipe a résonné avec notre propre intention : il est indispensable que nos expériences, et nos échecs, ne renforcent pas notre impuissance mais bien une étape pour questionner notre capacité de faire autrement alliance, dynamique, coalition, mouvement, bascule;?

Un labo des partis pour imaginer d’autres formes ?

Mathilde Imer, à l’initiative de la Primaire populaire avec un collectif de jeunes activistes issus d’un premier mouvement « La rencontre des justices;», est investie aujourd’hui dans un projet appelé « le labo des partis;»[10]. Se présentant comme « un centre d’étude et de transformation des partis politiques;», elle contribue à une étude dont l’objectif est de publier au printemps 2024, plusieurs modèles du « parti du futur;». Cette expérience de recherche-action mixant savoirs citoyens et militants, savoirs techniques et académiques, doit contribuer à éclairer un des points aveugles de notre démocratie : comment les partis peuvent imaginer un fonctionnement permettant de renouer des relations respectueuses avec les acteurs de la société civique.

Il y a urgence en effet, dans un champ des partis, de plus en plus étroit, de passer du « je t’aime moi, moi non plus;» ou du « fais-moi mal, Johnny, Johnny, fais-moi mal;» à un rapport consentant et conscient, équilibré et respectueux, où la domination des mâles alpha doit laisser place à de réels espace de délibération et de coproduction de la transformation sociale.

Que chaque acteur, chacun à la place qu’il trouve utile et opportun, contribue à la transformation politique de la société, du local, au planétaire, qu’il soit élu, technicien, salarié ou bénévole, jeunes ou vieux, associatifs et retraités, mais aussi « blanc;» ou « racisé;».

Faire mouvement, c’est savoir se dépasser et faire alliance ?

Souvent, la nécessité de faire alliance est partagée mais les actes et les postures ne le sont pas encore totalement, car la conscience est souvent de façade.

Il y a une nécessité que tous ces acteurs, autant de la société civique, activistes ou plus institutionnels, que les responsables des appareils politiques se questionnent et produisent un autre imaginaire institutionnel. C’est un des enjeux du travail aujourd’hui de Mathilde Imer au sein du Labo des partis, et leur travail peut nourrir les prochaines étapes d’une stratégie nécessairement coconstruites pour « faire gagner la justice sociale environnementale et la démocratie;», objectif partagé.

C’est aussi la volonté de Jean-François Caron quand il a créé la Fabrique des transitions suite à son expérience de maire de Loos-en-Gohelle.

Les fondamentaux de la Fabrique sont de 3 ordres : une entrée par les territoires, une entrée par le désir de faire ensemble, et une posture de leadership de service en appui à un processus qui doit nous dépasser toutes et tous. Ils ont analysé les « 4 fantastiques;» de la Transition des territoires;comme 4 acteurs qui font levier : Les élus, les agents des collectivités, les acteurs de terrain et les services déconcentrés de l’Etat.

Leur objet commun est de transformer le cadre de pensée des politiques publiques locales à partir de leur impensé et de les mettre en travail avec de l’idéation et du design de services. Mais cette approche nécessairement « auto-centrée;» sur les enjeux institutionnels rencontre aujourd’hui l’enjeu d’une alliance bien plus large avec des acteurs plus activistes, plus jeunes notamment sur ces questions.

Lors de cette rencontre des Confluences, nous avons pu réaliser l’une de nos premières ambitions, créer des liens et des ponts entre ces réseaux. Ainsi Jean-Baptiste du Collectif des associations citoyennes[11] a proposé à la Fabrique des Transitions de rejoindre l’Observatoire des libertés associatives et la Coalition[12] car la place des institutions locales est primordiale dans l’appui aux associations.

J’ai pu évoquer l’enjeu de leur présence lors de la prochaine réunion organisée par le Collectif pour la Transition citoyenne le 14 mars prochain sur les questions d’animation de l’espace public et politique par les acteurs d’une société civique qui s’autoriseraient enfin à faire de la « Politique;» ou pas;?

Des 4 Fantastiques au 5ème élément.

Même si ces références cinématographiques ne sont pas d’aujourd’hui et ancrent nos générations dans une époque, j’ai pu partager à Jean-François Caron la nécessité d’imaginer comment mobiliser un Tiers Espace associant les 4 fantastiques au 5ème élément. Ce 5ème élément incarne « le peuple;», celles et ceux pour qui toutes ces politiques publiques sont pensées et produites, c’est un électorat pour certains, des usagers, bénéficiaires, publics pour d’autres, ce sont nos voisins, les petits et les précaires comme évoqués par un intervenant depuis les Comores en visio. Il nous a rappelés aussi qu’ils étaient présents dans les quartiers populaires, urbains et ruraux, mais aussi dans les territoires d’outre-mer.

L’enjeu est donc bien là aussi, faire mouvement c’est aussi mobiliser le plus grand nombre. Cela ne se fera pas en un jour, en un point de bascule, mais dans un processus qui doit être bien rythmé, bien articulé, mais en situation de toucher au-delà de nos cercles.

Nous avons besoin de consolider notre cartographie des tisserands, celles et ceux qui font ces liens nécessaires; notre agenda « politique;» partagé pour ouvrir et animer ces espaces publics qui nous manquent tant et catalyser ces liens, et initier un appel à contributions le plus large possible pour initier un mouvement qui puisse dessiner ensemble un avenir en communs[13]. En ce sens, la rencontre des Confluences du 27 janvier a été un point d’étape utile. Vous pouvez y retrouver ma prise de note en format heuristique;!

[1] https://fabriquedestransitions.net/index_fr.html

[2] https://unadel.org/ - Depuis 30 ans l’unadel rassemble et met en réseau les personnes, les collectivités et les organisations qui, dans les territoires, pays, communes et intercommunalités, œuvrent à la construction d’un “autre” développement local, plus ouvert, plus respectueux de l’humain et de la planète

[3] http://www.irdsu.net/ - Inter-Réseaux des professionnels du Développement Social et Urbain, le réseau des professionnels de la politique de la ville

[4] https://unadel.org/actions-chantiers/le-carrefour-des-metiers-du-developpement-territorial/

[5] https://www.nouvelobs.com/ecologie/20240128.OBS83817/huit-choses-a-savoir-sur-riposte-alimentaire-le-collectif-ecolo-qui-a-asperge-la-joconde.html

[6] https://www.linkedin.com/posts/camille-etienne-activiste-climatique_apr%C3%A8s-tant-de-rebondissements-le-parlement-activity-7161641522575171584-pF2F/?originalSubdomain=fr – un exemple de sa dernière mobilisation entre mobilisation populaire massive et une stratégie institutionnelle contre les lobbys à Bruxelles.

[7] https://www.streetpress.com/sujet/1448648139-benjamin-ball-militant-jedi-indignes

[8] https://www.bioconsomacteurs.org/agir/se-mobiliser/vers-des-marches-de-l-alimentation-le-16-octobre-2024

[9] https://www.primairepopulaire.fr/

[10] https://www.lelabodespartis.fr/

[11] https://www.associations-citoyennes.net/

[12] https://www.lacoalition.fr/

[13] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PirogueRefaireSocieteDocs

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17/03/2024

De Base, une série sur le travail, qui se travaille ensemble !

  • Cardona Pierre-Alain
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L’association de production et d’éducation à l’image La Trame est à l’initiative d’une série documentaire portant sur le revenu de base, l’occasion d’interroger la place du travail et celle du temps de loisir dans nos vies.

Les liens entre l’encyclopédie du changement de cap et l’association La Trame

La question du travail est au cœur des enjeux portés par l’Eccap et son fondateur Guy Roustang. Investi au sein d’Utopia, c’est lors de l’université d’été en 2022 que j’ai rencontré Vincent Glenn, documentariste et investi sur les questions sociales et écologiques depuis des années contribuant aussi à l’animation de l’Archipel Écologie et Solidarités depuis ses origines. Il est aussi l’un des piliers de l’association La Trame.

C’est durant cette université d’été qu’a été lancé la dynamique de l’Archipel des Confluences. A cette époque, nous partagions le même constat et les mêmes désirs de partir de nos colères et de nos impuissances pour tenter de bifurquer.

L’Eccap qui s’est lancée dans les Confluences et qui documente ses étapes, ses rencontres, tente de mettre en lumière ses ressources par l’écrit et quelques premières tentatives de nouvelles écritures n’a eu de cesse de cheminer avec Vincent pour croiser et peut être renforcer une stratégie commune.

C’est pourquoi, nous avons souhaité diffuser et soutenir l’appel de l’association La Trame, animée par Boris Claret, Isabelle Dario et Vincent Glenn

Tous trois sont investis dans un projet au long cours en mobilisant deux qualités que nous partageons, ils sont tous trois des tisserands mais aussi des catalyseurs avec leur savoir-faire pour produire des imaginaires à partir de récits et d’images, des monteurs où le fil n’est pas que;leur;pellicule mais bien les rencontres et les idées qu’ils tissent.

De Base, est une série autour du travail et du revenu de base. Ce sujet s’est nourri d’échanges autour des controverses. Le revenu de base a été une de nos premières controverses repérées et testées par Florine Garlot et Eric Dacheux, tous deux impliqués dans l’Eccap. Ils se retrouvent avec de nombreux autres intervenants dans les extraits de la série, d’ores et déjà visionnables en ligne.

Autant pour l’Eccap, il fallait d’abord préciser les définitions et les stabiliser avant d’entrer en controverses. C’est pourquoi, cette année 2024 sera pour nous, une année autour des questions du travail. Autant pour Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs, l’enjeu est d’abord de rendre visibles et lisibles les arguments de celles et ceux qui contribuent aux débats publics sur le sujet, si essentiel, de la place du travail dans notre société, ses formes de rémunération, en salaires mais pas que.

C’est pourquoi l’approche du documentaire est si complémentaire et nécessaire pour la diffusion et l’animation de débat public. Autant d’épisodes qui incarneront;des réalités et des savoirs différents et si importants à entendre « en même temps » ! Nous apprenons autant d’un philosophe, d’un ergonome, que d’un travailleur, ou d’une personne en recherche d’emploi, au chômage, précarisé et dominé.

C’est la force et l’importance de cette initiative, cette tentative que nous appelons à soutenir pour construire dans la durée des opportunités de se rencontrer, de développer un propos, de ménager des espaces de réflexivité pour toutes et tous.

En savoir plus sur la série documentaire De base initiée par l’association La Trame

De base, commence sa narration à partir du vote de la loi Travail-Dussopt qui, depuis novembre 2023, conditionne l'allocation du RSA à de « l’activité obligatoire... A partir de là, les chemins sont pavés des meilleures intentions comme autant de questions : pourquoi avoir fait ça, est-ce qu'il n'y a pas autre chose à imaginer s'agissant d'encourager les personnes éloignées de l'emploi à revenir sur le marché du travail ? Quelles ont été les grandes étapes, les conquêtes sociales, qui ont conduit au RMI puis au RSA? etc.

Cette série documentaire a été conçue pour parcourir collectivement notre histoire et inviter à réfléchir au futur. Le film comme principe actif. Cette forme permet une exploration large (partant de la notion revenu de solidarité jusqu'aux propositions de revenu d'existence en passant par des enjeux économiques, écologiques, fiscaux) et l'implication d'une grande diversité d'acteurs et actrices.

« On nous demande parfois si ça va être une collecte de recueil de paroles d'experts ou d'intellos. On répond qu'il y en aura parmi les acteurs (sociologues, historiens, syndicalistes, élus...) mais que nous comptons aussi beaucoup sur les contributions de gens qui savent pratiquement ce que signifie vivre quand on est au RSA, chômeur de longues durée, étudiant ou encore petit paysan en galère. Il s'agit d'une mise en récit, d'un télescopage de témoignages et de réflexions sur ce qui est et ce qui pourrait s'améliorer. Mettre en chantier cette série, c'est créer une communauté d'enquêteurs (pour reprendre le terme de John Dewey) susciter des discussions, des controverses, mais aussi, l'émergence de certaines évidences, établir une forme d'expertise collective. Le cinéma n'est pas la vérité, mais un outil de connaissance, d'investigation, un outil pour révéler certaines choses, créer des moments d'attention partagée (lors des tournages comme lors des projections). »

Cette série est une occasion de relier toutes sortes de militances, de parcourir collectivement notre histoire et notre modèle social, une forme d’arpentage non pas au travers des feuilles d’un livre mais de morceaux de nos vies. Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs comme autant de monteurs-relieurs donnent à voir ce qui émerge de nos colères, ce qui forge nos désirs de mobilisation, ensemble « face au traitement des précaires par le macrono-darmanisme. »

« Notre désir est donc bien de faire preuve d’un récit porteur d’une exigence formelle (avec le recours à de possibles archives audiovisuelles, un graphisme travaillé, un traitement sonore et musical approfondi) sans négliger les moyens d’obtenir une diffusion conséquente (avec organisation des débats, coordination trans-réseaux, attaché de presse, diffusion sur internet, circulation des films dans les salles etc.). Voilà pourquoi nous avons décidé de viser une somme conséquente, permettant tout simplement de rémunérer des professionnels en proportion de ce qu’un tel chantier nous semble demander. »

Pour aller plus loin et contribuer

Un seul geste utile pour commencer, aller sur le site d’Hello Asso pour soutenir ce projet et découvrir les extraits : https://www.helloasso.com/associations/la-trame/collectes/de-base

Vous y trouverez aussi l’ébauche d’un récit et la note d’intention qui démontrent d’abord le désir de faire de nombreuses personnes les coproducteurs de cette série. Une attention à être transparent sur le cheminement qui a dessiné les grandes lignes du projet. Une intention autour de 12 points qui correspondront aux 12 épisodes (de 20 à 30 minutes) et qui nous permettront d’aborder ces questions avec un bon degré de nuances mais avec aussi la nécessité que chacun pourra être vu indépendamment des autres, avec une introduction commune à chaque fois. Une autonomie des épisodes qui permettra ainsi de faire vivre cette série dans les lieux où la parole circule, les engagements collectifs se construisent et les leviers de transformations se co-produisent !

Nous vous tiendrons au courant, dans le fil de nos aventures partagées, des premières mises à l’eau de ces épisodes.

Pierre-Alain CARDONA

Notes


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01/11/2023

De retour de l’Université d’Utopia : se relier manifestement ! (Episode 1)

  • Cardona Pierre-Alain
Enchanter nos mondes

Cet article est le premier épisode d’une longue série qui va documenter les moments grands et petits, les petites choses captées, les regards croisés de 4 journées riches en rencontres et au service d’une dynamique de confluence où l’équipe de l’Eccap en Commun a été motrices et facilitatrices.

Du 26 au 29 octobre à Sète, la seconde Université du mouvement Utopia coconstruite avec le mouvement des convivialistes et l’Archipel des confluences a rassemblé plus de 300 personnes.

Sur le thème, des colères à l’émancipation, nous avons pu croiser de nombreux acteurs et questionner les conditions des alliances à construire. En effet, le constat partagé a été conforté par des regards experts sur les enjeux climatiques, et ses premiers dérèglements.

La première journée a permis de reprendre le fil de nos actions…

Celles d’Utopia autour du livre collectif : « culture de la paix, idées reçues et propositions;» comme celles de l’Archipel des Confluences après une première année de tissages.

Le premier croisement doit-il se faire à partir des Manifestes, celui d’Utopia vient de paraître dans sa 3ème édition et après le second manifeste convivialiste, un prochain est en préparation. Après des échanges, il a été convenu que nous devions conserver « l’identité racine;» de chaque mouvement mais développer des formes de diffusion plus accessible. La Maison d’édition d’Utopia produira sur le modèle des « tracts Gallimard;» des petites productions permettant de porter ensemble des analyses et propositions.

L’enjeu est bien de produire une dynamique collective. Mais qu'est ce qui nous met en mouvement ensemble ? Sur cette question, il a été convenu que les écrits, livres et manifestes ne suffisent plus. Comment mobiliser les émotions pour avancer ? Ce sujet a permis de questionner les enjeux des rencontres, qui seules, peuvent créer ces liens et relations de confiance.

Notre approche longtemps trop intellectuelle ne mobilise que la raison. Il faut savoir aussi dépasser le discours raisonnable, entrer en résonance comme l’exprime si bien Harmut Rosa.

« Ce qui est intéressant, c’est de construire nos désaccords d'abord entre nous;». Dans la même démarche, le question des conflits n'est pas travaillée et notamment les points aveugles.

Assumer nos désaccords est aussi un préalable à notre capacité de se relier et de tisser des liens de confiance entre nous.

Se relier, d'abord, manifestement !

La première étape a été de revenir vers l’ensemble des initiatives qui favorisent ces liens et qui nourrissent aujourd’hui les Confluences. Il est important de partir de ce qui existe déjà et qu’il faut renforcer. Nous avons pu ainsi revenir sur les retours d’expériences autour Terra, la pirogue initiée au sein des confluences, le projet du Transiscope[1] qui va se déployer bientôt dans une version 2 avec des agendas partagés, le Collectif de la transition citoyenne[2] (CTC) qui est la plateforme la plus utile au tissage de plus d’une trentaine d’organisations. Nous avons partagé aussi l’actualité de l’Eccap en Communs et Julie Chabaud a pu partager l’expérience du labo furtif[3] comme Marin Maufrais, le projet des arbres de l’imaginaire[4].

Se relier passe par nous renforcer en s’appuyant sur nos espaces et actions. Mais se relier passe aussi par s’ouvrir et ne pas hésiter à aller vers celles et ceux qui ne pensent ou n'agissent pas comme nous.

Aller vers des personnes pour coconstruire nos savoirs partagés.

Pour cela, nous devons favoriser les espaces où les expériences s’expriment et se croisent. Ces savoirs chauds sont aussi des analyses et pas uniquement des témoignages que l’on pourrait retenir comme n’étant pas « légitimes » au regard d’un savoir scientifique surplombant.

C’est autour de cet enjeu de la coproduction des savoirs et du lien à tisser entre sciences et société qu’une des deux séances du vendredi après-midi s’est organisée. Autour du dernier livre de Jean-Louis Laville « la fabrique de l’émancipation », nous avons pu démontrer que la praxis est tout aussi importante que le savoir académique. Cette praxis contribue à la transformation de la société à partir de ce qu’elle est, la réalité qui se vit dans l’instant à la condition d’ouvrir des espaces réflexifs pour coproduire ces retours d’expériences. Ils deviennent alors des savoirs et leur expression nous rendent puissants !

L’expression de nos fabriques de l'émancipation croisant économie solidaire et écologie sociale tant dans nos villages que dans les quartiers populaires de nos villes.

A partir de nos histoires

En partant de l’associationnisme et des premiers collectifs auto-organisés au milieu du XIXème siècle, Jean-Louis Laville a rappelé la puissance du collectif et des luttes, puis Patrick Farbiaz a évoqué des grands moments de cette histoire oubliée et des premières luttes écologiques croisant habitants et travailleurs, ouvriers ou paysans, en Espagne ou à Détroit, au Brésil ou en Afrique. Malheureusement, il n’y a eu que peu de traduction politique malgré l’existence de nombreuses confédérations paysannes partout dans le monde. En France, le mouvement des gilets jaunes a permis d’imaginer de nouvelles alliances à partir des pratiques et des premiers besoins vitaux : des logement décents, de l'eau potable, des transports contraints dans la ruralité et des enjeux de précarité énergétique partout. L’entraide et le droit à une vie bonne et digne sont devenus des pratiques et des expressions collectives. Le RIC est la continuité de cette réalité comme un nouveau droit à décider par nous-mêmes : face au mépris des classes dominantes, il y a l’expression d’un respect et d’une dignité, comme le préalable à tout espace de délibération collective.

Fathi Bouaroua, qui contribue au projet de l’Après-M[5] à Marseille, a partagé aussi son expérience depuis ces premiers engagements sur les questions du mal logement. Il a contribué à la création de la Fondation Abbé Pierre et de nombreuses associations d’entraide à Marseille, mais aujourd’hui, avec le projet de l’Après-M, il croise les enjeux historiques de l’économie solidaire comme elle a pu se produire à ses origines. A partir d’un espace de travail et de luttes sur leurs conditions de travail au sein du MacDo de Saint Marthe, avec une intervention importante de la puissance publique dès l’origine avec la zone Franche, les salariés ont pu conquérir des droits et ont gagné aussi leur réputation de leurs collègues (CDI pour tous, 13ème mois, le retour en taxi après minuit…). Aujourd’hui, ce LIEU (lieu d'initiatives et d'entraide urbaine) est devenu une plateforme alimentaire permettant à près de 100 000 habitants de manger lors du Covid.

La lutte de Kamel Guemari et de ses collègues, par leur occupation avec les habitants a permis de renforcer ce lien entre eux, avec leurs voisins, et d’entrer en résonance avec d’autres combats menés à Marseille et ailleurs. La personnalité de Kamel comme de Fathi ont permis aussi une incarnation du mouvement qu’ils ont su habilement organiser. Aujourd’hui, il existe une réelle volonté de transformation sociale par la création d'une SCIC croisant un restaurant, la distribution de colis, une entreprise d'insertion et deux entités porteuses : une association la part du peuple et une société civique immobilière (SCI) pour bénéficier d’un auto-financement et d’une ressources publique et de donations.

Leur objectif est de consolider le projet qui donnera une cohérence au site et une perspective politique : le projet de VIE, village des initiatives d'entraide. Le frein demeure aujourd’hui son modèle économique : comment inventer notre modèle à partir d'une organisation de MacDo qui avait le soutien de fonds publics en investissement sur les travaux et la zone franche pour l’aide au contrat. Aujourd’hui, avec le contournement par la L2 en plus, le modèle économique ne fonctionne pas. Il est à coconstruire avec les institutions.

Des histoires ancrées et incarnées

Après ces deux parcours où l’histoire des luttes a été ancrée et incarnée, Assia Zouane et Magida Bel Abbès ont pu partager leur engagement plus récent. Assia à Noailles, quartier populaire de Marseille, venant du Maroc, de Rennes, et des collines du Var et Magida à Encagnane, quartier populaire d’Aix, venant d’Algérie puis de Gap dans les Alpes.

Toutes deux ont incarnée aussi par leur pratique les liens entre l’écologie populaire et les enjeux sociaux où la question des inégalités est une réalité quotidienne.

Chacune a choisi un chemin, Assia avec des mamans d’une école en créant l’Université populaire des parents et Magida en ouvrant des espaces d’expression avec le Théâtre Forum aux habitants et notamment aux jeunes du quartier. Ces expériences d’auto-organisation permettent de questionner le regard des institutions sur les parents et les jeunes, et inversement bien sûr.

Et pour l’ensemble des participants de cet après-midi, la richesse et la diversité de ces expériences partagées ont permis de rendre visible une puissance d’agir, une énergie et une dynamique qui nous engage à tisser et à se renforcer.

A bientôt au prochain épisode avec Samir Akacha, jeune activiste et globe trotter, un micro et une caméra en main;!

Pierre-Alain CARDONA



Notes

[1] https://transiscope.org/

[2] https://transition-citoyenne.org/

[3] https://labofurtif.xyz/?PagePrincipale

[4] https://larbredesimaginaires.fr/

[5] https://www.apresm.org/

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01/04/2024

Des acteurs de la société civique questionnent leur place « en Politique »  !

  • Cardona Pierre-Alain
Politiser la technique et nos pratiques

Derrière ce titre destiné à attirer votre attention, il y a une question qui traverse l’ensemble des organisations de la société civique: Quelle influence avons-nous réellement dans les orientations politiques de nos institutions et comment pouvons nous inscrire dans la durée des expériences nombreuses et utiles qui peuvent être diffusées, et faire levier?

Jusqu’à maintenant, la posture la plus courante a été le plaidoyer. Terme issu des ONG, il est diffusé largement dans le champ des organisations aujourd’hui et il regroupe toutes les formes d’influence sur les pouvoirs publics, du plus discret auprès des cabinets ministériels ou au Parlement au plus visible dans l’espace médiatique ou dans l’espace public. Aujourd’hui, la position du gouvernement est claire : il ne reconnaît pas les corps intermédiaires dans leur capacité de coconstruire des politiques publiques ou d’en être à l’initiative. Les éléments de langage de nombreux élus et responsables expriment souvent l’inverse et c’est, en ce sens, une instrumentalisation qui ne trompe plus personne mais qui accentue l’épuisement et la défiance de nombreux acteurs dont les nouvelles générations.

Au sein du Collectif de la transition citoyenne1 (CTC), qui rassemble 33 organisations, ce constat est partagé et la question a été posée à l’occasion d’une grande journée intitulée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?

Le CTC, c’est quoi?

Le Collectif pour une transition citoyenne (CTC) est un réseau de 33 organisations engagées pour une société plus écologique, sociale et démocratique, réunies autour d’un objectif : renforcer la transition citoyenne et promouvoir ses alternatives. Le CTC encourage les synergies entre acteurs afin d'engager une transition systémique vers une société plus juste et durable. Pour cela, il soutient l'engagement citoyen et l'action collective à travers des projets de sensibilisation (Fête des Possibles), de plaidoyer citoyen auprès des élu·es locaux et nationaux (Pacte pour la Transition Municipale, Pacte pour la Transition Législative) et de convergence locale (Lieux de la Transition). Le CTC constitue également un espace d'échange entre organisations membres pour se renforcer et de réflexion pour penser et diffuser les alternatives citoyennes auprès des institutions et du grand public.

C’est aujourd’hui le plus grand réseau associatif qui rassemble les plus grands acteurs de la transition et sous toutes ses formes (de la forme de militance la plus jeune et activiste à des acteurs plus institutionnels et en restant attentif à une dimension inter-générationnelle). C’est pourquoi, au sein de l’Archipel des Confluences, nous avons souhaité investir cet espace pour le consolider et renforcer sa mission d’animation des relations entre réseaux nationaux mais aussi leur déclinaison locale. C’est en ce sens que le projet Transiscope s’est rapproché du CTC.

Retours sur la journée du 14 mars

Nos échanges depuis l’université d’Utopia résonne avec beaucoup d’acteurs sur leur place et leur rôle dans les prochaines années et notamment dans la perspective de 2026 et 2027. Le plaidoyer devenant de plus en plus compliqué, c’est le moment de questionner ses modes de faire et sa stratégie. C'était tout l'enjeu de la journée du 14 mars dernier.

Son objet a été posé dans le titre de la journée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?

En invitant de nombreux acteurs, membres du CTC mais allant aussi bien au-delà, avec notamment le Pacte pour la Transition, Alternatives Territoriales, la Primaire Populaire, Fréquence Commune, Pacte du Pouvoir de Vivre, Tous Élus, Parties Prenantes, Démocratiser la Politique !, We Are Multitudes, On est Prêt, Terres de Luttes, Labo de l'ESS, Démocratie Ouverte, Vox Public, L.A. Coalition, Changer De Cap, Attac, Collectif Nourrir, Le bruit qui court, Mouvement Utopia, Colibris, Mouvement pour une Économie Solidaire, Réseau Action Climat, Enercoop, et bien d'autres...cette journée devenait ainsi un des rendez-vous que nous avions repéré le 27 janvier dernier comme une date importante de « rebonds;» sur laquelle nous avions investi de l’espoir pour une mobilisation politique plus consciente et en lien avec d’autres mouvements.

En effet, pour l’Archipel des confluences dans lequel l’Eccap est investie, elle s’inscrit dans une série de rendez-vous en 2024 qui pourrait dessiner ce que pourrait être une implication de la société civique dans les prochaines années sur les questions de coopérations pour renforcer nos alliances avec d’autres et principalement au niveau des territoires et questionner notre rôle en politique et non, dans la politique. Cette nuance doit clarifier le fait que nos organisations ne souhaitent pas s’engager en remplaçant les partis politiques durant les échéances électorales mais questionner notre place dans la stratégie et l’organisation d’un projet politique, de sa construction et de la mobilisation en appui d’une coalition de partis. Cette journée a permis d’avancer mais n’a pas pu déboucher sur des engagements et des prochains pas concrets.

C’est une étape qui a été riche d’interactions et de contributions.

Le matin, des retours d’expériences ont pu être partagés avec le témoignage de La Primaire populaire puis autour de 3 tables rondes :

  1. Dialogue avec les élus et crise de la démocratie
  2. Parité et inclusion : quel entre-soi dans nos organisations ?
  3. Enjeux de mobilisation et impacts de nos récits.

Chaque débat a permis d’aborder des sujets divers et le compte rendu sera bientôt diffusé. Kevin Vacher a pu ainsi présenter le travail de recherche-action qu’il mène actuellement avec Démocratiser la politique sur les enjeux d’inclusion et de diversité. Il reste encore des freins à la représentation des quartiers populaires dans les partis mais aussi parmi les acteurs de la société civique.

L’après-midi, nous nous sommes retrouvés en atelier afin de creuser 6 sujets en atelier « en même temps;» :

  1. Comment faire gagner nos idées : quel positionnement de notre écosystème par rapport aux temps forts électoraux, aux partis, à la prise de pouvoir ?
  2. Quelle parité sociale et inclusivité dans nos organisations et dans nos actions ?
  3. Comment organiser et faire vivre une démocratie permanente ?
  4. Face à l'extrême droite et la montée des discours réactionnaires : quel positionnement, quels récits, quelle stratégie ?
  5. Les réseaux d'organisations et leur rôle dans le plaidoyer institutionnel : combien, pourquoi, pour qui ?
  6. Comment agir dans un contexte de criminalisation et d'attaques contre le mouvement associatif et militant ?

Sur l’atelier pour une démocratie permanente, nous avons pu partager de nombreuses expériences mais aussi des désaccords. Le plus important a été sur la nature de notre démocratie : doit-elle rester représentative et institutionnelle car « les gens ne veulent pas participer;» ou bien les formes de leur contribution doivent-elles être revues;?

Il y a là une alerte sur l’amorce d’un fatalisme voir d’un cynisme. Et c’est ce qui m’a le plus marqué au-delà des formes d’animation qui ont fait la part belle aux méthodes et techniques en ayant bien trop d’ambition sur le nombre des thématiques et d’intervenants. Ce fut riche mais les interactions moindres sauf bien sûr l’après-midi en atelier.

Mais de ces échanges, il est resté de nombreuses contributions de plus de 70 personnes présentes mais cela n’a pu se terminer par une synthèse et une restitution afin de dégager des prochains pas. C’est pourquoi, les prochains rendez vous seront importants pour poursuivre la dynamique de rebonds, le suivant s'est tenu les 29 et 30 mars à Marseille autour du Transiscope et de la nécessité de le développer pour être au service de ces alliances.

Pierre-Alain CARDONA

Notes



1 https://transition-citoyenne.org/

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02/02/2024

Des confluences en mouvement, catalyser vers des mesures basculantes ?

  • Cardona Pierre-Alain
Politiser la technique et nos pratiques
L'archipel des Confluences s'est réuni ce samedi 27 janvier au siège de la Fondation Charles Leopold Mayer à Paris pour consolider les liens entre tisserands et organisations de la société civique. La journée a rassemblé plus d'une cinquantaine de personnes autant en visio qu'en présentiel.

Elle a commencé par un moment en petit groupe de 4 afin que nous prenions le temps de l'accueil et de l’interconnaissance. En effet, nous voulions ne pas lancer un tour de table qui aurait pris la matinée tout en restant attentif à la qualité de l’accueil. Accueillir est une marque de respect pour les personnes que l'on invite.

Afin de poursuivre dans cette même posture accueillante, une partie de l'équipe qui anime l'archipel des confluences depuis un peu plus d'un an a présenté l'intention que nous portions à plusieurs voix démontrant ainsi la diversité de nos parcours mais aussi la lucidité sur nos ambitions.

Un projet mégalodeste : comment construire une campagne qui dit Non au défaitisme ?

A partir du texte d'Edgar Morin en préface du dernier Manifeste d'Utopia et de son titre, Résister et créer, nous pouvons être dans une ambivalence. Doit-on résister puis créer ou créer puis résister ?

A l'Horizon de 2026 et 2027, nous rencontrons deux postures, de nombreuses personnes se préparent déjà à la victoire d'une coalition droite-extrême droite et à mener une résistance. D'autres affirment que cette période historique peut nous donner l'occasion de créer une nouvelle forme de mobilisation qui questionne les rôles et les places des acteurs de la démocratie.

Au sein de l'Archipel, nous avons choisi de se donner les moyens d'explorer ses formes, et les réseaux qui existent et foisonnent en France dans les marges de notre démocratie malade. Après l'exploration, il y a la nécessité de relier, de tisser, ce sont les tisserands que nous repérons et sont nombreux mais souvent isolés dans leur territoire ou leur silo thématique. Isolés car ne mobilisons pas suffisamment leurs réseaux dans la nécessité de ces relations. C'est pourquoi, en 2024, au sein des confluences, nous nous fixons une priorité : explorer, tisser mais surtout catalyser[1], «c'est-à-dire contribuer à accélérer des évolutions qui nous paraissent positives ou à réorienter d’autres qui nous paraissent insuffisantes ou moins souhaitables;» En effet, la posture du catalyseur, permet de repérer les conditions de faire levier de transformation. Cette dimension plus stratégique a été l'objet de nos échanges durant cette journée.

Rendre visible nos prochains rendez-vous ne suffit pas

Lors du travail par petits groupes, deux dimensions se sont dégagées.

La première autour d'Alain Caillé et d'Antoine Valabrègue, ce groupe a proposé de lancer un grand mouvement de mobilisation citoyenne. Leur ambition est de reconstruire un projet de société avec les citoyens.

La seconde a été de consolider la dynamique de tissage en repérant des événements durant l’année 2024 qui permettent des rencontres. Et la place des tisserands, durant ces rencontres, doit permettre les liens et les rebonds entre ces différentes.

Comment articuler ces deux dimensions;?

Le premier atelier veut aller vite. Ils ont proposé un plan d'actions en plusieurs étapes. En février : formaliser et rédiger le projet sur la base d'un appel à contribution citoyenne puis contacter des réseaux. En mars, mobiliser des personnalités publiques qui soutiennent la démarche et constituer une équipe opérationnelle avec un réseau de soutien. Au second trimestre, créer un site web et développer des contacts internationaux.

Quels sont les moyens d'animation de cette initiative;? Alain Caillé le premier a évoqué la nécessité d'avoir 2 à 3 personnes qui en font leur affaire. L'appel est lancé et la question des moyens est un des premiers sujets pour les prochaines rencontres. Cette proposition a une dimension plus opérationnelle et met en mouvement une dynamique. Le seul fait d’inscrire des dates sur un calendrier ne fait pas récit, ni ne précise quels sont nos communs.

Le chemin peut se dessiner mais pour mobiliser, il faut donner quelques signaux plus clairs d’un projet politique de transformation. C’est sur ce point que cette proposition s’articule avec nécessité avec la stratégie initiale des confluences autour des explorateurs, tisserands et catalyseurs.

C’est en ce sens que la première dimension du « mouvement;» peut s’articuler avec la seconde dimension de la reliance et de la catalyse. L’un peut vite s’épuiser et s’isoler quand l’autre peut relier sans catalyser, sans transformer, sans mettre en mouvement.

Des enjeux communs et la nécessité de mobiliser toutes les énergies sur des mesures basculantes ?

Ainsi, nous pourrions imaginer que cette articulation entre la dynamique des tisserands et l’ambition de mobiliser le plus grand nombre passe par des mesures basculantes. Est-ce que le fait de mettre en débat ces mesures sont susceptibles de mobiliser et de catalyser des dynamiques locales et nationales. La condition serait qu’elles soient en nombre très réduites afin d’éviter des « listes à la Prévert;» et très ambitieuses tout en étant iconoclastes.

Le prochain rendez-vous est fixé le 14 mars pour une rencontre du Collectif de la transition citoyenne. Le thème est un rebond à notre rencontre, il porte sur la place des citoyen·nes et des organisations de la société civile dans les temps forts électoraux. A cette occasion, nous attendons des dizaines de participants, investis dans des actions locales et réseaux nationaux, une majorité questionne la nécessité de retrouver une autre place dans notre démocratie. Le plaidoyer ne suffit plus. Quelles formes sont à inventer pour que notre démocratie puisse vivre sur d’autres rythmes que celui des élections;?

Après le 14 mars, nous nous retrouverons à Marseille le 29 et 30 mars afin de creuser les enjeux de la cartographie, outils au service de la reconnaissance avec le soutien de transiscope.

Ainsi, l’archipel des confluences a décidé de « hacker » avec bienveillance les événements de nos alliés et les inviter/inciter/inspirer à sortir de leur couloir de nage, faire ce que tout le monde dit;! « Sortir de nous-même pour aller à la rencontre de l’autre;», cet Autre porte des convictions et des expériences qui ne sont pas exactement ce que je porte : est-ce un problème ou une chance;?

Deux enjeux s’ouvrent à nous : faire apparaître les fils entre nous donne de l'énergie et de la force à l'ensemble des personnes et des organisations mais se donner des temps pour partager nos retours de ces rencontres est tout aussi indispensable.

Au-delà d'un calendrier de rencontres dans lesquelles nous allons utiliser la stratégie du coucou, il nous faut poursuivre l'organisation de temps pour partager ce que l'on ramène de ces moments et en quoi, étape après étape, rencontre après rencontre, cela tisse un projet, un récit commun.

Sortir de nos cercles très typés principalement blancs et âgés, intellectuels diront certains, pleins d'expériences et de relations à partager diront d'autres, est d’abord un impératif. Nous savons que nous n’en avons pas les moyens seuls. Cette nécessité nous engage donc à devoir tisser des alliances et surtout à les favoriser. S’allier, ce n’est ni rejoindre, ni phagocyter, ni fusionner. Mais tisser le lien ne suffit plus, la catalyse suppose aussi de débattre et de se mettre d’accord sur des enjeux de fonds, des mesures basculantes. Est-ce suffisant;? C’est peu probable mais nous allons expérimenter si cette proposition résonne avec d’autres acteurs et personnes investies.

Sur le prochain article, je reviendrai sur la seconde partie de cette journée du 27 janvier autour des retours d’expériences de la Primaire populaire, du labo des partis et de la fabrique de la transition.



Notes

[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes

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14/01/2024

En 2024,  tisser des liens pour catalyser les rencontres et faire levier de transformation

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
L’équipe de l’Encyclopédie du changement de cap est investie dans la dynamique de l’Archipel des Confluences. Depuis la dernière Université d’Utopia à Sète, une rencontre s’est tenue à Paris le 16 décembre dernier afin d’en faire le bilan et de tracer les perspectives pour 2024.


Après Sète, quel temps et quels espaces en 2024?

Si le bilan de l’Université de Sète a été très positif, avec de nombreuses rencontres, il reste à consolider de nouvelles alliances entre réseaux d’acteurs. La prochaine étape est cruciale, elle nécessite de poursuivre notre rôle de tisserand afin de catalyser ces alliances pour espérer que les prochaines années ne glissent pas vers une élection présidentielle gagnée par un axe droite/extrême-droite.

Au sein de cet espace de confluences, nous partageons deux dimensions essentielles à articuler : le temps et l’espace.

Le temps, car le premier enjeu est la coproduction d’un agenda stratégique nous permettant de repérer les différentes étapes et les « séquences;» comme l’expriment les communicants, pour mobiliser, consolider, diffuser et faire levier.

L’espace, car au-delà de l’espace public qu’il faudra animer et faire vivre, il y a d’abord les espaces à ouvrir pour accueillir et croiser de nombreux réseaux qui, trop souvent, restent « dans leur couloir de nage;» ou rattrapés par leur identité racine et la « survie;» de leur organisation ou raison d’être.


Un projet mégalodeste dans un contexte inflammable;!

Le projet présenté notamment par Patrick Viveret est à la fois mégalo et modeste[1].

Il présente l’enjeu d’organiser « la grande alliance des Forces de vie;».

Mégalo, car il s’appuie nécessairement sur une analyse systémique et planétaire et à cette échelle, nous mesurons notre influence relative.

Notre monde glisse vers des peurs et des replis, de notre intimité aux voisinages, de notre territoire local au national et jusqu’aux dimensions planétaires qui ne peuvent être oubliées tant sur les enjeux climatiques, écologiques et économiques que sur les enjeux diplomatiques et géopolitiques avec la situation à Gaza qui, à la fois, catalyse et fige les désirs de paix car la colère nous envahit.

Cette colère et cette émotion, du 7 octobre en Israël aux jours d’après, sont révélatrices du sentiment d’impuissance qui peuvent nous envahir et de la nécessité d’agir ensemble pour ouvrir, là encore des espaces et du temps à l’expression de notre humanité. C’est pourquoi, nous avons pris l’initiative d’ouvrir des « Places à l’Humanité;»[2] à Sète et que nous engageons chacune et chacun, là où il peut, à affirmer que la paix, par une solution politique est le seul chemin. En attendant, que peut-on faire, à notre échelle;? Comment agir et se mobiliser au-delà des manifestations;?

Un projet mégalodeste expliqué en quelques mots

C’est pourquoi, il est utile de se rappeler que si tout est lié, tout ne dépend pas de notre action. Le temps et l’espace sont aussi des données pour chacune et chacun d’entre nous. Notre disponibilité a donc ses limites et c’est pourquoi il est si nécessaire de se sentir lié, relié, à un écosystème qui nous porte comme nous le portons. Cet écosystème a besoin d’une vision partagée, le côté mégalo mais aussi d’un ancrage dans l’action quotidienne, le côté modeste;!

Assumant à la fois notre côté mégalo et modeste, nous avons conscience qu’il faut expliquer en quelques mots notre inspiration, notre intention, notre intuition et notre attention pour tenter de mobiliser au-delà de nos cercles et de nos voisinages.

Une inspiration

Une inspiration de l’Archipel et de l’imaginaire d’Edouard Glissant autour de la tension créatrice entre l’identité racine et de l’identité relation.[3]

L’archipel existe tout autour de nous. Il est puissant et multiple. Il peut dégager un sentiment de puissance et de richesse comme un sentiment d’impuissance et d’émiettement. C’est pourquoi, il est indispensable de soutenir les personnes qui portent cette identité-relation et font vivre ainsi les interactions.

Une intuition

Nous considérons que la dimension relationnelle est portée par ces individus assumant un rôle d’explorations, de tisserands et de catalyseurs[4]. C’est donc autour de ces individus que nous devons travailler à des stratégies de catalyse. Or, les tisserands sont souvent exposés à multiplier leurs relations et à s’épuiser s’ils ne trouvent pas de leviers pour catalyser et transformer modestement leur environnement de vie et d’engagement. Nous devons donc renforcer ces postures essentielles à la vie d’un archipel.

Une intention

L’Archipel des confluences s’est fixé comme intention d’ouvrir un espace à ces tisserands afin de renforcer les liens entre les réseaux et organisations qui tentent de changer de cap. C’est pourquoi, l’équipe de l’Eccap s’est investie dès son lancement en octobre 2022 dans cette aventure. Il y a un enjeu important de documentation de ce processus complexe autant pour contribuer à l’écriture d’un récit commun que capitaliser aussi les nombreuses expériences passées qui méritent d’être analysées. Ces retours d’expériences sont un des premiers matériaux coproduits dans ces espaces relationnels.

Une attention

Afin de développer notre capacité de tissage et donc de catalyse, nous devons d’abord être attentif à deux exigences individuelles : se questionner et travailler nos propres postures. L’un des premiers freins analysés dans les retours d’expériences des précédentes initiatives des archipels, c’est la difficulté de questionner paradoxalement nos postures vis-à-vis des autres. Pour des personnes se reconnaissant comme des tisserands, cela peut apparaître surprenant. C’est totalement normal tant nos habitus, nos réflexions devenant des réflexes, il est plus simple de questionner les postures des autres que la sienne. Cela est un processus engageant et qui fonctionne mieux car le collectif de travail, les relations de confiance, l’inter-connaissance ont consolidé notre capacité de faire ce pas de côté nécessaire.

Inspiration, intuition, intention et attention s’inscrivent dans le temps et dans l’espace pour imaginer un autre horizon pour 2026, 2027 et 2030. C’est l’enjeu d’une Autre campagne à imaginer ensemble.




Notes

[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?AdC-Rencontre270124-1

[2] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Gaza0

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89douard_Glissant

Identité Racine : L'identité racine, selon Glissant, renvoie à l'ancrage identitaire d'un individu dans ses origines, ses racines culturelles et ethniques. C'est la partie de l'identité qui est souvent associée à la stabilité, à la permanence, et à la recherche d'une essence fixe. Glissant critique cette conception figée de l'identité, soulignant que l'humanité est caractérisée par une diversité dynamique plutôt que par des essences immuables.

Identité Relationnelle : L'identité relationnelle, en revanche, est liée à la manière dont les individus interagissent, se connectent et se métissent avec d'autres cultures. C'est une conception de l'identité en constante évolution, influencée par les rencontres, les échanges et les relations interculturelles. Glissant encourage à embrasser cette dynamique, à reconnaître la complexité des influences mutuelles entre les cultures, plutôt que de se fixer sur des frontières strictes.

Pour Glissant, l'identité relationnelle est essentielle pour comprendre et vivre dans un monde marqué par la mondialisation et la cohabitation de multiples cultures. (texte édité suite à une requête sur https://chat.openai.com, vérifié et relu par PA Cardona)

[4] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes

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14/06/2022

Graphite : regards de jeunes marseillais sur leur ville

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Du lycée aux quartiers, regards de jeunes sur leur ville


Comment impliquer les jeunes marseillais dans la fabrication de leur ville ? Comment les premiers concernés par de multiples politiques publiques ne sont pas objet d’étude mais bien acteurs de leur devenir. C’est le pari d’une équipe d’enseignants en géographie de l’Université et du lycée qui s’est concrétisé dans une recherche-action au long cours : GRAPHITE comme « Géographie prospective des territoires urbains ». C’est une démarche participative d’urbanisme de proximité et de formation construite au sein d’Aix Marseille Université, du LPED (Laboratoire Population Environnement Développement) en lien avec la Région et le Rectorat(1), et pilotée par Elisabeth Dorier, professeure d’université en géographie. Suite à cette expérience depuis 2015, auprès de 2000 jeunes de 14-17 ans, élèves de 19 lycées, de tous quartiers et milieux sociaux de la région Sud, un rapport d’étude intitulé « Les jeunes et la ville » et une série d’outils ont été produits et mis en ligne en 2021 sur le site ressource du projet, un espace de Communs d’une connaissance à partager.(2)

Ce vendredi 3 juin 2022 au matin, au sein de l’amphithéâtre de sciences naturelles à la faculté Saint Charles, près d’une soixantaine de lycéens de seconde et de première du Lycée Diderot présentent leur projet d’amélioration des espaces urbains de leur quartier, au nord de Marseille. Cette restitution est une première reconnaissance d’un travail mené au sein du lycée et en lien avec des acteurs du territoire et des habitants. C’est le regard d’une génération tout comme des regards singuliers sur leur propre quartier.

Ce sont 15 projets qui sont présentés à partir de leur analyse et de leur choix : autour de l’aménagement des parcs comme Font Obscure le Petit séminaire ou l’Espérance dans le 14ème , du marché aux puces avec des projets autour de la création d’un centre pour SDF ou un marché pour les Biffins sur des terrains aujourd’hui libres mais en intégrant dans leur réflexion la nécessité d’une mixité d’usages au cœur du futur projet d’éco-quartier de Bouygues. La dimension critique n’est jamais loin de leur proposition, que ce soit avec un projet de requalification de la copropriété du Mail ou de la prise en compte des enjeux environnementaux du Carrefour Le Merlan ou bien la reconstruction de la Cité Bassens en y intégrant des équipements publics croisés et des liens plus structurants avec la zone industrielle qui l’entoure.

Une géographie qui s’ancre dans la relation aux territoires


Le projet a pris aujourd’hui un nouvel élan avec le partenariat entre La ManuFabrik et le LPED (AMU). L’enjeu est de consolider un double ancrage entre acteurs des établissements du secondaire (enseignants et élèves) et acteurs des quartiers alentour (centre social, associations sportives et culturelles, collectifs d’habitants, conseils citoyens ou tables de quartier…). Il s’agit d’établir des passerelles entre Université/établissements scolaires/institutions et acteurs des territoires pour contribuer à la fabrique de la ville. Comment les jeunes, dans leur diversité, pratiquent-ils et appréhendent-ils leurs territoires urbains et comment leur vision et leur approche se confrontent avec d’autres, habitants, acteurs associatifs, commerçants ou entrepreneurs ?

Pour y répondre, il s’agit pour les élèves de « faire » activement de la géographie et de mener une analyse territoriale en produisant eux-mêmes des connaissances et en apprenant à les transmettre. Cela permet d’aborder notions et compétences des programmes de géographie et d’enseignement moral et civique des collèges et lycées, en s’appuyant sur des protocoles méthodologiques, inspirés de la géographie universitaire et de l’urbanisme.


Un processus long et bien rythmé


Durant plusieurs mois, ils se sont investis dans le temps scolaire, en cours de géographie et d’enseignement moral et civique. En utilisant une application dédiée, ils ont cartographié leurs lieux d’habitat et d’habitudes puis les ont partagés en classe. Ce premier temps collectif de « débriefing » est révélateur des singularités comme des communs du groupe. Le rapport aux usages des espaces publics peut être différent en fonction du genre notamment, du rapport aux réseaux et aux trafics, des heures de passage, du choix de telle ligne de bus, autant de discussions intéressantes en classe afin d’analyser la réalité de leurs ressentis, comme la diversité de leurs besoins et réactions. Une confirmation de plus, qu’il n’existe pas une jeunesse mais bien des jeunesses.

Ensuite, à partir de leurs usages, ils se sont mis en groupe pour choisir un projet d’amélioration d’un espace public et ont mené un diagnostic sur le terrain, pris des photos, interrogé des habitants et contribué à l’organisation d’un parcours permettant à toute la classe de découvrir et ce, en lien avec des associations intervenantes dans ces quartiers.

Ces deux journées de parcours, les 24 et 31 mai, ont été l’occasion de rencontres passionnantes. Les échanges entre les propositions des élèves et les réactions de certains habitants ont été vifs pour certains et riches d’interaction à chaque fois. Quelque fois avec l’émotion de partager son quotidien, un bout de son histoire, notamment à Félix Pyat quand le président de l’association des locataires présente la lutte contre la destruction de la Tour B ou des habitants de Bassens évoquent la grande solidarité des habitants de la Cité.

Enfin, ces parcours ont permis à ces groupes de mieux préparer leur rendu. Tous les savoirs, ainsi reconnus ont pu circuler pour nourrir une analyse plus complexe des propositions notamment quand l’idée d’un city stade doit se concevoir en questionnant les nuisances que pourraient subir certains habitants. Est-ce possible alors de concilier les points de vue, de mettre en dialogue ces polarités faire société commence par faire quartier.

Le travail de préparation de la restitution leur permet enfin de travailler la forme de leur rendu et de réfléchir tout autant à la forme de leur proposition : du son, des images, des textes, un diaporama classique ou sonore, des dessins avec des calques pour « montrer à voir » par des images les futurs usages ? Enfin, une présentation qui leur permettra de s’exprimer à l’oral et de défendre devant leurs collègues et des personnalités extérieures leurs propositions.

Un soutien des Cités éducatives


Ce projet a été mené dans le cadre d’un nouveau dispositif appelé « Les Cités éducatives » et notamment celle de Malpassé-Corot(3). Cela nous a paru une évidence tant les objectifs sont proches et les ressources complémentaires.

Cette nouvelle dimension du projet permettra de mobiliser l’ensemble des parties prenantes (institutions locales, bailleurs sociaux, éducation nationale, acteurs socio-culturels, entreprises…) et d’arriver à une mise en œuvre concrète de certains projets initiés en classe par des élèves du lycée. L’objectif est à terme de faire des liens entre ces projets portés par les jeunes et des espaces de contribution citoyenne comme les Tables de quartier(4) et les Conseils citoyens.

En effet, du stade de l’idée en classe, le chemin vers sa réalisation implique une connaissance des politiques publiques notamment de la politique de la ville et ni les élèves, ni leurs professeurs, ne sont au fait de la complexité de ces politiques mobilisant de nombreux acteurs institutionnels et associatifs.

Un dialogue des savoirs qui transforme autant les habitants que la ville ?


En ce sens ce projet est, avant tout, un processus de dialogue des savoirs permettant un apprentissage des conditions d’une fabrique de la ville. L’année prochaine, nous mobiliserons, au-delà de la géographie qui reste centrale au travers du programme porté par les enseignants, des regards d’architecte, d’urbaniste, de sociologue ou d’anthropologue, et ce, au côté de regards d’autres professionnels issus des centres sociaux et leurs partenaires (CAF, Ville et Département), des bailleurs sociaux et enfin, des collectifs d’habitants qui restent nos cibles privilégiées. En effet, cette dynamique autour de l’expression des lycéens a vocation à nourrir et à documenter des actions portées par des collectifs d’habitants qui tentent de s’organiser afin de coconstruire les politiques publiques qui les concernent.

Cette démarche s’accompagnera d’un processus de capitalisation afin de rendre visible l’ensemble des dynamiques d’apprentissage. Ce projet ne vise pas uniquement un seul « public » mais bien tous les usagers de la ville, les habitants et les habitués de ces quartiers. Ainsi la Fabrique de la ville peut se consolider avec la participation de ces jeunes, peu présents dans les « instances » plus classiques de participation. Articuler ces démarches devient alors une nécessité.

Notes

[1] Dans le cadre d’AAP Les fabriques de la Connaissances

[2] https://graphite.lped.fr/
[3] https://www.marseille.fr/education/les-cites-educatives
[4] https://laligue13.fr/les-tables-de-quartier

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02/07/2023

La fabrique de l’émancipation, vers de nouveaux rapports entre science, action et démocratie.

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Pratiquer une autre économie

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Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont entrepris il y a quelques années un travail précieux. Leur ouvrage commun est ambitieux[1]. Il est à la fois une contribution dense autour des penseurs de la théorie critique au service de celles et ceux qui expérimentent et agissent sur le terrain des transitions démocratiques, sociales, économiques et écologiques. Il leur permet notamment de rendre accessible ces analyses auprès d’acteurs qui n’ont que peu de temps à consacrer à cette dimension théorique pourtant essentielle.


Faire dialoguer les savoirs expérientiel et théorique, dans une relation égalitaire, sans surplomb est un enjeu épistémologique et politique. 


Les auteurs analysent durant 4 chapitres, les écrits de la théorie critique et ce, depuis ses débuts, des écoles de Francfort à Bourdieu puis avec une attention au tissage, ils relient, mettent en tension, leurs accords et désaccords, en actualisant sur les dernières années avec les apports critiques de Luc Botlanski et Bruno Latour.
« L'attention portée aux absences et aux émergences par les épistémologies du Sud parce qu'elle assume le pari de la confiance faite aux acteurs, prolonge l'identification des espaces publics autonomes chez Habermas, comme le souci de la description des actions collectives chez Latour; en ajoutant que certaines des épreuves repérées par Boltanski dans la confrontation aux institutions peuvent donner naissance à une modification du cadre institutionnel comme le défend Honneth. »[2]
Ce paragraphe est un exemple de l’exercice de relecture et de reliance entre auteurs. Après cette première partie très riche et dense autour des théoriciens de la critique sociale et de leurs apports respectifs, en respectant le moment de leur écriture et donc des apports de chacun au fil de l’histoire du XXème siècle, les auteurs, au chapitre 5, s’appuient sur les épistémologies du sud, à partir de la sociologie des absences et des émergences, pour interroger la pensée occidentalo-centrée de la critique du capitalisme.
C’est l’autre dimension intéressante et utile de cet ouvrage : nous décentrer d’une lecture, certes critique du capitalisme mais une critique occidentalo-centrée. Ce monde occidentalo-centré est celui que nous avons imaginé et ancré profondément depuis des siècles. Cet imaginaire, nous l’avons expliqué et déployé par une « domination culturelle et intellectuelle » !
Cet apport permet d’ouvrir des perspectives très utiles sur les conditions de production des savoirs et de leur croisement, à partir des expériences de solidarité face aux injustices.
A quelles conditions, elles deviennent alors sources de transformation ?

Une transformation de la réalité sociale et sociétale pour celles et ceux qui expérimentent mais tout autant une transformation possible des manières d’analyser et de théoriser ces pratiques.
Au chapitre 6 et 7, ils portent l’ambition d’une nouvelle sociologie critique au service des acteurs et notamment celles et ceux qui agissent dans le champ de l’économie solidaire et sociale. Avec les savoirs croisés des deux auteurs, la question de la transformation et sa dimension institutionnelle devient un enjeu stratégique et politique. Comment il est possible alors de rendre vivante et puissante une démocratie ancrée sur des dynamiques locales complémentaires des réponses classiques de nos institutions publiques.
Les auteurs sont au service de la reconnaissance d’un nouvel espace de transformation, croisant les formes de savoirs, d’écriture et d’agir au service d’une émancipation, enfin possible car fabriquer par les premiers concernés.
En ce sens, c’est à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires que l’émancipation se fabrique et plus uniquement dans le regard que porte le sociologue sur des personnes « à émanciper » : regard surplombant souvent, extractivisme des données et des paroles quelques fois pour alimenter des ouvrages et des travaux de recherche sans une attention à la restitution et au dialogue des savoirs.


Au-delà du livre, ouvrir des espaces pour dialoguer et imaginer la poursuite de ce travail.

Afin de poursuivre ce travail au-delà d’un livre, Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont souhaité dialoguer avec des personnalités issues autant du monde de la recherche et de l’université que des acteurs investis dans des domaines ou territoires où s’inventent chaque jour des manières de faire, d’élaborer des stratégies de transformation sociales, économiques ou sociétales.
Dans un monde « en transition », les expériences sont sources de savoirs, et les espaces de production de ses savoirs en action ne sont plus isolés, ils se croisent, se frottent, peuvent s’hybrider et féconder à leur tour de nouvelles énergies, le plus souvent à partir d’un besoin de solidarités et d’organisations collectives comme les associations. Cette journée organisée au CNAM le 2 juin dernier est un premier rendez-vous qui en appelle d’autres.
Dans sa présentation, cette journée est « construite autour de commentaires formulés par des auteurs ayant abordé des thématiques proches et de réactions émanant d’acteurs de mouvements sociaux, de responsables du mouvement associatif, de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire. L’accent mis sur le croisement des savoirs académiques et expérientiels appelle de nouveaux liens entre mobilisations, pouvoir d’agir et changements institutionnels. D’où la mise en place de recherches participatives et un nouveau regard porté sur l’émancipation. »
La journée a été d’une très grande densité. Elle a vu se succéder de nombreux dialogues avec des apports très riches de la critique négative à cette nouvelle posture de critique constructive pour faire écho à la réflexion de ces auteurs. En s’appuyant sur l’apport des pragmatistes et des épistémologies du sud, ils ouvrent un nouveau champ de renforcement des résistances invisibilisées ou des luttes actuelles.
Se sont succédés à la tribune Didier Raciné, rédacteur en chef de la Revue AltersMédia, Jean-Claude Ruano Borbalan, titulaire de la Chaire médiation des techniques et des sciences en société au Cnam; Arnaud Macé – professeur d'histoire de la philosophie ancienne à l’Université de Franche-Comté; Christian Laval, professeur émérite de sociologie à l’Université Paris Nanterre, auteur de Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, (avec Philippe Dardot); Yves Sintomer, professeur à l'Université de Paris 8 et chercheur au Cresppa, Quentin Deluermoz - historien, professeur à l'Université Paris Cité, spécialiste d'histoire sociale et culturelle des ordres et désordres au XIXe siècle (France, Europe, empire); Sylvaine Bulle, professeure de sociologie, ENSA Val de Seine. Luiz Martinez Andrade – chercheur-philosophe - Université catholique de Louvain - Genauto Carvalho de França Filho – professeur en sciences de gestion à l’Université, auteur de Solidarité et organisation. Penser une autre gestion.


Au côté de ces universitaires, des acteurs et praticiens ont pu apporter leur regard à partir de leur expérience, source de savoirs : Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif et Michel Jezequel, Vice-président d’ESS France; Caroline Besse - directrice d’une association d’éducation populaire et Anne-Claire Devoge – militante de l’éducation populaire; Gustave Massiah - membre fondateur de l'aitec (association internationale des techniciens, experts et chercheurs) et du cedetim (centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale) en dialogue avec votre serviteur, où j’ai pu ainsi partager l’expérience que nous menons à Marseille autour des enjeux d’une fabrique de la ville dans des espaces autonomes, des tiers espaces, comme peut l’être le Collège des maîtrises d’usage (CoMU) au sein du quartier de Noailles à Marseille. La journée s’est conclue avec des acteurs culturels qui ont ainsi pu présenter les enjeux de mobilisation d’un secteur soumis aux contraintes budgétaires et à la rationalisation des moyens de production. Luc de Larminat – co-directeur d’Opale (Pôle Ressources Culture &amp ESS) et Cécile Offroy – chargée de recherche, Opale - Iris (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeuxsociaux) ont fait un retour sur un itinéraire de coopération entre acteurs et chercheurs. Enfin, Marie-Catherine Henry – Cause Comune, Patricia Coler – Union fédérale d’intervention des structures cultuelles, Anne-Laure Federici – Réseau des territoires pour l’économie solidaire, et Marianne Langlet, Collectif des associations citoyennes avec Carole Orchamp, Réseau national des maisons des associations ont partagé leur expérience d’espace acteurs-chercheurs.


Comment alors rendre compte avec précision de cette journée tant elle fut riche ? Il est prévu prochainement une diffusion des contributions de chaque intervenant. Cette rencontre est une première et elle en appelle d’autres tant les enjeux sont essentiels.
C’est en permettant ce dialogue entre savoirs et entre continents mais aussi entre nos mondes et nos imaginaires souvent cloisonnés que le changement de Cap sera possible. L’encyclopédie du changement de cap en commun que nous poursuivons s’inscrit dans cette perspective.

Notes

[1] Frère et Laville, La fabrique de l’émancipation. Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires. Edition Le Seuil. 2022
[2] Ibid. page 207.

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01/09/2023

L’Eccap en commun, une dynamique en confluences : rendez-vous à l’Université d’Utopia du 26 au 29 octobre 2023 à Sète !

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Il y a un an, le 31 août 2022, l’association Echanges et Savoirs pour un Changement de Cap (ESCCAP) et son fonds de dotation étaient créés pour organiser et pérenniser le projet initié par Guy Roustang en 2016.

Avant l’été 2023, nous avons réuni le premier comité d’orientation de l’Eccap composé de Florine Garlot, Jean-Louis Laville, Bernard Perret, Jacques Perrin, Patrick Viveret, Guy Roustang et Pierre-Alain Cardona. Nous nous sommes retrouvés, il y a quelques jours à Grenoble, afin de déterminer quels seront les axes de travail de l’Eccap en Commun et les priorités de l’association comme du fonds de dotation. Un compte-rendu exhaustif sera communiqué prochainement à celles et ceux qui souhaitent rejoindre la démarche engagée.

L’année 2023-2024 va voir se réaliser des changements importants que nous préparons depuis plus d’un an, depuis notre présence à l’Université du mouvement Utopia à Sète en octobre 2022. A cette occasion, l’Eccap est devenu un commun, l’Eccap en Commun s’inscrit au sein de l’Archipel des confluences[1], dans les liens tissés avec d’autres organisations et individus.

Un prochain site de l’Eccap inscrit dans la communauté YesWiki.


L’Eccap en commun[2] a poursuivi sa mue, en privilégiant l’usage d’une technologie open source, utilisée par de nombreux acteurs des communs numériques comme le portail des Communs[3], le mouvement des Colibris, l’Assemblée virtuelle[4], ou le réseau Animacoop[5]. Cette technologie, appelée le YesWiki[6], permettra, avec l'aide d'Olivier Picot, le lancement prochain du site de l’Eccap en Commun dans une version beaucoup plus contributive. Mais avant d’être une technologie, c’est une communauté de développeurs et d’acteurs qui l’ont construit peu à peu. S’inscrire dans cette communauté entre en cohérence et en résonance avec le projet politique porté par l’Eccap et Guy Roustang depuis l’origine: contribuer à un changement de cap, en s’inspirant de la dynamique collective du site Wikipedia. Enfin, YesWiki est aussi le choix de privilégier l’inter-opérabilité des données et des contributions entre les réseaux et acteurs s’inscrivant dans les Confluences[7]. C’est dans le même sens que nous tissons du lien avec le réseau Transiscope[8], le portail des alternatives de la transition écologique et sociale.

La prochaine Assemblée Générale de l’Eccap à Sète fin octobre 2023 au sein de l’Université d’Utopia.


Cela nous permet de proposer à nos lecteurs et contributeurs de s’y retrouver et de pouvoir accueillir de nouvelles énergies présentes, intéressées par le développement des projets de l’Eccap en commun et les tissages nécessaires entre mouvements et organisations.
Cette Assemblée générale nous permettra de renforcer notre gouvernance collégiale, de valider les propositions de notre comité d’orientation notamment sur la priorité donnée aux définitions. Il est important dans ce contexte que les acteurs et activistes puissent s’appuyer sur des définitions solides, en lien avec notre orientation. Cette démarche de clarification des définitions permet de les enrichir par le croisement d’apports théoriques et d’expériences documentées et analysées. Cette orientation de l’Eccap est un préalable à l’animation de controverses, et elle peut mobiliser un réseau autant d’intellectuels que de praticiens avec cette même attention au tissage.

Organiser à Sète, dans ce lieu de rencontre, notre Assemblée générale devenait pour nous une évidence tant elle entre en résonnance avec l’appel d’Edgar Morin « nous sommes innombrables mais dispersés;».

L’appel d’Edgar Morin, lancé il y a quelques années à Sète, fait écho


Edgar Morin était présent il y a quelques années à Sète pour lancer un appel à la convergence de toutes les organisations de la société civile pour « changer de voie, changer de vie;». Depuis, des initiatives se sont lancées et expérimentées, épuisées pour certaines, relancées pour d’autres, Sète est à la confluence du mouvement des convivialistes, des archipels Ecologie et solidarité et Osons les Jours Heureux !

Cet appel se retrouve aujourd’hui dans le second Manifeste d’Utopia, sortie en juillet dernier. Préfacé par Edgar Morin, l’enjeu des confluences des forces de vie est de nouveau affirmé : « En effet, nous sommes innombrables mais dispersés à supporter de plus en plus difficilement l’hégémonie du profit, de l’argent, du calcul (statistiques, croissance, PIB, sondages) qui ignorent nos vrais besoins ainsi que nos légitimes aspirations à une vie à la fois autonome et communautaire. Nous sommes innombrables mais séparés et compartimentés à souhaiter que la trinité Liberté, Égalité, Fraternité devienne notre norme de vie personnelle et sociale et non le masque à la croissance des servitudes, des inégalités, des égoïsmes. »

Des convergences aux Confluences, le mouvement Utopia dans son rôle de tissage ouvre à Sète un espace de rencontres et d’éducation populaire.


Le Mouvement Utopia, né il y a plus de 25 ans à partir d’un petit groupe de tisserands et d’utopistes (dont votre serviteur) est aujourd’hui une association citoyenne agréée Jeunesse et Éducation Populaire qui vise à élaborer un projet de société solidaire et convivial, écologiquement soutenable, dont l’objectif est le « Buen Vivir;». L’association a également pour objet d’agir comme un trait d’union, une passerelle, entre les acteurs de la société civile, du monde politique et institutionnel, du monde intellectuel, artistique et culturel. Le réseau du Mouvement Utopia a été constitué depuis des années pour partager les expériences, s’enrichir mutuellement et inventer d’autres futurs possibles. L’élaboration du « Buen Vivir » implique un engagement fort pour une écologie solidaire. En ce sens, les publications des Éditions Utopia sont le reflet de ces nouveaux regards, de ces nouvelles humanités.[9]

Cette Université du Mouvement Utopia est devenue un rendez-vous incontournable pour les personnes et les organisations qui souhaitent questionner, analyser, proposer et coconstruire des stratégies afin d’accompagner notre société, du village à la planète Terre, à bifurquer et changer son modèle de production et de développement.

Rendez-vous toutes et tous du 26 au 29 octobre 2023 à Sète;![10]


Lors de la prochaine édition de l’Université du 26 au 29 octobre, nous nous retrouverons autour du thème : « des colères à l’émancipation;». Nous serons nombreux, issus « d’innombrables initiatives;», pour partager et analyser ces colères, leurs origines, mais aussi et surtout imaginer comment elles pourraient se transformer en politiques émancipatrices.

Ce rendez-vous sera aussi un espace-temps utile au croisement et aux rencontres d’acteurs, d’intellectuels, d’activistes, autant des institutions que des associations ou collectifs, pour travailler aussi les conditions de nos confluences. L’Eccap en Commun devient un projet inscrit dans cette dimension bien plus large, en relation avec d’autres mouvements et initiatives citoyennes en cours, croisant les savoirs académiques, techniques et expérienciels. Son organisation se précise, une association de contributrices et contributeurs de bonnes volontés et, à ses côtés, un fonds de dotation qui permettra de financer et d’appuyer des expérimentations concrètes. Il ne manque que vous ?

Notes

[1] https://www.eccap.fr/article/intentions-et-engagements

[2] https://www.eccap.fr/article/lencyclopedie-du-changement-de-cap-en-commun-ou-en-sommes-nous

[3] https://lescommuns.org/

[4] http://www.virtual-assembly.org/

[5] https://animacoop.net/

[6] https://yeswiki.net/?AccueiL

[7] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale

[8] https://transiscope.org/

[9] Présentation du mouvement dans sa seconde édition du Manifeste, penser et agir pour un mode habitable. Editions Utopia, 2023.

[10] https://mouvementutopia.org/site/2023/08/05/inscrivez-vous-a-luniversite-utopia/

[11] https://www.helloasso.com/associations/mouvement-utopia/evenements/universite-2022-du-mouvement-utopia-agir-pour-un-monde-habitable-2?_ga=2.137686512.1942464786.1689693410-1706726019.1656448898

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18/05/2023

L’Encyclopédie du changement de cap en Commun : où en sommes-nous ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Depuis l’automne, et particulièrement les rencontres initiées lors de l’Université d’été d’Utopia et des convivialistes à Sète en octobre 2022, l’Archipel des Confluences[1] a été lancé. Au sein de cette dynamique, une équipe de travail s’est mise à l’œuvre afin de questionner comment notre projet de l’Eccap pourrait s’articuler avec cette volonté de tisser des liens et catalyser des initiatives.

Un projet inscrit dans les Confluences et les Communs[2]!

En novembre, un groupe de travail composé des animateurs de l’Eccap, Guy Roustang, Florine Garlot et Pierre-Alain Cardona en lien avec des acteurs investis dans le champ des Communs numériques, dont Didier Fradin et Claude Henry s’est lancé. Premier réflexe de tout processus autour de la construction d’un Commun : documenter toutes les étapes du processus. Un site wiki a été lancé[3]. Il est en « construction;» et n’a pas vocation à devenir un site internet vitrine.

Cela permet de rendre compte de l’avancement du projet et de son processus. Cette approche est une dimension importante des Communs : permettre à chaque nouvelle personne de pouvoir rejoindre le projet, de le rendre ainsi accueillant à toutes nouvelles énergies.

A l’origine, Guy Roustang avait évoqué l’Eccap comme un Wikipedia du changement de cap. Un Site internet permettant de relier et connecter de la connaissance et donc des contributeurs, au service d’un dessein bien plus ambitieux : la nécessité de changer de cap, de modèle économique comme d’imaginaire institutionnel pour faire une référence à un auteur inspirant, Cornelius Castoriadis[4]. Ce changement de cap ne peut s’inscrire uniquement dans le cadre d’un espace numérique unique mais bien dans un archipel d’initiatives déjà à l’œuvre.

Un texte rédigé à plusieurs mains présente de manière synthétique notre intention !

« Les incertitudes d’ordre écologiques et économiques, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.

Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant toustes les act.eurs|rices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.

A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.


Nos quatre intentions correspondants à des niveaux d’investissement :


1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurices du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.

Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.

Les contributeurs de ce texte (Claude Henry, Florine Garlot, Pierre-Alain Cardona, Didier Fradin, Olivier Picot et Guy Roustang) souhaitent élargir ainsi la mission de l’Eccap pour initier des premières alliances.

Une première alliance : le Collectif des associations citoyennes[5].

Ce Collectif appelé le CAC, est une plateforme de mobilisation des associations citoyennes qui se reconnaissent dans leur dimension de transformation sociale. Olivier Picot, l’un de ses animateurs actifs et spécialiste des outils numériques au sein du CAC a rejoint l’équipe de l’Eccap en Commun. Il devient le « connecteur » avec le monde des outils numériques libres et en communs.

La relation avec le CAC nous permet de mettre en œuvre aujourd’hui un objet important : rendre visible et audible des controverses. Le prochain exercice s’organise autour du Service national universel. Mais d’autres contreverses sont en préparation : non-lucrativité et néolibéralisme, travail, revenu d'existence…

Nous avons repéré aussi des liens à tisser avec d’autres plateformes ou réseaux avec qui nous aimerions pouvoir travailler : Transiscope, le Collectif de la transition citoyenne, Rispostes Creatives, Alternatiba, le Mouvement des Colibris, Remix the Commons, le Pacte du Pouvoir de vivre…

Une initiative intéressante à soutenir : l’appel de Bastien Sibille du réseau des Licoornes[6].

Il y a quelques semaines, Bastien Sibille, fondateur de la SCIC Mobicoop et coprésident des Licoornes, a lancé un appel mobilisant les forces vives de la Transition et le grand public pour s’engager dans une dynamique de transformation avec comme levier la création d’un fonds d’un milliard d’euros pour accélerer la transition et le modèle des 9 coopératives, plateforme numérique, alternatives des grandes plateformes numériques et structurant des offres dans le domaine de la mobilité, de l’énergie, des télécommunications ou de l’achat local et les circuits courts. Cet appel[7] est à relayer et un plan d’action est en cours de création.

Si vous le souhaitez, n’hésitez pas à rejoindre la dynamique de l’Eccap en Commun !

Notes

[1] Un site wiki permet de voir l’avancement du projet : https://archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale

[2] Le monde des Communs se relie dans le cadre d’Assemblée : https://assemblee.lescommuns.org/

[3] https://ferme.yeswiki.net/ProtoWiki2ECCAP/?PagePrincipale

[4] Cornelius Castoriadis, l’Institution imaginaire de la société. Editions du Seuil, 1975.

[5] Collectif des Associations Citoyennes. http://www.associations-citoyennes.net/

[6] Les Liccornes sont le rassemblement de 9 coopératives ayant le statut de SCIC engagées dans le champ de la transition : https://www.licoornes.coop/

[7] https://www.linkedin.com/posts/bastien-sibille_appel-innovationsociale-transformation-activity-7053962873609310208-3UVe/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop

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02/07/2022

Le projet partenarial d’aménagement (PPA) en centre ville de Marseille, une opportunité pour coconstruire la ville avec ses habitants ?

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Pour un logement accessible
A la lecture en juin 2019 de l’ambition du PPA (projet partenarial d’aménagement) présenté par l’Etat et la Métropole, personne n’avait la moindre idée de sa mise en œuvre. Ce projet a été la réponse des pouvoirs publics suite aux effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne et les nombreuses révélations sur le scandale des marchands de sommeil pourtant connus depuis bien longtemps. L’Etat, représenté à l’époque par le Ministre du logement Denormandie, a mis la pression nécessaire sur une administration en fin de règne.

Un contexte extrême qui a marqué une rupture dans les processus de décision.


Les situations extrêmes vécues par les milliers de délogés après le 5 novembre 2018 ont été un électrochoc, l’enjeu de résorber l’habitat indigne à Marseille est devenu alors une priorité. Le PPA est un des plus grands projets d’urbanisme à l’échelle d’un centre ville d’une métropole européenne. Ce sont plus de 1000 ha couvrant les 1er, 2ème et 3ème arrond et une partie des 4ème, 5ème et 6ème et un horizon de travaux et d’aménagement sur deux décennies.

Mais entre 2019 et 2021, rien n’a réellement bougé, les élections municipales et le règlement des urgences ont mobilisé toutes les parties prenantes. Durant cette période, le collectif d’association et d’habitants, appelé, l’inter-co (ou inter-asso) a porté le projet d’une Charte pour le relogement, co-écrit par les acteurs concernés, et portée par une mobilisation croisant activisme politique et institutionnel, pétition, et marche populaire.

Cette dynamique a obligé les élus, dont la plus mobilisée, Arlette Fructus, adjointe au logement de l’ancienne municipalité Gaudin, à inscrire l’adoption de cette Charte au conseil municipal du 17 juin 2019. Son vote à l’unanimité des élus a été le premier symbole d’une capacité d’intervention d’acteurs organisés et d’habitants sur la production de décision publique.

La décision d’un maire est d’abord la décision d’un conseil municipal, qui est issue d’un processus décisionnel, longtemps obscur dans la boîte noire de l’ingénierie municipale mais aujourd’hui, en situation d’être exprimé, analysé et délibéré par le plus grand nombre.

Il y a donc là un chemin d’une possible co-construction de politique publique comme outil producteur de droit, à l’échelle d’une municipalité et dans des formes de mobilisation croisant culture institutionnelle et activiste.

D’un projet partenarial d’aménagement à une fabrique commune de la ville ?


L’objet prioritaire du PPA est la résorption de l’habitat indigne mais le réel enjeu demeure la capacité de « fabriquer la ville sur la ville » selon les termes des urbanistes. Au-delà du logement, c’est bien l’habiter qui est au cœur de ce projet : conserver la nature populaire et multifonctionnelle du centre-ville. Ce projet ne peut alors partir que des usages, nombreux et divers (habitants, habitués, clients de nombreuses enseignes, touristes, …) mais aussi des besoins évidents en logements accessibles.

Cette question est centrale car la transformation des quartiers s’inscrit dans un temps long et dans un contexte où la densité nécessite une intervention fine, îlot par îlot. Les process classiques de l’ANRU ne peuvent correspondre : il y a très peu de bailleurs sociaux, un habitat dégradé diffus, le plus souvent en copropriété avec une présence de marchands de sommeil mais aussi de propriétaires souvent âgés et ayant peu de moyens pour entretenir leurs biens.

Ce sont autant d’obstacles qui peuvent devenir des opportunités : celles d’imaginer de faire autrement. Est-il possible que l’institution puisse dépasser les propres règles qu’elle a édictées ?

Notre enjeu est de faire appel à un autre imaginaire institutionnel en y impliquant toutes les parties prenantes. Une fabrique commune de la ville nécessite aussi de partager une culture commune. Celle-ci se construit dans la capacité de s’exprimer clairement, sans faux semblants pour mieux analyser les polarités, et les contradictions légitimes. Elle peut être ce « tiers espace » défini par Hugues Bazin qui « favorise les processus de résilience. C’est une manière de s’en sortir face à l’adversité, d’absorber une perturbation et de retrouver ses fonctions dans un nouvel équilibre ». Un espace nécessaire aujourd’hui à expérimenter.

Une fabrique de la ville pour ménager ou aménager ?


Une culture commune, c’est partager des inspirations communes. Penser le « ménagement » plus que l’aménagement de la ville, c’est agir autant sur le bâti que sur les relations des futurs habitants et habitués, c’est imaginer la ville à partir de ses vides, de ses places et espaces publics, c’est laisser advenir des usages à partir d’une connaissance fine du quartier, de son histoire et de son patrimoine matériel et immatériel.

« Thierry Paquot nous invite à un ménagement des êtres, des choses et des lieux. Cultivant une disposition à la disponibilité, promouvant une attention intentionnée, pratiquant le cas par cas, le sur-mesure et le avec les habitants et le vivant, le ménagement ne se substitut pas à l’aménagement, il est d’une autre nature et appartient à une autre logique qui se fonde sur une éthique, celle de la Terre. ».

Questionner nos cultures, c’est questionner la circulation de nos savoirs et enfin, questionner le pouvoir.


Le pouvoir reste le savoir, et le savoir technique et institutionnel domine encore puissamment les processus de décisions dans le champ urbain. Mais il existe aussi un autre pouvoir, sans doute plus puissant mais moins visible : les promoteurs et investisseurs privés qui commandent les productions urbaines aux architectes et urbanistes, et influencent les élus et leurs collaborateurs.

La ville est d’abord une production privée et les enjeux de ces maîtres d’ouvrage sont rarement questionnés dans leur nature profonde, à savoir une rentabilité financière rapide et si possible à deux chiffres avec des conséquences connues sur le choix des matériaux, la diminution des superficies habitables et l’usage de sous-traitants sous pression des prix. Derrière les mots et les concepts, une communication et une sémantique choisies, nous les oublions presque. Pourtant, ce n’est pas uniquement la règle qui produit l’urbanisme, ce sont aussi les moyens financiers des maîtres d’ouvrage, et le système bancaire qui les soutiennent.

Il y a donc nécessité de laisser exprimer les polarités de celles et ceux qui fabriquent la ville en n’oubliant personne et de mobiliser chacun dans sa capacité de mettre carte sur table : de l’habitant ou de l’habitué du quartier, aux institutions, élus et techniciens, en passant par les multiples métiers de celles et ceux qui fabriquent et bâtissent, animent les liens une fois les espaces publics et bâtiments livrés et au bout de cette chaîne, les pouvoirs publics en devoir de réparer des années après les conséquences d’un modèle qu’il faut aujourd’hui réinventer.

La ville est une démocratie, et sa fabrique est une occasion, continuellement de repenser son processus. Comment imaginer alors concrètement une place de la maîtrise d’usage, au côté de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage ?


Le CoMU, la première pierre d’une nouvelle fabrique de la ville ?


Le vote de la Charte pour le relogement et son suivi depuis 2019 a renforcé la légitimité de l’inter-co. Après l’installation de la nouvelle majorité en juillet 2020, il a proposé de créer un espace de co-construction au sein du PPA. Conscients du contexte très particulier, d’une émotion toujours présente et de la responsabilité devant les victimes, décédées avant et durant le 5 novembre, et des milliers de délogés depuis, comme de l’existence à Marseille de ces dynamiques d’organisation collective, les élus et techniciens ont répondu favorablement en juillet 2021, à la proposition de créer cet espace, appelé aujourd’hui Collège des maîtrises d’usages (CoMU).

Maintenant tout est à coconstruire et, en premier lieu, consolider les 3 collèges (inter-co, asso et habitants) du CoMU à partir de ses propres ressources, expériences et savoirs techniques. Le premier défi est de mettre en place une organisation qui puisse s’adapter aux réalités d’habitants et d’acteurs associatifs, en s’inscrivant dans la durée.

Le prochain article entrera dans la boîte noire de cette co-construction originale qui a vu son officialisation (et non son institutionnalisation) en juin 2022. 


Notes

Pierre-Alain Cardona, dans le souci de documenter le long processus de co-construction de la ville de Marseille (après « Noailles, entre ombres et lumières »), illustre parfaitement cette tension évoquée par Richard Trapitzine entre la règle et l’usage. Ces expériences partagées sur l’Eccap nous permettent de mettre en question cette « tension » et de tracer des pistes utiles pour penser un changement de cap.
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02/04/2023

Le Transiscope, une cartographie des alternatives

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Politiser la technique et nos pratiques

Rendre visible les alternatives pour les relier

Depuis des décennies, et peut être même des siècles, les dynamiques de coopération amènent les communautés à tisser des liens et des réseaux. Ces liens sont rendus visibles par des dessins, des schémas et de la cartographie. Avec l’arrivée des outils numériques et notamment de leurs usages coopératifs, sur un fond de carte google ou libre comme OpenStreetMap, les cartographies d’acteurs commencent à se multiplier.

Chaque association crée sa carte des partenaires et des réseaux nationaux et rendent visibles leurs adhérents ou alliés. Le Mouvement des Colibris par exemple lance la carte Près de chez vous.

A l’échelle des territoires, certains collectifs ont tenté d’y répondre en mutualisant une cartographie des outils numériques. Une tentative a eu lieu à Marseille en 2015 mais elle n’a pas trouvé les ressources et disponibilités humaines nécessaires pour se concrétiser.

En 2017, un collectif de 10 associations et réseaux partage le constat que la multiplication des cartes peut donner le sentiment de dispersion des forces et énergies au service pourtant d’une même ambition: recenser et rendre visible les alternatives citoyennes.

Son projet politique est clair : « Transiscope est un projet politique dont la finalité est l'engagement du plus grand nombre dans des alternatives au système actuel écocide, climaticide et inégalitaire issue d'une société thermo-industrielle, productiviste et capitaliste. Pour transformer nos sociétés, il faut que ces alternatives soient accessibles, reliées, crédibles et fortes, c'est en ce sens que Transiscope veut agir. »

Transiscope est un archipel d’acteurs et de sources

C’est d’abord un collectif de 10 associations ou réseaux nationaux (Alternatiba, les Colibris, l’Assemblée virtuelle, le réseau Animacoop, le RIPESS- Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale solidaire, le Mouvement Utopia, le CAC-Collectif des associations citoyennes, le MES-Mouvement de l’économie solidaire et Asterya) qui ont décidé de s’allier en 2017 autour d’un objet de coopération concret : faciliter les liens entre les cartes. En langage technique, cela s’appelle l’inter-opérabilité ! Cet objectif de les rassembler sur une même carte a été possible en s’appuyant sur des outils numériques libres et grâce à ces technologies, rassembler sur une seule carte ne signifie plus forcément fusionner.

Transiscope est un projet politique au-delà de l’outil mis en place. Cette communauté tente de « tenir » une cohérence entre son organisation, sa gouvernance et les étapes nécessaires à une culture coopérative et son objectif initial : être au service de la visibilité des alternatives citoyennes avec l’appui d’une technologie numérique qu’elle expérimente.

Cette communauté est un archipel au sens de l’imaginaire d’Édouard Glissant. Un archipel d’îles comme autant d’initiatives dont le principe d’action est de respecter l’identité racine de chacune et en l’état, leur propre cartographie mais de permettre de faire vivre les liens, l’identité relation, afin que cet archipel devienne une communauté au service de la coopération et non, le symbole d’un éclatement des forces et donc des énergies.

Des alternatives citoyennes qui fabriquent du Commun

Nourrie de cet imaginaire, les initiateurs de Transiscope fabrique de la coopération à partir de la fabrique d’un outil. Ils ont écrit ensemble une charte qui inscrit la raison d’être, les objectifs, les principes de fonctionnement au sein de cette communauté et pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent la rejoindre. Cette communauté de sources cartographiques des alternatives qui acceptent de s’inter-connecter.

Dans la Charte, il est défini ce que nous attendons par le sens de cette notion d’« alternative : « Ces alternatives constituent des;réponses concrètes à une crise systémique, que ce soit au niveau local ou au niveau global. Qu’il s’agisse de manière non-exhaustive du changement climatique, des crises sociales ou de solidarités ou encore de la crise du modèle économique capitaliste, ces enjeux sont envisagés comme interconnectés. Elles;cherchent à;réaliser un ou plusieurs communs. Elles doivent témoigner par leur gouvernance, leur modèle économique, leur organisation du travail ou leurs choix d’investissement qu’elles visent l’intérêt commun et non la réalisation d’un intérêt particulier.» 

Concrètement, des Transiscothon pour se voir et faire ensemble !

La semaine dernière, le 24 et 25 mars à Paris s’est tenu un Transiscothon. Ce format permet des rencontres en présentiel pour se voir en vrai après trop d’usages de la visio et ouvrir des espaces d’échanges sur le projet aux contributeur·ices ne faisant pas partie du comité de pilotage.

Aujourd’hui, cette communauté rassemble une cinquantaine de sources et recense 36000 données visibles sur la carte.

Lors de ces journées, il a été question des 3 axes de la stratégie 2021-2023 pour en faire le bilan et définir la suite.

  • Dynamiser des alternatives sur les territoires
  • Renforcement du projet
  • Renforcement de la coopération

Nous étions présents avec Olivier Picot, mobilisé au CAC, pour partager aussi l’expérience en cours de l’Eccap en commun. Cette évolution du projet vers son articulation auprès des acteurs du numérique des communs nous permet de vérifier notre intuition : il y a un enjeu d’inter-opérabilité entre nos sites, ressources et données.

Aujourd’hui le projet Transiscope se donne deux nouveaux objectifs :

  1. Tisser des liens entre les sources pour mutualiser des ressources, les soutenir et les aider à se développer afin de continuer la visibilisation des initiatives citoyennes
  2. Lancer l’agrégation d’un nouveau type de données : les événements. Le but est de donner des RDVs pour rencontrer toutes ces initiatives, afin d’aider ces alternatives à se développer.

Loin de vouloir développer « dans notre coin » l’Eccap, nous nous connectons à Transiscope pour partager leur expérience numérique et sur les agrégations de ressources sémantiques. Ainsi, nous contribuons à la dynamique des confluences.

Son prochain développement autour du projet Archipelago permettrait d’outiller les territoires et les acteurs pour connecter les personnes, les événements et d’autre ressources et faciliter leur lien.

A partir de ces liens, comment imaginer possible la création d’un « espace;» où les controverses peuvent se clarifier, en mobilisant notamment des outils de cartographie pour les rendre visibles et en « tension » ? C’est un enjeu pour demain.

Notes

1 https://presdecheznous.fr/

2 La Charte de transiscope : TRANSISCOPE agrège des alternatives citoyennes. Elles sont à l’initiative d’individus ou de groupes d’individus qui prennent leurs décisions indépendamment de toute administration, parti politique ou institution religieuse.

3 https://transiscope.org/charte/

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15/04/2022

Noailles, entre ombres et lumières

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Pour un logement accessible
Cet article n’a pas vocation à analyser dans les détails les enjeux politiques, urbains, sociaux et économiques des enjeux de l’habitat dans le centre-ville de Marseille.
Il est un premier partage d’une expérience de vivre et fabriquer la ville, entre urgences, violences institutionnelles, auto-organisation, émotion et tentatives d’organisation collective pour tracer un chemin vers une coconstruction de nos espaces de vie et d’habiter.
C’est aussi le désir aussi pour l’auteur de commencer à prendre la plume pour contribuer à un récit dont les conditions de sa co-écriture sont au cœur de la transformation de Marseille, en tentant de mettre en dialogue des savoirs et des expériences.
C’est enfin, pour l’Encyclopédie du changement de Cap, le choix de documenter les expérimentations et de s’inscrire comme un espace, au côté d’autres, de recherche-action croisant des pratiques, des auteurs, des questions et renouveler une énergie qui, à certains moments, peut s’épuiser.
Cet article est donc le premier d’une série qui souhaite participer à la mémoire vivante de la fabrication d’un quartier, chaque jour, sous nos yeux et par nos liens.

Marseille et son centre-ville pour tous.


Marseille est l’une des grandes capitales régionales en Europe qui conserve un centre-ville populaire et d’une grande mixité sociale et d’usages. Pourtant, la municipalité durant des années n’a eu de cesse de vouloir le transformer afin qu’il soit au service d’une économie touristique entre « grands événements » et croisières. Les habitants devaient donc partir. La première lutte a été à Belsunce puis, la plus longue et emblématique, celle de la rue de République au début des années 2000. C’est ainsi qu’un groupe de citoyens engagés dans des associations de défense des droits humains (La Cimade, Ligue des droits de l’homme…), des urbanistes, architectes, économistes et artistes ont créé l’association Centre-ville pour tous. Elle a été une des premières à mener la lutte en mobilisant des savoirs pluriels, techniques, juridiques, politiques et en partant d’abord des premiers concernés, pour ce premier combat, les habitantes et habitants de la Rue de la République. Par un processus d’enquêtes et une démarche en recherche-action, la mobilisation a pu ainsi à la fois, répondre à des enjeux d’urgence de chaque habitant traité lors des permanences hebdomadaires, s’allier à des techniciens et experts pour mener la bataille juridique en s’appuyant sur le droit administratif et le droit au logement et enfin mobiliser l’opinion publique par l’organisation de manifestations et l’interpellation des élus.
De la Rue de la République, à Belsunce ou Noailles, et dans de nombreux quartiers, l’association a été reconnue comme une force sur laquelle des habitants pouvaient s’appuyer.

Depuis plus de 20 ans, sur ces traces, de multiples acteurs et habitants se sont mobilisés pour penser les conditions de maintien de ce centre-ville pour tous à Marseille. D’abord pour y conserver une fonction d’accueil millénaire des populations immigrées et des plus fragiles croisant des classes moyennes, des jeunes, de nouveaux arrivants, voir certains « venants » comme le terme utilisé par Hadrien Bels dans son roman « Cinq dans tes yeux ». Cette autofiction sur Marseille et son évolution depuis 30 ans est un plaisir à lire, entre nostalgie, lucidité et un humour corrosif.

Le quartier de Noailles entre habitants et habitués


Un quartier en particulier incarne cette diversité d’usages et donc ces frottements entre clients, habitants, commerçants et quelques luttes sourdes pour occuper l’espace public entre les vendeurs de cigarettes et les « biffins », récupérateurs vendeurs de tous produits avec les nouveaux usages de la végétalisation des rues. Ce quartier devenu le « Bouillon de Noailles » a vécu plusieurs vies mais toujours dans des tentatives d’auto-organisation, où la culture de la marge est devenue un mode de vie. Ainsi, durant 18 ans, le festival du Soleil a rythmé le quartier, avec le « Mille pattes » et l’association circassienne Artriballes. La Rage du peuple, mouvement urbain, né en 2004 à Noailles, cofondé par Keny Arkana a contribué aux mouvements des révoltes des quartiers populaires en 2005. Ce quartier a vécu aussi la seule expérience institutionnelle d’un conseil de quartier, au sens de la loi Démocratie de proximité de 2002 et ce, malgré le refus de la municipalité mais avec le soutien du maire de secteur de l’époque.

Quelle que soit la finalité d’animation, de contestation, de mobilisation et même d’institutionnalisation, les dynamiques du quartier ont toujours été lancées dans une culture de l’expérimentation. C’est dans cet esprit qu’en 2006, des habitants autour de Dalila Ouanes créent l’association Destination Familles afin de rassembler des mères de familles et répondre à leurs besoins d’animation et de soutien scolaire pour leurs enfants. Aujourd’hui, elle est au cœur de la dynamique de coopération du quartier et souhaite conserver cette dimension instituante, entre le cadre d’une politique d’animation sociale réglementée et l’appui à toutes initiatives des habitants, jusqu’à l’interpellation politique pour revendiquer un espace de co-construction des politiques publiques.

Mais pour co-construire, la question de l’espace d’interaction est importante. La forme du collectif a souvent été privilégiée pour rassembler les énergies, les compétences et la diversité des parcours. C’est dans cette approche que l’Atelier Feuillants a été cocréé entre l’association Centre Ville Pour Tous, un jeune collectif d’architecte, l’Atelier sans tabou, et des habitants et habitués du quartier. Cette première expérience de coconstruction à l’occasion de la vente d’un ilôt public, l’ilôt Feuillant, entre la Canebière et Noailles, a permis aussi d’imaginer ensemble l’aménagement d’un lieu en questionnant la multitude des besoins et des usages. Dans son Manifeste, le collectif affirme « La véritable motivation de notre action consiste, pour les citoyens que nous sommes, à entrer dans le débat politique par la grande porte en nous appuyant sur nos expertises du quotidien et celles de la réhabilitation du centre-ville. Il ne s’agit pas de nous substituer aux autres acteurs du projet qu’ils soient du côté de la maîtrise d’ouvrage ou de la maîtrise d’œuvre. Notre démarche fait référence à la notion d’exercice de la « maîtrise d’usage », concept salvateur de la bonne conduite en matière d’initiatives urbaines publiques. »
En 2012, cette première affirmation d’une maîtrise d’usage pour refuser la vente d’un bien communal et en proposer un usage commun est une première pierre d’un long processus qui aujourd’hui questionne les conditions de la fabrique de la ville, en l’occurrence la fabrique de Marseille.

Noailles en colère !


Le 5 novembre 2018 à 9h05, les 63 et 65 rue d’Aubagne s’effondrent. 8 marseillais meurent. Ce drame devient alors le point zéro d’une mobilisation qui ne faiblit pas aujourd’hui.
L’émotion partagée des habitants, habitués, associations ou commerçants du quartier nous appellent, à chaque commémoration, à notre responsabilité collective en mémoire des disparus et des délogés qui ont dû quitter le quartier.

A partir de cette date, et autour du Collectif du 5 novembre et de Destination Familles, alliés avec le Conseil citoyen du 1er et 6ème arrondissement, Centre-Ville Pour tous, La Ligue des Droits de l’Homme, et la Fondation Abbé Pierre, les dynamiques d’auto-organisation ont permis de coconstruire une stratégie avec une diversité d’acteurs, dans des temps et des espaces, des outils et des leviers, différents mais complémentaires. Le processus initié l’a été, une nouvelle fois, avec une culture partagée de l’enquête et de l’expérimentation, et en tension la culture activiste à celle plus institutionnelle. De la marche blanche le 10 novembre, à la marche de la colère le 14 novembre puis à l’ensemble des marches les samedis suivants, au côté des gilets jaunes et des syndicalistes, pour le droit à la ville et contre le mal logement, la mobilisation a permis de créer un contexte permettant des marges de manœuvres.

De la création de la première Agora de Noailles le 24 novembre 2018 à la rédaction d’une Charte pour le relogement, votée le 17 juin 2019 à l’unanimité du conseil municipal de Marseille, il s’est passé des jours et des luttes, des moments puissants où le collectif de travail que nous avions inventé s’est profondément transformé, ensemble et dans la singularité.

Les enjeux travaillés, comme les relations consolidées, seront partagés dans les prochains articles comme autant d’épisodes pour mieux saisir ce temps long et appréhender la nécessité d’espace de réflexivité pour penser ses actions et panser ses émotions. Ce temps enfin, pour se ressourcer et produire à notre tour une ressource à partager.

Nous évoquerons dans les prochains épisodes la coproduction de la Charte pour le relogement, l’animation de ce Tiers Espace qu’est L’Agora de Noailles, les enjeux de coopération et de co-construction jusqu’à la mise en œuvre d’un Collège des maîtrises d’usages au sein du Projet partenarial d’aménagement, outil stratégique pour mettre la question du logement et de l’habitat au cœur des priorités marseillaises.

Notes

Ce premier article inaugure un cycle pour documenter un long processus de co-construction de la ville avec un focus sur le quartier de Noailles, le ventre de Marseille.

1 Un récit de la première lutte à Belsunce https://www.cairn.info/revue-vacarme-2019-4-page-44.htm
2 Le site de l’association est très bien documenté sur ces enjeux urbains https://centrevillepourtous.fr/informazioni/
3 Enquête ENCRE 2016 https://encre.hypotheses.org/ et l’ensemble des ressources pour mieux comprendre les enjeux et accéder à de nombreuses données brutes ou analysées. https://encre.hypotheses.org/ressources
4 “C’est un mot que j’ai pris à ma femme qui est sénégalaise. À Pikine, dans la banlieue de Dakar, c’est comme ça qu’on qualifie tous les gens qui viennent d’ailleurs. Cela me permet d’échapper à bobo, ce mot fascisant que tout le monde met à toutes les sauces. Pour moi, le venant est celui qui s’approprie la ville comme on porte un sac “solidarité Noailles » https://marsactu.fr/hadrien-bels-le-venant-de-marseille-de-la-rentree-litteraire/
5 https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Rage_du_peuple
6 https://atelierfeuillants.wordpress.com
7 Dossier déposé et intention du collectif : https://atelierfeuillants.files.wordpress.com/2012/05/20120420-noticeallegee-1.pdf
8 Lien pour lire la Charte pour le relogement https://charte.collectif5novembre.org/
9 Le document final de présentation des intentions et des premières organisations du PPA https://www.ampmetropole.fr/sites/default/files/2019-12/PPA_final_contrat_de_projet.pdf?fbclid=IwAR0a-tB15QeLSNiE2h8UK2RG6GUqpKXglDS9x_XPdb6Fdc4SezJwvFNcHnA

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14/01/2024

NON au défaitisme ! Une Autre campagne à imaginer ensemble vers une démocratie continue.

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

En ce début d'année, le moment des vœux peut nous amener à une forme d'impuissance et de fatalisme tant les crises se succèdent. L'atmosphère est saturée de violences et de peurs et l'horizon est sombre. Mais la lucidité permet aussi de regarder ce qui est en germe et ce qui se transforme déjà.

Il faut se donner les moyens de coconstruire un récit du côté de la vie, de la justice et de la liberté, du local au mondial, ni plus, ni moins ! Et nous avons déjà de nombreux éléments de ces récits, des chemins et des scenarios avec Négawatt[1] et Solagro[2], et leurs déclinaisons dans des expériences concrètes et durables sur nos territoires, des acteurs et des réseaux qui se croisent, de l’urbain au rural au sein notamment des États généraux du post-urbain, des premiers espaces partagés entre des acteurs issus des quartiers populaires et les nombreuses mobilisations sur le climat et les transitions.

Il y a un enjeu de partager et diffuser ces expériences et ces savoirs et notamment à partir d’une cartographie. C’est la raison de notre implication dans le projet du collectif Transiscope[3]. C’est une première étape afin de rendre visible ces acteurs. La seconde étape est d’ouvrir des espaces d’animations locales de cette communauté. Le 29 et 30 mars prochain à Marseille, un collectif s’est constitué pour animer un réseau d’acteurs afin de coconstruire une carte des initiatives et mouvements d’habitants, reliant quartiers populaires et alternatives de transition.

Retours d’expériences et cartographie sont des premiers jalons d’une campagne de long terme pour une démocratie permanente.

Une campagne permanente pour une démocratie continue...

Nous avons une démocratie fondée sur une division du travail démocratique entre parti, syndicat et société civile. Durant des années jusqu’à maintenant, chaque organisation devait rester à sa place avec une domination forte des appareils politiques et de leurs professionnels, élus ou techniciens, au pilotage seul des calendrier électoraux.

Aujourd’hui, notre démocratie représentative est en crise profonde, ce constat partagé doit nous interroger dans notre imaginaire institutionnelle et notre façon de considérer aussi une campagne. Elle n’est pas qu’électorale. Elle doit se situer le plus en amont afin d’inscrire un autre calendrier et doit se vivre après chaque échéance pour conserver vivante les espaces démocratiques ainsi ouverts.

...Qui s'inscrit en 2024 dans une perspective sur 6 ans

6 ans car nous nous situons dans la perspective des objectifs de développement durable de l’ONU de 2030 mais nous n’oublions pas le calendrier électoral national avec les européennes le 9 juin 2024, les municipales en mars 2026, la présidentielle en avril 2027 et les législatives en juin 2027, puis les départementales et les régionales en mars 2028.

Nousmesurons que le temps peut devenir un allié dès l’instant où nous l’intégrons dans une stratégie et que nous l’articulons avec des espaces pour permettre de catalyser les énergies mobilisées.

Poser des premiers jalons d’une année 2024, où les rencontres doivent se relier, comme autant de rebonds et contribuer à écrire un récit commun.

Le 26 janvier : « Droit de Cité;»[4] Journée du Mouvement associatif[5] à la Cité internationale à Paris.

Le 27 janvier : un espace ouvert par l’Archipel des confluences[6] aux tisserands pour initier un début de catalyse autour rendez-vous de l’année 2024.

Le 14 mars : journée du Collectif pour une transition citoyenne[7] (CTC) autour de son identité publique et politique.

Les 29 et 30 mars : Deux jours avec Transiscope[8] à Marseille et croisement avec les travaux de la pirogue Terra[9] de l’Archipel des confluences et de nombreux réseaux marseillais dont Alternatiba[10], l’Arbre des imaginaires[11], Massalia Vox[12]…

Les 26-27 et 28 avril 2024 : Séminaire à Villarceaux du Mouvement pour une économie solidaire[13] (MES) avec une trentaine d’organisation impliquée dans les transitions pour imaginer ensemble une stratégie commune.

Du mois de juin à septembre, le Tour Alternatiba, partout en France avec une clôture du 4 au 6 octobre à Marseille[5].

5, 6 et 7 Juillet : Les rencontres des Dialogues en Humanité[14] à Lyon

De septembre à octobre, des centaines de rencontres partout en France autour des 10 ans de la Fête des possibles initiée par le Collectif pour une Transition citoyenne.

En novembre, l’Université du mouvement Utopia[15]

En décembre, l’Assemblée des alliés de la Fabrique des transitions[16]

Autant de formes pour imaginer une campagne de nos rêves !

C’est le processus engagé qui peut créer une contagion positive car il n’y pas une organisation centralisée mais de multiples initiatives qui se passent la balle de date en date et qui assument ainsi un leadership croisé.

Pour ce faire, nous devons compter sur les tisserands présents dans chaque organisation, celles et ceux qui ont une attention à la relation et donc à leur posture de coopération ouverte[17], une intention de relier leurs savoirs, leurs contacts, de tisser pour catalyser.

Nous nous retrouverons le samedi 27 janvier 2024 à Paris au siège de la Fondation pour le progrès de l’Homme - Charles Leopold Mayer[18] pour imaginer ensemble les leviers de cette transformation, ces prochaines dates comme autant d’occasion de catalyser nos ressources.

Cette année 2024 permettra l’ouverture de cet espace pour les tisserands qui souhaitent expérimenter de nouvelles formes de catalyse afin de faire levier. Nous sommes convaincus que notre démocratie doit se consolider en dépassant le seul rythme des élections. Notre perspective est une démocratie continue, permanente et qui se vit dans des espaces institutionnels, renouvelés lors des échéances électorales, mais aussi et surtout dans des multiples espaces, institués ou non, formels ou informels, à partir de nos quartiers et des solidarités de voisinage jusqu’au niveau national, européen et international. De l’intime au planétaire selon l’expression de Patrick Viveret, des liens se tissent, déployons les occasions de catalyser ces énergies.

Nous devons imaginer ensemble dans les prochaines semaines notre stratégie, inscrite dans les prochaines rencontres de cette année 2024, une stratégie renforçant les tisserands mais qui doit toucher ces millions de citoyens inquiets de glisser vers un abime de notre démocratie. Face à des médias, metteurs en scène de nos colères et de nos peurs, nous devons écrire un récit à plusieurs mains, à plusieurs fils, mais suffisamment désirable et puissant pour mobiliser et faire levier de transformation.

Une année 2024 comme une année bascule, pour mobiliser la société civique, et préparer ensemble les prochaines échéances, 2026, 2027 et 2030. Cette intuition est la nôtre, elle peut nécessairement évoluer et se consolider si vous nous rejoignez ?

Notes

[1] https://negawatt.org/index.php

[2] https://afterres2050.solagro.org/decouvrir/scenario/

[3] www.transiscope.org

[4] https://www.droitdecite.org/

[5] https://lemouvementassociatif.org/

[6] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale

[7] https://transition-citoyenne.org/lecollectif/

[8] https://transiscope.org/

[9] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PirogueTerraPresentation

[10] https://alternatiba.eu/

[11] https://larbredesimaginaires.fr/

[12] https://massaliavox.fr/

[13] https://www.le-mes.org/

[14] https://dialoguesenhumanite.org/

[15] http://www.mouvementutopia.org/

[16] http://fabriquedestransitions.net/index_fr.html

[17] https://www.innovation-pedagogique.fr/article12297.html

[18] https://www.fph.ch/index_fr.html#contenu

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30/12/2017

Pour une dynamique d’économie solidaire dans les quartiers populaires - L'Appel de Pas Sans Nous

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

À l’issue du 1er Forum national « Économie Solidaire et Quartier Populaire », organisé le 25 novembre 2017 à Villeneuve-la-Garenne, Pas sans nous a souhaité lancer cet appel qui s’appuie sur un constat et sur une méthode.

Depuis 40 ans, les politiques de développement économique mises en place dans le cadre de la politique de la ville échouent à résoudre le chômage endémique et les processus de marginalisation sociale qui en découlent dans les quartiers populaires. Il faut y voir les limites de politiques qui restent sectorisées et ne s’appuient pas ou peu sur les potentialités et sur les dynamiques locales. L’économie sociale et solidaire, qui est de plus en plus convoquée par les pouvoirs publics en tant qu’approche innovante des rapports entre économie et société, permet d’ouvrir de nouvelles perspectives. Encore faut-il ne pas la considérer comme une recette miracle et ne pas entretenir les ambiguïtés dont certaines de ses acceptions sont porteuses. Pour nous, il est clair que l’ESS n’est pas un sous-secteur public qui avaliserait la dégradation des conditions de vie par le recul des grandes institutions républicaines et leur remplacement par des prestations précarisées. L’ESS que nous voulons relève du droit commun et non d’une exceptionnalité pour les banlieues. L’ESS que nous construisons ressort de la solidarité démocratique. Le constat Il existe déjà des formes d’économie populaire et des tentatives d’économie solidaire dans les quartiers. Trop souvent occultées, elles ont été invisibilisées par un récit productiviste qui a assimilé l’économie contemporaine au seul capitalisme marchand. En lien avec cette conception, s’est installée l’idée selon laquelle la participation des habitants en matière de politique de la ville n’aurait pas d’efficience. Le retour d’expériences sur plusieurs décennies montre que le principal manque tient à l’absence de confiance institutionnelle envers les initiatives des habitants. Sans cesse renvoyées à leurs insuffisances, elles n’ont jamais fait l’objet d’une politique de soutien appropriée et à la hauteur des enjeux. Malgré ce mépris et l’épuisement de leurs porteurs, de multiples initiatives témoignent encore de leur persistance et de leur foisonnement. Or la diminution des inégalités et la transformation sociale ne peuvent être conquises qu’en mettant au cœur du processus les citoyens directement concernés. La méthode Pour avancer, il convient donc de partir des connaissances réunies à la fois par les habitants, par les acteurs de terrain et par les chercheurs, travaillant en dialogue constant avec la société civile  de soutenir leurs initiatives, de consolider leurs mobilisations. Les formes d’économie populaire et les autres expériences déjà en œuvre sont les germes de l’économie solidaire de demain. On le voit dans d’autres pays, sur d’autres continents, en particulier en Amérique du Sud, les programmes développés nous montrent que l’économie populaire peut devenir une économie solidaire de droit commun transformant une tactique de résistance en une stratégie favorisant le bien vivre dans les quartiers, si celle-ci bénéficie d’un véritable appui à l’investissement immatériel et matériel. Propositions Cette démarche inédite doit se traduire par des innovations institutionnelles. Plusieurs propositions structurantes peuvent d’ores et déjà être évoquées et méritent d’être approfondies comme les preuves d’un dialogue régénéré entre habitants des quartiers et institutions publiques. L’élargissement des expérimentations des « tables de quartiers » qui permettent de faire émerger des idées et des suggestions de celles et ceux qui possèdent une expertise de vie et d’usage, indispensable pour concevoir des actions pertinentes. La création, sous forme de prototypes, d’incubateurs solidaires destinés à mettre en place sur plusieurs territoires de nouvelles modalités d’accompagnement pour les initiatives en mutualisant des ressources de façon transversale ou par secteurs d’activités, comme des compétences venues de l’Université et de la recherche. La mise en place d’un fonds pour les initiatives citoyennes doté d’au moins 5 % du montant total du budget consacré annuellement au fonctionnement de la démocratie représentative nationale.

Pour une dynamique d’économie solidaire dans les quartiers populaires, il est donc urgent de ré-intriquer mouvement social et activité économique, pratiques citoyennes et recherches scientifiques. (1) Signataires : Pour la coordination nationale Pas sans Nous : Mohamed Mechmache, président fondateur  Nicky Tremblay et Fatima Mostefaoui, co-présidentes  Claude Sicart, président du Pole.S  Pour le Mouvement pour l’Économie Solidaire, Patricia Coler, co-présidente  Marie-Hélène Bacqué, professeure d’études urbaines, université Paris Ouest Nanterre  Jean-Louis Laville, titulaire de la chaire Économie solidaire au CNAM, chercheur associé au Collège d’études mondiales.

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15/11/2021

Quelles conditions pour un dialogue des savoirs à visée transformatrice ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Dans un moment particulier où les conditions du débat public ne sont pas réunies : la place de la polémique est centrale, les échanges sont construits dans une polarité binaire : pour/contre. Alors que la connaissance et les ressources en savoirs sont accessibles au plus grand nombre comme jamais. Notre démocratie devient malade, asséchée, épuisée et épuisante. Combien d’initiatives existent et émergent mais ne font pas encore leviers au-delà des premiers concernés ?

De nombreux acteurs affirment leur besoin de « faire », d’être dans le « concret », de vivre les transformations. Ces « savoirs chauds », de l’expérience et de l’expérimentation ont besoin de se relier, de se diffuser pour infuser, d’être visibles dans une cartographie pour être repérés et inspirer. De nombreux acteurs s’y emploient et des sites les référencent. De nouveaux médias et des formats s’inventent. De nouvelles formes d’écriture aussi. Comment s’inscrire dans ce mouvement ?

D’autres acteurs issus du monde de la recherche, académiques ou institutionnelles, du monde technique ou professionnel, produisent des savoirs institués, des ressources théoriques et conceptuelles, ces « savoirs froids » sont nécessaires pour questionner nos pratiques, accéder à des données et des analyses « objectivées ».

Trop souvent, ces deux typologies de savoirs et souvent d’acteurs, se font face : le « concret » face à la « théorie », les « opérationnels » face aux « intellectuels ». Dans quelles conditions le dialogue est possible et quel levier ?

L’encyclopédie du changement de cap peut être un de ces espaces de production et de diffusion de ces savoirs en dialogue. Comment peut-on imaginer son développement pour qu’elle puisse se mettre au service d’espaces d’expressions, de réflexions et d’actions dans les territoires ? Pour initier cette ambition, il faut partir de soi, rester ancré avec les réalités de nos parcours, de nos vies, de nos colères comme de nos espoirs. Quelques mots alors d’où je parle pour mieux comprendre ainsi mes motivations et mon approche.

Un premier parcours entre institutions et autonomie des acteurs.

Mes premiers engagements dans le syndicalisme étudiant et dans un mouvement politique de jeunesse m’ont amené à considérer l’action publique comme un levier de transformation politique et sociale et non comme une catégorie d’une science de gestion. Le droit, puis la science politique, m’ont permis d’en saisir les leviers, mais d’en mesurer aussi les freins institutionnels et culturels au sein de nos organisations, notamment politiques déjà très professionnalisées. J’ai pris la mesure d’un « monde à part », ses codes et ses rites, les processus bureaucratiques de nos institutions et la gestion de ce temps politique que les médias et les communicants découpent en « séquences ». Le rythme des rendez-vous électoraux structure une démocratie représentative épuisante et épuisée.
Cette expérience m’a consolidé dans ma première voie, l’engagement bénévole dans l’éducation populaire sans doute pour inscrire dans la durée des transformations complexes. Administrateur national d’une grande fédération d’éducation populaire sur les questions de jeunesses, puis investi dans une association d’éducation aux médias à Marseille, je me suis inscrit dans le nouveau courant des SCOP d’éducation populaire politique qui propose une autre voie d’émancipation que la gestion d’équipements sociaux, sous contrainte de plus en plus forte d’institutions.

Une expérience au sein de l’institution, au croisement du politique et du technique.

Durant 3 ans, j’ai pu exercer le rôle de directeur de cabinet à Vitrolles. Au-delà de mes missions de dircab, cette ville, son histoire, notre responsabilité collective m’a conduit à m’engager dans des projets de participation des habitants. Cette expérience construite par des rencontres et des « tentatives », volontairement dans une posture d’expérimentation a mobilisé, en interne dans les services d’abord, car ce fut le premier pari puis vis-à-vis des associations et des habitants ensuite. Cela a généré des désirs et du plaisir et ce sont bien ces énergies qui nous permettent de dépasser les tensions qui font jour. L’inconfort des postures nous rend peut-être plus fragiles, mais cela nous pousse à rester en veille et en éveil aux relations et aux opportunités. Dans le cadre d’une politique publique, la norme nous engage souvent à s’autocensurer, mais des marges pourtant existent bien et la circulation de ces savoirs et expériences devient un enjeu. L’Eccap peut en être un levier comme un espace aussi d’échanges de ces expériences concrètes, ces savoirs investis, ces savoirs « chauds ».

Une approche du territoire comme un milieu.

Le territoire d’une commune est un espace idéal pour questionner les transformations, elles sont faciles à repérer, à tisser, à questionner même si les modes de gestion en silo et les légitimités des « compétences techniques » peuvent freiner quelques fois la coopération.
Cette dimension m’est apparu une évidence à la suite de l’expérience initiée en 2011 appelée Vitrolles Echangeur[1]. En lien avec Bruit du Frigo, un collectif d’architecte de Bordeaux et son fondateur, Gaby Farage, aujourd’hui décédé, nous avions imaginé une proposition politique, sociale et culturelle qui a redonné une place centrale à Vitrolles au sein de la métropole (notamment autour du chemin de grande randonnée GR2013 dont le cœur de la boucle est sur le plateau de Vitrolles). Même si la réalisation en 2013 en a montré les limites, ce fut pour moi, une des premières approches territoriales multidisciplinaires, avec l’apport d’architecte-artiste-urbaniste-paysagiste au côté des agents publics comme des associations. De nombreux collectifs ont ainsi fait de Vitrolles leur terrain d’expérimentation (Collectif ETC, Collectif Exyst, Bellastock…). Là encore, avec du recul, je mesure les liens et les savoirs acquis au fur et à mesure de ces missions, savoirs investis et savoirs institués, rapport au territoire et à son histoire, au patrimoine bâti comme au patrimoine immatériel.

Une posture de tiers, facilitatrice d’un dialogue des savoirs.

Aujourd’hui, je poursuis mon engagement militant sur les enjeux urbains et le droit à la ville au sein de l’association Un Centre-Ville Pour Tous, et dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville au sein de l’association La ManuFabriK où je questionne l’animation des conseils citoyens, comme un espace de coproduction de savoirs et d’animation territoriale. Mais pour cela, la posture de « Tiers facilitateur » ou « d’animateur de milieux » est utile. Ce « tiers » résonne avec la posture d’ingénierie sociale et l’approche ergologique. Hugues Bazin poursuit dans le même texte : « Trois points d'appui sont nécessaires au levier comme force de transformation sociale. Ce chiffre « trois » est une façon de nommer l’accueil de l’Autre sans condition dans son altérité et la sortie de l'opposition binaire pour atteindre une complexité, celle des processus vivants. Ce sont ces transformations qui sont au cœur de la recherche-action. Acteur-chercheur n’étant ni une profession ni un statut, il s’agit de négocier en permanence des espaces qui peuvent jouer le rôle d’interface et valider ces processus et les compétences mobilisées en situation. »[2]
Suite à mes travaux de recherche, j’ai proposé une lecture de ce terme comme un acronyme nous permettant de repérer les enjeux à questionner pour créer les conditions d’un véritable dialogue des savoirs qui transforment, le TIERS comme 5 enjeux : (Besoin de)Temps, (Assumer une) Incertitude, (Ouvrir des) Espaces, (Attentif aux) Relations et (Produire et documenter les) Savoirs.
Cela m’amène à rester enthousiaste pour ce nouveau challenge au sein de l’équipe de l’Eccap, une encyclopédie comme un tiers espace de dialogue des savoirs à visée transformatrice.

Notes

[1] https://ateliermoustier.com/Vitrolles-Echangeurs / https://www.cnap.fr/sites/marseille/Vitrolles.html
[2] Hugues Bazin. La centralité populaire des tiers-espaces, in L’observatoire No 52, Observatoire des Politiques culturelles, 2018, pp 91-93
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15/12/2023

Samir et Marin, tisserands, explorateurs et catalyseurs au service des Confluences.

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

Suite à l'université d’Utopia à Sète, nous avons pu commencer à rendre compte de la dynamique forte vers plus de confluence entre des acteurs issus des quartiers populaires et des acteurs mobilisés au sein de villages. Cette relation entre les mondes urbains et les milieux ruraux devient aujourd’hui un enjeu majeur. A l’opposé du marketing territorial, où les territoires se transforment en acteurs dans un jeu concurrentiel fondé sur l’attractivité, il devient essentiel de repenser les dynamiques de coopération et la nécessité de relier les territoires, par les liens tissés d’abord par des organisations et des personnes.

Sète, un espace de Confluence

Ce fut la réussite de la dernière Université de Sète: rassembler des premiers tisserands. Les initiatives pour changer de cap sont portées par des dynamiques collectives mais aussi par des personnalités, des parcours engagés et engageant, croisant économie solidaire, enjeu climatique et justice sociale. Ces parcours, incarnés et ancrés, sont tout aussi inspirants quand ils cheminent ensemble et non côte à côte. Et l’une des rencontres que nous avons pu initier à Sète avec Guy a été celle de Samir et Marin.

Des liens entre des personnes et des parcours

Elle a commencé un matin tôt, dans une voiture, en covoiturage pour partir à Sète ! Plusieurs générations dans un même véhicule, et quelques heures pour faire connaissance. Samir et Marin sont deux personnalités qui ne passent pas inaperçues ! Certes, un peu plus jeune que nous, leurs parcours n'auraient jamais pu se croiser et pourtant ils se croisent !

Cette énergie décuplée quand cela se produit, c’est toute l’ambition de notre projet de l’Eccap en Commun, inscrit dans l’archipel des confluences. De ces rencontres, il se produit des étincelles et c’est l’expérience que nous souhaitons vous faire partager. De notre posture de tisserand, nous poursuivons notre mission d’explorateur et catalyseur.

Il n'y a pas d'engagement sans conviction, il n'y a pas de conviction sans une incarnation dans un parcours, des expériences, des désirs, des doutes et des utopies concrètes.

Samir et son regard de voyageur entre des mondes

Samir devenu voyageur, après avoir été étudiant en « tourisme universitaire », découvrant chaque année une nouvelle discipline comme il l’a expliqué avec humour et lucidité. Son rapport aux savoirs, non académique, il l’a découvert par hasard en répondant à une petite annonce dans un journal. Admis à une formation en journalisme dans le cadre d’une association d’éducation populaire, il suit durant un an, des cours du soir avec des enseignants de l’école de journalisme de Marseille désireux de contribuer à diffuser leur savoir à des jeunes, souvent issus des quartiers populaires, dont le chemin académique a pris des détours. De cette porte d’entrée, et une soif d’apprendre et de découvrir, un monde s’est ouvert à lui à partir des premiers interviews, des premières rencontres, des premiers reportages. Sa vie change de cap, il s’engage dans l’éducation populaire et par les voyages, il découvre d’autres mondes, au-delà des frontières mais aussi au-delà de nos propres frontières mentales, culturelles, religieuses.

Par la découverte de ces autres mondes, des différents et très inégaux quartiers de Marseille, aux villes européennes jusqu’au tour de monde des initiatives interreligieuses qu’il co-organise avec Coexister et ses 3 autres compagnons de route. Ce qui les amène à Londres, Tunis, Jerusalem, Beyrouth, Kigali, Le Cap, Oulan Bator, Tokyo, Seoul, New York, Addis Abeba, Mexico…

Ce besoin de vivre ces expériences et d’en laisser trace devient son fil rouge. Conserver des traces pour lui, comme un désir d’en faire durer le plaisir, et documenter pour les autres, comme un désir de leur transmettre son énergie et sa curiosité. Ce besoin est devenu un métier, videaste, « podcasteur », auteur de fanzine, autant de médias pour relier, tisser, et ainsi contribuer à la transformation. C’est aussi avec ce savoir-faire qu’il a rejoint l’université de Sète et la dynamique de l’Eccap en commun pour contribuer à produire du contenu audio et vidéo.[1]

Marin, entre l’arbre et le métier à tisser

Marin, a évolué dans un autre monde et après un parcours académique exemplaire mais classique pour le milieu dans lequel il a grandi, il décide de bifurquer après une première expérience professionnelle chez Danone. Il a d’ailleurs pu l’expliquer à Emmanuel Faber lui-même, patron à l’époque qui avait voulu rencontrer ce jeune homme impertinent qui lui a envoyé sa lettre de démission face aux incohérences du modèle d’entreprise, face aux urgences climatiques.

Impertinent et doté d’une sacrée dose de confiance en soi, transmis aussi par une bonne dotation en capital social et culturel, il décide de faire le chemin inverse de Samir, en vivant l’expérience d’une colocation solidaire à Saint Mauront, et travaillant à Felix Pyat, l’un des quartiers les plus pauvres de France. Ce sont alors autant de rencontres et d’expériences qui ont marqué aussi les certitudes d’un jeune homme « bien comme il faut ».

Cela aurait pu suffire à diversifier un CV, et entretenir une illusion de l’altérité, souvent bien instrumentalisés par des entrepreneurs sociaux en mal de pauvres à « sauver;». Ce n’est pas la posture ni le choix de Marin.

« Avec sa gueule de droite;» comme il exprime avec beaucoup d’auto-dérision, il a conscience d’être un passeur entre des mondes qui se croisent finalement assez peu et surtout à Marseille. Aujourd’hui, investi sur l’accompagnement aux « transitions », il développe un projet qu’il présente comme un nouveau récit à coconstruire à partir de l’allégorie de l’arbre. En s’appuyant sur l’image de l’arbre et de ses composants (les racines, la sève, l’écorce, les feuilles, les fruits…), il décline une série de questions qui peut appuyer des processus de transformation autant individuel, que collectif, dans le champ de l’entreprise ou du monde associatif, dans une dimension micro-locale ou plus ambitieuse, systémique et profondément politique. Son idée est « incubée» pour tester cet outil-posture et imaginer sa forme et son déploiement et en faire, pourquoi pas, une création d’activité. De l’arbre des imaginaires à la forêt des possibles, il expérimente un usage avec des personnes et des collectifs les plus divers possibles[2].

Penser, créer et transformer notre économie

Mais alors comment concilier un engagement politique, social et sociétal et une dimension professionnelle ? C’est bien l’un des enjeux de cette génération et une dimension souvent méconnue et invisibilisée par les générations précédentes.

Il était commun de voir des « militants;» politiques, issus du milieu des fonctionnaires (le jour) et militant (le soir), des militants syndicaux, en partie déchargés de leurs fonctions professionnelles, être disponibles pour structurer les organisations et mobilisations collectives. Tout ce monde, et ces profils souvent masculins, ont longtemps animé les débats publics et politiques. Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas dans les mouvements militants de jeunesse notamment, la question économique n’est plus un tabou.

Comment penser alors « son économie » au service de son engagement pour changer de cap ? Cette question devient centrale pour des générations qui refusent d’aller mettre leurs compétences au service de banques comme Paribas ou de groupes industriels qui n’intègrent pas la nécessité de changer de modèle productiviste. Elle devient centrale autant pour des raisons pratiques (vivre dignement de son engagement) que pour des raisons éthiques (vivre en cohérence entre métier et valeurs). Mais restons attentifs aussi à préciser que cette dimension ne peut devenir un principe d’action car dans de nombreux cas, cela n’est possible. Il faut se méfier des postures morales portées par des personnes qui ont les moyens de cette ambition. Cette attention est importante car elle peut être un frein aux alliances entre des milieux et des militants, des quartiers populaires et des acteurs de la transition.

Une cartographie et un premier rendez-vous au printemps

C’est autour de ces enjeux que Samir et Marin croisent leurs expériences et fertilisent leur dynamique commune. Ce sont deux personnalités qui incarnent l’enjeu des alliances et le croisement des mondes à Marseille notamment. C’est autour de leur énergie, et celle de bien d’autres qu’un mouvement se construit pour rendre visible une première cartographie des mouvements d’habitants et des alternatives de transition en lien avec Transiscope.org.

Ce projet de cartes, nourri par des expériences de luttes et d’organisation collective en mode vidéo et podcast, a comme premier objectif : être présenté lors du prochain rendez-vous national du réseau Transiscope, le Transiscothon à Marseille au printemps prochain. Un premier rendez vous qui en appelle d’autres en 2024, dont la clôture du Tour Alternatiba 2024 à Marseille, du 4 au 6 octobre 2024, autour des enjeux de l’écologie populaire, l’écologie pirate comme l’exprime si bien Fatima Ouassak[3].

Participer d’un même combat, concret et mobilisateur autour de la lutte contre la précarité qui augmente avec les charges et l’état des bâtiments, dont les passoires énergétiques nombreuses dans l’habitat social et les copro dégradées, il y a là, des alliances à consolider et des solutions à imaginer, pourquoi pas l’auto-réhabilitation accompagnée[4] ?

Notes

[1] Lumos Maris Production (SARL)

[2] https://larbredesimaginaires.fr/projet/

[3] Fatima Ouassak. Pour une écologie pirate. Ed. La Découverte. 2023.

[4] D.Cérézuelle et G.Roustang. L’autoproduction accompagnée. Un levier de changement. Ed. Erès.2010.

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14/06/2024

Transiscothon en bande organisée à Marseille : un premier espace !

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

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Transiscope est le portail web des alternatives

Initié par une première communauté d’organisations nationales il y a quelques années, ce commun coproduit et animé par une collégialité exemplaire souffre d’une animation des données fragile. En effet, fonctionnant dans une culture d’archipel, ce sont les sources engagées qui mettent à jour leurs contacts, or, cela demande beaucoup d’énergie car de contacts à relancer et de liens à tisser.

C’est pourquoi, avec le même souci de faire évoluer le projet en fonction de ses retours d’expériences, le comité de pilotage de Transiscope a décidé de s'engager dans l'appui aux dynamiques locales considérant que c'est la bonne échelle pour animer les sources et permettre de diffuser l'usage d'une cartographie utile pour les militants et personnes engagées sur leur territoire.

Cette nouvelle stratégie se décline dans une implication plus forte au sein du Collectif pour la Transition citoyenne (CTC) afin que Transiscope devienne un outil au service des 33 organisations membres du CTC avec prochainement le développement d’un agenda partagé qui leur permettra de croiser des dates et des rendez-vous locaux.

L'organisation des Transiscothons : nourrir nos liens sur un territoire

Ces rendez-vous du Transiscope sur les territoires sont une occasion de se rencontrer en vrai, ses membres impliqués comme des acteurs repérés sur la carto mais aussi pouvoir accueillir de nouvelles dynamiques locales. Depuis 2021, il y en a eu 9, de Paris à Nantes, de Lyon à Strasbourg, de Quimper à Marseille. Ce 9ème transiscothon, baptisé «Transiscope en bande organisée;» (référence utile pour les non marseillais, vous pouvez cliquer sur les liens pour les amateurs de Jul ou de carottes) a été organisé à Marseille les 29 et 30 mars dernier.

L’intention partagée

A Marseille, notre intention a été présentée aux collectifs et acteurs du territoire que nous considérons comme des tisserands ou des catalyseurs;!

« Marseille est une ville archipel, riche d'initiatives et de dynamiques collectives. Depuis des années, certain·e·s se retrouvent dans des luttes contre l'habitat indigne ou la gentrification, pour le droit à la ville, et l'accès aux services publics dans une ville qui reste l'une des plus inégalitaires en France. D'autres s'engagent dans des transformations de leur cadre de vie, autour de questions de mobilité, d'accès aux ressources naturelles ou de lutte contre la pollution. Des lieux s'ouvrent, des terrains se cultivent, le foncier devient un enjeu Commun. Il existe aussi des espaces de mobilisation plus ou moins organisés, plus ou moins institutionnels ou autonomes. Depuis longtemps, des collectifs tissent des liens, produisent des cartographies pour les faciliter mais il reste encore du chemin pour diffuser une culture de la coopération et dépasser un système qui a trop joué sur les concurrences et la compétition. Le Tour Alternatiba qui se terminera début octobre à Marseille peut être une occasion de se fixer un objectif commun : relier les enjeux sociaux et écologiques en démontrant que l'écologie populaire s'ancre dans des réalités marseillaises. »

C'est l'intention d'une première communauté qui s’est réunie dans les locaux de Massalia Vox et du Comptoir de la Victorine, à l’invitation de l’Art de vivre.

Une rencontre pour renforcer les liens à Marseille entre « tisserands»

Il y a eu une quarantaine de participants sur les deux jours venus de différents réseaux marseillais mais aussi nationaux, des organisations du Copil de Transiscope : le MES (mouvement pour l'économie solidaire), le CAC (Collectif des associations citoyennes), Alternatiba, le Mouvement Utopia, le réseau Animacoop, l'Assemblée virtuelle, les Colibris mais aussi des réseaux et collectifs marseillais. La liste des inscrits est partagée sur le site yeswiki du transiscothon ainsi que les prises de note et compte rendu en carte mentale. Tous les temps et ateliers ont été documentés au fil de l’eau par les participants.

Le choix de l’animation a été volontairement très ouvert. Nous avons proposé un espace sur un mode de forum ouvert afin de permettre à chacun de contribuer et d’apporter sa pierre à l’édifice. En effet, créer des liens et les consolider nécessite une volonté mais aussi une confiance. Pourquoi vouloir apparaître dans une cartographie, avec qui et dans quels objectifs communs ? Cette confiance se construit par une meilleure interconnaissance et un partage de valeurs et de principes d’actions.

Après avoir débuté par un petit exercice ludique pour mieux se situer et se connaître, Bruno Lasnier du MES et Florent Gaudin en charge de la coordination ont présenté le projet Transiscope, ses origines, ses évolutions et ses enjeux actuels.

Echanger autour de la Charte

C'est d'abord échanger autour des valeurs et principes d’action de notre communauté. Des premiers ateliers ont pu ainsi la questionner et proposer de l’améliorer, elle doit rester un objet de coopération, elle a vocation à clarifier notre posture et ainsi à être notre premier commun. Les nombreuses interventions ont permis de creuser certains enjeux politiques mais aussi stratégiques.

La Charte est aussi un processus. Elle est une Charte qui questionne plus qu’elle ne donne la voie ou la norme à respecter. Quelles sont alors les lignes rouges et ce qui nous permet de se sentir lier ?

Par exemple, il y a eu la nécessité d’éclairer certains termes et concepts utilisés tant il est possible que nous ne mettions pas le même sens dans les mots : pourquoi pas une proposition de glossaire;? D’autres parties ont suscité des échanges, sur les luttes non-violentes, sur la vigilance à l’égard d’organisations d’extrême droite qui commencent à récupérer des sujets écolos, sur le fait qu’une carte n’est pas la réalité et donc, notre capacité de rester toujours humble et accueillant à de nouvelles alternatives.

Alors quelle est la validité des données, qui est garant de ces données ? C’est l’un des sujets importants car il démontre la nécessité de consolider notre communauté. Il n’y pas de garantie au sens juridique, ni au sens politique d’ailleurs. La situation de nos données est liée à l’information fournie à un temps T. Cette information peut évoluer, la source pointée peut avoir disparu ou même changé de point de vue ou de de statut.

C’est pourquoi il est important de considérer ce projet comme un processus de production d’une connaissance partagée. Cette plateforme doit assumer une posture modeste. Elle ne souhaite pas devenir une plateforme exhaustive, ni d’ailleurs « grand public;» même si la carte est naturellement accessible et diffusable. Cela demanderait une économie et des moyens de communication et de diffusion sur de multiples plateformes, et cette diffusion pourrait révéler des contradictions fortes.

Il est privilégié la qualité des liens et non leur quantité. Si nous avions l’espoir au début de visibiliser les alternatives, nous avons compris qu’aujourd’hui, le premier temps est de consolider une dynamique d’archipel pour renforcer d’abord les liens entre tisserands et organisations au niveau local.

A Marseille, le lancement d’une démarche

Même s’il reste encore beaucoup de chemin, une voie a été tracée et des prochaines rencontres s’organiseront à l’occasion de l’accueil du Tour Alternatiba pour sa dernière étape du 5 au 7 octobre 2024 sur les enjeux de l'écologie populaire. Un projet de carte est en cours de production, un espace pour développer des usages du yeswiki est ouvert et un projet d’une formation animacoop sur Marseille commence à prendre corps.

D’autres sujets ont pu être partagés dans une dizaine d’ateliers durant ces deux journées en mode forum ouvert. Les prises de notes sont accessibles sur le yeswiki mais un prochain article reprendra quelques échanges importants : la démarche VIVE des associations de voisins, les enjeux de visibilité de l’écologie populaire à Marseille, le labo furtif et le prendre soin dans nos collectifs, les enjeux d’invisibilité et d’invisibilisation, les questions économiques de nos actions ou comment penser une économie de notre démocratie, le projet d’un framalivre sur le transiscope.

Ce transiscothon n’a pas été uniquement un espace d’ateliers, nous avons pu rire de nos contradictions;! Face à notre désir de coopérer, nous sommes issus de cultures différentes, avec souvent des postures fortes, évoluant dans des couloirs de nage diraient certains. Laurent Marseault que nous avons invité à présenter sa conférence gesticulée le vendredi soir, privilégie le regard du pompier volontaire qu’il est;! Et au-delà des rires et du plaisir, il questionne aussi la manière de faire ensemble, de s’organiser et de se fixer quelques règles communes !

A Marseille, et pas uniquement dans les Calanques, le chemin reste caillouteux.


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04/01/2023

Une journée pour rendre visible des « confluences » : de nos expériences à notre raison d’être, pour autant de raisons de faire ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
A la suite de l’université d’Utopia qui avait initié en octobre une rencontre entre divers mouvements[2], une journée de rencontre a eu lieu le 17 décembre à Paris. Cette nouvelle étape a rassemblé près de 50 personnes, la moitié était présente, l’autre en visio conférence. Une journée débutant avec des doutes et qui se termina avec espoir, désir et engagements !

Analyse croisée de nos partages d’expériences


Bernard Blondin a introduit cette matinée. Engagé à Nouvelle Donne et au sein de l'Archipel Ecologie et solidarité[3]. Il a mis en valeur un des enjeux du retour d’expérience : analyser les initiatives de politique autrement de ces dernières années dans le champ électoral : « Nous avons repéré une inefficacité chronique si un petit groupe de personne n'est pas en appui, s’il n'existe pas des moyens de financement. Quelle stratégie pour déborder les partis politiques sans les dévaloriser, pour mobiliser les jeunesses et faire de la politique en dehors des partis ? ».

Une autre intervention a été celle de Loïc Blondiaux, professeur de science politique à l’université de Paris 1, il est membre du Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Démocratie et participation. Leur site est une base de ressources extrêmement riche (https://www.participation-et-democratie.fr/) et il existe aussi un dictionnaire critique et interdisciplinaire sur la participation, la démocratie et la citoyenneté. Loïc Blondiaux a affirmé être « totalement étranger » à nos mouvements réunis à Sète et inversement, certains ne le connaissaient pas. Pourtant, depuis quelques années, sur les questions démocratiques et notamment sur les mobilisations locales et initiatives citoyennes, il a contribué à animer le débat public. Cela souligne combien il reste à faire pour tisser des relations entre des mondes qui contribuent à accompagner la nécessité d’une transition systémique mais à partir de son point de vue, de son identité racine.

Mathilde Imer est ensuite intervenue pour partager l’expérience de la Primaire Populaire qui avait réussi à mobiliser un grand nombre de soutiens et des moyens financiers importants pour choisir un candidat à l’élection présidentielle. Mais la Primaire Populaire avait sous-estimé la volonté des partis politiques de mettre leur survie au-dessus de toute autre considération. La question se pose pour cette nouvelle génération : est-il possible de faire de la politique sans passer par les partis politiques ? Et sur quel fonctionnement pour ne pas reproduire des pratiques critiquées et sources aujourd’hui d’une défiance forte de nos concitoyens ?

Bastien Sibille est ensuite intervenu. Il est fondateur de la coopérative Mobicoop[4]et coprésident du collectif des Licoornes, les coopératives pour la transition[5]. Il rassemble 9 sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) : Citiz, Commown, CoopCircuits, Enercoop, Label Emmaüs, Mobicoop, la Nef, Railcoop et TeleCoop soit 127 000 sociétaires. Leur posture est claire : ensemble pour agir ensemble et non pour se représenter ! Leur action est de plus en plus entendue notamment par les jeunes et leur ancrage territorial leur permet d’être en lien avec les collectivités locales. Ce lien avec le politique est au cœur de leur alliance : « une transition radicale ne peut se faire que si nous réinterrogeons frontalement notre rapport au capital et notre rapport à la croissance. » Leur objectif est la transformation du marché : « Nous sommes la norme de demain ». Mais tout est à faire car il ressent un plafond de verre. « Nous avons près d’un million de consommateurs, mais il en faudrait 10 millions pour assurer un véritable changement. » Les Licoornes se posent alors des questions stratégiques : Quelle régulation politique et comment l’influer pour faire levier ? Bastien Sibille s’est déclaré intéressé pour cheminer avec nous sur cet enjeu des confluences et peut nous partager leur expertise sur les enjeux économiques et d’organisation en mode coopératif.

Enfin, Pierre-Alain Cardona a pu partager l’expérience d’une « certaine fabrique de la ville » à Marseille autour des expérimentations portées par des collectifs d’associations et d’habitants notamment à Noailles ou au sein du Collège des maîtrises d’usages. Expériences déjà partagées au sein de l’Eccap[6]. Cette expérience marseillaise, se réclame d’une culture municipaliste ou communaliste. Transformer la société ne passe pas uniquement par la conquête d’un pouvoir électif et ne s’inscrit pas nécessairement dans un calendrier électoral. La co-construction des politiques publiques peut permettre de réaliser des transformations dans une relation plus mature entre élus, techniciens et une société civique autonome. Cette approche politique est complémentaire de la démocratie partisane mais il y a la nécessité de la relier à bien d’autres initiatives locales qui font sens mais pas encore système.

De nombreuses contributions dans la salle ont évoqué le besoin d’une ingénierie démocratique croisant technique et militance pour aboutir à un récit commun car le nombre de projets est considérable. Comment alors arriver au point de bascule ? Avec une vitrine commune, avec une réflexion autour de leadership collectif et avec qui allons-nous le faire : le salariat, les milieux populaires ?

Patrick Viveret a conclu en rappelant que c’est bien la première fois qu’une tentative de retours d'expériences est lancée à cette échelle. « La pirogue REX doit se poursuivre : nous devons continuer cette analyse avec d'autres réseaux et de nouveaux regards comme celui porté par Loïc Blondiaux. Quels liens avec les tentatives du courant autogestionnaires des années 70, avec les expériences de Nuit Debout, des Gilets jaunes et des nombreuses tentatives internationales ? »

Le besoin de confluence est réel mais il suppose une organisation qui permette de passer de l’intention aux actes.


Cela a été le programme d’une après-midi très attendue ! Introduite par Indirah Osumba qui a rappelé le processus d’élaboration de cette raison d’être à partir du texte co-écrit à Sète. « Il a été nécessaire de mieux partager cette raison d’être et de lever un certain nombre de doutes depuis Sète ». Un premier dialogue s’est tenu entre Patrick Viveret et Laetitia Delahais, du mouvement des Colibris sur la raison d’être d’un espace de reliance pour agir ensemble, avec enthousiasme et désir.

Patrick Viveret a rappelé ce qui fait sens dans cette initiative : « Nous questionons alors un nouveau rapport au vivant, au social, au politique, avec changement de rapport au pouvoir. L’alliance des forces de vie à toutes les échelles, locales, nationales, européennes et internationales doit nous permettre de sortir d’une logique de domination et de prédation pour créer une puissance créatrice démultipliée par la coopération. Les confluences doivent nous peermettre de nous penser, non en surplomb mais dans une logique de service, au service des initiatives existantes et notamment des nouvelles générations.

Laetitia Delahais a présenté la nouvelle dynamique en cours au sein du mouvement des Colibris en rappelant que nous partageons le même constat : de multiples initiatives mais peu de reliance. Alors que si on agit en relation avec une diversité d’acteurs (élus, professionnel, entreprises, citoyens organisés ou non) nous constatons l’accélération du projet de bascule et de transformation. » Cette dimension au sein des Colibris a été analysée aussi par une recherche-action en cours qui a permis de trouver les espaces de reflexivité nécessaires.

C’est pourquoi la campagne Nouvelle (R)[7] dont Patrick est parrain permet de questionner le changement d’échelle. « Il faut le massifier dans une perspective de bascule systémique et radicale » en s’appuyant sur des projets de monnaies locales, alimentaires, démocratiques… Appelé Territoires d'expérimentations, cette campagne s’inscrit à la fois dans le temps long (5 ans) et s’ancre sur des territoires : 6 territoires pour commencer afin d’y relier les initiatives et de mobiliser la plus grande diversité d’acteurs. « Nous avons besoin de nous relier, c’est pourquoi je suis ici avec vous » dit-elle. Comment alors penser à l’animation de cette confluence ? Les Colibris se proposent d'y contribuer avec nous. Elle conclue par ces mots : « Nous sommes partants pour nous relier à la dynamique en place, nous organisons un grand festival les 6, 7, 8 mai 2023 (où vous êtes toutes et tous les bienvenu.es ) où il y aura des espaces de co-construction des défis ! A nous de le faire ensemble ! »

Les échanges qui ont suivi ont été riches de partage d’expériences et d’analyses. Et mes notes ne peuvent avoir aucune prétention à l’exhaustivité. Des enjeux de circulation de l’information ont été abordés, d’organisation, de documentation de nos processus sans omettre toutes les échelles. Certains témoignent de leur engagement dans la campagne des Colibris, là où ils vivent et expriment ce besoin d’ancrage pour agir. D’autres évoquent aussi la situation internationale et la montée des populismes et des extrêmes droites partout dans le monde. Les convivialistes questionnent la démocratie du faire pour sortir les citoyens de leur désarroi.

Comment mobiliser des personnes au-delà de nos cercles ? Comment utiliser aussi d’autres formes d’écritures et d’expression ? « De la poésie, de la culture, de l’éduc pop, des initiatives sauvages ? ». Comment organiser des échanges autour de nos points aveugles avec la difficulté de les traiter sans faire polémique ?

Après avoir partagé et clarifié notre raison d’être, nous nous sommes donnés ensuite des raisons de faire !

Des pirogues comme autant d’ateliers de travail.

Des premières mises à l’eau : autour du nucléaire civil et militaire, poursuivre l’analyse des d’expériences, développer notre vision de « l’écoosystème »[8], ou bien le projet de l’Eccap en communs.

Des premiers rendez-vous en 2023 dans une logique de contribution :

- Le festival des Colibris les 6, 7, 8 mai 2023.

- Le Festival des idées et les dialogues en humanité en juillet 2023.

- L'université d'Utopia en octobre à Sète.

- Les rendez-vous de Cluny, rencontre des pensées écologiques, à l’automne.

Des premiers rendez-vous en 2023 dans une logique de catalyse à initier dans une dynamique de confluences. Elles ne pourront se faire que si nous sommes en capacité d’ouvrir un espace accueillant aux échanges et invitant réseaux et personnes qui ne pourraient se retrouver autrement.

- Une journée sur les enjeux européens autour de la question d'une nouvelle géopolitique avec des partis et mouvements qui ont des désaccords « supposés » sur ce sujet.

- Une journée sur les projets d'ecoosystème : organiser concrètement ce que nous réclamons (de nouvelles formes d'échanges, de nouvelles formes démocratiques). Un enjeu pour faire le point avec les acteurs investis, le collectif pour la transition citoyenne (CTC) et des institutions locales.

- Une journée autour des cahiers d'avenir partagé en lien avec l’association des maires ruraux, les Colibris ou le Pacte du pouvoir de vivre.

Et enfin, et ce n’est pas la moindre ambition, un navire-atelier qui va tenter de faire le lien et de questionner ses moyens pour que nos intentions deviennent des actes inscrits dans le temps long… Vous êtes les bienvenus !

Notes

A la suite de l’université d’Utopia qui avait initié en octobre une rencontre entre divers mouvements , une journée de rencontre a eu lieu le 17 décembre à Paris. Cette nouvelle étape a rassemblé près de 50 personnes, la moitié était présente, l’autre en visio conférence. Une journée débutant avec des doutes et qui se termina avec espoir, désir et engagements !

[1] Le terme Confluence est utilisé en Espagne par le mouvement municipaliste pour désigner les convergences entre mouvements citoyens contribuant à des transformations politiques et sociales : Lire notamment l’article d’Élisabeth DAU, « L’expérience municipaliste. Un autre possible politique depuis les villes et les villages », Revue du MAUSS, 2019/2 (n° 54), p. 69-79. DOI : 10.3917/rdm.054.0069 SMASH
[2] https://eccap.fr/article/retour-de-sete-leccap-prend-la-mer-au-sein-de-larchipel-des-confluences/636299867e90240016e3cdfa
[3] https://archipel.ecolosolidaire.org/
[4] https://www.mobicoop.fr/
[5] https://www.licoornes.coop/
[6] https://eccap.fr/article/le-projet-partenarial-damenagement-ppa-en-centre-ville-de-marseille-une-opportunite-pour-coconstruire-la-ville-avec-ses-habitants/62c2fd54534a400016e6a2f4
[7] https://colibris-lemouvement.org/nouvelle-r/?PagePrincipale
[8] https://transition-citoyenne.org/lecoosysteme/

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14/07/2023

Un milliard et moi, et moi et moi…des alliances essentielles pour bifurquer !

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
En avril dernier, Bastien Sibille, fondateur de la SCIC Mobicoop et coprésident des Licoornes, avait lancé un appel pour la création d’un fonds d’un milliard d’euros pour accélérer la transition et permettre aux acteurs déjà engagés de s’organiser. 3 mois et un millier de signataires plus tard, un premier rendez-vous a été fixé le 6 juillet dernier à Paris. Rentré à Marseille, je vous en propose un retour à chaud;!

Nous avons commencé des centaines éparpillées, nous nous sommes retrouvés près de 500 personnes à assister à cette journée, accueillis au sein du collège des Bernardins ou bien en mode visio !

La journée a démarré par une séquence inspirante, la lecture d’une lettre de Claude Alphandéry. Claude nous a rappelé dans quelles conditions Jean Moulin lui demanda, en 1943, d’organiser pour la Drôme un travail de réunification des réseaux de la Résistance. C’est aussi le moment d’accueil et formation de centaines de jeunes, décidés à rejoindre la résistance en refusant le Service de travail obligatoire. Ce moment particulier de notre histoire a démontré qu’il a été possible de s’allier et de s’accepter malgré des histoires personnelles, des cultures politiques ou des croyances différentes. Cela a été possible car de nombreux jeunes étaient réunis dans un même lieu et avec beaucoup de temps pour échanger, partager, s’organiser, apprendre ensemble, et surtout vivre ensemble;!

Cet espace-temps de quelques mois a forgé des amitiés, des combats et des convictions qui se sont retrouvés dans le programme national de la Résistance, « Les Jours Heureux;». Cette histoire est la nôtre, elle a rassemblé des communistes et des intégristes catholiques, des militants politiques comme des personnes qui ne s’étaient jamais engagés dans un cadre collectif. Claude, en nous rappelant cela dans sa lettre introductive à nos travaux, a mis la barre très haute, et à poser une exigence pour les nouvelles générations. Il a été possible durant cette période de débattre et de travailler nos désaccords quand une vision, une urgence, une force de vie deviennent essentielles.

« Qu’est ce qui est essentiel ? »

Cette question traverse nos générations. Les conditions sont différentes mais la période que nous traversons doit questionner notre capacité de nous allier, non pour se lever face à l’occupant, mais pour bifurquer face à un système capitaliste et financier qui tue à grande échelle notre écosystème terrien.

Bastien dans son ouverture des travaux, rappelle que les fumées des grands feux canadiens sont arrivées chez nous, au moment où d’autres feux se sont allumés dans des quartiers périphériques suite à l’assassinat du jeune Nahel. Ce lien permet de rappeler qu’il n’y aura pas de transition écologique et climatique sans justice sociale. Cette première alliance est une exigence, elle est aujourd’hui portée par les nouvelles générations. Comment alors créer les conditions de ces alliances qui permettront de faire levier. Le milliard d’euros du fonds est un appel pour démontrer que nos savoir-faire et expériences sont aujourd’hui en mesure de relever le défi mais cette aventure s’inscrit bien au-delà.

Elle est une aventure qui ne sait pas exactement où elle va, et c’est tant mieux !

Elle est construite, pas après pas, en articulant projet, vision et actions. Après des témoignages inspirants en matinée, 8 ateliers de travail ont pu s’exercer en 1h30 à produire des propositions. Ces ateliers ont permis à la fois de découvrir la diversité des participants et d’articuler des approches pour porter des propositions de chaque groupe. Un compte rendu détaillé sera partagé durant l’été et un second rendez-vous sera programmé à l’automne afin de fixer ensemble une méthode, une gouvernance et des premières actions.

Nous avons co-animé avec Patrick Viveret et Vaia Tuuhia l’atelier 6 : « Comment expérimenter les formes économiques, écologiques et démocratiques que nous réclamons ? ». Un atelier qui a pu rassembler plus d’une vingtaine de personne très diverses et se connaissant peu. « Il y a au bas mot 2 millions de personnes qui adhèrent à la transition juste mais cela ne fait pas système et levier de transformation ». Nous sommes partis des expériences qui existent déjà. « Il y a quantités de choses qui se font mais comment cela constitue un ensemble articulé qui permettrait au milliard de renforcer ces initiatives ? » : que ce soit sur le forum des indicateurs de richesses, la comptabilité care en triple capital, le DONUT d’Oxfam, les monnaies locales avec le Mouvement Sol, les monnaies-temps avec les Accorderies, la monnaie-fiscale, les Licoornes comme les associations et SCIC sur nos territoires.

Un milliard, pour faire quoi et comment ? Quels liens avec l'économie de marché et comment la dynamique de ce milliard permet de soutenir des initiatives en dehors de l'économie marchande ? Cela passe nécessairement par résister à la novlangue. Patrick Viveret rappelle les définitions que nous devrions défendre de termes aujourd’hui transformés : Valeur, force de vie ou valor is money ? Bénéfices comme activités bénéfiques et bénévolat, comme orientation bénéfique de la volonté ? Ces mots peuvent appuyer la création d’un nouveau récit, contribuent à un langage commun et nourrissent des alliances. Par exemple, un participant exprime le fait que l’on « ne cherche pas 1 milliard, mais on a déjà 100 milliards si on raconte une nouvelle histoire ! ». Des difficultés pour s’allier au sein de l’ESS « souvent dans des guerres de chapelle » ? Animer des polarités et faire vivre des controverses qui nous renforcent en assumant nos tensions comme autant de richesses ?

Quelle stratégie pour dépasser l’approche uniquement monétaire du milliard ?

Sur cette question, les participants sont revenus sur les expériences issues d’une analyse critique des règles comptables actuelles : Mieux reconnaitre les externalités négatives car, en les transformant, elles deviennent des sources considérables sur les budgets de nombreuses organisations publiques ou privées. Un autre participant nous partage son expérience des marchés financiers et propose d’Hacker le système financier, ni plus, ni moins ! Cela nous démontre que s’allier avec des personnes et des mondes si peu « familiers » peut nous ouvrir de nouvelles pistes et de nouveaux imaginaires. Il faut penser un autre système fondé sur un « retraitement de notre comptabilité » affirme Patrick Viveret : pourquoi ne pas imaginer des points verts et des points noirs pour qualifier de nouveaux indicateurs en différenciant ce qui est « bénéfique » et ce qui est « destructeur » ?

Cela devient alors un enjeu de délibération démocratique. Qu'est ce qui a de la valeur dans notre comptabilité actuelle ? Qui et comment fixer ces points et ces choix ? Quelle dimension concrète et visible pour chaque citoyen ? C’est le sens du projet d’une nouvelle carte vitale prenant en compte la dimension globale de la santé au sens de la définition de l’OMS : « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Chaque citoyen prendrait la mesure de ce que cette carte lui permettrait de faire, de reconnaître mais aussi de simplement « être ».

Une partie du milliard en monnaie locale pour faire levier et soutenir l’écosystème territorial

Nous devions retenir une proposition à remettre dans la synthèse de la séance plénière : Il a été choisi de renforcer les monnaies locales en demandant à ce qu’une partie du milliard mobilisé puisse être distribué en monnaie locale afin de renforcer les écosystèmes locaux. Une étude a été menée qui démontre que 1000 euros sous forme de monnaie locale déploie entre 1,25 à 1,55 fois plus de ressources sur le territoire en infusant les réseaux de commerce et de services de proximité. De plus, pour appuyer la cohérence de nos pratiques et de nos discours, il est demandé aux SCIC et associations engagées dans notre processus de payer leurs salariés, sur une part, en monnaie locale si elle existe bien sûr ! Il reste alors au Mouvement Sol de développer l’inter-opérabilité des monnaies locales afin de pouvoir les utiliser sur tout le territoire. Là encore, Guillaume, cofondateur de l’Assemblée virtuelle, a rappelé qu’ils ont pu développer des systèmes numériques en soutien à ces acteurs, du Transiscope au réseau social décentralisé, bientôt Archipelago. Sur ce sujet des monnaies et bien d’autres, les alliances entre acteurs se fondent aussi sur des compétences complémentaires qui, ensemble, démontrent la puissance et l’innovation de notre réseau.

Des nouvelles alliances entre territoires populaires, urbains et ruraux

La première contribution que nous souhaitons apporter à ce tissage est le lien entre acteurs des quartiers urbains populaires et des quartiers plus ruraux, tous marqués par les inégalités. Il n’y aura pas de transition écologique sans lutte contre les inégalités. Notre prochain pas est de diffuser auprès des réseaux d’acteurs associatifs et institutionnels, des bénévoles comme de nombreux professionnels, cet appel et cet enjeu de sortir de nos « espaces de représentation;» ou les silos façonnés par une approche techniciste de nos métiers ou de nos engagements. Les Colibris, le Collectif de la transition citoyenne, le Mouvement pour l’économie solidaire (MES), le Collectif des associations citoyennes (CAC) le font déjà. Il faut poursuivre vers des réseaux plus institutionnels mais tout autant engagés, par exemple, l’UNADEL comme l’IRDSU qui travaillent déjà ensemble doivent se relier à cette dynamique (et non se rallier).

« Ce qui se fait sans nous, se fait contre nous;», nous devons aussi créer les conditions de la rencontre pour tisser les liens avec les associations et collectifs issus des quartiers populaires qui doivent porter par eux-mêmes leur voix. A l’approche de la signature des nouveaux contrats de ville à la fin de 2023, il faut que la question écologique et sociale en deviennent la colonne vertébrale. De nouvelles alliances, comme de nouvelles conditions de la rencontre et de la délibération, permettraient de donner un autre horizon à une société qui se transforme déjà mais qui se fissure tout autant.

Le 6 juillet marque le début d’une aventure, une aventure qui doit tenir dans le temps

Pour cela, elle a besoin de rythme : le rythme de nos rencontres comme des occasions de faire ensemble, de transmettre entre générations, de partager des expériences. Le 6 juillet a été ce premier temps;et il y en aura d’autres avant le prochain grand rendez-vous fixé à l’automne.

Inscrire nos actions dans la durée, c’est aussi les rythmer par des pettes actions individuelles. La première proposée est d’élargir le cercle à 3 personnes de notre entourage;! Nous sommes près de 1000 premiers signataires, nous devons être 3000 après la période estivale. Pour signer c’est ici : https://framaforms.org/1-milliard-deuros-pour-la-transition-juste-1688222036

Du rythme, des rencontres, des petites actions, nous avons besoin aussi d’espaces et de lieux pour le rendre possible. Un atelier a travaillé à cet enjeu et a commencé à repérer des alliances avec plusieurs dizaines de lieux sur les territoires pour le permettre.

Des temps pour se voir, des lieux, de l’énergie, autant de belles ressources rassemblées pour poursuivre et se relier. L’Eccap y contribuera comme l’Archipel des confluences : être au service des acteurs et des espaces où se tissent les liens, et nourrissent la confiance pour changer de cap.

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14/06/2024

Villarceaux, un rendez-vous important pour développer nos convergences / confluences ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

A l’initiative du Mouvement de l’économie solidaire (MES) et du Collectif des associations citoyennes (CAC), près d’une quarantaine d’organisations se sont retrouvées à Villarceaux (Val d'Oise) du 21 au 23 mai 2024.

Une liste des participants comme une première cartographie de tisserands?

Des réseaux de réseaux comme le Collectif pour la transition citoyenne, le Mouvement d'économie solidaire, le Collectif des associations citoyennes, l’UFISC; des réseaux comme le Mouvement Sol, le Réseau des cantines et cafés culturels associatifs, le réseau national des ressourceries MIRAMAP qui fédère les AMAP, Habitat participatif France, Les Petits Débrouillards, le CRID, la Fédération Artisans du monde; des acteurs qui interviennent dans des postures très différentes comme les États généraux du Post Urbain, le Mouvement Utopia, le Mouvement des régies, la Maison commune de la décroissance ou le Labo de l’ESS; des collectifs en lutte dans le monde rural ou urbain, le Collectif Reprise de terre ou la Coordination Pas Sans Nous, des coopératives comme la Coop des Communs, la Coop des milieux des médias comme la revue Altermédias ou des espaces de documentation et de ressources comme Remix the commons; des associations qui prennent soin comme le Planning familial mais aussi l’association Allumeuses qui travaille les enjeux du soin face à l’épuisement, le mouvement Danser l'orage qui imagine des parcours apprenants pour tisser autrement du lien entre personnes et organisations; des fondations autour de notre hôte, la FPH-Charles Leopold Mayer, la Fondation Crédit Coopératif, Terres solidaires, la Fondation pour le climat puis des contributeurs de l’Archipel des confluences et des tisserands comme Patrick Viveret ou Lorenzo Favia. Cette brève présentation permet de situer la richesse et le potentiel de ce séminaire. Nous avons pu ainsi rassembler autant de diversité de personnes et d’organisations, dans un temps et un espace de qualité : 3 jours, 2 nuits + 1 grand espace isolé et agréable, serait-ce des ingrédients indispensables;?

Un programme pensé avant, pendant et après ?

Autour du réseau du MES et de ses membres, associations régionales et thématiques dont l’UFISC, la co-construction du programme a été ouverte très tôt afin d’imaginer ensemble les besoins comme les enjeux des participants. C’est aussi pour l’Eccap, une occasion de s’y investir en lien avec la dynamique de l’archipel des Confluences avec notamment l’implication de Patrick Viveret et sa posture de tisserand, de Florine Garlot et de moi-même.

Ces 3 journées s’inscrivent dans les « rebonds;» que nous avions identifié le 27 janvier dernier lors de notre rencontre des Confluences à Paris au siège de la FPH. Cette même Fondation qui a financé et accueilli ce séminaire dans sa bergerie de Villarceaux. Une fondation comme quelques une présentes qui ont cette attention à la coopération interacteurs, cette intention de soutenir les Tisserands.

Mais le programme a laissé de la place aux propositions et aux collaborations imaginées sur site. En s’inspirant du forum ouvert, des ateliers ont été proposés et même co-organisés à partir des intentions. Enfin, ce programme a laissé un espace lors de la dernière journée pour imaginer la suite et s’engager sur des axes comme des premiers pas. Cet enjeu a été relevé dès les premiers échanges. Nous avons vécu trop de rencontres riches et passionnantes qui, souvent, le lendemain, n’ont pas permis de rebondir. Mais pour rebondir, il faut savoir revenir sur son métier à tisser.

Tisser des relations entre organisations passe par des femmes et des hommes

Tisser à était le maître mot de ces 3 journées même si le nom retenu autour des convergences avait une couleur plus ancienne. Tisser des liens entre nos organisations passe nécessairement par une meilleure connaissance des femmes et des hommes qui les font vivre au quotidien.

C’est pourquoi le temps et le déroulé a permis de multiplier des espaces dédiés à ces relations, autour de moments en plénière ou d’ateliers de travail où de nombreux sujets ont pu être partagés, de repas et de pauses informels, si important pour débriefer ou partager des expériences et des bouts de nos vies, du temps pour une marche matinale pieds nus dans l’herbe mouillée, du temps pour jouer, du temps pour visionner un documentaire, et même du temps pour vivre une scène ouverte où chacune et chacun a pu laisser exprimer ses talents. C’est d’ailleurs à cette occasion que nous avons vécu un moment puissant avec un extrait de la conférence gesticulée jouée par Marie Laure Guislain sur le burn-out et les conditions de travail dans le champ des associations et des ONG en luttes pour les droits humains.

Tisser des liens entre nous repose aussi sur un cadre de confiance et de parole qui a été présenté en introduction;par Alice, une des salariés du MES et en charge de la coordination de ces 3 journées : « proposer un cadre qui permette de faire grandir la confiance collective et individuelle, pour que chacun·e se sente légitime à prendre sa juste place (en minimisant les;rapports de domination), organiser la construction d'une parole collective et la participation de tous à la réalisation de ce séminaire. »

Prendre soin du collectif, c’est penser le groupe et ne pas faire que le panser !

Prendre soin du collectif est une des conditions d’un savoir faire de coopération et de respect dans un contexte où les alliances nécessitent de devoir travailler et s’engager avec des personnes et des organisations qui n’ont pas la même histoire, la même culture de travail et de lutte, le même rapport aux institutions, les mêmes références idéologiques mais aussi le même âge;! Il y avait durant ces 3 jours à Villarceaux une très grande diversité de personnes et de profils même si cela reste encore majoritairement blanc et de professions intellectuelles, le faire ensemble nécessite des efforts de chacune et de chacun mais aussi de temps et d’espaces qui le facilitent. En ce sens, ces trois jours ont répondu positivement à ce premier enjeu.

Plus d’une quarantaine d’organisations et de réseaux permet de rendre visible les forces et les ressources mis à la disposition d’un changement de cap mais il a fallu aussi articuler des besoins et des attentes quelques fois différentes.

Cela a été possible car les ateliers ont su partir des besoins et le programme a été, en partie, coconstruit dans l’instant. Ce fut notamment autour des questions de stratégies et de moyens mises en œuvre, de postures comme d’outils à partager mais aussi en sachant articuler les différentes échelles de mobilisation et de luttes, du micro-locale à l’échelle d’un quartier ou d’un village aux luttes contre les multinationales avec le contentieux stratégique présenté par le collectif Droits et mouvement sociaux initié par le CAC, Sciences citoyennes et le collectif Allumeuses.

Des ateliers partagés entre expériences et stratégies

A chaque atelier, les temps ont été consacrés à partager les expériences, réussies ou pas, avec toujours une intention de repérer les manières de se renforcer et de mieux réfléchir à des stratégies concertées. Ainsi, que ce soit sur la manière de repenser nos plaidoyers, les façons d’articuler luttes et animation du débat politique, les questions de nos vulnérabilités et l’enjeu de se renforcer collectivement, ces échanges ont suscité des constats mais aussi des restitutions en plénière. Ils se sont déroulés en prenant le temps d’écouter chacun et si, quelques fois, de la frustration était ressentie et exprimée, le résultat a permis de laisser place à chacune et chacun.

Un atelier a retenu particulièrement mon attention et mon investissement : comment articuler nos différentes formes de luttes face notamment à l’alliance extrême droite et néo-libéralisme;? Dis autrement pour ne pas laisser penser que c’est une stratégie défensive : Comment accompagner les alternatives à se structurer en articulant local/national et en assumant mieux la nature politique de nos actions;? Dis plus clairement encore : la société civique doit assumer de coproduire un projet politique de transformation sociale, au côté des partis et des syndicats, pas à leur service;!

Ce changement de posture a suscité de réels échanges et si le débat est ouvert, une majorité de participants a conscience que le temps est venu d’autoriser à « faire;» de la politique sans forcément « se présenter à des élections;». C’est autour d’une conception d’une démocratie continue, et non pas uniquement sur courant alternatif, tous les 5 ou 6 ans;!

Les conditions d’une démocratie continue ?

Comment faire vivre une démocratie continue à partir des alternatives expérimentées depuis des années et dans des champs et territoires très différents ? Cela passe par rendre visible pour nous et renforcer nos liens avec notamment le réseau Transiscope et le Collectif pour la transition citoyenne. Comment notre posture doit dépasser le plaidoyer et le Pacte pour la transition citoyenne doit se renouveler dans sa forme comme dans son écriture;? Comment nous devons aussi questionner la place des institutions et imaginer aussi des formes instituantes permettant de partir d’un déjà là : l’expérience des soulèvements de la terre a été citée comme de nombreuses initiatives issues notamment de l’économie solidaire.

La dernière journée a été consacrée aux suites et aux prochains pas. Elle a mobilisé autant un échange avec les fondations présentes que l’opération Milliard avec Bastien Sibille qui a pu présenter l’enjeu du financement ambitieux d’un secteur qui est à la fois, économique mais aussi de transformation sociale et démocratique, répondant à l’enjeu d’une transition juste.

Donner une suite à la dynamique de Villarceaux : c’est maintenant ou jamais !

C’est en ces termes, que le collectif s’est séparé autour d’une liste de missions et de d’axes de travail où chacune et chacun s’est inscrit. Dans le document présentant la liste de nos engagements (pad de prise de notes), il est écrit : « Bien sûr le titre est un peu exagéré, nous avons tous néanmoins plus ou moins conscience que, sur ce genre d'évènement, si nous ne battons pas le fer tant qu'il est chaud, nous allons tous être très vite repris par nos urgences légitimes et habituelles et que les perspectives de travaux communs risquent de rester lettres mortes ou, du moins, se mettre trop lentement et laborieusement en place;».

Une cellule souche a été initié pour tenir le fil et le lien sur 3 registres :

  1. La mise en place d'outils communs pour faciliter le travail collectif
  2. La mise en place de méthodes de travail partagés entre nous
  3. La réflexion de fond sur la manière de concevoir et de formuler des avenirs désirables : réflexions partagées sur nos plaidoyers et la manière dont on les porte (notions-clés, stratégies de présentation etc)

Il existe d’ores et déjà des espaces pour faciliter ces liens, dont le CTC : le prochain copil en juin sera le premier rebond de ces 3 jours qui ont permis de donner force et énergie à des tisserands trop souvent sollicités et quelques fois épuisés. Prendre soin a été souvent exprimé, il commence par notre capacité de s’autoriser à prendre du temps pour se ressourcer et renouveler notre énergie et nos identités relations.

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31/01/2023

Vitrolles 1993 - 2023 : Retour sur des expériences d’hier pour des questions d’aujourd’hui

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Nous sommes en 2023, et le Rassemblement National est aujourd’hui « en place » comme dirait les plus jeunes ! A la tête de nombreuses municipalités, présents en nombre dans les conseils régionaux au bénéfice d’un mode de scrutin et depuis juin 2022, un groupe parlementaire de 88 députés, record historique pour l’extrême droite. Depuis son entrée au Palais Bourbon en 1986, il n’a fait que se renforcer même s’il a connu une évolution de son électorat. « Il s’inscrit dans des évolutions de longue durée, devant davantage aux transformations de la société française et du corps électoral qu’au renouvellement affiché du leadership frontiste » l’explique Joël Gombin, un des spécialistes du vote d’extrême droite[1], de sa sociologie comme de sa géographie.
Un vote d’extrême droite à l’image donc d’une société française qui s’est profondément transformée durant ces 30 dernières années. Les manières de lutter et de s’engager face à lui. Il est utile d’en partager des moments clés pour questionner aujourd’hui.
Nous sommes en 1993, jeune étudiant et militant des jeunes socialistes dans une organisation devenu autonome de ses aînés, nous sommes à Vitrolles, engagés à l’époque dans la lutte contre le FN. La candidature de Bruno Mégret aux législatives de 93 dans cette circonscription donne à ce combat une dimension symbolique forte et son choix de se porter candidat aux municipales de Vitrolles en 1995 focalise alors l’attention sur notre département et particulièrement autour de l’étang de Berre, Marignane et Vitrolles. Face à cette réalité et une montée d’un électorat, nous nous engageons dans la ville, sur les marchés et dans les quartiers. Nous menons des campagnes d’information et de sensibilisation sur les risques de l’extrême droite au pouvoir. Nous mobilisons alors des arguments historiques et moraux, la montée des fascismes et du nazisme entre les deux guerres, et une posture de « résistants » qui, à défaut de convaincre nos interlocuteurs, galvanise « nos troupes ».
Or, la première réponse du Maire sortant face à la montée de l’extrême droite est de renforcer sa politique sécuritaire : augmentation de la police municipale et caméra de vidéosurveillance (ville pionnière et leader dans la région à l’époque). La peur change de camp et elle est devient le levier de mobilisation de ce « progressiste ». Il est vrai que son entourage de l’époque est constitué de proche de Manuel Valls, le cynisme était déjà à l’œuvre près de 30 ans avant qu’il ne devienne Premier Ministre. Gérard Perrier dans son livre « Vitrolles : un laboratoire de l'extrême droite et de la crise de la gauche (1983-2002) »[2] le documente avec précision.
Nous sommes en 1997, et nous vivons la victoire de Catherine Mégret à Vitrolles malgré une mobilisation populaire et culturelle, médiatique et politique unique à cette époque. Cette campagne a été pour nous, une leçon de vie, une leçon de vie politique, une leçon de vie politicienne. Nos premières interactions sur les marchés ou dans les halls des immeubles ont été douloureuses. Ne prenant aucune distance, conscient d’être dans le camp du bien, nous récitions notre argumentaire bien rodé, moralisateur et culpabilisateur. Après des semaines d’une campagne, violente en tous points, ultra-médiatique et devenu un objet politique national, « notre résistance » a mobilisé « notre électorat » mais pas majoritairement les vitrollais. Toutes les recettes de manipulations de l’opinion ont été expérimentées dans les deux camps. Aucun espace n’était possible aux échanges et aux controverses, aucune place n’a été donnée aux enjeux de fond et aux questions politiques, sociales, culturelles. Dans une élection sous tension, cela est souvent la règle. Elle a nourri notre conviction, le combat ne peut être qu’électoral, il est culturel et politique dans une démocratie permanente.
Nous sommes en 1999, nous sommes une petite dizaine à fonder le mouvement Utopia. Nous nous inscrivons dans un objectif de remobilisation des abstentionnistes. Derrière la montée de l’extrême droite, il y a d’abord la montée d’une abstention. Et elle n’a fait que s’aggraver. Le vote du FN dans les années 90 a masqué une crise profonde de notre démocratie représentative et des acteurs qui l’animent, les partis politiques. Cette bataille culturelle nous engage à porter une politique de transformation sociale, de lutte contre les inégalités. Elle nous engage aussi à refonder notre rapport à l’économie, au travail, à la croissance, à la consommation, au vivant. Nous aurions pu imaginer un autre chemin qui pourtant s’est dessiné de 1997 à 2000. Sous le gouvernement de Lionel Jospin, des mesures sociales fortes ont été portées et l’animation de « la gauche plurielle » a permis de rendre possible des polarités dans une majorité parlementaire. De plus, la scission en 1999 entre Mégret et Le Pen a failli être fatale au FN. En 2000, l’horizon était alors plus serein, et face aux conservateurs, l’assurance d’une gauche au pouvoir s’est muée en mépris.
Nous sommes le 21 avril 2002, la culture de la « gestion » et la « communication » politiques ont été bien plus puissants. Cette date a soldé la fin d’une génération politique, en préparant l’arrivée, seule, de la génération « des professionnels de la politique ». Loin de questionner le modèle des partis et la crise démocratique, cette génération de gestionnaire des collectivités locales, majoritairement à gauche, a professionnalisé les partis. L’institutionnalisation a fait le reste, uniformisant les profils comme les méthodes de celles et ceux qui ont décidé d’en faire leur « métier ». Devenu un métier, l’engagement politique ne questionne plus la démocratie : prendre place, c’est la conserver. La crise démocratique devient un objet de débat comme un autre, mais plus une réalité à transformer, juste un élément de langage.
C’est donc à l’extérieur, durant les années 2000, que de nombreux militants s’éloignent « des institutions » politiques, syndicales et associatives pour inventer dans d’autres espaces, et notamment l’espace public, des façons d’entrer en relation, en débat, en confrontations. A l’image des adhérents du Mouvement Utopia : de moins en moins d’adhérents des partis, et de plus en plus de personnes engagées sur leur territoire. C’est durant cette décennie qu’émergent de nouvelles SCOP d’éducation populaire[3], le festival Débattons dans les rues[4] à Tours avec le STAJ Touraine, dans des mouvements dits « alternatifs », les idées foisonnent, les pratiques s’inventent, les questions se posent et peu à peu, des marges. L’éducation populaire retrouve une dimension politique. Des lieux s’ouvrent autour de cafés associatifs ou de cantines culturelles, le réseau des CREFAD se structure. Au sein des quartiers populaires des collectifs s’organisent, et après les révoltes urbaines de 2005, leurs paroles sont enfin entendues et le lien avec la gauche n’est plus automatique ni instrumentalisé. Ulysse Rabaté dans son ouvrage Politique Beurk Beurk[5] évoque l’autonomie comme un « système de possibles » dans un contexte celui de Corbeil Essonnes où il a dû exister entre le poids du PC et celui de Dassault !
Durant ces années, Vitrolles a changé de maire, Guy Obino, médecin de centre-droit est élu en 2002 et impose une « grande réconciliation ». Vitrolles veut retrouver l’anonymat, elle soigne ses plaies. Et la ville refuse la contre bataille culturelle. La place de Provence, ancienne Place Nelson Mandela ne retrouvera jamais son nom de baptême.
Nous sommes le 24 mai 2012, à Vitrolles. Nous apprenons le décès de Gabi Farage. Fondateur de l’association Bruit du Frigo[6], il accompagnait Vitrolles à prendre place dans une capitale culturelle de 2013, devenue un objet de marketing territorial. Dans le regard de Gabi, la ville était belle entre l’étang de Berre et le plateau de l’Arbois. Qu’allions nous faire de cette autoroute qui la traverse, cette cicatrice entre deux mondes, zone industrielle et zone du dortoir ? C’est simple, un nouvel équipement culturel avec une jauge quotidienne de milliers de personnes. Ce changement de regard, ce nouvel imaginaire nous a profondément marqué. Il a apporté une autre manière de penser et de faire la ville, en s’autorisant à rêver, en testant des usages, en hybridant des savoirs, en ouvrant des espaces publics, en permettant des liens, du lien. Il reste aujourd’hui sur le plateau de l’Arbois, le cœur de la boucle du Grand 8 du chemin de grande randonnée, le fameux GR13, un lien entre ville et biodiversité. Ces expériences à Vitrolles ont fondé mon attention aux conditions de la fabrique de la ville mais aussi à sa fragilité.
Nous sommes en 2022. Après une élection présidentielle qui voit pour la seconde fois de suite Marine Le Pen au second tour, et une abstention record, la dérive démocratique se poursuit. La France insoumise a professionnalisé ses cadres en un temps record, les profils sont « presque » identiques à l’exception de quelques têtes d’affiches, marqueurs de diversités sociales et culturelles. Les appareils ne mobilisent que peu de monde.
Quelle alternative se dessinent dans les villes et territoires ruraux ? L’intention et l’attention ne suffisent pas. Il y faut de la permanence, de la persévérance, de la patience aussi…et donc de l’institution ? Nous devons imaginer d’autres façons de nous relier, d’entrer en relation et de tisser un lien. Nous devons mobiliser d’autres imaginaires institutionnels comme l’avait si bien analysé Carnelius Castoriadis.[7]
N'oublions pas alors que la première condition pour entrer en relation est la reconnaissance. Rester dans notre entre soi de militant ou d’intellectuel ne permettra pas de mobiliser plus largement celles et ceux qui ont fait d’autres choix. Agathe Cagé l’exprime très bien dans son essai Respect ![8] : « Ce combat sera difficile. C’est le poison de l’indifférence qu’il s’agit de repousser. De la facilité du mépris qu’il faut se débarrasser. Des décennies de mauvaises pratiques politiques à renverser. C’est la course infernale du toujours moins - d’attention aux autres, de services publics, de fraternité - qu’il faut arrêter. C’est un combat social. Nous avons besoin d’une nouvelle manière de faire société, fondée sur la reconnaissance des autres et non sur l’enfermement dans nos bulles de défiance et de mépris. Dépasser les peurs, les haines, les préjugés, les incompréhensions. »
Respect et reconnaissance, attention et intention, permanence et patience, espace et disponibilité, autant de signaux qui peuvent éclairer un chemin.


[1] Joël Gombin. ” Nouveau ” FN, vieille carte électorale ? : Les territoires du vote pour le Front national de 1995 à 2002. Congrès de l’Association française de science politique, Juil 2013, Paris, France. halshs-00849332
[2] Gérard Perrier. Vitrolles : un laboratoire de l'extrême droite et de la crise de la gauche (1983-2002). Editions Arcane17 – 2014.
[3] Retrouver les ressources du Pavé sur le site des éditions du commun : https://www.editionsducommun.org/collections/interstices/products/cahier-du-pave-n-1-le-projet
[4] http://crajepcentre.fr/wp-content/uploads/DDLR%202010%20(2).pdf
[5] Ulysse Rabaté, Politique Beurk Beurk, les quartiers populaires et la gauche : conflits, esquives, transmissions. Editions du Croquant. 2021
[6] https://bruitdufrigo.com/
[7] Cornélius Castoriadis, l’institution imaginaire de la société, Editions Seuil, 1975.
[8] Agathe Cagé, Respect !, Editions des Equateurs, 2021, p.11.

Notes

Nous sommes en 2023, et le Rassemblement National est aujourd’hui « en place » comme dirait les plus jeunes ! A la tête de nombreuses municipalités, présents en nombre dans les conseils régionaux au bénéfice d’un mode de scrutin et depuis juin 2022, un groupe parlementaire de 88 députés, record historique pour l’extrême droite.
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Cardona Pierre-Alain

Nom Cardona
Prénom Pierre-Alain
Identifiant attribué CardonaPierreAlain
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Nom de la structure Cardona Pierre-Alain
Mon métier, ma fonction tisserand
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Cardona Pierre-Alain

Nom Cardona
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Nom de la structure Cardona Pierre-Alain
Mon métier, ma fonction tisserand
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Carvalho de França Filho Genauto

Nom Carvalho de França Filho
Prénom Genauto
Contributions

08/07/2020

Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine

  • Laville Jean-Louis
  • Carvalho de França Filho Genauto
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
Si le néolibéralisme a autant marqué nos sociétés dans les dernières décennies c’est parce qu’il est loin de se réduire à sa dimension économique et qu’il constitue un véritable projet anthropologique. Formulée par des auteurs comme Hayek et Friedman, inspirés de Mises, cette doctrine est née en réaction à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux dans le dernier tiers du XXe siècle. Selon Hayek des mouvements tels que l'écologie ou le féminisme provoquent un excès de démocratie engendrant le désordre. Il reste en cela fidèle à Mises qui s'était déjà prononcé en faveur du fascisme des années auparavant. Le néolibéralisme articule donc le refus d’une démocratie devenue pour lui ingouvernable et le projet de réorganiser entièrement la société autour du principe de concurrence grâce à des autorités publiques acquises au marché.

Sur la base de cette recommandation, le modèle d'entreprise doté d'une gestion rationnelle s’est diffusé, rendant l'idée d'efficience et d'efficacité prisonnière d'une évaluation par le résultat économique et financier. Or, celle-ci est incompatible avec les exigences spécifiques de domaines tels que la santé, l'éducation ou l'assistance sociale, entre autres. Une telle façon de penser entretient par ailleurs l’extractivisme c’est-à-dire l’utilisation des ressources sans se soucier de leur renouvellement. Le néolibéralisme a ainsi engendré le règne d’une loi de la jungle aggravant les inégalités malmenant la nature.

La période actuelle fait apparaître les résultats désastreux de ces choix irresponsables sur le plan social et environnemental. Face à la catastrophe, des collapsologues renversent la logique et nous suggèrent de renouer avec l’entraide qu’ils désignent comme «l’autre loi de la jungle» pour reprendre les termes de deux d’entre eux, Chappelle et Servigne. A l’éloge de la compétition ils substituent celui de la coopération s’inscrivant dans la lignée de Kropotkine pour qui la loi naturelle n’était pas la loi du plus fort mais l’entraide dont il décelait la trace autant dans les espèces animales que dans les petites sociétés humaines sans Etat. Ce pari sur le dialogue et l'empathie comporte deux arguments précieux. D’abord, il a le mérite de nous rappeler que les attitudes instrumentales et stratégiques ne sont pas innées. Ensuite, il met en évidence que, dans la nature, c'est la coopération qui peut être considérée comme une norme commune, la concurrence n'ayant lieu que dans des situations exceptionnelles. Le récit glorifiant l’égoïsme ne trouve donc pas de fondement dans les systèmes vivants qui sont incapables de survivre sans coopération. Cependant, Kropotkine se heurte à un problème élémentaire: il nous fait croire que le système dominant a perverti des êtres foncièrement bons. En attribuant aux êtres humains une essence antérieure à la culture, il finit par entretenir l’illusion d’une société réconciliée demain et par détourner notre attention des divisions et conflits inhérents à toute démocratie. Or, le présent illustre l’ambivalence des comportements humains, entre repli individualiste et ouverture solidaire. Et dans un passé récent, Arendt nous montre, à travers son analyse du totalitarisme, comment le mal peut être banalisé dans une société avec la propagation de la haine pour les institutions démocratiques. Au lieu d'une vision de la nature humaine, notre réflexion, plus que jamais, devrait être dirigée vers la condition humaine et les possibilités d'une commune humanité.

Le futur n’entérinera aucune loi de la jungle, ni celle fondée sur l’égoïsme, ni celle fondée sur l’aide mutuelle, l’enjeu alors est autre: il s’agit de changer avant qu’il ne soit trop tard le cadre institutionnel promu par le néolibéralisme qui a favorisé l’uniformisation du monde. Il devient crucial de reconnaître que le souci du commun comme les logiques du public et de la solidarité doivent trouver les référentiels qui leur sont spécifiques et ne les rabattent pas sur ceux de l’entreprise privée. Il n’y a pas de nature humaine, définitivement mauvaise ou bonne, mais il existe des formes institutionnelles qui peuvent encourager la standardisation ou au contraire faciliter l’expression de la pluralité. Si la diversité est une condition élémentaire pour la santé d'une société démocratique, il faut reconsidérer la valeur des différentes initiatives de solidarité qui refont surface à l'heure actuelle. Elles dessinent les contours d'une transition nécessaire en termes de nouveaux modèles d'organisation socio-économique, mais elles doivent trouver un soutien de la part des pouvoirs publics.

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08/07/2020

Economie et vie, un faux dilemme

  • Carvalho de França Filho Genauto
Une société post-capitaliste
Face à la pandémie, deux attitudes dominent de la part des gouvernements. La plupart, accordant la priorité à la santé de la population, aménagent des mesures d’urgence et renvoient à plus tard les questions de fond engendrées par les bouleversements économiques actuels. D’autres par contre, ont apporté une nouvelle preuve de leur dangerosité, en minimisant trop longtemps l’ampleur de la contamination en raison de leur volonté forcenée de préserver l’économie. Mais dans les deux cas la vie et l’économie sont séparés comme s’il s’agissait de domaines distincts.

Cette manière de cloisonner l’économie date de la révolution industrielle. C’est à ce moment qu’a été inventé le marché auto-régulateur, autrement dit la vision d’une économie de marché qui tend à devenir une société de marché par l’extension sans fin des relations fondées sur l’intérêt privé individuel. Ce mécanisme se justifiant par la promesse d’une croissance illimitée est en réalité paradoxal : il possède des capacités extraordinaires de création de richesses et en même temps un remarquable pouvoir destructeur, ne serait-ce que par la production incessante d’inégalités sociales. C’est pourquoi ce mouvement d'expansion du marché a rencontré une résistance de la société elle-même aboutissant à l’élaboration de diverses modalités de protection sociale. L'histoire des deux derniers siècles peut être lue comme un processus de tension permanente entre le marché essayant de subordonner la société à sa rationalité, et une réaction de la société qui se bat pour « apprivoiser la bête ».

Mais l’opposition entre dynamique marchande et Etat social qui a structuré les débats tout au cours du XXe siècle ne suffit plus à résumer les rapports entre économie et société. Nous voyons aujourd’hui que les protections initiées pour maîtriser le capitalisme ne nous assurent plus le maintien et la reproduction de la vie, qu’elle soit humaine ou non humaine. Ce qui a été désigné comme économie depuis le XIXe siècle a certes permis l’opulence mais avec en contrepartie la pauvreté tout autant que la prédation conduisant désormais à l’épuisement des ressources et au dérèglement climatique.

C’est l’idée même d’une économie coupée de la vie qui est en cause. Cette fiction a entretenu la prétention occidentale à la supériorité, selon laquelle il n’y aurait rien à apprendre des sociétés « primitives et archaïques ». Cependant, des économistes rassemblés autour de Karl Polanyi ont décelé l’excès d’orgueil moderne qui a généré le sophisme confondant économie et marché. Ils se sont alors tournés vers une démarche substantive dans laquelle l’économie peut être définie comme ce qui permet de garantir les moyens d’existence, à travers des interactions humaines et des interactions avec la nature. Cette approche qui insiste sur la relation intime entre l’économie et la vie est décisive pour demain.

Elle met en évidence que des principes autres que le marché jouent un rôle dans toutes les économies humaines, la redistribution (c’est-à-dire la réaffectation de ressources prélevées par un pouvoir central et contrôlées dans le cas de l’Etat social par la démocratie représentative), la réciprocité (c’est-à-dire les types de production et d’échange qui sont gouvernés non par le profit mais par le souci de renforcer les liens sociaux entre des personnes ou des groupes ), le partage domestique ( c’est-à-dire les activités économiques réalisées au sein du groupe de base qu’est la famille). La discussion focalisée sur les poids respectifs du marché et de l’Etat redistributif a occulté des pans entiers de l’économie, en particulier les tâches de production et de reproduction opérés à travers la réciprocité et le partage domestique.

L’approche substantive de l’économie souligne également que la société contemporaine n’est pas supérieure aux précédentes. Cette démarche aide à rompre avec la prétention moderne s’arrogeant le monopole de la science économique. Elle incite à un comportement plus modeste prenant en considération les connaissances acquises par des peuples « anciens » qui ont reconnu une double dépendance des êtres humains, les uns vis-à-vis des autres et par rapport à la biosphère. Comme le montre l’agroécologie par exemple, ce croisement des savoirs est déjà à l’œuvre.

La définition dominante et formelle de l’économie n’est plus appropriée pour affronter les défis sociaux et écologiques. Seul un équilibre dans les relations entre économie et société peut garantir le bien vivre social et la préservation de la vie. La régulation du marché est une condition de cet équilibre. Mais elle doit être complétée par un effort en termes de solidarité démocratique. D'une part, il s'agit de renforcer la solidarité publique, en actualisant le principe redistributif par l'intervention des pouvoirs publics. D'autre part, il s'agit de renforcer les solidarités locales et collectives, en revalorisant le principe de la réciprocité mis en pratique à travers différentes modalités d'auto-organisation de la société civile et des milieux populaires, dans d'innombrables initiatives citoyennes tournées vers le soin de l’autre.

Ce fut ainsi dans les différentes crises du capitalisme et ce ne sera pas différent cette fois. Avec la crise du Covid19 nous ne sommes pas confrontés à une impasse économique mais à une réflexion sur la manière de façonner notre économie d'une autre manière. L’articulation entre planification, coordinations publiques et initiatives d’auto-organisation de la société est fondamentale. La réhabilitation de la société ne peut pas être une simple formule conjoncturelle. C'est la base d'un autre paradigme en termes d'institutionnalité économique, d'organisation de la société et de préservation de la vie. D'innombrables expériences d'une autre économie existent déjà ..., allons-nous apprendre de celles-ci ... ?





Bibliographie :

Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion

Laville, J-L., Cattani, AD. 2006, Dictionnaire de l’autre économie, Folio-Gallimard

Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir

Femmes rurales en mouvement (Héloïse Prévost)

Solidarité, féminismes et reproduction sociale (Snis)

Notes

Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion

Laville, J-L., Cattani, AD. 2006, Dictionnaire de l’autre économie, Folio-Gallimard

Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir

Femmes rurales en mouvement (Héloïse Prévost)

Solidarité, féminismes et reproduction sociale (Snis)

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Cateau Bernadette

Nom Cateau
Prénom Bernadette
Contributions

16/06/2020

Les entreprises à mission

  • Cateau Bernadette
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie



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Les Entreprises à Mission : Une hirondelle ferait-elle le printemps ?

.
La sortie de la pandémie sera-t-elle l’occasion d’interroger la finalité des entreprises ?

Petite histoire de l’entreprise à mission


En 2018 est paru le rapport ‘’ l’entreprise, objet d’intérêt collectif ‘’ produit par Nicole Notat (ancienne secrétaire générale de la CFDT) et Jean-Dominique Senard (alors président du groupe Michelin), qui visait à souligner qu’au-delà de la recherche du profit, l’entreprise a un rôle social et environnemental. Le rapport voulait encourager le comportement responsable des actionnaires et faire reconnaître dans la loi, la notion d’« entreprises à mission ». Il était prévu d’inscrire la raison d’être d’une entreprise dans les statuts, de créer un comité d’impact doté de moyens, de vérifier ces bonnes intentions par un tiers et par des organes gouvernementaux. Etait prévue également une déclaration de performance extra-financière.

La loi PACTE ( Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise ) du 22 mai 2019, publiée en ce début d’année, a pour objet d’aider les PME à grandir, innover, exporter et créer des emplois. Elle vise à mieux associer les salariés à la vie et aux résultats de l’entreprise.
Elle reprend une grande partie des propositions du rapport Notat-Sénard. La mesure phare de cette loi est la création des entreprises à mission (EAM). Ce terme désigne les nouvelles sociétés commerciales qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, par une finalité d’ordre social ou environnemental.
La RSE (responsabilité sociale des entreprises) qui date de mai 2001 devient obligatoire pour toutes les entreprises. Elle offre aux sociétés volontaires la possibilité de devenir EAM en répondant à plusieurs obligations :
-formuler une raison d’être qui a un impact social, sociétal, ou environnemental positif
-définir des engagements, des objectifs chiffrés, les parties prenantes et les moyens à mettre en œuvre.
Les engagements et objectifs sont évalués en interne par un comité de mission et en externe par un organisme tiers indépendant. L’EAM est libre mais contrôlée. Elle affirme haut et fort qu’entreprendre ce n’est pas que faire du profit, c’est aussi s’inscrire dans la Société.
Être une EAM ce n’est pas un ‘label’ mais un dispositif légal qui s’inscrit dans la continuité de la RSE et qui permet d’afficher ses ambitions.

Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire a adressé le 24 Mai 2020, une lettre à 90 chefs d’entreprises de grands groupes les sommant d’agir davantage pour l’environnement : « Engagez-vous avec des mesures concrètes .... opposer écologie et économie est complètement dépassé ».

Qu’en est-il sur le terrain ?


Emmanuel Faber, a développé le projet de Danone comme EAM (100.000 salariés dans le monde et 25,3 milliards de chiffre d’affaires en 2019) notamment dans une interview sur France Inter le 21 mai dernier. Lors de la crise, Danone a puisé dans sa trésorerie pour assurer emploi et maintien des salaires, parce qu’il a estimé pouvoir le faire. E Faber reconnaît que cette période de confinement s’est accompagnée d’une profonde réflexion personnelle (« la crise fait vaciller les équilibres personnels »). Lorsque le journaliste Demorand lui pose la question : que répondre à ceux qui voient dans votre volonté de devenir EAM du marketing et une couche de peinture verte ? Faber répond : la couche de peinture verte va coûter aux actionnaires deux milliards d’euros dans les trois ans qui viennent. C’est ce qui a été proposé, discuté et approuvé par les actionnaires les 26 février dernier pour réduire les émissions de carbone, remplacer les emballages plastiques issus du pétrole, basculer pour Evian et Volvic dans des emballages entièrement recyclables etc. Dès maintenant le carton et le papier font leur apparition dans les rayons de manière importante.
Et quand un agriculteur interroge E.Faber sur l’agriculture industrielle, qui alimente les industries laitières de Danone et importe du soja avec destruction des forêts amazoniennes, E.Faber indique qu’il faut « arrêter d’importer du soja d’Amérique Latine » et qu’une note a été envoyée à la commission européenne pour rechercher une politique agricole intégrée commune qui assure l’autonomie en protéines. En réponse à une autre question, E.Faber affirme que « la concentration actuelle des richesses est une bombe à retardement » etc.

Quand le journaliste demande à E.Faber s’il ne se sent pas bien seul parmi les entreprises qui figurent à l’indice boursier du CAC/40 (soit les 40 plus grosses capitalisations boursières des grandes entreprises françaises) E.Faber répond que non et qu’il y a une prise de conscience et qu’il y a « une génération de patrons qui ont compris que les choses doivent complètement changer ».

Outre Danone, beaucoup de groupes se bousculent au portillon pour être reconnus EAM : Camif, Maif, Les Échos , le groupe d’aide à la personne Alenvi, le groupe Rocher ....
Quelques déclarations attirent particulièrement l’attention :
-Alenvi : vient de prendre l’engagement de limiter sa rentabilité et d’utiliser les gains pour revaloriser les salaires.
-Les Échos : s’engage à favoriser l’émergence d’une nouvelle société responsable en informant, mobilisant, accompagnant les citoyens et les entreprises, en multipliant les articles sur les initiatives à impact et en diminuant son empreinte carbone.
-Makesense, entrepreneur du social avec 15000 membres qui cogitent en réseau (téléphone pour sourds, usine à imprimer itinérante ...)
-Michelin (autre pionnier de l’EAM ) qui, entre autres, invente des pneus biodégradables. Ce qui malheureusement n’empêche pas Michelin de devoir fermer son usine de la Roche sur Yon et de supprimer 620 emplois d’ici la fin de l’année.

Quel est l’intérêt d’être une EAM ?


Comme dit Y Le Gall ( groupe Rocher ) ‘’le statut d’EAM ne fait pas forcément la vertu mais on se met dans une seringue et on ne peut plus reculer ‘’

Donner du sens à tous les acteurs, stimuler la créativité, des critères intéressants dans les appels d’offre ....Formaliser une mission constitue un avantage compétitif majeur.

Et aussi : attirer les jeunes diplômés qui rêvent d’un autre monde que celui des 50 dernières années et qui ne sont pas forcément attirés par la finance après avoir fait des études d’ingénieurs ou de sciences humaines.

Pour les 32 000 jeunes qui ont signé le manifeste étudiant « pour un réveil écologique » et qui veulent rebâtir notre société sur des impératifs écologiques, sociaux et sanitaires, prendre leur avenir en mains, c’est un appel à leur futur employeur à un réveil écologique. Ils veulent mobiliser les écoles et les universités, pour mieux se former et aider les jeunes diplômés à choisir un employeur suffisamment engagé dans la transition écologique. Ceux-là n’hésiteront pas à interpeller les DRH lors des entretiens d’embauche, sur la mission et la raison d’être de l’entreprise qui recrute.

Mais si Wall Street s’en fiche ?


Mais quid de la finance, des lobbies industriels, des grands groupes, des manœuvres de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, de la grande distribution, des tentatives du Medef de mettre un moratoire sur les dispositions environnementales ?
Quel va être le jeu de la finance ? Les actionnaires vont-ils être partie prenante ?
Ne faut-il pas douter quand Larry Fink, patron de la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars sous gestion, veut user de son pouvoir pour écrire le bréviaire du capitalisme nouveau, tout en se targuant de panser les plaies causées par l’ancien (creusement des inégalités et paupérisation des plus fragiles) ? Qui prétend vouloir exhorter les entreprises dont il est actionnaire à ‘’ œuvrer pour le bien commun ‘’? [1]
Pour le milliardaire Samuel Zell , Larry Fink est « extraordinairement hypocrite ».
Et il est normal d’être dubitatif devant ces déclarations quand Jeremy Grantham, milliardaire qui a dédié 98% de sa fortune à l’environnement et stratège en chef des investissements Mayo et Van Otterloo (GMO ) société de gestion d’actifs qui a plus de 100 milliards de dollars sous gestion , dit : « le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver et c’est le seul dont Wall Street se fiche » !

Mais des pétitions circulent partout, y compris signées de grands patrons les industriels se rendent bien compte que si on ne lance pas la reconstruction écologique du continent européen, nous allons nous trouver en très mauvaise posture. [2]

Avec les EAM nous sommes dans une évolution pas dans une révolution. Même si cela ne comble pas nos aspirations à un monde nouveau, c’est toutefois une démarche importante de changement dans le monde de l’entreprise appréhendée dans un contexte élargi et renouvelé.

L’entreprise altruiste


Si l’on veut aller plus loin dans une utopie qui a pris corps, on doit lire le livre d’Isaac Getz et Laurent Marbacher « l’entreprise altruiste » paru en octobre 2019 chez Albin Michel.
Pendant 5 ans ils sont partis à la recherche d’entreprises qui agissent avec un respect profond de leurs fournisseurs, clients, employés, territoire. Et ils en ont trouvé : au cœur de la Lozère, au Japon, en Norvège ... Elles sont de toute taille et de tout secteur d’activité. Ce sont des entreprises altruistes qui partagent deux grandes idées :
-elles considèrent que le résultat économique est le «fruit d’un service authentique de tous ceux avec qui elles interagissent » et pas la simple application de modèles de profit

-les relations ne sont plus de simples transactions économiques mais « des liens profondément authentiques (qualifiées parfois d’amitié) avec toutes les personnes avec qui elles sont en rapport ».

Ces entreprises ont été amenées à transformer leurs activités de cœur de métier afin que l’intérêt financier ne l’emporte pas sur le service authentique des interlocuteurs.

Peter Drucker avait écrit en 1990 « comment devenir millionnaire et aller tout de même au paradis ».I Getz et L Marbacher ont prouvé qu’on peut, tout en équilibrant ses comptes, mener à un monde meilleur. En ce sens l’entreprise peut être force de progrès social, en conjuguant performance économique et intérêt général.






Notes

[1] Voir sur Arte « Ces financiers qui dirigent le monde : Black Rock » sur l’omniprésence préoccupante et indécente des grands argentiers dans la vie politique et économique mondiale. Voir également sur YouTube le film de Michael More et Jeff Gibbs « La planète des humains » qui pose des questions importantes sur les énergies renouvelables, leurs technologies et leurs liens avec la finance.
[2] Voir Gaël Giraud interviewé par Mediapart le 1er juin 2020 sur la reconstruction écologique. 

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Les entreprises à mission

Auteur
  • Cateau Bernadette
Introduction synthétique



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Les Entreprises à Mission : Une hirondelle ferait-elle le printemps ?

.
La sortie de la pandémie sera-t-elle l’occasion d’interroger la finalité des entreprises ?

Petite histoire de l’entreprise à mission


En 2018 est paru le rapport ‘’ l’entreprise, objet d’intérêt collectif ‘’ produit par Nicole Notat (ancienne secrétaire générale de la CFDT) et Jean-Dominique Senard (alors président du groupe Michelin), qui visait à souligner qu’au-delà de la recherche du profit, l’entreprise a un rôle social et environnemental. Le rapport voulait encourager le comportement responsable des actionnaires et faire reconnaître dans la loi, la notion d’« entreprises à mission ». Il était prévu d’inscrire la raison d’être d’une entreprise dans les statuts, de créer un comité d’impact doté de moyens, de vérifier ces bonnes intentions par un tiers et par des organes gouvernementaux. Etait prévue également une déclaration de performance extra-financière.

La loi PACTE ( Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise ) du 22 mai 2019, publiée en ce début d’année, a pour objet d’aider les PME à grandir, innover, exporter et créer des emplois. Elle vise à mieux associer les salariés à la vie et aux résultats de l’entreprise.
Elle reprend une grande partie des propositions du rapport Notat-Sénard. La mesure phare de cette loi est la création des entreprises à mission (EAM). Ce terme désigne les nouvelles sociétés commerciales qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, par une finalité d’ordre social ou environnemental.
La RSE (responsabilité sociale des entreprises) qui date de mai 2001 devient obligatoire pour toutes les entreprises. Elle offre aux sociétés volontaires la possibilité de devenir EAM en répondant à plusieurs obligations :
-formuler une raison d’être qui a un impact social, sociétal, ou environnemental positif
-définir des engagements, des objectifs chiffrés, les parties prenantes et les moyens à mettre en œuvre.
Les engagements et objectifs sont évalués en interne par un comité de mission et en externe par un organisme tiers indépendant. L’EAM est libre mais contrôlée. Elle affirme haut et fort qu’entreprendre ce n’est pas que faire du profit, c’est aussi s’inscrire dans la Société.
Être une EAM ce n’est pas un ‘label’ mais un dispositif légal qui s’inscrit dans la continuité de la RSE et qui permet d’afficher ses ambitions.

Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire a adressé le 24 Mai 2020, une lettre à 90 chefs d’entreprises de grands groupes les sommant d’agir davantage pour l’environnement : « Engagez-vous avec des mesures concrètes .... opposer écologie et économie est complètement dépassé ».

Qu’en est-il sur le terrain ?


Emmanuel Faber, a développé le projet de Danone comme EAM (100.000 salariés dans le monde et 25,3 milliards de chiffre d’affaires en 2019) notamment dans une interview sur France Inter le 21 mai dernier. Lors de la crise, Danone a puisé dans sa trésorerie pour assurer emploi et maintien des salaires, parce qu’il a estimé pouvoir le faire. E Faber reconnaît que cette période de confinement s’est accompagnée d’une profonde réflexion personnelle (« la crise fait vaciller les équilibres personnels »). Lorsque le journaliste Demorand lui pose la question : que répondre à ceux qui voient dans votre volonté de devenir EAM du marketing et une couche de peinture verte ? Faber répond : la couche de peinture verte va coûter aux actionnaires deux milliards d’euros dans les trois ans qui viennent. C’est ce qui a été proposé, discuté et approuvé par les actionnaires les 26 février dernier pour réduire les émissions de carbone, remplacer les emballages plastiques issus du pétrole, basculer pour Evian et Volvic dans des emballages entièrement recyclables etc. Dès maintenant le carton et le papier font leur apparition dans les rayons de manière importante.
Et quand un agriculteur interroge E.Faber sur l’agriculture industrielle, qui alimente les industries laitières de Danone et importe du soja avec destruction des forêts amazoniennes, E.Faber indique qu’il faut « arrêter d’importer du soja d’Amérique Latine » et qu’une note a été envoyée à la commission européenne pour rechercher une politique agricole intégrée commune qui assure l’autonomie en protéines. En réponse à une autre question, E.Faber affirme que « la concentration actuelle des richesses est une bombe à retardement » etc.

Quand le journaliste demande à E.Faber s’il ne se sent pas bien seul parmi les entreprises qui figurent à l’indice boursier du CAC/40 (soit les 40 plus grosses capitalisations boursières des grandes entreprises françaises) E.Faber répond que non et qu’il y a une prise de conscience et qu’il y a « une génération de patrons qui ont compris que les choses doivent complètement changer ».

Outre Danone, beaucoup de groupes se bousculent au portillon pour être reconnus EAM : Camif, Maif, Les Échos , le groupe d’aide à la personne Alenvi, le groupe Rocher ....
Quelques déclarations attirent particulièrement l’attention :
-Alenvi : vient de prendre l’engagement de limiter sa rentabilité et d’utiliser les gains pour revaloriser les salaires.
-Les Échos : s’engage à favoriser l’émergence d’une nouvelle société responsable en informant, mobilisant, accompagnant les citoyens et les entreprises, en multipliant les articles sur les initiatives à impact et en diminuant son empreinte carbone.
-Makesense, entrepreneur du social avec 15000 membres qui cogitent en réseau (téléphone pour sourds, usine à imprimer itinérante ...)
-Michelin (autre pionnier de l’EAM ) qui, entre autres, invente des pneus biodégradables. Ce qui malheureusement n’empêche pas Michelin de devoir fermer son usine de la Roche sur Yon et de supprimer 620 emplois d’ici la fin de l’année.

Quel est l’intérêt d’être une EAM ?


Comme dit Y Le Gall ( groupe Rocher ) ‘’le statut d’EAM ne fait pas forcément la vertu mais on se met dans une seringue et on ne peut plus reculer ‘’

Donner du sens à tous les acteurs, stimuler la créativité, des critères intéressants dans les appels d’offre ....Formaliser une mission constitue un avantage compétitif majeur.

Et aussi : attirer les jeunes diplômés qui rêvent d’un autre monde que celui des 50 dernières années et qui ne sont pas forcément attirés par la finance après avoir fait des études d’ingénieurs ou de sciences humaines.

Pour les 32 000 jeunes qui ont signé le manifeste étudiant « pour un réveil écologique » et qui veulent rebâtir notre société sur des impératifs écologiques, sociaux et sanitaires, prendre leur avenir en mains, c’est un appel à leur futur employeur à un réveil écologique. Ils veulent mobiliser les écoles et les universités, pour mieux se former et aider les jeunes diplômés à choisir un employeur suffisamment engagé dans la transition écologique. Ceux-là n’hésiteront pas à interpeller les DRH lors des entretiens d’embauche, sur la mission et la raison d’être de l’entreprise qui recrute.

Mais si Wall Street s’en fiche ?


Mais quid de la finance, des lobbies industriels, des grands groupes, des manœuvres de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, de la grande distribution, des tentatives du Medef de mettre un moratoire sur les dispositions environnementales ?
Quel va être le jeu de la finance ? Les actionnaires vont-ils être partie prenante ?
Ne faut-il pas douter quand Larry Fink, patron de la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars sous gestion, veut user de son pouvoir pour écrire le bréviaire du capitalisme nouveau, tout en se targuant de panser les plaies causées par l’ancien (creusement des inégalités et paupérisation des plus fragiles) ? Qui prétend vouloir exhorter les entreprises dont il est actionnaire à ‘’ œuvrer pour le bien commun ‘’? [1]
Pour le milliardaire Samuel Zell , Larry Fink est « extraordinairement hypocrite ».
Et il est normal d’être dubitatif devant ces déclarations quand Jeremy Grantham, milliardaire qui a dédié 98% de sa fortune à l’environnement et stratège en chef des investissements Mayo et Van Otterloo (GMO ) société de gestion d’actifs qui a plus de 100 milliards de dollars sous gestion , dit : « le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver et c’est le seul dont Wall Street se fiche » !

Mais des pétitions circulent partout, y compris signées de grands patrons les industriels se rendent bien compte que si on ne lance pas la reconstruction écologique du continent européen, nous allons nous trouver en très mauvaise posture. [2]

Avec les EAM nous sommes dans une évolution pas dans une révolution. Même si cela ne comble pas nos aspirations à un monde nouveau, c’est toutefois une démarche importante de changement dans le monde de l’entreprise appréhendée dans un contexte élargi et renouvelé.

L’entreprise altruiste


Si l’on veut aller plus loin dans une utopie qui a pris corps, on doit lire le livre d’Isaac Getz et Laurent Marbacher « l’entreprise altruiste » paru en octobre 2019 chez Albin Michel.
Pendant 5 ans ils sont partis à la recherche d’entreprises qui agissent avec un respect profond de leurs fournisseurs, clients, employés, territoire. Et ils en ont trouvé : au cœur de la Lozère, au Japon, en Norvège ... Elles sont de toute taille et de tout secteur d’activité. Ce sont des entreprises altruistes qui partagent deux grandes idées :
-elles considèrent que le résultat économique est le «fruit d’un service authentique de tous ceux avec qui elles interagissent » et pas la simple application de modèles de profit

-les relations ne sont plus de simples transactions économiques mais « des liens profondément authentiques (qualifiées parfois d’amitié) avec toutes les personnes avec qui elles sont en rapport ».

Ces entreprises ont été amenées à transformer leurs activités de cœur de métier afin que l’intérêt financier ne l’emporte pas sur le service authentique des interlocuteurs.

Peter Drucker avait écrit en 1990 « comment devenir millionnaire et aller tout de même au paradis ».I Getz et L Marbacher ont prouvé qu’on peut, tout en équilibrant ses comptes, mener à un monde meilleur. En ce sens l’entreprise peut être force de progrès social, en conjuguant performance économique et intérêt général.






Bibliographie

[1] Voir sur Arte « Ces financiers qui dirigent le monde : Black Rock » sur l’omniprésence préoccupante et indécente des grands argentiers dans la vie politique et économique mondiale. Voir également sur YouTube le film de Michael More et Jeff Gibbs « La planète des humains » qui pose des questions importantes sur les énergies renouvelables, leurs technologies et leurs liens avec la finance.
[2] Voir Gaël Giraud interviewé par Mediapart le 1er juin 2020 sur la reconstruction écologique. 

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13/07/2023

Ce que nous dit une mère des quartiers populaires

  • Roustang Guy
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En référence aux émeutes de 2005, F.Ouassak écrivait dans son premier petit livre La puissance des mères paru en 2020 :
« Si des voitures ont brulé après la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, c’est la faute de leurs parents, et non de la police, pourtant directement responsable de leur mort. Ils auraient dû tenir en laisse leurs fils – en laisse ou scotchés devant la télévision, peu importe mais ces sauvageons n’avaient pas à circuler librement le soir;»1.
On en est donc toujours au même point…

Il est difficile de se mettre à la place de cette mère, on est « dérangé;» parfois. Cela a été mon cas. Par exemple quand F.Ouassak échange avec une responsable pour que la cantine accepte que sa fille ne mange pas de viande, ou quand elle rend visite à une pédiatre alors que son fils vient d’être circoncis. La pédiatre croit que le bébé n’est pas propre alors que c’est du « henné qu’il a sur les mains et sur les pieds;». Lisez et vous me direz si vous aussi vous êtes « dérangés;».

F.Ouassak est diplômée de Sciences Po Lille en 1998. Elle nous dit « J’ai travaillé il y a une quinzaine d’années à la politique de la ville, et ensuite comme consultante en politiques publiques;». Ses ambitions et sa radicalité;s’expriment ainsi : « Reprendre le pouvoir qui nous a été confisqué en tant que mères, et prendre plus largement encore le pouvoir politique dans son ensemble »2 et l’ont amené à contribuer à créer le « Front de mères;». Mais sa radicalité n’exclut pas le dialogue, bien au contraire. Dans la préface inédite de la réédition de son premier livre, elle écrit que :
« La sortie du livre a été l’occasion d’échanges riches et enthousiasmants, partout en France comme à l’étranger, dans les quartiers populaires comme en centre-ville, dans les milieux institutionnels, universitaires ou très militants. Quelle fierté d’y porter un point de vue ancré dans les quartiers populaires, ce point de vue que l’on entend si rarement;».

Le second petit livre de F.Ouassak a pour titre Pour une écologie pirate paru en mai 2023. Comme pour le premier livre, c’est une mère à l’écoute de ses enfants qui écrit tout en politisant la question. Elle y parle de Verdragon à Bagnolet, première maison de l’écologie populaire, qui vise à réunir les habitantes et habitants des quartiers populaires autour de l’écologie. Portée en commun par Alternatiba et le Front des mères, Verdragon a connu l’opposition de la gauche et de l’extrême droite :
« la violence de la campagne visant à nous chasser du lieu…traduit selon moi l’obsession raciale des cadres des partis de gauche, qui parlent d’une réalité qu’ils ne connaissent que de loin car aucun n’habite les quartiers populaires ». L’autrice écrit également : « Nous avons aussi été soutenus par nombre de personnalités, notamment écologistes, et Alternatiba a été remarquable de fraternité…en menant à nos côtés la lutte pour sauver Verdragon »3.
Écoutons cet appel :« les luttes des quartiers populaires doivent trouver leur place dans le patrimoine écologiste. Mais ce qu’il faut pour rejoindre le nécessaire front contre le désastre climatique, c’est un projet précis, pensé depuis les quartiers populaires »4.

Tout le monde perçoit bien la gravité des émeutes et des pillages avec destructions de lieux publics qui vont affecter souvent la vie quotidienne des habitants. De multiples commentaires contradictoires se sont exprimés et les détestations réciproques vont bon train. C’est bien notre société qui est malade comme notre démocratie. Certains convivialistes5 proposent ce qui pourrait tenir lieu en quelque sorte de thérapie collective. Il s’agirait de prévoir dans la durée des émissions de télévision et de radio qui théâtraliseraient les points de vue divergents des uns et des autres, aussi bien les jeunes révoltés que les policiers ou les éducateurs et bien d’autres acteurs. Avec l’espoir de lutter ainsi contre les préjugés.

Fatima Ouassak annonce « un prochain livre qui mettra un point final au triptyque avec la question de l’organisation de la société;». Nous l’attendons.

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Cérézuelle Daniel

Nom Cérézuelle
Prénom Daniel
Contributions

15/06/2021

Humilies et offenses : remarques sur l'école française

  • Cérézuelle Daniel
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Un progrès ambigu


On attend de l'école non seulement qu'elle instruise, mais aussi qu'elle éduque et on voit un progrès dans le fait que de plus en plus de jeunes sont scolarisés de plus en plus longtemps. On attribue volontiers à l’École un rôle de plus en plus important alors que décroît, semble-t-il, l’importance que l’on accorde aux instances privées et communautaires de formation de la personne. D’un côté on valorise la transmission de connaissances de type scientifique (les disciplines) on parlera ici d’éducation formelle car la transmission s’effectue dans un cadre institutionnel clairement identifié par des professionnels salariés dont la compétence est généralement liée à l’obtention de diplômes. D’un autre côté la transmission informelle de savoirs-faire et de savoirs-être, codifiée par les usages et par la tradition, est objet de méfiance elle ferait obstacle à la modernité, au progrès des sciences et des techniques comme à l’égalité citoyenne. Héritière de l’idéal progressiste des Lumières la pensée politique et sociale contemporaine privilégie plus que jamais l’école comme principale instance éducative et envisage le progrès de la scolarisation comme une conquête de l’esprit de liberté. A la crise chronique de l’éducation moderne les réponses couramment proposées et mises en œuvre par les politiques publiques puisent à deux sources d’inspiration : d’une part l’égalitarisme qui réclame plus d’école pour tous et donc plus de moyens mieux utilisés d’autre part le pédagogisme qui veut améliorer les techniques éducatives afin de mieux adapter l’École au changement de la société, qu’il s’agisse de transmettre des connaissances ou de former des citoyens. Ces deux approches tantôt associées tantôt concurrentes sont certes généreuses et il est indiscutable qu’elles ont contribué à un progrès social mais aujourd’hui elles semblent devoir mener à une impasse. Inspirées par ces deux visions du problème éducatif nos sociétés s’acharnent à développer les moyens éducatifs en quantité comme en qualité or cette tendance à toujours plus d’école a des effets concrets qui contredisent à terme les valeurs qui ont inspiré les politiques éducatives depuis deux siècles.

Je me bornerai à mettre en ordre les observations que j'ai pu faire au cours des cinq années pendant lesquelles j'ai gagné ma vie comme professeur de philosophie dans le secondaire. Mon sentiment dominant c'est qu'au plan éducatif l'école a des effets désastreux pour beaucoup de jeunes. Elle est organisée surtout comme une machine à recruter des élites par écrémages successifs, afin d'alimenter Normale Supérieure, l'ENA, les grandes écoles : Polytechnique, les Ponts, etc…Tout cela au prix d'un énorme gâchis pour le plus grand nombre (et même pour la soi-disant élite ainsi recrutée).

En effet, j'ai vu beaucoup de jeunes qui s'étiolent à l'école parce qu'ils ne peuvent pas s'approprier les formes de raisonnement théorique et les types de connaissances abstraites valorisées par l'institution. Je suis convaincu que ces mêmes jeunes pourraient devenir des adultes ayant l'intelligence de la vie et capables de relations responsables avec autrui à condition de pouvoir faire des expériences et des choses qui aient un sens pour eux et leurs proches. Au contraire, le fait d'être à l'école et l'obligation d'y absorber trop de connaissances qui n'ont aucun sens pour eux les habitue à subir et nuit à leur épanouissement comme adultes responsables. Prétendant les instruire tous, l'école prive en pratique la majorité d'entre eux de la capacité à faire, et en faisant, se faire (Jules Lequier). Il me semble que certaines des critiques formulées par Illich sont tout à fait fondées, même si elles ont été mises de côté à cause des passions égalitaristes et productivistes et qu'il est temps de les réactiver.

Faire semblant


Je viens donc de faire le professeur de philosophie pendant cinq ans. En gros, j'ai trouvé l'expérience assez agréable. Mes élèves sont plutôt gentils et respectueux (1), avec le charme de la jeunesse. Comme ils ont très peur du chômage et qu'ils ont à passer en fin d'année un examen soi-disant décisif, ils sont dociles et s'appliquent à prendre les cours et à faire des devoirs. Devenant égoïste en vieillissant je n'ai guère de motifs de me plaindre de ce gagne-pain, mais je suis plutôt inquiet quant aux effets de cette activité sur les élèves. Quelques-uns en tirent probablement des bénéfices, mais pour nombre d'entre eux, j'ai peur que le bilan soit globalement négatif.

En effet, il s'avère bien vite que la démarche qui leur est proposée n'a guère de sens pour eux et la plupart des questions inscrites à leur programme n'éveillent en eux aucun écho : l'unité du moi, la valeur de la science, l'idée de sens de l'histoire, les fondements du droit, cela ne leur dit rien ! Ne serait-ce l'examen à passer, ils s'en dispenseraient presque tous volontiers. On voit mal, en outre, comment il pourrait en être autrement car la prétention de faire faire de la philosophie à ces jeunes bute sur des obstacles de fond : j'en évoquerai quelques-uns qui tiennent à ce que les conditions d'une véritable appropriation des problèmes et de la démarche philosophique font défaut. Que l'on parle de religion, des sciences du vivant, d'histoire de la littérature, de problèmes politiques…on s'aperçoit qu'ils n'ont pas le bagage minimum indispensable pour comprendre le sens des notions théoriques qui leur sont exposées. Ce n'est pas qu'ils n'aient pas étudié au cours de leur scolarité toutes sortes de matières. Bien au contraire ! Si on regarde les programmes officiels de la sixième à la terminale, les jeunes devraient être des puits de science. On leur a fait des cours sur toutes sortes de matières, on les initiés à toutes sortes de méthodes d'analyse très abstraites et compliquées. Mais pour la plupart il n'en reste pas grand chose, si ce n'est une capacité étonnante à apprendre n'importe quoi pour l'oublier aussitôt : têtes alternativement trop pleines et trop vides de connaissances qui leur restent totalement extérieures, ce à quoi ils ont appris très tôt à se résigner. Cette culture de l'oubli imposée par des programmes délirants d'ampleur et de technicité est renforcée par un pratique institutionnelle généralisée qui consiste à faire semblant. Déjà, beaucoup d'élèves entrent en sixième sans avoir acquis les schèmes mentaux qui conditionnent un usage correct de la langue et le maniement des symboles et des opérations logiques qui lui sont liés. Confrontés à de nouveaux contenus et à de nouvelles exigences, ils sont très vite en difficulté. Ils apprennent alors à faire semblant de savoir et de comprendre pour ne pas décevoir leur famille et leurs enseignants. Ces derniers se font complices de cette comédie en s'adressant non pas au niveau réel des jeunes qu'ils ont en face d'eux, mais au niveau théorique qu'ils devraient avoir. Ainsi en terminale, avons-nous à enseigner la différence entre l'essence et l'accident à des élèves qui n'ont toujours pas maîtrisé la différence entre un infinitif et un participe et qui sont incapables de procéder à la simple analyse logique d'un texte. Pourtant, comme les collègues qui les ont eus les années précédentes, nous faisons comme s'ils étaient au niveau et traitons un programme conçu pour des élèves fictifs que, bien entendu, nos élèves concrets ne peuvent assimiler.
De toutes façons, ces jeunes ont l'habitude d'un tel décalage : pour eux, cela fait des années que cela dure ! Tant bien que mal, ils essaient d'apprendre tout ce qu'on leur demande : la grammaire structurale, la génétique moléculaire, la géographie économique, les cycles de Kondratieff, la théorie des ensembles, la physique aussi bien que la philosophie (je vous recommande à ce sujet la lecture des manuels de sciences économiques et sociales). D'une certaine manière, ils n'ont pas tort : les trois quarts d'entre eux auront le bac et la même logique du faire semblant va se poursuivre à l'université. En effet, si on regarde les organigrammes, les programmes et les horaires universitaires, il est évident qu'on prétend leur enseigner énormément de choses extraordinairement compliquées et abstraites. Mais en même temps, on n'exigera pas d'eux qu'ils les sachent vraiment et il est ainsi toléré que tout le monde pompe à certaines épreuves des examens. Les taux de réussite justifient les programmes délirants et donc les postes, les crédits et les carrières qui vont avec. Résultat : beaucoup de jeunes sont parfaitement conscients qu'ils obtiennent des diplômes ou des titres qui ne correspondent pas à leur niveau réel, mais plutôt à un niveau fictif. Ce n'est pas du tout sécurisant ni constructif.


L'expérience récusée


Revenons à mes élèves de terminale pour mettre le doigt sur un second obstacle à l'appropriation, à savoir le décalage entre l'enseignement et leur expérience personnelle. Si beaucoup ne retirent de douze ans d'études et primaires et secondaires qu'un fragile vernis de pseudo-connaissances, c'est que les démarches proposées ne sont pas enracinées - et ne peuvent pas l'être- dans une expérience sensible et personnelle. Allons même plus loin : c'est l'aptitude à supporter cette coupure qui est valorisée par le parcours scolaire en dépit de tous les discours pédagogiques. Prétendre faire disserter des jeunes de dix sept ans sur le Pouvoir ou la Passion, ce n'est pas sérieux ! Ou plutôt, inversons la perspective : le simple fait qu'ils arrivent à rédiger une copie sur des expériences qu'ils ne peuvent pas connaître montre quel est le principal effet de la démarche proposée : être capable de parler de ce qu'on ne connaît pas. Tel est le critère fondamental de la réussite. C'est-à-dire encore une fois faire semblant. D'ailleurs, c'est normal : on ne peut pas à la fois passer sa vie à l'école et connaître le monde qu'on n'appréhende - en fait - qu'à travers les médias et surtout la télévision. Ainsi, en pratique, un des effets de la scolarisation, renforcée par la médiatisation, c'est la disqualification de l'expérience personnelle. Ce n'est pas neuf, certes, mais cela mérite d'être rappelé quand on parle d'éducation.
Peut-on contourner ces deux obstacles ? Beaucoup d'enseignants s'y essaient, mais on bute alors sur un troisième obstacle. On pourrait intéresser la plupart de ces jeunes à des questions philosophiques à condition de travailler préalablement avec eux sur l'information nécessaire (lire des livres, faire des dossiers, voir des films etc.) et de partir d'exemples concrets pour arriver progressivement au problème philosophique auquel ils ne peuvent accéder d'emblée… On peut toujours rêver : la mise en œuvre d'une telle démarche est rigoureusement impossible puisqu'il faut d'abord parcourir à marches forcées les quarante notions philosophiques du programme du baccalauréat. Ou bien alors il faudrait renoncer au programme pour se donner le temps nécessaire à une telle démarche : liberté inimaginable !
Alors, concrètement, que se passe-t-il ? D'abord en quelques semaines s'opère chez les élèves une grosse déception. La plupart d'entre eux arrivent en terminale avec un vague désir de discussion et d'échanges, mais ils se rendent vite compte qu'ils vont surtout passer l'année à noter un cours qui les dépasse. Alors ils se résignent à la passivité, ce qui chez beaucoup nourrit un sentiment d'infériorité déjà ancien : ce n'est pas pour moi…. Chez certains même, l'année de philosophie sera vécue silencieusement comme une humiliation de plus les pleurs lors des remises de devoirs notés en disent long. Conclusion : manque de culture, manque d'expérience, manque de temps : l'enseignement de philosophie s'adresse à un public fictif et fait obstacle au développement du public réel.

Un gâchis


Or je soupçonne que ce que j'observe dans les classes de terminale n'est que le faible écho d'un gâchis beaucoup plus grave qui s'opère à la fin du primaire et surtout pendant les premières années de collège, lorsque beaucoup d'enfants sont mis en échec par des difficultés qu'ils n'ont pas surmontées en temps voulu, soit parce qu'ils ne le pouvaient pas, soit parce qu'on ne leur a pas laissé le temps nécessaire. Pour beaucoup de jeunes enfants, l'expérience de la vie scolaire consiste à se faire signifier à longueur de journée et d'année leur insuffisance irrémédiable - c'est-à-dire leur inadaptation à un modèle d'instruction qu'on prétend vouloir le même pour tous… avant de les envoyer dans des filières-poubelles. Débutant souvent en premier cycle avec beaucoup de bonne volonté, ils n'arrivent pas à maîtriser certaines opérations intellectuelles et se replient progressivement. A chaque changement de classe ils se retrouvent dans l'obligation de continuer à construire sur du sable et à faire semblant de suivre jusqu'à ce qu'on les éjecte. Tout cela implique des porte-à-faux destructeurs pour la personnalité. Beaucoup vont intérioriser leur retard scolaire comme une infériorité personnelle.
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que pendant qu'ils s'épuisent l'esprit à courir après des fantômes abstraits qu'ils n'arrivent pas à saisir, beaucoup d'élèves ont peu de possibilités de se construire par ailleurs - ne serait-ce que parce que l'essentiel de leur temps est absorbé par des activités scolaires ou parascolaires. J'ai ainsi souvent eu l'impression devant mes élèves de terminale que l'obligation sociale où ils sont d'aller à l'école nuit à leur développement et que la scolarisation prolongée est pour beaucoup un véritable désastre parce qu'elle les empêche de faire des expériences formatrices. Il n'est pas étonnant de voir tant d'adolescents et de jeunes adultes enfermés dans des comportements dépressifs de repli apathique, voire d'autodestruction. Mais, pour le moment, cette scolarisation arrange tout le monde : les jeunes qui ont peur de l'inconnu, les parents qui croient les protéger du chômage, l’État pour qui la scolarisation fonctionne comme un garde-fou. Il est vrai qu'en dépit de son importance, le gâchis humain créé par la scolarisation peut se poursuivre car les victimes sont trop dévalorisées à leurs propres yeux pour se manifester et remettre en cause l'ordre social qui les écrase. Mais ce sentiment de dévalorisation nourrit chez beaucoup un ressentiment intense qui n’ose se dire. Pour le moment les formations politiques de gauche et de droite ne savent pas lui donner d’expression, mais le jour où un démagogue trouvera les mots pour mobiliser cette force dormante et comprimée, elle pourra prendre une intensité proprement explosive.

L'institution scolaire en cause


1. - En dépit des affirmations de principe, l'institution scolaire valorise surtout la culture abstraite, scientifique et gestionnaire, adaptée à la société technicienne et aux valeurs d'efficacité industrielle.
2. - Contrairement aux textes qu'on fait étudier aux élèves (Montaigne et la tête bien faite) l'institution veut des têtes bien pleines, capables de répondre à tout (ou de faire semblant comme dans les Grands Oraux). L'évolution des programmes est depuis longtemps soumise à un véritable délire encyclopédique incompatible avec la nécessité de prendre du temps pour comprendre, réfléchir discuter, s'approprier les contenus enseignés en les comparant à des expériences personnelles. Au contraire, c'est la capacité à y renoncer et à supporter un véritable gavage qui est le critère de sélection des élites (voir les classes de prépa).
3.- En fait, les programmes sont construits sur une fiction égalitariste qui légitime un élitisme de fait : ce qui est bon pour les élèves de Louis-le-Grand doit être bon pour tous les Français. Tel est le principe d'organisation de cette gigantesque machine à écrémer les soi-disant élites pour les grandes écoles. Tant pis si le déchet es énorme. Le discours sur l'école démocratique est l'alibi d'un système méritocratique, qui se légitime en prétendant donner ses chances à tous. Le discours contemporain sur la pédagogie n'est qu'un badigeon qui masque la contradiction entre les valeurs énoncées et les valeurs implicites ainsi que le gâchis qui en résulte.
4.- Ce fonctionnement de l'institution scolaire est très difficilement réformable. Une des raisons en est que les objectifs et les normes des dispositifs sont fixés par ceux qui s'y sont bien adaptés, les anciens bons élèves. Bien entendu ils le font en fonction de la vision du monde et de la réalité qui est celle de leur caste. Comme par hasard, les commissions qui fixent les programmes des collèges et des lycées sont presque toujours composées d'anciens normaliens et les maîtres auxiliaires qui assurent les cours dans les établissements difficiles n'y ont pas la parole. De toutes façons on sélectionne les enseignants et les dignitaires de l'institution sur leur capacité à l'érudition (voir les programmes d'agrégation). Tout naturellement ils sont portés à imiter ceux qui les ont formés, à reproduire le modèle, le disséminer et à l'imposer à tous, puisqu'il leur a réussi ! C'est ainsi que le modèle qui inspire la formation de la base de la pyramide scolaire est conçu en fonction des représentations et des intérêts du sommet, modèle que chaque degré inférieur cherche à imiter et à imposer aux jeunes qui lui sont confiés. Ainsi le mode de sélection des dirigeants de l’institution scolaire rend difficilement réversible la tendance au gavage des élèves - et des étudiants - en fonction d'une représentation complètement fictive de leur capacité.
5.- En France, la structure bureaucratique de l’Éducation Nationale (la plus grosse organisation du monde !), la rend incapable d'évoluer. N'était-ce l'étonnante conscience professionnelle des enseignants, le système aurait déjà dû imploser sous son propre poids. Or il n'implose pas, il continue à fonctionner. Il est simplement pétrifié (voir par exemple l'incapacité de l'institution à traiter le problème du poids du cartable des collégiens !). Inspirée certes par des intentions généreuses mais organisée sur le modèle industriel, l’École, pour beaucoup des jeunes qui lui sont confiés, n'éveille par les esprits, elle les accable. Et, dévalorisant tout ce qui est expérience personnelle, elle dispense le contraire d'une éducation à la liberté.

Un enracinement nécessaire


Bien entendu, les défauts de l'école que j'ai signalés dans ces quelques pages ne sont pas nouveaux et cela fait très longtemps que certains sont dénoncés. Toutefois l'effet de ces défauts était limité parce qu'à côté de l'école fonctionnaient d'autres instances éducatives (2) qui jouaient un rôle très important et insuffisamment souligné car - en quelque sorte - cela allait de soi. Pour l'essentiel, la construction de la personne et la transmission des valeurs se faisait ailleurs et de manière informelle bien souvent : par la famille, le voisinage, les pairs, la paroisse, les métiers, qui véhiculaient modèles de comportement et valeurs de manière souvent involontaire, voire inconsciente. Si l'école avait des résultats qui ont fondé son prestige, c'est que les jeunes qu'on lui confiait étaient de toutes façons éduquées par ailleurs, sans que l'on y fasse bien attention : ce n'est pas à l'école qu'on apprend à parler! 
Il allait de soi que les enfants qui allaient à l'école avaient appris ailleurs des contes, des danses, des chants, des gestes, des rituels… Avant d'apprendre le B-A BA puis la règle de trois, ils étaient déjà équipés d'un imaginaire, rôdé par une longue tradition, qui structure la personnalité et l'enracine dans un monde symbolique permettant de donner sens aux expériences les plus communes : le désir, la rivalité, la séparation, la violence, etc… et de les affronter en fonction de valeurs partagées.
Il allait également de soi que pendant que les enfants étaient initiés par l'école à l'écriture, au calcul et à divers savoirs abstraits et universels, ils étaient également initiés hors de l'école au faire, aux techniques locales et coutumières, par imitation, par observation ou par obligation. A travers l'initiation directe ou indirecte à de multiples savoir-faire se construisaient des savoir-être, des capacités au don, à l'échange, au respect des règles qui les accompagnent. S'édifiait aussi une compréhension pratique des complémentarités, des interdépendances et des solidarités locales et écologiques qui fondent la communauté., la civilité ou la citoyenneté : l'ouverture aux autres et à la nature et leur respect comme contrepoint de la capacité économique.
Tant que ces niveaux informels de la construction éducative de la personne fonctionnaient, les défauts de l'école n'étaient pas dramatiques : on pouvait se construire ailleurs et autrement, l'acquisition de connaissances abstraites jouant un rôle très secondaire. Nous connaissons tous des adultes parfaitement épanouis et bons citoyens qui ont été des échecs de l'institution scolaire, ce qui ne les empêchait pas de fort bien comprendre leur monde - ce dont beaucoup de savants sont incapables.
Or ce qui allait de soi va de moins en moins de soi. Implicitement, les raisonnements des fondateurs de l'économie politique supposaient qu'il y aurait toujours de l'eau, de l'air, de la terre non empoisonnée, des adultes qui font des enfants et les éduquent, et que les hommes auraient un minimum de valeurs en commun. Sur la base de ce présupposé, on pouvait penser que tout progrès technique et économique était un progrès social, étant entendu que la reproduction des autres valeurs fondamentales, naturelles et sociales, irait de soi. Or, de même que le progrès des technosciences et de l'économie industrielle menace aujourd'hui les ressources naturelles dont la disponibilité indéfinie ne va plus du tout de soi (problèmes écologiques), de même l'évolution technique et économique contemporaine et les modes de vie qui lui sont liés mettent en cause le fonctionnement des instances informelles mais littéralement fondamentales de la construction de la personne. Je n'évoquerai que quelques facteurs parmi bien d'autres : l'individualisation des modes de vie (très accentuée dans les quartiers d'habitat social), l'effacement du travail : rarement les enfants voient leur père travailler, et le travail qu'il exerce leur est souvent énigmatique (c'est plus grave pour les garçons que pour les filles, car le travail domestique féminin a moins disparu). Ainsi l'habitat social rend impossible l'initiation concrète à la valeur du travail, puisqu'on n'a pas le droit d'y toucher au logement et qu'en général il n'y a ni atelier, ni jardin. Quand de surcroît le père est chômeur, quel désastre pour les garçons ! L'effritement du capital symbolique traditionnel (contes, rituels, gestes, etc…). Evidemment ces trois facteurs se renforcent l'un l'autre pour fragiliser les registres informels de la construction de la personne. Avec pour résultat qu'en confondant l'éducation avec l'instruction (d'où la formule française d' Education Nationale qui a fini par remplacer celle, plus modeste, d'Instruction publique) nos sociétés modernes risquent de se trouver dans la situation de celui qui s'acharne à faire tenir une pyramide sur son sommet ! C'est-à-dire prétendre rendre savants des sujets qui n'ont pas pu se civiliser en temps voulu.
Ainsi nous concentrons tous nos efforts sur le développement de la capacité théorique des jeunes sans prendre garde au fait que les socles symboliques et pratiques de la formation du sujet s'érodent. Or peut-on devenir un véritable sujet humain sans construction psycho-affective morale et pratique ? Privé du rapport actif et charnel aux choses, à la nature, peut-on exister humainement ? Ce n'est pas une question théorique. Elle nous est posée par l'évolution de notre société qui prétend développer les étages supérieurs de la vie de l'esprit comme de l'économie, sans se soucier de la reproduction des étages inférieurs ? Comme si les premiers pouvaient exister sans les seconds. Pourtant certains verront l'expression du progrès dans ce découplage !

Quelques orientations


1 Surtout ne pas augmenter le nombre des professeurs : Il vaut mieux réduire les programmes de toutes les classes d'au moins un tiers et réduire également le nombre d'heures de cours par élève et par an. Ils passent trop de temps à l'école ! De toutes façons, en faisant moins, on fera déjà beaucoup mieux pour les élèves. Et cela vaut du secondaire au supérieur (voir les horaires délirants des DEUG scientifiques).
2 Il faut ramener l’École (et l'Université) à une place plus modeste dans le temps de vie. Déscolariser l'existence et la société. En particulier, il faut ôter nombre de compétences à l’Éducation Nationale française et favoriser éventuellement d'autres instances indépendantes de ses logiques bureaucratiques et méritocratiques. Il faut ramener l’Éducation Nationale à une fonction d'instruction plus réaliste et réduire ses fonctions éducatives.
3 Favoriser une éducation plurielle : en temps, en lieux, en modalités. Sortir de l'univers scolaire qui tendra toujours à se considérer comme sa propre fin et à ne valoriser que l'acquisition de certaines aptitudes théoriques.
4 Critiquer la soumission de l’École à des valeurs technicistes et économicistes.
5 Revaloriser le rôle de l'expérience personnelle dans la construction de la personne (cela implique entre autres une réflexion critique sur les médias).

Un socle irremplaçable


Les politiques éducatives sont dominées par une conception du rapport entre sphère publique et sphère privée qu'il faudrait peut-être remettre en question. En France, particulièrement lorsqu'on parle d' éducation on parle surtout de l'institution scolaire. Certes, on reconnaît que la famille est le lieu de la formation psycho- affective, qu'elle joue un rôle important dans la socialisation mais ce rôle est peu valorisé, de même que celui des instances communautaires. On imagine la vie domestique comme totalement privée, refermée sur elle-même, de même qu'on se représente l'appartenance communautaire uniquement comme créatrice de particularismes susceptibles d'émietter la société, menaçant en permanence la citoyenneté, sapant l'universalité de la loi, de l’État, etc… au profit de logiques corporatistes, mafieuses, patrimoniales et d'opinions excluantes. Pour que se développent la liberté politique et la citoyenneté il est nécessaire que se construise un espace public, libéré des appartenances particularistes et dans lequel chacun est appelé à se situer par rapport à l'universel. C'est ainsi que le projet éducatif moderne (chez nous l'école républicaine) s'est fait contre les sphères privées et communautaires. On supposait que leur virulence était telle que pour éviter les guerres de religion de toutes sortes il fallait dévaloriser la famille, le local, le communautaire (tout cela mis dans le même sac). Cette conception n'était pas absurde dans la mesure où le niveau d'organisation technique et économique favorisait par ailleurs la vitalité des sphères domestique et communautaire on pouvait donc faire comme si le communautaire et le local n'étaient pas producteurs de valeurs sociales parce que leur permanence semblait de toutes façons inscrite dans l’ordre des choses. Or ce rapport entre les sphères privée et publique a été déséquilibré par la marchandisation et la délocalisation progressive de l'économie et par la technicisation du mode et du cadre de vie. Par exemple, avec la télévision, le public a envahi le privé : celui-ci est devenu insignifiant, il n'est plus le lieu de la production de valeurs sociales, mais simplement le lieu d'affirmation de sa particularité (souvent illusoire : par exemple le décor de la maison).

Mais peut-on imaginer une citoyenneté qui ne soit pas nourrie par une inscription territoriale et communautaire ? Certes, il y a opposition entre ces deux formes de sociabilité, mais n'y a-t-il pas aussi une complémentarité, une tension nécessaire ? Si tel est le cas, la crise de l'éducation semble difficilement surmontable sans rendre un minimum de fonctions économiques et politiques à la famille, au voisinage, aux corps intermédiaires. Cela exige de repenser la relation entre économie et société. ;



Notes

[1] ne généralisons pas !
[2 et aussi bien sûr parce que les études longues étaient moins généralisées qu'aujourd'hui…(NDLR)
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13/07/2023

L’acte fondateur de l’écologie politique française

  • Cérézuelle Daniel
Politiser la technique et nos pratiques
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Bernard Charbonneau et Jacques Ellul: La nature du combat, pour une révolution écologique. Éditions de l’Échappée Paris 2021. Recueil d’articles publiés conjointement de 1983 à 1985 dans la revue Combat Nature.

Tous deux Bordelais, Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) se sont rencontrés au lycée vers 1927. Ils découvrent rapidement qu’ils partagent la même conviction que le développement accéléré de l’industrie, de la technique et de l’État menace la liberté de l’homme. Tout part de là : l’expérience partagée d’une contradiction entre l’exigence d’une liberté qui veut être personnellement vécue en s’incarnant dans les actes de la vie quotidienne, et l’obstacle que lui opposent les structures impersonnelles de la société industrielle et technicienne. Ainsi « unis par une pensée commune », comme l’écrira Charbonneau, les deux amis s’engagent dans une action qu’ils veulent révolutionnaire. En 1935, Charbonneau a vingt-cinq ans et Ellul vingt-trois, nos deux jeunes gascons rédigent en commun les Directives pour un Manifeste personnaliste [1], texte en quatre-vingt-trois propositions qui pose un diagnostic prémonitoire sur les impasses de la civilisation industrielle, technicienne et étatiste et qui débouche sur un appel à lutter « pour une cité ascétique afin que l’homme vive », ce que l’on appelle aujourd’hui la décroissance. Et ils concluent « Que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort) se préparent en eux-mêmes. Puis, qu’ils viennent et nous aident. » On peut voir dans ce texte l’acte fondateur de l’écologie politique française.

Cette amitié durera près de soixante-dix ans. Dans l’introduction de ce volume Frédéric Rognon en retrace les étapes et montre la fécondité prémonitoire des analyses développées dans de nombreux livres par les deux membres de cette « École de Bordeaux » d’écologie politique [2]. Il montre aussi comment, unis par cette pensée de la liberté, Charbonneau et Ellul l’ont été aussi dans l’action. Actions de terrain, comme lorsque, pendant les années soixante-dix ils ont créé et animé le Comité de Défense de la Côte Aquitaine contre les projets technocratiques de développement du tourisme de masse. Actions dans le champ intellectuel en organisant des camps de réflexion (on dirait aujourd’hui : des universités d’été) ou bien en intervenant par des articles ou des conférences.

C’est ainsi que de 1983 à 1985, à la demande d’Alain de Swarte, directeur de la revue écologiste trimestrielle Combat Nature, près de cinquante ans après la rédaction des Directives de 1935, les deux gascons reprennent la plume pour écrire en commun non plus un seul texte mais une série d’articles qui seront publiés en parallèle dans onze numéros successifs de cette revue.  Cet ensemble a une unité et une cohérence telles qu’on peut le considérer comme un seul ouvrage dont les vingt-deux chapitres ont été rédigés alternativement par l’un ou par l’autre des deux penseurs, chacun avec son point de vue : Ellul celui de l’historien protestant, Charbonneau celui du géographe (mais aussi historien) agnostique.

Combat Nature, son nom l’indique bien, s’adressait à un public déterminé à résister aux multiples manifestations de la dévastation environnementale qui résulte de l’emballement techno-industriel.  Charbonneau et Ellul s’engagent dans un travail pédagogique pour montrer qu’au-delà des nécessaires actions locales, et à partir de celles-ci, il faut aussi promouvoir un changement de civilisation. Les articles qu’ils rédigent à l’intention de ce public militant se situent donc à la jonction du théorique et du pratique pour clarifier la question du sens de l’action. Présentés dans une langue claire et sans jargon, sans jamais perdre de vue la nécessité d’une action, ces textes proposent de remettre en perspective les enjeux de l’écologie politique afin d’orienter l’action et définir des priorités  ce faisant ils offrent une synthèse de plus de quarante années de recherche et de réflexion sur les grands défis auxquels nous sommes confrontés chaque jour par la civilisation technicienne. Nos deux penseurs qui connaissaient bien les pièges de l’action et de l’activisme sont aussi attentifs à mettre en garde leurs lecteurs contre deux tentations dont la séduction ne cesse de grandir, celle de l’accès prématuré au pouvoir politique et celle de la fuite en avant dans un développement technologique et industriel « vert ».

Quarante ans plus tard l’ensemble de ces textes n’a rien perdu de son actualité et on ne peut que se féliciter que les éditions de l’Echappée aient décidé de rendre ce recueil accessible au public préoccupé par l’écologie politique. Après avoir publié Le Totalitarisme industriel de Charbonneau puis L’empire du non-sens d’Ellul, c’est faire preuve d’une belle cohérence. Ce recueil permettra aux lecteurs d’avoir une vue beaucoup plus complète et nuancée de la pensée des deux amis. C’est pourquoi il a semblé également nécessaire d’inclure en annexe un article publié ultérieurement par Ellul dans Combat Nature dans lequel il aborde la question des relations entre Écologie et politique.

Outre un éclairage très utile pour penser les problèmes que nous avons à affronter, ces textes offrent aussi un témoignage émouvant sur une amitié et un partenariat intellectuel hors du commun, de la fin de l’adolescence jusqu’à la mort. En dépit de leurs différences de tempérament et de spiritualité, la communauté de pensée de Charbonneau et Ellul ne s’est jamais démentie. Ceux qui ont lu les Directives pourront mesurer à quel point les deux amis sont restés fidèles à leurs intuitions et à leurs valeurs initiales.


Notes

[1] Texte publié dans : Charbonneau, Bernard et Ellul, Jacques : Nous sommes révolutionnaires malgré nous, textes pionniers de l’écologie politique. Collection anthropocène. Seuil, Paris 2014.

[2] Voir à ce sujet : Christian Roy « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul » in Ethical Perspectives, 1999.

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28/03/2018

NOUS AUTRES MUTANTS : Bernard Charbonneau face à la Grande Mue

  • Cérézuelle Daniel
Je ne sais pas

Article de Daniel Cérézuelle déjà paru dans Limite, avril 2017, Revue d'écologie intégrale



Moins connu que son ami Ellul, autre pionnier de l'écologie intégrale, Bernard Charbonneau a cherché sa vie durant à défendre une certaine idée de la liberté. Sa pensée nous offre de nombreuses armes pour résister au règne de l'artificiel sans diviniser la nature. Nature et liberté Né en 1910, Bernard Charbonneau a grandi dans l’ombre de la Première Guerre mondiale. Dès son jeune âge, il a eu la conviction que son siècle serait, en même temps et pour les mêmes raisons, celui du totalitarisme et du saccage de la nature. En 1935, il rédige avec son ami Jacques Ellul les Directives pour un manifeste personnaliste qui proposent, au nom d’un idéal de liberté et d’autonomie, une critique de l’idéologie productiviste et techniciste qui anime tout autant le libéralisme que le communisme et le fascisme.

En 1937, Bernard Charbonneau a fait circuler dans les cercles personnalistes un manifeste intitulé : Le sentiment de la nature, force révolutionnaire. Il y proclamait la nécessité de mettre la question de la nature et de sa protection au cœur de la politique. L’artificialisation de l’existence qui caractérise notre civilisation industrielle et technicienne prive les hommes de la possibilité d’établir un rapport personnel et équilibré avec la nature. En même temps, elle requiert une sur-organisation sociale qui risque de priver l’homme de liberté. Dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, c'est-à-dire sous contrôle, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité, mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté. En effet, être à la fois naturel et spirituel, l’homme a un besoin vital de rencontrer une nature hors de lui, pour y éprouver charnellement sa liberté ainsi que la richesse du monde. À ce besoin, l'ère industrielle ne peut répondre.

Protéger l'homme de lui-même

Il ne s’agit donc pas tant de sauver la nature pour elle-même que de préserver les conditions d'existence d'une humanité libre dans une nature vivante. Charbonneau n’a jamais été l’apôtre d’une sacralisation de la nature, et il ne croit pas qu’il y ait pour l’homme une manière « naturelle » de vivre, qui définirait une fois pour toute la bonne vie. Ce n’est pas la nature « en soi » qu'il convient de protéger : sa puissance cosmique dépasse infiniment l’homme et les galaxies n’ont nullement besoin de son respect. L’homme peut désormais se détruire biologiquement et spirituellement, mais il ne peut détruire la nature. Si l’homme introduit dans la biosphère des perturbations trop importantes, c’est toujours le jeu imperturbable des lois de la nature qui rendront la terre inhabitable pour l’homme. La nature, elle, continuera à exister elle a pour elle les millions d’années et l’immensité du cosmos pour recommencer.

La nature est invincible, c’est l’homme, capable de liberté, qui est fragile. Charbonneau redoute que l’imprudence et l’inconséquence humaines favorisent une réorganisation de la nature, qui de toute façon, produira de nouveaux équilibres, équilibres dans lesquels l’homme libre n’aura peut-être plus sa place. Charbonneau n’a jamais idéalisé le passé et ne nous propose pas un retour en arrière. Il ne rejette pas le progrès technique car il n’y a pas de liberté sans exercice d’une puissance. L’homme doit mobiliser la puissance de son esprit et de sa technique pour créer dans la nature un espace de liberté. Toutefois, dans un monde limité, le développement indéfini de la puissance matérielle et de l’organisation sociale risque d’anéantir la liberté de l’homme. La Première Guerre mondiale puis la montée des totalitarismes ne sont que des préfigurations partielles du danger qui menace désormais l’homme, à savoir l’émergence et la mise en place d’une organisation sociale totale. En même temps, la saisie de toute la nature par la société industrielle augmente le risque de chaos écologique. Ce n’est donc pas de protection de la nature qu’il s’agit, mais de celle de l’homme par et contre lui-même.


La Grande Mue de l’humanité

Si Charbonneau affirme que le « sentiment de la nature » est une force révolutionnaire, c’est parce qu’il pense que la disparition des campagnes et le saccage industriel des milieux naturels sont inscrits dans la logique de fonctionnement de la société moderne. Et cette logique ne résulte pas seulement de la recherche égoïste du profit qui caractérise le capitalisme. Le « technocapitalisme » contribue à l'artificialisation du monde, mais il ne la crée pas. Il en est l'un des vecteurs les plus puissants, mais il n'en est pas l'origine. Elle vient de plus loin et de plus profond, et sous-tend également les progrès de l’État. C’est pourquoi elle anime non seulement les sociétés libérales, mais les sociétés totalitaires. De droite ou de gauche, le fascisme partage avec le capitalisme un idéal productiviste. Vouloir protéger la nature, c’est donc œuvrer pour une réorientation de la civilisation et pas seulement pour un changement de gouvernement ou même de régime de la propriété. En outre, la question de la nature et de l’artificialisation de l’existence n’est qu’un des effets d’un processus plus large.

En s’appuyant sur l’analyse des évolutions sociales et politiques dont il a été le témoin pendant les années 1930 et 1940, Charbonneau a pu identifier divers problèmes de société qui aujourd’hui nous semblent cruciaux. Il pose déjà les problèmes de la technocratisation de la vie sociale et politique, de la dégradation rapide des milieux naturels, de la liquidation de l’agriculture paysanne, des propagandes et des médias, de la transformation de la culture en une industrie du spectacle, etc. Pour Charbonneau, il s’agit de manifestations, liées entre elles, d’un processus de fond qu’il appelle la Grande Mue de l’humanité. Celle-ci se caractérise par la montée en puissance accélérée du pouvoir d’agir des hommes dans tous les domaines, et pas seulement dans le domaine de la production économique. Le progrès des sciences et des techniques a permis un accroissement de la puissance humaine sur le monde matériel, ce qui a rendu possible le décollage de la croissance économique et de la production de biens de consommation.


La volonté de puissance

Mais cette montée des appareils de puissance a une autre dimension : ce nouveau pouvoir d’agir s'exerce autant sur les réalités matérielles (le corps humain inclus) que sur les réalités sociales. Il réorganise en effet les comportements des individus et des groupes grâce au fonctionnement impersonnel de l’État. Économique, technoscientifique, organisationnelle, ces trois dimensions en interrelation de la puissance sont des manifestations d’un processus unique, qui se prépare depuis longtemps et dont l’accélération depuis la naissance de la civilisation industrielle en Europe entraîne un bouleversement complet de la civilisation, et cela sur toute la planète : « L’État, c’est la machine, ou plutôt l’État et la machine ne sont que deux aspects d’un même devenir. Dans leur tâche unificatrice, l’industrie et l’État convergent vers un même but.

Aujourd’hui ils sont sur le point de se confondre. Dans la guerre moderne, la puissance de feu, c’est la puissance industrielle. La concentration économique entraînée par le développement du machinisme impose, tôt ou tard, la centralisation politique. Le règne du grand capital ne fait que précéder celui de l’État. Parce que la même raison profonde meut leur progrès : une volonté de puissance matérielle . ». Charbonneau a recours à cette notion de mue pour désigner un processus de transformation qui est fondamental, en ce sens qu’il affecte non seulement tel ou tel aspect de l’organisation de la société, mais aussi la condition humaine dans son ensemble. Il a la conviction d’assister à l’émergence d’une nouvelle civilisation, phénomène qui par son ampleur et ses conséquences est comparable à la « révolution du néolithique », liée à l'invention de l'agriculture. À bien des égards, cette « Grande Mue » correspond à ce qu'on appelle couramment la « révolution industrielle [1]». Mais pour Charbonneau, cette notion relève d’un point de vue économiste qui sous-estime les facteurs culturels, politiques et spirituels. Sociologiquement trop partielle et historiquement trop courte, elle suggère que l’essentiel des bouleversements du monde contemporain découlent des transformations économiques engagées au XIXe siècle. Elle offre un cadre conceptuel bien trop étroit pour penser, sur le long terme, les enjeux de cette profonde transformation sociale.


Vers la totalisation sociale

De cette Grande Mue, Charbonneau souligne deux aspects. Elle se caractérise en premier lieu par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain qui dévale sa pente par simple inertie. Elle se caractérise aussi par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses, c’est-à-dire selon une nécessité qui se déploie de manière impersonnelle et indifférente aux projets humains. L’exemple de la Première Guerre mondiale montre que la course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toutes les ressources industrielles, agricoles et forestières, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande non seulement de participer par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit et même de justifier la logique anonyme qui va les détruire.

Ce que Charbonneau redoute, c'est la disparition de la liberté dans un monde totalisé. Il craint que, conjuguées, la compétition politique, la compétition technique et la compétition économique, finissent par contraindre les hommes à se soumettre à une organisation totale qui seule pourra (peut-être) les sauver du chaos social et écologique, mais au prix de leur libre-arbitre. « Parce que notre puissance s’élève à l’échelle de la terre, nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale [2]. » Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité tout entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une « seconde nature » qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que la première. La déshumanisation par l’organisation totale, « l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières » : tel est pour Charbonneau l’enjeu d'une montée en puissance sans contrepoids.

C’est pourquoi nous devons apprendre à maintenir un équilibre entre deux exigences également nécessaires mais pourtant contradictoires : d’un côté, nous libérer de la nature en exerçant un pouvoir sur elle, et de l'autre, choisir de limiter notre puissance sur elle par besoin d’être libre dans la nature. « Nous ne pouvons pas esquiver notre condition, notre chance n’est pas plus dans le progrès que dans le retour à la nature. Elle est seulement dans un équilibre précaire entre la nature et l’artifice, que devra toujours maintenir la veille de la conscience », conclut-il dans Le Jardin de Babylone.


Notes

 1- Charbonneau, Bernard : L’État. Economica, Paris, 1987, p. 108.

2- Charbonneau, Bernard : Le Jardin de Babylone. Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002, p. 30-31. Cette idée sera développée dans Le Système et le chaos. Editions Sang de la Terre, Paris, 2012.

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28/03/2018

Pour en finir avec le dogme de l’immaculée conception de la science

  • Cérézuelle Daniel
Politiser la technique et nos pratiques

Article de Daniel Cérézuelle mis en ligne sur le site Sciences Critiques, 2017.



La société peut elle supporter plus longtemps un tel rythme de l’innovation scientifique et technique ?  Ne touche pas à mon Sacré ! En 2005 les chercheurs français se sont mis en grève car, pour la première fois depuis soixante ans paraît- il, le budget de la recherche publique avait été réduit de plusieurs milliards d’Euros. Il est probable que le gouvernement croyait qu’il ne faisait que prendre des mesures raisonnables d’économie budgétaire favorisant la maîtrise des déficits publics. Mais ce faisant il prenait un risque politique considérable car amputer les crédits de la Recherche Scientifique, c’est porter atteinte à une des valeurs sacrées de la société moderne. En effet, que le progrès indéfini de la science et de la technique soit une nécessité, voilà une des rares croyances qui fait aujourd’hui l’unanimité. Réduire le financement de la Recherche c’est menacer la principale église de notre temps les réactions quasi unanimes du clergé scientifique montrent bien qu’elle s’est sentie menacée dans sa Mission sacrée. Une fois de plus le Trône a fait l’expérience de ce qu’il peut en coûter de menacer l’Autel. Aussi irrationnelles qu’elles soient, les croyances peuvent avoir plus de poids politique que la consi-dération réaliste de la feuille d’impôt. La position du gouvernement était d’autant plus téméraire et fragile que sur le fond il adhère au Credo progressiste et n’avait rien de bien émouvant à opposer aux zélateurs de « l’ardente obligation » du progrès technoscientifique.

Bien que par métier je fasse partie de la tribu des chercheurs je ne suis pas convaincu que la réduction des crédits de la Recherche soit une si mauvaise chose. Je pense même qu’on pourrait la justifier par des arguments non plus économiques mais moraux et politiques. Je les expose ici tout en sachant qu’il est peu probable que ni le parti qui est actuellement au gouvernement ni celui qui est dans l’opposition les fassent leurs. Quant à mes collègues chercheurs ce n’est pas demain qu’ils renonceront au dogme de l’Augmentation Perpétuelle des crédits. La puissance désorganisatrice de l’innovation : La raison pour laquelle il me semble que la baisse des crédits de la recherche ne serait pas une si mauvaise chose c’est que le déferlement des innovations technoscientifique qui bouleverse de plus en plus vite et de plus en plus profondément notre monde n’est pas une bonne chose. Dans le seul domaine de la chimie nous avons mis au point et diffusé dans l’environnement des milliers de molécules nouvelles et dont nous ne savons pas quel est l’effet combiné à long terme. L’innovation scientifique et technique est une véritable bombe à retardement. Le rythme de cette folle course en avant n’est pas soutenable. Ce n’est pas bon pour l’environnement et le prix que nos descendant auront à payer parce que depuis 1945 les générations aux commandes ont refusé – au nom du culte du progrès- de prendre en compte les limites environnementales de la croissance, ce prix, donc, risque d’être bien plus élevé que tous les bénéfices que nous croyons pouvoir tirer de cette croissance.

Cette course en avant n’est pas bonne non plus pour la société, car le changement technoscientifique accéléré affecte désormais toutes les dimensions de l’existence humaine : non seulement la production de bien et de services consommables mais la vie sociale qui elle aussi est complètement bouleversée dans toutes ses dimensions. Nous vivons désormais dans la société du changement dans laquelle l’art de gouverner s’apparente de plus en plus à celui d’un skieur virevoltant sur une avalanche dont il ne maîtrise ni la vitesse ni la direction. On s’en félicite à Droite comme à Gauche, en oubliant que l’on a créé ainsi une situation fort dangereuse et qui devient souvent explosive, au propre comme au figuré. En effet, ce qu'aujourd'hui nous appelons le Développement engendre non seulement des risques écologiques et technologiques mais aussi une désorganisation culturelle qui, dans notre univers technicisé, constitue un facteur de risque largement sous-estimé. Partout dans le monde la rapidité du changement économique et tech-nique a eu pour effet le bouleversement en profondeur des sociétés et des modes de vie. Nos repères culturels, nos manières d’envisager l’avenir, de comprendre notre identité, de penser, de vivre ensemble, de communiquer, d’aimer et d’avoir des enfants, de les éduquer etc. tout est constamment remis en cause. Le processus de création-destruction qui est une des conditions essentielles du dynamisme technoscientifique et industriel a aussi pour effet la désintégration des modèles symboliques qui organisent l'existence et qui, par exemple, font obstacle à nos pulsions violentes. Le contact avec la puissance sans précédent de la technique moderne suscite non seulement la frustration et le ressentiment mais aussi la disqualification des traditions spirituelles et des modèles éthiques et symboliques. L'histoire du vingtième siècle montre abondamment comment il a résulté de cette condition toutes sortes de névroses individuelles et collectives, de perte de sens, de perversion des valeurs et des traditions spirituelles. Le développement est un terreau sur lequel, parmi d'autres fleurs vénéneuses, la violence et le terrorisme semblent prospérer.

Non seulement il est illusoire de croire que la poursuite du changement économique et technique accéléré contribuera à l'établissement d'une fraternité universelle et de la démocratie, mais au contraire nous pouvons être certains qu'il nourrit diverses pathologies sociales et politiques fort dangereuses, d’autant que nous vivons désormais dans un univers technologique que sa complexité rend particulièrement vulnérable aux tentatives de déstabilisation. Pour une désindustrialisation de la recherche : C’est pourquoi la transformation de la re-cherche en véritable industrie avec ses armées de travailleurs enrôlés pour la course à l’innovation technoscientifique ne peut pas être à terme une bonne chose pour la liberté, y compris pour la liberté de l’esprit indispensable au progrès de la science elle-même.

Pendant longtemps nous avons pu ignorer les coûts indirects du développement mais lorsque les tendances à la vulnérabilité environnementale et technologique et à la fragilisation des repères symboliques finissent par converger, alors le monde devient un endroit dangereux à vivre et il sera très difficile de limiter les risques inhérents à cette situation. Pour le moment on ne sait pas fabriquer les ressources culturelles symboliques et l'adoption de solides repères éthiques s'effectue à un rythme beaucoup plus lent que leur destruction par le changement permanent de l'environnement technique et économique. Il est donc difficile d'imaginer que la création de normes culturelles efficaces puisse s’effectuer sans un sérieux ralentissement du développe-ment techno économique. Or manifestement nous ne sommes pas prêts à accepter cette éventualité. Il ne reste alors qu’une seule voie pour assurer la sécurité, voie qui est bien plus dans la veine de l'état d'esprit moderne elle consisterait à développer le contrôle social jusqu'au même niveau où nous avons développé notre puissance technique d'agir sur la matière. Comme l'écrivait Bernard Charbonneau : « Plus la puissance grandit, plus l'ordre doit être strict » (2) .

Aujourd'hui nos techniques de contrôle social sont loin d'être au niveau du potentiel destructeur de nos techniques matérielles et énergétiques afin d'obtenir la sécurité nous pouvons consacrer nos forces à surmonter le décalage entre puissance et contrôle. Mais s’il n'est pas du tout certain que cette tâche énorme pourra être menée à bout, il est par contre très probable qu'elle ne pourra être entreprise qu'aux dépens de la liberté individuelle et de la libre créativité scientifique, comme Aldous Huxley nous en avertissait dès 1932 (3). Le progrès scientifique est un des moteurs de ce déferlement d’innovations qui favorise la désorganisation environnementale, sociale et culturelle de notre monde. Il n’est pas imaginable d’en maîtriser un tant soit peu les effets tant qu’on laisse la Recherche se déployer en véritable industrie dont les milliers de chercheurs produisent un flot de résultats qu’on s’acharne à opérationnaliser de toutes les manières possibles. L’élaboration des repères culturels nécessaires pour vivre dans un monde constamment recomposé par une innovation galopante requiert que l’on impose à la Recherche un rythme beaucoup plus lent. Une désindustrialisation de l’activité scientifique serait donc une bonne chose.Le moyen le plus efficace – et en le refusant nos grévistes reconnaissent implicitement que c’est un moyen réaliste – ce serait d’avoir moins de chercheurs et donc de réduire le budget de la Recherche, en France et partout ailleurs.

Prendre son temps pour digérer l’innovation : Que l’on ne brandisse pas l’épouvantail de la stagnation : Nous ne sommes plus au dix–septième siècle ! Consacrer nos énergies à résoudre la multitude de problèmes engendrés par un développement technoscientifique trop rapide pour être socialement et écologiquement assimilable, ce ne serait pas stagner ce serait plutôt un vrai progrès dont nous avons un besoin urgent. Au terme de deux siècles d’innovation accélérée nos sociétés sont confrontées à toutes sortes de problèmes que nous n’avons pas encore appris à maîtriser inutile d’accélérer encore pour en créer de nouveaux ! La priorité aujourd’hui serait plutôt de ralentir, de prendre le temps de faire le point et de remettre un peu d’ordre. Contrairement à ce que l’on entend souvent il est plus urgent de résoudre, sur des bases morales et politiques, les problèmes sociaux et environnementaux créés par deux siècle de progrès technoscientifique et industriel accéléré, que d’en créer de nouveaux en stimulant une innovation dont les effets indirects et à long terme sont si difficilement prévisibles. S’imaginer qu’un surcroît d’innovation scientifique et technique constitue la solution, cela revient à vouloir courir toujours plus vite pour ne pas tomber. L’humanité a mis au point suffisamment de procédés efficaces : il faut maintenant prendre son temps pour les digérer. Bien entendu, ralentir ne veut pas dire pour autant arrêter toute recherche, car le progrès des technosciences a eu ce résultat paradoxal que nous sommes condamnés à la Recherche qui, d’exploration libératrice est devenue activité contrainte, imposée par la force des choses. Pour reprendre l’exemple précédent de la chimie, maintenant que le progrès technoscientifique a débouché sur la dissémination incontrôlée d’une multitude de molécules, tout nous pousse à financer la recherche en cancérologie et en biologie moléculaire, dont les retombées futures risquent à leur tour d’avoir des effets désorganisateurs.

Des auteurs comme Bernard Charbon-neau et Jacques Ellul ont depuis longtemps souligné la dimension systémique de notre univers technoscientifique qui nécessite lui-même sa propre croissance. Il serait donc utopique de prétendre sortir d’un coup de ce cercle vicieux. Nous avons certes besoins de recherches pour mieux comprendre et réparer les effets du développement technoscientifique, mais une chose est sûre : ce n’est pas en continuant à appuyer sur l’accélérateur de la Recherche et Développement technoscientifique que nous pourrons négocier sans casse un changement de direction. Un enjeu démocratique : Il est donc probable que tôt ou tard (et le plus tôt serait le mieux) la gravité des problèmes sociaux et environnementaux qui résultent du déferlement technologique contemporain sera telle que nous serons bien obligés de réduire les crédits de la Re-cherche- Développement, mais ce sera pour de toutes autres raisons qu’en 2005. Il serait souhaitable que ce soit l’occasion d’un véritable débat sur les finalités sociales de la Recherche et les priorités de son financement.

L’entreprise sera difficile, car elle va à l’encontre du dogme de l’Immaculée Conception de la Science selon lequel les vérités scientifiques étant conçues sans péché elles sont toutes bénéfiques, de sorte que la sainteté de la Recherche ne peut être diminuée par les usages que le Monde en fait et que ce n’est pas aux ignorants de discuter de l’emploi des fonds – toujours insuffisants- qui lui sont alloués. Pourtant il ne peut y avoir de Recherche et Développement sans commerce suspect avec l’Argent. Si les Etats financent la Recherche c’est d’abord parce qu’elle produit de la Puissance : ce n’est pas par hasard si en France le Ministère de la Recherche est aussi celui de l’Industrie et qu’un tiers du budget de la recherche est consacré à des développements militaires. Aussi pour se purifier de cette cohabitation un peu embarrassante les Grands Prêtres du Progrès scientifique ont-ils forgé la notion de valorisation de la recherche, opération surnaturelle qui permet d’expliquer que l’Esprit peut se transformer en Espèces tout en gardant sa pureté désintéressée. Ainsi l’invocation de cette nouvelle version du mystère de la Transubstantation permet–elle au clergé scientifique d’éviter tout débat public sur les orientations et l’ampleur du budget de la recherche.

Daniel Sarewitz (4) a montré comment les politiques de Recherche et Développement sont définies hors de tout contrôle démocratique par l'establishment technico-scientifique. Or bien qu'elles soient présentées au public comme allant de soi, ces orientations qui se traduisent par des prélèvements fiscaux, ne font que traduire des représentations particulières, fondées sur des croyances - parfois intéressées - quant à l'utilité sociale de telle ou telle recherche. Mais est-il plus conforme à l'utilité sociale d'affecter les ressources du contribuable au financement de l'informatisation de la société et à l'analyse moléculaire du génome humain plutôt qu'à des programmes de recherche en santé publique ? Est-il plus conforme au bien public d'investir des sommes immenses dans la recherche spatiale plutôt que dans la prévention de la vulnérabilité de nos sociétés aux changements climatiques? Plus fondamentalement à quel niveau faut-il plafonner les investissements tant en formation qu'en Recherche-Développement pour que les conséquences écologiques, sociales et culturelles de l’innovation soient assimilables par la société? Ces questions concernent tous les citoyens, ne serait-ce que parce qu'à terme elles changent leur mode d'être ensemble, leur rapport au monde, ou même la représentation qu'ils se font de leur identité : qui doit en décider ? Puisque les citoyens financent la recherche, il serait conforme à l’idéal démocratique des lumières qu’ils aient leur mot à dire sur le rythme et les orientations de celle-ci. Sinon, il faut proclamer clairement qu'au nom de la sainteté de la Science et du futur radieux qu'elle prépare, les idéaux démocratiques sont désormais obsolètes.

Aujourd’hui ni la Droite que la Gauche ne sont prêtes à envisager un tel débat sacrilège et ce n’est pas le Sacré Collège des Chercheurs qui prendra les devants. Nous ne sommes toujours pas modernes.  

Notes

 2- Charbonneau, Bernard : Le système et le chaos pp. 449, Economica Paris 1987.

3- Huxley, Aldous : Brave new world Chatto &Wind us Londres 1932.

4- Sarrewitz, Daniel : Frontiers of illusion pp. 235 Temple university press, Philadelphia 1989.

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Cérézuelle Daniel

Nom Cérézuelle
Prénom Daniel
Contributions

14/12/2019

L’autoréhabilitation accompagnée du logement

  • Cérézuelle Daniel
  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie


Les inventions démocratiques peuvent concerner des actes du quotidien apparemment minuscules et donc négligées, alors qu’elles sont d’une grande importance, comme nous allons le montrer. On voit se multiplier des chantiers d’autoréhabilitation accompagnée du logement (ARA), dans lesquels ce sont les maîtres d’ouvrage qui avec l’aide des professionnels réalisent une partie -parfois très importante - des travaux. L’ARA favorise la coopération avec des voisins, des parents, des professionnels. Déjà des territoires ont compris que la mobilisation de l’apport en industrie des ménages dans le cadre de chantiers hybrides sera la clé de la rénovation énergétique et de la remise en état d’une partie du parc de logements.

La réhabilitation énergétique des logements : un enjeu de justice sociale et de solidarité planétaire.

On sait que la production de gaz à effet de serre (GES) et de CO2 en particulier est une des principales causes du réchauffement climatique. Pour en limiter les conséquences la diminution de notre consommation en énergie est essentielle. Il faut donc agir sur les secteurs les plus gourmands en énergie et notamment le bâtiment. En Europe, le bâtiment représente 40% de la consommation totale et 36% des émissions de GES. Nous vivons, pour la majorité d’entre nous, dans des passoires à calories et un ménage sur 5 est désormais en situation de précarité énergétique. En outre, l’insalubrité liée à l’absence de chauffage entraîne également une dégradation de la santé des occupants des logements concernés et le délabrement du bâti lui-même.
La rénovation énergétique du logement constitue non seulement un des principaux axes d’action pour la maîtrise collective du changement climatique, c’est aussi un enjeu majeur de justice sociale. C’est aussi un enjeu de solidarité planétaire puisque ce sont les habitants du sud qui pâtiront le plus des conséquences des émissions de GES. Il est donc très important que tous ceux qui occupent un logement-passoire puissent s’engager dans la rénovation énergétique de leur logement.

L’obstacle du passage à l’acte de la rénovation

La conjonction du marché et des aides publiques ne permettra pas d’atteindre les objectifs du Plan de Rénovation Energétique de l’Habitat (PREH). Les mesures prises pour réhabiliter les logements se heurtent à une difficulté majeure : le passage à l'acte des maîtres d'ouvrage privés. Qu'ils soient propriétaires bailleurs ou propriétaires occupants, ils rechignent à lancer les travaux nécessaires, malgré les conseils et les aides financières dont ils peuvent disposer. Les objectifs fixés (500 000 logements à rénover par an) sont très loin d'être atteints et le marché relatif à la réhabilitation reste, pour l'essentiel, à l'état de potentiel. Les raisons peuvent être diverses : coût trop élevé des travaux, manque de solvabilité, retour sur investissement trop long, absence de garantie sur l'efficacité attendue des travaux, manque de confiance à l’égard des entreprises du bâtiment. Ces réticences tiennent aussi au fait que les solutions proposées consistent d'abord à faire pour plutôt que faire avec les personnes concernées en les reléguant au seul rôle de signer les devis des dépenses à engager et de régler les factures. Le rapport Berrier, du CGEDD sur la Contribution de l'auto-réhabilitation accompagnée au plan de rénovation énergétique de l'habitat (2014), constate l’impossibilité du secteur marchand à pourvoir seul aux besoins. Il conclut : « Un changement d’échelle s’impose donc, qui rend nécessaire et pertinent de solliciter davantage l’apport en industrie des ménages et l’entraide pour rénover leur logement.» (p.23). Le rapport Chirat et Denisart, Nouvelles dynamiques de rénovation de logements. publié par le Plan Bâtiment Durable (2016), recommande lui aussi d’encadrer et d’accompagner l’autorénovation », pratique qui a déjà une importance considérable (p.48, 50,54).

Ne plus considérer les gens comme des charges mais comme des ressources

L’expérience montre qu’en associant davantage les maîtres d’ouvrage au montage de ce qui doit être et rester leur projet et en les accompagnant tout au long de sa mise en œuvre (et souvent jusqu’au pied du mur) il est possible de lever un des freins majeurs au développement de la réhabilitation énergétique du logement et de faire ainsi de l'ARA un levier essentiel pour créer de l'activité et de l'emploi et pour construire une autre politique énergétique. Dès maintenant bien sûr certaines personnes compétentes aidées par des voisins ou des membres de leur famille réhabilitent leur logement elles-mêmes. Mais d’autres n’ont pas les connaissances voulues ou n’ont pas confiance en elles. En les accompagnant, on ne les considère plus comme des charges qu’il faut subventionner, mais comme des ressources qui peuvent contribuer à la vie économique de leur territoire. Une expérience originale (voir http eccap.fr. Obtenir un diplôme en rénovant son logement) constate que des habitants d’un même quartier qui ne se parlaient pas, qui étaient dans une situation de précarité importante déclaraient ensuite : « Cela m’a permis de rencontrer d’autres personnes » ou « c’est tellement appréciable de se dire que l’on en est capable ».

Une pratique qui se diffuse 

Plusieurs études récentes attestent de l’importance des pratiques d’autoréhabilitation. Le rapport Open ADEME 2015 et le rapport TREMI ADEME 2017 qui portent sur les travaux d'amélioration énergétique réalisés signalent que d’ores et déjà 39% des travaux sont réalisés en autoréhabilitation autonome ou en « chantiers hybrides ». Les professionnels déjà engagés dans ces pratiques d’accompagnement se sont fédérés en 2015 au sein de la FEDAC (Fédération des Accompagnateurs) qui regroupe des artisans, des maîtres d’œuvre, et des architectes. Leur objectif est de consolider les compétences de ceux qui pratiquent ce métier d’accompagnateur à l’auto réhabilitation du logement, afin de garantir la qualité des travaux, la pérennité du bâti, la sécurité des personnes il s’agit aussi de mieux sécuriser les chantiers au plan assurantiel enfin ils cherchent à favoriser la reconnaissance et l’intégration de l’ARA dans les politiques publiques de l’habitat. Des groupes de travail ont été organisés avec des assureurs et des juristes pour préciser les responsabilités et les enjeux juridiques de l’accompagnement.

Des formations se mettent en place

 L’université du Littoral Côte d’Opale (ULCO) a créé un Diplôme Universitaire « Autoréhabilitation Accompagnée ». Cette formation de 72 heures aborde les thèmes suivants :
« Connaître et comprendre ce qu’est l’ARA appréhender les modèles économiques de l’ARA accompagner les habitants : analyse, médiation et conseil dialoguer avec les habitants autour des questions d’isolation, d’étanchéité à l’air monter un projet de rénovation (de l’analyse au choix de matériaux à l’estimation économique du projet) gérer la relation avec le maître d’ouvrage dans le « faire avec » : gestion des conflits et postures professionnelles ». La formation s’adresse à toute personne connaissant l’activité du bâtiment et de la construction : chef d’équipe, chef de chantier, artisan, diagnostiqueur ou conseiller en rénovation, assistant à maîtrise d’ouvrage, maîtres d’œuvre, demandeurs d’emploi avec des qualifications dans le bâtiment. Vers novembre 2019 c’est une quatrième promotion qui suivra cette formation et lorsqu’il fut question de la décentraliser en partenariat avec l’Université d’Avignon, ce fut une cinquantaine de candidats qui se firent rapidement connaître.

Des territoires s’engagent

Cela fait cinq ans que Lille métropole soutient un programme d’ARA. C’est aussi un des objectifs du programme européen Interreg FAIRE qui associe la région Hauts de France et la Wallonie. Des parcs naturels régionaux tels que Cap et Marais d’Opale, ou celui de Millevaches promeuvent l’ARA. Certes, que des politiques publiques de l’habitat reconnaissent et soutiennent l’implication des maîtres d’ouvrages dans la conception et la réalisation des travaux du bâtiment, c’est une petite révolution culturelle et il convient de s’y engager avec prudence et rigueur. Sur la légitimité de l’autoproduction en matière de production du logement, nous n’en sommes pas encore au stade du gouvernement des Pays-Bas qui a décidé en 2010 qu'un tiers des habitations néerlandaises devait être auto-construit d'ici à 2040. . Toutefois il convient de rappeler qu’en 2009 le Conseil d’Etat dans son rapport Droit au logement, droit du logement recommande de « Promouvoir l’autoconstruction et l’autoréhabilitation des logements par les habitants ». La légitimité de l’ARA ne se pose plus reste la volonté politique de faciliter sa diffusion.

De la nécessité d’un soutien public

Pour le moment l’autoréhabilitation du logement n’est mise en œuvre que par des maîtres d’ouvrage particulièrement dynamiques. Un accompagnement professionnel bien préparé est indispensable pour favoriser le passage à l’acte d’un public beaucoup plus large qui peut mobiliser son temps et sa force de travail mais qui manque de confiance en soi, de compétences techniques ou de réseau relationnel. Il est nécessaire que cet accompagnement soit financièrement pris en charge par la puissance publique. Plus généralement, pour faciliter la diffusion de l’ARA dans de bonnes conditions, le Rapport Berrier faisait 14 recommandations. Nous n’en évoquerons ici que quelques-unes :
- Donner un régime juridique, social et fiscal à l’autoproduction et à l’entraide dans le secteur de la construction.
- Etudier avec les Ministères de l’Education Nationale et du Travail, et les organisations professionnelles, la création d’une filière de l’accompagnement à l’autoréhabilitation.
- Ouvrir des discussions entre les assureurs et les parties prenantes pour une juste appréciation du risque à assurer.
- Rendre éligibles aux aides de l’Etat les travaux de rénovation énergétique réalisés en autoréhabilitation et répondant à des critères d’éco-conditionnalité.
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15/11/2023

« C’est quoi la vie ?» à la lumière des sciences modernes

  • Perrin Jacques

Dans l’article Du sentiment de peur au désir de vivre, on concluait, à la lumière de Spinoza, que pour sortir de nos peurs (du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la montée des discours haineux et des conflits armés, de la croissance des inégalités, des différentes formes de déclassement social,…), pour modifier en profondeur nos modes de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel et politique, il nous fallait réanimer notre désir de vivre. On rappelait aussi que le désir de vivre, comme tout désir, mobilise la totalité de notre être (esprit et corps), c’est à dire nos capacités à la fois de raisonner et d’être en résonance par nos cinq sens avec nos milieux de vie matériel et immatériel (symbolique, imaginaire, culturel, spirituel, …). Plus fondamentalement, pour réanimer notre désir de vivre, il nous faut changer nos visions du monde et notre manière d’être au monde1. Par rapport à cette quête existentielle, il est judicieux de remarquer que dans plusieurs disciplines scientifiques (biologie, astrophysique, neurosciences, anthropologie, éthologie,…) de nouveaux courants de pensée permettent d’apporter de nouvelles réponses au questionnement « c’est quoi vivre ? »2. Ces nouvelles connaissances scientifiques nous offrent l’opportunité d’imaginer d’autres manières d’être au monde, d’être en résonance et de vibrer d’une manière plus intense avec nos différents milieux de vie, c’est-à-dire de réanimer notre désir de vivre.

L’Univers est à l’intérieur de nous

Éveiller nos consciences à la magie de l’univers, c’est l’objectif que plusieurs astrophysiciens se sont donnés. On se souvient de la proposition d’Hubert Reeves : « nous sommes tous de la poussière d’étoiles ». Pour Trinh Xuan Thuan, « la cosmologie moderne a réenchanté le monde, en redécouvrant l’ancienne alliance entre l’homme et le cosmos ». Nos atomes d’hydrogène ont été fabriqués en moins de trois minutes, lors du big bang initial qui a eu lieu il y a 13,5 milliards d’années. Tous les autres atomes qui composent le corps humain, tels l’oxygène, le carbone, le calcium, le magnésium, etc.,  sont nés, soit de la fusion nucléaire au cœur des étoiles, soit dans les supernovae, explosions géantes résultant de la mort des étoiles massives . « Ainsi, les étoiles sont nos lointains ancêtres et nous partageons tous la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des lions de savane et les cousins des coquelicots des champs »3.

L’histoire de la vie est à l’intérieur de nous

Jean François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines et de la revue Humanologue, en mobilisant les connaissances de l’astrophysique et de la biologie nous rappelle que : « Notre corps est composé de 65% d’eau. Cette eau vient des rivières, des lacs, des océans. Mais toute l’eau sur terre s’est formée aussi dans l’espace. Au fil du temps, c’est une pluie de météorites glacées qui ont formé les océans et les mers »4. Et de rajouter : « La vie est née dans l’océan. Et pendant trois milliards d’années, elle y est restée. Puis les premiers organismes (des bactéries), des plantes, puis des animaux sont sortis des mers et ont colonisé la Terre. Nous autres, animaux terrestres, croyons avoir quitté notre océan primordial il y a bien longtemps. C’est faux. Nous restons des animaux marins. A la seule différence que nous transportons l’océan en nous ».

La symbiose, principal processus d’innovation du monde vivant

Dans son livre Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, le biologiste Marc André Selosse nous invite à découvrir que les symbioses microbiennes - qui ont émergé tardivement dans la biologie moderne- «envahissent aujourd’hui notre vision du vivant;». Cet ouvrage décrit comment les animaux (et donc les humains), mais aussi les plantes, sont intimement construits par les micro-organismes (des bactéries, des micro-champignons, des levures) qui les habitent, et les aident à accomplir des fonctions variées et souvent vitales.

La symbiose au sens large, c’est-à-dire vivre ensemble, est le principal processus d’innovation dans le monde vivant. Par exemple, la formation des cellules des plantes et des animaux (et donc les nôtres) qui constitue « une découverte majeure de la biologie moderne;», est le résultat d’un processus de symbiose entre plusieurs bactéries qui sont devenues à l’intérieur de nos cellules des composants vitaux pour la respiration et la photosynthèse.

Vivre, c’est inter-agir avec son milieu

S’appuyant sur les connaissances de la biologie et des neurosciences, le philosophe et anthropologue François Flahaut5 propose de considérer l’écologie, comme une avancée scientifique qui consiste à penser le vivant avec ce qui le fait vivre, à penser l’organisme et  son biotope. Et de préciser : « Nous voyons bien que nous dépendons de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons, l’alternance du jour et de la nuit : l’écologie physique  il nous est cependant plus difficile de prendre conscience de l’écologie psychique dont nous dépendons. Pour passer de l’ontologie substantialiste6 à une ontologie relationnelle, il nous faut intégrer et assumer le fait que nous dépendons de toutes sortes d’aléas qui ne dépendent pas de nous. On croyait pouvoir maîtriser et voilà qu’il nous « faut faire avec »7. L’homme, en son activité psychique, est lui aussi soumis à la propension à vivre qui anime tous les vivants et aux contraintes de son environnement : « notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ». Il est urgent d’abandonner notre conception occidentale de l’individu :  un être autonome, auto-existant, indépendant. En concevant le sujet humain comme un être relationnel, qui déploie son désir d’exister en étant affecté par ce qui l’entoure. F. Flahault nous propose « une image nouvelle de ce que nous sommes ».

La science moderne, la science en train de se faire, qui relève principalement de la raison, nous offre l’opportunité de construire de nouveaux imaginaires, de nouvelles images de ce que nous sommes, et de pouvoir ainsi augmenter notre capacité d’entrer en résonance avec nos différents milieux de vie. On rejoint ainsi par la science une caractéristique universelle des êtres humains que d’autres civilisations ont expérimenté par intuition, à partir de leurs relations symbiotiques avec le tout existant. Selon le philosophe camerounais Achille Mbembé « dans les systèmes africains de pensée, le propre du vivant était son indétermination, c’est-à-dire sa capacité de prolifération, de métamorphose permanente et de résonance avec tout l’existant ou encore les forces du cosmos »8. Dans son livre, Devenir vivants, la philosophe Kodjo-Grandvaux nous avertit qu’il ne suffit pas de se représenter le monde, encore faut-il l’éprouver pour le connaître. « L’individu moderne rationnel, doit réapprendre à laisser parler son corps et ne plus être uniquement dans un rapport d’extériorité aux choses pour renouer avec l’émotion et l’intuition, cette intelligence qui comprend le monde ». Et de préciser, étymologiquement comprendre c’est « saisir ensemble », c’est en d’autres termes être en relation symbiotique, en résonance avec le tout existant.


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«C’est quoi la vie?» à la lumière des sciences modernes

Auteur
  • Perrin Jacques
Introduction synthétique

Dans l’article Du sentiment de peur au désir de vivre, on concluait, à la lumière de Spinoza, que pour sortir de nos peurs (du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la montée des discours haineux et des conflits armés, de la croissance des inégalités, des différentes formes de déclassement social,…), pour modifier en profondeur nos modes de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel et politique, il nous fallait réanimer notre désir de vivre. On rappelait aussi que le désir de vivre, comme tout désir, mobilise la totalité de notre être (esprit et corps), c’est à dire nos capacités à la fois de raisonner et d’être en résonance par nos cinq sens avec nos milieux de vie matériel et immatériel (symbolique, imaginaire, culturel, spirituel, …). Plus fondamentalement, pour réanimer notre désir de vivre, il nous faut changer nos visions du monde et notre manière d’être au monde1. Par rapport à cette quête existentielle, il est judicieux de remarquer que dans plusieurs disciplines scientifiques (biologie, astrophysique, neurosciences, anthropologie, éthologie,…) de nouveaux courants de pensée permettent d’apporter de nouvelles réponses au questionnement « c’est quoi vivre ? »2. Ces nouvelles connaissances scientifiques nous offrent l’opportunité d’imaginer d’autres manières d’être au monde, d’être en résonance et de vibrer d’une manière plus intense avec nos différents milieux de vie, c’est-à-dire de réanimer notre désir de vivre.

L’Univers est à l’intérieur de nous

Éveiller nos consciences à la magie de l’univers, c’est l’objectif que plusieurs astrophysiciens se sont donnés. On se souvient de la proposition d’Hubert Reeves : « nous sommes tous de la poussière d’étoiles ». Pour Trinh Xuan Thuan, « la cosmologie moderne a réenchanté le monde, en redécouvrant l’ancienne alliance entre l’homme et le cosmos ». Nos atomes d’hydrogène ont été fabriqués en moins de trois minutes, lors du big bang initial qui a eu lieu il y a 13,5 milliards d’années. Tous les autres atomes qui composent le corps humain, tels l’oxygène, le carbone, le calcium, le magnésium, etc.,  sont nés, soit de la fusion nucléaire au cœur des étoiles, soit dans les supernovae, explosions géantes résultant de la mort des étoiles massives . « Ainsi, les étoiles sont nos lointains ancêtres et nous partageons tous la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des lions de savane et les cousins des coquelicots des champs »3.

L’histoire de la vie est à l’intérieur de nous

Jean François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines et de la revue Humanologue, en mobilisant les connaissances de l’astrophysique et de la biologie nous rappelle que : « Notre corps est composé de 65% d’eau. Cette eau vient des rivières, des lacs, des océans. Mais toute l’eau sur terre s’est formée aussi dans l’espace. Au fil du temps, c’est une pluie de météorites glacées qui ont formé les océans et les mers »4. Et de rajouter : « La vie est née dans l’océan. Et pendant trois milliards d’années, elle y est restée. Puis les premiers organismes (des bactéries), des plantes, puis des animaux sont sortis des mers et ont colonisé la Terre. Nous autres, animaux terrestres, croyons avoir quitté notre océan primordial il y a bien longtemps. C’est faux. Nous restons des animaux marins. A la seule différence que nous transportons l’océan en nous ».

La symbiose, principal processus d’innovation du monde vivant

Dans son livre Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, le biologiste Marc André Selosse nous invite à découvrir que les symbioses microbiennes - qui ont émergé tardivement dans la biologie moderne- «envahissent aujourd’hui notre vision du vivant;». Cet ouvrage décrit comment les animaux (et donc les humains), mais aussi les plantes, sont intimement construits par les micro-organismes (des bactéries, des micro-champignons, des levures) qui les habitent, et les aident à accomplir des fonctions variées et souvent vitales.

La symbiose au sens large, c’est-à-dire vivre ensemble, est le principal processus d’innovation dans le monde vivant. Par exemple, la formation des cellules des plantes et des animaux (et donc les nôtres) qui constitue « une découverte majeure de la biologie moderne;», est le résultat d’un processus de symbiose entre plusieurs bactéries qui sont devenues à l’intérieur de nos cellules des composants vitaux pour la respiration et la photosynthèse.

Vivre, c’est inter-agir avec son milieu

S’appuyant sur les connaissances de la biologie et des neurosciences, le philosophe et anthropologue François Flahaut5 propose de considérer l’écologie, comme une avancée scientifique qui consiste à penser le vivant avec ce qui le fait vivre, à penser l’organisme et  son biotope. Et de préciser : « Nous voyons bien que nous dépendons de la nourriture que nous mangeons, de l’air que nous respirons, l’alternance du jour et de la nuit : l’écologie physique  il nous est cependant plus difficile de prendre conscience de l’écologie psychique dont nous dépendons. Pour passer de l’ontologie substantialiste6 à une ontologie relationnelle, il nous faut intégrer et assumer le fait que nous dépendons de toutes sortes d’aléas qui ne dépendent pas de nous. On croyait pouvoir maîtriser et voilà qu’il nous « faut faire avec »7. L’homme, en son activité psychique, est lui aussi soumis à la propension à vivre qui anime tous les vivants et aux contraintes de son environnement : « notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ». Il est urgent d’abandonner notre conception occidentale de l’individu :  un être autonome, auto-existant, indépendant. En concevant le sujet humain comme un être relationnel, qui déploie son désir d’exister en étant affecté par ce qui l’entoure. F. Flahault nous propose « une image nouvelle de ce que nous sommes ».

La science moderne, la science en train de se faire, qui relève principalement de la raison, nous offre l’opportunité de construire de nouveaux imaginaires, de nouvelles images de ce que nous sommes, et de pouvoir ainsi augmenter notre capacité d’entrer en résonance avec nos différents milieux de vie. On rejoint ainsi par la science une caractéristique universelle des êtres humains que d’autres civilisations ont expérimenté par intuition, à partir de leurs relations symbiotiques avec le tout existant. Selon le philosophe camerounais Achille Mbembé « dans les systèmes africains de pensée, le propre du vivant était son indétermination, c’est-à-dire sa capacité de prolifération, de métamorphose permanente et de résonance avec tout l’existant ou encore les forces du cosmos »8. Dans son livre, Devenir vivants, la philosophe Kodjo-Grandvaux nous avertit qu’il ne suffit pas de se représenter le monde, encore faut-il l’éprouver pour le connaître. « L’individu moderne rationnel, doit réapprendre à laisser parler son corps et ne plus être uniquement dans un rapport d’extériorité aux choses pour renouer avec l’émotion et l’intuition, cette intelligence qui comprend le monde ». Et de préciser, étymologiquement comprendre c’est « saisir ensemble », c’est en d’autres termes être en relation symbiotique, en résonance avec le tout existant.


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07/02/2017

Changement climatique

  • ECCAP
Gaël Giraud économiste en chef de l’Agence Française de développement était interviewé à France Inter le 22 sept.2016 à 8 h 20. Il a indiqué qu’à la suite de la COP 21 qui a été un remarquable succès diplomatique, les engagements pris par les différents pays aboutiraient à une augmentation de la température de 3% à la fin du siècle très supérieure à l’objectif de 2%. Il y a même une chance sur dix que la température moyenne soit supérieure de 6%. « Sans trop d’emphase on peut dire que la survie de l’humanité est en jeu ». Voici quelques-uns des constats de Gaël Giraud.  En France actuellement on est encore peu affecté par le changement climatique, mais le climat de Bordeaux sera dans une génération celui de Séville actuellement, donc le vin de Bordeaux ne se cultivera plus à Bordeaux. Dès maintenant, pour les pays du Sud la préoccupation centrale devient l’adaptation au changement climatique. Gaëlle Giraud était au Vietnam deux mois plus tôt. Le delta du Mekong a été recouvert par les eaux maritimes, le sel s’est répandu dans la terre la rendant impropre à l’agriculture, alors que le Mekong est le grenier à riz du Vietnam. Il va y avoir une crise majeure de la production au Vietnam et les problèmes sont les mêmes au Bangladesch. Il y aura aussi des problèmes colossaux en Amérique Latine liés à la fonte des glaciers dans les Andes. Autre exemple : à Amman en Jordanie on puise de l’eau à 4000 mètres sous la terre, ce qui suppose une infrastructure aussi considérable que pour puiser du pétrole. On prélève de l’eau à une vitesse supérieure à laquelle l’eau se régénère, ce qui veut dire que dans vingt as il n’y aura plus d’eau potable à Amman.
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13/09/2020

Changement de cap et effondrement

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Je ne sais pas
« Encyclopédie du changement de cap » signifie bien que nous plaidons pour un changement fondamental d’orientation si l’on veut vraiment relever les défis énoncés dans notre avant-propos et notre Lettre n°1. Mais la notion d’effondrement donne une tonalité plus tragique au changement. C’est ce que l’on ressent en lisant le livre : « L’effondrement de l’empire humain ». Les auteurs des dix interviews[1] écrivent que « la réalité de grands bouleversements actuels et à venir s’est imposée dans nos esprits. Et pourtant, la classe politique et le monde économique continuent très majoritairement de s’en remettre aux dieux de la croissance, ignorant les limites physiques de notre planète et les lois naturelles qui garantissent la prospérité du vivant. Il y a urgence à comprendre ce qui se prépare ».

La pandémie de la Covid 19 met à mal le monde entier et donne un avant-goût de ce qui s’annonce. Depuis des décennies, les prévisions des scientifiques concernant le réchauffement climatique se sont avérées justes et de plus en plus précises, sans pour autant que l’on puisse prévoir des dates ni les enchaînements des évènements.
Impossible de se rassurer en pensant que nous savons ce dont il s’agit en observant les canicules actuelles. Jean Jouzel[2] nous dit « Nous sommes dans une trajectoire de réchauffement de 3% d’ici la fin du siècle même si l’Accord de Paris de 2015 est respecté…Les gens ne se rendent pas compte. Ils pensent que le réchauffement climatique correspond à ce qu’ils sont en train de vivre. Mais ce dont nous parlons, avec les + 3°C ou + 4°C, n’a absolument rien à voir avec la situation actuelle » (p.39). Une augmentation de 3°C pour l’ensemble de la terre entraînera des bouleversements sans commune mesure dans divers domaines : mouvements migratoires, effondrement de la biodiversité, fonte des glaciers et montée des océans, risques sanitaires venant du dégel du permafrost.

Les 10 personnes interviewées dans le livre sont d’accord pour penser que sans changement radical de nos modes de vie, de notre façon de produire, de consommer et d’habiter nous courons à la catastrophe.
Les responsables des interviews de 10 spécialistes écrivent : « De nos rencontres et nos échanges avec dix penseurs éclectiques aux perceptions variées émergent une véritable polyphonie de l’effondrement qui nous éclaire…Toutes et toutes ont su nous apporter matière à réflexion…Notre souhait est qu’il en soit de même pour vous ».
Yves Cochet dit ce qu’il entend par effondrement « j’entends un phénomène qui, en matière démographique, verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans…et dans tous les autres domaines de la vie individuelle et collective, l’ampleur du bouleversement serait du même ordre. En d’autres termes un effondrement comme jamais l’espèce humaine n’en a connu, jusqu’à être confrontée à sa disparition ». (p. 90). Il considère que la survie de l’espèce humaine est en jeu (p.93). Et selon lui, le seul combat qui vaille consiste à « minimiser le nombre de morts ». Selon lui certains de ses amis collapsologues se font des illusions quand ils pensent qu’en informant on va pouvoir mobiliser et éviter le pire. Et il en veut pour preuve que dans le passé, les mises en garde de plus en plus précises n’ont pas entraîné des décisions à la hauteur des défis à relever.
N.Hulot est de ceux qui se réservent une marge d’erreur et pensent que rien n’est inéluctable. Il explique pourquoi il n’exprime guère ses inquiétudes personnelles depuis sa démission du gouvernement, car « il est sonné… Et je suis sonné parce que j’ai vu les verrous. Je pourrais lister pendant une demi- heure tout ce qui empêche la société de passer à l’acte » (P.117).

A l’avenir, il y a bien sûr le risque de guerres, à propos par ex. de l’accès à l’eau, le risque que les gens s’entretuent pour accéder au nécessaire. Mais il y a aussi la conviction de certains que cela pourrait être une incitation à plus d’entraide et de bienveillance. C’est le cas de Pablo Servigne[3]. Quand on lui pose la question « Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui prennent conscience de la perspective de l’effondrement ? ». Il répond : « La clé c’est l’amour. Il y a un livre magnifique de Carolyn Baker qui s’intitule « Love in the Age of Ecological Apocalypse ». Sagesse et compassion, l’une avec l’autre ensemble…Et l’amour est le ciment de tout. Si nous le perdons, nous perdons tout ». Caroline Baker est une des 10 personnes interviewées. Elle nous dit : « Tout comme les empires ont colonisé des populations, nous avons été colonisés par la civilisation industrielle. Nous avons intériorisé l’avidité, le profit, la guerre. Nous devons travailler à nous décoloniser nous-mêmes et à devenir des êtres humains à part entière… nous devons essayer de nous soigner collectivement. Une grande partie de mon travail porte sur ce processus de reconstruction ».

L’eccap fait le pari qu’il est encore possible d’éviter le pire, mais le déni des menaces auquel on se heurte est redoutable. L’eccap pour sa modeste part s’efforcera de contribuer à suivre les conseils donnés par Arthur Keller « Créez des groupes de conversation, de réflexion et d’action là où vous vivez, organisez-vous collectivement, unissez-vous, rejoignez des collectifs, réseaux et mouvements s’il y en a » (p.71). Arthur Keller donne un conseil aux dirigeants politiques et économiques : « Plutôt que de vouloir tout décider, donnez aux gens les moyens de redevenir citoyens et de s’organiser, faites jouer l’intelligence collective… ».
Pour répondre à cet objectif d’éducation populaire, l’espace numérique qu’est l’eccap doit pouvoir s’adosser à des espaces physiques d’échanges, de débats et d’actions collectives (en particulier, les cafés associatifs). De cette manière, les connaissances majoritairement universitaires collectées par l’eccap pourront être mises en débats, expérimentées et donc alimentées par des citoyens déjà militants ou non. Ici, le parti pris est que c’est par la participation citoyenne que tout un chacun peut développer sa capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Cette collaboration entre l’eccap et des cafés associatifs s’effectuent dans un contexte où ces derniers tentent de formaliser les connaissances partagées dans ou hors leurs murs[ [4] De façon à articuler ces espaces (numériques et physiques) en vue d’une éducation civique, Florine Garlot, chercheuse en sciences de l’information et de la communication dans le milieu associatif, conduira à partir d’octobre une recherche-action collective visant à proposer des méthodologies et outils.




Notes

[1] Manon Commaret et Pierrot Pantel. L’effondrement de l’empire humain. Ed. Rue de l’échiquier. 2020.
[2] Jean Jouzel a été Vice-président scientifique du groupe d’experts intergouvernemental su l’évolution du climat (Giec) de 2002 à 2015 avec lequel il obtient le prix Nobel de la paix en 2007, il est le principal auteur des 2ème et 3ème rapports.
[3] P.Servigne dit notamment qu’il s’interroge sur la question du féminin et nous avons reproduit ses réflexions dans la rubrique féminisme de l’eccap.
[4] Exemple du café associatif grin et de ses podcasts : https://legrin.fr/nos-podcast.

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Chanial Philippe

Nom Chanial
Prénom Philippe
Contributions

01/06/2021

Comment en finir avec l’hybris méritocratique ? in Revue Mauss n°57 (Extraits)

  • Chanial Philippe
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
En 1958, le sociologue anglais, membre du parti travailliste, Michaël Young, publiait sous la forme d’un conte satirique, The Rise of Meritocracy (1870-2033). Comme le rappelle Michaël Sandel, dont nous discuterons ici le tout dernier ouvrage[1] (2020), ce néo-logisme merito-cratie qu’il forgeait à cette occasion relevait bien davantage de la dystopie[2], à la Huxley ou à la Orwel que d’un idéal de justice sociale.

Ecrivant…en 2033, Young décrivait l’avènement d’une nouvelle société où les chances, la place et les revenus correspondraient au seul mérite de chacun selon la formule « Quotient intellectuel + effort = mérite ». Il montrait comment …les conséquences de la seconde guerre mondiale avaient suscité l’espoir, légitime, d’une société débarrassée du système des classes ou, du moins, où la classe d’origine ne dicterait plus les destins sociaux. Mais il fallut vite déchanter.

La victoire des « méritocrates » mit fin à cet « égalitarisme sentimental », soupçonné d’encourager la « médiocrité ». C’est pourquoi fut alors développée toute une batterie de tests d’intelligence dès l’école primaire… Les élèves jugés les plus aptes recevaient une sorte de pension alimentaire pour poursuivre leurs études alors que ceux qui l’étaient moins étaient encouragés à quitter l’école. Toute forme de promotion professionnelle sur le tas, par l’expérience acquise et la formation continue était bannie. Les employeurs recrutaient – siphonnaient -directement les meilleurs cerveaux…

Alors qu’hier les inégalités étaient injustes, désormais elles devenaient justes. Vraiment ? Le lecteur est averti d’entrée : les choses ont mal tourné. En 2034, des émeutes éclatent, le Ministère de l’Education est mis à sac, le président du Congrès des syndicats échappe de justesse à un attentat, des grèves, à l’initiative des travailleurs des transports et des domestiques, bloquent le pays qui se trouve au bord de l’abîme…

Égalité des chances, rhétorique de l’ascension et éthique du succès

2034…2016. Brexit, élection de Trump : la révolte « populiste » contre les élites méritocratiques est arrivée, note malicieusement Sandel, avec 18 ans d’avance !

… Pendant une grande partie du demi-siècle passé, sous la forme de « l’égalité des chances », la méritocratie comme l’avait annoncé Young, a en effet bénéficié d’un large soutien. Assurer à chacun une place équitable sur la ligne de départ pour voir ensuite celui qui est capable de courir le plus vite semblait constituer la quintessence de l’impératif de justice sociale. Pour autant, le concept a fait l’objet de nouvelles critiques au cours des cinq dernières années, en particulier depuis que l’élection de Trump de 2016 a rendu la prophétie de malheur de Young sur le retour de bâton populiste à nouveau pertinente pour les Américains. C’est dans cet espace et ce moment critique que se déploie l’ouvrage de Sandel.

…En effet, nous est-il dit, à condition que nous disposions tous de chances égales avant de prendre par à la compétition, les marchés nous offriront ce que nous méritons et réaliseront ainsi la justice.

… Cette quête de neutralité n’a pas seulement conduit au culte du marché. Elle a également favorisé selon le philosophe américain une forme de discours public vide, creux et insatisfaisant, frustrant les citoyens démocratiques de débats substantiels sur le juste et le bien. En outre elle a aussi renforcé un autre type de foi, la foi technocratique, selon laquelle ce sont les méritants – les bien-pensants, les bien éduqués et surdiplômés-qui devraient gouverner et nous dire en quoi consiste le bien commun.

Orgueil et ressentiment : un cocktail explosif

C’est…avant tout la « corrosion morale » que porte la tyrannie de la méritocratie qui retient l’attention de Sandel. Elle prend deux formes liées. Tout d’abord plus nous croyons que notre succès ressort de notre seul mérite, plus il est difficile de nous mettre à la place des autres, de nous sentir mutuellement responsable de nos concitoyens-surtout ceux qui ne s’épanouissent pas dans la nouvelle économie…elle conduit également à « oublier notre dette envers notre famille, nos professeurs, notre communauté, notre pays et l’époque où nous vivons comme conditions du succès dont nous jouissons »… « Une méritocratie parfaite bannit tout sens du don ou de la grâce, écrit Sandel, elle laisse peu de place à la solidarité qui peut naître lorsque nous réfléchissons à la contingence de nos talents et de nos fortunes » [Sandel, 2020 p.25].

…Or c’est bien ce cocktail toxique d’hybris et d’humiliation qui fut le catalyseur de 2033 pour Young et du moment 2016 pour Sandel. Hubris, orgueil et arrogance des winners… ressentiment et humiliation des loosers.

Au-delà du culte du diplôme : la valeur des personnes et de leurs dons

…
Si la méritocratie est le problème quelles sont alors les solutions ?

… Sandel appelle avant tout à reconnaître, autrement que par le seul diplôme la valeur des personnes et de leurs dons et contributions à la vie collective. Alors que la gauche moderne privilégie la justice distributive, il considère que la redistribution ne suffit pas à elle seule à corriger les inégalités. En effet, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’inégalité de la richesse mais aussi l’inégalité de l’estime et de l’honneur social.

« Apprendre à devenir plombier, électricien ou hygiéniste dentaire devrait être respecté comme une contribution précieuse au bien commun, et non comme un prix de consolation pour ceux qui n’ont pas les bons résultats aux tests d’admission aux universités américaines… » [ibidem p.191]

Démanteler la machine à trier, redonner dignité au travail

Afin de corriger l’exclusive « politique du mérite » par une politique du bien commun, Sandel propose…de renforcer la qualité et l’attractivité de l’enseignement technique et de la formation continue, mais aussi de développer à tous niveaux (municipalités, syndicats, lieux de travail etc.) des formes variées d’éducation et d’universités populaires afin d’assurer l’égalité non par la mobilité sociale seule, mais par la diffusion du savoir, de la culture et de l’intelligence dans toutes les classes et toutes les professions- et pas seulement sur les campus des universités, notamment les plus sélectives.

Un autre antidote à l’hubris méritocratique concerne le renforcement de la « dignité du travail » [ibidem chap.7]…sous la forme par ex. de subventions publiques au profit des emplois que les marchés sanctionnent par de bas salaires…

Philippe Chanial conclue ainsi son article :

Peut-être certains seront tentés de ne voir là, du haut d’une certaine arrogance made in France que de vieilles recettes social-démocrates à la sauce populiste républicaine…Mais ce serait passer à côté d’une contribution philosophique précieuse, originale et argumentée à l’alternative convivialiste à laquelle invite ce numéro de la Revue du MAUSS, qu’il s’agisse de sa dénonciation des formes d’hybris contemporaines - parmi lesquelles il faut aussi compter l’hybris méritocratique – ou de son éloge de notre commune socialité- qui suppose une critique du modèle libéral de l’individu autosuffisant, la valorisation des liens, dettes et dons qui nous font et de l’intensité du débat public sur les valeurs qui donne vie à nos communautés politiques.

Notes

[1] Sandel, Michael, 2020, The Tyranny of Merit. What’s become of the Common Good ?New-York Farrar, Strauss &amp Giroud. (trad. française, La tyrannie du mérite. Qu’avons-nous fait du bien commun ? Paris, Albin Michel. 2021.)
[2] Dystopie : récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre.
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Charreyron Véronique

Nom Charreyron
Prénom Véronique
Contributions

16/12/2022

Des Petites Cantines pour lutter contre la solitude urbaine

  • Charreyron Véronique
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
Ce sont de drôles de restaurant qui ont ouvert leurs portes depuis 2016 dans 9 villes de France. Pas de cuisiniers, pas de serveurs, mais une ou deux maitresses de maison. Pour dire vrai ce ne sont pas vraiment des restaurants même si on y sert à manger environ 30 à 40 convives tous les midis. Les Petites Cantines, puisque c’est d’elles qu’il s’agit se présentent comme un réseau de cantines associatives ouvertes sur leur quartier pour créer du lien social et lutter contre l’isolement. Certains viennent cuisiner le repas, d'autres viennent juste déguster, échanger et participer dans une ambiance chaleureuse. Tout le monde est bienvenu. Les prix sont libres, chacun donne ce qu’il veut ou ce qu’il peut.


Les Petites Cantines reposent sur un concept simple : permettre à des habitants d'horizons variés de se rencontrer autour de repas participatifs, durables pour contribuer à construire une société fondée sur la confiance. Les maitres mots sont entraide et intelligence collective. Ici tout le monde met la main à la pâte, les seules salariées de l’association sont des maitresses de maisons chargées de gérer et d’animer le lieu, s’occuper des approvisionnements et de faciliter les échanges. Le prix est libre afin d'accueillir tout le monde sachant que la précarité est un facteur d’isolement relationnel. Pas de minimum, l’essentiel est de participer (après avoir réglé une adhésion annuelle, ici encore le tarif est libre). Le prix d'équilibre est d’environ 13 euros. La solidarité vient faire la balance : ceux qui peuvent donner plus équilibrent ceux qui ont moins de moyens.

Les approvisionnements sont pensés dans une logique d’alimentation responsable privilégiant l’achat en vrac, les circuits courts et la récupération d’invendus afin d’éviter le gaspillage alimentaire.

La première Petite Cantine a vu le jour en septembre 2016 à Lyon-Vaise à l’initiative de la journaliste Diane Dupré la Tour et d’Etienne Thouvenot, ingénieur chez SEB et spécialiste de l’innovation sociale. Le succès est immédiat : en 8 mois elle enregistre plus de 3000 adhérents et près de 500 habitants rejoignent les équipes de cuisine participative. Depuis 9 autres cantines ont ouvert leurs portes à Toulouse, Paris, Montpellier, Villeurbanne, Oullins, Lille, Strasbourg, Grenoble, Annecy. Mieux, une dizaine de projets sont en cours. L’une des dernières nées à Grenoble vient de fêter ses 6 mois d’existence. Au compteur, plus de 2000 repas partagés, de 44 ateliers et de 900 adhérents. « Nous accueillons des personnes au parcours de vie, aux âges et aux milieux sociaux très différents : familles, actifs, personnes âgées, étudiants, personnes seules, en situation de précarité ou de handicap » souligne Sophie Fitte l’une des trois fondatrices. « Tous les jours elles nous disent combien ce lieu leur fait du bien. Et pas uniquement parce que les repas sont bons et équilibrés ». Des ateliers sont également proposés en couture, broderie, contes, jeux de société et le local peut être privatisé à la demande. « Pour monter le projet et jusqu’à son ouverture nous sommes allées chercher de l’argent. Il fallait trouver un local, faire des travaux, l’aménager, communiquer mais l’idée est d’être autonomes financièrement. C’est un équilibre fragile du fait du modèle économique audacieux du prix libre mais cela marche : depuis deux mois nous y arrivons ».

Avis aux amateurs : le réseau des Petites cantines organise régulièrement des ateliers de deux jours pour les porteurs de projets.



www.lespetitescantines.org




Notes


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01/01/2022

Christiane Taubira présidente de style 6e République ?

  • Cibois Philippe
Christine Taubira a lancé le 17 décembre dernier une vidéo dont les autres candidats de gauche n’ont retenu qu’un élément : son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ils lui reprochent de ne pas avoir de programme et de vouloir l’union en introduisant un peu plus de désunion. Or, avant d’annoncer qu’elle envisage une candidature, elle a donné en quelques minutes un discours très travaillé, avec une insistance orale sur « Ce qui compte » c’est à dire la fragilité du quotidien, les incertitudes de l’avenir, les urgences non résolues, mais avec une insistance sur la justice sociale et le « volontarisme écologique ». Ce n’est pas un programme de gouvernement et c’est ce que lui opposent ses détracteurs mais il faut se poser la question de savoir si le rôle d’une personne qui envisage la présidence est de proposer un programme de chef de gouvernement ?

Distinguons la constitution de la Ve République et sa pratique : l’article 5 dit que le président « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics » alors que l’article 20, consacré au Gouvernement, note que « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ». Chacun sait qu’aujourd’hui, ce qui est recherché par les candidats c’est le rôle de Président parce que le gouvernement lui est subordonné et que c’est le président qui, depuis le Général de Gaulle, a toujours eu ce rôle. Toujours ? Non, car en période de cohabitation, ce furent Chirac et Balladur qui conduiront la politique de la nation Mitterrand président, puis Jospin sous la présidence de Chirac.

La cohabitation a toujours paru une horreur pour tous les personnels politiques et la synchronisation des élections législatives et présidentielle leur parut une mesure qui devait l’éviter pour toujours. Si pendant la cohabitation, du fait des conflits qu’elle entrainait entre président et premier ministre, un sentiment d’anormalité s’est fait jour, la constitution a cependant fonctionné. On peut penser qu’elle fonctionnerait encore mieux si les deux rôles étaient assumés : d’un côté un arbitre qui rappelle les grands principes et qui est élu comme tel, de l’autre un gouvernement issu d’élections législatives qui dégagent une majorité.

Prenons le cas de Christine Taubira précisément : on pourrait très bien concevoir que par sa rigueur morale, par sa parole qui prend en compte les soucis principaux de notre société (mais il faut lire son texte pour le comprendre), elle puisse être une candidate sans programme qui rallierait toutes les forces progressistes, écologistes compris. Ce n’est d’ailleurs qu’à cette condition qu’auparavant, elle pourrait être acceptée comme candidate unique de la gauche. Une fois élue elle choisirait le chef du parti qui serait le plus à même d’animer une coalition regroupant désormais socialistes et écologistes qui pourraient chacun affirmer leur rôle de leader selon leur réussite aux élections qui suivront la présidentielle.

On objectera la pratique du domaine réservé : comment peut-on envisager de confier le bouton nucléaire à une personne pour qui la politique extérieure ne constitue pas le cœur de ses préoccupations et de ses compétences ? On répondra qu’il ne s’agit que d’une pratique et non d’une obligation constitutionnelle : l’article 21 précise bien que c’est le premier ministre qui est responsable de la Défense Nationale. Si l’article 15 donne au président le titre de chef des armées, il s’inscrit dans la tradition républicaine : sous la IVe République, ce titre de « chef des armées » lui était déjà donné par l’article 33 de la précédente constitution. C’est bien le premier ministre qui aujourd’hui « exerce la direction générale et la direction militaire de la défense » (selon le code de la défense1 ).



On a souvent envisagé de lutter contre la dérive présidentielle par l’introduction d’une Vie République, entreprise jusqu’à présent impossible : on a maintenant la possibilité de faire évoluer la pratique et il faut saisir cette occasion.

Philippe Cibois, 27/12/21


Annexe pour information : le texte de l’annonce de Christine Taubira

Bonjour à vous, J’ai fait le compte de ce qui compte. Vous ! Vos interrogations, vos attentes, parce qu’elles sont sérieuses et fondées. Elles sont enthousiastes aussi, pleines d’énergies à partager. Ce qui compte c’est la fragilité du quotidien pour des millions d’entre vous. Les incertitudes de l’avenir, les fragmentations qui sont à l’œuvre dans la société française. Les atermoiements de l’Union européenne face aux urgences. Les défaillances de la communauté internationale devant tant de dérèglement du monde. Ce qui compte aussi c’est notre capacité de renforcer la cohésion sociale, partout sans exclusive ni exclusion. Ce sont les garanties que nous vous devons pour votre pouvoir de vivre. Ce sont les conditions dans lesquelles nous devons apporter sureté et sécurité au quotidien et dans vos trajectoires de vie. Ce sont ces services publics que nous devons ajuster selon vos besoins, notamment dans l’éducation, la santé, les transports. Ce qui compte c’est la détermination à cesser de tergiverser face aux bouleversements climatiques, et aux dangers qui menacent la biodiversité. Ce sont ces efforts d’une diplomatie active et clairvoyante afin de rendre le monde moins brutal, plus sûr. Ce sont aussi des réponses claires et stables à apporter à ces sujets difficiles que sont les sources d’énergie ou l’armement. Ce qui compte surtout, ce sont nos savoirs, non connaissances, nos capacités innovatrices qui sont un précieux atout. Ce patrimoine de recherche, d’artisanat, d’industrie, de culture, de dévouement civique, qui nous permet d’être aussi inventifs, aussi dynamiques. Ce qui compte c’est cette belle ambition d’égalité, de justice sociale, de volontarisme écologique. Il s’agit de vous représenter, parce que l’essentiel, c’est quand même le sens de ce que nous sommes. C’est la volonté d’empoigner nos vies et d’ouvrir un chemin commun. C’est la joie qui résultera d’agir sur notre présent et d’inventer l’avenir. C’est la lumière que nos combats et nos succès allumeront dans les yeux de nos enfants. Il y a des candidatures de personnes de grande valeur pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié. Mais je constate l’impasse. J’ai toujours dit que je prendrai mes responsabilités. Pour cela, j’envisage d’être candidate à l’élection présidentielle de la République française. Je ne serai pas une candidate de plus. Je mettrai toutes mes forces dans les dernières chances de l’union. Je vous souhaite de bien finir l’année. Je vous invite à prendre soin de vous de celles et de ceux que vous aimez. Et je vous donne rendez-vous à la mi-janvier.

Notes

1 Cité par Guy Carcassonne et Marc Guillaume, La Constitution, 15e ed. 2019, §154


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Cibois Philippe

Nom Cibois
Prénom Philippe
Contributions

01/01/2022

Christiane Taubira présidente de style 6e République ?

  • Cibois Philippe
Christine Taubira a lancé le 17 décembre dernier une vidéo dont les autres candidats de gauche n’ont retenu qu’un élément : son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ils lui reprochent de ne pas avoir de programme et de vouloir l’union en introduisant un peu plus de désunion. Or, avant d’annoncer qu’elle envisage une candidature, elle a donné en quelques minutes un discours très travaillé, avec une insistance orale sur « Ce qui compte » c’est à dire la fragilité du quotidien, les incertitudes de l’avenir, les urgences non résolues, mais avec une insistance sur la justice sociale et le « volontarisme écologique ». Ce n’est pas un programme de gouvernement et c’est ce que lui opposent ses détracteurs mais il faut se poser la question de savoir si le rôle d’une personne qui envisage la présidence est de proposer un programme de chef de gouvernement ?

Distinguons la constitution de la Ve République et sa pratique : l’article 5 dit que le président « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics » alors que l’article 20, consacré au Gouvernement, note que « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ». Chacun sait qu’aujourd’hui, ce qui est recherché par les candidats c’est le rôle de Président parce que le gouvernement lui est subordonné et que c’est le président qui, depuis le Général de Gaulle, a toujours eu ce rôle. Toujours ? Non, car en période de cohabitation, ce furent Chirac et Balladur qui conduiront la politique de la nation Mitterrand président, puis Jospin sous la présidence de Chirac.

La cohabitation a toujours paru une horreur pour tous les personnels politiques et la synchronisation des élections législatives et présidentielle leur parut une mesure qui devait l’éviter pour toujours. Si pendant la cohabitation, du fait des conflits qu’elle entrainait entre président et premier ministre, un sentiment d’anormalité s’est fait jour, la constitution a cependant fonctionné. On peut penser qu’elle fonctionnerait encore mieux si les deux rôles étaient assumés : d’un côté un arbitre qui rappelle les grands principes et qui est élu comme tel, de l’autre un gouvernement issu d’élections législatives qui dégagent une majorité.

Prenons le cas de Christine Taubira précisément : on pourrait très bien concevoir que par sa rigueur morale, par sa parole qui prend en compte les soucis principaux de notre société (mais il faut lire son texte pour le comprendre), elle puisse être une candidate sans programme qui rallierait toutes les forces progressistes, écologistes compris. Ce n’est d’ailleurs qu’à cette condition qu’auparavant, elle pourrait être acceptée comme candidate unique de la gauche. Une fois élue elle choisirait le chef du parti qui serait le plus à même d’animer une coalition regroupant désormais socialistes et écologistes qui pourraient chacun affirmer leur rôle de leader selon leur réussite aux élections qui suivront la présidentielle.

On objectera la pratique du domaine réservé : comment peut-on envisager de confier le bouton nucléaire à une personne pour qui la politique extérieure ne constitue pas le cœur de ses préoccupations et de ses compétences ? On répondra qu’il ne s’agit que d’une pratique et non d’une obligation constitutionnelle : l’article 21 précise bien que c’est le premier ministre qui est responsable de la Défense Nationale. Si l’article 15 donne au président le titre de chef des armées, il s’inscrit dans la tradition républicaine : sous la IVe République, ce titre de « chef des armées » lui était déjà donné par l’article 33 de la précédente constitution. C’est bien le premier ministre qui aujourd’hui « exerce la direction générale et la direction militaire de la défense » (selon le code de la défense1 ).



On a souvent envisagé de lutter contre la dérive présidentielle par l’introduction d’une Vie République, entreprise jusqu’à présent impossible : on a maintenant la possibilité de faire évoluer la pratique et il faut saisir cette occasion.

Philippe Cibois, 27/12/21


Annexe pour information : le texte de l’annonce de Christine Taubira

Bonjour à vous, J’ai fait le compte de ce qui compte. Vous ! Vos interrogations, vos attentes, parce qu’elles sont sérieuses et fondées. Elles sont enthousiastes aussi, pleines d’énergies à partager. Ce qui compte c’est la fragilité du quotidien pour des millions d’entre vous. Les incertitudes de l’avenir, les fragmentations qui sont à l’œuvre dans la société française. Les atermoiements de l’Union européenne face aux urgences. Les défaillances de la communauté internationale devant tant de dérèglement du monde. Ce qui compte aussi c’est notre capacité de renforcer la cohésion sociale, partout sans exclusive ni exclusion. Ce sont les garanties que nous vous devons pour votre pouvoir de vivre. Ce sont les conditions dans lesquelles nous devons apporter sureté et sécurité au quotidien et dans vos trajectoires de vie. Ce sont ces services publics que nous devons ajuster selon vos besoins, notamment dans l’éducation, la santé, les transports. Ce qui compte c’est la détermination à cesser de tergiverser face aux bouleversements climatiques, et aux dangers qui menacent la biodiversité. Ce sont ces efforts d’une diplomatie active et clairvoyante afin de rendre le monde moins brutal, plus sûr. Ce sont aussi des réponses claires et stables à apporter à ces sujets difficiles que sont les sources d’énergie ou l’armement. Ce qui compte surtout, ce sont nos savoirs, non connaissances, nos capacités innovatrices qui sont un précieux atout. Ce patrimoine de recherche, d’artisanat, d’industrie, de culture, de dévouement civique, qui nous permet d’être aussi inventifs, aussi dynamiques. Ce qui compte c’est cette belle ambition d’égalité, de justice sociale, de volontarisme écologique. Il s’agit de vous représenter, parce que l’essentiel, c’est quand même le sens de ce que nous sommes. C’est la volonté d’empoigner nos vies et d’ouvrir un chemin commun. C’est la joie qui résultera d’agir sur notre présent et d’inventer l’avenir. C’est la lumière que nos combats et nos succès allumeront dans les yeux de nos enfants. Il y a des candidatures de personnes de grande valeur pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié. Mais je constate l’impasse. J’ai toujours dit que je prendrai mes responsabilités. Pour cela, j’envisage d’être candidate à l’élection présidentielle de la République française. Je ne serai pas une candidate de plus. Je mettrai toutes mes forces dans les dernières chances de l’union. Je vous souhaite de bien finir l’année. Je vous invite à prendre soin de vous de celles et de ceux que vous aimez. Et je vous donne rendez-vous à la mi-janvier.

Notes

1 Cité par Guy Carcassonne et Marc Guillaume, La Constitution, 15e ed. 2019, §154


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Co-construction

Auteur
  • Volat Geoffrey
Introduction synthétique


La co-construction désigne un processus démocratique par lequel plusieurs acteurs — institutionnels, professionnels, citoyens, usagers — élaborent conjointement un diagnostic, des orientations ou des décisions relatives à une action collective. Elle implique un déplacement du centre de gravité de la décision, d’un modèle vertical vers une dynamique délibérative et coopérative.

Développement didactique

Définition courte et simple

Dans son acception la plus générale, la co-construction renvoie à une modalité d’action collective fondée sur la production conjointe de sens et de perspectives d’action. Elle dépasse des formes plus limitées d’interactions, comme la consultation ou la concertation. Il ne s’agit pas seulement de recueillir des avis, mais d’intégrer différents acteurs sociaux au sein d’un processus délibératif commun. Elle suppose ainsi une interaction structurée entre des acteurs porteurs de ressources hétérogènes — savoirs d’expertise, savoirs d’usage, légitimité élective, capacité d’action, ancrage territorial etc.

Définition plus fouillée

Plus spécifiquement, dans le champ de l’action publique, la co-construction s’inscrit dans le prolongement des travaux sur la démocratie participative. Elle peut désigner des réalités variées, allant de dispositifs formalisés (conventions citoyennes, conseils de développement, budgets participatifs) à des pratiques plus informelles de travail partenarial (élaboration d’une feuille de route, comité de suivi d’une action publique, élaboration d’un appel à manifestation d’intérêt etc.). Ainsi, selon les contextes, elle peut être mobilisée comme méthode de gestion de projet, comme principe normatif de démocratisation ou comme instrument d’innovation publique.
Trois dimensions permettent d’en saisir la complexité.
Premièrement, la dimension épistémique : la co-construction repose sur l’idée que la connaissance pertinente pour l’action n’est pas exclusivement détenue par l’expertise scientifique ou administrative. Elle émerge de l’interaction entre différents registres de savoirs. Dans cette perspective, le processus vise autant la production d’actions et de solutions que l’élaboration d’un cadre partagé d’interprétation des enjeux et des problèmes.
Deuxièmement, la dimension politique : la co-construction implique une redistribution démocratique des capacités d’influence sur la décision. Elle interroge les rapports de pouvoir, les formes de légitimité et les frontières entre représentants et représentés. Cette redistribution peut être substantielle — lorsque les participants disposent d’un pouvoir réel d’arbitrage — ou symbolique, lorsque la participation demeure consultative. La co-construction ne constitue donc pas en soi une garantie d’émancipation démocratique ; elle peut aussi être instrumentalisée à des fins de légitimation, en particulier dans le champ de l’action publique.
Troisièmement, la dimension organisationnelle et relationnelle : la co-construction requiert des dispositifs, des règles du jeu, des médiations. Elle suppose un travail de traduction entre des univers professionnels et culturels distincts, ainsi qu’un cadre sécurisant permettant l’expression des désaccords. 
Sans ingénierie communicationnelle et sans confiance minimale entre acteurs, la co-construction tend à se réduire à une juxtaposition de points de vue ou à se réduire à une forme d’homogénéité de points de vue -on parle alors de co-construction corporatiste.
Il convient enfin de distinguer la co-construction d’autres notions proches. Elle se différencie de la co-production, qui renvoie davantage à la mise en œuvre conjointe d’un service ou d’une politique, et de la concertation demeure consultative et asymétrique. Elle se rapproche en revanche de la notion de gouvernance collaborative, tout en conservant une dimension normative plus marquée : celle d’un idéal de partage de la définition même de l’intérêt général.
En somme, la co-construction peut être définie comme un processus structuré d’élaboration collective de l’action, reposant sur la reconnaissance de la pluralité des savoirs et des légitimités, et visant la production de décisions plus robustes, plus légitimes et potentiellement plus adaptées aux contextes territoriaux.

Conclusion dialogique

Invitation aux débats

La co-construction ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, au croisement de dispositifs formels et de relations interpersonnelles. Elle ouvre ainsi une série de questions décisives : jusqu’où partager le pouvoir de définir l’action publique ? Comment articuler légitimité élective et légitimité participative ? Quels garde-fous instituer pour éviter l’instrumentalisation ? Autant d’interrogations qui invitent à considérer la co-construction non comme un modèle stabilisé, mais comme un chantier démocratique permanent.

Bibliographie

NSELL Chris & GASH Alison, 2008, « Collaborative Governance in Theory and Practice », Journal of Public Administration Research and Theory, vol. 18, n°4, p. 543-571.
CALLON Michel, LASCOUMES Pierre & BARTHE Yannick, 2001, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil.
DEWEY John, 1927, The Public and Its Problems, New York, Henry Holt.
FRAISSE Laurent, 2018, La co-construction de l’action publique : définitions, enjeux, discours et pratiques, Paris, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 69 p.
GASH Alison & ANSELL Chris, 2008, voir ANSELL & GASH 2008.
OCDE, 2020, Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions: Catching the Deliberative Wave, Paris, OECD Publishing.
OSTROM Elinor, 1990, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, Cambridge University Press.
ROSANVALLON Pierre, 2008, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, Seuil.
VAILLANCOURT Yves, 2019, « De la co-construction des connaissances et des politiques publiques », SociologieS, Dossiers.

Lien avec des expériences existantes
  • Démocratie locale à Kingersheim
  • Démocratie locale à Saillans
  • Le Collectif Nos Services Publics rénove la réflexion sur le fonctionnement des services publics
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Collectif Danser l'orage

Nom Collectif
Prénom Danser l'orage
Biographie Danser l’orage est un collectif qui a pour objet de créer des espaces d’échange de pratiques, de réflexions et de questionnements pour co-construire des voies de métamorphoses de nos organisations de transformation sociale et
environnementale et être à la hauteur des défis massifs du siècle.

Nos actions sont sous-tendues par 2 axes de transformations complémentaires :
  • La nécessité de prendre en compte les basculements en cours,pour faire en sorte d’y résister et d’embrasser l’orage.
  • Le souhait de continuer à évoluer pour incarner et infuser le changement que l’on veut voir dans ce monde à travers des concepts et pratiques inspirants (joie militante, subsistance, commun,…),
pour ne jamais cesser de danser.

Composé de membres de diverses structures de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS), Danser l’orage est porté par le Collectif Laboratoire International des Pratiques Utopiques (CLIP), laboratoire de recherche,d’expérimentation et d’éducation populaire qui vise à favoriser l’émergence et accompagner l’appropriation de pratiques innovantes pour l’épanouissement des individus et des organisations du secteur non marchand à partir des
mutations du monde en cours.
Contributions
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Combes Josette

Nom Combes
Prénom Josette
Biographie Co présidente du mouvement pour l'économie solidaire (MES). Coordinatrice communication Ripess (Réseau intercontinental de promotion de l'économie sociale et solidaire).
Contributions

Ecoféminisme

Auteur
  • Combes Josette
Introduction synthétique

L’écoféminisme est un courant de pensée critique de l’économie dominante qui rassemble les pensées féministes et écologistes.

Développement didactique

Le mouvement écoféministe repose sur trois piliers. Tout d’abord il est né de la mobilisation contre les dégâts causés par l'androcapitalocène (Catherine Albertini, 2021, p. 14). Le capitalisme s'est imposé grâce à une privatisation généralisée des biens communs (les enclosures en Angleterre), transformant les paysans et artisans autonomes en employés d'entreprises. C'est une manière de marchandiser le vivant. Pour les écoféministes, c'est le premier pilier.

Le deuxième pilier est l'esclavage et la prédation des ressources des pays du Sud, avec un discours méprisant et un comportement destructeur envers les cultures indigènes. 
Le troisième est l'exploitation du travail des femmes, qu'il soit gratuit dans la sphère privée ou sous-payé dans la sphère publique. C'est pourquoi les femmes refusent d'être tenues responsables du désastre qui a été prédit, puisqu'elles n'ont pas eu voix au chapitre depuis leur exclusion de la scène politique à la Renaissance. À cette époque, les femmes étaient brûlées comme sorcières afin de les écarter de leurs fonctions, de vaincre leur résistance ou de punir une liberté jugée contraire aux bonnes mœurs (Le sexocide, D'Eaubonne 1999).


Françoise d'Eaubonne est considérée comme l'inventrice du terme écoféminisme avec un titre radical « L'écoféminisme ou la mort » (1974), mais le terme a été utilisé à la fois en Inde, notamment par Vandana Shiva et Maria Mies (1998), et aux États-Unis, d'où il est revenu en Europe,  voir en particulier le recueil Reclaim (Hache, 2016), une compilation de textes d’écrivaines écoféministes.


En France, l'œuvre de Françoise d'Eaubonne n'a pas été reprise par le mouvement féministe matérialiste (Delphy, 1975) ni par le mouvement universaliste, qui considéraient que le recours à la référence « nature » constituait un retour en arrière vers la sanctification de la mère et l'écologie radicale, un danger pour les droits des femmes. Les matérialistes sont essentiellement orientées vers le « rattrapage » de la situation sociale des hommes (salaires, accès à l'emploi, partage du fardeau mental des activités reproductives, etc).


Réviser les valeurs virilistes

Les écoféministes veulent réviser les paradigmes qui définissent l'être humain et souhaitent organiser un monde où les valeurs dites « viriles » telles que l'usage de la force, les luttes de pouvoir, l'extractivisme et la domestication de la vie sont toxiques et devenues obsolètes. Cette « viriarchie » (Gazalé, 2017) a un coût social extrêmement élevé : en France, (Peytavin, Haes 2025) les hommes sont responsables de la grande majorité des comportements asociaux : ils représentent 84 % des auteurs d'accidents mortels de la route, 92 % des élèves sanctionnés pour des actes de violence contre les biens et les personnes dans le secondaire, 90 % des personnes condamnées par les tribunaux, 86 % des suspects de meurtre, 97 % des auteurs de violences sexuelles, etc.


Il en coûte 95,2 milliards d'euros chaque année pour compenser la virilité (toxique) masculine, en services policiers, judiciaires, médicaux et éducatifs pour y faire face. Sans compter le coût indirect pour la société, qui doit répondre aux souffrances physiques et psychologiques des victimes, et subit des pertes de productivité et des destructions matérielles. 


L'action avant tout

Les coalitions de femmes qui se reconnaissent sous ce terme défendent soit des territoires pour empêcher leur pillage, soit développent des terres pour promouvoir l'autonomie alimentaire, soit s'opposent à des projets extractivistes et bellicistes, soit encore créent des communautés de vie comme le faisaient les Béguines dès la fin du XIIe siècle en Europe (Panciera, 2021). 


L'écoféminisme se préoccupe avant tout d'actions pragmatiques visant à mettre en œuvre une autre façon d'organiser la vie quotidienne, en donnant la priorité à la souveraineté alimentaire, à la prise en charge des enfants et des organismes vivant sur leur territoire, et à la promotion de relations dépourvues de combativité et de compétition au profit de l'entraide et de la coopération. Certaines  écoféministes développent une spiritualité déconnectée des dogmes patriarcaux qu’on peut apparenter à des pratiques panthéistes, réhabilitant la figure de la sorcière maîtrisant des connaissances sur le soin par les plantes médicinales. Ainsi  Vandana Shiva a créé en Inde une banque de semences pour restaurer la richesse qui préexistait avant que la colonisation anglaise n’interdise et éradique les plantes que les Indiens utilisaient dans leur médecine traditionnelle. Elle dirige la Fondation de la recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles. Les écoféministes luttent pour empêcher le pillage des ressources phytologiques et le brevetage du vivant.  


L'écoféminisme ne désigne pas tous les hommes comme coupables (certains le sont évidemment), mais comme des personnes envahies par l'idéologie patriarcale, au même titre que les femmes qui peuvent elles-mêmes encourager la figure du père, du mari/compagnon, du fils dans les injonctions d'un modèle qui présente la violence masculine comme une caractéristique incontournable de la virilité. 


Que faire ?

Ainsi, les paramètres suivants devraient intervenir dans la définition de l'approche économique :
Quels besoins (biologiques, sociologiques, individuels, collectifs) sont des nécessités (survie) par rapport à leur légitimité (éthique) ?
Quelles contraintes sont supportables (nécessaires, acceptables) ?
Quels équilibres faut-il rechercher dans la définition et la mise en œuvre des dimensions suivantes : 
1. l'articulation de la satisfaction des besoins et de la place du travail dans le système de production; 
2. les modes de régulation et de répartition des systèmes de production;
3. la fonction de l'autonomie dans le maintien du désir, et donc de la vitalité, et le respect de l'intériorité des personnes ; 
4. le rôle de l'interaction dans le système des relations sociales et de la vigilance collective;
5. En politique, remplacer la figure de l'homme providentiel au profit d'assemblées délibératives où les projets d'intérêt collectif sont élaborés avec les citoyens et où s'effectue une réflexion sur ce qui relève du public et du privé (Dacheux, Goujon, 2020). 
6. Reconnaître le rôle fondamentale de l’économie reproductive, revoir l'échelle des valeurs, la hiérarchie des tâches dites « nobles » par opposition à celles qui seraient dégradantes, assurées par une population sous estimée, en particulier les soins aux autres confiés aux femmes. Avec, bien sûr, une révision de l'échelle des salaires.
7. La situation climatique, si préoccupante, exige que les décisions n'appartiennent plus à un club de décideurs principalement masculins, mais à l'ensemble des citoyens. 
8. S'opposer à l'hypercroissance, à l'extractivisme et à la destruction des terres arables. 
Ce sont tous ces paramètres qui doivent être modifiés pour faire évoluer le monde, et en particulier celui de la démocratie économique. 

Conclusion dialogique

Les écoféministes postulent que le monde ne peut évoluer que si les hommes comprennent qu'ils sont eux-mêmes prisonniers d'un modèle qui les prive de leur partie dite « féminine », tout comme il empêche les femmes d'accéder à leur partie dite « masculine ». Ce dualisme sert le capitalisme en associant l'argent, le prestige et la dépense d'énergie aux valeurs viriles, adossés à la compétition  et la modestie, l'effacement de soi et la gestion du quotidien aux valeurs féminines, la compétition portant cette fois sur le façonnage du corps dont les normes sont édictées pour convenir aux dictats masculins.
L’écoféminisme s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’alternatives au capitalisme patriarcal. En effet, les mouvements de lutte contre le capitalisme associent en général la recherche d’égalité entre les humains et la lutte contre les discriminations. Au sein même de l’écoféminisme existe l’approche intersectionnelle qui souligne que les femmes racisées ont une vision du féminisme différente de celle des femmes blanches. Par ailleurs l’économie solidaire inclut le féminisme dans son approche voire en fait une condition absolue pour la définition de l’ESS (c’est le cas du REAS espagnol https://reas.red. Les alternatives en général telles que le mouvement des communs ou de la transition écologique considèrent l’égalité femme homme comme un incontournable, même s’ils ne focalisent pas leur action sur cet aspect. Enfin il existe une commission Egalité Femmes Hommes au sein d’ESS France qui a émis un rapport sur l’égalité femmes hommes dans l’ESS.
Le capitalisme est à la fois,  un système et un gaspillage qui engendre la violence contre les êtres dits « faibles », compensant les frustrations générées par le sentiment de ne rien décider réellement dans sa vie. Le capitalisme exploite le travail en réduisant les possibilités d'action et d'emploi. Il s'agit désormais de redonner à chacun la plénitude de son potentiel dans un élan de solidarité qui n'est pas une injonction pieuse, mais une observation pure et simple de notre interdépendance.

Bibliographie

CHOLLET, M., Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Zones.
D'EAUBONNE, F., (1974), Le féminisme ou la mort, Pierre Horay. 
D’Eaubonne, F.,(1999), Le sexocide des sorcières, L’esprit frappeur.
FEDERICI, Silvia.,(2016) Caliban et la sorcière Entremonde 
GAZALE, Olivia, (2019), Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, Pocket Agora.
GUERIN, I., HERSENT, M., FRAISSE, L., (2011), Femmes , économie et développement. Entre résistance et justice sociale, Erès / IRD 
HACHE,E., Reclaim. recueil de textes écoféministes, Cambourakis editions 
MIES, M., SHIVA,V., (1993), Ecoféminisme, l'Harmatan, 
PANCIERA, S.,(2021), Les Béguines, une communauté de femmes libres, Almora
PEYTAVIN,L. HAES F. (2025) , Le coût de la virilité, Michel Lafon
STARHAWK (2015) Rêver l'obscur. Femmes, Magie et Politique. Cambourakis. 

Lien avec des expériences existantes
  • Féminisme. Quelques citations.
  • Le futur du travail des femmes
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01/06/2021

Comment en finir avec l’hybris méritocratique ? in Revue Mauss n°57 (Extraits)

  • Chanial Philippe
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
En 1958, le sociologue anglais, membre du parti travailliste, Michaël Young, publiait sous la forme d’un conte satirique, The Rise of Meritocracy (1870-2033). Comme le rappelle Michaël Sandel, dont nous discuterons ici le tout dernier ouvrage[1] (2020), ce néo-logisme merito-cratie qu’il forgeait à cette occasion relevait bien davantage de la dystopie[2], à la Huxley ou à la Orwel que d’un idéal de justice sociale.

Ecrivant…en 2033, Young décrivait l’avènement d’une nouvelle société où les chances, la place et les revenus correspondraient au seul mérite de chacun selon la formule « Quotient intellectuel + effort = mérite ». Il montrait comment …les conséquences de la seconde guerre mondiale avaient suscité l’espoir, légitime, d’une société débarrassée du système des classes ou, du moins, où la classe d’origine ne dicterait plus les destins sociaux. Mais il fallut vite déchanter.

La victoire des « méritocrates » mit fin à cet « égalitarisme sentimental », soupçonné d’encourager la « médiocrité ». C’est pourquoi fut alors développée toute une batterie de tests d’intelligence dès l’école primaire… Les élèves jugés les plus aptes recevaient une sorte de pension alimentaire pour poursuivre leurs études alors que ceux qui l’étaient moins étaient encouragés à quitter l’école. Toute forme de promotion professionnelle sur le tas, par l’expérience acquise et la formation continue était bannie. Les employeurs recrutaient – siphonnaient -directement les meilleurs cerveaux…

Alors qu’hier les inégalités étaient injustes, désormais elles devenaient justes. Vraiment ? Le lecteur est averti d’entrée : les choses ont mal tourné. En 2034, des émeutes éclatent, le Ministère de l’Education est mis à sac, le président du Congrès des syndicats échappe de justesse à un attentat, des grèves, à l’initiative des travailleurs des transports et des domestiques, bloquent le pays qui se trouve au bord de l’abîme…

Égalité des chances, rhétorique de l’ascension et éthique du succès

2034…2016. Brexit, élection de Trump : la révolte « populiste » contre les élites méritocratiques est arrivée, note malicieusement Sandel, avec 18 ans d’avance !

… Pendant une grande partie du demi-siècle passé, sous la forme de « l’égalité des chances », la méritocratie comme l’avait annoncé Young, a en effet bénéficié d’un large soutien. Assurer à chacun une place équitable sur la ligne de départ pour voir ensuite celui qui est capable de courir le plus vite semblait constituer la quintessence de l’impératif de justice sociale. Pour autant, le concept a fait l’objet de nouvelles critiques au cours des cinq dernières années, en particulier depuis que l’élection de Trump de 2016 a rendu la prophétie de malheur de Young sur le retour de bâton populiste à nouveau pertinente pour les Américains. C’est dans cet espace et ce moment critique que se déploie l’ouvrage de Sandel.

…En effet, nous est-il dit, à condition que nous disposions tous de chances égales avant de prendre par à la compétition, les marchés nous offriront ce que nous méritons et réaliseront ainsi la justice.

… Cette quête de neutralité n’a pas seulement conduit au culte du marché. Elle a également favorisé selon le philosophe américain une forme de discours public vide, creux et insatisfaisant, frustrant les citoyens démocratiques de débats substantiels sur le juste et le bien. En outre elle a aussi renforcé un autre type de foi, la foi technocratique, selon laquelle ce sont les méritants – les bien-pensants, les bien éduqués et surdiplômés-qui devraient gouverner et nous dire en quoi consiste le bien commun.

Orgueil et ressentiment : un cocktail explosif

C’est…avant tout la « corrosion morale » que porte la tyrannie de la méritocratie qui retient l’attention de Sandel. Elle prend deux formes liées. Tout d’abord plus nous croyons que notre succès ressort de notre seul mérite, plus il est difficile de nous mettre à la place des autres, de nous sentir mutuellement responsable de nos concitoyens-surtout ceux qui ne s’épanouissent pas dans la nouvelle économie…elle conduit également à « oublier notre dette envers notre famille, nos professeurs, notre communauté, notre pays et l’époque où nous vivons comme conditions du succès dont nous jouissons »… « Une méritocratie parfaite bannit tout sens du don ou de la grâce, écrit Sandel, elle laisse peu de place à la solidarité qui peut naître lorsque nous réfléchissons à la contingence de nos talents et de nos fortunes » [Sandel, 2020 p.25].

…Or c’est bien ce cocktail toxique d’hybris et d’humiliation qui fut le catalyseur de 2033 pour Young et du moment 2016 pour Sandel. Hubris, orgueil et arrogance des winners… ressentiment et humiliation des loosers.

Au-delà du culte du diplôme : la valeur des personnes et de leurs dons

…
Si la méritocratie est le problème quelles sont alors les solutions ?

… Sandel appelle avant tout à reconnaître, autrement que par le seul diplôme la valeur des personnes et de leurs dons et contributions à la vie collective. Alors que la gauche moderne privilégie la justice distributive, il considère que la redistribution ne suffit pas à elle seule à corriger les inégalités. En effet, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’inégalité de la richesse mais aussi l’inégalité de l’estime et de l’honneur social.

« Apprendre à devenir plombier, électricien ou hygiéniste dentaire devrait être respecté comme une contribution précieuse au bien commun, et non comme un prix de consolation pour ceux qui n’ont pas les bons résultats aux tests d’admission aux universités américaines… » [ibidem p.191]

Démanteler la machine à trier, redonner dignité au travail

Afin de corriger l’exclusive « politique du mérite » par une politique du bien commun, Sandel propose…de renforcer la qualité et l’attractivité de l’enseignement technique et de la formation continue, mais aussi de développer à tous niveaux (municipalités, syndicats, lieux de travail etc.) des formes variées d’éducation et d’universités populaires afin d’assurer l’égalité non par la mobilité sociale seule, mais par la diffusion du savoir, de la culture et de l’intelligence dans toutes les classes et toutes les professions- et pas seulement sur les campus des universités, notamment les plus sélectives.

Un autre antidote à l’hubris méritocratique concerne le renforcement de la « dignité du travail » [ibidem chap.7]…sous la forme par ex. de subventions publiques au profit des emplois que les marchés sanctionnent par de bas salaires…

Philippe Chanial conclue ainsi son article :

Peut-être certains seront tentés de ne voir là, du haut d’une certaine arrogance made in France que de vieilles recettes social-démocrates à la sauce populiste républicaine…Mais ce serait passer à côté d’une contribution philosophique précieuse, originale et argumentée à l’alternative convivialiste à laquelle invite ce numéro de la Revue du MAUSS, qu’il s’agisse de sa dénonciation des formes d’hybris contemporaines - parmi lesquelles il faut aussi compter l’hybris méritocratique – ou de son éloge de notre commune socialité- qui suppose une critique du modèle libéral de l’individu autosuffisant, la valorisation des liens, dettes et dons qui nous font et de l’intensité du débat public sur les valeurs qui donne vie à nos communautés politiques.

Notes

[1] Sandel, Michael, 2020, The Tyranny of Merit. What’s become of the Common Good ?New-York Farrar, Strauss &amp Giroud. (trad. française, La tyrannie du mérite. Qu’avons-nous fait du bien commun ? Paris, Albin Michel. 2021.)
[2] Dystopie : récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre.
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05/02/2018

Comment pouvons-nous unir nos forces ?

  • Dif Michaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

La contre-attaque néolibérale initiée dans les années 70 a très bien fonctionné. On nous la vend comme une crise, mais bizarrement celle-ci réussit très bien aux riches et appauvrit les autres, comme l’a notamment montré Thomas Piketty il y a quelques années et tout récemment encore avec d’autres chercheurs le rapport Mondial sur les Inégalités. Et malgré tous les évidents piétinements des droits humains et des dignités, ici ou ailleurs, on ne parle étrangement plus beaucoup de nos jours de rapports de forces, et encore moins de lutte des classes. Pourtant, n’est-il pas plus qu’évident que les groupes et les personnes qui concentrent l’essentiel des richesses (et la puissance qui va avec) ont réussi à asseoir un pouvoir colossal sur les institutions publiques (quand elles existent vraiment) et l’organisation du monde ? Comment croire que, sans combat politique, la simple multiplication et coordination des petites alternatives au modèle dominant puisse un jour faire basculer le monde vers d’autres possibles ? Qui peut croire que les puissants céderont un jour gentiment la place et le pouvoir sans même qu’on leur demande, juste parce qu’ils sentiraient que leurs valeurs seraient mises en minorité ? Face à ce raz de marée néolibéral, n’est-il donc pas plus qu’urgent de remettre à l’ordre du jour la question des rapports de forces ?

Facile à dire bien sûr, car la deuxième moitié du XXe siècle a vu faner et s’émietter la puissance des mouvements sociaux qui depuis 150 ans avaient conquis de haute lutte tous les droits sociaux et dont l’apogée (en termes de droits et de redistribution) fut atteinte durant les « fameuses » 30 glorieuses. Globalement, depuis les années 1970-80, force est de constater que les outils classiques des luttes sociales (partis et syndicats) ont été incapables d’empêcher les évolutions néolibérales, ou même de les endiguer. Tout juste les syndicats ont-ils réussi parfois à retarder certaines régressions sociales… La chute de leurs effectifs (et de ceux des partis) en est-elle la cause ou la conséquence, c’est difficile à dire, mais ce qui semble en revanche certain, c’est que la plupart des citoyens français ne se retrouvent plus dans ces modes de luttes.

Les origines de cette désaffection des outils de lutte traditionnels sont sûrement multiples : inadaptation face à la précarité qui s’étend, désillusions suite à la mort du rêve communiste et aux multiples trahisons des partis « de gauche », perte même de l’espoir en la possibilité d’alternatives au monde néolibéral ultra-dominant, sentiment d’impuissance face à l’ampleur des dégâts et des forces à combattre, pénétration des esprits par les valeurs individualistes véhiculées par le monde marchant… Les causes des malaises de notre époque sont sûrement un mélange de tout cela et d’autres choses encore. Néanmoins, depuis presque 40 ans que non seulement nous subissons des défaites, mais qu’en plus tous les signaux sont au rouge et la situation en train d’empirer en permanence, il peut être pertinent de tenter un pas de côté et de nous observer, nous les membres de ce peuple de gauche qui sommes en désaccord profond avec les évolutions en cours. Car nous sommes tous très occupés, à raison, à dénoncer les aberrations du néolibéralisme, mais à concentrer ainsi notre attention sur ce qu’il faudrait changer dans le monde, nous en oublions de nous poser la question de ce qu’il faudrait éventuellement changer dans nos rangs.

Rangs non seulement clairsemés, mais extrêmement divisés et subdivisés… Il n’est pas question ici de dire que nous devrions tous oublier nos divergences pour nous unir dans la lutte. Pouvoir être tous d’accord sur tout est un mythe. Nous ne penserons jamais toutes et tous d’une seule manière heureusement. Si les oppositions d’idées et les conflits sont inévitables, il faut aussi avoir à l’esprit qu’ils peuvent être potentiellement fructueux et que la socio-diversité (le réel social en fait !) est à ce prix. Par conséquent, en ces temps de défaites à répétition, la question qui devrait nous préoccuper n’est-elle pas la suivante : comment pouvons-nous unir nos forces et nos résistances tout en étant différents (dans nos analyses, nos projets, nos idées…) et en respectant profondément ces différences ? Allons-nous pouvoir continuer longtemps à nous diviser ainsi et générer par là-même cette impuissance qui nous plombe tous ?

Nous avons à affronter en même temps deux exigences. Avoir une pensée politique qui prend en compte les rapports de force et envisage d’entrer dans l’arène politique. S’appuyer sur de nouvelles pratiques alternatives et respecter fondamentalement l’aspiration citoyenne à l’autodétermination ? Beaucoup de militants s’interrogent sur ce qui pourrait permettre un changement d’échelle dans les luttes, sur ce qui permettrait enfin de s’opposer avec force au rouleau compresseur néolibéral… Et si la piste pour cela était à chercher dans nos rangs ? Nous autres qui nous revendiquons des valeurs de solidarité, d’égalité, de justice, de dignité, de respect de la planète… N’est-il pas aberrant que nous soyons autant divisés alors que les enjeux du présent vont jusqu’à la question de la survie même de l’espèce humaine ? Sommes-nous si aveuglés par nos égos que nous nous focalisons sans cesse sur l’argumentation de NOTRE analyse, de NOTRE point de vue, au détriment de la recherche permanente de ce qui pourrait nous rassembler et de comment nous pourrions trouver de nouveaux modes de coopération qui respecteraient et transcenderaient nos différences ?

Il ne s’agirait pas de créer des alliances de surface incapables de résister à la moindre tempête sociale, mais bien de passer un cap dans la maturité politique permettant de travailler et construire ensemble tout en acceptant d’être potentiellement en conflits (bienveillants ?) sur divers points. Il s’agirait, non plus de chercher une solution unique aux problématiques de notre temps, mais bien une combinaison de solutions, qui permettrait de respecter la fondamentale socio-diversité qui nous compose. Le tout épaulé par une méthodologie de l’expérimentation qui permettrait de confronter les pensées théoriques aux multiples replis du réel et, par ce va-et-vient permanent entre théorie et praxis, de faire progresser continuellement les mouvements contestataires. Si nous rêvons encore un peu de sociétés meilleures, avons-nous d’autres choix pour les faire advenir que de nous rassembler et lutter ensemble ? En serions-nous incapables alors que nous avons pourtant des valeurs extrêmement proches, voir souvent identiques ?

Au-delà d’une nécessité historique, pour pouvoir créer de véritables rapports de forces, ce rapprochement est aussi à comprendre comme une nécessité militante : comment concevoir des sociétés futures plus justes qui ne reposeraient pas sur la répression des personnes considérées comme réactionnaires, si déjà entre nous, nous ne sommes même pas capables de transcender nos divergences pour collaborer réellement et durablement ?... Alors ami.e.s militant.e.s politiques, zadistes, syndicalistes, membres de l’ESS, paysans bio ou pas loin, associatifs, ONGistes, collectifs divers et variés, transitionnistes, altermondialistes, écolos de tous poils, purs de durs et durs et mous, citoyens avec et sans étiquettes mais accrochés à l’éthique, si nous concentrions tous nos efforts à apprendre à transformer nos différences en dynamiques, nos divergences en synergies ? Pas pour créer un mouvement de béni-oui-oui, mais bien pour apprendre à se connaître, à ne plus avoir peur du conflit, à imaginer de solidarités croisées, des moyens de luttes communs et pour commencer à toucher du doigt ce que pourrait être une vraie société multiculturelle à tous les niveaux…

Michael Dif , 6 février 2018.

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28/01/2017

Comment sauver l’enseignement de la littérature ?

  • Viard Bruno
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

La situation n’est pas fameuse. Le nombre des étudiants de Lettres diminue. La concurrence de l’image, du numérique et d’internet est rude. Le péché de colonisation jette une ombre sur la culture française, la mondialisation la relativise. L’Université a pourtant la responsabilité de conserver et de transmettre le patrimoine littéraire de la France, et maintenant de la francophonie, ainsi que de former les futurs professeurs des collèges et des lycées, lesquels formeront à leur tour la jeunesse. Le cours de Français est, au moins depuis Jules Ferry et l’école de la Troisième République, responsable de la qualité de la langue parlée dans notre pays ainsi que de la culture commune. Personne n’a encore contesté la place éminente occupée par la littérature dans la culture d’un peuple. À cela s’ajoute que si la laïcité oblige les professeurs à la neutralité en matière religieuse et politique, si toute partialité et propagande sont interdites dans les classes, c’est à une exception près, qui est de taille : l’école de la République a pour mission d’enseigner la République, c’est-à-dire justement la laïcité, la démocratie, les Droits de l’homme et du citoyen et, si on veut donner son sens plein au mot République, la question sociale. Or la conception actuellement dominante à l’Université en matière de littérature prépare imparfaitement les futurs professeurs du secondaire à remplir convenablement leur tâche. En un mot, la littérature est considérée comme autonome et autoréférentielle bien plus que comme transitive. Au lieu d’être un chemin ou une fenêtre qui ouvre sur la vie, son enseignement est avant tout formaliste. On apprend aux étudiants à examiner comment écrivent les auteurs, chose parfaitement légitime, et on oublie d’écouter ce qu’ils disent. En d’autres termes, les étudiants apprennent ce que disent les professeurs beaucoup plus que ce que disent les auteurs. Gustave Lanson à la fin du XIX° siècle avait réformé l’enseignement de la littérature en congédiant l’antique rhétorique intemporelle héritée des classiques au profit d’une dynamique d’inspiration républicaine appelée histoire littéraire. L’histoire littéraire fit les frais des bouleversements de mai 68.  La situation qui en résulta se signale par une confusion extrême. D’un côté, le marxisme et la psychanalyse freudienne entrées en critique littéraire ouvrirent d’immenses perspectives vers la politique et vers la psyché. Ces deux doctrines génétiques étaient d’ailleurs antinomiques dans la mesure où chacune prétendait à l’hégémonie, affirmant constituer la voie royale permettant de connaître enfin l’homme, respectivement par la lutte des classes et par le refoulement du sexuel au sein de l’inconscient. D’un autre côté, le structuralisme inspiré par la linguistique institua un nouveau formalisme en voulant décortiquer le texte, tout le texte, rien que le texte, de façon exclusivement synchronique. Ces trois théories incompatibles dominèrent l’université pendant les années 70 et 80. Elles ont complètement disparu aujourd’hui sans que personne ait pris la peine de dire pourquoi elles était caduques. L’inventaire n’a pas été fait. On nommera poststructuraliste la situation qui prévaut depuis environ 25 ans. Ce qu’on appelle la théorie littéraire est un structuralisme assagi marqué par de nombreux travaux de grande qualité portant sur le fonctionnement interne de l’objet littéraire mais marqués par une limite infranchissable, un plafond de verre, rejetant le sens dans des ténèbres extérieures. En infraction avec la théorie saussurienne du signe, on dira que le signifiant a étouffé le signifié. Voilà pourquoi l’Université de la république n’enseigne plus la république, ni plus généralement la Vie. On nous dira qu’il y a les cours d’histoire et d’instruction civique pour cela dans les écoles. On répondra que c’est vrai mais que distinctions disciplinaires ne sont justifiées que si on n’a pas conscience de leur caractère factice et provisoire. La réalité se présente, elle, comme un continuum et chaque discipline doit se soucier de réserver des points d’accroche avec les disciplines voisines. De toute façon, les étudiants en Lettres à l’Université ne font ni histoire ni psychologie. Les textes littéraires sont des mines en matière historique et psychologique mais ces mines sont complètement désaffectées. Montaigne, Pascal, Rousseau, pour ne citer qu’eux, ont développé une riche psychanalyse qui place les vicissitudes de l’amour-propre au cœur de l’inconscient. Nos étudiants passent devant ces auteurs de leur programme sans se douter de l’immense débat qui pourrait s’engager avec le pansexualisme freudien[1]. L’aveuglement est tout aussi grave en matière historique alors que la postmodernité que nous vivons actuellement accumule les points d’interrogation au dessus de nos têtes. Où en sommes-nous ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles sont nos ressources ? Ainsi, les études de lettres ne peuvent se passer d’une mise en évidence de la façon dont la source gréco-romaine et la source judéo-chrétienne se sont combattues et mêlées pour produire la culture française. Nos étudiants y ont-il jamais réfléchi, habitués qu’ils sont à étudier des points beaucoup plus que des lignes ? L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les étapes remarquables d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la difficulté à concilier ces deux valeurs rivales ne soit pas la cause de nos grandes inquiétudes. Les grands textes littéraires depuis la Renaissance constituent un immense panoramique de l’avènement de la modernité. Les auteurs canoniques de notre enseignement littéraire sont bien les promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière, Descartes et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, Gide et Camus, etc. La France stupéfia le monde quand les intellectuels qu’on appelait à l’époque les philosophes se mirent à instruire un procès en règle de leur société comme nul ne l’avait jamais fait. Peu d’auteurs partisans de la tradition ont survécu dans le Panthéon scolaire républicain. On peut citer Chateaubriand avec des nuances. Barrès a été éliminé. « Il y a des siècles, disait Péguy », désignant par là une succession de paliers. La modernité a mis 5 siècles à s’établir comme il y a 5 actes dans la tragédie racinienne. Il y a donc un 16°, un 17°, un 18°, un 19° et un 20° siècle, chacun avec sa couleur caractéristique. C’est là un phénomène typiquement français. Qu’est ce qui donne sa pente à l’histoire de la France et de l’Europe ? C’est avant tout la notion de liberté dans les domaines scientifique, politique, religieux, moral. C’est à une libéralisation généralisée qu’on a affaire depuis la Renaissance jusqu’à mai 68 et à la chute du mur de Berlin. Un long et progressif arrachement à l’ordre catholique et monarchique. Les études de lettres ne devraient pas être séparées d’une réflexion historico-sociologique sur ce que signifie le basculement des sociétés traditionnelles dans la modernité libérale. Cette réflexion n’a pas besoin d’être rajoutée : elle est au cœur des grands textes. C’est elle qui les fait palpiter. La condition pour une revitalisation des études littéraires, c’est donc un décloisonnement, une ouverture vers les problématiques existentielles les plus diverses. Les textes sont un appel à la transitivité. Nous n’avons qu’à les écouter.

Notes

[1] Sur ce sujet, notre livre Amour-propre. Des choses connues depuis le commencement du monde, Le Bord de l’Eau, 2015.

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15/11/2021

Communs : biens des communautés villageoises

  • Garrigues Bernard
Il est grand temps, en France, de croiser les points de vue théoriques des chercheurs avec ceux empiriques des acteurs pour qu’émerge une logique fine des communs proche de la réalité. Actuellement elle est soutenue par un corpus théorique : la théorie d’Ostrom sur une institution humaine comprise entre biens publics et bien privés, l’analyse marxienne de Dardot et Laval des travaux d’Ostrom une théorie générale de la coopération (Draperi), une nouvelle occurrence de l’économie sociale et solidaire (Defalvard)... Pour comprendre le fonctionnement des communs et en créer de nouveaux, les contenus qui suivent partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.

Introduction

Un commun est une communauté humaine biomimétique[1], auto-organisée et autogouvernée par l’intelligence collective de ses membres, réagissant, en temps presque réel, aux modifications de son environnement. Ce sont donc des organismes de progrès qui favorisent le bien-être collectif. Nous devons franchir une difficulté intellectuelle afin d’acquérir une connaissance réelle des communs difficulté que les physiciens nomment « paradoxe de l’ornithorynque » accepter que cet animal ne soit ni un canard, ni un castor, mais un ornithorynque. Un commun n’est ni une communauté démocratique (Dardot Laval), ni une autre occurrence de l’Économie Sociale et Solidaire (Defalvard) mais un commun. Ce n’est donc pas, ici, une institution formelle établie par un projet préalable de caractère politique. Nous pouvons le définir, afin d’apprivoiser la théorie, comme des organismes biomimétiques qui ont une fonction socio-économique : valoriser, au mieux de ses membres, les ressources de leur territoire singulier (finage). Ces ressources peuvent être pléthoriques comme l’énergie ou l’information, ou rares comme une mine d’argent ou l’eau.
J’écris des communs à partir des plus nombreux en France : les Biens des Communautés Villageoises (BCV) en tant que géographe, membre de BCV importants de mon village de La Garde-Guérin (48800). Les BCV 2021 représentent la partie non appropriée à titre individuel d’un finage, défini comme le territoire sur lequel s’installe, il y a trois mille ans, un clan composé de quelques familles, celtes, par exemple. L’histoire des communs rend compte du développement local progressiste de petites communautés depuis 30 siècles ce schéma est général, aux détails près, partout sur Terre. La France connaît d’autres communs que les BCV : prud’homies de pêche en Méditerranée[2], parc à huîtres, compagnies de pilotage dans les ports de commerce, fruitières du Jura[3], la Comédie Française, jardins ouvriers[4], hortillonnages [5].
Fiche 1 : histoire des biens des communautés villageoises Fiche 2 : sur le fonctionnement des communs fonciers
[1] Ici : imitation sociale des processus mis en œuvre par la nature [2] Les prud’homies de pêche constituent à la fois une communauté professionnelle et une juridiction de pêcheurs [3] Le Comté est fabriqué dans environ 150 fromageries de village, appelés fruitières. [4] Les jardins ouvriers, apparus à la fin du XIXe siècle, sont des parcelles de terrain mises à la disposition des habitants par les municipalités. [5] Les hortillonnages sont des marais entrecoupés de canaux, où l'on pratique la culture maraîchère.

Notes

Les contenus présentés ici partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.
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Communs : biens des communautés villageoises

Auteur
  • Garrigues Bernard
Introduction synthétique
Il est grand temps, en France, de croiser les points de vue théoriques des chercheurs avec ceux empiriques des acteurs pour qu’émerge une logique fine des communs proche de la réalité. Actuellement elle est soutenue par un corpus théorique : la théorie d’Ostrom sur une institution humaine comprise entre biens publics et bien privés, l’analyse marxienne de Dardot et Laval des travaux d’Ostrom une théorie générale de la coopération (Draperi), une nouvelle occurrence de l’économie sociale et solidaire (Defalvard)... Pour comprendre le fonctionnement des communs et en créer de nouveaux, les contenus qui suivent partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.

Introduction

Un commun est une communauté humaine biomimétique[1], auto-organisée et autogouvernée par l’intelligence collective de ses membres, réagissant, en temps presque réel, aux modifications de son environnement. Ce sont donc des organismes de progrès qui favorisent le bien-être collectif. Nous devons franchir une difficulté intellectuelle afin d’acquérir une connaissance réelle des communs difficulté que les physiciens nomment « paradoxe de l’ornithorynque » accepter que cet animal ne soit ni un canard, ni un castor, mais un ornithorynque. Un commun n’est ni une communauté démocratique (Dardot Laval), ni une autre occurrence de l’Économie Sociale et Solidaire (Defalvard) mais un commun. Ce n’est donc pas, ici, une institution formelle établie par un projet préalable de caractère politique. Nous pouvons le définir, afin d’apprivoiser la théorie, comme des organismes biomimétiques qui ont une fonction socio-économique : valoriser, au mieux de ses membres, les ressources de leur territoire singulier (finage). Ces ressources peuvent être pléthoriques comme l’énergie ou l’information, ou rares comme une mine d’argent ou l’eau.
J’écris des communs à partir des plus nombreux en France : les Biens des Communautés Villageoises (BCV) en tant que géographe, membre de BCV importants de mon village de La Garde-Guérin (48800). Les BCV 2021 représentent la partie non appropriée à titre individuel d’un finage, défini comme le territoire sur lequel s’installe, il y a trois mille ans, un clan composé de quelques familles, celtes, par exemple. L’histoire des communs rend compte du développement local progressiste de petites communautés depuis 30 siècles ce schéma est général, aux détails près, partout sur Terre. La France connaît d’autres communs que les BCV : prud’homies de pêche en Méditerranée[2], parc à huîtres, compagnies de pilotage dans les ports de commerce, fruitières du Jura[3], la Comédie Française, jardins ouvriers[4], hortillonnages [5].
Fiche 1 : histoire des biens des communautés villageoises Fiche 2 : sur le fonctionnement des communs fonciers
[1] Ici : imitation sociale des processus mis en œuvre par la nature [2] Les prud’homies de pêche constituent à la fois une communauté professionnelle et une juridiction de pêcheurs [3] Le Comté est fabriqué dans environ 150 fromageries de village, appelés fruitières. [4] Les jardins ouvriers, apparus à la fin du XIXe siècle, sont des parcelles de terrain mises à la disposition des habitants par les municipalités. [5] Les hortillonnages sont des marais entrecoupés de canaux, où l'on pratique la culture maraîchère.
Bibliographie Les contenus présentés ici partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.
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01/03/2023

« Comprendre pourquoi on ne se comprend pas »

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
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Cet article est une recension du livre d'Eric Dacheux[1] intitulé Comprendre pourquoi on ne se comprend pas.

La communication entre personnes ne va-t-elle pas de soi? Pourquoi se compliquer la vie et faire appel aux « sciences de l’information et de la communication » comme le fait Eric Dacheux dans ce 260ème petit volume de la collection Biblis du Centre National de la Recherche Scientifique[2]?

Est-il bien nécessaire de se « compliquer la vie » en utilisant des termes abscons comme « communication phatique » qui obligent à consulter le dictionnaire? ou en ergotant pour confronter la communication à d’autre formes de mises en lien : persuasion, diffusion, transmission etc.

Ce livre de vulgarisation demande un effort. Mais le jeu en vaut la chandelle si l’on reconnaît l’ambition qui est derrière. Ni plus, ni moins que «refaire la démocratie » pour reprendre une partie du titre d’un autre livre d’Eric Dacheux et Daniel Goujon : «Défaire le capitalisme, refaire la démocratie – les enjeux du délibéralisme »[3]. Dans cet autre texte, le délibéralisme est défini comme nouvelle conception du vivre ensemble. Autrement dit : « nous serons véritablement en démocratie quand les personnes concernées par un problème auront la possibilité de le résoudre elles-mêmes[4] ». Ce qui est le point commun des initiatives d’économie solidaire : « ce sont toutes des organisations démocratiques qui agissent suite à une délibération interne ».[5]

Pour « Comprendre pourquoi on ne se comprend pas » il est alors fructueux d’entrer dans les distinctions subtiles auxquelles nous engage ce petit livre. Alors que la communication est « une mise en lien qui vise la co-construction de sens entre altérités libres et égales » (p.46), elle n’est jamais à l’abri de l’ambivalence avec d’autres manières de mettre en lien les humains : la persuasion, la transmission de connaissances etc. Alors que la communication est « le fruit incertain d’une élaboration humaine complexe qui sera interprétée de manière différente d’un individu à l’autre », elle « est aussi une danse relationnelle, la recherche de la bonne distance entre le même et l’autre…régie par des règles culturelles et sociales qui offrent un cadre sécurisant permettant aux danseurs de rentrer en contact sans se heurter violemment »(p. 148).

Le dernier chapitre explique pourquoi les outils numériques sont « un remède pire que le mal ». Les outils numériques « sont de formidables machines permettant de nous connecter à distance, d’accéder à un potentiel quasi infini d’informations…ce ne sont pas des machines à communiquer. Communiquer en effet, nous l’avons montré tout au long de cet ouvrage, réclame du temps et de l’espace » (p.179).

« Les outils numériques que nous utilisons appartiennent à des multinationales regroupées sous le titre de GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) » (p.180). Ces outils, « loin de tenir les promesses d’une compréhension plus forte entre les hommes, représentent un danger pour nos sociétés démocratiques ». Les GAFAM plus puissantes que bien des États utilisent nos données personnelles et nous incitent à rester dans notre bulle de confort. « Or, … communiquer ce n’est pas rester chacun dans sa bulle, c’est prendre le risque de bâtir une bulle commune. De même construire une démocratie, ce n’est pas simplement laisser chacun explorer sa manière de voir le monde, c’est construire à partir des singularités, une vision commune, un intérêt général qui n’est pas réductible à la somme des intérêts particuliers » (p.184).



Notes

[1] Eric Dacheux. Comprendre pourquoi on ne se comprend pas. CNRS Editions. Coll. « Biblis;». Paris 2023. Avec en exergue la citation suivante de Dominique Wolton :: «Royaume du malentendu, des quiproquos, des mélancolies, la communication n’est jamais assurée d’être efficace. Impossible de s’en passer; difficile d’en être heureux ! »

[2] Cette petite collection de vulgarisation aborde tous les sujets.

[3] Eric Dacheux, Daniel Goujon. Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme. Ed. Erès, février 2020.

[4] E.Dacheux se réfère au philosophe John Dewey

[5] Sous la direction de Josette Combes, Bruno Lasnier, Jean-Louis Laville. L’économie solidaire en mouvement. Ed. Erès. Nov. 2022, p.64.

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02/07/2023

Construire notre récit commun

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

A la suite de la proposition de plan d'action de Bastien Sibille, visant à :
- nous relier (construire notre récit commun et de la confiance)
- nous renforcer (créer un fonds citoyen visant 1 milliard d'euros)
- étendre notre capacité d'action (Documenter, former, accompagner les initiatives naissantes Gagner en visibilité Préparer l'extension du réseau).

Guy Roustang a rédigé la note suivante pour contribuer à la réflexion sur le récit commun à construire.


Selon Patrick Viveret, Laurent Berger posait la question : « Que ferions-nous si nous étions aux manettes ? » Pour répondre à cette question, il est essentiel de présenter un projet désirable et crédible qui permette de lutter contre les abstentions avec la menace de voir le Rassemblement National arriver au pouvoir après la politique néolibérale désespérante d’E.Macron[1]. Un projet qui soit écologique, sociale et démocratique[2] et qui permette de satisfaire une grande partie de la population.

Projet à diffuser chaleureusement avec le plaisir d’alimenter les combats des jeunes générations, de transmettre ce que nous savons. Tirer les leçons des échecs et ridiculiser les nantis qui utilisent les jets privés. Avoir une diversité d’argumentaires. Admirer l’intérêt du souci de la nature et des animaux, se rallier à de nouvelles façons de sentir (Descola et Mbembé) et respecter (voir le petit livre d’Agathe Cagé « Respect »).

Denis Clerc devrait être fier d’avoir créé Alter Eco plutôt que de perdre espoir, et Alain Caillé fier du convivialisme au lieu de se désoler que « rien ne marche ». Peut-être est-il temps de passer la main[3], de considérer que c’est aux jeunes de reprendre le flambeau, qu’ils sont « le monde de demain ». C’est ma façon d’interpréter ce que nous dit Dorothée Browaye : « Il y a assez de jeunes générations engagées dans cette démarche pour les rejoindre, plutôt que de croire à un ralliement à nos idées ! »[4]. Intéressant de constater aussi que Bastien Sibille nous propose un « plan d’action » sans en rester au niveau des idées en espérant que nous pouvons faire confiance à son charisme d’entrepreneur. Le « récit commun » est la première étape de ce plan, dont nous ne pouvons pas savoir ce qu’il donnera. Comment s’organisera la réunion du 6 juillet aux Bernardins ? Je me le demande bien en notant par exemple que nous sommes 80 à nous être inscrits dans le projet de récit commun.

Nous ne nous mettons pas à la place des partis politiques et ne prétendons pas agir à leur place mais il me semble que nous sommes en amont des luttes électorales, que nous préparons le terrain aux partis de gauche en agissant de telle façon qu’ils aient tout intérêt à s’inscrire dans ce que nous aurons préparé.

Assurer la diffusion de ce que nous proposons par de multiples canaux, notamment la Revue dessinée, éd. du Seuil, qui a créé des bandes dessinées sur « Capital et Idéologie » d’après le livre de T.Piketty, ou « On leur vend des armes »…et le pire c’est qu’ils s’en servent ». Pour diffuser largement notre récit commun, pourrait-on aboutir à un opuscule de quelques dizaines de pages ?

Sur certains sujets, il devrait être possible d’intéresser des gens de bonne volonté et de dépasser les oppositions gauche-droite. Je pense par exemple à un rapport parlementaire signé par diverses tendances politiques qui avaient souligné la honte du sous équipement des services publics en Seine St Denis, de même un rapport de 4 sénatrices de divers partis qui dénonçaient la diffusion de la pornographie. Sur la régulation des Gafam gauche et droite ne pourraient-elles pas s’unir etc. etc.

Une question importante selon moi : ne doit-on pas envisager des formations;autour de nos propositions ? Des formations par l’université numérique ? Par les divers canaux d’éducation populaire ?

Ne pas se contenter d’un public déjà acquis et surtout s’intéresser à ceux qui s’abstiennent parce qu’ils ne croient plus que des politiques pourraient changer leur situation. D’où l’intérêt de textes comme ceux d’Ulysse Rabaté (La politique beurk,beurk) du Bondy blog ou des livres de Fatima Ouassak[5].

Voici quelques thèmes à privilégier (parmi beaucoup d’autres) que je me contente de lister pour l’instant[6], puisque je ne sais pas sous quelle forme sera rédigé le récit commun, 1ère cible du Plan d’action de Bastien Sibille.

  • Réchauffement climatique voir les alliés du compte Carbonne individuel avec Pierre Calame.
  • Comment entendre ce que nous dit Fatima Ouassak : « l’écologie politique et électorale n’est pas du tout implantée dans les quartiers populaires » bien plus « le rapport de domination politique exercé par les classes moyennes supérieures blanches au nom de l’écologie risque de s’exacerber avec la crise climatique;» (pp. 80/81 de son livre « Ecologie pirate »)
  • Financement de la politique. Dans son livre « Le prix de la démocratie » Julia Cagé soutient, chiffres à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’État subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite. Les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches (voir son interview dans Libération reproduit dans ECCAP, auteur ECC). Des propositions remédiant à cette question « oubliée » s’impose absolument.
  • Assurer l’indépendance des médias aujourd’hui sous la coupe d’une dizaine de milliardaires.
  • Le manifeste fiscal, juste et féministe d’Oxfam du 9 décembre 2021 montrait comment une autre fiscalité permettrait de mieux financer les services publics. Intéressant de noter au passage qu’Oxfam participe aussi bien au « Pacte Pouvoir de vivre » appuyé par la CFDT, qu’à « Plus jamais ça » soutenu par la CGT.
  • Pour éviter une société d’héritiers, voir la note de France Stratégie de Clément Dherbicourt de janvier 2017. Parmi les suggestions : « On peut imaginer par exemple que l’État verse un capital au dix-huitième anniversaire de tous les individus ».
  •  « Pour rompre avec l’élitisme monarchique français…élargir considérablement l’aire de recrutement de nos élites en mettant (réellement en synergie) les classes préparatoires, les grandes écoles et l’université ». Voir Alain Caillé « Si j’étais candidat » p.47.
  • Etc.


Notes

[1] Loin d’être le « maître des horloges », E. Macron est le garçon d’ascenseur qui fait monter Marine Le Peine aux étages supérieures.

[2] Plusieurs textes ont servi de base à la rédaction de cette note, citons plus particulièrement : Paul Magnette : « La vie large »; F. Ruffin : « Le temps d’apprendre à vivre » et « Je vous écris du front de la Somme »; le  « Second manifeste des convivialistes »; A.Caillé :  « Si j’étais candidat » etc..

[3] Peut-être est-ce plus facile pour moi de « passer la main », moi qui suis d’une génération plus âgée que la plupart d’entre vous, par exemple qu’Hugues Sibille père de Bastien. Je peux reprendre ce que disait Véronique Decker directrice d’école pendant un quart de siècle en Seine St Denis : « Si je m’interroge sur les résultats de nos luttes, le bilan est maigre. On n’a pas beaucoup avancé, mais ça m’a bien occupée ».

[4] Courriel de D. Browayes dans le débat des convivialistes le 13 juin 2023 à 16 h 39. Voir aussi « Dialogue entre deux générations » Ed. Les petits matins 2022 de Bastien Sibille et Hugues Sibille.

[5] Fatima Ouassak a déjà écrit deux livres : « La puissance des mères » La Découverte 2020; « Pour une écologie pirate-Et nous serons libre ;» La Découverte 2023. Un troisième est annoncé qui traitera de " L'organisation de la société ».

[6] Alain Caillé parle de « mesures basculantes ».

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31/12/2019

Conte de Noël: un monde sans publicité

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Il sera une fois un gouvernement qui s’efforcera d’appliquer les valeurs et les idéaux qui furent jadis ceux de la gauche. Autrement dit, un gouvernement décidé à opérer un véritable changement de cap. Voici ce qui adviendra..

Soucieux de recentrer le système économique sur ses fonctions premières, ses experts consulteront de vieux manuels, dans lesquels l’économie est décrite comme étant la production et la distribution de biens et services destinés à la consommation, elle-même définie comme étant le moyen de satisfaire des besoins. Or, ils ont déjà constaté que, de façon évidente, et depuis longtemps, le capitalisme ne répond plus à ces définitions, mais est devenu une gigantesque machine à produire des besoins artificiels[1], à les exacerber, ou à inventer et imposer des réponses économiques à des besoins vitaux, relationnels, affectifs, informationnels, éducatifs, voire spirituels qui a priori sont hors de ce champ. Le marketing, la publicité, le sponsoring sont les moyens incontournables qu’utilisent les entreprises et les marques pour réaliser ces objectifs, et cela avec des outils de plus en plus sophistiqués, grâce aux ressources du numérique. Le gouvernement décidera alors d’une mesure simple et radicale : l’interdiction de la publicité non seulement des traditionnelles « réclames », mais aussi de toutes les techniques nouvelles de vente destinées à formater les individus pour en faire des consommateurs fébriles, tels ceux qui se bousculent ou même se battent lors du black friday. Cette mesure passera sans problème, les sondages d’opinion montrant clairement le peu de goût de nos concitoyens pour ladite publicité.
Les effets économiques en seront considérables… Les dépenses de publicité représentent dans le monde 580 milliards de dollars. En France les recettes publicitaires sont de 14 milliards d’euros. Les dépenses des entreprises sont d’autant plus fortes que leurs produits sont superflus. Elles culminent pour les industries du luxe, où elles peuvent représenter jusqu’au tiers du chiffre d’affaire, alors que leurs produits ne servent qu’aux exhibitions provocantes d’un minuscule classe de privilégiés jouissant de richesses indécentes. Les économies ainsi réalisées se traduiront par des baisses substantielles de coûts, donc par la baisse du prix de nombreux produits, et donc par une hausse générale des niveaux de vie. Cette hausse sera d’autant plus sensible que disparaîtront du budget des ménages des dépenses en produits inutiles, qui n’avaient qu’une valeur d’ostentation. Ce sera du même coup beaucoup de frustrations en moins, donc de sérénité en plus. L’obsolescence programmée des objets n’aura plus de raison d’être. C’est le bien-être général qui s’en trouvera sensiblement amélioré.
Pour ce qui est de la fonction d’information des consommateurs, de l’évaluation et de la comparaison entre les produits, les moyens de l'INSTITUT NATIONAL DE LA CONSOMMATION seront considérablement renforcés, ainsi que les ressources allouées aux organisations de consommateurs agrées. Leurs études seront diffusées par des revues distribuées gratuitement, et seront l’objet d’émissions diffusées par les médias et des sites internet contrôlés. Le financement de toutes ces mesures sera assuré par une taxe imposée aux entreprises, qui ne posera aucun problème puisqu’elle ne représentera qu’une petite partie de ce qu’étaient leurs dépenses en marketing.
La mise en œuvre de ces mesures se traduira très rapidement par des changements substantiels dans la vie quotidienne, et par une amélioration de l’atmosphère générale de la vie sociale. Nous serons libérés des dizaines de milliers de sollicitations commerciales quotidiennes auxquelles nous sommes soumis… L’absence de spots publicitaires dans les médias y fera régner une ambiance calme et reposante nos boîtes aux lettres ne seront plus saturées de prospectus, et les affiches ne défigureront plus les espaces publics. Les murs du métro et les parois des abribus seront alors mis à la disposition d’artistes rémunérés par des fonds publics, qui auront pour seul projet d’embellir leur ville.
Sur l’internet seront frappés d’obsolescence les traqueurs, data brokers, ou les cookies, empêchant ainsi la constitution de bases de données sur les consommateurs, qui de plus mettent en cause nos libertés fondamentales. Google et Facebook seront contraints de laisser la place à des logiciels libres, conçus par des laboratoires publics ou associatifs indépendants. Tous les mails reçus seront des messages qui nous sont vraiment destinés, par des correspondants que nous connaissons, et non des pièges à clics faussement conviviaux au bout desquels, d’une façon ou d’une autre, le numéro de carte bancaire est sollicité.
La qualité de l’information se trouvera très substantiellement améliorée. Les journalistes de la presse écrite ou de la presse en ligne seront délivrés de la pression mortifère des marques, qui vont jusqu’à imposer des éléments de contenus de leurs articles, les contraignant ainsi à transiger avec l’éthique de leur métier. Ce chantage les oblige souvent à jouer le jeu de la course aux clics pour obtenir leur part indispensable du pactole publicitaire.
Les films à gros budgets, comme les vidéos d’amateurs circulant sur le net seront nettoyés des incrustations visuelles des annonceurs, et les artistes et sportifs ne seront plus incités à déshonorer leurs métiers en se vendant au profit de marques de sodas, de parfums, d’après-rasage, ou autres produits triviaux. La télévision sera libérée des interminables et lancinantes répétitions de ces séquences débilitantes, et aucun film, aucune émission ne sera désormais interrompue par des spots publicitaires. Les talents sollicités auparavant pour tout cela seront libérés pour s’orienter vers l’art pur, débarrassés de ces scories marchandes.
L’attention ne sera plus l’objet de techniques de captation, et la mise en action de savants algorithmes produisant de l’addiction n’aura plus de raison d’être. De ce fait, elle pourra se redéployer vers d’autres sujets, vers la conversation, permettre l’enrichissement et l’intensification de la vie sociale, vers l’art et la culture, vers des loisirs enrichissants, vers la vie associative et citoyenne. Les jeunes échapperont à la tentation de cette forme de prostitution moderne qu’est leur débauchage et leur transformation en « influenceurs » sur youtube ou sur instagram par les grandes marques.
De proche en proche, un souffle nouveau se fera sentir dans toute la vie économique et sociale. Cette respiration nouvelle oxygénera aussi bien la vie des entreprises que celle des administrations. Certes, les besoins évolueront encore, mais de façon très lente, et cette lenteur s’imposera à toutes les sphères de la vie sociale. L’affairement ne sera plus de mise… le ralentissement généralisé et la modération de la consommation rendront inopportuns les modes de financement et les montages spéculatifs en d’autres termes, c’est le néolibéralisme qui amorcera sa décomposition de l’intérieur. Une telle société sera enfin bien mieux préparée à affronter le défi climatique. 
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06/02/2017

Contre la pensée binaire

  • Ginisty Bernard
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Le philosophe Emmanuel Levinas écrivait que « toute pensée généreuse est menacée par son stalinisme » (1). En ces temps où la politique étrangère comme la politique intérieure sont trop souvent en quête de boucs émissaires pour expliquer ce qui va mal, ces propos sont d’une grande actualité. La tentation de diaboliser l’autre, pour extérioriser le mal que l’on porte en soi, constitue le risque majeur de toute politique qui se veut généreuse.  La pensée binaire qui divise le monde en bien et mal, en vrai et faux, en vice et vertu reste une pensée infantile incapable d’assumer la complexité et l’ambiguïté de l’être humain. S’il est important, au plan intellectuel, de distinguer le vrai du faux, le bien de mal, on tombe dans la confusion mentale et la violence aveugle lorsque l’on prétend classer les êtres humains au nom de ces valeurs, méconnaissant ainsi que chacun est porteur de la possibilité du meilleur et du pire. Serions-nous alors condamnés à osciller entre deux attitudes : celle du détachement irresponsable de l’observateur amusé analysant les mauvaises fois de ses contemporains ou celle de l’action qui, au nom de l’efficacité, s’engouffre dans la pensée binaire brandissant l’étendard du bien et du vrai comme celui du mal et du faux. Pour sortit de ces deux impasses, écoutons encore un philosophe. Dans le passionnant Dialogue avec Alain Finkielkraut publié aux éditions Pauvert, le philosophe allemand Peter Sloterdijk écrit ceci : « Notre travail de civilisation commence ici : reformuler un code de combat impliquant le souci de l’ennemi. Qui ne veut pas être responsable d’un ennemi a déjà cédé à la tentation du pire. Vouloir être responsable de son ennemi : ce serait le geste primordial d’une éthique civilisatrice des conflits ». (2) Nous sommes là au cœur du projet de la démocratie tout autant que de celui de l’évolution spirituelle de l’être humain. L’ambition de la démocratie est de faire place en son sein à celui qui est considéré comme un adversaire, refusant d’en faire un ennemi absolu. L’évolution spirituelle de l’homme passe par la capacité d’assumer le mal qu’on porte en soi en cessant de le projeter sur les autres. Cela conduit à une éthique où je me découvre responsable de tous les autres. Et donc à accepter que celui que je pense porteur du mal ou de l’erreur continue à faire partie de la cité. Se découvrir responsable de son ennemi ne traduit pas l’abandon à une vague tolérance inefficace et sirupeuse, mais constitue un appel à ma responsabilité. Il ne s’agit pas de fuir nos engagements dans le refuge dans une improbable neutralité, mais de mener de front le combat contre l’inacceptable et nos propres complicités avec ce que nous dénonçons. Il est très important que toute innovation sociale échappe à cette pensée binaire en évitant deux écueils : celui de n’être qu’une réalisation « exotique » du système et celui de s’enfermer dans une attitude sectaire qui se couperait de l’ensemble de la société. Entre la récupération par le système et le refuge sectaire, c’est l’invention de nouvelles médiations entre les personnes et la société qui ouvrent le champ de nouveaux possibles.

Notes


   1. Emmanuel LEVINAS : L’au-delà du verset. Lectures et Discours talmudiques  Editions de Minuit Paris 1986 p.98
    2. Alain FINKIELKRAUT Peter SLOTERDIJK : Les battements du monde. Dialogue Editions Pauvert Paris 2003 p.74

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17/10/2025

Contre le marketing, pour une communication solidaire

  • Garlot Florine
  • Dacheux Eric
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Communiquer n’est pas vendre. Pourtant, dans une approche gestionnaire, la communication est au service de l’image de l’organisation marchande, voire du développement de ses ventes. Ce n’est plus une relation humaine au cœur de la démocratie, mais une technique qui renforce la marchandisation du monde. C’est pourquoi il est nécessaire que les associations citoyennes décolonisent les pratiques de communication, pour contribuer pleinement à revitaliser notre démocratie malade. C’est l’objectif de ce texte.

I/ Démarchandiser et repolitiser la communication des associations

La communication est trop souvent associée au marketing et, en particulier, à la publicité. Conception qui, pour nos associations, pose des problèmes éthiques, en plus d’être inefficace (I.1). Pour démarchandiser les pratiques communicationnelles, nous proposons de concevoir la communication comme un phénomène complexe qui réclame l’égalité, vise la liberté et rencontre l’incommunication (I.2).

I.1 Sortir d’une communication associative marchande et gestionnaire

Si la communication marketing vise initialement à persuader en vue d'augmenter les profits, elle s'est progressivement étendue à d’autres domaines. Dans le cadre des causes d’intérêt général, on parle de marketing social (Kotler, Zaltman, 1971). Dans cette conception, reprise dans Marketing et communication des associations (Gallopel-Morvan, Birambeau, Larceneux et Rieunier, 2013), les objectifs communicationnels des associations sont définis comme suit : obtenir des ressources humaines et financières, faire connaître l’association à ses publics, et agir en fonction de ses missions. Ces objectifs entraînent des pratiques et des méthodes variées, susceptibles de créer des contradictions entre les fins recherchées (changer le monde) et les moyens utilisés (développement de la marchandisation), posant ainsi un problème éthique au sens d’Edgar Morin (2004).

L’usage d’une communication marketing, c’est-à-dire d’une norme inspirée de l’entreprise, n’est pas sans conséquence pour les associations citoyennes (AC). Au-delà de son coût exorbitant  et de son manque d’efficacité (Garlot, 2023), les techniques marketing posent des problèmes externes et internes. À l’externe, cette approche semble dépolitiser les associations, car les outils sont conçus par et pour le marché, contribuant ainsi à le renforcer. Par exemple, l'usage du marketing par de grandes ONG a créé un marché du don, marchandisant un geste essentiel à la vie sociale. Dans le domaine de la solidarité internationale, le marketing est utilisé pour collecter des fonds, mais selon des recherches (Garlot, 2022), il ne convainc guère à donner pour une association plutôt qu’une autre. Il contribue à donner une représentation philanthropique de la solidarité, à l'opposé des valeurs politiques de solidarité démocratique que promeuvent les ONG de solidarité internationale. Leurs pratiques de communication deviennent alors contradictoires avec leur objectif de transformation sociale.

En interne, l'adoption de techniques marketing crée aussi des tensions : impression de vendre son âme, résistance à la simplification excessive de situations complexes, recours à la culpabilisation – autant de sources de dissension entre membres et bénévoles, entre salarié·es et bénévoles. De plus, le siège encadre la parole et l’action des membres pour assurer une image claire, ce qui peut être démotivant et restreint l’expression des membres. Enfin, le vocabulaire marketing employé au sein des associations (cible, marque, concurrent) contribue à l’intériorisation de la marchandisation.

L’intégration de cette approche gestionnaire de la communication, qu'elle soit marketing (externe) ou managériale (interne), aboutit à ce que Jürgen Habermas (2006) nomme la colonisation de l’espace public et de la société civile. Heureusement, cette "colonisation" peut être contrée par les AC, et c’est là tout l’enjeu de l’associationnisme.

L’associationnisme peut être défini comme un mouvement prônant "l’extension de la démocratie par l’action volontaire de citoyens libres et égaux" (Laville et Salmon, 2015, p. 14), visant à réformer l’ordre social, politique et économique. L’associationnisme porte l’idéal d’une société sans domination, c’est-à-dire libérée de toute forme de servitude, notamment celle des forces du marché comme celle de l’État. Les associations, en rendant publics les problèmes sociaux, participent à leur visibilité dans l’espace public. Leur expression dans l’espace public soutient donc la démocratie par le biais d’un projet social, et se différencie de la promotion d’une organisation ou d’une marque.

Pour mettre en adéquation les valeurs politiques constitutives des AC et le contenu de leur message, il convient de rompre avec l’approche gestionnaire de la communication au profit d’une approche démocratique visant la participation. Or, la communication associative promue par les sciences de gestion et les agences de marketing se limite souvent à une approche persuasive, axée sur la promotion d’une image de marque, l’adhésion des publics et la collecte de dons. Cela n’encourage pas une participation véritable. Comme le signale Antoine Vaccaro (2019), spécialiste de la collecte de fond, "un bon philanthrope est un philanthrope mort" .

I.2/ Une autre conception de la communication est possible

Persuader n’est pas communiquer. Ce n’est pas non plus manipuler. On a tendance à confondre sous l’appellation "la com" trois processus distincts  : la communication, qui est une co-construction critique de sens ; la persuasion, un processus intentionnel d’influence visant à changer l’attitude d’autrui (y compris pour son bien) ; et la manipulation, une stratégie dont la finalité est de tromper le public et qui n’est développée que dans l’intérêt exclusif de l’institution qui l’utilise,.

Cependant, même si l’on sépare la communication de ce qui relève des techniques marketing persuasives qui tendent parfois vers des pratiques manipulatoires, la communication reste un processus complexe car profondément ambivalent :  elle recoupe partiellement des processus de mise en relation sociale aussi différents que la transmission d’information, l’expression publique, la conversation privée, la connexion numérique. Ne reste que son noyau dur, ce que nous avons appelé sa logique propre : le partage entre altérité libre et  égale. Autrement dit, la communication, comme la démocratie, vise l’élaboration d’un lien social égalitaire qui respecte la liberté et la différence de chacun.

Contrairement à ce que soutient Habermas (2006), ce lien n’est pas la compréhension réciproque parfaite. En effet, des recherches francophones qui théorisent l’incommunication soutiennent que la norme est l’incompréhension et non la compréhension. La difficulté à maîtriser nos émotions et l’inconscient, la liberté du récepteur, la surinformation, l’arrogance, la multiplicité des canaux de communications et leur polysémie sont, parmi bien d’autres phénomènes, des obstacles majeurs à une compréhension parfaite entre les êtres humains. Dès lors la compréhension parfaite est parfaitement impossible. Il subsiste toujours une part d’incompréhension.

Or cette incompréhension est le moteur même de la communication. C’est dans l’impossibilité d’une compréhension parfaite que nous puisons le désir de comprendre l’autre ! L’incommunication n’est donc pas une fatalité, mais une chance : celle de s’ouvrir à l’interprétation de l’autre. Cette chance est aussi un avantage démocratique sur lequel s’appuyer : plutôt que de chercher à persuader l’autre, à limiter sa capacité d’interprétation pour l’amener à nos positions, mieux vaut renforcer sa liberté d’interprétation, accroître son autonomie critique. C’est là le but de ce que nous nommons la communication solidaire.

II. Des pistes pour une communication solidaire

Pour échapper à la marchandisation propagée par le marketing social et le management associatif, deux pistes peuvent être explorées : en interne, la médiation conflictuelle (II.1) et, en externe, la communication agonistique (II.2).

II.1 Créer une médiation conflictuelle au sein des associations citoyennes

Toute organisation qui critique le monde doit générer, en son sein, une critique de sa critique. Il ne s’agit pas de fabriquer une culture unique d’organisation à coups de journaux internes ou de séminaires de motivation, mais d’élaborer une culture commune se fondant sur une délibération démocratique faisant émerger des avis critiques. C’est en expérimentant une démocratie interne vivante, en entretenant une coopération conflictuelle entre les membres de l’AC, que l’on peut  mener une coopération conflictuelle avec l’ensemble des concerné.es (médias, pouvoirs publics, entreprises, autres AC) et ainsi renforcer la démocratie.

Cette médiation conflictuelle doit porter, bien entendu, sur l’adéquation fin-moyen de chaque action, ici et maintenant dans un contexte donné, mais elle doit aussi porter sur la posture stratégique de l’AC. Il ne s’agit pas de faire agir les autres (posture coloniale), d’agir pour les autres (posture administrative) ou contre les autres (posture activiste), mais d’agir avec en renforçant les capacités de chacun (posture solidaire).

Pour développer cette médiation conflictuelle, nous proposons aux AC de s’appuyer sur ce que Patrick Viveret (2006) nomme la « construction des désaccords », c’est-à-dire d’opérer une médiation en trois temps : écarter les malentendus et les préjugés, établir (et agir sur)  les points d’accord, enrichir les désaccords pour essayer de les dépasser par des solutions innovantes.   Tout part de l’interne ; c’est en expérimentant, en interne, la création d’intelligence collective par la construction de désaccords que l’on pourra, ensuite, diffuser cette médiation conflictuelle dans l’espace public. Pour le dire autrement, il faut revenir à la source démocratique : l’expression des désaccords.

La démocratie interne n’est pas un processus qui consiste à inciter, à période régulière, des personnes à voter, alors qu’on les traite, la plupart du temps, en clients ou usagers devant se plier aux normes édicter sans elles. La démocratie interne, c’est l’organisation permanente d’une intelligence collective par une médiation conflictuelle qui fait vivre une culture commune tout en renforçant l’autonomie de chacun. Le contraire du management et de la connexion numérique !

II . 2 Une approche agonistique de la communication externe dans l’espace public

Pour Dewey (1939), la démocratie ne se réduit pas aux libertés négatives, elle est la liberté de faire individuellement et collectivement ses propres expériences. Autrement dit, la communication ne doit pas indiquer la voie, mais inviter chacun à faire ses propres expériences, à développer son autonomie. Dans cette perspective, nous proposons d’expérimenter, de mener des recherches-actions, à partir des pistes suivantes.

Affirmer le refus, valoriser l’alternative. Mettre en visibilité son opposition dans l’espace public, c’est à la fois affirmer sa liberté et inviter les citoyen.nes au recul critique. En effet, en critiquant, on invite les autres à nous critiquer, ce qui renforce le débat et nous conduit à une intranquillité féconde poussant à remettre chaque jour l’ouvrage sur le métier : vérifier l’adéquation entre la fin et les moyens, les actes actuels et le projet initial. Dire non, dire ce contre quoi on lutte, c’est aussi revenir au verbe contre le chiffre. C’est affirmer la sensibilité du langage contre la froideur des nombres et combattre ainsi ce gouvernement par les nombres qui asphyxie la démocratie (Supiot, 2015). Pour toutes ces raisons, il convient donc de faire clairement entendre son désaccord. Dire ce que l’on combat, ce que l’on refuse et pourquoi on le refuse. Les AC ne sont pas des organisations comme les autres. Un café associatif n’est pas une rhumerie, une monnaie sociale n’est pas une banque, une Amap n’est pas une entreprise de grande distribution. Si une AC existe, c’est que des citoyen.nes n’étaient pas satisfaits de l’existant, qu’ils ont dénoncé un état de fait et proposé une autre manière d’agir. Dès lors, il convient aux AC d’affirmer dans l’espace public leurs valeurs, d’affirmer haut et fort ce à quoi elles tiennent et de dénoncer, tout aussi haut et fort, ce qu’elles combattent. L’intelligence collective naît de la confrontation respectueuse des différences, elle meurt de la soumission aux idées reçues.

Construire des connaissances fiables. À une époque où les fausses informations circulent plus vite que les vraies, la responsabilité communicationnelle des AC est de construire des connaissances fiables et accessibles à tous. Il ne s’agit pas de diffuser soi-même ces connaissances, mais de se situer en amont de l’information médiatique. En créant des observatoires, en s’appuyant sur des professionnels de la recherche et de l’enquête, les AC peuvent contribuer à rendre visible, dans l’espace public, ce qui est souvent sciemment invisibilisé : les injustices sociales, les alternatives, etc.

Transmettre moins d’informations mais favoriser l’éducation populaire. Nous recevons tous de 500 à 2 000 messages par jour. La surinformation ne fait plus sens. Trop d’informations pas vérifiées et/ou décodées trop vites obscurcissent le monde et, in fine, abaissent l’esprit critique. Le savoir émancipe. Il faut donc revenir à une éducation populaire dont le credo a été énoncé par Paulo Freire : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent eux-mêmes par l’intermédiaire du monde » (1974, p. 62).

Utiliser d’autres méthodes que le marketing pour la recherche de fonds. Pour éviter la marchandisation du don, les ONG devraient cesser de passer par des agences spécialisées et gérer, en interne, l’appel à la générosité du public. Elles pourraient aussi chercher à se rapprocher de la finance solidaire et de la finance participative. Il semble possible, enfin, de mutualiser davantage avec les autres AC (qui sont des partenaires et non des concurrentes).

S’inscrire dans la durée et inviter à prendre le temps de la réflexion. Il y a urgence à changer de cap, mais l’urgence condamne souvent la réflexion. Réfléchir à des solutions et construire une intelligence collective prennent du temps. Dans une époque où tout s’accélère (Rosa, 2010) il est important que les AC prennent le temps d’une réflexion collective sur un autre rapport au temps. Ralentir comme le propose le mouvement slow, s’inscrire dans la durée comme le préconisent les décroissantes, harmoniser les temps sociaux comme l’expérimentent les banques du temps, ce sont toutes des pistes d’actions collectives, mais aussi de communication. Il ne s’agit plus d’empiler les événements dans des plans de communication d’une année, mais de réfléchir collectivement à des stratégies, à des outils et à des contenus qui invitent chacun à se réapproprier la question du temps.

Développer les recherches en réception. On étouffe la communication et la démocratie quand on les fige dans des règles intangibles. Communication et démocratie sont la recherche, dans un monde complexe qui évolue sans cesse, de relations égalitaires entre des altérités libres qui évoluent elles-mêmes sans cesse. La communication démocratique ne suit pas un plan, ne se conforme pas à un audit. La communication solidaire est une coconstruction incertaine de sens où l’on n’est jamais sûr que la compréhension de l’autre soit compatible avec la sienne. Le seul moyen de s’en assurer est de faire des enquêtes en réception. Viser l’esprit critique est une chose, vérifier que tel est le cas en est une autre, au moins aussi importante. Savoir ce que l’autre comprend est une donnée essentielle pour qui veut rendre visible son autre manière de faire.

Conclusion

En résumé, penser une communication solidaire, c’est penser la communication des associations citoyennes en dehors des chemins du marketing censés conduire à la persuasion. C’est aussi la penser au delà des réseaux technologiques qui mènent, trop souvent, à la servitude numérique. En adoptant les normes gestionnaires de la communication  les AC contribuent, malgré elles, à leur marchandisation. Les AC ont donc à s’appuyer sur leur spécificité : la création de l’intelligence collective selon le principe une personne une voix. Cette identité démocratique doit s’exprimer dans une communication qui, à l’interne comme à l’externe, renforce l’autonomie de chacun par la participation et le débat contradictoire. Ceux-ci-ci ne sont pas uniquement des échanges d’arguments rationnels, mais des débats passionnés et sensibles visant la construction des désaccords. Dans cette perspective, la communication (re)devient une recherche-action collective sur la manière la plus pertinente de concilier engagement collectif et désaccords démocratiques. Au final, l’objectif de la communication solidaire n’est donc pas de transmettre une culture unique, mais de favoriser la construction de jugements publics sur les questions qui concernent la société. Communiquer n’est pas persuader mais œuvrer à la liberté.

Notes

Cet article a été précédemment publié dans le deuxième rapport de l'Observatoire citoyen de la marchandisation des associations, 2025 : Entre marchandisation et démarchandisation,  un monde associatif à la croisée des chemins

Les références citées sont lisibles dans ces deux textes sources :

Éric Dacheux, « Communication et solidarité démocratique », Communication [En ligne], Vol. 39/2 | 2022, mis en ligne le 06 octobre 2022, consulté le 15 septembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/communication/15850 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communication.15850

Florine Garlot, « Pour une approche pragmatique de la communication solidaire », Communication [En ligne], Vol. 40/1 | 2023, mis en ligne le 28 août 2023, consulté le 15 septembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/communication/17434 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communication.17434

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27/01/2017

Contre une interprétation trop individualiste de l'idée d'émancipation, pour une action dans et sur les institutions

  • Perret Bernard
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

Participant à de nombreux groupes et réseaux préoccupés à divers titres par l'aggravation des crises sociales et écologiques et cherchant les voies d'une alternative, je suis de plus en plus frappé par notre incapacité collective à sortir de chemins parcourus dans tous les sens, depuis des décennies, sans grands résultats. Je constate notamment la prégnance persistante d'une vision que l'on pourrait qualifier un peu caricaturalement de « rousseauiste », selon laquelle les individus sont naturellement disposés à construire une société fraternelle et écologiquement soutenable pour peu qu'on en finisse avec un certain nombre de structures de domination (la finance, les élites technocratiques, le système politique français, voire la démocratie représentative). Bien entendu, je caricature : les choses sont souvent dites plus subtilement. Il n'en demeure pas moins que la pensée progressiste baigne dans un fond anti-autoritaire qui ne la prédispose pas à prendre à bras le corps, et de manière réaliste, les enjeux institutionnels. Or, ceux-ci sont évidemment cruciaux. Même parmi les intellectuels versés dans les sciences sociales, qui devraient pourtant savoir à quoi s'en tenir, je ne sens pas de prise de conscience de la nécessité de reconsidérer d'un œil neuf les fausses évidences du « progressisme », entendu comme une pensée politique fondée sur l'idée que le salut de la collectivité et l'émancipation des individus sont une seule et même chose.

Si l'on pense que j'exagère en voyant dans l'idée d'émancipation une manière d'occulter l'enjeu du rapport aux institutions, que l'on relise André Gorz. Avant de revisiter de manière critique certains textes de cet auteur[1], je tiens à préciser que je ne sous-estime nullement son apport : il m'est arrivé plus d'une fois de tirer profit de ses analyses de l'évolution du travail et de sa critique radicale de la raison économique. Il n'en demeure pas moins qu'il illustre parfaitement ce que je veux mettre ici en question : la croyance suivant laquelle les problèmes auxquels nous sommes confrontés, et les actions à mettre en œuvre pour y faire face, appellent des attitudes et des valeurs qui se situent dans la continuité de l'idéologie de l'émancipation individuelle que porte la Gauche depuis la Révolution française. Or, comme je vais essayer de le montrer, la crise écologique et l'émergence corrélative d'une problématique des biens communs (au pluriel) créent un nouveau contexte dans lequel la construction du collectif passe par l'acceptation de contraintes et par un nouveau regard sur les institutions.

Pour illustrer sans attendre ce que j'ai en tête, l'exemple qui vient à l'esprit est celui du scoutisme : c'est le type même d'une organisation fortement structurée qui se fixe explicitement pour but de former des personnes capables de prendre des responsabilités et d'agir dans le respect de valeurs humanistes, et qui y parvient de l'avis général avec une certaine efficacité. Ce que je veux dire est précisément ceci : la résistance à la logique marchande et l'édification d'une démocratie écologique et sociale passent aujourd'hui prioritairement par la création, le renforcement et la démocratisation d'institutions existantes ou de nouvelles institutions. Le mot institution étant pris ici au sens large de « dispositif social capable de susciter et de stabiliser certains comportements et certaines pratiques sociales sur de grandes échelles de temps et d'espace. » Mais commençons par une citation de Gorz, dans laquelle il exprime très clairement l'idée que l'autonomie de l'individu doit être défendue contre l'emprise des structures de socialisation :

« La question du sujet est restée centrale pour moi, comme pour Sartre, sous l’angle suivant : nous naissons à nous-mêmes comme sujets, c’est à dire comme des êtres irréductibles à ce que les autres et la société nous demandent et nous permettent d’être. L’éducation, la socialisation, l’instruction, l’intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu’est l’expérience d’être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours balisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir »[2].

Ce qui fait problème, dans cette citation, c'est que l'autonomie de l'individu est supposée préexister à la socialisation. C'est même, si l'on en croit Gorz, un trésor qu'il conviendrait de préserver contre l'emprise des conditionnements sociaux (éducation, socialisation...). À cette vision on peut opposer celle de Cornélius Castoriadis, à mon avis beaucoup plus réaliste : 

« L’individu social ne pousse pas comme une plante, mais est créé-fabriqué par la société, et cela toujours moyennant une rupture violente de ce que sont l’état premier de la psyché et ses exigences. Et de cela toujours une institution sociale, sous une forme ou sous une autre, aura la charge »[3].

Pour Castoriadis, comme pour beaucoup d’autres théoriciens du social, l'individu ne se construit pas seulement par et à travers ses relations à autrui, ce que personne ne songe à nier, mais aussi par l'intermédiaire des institutions. Cela commence bien-sûr avec l'institution scolaire, mais cela va bien au-delà. Toutes les institutions, au sens large, sont à prendre en considération sous cet angle : la justice, la police, mais aussi les institutions démocratiques, les partis politiques, les associations et toutes les structures de la société civile. Sans oublier bien sûr les institutions de la démocratie représentative : assemblées, processus électoral et partis politiques. Rien n'est plus vain que d'opposer la démocratie directe à la démocratie représentative même si, de toute évidence, celle-ci fonctionne mal. Avant même de vouloir la réformer, il conviendrait de la faire vivre. Il devrait être évident qu'il n'y a pas grand sens à vouloir changer la société sans agir dans et sur les institutions, pour les transformer et les rendre plus aptes à « former » des personnes responsables, imprégnées de valeurs humanismes et capables de participer positivement à la vie démocratique. Faute de prendre au sérieux cette fonction des institutions, il faut accepter que le marché formate les attitudes et les comportements sociaux. Car, non sans ironie, c'est le marché qui récupère le plus facilement notre aspiration à une soi-disant autonomie pour nous prendre dans les filets du consumérisme, avec des techniques de conditionnement bien plus efficaces que celles de toutes les institutions en charge de nous socialiser ! Après avoir vu les limites de sa conception de l'autonomie individuelle, voici maintenant les conséquences qu'en tire Gorz pour l'action politique :

« Le politique se définit originairement par sa structure bipolaire : il doit être et ne peut rien être d’autre que la médiation publique sans cesse recommencée entre les droits de l’individu, fondés sur son autonomie, et l’intérêt de la société dans son ensemble, qui à la fois fonde et conditionne ces droits. Toute démarche tendant à abolir la tension entre ces deux pôles est une négation du politique et de la modernité à la fois »[4].

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il est facile d'objecter à cela que l’activité politique est indissociable d’un ensemble d’institutions et de processus de socialisation. On ne naît pas citoyen, on le devient par l’effet d’apprentissages divers et, pour ne prendre qu’un exemple, c’est en vue de cette tâche qu’a été instituée l’École républicaine (il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur le climat intellectuel dans lequel ceci a eu lieu, les intellectuels et responsables politiques de l'époque étant très conscients de la nécessité de créer des institutions capables de structurer une société dans un cadre laïque et républicain). On pourrait également évoquer ici le rôle qu'a longtemps joué le service national. Ces considérations valent encore plus pour une action politique visant à construire une société écologiquement soutenable. L'écologie, en effet, se définit d'abord par la prise en compte d'un ensemble de contraintes. Son fondement est la prise en compte du caractère limité des ressources et de la fragilité des écosystèmes. Or, ces limites exercent nécessairement des contraintes sur l’activité humaine, et donc sur l’autonomie des individus. Le problème des transports l’illustre mieux que tout. Tous les spécialistes du domaine en conviennent : on voit mal comment lutter contre le changement climatique sans restreindre certaines formes de mobilité. Il est exclu que les 9 milliards d’habitants que comptera bientôt la planète prennent fréquemment l’avion. S’il est facile de s’en prendre au consumérisme vulgaire, à l’accumulation d’objets peu utiles et rapidement obsolètes (la « société de consommation »), il n’en va pas de même avec la mobilité. La possibilité concrète de parcourir le monde semble être l’une des formes les plus tangibles de l’émancipation. La « bagnole » est une cible de choix pour la critique écologique, mais il ne suffira pas pour s’en libérer de développer les transports collectifs. Ceux-ci, en effet, ne peuvent répondre à la demande d’autonomie que satisfait l’automobile. Pour réfléchir concrètement aux implications sociales du défi écologique, rien n’est plus indiqué que de s’attaquer au casse-tête suivant : comment limiter la mobilité sans réduire l’autonomie ? Dans le texte sur l’automobile déjà cité, Gorz imagine que l’on pourrait rendre les lieux d’habitation suffisamment plaisants pour que les gens n’aient pas envie de s’en éloigner. Il faudrait pour cela que :

« le quartier, ou la commune redevienne le microcosme modelé par et pour toutes les activités humaines, ou les gens travaillent habitent, se détendent, s’instruisent, s’ébrouent et gèrent en commun le milieu de leur vie commune »[5].

On ne peut qu’adhérer à une telle perspective, mais on voit mal, tout bien considéré, comment les gens pourraient cesser d’eux-mêmes d’avoir envie d’aller et venir toujours plus librement, plus loin et plus vite. Gorz avait d'ailleurs bien perçu la difficulté de réconcilier écologie et émancipation individuelle, comme en témoigne très clairement la citation suivante :

« Le problème qui se pose à l’écologie est donc celui des modalités pratiques qui permettent la prise en compte des exigences de l’écosystème par le jugement propre d’individus autonomes, poursuivant leur propre fin au sein du monde vécu »[6].

Mais il ne suffit pas de poser une question pour y répondre. En réalité, Gorz se met lui-même dans l’incapacité d'y répondre en posant comme principe absolu que les individus doivent être autonomes dans la détermination des fins qu’ils poursuivent. Dans un de ces textes, Gorz affirme que les besoins humains sont limités et l’avidité apparente des consommateurs modernes n’est qu’une « production » du système capitaliste :

« ce n’est que dans la mesure où le capital a besoin des consommateurs pour ses produits que la production est aussi au services des besoins humains. Ces besoins, toutefois, ne sont plus des besoins ou désirs « naturels », spontanément éprouvés, ce sont des besoins et désirs produits en fonction des besoins de rentabilité du capital. »[7]

Qui peut croire cela ? Il est certes peu douteux qu’une bonne partie de nos achats vise à satisfaire des désirs stimulés par la publicité. Mais il faut aussi compter, entre autres choses, avec le désir mimétique. Si l’on suit René Girard, les désirs humains sont radicalement sous-déterminés et donc potentiellement illimités :

« Une fois leurs besoins naturels assouvis, les hommes désirent intensément, mais ils ne savent pas exactement quoi, car aucun instinct ne les guide. Ils n’ont pas de désir propre. Le propre du désir est de ne pas être propre »[8].

Le désir est donc bien un phénomène social, mais dans un sens plus radical que ce qu’en dit Gorz. Sa dynamique explosive est inhérente aux relations entre les hommes et, si la structure sociale conditionne les individus, c’est d’abord pour en canaliser les effets. L’individu, en tous cas, ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation. Mais laissons-là cette discussion avec Gorz. La pensée de Gorz m'importe ici par son exemplarité : ce qu'elle exprime, de manière d'ailleurs très éloquente, est l'essence même de l'idéologie de l'émancipation qui imprègne largement les milieux progressistes. Elle illustre parfaitement un trait récurrent de la pensée française, à savoir la tendance à penser la liberté contre les institutions. Luc Boltanski a récemment souligné la « tendance partagée par un grand nombre d’auteurs critiques français des années 1960 –1970 à décrire surtout les institutions sous le rapport des effets de domination qu’elles exercent »[9].

Il est en effet frappant de constater que, chez quelques-uns des penseurs qui ont dominé la scène intellectuelle française (Foucauld et Bourdieu, notamment), la question du rapport aux institutions est surdéterminée par celle de la domination. À l’idéologie de l'émancipation comprise comme autonomie à l'égard du social et des institutions, on peut préférer les théories du changement social qui mettent l'accent sur des notions telles que l'empowerment ou les « capabilités » au sens d’Amartya Sen. Dans les deux cas, l’accent est mis sur la possibilité concrète d’agir plus que sur l’indépendance. L’important, c’est le fait d’être en capacité de prendre des initiatives, d’accroître ses compétences et de maîtriser son environnement – que celui-ci soit ou non structuré par la technique et les institutions. Or, l’empowerment n’est pas tant le résultat d’une émancipation que d’une socialisation réussie. En d'autres termes, comme le souligne Anthony Giddens, il n’y a pas lieu d’opposer l’action autonome des individus et les contraintes structurelles de la vie sociale. En règle générale, c’est au contraire à travers les contraintes que s’inventent de nouvelles formes d’action :

« Toutes les formes de contrainte sont aussi, selon des formes qui varient, des formes d’habilité (empowerment). Elles servent à rendre possibles certaines actions en même temps qu’elles en restreignent ou en empêchent d’autres »[10].

De fait, n’est-ce pas ce que l’on constate ? Là où des pratiques sociales vraiment nouvelles émergent (réseaux de troc et d’échange de services, monnaies sociales, etc.), c’est toujours à l’articulation de stratégies de survie et de nouvelles quêtes de bonheur. La transition écologique n’émergera pas de désirs individuels enfin rendus à leur authenticité primitive, mais de la volonté collective d’affronter un péril vital pour l’humanité et de s’adapter collectivement et solidairement à de nouvelles conditions d’existence. Pour ce faire, il faudra nécessairement accepter de penser en termes d'éducation, d'organisation, d'apprentissage collectif, de représentation, d'élaboration de normes comportementales partagées, voire de contrôle social. Or, encore une fois, toutes ces capacités d'action s'acquièrent par et dans les institutions et les organisations au sens le plus large du terme. Pour prétendre transformer la société, nous devrions chercher à mieux comprendre comment celle-ci fonctionne, en prenant la mesure des médiations grâce auxquelles nous nous rendons capables de vivre et d'agir ensemble.

Notes

[1]   Dans ce qui suit, je reprends de larges extraits d'un article paru en 2013 dans la revue La vie des idées.  http://www.laviedesidees.fr/Ecologie-et-emancipation.html

[2]   André Gorz, Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 12.

[3]   Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, « Points », le Seuil, 1999, p. 453.

[4]   Ecologica, p. 48.

[5]   Ibidem, p. 85.

[6]   Ibidem, p. 55

[7]   (ibidem, p. 62)

[8]   René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Paris, Grasset, 1999, pp. 1-5.

[9]   Luc Boltanski, De la critique, Paris, NRF Essais, Gallimard, 2009, p. 96.

[10] Anthony Giddens, La constitution de la société, PUF, 2005, p. 231.

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15/04/2021

Contribution à l'échange M.Merchier - A.Koulberg

  • Roustang Guy
Dans la lettre 46 de l’eccap, Maurice Merchier critiquait le fait qu’une nouvelle idéologie se diffuse dans le corps social autour d’un « ensemble relativement cohérent » : antiracisme, néo-féminisme, cause LGTB, décolonialisme, islamo-gauchisme. Selon lui, cette nouvelle idéologie serait en train de gagner la bataille de l’hégémonie culturelle en s’infiltrant dans les syndicats, les associations, les ONG, les partis politiques et les administrations.

A la suite de cette lettre, les réactions ont été diverses. Certaines réactions y voyaient des aspects positifs, d’autres étaient très critiques et se demandaient même si l’eccap ne faisait pas un tête à queue. André Koulberg[1] a bien voulu exprimer ses inquiétudes. Cela a entraîné la décision de M.Merchier de ne plus collaborer, alors qu’il était avec moi la cheville ouvrière de l’eccap depuis un certain temps, alors que nous avions signé l’un et l’autre le « Second manifeste convivialiste », que nous sommes l’un et l’autre opposés au néo-libéralisme dominant, aux dangers de l’homme augmenté, que nous rêvons tous les deux de ce que serait un monde débarrassé d’une publicité envahissante etc… Cette séparation est donc un échec en ce sens que nous n’avons pas pu poursuivre le dialogue. Elle caractérise la difficulté de discuter sereinement, chacun ne communiquant plus qu’à l’intérieur de son groupe d’appartenance.

Je prends acte de la décision de Maurice Merchier de ne plus collaborer comme il le faisait à l’eccap. Il dit qu’il a choisi son camp, qu’il défendra ses idées ailleurs. Il s’exprime déjà dans Causeur.
Il est important de dire que je ne doute pas de la possibilité qu’a M.Merchier de se mettre à la place des autres. Je le crois quand il écrit : « Je suis offensé, je suis blessé quand on considère qu’un homme ne peut pas comprendre les violences que subit une femme ». Il prend lui-même au sérieux la formule de Kant : « L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi. » Il se sent agressé si l’on doute que lui-même est affecté quand tout humain subit des violences, quelle que soit sa race, son sexe, son âge. Il a raison de dire que c’est une régression terrible de considérer que « seule une femme puisse défendre les femmes, qu’un « non blanc » puisse défendre les « non blancs », qu’un musulman puisse défendre les musulmans, qu’un descendant d’un peuple colonisé puisse mettre en cause la colonisation, qu’un homosexuel puisse défendre un homosexuel. ».

Je partage le rêve de M.Merchier quand il écrit : « La société dont je rêve est celle dans laquelle le « vivre ensemble » fonctionne « vraiment », c’est-à-dire dans laquelle des gens différents se côtoient, dialoguent, se « mélangent » oserais-je même dire…. Plus globalement j’ai la conviction qu’il faut combattre l’orientation générale vers le communautarisme, et qu’il faut défendre notre République laïque qui offre un modèle unique au monde et exemplaire de ce vivre-ensemble ».
Mais je suis moins d’accord quand il écrit : « Je ne peux donc admettre des réunions « non mixtes » sexuellement ou racialement ». Bien sûr de telles réunions sont critiquables si elles considèrent que seules les femmes peuvent défendre les femmes ou que seuls les immigrés peuvent défendre les immigrés, mais je pense qu’il se peut aussi que des femmes aient besoin d’être entre elles pour s’exprimer librement. [2]

Nous sommes bien d’accord aussi pour lutter contre le communautarisme, contre le risque de séparatisme [3].

Maurice Merchier, dans sa réponse à A.Koulberg, a l’air de penser que l’eccap pourrait tomber dans le communautarisme ou ne pas reconnaître toute la valeur de la laïcité à la française. Il n’en est pas question. Mais je refuse par exemple une conception rigide de la laïcité qui amènerait à ne pas accepter que des femmes musulmanes portent le voile dans la rue[4]. Nous regrettons que certains veuillent remettre en question les positions équilibrées défendues par « L’observatoire de la laïcité ».

Peut-être en définitive que le départ de Maurice Merchier était inéluctable en raison de divergences plus importantes. Je pense notamment à son manque d’intérêt pour la démocratie participative telle qu’elle s’est exprimée par la Convention Citoyenne pour le Climat, à son approbation de la tribune publiée dans le Monde par Blanquer et quelques universitaires[5], à son opposition dans la dernière lettre[6] de la position défendue par de nombreux économistes, dont Gaël Giraud et Thomas Piketty, pour envisager une annulation de la dette contractée par la Banque Centrale Européenne.

En tous les cas, voilà qui donne une idée de la difficulté dans laquelle nous sommes pour chercher à débattre sans nous écharper, de la difficulté de déterminer quand les débats sont fructueux et quand ils sont inutiles parce que les points de vue sont trop différents.

A ce propos, nous ne pouvons que recommander la lecture du texte d’A.Caillé intitulé L’urgence d’un modérantisme radical. S’émanciper sans s’étriper[7], qui écrit : « À l’occasion de débats plus ou moins récents entre convivialistes, j’ai écrit trois petits articles d’abord destinés à clarifier mes propres idées. Face à l’échauffement généralisé des esprits (animaux) et à l’intolérance et la haine qu’on sent s’exacerber un peu partout, j’ai cru bon de les réunir et de les compléter dans un petit livre ».





[1] André Koulberg avait participé aux premières réflexions autour de la création de l’eccap et a rédigé deux articles pour l’eccap.
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/25/je-ne-peux-m-empecher-de-voir-dans-l-actuel-deferlement-de-haine-contre-l-unef-un-vertigineux-retour-en-arriere_6074382_3232.html
[3] Au lieu de suspecter trop largement l’ensemble des musulmans de séparatisme, le gouvernement ferait mieux de s’attaquer au séparatisme de ceux qui fuient l’impôt en France en bénéficiant des paradis fiscaux, de lutter contre le désarroi de certaines banlieues.
[4] Comme le rappelle A.Caillé dans le texte que je cite à la fin, il y a plusieurs significations du port du masque par les femmes musulmanes.
[5] Alors que je partageais le point de vue exprimée par la tribune de J.L.Laville le lendemain également dans Le Monde. Article disponible ici : http://www.jeanlouislaville.fr/wp-content/uploads/2020/11/tribune-La-théorie-décoloniale.pdf
[6] Voir son article « De quoi la blockchain est-elle le nom ? ».
[7] http://www.journaldumauss.net/spip.php?page=imprimer&id_article=1577
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02/11/2022

Contribution citoyenne au projet urbain

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Entre projet politique urbain et contraintes techniques,
quelle est la place de la contribution citoyenne ?

Suite aux articles précédents sur l’histoire des dernières mobilisations sur le quartier de Noailles[1] et sur la mise en place récente d’un projet partenarial d’aménagement (PPA) dont l’enjeu est la réhabilitation de l’habitat indigne à Marseille à l’échelle du centre ville[2], nous interrogeons les conditions de mobilisation des premiers concernés dans la Fabrique de la ville.
Commençons par préciser notre définition de cette Fabrique. Elle n’est pas uniquement la fabrique urbaine d’un territoire avec les outils normatifs, juridiques et politiques. Richard Trapitzine en a bien expliqué les ressorts et les limites dans ces deux articles dans l’Eccap[3]. Elle est d’abord une fabrique de la démocratie.
La ville est un espace de relation entre des personnes qui y logent, qui y travaillent, ou qui y sont seulement de passage. Leurs interactions contribuent déjà à la transformation de leur territoire par leurs usages et initiatives.
Comment une transformation urbaine institutionnelle prend-elle en compte ces usages, vertueux ou en conflit ? Peut-on alors penser en processus de transformation et pas uniquement en dispositif (Un problème = un dispositif = une solution).
Comment alors permettre au plus grand nombre de contribuer à ce processus ?
L’opportunité actuelle d’un grand projet urbain à l’échelle de l’ensemble du centre ville de Marseille (PPA – Plan partenarial d’aménagement) nous permet de questionner la façon de fabriquer la ville. Le fonctionnement en silo de nos politiques publiques comme de nos administrations est souvent critiquée, mais jamais réellement questionnée au-delà d’un discours convenu sur l’innovation. Mobiliser les premiers concernés nécessite d’abord de questionner les manières de fabriquer la ville au sein des institutions.

Comment penser autrement les pouvoirs ?

Ces dernières années, au sein des institutions locales, nous avons pu découvrir nombre d’expérimentations mobilisant le design de service, l’intelligence collective ou des approches transversales ayant vocation à transformer « les pratiques des institutions ». Si elles sont utiles pour appuyer des agents publics à penser autrement leur relation entre eux, elles ne questionnent que des pratiques et des postures professionnelles mais pas « les pratiques des institutions ».
Nos institutions sont fondées sur la conception d’un « pouvoir sur » : sur la capacité de décider, d’exercer une action sur les autres, de produire de la norme pour la légitimer. Ce pouvoir est autant source de transformation que de domination.
Ne pas questionner l’organisation du pouvoir, et ne pas reconnaître la présence de pouvoirs au pluriel, c’est refuser fondamentalement de questionner le principal levier de transformation et donc, in fine, de ne faire que de la communication, ou bien transformer une domination dans une forme d’autoritarisme masqué derrière des normes et des « obligations » légales.
Depuis presque 20 ans, une autre dimension commence à apparaître, le pouvoir d’agir[4]. Le « pouvoir de », c’est le pouvoir de faire par soi-même, de sortir d’une dépendance. Il devient un pouvoir génératif qui permet de s’exprimer puis de transformer, soi-même puis les autres. Le « pouvoir de » est lié au « pouvoir avec ».
Ces deux pouvoirs permettent ainsi de donner corps à la notion de pouvoir d’agir. En Amérique latine, les acteurs parlent de puissance d’agir.
Afin que cette puissance transforme collectivement une situation, il est indispensable d’ouvrir des espaces de délibération pour animer ce processus. C’est ce que nous appelons des Tiers Espaces[5], en s’inspirant de la pensée du Tiers paysage de Gilles Clément et de la symbolique du Tiers-Etat.
Ces espaces permettent d’articuler et de réguler ces trois pouvoirs afin de les mettre au service d’une vision collective. Selon Hugues Bazin : « Le tiers-espace aménage des formes écosystémiques : diversité (écodéveloppement), interdépendance (transaction), régulation (micropolitique). La forme écosystémique indique que la réponse est dans le système, dans sa capacité à créer du lien en termes d’intelligence sociale. »[6]
Ces espaces doivent permettre d’accueillir autant des techniciens dans leurs diversité de métiers (et d’usage de la ville, certains y habitent) que des habitants et des habitués, dans leur diversité d’usages (mais aussi techniques, la plupart y travaillent). Ce sont les conditions de ces dialogues des savoirs qui peuvent permettre de transformer des regards, accéder à de l’analyse plus complexe et commencer à transformer.
Enfin, exprimer son pouvoir d’agir, le confronter aux autres savoirs dans un Tiers-Espace permet de coproduire de la stratégie pour coconstruire des politiques publiques.

Un contexte et un moment marseillais qui permet de coconstruire

Le pouvoir d’agir est une notion diffusée dans de nombreux champs professionnels notamment les acteurs de l’intervention sociale et de l’éducation populaire. C’est pourquoi, il est utile de mobiliser cette notion afin de mobiliser ces acteurs à contribuer à la Fabrique de la ville.
Depuis quelques années au sein des quartiers du centre-ville de Marseille, cette culture commune se diffuse autour d’une nouvelle posture des acteurs. Chacun mesurant les limites de son intervention, de sa place, de son pouvoir, et de sa posture. Souvent professionnel, dans des associations ou des institutions, et de nombreux habitants du centre ville, s’investissent ensemble pour articuler leurs savoirs et coproduire des stratégies.
Ainsi la Fabrique de la ville s’est créée dans le faire et sans le dire. Le tiers-espace s’est ouvert sans le nommer et même l’instituer. Et le processus est déjà en cours sans pouvoir en dater son origine, ses sources sont nombreuses. L’image des confluences peut être utile pour penser cette forme émergente qui se révèle peu à peu. Elle agit d’abord en souterrain, par des liens aussi fins que des cheveux. Peu à peu, par capillarité les relations se tissent et à un moment, une forme apparaît, une conscience qu’il existe une puissance d’agir, une conscience qu’il peut être possible de travailler, de penser et de produire des politiques publiques sans être obligatoirement, ni technicien, ni élu, à l’image de la Charte pour le relogement votée par le conseil municipal de Marseille à l’unanimité le 17 juin 2019. Aujourd’hui, cette fabrique de la ville se révèle dans les travaux en cours autour du CoMU.


Le collège des maîtrises d’usage (CoMU), un espace en/de transformation

Au sein du PPA, le collège des maîtrises d’usage (CoMU) est un espace de mobilisation, d’expression et de transformation, autonome et animé par un collectif regroupant, activistes, associations et habitant.e.s non organisé.e.s.
Il se construit sur deux échelles. La première est au niveau macro, de l’ensemble du PPA et en lien avec les techniciens, l’AMO (assistance à maîtrises d’ouvrage) et les élus au sein du comité de pilotage. L’autre échelle se situe au niveau des quartiers. Cette échelle est une priorité car elle déterminera la capacité du CoMU à rester ancrer sur les territoires, en lien constant avec les premiers concernés et dans l’exigence de les accueillir régulièrement au sein du CoMU.


Une mobilisation des premiers concernés facilitée par des espaces de proximité

A l’échelle du quartier, la mobilisation des premiers concernés est à la fois plus simple mais aussi plus riche en interaction. Simple, car en proximité des sujets et des questions exprimées par les habitants. Ils sont autant locataires de rares bailleurs sociaux du centre-ville ou souvent de marchands de sommeil que propriétaires « de bonne foi », terme qui les différencie de ces multi-propriétaires de taudis marseillais. Leur mobilisation part de leur situation singulière, souvent de leur colère ou exaspération. Leur mobilisation est donc plus simple à mener mais vers quoi ?
Riche en interaction car leurs intérêts sont divergents et touchent, en partie, des domaines de l’intime : le rapport à son logement révèle des dimensions affectives, psychologiques, financières ou simplement utilitaristes, en proximité de son travail. Comment alors reconnaître que le premier intérêt est d’abord un intérêt personnel et même pécunier ? Cela étant dit, comment alors passer d’un légitime intérêt personnel à un intérêt collectif et comment cette question d’intérêt peut être un levier et non un frein. Première tension à mettre en travail face à des institutions qui invoquent souvent, en préalable, la nécessité de ne reconnaître que la dimension d’intérêt général.


Passer du légitime intérêt individuel à un intérêt collectif

Commençons alors par questionner le processus qui permettra à des habitants ou habitués, de passer de la défense d’un intérêt individuel à une dimension collective. C’est l’un des premiers enjeux du Collège des Maîtrises d’Usages. Le CoMU est un espace ouvert, délibératif où l’animation des relations en son sein est le premier moteur de la dynamique. Cette animation est fragile comme la difficulté de créer les conditions d’un dialogue des savoirs, entre des savoirs académiques et techniques et des savoirs expérienciels et d’usages. Nous avons donc initié une première démarche pour rendre visible les ressources et savoirs que chacun peut partager.

Un dialogue des savoirs qui reconnaît d’abord les savoirs expérientiels

La fabrique de la ville s’inscrit nécessairement dans une dimension où la norme a une place prépondérante. Comment créer un processus où l’approche technique n’écrase pas tout ?
Il y a donc des enjeux d’espace et de temps pour animer ces processus afin de ne pas laisser le dernier mot aux techniciens, qui au final, « ont notre confiance ! ». Or, malheureusement, dans les projets actuels ce temps manque cruellement.
Arrive ici, le second enjeu qui est aujourd’hui un frein plus qu’un levier : le temps et notre disponibilité. Questionner le temps, les interactions, les espaces, les relations et les savoirs permettront de transformer ces possibles freins en leviers et en puissance d’agir.
Le CoMU sollicite des moyens matériels pour faciliter le travail, et tente de mieux s’organiser pour « optimiser » les disponibilités. Il travaille avec des écoles et universités pour s’appuyer sur des savoirs permettant de comprendre les enjeux et produire des rendus de qualités afin de mieux interpeler les institutions.
Tout cela est en cours et il est nécessaire de conserver une démarche réflexive.
Les premiers risques sont de tomber soit dans le syndrome du « con-craie » (faire, et souvent faire-faire, par ce qu’il y a des urgences et plus le temps à faire de al philosophie, faire avec de la craie, et voir disparaître très vite les premiers écrits) ou du « des faits » (lister les actions comme des ré-actions, chacun dans son champ de « savoirs » et ne pas prendre le temps de les relier pour penser une stratégie).


Vers une démarche de capitalisation

Le CoMU est une illustration d’une manière de fabriquer la ville, c’est à la fois une ambition démocratique, une innovation technique, et nous allons consacrer du temps à en analyser la boîte noire. Le processus est en cours. Il est passionnant car l’ensemble des parties prenantes, les institutions et maîtrises d’ouvrage, maîtrises d’œuvres et les nombreux partenaires sont conscients qu’il faut entrer vite dans une démarche de capitalisation où les savoirs de cette expérience sont les ressources de la transformation en cours.
A suivre donc, dans les prochains épisodes.



Notes

[1] https://eccap.fr/article/noailles-entre-ombres-et-lumieres/625af6897e1e7c00167ce5bc
[2] https://eccap.fr/article/le-projet-partenarial-damenagement-ppa-en-centre-ville-de-marseille-une-opportunite-pour-coconstruire-la-ville-avec-ses-habitants/62c2fd54534a400016e6a2f4
[3] https://eccap.fr/article/deverrouiller-la-conception-urbaine/62c2fe92534a400016e6a2f7
[4] Bacqué, Marie-Hélène, et Carole Biewener. L’empowerment, une pratique émancipatrice ? La Découverte, 2015
[5] Hugues Bazin, Les figures du tiers-espace : contre-espace, tiers-paysage, tiers-lieu, Edifier le Commun, https://revues.mshparisnord.fr:443/filigrane/index.php?id=717
[6] Ibid

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21/10/2019

Convention citoyenne pour le climat

  • Méda Dominique
Le 4 octobre s’est ouverte au Conseil économique, social et environnemental la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 citoyens tirés au sort. En six longs week-ends, cette assemblée est censée exprimer et mettre sous la forme juridique adéquate les propositions permettant de réduire de 40 % les émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030. Le gouvernement s’est engagé à les soumettre au Parlement ou à l’administration.

Certains commentateurs ne se sont pas privés de rappeler qu’il n’est nul besoin d’une telle grand-messe pour savoir quelles mesures il faudrait prendre. A l’appui de leurs dires, deux rapports très clairs, publiés une quinzaine de jours auparavant, l’un par le Conseil des prélèvements obligatoires (« La fiscalité environnementale au défi de l’urgence climatique »), l’autre par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (« Taxer la consommation d’énergie 2019 ») convergent dans la dénonciation de l’insuffisance de la taxe carbone, qu’il s’agisse de la France ou de la plupart des autres grands pays. La solution semble donc claire : elle consiste à mettre en place ou à augmenter fortement les taxes sur les combustibles fossiles. Une politique dont on se souvient pourtant qu’elle a provoqué, en France, deux crises sociales majeures, celle des « bonnets rouges » et celle des « gilets jaunes », qui s’expliquent dans les deux cas par un mauvais calibrage et surtout par l’absence d’accompagnement social des mesures.

L’intervention des citoyens se révèle donc bien utile : il sera(it) en effet beaucoup plus difficile de remettre en cause des propositions portées par des citoyens représentatifs de la population française. Rappelons que les spécialistes indiquent que cet échantillon a été particulièrement bien construit, même si subsiste évidemment un biais majeur : les personnes les plus concernées par ces questions ont accepté plus facilement de participer et les 150 citoyens se sentent donc sans doute plus impliqués que la moyenne de la population. Il n’est donc pas exclu que la convention citoyenne accouche d’une augmentation de la taxe carbone, mais cette fois accompagnée des mesures sociales appropriées.

Comme si on allait ainsi effacer l’erreur fatale commise au moment de la hausse du prix des carburants – aveugle à la question sociale et manifestement ignorante du fait que les taxes sur les combustibles fossiles pèsent proportionnellement plus sur les ménages modestes. Comme si on allait tout reprendre depuis le début en commençant, comme devraient toujours le faire les décideurs publics, « par le bas », c’est-à-dire en partant de l’expérience des personnes, réceptacle final de toutes les contradictions des politiques publiques, et non « d’en haut », de trop loin, de Bercy, de Matignon ou de l’Élysée.

L’intervention des citoyens est d’autant plus utile que la taxe carbone n’est évidemment pas la seule solution à mettre en œuvre. Dès le premier week-end, nos 150 représentants l’ont prouvé, en montrant une remarquable maîtrise des sujets et en transformant une séance classique de questions-réponses adressées aux experts en une longue et audacieuse série de prises de parole ancrées dans l’expérience. S’est alors déployée, dans sa simplicité et dans sa radicalité, une liste de questions purement rhétoriques sans nul doute destinées au gouvernement mais aussi à la société tout entière : ne faudrait-il pas supprimer la publicité, développer le ferroutage, contraindre les entreprises polluantes, s’attaquer aux lobbys et aux intérêts financiers, renoncer à la voiture électrique, prendre en considération l’empreinte carbone (qui inclut les émissions de gaz à effet de serre des produits importés) et pas seulement les émissions de gaz à effet de serre dont l’évolution laisse croire que la France fait des progrès ?

Un budget de guerre


Et l’on se prend alors à rêver que tout soit vraiment mis sur la table durant les cinq week-ends restants. Qu’au côté des tenants de la taxe carbone, les défenseurs de la post-croissance et de la décroissance, des nouveaux indicateurs de richesse, de la sobriété heureuse, de la déprise technologique, ou les lanceurs d’alerte qui dénoncent le déploiement incessant de nouveaux temples du consumérisme comme les centres commerciaux des gares ou Europacity… viennent échanger avec ces citoyens, véritables experts de la vie quotidienne. Et que ces derniers parviennent à imposer leurs vues afin qu’en 2020 soit élaboré, au lieu du budget actuel qui fait si peu de place à l’écologie et au social, à la relance de l’investissement et de l’emploi, un projet de loi de finances 2021 de combat contre le péril climatique.

Un budget de guerre donc, qui – outre les appuis nécessaires aux changements de comportement et de pratique radicaux et à l’anticipation des restructurations – acterait le lancement d’un investissement public supplémentaire massif (au moins 20 milliards d’euros par an) dans la transition écologique – et particulièrement dans la rénovation thermique des passoires énergétiques, chantier majeur susceptible de redessiner nos villes et de réconcilier l’écologie et le social.

Ces citoyens parviendront-ils à convaincre le président de la République ? Lors du débat organisé par ce dernier le 18 mars avec les « intellectuels », je lui avais demandé s’il était prêt à mettre en œuvre un tel grand plan d’investissement. Sa réponse avait été nette : « Est-ce que la solution est dans un grand plan d’investissement ? J’ai envie de dire, on l’a essayé, ça a été la réponse française de Nicolas Sarkozy à la crise de 2008-2010. Quand je regarde les pays européens, la France est le seul à avoir fait un grand plan d’investissement. Je regarde dix ans après, on a plus de chômage que ceux qui ne l’ont pas fait, et on a plus de déficit public. » Ajoutant, « Les Français ont-ils été plus heureux ? Non. » Espérons que, là où les « intellectuels » ne sont pas parvenus à se faire entendre, les citoyens réussiront.

Dominique Méda est professeure de sociologie, directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Dauphine/PSL).
Publié dans Le Monde le 19 octobre 2019
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05/02/2017

Conventions citoyennes recension d'un livre de Jacques Testart

  • ECCAP
Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? C’est l’objet du livre de Jacques Testart (biologiste de la procréation) intitulé : « L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. « Il est des situations privilégiées, hélas fort peu fréquentes où les personnes impliquées dans une action de groupe particulièrement exaltantes semblent subir une mutation intellectuelle, affective et comportementale que je propose de nommer humanitude (37) ». « Il est  extraordinaire de constater qu’une poignée de personnes, prises au hasard mais volontaires pour être instruites, peut contredire ce que croient et votent les mêmes personnes tant qu’on essaie de les confiner à l’état de consommateurs des idées dominantes » « ce que proposent les gens, libérés des marchands d’illusions et placés en situation de responsabilité, comme il arrive dans les conférences/conventions de citoyens, c’est la solidarité plutôt que la compétitivité, la communauté de l’espèce humaine plutôt que le chauvinisme, le souci de l’environnement plutôt que la croissance, l’épanouissement durable plutôt que le productivisme »(60). Dans son livre J.Testart définit avec une rigueur toute scientifique la méthodologie qui doit permettre à une convention de porter ses fruits. Il ne s’agit pas de n’importe quelle procédure dite participative. « Loin des complicités de cuisine entre marchés, communicants et dirigeants, les conventions de citoyens sont capables de produire les choix qui contribuent le plus au bien commun. Elargies à l’international, ces mêmes procédures confrontant les avis des citoyens du monde pourraient aussi amener tous les pays à s’engager fermement dans le sauvetage de la planète, dans la coopération effective entre les peuples, dans la construction de modèles économiques et conviviaux, et siffler la fin du match stupide pour la compétitivité qui ne conduit qu’à la ruine de tous et du monde »(15). Les conférences citoyennes. Le professeur Jean Claude Ameisen médecin et immunologiste a présidé pendant 4 ans le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE). Interviewé par Le Monde 7 janvier 2017, il déclare : « Le rôle du comité à mes yeux, n’est pas tant de faire des recommandations que d’aider la société à réfléchir collectivement : « lorsqu’on leur donne le temps et les moyens, les gens deviennent très intelligents collectivement ». « Lors de la révision de la loi relative à la bioéthique, en 2011, le législateur a complété les missions du CCNE en précisant ceci : sur tout projet de réforme déposé au Parlement soulevant des questions de société dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé, le comité doit organiser un débat public sous forme d’états généraux, puis établir un rapport sur ce débat. C’est ce que nous avons fait en 2013, en organisant « une conférence de citoyens » sur la fin de vie. A partir de novembre 2013, 18 français tirés au sort par l’IFOP ont commencé à se réunir à huis clos. Ils se sont mobilisés de manière bénévole pendant quatre week-ends : deux pour auditionner une dizaine de personnalités retenues par le CCNE, un pour qu’ils entendent des personnes de leur choix (Robert Badinter par exemple), le dernier pour qu’ils rédigent leur avis, qu’ils ont rendu public à la mi-décembre 2013. Ces citoyens ont prôné le développement général des soins palliatifs (qui devaient à leurs yeux devenir une Grande Cause nationale) et se sont prononcés en majorité pour le droit de la personne en fin de vie à l’assistance au suicide. Tous ont dit par la suite avoir vécu une expérience extraordinaire, qui avait changé leur vie…c’était assez bouleversant. » D’autres réunions avaient été organisées par la commission Sicard dans plusieurs villes et « c’est l’ensemble de ces démarches qui a constitué les états généraux sur la fin de vie ». Sur un sujet qui aurait pu être très clivant, deux années de débat ont permis d’atteindre une certaine sérénité. « Le CCNE a conclu qu’il semblait y avoir un consensus dans la société française sur deux points : les directives anticipées (refus d’acharnement thérapeutique) doivent s’imposer au médecin, et les personnes qui le demandent ont droit à une sédation continue jusqu’au décès. Ce sont les deux points qui ont été repris dans la loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, définitivement adoptée en janvier 2016. » J.C.Ameisen nous dit « Si une vingtaine de citoyens tirés au sort peuvent réfléchir et proposer une réflexion originale sur un sujet tel que  la fin de vie, cela veut dire que n’importe quel groupe de citoyens …sur n’importe quel thème peut contribuer à l’élaboration de notre futur commun. La délibération est une des façons de décliner une démocratie vivante… »
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09/04/2018

Conventions de citoyens Extrait d'une interview de Jacques Testart.

  • ECCAP
Extrait d'une interview de Jacques Testart, Le Monde du 8/9 avril 2018 Pour définir le « bien commun » hors de toute influence des lobbys, vous prônez la mise en place de conventions de citoyens. N’est-ce pas ce que font actuellement les Etats généraux de la bioéthique avec leurs conférences citoyennes ? Le principe est assez proche, mais les conventions de citoyens que je défends vont beaucoup plus loin. Je suis convaincu par ces conférences depuis que j’ai assisté à l’une d’entre elles, en 2002, sur le changement climatique. Là j’ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d’une réelle mission, étaient capables du plus haut niveau d’intelligence collective. Et d’altruisme. Et d’empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu’il y a chez tout un chacun un potentiel d’humanité qui est gâché la plupart du temps. C’est une expérience qui m’a réconcilié avec l’homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens ! Peut-être aviez-vous besoin d’espérance ? Sans doute. J’ai peut-être trouvé là une forme de croyance…Mais comme pour le tri des embryons et mes craintes de dérive eugéniste, j’ai peu d’alliés. Ce que je trouve bizarre dans ma trajectoire, c’est que je défends des causes où je me retrouve seul. Comme si je m’entêtais à m’isoler davantage. Mais il faut bien que je croie en quelque chose. En une bataille politique. Votre dernier ouvrage, « Au péril de l’humain », dénonce les risques que le transhumanisme fait peser sur notre espèce et sur la démocratie. Une nouvelle cause ? Non, c’est la même ! Le transhumanisme c’est le nouveau nom de l’eugénisme. C’est l’amélioration de l’espèce par d’autres moyens que la génétique. C’est la perspective de fabriquer des humains plus intelligents qui vont vivre trois siècles, quand les autres deviendront des sous-hommes. Et cette perspective, qui créera des humanités à deux vitesses, est en passe d’être acceptée par la société
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Convivialisme

Auteur
  • Caillé Alain
Introduction synthétique

Pourquoi le convivialisme ?


Parce que le monde part à la dérive et qu’aucune action collective visant à y remédier ne peut aboutir si tous ceux qui s’y engagent ne sont pas animés par un ensemble de valeurs communes clairement partagées. Les doctrines politiques héritées (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) ne sont plus des guides suffisants aujourd’hui parce qu’elles ne nous disent rien de décisif ni sur la finitude des ressources naturelles, ni sur la mondialité et la pluralité des cultures, ni, enfin, sur la bonne manière de juguler l’aspiration infantile à la toute-puissance (ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris) inhérente au désir humain. Il nous faut donc innover.



Abrégé de convivialisme


Le convivialisme, philosophie politique de la vie en commun (de la convivance), de l’art de coopérer en s’opposant sans s’entretuer, explicite les valeurs ultimes qui animent tous ceux, de provenances idéologiques très diverses, qui ne se résignent à abandonner la maîtrise, et donc la survie du monde, ni aux chantres de la globalisation néolibérale, ni aux prophètes d’un nationalisme fascisant (les deux allant parfois, voire souvent de pair). Les premiers, qui œuvrent à l’extension planétaire d’un capitalisme rentier et spéculatif, aspirent à la toute-puissance économique, à toujours plus de richesse. Ils saccagent la planète. Les seconds mobilisent le désir de toute-puissance politique et identitaire. Ils secrètent la haine et les pulsions meurtrières.


Cinq principes + un impératif catégorique


Les personnalités intellectuelles, associatives et politiques (300 de 33 pays différents) qui sont co-signé le Second manifeste convivialiste se sont accordé sur cinq principes. :

- Le principe de commune naturalité affirme que nous ne sommes pas « maîtres et possesseurs de la nature » mais faisons destin commun avec elle. Il est au cœur de la pensée écologique.

- Le principe de commune humanité (qui évoque le communisme) condamne toutes les discriminations, de sexe, de couleur de peau, de croyance ou de religion.

- Le principe de commune socialité (cher au socialisme) affirme que la richesse pour les humains est d’abord celle de leurs rapports sociaux.

- Le principe de légitime individuation (particulièrement revendiqué par l’anarchisme) pose que la motivation première des humains est la quête de reconnaissance.

- Le principe d’opposition créatrice est celui qui animait le premier libéralisme. C’est lui qui a permis d’en finir avec les monarchies absolutistes et avec les despotismes.

Ces cinq principes doivent être tempérés et équilibrés les uns par les autres, dans le respect premier de l’impératif catégorique de lutte contre l’hubris, contre la folie des grandeurs.


Quatre implications politiques minimales


De ces cinq principes et de cet impératif découlent quatre orientations générales minimales pour une politique inspirée du convivialisme :

- Viser à l’horizon 2040-2050 un objectif écologique triple zéro : zéro émission nette de gaz à effet de serre zéro consommation d’énergies fossiles zéro déchets hautement toxiques et à risques majeurs.

- Mener une lutte résolue en faveur d’une réduction significative des inégalités. Ce qui implique l’instauration inconditionnelle d’un revenu minimum et la fixation tendancielle d’un plafond de revenu et de patrimoine, aussi élevé puisse-t-il être, dès lors que leur montant serait majoritairement perçu comme moralement (ou socialement) inacceptable.

- Redonner vie à l’idéal démocratique en articulant systématiquement démocratie représentative parlementaire, démocratie d’opinion et démocratie directe et participative (via des conférences de citoyens et des référendums d’initiative citoyenne, et en instaurant une démocratie effective dans l’entreprise.

- Promouvoir un universalisme pluriel (un « pluriversalisme ») qui permette aux différentes, cultures, religions ou philosophies de dialoguer en s’opposant sans s’entretuer.


Comment


Une société convivialiste, post-néolibérale ne pourra naître pleinement que si une majorité de personnes voient clairement ce qu’elles ont à y gagner, comment elles y vivraient mieux. C’est à elles de déterminer ce qu’elles veulent rejeter de la société actuelle, ce qu’elles désirent en conserver, et en quoi il faut innover. Ces discussions peuvent s’opérer partout : sur les lieux de travail dans les associations dans les entreprises de l’économie sociale et solidaire dans les partis politiques. Rappelons que sous la Restauration (1815-1830), et sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) s’organisaient des banquets républicains ou citoyens. Ce sont eux qui ont entraîné la chute de Charles X en 1830, puis celle de Louis-Philippe en 1848, donnant ainsi naissance à la Deuxième République. Pourquoi en écho à ces banquets républicains, ne pas organiser aujourd’hui des banquets convivialistes dans lesquels pourraient s’exprimer effectivement les aspirations et les suggestions de tous les citoyens soucieux de la chose publique et de l’avenir de l’humanité ? Chacun des réseaux associatifs, civiques et politiques qui se reconnaissent dans un tel projet pourrait en être l’organisateur là où il est suffisamment implanté. À charge pour lui, simplement, de rédiger un compte rendu synthétique et de le porter à la connaissance de tous.



N. B. Le convivialisme n’est en rien une doctrine prétendant avoir réponse à tout et fournir des recettes politiques qui vaudraient à tout coup. Mais il permet de poser les questions dans un cadre théorique partagé et de tester la cohérence et la recevabilité des mesures politiques qui seraient proposées par tel ou tel acteur civique ou politique.

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Corneloup Jean

Nom Corneloup
Prénom Jean
Biographie
  • Sociologue. Chercheur à l’UMR Pacte à Grenoble, maître de conférences en sociologie des cultures récréatives, et responsable du master Management du sport à l’université de Clermont‑Ferrand. Il est aussi directeur de rédaction de la revue Nature & Récréation.
Code Postal 63670
Ville La Roche-Blanche
Contributions
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Cottreel François

Nom Cottreel
Prénom François
Contributions

14/09/2018

L’autoproduction accompagnée : obtenir un diplôme en rénovant son logement

  • Cottreel François
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie
.

L’autoproduction joue un rôle considérable dans notre société mais elle passe inaperçue. En effet quand on veut mesurer la richesse d’une nation, on parle de son produit intérieur brut (PIB) qui comprend seulement la valeur monétaire des secteurs marchand et non marchand. On ne prend pas en compte ce que nous produisons nous-même. Quand des économistes ont voulu tenir compte de la valeur du travail domestique, à partir des enquêtes de budget-temps, ils ont estimé qu’il faudrait augmenter le PIB de 35 à 75 % selon
les conventions de calcul retenues. Autrement dit, si nous voulons mesurer la qualité de notre mode de vie, il ne faut pas se contenter de notre niveau de vie qui est mesuré par nos ressources monétaires.
L’autoproduction accompagnée consiste à aider des personnes, qui n’ont pas les moyens ou les compétences voulues, à contribuer par elles-mêmes à améliorer leur situation. Offrir aux personnes qui le souhaitent le moyen de cultiver un jardin, en mettant à leur disposition un terrain et en les aidant à acquérir les compétences voulues pour le cultiver, et améliorer ainsi leur alimentation, est un exemple d’autoproduction accompagnée. L’article qui suit de François Cottreel est un autre exemple d’autoproduction accompagnée dans le secteur de ce que l’on appelle l’auto-réhabilitation des logements. Nicolas Hulot en annonçant sa démission à France Inter le 28 août 2018 déclarait : « On veut rénover 500 000 passoires thermiques [par an]. Or on a abaissé de moitié les moyens pour rénover ces bâtiments. Je sais déjà…que l’on ne pourra pas atteindre ces objectifs ». Depuis que l’objectif de rénovation des 500 000 logements a été annoncé sous François Hollande on est resté très loin de cet objectif. Nicolas Hulot souligne à juste titre la nécessité d’accroître les moyens financiers, mais les partisans de l’auto-réhabilitation accompagnée sont convaincus par les enquêtes de terrain qu’ils ont réalisées, que faire avec les habitants et non seulement pour eux contribuerait à combler le fossé entre les objectifs et la réalité. GR.

Obtenir un diplôme en rénovant son logement


C’est la démarche proposée par le Campus de Formation Compagnonnique (C.F.P.C.) de Brive à la Région Nouvelle Aquitaine dans le cadre du dispositif Chantiers Formation-Qualification « Nouvelle Chance ». Dix locataires du parc de logements sociaux de « Corrèze Habitat » ont ainsi bénéficié d’une formation à la rénovation de leur propre appartement afin d’obtenir une certification professionnelle. Une initiative innovante qui cumule les avantages aussi bien pour les participants que pour le bailleur.

Ils peuvent nous en apprendre


Ils ne se parlaient pas, habitaient le même quartier, se trouvaient dans des situations de précarité importantes et ne connaissaient absolument rien aux métiers du bâtiment. Après quelques mois de chantier, d’abord dans un logement témoin de 90 m² mis à disposition par le bailleur, puis dans leur propre logement, ils peuvent nous en apprendre sur la façon de poser du papier-peint ou du parquet flottant. Ils sont tout aussi capables d’expliquer les subtilités entre un rouleau maroufleur, une brosse plate ou une cale à poncer.

Sous la conduite d’un formateur, les stagiaires ont bénéficié de cours théoriques et pratiques pendant 12 mois. C’est pas facile lorsqu’on s’adresse à des stagiaires de culture et de langue différente, mais par une pédagogie adaptée, que l’on soit Éthiopien, Kosovar, Ukrainien, Afghan, Soudanais, Mahorais ou Corrézien, chacun y a trouvé son compte. « Cela m’a permis de rencontrer de nouvelles personnes, d’apprendre des mots », confirme Elvis, Kosovar de 27 ans. Devant les journalistes et les caméras de la télévision régionale, Réhéma, une Mahoraise de 32 ans, se réjouit du résultat obtenu : « C’est tellement appréciable de se dire que l’on est capable de faire ça de ses mains ». Au fil des semaines, les logements se sont transformés. Soffiata, une autre mahoraise en a profité pour personnaliser une chambre aux couleurs du F.C. Barcelone, l’équipe de football préféré de son fils. Eric, la cinquantaine passée, s’est fait aider par un jeune stagiaire hébergé en C.H.R.S. pour peindre, tapisser et poser le parquet flottant dans l’appartement totalement jauni par le temps.


L’initiative a convaincu


Proposée pour la première fois à Tulle, l'initiative dénommée « A PORTÉE DE MAIN » a convaincu le plus important bailleur de la Corrèze (4800 logements) qui a fourni l’ensemble des matériaux, puis d’autres partenaires locaux et territoriaux se sont associés à la démarche : la ville de Tulle et son C.C.A.S, Tulle Agglo et le Conseil Départemental assurant la prise en charge du suivi social de proximité mis en place par le C.F.P.C. et assurant la transmission des écogestes. La Fondation de France a également proposé son soutien dans le cadre de son programme Habitat. De son côté la Région Nouvelle Aquitaine a apporté les moyens nécessaires au fonctionnement du dispositif ainsi qu’une rémunération mensuelle aux stagiaires selon les critères d’âge et d’éligibilité au régime d’assurance chômage.

Grâce à la participation régulière et aux échanges mensuels entre acteurs du projet réuni en comité technique, des réponses techniques et sociales ont pu être trouvées pour chaque situation individuelle. Le temps du chantier est aussi un temps où des situations complexes peuvent être dénouées.


Un diplôme à la clé


S'il est un avantage que la formation présente, c'est celui de proposer aux stagiaires de valider leurs acquis par un diplôme. Tous étaient demandeurs d'emploi lorsque la formation a débuté et pourront, s'ils le souhaitent, chercher du travail dans le bâtiment. Ce secteur m'a toujours intéressé, j'aimerais donc pouvoir y travailler, espère Oleg, l'un des dix volontaires.

A l’issue de la formation, les bénéficiaires auront la possibilité de valider des compétences du titre professionnel d'agent d'entretien du bâtiment. Notre volonté, c'était aussi de favoriser leur employabilité, note Daniel Freygefond, le directeur du C.F.P.C. de Brive.



Inciter les locataires à s'approprier leur logement


Pour Corrèze Habitat, le bailleur, l'avantage est aussi non négligeable. En plus de voir certains de ses logements bénéficier d'un coup d'éclat, l'initiative permet d'inciter les locataires à s'approprier leur appartement, considère Jean Paul Deveix, le directeur clientèle. Ils ont ainsi envie d'en prendre soin.



Le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit


Proposé pour la première fois, le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit. « Nous dresserons d'abord le bilan de l'action afin de déterminer si nous pouvons continuer », prévient Daniel Freygefond, directeur du C.F.P.C. « Nos partenaires ont en tout cas la volonté de nous aider à pérenniser le dispositif. »


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15/02/2024

Culture institutionnelle et culture activiste, des retours d’expériences pour imaginer de nouvelles alliances ?

  • Cardona Pierre-Alain
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Lors de la journée de l’archipel des Confluences le 27 janvier dernier, nous avons pu confronter des cultures de mobilisation et de transformation sociale différentes.

D’un côté, une approche plus institutionnelle, issue des collectivités, à partir de savoirs techniques portés par des élus ou des agents, c’est la Fabrique des Transitions[1] et d’autres réseaux comme l’UNADEL[2] ou l’IRDSU[3]. Ces deux derniers réseaux mobilisent ensemble de nombreux professionnels dans le Carrefour des métiers, des métiers de l’ingénierie territoriale, si utile aujourd’hui pour appuyer les initiatives de transition.[4]

De l’autre, une approche activiste, souvent plus jeune, plus «agile;» et utilisant tous les codes des mobilisations, gestion de base de données et organisation structurée tout en maîtrisant les enjeux institutionnels pour créer des stratégies et faire levier.

Cette approche activiste prend différentes formes. De la plus « efficace et ciblée;» du collectif Riposte alimentaire, anciennement Dernière rénovation[5], à celle ancrée sur un parcours inspirant;comme Camille Etienne par exemple[6], ou alors croisant avec la sphère électorale avec l’équipe de La Primaire populaire en 2021-2022. Benjamin Ball[7] est l’un des pionniers et il contribue aujourd’hui aux dynamiques de confluences pour tisser des liens entre ces cultures militantes et les croiser enfin;! Sa prochaine initiative est l’appel à des marches de l’alimentation le 16 octobre 2024.[8]

Il y a un enjeu de stratégie qui vont traverser toutes nos rencontres durant cette année 2024. Nos retours d’expériences, les « retex;» comme beaucoup les appellent dorénavant, deviennent des réflexes et c’est une très bonne chose. C’est pourquoi, lors de la rencontre du 27 janvier à Paris dans les locaux de la Fondation pour le progrès de l’Homme, nous avions invité Mathilde Imer et Floraine Jullian, issues de la Primaire populaire, et dans un autre domaine, plus institutionnel, Jean-François Caron, initiateur de la Fabrique des transitions. Leur présentation a été riche et des perspectives concrètes ont pu se dessiner.

Un Retex de la Primaire populaire pour de nouvelles victoires populaires ?

Floraine Jullian, issue du mouvement Coexister, a animé la dernière étape de la Primaire populaire et est devenue depuis l’une des initiatrices de leur nécessaire retour d’expérience[9]. Ce mouvement a mobilisé en janvier 2022 plus de 500 000 personnes pour choisir un candidat aux élections présidentielles d’avril 2022. Le choix de Christine Taubira puis leur soutien à Jean-Luc Mélenchon, a provoqué beaucoup de réactions. Avec courage et persévérance, ils ont pris le temps de l’analyse et du partage de ces expériences, 19000 personnes y ont contribué, 3 séminaires mobilisant le cœur des organisateurs de 20 à 40 personnes (sources, salariés, volontaires) et bientôt un livre paraîtra pour donner envie à d’autres de reprendre le flambeau. Un appel pour sa publication sera bientôt diffusé.

La grande lucidité de cette équipe a résonné avec notre propre intention : il est indispensable que nos expériences, et nos échecs, ne renforcent pas notre impuissance mais bien une étape pour questionner notre capacité de faire autrement alliance, dynamique, coalition, mouvement, bascule;?

Un labo des partis pour imaginer d’autres formes ?

Mathilde Imer, à l’initiative de la Primaire populaire avec un collectif de jeunes activistes issus d’un premier mouvement « La rencontre des justices;», est investie aujourd’hui dans un projet appelé « le labo des partis;»[10]. Se présentant comme « un centre d’étude et de transformation des partis politiques;», elle contribue à une étude dont l’objectif est de publier au printemps 2024, plusieurs modèles du « parti du futur;». Cette expérience de recherche-action mixant savoirs citoyens et militants, savoirs techniques et académiques, doit contribuer à éclairer un des points aveugles de notre démocratie : comment les partis peuvent imaginer un fonctionnement permettant de renouer des relations respectueuses avec les acteurs de la société civique.

Il y a urgence en effet, dans un champ des partis, de plus en plus étroit, de passer du « je t’aime moi, moi non plus;» ou du « fais-moi mal, Johnny, Johnny, fais-moi mal;» à un rapport consentant et conscient, équilibré et respectueux, où la domination des mâles alpha doit laisser place à de réels espace de délibération et de coproduction de la transformation sociale.

Que chaque acteur, chacun à la place qu’il trouve utile et opportun, contribue à la transformation politique de la société, du local, au planétaire, qu’il soit élu, technicien, salarié ou bénévole, jeunes ou vieux, associatifs et retraités, mais aussi « blanc;» ou « racisé;».

Faire mouvement, c’est savoir se dépasser et faire alliance ?

Souvent, la nécessité de faire alliance est partagée mais les actes et les postures ne le sont pas encore totalement, car la conscience est souvent de façade.

Il y a une nécessité que tous ces acteurs, autant de la société civique, activistes ou plus institutionnels, que les responsables des appareils politiques se questionnent et produisent un autre imaginaire institutionnel. C’est un des enjeux du travail aujourd’hui de Mathilde Imer au sein du Labo des partis, et leur travail peut nourrir les prochaines étapes d’une stratégie nécessairement coconstruites pour « faire gagner la justice sociale environnementale et la démocratie;», objectif partagé.

C’est aussi la volonté de Jean-François Caron quand il a créé la Fabrique des transitions suite à son expérience de maire de Loos-en-Gohelle.

Les fondamentaux de la Fabrique sont de 3 ordres : une entrée par les territoires, une entrée par le désir de faire ensemble, et une posture de leadership de service en appui à un processus qui doit nous dépasser toutes et tous. Ils ont analysé les « 4 fantastiques;» de la Transition des territoires;comme 4 acteurs qui font levier : Les élus, les agents des collectivités, les acteurs de terrain et les services déconcentrés de l’Etat.

Leur objet commun est de transformer le cadre de pensée des politiques publiques locales à partir de leur impensé et de les mettre en travail avec de l’idéation et du design de services. Mais cette approche nécessairement « auto-centrée;» sur les enjeux institutionnels rencontre aujourd’hui l’enjeu d’une alliance bien plus large avec des acteurs plus activistes, plus jeunes notamment sur ces questions.

Lors de cette rencontre des Confluences, nous avons pu réaliser l’une de nos premières ambitions, créer des liens et des ponts entre ces réseaux. Ainsi Jean-Baptiste du Collectif des associations citoyennes[11] a proposé à la Fabrique des Transitions de rejoindre l’Observatoire des libertés associatives et la Coalition[12] car la place des institutions locales est primordiale dans l’appui aux associations.

J’ai pu évoquer l’enjeu de leur présence lors de la prochaine réunion organisée par le Collectif pour la Transition citoyenne le 14 mars prochain sur les questions d’animation de l’espace public et politique par les acteurs d’une société civique qui s’autoriseraient enfin à faire de la « Politique;» ou pas;?

Des 4 Fantastiques au 5ème élément.

Même si ces références cinématographiques ne sont pas d’aujourd’hui et ancrent nos générations dans une époque, j’ai pu partager à Jean-François Caron la nécessité d’imaginer comment mobiliser un Tiers Espace associant les 4 fantastiques au 5ème élément. Ce 5ème élément incarne « le peuple;», celles et ceux pour qui toutes ces politiques publiques sont pensées et produites, c’est un électorat pour certains, des usagers, bénéficiaires, publics pour d’autres, ce sont nos voisins, les petits et les précaires comme évoqués par un intervenant depuis les Comores en visio. Il nous a rappelés aussi qu’ils étaient présents dans les quartiers populaires, urbains et ruraux, mais aussi dans les territoires d’outre-mer.

L’enjeu est donc bien là aussi, faire mouvement c’est aussi mobiliser le plus grand nombre. Cela ne se fera pas en un jour, en un point de bascule, mais dans un processus qui doit être bien rythmé, bien articulé, mais en situation de toucher au-delà de nos cercles.

Nous avons besoin de consolider notre cartographie des tisserands, celles et ceux qui font ces liens nécessaires; notre agenda « politique;» partagé pour ouvrir et animer ces espaces publics qui nous manquent tant et catalyser ces liens, et initier un appel à contributions le plus large possible pour initier un mouvement qui puisse dessiner ensemble un avenir en communs[13]. En ce sens, la rencontre des Confluences du 27 janvier a été un point d’étape utile. Vous pouvez y retrouver ma prise de note en format heuristique;!

[1] https://fabriquedestransitions.net/index_fr.html

[2] https://unadel.org/ - Depuis 30 ans l’unadel rassemble et met en réseau les personnes, les collectivités et les organisations qui, dans les territoires, pays, communes et intercommunalités, œuvrent à la construction d’un “autre” développement local, plus ouvert, plus respectueux de l’humain et de la planète

[3] http://www.irdsu.net/ - Inter-Réseaux des professionnels du Développement Social et Urbain, le réseau des professionnels de la politique de la ville

[4] https://unadel.org/actions-chantiers/le-carrefour-des-metiers-du-developpement-territorial/

[5] https://www.nouvelobs.com/ecologie/20240128.OBS83817/huit-choses-a-savoir-sur-riposte-alimentaire-le-collectif-ecolo-qui-a-asperge-la-joconde.html

[6] https://www.linkedin.com/posts/camille-etienne-activiste-climatique_apr%C3%A8s-tant-de-rebondissements-le-parlement-activity-7161641522575171584-pF2F/?originalSubdomain=fr – un exemple de sa dernière mobilisation entre mobilisation populaire massive et une stratégie institutionnelle contre les lobbys à Bruxelles.

[7] https://www.streetpress.com/sujet/1448648139-benjamin-ball-militant-jedi-indignes

[8] https://www.bioconsomacteurs.org/agir/se-mobiliser/vers-des-marches-de-l-alimentation-le-16-octobre-2024

[9] https://www.primairepopulaire.fr/

[10] https://www.lelabodespartis.fr/

[11] https://www.associations-citoyennes.net/

[12] https://www.lacoalition.fr/

[13] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PirogueRefaireSocieteDocs

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Dacheux Eric

Nom Dacheux
Prénom Eric
Biographie Professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Université Clermont Auvergne (UCA) où il a fondé le laboratoire "Communication et solidarité" (EA 4647). Il est membre du Réseau interuniversitaire des chercheurs en ESS. Il anime la chaire Cassis (Communication des acteurs de l'économie sociale et sollidaire et de l'innovation sociale).
Ses travaux théoriques portent sur un modéle de société post capitaliste (Le délibéralisme) et ses recherches pratiques concernent la recherchent action participative et la communication des initiatives solidaires
Derniers ouvrages parus :
Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, ERES, 2020. (en collaboration avec D. Goujon)
Comprendre pourquoi on ne se comprend pas, CNRS éditions, 2023.
Théorie délibérative de la valeur, PUM, 2024. (en collaboration avec D. Goujon)
L'espace public éclaté, Cnrs édtions, 2024.
Code Postal 63600
Ville Grandrif
Contributions

01/04/2022

Accords et Désaccords sur la vision du revenu d’existence développée par T. Piketty

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Capitalisme(s) en crise
T. Piketty fait en matière de revenu d’existence deux propositions : un revenu de base pour les bas salaires complété par un système de garantie de l’emploi (Green New Deal) et une dotation inconditionnelle versée au jeune adulte pour que chacun bénéficie d’un capital de départ (ces propositions sont détaillées dans un autre article). Avant de rentrer dans le vif du sujet et de discuter ces deux mesures (C &ampD), nous allons mettre en débat sa vision politique en soulignant d’une part nos points d’accord (A) puis en exposant nos points de désaccord (B).

A. Des objectifs commun: l’approfondissement démocratique par la réduction des inégalités et la délibération.


Comme Thomas Piketty nous pensons que la solution aux situations de crise multiple que nous connaissons ne passe pas par le gouvernement des experts mais pas l’intelligence collective qui trouve son expression dans la délibération de tous dans l’espace public : « En particulier, le journaliste et le citoyen s’inclinent trop souvent devant l’expertise de l’économiste pourtant fort limité, et se refuse à avoir une opinion sur le salaire et le profit, l’impôt et la dette, le commerce et le capital. Or, il ne s’agit pas de matières facultatives pour l’exercice de la souveraineté démocratique. Surtout, ces questions sont complexes d’une façon qu’il ne justifie aucunement leur abandon à une petite caste d’experts, bien au contraire. La complexité qui est la leur est telle que seule une vaste délibération collective, fondée sur les raisonnements, les cheminements et les expériences de toutes et de tous, peut nous permettre d’espérer quelques progrès dans leur résolution » (Piketty, 2019, p. 1198). De même, nous partageons son combat contre les inégalités, ces dernières sont dangereuses pour l’idée même de démocratie qui recule au fur et à mesure que les inégalités progressent. Nous pensons, comme lui, que les inégalités ne sont pas compensées par la théorie du ruissellement d’où notre accord sur la nécessité d’un renouvellement de la redistribution des revenus. Enfin, comme lui, nous pensons que les inégalités ne se réduisent pas à des inégalités salariales mais s’originent dans la concentration du patrimoine lié à la propriété privée.

B. Des points de désaccord : la définition de ce qu’est la politique et la justification du revenu universel.


Comme nous l’avons déjà souligné, T. Piketty considère que la politique consiste à définir ce qu’est la société juste. Pour notre part, en nous référant au pragmatisme de Dewey, nous pensons que la politique consiste à débattre collectivement sur ce à quoi nous tenons, c’est- à-dire un débat sur les valeurs. Ainsi, cette différence de conception de la politique débouche sur une autre justification de l’intervention sociale et donc du revenu d’existence y compris sous sa forme de dotation inconditionnelle. Il ne s’agit plus de réduire les inégalités dans une société libérale mais de reconnaitre une valeur fondamentale dans une société démocratique : la dignité humaine.

C. Contre un revenu de base inscrit dans la norme du salariat.

Nous partageons la critique que T. Piketty adresse à l’encontre du revenu de base tel qu’il existe en Europe, en particulier l’exclusion des plus jeunes, des étudiants et des personnes sans compte bancaire. Nous sommes aussi d’accord sur le fait que la faiblesse du montant distribué (entre la moitié et les trois quart du salaire minimum) ne fait pas du revenu de base un outil révolutionnaire mais un «outil partiel de lutte contre les inégalités» (Piketty, 2021, P. 229). En revanche nous sommes en désaccord avec sa modalité de distribution et en opposition avec la volonté de le compléter par un système de garantie de l’emploi. En effet, le versement automatique sur les bulletins de salaire en lien avec le système d’impôt progressif renvoie à la vision libérale de l’impôt négatif de M. Friedman (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Comme cet auteur, T. Piketty souhaite conserver, voire renforcer, le lien existant entre travail et revenu, alors qu’à l’heure actuelle une part non négligeable des emplois sont des bullshit jobs (Graeber, 2018) sans utilité sociale et parfois destructeurs de l’environnement. En effet, il ne propose pas une allocation universelle substantielle qui permettrait à ceux qui le souhaite de se passer de travailler. Bien au contraire, comme nous l’avons vu, il propose d’instituer un régime de garantie d’emploi pour permettre à tous d’en obtenir un à temps complet. Cette mesure serait financée par l’État et proposerait des emplois dans le secteur public et associatif. Un telle mesure n’est pas sans rappeler les ateliers de la charité mis en place par Turgot au XVIIIème siècle qui souhaitait que l’aide aux plus pauvres soit conditionnée à une véritable activité utile (Clément, 2005). En 1848, cette idée sera reprise par l’Assemblée constituante qui pose les termes du contrat entre la société et les plus pauvres de la manière suivante : « si celui qui existe a le droit de dire à la société : faites-moi vivre, la société a également le droit de lui répondre : donne-moi ton travail » (Marconi, 2016 , p. 139). On le voit bien, dans cette vision sociale le travail est indépassable, le revenu reste conditionné à l’obligation de travailler le plus souvent dans le cadre salarial. Du coup, loin de renforcer l’autonomie nécessaire à la démocratie on renforce la subordination au travail et au salariat. Loin de favoriser la liberté de choisir son activité on renforce l’obligation de prendre part à des activités imposées par une logique économique qui n’est pas forcément écologiquement et socialement soutenable. Du coup, paradoxalement, c’est la norme capitaliste qui est renforcée : ceux qui n’ont pas de capital doivent vendre leur force de travail pour survivre.

D. La dotation en capital : une mesure éthique sans rupture avec le capitalisme.


Il semble d’ailleurs que T. Piketty a certainement conscience de ce paradoxe puisqu’il propose d’accompagner ce premier train de mesures d’un système de redistribution du patrimoine: la dotation en capital. Ce système permet à la fois de lutter contre la concentration du patrimoine mais aussi de d’instituer une certaine équité entre jeunes adultes en leur permettant de bénéficier d’un même capital important de départ (120 000 euros en Europe). Il s’agit donc de dynamiser l’économie en redistribuant le patrimoine, autrement dit de démocratiser l’accès à l’entrepreneuriat, ce qui effectivement corrige les inégalités. Cependant, une telle mesure renforce la logique capitaliste, en favorisant la valorisation et l’accumulation du capital, elle ne la combat pas. Il s’agit donc bien de rendre le capitalisme plus éthique et non de le dépasser. Or, la survie de la planète passe par l’adoption rapide d’un autre système économique (Caillé, Humbert, 2006). La force de Piketty est en l’occurrence sa principale faiblesse. En s’appuyant sur l’histoire et ce qui a déjà été fait, il crédibilise l’intervention sociale et une forte redistribution mais, du coup, il reste prisonnier de logiques avec lesquelles il est aujourd’hui nécessaire de rompre. Le socialisme
participatif de Piketty s’inscrit dans le prolongement de la sociale démocratie qui cherche à réformer le capitalisme sans le dépasser. Notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire est, à l’inverse, beaucoup plus utopique mais s’inscrit dans une triple rupture :
- rupture avec le productivisme (grâce à la création monétaire on peut distribuer du revenu sans que celui-ci soit lié à un acte productif)
;- rupture avec la valeur travail (avec le revenu d’existence le travail n’est plus un préalable à une vie digne)
- rupture avec la démocratie libérale (le revenu d’existence permet à chaque citoyen de mener l’enquête sociale pour résoudre collectivement les problèmes qui les concernent (Dewey, 2008)
;Dans notre modèle que nous nommons délibéralisme on doit pouvoir délibérer de tout ... même d’une sortie du capitalisme !



Caillé A., Humbert M., 2006, La démocratie au péril de l’économie, Renne, PUR.
Clément A., 2005, « La politique sociale de Turgot : entre libéralisme et interventionnisme », L’actualité économique, Vol. 81, N°4.
Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres. Dewey J., 2008, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard.
Graeber D., 2018, Bullshit jobs, Paris, Les liens qui libèrent.
Marconi C., 2016, « Des ateliers de charité aux ateliers municipaux. Le pouvoir municipal grenoblois face au droit du travail », Revue d’histoire de la protection sociale, N°9.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,

Notes

Le débat sur le revenu universel est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduits à une triple crise : économique, politique et écologique.
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Allocation universelle

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus.
Développement didactique

L’allocation universelle comme outil de régulation

Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.

L’allocation universelle comme outil de justice sociale

Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.

L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché

Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.

L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme

Conception d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.

Conclusion dialogique

C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.


[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.

Bibliographie
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.
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Espace public

Auteur
  • Dacheux Eric
Introduction synthétique L’espace public est le cœur de la démocratie. C’est un espace de médiation entre la société civile et l’État qui favorise, par le débat contradictoire, l’émergence d’une opinion publique. Comprendre la notion d’’espace public est une tâche complexe autant que nécessaire. Complexe car ce terme désigne à la fois : les lieux ouverts au public (restaurants, cinémas, etc.), les espaces aménagés au cœurs des villes pour accueillir les foules (places, jardins, etc.), les médias de masse (qui rendent publique l’information), les endroits dans lesquels les citoyens se réunissent pour manifester, etc . Nécessaire, car éclairer ce qu’est l’espace public, c’est permettre à tous les citoyens de mieux comprendre la société démocratique dans laquelle ils vivent.
Développement didactique ======**L’origine du concept d’espace public : Kant relu par Habermas**====== Les prémices de la définition originelle de l’espace public se trouvent dans deux textes d'Emmanuel Kant parus en 1784. Dans le premier, « Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique », Kant affirme que : « Chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions naturelles qui visent à l'usage de sa raison ne devaient être développées complètement que dans l'espèce, mais non dans l'individu » (Kant, 1985, p. 189). C'est pourquoi, afin d'atteindre le « dessein suprême de la nature », à savoir établir une « constitution civile parfaitement juste » (Kant, 1985, p. 194), l'homme doit être libre de raisonner publiquement avec ses semblables. C'est, en tout cas, la thèse qu'il défend dans Réponse à la question, qu'est-ce que les lumières. En effet, l'individu « ne peut s'arracher tout seul à la minorité [...]. En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire de lui-même est plus réelle ; cela est même à peu prés inévitable pourvu qu'on lui en laisse la liberté » (Kant, 1784, p. 210). Cet usage public de la raison qui permet aux hommes de se dégager « eux-mêmes peu à peu de leur grossièreté » influe sur « la mentalité du peuple (ce qui le rend peu à peu plus apte à agir librement) et finalement sur les principes même du gouvernement [...] ». L'espace public moderne, issu des Lumières, serait donc un espace de médiation entre l'État et la sphère privée où les citoyens délibèrent publiquement des questions politiques. Ou, pour le dire dans les termes de Claude Lefort (1986), l'espace public est l'espace, spécifique à la démocratie, qui sépare les gouvernés des gouvernants en faisant du pouvoir, un lieu vide, qui n'appartient à personne. Dans son ouvrage, L’Espace public (1978), Jürgen Habermas développe l’idée de Kant. Pour ce faire, il décrit comment des régimes autoritaires ont laissé place à la démocratie. Il analyse ainsi comment, en Angleterre et en France, entre un État monarchique marqué par le secret et l’arbitraire et le foyer de tout un chacun, surgit, peu à peu, une sphère intermédiaire où des personnes privées font un usage public de leur raison, ce qui contribue à la formation d’une opinion publique capable d’influencer les lois. Cette sphère intermédiaire, qu’il nomme « espace public bourgeois », est tout d’abord constitué par des salons, des loges maçonniques, des cafés, etc. (Paquot 2024). Puis, grâce à la révolution, par la presse qui devient la caisse de résonance des débats publics. Ainsi, le processus de publicisation de l’information permet à chacun de se former une opinion rationnelle qui, confrontée aux autres opinions rationnelles, favorise peu à peu la formation d’une opinion commune, permettant aux gouvernants de prendre des décisions légitimes car résultant de l’intelligence citoyenne. Toutefois, note Habermas, cet espace public bourgeois a peu à peu dégénéré, car la publicité commerciale a remplacé la publicité politique. L’opinion publique n’est plus le fruit de la confrontation d’arguments rationnels, mais celui de la fabrique du consentement par les agences de marketing. ======Une vision contemporaine plus complexe====== Ce livre va avoir un succès immense, il va irriguer l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la science politique en passant par la sociologie et les sciences de la communication. Du coup, il va être aussi critiqué sur de nombreux points (le caractère sexué et discriminatoire de l’espace public bourgeois, l’existence d’espace public populaire, la capacité de la société civile à influencer les gouvernements, etc.). Avec une honnêteté intellectuelle qu'il convient de souligner, Habermas, dans un texte écrit en 1990 pour la préface d'une réédition de L'Espace public, reconnut les faiblesses de son analyse et intégra la plupart de ces six critiques (Habermas, 1990). De ce fait, pour décrire l’espace public contemporain, il propose une nouvelle analyse dans son livre majeur Droit et démocratie (1997). Malgré un système politique qui cherche à se maintenir au pouvoir et des systèmes fonctionnels – en premier lieu le système économique - qui transforment la publicité politique en propagande, les citoyens peuvent encore parvenir à générer les règles qui les gouvernent en participant à la formation de l’opinion publique. ======**La double dimension de l'espace public contemporain**====== L’espace public est donc, selon Habermas, toujours un espace de médiation, mais c’est un espace où se confrontent les communications des partis politiques, des groupes d’intérêts privés, des sondeurs et des groupes d’intérêts généraux issus de la société civile. L’opinion publique n’est plus obligatoirement le fruit de la volonté rationnelle des citoyens, mais elle n’est pas non plus uniquement le reflet des intérêts économiques. Des mouvements comme l’écologie ou le féminisme peuvent parvenir à faire entendre leurs revendications, à condition d’accéder à l’espace médiatique qui est le centre de l’espace public contemporain. On le voit, dans cette vision d’Habermas, les médias ont un rôle clef, pourvu qu’ils remplissent deux conditions : être indépendants des pouvoirs systémiques et être ouverts aux revendications de la société civile. Il est toutefois nécessaire de compléter cette définition car l’espace public n’est pas uniquement un espace abstrait, symbolique, qui permet de légitimer la norme juridique et qui rend visible les problèmes politiques, c’est aussi un espace concret, physique, un espace d’engagement. En effet, trois raisons justifient que l'on ne limite pas l'espace public à une instance de médiation. La première est que l’espace public institutionnel engendre des dispositifs singuliers (conférences de citoyens, budget participatif, etc.) qui autorisent et contraignent l’action des élus et des citoyens. La deuxième est que l'espace public est territorialisé (Bussière, 2019). Or le territoire, quel qu’il soit, est un espace vécu, arpenté, ce n’est pas un espace purement cognitif. H. Rosa dit que l’espace public possède une dimension « viscérale » qui signifie « l’implication corporelle et affective des personnes dans des processus continus de rencontre au cours desquels leurs opinions et identités évoluent et se transforment de manière dynamique » (Rosa, 2022, p. 79). La troisième raison de faire de l’espace public un espace d’engagement est que, comme le rappelle H. Arendt, la politique ne se réduit pas à la communication : « De toutes les activités nécessaires existant dans les sociétés humaines, deux seulement passaient pour politique et pour constituer ce que Aristote nommait Bios politikos : à savoir l'action (praxis) et la parole (lexis) [...] » (Arendt, 1983, p.62) ». L'action politique est un engagement physique dans l'espace public, c'est-à-dire, le plus souvent, dans des lieux publics1 (Paquot, 2024) - des lieux physiques donc - dans lesquels les citoyens déploient diverses activités dont certaines (défilés, occupations de locaux, etc.) mettent en jeu leur intégrité physique. Cette double dimension imbriquée (médiation et engagement) de l’espace public en fait le cœur d’une démocratie entendue comme autogouvernement des citoyens, tant qu’une condition fondamentale est remplie : « la volonté des citoyens de se reconnaître mutuellement comme des concitoyens et des colégislateurs démocratiques sur un pied d’égalité […] » (Habermas, 2022 p. 30)
Conclusion dialogique ======**Espace public et connexion numérique**====== Pour de nombreux auteurs, l'avénement d'Internet et des réseaux sociaux numériques (RSN) modifie en profondeur l'espace public qui deviendrait un "espace public digital"(Davatos, 2018). Or, pour nous, souligner l'impact des RSN et affirmer que l'espace public devient numérique sont deux choses tout à fait différentes. Pour le dire très clairement, nous pensons que la notion d'espace public digital est un non sens théorique qui empéche de comprendre combien les RSN menancent la démocratie (Dacheux, 2020). En effet, toute expression publique partagée par un public ne crée pas un espace public. L’espace public est, nous l'avons vu, un espace de médiation et d’engagement où l’on définit de manière contradictoire ce qu’est l’intérêt général. Il faut donc deux conditions minimales pour que les espaces d’expression publique puissent être considérés comme des espaces publics : un, que l’expression soit politique, c’est-à-dire concerne la vie de la cité, le vivre ensemble ; deux que cette expression soit contradictoire, sinon on ne parle pas de communication politique mais de persuasion militante. Mais ces deux conditions nécessaires ne sont pas suffisantes, il faut, en effet, préciser également ce que vise l’expression publique politique : former une communauté (religieuse, ethnique, etc.)précise, ou transcender les appartenances communautaires singulières pour s’adresser à l’ensemble des citoyens ? Le phislosphe E. Tassin (1992)a écrit un texte important qui rappelle cette distinction entre espaces communautaires propres à des communautés singulières, et espace public qui permet de transcender les appartenaces communautaires particulières pour former une société politique. Il convient donc, selon nous, de distinguer trois types d’espace : -Les espaces d’expressions où il s’agit d’exprimer publiquement son avis. Ces espaces peuvent être soit des dispositifs permettant à des personnes de donner publiquement leurs sentiments sans forcément vouloir délivrer un message militant ; soit des espaces militants visant à diffuser une vérité politique. -Les espaces communs, des espaces de médiation et d’engagement où se déploient des expressions publiques politiques au service d’une communauté clairement identifiée. -Les espaces publics, des espaces de médiation et d’engagement où se développent des communications politiques contradictoires concernant l’ensemble des citoyens. Cette clarification est essentielle, puisque la nature des algorithmes régissant les RSN est de créer des bulles de filtres qui permettent de rassembler des personnes qui se ressemblent. Autrement dit de créer des communautés. La connexion numérique a donc permis de diversifier les expressions publiques, mais cette diversification ne pluralise pas l’espace public, elle multiplie les espaces communs.
Bibliographie Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983. Bussière A., Les territoires de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 2019. Dacheux E. L’espace public éclaté, Paris, CNRS éditions, 2024. Dacheux, E. (2020). « La connexion numérique ne favorise pas la délibération, elle menace la démocratie ». Terminal, N°128, https://doi.org/10.4000/terminal.6347 Dacheux E., Goujon D. (2020). Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, Toulouse, Eres. Davatos A. (2018). « From Public Space to Public Sphere: Discerning the Public Value of the Internet ». Social Ethics Society Journal of Applied Philosophy, Volume 4, Number 2.No Habermas J. « Un nouveau changement structurel de l’espace public politique ». in F. Albertini, L. Corchia [dir.], Habermas en terrain insulaire. Pise. Pisa university Press, 2022. Habermas J., « Political communication in Média Society ». Dresden, ICA Annual Convention, 2006. Habermas, J., Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997. Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978. Lefort, C., Essai sur le politique, Paris, Seuil, 1986. Negt, O., L’Espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007. Paquot, T., L'espace public, Paris, La découverte, 2024. Rancière J., Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000. Tassin E., « Espace commun ou espace public ? », Hermès, N°10, 1992.
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15/10/2021

L’allocation universelle : changement de cap radical ou accélération vers une société de marché ?

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus (figure N° 2).
Figure N° 2 : Typologie des différentes formules d’Allocation universelle.

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- L’allocation universelle comme outil de régulation. Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.
- L’allocation universelle comme outil de justice sociale. Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.
- L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché. Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.
- L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme qui est celle d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.
Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Notes

[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.
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01/04/2022

La vision politique de T. Piketty et la place du Revenu d’existence

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Thomas Piketty est un économiste de renom. Il est professeur à l’école d’économie de Paris et s’intéresse à la questions des inégalités. Son approche est singulière pour plusieurs raisons : c’est une approche historique qui s’inscrit dans la longue durée, c’est une approche globale qui s’intéresse à la comparaison internationale (Europe, États Unis, Inde, Chine …). Son travail s’ouvre largement aux sciences sociales (il est d’ailleurs directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales ) mais reste centré sur un travail statistique qui s’intéresse aux écarts entre déciles et non aux évolutions moyennes. Surtout son travail est résolument hétérodoxe, il s’oppose au laisser faire libéral et se revendique d’un socialisme participatif. Son ouvrage phare, traduit en 40 langues et vendu à 2,5 millions d’exemplaires, s’intitule Le capital au XXIème siècle. Dans cette première partie nous allons relater sa vision de la politique (A) puis nous présenterons ses propositions pour une société en se centrant sur un sujet que nous partageons, celui du revenu d’existence (B).


A. La société juste selon Piketty.


Dans le dernier chapitre de Capital et idéologie qui s’intitule Eléments pour un socialisme participatif au XXIème siècle, il définit ce dernier comme étant : « une nouvelle perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs ». Il poursuit : « Qu’est-ce qu’une société juste ? Dans le cadre de ce livre, je propose la définition imparfaite suivante. La société juste est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. Parmi ces biens fondamentaux figurent notamment l’éducation, la santé, le droit de vote et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. La société juste organise des relations socioéconomiques, des rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possibles.[…] Cette définition imprécise de la société juste ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut. Seule la délibération collective peut permettre d’aller plus loin, sur la base des expériences historiques et individuelles dont nous disposons, et de la participation de tous ses membres. C’est d’ailleurs pourquoi la délibération est à la fois une fin et un moyen. » (Piketty, 2019, p.1113).
Cette déclaration permet de préciser trois points caractérisant la vision de l’auteur : sur le plan économique il n’est pas libéral puisque la société juste ne repose pas sur les arbitrages de marché mais doit être organisée, c’est-à-dire régulée par le politique. Il n’est pas non plus marxiste puisque cette régulation politique doit s’opérer par la délibération du plus grand nombre et non pas être le fait d’experts étatiques. Sur le plan politique, il se rapproche des libéraux (au sens américains du terme) et notamment de John Rawls qu’il cite explicitement. Par contre, il s’en détache en affirmant qu’il faut : « se méfier des principes abstraits et généraux de justice sociale et se concentrer sur la façon dont ils s’incarnent dans des sociétés particulières et dans des politiques et des institutions concrètes ». (Piketty, 2019, p. 1114). De plus, cette recherche de la société juste le place dans la filiation Kantienne que revendique également Rawls et Habermas pour qui la politique est l’organisation du juste. Cette vision politique débouche sur des mesures concrètes de réduction des inégalités par la propriété sociale et par l’impôt. Dans le cadre de ces mesures T. Piketty évoque, même si ce n’est pas central chez lui, la question du revenu d’existence. Nous allons présenter ses propositions en la matière en nous référant à ses deux derniers ouvrages.


B. Les propositions de T. Piketty autour du revenu d’existence.


Dans son dernier ouvrage, Une brève histoire de l’égalité, Piketty évoque la question du revenu de base, version édulcorée du revenu d’existence (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Il critique cette approche qui laisse beaucoup de personnes sans protection : les plus jeunes, les personnes sans compte bancaire … De plus, il est favorable à l’extension de ce type de mesure de revenu minimum aux travailleurs à bas salaires. Pour ce faire, il propose « un système de versement automatique sur les bulletins de salaires et les comptes bancaires, sans que les personnes concernées aient à le demander, en lien avec le système d’impôt progressif (également prélevé à la source) » (Piketty, 2021, p. 229). Cette mesure permet de lutter contre le non recours au droit au revenu minimum en supprimant les démarches d’obtention de ce revenu. Comme ce plancher serait insuffisant pour lutter contre les inégalités il conviendrait, selon l’auteur, d’ajouter : « un outil plus ambitieux qui pourrait être appliqué en complément du revenu de base […] le système de garantie de l’emploi récemment proposé dans le cadre des discutions sur le Green New Deal » (Piketty, 2021, p. 229).
De plus, Thomas Piketty propose dans Capital et idéologie (proposition en partie reprise dans Une brève histoire de l’inégalité) que : « le système fiscal de la société juste repose sur trois grands impôts progressif : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage et impôt progressif sur le revenu » (Piketty, 2019, p. 1129). Ce dernier impôt, dans lequel Piketty inclut aussi les cotisations sociales et les taxes progressives sur les émissions carbone, financerait les dépenses publiques, en particulier le revenu de base et l’État social. Les autres systèmes d’imposition sont censés rapporter environ 5 % du revenu national et permettraient de : « mettre en place un système de dotation en capital versé à chaque jeune adulte (par exemple à l’âge de 25 ans) […] par construction un tel système permet de diffuser la propriété à la base tout en limitant sa concentration au sommet » (Piketty, 2019, p. 1129). L’auteur parle de mise en place d’un système « d’héritage minimal » . « Pour fixer les idées, cet héritage minimal pourrait être égal à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros si la moyenne est de l’ordre de 200 000 euros, comme cela est le cas en France actuellement) et versé à tous à l’âge de 25 ans » (Piketty, 2021, p. 231). Cette idée de taxation du patrimoine pour permettre à tous d’accéder à la propriété se trouvait déjà dans les propositions de l’inventeur du revenu d’existence Thomas Paine. Dès lors, cette proposition de dotation initiale couplée à ses remarques sur le revenu de base viennent nourrir les débats autour du revenu universel. Ce débat est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduit à une triple crise : économique, politique et écologique (Dacheux, Goujon, 2020). Aussi, pour nourrir à notre tour ce débat nous allons commenter de manière critique ces propositions et la vision politique qui les sous-tendent.


Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,


Notes


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24/05/2020

Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.

Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer

Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.


Références bibliographiques citées


Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

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Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.


Développement didactique

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.


Conclusion dialogique

Conclusion : délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer


Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

Bibliographie

Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].




Lien avec des expériences existantes
  • Eccap et Economie sociale et solidaire
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16/05/2021

Le revenu d’existence par création monétaire : un outil facilitant le changement de cap.

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Ce texte est une présentation courte du Revenu d'existence par création monétaire. Une présentation plus longue est disponible dans :
E. Dacheux, D. Goujon, Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, ERES, 2020.


Pour faire face à la crise économique profonde qui se dessine les pays de l’union européenne à l’image de ce qui se fait aux États Unis préparent des plans de relance massif. Ces plans aux sommes vertigineuses posent en creux le lien existant entre distribution des revenus et création monétaire. En effet, pour changer de cap, l’Europe doit répondre à un double défi : changer radicalement notre rapport à la monnaie et assurer à tous un droit de vivre dans la dignité. Dans cette perspective la question du revenu d’existence par création monétaire constitue un élément original de réponse.
Le revenu d’existence peut devenir, après la paix en Europe, une nouvelle utopie mobilisatrice pour l’Union Européenne. Encore faut-il, à l’image de notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire (RECRE), accompagner cette nouvelle façon de distribuer le revenu d’une révolution démocratique et d’une révolution économique.

Une révolution démocratique : rompre avec la démocratie libérale

La crise sanitaire actuelle nous le rappelle durement : les questions économiques, sont des questions politiques. Comme l’a montré tristement l’imbroglio sur les masques, les questions « que produire » et « en quelles quantité » ? Pour qui ? Comment ? relèvent bien d’un débat démocratique et non d’un simple choix technico-économique. Cependant, le problème est que la démocratie libérale est, comme l’indiquait Habermas, à bout de souffle[1]. Les élites dirigeantes prisonnières de lobbies ne sont plus en phase avec une opinion publique qui se sent exclue des choix. Dès lors, la critique légitime d’un système représentatif professionnalisé autocentré devient le terreau fertile où s’enracinent les populistes nationalistes. L’inefficacité du système politique, rendu encore plus criante par la pandémie, alimente une défiance vis-à-vis de la démocratie et rend l’autoritarisme d’autant plus acceptable que l’urgence sanitaire et climatique impose des choix radicaux contraignants. Pour éviter d’être bloqué entre, d’un côté, une impuissance politique liée à la soumission au marché et, de l’autre, un dictat sanitaro-environnemental, il est nécessaire de rompre avec la démocratie libérale. C’est le cas de la démocratie radicale prônée par J. Dewey. En effet, la démocratie, pour cet auteur, ne se réduit pas aux libertés négatives garanties par les droits de l’homme, elle est la liberté de faire individuellement et collectivement ses propres expériences. « Si on me demande ce que j'entends par expérience dans ce contexte, je répondrai qu'elle est cette libre interaction des individus avec les conditions environnantes, en particulier avec l'environnement humain, qui aiguise et comble le besoin et le désir en augmentant la connaissance des choses telles qu'elles sont. La connaissance des choses telles qu'elles sont est la seule base solide de la communication et du partage toute autre communication signifie la sujétion de certaines personnes à l'opinion d'autres personnes » (Dewey, 1997, p. 5).
Ainsi, la démocratie radicale est un effort continu vers l'émancipation de chacun par la contribution de tous. C'est en délibérant collectivement que les citoyens constituent, ce que Dewey appelle un public (les personnes qui se sentent concernées) chargé résoudre les problèmes rencontrés. Cette démocratie radicale délibérative est particulièrement bien adaptée aux choix des évolutions sociétales imposées par la crise sanitaire et écologique que nous vivons. Comme l’a montré le mouvement des gilets jaunes, on ne peut pas adopter des mesures de sauvegarde de la planète sans associer, au préalable, les citoyens à la décision publique : ce qui se fait sans les citoyens se fait contre eux. Cela vaut aussi pour la crise actuelle, où le confinement a été imposé d’en haut en jouant sur l’urgence et la peur et non suite à un large débat transversal impliquant l’ensemble des composantes de la société. On demande de la soumission, non un consentement éclairé, ce qui risque, à terme, de nuire au respect du confinement et constitue un affaiblissement certain de la démocratie.

Une révolution économique : une régulation démocratique de la monnaie

A partir du moment où l’on accepte l’idée que la rareté n’est pas naturelle et où les principales décisions économiques doivent être prises par les citoyens, on débouche sur une la révolution économique. L’économie n’est pas, comme cela est présenté trop souvent, l’ensemble des activités d’échanges régulé par la loi de l’offre et de la demande. C’est la sphère des échanges monétaires, c’est-à-dire des activités de production monétisées qui donnent lieu à la distribution de revenus monétaires permettant à la fois la répartition du produit et son écoulement dans la dépense. La monnaie n’est donc pas neutre mais joue un rôle central. Dans l’actuel régime productiviste, la monnaie est au service de la croissance et de l’accumulation du capital dans un régime post-productiviste, la monnaie doit être mise au service de l’intérêt général et de l’écosystème. C’est ce que nous appelons la monnaie délibérée, la monnaie de la démocratie radicale. Une monnaie plurielle contrôlée par les citoyens qui décident de sa limitation, de son affectation et, par là-même, ce qu’elle contribue ou pas à valoriser économiquement (Dacheux, Goujon, 2016).
Dans ce cadre de gestion démocratisée de la monnaie, la distribution de revenus n’est plus automatiquement connectée à la production. Cela permet à la fois de s’affranchir de la centralité du travail et de verser à toute personne un revenu d’existence primaire. Ce revenu, obtenu par création monétaire, n’est pas lié à la fiscalité mais dépend du choix des citoyens. La justification de ce revenu d’existence n’est pas prioritairement économique (rationaliser les prestations sociales ou libéraliser le marché du travail), ou social (lutter contre les inégalités, financer le bénévolat) mais politique rendre effectifs les droits de l’homme (égale dignité de vivre) et favoriser la démocratie radicale en permettant la liberté radicale (celle du choix de vie). On le voit, un tel revenu distributif s’éloigne profondément des projet actuels post crise ou le revenu universel est pensé comme une manière d’atténuer les effets de la crise économique dévastatrice qui s’annonce. Ce revenu, qui n’a d’ailleurs rien d’universel puisqu’il est destiné aux travailleurs victimes de la crise, est appelé à jouer un rôle de « flexi-sécurité ». Il n’est donc pas une rupture culturelle mais la prolongation de l’existant : rationaliser l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement monétaire unique mis au service de la flexibilité salariale et de la compétitivité économique. Il s’agit de garder le même modèle mais de le rendre plus résiliant aux attaques virales qui le déstabilisent. Notre proposition rompt, quant à elle, totalement avec cet ancien modèle.

Le RECRE : une transition vers une société solidaire, démocratique et écologique

Tel que nous le concevons RECRE (Revenu d’Existence par CREation monétaire), est le versement mensuel, individuel et inconditionnel d’un revenu permettant de vivre dans la dignité en dehors de toute obligation productive. Cette création monétaire ne repose donc pas sur une dette et la création d’une production, mais sur une valeur commune liant la société : le droit pour tous de vivre dans la dignité. La contrepartie de cette création monétaire, c’est la société dans son ensemble qui, au nom de la dignité humaine, s’oblige à offrir à chaque habitant du territoire la possibilité d’échapper à la pauvreté tout en garantissant une liberté réelle : celle de participer au non à la production collective. Ce surcroît de monnaie qui consiste à créditer chaque mois le compte courant de tous les habitants d’un territoire est bien un revenu primaire qui donne un droit sur la production globale. Il ne s’agit donc pas d’une redistribution dépendante des prélèvements publics sur la production privée et publique, mais d’un droit de tirage délimité démocratiquement lors de procédures délibératives. RECRE est ainsi un outil radical au service de la démocratie radicale.
C’est aussi un levier facilitant la transition écologique. Tout d’abord c’est une rupture radicale avec l’imaginaire productiviste qui emprisonne nos sociétés dans les contraintes du marché. Plus pragmatiquement, RECRE permet à tous ceux qui se sentent proches de la décroissance d’assumer leur choix sans pour autant sombrer dans la pauvreté. De plus, une telle allocation est parfaitement compatible avec des dispositifs incitatifs à la participation écologique comme le revenu contributif proposé par B. Stiegler ou le revenu de transition écologique développé par S. Swaton. Par ailleurs, RECRE peut contribuer à la relocalisation de l’économie en étant, pour partie, versé en monnaies locales. Enfin, le revenu proposé permet de rompre avec la logique court termiste engendrée par l’insécurité économique et la précarité au travail. Il permet de se projeter dans le futur et met fin à l’opposition entre les actions permettant d’assurer la fin du mois et celle permettant de lutter contre la fin du monde.
RECRE une utopie totalement irréaliste ? Oui dans le cadre de pensée monétariste dominant d’avant la crise. Non depuis la décision de la banque centrale européenne de créer des milliards d’Euro pour atténuer la récession. Non surtout, face à l’obligation d’aller au-delà de la politique bancaire de quantitative-easing en pratiquant un quantitative-easing for the people qui consiste à distribuer de la monnaie, crée ex nihilo, aux acteurs économiques que sont les ménages et les entreprises. Cette pratique, appelée « hélicoptère monétaire » par Milton Friedman, peut être mise en place de façon classique sous forme d’aides temporaires aux victimes ou alors s’inscrire dans un projet de réforme sociétale comme RECRE.
Pour sauver le projet européen fragilisé encore un peu plus par l’épreuve du COVID-19, il convient de rompre avec la théorie de petits pas chère à Jean Monnet. Face à l’urgence sanitaire et écologique, la tiédeur théorique renforce l’impuissance académique. Pour construire « les jours heureux » du monde d’après, nous devons tous, chercheurs compris, cesser d’être les spectateurs rationnels et modérés d’un monde qui court à sa perte. Seul un large débat osant ouvrir l’espace des possibles est susceptible de redonner à l’Union Européenne son ambition émancipatrice. Le monde d’après n’est pas la restauration du monde d’avant. Il s’invente et se libère par la délibération.

Références bibliographiques

Dacheux E., Goujon D. (2016), Pas de transition sans une nouvelle approche de la monnaie : pour une monnaie délibérée, The conversation, 24 mai.
Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, La Découverte.
Dewey J. (1997), « La démocratie créatrice : la tâche qui nous attend », Horizons philosophiques, vol 5, N°2 (1939).
Graeber D. (2001), Toward an Anthropological Theory of Value, New York, Palgrave.
Habermas J. (2000), Après l’Etat-nation. Une nouvelle constellation politique, Paris, Fayard.
Perrin J. (2010), « Remettre la valeur au cœur des débats en sciences économiques », texte en ligne sur le site de PEKEA, consulté le 31 juillet.
Polanyi K. (2007), « Le sophisme économiciste », Mauss, N°29.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.



Notes

[1] En 2000, J. Habermas, dans un ouvrage où il évoquait l’Union Européenne, écrivait : « Dans un système ébranlé par ses pratiques néolibérales, le processus de prise de décision politique est coupé de son terreau. Les élections démocratiques ne servent que de trompe-l’œil pour masquer la domination des élites qui tournent en vase clos. » (Habermas, 2000, p. 4).
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31/01/2023

Refaire le monde de demain, c’est se défaire des habitudes numériques d’aujourd’hui

  • Dacheux Eric
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Une démocratie pour vivre ensemble Politiser la technique et nos pratiques Enchanter nos mondes
Aujourd'hui, notre société est dite de communication. Cette appellation ne signifie pas que la société de consommation est morte. Elle désigne, plutôt, le fait que, aujourd'hui, les industries de la communication (publicité, jeux vidéo, informatique, télécommunication, etc.) sont les industries phares de notre système économique. Or, si ce système a, globalement, souffert de la pandémie, puisque la plupart des pays ont connu un recul de la croissance, les outils numériques semblent être les grands vainqueurs de cette crise. Ils permettent de rester en contact à distance alors que chacun reste confiné, ils sont indispensables au télé-travail et jouent un rôle croissant dans le temps libre (écoute de musique, visionnage de séries, etc.). De là, à voir en eux les moyens de résoudre tous les problèmes à venir, y compris démocratiques, il n’y a qu’un pas. Un pas qu’il serait souhaitable de ne jamais franchir. En effet, non seulement la connexion numérique ne réduit pas l’incompréhension humaine mais, les outils numériques marchands menacent l'écologie et la démocratie.

Les outils numériques contre l'écologie


Le numérique n’existe pas[1]. Ce qui existe, en revanche, ce sont des dispositifs numériques très différents les uns des autres ayant des usages extrêmement diversifiés. Cependant, la volonté homogénéisante qui se cache derrière l’appellation « le numérique » signale une vision du monde qui cherche à s’imposer à tous, une idéologie. Cette idéologie ne nous projette pas dans une société post-capitaliste plus écologique et plus solidaire, elle supporte un techno-capitalisme faisant la part belle aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Elle prétend œuvrer à l’avènement d’une société de communication, mais prolonge une société de consommation où l’obsolescence n’a plus besoin d’être programmée tant l’accélération technologique déprécie continuellement les produits numériques précédents.

Cette course technologique est polluante car elle contribue au gaspillage. Loin de s'inscrire dans une économie circulaire, nos smartphones et nos consoles de jeux sont remplacés alors qu'ils sont en parfait état de marche. De plus, ces outils numériques sont très gourmands en énergie : ils représentent, par exemple 13,5 % de la consommation d’électricité en France. Au niveau mondial ils totalisent 4 % des émissions de gaz à effet de serre (contre 2 % pour le transport aérien)[2]. Si les outils numériques constituaient un pays, ce dernier serait le deuxième plus gros consommateur d’énergie au monde et le quatrième plus gros émetteur de gaz à effet de serre. L'économie numérique n'est pas une économie virtuelle, plus elle se déploie plus il faut construire des ordinateurs, bâtir des réseaux, exploiter des terres rares pour les composantes, recycler les batteries polluantes. L'économie numérique s'ajoute à l'économe classique, le mel ne tue pas le courrier, la viso-conférence n’empêche pas les réunions en présence, etc. La pollution de l’industrie numérique s'ajoute ainsi à la pollution des industries traditionnelles et c'est la planète entière qui souffre davantage.

Les GAFAM une menace pour la démocratie


A elles seules les plus grosses entreprises du numérique, les GAFAM, représente 7 300 milliards de dollars de capitalisation boursière. C’est autant que l’ensemble des entreprises cotées de la zone euro et 20 % de toutes celles qui le sont aux États-Unis. Cette puissance économique menace la démocratie. Tout d'abord, ces entreprises deviennent plus puissantes que bien des États et négocient, en leur faveur et loin des débats publics, des avantages fiscaux. Or, les recettes fiscales contribuent aux politiques publiques de redistribution et peuvent ainsi jouer un rôle important dans la lutte contre les inégalités. Faute de cette politique redistributive, les inégalités augmentent. Or plus l'horizon d'égalité s'éloigne, plus s'éloigne le soutien à un système politique marqué par l'égalité : la démocratie. De plus, les applications et logiciels contrôlés par les GAFAM reposent sur l'exploitation d'un filon : nos données personnelles. Cette exploitation qui permet d'avoir des comptes mel ou des logiciels de visio-conférence gratuits, est un danger majeur pour nos libertés. Non seulement nos écrits, nos photos, nos vidéos, bref une part importante de notre intimité devient la propriété privée de multinationales mais, en plus, ces données intimes, sont agrégées et permettent de connaître nos goûts, nos orientations sexuelles, nos préférences politiques, menaçant ici une de nos libertés individuelles les plus fondamentales : avoir le droit à une vie privée qui ne regarde que nous. Pour le dire autrement, les outils numériques proposés par les GAFAM nous font rentrer dans une ère de servitude volontaire numérique : pour aller plus vite et dépenser moins, nous donnons le pouvoir à quelques multinationales en consentant à transformer notre intimité en marchandise.

Les algorithmes, ces instructions informatiques qui sont censées résoudre des problèmes que nous posons aux outils informatiques vendus par les GAFAM, nous incitent à passer toujours plus de temps derrière nos écrans, orientent nos choix de films et de livres, guident nos choix amoureux sur les plate-formes de rencontre, nous renvoient prioritairement sur certains sites quand nous tapons des mots clefs sur nos moteurs de recherche, bref influencent notre vie quotidienne sans que nous n'ayons aucun moyen de contrôle sur eux. Les algorithmes utilisés par les GAFAM sont, en effet, protégés et inaccessibles pour le commun des mortels. Du coup, nous n'avons aucun moyen de contrôler ces programmes qui pèsent beaucoup plus sur nos choix quotidiens que les recommandations des influenceurs ou les prescriptions des experts. Contre les avis subjectifs des influenceurs du net ou les recommandations rationnelles des experts, nous pouvons exercer notre esprit critique. Mais comment prendre le recul nécessaire face à des instructions informatiques invisibles ? Ces algorithmes sont donc un danger car nous ne les contrôlons pas, ils cherchent à influer sur nos décisions alors que nous n'avons aucune chance d'influer sur leur contenu. Leur but est d'aider les GAFAM à faire plus de profits, pas de favoriser une distance critique individuelle ou un bien être collectif.

Pour le dire autrement, les algorithmes réduisent nos marges de manœuvre, ils diminuent notre autonomie. Or, la démocratie est justement autonomie – auto (soi même) et nomos (la norme, la loi). En démocratie ce n'est pas Dieu, le chef suprême ou les GAFAM qui font les lois qui nous gouvernent, mais les humains qui font, défont et refont les règles qui leur permettent de vivre ensemble. Plus nos choix dépendent d’algorithmes marchands, plus l'autonomie politique de chacun diminue et plus la démocratie s'affaiblit. D'autant plus que les algorithmes actuels nous orientent vers le même. Si vous avez aimé tel film vous aimerez tel autre. Il ne s'agit plus de s'ouvrir à l'autre, d’explorer des habitudes et des goûts nouveaux, mais de renforcer l’existant, de rester dans sa bulle de confort. Or, communiquer ce n'est pas rester chacun dans sa bulle, c'est prendre le risque de s'efforcer de bâtir une bulle commune. De même construire une démocratie, ce n'est pas simplement laisser chacun explorer sa manière de voir le monde, c'est construire, à partir des singularités, une vision commune, un intérêt général qui n'est pas réductible à la somme des intérêts particuliers.

Pistes pour combattre la connexion numérique marchande


La plus simple et pourtant la plus difficile vue la place des outils numériques dans nos vies quotidiennes est la déconnexion. Déconnexion radicale (plus d’internet, de smartphone etc.), déconnexion mesurée (éteindre la wifi et le portable tous les jours entre 20H et 7H et les week end) ou déconnexion de survie (se réfugier dans une maison sans réseau avant de faire un burn out).

On peut aussi essayer d’ utiliser les ressources de la concurrence et de la loi. Ne pas utiliser Google comme moteur de recherche mais Lilo, ne pas avoir de compte Microsof ou Amazon, utiliser un bloqueur de publicité, refuser systématiquement tous les cookies quand nous surfons sur Internet etc. On peut également participer à la belle aventure du libre. Soutenir financièrement ou mieux, participer activement à la communauté Framasoft qui met au point et diffuse gratuitement des alternatives logiciels libres aux produits des Gafam on peut aussi acheter ou louer un FairPhone et prendre un abonnement à des opérateurs écologiques et solidaires comme Télécoop. Il est enfin possible de travailler avec du matériel informatique recyclé et/ou accepter de payer un peu plus cher son électricité chez un fournisseur d'énergie alternative comme Enercoop.

Le mieux cependant est de redécouvrir les joies de la communication directe. Penser le monde de demain autour du verre de l’amitié. A nouveau se toucher et se sentir. Oui se sentir, se renifler comme les animaux sensibles que nous sommes. Faute de quoi, rappelle avec juste raison Frédérique Vianlatte, « L’autre n’empeste plus, il ne sent pas bon non plus. L’autre n’est plus qu’une image, un ensemble de pixels sans arôme. Le parfum de la vie s’évapore, reste juste l’effluve des gaz d’échappement[3] ». La connexion n’est pas un engagement de tous nos sens dans la relation, la connexion est la possibilité d’entrer en relation sans s’engager physiquement, un ersatz d’interaction, un échange sans danger, mais sans saveur non plus ! Refaire le monde de demain, c’est se défaire des habitudes numériques d’aujourd’hui.




Notes

[1]Vitali-Rossi, M. (2019). « Le numérique une notion qui ne veut rien dire », The conversation, 15 juillet.
[2]Sources :
- Le guide La face cachée du numérique de l'ADEME
- Un rapport du Sénat du 23 juin 2021
[3]Extrait de F. Vianlatte, Pour résister au capitalisme faisons la sieste, L'harmattan, 2020.
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15/10/2021

Retour sur une critique d’une allocation universelle : le principe d’inconditionnalité

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
L’allocation universelle consiste en une distribution d’un revenu monétaire inconditionnel. Toute personne quel que soit son âge, son activité économique et/ou sociale a le droit de vivre dans la dignité. Cette inconditionnalité est l’objet d’une forte critique. Une critique des défenseurs de la société productiviste qui veulent continuer à conditionner l’obtention d’un revenu à un travail. Une critique des tenants de la transition écologique qui veulent conditionner le revenu d’existence à des engagement environnementalistes.
Faut-il une conditionnalité à la distribution d’un revenu d’existence ? Cette question occupe la première place dans les débats. Pour illustrer ces derniers nous allons relater deux propositions récentes de distribution du revenu alternatif à la distribution salariale classique : le revenu d’engagement pour les jeunes du Président Macron et le revenu de transition écologique de S. Swaton.
La première proposition s’inscrit dans le monde d’avant du système productiviste capitaliste et la seconde au contraire se réclame du dépassement de ce système au nom d’une écologie responsable et solidaire.
Pourtant si elles s’ancrent dans des projets de société opposés, ces deux propositions ont un point commun : contester l’inconditionnalité du versement d’un revenu d’existence. Nous allons successivement examiner les arguments mis en avant, puis nous les contesterons pour montrer que l’inconditionnalité renforce les libertés démocratiques et s’inscrit ainsi dans un projet global d’émancipation.

Le revenu d’engagement : donner un revenu sous condition d’insertion


Le 12 juillet 2021 lors d’une allocution consacrée aux suites du COVID et à la reprise économique, le président Macron a évoqué la création d’un revenu d’engagement pour les jeunes sans travail, sans revenu et sans formation. Cette création ne serait en fait qu’une simple extension de la garantie jeune. Cette dernière crée par F. Hollande est un dispositif qui bénéficie à 200 000 jeunes entre 17 et 25 ne pouvant légalement bénéficier du RSA (Revenu de Solidarité Active). Ces jeunes artificiellement écartés des filets de sécurité sociaux doivent pour toucher une allocation de près de 500 euros mensuels s’engager auprès des missions locales dans un parcours d’insertion. L’objectif du président Macron est d’étendre le dispositif à une population plus large en visant environ 1 millions de jeunes adultes tout en renforçant l’aspect « donnant-donnant » du dispositif. Il ne s’agit pas de faire en sorte que la jeunesse ait de quoi vivre décemment, mais de les inciter à s’insérer dans le marché de l’emploi. La centralité du travail n’est pas remise en cause. Les questions sur les conditions de travail, la finalité des emplois ou l’intérêt écologique des postes proposés ne sont pas évoqués. Faire la preuve de son inscription dans la société productiviste doit rester le sésame de l’accès au revenu. Il s’agit moins d’un nouveau droit que d’une nouvelle obligation : s’inscrire coûte que coûte sur le marché du travail pour obtenir le minimum vital. Ce qui est visé c’est l’employabilité des jeunes et non la valorisation d’un droit à la dignité. Il est à remarquer que ce dispositif restreint à la jeunesse est beaucoup moins ambitieux que la promesse électorale du candidat Macron d’instauration d’un« revenu universel d’activité », devant permettre de limiter l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement social unique. Néanmoins, la même logique est à l’œuvre, conditionner le revenu à un engagement de l’individu à participer au système productif. Même si dans bien des cas cet engagement est purement formel (s’engager dans une formation, améliorer son CV, postuler à des emplois …), l’adhésion à l’idéologie du plein emploi accessible à tous, reste un idéal indiscutable.

Le revenu de transition écologique : donner un revenu sous condition d’engagement écologique


Selon Sophie Swaton[1], le revenu de transition écologique «s’appuie sur trois composantes et pas seulement sur un revenu monétaire inconditionnel comme dans le cadre du revenu de base. 1 : un revenu de soutien direct à une activité de type écologique ou sociale compatible avec les limites de la biosphère. Tous les métiers sont à remplacer sous le prisme de la durabilité. 2 : Ce revenu est complété par un accompagnement sur mesure des porteurs de projets qui manque aujourd’hui trop souvent à leur réalisation. 3 : Enfin, est également prôné l’adhésion à une structure démocratique au sens large du terme, favorisant le sentiment d’appartenance et la mutualisation des projets, au-delà d’un versement monétaire individuel ». Plus concrètement, il s’agit, vu l’urgence climatique, de conditionner l’octroi d’un revenu d’existence à la réalisation d’actions durables. De plus, ce revenu, pour favoriser l’autonomie entrepreneuriale, serait complété par un dispositif d’encadrement (qui, lui, serait inconditionnel) pour aider ceux qui le souhaitent à réaliser leurs projets écologiques. Enfin, pour échapper à un repli individualiste, il serait obligatoire d’adhérer à la gouvernance démocratique du dispositif. On le voit, il s’agit, dans l’esprit de l’auteure qui a consacré sa thèse au revenu d’existence, d’essayer de rendre acceptable le principe d’un revenu universel en le conditionnant à des engagements écologiques et démocratiques. Cette conditionnalité répondant à une critique morale souvent adressée à l’encontre du revenu d’existence : il est injuste que ceux qui ne fassent rien bénéficient d’un revenu, ce serait encourager le droit à la paresse.
La conditionnalité est donc au cœur des deux propositions évoquées. Une condition d’intégration dans la société productiviste pour le projet d’E. Macron, une condition d’engagement dans la transition pour S. Swaton. Certes les projets se positionnent différemment vis-à-vis du revenu d’existence : le dispositif de Macron vise à écarter l’élargissement du RSA aux moins de 25 ans alors, qu’au contraire, le dispositif de S. Swaton cherche à rendre plus juste et écologique le principe d’un revenu universel. Cependant on retrouve, dans les deux cas, la même conception morale : pas de revenu sans participer à une activité économique utile à la société.

Trois débats pour changer de cap

Cette conception morale peut et doit être débattue. Premier débat, celui de la participation à la vie démocratique. La démocratie représentative est aujourd’hui malade. Elle doit être remplacée par une nouvelle conception de la démocratie. La plus exigeante, mais aussi la plus proche du sens étymologique (le gouvernement du peuple par le peule), est celle prônée par le philosophe John Dewey : une société est démocratique quand les personnes qui se sentent concernées par un problème peuvent elles-mêmes résoudre ce problème. Or, aujourd’hui, pour résoudre nous-mêmes les problèmes écologiques qui nous concernent tous, il faut, comme l’a montré la convention citoyenne sur le climat, bénéficier d’une ressource rare, le temps : prendre le temps de comprendre l’origine du problème, prendre le temps de s’informer sur les solutions possibles, prendre le temps de peser le pour et le contre, prendre le temps de confronter les points de vue, prendre le temps d’élaborer des propositions concrètes, etc. Or où prendre ce temps de la participation politique si ce n’est sur le temps de l’activité économique ? Le revenu d’existence inconditionnel permet, à tous ceux qui le souhaitent de participer à la vie politique. Cette dernière cesse alors d’être une activité réservée aux professionnels (élus, lobbystes, etc.) pour (re)devenir une activité à part entière des habitants.

Le deuxième débat que soulève cette conception morale est celui de la liberté. Est-ce que la liberté, c’est uniquement la liberté de choisir les produits que l’on consomme, le métier que l’on fait, les élus qui nous gouvernent ou est-ce que la liberté c’est choisir son mode de vie ? En quoi une activité spirituelle ou ludique serait inférieure et plus répréhensible qu’une activité économique ? Allons plus loin et provoquons un peu, en quoi le droit à la paresse serait un droit socialement plus nuisible que le droit à la propriété sur lequel se fonde le capitalisme ?

Troisième et dernier débat que réclame cette conception morale : le droit à la dignité n’est-il pas supérieur au devoir d’activité ? Vivre dignement, avoir un revenu permettant d’avoir un logement salubre, de manger à satiété et d’élever correctement ses enfants, n’est-ce pas l’un des droits humains les plus fondamentaux ? Que l’on soit handicapé ou bien portant, jeune ou vieux, fort ou faible, noir ou blanc, n’a-t-on pas le droit d’échapper à la misère, au froid et à la faim ? Est-ce que seules les personnes que les employeurs reconnaissent en capacités physiques et psychiques de contribuer à l’activité économique méritent de vivre dignement ? Nous ne le croyons pas. Parce qu’il met la dignité de l’être humain au-dessus de l’activité économique, l’allocation universelle inconditionnelle est un formidable outil d’émancipation.

Un outil d’émancipation certes insuffisant et imparfait, mais un outil qui permet de rompre avec la logique capitaliste qui fait de l’humain un instrument au service de l’économie. Un élément essentiel en tout cas pour le changement de cap.


[1] Tribune du revenu de base au revenu de transition écologique, libération, 09/06/2021

Notes

L’allocation universelle consiste en une distribution d’un revenu monétaire inconditionnel. Toute personne quel que soit son âge, son activité économique et/ou sociale a le droit de vivre dans la dignité. Cette inconditionnalité est l’objet d’une forte critique. Une critique des défenseurs de la société productiviste qui veulent continuer à conditionner l’obtention d’un revenu à un travail. Une critique des tenants de la transition écologique qui veulent conditionner le revenu d’existence à des engagement environnementalistes.
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15/10/2021

Revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle … les multiples visages du revenu d’existence

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes. L’idée de ce texte est d’expliciter ces différentes conceptions afin de clarifier les débats académiques et militants.
Au moment de la révolution française, l’américain Thomas Paine, dans la « Justice Agraire », propose d’instaurer un revenu garanti financé par impôt sur la rente foncière qui serait versé à tous les individus âgés de 21 ans. Pour lui, il s’agit d’indemniser les individus de l’appropriation des sols par les propriétaires terriens. Deux cent vingt-cinq ans après, dans le berceau des droits de l’homme, les individus âgés de 21 ans n’ont toujours pas le droit à une revenu garanti inconditionnel. En pleine crise sanitaire, la situation des étudiants inquiète mais on ne cherche pas à sécuriser leur existence par extension du RSA. Sans doute par peur de rendre oisive la jeunesse ce qui montre bien que derrière la question économique du revenu d’existence se cache la question philosophique du travail. Effectivement, derrière les différents termes faisant référence à ce revenu d’existence nous avons des approches politiques contradictoires. C’est pourquoi il convient, de clarifier les approches contemporaines du revenu d’existence par la construction d’une typologie.

De façon schématique, le revenu d’existence est « tiraillé » entre deux conceptions de la justice (Gadreau et Goujon, 2000) : une conception individualiste et libérale favorable au respect du principe de liberté économique et une conception holiste et solidaire défendant le principe de respect de la personne. Ainsi, toute politique de revenu d’existence est amenée à se positionner par rapport à ces deux principes généraux.
Pour les libéraux, le revenu d’existence vise, à travers un mécanisme d’incitation à l’activité à valoriser le travail. Ce revenu doit permettre à l’individu de revenir à l’emploi. Il doit en même temps reposer sur un mécanisme simple qui limite les interventions de l’État. A l’inverse, les solidaristes défendent l’idée que ce revenu doit permettre aux individus de s’affranchir s’ils le souhaitent de l’obligation de travailler pour vivre dignement.
En matière de respect de la personne, le revenu d’existence pour les libéraux doit rechercher l’équité c’est-à-dire favoriser les plus démunis en pratiquant une discrimination positive, dans ce cas il est conditionné à un niveau de ressources. A l’inverse, pour les solidaristes, il doit s’adresser à l’ensemble de la population pour favoriser une égale liberté d’action.
En croisant ces deux dimensions, nous trouvons quatre formules de revenu d’existence (figure 1).

Figure N° 1 : Typologie des différentes formules de revenu d’existence.


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- L’allocation universelle est favorable à la liberté des choix de vie des individus et à une évolution du lien strict existant entre activité économique et obtention d’un revenu monétaire. Nous allons y revenir, car ce concept est polymorphe.
- Le revenu différentiel, quant à lui, valorise le droit de vivre en offrant aux exclus de l’activité économique une garantie inconditionnelle de ressources. Le revenu minimum d’insertion (RMI) tel qu’il a été défini en 1988 correspondait à ce type de revenu. En effet, le dispositif se proposait de donner à tous un revenu décent pour éviter l’exclusion sociale. L’incitation au travail n’était pas l’objectif visé puisque les revenus d’activité venaient en substitution et non en complément du revenu d’existence. Il en va de même de l’expérience finlandaise qui a expérimenté - de janvier 2017 à décembre 2019 - un revenu de base de 560 euros mensuels, alloués sans condition en particulier sans que le bénéficiaire s’engage à chercher un emploi. Toutefois, ce revenu de base est bien différentiel puisque le montant reçu est soustrait des éventuelles allocations perçues.
- Le revenu complétif sécurise la situation des plus démunis tout en les incitant à exercer une activité rémunérée, l’aide étant, de façon dégressive et jusqu’à un certain plafond, cumulable aux revenus d’activité. C’est ce que l’on appelle un revenu minimum d’activité qui, en France, prend actuellement la forme du Revenu de Solidarité Active (RSA).
- Enfin, l’impôt négatif repose sur le principe suivant : tout le monde perçoit le même montant, sans aucune condition, et paie des impôts en proportion fixe par rapport à ses revenus, ce qui engendre un versement net pour certains (les plus pauvres) et une contribution nette pour les autres (les plus riches). Ce mécanisme d’imposition se substitue, dans la philosophie libérale portée par Milton Friedman, aux aides sociales existantes. En venant en complément des revenus sans aucune conditionnalité, il évite, d’une part, la formation de « trappe à pauvreté » (désincitation au travail) et, d’autre part, permet de subventionner indirectement les secteurs à faible rentabilité économique, là où les salaires sont les plus bas.
Au final nous avons deux approches différentes du revenu d’existence. La première se situe dans le prolongement de la société productiviste actuelle et comporte deux variantes. Une variante libérale qui vise à inclure l’individu dans le marché libre du travail (impôt négatif) et une variante socio-démocrate qui en fait un outil efficace de redistribution au profit des plus démunis (revenu de base qu’il soit différentiel ou complétif). La seconde approche est inédite puisque c’est la seule à proposer une rupture entre revenu et activité. Cependant, comme nous le verrons dans un autre article cette rupture peut déboucher soit sur un changement de cap radical soit au contraire accélérer la venue d’une société de marché[1].

Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Notes

[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
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Revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle … les multiples visages du revenu d’existence

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes. L’idée de ce texte est d’expliciter ces différentes conceptions afin de clarifier les débats académiques et militants.
Au moment de la révolution française, l’américain Thomas Paine, dans la « Justice Agraire », propose d’instaurer un revenu garanti financé par impôt sur la rente foncière qui serait versé à tous les individus âgés de 21 ans. Pour lui, il s’agit d’indemniser les individus de l’appropriation des sols par les propriétaires terriens. Deux cent vingt-cinq ans après, dans le berceau des droits de l’homme, les individus âgés de 21 ans n’ont toujours pas le droit à une revenu garanti inconditionnel. En pleine crise sanitaire, la situation des étudiants inquiète mais on ne cherche pas à sécuriser leur existence par extension du RSA. Sans doute par peur de rendre oisive la jeunesse ce qui montre bien que derrière la question économique du revenu d’existence se cache la question philosophique du travail. Effectivement, derrière les différents termes faisant référence à ce revenu d’existence nous avons des approches politiques contradictoires. C’est pourquoi il convient, de clarifier les approches contemporaines du revenu d’existence par la construction d’une typologie.

De façon schématique, le revenu d’existence est « tiraillé » entre deux conceptions de la justice (Gadreau et Goujon, 2000) : une conception individualiste et libérale favorable au respect du principe de liberté économique et une conception holiste et solidaire défendant le principe de respect de la personne. Ainsi, toute politique de revenu d’existence est amenée à se positionner par rapport à ces deux principes généraux.
Pour les libéraux, le revenu d’existence vise, à travers un mécanisme d’incitation à l’activité à valoriser le travail. Ce revenu doit permettre à l’individu de revenir à l’emploi. Il doit en même temps reposer sur un mécanisme simple qui limite les interventions de l’État. A l’inverse, les solidaristes défendent l’idée que ce revenu doit permettre aux individus de s’affranchir s’ils le souhaitent de l’obligation de travailler pour vivre dignement.
En matière de respect de la personne, le revenu d’existence pour les libéraux doit rechercher l’équité c’est-à-dire favoriser les plus démunis en pratiquant une discrimination positive, dans ce cas il est conditionné à un niveau de ressources. A l’inverse, pour les solidaristes, il doit s’adresser à l’ensemble de la population pour favoriser une égale liberté d’action.
En croisant ces deux dimensions, nous trouvons quatre formules de revenu d’existence (figure 1).

Figure N° 1 : Typologie des différentes formules de revenu d’existence.


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- L’allocation universelle est favorable à la liberté des choix de vie des individus et à une évolution du lien strict existant entre activité économique et obtention d’un revenu monétaire. Nous allons y revenir, car ce concept est polymorphe.
- Le revenu différentiel, quant à lui, valorise le droit de vivre en offrant aux exclus de l’activité économique une garantie inconditionnelle de ressources. Le revenu minimum d’insertion (RMI) tel qu’il a été défini en 1988 correspondait à ce type de revenu. En effet, le dispositif se proposait de donner à tous un revenu décent pour éviter l’exclusion sociale. L’incitation au travail n’était pas l’objectif visé puisque les revenus d’activité venaient en substitution et non en complément du revenu d’existence. Il en va de même de l’expérience finlandaise qui a expérimenté - de janvier 2017 à décembre 2019 - un revenu de base de 560 euros mensuels, alloués sans condition en particulier sans que le bénéficiaire s’engage à chercher un emploi. Toutefois, ce revenu de base est bien différentiel puisque le montant reçu est soustrait des éventuelles allocations perçues.
- Le revenu complétif sécurise la situation des plus démunis tout en les incitant à exercer une activité rémunérée, l’aide étant, de façon dégressive et jusqu’à un certain plafond, cumulable aux revenus d’activité. C’est ce que l’on appelle un revenu minimum d’activité qui, en France, prend actuellement la forme du Revenu de Solidarité Active (RSA).
- Enfin, l’impôt négatif repose sur le principe suivant : tout le monde perçoit le même montant, sans aucune condition, et paie des impôts en proportion fixe par rapport à ses revenus, ce qui engendre un versement net pour certains (les plus pauvres) et une contribution nette pour les autres (les plus riches). Ce mécanisme d’imposition se substitue, dans la philosophie libérale portée par Milton Friedman, aux aides sociales existantes. En venant en complément des revenus sans aucune conditionnalité, il évite, d’une part, la formation de « trappe à pauvreté » (désincitation au travail) et, d’autre part, permet de subventionner indirectement les secteurs à faible rentabilité économique, là où les salaires sont les plus bas.
Au final nous avons deux approches différentes du revenu d’existence. La première se situe dans le prolongement de la société productiviste actuelle et comporte deux variantes. Une variante libérale qui vise à inclure l’individu dans le marché libre du travail (impôt négatif) et une variante socio-démocrate qui en fait un outil efficace de redistribution au profit des plus démunis (revenu de base qu’il soit différentiel ou complétif). La seconde approche est inédite puisque c’est la seule à proposer une rupture entre revenu et activité. Cependant, comme nous le verrons dans un autre article cette rupture peut déboucher soit sur un changement de cap radical soit au contraire accélérer la venue d’une société de marché[1].

Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Bibliographie [1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
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Dacheux Eric

Nom Dacheux
Prénom Eric
Identifiant attribué DacheuxEric
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Nom de la structure Université Clermont Auvergne
Mon métier, ma fonction Professeur des universités
Site Internet https://deliberalisme.com/
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Dacheux Eric

Nom Dacheux
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Identifiant attribué DacheuxEric
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Nom de la structure Université Clermont Auvergne
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17/03/2024

De Base, une série sur le travail, qui se travaille ensemble !

  • Cardona Pierre-Alain
/

L’association de production et d’éducation à l’image La Trame est à l’initiative d’une série documentaire portant sur le revenu de base, l’occasion d’interroger la place du travail et celle du temps de loisir dans nos vies.

Les liens entre l’encyclopédie du changement de cap et l’association La Trame

La question du travail est au cœur des enjeux portés par l’Eccap et son fondateur Guy Roustang. Investi au sein d’Utopia, c’est lors de l’université d’été en 2022 que j’ai rencontré Vincent Glenn, documentariste et investi sur les questions sociales et écologiques depuis des années contribuant aussi à l’animation de l’Archipel Écologie et Solidarités depuis ses origines. Il est aussi l’un des piliers de l’association La Trame.

C’est durant cette université d’été qu’a été lancé la dynamique de l’Archipel des Confluences. A cette époque, nous partagions le même constat et les mêmes désirs de partir de nos colères et de nos impuissances pour tenter de bifurquer.

L’Eccap qui s’est lancée dans les Confluences et qui documente ses étapes, ses rencontres, tente de mettre en lumière ses ressources par l’écrit et quelques premières tentatives de nouvelles écritures n’a eu de cesse de cheminer avec Vincent pour croiser et peut être renforcer une stratégie commune.

C’est pourquoi, nous avons souhaité diffuser et soutenir l’appel de l’association La Trame, animée par Boris Claret, Isabelle Dario et Vincent Glenn

Tous trois sont investis dans un projet au long cours en mobilisant deux qualités que nous partageons, ils sont tous trois des tisserands mais aussi des catalyseurs avec leur savoir-faire pour produire des imaginaires à partir de récits et d’images, des monteurs où le fil n’est pas que;leur;pellicule mais bien les rencontres et les idées qu’ils tissent.

De Base, est une série autour du travail et du revenu de base. Ce sujet s’est nourri d’échanges autour des controverses. Le revenu de base a été une de nos premières controverses repérées et testées par Florine Garlot et Eric Dacheux, tous deux impliqués dans l’Eccap. Ils se retrouvent avec de nombreux autres intervenants dans les extraits de la série, d’ores et déjà visionnables en ligne.

Autant pour l’Eccap, il fallait d’abord préciser les définitions et les stabiliser avant d’entrer en controverses. C’est pourquoi, cette année 2024 sera pour nous, une année autour des questions du travail. Autant pour Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs, l’enjeu est d’abord de rendre visibles et lisibles les arguments de celles et ceux qui contribuent aux débats publics sur le sujet, si essentiel, de la place du travail dans notre société, ses formes de rémunération, en salaires mais pas que.

C’est pourquoi l’approche du documentaire est si complémentaire et nécessaire pour la diffusion et l’animation de débat public. Autant d’épisodes qui incarneront;des réalités et des savoirs différents et si importants à entendre « en même temps » ! Nous apprenons autant d’un philosophe, d’un ergonome, que d’un travailleur, ou d’une personne en recherche d’emploi, au chômage, précarisé et dominé.

C’est la force et l’importance de cette initiative, cette tentative que nous appelons à soutenir pour construire dans la durée des opportunités de se rencontrer, de développer un propos, de ménager des espaces de réflexivité pour toutes et tous.

En savoir plus sur la série documentaire De base initiée par l’association La Trame

De base, commence sa narration à partir du vote de la loi Travail-Dussopt qui, depuis novembre 2023, conditionne l'allocation du RSA à de « l’activité obligatoire... A partir de là, les chemins sont pavés des meilleures intentions comme autant de questions : pourquoi avoir fait ça, est-ce qu'il n'y a pas autre chose à imaginer s'agissant d'encourager les personnes éloignées de l'emploi à revenir sur le marché du travail ? Quelles ont été les grandes étapes, les conquêtes sociales, qui ont conduit au RMI puis au RSA? etc.

Cette série documentaire a été conçue pour parcourir collectivement notre histoire et inviter à réfléchir au futur. Le film comme principe actif. Cette forme permet une exploration large (partant de la notion revenu de solidarité jusqu'aux propositions de revenu d'existence en passant par des enjeux économiques, écologiques, fiscaux) et l'implication d'une grande diversité d'acteurs et actrices.

« On nous demande parfois si ça va être une collecte de recueil de paroles d'experts ou d'intellos. On répond qu'il y en aura parmi les acteurs (sociologues, historiens, syndicalistes, élus...) mais que nous comptons aussi beaucoup sur les contributions de gens qui savent pratiquement ce que signifie vivre quand on est au RSA, chômeur de longues durée, étudiant ou encore petit paysan en galère. Il s'agit d'une mise en récit, d'un télescopage de témoignages et de réflexions sur ce qui est et ce qui pourrait s'améliorer. Mettre en chantier cette série, c'est créer une communauté d'enquêteurs (pour reprendre le terme de John Dewey) susciter des discussions, des controverses, mais aussi, l'émergence de certaines évidences, établir une forme d'expertise collective. Le cinéma n'est pas la vérité, mais un outil de connaissance, d'investigation, un outil pour révéler certaines choses, créer des moments d'attention partagée (lors des tournages comme lors des projections). »

Cette série est une occasion de relier toutes sortes de militances, de parcourir collectivement notre histoire et notre modèle social, une forme d’arpentage non pas au travers des feuilles d’un livre mais de morceaux de nos vies. Isabelle, Vincent et Boris, co-réalisateurs comme autant de monteurs-relieurs donnent à voir ce qui émerge de nos colères, ce qui forge nos désirs de mobilisation, ensemble « face au traitement des précaires par le macrono-darmanisme. »

« Notre désir est donc bien de faire preuve d’un récit porteur d’une exigence formelle (avec le recours à de possibles archives audiovisuelles, un graphisme travaillé, un traitement sonore et musical approfondi) sans négliger les moyens d’obtenir une diffusion conséquente (avec organisation des débats, coordination trans-réseaux, attaché de presse, diffusion sur internet, circulation des films dans les salles etc.). Voilà pourquoi nous avons décidé de viser une somme conséquente, permettant tout simplement de rémunérer des professionnels en proportion de ce qu’un tel chantier nous semble demander. »

Pour aller plus loin et contribuer

Un seul geste utile pour commencer, aller sur le site d’Hello Asso pour soutenir ce projet et découvrir les extraits : https://www.helloasso.com/associations/la-trame/collectes/de-base

Vous y trouverez aussi l’ébauche d’un récit et la note d’intention qui démontrent d’abord le désir de faire de nombreuses personnes les coproducteurs de cette série. Une attention à être transparent sur le cheminement qui a dessiné les grandes lignes du projet. Une intention autour de 12 points qui correspondront aux 12 épisodes (de 20 à 30 minutes) et qui nous permettront d’aborder ces questions avec un bon degré de nuances mais avec aussi la nécessité que chacun pourra être vu indépendamment des autres, avec une introduction commune à chaque fois. Une autonomie des épisodes qui permettra ainsi de faire vivre cette série dans les lieux où la parole circule, les engagements collectifs se construisent et les leviers de transformations se co-produisent !

Nous vous tiendrons au courant, dans le fil de nos aventures partagées, des premières mises à l’eau de ces épisodes.

Pierre-Alain CARDONA

Notes


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28/03/2021

Débat Koulberg-Merchier à propos de la lettre 46

  • Merchier Maurice
Lettre de André Koulberg à Maurice Merchier

Monsieur Merchier

Le projet de l'Encyclopédie du changement de cap m'a toujours intéressé et j'ai un peu participé à son lancement. Nous insistions sur la dimension collective et pluraliste des contributions, la connaissance du terrain, l'exigence critique... Or, en lisant votre lettre d'information, il ne me semble rien retrouver de tout cela.
D'abord, une personne seule qui exprime quelques unes de ses idées sur une thématique aussi riche et complexe, cela me semble très éloigné de ce que devrait être une encyclopédie. Ensuite sur le fond, je reste sur ma faim.
Vous faites des commentaires sur des faits, des concepts, des constats qui ne sont pas questionnés, et qui semblent donc aller de soi. Cela me fait aussitôt réagir !
A aucun moment vous n'analysez ce que serait « l'islamo-gauchisme », la « culture du viol », ce que vous nommez le « décolonialisme », etc... Cela paraît, à vous lire, évident. Ce sont quelquefois des débats qui ont duré des dizaines d'années qui disparaissent ainsi sous l'évidence. Vous dites bien à un moment qu'il faudrait un vrai débat de fond, mais il n'est nulle part.
Mieux,, non seulement vous commentez des évidences non problématisées, mais votre jugement de valeur est partout, substituant à l'analyse une deuxième réduction à l'évidence : celle de votre point de vue. Ainsi, on apprend que « l »antiracisme », le « néoféminisme » (lequel ?), « la cause LGBT »... sont seulement des « théories », pire encore, des « idéologies » qui s'infiltreraient partout... Sans un mot d'analyse sur ce qu'est la situation des étrangers, des femmes, des homosexuels en France et sur les différents mouvements, associations, courants qui défendent le droit des étrangers souvent victimes de discriminations, le droit des femmes, le droit des homosexuels eux-mêmes victimes de nombreuses agressions en France. Si on élimine tout cela que reste-t-il de la réalité dont on est censé parler ? Les antiracismes, les féminismes, etc. ne sont pas que des idées pures, elles prennent racine dans un réel que l'on ne peut laisser de côté.
Vous invoquez la neutralité axiologique de Max Weber, mais cela vaut-il pour vous-même ? Vous jugez immodérément. Au détriment de l'étude de la réalité complexe et conflictuelle sur laquelle portent vos jugements. C'est être très loin du terrain que de ne voir dans la défense de « la cause LGBT » qu'une posture idéologique.
Prenons un autre exemple de ces jugements hâtifs. Selon vous, l'expression « culture du viol » est ridicule. Mais d'où sort-elle ? Qu'est-ce qu'elle signifie ? Même dans un exposé relativement court vous auriez pu répondre à ces questions, car sans y répondre on parle de quoi ?
La « culture du viol » est aujourd'hui une expression mise en avant par des antiféministes pour suggérer que les féministes tiennent des propos déraisonnables, délirants et qu'elles sont bien ces militantes extrémistes et hystériques dénoncées un peu partout. Mais d'où vient ce terme ? En France, du livre de Valérie Rey-Robert : « Une culture du viol à la française » (Libertalia, 2019). Ce n'est nullement l'ouvrage d'une féministe échevelée lançant des accusations délirantes, mais une étude sociologique précise et sérieusement argumentée.
Entre 50 et 80000 viols ou tentatives de viols, des centaines de milliers d'agressions sexuelles en tout genre sont répertoriés en France chaque année... ce phénomène massif demande à être expliqué. Valérie Rey-Robert montre qu'il ne peut s'expliquer que par l'existence d'une mentalité, une « culture » beaucoup plus large que celle des délinquants sexuels incriminés par la justice, une culture banalisant les agressions « ordinaires » du quotidien, une mentalité sexiste...
Rien de délirant dans ces considérations. On peut toujours chercher à contester ces thèses en répondant aux arguments énoncés, mais se servir de la formule « culture du viol », sortie de son contexte, pour rééditer la vieille accusation d'extrémisme et d’irrationalité portée contre les féministes est un acte de propagande : de propagande antiféministe.
En reprenant ces jugements sans analyse critique, on sert (« non intentionnellement », pour reprendre votre expression) cette propagande.
Pour ce qui est de « l'islamo-gauchisme », l'absence de distance critique et d'analyse, est tout aussi fâcheuse. Un terme de combat destiné à discréditer ses adversaires idéologiques (les pamphlets de Pierre-André Taguieff, aussitôt suivis par de nombreux propagandistes, dans bien des cas totalement ignorants de ces questions) est brandi comme un fait avéré. Mais pour lui attribuer la dignité d'un fait, il faudrait d'abord vérifier que ces pamphlets sont des modèles d'objectivité, qu'ils n'ont jamais été rigoureusement réfutés, que l'action des « gauchistes » favorisent effectivement l'islamisme, que ces « gauchistes », porteurs d'une idéologie unique, existent...
Il n'y a pas d'évidences moins évidentes que ce genre de termes. Les reprendre tels quels, c'est reproduire les discours dominants sans les questionner. Tant de magazines, d'émissions de télévision, d'idéologues le font ! Il n'est pas nécessaire d'y ajouter une encyclopédie de plus.
Tout au contraire, une encyclopédie riche de plusieurs voix, susceptible d'encourager l'approfondissement critique, aurait vraiment un rôle à jouer en cette période troublée. J'espère qu'après ce qui me semble être un faux pas, elle en prendra le chemin. Bonne continuation !

Réponse de M Merchier
Merci M Koulberg de votre commentaire

Pour satisfaire votre « faim », il me faudrait publier un véritable ouvrage ! Certes, je ne « questionne » pas tous les faits ni tous les concepts que j’utilise. Cela ne peut se faire dans le cadre d’un article général, dans lequel il y a forcément des références allusives. Il n’est d’ailleurs pas possible de faire autrement, et vous ne faites pas autrement vous-mêmes, en pratiquant également le jugement de valeur sans démonstration : le livre de Valérie Rey-Robert, correspondant à vos préférences idéologiques, est pour vous un authentique travail de sociologue, mais celui de Pierre-André Taguieff, qui n’y correspond pas, est un pamphlet.
Il me faudrait répondre point par point aux objections que vous formulez. Mon objectif dans cet article n’était pas d’argumenter pour toutes les déclinaisons de cette culture « woke », mais de montrer qu’elles forment un ensemble, et que l’on sous-estime son importance dans la mesure où elle s’imprime en profondeur dans les représentations, et cela dès l’école, ce que je me propose d’analyser dans de futurs articles, mais, rassurez-vous, ailleurs que dans l’eccap ou sa lettre d’information.
Plutôt que d’aller plus avant dans une vaine polémique, je vais tirer les leçons de cette discordance, qui m’oppose, je l’admets, à beaucoup d’autres contributeurs de l’eccap, y compris à son co-responsable et fondateur, que vous connaissez bien.
Il semble bien qu’ici, comme dans le débat public, une ligne de démarcation se renforce au fil du temps, jusqu’à devenir un véritable clivage, supplantant la vieille division droite/gauche, et divisant profondément des gens qui pourtant combattent ensemble le néolibéralisme.
Les raisons de ce paradoxe restent à analyser en profondeur. Là encore, c’est un chantier auquel je compte bien participer. En attendant, voici quelques raisons pour lesquelles j’ai « choisi mon camp », et que mon chemin va se séparer de celui de l’eccap, résolvant ainsi le trouble qu’ont pu susciter certains de mes textes, chez ceux qui participent ou adhèrent à la démarche de cette encyclopédie en ligne.
La société dont je rêve est une société du dialogue le dialogue, c’est accepter le débat avec ceux qui ne sont pas d’accord : or de quel côté sont les empêchements de conférences, les pièces de théâtre interdites ? Les professeurs mis à l’index et désignés à la vindicte, comme à Grenoble ? Vous souhaitez une encyclopédie « riche de plusieurs voix » mais apparemment à condition que ces voix soient d’accord sur tout, (et je me demande ce qu’est alors « l’approfondissement critique » ?) puisque vous considérez que mon article est un « faux pas », et souhaitez qu’il ne se reproduise plus (à savoir que je disparaisse de l’eccap).
La société dont je rêve est celle dans laquelle le « vivre ensemble » fonctionne « vraiment », c’est-à-dire dans laquelle des gens différents se côtoient, dialoguent, se « mélangent » oserais-je même dire. Je ne peux donc admettre des réunions « non mixtes » sexuellement ou racialement. Je ne peux admettre les « safe space » dans lequels on se réfugie entre gens qui pensent de la même façon. Plus globalement j’ai la conviction qu’il faut combattre l’orientation générale vers le communautarisme, et qu’il faut défendre notre République laïque qui offre un modèle unique au monde et exemplaire de ce vivre-ensemble.
Le présupposé implicite de ces comportements collectifs que je réprouve, c’est le déni de toute capacité d’empathie de l’être humain. Je suis offensé, je suis blessé quand on considère qu’un homme ne peut pas comprendre les violences que subit une femme. « L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi. » disait Kant. Je ressens cela quand tout humain subit des violences, quelle que soit sa race, son sexe, son âge, et subis moi-même comme une agression le fait qu’on puisse en douter. Que seule une femme puisse défendre les femmes, qu’un « non blanc » puisse défendre les « non blancs », qu’un musulman puisse défendre les musulmans, qu’un descendant d’un peuple colonisé puisse mettre en cause la colonisation, qu’un homosexuel puisse défendre un homosexuel est une régression terrible.
Je réprouve l’ordre moral que cette idéologie est en train d’imposer. La police du langage, les mots interdits, l’évacuation de la caricature, de la moquerie, de l’humour – par incapacité de pratiquer le « second degré » - l’obligation de pratiquer l’auto-censure en permanence dans l’espace pubic (et donc privé puisqu’il n’y a plus de frontière entre les deux). Ordre moral étouffant qui conduit à évacuer de l’histoire tout ce qui ne s’y conforme pas, en déboulonnant les statues et en rebaptisant les noms de rue, en revisitant les contes pour enfants et en transformant des œuvres littéraires.
Je réprouve l’auto-dénigrement collectif que cet ordre moral encourage, la repentance obligée face aux heures sombres de notre passé. L’effondrement de l’histoire à l’école y est lié, comme l’a bien vu Charles Peguy : « une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas qui ne s’estime pas et tel est le cas de la société moderne. ». Comment maintenir un consensus social, comment donner l’envie aux immigrants de s’intégrer dans de telles conditions ? Certes ces heures sombres existent il est légitime de les étudier, de les regretter, de nous mettre en garde collectivement contre leur éventuel retour. Mais il faut aussi les assumer, et ne pas en faire un fardeau de culpabilité reposant à jamais sur nos épaules et celles de nos enfants.
Les gens de ma génération, à laquelle appartiennent la plupart des contributeurs de l’eccap, devraient prendre conscience de la gravité de ce moment, et ont à mon avis le devoir de mettre en garde les plus jeunes contre les dérives de cette idéologie du « woke », plutôt que de se mettre paresseusement « dans le sens du vent » (« être dans le vent est un destin de feuille morte » comme a dit Jean Guitton), de chercher par de multiples « accommodements » intellectuels à garder leur contact, en feignant de « comprendre » et même « d’approuver » tous leurs errements, de peur sans doute d’être rejeté et disqualifié en tant que « boomer ». Parce que nous avons connu d’autres époques, et vécu d’autres épreuves, nous sommes mieux placés pour apprécier les dérives de celles-ci. Mais je sais que je ne serai pas entendu ici.

Maurice Merchier
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26/01/2021

Débats sur le décolonialisme

  • ECCAP
Penser / Faire mondialité
La publication de la lettre d’information n°= 42, « la régression du décolonialisme », qui elle-même répondait à la lettre n°= 41 : « (dé)colonialité, tout à jeter ? » a suscité des réactions, et un débat qui est reproduit ici.

Renaud Vignes le 3 janvier 2021

Voici un texte de grande qualité et courageux car, à notre époque, il n’est pas facile d’aller à contre-courant d’une pensée « racialiste » qui s’étend sur la planète. Il est extrêmement triste de voir à quel point tout ce qui a été construit par ceux qui nous ont précédés est en train de voler en éclat au profit d’une pensée qui ne peut conduire qu’à l’explosion des tensions entre communautés. Vision communautaire qui n’est d’ailleurs qu’un artefact social et qui, il y a encore 20 ans, n’existaient quasiment pas.
Il est vrai que M. Macron a montré la voie et espère sans doute en tirer un grand bénéfice…

Eric Dacheux le 5 janvier 2021

Merci pour cette lettre. Je trouve bien qu'il y ait un début de construction des désaccords au sein d 'ECCAP. Pour sentir de la pensée unique rien de tel qu'une controverse rationnelle sur des manières de penser différemment le monde.
Du coup, je voulais juste souligner l'arme à double tranchant qu'est le passage suivant :
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs évoqués dans la lettre d’information 41, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer cette écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
En effet, ce type de raisonnement est celui qu'utilisent certains penseurs décoloniaux pour critiquer les Lumières au nom desquels s'est développée la colonisation du monde. Dès lors, en toute logique, soit on accepte ce type de raisonnement et on ne peut qu'être d'accord avec la nécessité de dépasser l'universalisme des Lumières, soit on considère qu'il y a rupture entre les théoriciens et les intérêts politiciens et dans ce cas on ne peut pas jeter le bébé (la pensée décoloniale) avec l'eau du bain (l'essentialisation identitaire portée par certains indigènes de la république).

Maurice Merchier le 5 janvier 2021

Votre argument m'a un peu surpris, j'en conviens. Je n'avais pas imaginé qu'on puisse voir les choses sous cet angle...
Mais en y réfléchissant, je pense pouvoir le réfuter ...

Y a-t-il la même continuité que celle que j'ai affirmée pour deux autres sujets, entre la philosophie des Lumières et la colonisation ?
Je ne le crois pas.

D'abord, la colonisation a précédé très largement la philosophie des Lumières. Il est d'ailleurs très significatif que dans les théories de la décolonisation, la date inaugurale est 1492...
Mais même si on applique votre assertion aux entreprises coloniales du XIXème, elle reste très discutable.
Il faut voir ce que vous voulez dire précisément par les Lumières au nom desquels s'est développée la colonisation du monde.
Je ne crois pas que ce soit cette philosophie qui ait été le moteur de ces entreprises. Là, il faudrait en faire l'inventaire, chacune étant spécifique. Mais je ne pense pas que la colonisation soit en germe dans les philosophies du XVIIIème.
Par contre, je veux bien admettre qu'elles aient servi de justification, souvent a posteriori, (c'est très net pour l'Algérie) surtout en France, notamment sous la IIIème République...
Donc, pour finir, je ne pense pas que l'on puisse initier une critique des Lumières à partir de la face sombre de la colonisation, comme si elle en était le pur produit.


Eric Dacheux Le 6 janvier 2021

C'est bien là le point : la colonisation n'est pas pas le pur produit des Lumières, de même que l'essentialisation culturelle n'est pas le pur produit de la pensée décoloniale (qui, au passage, n'a pas de lien avec l'islam et encore moins avec l'islamo gauchiste qui n'est pas une pensée mais une étiquette politicienne qui se veut insultante), ou que Staline n'est pas le pur produit de Marx.
Dès lors, tout est une affaire d'appréciation soit : on juge ces liens suffisamment forts pour dénoncer une responsabilité des penseurs sur les propos tenus par les militants qui s'en réclament (c'est votre position sur la décolonialité et les indigènes de la République), soit on juge que les discours politiques simplificateurs qui s'appuient sur des pensées complexes ne sont que des justifications rhétoriques qui n'ont pas grand chose à voir avec le contenu effectif des théories (c'est ma position et celle de J.L Laville sur cette question).


Maurice Merchier Le 6 janvier 2021

Nous pouvons tomber d’accord pour éliminer la notion de « pur produit » de tous ces cas. Je n’ai d’ailleurs pas employé cette expression dans mon article j’ai juste écrit qu’il n’y avait pas de rupture de continuité et j’aurais pu écrire, comme vous le suggérez « des liens suffisamment forts pour dénoncer une responsabilité ».
Nier ces liens revient tout simplement à nier les liens qu’il peut y avoir entre une théorie et sa vulgarisation. Il serait évidemment trop long d’en faire la démonstration, en montrant qu’un grand nombre d’arguments pratiqués par des auteurs comme Houria Bouteldja, ou certaines personnalités « médiatiques », jusqu’à certaines outrances de chanteurs de rap ont leur correspondance chez ces auteurs « fondamentaux » de ce courant.
Pour ne prendre que deux exemples :
L’analogie entre la colonisation et le nazisme, faite dans le livre « les blancs, les juifs, et nous » est directement reprise du « discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, en le citant, d’ailleurs : «Le nazisme est une forme de colonisation de l’homme blanc par l’homme blanc, un choc en retour pour les Européens colonisateurs : une civilisation qui justifie la colonisation appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » .
Toute la première partie du livre tend à affubler les blancs d’une culpabilité structurelle. Comment pourrait-on ne pas voir le lien direct avec la notion de « colonialité », centrale dans ce courant de pensée. ?
De façon générale comment pourrait-on nier que la notion de « blanchité » chère au PIR n’est que le négatif de la notion de « négritude » que l’on trouve chez Césaire et Senghor ?
Non, il n’y a pas de frontière étanche entre les recherches universitaires, notamment outre-atlantique, et ces expressions politiques du décolonialisme. Houria Bouteldja est proche de Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain rattaché à l’université de Berkeley, fondateur du Groupe Modernité/colonialité en 1998 et symbole du mouvement décolonial américain. Elle donne régulièrement des conférences à cette université.
Pour finir, vous évacuez de façon péremptoire la question de l’influence sur l’islamisme, en affirmant « il n'a pas de lien avec l'islam et encore moins avec l'islamo gauchiste qui n'est pas une pensée mais une étiquette politicienne qui se veut insultante »
Il ne faudrait pas que cette soi-disant « étiquette insultante » soit un moyen d’esquiver ce débat, de poser un interdit… Car les liens existent, à l’évidence. Et la chose est grave. Mais j’ai déjà été trop long. Nous y reviendrons si vous voulez.

Augustin Berque le 7 janvier 2021

Le rapport à la nature est un terreau fertile aux régressions épistémologiques de la postcolonialidad, où le politique et le scientifique sont allègrement confondus. La métonymie science moderne : colonialisme en fait tomber bon nombre dans un phénoménisme où la Terre de Husserl, qui ne bouge pas (die Ur-Arche Erde bewegt sich nicht, 1934), occlut totalement - n'est-ce pas politically correct? - la Terre de Galilée (eppur, si muove, 1633). Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas de telles régressions, qui restent prisonnières du type même de pensée qui a fondé la modernité sur le principe d'identité et son corrélat le principe du tiers exclu, mais au contraire d'un dépassement de ce type de pensée, nous permettant de concevoir que les deux propositions sont compossibles, c'est-à-dire que bien que contradictoires, elles sont vraies toutes les deux. Cela relève du tétralemme, mais pas seulement et pas n'importe comment. Il y a du pain sur la planche pour qu'on arrive à penser comme ça, mais un livre comme celui du philosophe japonais YAMAUCHI Tokuryû (1890-1982) Logos et lemme. Pensée occidentale, pensée orientale (CNRS, 2020 éd. or. 1974) peut y aider.


 Eric Dacheux 18 janvier 2021

Deux citations
a) Kant Observations sur le sentiment du beau et du sublime (Flammarion, 1990)
"Les nègres d'Afrique n'ont reçu aucun sentiment qui s'élève au dessus de la niaiserie [...]Parmi les centaines de millions qui ont été chassés de leur propre pays vers d'autres régions, bien que beaucoup d'entre eux aient été mis en liberté, on ne pourrait pas en trouver un seul qui soit en art, soit en science, soit dans une autre discipline célèbre, ai produit quelque chose de grand".
b) Montesquieu, l'esprit des lois (la pléiade, 1951)
"Les Carthaginois pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendants, leurs avaient défendu, sous peine de la vie, de planter, de semer, et de ne rien faire de semblable il leur envoyaient d'Afrique des vivres. Nous sommes parvenus au même point sans faire des lois si dures. Nos colonies des îles Antilles sont admirables".
Je suis tombé par hasard sur deux écrits de personnes clefs des Lumières. Certes, il faut replacer leurs propos dans le contexte de l'époque, mais tout de même, on peut comprendre que les penseurs décoloniaux, qui ont lu ces textes, proposent de dépasser (et non de rejeter) les Lumières, tant les penseurs des Lumières (Condorcet mis à part) ont écrits des choses racistes. Il y a bien continuité entre colonialisme, esclavagisme et les Lumières comme d'ailleurs le rappelle le livre de Laurent Estève :  Montesquieu, Rousseau, Diderot, du genre humain au bois d'ébène».

Vive le pluriversalisme qui est un universel pensé avec (la dignité humaine est un droit inaliénable) et qui dépasse les Lumières (pour tous et non pas uniquement pour ceux qui ont la même couleur de peau ou la même rationalité).
Merci pour cette construction rationnelle de nos désaccords qui permet à chacun d'affermir son propos tout en comprenant mieux les arguments de l'autre

Réponse de Maurice Merchier 19 janvier 2021

Merci Eric pour cet échange qui est l’occasion de l’approfondissement de mes propres réflexions sur ce sujet, dont je ne suis guère spécialiste.
Replacer ces textes dans le contexte de leur époque, dites-vous. Mais vous n’appliquez pas ce sage précepte !
En effet on peut qualifier la suite de votre raisonnement d’anachronique, puisque vous affirmez encore la .«continuité entre colonialisme, esclavagisme et les Lumières », à l’aune des valeurs d’aujourd’hui.
La représentation du monde, que je qualifierais « d’archaïque » a dominé jusque tard dans le XXème siècle. Comment la synthétiser ?
Elle est basée sur un modèle de développement pensé comme incontournable, dans l’histoire. On enseignait en sciences économiques et sociales, dans les années 1970, « les étapes de la croissance économique » de WW Rostow, sans états d’âme, tant cette idée était (encore) admise qu’il y avait des stades du développement économique (même pas distingué de la « croissance ») par lesquels devaient passer nécessairement tous les pays du monde : révolution agricole, démarrage de l’industrie, etc…
A cette aune là, on qualifiait les pays du « tiers monde » (tout ce qui n’était pas encore au stade industriel) en fonction de leur degré d’avancement sur ce chemin balisé ils étaient donc « en voie de développement » et même, en remontant encore les trente glorieuses, « sous-développés ».
Très logiquement, ce retard dans le développement était lié à un sous développement « culturel », et il n’y avait qu’un pas à franchir (en remontant le temps) pour que cela soit lié à une inégalité entre « races » (concept que l’on commençait à peine à remettre en cause). « Tintin au Congo » n’avait rien de scandaleux à l’époque !
A fortiori, au XIXème, lors de la deuxième vague de la colonisation, et plus encore, à l’époque des Lumières, cette représentation archaïque était de l’ordre de l’évidence. Mais peut-on pour autant lier de façon structurelle ce courant de pensée à l’esclavagisme et au colonialisme ?
Je crois que c’est ignorer la façon dont s’opèrent les progrès de la connaissance, et, plus globalement, les progrès de civilisation.
La philosophie des Lumières, même à l’intérieur de ce paradigme, par sa foi dans la raison et dans l’idée de progrès, par sa remise en cause d’une pensée religieuse dogmatique, a stimulé toutes les sciences, et notamment ce qu’on qualifiera plus tard de « sciences humaines », ou « sciences sociales ». Condorcet est en effet, une charnière déterminante de ce point de vue. Parmi ces disciplines, l’ethnologie, au XXème siècle, avec Levi-Strauss a amené à remettre en cause, et à dépasser cette représentation archaïque du monde qui venait de l’histoire.
Autrement dit, la vraie « continuité » dans laquelle s’inscrivent Les Lumières est celle des progrès de la pensée, qui vont permettre de briser la coquille idéologique dans laquelle ils se sont amorcés.
De la même façon que la pensée Grecque sous l’antiquité, malgré la pratique, là aussi « évidente » de l’esclavage a permis le développement de la pensée rationnelle, de l’idée d’égalité, et a pu être le berceau de la démocratie.
De la même façon que cette démocratie a pu se développer partout, accompagnant, comme l’a montré Tocqueville, la passion pour l’égalité, dans un contexte de domination masculine, considérée longtemps comme « naturelle », jusqu’à ce que sa propre logique amène à remettre en cause (tardivement, certes) cette domination, et donc à permettre aux femmes de prendre leur place dans la vie politique.
Il ne faut pas enfermer le mouvement de la pensée dans ses erreurs originelles. Par la force de leur courant, les fleuves finissent par élargir les rives qui les enserrent.
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Dechy Gérard

Nom Dechy
Prénom Gérard
Contributions

06/02/2018

Auto-réhabilitation accompagnée des logements

  • Dechy Gérard
Une réponse pour préserver la planète, une solution pour créer de l’emploi. Le logement et les transports constituent les deux postes principaux de consommation d’énergie et d’énergie fossile en particulier. C’est donc sur ces deux secteurs d’activités qu’il faut agir en priorité si l’on veut vraiment préserver la planète des gaz à effet de serre et préparer, avec le maximum d’efficacité et d’efficience, la transition vers les énergies renouvelables. Mais, en matière de transports, cela suppose la création d’infrastructures nouvelles, pour le ferroutage notamment, et prendra du temps. En revanche, l’isolation des passoires à calories que constituent près de 80% du bâti a des effets immédiats et massifs sur la réduction des consommations dans le secteur d’activités qui crée le plus d’emploi par euro investi. Cependant, malgré une volonté affirmée et réaffirmée, malgré les mesures prises et les budgets engloutis dans les politiques de rénovation urbaine, le compte n’y est pas et les objectifs affichés ne sont pas au rendez-vous. Et si on n’avait pas tout essayé ? Et si on n’avait pas mis toutes les chances de réussir pour que les occupants de ces passoires passent à l’acte ? Quels sont les freins et comment les desserrer ? Quels sont les leviers et comment les actionner ? Quelques constats tout d’abord. Premier constat : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Ainsi, s’exprimait Jacques Chirac à l’assemblée plénière du 4ème sommet de la Terre à Johannesburg, le 02 septembre 2002. 16 ans déjà ! Malgré les climato-sceptiques et autres lobbies liés aux énergies fossiles, nous en connaissons les causes principales, avec la production des GES et de CO2 en particulier, et les remèdes : modifier le « bouquet » énergétique en développant les énergies renouvelables mais aussi, et surtout, car les énergies renouvelables n’y suffiront pas, diminuer notre consommation en ciblant prioritairement, par souci d’efficacité et d’efficience, les secteurs les plus gourmands en énergie, le bâtiment et les transports. Or, en Europe, le bâtiment représente 40% de la consommation totale et 36% des émissions de GES. Et l’ordre de grandeur est le même pour les transports. Deuxième constat : Nous sommes tous concernés, mais pas de la même manière. En effet, en matière de transports, cela nous impacte bien évidemment dans nos modes de vie et nos choix de consommateurs et notamment, dans l’usage que nous faisons de la voiture pour des déplacements individuels. Le changement de comportement a sans doute commencé avec le développement des circuits courts, d’une part et d’autre part, avec la pratique du co-voiturage et une approche plus fonctionnelle et moins personnelle de notre « chère » voiture mais il prendra d’autant plus de temps qu’il sera vécu comme une contrainte à mettre au débit d’une écologie punitive. En outre, l’augmentation des prix du logement dans les centres-villes et les métropoles oblige les moins fortunés à s’éloigner de plus en plus de leur lieu de travail dans des zones moins desservies par les transports en commun. Les déplacements domicile-travail ne sont donc pas près de diminuer ni en temps avec les engorgements quotidiens de toutes les villes ni en distance et, si des élu(e)s, plus visionnaires et plus volontaristes que d’autres, prônent d’ores et déjà l’interdiction de circuler pour véhicules diesel et leur remplacement par des véhicules électriques ou hybrides, gageons que cette transformation prendra quelque temps pour aboutir. En revanche, il n’en va pas de même en matière de logement car nous vivons, pour la majorité d’entre nous, dans des passoires à calories (¾ du parc immobilier existant est en classe D, E, F ou G)[i]. Nous en payons donc directement les conséquences, en termes financiers bien sûr, au point qu’un ménage sur 5 est désormais en situation de précarité énergétique. Mais les pénalités ne sont pas que financières, car l’insalubrité liée à l’absence de chauffage entraîne également une dégradation de la santé des occupants des logements concernés (affections pulmonaires notamment) et le délabrement du bâti lui-même. Il y a donc urgence pour mettre en œuvre des mesures qui permettent à chacun d’accéder, dans un des pays les plus riches de la planète, à un droit aussi fondamental que celui d’avoir un toit et de vivre dans un logement décent. Troisième constat : une opportunité à saisir Plutôt que de regarder l’état du bâti comme un écueil et une charge insurmontables, nous pouvons aussi, en changeant de lunettes, regarder le verre à moitié plein et constater alors que la rénovation et la réhabilitation des bâtiments a des effets immédiats sur l’emploi. C’est même le secteur d’activité qui utilise le plus de main d’œuvre par euro investi (3 euros sur 4 sont des dépenses de main d’œuvre). Cette création d’activités et de richesses nouvelles est au bénéfice direct de nos territoires de vie, d’une économie réelle, de proximité, non délocalisable et des entreprises implantées sur ces territoires et en particulier de nos artisans, la majorité des travaux étant à leur portée dans des logements en majorité individuels. En outre, la rénovation a aussi des effets sur la valeur du patrimoine bâti et l’image du territoire, et, last but not least, sur la qualité de l’air que nous respirons. Bref, de quelque côté que nous nous tournons, nous ne sommes plus ici dans l’écologie punitive mais dans une situation de gagnant-gagnant pour nous, pour nos territoires et pour la planète que nos enfants et petits-enfants nous ont prêtée. Et pourtant, ce gigantesque marché de la rénovation (24 MDS € dans l’ex région Nord pas de Calais pour le seul parc privé individuel) reste encore, pour l’essentiel, à l’état de potentiel et les politiques publiques et les différentes réponses mises en œuvre par les Etats membres ne suffisent pas pour atteindre les objectifs fixés et pour que les maîtres d’ouvrage privés « passent à l’acte ». Et si on n’avait pas tout essayé ? Toutes les mesures qui ont été mises en œuvre reposent jusqu’alors sur deux des trois piliers de l’économie, le marché, d’une part et la redistribution, d’autre part avec une intervention massive des politiques publiques sous différents formes, dans le parc privé comme dans le parc social mais elles font l’impasse sur la citoyenneté économique et l’apport en industrie des ménages qui certes, n’apparaît pas dans le PIB mais peut cependant constituer une réponse pour préserver la planète et une solution pour créer de l’emploi. Ainsi, tous les travaux qui ont été entrepris l’ont été pour les gens mais rarement, beaucoup trop rarement, avec eux. Pour ce faire, l’Etat intervient soit directement par des subventions versées aux maîtres d’ouvrage soit par des exonérations fiscales sur les matériaux utilisés et les travaux effectués. On peut ici citer sans prétendre à l’exhaustivité la TVA à taux réduit à 10 % « pour relancer l’emploi » et pour tous les travaux de réhabilitation, à 5,5% pour ceux ayant trait à l’isolation (quand bien même cela concerne surtout les portes et les fenêtres alors que les pertes en calories concernent d’abord la toiture), des aides de l’ANAH (Agence Nationale pour l’Amélioration de l’Habitat) pour les propriétaires occupants, sous condition de ressources ou pour les propriétaires bailleurs qui conventionnent avec l’Etat ou encore des moyens déployés sur les quartiers dégradés dans le cadre de la Rénovation Urbaine. Les territoires ont aussi été mis à contribution et, in fine, beaucoup d’argent public a été englouti dans des opérations dont le Conseil d’Etat dit lui-même, dans son rapport sur le droit au logement, qu’elles ont une durée de vie limitée. En outre, les moyens publics étant de plus en plus limités, il est clair que la procédure retenue ne pourra répondre à l’ensemble des besoins exprimés. Et si on faisait autrement en intégrant les habitants au processus de rénovation, en faisant avec eux, en les considérant non pas seulement comme des consommateurs mais comme des producteurs, comme des ressources qui permettent de faire ensemble, entreprises, territoires et citoyens, plus que ce que chacun peut apporter séparément ? C’est le pari que nous prenons : en associant tout au long du processus propriétaires comme locataires, en les impliquant concrètement dans les choix et la mise en œuvre des matériaux, en les accompagnant physiquement jusqu’au pied du mur par des professionnels qui garantissent la réalisation des travaux dans les règles de l’art, on crée les conditions d’un passage à l’acte et du déclenchement de travaux qui n’auraient pas vu le jour, on crée aussi les conditions d’un usage pérenne et de la maintenance d’un habitat approprié par ses occupants. Nous appelons cela l’auto-réhabilitation accompagnée (ARA). L’idée n’est pas nouvelle et après la deuxième guerre mondiale, les Programmes d’Action Contre les Taudis (PACT) qui associaient étudiants et occupants dans des chantiers solidaires pour rénover des logements passablement dégradés procédaient de cette démarche du « faire avec ». Mais depuis lors et jusqu’à présent, les expérimentations qui ont été conduites dans le cadre de l’ARA se sont adressées, pour l’essentiel, à des publics défavorisés[ii]. De ce fait, l’ARA est connotée avec la précarité énergétique de ces publics et considérée comme une réponse sociale aux besoins de ces personnes. Cantonnée au champ du social, l’ARA apparaît d’abord comme une dépense (et non comme un investissement) et une dépense prise en charge essentiellement par la puissance publique dans la mesure où l’objectif premier est de limiter au maximum le « reste à charge » des personnes concernées. Compte tenu du contexte de contrainte budgétaire forte pour l’Etat comme pour les collectivités locales, le développement de cette forme d’ARA sociale, qui se traduira par une augmentation de dépenses sur des budgets en réduction, est donc voué à l’échec s’il se limite à ces seuls publics. Dit autrement, si l’ARA, par ses effets directs en termes de baisse de consommation d’énergie et de transition, peut être une solution pour préserver la planète, elle ne peut se cantonner à cette seule approche sociale. En revanche, en intégrant l’ARA pour tous les publics dans les politiques publiques co-construites sur les territoires qui le décident, ces territoires se dotent, en leur qualité de maître d’ouvrage, d’un levier supplémentaire pour permettre à tous les habitants de passer à l’acte en étant associés aux mesures prises pour améliorer leur cadre de vie. Ce faisant, ils ouvrent de nouveaux marchés aux entreprises implantées sur ces territoires et aux artisans en particulier[iii]. Les ressources des habitants, leurs compétences et le temps consacré à la réalisation de leur projet constituent alors, non pas une concurrence déloyale pour les entreprises mais au contraire, de nouveaux marchés, créateurs de richesses et d’emplois non délocalisables sur les territoires qui le décident. Certains l’ont déjà bien compris comme en témoignent les progressions rapides des grandes surfaces de bricolage mais, malgré les conseils prodigués, gratuitement, l’accompagnement du client consommateur s’arrête le plus souvent à la porte du magasin sans garantie de la bonne mise en œuvre des matériaux acquis… avec 20 % de TVA. Mais la démarche concerne aussi, et de plus en plus, des artisans qui ont compris que la réalisation, avec leur client, de chantiers « hybrides » leur permettait d’avoir accès à de nouveaux marchés et de développer ainsi leur chiffre d’affaires[iv]. Cela étant, « faire » et « faire faire » ne relèvent pas des mêmes compétences et la transmission d’un savoir ne va pas de soi pour tous ces professionnels. C’est pourquoi nous pensons nécessaire de les qualifier et de certifier cet accompagnement des maîtres d’ouvrage privés (AMOP). C’est le sens de la formation qui a été développée par les universités de Valenciennes et du Littoral et qui a vocation à être diffusée par la FedAc pour essaimer sur l’ensemble du territoire national. Il ne s’agit pas pour nous de prétendre que l’on pourra tout résoudre par l’auto-réhabilitation accompagnée mais, en considérant les habitants comme autant de ressources et de compétences disponibles, on dispose là d’une contribution largement sous-utilisée pour faire levier sur les politiques de rénovation des logements qui sont mises en œuvre et créer sur les territoires qui s’y engagent, les richesses et les emplois qui s’y rattachent. La planète ne s’en portera que mieux.
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01/03/2018

De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être

  • Perret Bernard
Une société post-capitaliste Repenser la science économique

Un peu d'histoire

La critique du PIB et les tentatives d'élaboration d'indicateurs alternatifs ne sont pas une chose nouvelle. Dans les années 60 et jusqu’au milieu des années 70, ce qu’il est convenu d’appeler le « mouvement des indicateurs sociaux » s’est inscrit dans un ensemble de tentatives de rationalisation du gouvernement par la connaissance, dont participaient également la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) et la modélisation macroéconomique. Dès l’origine, le thème des indicateurs sociaux a été associé à la volonté de contrebalancer l’influence de la quantification économique sur la décision publique. La réussite de la comptabilité nationale comme outil de pilotage des politiques keynésiennes faisait alors figure de modèle pour l’application des sciences sociales à l’action publique. Dans l’esprit de leurs promoteurs, les indicateurs sociaux devaient constituer un outil de pilotage du développement social dont le rôle aurait été comparable à celui de la comptabilité nationale pour la croissance économique. Même si personne n’a jamais eu l’ambition de mesurer le « bonheur intérieur net de la nation », il s’agissait au minimum d’ « exprimer, par un ensemble de données quantifiées, l’état d’une nation dans différents domaines de l’activité économique et sociale » afin de mesurer les conséquences des décisions prises et d’éclairer les choix politiques (1). Une ambition comparable s’est exprimée sous diverses formes dans la plupart des pays développés. En France, les tentatives d’institutionnalisation des indicateurs sociaux et leur échec relatif sont indissociables du déclin de la planification à la française au cours des années 70 (2) . Les observateurs s’accordent sur le fait que les crises économiques de 1974 et 1979 ont mis fin au mouvement des indicateurs sociaux en tant que projet de pilotage rationnel du progrès social. Ce renoncement n’a toutefois pas empêché les statistiques sociales de se développer : l'Insee publie périodiquement un « portrait social » de la France qui rassemble des données tirées d’un ensemble de grandes enquêtes sociales (emploi, logement, conditions de vie, conditions de travail…) développées et perfectionnées depuis les années 60. Depuis une dates plus récente, le ministère de l'écologie publie des données assez complètes sur l'environnement (biodiversité, climat...) et les politiques de développement durable. De même, aux États-Unis, le mouvement des indicateurs sociaux s’est résorbé dans le développement des statistiques sociales. En nombre limité, quelques indicateurs clefs publiés par les agences fédérales (taux de pauvreté, inégalités, criminalité) occupent une grande place dans le débat public. Un regain d'intérêt depuis une vingtaine d'années Si l’on en juge par le nombre d’initiatives et de publications qui leur sont consacrées depuis quelques années, les indicateurs sociaux sont de nouveau d’actualité. Ce qui frappe avant tout est la diversité des initiatives et des acteurs impliqués. Les vocables « indicateurs sociaux », « indicateurs de développement durable », « indicateurs de bien-être » ou « nouveaux indicateurs de richesse » recouvrent un grand nombre de travaux et de publications émanant d’une multiplicité d’instances publiques et privées. Le champ des indicateurs alternatifs recouvre un continuum de pratiques qui vont du simple recueil de statistiques aux tentatives d’élaboration d’indicateurs agrégés de bien-être social. En terme de champ, les indicateurs sociaux sont désormais le plus souvent un sous ensemble des indicateurs de développement durable. En terme d’acteurs, on observe la création d’observatoires spécialisés (notamment au niveau européen), ce qui n’empêche pas les organismes impliqués dans la conception ou la mise en œuvre des politiques sociales ou des politiques de développement de publier leurs propres tableaux de bord. Aux États-Unis, le secteur privé n’est pas absent à travers les rapports publiés par les multiples fondations et think tanks. Les comparaisons internationales Dans ce foisonnement, l’un des phénomènes les plus importants par ses enjeux pratiques est le développement des comparaisons internationales. Les principaux organismes de coopération internationale (Commission européenne, PNUD, OCDE, Banque mondiale,…) ont pris des initiatives en ce domaine. Ces structures étant dépourvues des instruments habituels de l’autorité politique, le benchmarking (‘étalonnage comparatif’) constitue pour elles un moyen efficace d’influer sur les décisions des États en incitant chacun à se comparer aux « bons élèves » et à prendre pour modèle les « meilleures pratiques ». Le rôle joué par l'indicateur de développement humain du PNUD (IDH) illustre ce phénomène, de même que les ODD (objectifs de développement durable des nations unies), dont il sera question plus loin. La critique du PIB Le retour d’une interrogation critique sur la croissance économique et son assimilation abusive au bien-être collectif constitue l’un des moteurs du renouveau actuel des indicateurs alternatifs. Aussi vieille que la comptabilité nationale, cette contestation du rôle des indicateurs économiques part d’un constat banal : le taux de croissance du PNB a acquis le statut d’un indicateur de performance globale de la nation. Les données sociales et environnementales sont certes présentes dans le débat public, mais de manière généralement partielle et discontinue. Ces informations sont rarement rapprochées les unes des autres et elles ne font pas l’objet de la part des décideurs d’un suivi aussi attentif que les données économiques ou financières. Dans le domaine social, aucune information ne présente le même caractère de bilan global d’une situation que le taux de croissance du PIB. Or, d’un simple point de vue économique, les limites de cet indicateur sont évidentes : il ne tient compte ni des activités non rémunérées, ni de l’évolution des stocks de capital physique, naturel humain et social, ni de l'évolution de l'état de l'environnement naturel. A fortiori, il n’a aucunement vocation à refléter le « bien-être national » et le caractère plus ou moins « soutenable » du développement. Les comptables nationaux n’ont d’ailleurs jamais formulé une telle prétention, mais on ne saurait nier que, pour des raisons évidentes (le moral des ménages et les ressources publiques en dépendent directement) la croissance demeure l’objectif majeur des gouvernements. En réalité, la place prise par le PIB reflète le fonctionnement de la société et l'importance pratique des biens monétisables dans les décisions des agents économiques. Il est probablement utopique de vouloir détrôner le PIB si l'on ne s'attaque pas de manière plus systémique à l'hégémonie politique de la logique marchande (je renvoie sur ce sujet à mon dernier ouvrage Au-delà du marché ) (3). Il n'en est pas moins vrai que la critique du PIB cristallise une prise de conscience des limites et des impasses d'un modèle de développement entièrement axé sur le développement des échanges monétaires. Difficile, en effet, de ne pas voir que l'on assiste à une accumulation de problèmes que la croissance économique ne peut résoudre et qu'elle risque même d'aggraver : menaces sur l’environnement et la cohésion sociale, accroissement des inégalités et du sentiment d’insécurité, etc.


Les avancées de la commission Stiglitz. 

C'est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy a pris l'initiative de constituer en 2008 une « Commission de mesure de la performance économique et du progrès social », présidée par le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz et à laquelle participaient également, parmi d'autres experts, Amartya Sen (autre prix Nobel d'économie), Jean Gadrey (qui est notamment l'un des spécialistes français des indicateurs alternatifs) et le sociologue et politologue américain Robert Putnam (l'inventeur de la théorie sociologique du capital social). Les travaux de la commission ont abouti en 2009 a quelques conclusions importantes :

1) le PIB est un outil inadapté pour évaluer le bien-être social et la soutenabilité « Il se peut que les statistiques habituellement utilisées ne rendent pas compte de certains phénomènes qui ont une incidence de plus en plus grande sur le bien-être des citoyens. (…) Le PIB ne reflète pas la capacité de la croissance à se maintenir dans le temps (soutenabilité). (…) Il convient d'établir une distinction entre l'évaluation du bien-être présent et l'évaluation de sa soutenabilité (nécessité d'outils distincts) ».

2) Il convient de donner plus d'importance aux revenus réels et à leur répartition (mesure des inégalités) « L’évaluation du bien-être matériel doit se référer aux revenus et à la consommation plutôt qu’à la production. Prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation. Accorder davantage d’importance à la répartition des revenus, de la consommation et des richesses. Élargir les indicateurs de revenus aux activités non marchandes » .

3) la qualité de la vie ne dépend pas uniquement du niveau de consommation « La qualité de la vie dépend des conditions objectives dans lesquelles se trouvent les personnes et de leur « capabilités » (capacités dynamiques). Il conviendrait d’améliorer les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles et des conditions environnementales. En outre, un effort particulier devra porter sur la conception et l’application d’outils solides et fiables de mesure des relations sociales, de la participation à la vie politique et de l’insécurité..(...).

4) La mesure de la soutenabilité requiert un approche patrimoniale et physique (et donc non monétaire) « L’évaluation de la soutenabilité nécessite un ensemble d’indicateurs bien défini. Les composantes de ce tableau de bord devront avoir pour trait distinctif de pouvoir être interprétées comme des variations de certains « stocks » sous-jacents. (…) Un indice monétaire de soutenabilité a sa place dans un tel tableau de bord toutefois, en l’état actuel des connaissances, il devrait demeurer principalement axé sur les aspects économiques de la soutenabilité. ».

5) Il faut pouvoir mesurer la distance qui nous sépare des « seuils critiques » « Les aspects environnementaux de la soutenabilité méritent un suivi séparé reposant sur une batterie d’indicateurs physiques sélectionnés avec soin. Il est nécessaire, en particulier, que l’un d’eux indique clairement dans quelle mesure nous approchons de niveaux dangereux d’atteinte à l’environnement (du fait, par exemple, du changement climatique ou de l’épuisement des ressources halieutiques). »

Suite à la remise du rapport de la commission, l'INSEE a entrepris un certain nombre de travaux, publiés de 2010 à 2013, inspirés des principales conclusions de la commission. Pour l'essentiel, ces publications ont recyclé des statistiques sociales et environnementales existantes. Les nouveaux développements concernent notamment les indicateurs économiques, l'INSEE s'étant efforcé de satisfaire la recommandation de la Commission de « prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation ». La commission Stiglitz avait laissé ouverte la question de l'élaboration d'un indicateur synthétique de bien-être, comme il en existe un certain nombre dans le monde (indicateur de santé sociale, indicateur de progrès véritable, PIB vert, Indicateur de développement humain du PNUD, etc.). L'Insee n'a pas souhaité s'engager dans cette voie, pour des raisons techniques que l'on peut comprendre, même si l'élaboration d'un tel indicateur est peut-être un point de passage obligé pour relativiser l'importance du PIB.


 La loi Loi Eva Sas

En réalité, le principal problème n'est pas le manque d'indicateurs sociaux et environnementaux, mais le fait qu'ils ne soient pas mis en valeur et utilisés au même titre que les statistiques économiques pour orienter la politique du gouvernement. C'est à ce problème qu'a voulu s'attaquer la loi du 13 avril 2015 (dite Loi Eva Sas, du nom de la députée qui en est à l'initiative). Voici l'article unique de cette loi : « Le Gouvernement remet annuellement au Parlement, le premier mardi d'octobre, un rapport présentant l'évolution, sur les années passées, de nouveaux indicateurs de richesse, tels que des indicateurs d'inégalités, de qualité de vie et de développement durable, ainsi qu'une évaluation qualitative ou quantitative de l'impact des principales réformes engagées l'année précédente et l'année en cours et de celles envisagées pour l'année suivante, notamment dans le cadre des lois de finances, au regard de ces indicateurs et de l'évolution du produit intérieur brut. Ce rapport peut faire l'objet d'un débat devant le Parlement. » Le gouvernement s'est saisi de cette loi en chargeant France Stratégie et le CESE d'élaborer un tableau de bord d'une dizaine d'indicateurs appelés à figurer dans un rapport remis au Parlement le premier mardi d'octobre. Ce qui a été fait au moins formellement pendant deux ans, mais sans impact sur le débat budgétaire. Le nouveau gouvernement n'a manifestement pas l'intention de faire vivre cette loi : le rapport 2017 n'a pas été publié ni porté à la connaissance du Parlement, sans que cela provoque d'ailleurs la moindre remarque critique dans la presse. Des avancées aux niveaux local et international Le sommet international sur le développement durable les 25-27 septembre 2015 à New-York qu'a été adopté un nouveau programme mondial de développement durable (Agenda 2030, « Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030»), structuré par 17 objectifs mondiaux de développement durable, déclinés en 169 cibles, autour de 3 buts principaux : faire face au défi climatique lutter contre les inégalités, l’exclusion et les injustices mettre fin à l’extrême pauvreté. Un système de suivi a été mis en place, sur la base d'un tableau de bord de 230 indicateurs. Dans certains pays, y compris en Europe, les objectifs de développement durable (ODD) sont devenus un outil d'orientation et d'évaluation des politiques publiques. Ce n'est pas le cas en France, où le suivi des ODD est considéré comme un processus technocratique sans grande portée pratique. Dans notre pays, c'est finalement au plan local que les développements les plus intéressants peuvent être observés. « Des États-Unis au Brésil, de la Gironde au Pas-de-Calais, en passant par Grenoble, des collectivités locales inventent leur propre tableau de bord pour observer la situation sociale et écologique de leur territoire. Et pour piloter autrement les politiques publiques (4) . » La Conférence internationale sur les indicateurs de richesses qui doit se tenir à Grenoble en mai 2018 permettra de faire le point sur ces initiatives et sur leur portée politique réelle.


Pour conclure, il faut souligner le nombre et la diversité des initiatives autour des indicateurs alternatifs au PIB. Ce bouillonnement témoigne des doutes croissants de larges secteurs de la population et des acteurs sociaux sur la pertinence de la croissance marchande comme objectif dominant des politiques publiques. Les réflexions et débats auxquels ils donnent contribuent sans doute à accélérer cette prise de conscience et à transformer l'imaginaire social. Sauf dans le cas très atypique du Bouthan (qui a promu le Bonheur national brut au rang d'objectif central du pays), on ne voit cependant nulle part de gouvernement manifestant la volonté d'utiliser ces outils pour réorienter le développement économique. Pour prendre tout leur sens, les indicateurs alternatifs devraient être conçus comme des éléments d'une stratégie de démarchandisation du développement de la société qu'aucune force politique ne semble actuellement vouloir porter avec la cohérence nécessaire.

Notes

 1 - Jacques Delors, Les indicateurs sociaux, Futuribles-Sedeis 1971, p. 8.

2 - Pour plus de détails sur l’histoire française des indicateurs sociaux, on renvoie à la thèse de Vincent Spenlehauer L’évaluation des politiques publiques, avatar de la planification, Université de Grenoble II Pierre Mendès-France, 1998. 

3 - Les Petits matins, 2015. 4 - Anne Leroy et Fiona Ottaviani, « Quand des collectivités changent de cap », Projet Février 2018, p. 31.

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29/02/2024

De la démocratie dans le travail pour sauver la démocratie

  • Roustang Guy
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Ce titre est la dernière phrase du livre de François Ruffin: « Mal travail - Le choix des élites;». Il résume bien l’essentiel du message de deux autres livres récemment parus : celui de Laurent Berger : Du mépris à la colère – Essai sur la France au travail et celui de Paul Magnette : L’autre moitié du monde – Essai sur le sens et la valeur du travail.

F.Ruffin est député de la Somme, Laurent Berger était secrétaire général de la CFDT de 2012 jusqu’au mois de juin 2023, Paul Magnette est professeur de théorie politique et président du Parti socialiste belge. La parution coup sur coup de ces trois livres sur le travail doit attirer notre attention. Le titre de cet article est une tentative de réponse à cette phrase de Jean-Jaurès « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise;».

Le travail, écrit Laurent Berger, représente un enjeu démocratique fondamental. Et « à l’inverse le chômage, la précarité, le mépris, les bas salaires créent du ressentiment – une tendance sur laquelle l’extrême droite progresse allégrement;» [1].

Le titre du livre de Paul Magnette;L’autre moitié du monde vient d’une citation du Pantagruel de François Rabelais : « …il est bien vrai ce que l’on dit, que la moitié du monde ne sait comment l’autre vit ». Ce qui est sans doute notre cas en tant que lecteur de la lettre de l’ECCAP. Nous qui avons applaudi les premiers de corvée lors de l’épidémie du Covid sans connaître le plus souvent leurs véritables conditions de travail. D’où l’intérêt de lire ces trois livres qui nous parlent des conditions de travail.

L.Berger secrétaire général, allait chaque semaine à la rencontre des salariés d’une entreprise pour discuter, écouter. Et ce qu’il entendait d’abord c’était la fierté du travail réalisé quelle que soit sa diversité. Mais souvent s’exprimait l’absence de reconnaissance des compétences et du désir de bien faire son boulot. L.Berger écrit : Dans le débat public, le travail est un « sujet extraordinairement mal traité;». Pourtant comme le souligne Paul Magnette, qui cite souvent dans son livre la philosophe Simone Weil : « On a toujours besoin pour soi-même de signes extérieurs de sa propre valeur;».

Le livre de François Ruffin abonde de rencontres avec des travailleurs qui relatent leurs expériences. Citons le cas de Valérie, trente ans de caisse chez Continent devenu Carrefour qui dit : « ça peut vous paraître bizarre, mais mon métier de caissière, je l’aimais bien. ». Mais l’obligation de s’en tenir avec le client à SBAM, c’est-à-dire : « Sourire- bonjour-au revoir-merci;»; ou avoir entendu un jour le chef dire à un client : « C’est terminé, les caissières ne parlent plus à personne;» l’a fait craquer, perdre l’envie.

Un mal français

Cinquante et un pour cent des salariés en France ont le sentiment de pouvoir influencer les décisions importantes de l’entreprise qui les concernent contre 85% dans les pays scandinaves[2]. « Sur le travail, dans toutes les enquêtes européennes, la France est distancée par les voisins qui lui ressemblent, au profil social et économique proche;»[3]. Pour ne prendre qu’un exemple parmi bien d’autres : en France il y a 4,5 accidents mortels au travail pour 100.000 salariés par an, c’est-à-dire que parmi une vingtaine d’autres pays, seules la Lituanie, Malte et la Lettonie ont de plus mauvais résultats que nous. La sociologue Marie-Jeanne Dujarier propose un néologisme : les « planneurs;» pour qualifier ces concepteurs de dispositifs qui précisent règles et process qui s’imposent aux exécutants sans avoir eux-mêmes expérimentés. Et l’article d’Alternatives Économiques Enquête sur le management ;à la française;le caractérise comme « autoritaire, technocratique, vertical;». Alors que chez tous les salariés, « on entend désormais la même aspiration à la reconnaissance, à l’autonomie, au respect, la même volonté de pouvoir s’exprimer sur son travail, d’être écouté;»[4].


[1] « Que sait-on du travail;? » rassemble 37 contributions de 60 chercheurs. Bruno Palier, qui a rédigé l’introduction, a été auditionné et a déclaré : « « Le ressentiment privé, dans l’entreprise, lorsqu’on s’y trouve maltraité, méprisé, rejaillit en ressentiment public, où l’on subit des dirigeants le même mépris. C’est manifestement un ressort, sinon un moteur du vote RN. »

[2] Voir Alternatives économiques, février 2024, page 29.

[3] Livre de F.Ruffin, p.40.

[4] Livre de Laurent Berger, p.25.

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13/11/2017

De l’agriculture industrielle à l’agro-écologie. Reconquérir la souveraineté alimentaire des territoires.

  • Roustang Guy
Entre 2000 et 2010, 127 000 exploitations agricoles ont disparu en France et la population active agricole représente moins de 3% de la population active totale. Dans l’Union européenne entre 2003 et 2013, c’est un peu plus de 4 millions d’exploitations qui ont disparu (1). Autrement dit : on est prisonniers d’une conception du progrès favorable à des exploitations de plus en plus grandes, très mécanisées, utilisant peu de main d’œuvre mais beaucoup d’engrais et de pesticides. Les méfaits de ce soi-disant progrès sont de plus en plus évidents : dégradation des sols et de la biosphère, pollution des espaces naturels et spécialement des rivières, désertification de certains territoires, maladies professionnelles des exploitants, dispersion dans l’alimentation humaine de produits nocifs pour la santé. On est arrivé au bout d’une rationalité économique étroite avec la recherche de la production maximale par hectare et par homme au travail, encouragée à coup de subventions par l’Etat et l’Europe et en dernier ressort à la charge du contribuable. Il s’agit de changer de modèle, de changer de logique et d’en finir avec le mythe de l’agriculture, le pétrole de la France. « …il ne faut pas oublier qu’un milliard de francs de céréales exportées correspond à peu près à un milliard de subventions » (2) La prise de conscience progressive par la population des dangers encourus, le souci de bien se nourrir, l’intérêt croissant pour les produits biologiques, la volonté de certains agriculteurs de remettre en question le modèle productiviste et le passage à une autre agriculture se heurtent à la fois aux représentations dominantes et à la puissance des institutions syndicales et coopératives qui encadrent les agriculteurs. Concernant les représentations dominantes, voici un exemple. Un agriculteur converti à l’agriculture raisonnée faisait remarquer que ses voisins parlaient toujours de rendements à l’hectare, mais qu’il avait le plus grand mal à les faire parler de la marge dégagée en prenant en compte le coût d’équipements très sophistiqués (par exemple des tracteurs parés de tous les instruments informatiques possibles) des engrais et des pesticides. Concernant la puissance des institutions syndicales et coopératives encadrant les agriculteurs, l’article « Pourquoi la FNSEA est-elle accro au glyphosate ? » est éclairant (voir www.bastamag.net). Sophie Chapelle y donne l’exemple de Triskalia la plus grande coopérative agricole de Bretagne qui a son siège à Landerneau. Elle emploie 4800 salariés et fédère 16000 agriculteurs. Son conseil d’administration est géré par des agriculteurs membres de la FNSEA. En 2016, son chiffre d’affaires est de 1,9 milliards. Serge le Quéau de l’Union régionale Solidaires constate que la vente de pesticides constitue, avec l’alimentation destinée aux animaux d’élevage, le principal levier de profits de Triskalia, sans commune mesure avec ce que lui rapporte la commercialisation des produits agricoles (lait, céréales, œufs...). Triskalia s’appuie sur 120 techniciens spécialisés qui apportent des conseils aux agriculteurs. Ils vont de ferme en ferme « vendre des semences de plus en plus productives mais aussi de plus en plus sensibles. Ils fournissent dans la foulée des produits chimiques, au lieu de faire de la prévention, et de proposer des méthodes alternatives » déplore René Louail ancien conseiller régional Europe Ecologie les Verts en Bretagne et membre du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest. Sophie Chapelle constate que cette pratique est commune à nombre de coopératives gérées par des représentants de la FNSEA et que les pesticides sont une machine à cash pour les grosses coopératives agricoles. Interdire le glyphosate, c’est se priver de plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires. Et Serge Le Quéau note que la stratégie de la coopérative se concentre alors sur le marché des produits chimiques. « Ceux qui siègent dans les conseils d’administration de ces coopératives ont des leviers politiques et financiers très puissants…C’est un État dans l’État, ils sont incontournables. ». On est loin des premières coopératives paysannes initiées par des agriculteurs à la fin du 19ème siècle. En effet les coopératives actuelles connaissent une très forte concentration : 10 % d’entre elles réalisent les trois quarts du chiffre d’affaires global, évalué à près de 86 milliards d’euros. A l’occasion des Etats généraux de l’alimentation réunis à l’automne 2017, une plateforme citoyenne pour une transition agricole et alimentaire s’est constituée qui regroupe une cinquantaine d’organisations agricoles, rurales, environnementales, de santé, de solidarité internationale. Elle a détaillé les priorités qu’elle souhaitait faire adopter dans le cadre de ces Etats Généraux de l’Alimentation. La transition agro-écologique et alimentaire devrait assurer un juste revenu aux agriculteurs, préserver leur santé et celle des consommateurs, adapter l’agriculture française au changement climatique et appuyer cette transition dans les pays du Sud. Parmi les demandes que la plateforme fait au gouvernement, il y avait celle-ci : « avoir le courage politique d’acter que tous les modèles agricoles ne se valent pas et que la transition agro-écologique est nécessaire. Le message « tous les modèles agricoles ont leur place et doivent être aidés » ne peut plus être d’actualité si l’on veut une vraie transition de nos modèles agricoles. Le Président de la république assurait il y a quelques mois : Pour moi, il n'y a pas un modèle agricole, c'est un faux débat (...) il y aura toujours plusieurs agricultures, il y aura toujours une agriculture intensive qui exporte à côté d'une agriculture qui cherche la différenciation par les AOC ou par la qualité. Pourtant, si l’on veut qu’une réelle transition agro-écologique soit engagée pour la société dans son ensemble, permettant de résoudre les enjeux liés à la santé, à l’environnement, à l’emploi et à la rémunération des agriculteurs, il est nécessaire de faire des choix dans les financements, l’enseignement agricole, les priorités de la recherche. Les Etats généraux de l’alimentation doivent être l’occasion d’accompagner l’ensemble des agriculteurs vers une transition agro-écologique qui favorise une alimentation durable, et assure la résilience de nos agricultures face aux changements climatiques. Nous demandons à ce que le gouvernement fasse le choix d’une orientation claire et pose les bases d’une nouvelle gouvernance agricole et alimentaire en France qui tienne compte des attentes des consommateurs et des besoins des agriculteurs. Il est nécessaire que l’Etat s’engage à soutenir nos agricultures dans la transition et donner aux agriculteurs la visibilité nécessaire pour s’y engager ». Selon René Louail ancien porte-parole de la Confédération paysanne : « A un moment où l’on rediscute la politique agricole commune, où chaque contribuable donne 140 euros par an à la politique agricole, il faut une conditionnalité plus forte des aides au niveau social et environnemental. Ce n’est pas possible de laisser une poignée d’acteurs imposer leur politique agricole en France. » Tous les acteurs doivent bouger en même temps : les consommateurs, les producteurs, la distribution, la réglementation, la recherche qui doit associer dans toute la mesure du possible tous ceux qui sont concernés par la transition nécessaire. Face à l’urgence et à la complexité de cette mutation nécessaire « mieux vaut disposer d’une feuille de route précise tenant compte de toutes les parties prenantes et fixant un objectif réaliste. Tel est l’objectif du scenario Afterres 2050 élaboré par Solagro. » (3). Le scénario Afterres 2050 a été présenté à une table ronde : « Bien manger en respectant la nature » des journées de la fondation Carasso le 8 février 2017 par Sylvain Doublet. Il s’agit de nourrir la population française en partant d’une nourriture mieux équilibrée (plus de fruits et légumes, moins de viande et de lait) d’exporter vers les pays qui en ont besoin, de respecter la nature (question de l’eau, de la fertilité des sols, de la biodiversité). Afterres converge avec les analyses du scénario négaWatt pour l’énergie. La collaboration s’impose dans la mesure où la chaîne de production alimentaire représente 30% des rejets des gaz à effet de serre en France, et parce que l’agriculture peut contribuer à la demande d’énergies renouvelables avec la biomasse. La construction du scénario Afterres est d’une grande complexité : il s’agit de compiler des données aussi variées que des habitants, des rendements, des hectares, des assolements, des têtes de bétail, des tonnes de céréales, des sous-produits, etc. Un effort de régionalisation du scénario est en cours. Pour Afterres, le secteur agricole « doit s’orienter autant que possible vers une agriculture biologique et le développement de filières locales évitant le transport des marchandises sur de longues distances par la relocalisation de certaines productions comme les légumineuses » (3). Phlippe Desbrosses qui a fait de son exploitation un centre de formation en agroécologie « appelle au déploiement d’un réseau d’universités dans tout le pays, véhiculant les savoir-faire agroécologiques propres aux régions où elles se trouvent ». 

Notes

 1)Voir Quelles alternatives écologiques agricoles ? Sophie Chapelle, journaliste à Bastamag.net in En quête d’alternatives économiques, l’Etat du monde 2018. Ed. La découverte 2017, pages 107 à 112.

2)C’est ce qu’écrivait Denis Clerc d’Alternatives économiques que je citais dans « Démocratie : le risque du marché » DDB 2002, p.70. La situation n’a probablement pas beaucoup changé depuis. 3)(R)évolutions-Pour une politique en actes. Ed. Actes Sud 2012 p.43 et ss. 

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08/07/2020

Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine

  • Laville Jean-Louis
  • Carvalho de França Filho Genauto
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
Si le néolibéralisme a autant marqué nos sociétés dans les dernières décennies c’est parce qu’il est loin de se réduire à sa dimension économique et qu’il constitue un véritable projet anthropologique. Formulée par des auteurs comme Hayek et Friedman, inspirés de Mises, cette doctrine est née en réaction à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux dans le dernier tiers du XXe siècle. Selon Hayek des mouvements tels que l'écologie ou le féminisme provoquent un excès de démocratie engendrant le désordre. Il reste en cela fidèle à Mises qui s'était déjà prononcé en faveur du fascisme des années auparavant. Le néolibéralisme articule donc le refus d’une démocratie devenue pour lui ingouvernable et le projet de réorganiser entièrement la société autour du principe de concurrence grâce à des autorités publiques acquises au marché.

Sur la base de cette recommandation, le modèle d'entreprise doté d'une gestion rationnelle s’est diffusé, rendant l'idée d'efficience et d'efficacité prisonnière d'une évaluation par le résultat économique et financier. Or, celle-ci est incompatible avec les exigences spécifiques de domaines tels que la santé, l'éducation ou l'assistance sociale, entre autres. Une telle façon de penser entretient par ailleurs l’extractivisme c’est-à-dire l’utilisation des ressources sans se soucier de leur renouvellement. Le néolibéralisme a ainsi engendré le règne d’une loi de la jungle aggravant les inégalités malmenant la nature.

La période actuelle fait apparaître les résultats désastreux de ces choix irresponsables sur le plan social et environnemental. Face à la catastrophe, des collapsologues renversent la logique et nous suggèrent de renouer avec l’entraide qu’ils désignent comme «l’autre loi de la jungle» pour reprendre les termes de deux d’entre eux, Chappelle et Servigne. A l’éloge de la compétition ils substituent celui de la coopération s’inscrivant dans la lignée de Kropotkine pour qui la loi naturelle n’était pas la loi du plus fort mais l’entraide dont il décelait la trace autant dans les espèces animales que dans les petites sociétés humaines sans Etat. Ce pari sur le dialogue et l'empathie comporte deux arguments précieux. D’abord, il a le mérite de nous rappeler que les attitudes instrumentales et stratégiques ne sont pas innées. Ensuite, il met en évidence que, dans la nature, c'est la coopération qui peut être considérée comme une norme commune, la concurrence n'ayant lieu que dans des situations exceptionnelles. Le récit glorifiant l’égoïsme ne trouve donc pas de fondement dans les systèmes vivants qui sont incapables de survivre sans coopération. Cependant, Kropotkine se heurte à un problème élémentaire: il nous fait croire que le système dominant a perverti des êtres foncièrement bons. En attribuant aux êtres humains une essence antérieure à la culture, il finit par entretenir l’illusion d’une société réconciliée demain et par détourner notre attention des divisions et conflits inhérents à toute démocratie. Or, le présent illustre l’ambivalence des comportements humains, entre repli individualiste et ouverture solidaire. Et dans un passé récent, Arendt nous montre, à travers son analyse du totalitarisme, comment le mal peut être banalisé dans une société avec la propagation de la haine pour les institutions démocratiques. Au lieu d'une vision de la nature humaine, notre réflexion, plus que jamais, devrait être dirigée vers la condition humaine et les possibilités d'une commune humanité.

Le futur n’entérinera aucune loi de la jungle, ni celle fondée sur l’égoïsme, ni celle fondée sur l’aide mutuelle, l’enjeu alors est autre: il s’agit de changer avant qu’il ne soit trop tard le cadre institutionnel promu par le néolibéralisme qui a favorisé l’uniformisation du monde. Il devient crucial de reconnaître que le souci du commun comme les logiques du public et de la solidarité doivent trouver les référentiels qui leur sont spécifiques et ne les rabattent pas sur ceux de l’entreprise privée. Il n’y a pas de nature humaine, définitivement mauvaise ou bonne, mais il existe des formes institutionnelles qui peuvent encourager la standardisation ou au contraire faciliter l’expression de la pluralité. Si la diversité est une condition élémentaire pour la santé d'une société démocratique, il faut reconsidérer la valeur des différentes initiatives de solidarité qui refont surface à l'heure actuelle. Elles dessinent les contours d'une transition nécessaire en termes de nouveaux modèles d'organisation socio-économique, mais elles doivent trouver un soutien de la part des pouvoirs publics.

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29/12/2023

Démasquer la violence mimétique : une tâche éducative

  • Perret Bernard

L'apport possible de la Théorie mimétique issue des écrits de René Girard pour l'auto-analyse de la contagion émotionnelle et des mécanismes de la violence collective

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Il est à peine besoin de souligner la gravité permanente du problème de la violence et le caractère préoccupant de son apparente recrudescence au sein même de notre société. Il existe bien entendu différentes sortes de violence: chacun peut être agressé par un inconnu, chez soi ou dans la rue, sans d'autre motif que le vol ou, si l'on est une femme, la prédation sexuelle. Toutefois, les phénomènes qui font de la violence un véritable problème de société, des violences urbaines aux phénomènes de harcèlement, s'inscrivent souvent dans des dynamiques collectives et/ou relationnelles dans lesquelles la responsabilité d'individus ordinaires - potentiellement de tout un chacun - est directement engagée. Il en est ainsi chaque fois qu'entrent en jeu une situation de rivalité, de frustration sociale, un désir de revanche ou de vengeance, le besoin de faire supporter à autrui une situation de souffrance, ou encore le besoin d';« expulser;» par le moyen d'un bouc émissaire la violence latente au sein d'un groupe traversé de multiples frustrations et rivalités.

Parmi d'autres outils, la théorie mimétique issue des écrits de René Girard (1923-2015) pourrait être mobilisée pour développer et diffuser une intelligence concrète des mécanismes de la violence, particulièrement quand elle se manifeste au sein d'un groupe ou qu'elle est exercée collectivement par un groupe[1]. Précisons d'emblée que l'on ne trouvera rien de directement utile sur ce sujet dans les livres de René Girard. Il était trop pessimiste et « apocalyptique;» - persuadé que nos sociétés devront tôt ou tard choisir entre l'auto-destruction violente et une conversion spirituelle radicale - pour s'intéresser aux applications possibles de ses idées dans un but d'éducation et de transformation sociale. Mais rien n'interdit de le faire à sa place, en s'emparant de ses idées. L'un des principaux mérites de la « théorie mimétique;» dont il a posé les bases est d'aider à prendre conscience du fait que la violence n'est pas une anomalie, une pathologie accidentelle des relations humaines que l'on pourrait expliquer et combattre en isolant et éradiquant ses causes sociales et psychopathologiques – frustrations causées par les inégalités, déficits de socialisation, perte de sens moral ou actions d'individus particulièrement pervers. L'approche mimétique conduit à un renversement de perspective : elle oblige à reconnaître l'instabilité fondamentale des relations humaines - le fait que nous sommes tous, dans certaines circonstances, à risque de devenir persécuteurs, complices, ou bien-sûr victimes de la violence collective. Elle met en évidence, le fait que notre dépendance psychique à autrui structure en profondeur nos désirs et nos affects. Cet autrui étant toujours susceptible de devenir pour nous un modèle (celui dont nous imitons les désirs), un obstacle (celui qui s'oppose à la réalisation de ces désirs) ou un rival à abattre ou dominer. De là résulte, au sein des groupes humains sans structure répressive ou symbolique forte, un chaos relationnel et émotionnel qui peut à tout moment cristalliser en violence physique, psychologique ou symbolique. En résumé : la violence n'est pas seulement un problème qui existe en dehors de nous et auquel nous sommes parfois injustement confrontés, mais une réalité constitutive de la vie sociale dont nous sommes toujours plus ou moins partie prenante dès lors que nous sommes membres d'un collectif, quel qu'il soit.

On comprend mieux à partir de là comment s'agencent et se complètent les différents moyens ordinairement mis en œuvre par les collectifs de toute nature pour gérer et contrôler leur propre violence. Ces moyens peuvent être vertueux ou franchement pathologiques, relever d'une dynamique mimétique spontanée ou de dispositifs sociaux de contrôle ou d'endiguement. Du côté des pratiques habituellement vertueuses de « métabolisation;» des rivalités, on peut citer le sport, le jeu, toutes les activités génératrices de saine émulation et de coopération. Du côté du pathologique, on a soit la polarisation interne de la violence sur un souffre-douleur ou « bouc émissaire;» (typiquement, le harcèlement), soit l'externalisation dans la violence entre bandes (tous unis contre...), entre groupes sociaux ou contre les symboles de l'ordre social (y compris la police...), sans oublier la guerre.

Les ressorts fondamentaux de cette mécanique sociale de la violence sont plutôt faciles à comprendre. Acquérir un minimum de culture et d' « éléments de langage » à ce sujet ne serait déjà pas si mal. On peut en attendre une meilleurs capacité à repérer dans la vie de tous les jours la figure du bouc émissaire derrière celle de l'individu harcelé, le souffre-douleur dont tout groupe a plus ou moins besoin pour se sentir exister pleinement. On peut en attendre aussi, pour les adultes, une conscience plus aiguisée du rôle de la contagion émotionnelle, du ressentiment, des pulsions vengeresses et de la facilité avec laquelle ces sentiments inévitables peuvent être instrumentalisés par des leaders cyniques. Dans une perspective éducative, on peut toutefois être plus ambitieux et réfléchir à des techniques plus actives de conscientisation et de transformation des comportements.

Avant de voir quelles pratiques d'éducation et de transformation sociale pourraient être imaginées dans cette perspective – principalement des mises en situation contrôlées permettant aux participants de s'identifier aux différents « rôles;» qu'il sont susceptibles de tenir dans une situation de violence, voici en résumé les principaux messages dont il faudrait faciliter l'assimilation :

  1. La rivalité est inhérente aux relations humaines, c'est la conséquence de la nature mimétique de nos désirs et de nos émotions - nous avons tendance à désirer ce que possèdent ou désirent les autres, à vouloir « être comme eux;», à chercher à les dominer ou à avoir peur qu'ils nous dominent d'une manière ou d'une autre.
  2. La rivalité débouche souvent sur la violence, même si elle peut aussi s'exprimer plus ou moins pacifiquement dans la compétition et l'émulation (économique, sportive, scolaire, etc.)
  3. La violence est toujours potentiellement « transitive;» et réciproque. Toute violence subie et ressentie appelle une réponse. Celle-ci peut être une rétorsion directe ou une vengeance différée, mais elle peut aussi consister à reporter la violence sur un tiers étranger au conflit.
  4. La violence est contagieuse. Le spectacle de la violence nous affecte et nous sommes toujours spontanément tentés de nous identifier à l'un ou l'autre camp (afin d'être unis contre...).
  5. La violence latente au sein d'un groupe tend spontanément vers la polarisation. L'animosité diffuse « coagule;» et se porte vers un individu particulier, un souffre-douleur ou « bouc émissaire;» : généralement une personne « différente;», par son aspect physique, son orientation sexuelle, ses difficultés relationnelles, etc. Décharger sa violence sur un « mouton noir;» ou sur un ennemi extérieur permet au groupe de conforter son unité en toute bonne conscience.
  6. La violence a le pouvoir de susciter sa propre « mise en récit;». Pour René Girard, c'est l'essence des mythes d'origine. Tout groupe a besoin d'un récit fédérateur dans lequel la violence légitimée et la « conscience victimaire;» (la conviction d'appartenir à un collectif qui a été victime de violence ou menacé de l'être) occupent toujours une grande place.
  7. L'unanimité persécutrice peut facilement s'inverser en compassion unanime à l'égard d'une victime. La contagion émotionnelle joue aussi bien en faveur de l'unanimité compassionnelle que de la violence. On passe d'ailleurs facilement de l'un à l'autre.
  8. Il est souvent possible, même pour un individu isolé, d'agir concrètement pour désamorcer la violence (manifestation de solidarité à l'égard du souffre-douleur, geste de réconciliation, appel au calme et à la raison...). Il suffit parfois d'un geste ou d'une parole pour enrayer une spirale persécutrice (« que celui qui n'a pas pêché lui jette la première pierre... »). Cela suppose d'être soi-même capable de décrypter la situation et de dominer ses propres passions. 

Tout cela pourrait être largement développé et argumenté en s'appuyant, notamment, sur les avancées récentes de la neuropsychologie – les « neurones miroirs;». Mais aussi en faisant appel à la littérature, roman et théâtre. Les grands auteurs ont souvent décrit les passions humaines dans des termes qu'éclaire très pédagogiquement la théorie mimétique (rivalités, contagion, escalade catastrophique de la violence, aveuglement auto-destructeur...cf les tragiques grecs, les grands romanciers et Shakespeare...). On peut aussi penser au cinéma, et plus largement aux documents audiovisuels (actualités, etc.).

L'approche théorique, toutefois, suffit rarement pour transformer en profondeur les comportements. Pour susciter des prises de conscience et des transformations de comportement plus profondes, c'est vers les techniques de la dynamique de groupe qu'il faudrait se tourner. Il s'agit d'un vaste domaine de recherches et de pratiques d'intervention, largement mobilisé à des fins de management d'entreprise depuis la seconde guerre mondiale. Les techniques développées dans ce cadre – groupes d'observation, jeux de rôles, etc. - pourraient sans difficulté être utilisées à des fins d'auto-analyse des phénomènes mimétiques et de la violence au sein d'un groupe. Il « suffirait;» pour cela de former suffisamment d'enseignants et d'animateurs capables de « décrypter;» pour les participants les processus à l' œuvre, à l'aide d'une grille d'analyse inspirée de la théorie mimétique (sans exclure d'autres apports).



Notes

[1] Voir mon livre Violence des dieux, violence de l'homme. René Girard notre contemporain (Seuil 2023)

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15/07/2020

Démocratie de l’abstention. Danger ! Quelques défis à relever

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question Réactions actualités passées

Au second tour des élections municipales, la chute du taux de participation a amené une professeure de science politique à déclarer : « Un cap est franchi dans le basculement vers les démocraties de l’abstention »[1]. Dit autrement, c’est l’avenir de notre démocratie qui est en danger si les citoyens s’en désintéressent [2]. D’autant plus que l’environnement international amènera peut-être la publication prochaine d’un livre « La fin des démocraties », trente après « La fin de l’histoire » de Fukuyama qui prédisait le triomphe des démocraties. Mais quarante ans de néolibéralisme sont passés par là.
Le taux d’abstention augmente d’année en année mais il est plus marqué chez les jeunes et dans les quartiers défavorisés. S’il a été en moyenne de 60% toutes tranches d’âge confondues au second tour des municipales, il a été de 72% selon un sondage pour les jeunes de 18 à 34 ans. Et ce sont les quartiers les plus populaires qui ont connu les taux d’abstention les plus élevés. On a moins voté à la Seine St Denis qu’ailleurs en France. La Seine St Denis le département le plus pauvre de France.
Face aux défis de l’abstention plus marquée dans les quartiers défavorisés et chez les jeunes, nous pouvons évoquer plus spécialement trois défis à relever pour sauver notre démocratie : la situation des quartiers défavorisés, la laïcité, la police.

Pour un plan massif de soutien aux quartiers populaires

Dans une lettre précédente  nous faisions état du rapport à l’Assemblée Nationale le 31 mai 2018 remis par deux députés (l’un du Parti Républicain, l’autre de la République en marche) « sur l’évaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes à La Seine St Denis ». Ce rapport impressionnant, consternant et passionnant listait les injustices et les torts causés au département le plus pauvre de France, il comprenait toute une série de propositions. Aujourd’hui c’est le rapport du Conseil National des Villes placé auprès du premier ministre qui plaide pour un plan de soutien massif aux quartiers populaires. Sa vice-présidente Fabienne Keller nous dit : «La crise a agi comme un révélateur des grandes fragilités et de l’urgence d’agir dans les quartiers. Avant la crise, les disparités étaient déjà criantes : un taux de chômage 2,7 fois plus élevé que la moyenne nationale, un tiers des jeunes de 16 à 25 ans sans emploi ni formation, 42 % de la population sous le seuil de pauvreté, indigence des équipements et des services publics… Avec la crise, elles ont explosé. A la pauvreté s’ajoute la pauvreté. Au chômage s’ajoute du chômage. Aux discriminations s’ajoutent des discriminations. Dans ces conditions s’ajoutent le découragement, la colère mais aussi la violence »[3]. Et devant l’abandon dont ils sont victimes, des jeunes et des moins jeunes peuvent être tentés de s’identifier à une conception rassurante de la religion.

La laïcité 


Le 10 juin dernier, un documentaire sur la chaîne LCP permettait à Salman Rushdie de relater son histoire, trente ans après que la fatwa de Khomenei ait appelé tous les musulmans à le tuer. Dans le débat qui a suivi ce documentaire, on ressentait un certain malaise. Il apparaissait que Mohamed Sifaoui ne pouvait plus intervenir à la Sorbonne, comme si ceux qui avaient pris cette décision craignaient simplement d’être traités d’islamophobes. Ce qui fait penser à l’affaire Mila (voir Lettre 22), cette jeune lycéenne qui a dû quitter son lycée suite à des milliers de message qui la menaçaient. Après une intervention d’Usul sur Mediapart, Gil Gosseyn a fait le commentaire suivant le 17 février 2020 : « Mediapart se réveille et de la pire des manières en sous-entendant que seuls les fachos sont indignés par cette affaire » ce qui est selon lui regrettable et révélateur d’une certaine attitude d’une partie de la gauche, qui craint d’être accusée d’islamophobie. Quelqu’un rappelait récemment que les catholiques s’étaient bien ralliés à la laïcité et à la République, et qu’il convenait de reconnaître que si une large majorité de musulmans étaient à l’aise dans la République, il convenait de ne pas s’en laisser compter en craignant d’être accusés d’islamophobie. L’islamisation qui suppose de laisser les lois religieuses empiéter sur les lois de la République n’est pas de mise.[4]

Pour une police de la confiance pour le bien de la police et de la population 


C’est ce que souhaite notamment F.Ruffin. En effet, il n’est pas bon que les policiers aient la peur au ventre dans certains quartiers et que les jeunes soient systématiquement hostiles à leur égard. Pour Jacques Toubon qui vient de quitter sa fonction de défenseur des droits, l’un des moyens de restaurer la confiance serait de relancer une vraie discussion sur la traçabilité des contrôles d’identité, qui avait été promise par François Hollande en 2012 et ne s’était jamais concrétisée. Ces contrôles ne sont pas anodins et sont perçus par les jeunes comme une humiliation. En 2017, une étude avait montré que les jeunes « perçus comme noirs ou arabes » avaient 20 fois plus de chances d’être contrôlés que les autres.
Cette hostilité entre police et jeunes des banlieues n’est pas inéluctable, si l’on en juge par les souvenirs de Ladj Ly, réalisateur des Misérables [5], qui se souvient qu’adolescent il jouait au foot avec des policiers. C’était au temps de la police de proximité créée en 1998 par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur dans le gouvernement Jospin, qui la définissait ainsi : « c’est une police qui est à la fois préventive, dissuasive et répressive ». Et Ladj Ly témoigne qu’avec ces policiers il y avait des échanges et que l’on pouvait communiquer et discuter. Cette police de proximité a été supprimée par N.Sarkosy, alors Ministre de l’intérieur, qui avait déclaré : « la police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter les délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux » et il promettait de nettoyer au karcher la cité des 4000 à La Courneuve et de débarrasser le quartier des canailles. Propos déplacés si l’on veut éviter de mettre de l’huile sur le feu. Il serait important qu’une large concertation entre toutes les parties concernées puisse définir les conditions d’une politique de la confiance entre police et citoyens.


Notes

[1] Pages Idées du Monde du 3 juillet 2020.
[2] La dernière lettre n°31 sur la convention citoyenne pour le climat a suscité des réactions diverses. Elle était écrite par les deux responsables actuels de l’eccap, qui n’étaient pas d’accord entre eux. Ce sera l’occasion d’ouvrir un débat sur l’intérêt ou non des conventions citoyennes pour contribuer au renouveau de nos démocraties. Nous ferons état de ce débat prochainement.
[3] Voir le rapport du CNV et Le Monde du 2 juillet 2020.
[4] Voir les débats autour du livre « Inch ’Allah. L’islamisation à visage découvert de G.Davet et F.Lhomme. Enquête sur la Seine St Denis. Ed. Fayard 2018.
[5] Interviewé par Guillaume Erner lors des matins de France Culture le 15 novembre 2019.

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04/02/2017

Démocratie locale à Kingersheim

  • Spiegel Jo
Jo Spiegel : « le maire est un ouvrier du vivre ensemble » Maire de la commune Kingersheim, en Alsace, Jo Spiegel, 64 ans, défend la démocratie participative et co-produit ses décisions avec ses administrés. Il a participé à une table ronde sur la politique et la société civile au cours de l’université d’été des Amis de La Vie à Agos-Vidalos près de Lourdes. Rencontre (13 juillet 2015) Dans votre commune, vous avez supprimé les inaugurations officielles et les réunions de quartier. Vous tirez au sort les étudiants que vous embauchez pour l’été. Vous avez également refusé la légion d’honneur. Pourquoi ? Retrouver la promesse démocratique, c’est d’abord une attitude et un être à l’autre. Pour beaucoup de nos concitoyens, les élus sont dans le hors-sol ou dans l’entre-soi. Dans la société, il y a une soif d’égalité de plus en plus grande. Les élus doivent changer de paradigme et de comportement. Ils doivent être humbles, simples et modestes. Ca ne coûte rien. “La démocratie exigeante est l’antidote de la démagogie et du populisme.” Pour vous, quel est le rôle d’un élu local ? Le maire doit, bien-sûr, gérer l’argent public et créer  des équipements. Le maire est aussi un animateur du débat public, un ouvrier du mieux vivre ensemble. Aujourd’hui, en France, nous sommes dans la délégation permanente du pouvoir. Nous sommes dans une forme d’assistanat civique. Dans ma commune, j’essaye d’associer les habitants aux décisions que nous devons prendre. Embarquer les gens dans un tel cheminement, c’est faire grandir la société. Nous créons de l’intelligence collective. La démocratie exigeante est l’antidote de la démagogie et du populisme. Nous ne sommes pas face-à-face mais côte-à-côte. Nous sommes dans de la co-production. Je pense que l’utopie d’un monde meilleur doit se traduire dans la citoyenneté et la politique. “Autrefois, notre commune était une ville dortoir. Désormais, elle est synonyme d’éducation, de culture et de démocratie.” Quels changements observez-vous dans la durée ? Les électeurs se rendent-ils davantage aux urnes ? Et quid du vote FN ? À Kingersheim, aujourd’hui, les abstentionnistes sont aussi nombreux qu’ailleurs. De même pour le vote frontiste. Cela m’interpelle. Mais il faut donner du temps au temps. Nous inscrivons notre travail dans la durée. La confiance des habitants est évidente. Nous avons également progressé en terme de qualité démocratique. Autrefois, notre commune était une ville dortoir. Désormais, elle est synonyme d’éducation, de culture et de démocratie. Beaucoup de municipalités nous interrogent ou viennent nous voir. Nous avons encore beaucoup de travail. Car nous n’avons pas touché assez de monde. Prochainement, nous allons lancer l’agora 2015-2020, une sorte d’assemblée hybride qui anime les consultations démocratiques. Propos recueillis par Céline Tissot et Paul-Luc Monnier Qui est Jo Spiegel ? Ancien professeur d’éducation physique et sportive, Jo Spiegel, 64 ans, est le maire de Kingersheim, une ville péri-urbaine de 13.000 habitants, près de Mulhouse, dans le Haut-Rhin (68). « Homme de gauche », il a quitté le parti socialiste en mars 2015 « pour être plus libre », explique-t-il. Etats généraux En 2004, Jo Spiegel lance les états généraux permanents de la démocratie (EGPD), une sorte d’olympiades de la démocratie pour construire une grammaire démocratique exigeante. Conseils participatifs Dans la foulée, l’édile lance des conseils participatifs qui réunissent élus, experts et habitants. C’est une première en France. « Chacun est co-producteur de la décision car co-propriétaire de l’intérêt général », dit-il. Maison de la citoyenneté En 2006, l’élu décide de construire une maison de la citoyenneté dédiée aux pratiques démocratiques. On y vient pour débattre, élaborer et discuter. Livre Réélu en 2014 (60 % des suffrages) pour un cinquième et dernier mandat, Jo Spiegel a aussi écrit un livre, «Faire (re)naître la démocratie », (Chronique Sociale, 2013).
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03/02/2017

Démocratie locale à Saillans

  • Karagiannis Fernand
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Démocratie participative à Saillans : « transformer avec les gens » L’équipe municipale de Saillans n’a pas été élue sur un programme mais sur une méthode : associer l’ensemble de la population aux projets et aux décisions concernant la gestion de la commune. Réflexion et débats ouverts à tous, large information font partie des modalités de la nouvelle manière de faire. Saillans-244x300.png

Fernand Karagiannis.

« Si nous avions été candidats sur un programme, nous n’aurions pas été élus. La méthode est plus importante que le programme » , explique Fernand Karagiannis, conseiller municipal de Saillans, qui intervenait lors des Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, du 10 au 13 novembre 2016 à Serres et Greffeil (Aude). A Saillans, commune de 1 250 habitants de la Drôme (entre Crest et Die), un groupe de citoyens a souhaité mettre en œuvre la démocratie directe à l’occasion des élections municipales de mars 2014. Dès le départ il s’agissait d’un « projet citoyen, co-construit, très ouvert et pas du tout de la campagne d’une équipe. Nous voulions changer la pratique communale, remettre la mairie à la disposition des habitants.« Le groupe à l’initiative de ce projet, constitué de quelque 45 personnes, a commencé par élaborer une charte citoyenne, mettant en avant quelques principes. Puis il a organisé une réunion publique : 120 personnes y ont participé  il leur a été proposé de travailler à un projet communal dans sept ateliers correspondant aux principales compétences d’une municipalité. Une deuxième réunion a dressé une synthèse de ces travaux  c’est alors qu’un appel à candidatures a été lancée pour constituer une équipe municipale. Elle a obtenu, dès le premier tour des élections municipales, 12 sièges sur 15 avec 56 % des suffrages exprimés (79 % de participation). Les habitants au centre des décisions Une fois en place, la nouvelle équipe a « élaboré sa gouvernance » : avec le citoyen en haut du schéma, le conseil municipal, le comité de pilotage et les groupes d’action projet. Le conseil municipal, composé des élus (c’est l’aspect du dispositif encadré par la loi), officialise les décisions. Il fonctionne au moins en binômes : les élus référents travaillent deux par deux (ou plus), y compris le maire avec la première adjointe, pour éviter les prises de pouvoir, même involontaires. Chaque élu référent partage avec un ou plusieurs autres une compétence : travaux-sécurité, social, enfance-jeunesse, association-sports-loisirs-culture, économie, environnement-énergie-mobilité, finances-budget, transparence-information. L’ensemble de l’équipe fonctionne de façon collégiale, avec un échange d’informations et des décisions prises en commun. Le comité de pilotage est composé de tous les élus (il n’y a pas de conseils limités aux adjoints comme c’est souvent le cas dans la vie communale) et du public. Il se tient deux fois par mois et constitue l’instance principale de travail et de décision. Tous les habitants peuvent y participer et intervenir. Les habitants sont également impliqués, avec les élus référents, dans les commissions participatives thématiques, qui correspondent aux sept principales compétences de la municipalité. Ces commissions « visent une réflexion générale, la définition des grandes orientations et l’émergence et la priorisation des actions concrètes à mettre en œuvre.« Les GAP (groupes d’action projet), composés eux aussi d’élus référents et d’habitants (en nombre plus réduit), travaillent sur des dossiers précis à partir de décisions concrètes définies par une commission. L’un des points forts de la méthode de travail de cette municipalité est la transparence : « l’information doit être donnée aux habitants à toutes les étapes du projet« . Il y a donc des compte-rendus et des synthèses des différentes réunions, des outils d’information (agenda mensuel, site internet, panneaux dans le village, lettres d’information). La gestion des groupes de base s’appuie sur les méthodes de l’éducation populaire, avec, la plupart du temps, un animateur. Cette « gouvernance » est complétée par un conseil des sages. Il n’a pas pour fonction de contrôler l’action de la municipalité mais de veiller au bon fonctionnement de la gestion participative de la commune et de faire des suggestions pour l’améliorer. Dépasser les clivages idéologiques On l’a donc bien compris : les élus de Saillans ne sont pas, loin de là, les seuls décideurs. Ils agissent à partir des remontées des commissions et des GAP. On peut citer des actions issues de ce travail commun à la population de Saillans : compostage collectif auto-géré  extinction de l’éclairage la nuit  réaménagement du mobilier urbain  places de parking  projet de salle des fêtes  mise en place d’un référentiel pour les cantines scolaires  semaine de l’économie locale  création d’un annuaire en ligne des activités économiques. « L’une de nos difficultés« , souligne Fernand Karagiannis, « c’est un budget modeste.« Le conseil municipal agit dans le cadre de la loi. Cela ne l’empêche pas de prendre parfois des positions de principe hors des sentiers battus, comme une délibération défavorable aux compteurs Linky : « Nous savions qu’elle allait être retoquée par le préfet« , dit Fernand Karagiannis. Une autre limite est la réduction des compétences des communes avec l’émergence des communautés de communes. Saillans a eu du mal, pendant les six premiers mois après les élections municipales, à se faire entendre à la Communauté de communes du Crestois et du Pays de Saillans : la majorité de ses élus a préféré attribuer une vice-présidence à l’ancien maire plutôt qu’au maire actuel, Vincent Beillard. Mais les relations ont tendance à s’améliorer  Vincent Beillard fait désormais partie du bureau de la communauté de communes. Pour revenir à Saillans, les décisions, au Comité de pilotage, sont prises le plus possible au consensus, ou à défaut à la majorité. « Si les avis sont très partagés, on reporte le dossier. » Les GAP, pour leur part, ne prennent pas de décision, ils préparent les dossiers, proposent des analyses et une priorisation, mais c’est le Comité de pilotage qui décide. A ce jour, la participation des habitants reste forte. En deux ans et demi, dit Fernand Karagiannis, le tiers des habitants a au moins participé une fois à une commission ou à un GAP. « L’idée a été de faire venir tous les habitants, pas de mettre en avant les personnes alternatives du village. Il n’y a pas eu de discours idéologique, qui aurait pu bloquer.« « L’un des facteurs de succès est le mélange. » Ce qui n’empêche pas chacun de s’investir là où il l’entend : le GAP environnement est plutôt constitué de jeunes de moins de 40 ans  les GAP stationnement-circulation et social plutôt par des gens plus âgés. Jusqu’ici, l’action municipale est le résultat d’une large concertation. Il y a, dans les réunions, des avis opposés, mais pas d’opposition organisée. « La priorité, c’est de dépasser les clivages. Nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Faisons donc les choses que nous avons en commun.« « Le projet », conclut Fernand Karagiannis, « c’est de gérer une commune, de transformer avec les gens, sans imposer les choses. Certains villageois sont déçus que l’on n’aille pas plus vite mais nous voulons garder la cohérence de la démarche. Il faut aller assez doucement pour que le résultat soit là. (…) Le rôle de l’élu c’est aussi de faire monter le niveau des habitants sur les connaissances nécessaires à la gestion municipale. Il faut informer tout le monde, pas que les plus motivés, bien débattre, se concerter avant de changer quelque chose.«
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06/02/2021

Démocraties menacées

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Souvent, ce sont des petits événements, des hasards parfois, qui font basculer l’histoire. Le 19 brumaire 1799, par exemple, la réussite du coup d’Etat fomenté par Napoléon Bonaparte ne tient qu’à un fil. Les députés sont à Saint-Cloud, où ils ont été déplacés ils refusent d’appliquer les volontés du futur Empereur, et veulent le mettre hors la loi. Celui-ci demande aux grenadiers de faire évacuer la salle dans laquelle siège le Conseil des cinq cents. Mais les soldats hésitent : survient alors le « coup de théâtre » (au sens propre !) : Lucien, le frère, pointe son épée sur le cœur de Napoléon : « je jure de percer le sein de cet homme s’il tente de porter atteinte aux libertés des Français ». Alors les grenadiers impressionnés entrent dans la salle, et les députés s’enfuient piteusement par les fenêtres… Le coup d’Etat a réussi.

Le 6 janvier 2021, Donald Trump a également préparé un coup d’Etat. Il avait ses appuis le mardi 10 novembre, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo avait affirmé « il y aura une transition en douceur vers une seconde administration Trump ». Des policiers chargés de protéger le Capitole étaient en fait prêts à faciliter l’opération. Il s’appuyait surtout sur des troupes hétéroclites qu’il avait chauffées à blanc par des salves de tweets Qanon, communauté d’illuminés shootés à la théorie du complot, des militants néonazis, d’anciens membres du Ku Klux Klan, des Proud Boys, groupe violent antisémite et anti immigrants. Il avait son financement, il avait son plan, et il a essayé de l’appliquer. Il a échoué. Mais il faut avoir conscience qu’il y a eu ce même moment d’incertitude où tout peut basculer, où tout « ne tient qu’à un fil »
.
Le Vice-Président Mike Pence était un de ses fervents partisans, se montrait d’une parfaite docilité, et usait volontiers de la flagornerie : «Vous avez restauré la crédibilité américaine sur la scène mondiale (…) Vous avez libéré l’énergie américaine. Vous avez suscité dans ce pays un optimisme sans précédent. (…) Je suis juste - profondément honoré, en tant que votre vice-président, d’être en mesure d’être ici.» affirmait-il ainsi le 10 décembre. Il suivait le Président dans son refus de reconnaître la défaite. Une «pièce maîtresse » du dispositif, donc. Trump exerçait une forte pression sur lui : «J’espère que notre grand vice-président ne nous décevra pas. C’est un type formidable, mais s’il nous déçoit, je l’aimerai moins.» avait-il lancé en meeting en Géorgie.

Le 6 janvier commence la session plénière du Congrès, c'est la cérémonie du comptage des voix. C’est alors, vers 2 heures de l’après-midi, que la foule déchaînée envahit le Capitole. La séance est interrompue. Un peu comme en France lors du 19 brumaire, des députés s’enfuient, par des tunnels cette fois certains se réfugient dans d’autres pièces, ou se couchent sous les travées. C’est le moment critique on aurait pu croire que Mike Pence s’enfuirait aussi, et/ou qu’il refuserait de rouvrir la séance. Que se serait-il passé alors ? Il est tout à fait probable que Trump aurait repris le pouvoir, conformément à ses plans fous. Il aurait suffi de pas grand-chose… Mais Mike Pence choisit la constitution plutôt que Trump. «Nous reprenons le vote ce soir, dit-il, les voyous ne gagneront pas.» A 18 heures, le Congrès reprend ses travaux. Le coup d’état a échoué.

Ce qui aurait pu se passer aux Etats-Unis pourrait un jour se passer en France. Les conditions qui ont rendu cela possible là-bas sont également réunies ici, avec peut-être un décalage de quelques années. L’explosion des inégalités, les déchirures sociales, la montée des populismes. Mais surtout le bouleversement de l’information…..

Dans « notre jeunesse », Charles Peguy parle des effets de la modernité « Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, (...) C’est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. (…) On fait beaucoup de bruit d’un certain modernisme intellectuel qui n’est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l’usage des modernes des anciennes grandes hérésies… »

Aujourd’hui aussi, « il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre ». Le « modernisme intellectuel », c’est l’internet, ce sont les réseaux par lesquels depuis une dizaine d’année déjà se fabrique une grande part de l’information des individus. Ces réseaux qui rendent possibles les « vérités alternatives », qui rendent possibles l’invention de faits virtuels, et qui donc rendent impossible la démocratie, qui a besoin, au minimum, que les citoyens s’accordent sur les faits. Les dirigeants des GAFAM acquièrent de ce fait un véritable pouvoir politique, car de simples hébergeurs, les réseaux sont devenus éditeurs de contenus. La suppression des comptes de Trump est l’illustration spectaculaire de ce pouvoir exorbitant. Un changement de cap, pour ce qui est de la simple défense de la démocratie, implique une reprise en main publique du contrôle des mécanismes de formation de l’opinion
Pour fonctionner correctement, et même pour seulement exister, la démocratie a besoin que ses acteurs – les représentants du peuple - disposent de la confiance des citoyens or la classe politique est elle aussi l’objet d’une énorme crise de confiance. Elle a besoin que ses institutions soient valorisées, voire sacralisées or elles sont constamment remises en cause, par la base, mais parfois par les représentants eux-mêmes, et le recours à des « innovations » comme les Conventions ou autres mini-Collectifs tirés au sort renforce implicitement cette dévalorisation.

Nous le savons maintenant « la fin de l’histoire » comme on a pu le croire en lisant Francis Fukuyama dans les années 90, n’est pas l’accomplissement de la démocratie, mais la lente dérive vers la « démocrature », ou la « démocratie illibérale »… En invoquant Périclès, nous préparons le sacre d’un Erdogan. Selon les résultats d’un sondage Harris Interactive le président de la République Emmanuel Macron n’obtiendrait que 52 % des suffrages en cas de duel face à la présidente du RN Marine Le Pen (48 %) au second tour de la présidentielle 2022.
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15/10/2020

De nouvelles pistes pour l'eccap

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Dans la lettre 34, nous rappelions l’enjeu pour l’espace numérique – principalement académique - qu’est l’eccap de s’adosser à des espaces physiques de débats et d’actions collectives – tels que les cafés associatifs - , afin de répondre à un objectif commun d’éducation populaire. Dans cette lettre 37, après un rapide point de situation de l’encyclopédie, nous vous présentons l’espace physique – le Grin - avec lequel une coopération se construit.
Cette coopération se matérialise par un premier appel à participation des lecteurs et lectrices de l’eccap autour de la thématique « changement de cap et travail ».

Point de situation de l’eccap : comment contribuer à une prise de conscience collective ?

Destruction du monde naturel, humanité augmentée, extinction du politique, marchandisation de la société, société de surveillance sont autant de constats, développés dans la toute première lettre de l’eccap, qui ont amené à la création de l’encyclopédie. L’eccap fait le pari qu’un sursaut citoyen d’ampleur permettrait d’éviter le pire. Pour cela, elle se veut outil de formation et d’information citoyenne. Ainsi, depuis 2017, une centaine de contributions (articles et lettres) permettent d’identifier des dérives de nos pratiques et de rechercher différents chemins pour un autre cap.
De la matière, précieuse, est construite. Elle est rendue visible par le site Internet de l’eccap et par sa lettre bimensuelle. Cette première étape, nécessaire, ne suffit pas à une prise de conscience collective. En effet, la mise à disposition de contenus ne signifie ni accessibilité – dans la profusion d’informations – ni formation. De plus, ces contenus ne sont pas débattus, ni en dehors de l’eccap ni entre les contributeur∙rices[1]. Or, il nous semble que c’est par la participation que les citoyen∙nes se sentant concerné∙es par un sujet peuvent développer leur capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Autrement dit, l’eccap, en cohérence avec son projet social, pourrait nourrir les débats et l’action collective dans les espaces publics de proximité de la société civile et en retour s’enrichir des réflexions citoyennes. C’est dans cette optique que nous proposons d’expérimenter une collaboration avec un premier espace physique : le café associatif « Grin ».

Une coopération avec un espace physique : le Grin

Le Grin est le nom que l’on donne au Mali à ces groupes de personnes qui se plaisent à défaire et refaire le monde autour du thé. Le Grin[2] à Clermont‑Ferrand est un espace public de proximité : un espace de causeries construit autour des trois thés du Grin traditionnel. Le premier, amer, symbolise l’étonnement vis-à-vis des opinions et connaissances que l’on a adoptées le deuxième, fort, la construction de savoirs à partir de l’expérience collective le troisième, sucré, l’ouverture à la multiplicité des façons de penser de tout un chacun. Le Grin se veut aussi grain de sable : il ne s’agit pas de se complaire dans des certitudes mais de les mettre en débat. Avant d’être un espace physique, le Grin est un idéal en travail : il s’agit de créer et partager des savoirs et des visions du monde pour avancer ensemble.
Le Grin s’appuie sur ces trois thés pour explorer avec son public, pendant un trimestre, une question de société par le prisme de plusieurs mondes - sciences, sports, arts, spiritualités etc. - et de plusieurs sens - les sensations (les cinq sens ou le corps), les significations (la raison), la sensibilité (l’émotion). Jusqu’à la fin du mois de décembre, c’est la thématique du travail qui est abordée, intitulée « Bosser Bosser » : défaire et refaire le mot travail, faut-il travailler pour avoir un revenu, le travail intérieur, le travail de création…. sont autant de façons pour le Grin d’appréhender la thématique.
Nous proposons plus spécifiquement aux ancien∙nes et futur∙es contributeurs et contributrices de l’eccap de se pencher sur la thématique « changement de cap et travail » : écriture d’un article, témoignage, propositions musicales, illustrations graphiques, participation à un podcast (via un entretien téléphonique avec un membre du Grin), participation à une causerie au Grin etc.… votre participation alimentera la rubrique « travail »[3] de l’eccap, voire ses débats, et sera confrontée aux publics du café associatif « Grin ».
Voici donc une première proposition très concrète permettant, en accord avec le projet social de l’eccap, de diversifier les formats des contributions et de favoriser l’intelligence collective autour du changement de cap, sur une thématique – le travail - en cours d’exploration dans un espace public de proximité – le Grin.

Notes

[1] Un débat sur la convention citoyenne est né cet été (2020). Il est visible en ligne ici.
[2] Le Grin est initialement porté par l’association franco-malienne Kodon. Le Grin a plusieurs activités en son sein : librairie et bibliothèque des Afriques, café et production de jus, média (causeries et podcasts). Plus d’informations sur le site du Grin.
[3] La rubrique travail de l’eccap compte à ce jour les articles suivants :Au-delà de l’emploi, quelles activités ? par Guy Roustang
Le travail, instrument de domination, par Guillaume Borel
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ? par Maurice Merchier

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02/02/2017

Dépenses publiques : les Français ne dépensent pas plus que les autres

  • Maurin Louis

8 février 2017 - Comparer le niveau des dépenses publiques selon les pays n’a aucun sens si l’on ne prend pas en compte ce qu’elles financent. Au final, les contribuables français ne paient pas plus que les autres. Un point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du quotidien Le Monde. L’affaire est entendue : il faut tailler dans les dépenses publiques car la France est « la championne du monde des dépenses », refrain ressassé à droite comme à gauche. Si l’on rassemble l’ensemble des dépenses publiques du pays, la France est en tête en Europe avec 57,5 % du PIB en 2014, 8,3 points de plus que la moyenne de la zone euro, selon Eurostat. Ce chiffre n’a pas de signification économique. La France occupe le premier rang parce qu’elle a fait le choix de répondre collectivement à une partie des besoins de notre société quand d’autres passent par le privé. Au final, le citoyen ne paie pas plus cher. Rares sont ceux qui cherchent à comprendre d’où vient l’écart entre la France et ses voisins, alors que les données d’Eurostat, libres d’accès, sont riches d’enseignements. Sur nos 8,3 points de différence, plus de la moitié provient de la protection sociale et, dans ce domaine, presque exclusivement des retraites. Pourtant, si l’on prend en compte l’ensemble des régimes, volontaires (comme les fonds de pension) ou non, les retraites ne sont pas plus élevées en France qu’ailleurs. Nous passons par des cotisations sociales alors que nos voisins britanniques ou allemands mettent la main au porte-monnaie. Tout le monde finit par payer. Le reste de l’écart provient de plusieurs sources. La France dispose d’un service de santé que le monde lui envie encore, rémunère plutôt bien une partie des professionnels du secteur et consomme beaucoup de médicaments : un surcoût de 0,9 point de PIB. La France a connu au milieu des années 1990 un regain démographique que d’autres n’ont pas enregistré, elle a donc davantage d’élèves au secondaire. Elle accueille les enfants gratuitement dès trois ans et a choisi un enseignement diversifié au lycée quand d’autres pays ont beaucoup moins de matières. Résultat, + 0,7 point de PIB. La France soutient le logement et la construction de routes : + 0,7 point de PIB. Elle aide ses entreprises, encore + 0,7 point. Enfin, elle était dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et entretient une force armée importante : + 0,5 point. En revanche, les « services généraux », le coût de l’administration des services publics, coûte 0,3 point de PIB de moins que la moyenne de la zone euro. Retraite, école, santé… : si l’on prend en compte l’ensemble des coûts, les Français ne dépensent guère plus que les autres. Notre pays a choisi un modèle social qui tient mieux compte des niveaux de vie. Ceux qui veulent tailler dans les dépenses doivent dire aux électeurs que demain, ils devront payer de leur poche ces services aujourd’hui publics. L’écart vient essentiellement des retraites, il faudra donc les diminuer et développer les fonds de pension : les catégories aisées y seront gagnantes si elles acceptent de jouer leurs retraites en bourse, et l’addition sera payée par les couches populaires et moyennes. L’argent public est rare. Si l’on cherche les économies, il faut se poser la question de l’intérêt général avant celle de la tuyauterie. On peut réduire les dépenses, si on agit au bon endroit. Songez aux 40 milliards par an du pacte de responsabilité (presque l’ensemble du budget de l’Education nationale) dont l’effet est plus que limité sur l’emploi (il revient au minimum à 75 000 euros le poste créé…). Aux niches fiscales sans impact, aux commandes publiques incontrôlées qui nourrissent le secteur privé indûment, à certains professionnels de santé et aux entreprises du médicament qui vivent des largesses de la collectivité, en passant par l’implantation de forces de sécurité là où personne n’en a besoin. En contrepartie, cela impose de réfléchir aux besoins. Des places de crèches au logement social en passant par les prisons, la justice, la dépendance, l’école ou la sécurité des quartiers, nombreux sont les domaines où une intervention publique est nécessaire et largement reconnue, bien au-delà des clivages politiques. Tous les candidats à la présidentielle commencent à en faire la liste ! Plutôt que de mentir en prétextant que l’on en fait plus que les autres, il faut expliquer là où l’on veut moins d’Etat et là où il en faut davantage. Au final, les économies ne seront pas aussi importantes que cela. Louis Maurin

Cet article a été publié à l’origine par Le Monde le 27 janvier 2017.  

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28/03/2021

De quoi la blockchain est-elle le nom ?

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste
Les cryptomonnaies, bitcoin en tête, s’imposent peu à peu dans nos espaces monétaires. La blockchain, technologie numérique à base d’algorithmes, en assure la sécurité du moins l’affirme-t-on. Cela s’accompagne d’un discours à consonance libertaire rappelant celui de la Silicon Valley aux débuts de l’informatique de masse. Un gourou plus ou moins mythique a inventé le bitcoin ([1]).

Quelques geeks illuminés bricolent des ordinateurs dans leurs hangars ou leurs garages pour « miner » la nouvelle monnaie. L’absence totale d’intermédiaires est invoquée comme un pied de nez aux institutions, et à la classe des gouvernants. La mise à l’écart des banques lui confère une apparence anti-capitaliste, et la circulation sans entraves à travers les frontières est une façon pour tous les gars du monde de se donner numériquement la main. Le défi au système est tel que les partisans des cryptomonnaies n’hésitent pas à les invoquer en tant que valeurs refuges, de nature à supplanter l’or, contre les incertitudes des grandes monnaies internationales.

Une telle présentation occulte la réalité de ces innovations. D’abord, elle est plus que discrète sur les conditions aberrantes, du point de vue dépense d’énergie et dommages environnementaux (émission considérable de chaleur, nécessitant des dispositifs de refroidissement) de la production de ces pseudo-monnaies. Elles renforcent le pouvoir des GAFA, et des opérateurs internet, puisque c’est bien sur les réseaux existants que se font les transactions. PayPal a intégré le bitcoin comme moyen de paiement international en octobre 2020, et des fonds d’investissement comme Fidelity s’y intéressent. Ce discours valorisant masque aussi les seules vraies motivations des participants : la recherche du gain, avec l’espoir de plus-values exorbitantes, attisé par les considérables fluctuations du cours de ces cryptomonnaies et cela dans des conditions parfaitement inégalitaires, l’essentiel des transactions étant concentré dans un très petit nombre d’opérateurs.

En fait de contestation du capitalisme, c’est de sa consolidation, ou de sa régénération dont il faudrait parler. Et la réelle défiance envers les institutions, et singulièrement envers les systèmes monétaires et les grandes monnaies mondiales, n’est pas porteuse d’une utopie révolutionnaire, mais plutôt de ce qu’on pourrait qualifier de populisme monétaire. La défiance envers les élites et envers les institutions est le trait commun de tous les populismes. Or, la monnaie requiert, quasiment par définition, la confiance et en même temps la construit. Par les liens horizontaux et verticaux qu’elle opère, elle est un bien public, contribuant à « faire société », ainsi que le rappellent Michel Aglietta et Natacha Valla dans un livre récent ([2]). L’effacement de la monnaie adossée à des banques centrales en assurant la régulation serait une vraie menace pour l’ordre social.

Il est vrai que ce qui se passe depuis quelques années sur le front des grandes monnaies offre de quoi alimenter cette défiance. La question de la dette pose un redoutable défi à l’ordre monétaire. Début février, près de cent cinquante économistes, dont Thomas Piketty, ont signé un appel à l’annulation des dettes détenues par la banque centrale européenne. Certes, une telle opération est techniquement possible sans que personne ne soit lésé. Par la pratique intense du quantitative easing, depuis plusieurs années, la BCE a massivement racheté sur le marché financier des dettes souveraines, c’est-à-dire des titres émis par les Etats, dont, bien-sûr, l’Etat français, injectant en contrepartie d’énormes liquidités dans l’économie. Les Etats, par leurs banques centrales, étant actionnaires de la BCE, ils sont à la fois débiteurs et créanciers de cette partie de la dette. Il est donc possible de l’annuler. Le problème n’est pas technique ou économique, mais symbolique c’est que justement, c’est cette confiance nécessaire du corps social dans les institutions monétaires qui risquerait d’en pâtir. C’est pourquoi une telle mesure relèverait plutôt de ce populisme monétaire, et serait au fond un encouragement à une transition vers des monnaies « automatiques ».

En fait, on assiste à la résurgence contemporaine d’une vieille utopie, née au XIXème siècle avec les théories libérales, celle le d’un capitalisme autorégulé, sans Etat. Les nouvelles technologies du numérique lui donnent une nouvelle jeunesse Saint Simon rêvait de remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses les algorithmes vont peut-être permettre d’en faire notre réalité. Aucune société ne peut fonctionner sans un minimum de confiance. L’ordre politique ne parvient plus à l’assurer mais la blokchain advient miraculeusement pour instaurer une confiance artificielle celle d’une chaîne de blocs d’information reliés les uns aux autres, et dupliqués sur un très grand nombre d’ordinateurs, avec des cryptages tels qu’il n’est pas possible d’en modifier le moindre élément sans bloquer l’ensemble. Cette technique pourrait fonctionner dans un grand nombre de domaines de droit privé, ou commercial, ou public. On met déjà en œuvre des « smart contracts », c’est-à-dire des contrats s’accomplissant de façon automatique et irrévocable. Bref, cela peut fortement contribuer à l’instauration d’une société évacuant l’homme en tant que responsable et maître de notre destin collectif. C’est-à-dire en le transformant purement et simplement en robot.

Notes

[1] Satoshi Nakamoto, pseudonyme sous lequel se dissimulent plusieurs personnes, en février 2009
[2] Michel Aglietta et Natacha Valla, le futur de la monnaie, Odile Jacob, février 2021

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01/11/2023

De retour de l’Université d’Utopia : se relier manifestement ! (Episode 1)

  • Cardona Pierre-Alain
Enchanter nos mondes

Cet article est le premier épisode d’une longue série qui va documenter les moments grands et petits, les petites choses captées, les regards croisés de 4 journées riches en rencontres et au service d’une dynamique de confluence où l’équipe de l’Eccap en Commun a été motrices et facilitatrices.

Du 26 au 29 octobre à Sète, la seconde Université du mouvement Utopia coconstruite avec le mouvement des convivialistes et l’Archipel des confluences a rassemblé plus de 300 personnes.

Sur le thème, des colères à l’émancipation, nous avons pu croiser de nombreux acteurs et questionner les conditions des alliances à construire. En effet, le constat partagé a été conforté par des regards experts sur les enjeux climatiques, et ses premiers dérèglements.

La première journée a permis de reprendre le fil de nos actions…

Celles d’Utopia autour du livre collectif : « culture de la paix, idées reçues et propositions;» comme celles de l’Archipel des Confluences après une première année de tissages.

Le premier croisement doit-il se faire à partir des Manifestes, celui d’Utopia vient de paraître dans sa 3ème édition et après le second manifeste convivialiste, un prochain est en préparation. Après des échanges, il a été convenu que nous devions conserver « l’identité racine;» de chaque mouvement mais développer des formes de diffusion plus accessible. La Maison d’édition d’Utopia produira sur le modèle des « tracts Gallimard;» des petites productions permettant de porter ensemble des analyses et propositions.

L’enjeu est bien de produire une dynamique collective. Mais qu'est ce qui nous met en mouvement ensemble ? Sur cette question, il a été convenu que les écrits, livres et manifestes ne suffisent plus. Comment mobiliser les émotions pour avancer ? Ce sujet a permis de questionner les enjeux des rencontres, qui seules, peuvent créer ces liens et relations de confiance.

Notre approche longtemps trop intellectuelle ne mobilise que la raison. Il faut savoir aussi dépasser le discours raisonnable, entrer en résonance comme l’exprime si bien Harmut Rosa.

« Ce qui est intéressant, c’est de construire nos désaccords d'abord entre nous;». Dans la même démarche, le question des conflits n'est pas travaillée et notamment les points aveugles.

Assumer nos désaccords est aussi un préalable à notre capacité de se relier et de tisser des liens de confiance entre nous.

Se relier, d'abord, manifestement !

La première étape a été de revenir vers l’ensemble des initiatives qui favorisent ces liens et qui nourrissent aujourd’hui les Confluences. Il est important de partir de ce qui existe déjà et qu’il faut renforcer. Nous avons pu ainsi revenir sur les retours d’expériences autour Terra, la pirogue initiée au sein des confluences, le projet du Transiscope[1] qui va se déployer bientôt dans une version 2 avec des agendas partagés, le Collectif de la transition citoyenne[2] (CTC) qui est la plateforme la plus utile au tissage de plus d’une trentaine d’organisations. Nous avons partagé aussi l’actualité de l’Eccap en Communs et Julie Chabaud a pu partager l’expérience du labo furtif[3] comme Marin Maufrais, le projet des arbres de l’imaginaire[4].

Se relier passe par nous renforcer en s’appuyant sur nos espaces et actions. Mais se relier passe aussi par s’ouvrir et ne pas hésiter à aller vers celles et ceux qui ne pensent ou n'agissent pas comme nous.

Aller vers des personnes pour coconstruire nos savoirs partagés.

Pour cela, nous devons favoriser les espaces où les expériences s’expriment et se croisent. Ces savoirs chauds sont aussi des analyses et pas uniquement des témoignages que l’on pourrait retenir comme n’étant pas « légitimes » au regard d’un savoir scientifique surplombant.

C’est autour de cet enjeu de la coproduction des savoirs et du lien à tisser entre sciences et société qu’une des deux séances du vendredi après-midi s’est organisée. Autour du dernier livre de Jean-Louis Laville « la fabrique de l’émancipation », nous avons pu démontrer que la praxis est tout aussi importante que le savoir académique. Cette praxis contribue à la transformation de la société à partir de ce qu’elle est, la réalité qui se vit dans l’instant à la condition d’ouvrir des espaces réflexifs pour coproduire ces retours d’expériences. Ils deviennent alors des savoirs et leur expression nous rendent puissants !

L’expression de nos fabriques de l'émancipation croisant économie solidaire et écologie sociale tant dans nos villages que dans les quartiers populaires de nos villes.

A partir de nos histoires

En partant de l’associationnisme et des premiers collectifs auto-organisés au milieu du XIXème siècle, Jean-Louis Laville a rappelé la puissance du collectif et des luttes, puis Patrick Farbiaz a évoqué des grands moments de cette histoire oubliée et des premières luttes écologiques croisant habitants et travailleurs, ouvriers ou paysans, en Espagne ou à Détroit, au Brésil ou en Afrique. Malheureusement, il n’y a eu que peu de traduction politique malgré l’existence de nombreuses confédérations paysannes partout dans le monde. En France, le mouvement des gilets jaunes a permis d’imaginer de nouvelles alliances à partir des pratiques et des premiers besoins vitaux : des logement décents, de l'eau potable, des transports contraints dans la ruralité et des enjeux de précarité énergétique partout. L’entraide et le droit à une vie bonne et digne sont devenus des pratiques et des expressions collectives. Le RIC est la continuité de cette réalité comme un nouveau droit à décider par nous-mêmes : face au mépris des classes dominantes, il y a l’expression d’un respect et d’une dignité, comme le préalable à tout espace de délibération collective.

Fathi Bouaroua, qui contribue au projet de l’Après-M[5] à Marseille, a partagé aussi son expérience depuis ces premiers engagements sur les questions du mal logement. Il a contribué à la création de la Fondation Abbé Pierre et de nombreuses associations d’entraide à Marseille, mais aujourd’hui, avec le projet de l’Après-M, il croise les enjeux historiques de l’économie solidaire comme elle a pu se produire à ses origines. A partir d’un espace de travail et de luttes sur leurs conditions de travail au sein du MacDo de Saint Marthe, avec une intervention importante de la puissance publique dès l’origine avec la zone Franche, les salariés ont pu conquérir des droits et ont gagné aussi leur réputation de leurs collègues (CDI pour tous, 13ème mois, le retour en taxi après minuit…). Aujourd’hui, ce LIEU (lieu d'initiatives et d'entraide urbaine) est devenu une plateforme alimentaire permettant à près de 100 000 habitants de manger lors du Covid.

La lutte de Kamel Guemari et de ses collègues, par leur occupation avec les habitants a permis de renforcer ce lien entre eux, avec leurs voisins, et d’entrer en résonance avec d’autres combats menés à Marseille et ailleurs. La personnalité de Kamel comme de Fathi ont permis aussi une incarnation du mouvement qu’ils ont su habilement organiser. Aujourd’hui, il existe une réelle volonté de transformation sociale par la création d'une SCIC croisant un restaurant, la distribution de colis, une entreprise d'insertion et deux entités porteuses : une association la part du peuple et une société civique immobilière (SCI) pour bénéficier d’un auto-financement et d’une ressources publique et de donations.

Leur objectif est de consolider le projet qui donnera une cohérence au site et une perspective politique : le projet de VIE, village des initiatives d'entraide. Le frein demeure aujourd’hui son modèle économique : comment inventer notre modèle à partir d'une organisation de MacDo qui avait le soutien de fonds publics en investissement sur les travaux et la zone franche pour l’aide au contrat. Aujourd’hui, avec le contournement par la L2 en plus, le modèle économique ne fonctionne pas. Il est à coconstruire avec les institutions.

Des histoires ancrées et incarnées

Après ces deux parcours où l’histoire des luttes a été ancrée et incarnée, Assia Zouane et Magida Bel Abbès ont pu partager leur engagement plus récent. Assia à Noailles, quartier populaire de Marseille, venant du Maroc, de Rennes, et des collines du Var et Magida à Encagnane, quartier populaire d’Aix, venant d’Algérie puis de Gap dans les Alpes.

Toutes deux ont incarnée aussi par leur pratique les liens entre l’écologie populaire et les enjeux sociaux où la question des inégalités est une réalité quotidienne.

Chacune a choisi un chemin, Assia avec des mamans d’une école en créant l’Université populaire des parents et Magida en ouvrant des espaces d’expression avec le Théâtre Forum aux habitants et notamment aux jeunes du quartier. Ces expériences d’auto-organisation permettent de questionner le regard des institutions sur les parents et les jeunes, et inversement bien sûr.

Et pour l’ensemble des participants de cet après-midi, la richesse et la diversité de ces expériences partagées ont permis de rendre visible une puissance d’agir, une énergie et une dynamique qui nous engage à tisser et à se renforcer.

A bientôt au prochain épisode avec Samir Akacha, jeune activiste et globe trotter, un micro et une caméra en main;!

Pierre-Alain CARDONA



Notes

[1] https://transiscope.org/

[2] https://transition-citoyenne.org/

[3] https://labofurtif.xyz/?PagePrincipale

[4] https://larbredesimaginaires.fr/

[5] https://www.apresm.org/

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14/12/2024

De retour d’Utopia à Sète : Vers une société civique en mouvement, donnons-nous du pouvoir !

  • Cardona Pierre-Alain
Enchanter nos mondes

A Sète, en octobre dernier, l’université d’Utopia a été, comme toujours, l’occasion de faire le point et de tracer de nouvelles perspectives. En une année, il s’est déroulé des évènements que personne ne pouvait imaginer. Pourtant, le travail entrepris depuis un an a été utile aux dynamiques qui se sont déployées en juin et juillet dernier. Un texte est sorti de ce week-end que je vous partage sous une autre forme.

Il prend la forme d’une adresse à la société civique ! Nous ré-affirmons la définition du terme « société civique », cette part de la société civile résolument émancipée et transformatrice, concernée par les enjeux politiques, sociaux et écologiques et par un autre rapport au pouvoir. C’est en effet autour de la notion de pouvoir que se fonde notre rapport aux autres et à la transformation. Nous prônons un pouvoir de création démultipliée par la coopération et non le pouvoir de domination et de conquête.

Rappel des épisodes précédents pour s’inscrire sur ce chemin de transformation.

Le 27 janvier dernier, en invitant de nombreux réseaux, nous avons tissé un premier fil qui s’est décliné lors de grands rassemblements comme autant d’espace-temps utiles pour travailler nos relations, nos alliances et des stratégies. De mars à mai 2024, autour du CTC (Collectif pour la Transition Citoyenne), le 14 mars, des rencontres de Villarceaux du 21 au 23 mai, des rencontres de Guise les 1er et 2 juin, ces confluences ont préparé des terrains de luttes où la société civique exprime une ambition de contribuer à transformer la société en gagnant en autonomie, en respect de sa place et de son rôle.

Les récentes élections législatives ont permis d’accélérer cette prise de conscience. A partir de ce terreau fertile, marqué par la peur et l’émotion de voir le RN accéder au pouvoir, cette société civique a contribué à la victoire relative du NFP et particulièrement à sa dynamique de campagne, articulant porte à porte et réseaux sociaux. Nous avons vu embarquer comme jamais une multitude de personnes, engagées souvent pour la première fois dans une campagne électorale.

Si une relance n'intervient pas sous une forme ou sous une autre dans les semaines et les mois à venir le risque est immense de voir le sursaut du 7 juillet se transformer en simple sursis conduisant à la victoire du RN et de ses alliés de la droite dure en 2027.

Les organisations présentes à Sète souhaitent contribuer à une nouvelle volonté transformatrice autour du trépied justice sociale / exigence écologique / mutation démocratique. Celui-ci constitue la "base civique" non seulement du Nouveau Front Populaire mais aussi du Front républicain au second tour.

Cette année, à la sortie de cette Université, notre constat partagé est sans appel : la situation est d'une urgence absolue et la réponse politique ne répond pas à la hauteur de ces enjeux.

Lors cet université d’Utopia, Lucie Castets, Clémentine Autain, Eric Piolle et Alain Colombel ont clairement appelé la société civique à s’organiser pour ne pas laisser s’épuiser et mourir les dernières énergies du Nouveau Front Populaire. De nombreux responsables politiques, coincés dans des logiques d’appareil et de calendrier électoral interne, sont en attente de nouvelles formes démocratiques pour être, à la fois, plus efficaces et plus délibératifs.

Les travaux de cette Université ont mis en évidence le potentiel de la société civique à apporter tant au niveau national qu'à celui des territoires des réponses sur de nombreux fronts (la sécurité sociale de l’alimentation, le financement de la société civique, l’énergie comme communs par la gestion citoyenne, etc). Nous avons pu consolider nos relations avec le Collectif de la Transition Citoyenne (CTC), le Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatifs (RECCCA) ou le Collectif des associations citoyennes (CAC) qui jouent un rôle important de tisserands. Nous avons partagé nos retours d’expériences de la Primaire Populaire, du Labo des Partis avec Mathilde Imer mais aussi des actions des Victoires populaires ou de la Réserve citoyenne à Marseille lors des dernières législatives.

Les enjeux tant nationaux que globaux ont été abordés avec des expertises et des retours d’expériences (effondrement de la biodiversité, citoyenneté au travail, décroissance, intelligence artificielle, pédagogie active à l’école, intersectionnalité des luttes, éducation populaire et la finalisation de l’écriture collective du livre d’Utopia sur la culture de la paix).

Mais cela ne suffit pas. Il est donc essentiel de réanimer cette alliance large et donc pluraliste et de transformer ses différences en atouts alors qu'ils constituent aujourd'hui des faiblesses.

La démonstration d'un espace où les désaccords peuvent être traités de manière apaisée et féconde serait une grande source d'espérance dans un pays qui craint en son sein des fractures irrémédiables.

Enfin, le contexte politique français a marqué cette université, c’est pourquoi notre fil rouge autour des conditions d’organisation d’une société civique, au cœur d’une démocratie continue a permis de tisser un lien entre toutes nos séquences.

Ainsi les échanges en atelier comme les rencontres informelles se sont attachés à imaginer des pistes opérationnelles tant notre rapport au temps est devenu central : il nous faut savoir réagir et s’organiser avec efficacité, la culture activiste étant une ressource majeure, et il nous faut savoir agir dans un processus qui est le chemin permettant d’avancer dans une perspective de moyen et long terme. C’est une caractéristique de notre stratégie « en tension et en rythme ».

Pour cela nous proposons que les organisations de la société civique qui se sentent concernées par cette nouvelle étape se réunissent sans tarder pour :

  • Poursuivre le travail d’un agenda opérationnel au sein de la société civique. Il nous permettra de repérer les « rendez-vous » comme autant de rebonds pour consolider nos liens et renforcer notre capacité d’aller plus loin dans la mobilisation de ces millions de personnes qui ont espéré dans le Nouveau Front Populaire.
  • Penser l’articulation avec l’agenda politique. La date des élections municipales est notamment un rendez-vous important pour ancrer une stratégie partagée entre des mouvements de la société civique dépassant leur plaidoyer et mouvements politiques dépassant leur posture d’un pouvoir dominant et compétitif. En ce sens, la proposition d’une coopération avec l’association des Maires ruraux est un premier pas essentiel.
  • Continuer sur les retours d’expériences, notre cartographie d’acteurs et notre travail sur les points aveugles et controversés afin de nourrir notre capacité de délibérer et de s’orienter.
  • Analyser et choisir les formes d'organisations qui permettent un saut dans la coopération et la mutualisation des actions, la consolidation des ressources propres ainsi qu'une influence réelle dans d'éventuels partenariats politiques. Le projet d’une coopérative civique s’inscrit dans cette réflexion. Tisser des liens est un préalable pour construire de la confiance, pour catalyser et faire levier nous devons imaginer une forme qui nous dépasse tous et qui respecte les "identités racines" de chacun.
  • S'engager, dans cette perspective, à travailler à la mutualisation de nos moyens et de nos actions entre nos organisations, moyens financiers et humains notamment, à l’échelle nationale mais aussi au niveau local, autour des lieux de la transition que le Collectif de la Transition Citoyenne souhaite développer. A partir de là, des actions communes sont à renforcer : des publications avec les éditons Utopia, des coformations avec des acteurs de l’éducation populaires et des formations plus opérationnelles pour organiser des campagnes en « community organising » ou en périodes électorales. Le lien avec le réseau des Victoires Populaires dont la Réserve citoyenne à Marseille est à consolider. Il y a en effet un enjeu inter-générationnel comme inter-culturel sur nos façons d’aborder nos postures d’engagement et nos campagnes.

L’action collective étant une façon de sortir de l’éco-anxiété et de notre propre impuissance, nous nous engageons à initier et à faire vivre en lien avec les grandes coalitions de la société civique des campagnes de mobilisation qui donnent de la joie et de la puissance d’agir. Ensemble, donnons-nous du pouvoir !

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01/04/2024

Des acteurs de la société civique questionnent leur place « en Politique »  !

  • Cardona Pierre-Alain
Politiser la technique et nos pratiques

Derrière ce titre destiné à attirer votre attention, il y a une question qui traverse l’ensemble des organisations de la société civique: Quelle influence avons-nous réellement dans les orientations politiques de nos institutions et comment pouvons nous inscrire dans la durée des expériences nombreuses et utiles qui peuvent être diffusées, et faire levier?

Jusqu’à maintenant, la posture la plus courante a été le plaidoyer. Terme issu des ONG, il est diffusé largement dans le champ des organisations aujourd’hui et il regroupe toutes les formes d’influence sur les pouvoirs publics, du plus discret auprès des cabinets ministériels ou au Parlement au plus visible dans l’espace médiatique ou dans l’espace public. Aujourd’hui, la position du gouvernement est claire : il ne reconnaît pas les corps intermédiaires dans leur capacité de coconstruire des politiques publiques ou d’en être à l’initiative. Les éléments de langage de nombreux élus et responsables expriment souvent l’inverse et c’est, en ce sens, une instrumentalisation qui ne trompe plus personne mais qui accentue l’épuisement et la défiance de nombreux acteurs dont les nouvelles générations.

Au sein du Collectif de la transition citoyenne1 (CTC), qui rassemble 33 organisations, ce constat est partagé et la question a été posée à l’occasion d’une grande journée intitulée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?

Le CTC, c’est quoi?

Le Collectif pour une transition citoyenne (CTC) est un réseau de 33 organisations engagées pour une société plus écologique, sociale et démocratique, réunies autour d’un objectif : renforcer la transition citoyenne et promouvoir ses alternatives. Le CTC encourage les synergies entre acteurs afin d'engager une transition systémique vers une société plus juste et durable. Pour cela, il soutient l'engagement citoyen et l'action collective à travers des projets de sensibilisation (Fête des Possibles), de plaidoyer citoyen auprès des élu·es locaux et nationaux (Pacte pour la Transition Municipale, Pacte pour la Transition Législative) et de convergence locale (Lieux de la Transition). Le CTC constitue également un espace d'échange entre organisations membres pour se renforcer et de réflexion pour penser et diffuser les alternatives citoyennes auprès des institutions et du grand public.

C’est aujourd’hui le plus grand réseau associatif qui rassemble les plus grands acteurs de la transition et sous toutes ses formes (de la forme de militance la plus jeune et activiste à des acteurs plus institutionnels et en restant attentif à une dimension inter-générationnelle). C’est pourquoi, au sein de l’Archipel des Confluences, nous avons souhaité investir cet espace pour le consolider et renforcer sa mission d’animation des relations entre réseaux nationaux mais aussi leur déclinaison locale. C’est en ce sens que le projet Transiscope s’est rapproché du CTC.

Retours sur la journée du 14 mars

Nos échanges depuis l’université d’Utopia résonne avec beaucoup d’acteurs sur leur place et leur rôle dans les prochaines années et notamment dans la perspective de 2026 et 2027. Le plaidoyer devenant de plus en plus compliqué, c’est le moment de questionner ses modes de faire et sa stratégie. C'était tout l'enjeu de la journée du 14 mars dernier.

Son objet a été posé dans le titre de la journée : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ?

En invitant de nombreux acteurs, membres du CTC mais allant aussi bien au-delà, avec notamment le Pacte pour la Transition, Alternatives Territoriales, la Primaire Populaire, Fréquence Commune, Pacte du Pouvoir de Vivre, Tous Élus, Parties Prenantes, Démocratiser la Politique !, We Are Multitudes, On est Prêt, Terres de Luttes, Labo de l'ESS, Démocratie Ouverte, Vox Public, L.A. Coalition, Changer De Cap, Attac, Collectif Nourrir, Le bruit qui court, Mouvement Utopia, Colibris, Mouvement pour une Économie Solidaire, Réseau Action Climat, Enercoop, et bien d'autres...cette journée devenait ainsi un des rendez-vous que nous avions repéré le 27 janvier dernier comme une date importante de « rebonds;» sur laquelle nous avions investi de l’espoir pour une mobilisation politique plus consciente et en lien avec d’autres mouvements.

En effet, pour l’Archipel des confluences dans lequel l’Eccap est investie, elle s’inscrit dans une série de rendez-vous en 2024 qui pourrait dessiner ce que pourrait être une implication de la société civique dans les prochaines années sur les questions de coopérations pour renforcer nos alliances avec d’autres et principalement au niveau des territoires et questionner notre rôle en politique et non, dans la politique. Cette nuance doit clarifier le fait que nos organisations ne souhaitent pas s’engager en remplaçant les partis politiques durant les échéances électorales mais questionner notre place dans la stratégie et l’organisation d’un projet politique, de sa construction et de la mobilisation en appui d’une coalition de partis. Cette journée a permis d’avancer mais n’a pas pu déboucher sur des engagements et des prochains pas concrets.

C’est une étape qui a été riche d’interactions et de contributions.

Le matin, des retours d’expériences ont pu être partagés avec le témoignage de La Primaire populaire puis autour de 3 tables rondes :

  1. Dialogue avec les élus et crise de la démocratie
  2. Parité et inclusion : quel entre-soi dans nos organisations ?
  3. Enjeux de mobilisation et impacts de nos récits.

Chaque débat a permis d’aborder des sujets divers et le compte rendu sera bientôt diffusé. Kevin Vacher a pu ainsi présenter le travail de recherche-action qu’il mène actuellement avec Démocratiser la politique sur les enjeux d’inclusion et de diversité. Il reste encore des freins à la représentation des quartiers populaires dans les partis mais aussi parmi les acteurs de la société civique.

L’après-midi, nous nous sommes retrouvés en atelier afin de creuser 6 sujets en atelier « en même temps;» :

  1. Comment faire gagner nos idées : quel positionnement de notre écosystème par rapport aux temps forts électoraux, aux partis, à la prise de pouvoir ?
  2. Quelle parité sociale et inclusivité dans nos organisations et dans nos actions ?
  3. Comment organiser et faire vivre une démocratie permanente ?
  4. Face à l'extrême droite et la montée des discours réactionnaires : quel positionnement, quels récits, quelle stratégie ?
  5. Les réseaux d'organisations et leur rôle dans le plaidoyer institutionnel : combien, pourquoi, pour qui ?
  6. Comment agir dans un contexte de criminalisation et d'attaques contre le mouvement associatif et militant ?

Sur l’atelier pour une démocratie permanente, nous avons pu partager de nombreuses expériences mais aussi des désaccords. Le plus important a été sur la nature de notre démocratie : doit-elle rester représentative et institutionnelle car « les gens ne veulent pas participer;» ou bien les formes de leur contribution doivent-elles être revues;?

Il y a là une alerte sur l’amorce d’un fatalisme voir d’un cynisme. Et c’est ce qui m’a le plus marqué au-delà des formes d’animation qui ont fait la part belle aux méthodes et techniques en ayant bien trop d’ambition sur le nombre des thématiques et d’intervenants. Ce fut riche mais les interactions moindres sauf bien sûr l’après-midi en atelier.

Mais de ces échanges, il est resté de nombreuses contributions de plus de 70 personnes présentes mais cela n’a pu se terminer par une synthèse et une restitution afin de dégager des prochains pas. C’est pourquoi, les prochains rendez vous seront importants pour poursuivre la dynamique de rebonds, le suivant s'est tenu les 29 et 30 mars à Marseille autour du Transiscope et de la nécessité de le développer pour être au service de ces alliances.

Pierre-Alain CARDONA

Notes



1 https://transition-citoyenne.org/

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02/02/2017

Désamour croissant entre les français et leurs dirigeants politiques

  • Hutin Jean-François
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

Le scepticisme, étant une des maladies endémiques de notre époque, il ne faut pas s’étonner si parmi ses  victimes,  figure une des franges les plus exposées de la population : celle de nos représentants politiques, élus  hommes et femmes, toutes tendances politiques confondues, du bas en haut de l’échelle, en milieu rural comme en milieu urbain, à tous les niveaux  de notre système électoral et représentatif. Oui, la confiance du peuple dans ses représentants, connait une crise durable. Cette assertion n’est pas celle d’un politologue patenté, ne s’appuie pas sur les savantes statistiques qui sont le fruit des mesures millimétrées de nos incontournables sondeurs d’opinion, elle est celle d’un simple citoyen de base, qui a côtoyé pendant vingt ans des élus de tous bords, continue néanmoins de s’intéresser à la politique, s’informe aux sources les plus diverses, et entretient avec ses semblables, des conversations qui sur ce sujet essayent de dépasser le niveau du café du commerce. Le ressenti du phénomène comme on dit désormais en langage météorologique, est encore aggravé par « la crise », contre laquelle nos responsables politiques, sont bien impuissants, ce qui les cantonne, d’ailleurs un peu injustement, dans le rôle de boucs émissaires privilégiés. Les causes profondes de ce désamour persistant des citoyens à l’égard de leurs représentants politiques sont à rechercher dans Le comportement souvent calamiteux de certains de ceux ci, poussés à la faute par des institutions et pratiques politiques obsolètes ou inadaptées, et faisant l’objet d’une  attention sans relâche, de la part de médias  sans complaisance à leur égard,  qui font caisse de résonance avec les récriminations de  leur lectorat.

DES COMPORTEMENTS SOUVENT ABERRANTS, FAUTIFS, OU ERRATIQUES

C’est bien connu, depuis Montesquieu, « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. » Celui ci ne s’ exerçant plus guère désormais qu’au travers du système représentatif, nos élus, sont devenus plus que jamais, le pivot de notre démocratie. Or avant d’être élu, il faut, préalable obligatoire, avoir été un candidat, et là se trouve déjà la source de bien des comportements erratiques, chez ceux qui briguent une parcelle de ce pouvoir tant recherché. Comment faire autrement, pour être élu, que de s’insinuer dans le système, pour se faire connaitre, et reconnaitre ? Comment se faire reconnaitre autrement qu’en parlant de soi, si possible en bien, quitte à exagérer, à forcer le trait, jusqu’à côtoyer les confins du mensonge ? Comment, par ailleurs, donner de soi l’image la plus favorable possible, sans un minimum de moyens financiers  vous donnant accès aux raccourcis publicitaires et médiatiques indispensables, tout en vous permettant de dégager pour l’exercice de votre futur mandat, un temps qui ne sera pas rémunéré, et constituerait de surcroît, une perte sèche en cas d’échec ? Voilà donc la problématique serrée de tout citoyen-candidat, aspirant à un mandat électoral : se faire élire, c’est à dire se faire remarquer et préférer, sans abuser de ces  passe-droits bien tentants, mais immoraux ou illégaux, qui faciliteraient ou accéléreraient cet accès au pouvoir, ce Graal si difficile à conquérir. La voie est étroite, et jalonnée d’embuches. Sitôt la candidature déposée, commence pour certains, la saturnale des tentations, dérives, facilités et abus divers, rançon des efforts effectués pour obtenir le statut tant envié. Pour avoir longtemps collaboré, au plan municipal, cantonal, départemental, régional et national avec des élus de tout bord, dans l’Est de la France, comme dans l’Ouest, sur des questions de développement économique territorial,  j’ai eu le loisir d’observer, d’analyser, et, —j’ai la modestie de le croire,— de comprendre le fossé, qui sépare souvent le candidat  débutant, ou l’ élu frais émoulu des urnes, faisant humblement ses classes, s’informant docilement d’éléments nouveaux pour lui, n’hésitant pas à reconnaitre son incapacité temporaire à trancher telle question, de celui qui, quelques années plus tard, prenant rapidement de l’assurance, est à tel point oublieux de son ignorance récente, que, se muant en expert, il se comporte  lui même en donneur de conseils, faisant,  preuve au besoin d’une arrogance pleine d’autorité. J’ai aussi pu constater, outre ce manque flagrant d’humilité, et cette tendance à prendre rapidement l’électeur pour un simple pion, ( en dépit d’une incontestable disponibilité pour autrui,  car l’élu est peu avare de son temps ), la propension générale de ces nouveaux arrivants, à détecter très vite les avantages personnels que pourrait leur procurer un certain nombre de postes inhérents ou complémentaires à leur fonction. Commencent alors quelques petites dérives, qui en entraineront d’autres. Citons en une, des plus classiques : assister à une réunion rémunérée, rester 10 minutes en se  faisant au besoin, remarquer par une brève intervention qui sera inscrite au procès verbal, et quitter rapidement la séance, non sans avoir signé le cahier de présence, qui vous permettra de percevoir la rémunération prévue pour une vacation de deux heures…Mises bout à bout, ces pratiques abusives et non sanctionnées, créent un état d’esprit déplorable, et donnent un avant gout de la mentalité de l’élu chevronné, qui ne se rend même plus compte des pratiques abusives qu’il aurait été le premier à dénoncer en tant que simple citoyen. Est -il besoin de préciser, que de tels manquements,  que l’on serait tenté de qualifier d’anodins,  et auxquels s’oppose rarement le personnel administratif qui pourrait ou devrait le faire, font l’objet d’ un amalgame souvent sommaire et donc injuste et sont directement à l’origine de ce désamour que l’on constate à l’égard de nos élus locaux ?

DES PRÉSIDENTS VERSATILES

Quittons maintenant la sphère locale pour aborder le cas des grosses pointures, l’équivalent des gros potentiels repérés dans nos multinationales,  lesquelles, ayant franchi avec succès une longue course à obstacles, sont désormais, grâce à leur travail, leur talent, leur persévérance et leur charisme, aux portes du pouvoir suprême. Les voilà devenus présidentiables. Par leur force d’entrainement, ils  ont su s’imposer, d’abord dans leur propre parti, ce qui est quasiment le plus difficile, ensuite dans le marais avoisinant, qu’il soit de gauche ou de droite. Ils ont une cote enviable  dans l’opinion publique au point de pouvoir espérer passer le premier tour, et vaincre leur adversaire du 2ème tour, après s’être très durement entrainé pour le grand oral télévisé qui précède le scrutin. Pour en arriver là, le futur  lauréat de la démocratie représentative, n’aura pas seulement fait montre de ses qualités éminentes parmi lesquelles figurent en bon rang, le sens de l’’intrigue, le machiavélisme, la capacité à encaisser les coups comme celle d’en donner, il a aussi, avec l’art oratoire qui le caractérise nécessairement, construit et défendu un programme, riche d’ un avenir plein d’espérances pour une opinion publique chauffée à blanc. Il n’a  pas lésiné bien sûr, sur les promesses, celles qui n’engagent que ceux qui y croient, comme l’a résumé cyniquement un certain Charles Pasqua. Il a déroulé son programme, dans des livres, écrits  ou tout du moins signés par lui, Il a multiplié les meetings en France métropolitaine, comme outre-mer, les interviews, dans la presse écrite, à la radio, à la télévision, au cours desquelles  il a expliqué au bon peuple, la nécessité de se rassembler autour du seul candidat susceptible de sortir la nation de l’ornière où l’a plongée le parti de son adversaire direct, un fossoyeur…des valeurs de solidarité, (si cet adversaire est de gauche), du dynamisme économique, (s’il est de droite)… Pendant des mois, des flots d’éloquence inondent et saturent le Pays, la machine à sonder marche à plein régime, les passions s’enflamment, le pays retient son souffle… puis, persifle et ricane, à peine dupe de de ce barnum insensé, au terme duquel,  on va voir le vainqueur, après avoir gagné dans la foulée les élections législatives qui parachèveront sa victoire et lui donneront  les moyens de gouverner, mettre en œuvre son programme de rédemption. C’est alors précisément que va commencer, puis rapidement culminer la période de désamour : Le Président élu et sa majorité, bien incapables de tenir un tel programme, vont voir leur cote de popularité se réduire comme peau de chagrin, en dépit des changements de premier ministre, et autres mesures inopérantes. Plus grave, les électeurs s’apprêtent une fois de plus à vivre un épisode où le gouvernement va opérer à front renversé, c’est à dire en faisant la politique quasi inverse de celle pour laquelle il a été élu, ce qui revient à appliquer une partie de la politique de son adversaire. En effet depuis l’avènement en 1958, de la 5ème République, pas moins de quatre Présidents de la République, élus pour porter et mener à bout des dossiers majeurs ont été conduits à mener d’emblée, au cours de leur mandat, une politique strictement inverse à celle pour laquelle ils ont été élus. —En mai 1958, le général De Gaulle, président fondateur de la cinquième République est porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française. Après l’ambigu Je vous ai compris,  d’Alger, vient le temps de la paix des braves, puis celui des accords d Évian signés en juillet 1962, scellant l’indépendance de L’Algérie. —En Mai 1981, François Mitterrand est élu sur la base du  programme commun, qui pour la première fois depuis 1946, associe le parti communiste à la politique gouvernementale. Un an et demi plus tard, le gouvernement Mauroy remanié, applique une politique de rigueur aux antipodes de celle menée de concert avec le PC. —En 1995 Jacques Chirac est élu sur un programme qui tient en quatre mots : réduire la Fracture sociale. Très vite, la rue a le sentiment qu’il ne s’agit que d’un leurre,  et le gouvernement Juppé est confronté à des grèves historiques…Oubliée la lutte contre la dite fracture ! —En mai 2012, c’est au tour de François Hollande, « Ennemi de la finance »… « qui n’aime pas les riches » de « réinventer le rêve français » ( Son slogan de campagne )Tout en  s’attaquant  au « choc de simplification »,  Il ne tarde pas, après une politique délibérée d’augmentation des impôts qui frappe les classes moyennes et même certains petits revenus, à infléchir sa politique dans un sens libéral, s’appuyant notamment  « sur les forces vives du Pays, Les PME… » De tels revirements, de tels tête à queue laissent des traces dans toutes les mémoires et  déboussolent  un électorat fidèle, alimentant  au goute à goute le petit moulin du scepticisme.

« AFFAIRES » ,  « PETITES PHRASES » ET HAINES  RECUITES…

Pendant ce temps,  au quotidien, prospèrent, comme par routine, les « affaires, » les petites intrigues  de palais, les combines et les passe-droit, les luttes intestines, avec leur lot de coups tordus et de petites phrases assassines. On verra plus loin comment les médias en font une narration suivie et  complaisante, omettant savamment,  au nom du sacro-saint  secret des sources, de se répandre sur la complicité qui les lie souvent eux-mêmes au personnel politique. Plutôt que de citer,  d’incalculables exemples, renvoyons le lecteur intéressé,  à un livre récent d’un auteur qui met lui même en avant  sa réputation d’homme sulfureux ou nauséabond, et le démontre sciemment au travers d’un livre qui détaille et théorise  son rôle de conseiller favori du Prince. Il s’agit certes d’ un peu ragoutant  plaidoyer pro domo, d’ une somme de cynisme assumé, mais qui  explique magistralement et par le menu, les mille et une manières de flatter l’opinion, de capter l’air du temps, pour mieux siphonner les voix de ses concurrents afin de  conquérir le pouvoir et s’y maintenir. Du Machiavel pour la théorie, imprégné du duc de Saint-Simon, tant sont nombreux et vivants, les anecdotes et ragots  sortis non pas de la mémoire de l’auteur, mais de son magnétophone,  puisqu’ au mépris de toute  déontologie, il enregistrait en catimini, la totalité de ce qui se disait dans les innombrables  réunions stratégiques se tenant à Élysée, en présence du Prince et parfois de sa jeune et troisième femme, épousée au début de son mandat. Les initiés auront reconnu, « La cause du peuple » l’œuvre, mi-pédante, mi-tragi-comique de Patrick Buisson, qui malmène avec une rare cruauté, la personnalité buissonnante d’un certain Nicolas Sarkozy. Encore un témoignage qui ne renforcera pas la confiance que l’on peut avoir dans les sphères du pouvoir, à l’instar des propos du successeur de Nicolas Sarkozy,  pieusement consignés au terme de prés d’une centaine d’entretiens avec deux journalistes du Monde.

DES INSTITUTIONS ET UN MODE DE FONCTIONNEMENT OBSOLÈTES, OU INADAPTÉES

  Ce tableau plutôt morose, qui impute à la nature humaine la responsabilité d’ une situation politique souvent incohérente,  engendrant scepticisme, et pessimisme, pourrait être corrigé ou pour le moins atténué, si les institutions politiques dont s’est dotée la cinquième République avaient pu, par des mesures adaptées, pallier  opportunément les inconvénients ainsi constatés. Il n’en est rien, et on peut même se demander si les modifications constitutionnelles pratiquées, ou les quelques innovations pratiques  apportées à la gouvernance n’ ont pas, au contraire, aggravé la situation. La 4ème république avait sombré en raison de l’instabilité ministérielle chronique qui la rongeait, elle même provoquée par la prédominance et la multiplicité des partis politiques, considérés comme un  facteur de divisions, d’inefficacité, d’instabilité,  et de manque d’ autorité de l’État. « les constituants », c’est-à-dire  le Général De Gaulle en personne, centrèrent leur réforme autour d’ un   Président de la République fort, doté d’un rôle prééminent, élu pour 7 ans, lui même  assisté d’un premier ministre à la stabilité assurée par l’autorité renforcée  du Président. Pour bien marquer cette autorité du chef de l’état, De Gaulle ne tarda pas à faire voter une mesure phare : l’élection du Président de la république, au suffrage universel direct et non par ses représentants élus, députés et sénateurs réunis. Triomphe et quintessence de la démocratie, qui conféra à cette consultation électorale des taux de participations record, signes de l’intérêt nouveau  que portaient les citoyens à la conduite des affaires du  pays. Intérêt sans aucun doute, et même passion, puis désillusion à l’égard d’un mandat de sept ans, vite estimé trop long, au point d’ entrainer une autre réforme majeure, le quinquennat, qui allait avoir entre autres conséquences, celle d’ accélérer les échéances électorales, et de multiplier les consultations, au risque de provoquer un retour à l’instabilité gouvernementale. Dernière évolution en date, sur ce sujet, l’instauration des primaires, censées diminuer le nombre de candidatures marginales et donner plus d’assise, en interne, au représentant désigné des deux partis dominants, l’un  la  gauche, l’autre la  droite. Même s’il ne s’agit que d’une pratique, c ‘est à dire d’une mesure non inscrite dans la constitution, on peut la considérer comme quasiment institutionnalisée, puisque instaurée par la gauche, et désormais adoptée et validée par la droite après une pré-consultation électorale à succès. (plus de 4 millions de votants). Cinq ans au lieu de sept ans, et deux pré-consultations électorales majeures,  (Une dans chaque camp), mettant la  nation en campagne plus d’un an avant l’échéance du quinquennat, voilà qui risque de plonger la France dans un état d’effervescence électorale  quasi permanent, multipliant les initiatives en tous sens, ravivant les tensions, poussant à la démagogie, et aggravant ainsi le fossé qui sépare les honnêtes citoyens français « de tous ces professionnels de la politique, qui grenouillent autour de ces jeux de pouvoir. » Par ailleurs, si on veut laisser, outre toutes ces consultations, une place au référendum, souvent envisagé, rarement pratiqué, les votations vont se multiplier,  au risque de lasser l’opinion, d’aggraver sa mauvaise humeur, et  de voir le peuple se retourner contre ses dirigeants, en repoussant la consultation populaire.

DES MÉDIAS FAISANT CAISSE DE RÉSONANCE

Il y a encore quelques dizaines d’années, la majeure partie des dysfonctionnements énoncés ci dessus, et surtout  les comportements aberrants qui en découlaient pour une bonne part, chez certains de nos représentants, à défaut d’être ignorés, n’étaient connus que d’une certaine intelligentsia, proche des cercles de pouvoirs. Le canard enchainé qui jouait déjà son rôle de trublion et d’éclaireur, était une sorte d’exception et ses informations, souvent exclusives,  parfois incisives ou sulfureuses, n’avaient pas l’impact de toutes les informations politiques qui foisonnent actuellement dans la presse écrite, parlée, et ..numérique. Désormais, l’appétence  de la presse pour les affaires, les petites phrases, les querelles intestines  et les actions incongrues de nos chers élus, a pris une ampleur considérable, et se manifeste sous des formes nouvelles. Chaque journal, chaque magazine, dument alimentés par des informateurs patentés, y va sans vergogne de ses révélations parfois croustillantes. Les médias persifflent, La vie politique se « peoplise, » et  devient spectacle. Les radios et les TV suivent d’ autant plus le mouvement, qu’elles se sont multipliées depuis ces dernières années, surtout les chaines spécialisées dans l’information en continu, gratuites, passées au nombre de cinq, qui déversent  en boucle, leurs images et leurs commentaires, sans compter les tribunes, forums, interviews, rencontres, débats, permettant à tout un chacun la libre expression de ses analyses, observations, informations, aigreurs, voire fantasmes. Jusqu’aux livres des journalistes ou chroniqueurs spécialisés qui s’étalent  avec succès dans les rayons spécialisés des libraires. Mais le changement le plus profond, concerne internet : Sur « la toile » ou les « réseaux sociaux » ,forums chats, commentaires à chaud sur le moindre évènement, abondent, sans être pour autant un gage d’informations de qualité. La désinformation n’est pas loin, et même la propagande. Les acteurs du net étant souvent très jeunes et leur public aussi, bénéficient d’ailleurs du coup de pouce des informateurs spécialisés de la presse traditionnelle, qui leurs consacrent avec révérence, une rubrique quotidienne reprenant sur les ondes, dans des séquences ad hoc, les  remarques, commentaires et saillies des internautes , où la dérision, le persiflage, le second degré et le ton décalé se donnent libre cours. Très mauvais pour la confiance ! N’oublions pas non plus de joindre à ce concert foisonnant, la voix de nos chers humoristes, amuseurs  et imitateurs, de plus en plus politisés qui trouvent dans l’actualité, des morceaux de choix. Ces chansonniers modernes, ne se contentent pas de distraire et moquer gentiment nos hommes politiques, le dimanche à l’heure du rôti, comme dans les années 50, ils  ont désormais table ouverte sur toutes les stations, leurs propos sont corrosifs, parfois dévastateurs et leur audience, surtout auprès des plus jeunes est considérable.

DES CHANGEMENTS INSTITUTIONNELS NÉCESSAIRES  À COURT OU MOYEN TERME

Nos représentants peuvent ils, à court ou moyen terme espérer un retour à meilleure fortune auprès de leurs électeurs ? C’est peu probable. Changer la nature de nos élus ? C’est une entreprise aussi vaine que de vouloir, comme l’a suggéré ironiquement  Bertold Brecht, changer ou dissoudre le peuple. Maitriser les médias, à défaut de les museler, en imaginant un code de bonnes pratiques, est tout aussi chimérique. L’information, en démocratie , est un mal nécessaire. L’électeur et le lecteur lui même, ne supporteraient pas, qu’on le privât de son pain quotidien, fût il rassis. Le seul espoir réside dans un changement,  ou pour le moins,  un aménagement de nos institutions. Encore faudra-t-il avancer avec prudence et discernement. Aussi sceptique que l’on puisse être quant à l’efficacité des travaux d’une commission, rien ne pourra se faire pourtant sans la création d’une instance de réflexion chargée de faire des propositions innovantes, et concrètes sur les sujets qui plombent manifestement  la qualité des  rapports entre le bon peuple et nos élus et  qui sont des facteurs directs d’effritement  de la  confiance : --L’élection du président de la République au suffrage  universel direct. --Le fonctionnement des primaires. --Le financement des partis politiques et des    campagnes électorales. --Le mode de désignation, la responsabilité du Premier Ministre, et ses rapports avec la Présidence de la République, (sources de conflits multiples) --L’usage du référendum. --Le statut de l’élu, les  rapports de celui-ci  avec la justice, et plus particulièrement son sort dans l’hypothèse d’une mise en examen… --Des pouvoirs rénovés pour un nouveau conseil constitutionnel… Du pain sur la planche pour le Centre de recherches de Sciences PO et tout un programme pour nous autre, citoyens!T


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02/02/2024

Des confluences en mouvement, catalyser vers des mesures basculantes ?

  • Cardona Pierre-Alain
Politiser la technique et nos pratiques
L'archipel des Confluences s'est réuni ce samedi 27 janvier au siège de la Fondation Charles Leopold Mayer à Paris pour consolider les liens entre tisserands et organisations de la société civique. La journée a rassemblé plus d'une cinquantaine de personnes autant en visio qu'en présentiel.

Elle a commencé par un moment en petit groupe de 4 afin que nous prenions le temps de l'accueil et de l’interconnaissance. En effet, nous voulions ne pas lancer un tour de table qui aurait pris la matinée tout en restant attentif à la qualité de l’accueil. Accueillir est une marque de respect pour les personnes que l'on invite.

Afin de poursuivre dans cette même posture accueillante, une partie de l'équipe qui anime l'archipel des confluences depuis un peu plus d'un an a présenté l'intention que nous portions à plusieurs voix démontrant ainsi la diversité de nos parcours mais aussi la lucidité sur nos ambitions.

Un projet mégalodeste : comment construire une campagne qui dit Non au défaitisme ?

A partir du texte d'Edgar Morin en préface du dernier Manifeste d'Utopia et de son titre, Résister et créer, nous pouvons être dans une ambivalence. Doit-on résister puis créer ou créer puis résister ?

A l'Horizon de 2026 et 2027, nous rencontrons deux postures, de nombreuses personnes se préparent déjà à la victoire d'une coalition droite-extrême droite et à mener une résistance. D'autres affirment que cette période historique peut nous donner l'occasion de créer une nouvelle forme de mobilisation qui questionne les rôles et les places des acteurs de la démocratie.

Au sein de l'Archipel, nous avons choisi de se donner les moyens d'explorer ses formes, et les réseaux qui existent et foisonnent en France dans les marges de notre démocratie malade. Après l'exploration, il y a la nécessité de relier, de tisser, ce sont les tisserands que nous repérons et sont nombreux mais souvent isolés dans leur territoire ou leur silo thématique. Isolés car ne mobilisons pas suffisamment leurs réseaux dans la nécessité de ces relations. C'est pourquoi, en 2024, au sein des confluences, nous nous fixons une priorité : explorer, tisser mais surtout catalyser[1], «c'est-à-dire contribuer à accélérer des évolutions qui nous paraissent positives ou à réorienter d’autres qui nous paraissent insuffisantes ou moins souhaitables;» En effet, la posture du catalyseur, permet de repérer les conditions de faire levier de transformation. Cette dimension plus stratégique a été l'objet de nos échanges durant cette journée.

Rendre visible nos prochains rendez-vous ne suffit pas

Lors du travail par petits groupes, deux dimensions se sont dégagées.

La première autour d'Alain Caillé et d'Antoine Valabrègue, ce groupe a proposé de lancer un grand mouvement de mobilisation citoyenne. Leur ambition est de reconstruire un projet de société avec les citoyens.

La seconde a été de consolider la dynamique de tissage en repérant des événements durant l’année 2024 qui permettent des rencontres. Et la place des tisserands, durant ces rencontres, doit permettre les liens et les rebonds entre ces différentes.

Comment articuler ces deux dimensions;?

Le premier atelier veut aller vite. Ils ont proposé un plan d'actions en plusieurs étapes. En février : formaliser et rédiger le projet sur la base d'un appel à contribution citoyenne puis contacter des réseaux. En mars, mobiliser des personnalités publiques qui soutiennent la démarche et constituer une équipe opérationnelle avec un réseau de soutien. Au second trimestre, créer un site web et développer des contacts internationaux.

Quels sont les moyens d'animation de cette initiative;? Alain Caillé le premier a évoqué la nécessité d'avoir 2 à 3 personnes qui en font leur affaire. L'appel est lancé et la question des moyens est un des premiers sujets pour les prochaines rencontres. Cette proposition a une dimension plus opérationnelle et met en mouvement une dynamique. Le seul fait d’inscrire des dates sur un calendrier ne fait pas récit, ni ne précise quels sont nos communs.

Le chemin peut se dessiner mais pour mobiliser, il faut donner quelques signaux plus clairs d’un projet politique de transformation. C’est sur ce point que cette proposition s’articule avec nécessité avec la stratégie initiale des confluences autour des explorateurs, tisserands et catalyseurs.

C’est en ce sens que la première dimension du « mouvement;» peut s’articuler avec la seconde dimension de la reliance et de la catalyse. L’un peut vite s’épuiser et s’isoler quand l’autre peut relier sans catalyser, sans transformer, sans mettre en mouvement.

Des enjeux communs et la nécessité de mobiliser toutes les énergies sur des mesures basculantes ?

Ainsi, nous pourrions imaginer que cette articulation entre la dynamique des tisserands et l’ambition de mobiliser le plus grand nombre passe par des mesures basculantes. Est-ce que le fait de mettre en débat ces mesures sont susceptibles de mobiliser et de catalyser des dynamiques locales et nationales. La condition serait qu’elles soient en nombre très réduites afin d’éviter des « listes à la Prévert;» et très ambitieuses tout en étant iconoclastes.

Le prochain rendez-vous est fixé le 14 mars pour une rencontre du Collectif de la transition citoyenne. Le thème est un rebond à notre rencontre, il porte sur la place des citoyen·nes et des organisations de la société civile dans les temps forts électoraux. A cette occasion, nous attendons des dizaines de participants, investis dans des actions locales et réseaux nationaux, une majorité questionne la nécessité de retrouver une autre place dans notre démocratie. Le plaidoyer ne suffit plus. Quelles formes sont à inventer pour que notre démocratie puisse vivre sur d’autres rythmes que celui des élections;?

Après le 14 mars, nous nous retrouverons à Marseille le 29 et 30 mars afin de creuser les enjeux de la cartographie, outils au service de la reconnaissance avec le soutien de transiscope.

Ainsi, l’archipel des confluences a décidé de « hacker » avec bienveillance les événements de nos alliés et les inviter/inciter/inspirer à sortir de leur couloir de nage, faire ce que tout le monde dit;! « Sortir de nous-même pour aller à la rencontre de l’autre;», cet Autre porte des convictions et des expériences qui ne sont pas exactement ce que je porte : est-ce un problème ou une chance;?

Deux enjeux s’ouvrent à nous : faire apparaître les fils entre nous donne de l'énergie et de la force à l'ensemble des personnes et des organisations mais se donner des temps pour partager nos retours de ces rencontres est tout aussi indispensable.

Au-delà d'un calendrier de rencontres dans lesquelles nous allons utiliser la stratégie du coucou, il nous faut poursuivre l'organisation de temps pour partager ce que l'on ramène de ces moments et en quoi, étape après étape, rencontre après rencontre, cela tisse un projet, un récit commun.

Sortir de nos cercles très typés principalement blancs et âgés, intellectuels diront certains, pleins d'expériences et de relations à partager diront d'autres, est d’abord un impératif. Nous savons que nous n’en avons pas les moyens seuls. Cette nécessité nous engage donc à devoir tisser des alliances et surtout à les favoriser. S’allier, ce n’est ni rejoindre, ni phagocyter, ni fusionner. Mais tisser le lien ne suffit plus, la catalyse suppose aussi de débattre et de se mettre d’accord sur des enjeux de fonds, des mesures basculantes. Est-ce suffisant;? C’est peu probable mais nous allons expérimenter si cette proposition résonne avec d’autres acteurs et personnes investies.

Sur le prochain article, je reviendrai sur la seconde partie de cette journée du 27 janvier autour des retours d’expériences de la Primaire populaire, du labo des partis et de la fabrique de la transition.



Notes

[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes

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19/05/2020

Des grands mystiques condamnés par l'Eglise ont quelque chose à dire aux alternatifs d'aujourd'hui !

  • Gourvil Jean-Marie
Enchanter nos mondes
Les courants alternatifs sont à la recherche d’un corps de valeurs, d’une anthropologie, voire d’une spiritualité. Ceux qui s’intéressent à « la dimension spirituelle des fondamentaux du changement de cap » semblent débattre et développer des pratiques autour de quelques grands axes…

- Le travail sur soi dans la double dimension psychologique et corporelle, la lutte contre l’instinct d’appropriation, contre l’hubris.
-   Une anthropologie ternaire (corps/âme/esprit) qui postule l’expérience d’un moi-profond dont toutes les traditions spirituelles tentent de rendre compte.
-   L’affirmation de l’individu comme personne libre, créatrice, enracinée dans des liens au sein de communautés multiples.
-   Une vision de la solidarité basée sur le sentiment d’une commune appartenance, d’une commune interdépendance et d’une vulnérabilité partagée, d’une fraternité.
-   La spiritualité conçue comme un chemin initiatique vers une perception plus intime, plus intérieure de l’être et en même temps plus cosmique. Spiritualité qui ouvre sur l’éthique du don, du partage, de la réciprocité.

Pour les plus ouverts à la dimension mystique, on peut ajouter une vision divino-humaine :

- L’homme va vers le divin (ou le divino-humain) comme la goutte d’eau se jette dans le ruisseau et achève sa course dans la mer
Au regard de cette série de thèmes, il faut constater que le christianisme a des difficultés à trouver sa place dans les milieux alternatifs. Si beaucoup d’entre nous (les plus anciens sans doute) avons été marqués par la culture chrétienne, nous devons faire face à un rejet légitime des positions rigoristes défendues par l’Église au cours de son histoire, notamment au XIXe siècle, lors de la « reconquête catholique[i] ». Toutes les réflexions autour du thème démocratie et spiritualité, alternative sociale et spiritualité sont piégées par un double mouvement paradoxal : un enracinement souvent évangélique (conscient ou inconscient) de nos références d’alternatifs et un refus du christianisme en raison d’une lecture négative de l’histoire chrétienne.

Face à ce constat, il n’est sans doute pas nécessaire de chercher à réhabiliter une chrétienté qui n’en peut plus[ii]. Cependant l’héritage du christianisme est multiple. L’Église au cours de son histoire mouvementée a condamné ou marginalisé un grand nombre de mystiques qui représentaient la fine pointe de la spiritualité chrétienne. Un retour sur ces courants mystiques qui ont subi les foudres de l’Inquisition pourrait permettre d’éclairer les questions sociales et spirituelles contemporaines. Il faut cesser de ne s’intéresser qu’à l’histoire produite par l’Institution et faire un travail d’archéologie[iii] des courants spirituels que l’histoire a balayés de façon trop rapide.

Nous allons présenter rapidement trois courants spirituels qui ont été l’objet de condamnations et qui reviennent aujourd’hui au-devant de la scène.

Cassien et la liberté spirituelle


Cassien (360-435) passe de nombreuses années en Egypte avec les Pères du désert[iv]. Il arrive à Marseille en 414 et diffuse dans ses conférences l’enseignement des géants du désert[v]. L’essentiel de cet enseignement est basé sur un itinéraire intérieur dont il décrit minutieusement les étapes jusqu’à l’émergence d’un cœur pur réceptacle de l’Esprit. Il décrit avec minutie les combats spirituels contre ce que l’on appellerait dans un langage moderne la frénésie de posséder, l’ivresse de la colère, l’imaginaire mégalomaniaque et leurs lots de tristesse et de dépression. La science du voyage intérieur qu’il présente est basée sur une liberté spirituelle qui laisse une grande place à l’initiative, mais fait de la vie fraternelle un élément central. A la fin de sa vie et durant les décennies qui suivent sa mort, son enseignement est en butte aux disciples de St Augustin. L’opposition se structure autour de la liberté intérieure que revendique Cassien. L’enseignement de Cassien est condamné par le Concile d’Orange en 529. Aucun moine, aucun enfant, ne portera en Occident le nom de Cassien[vi]. La doctrine augustinienne de la grâce et de la prédestination l’emportera sur celle de la liberté. Les Bénédictins conserveront cependant une prédilection pour l’enseignement de Cassien. Son œuvre circule durant des siècles « sous le manteau », avec des grandes précautions et des mises en garde[vii]. Aujourd’hui Cassien revient à la mode. De nombreux moines catholiques passés par l’Orient, par le bouddhisme et le zen, redécouvrent Cassien[viii]. Son sens de la liberté et son anthropologie qui n’évacue pas le désir, l’ardeur comme élément essentiel du composé humain, touchent souvent ceux qui lisent son œuvre fort accessible. Il montre à ceux qui le suivent, le chemin de la « prière de feu » où l’homme fait l’expérience du divin et de l’amour cosmique.

Les béguines et les mystiques rhéno-flamands, la mystique du lâcher-prise et de la pauvreté.


Le nom de Maître Eckhart (1260-1326) est bien connu, celui de Ruusbreoc (1293-1381) l’est beaucoup moins. Les œuvres de ces maîtres spirituels et de nombreux autres de la même école ne sont compréhensibles qui si l’on considère qu’ils défendent et théorisent un mouvement mystique qui les subjugue et les dépasse, celui des Béguines[ix]. Le mouvement béguinal[x] est né au XIIe siècle dans l’actuelle Belgique de langue flamande puis se diffuse rapidement dans presque toute l’Europe. Mouvement polycentrique. Il n’y a pas de fondatrice, pas d’organisation centralisée, mais une accumulation d’initiatives qui vont dans la même direction.

Au début, ces femmes ni épouses, ni moniales, restaient dans leur maison et se retrouvaient dans la journée pour prier, travailler et secourir les pauvres. Rapidement elles se regroupent dans des « béguinages » ensemble de maisonnettes toutes construites sur le même type et formant un quartier, une paroisse. Elles assument chacune leur existence en travaillant souvent hors du béguinage. Elles sont habillées comme les pauvres en blanc, en noir ou en brun. Elles font souvent la quête et donnent l’argent aux pauvres, elles les soignent dans les petits hôpitaux de quartier où à l’infirmerie du béguinage. Elles développent une spiritualité affective exaltant un amour de Dieu qui n’est pas qu’affectif, mais irruption de la Vie au plus profond de l’être. Leur secret est dans notre langage moderne un immense « lâcher-prise » qui leur fait admirer le pauvre et le servir, qui leur fait tout abandonner pour faire l’expérience de Dieu. Elles prêchent dans les rues, commentent les Ecritures, écrivent en langue vernaculaire une poésie spirituelle courtoise d’une grande beauté[xi]. Leur nombre est rapidement immense. L’Eglise n’aura de cesse de vouloir leur donner une règle commune, de leur faire intégrer un ordre religieux reconnu, de les cloîtrer, de les faire disparaître. Elles subissent de nombreuses condamnations papales, un certain nombre sont mise au bûcher dont Marguerite Porete[xii], en place de grève à Paris le 1er juin 1310, sous les yeux du jeune étudiant Eckhart. Eckhart et Ruusbroec élaborent une théologie mystique que l’Eglise condamnera officiellement et définitivement pour Eckhart et qui sera l’objet de constants soupçons pour Ruusbroec et ses disciples[xiii]. Jusqu’au XVIIe siècle l’Occident chrétien est attiré par cette spiritualité qui circule dans certains ordres et dans le public. Mais par vagues successives l’Eglise condamne, disperse, interdit. Le mouvement s’essouffle et disparaît à la fin du XVIIe siècle. Depuis de nombreuses années, les travaux universitaires sur la mystique rhéno-flamande sont très importants[xiv].

Les quiétistes et la mystique de l’abandon et de la charité


La première moitié du XVIIe siècle est caractérisée par un mouvement spirituel qu’Henri Bremond qualifie d’« invasion mystique ». Certains ordres religieux comme les Chartreux, les Bénédictins, les Capucins, le Tiers Ordre franciscain et des laïcs dans de nombreux salons, développent une forte spiritualité personnelle, dernier assaut de la mystique rhéno-flamande. Les ordres mendiants et les laïcs s’engagent dans des actions de charité extrêmes et insolites[xv]. Mystique et charité vont de pair. Le soin du pauvre à domicile, le soin dans la maison hospitalière du quartier, la quête font partie du quotidien de ces « dévots ».

L’exemple type de ce mouvement est l’ermitage de Caen fondé par Jean de Bernières (1602-1659)[xvi]. Trésorier de France, Bernières ne supporte pas sa condition de noble, il veut « sortir de sa superbe », de sa « condition ». Il consacre sa vie à aider les pauvres. Après la révolte des Nus Pieds en Normandie (1639), il ne demande rien au Roi, il organise localement l’aide aux pauvres. Travail en réseau, récolte de fonds, créations de petits établissements et services.

Bernières ouvre en 1649 l’ermitage. Il y reçoit des amis auxquels, il apprend à prier et à vivre les états les plus hauts de la vie spirituelle, mais la condition nécessaire est de prendre soin des pauvres concrètement dans les quartiers de la ville et à l’Hotel-Dieu. Il enseigne l’abandon et la quiétude, le détachement et l’expérience intime au plus profond du cœur[xvii], du divin, de Dieu. Celui qui se détache admire le pauvre. « Les pauvres sont nos maîtres » écrit Bernières. Il se sait intérieurement vulnérable et partage avec le pauvre sa vulnérabilité. Il meurt en 1659, ses disciples partent en grand nombre en Nouvelle-France.

En 1656 le roi édicte à Paris le grand renferment des pauvres décrit par Michel Foucault[xviii].

Trente années après la mort de Bernières, sous la pression de Bossuet, ses écrits sont mis à l’Index à Rome. Le livre rédigé à partir de ses notes et de sa correspondance, Chrétien intérieur[xix], imprimé à 30 000 exemplaires, disparaît, il circule en milieu protestant. En 1689 Rome condamne avec Bernières une série de grandes figures spirituelles de cette époque dont les noms mêmes ont disparu, avec comme accusation : tendance quiétiste, c’est-à-dire, laxisme spirituel.

Pour les historiens de la pauvreté, c’est la fin de la charité compassionnelle et de la prise en charge en proximité du pauvre. Le pauvre progressivement n’appartient plus à la communauté, il appartient à l’Etat. Long mouvement de l’histoire qui dure tout le XVIIIe[xx]. Celui qui a du bien n’est plus l’obligé du pauvre, il est soumis à l’impôt, mais n’a aucune obligation de croiser le pauvre, de prendre soin de lui au nom de sa propre vulnérabilité.

Quelques années après la condamnation des premiers quiétistes, l’Eglise condamne Madame Guyon (1648-1717) et Fénelon (1651-1715). Mêmes accusations de quiétisme, de laxisme et de mysticisme incontrôlé.

A partir de la fin du XVIIe marquée par Bossuet et le janséniste Pierre Nicole, la spiritualité mystique est fortement rejetée par l’Eglise. Il faut alors cultiver « la commune vertu », le devoir d’état, suivre les prescriptions données par une Eglise rigoriste. La liberté créatrice et spirituelle s’efface, la vertu devient le leitmotiv de l’enseignement de l’Eglise. Les spirituels sont condamnés, les pauvres appartiennent à l’Etat, le bourgeois ne partage pas une commune interdépendance avec le vulnérable, la proximité disparaît, l’histoire moderne est entamée.

Ce détour par les mystiques condamnés peut nous inciter à être attentifs à combien d’autres, qui, non condamnés, furent aussi des « prophètes » : François d’Assise, Vincent de Paul[xxi]…



Notes

    [i] Stratégie de l’Eglise catholique pour reconquérir une audience après la révolution française, les révolutions de 1830, 1848 et la commune.
    [ii] On retrouve ce paradoxe dans les ouvrages de Dominique Collin, o.p., Cf. notamment : Le christianisme n'existe pas encore Salvator, 2019. Cf. aussi le livre d’Alexandre Men, Le christianisme ne fait que commencer, Cerf, 2004. Nicolas Berdiaev dans les années trente avait déjà évoqué le thème de la fin de la chrétienté, d’une nouvelle époque et d’une nouvelle spiritualité.
    [iii] Cf. Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, première parution 1969.
    [iv] Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, collection Sagesse, Seuil, 2000.
    [v] Les éditions Albin Michel ont publié en poche, dans la collection spiritualités vivantes, sous le titre Les collations, les meilleurs passages des Conférences de Cassien.[
    vi] Cassien est l’objet d’une vénération dans le diocèse de Marseille, mais pas dans l’Eglise catholique de façon générale. Il est considéré comme un saint dans l’Eglise orthodoxe.
    [vii] Cf. Le chanoine Léon Cristiani, Cassien, deux volumes, éditions de Fontenelle, 1945.
    [viii] John Maine et la communauté mondiale des méditants chrétiens. http://www.wccm.fr/wp-content/uploads/2016/03/vogue.pdf
    [ix] L’origine du mot Béguine est encore l’objet de recherches, de multiples explications ont été proposées. Il pourrait venir d’un vieux mot flamand beginen qui a deux sens : mendier et prier.
    [x] Les références sur les Béguines sont immenses, le petit ouvrage de Silvana Panciera, Les béguines, Namur, Fidélité, 2009, redonne l’essentiel d’une thèse de sociologie soutenue à l’EPHESS en 1995.
    [xi] Les textes les plus connus sont ceux de Hadewich d’Anvers, Cf. Ecrits des Béguines mystiques, Sagesse, Seuil.
    [xii] Marguerite Porete est auteur du livre Le miroir des âmes anéanties, Albin Michel. Elle y témoigne de l’expérience de Dieu dans le détachement total. Elle sera condamnée pour ne pas privilégier les œuvres et la vertu.
    [xiii] Harphius (XVe), disciple et chantre de Ruusbroec sera condamné par l’Inquition.
    [xiv] Les références sur les Rhéno-Flamands sont immenses, Cf. Sous la direction de Marie-Anne Vanier, L’Encyclopédie des mystiques rhénans, l’apogée de la théologie mystique en Occident, Cerf.
    [xv] Jacques Depauw, Spiritualité et pauvreté à Paris au XVIIe siècle, La boutique de l’histoire, 1999. Reprenant la thèse de Michel Foucault sur le grand renfermement des pauvres en 1656 Jacques Depauw reconstitue le milieu des charitables qui précèdent le grand renfermement, leur lecture, leur piété, leurs actions souvent insolites pour nous « modernes ».
    [xvi] Cf. Sous la direction de Dominique Tronc et Jean-Marie Gourvil, Rencontres autour de Jean de Bernières, mystique de l’abandon et de la quiétude, Parole et silence, 2013, 589 p.
    [xvii] On a appelé l’ermitage de Caen l’école de l’oraison cordiale.[xviii] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972.[xix] Les écrits de Bernières sont aujourd’ ui accessibles. Les éditions Honoré Champion préparent l’édition de la correspondance.[xx] Bernard Groethuysen, Origines de l’esprit bourgeois en France, Gallimard, 1927
    [xxi] Monsieur Vincent lutta avec colère contre l’enfermement des pauvres à l’hôpital général. Cette institution sonnait pour lui la fin du christianisme. Voir Michel Foucault, op. cit., p. 72. Cf. Jacques Depauw, op. cit.

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16/12/2022

Des Petites Cantines pour lutter contre la solitude urbaine

  • Charreyron Véronique
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
Ce sont de drôles de restaurant qui ont ouvert leurs portes depuis 2016 dans 9 villes de France. Pas de cuisiniers, pas de serveurs, mais une ou deux maitresses de maison. Pour dire vrai ce ne sont pas vraiment des restaurants même si on y sert à manger environ 30 à 40 convives tous les midis. Les Petites Cantines, puisque c’est d’elles qu’il s’agit se présentent comme un réseau de cantines associatives ouvertes sur leur quartier pour créer du lien social et lutter contre l’isolement. Certains viennent cuisiner le repas, d'autres viennent juste déguster, échanger et participer dans une ambiance chaleureuse. Tout le monde est bienvenu. Les prix sont libres, chacun donne ce qu’il veut ou ce qu’il peut.


Les Petites Cantines reposent sur un concept simple : permettre à des habitants d'horizons variés de se rencontrer autour de repas participatifs, durables pour contribuer à construire une société fondée sur la confiance. Les maitres mots sont entraide et intelligence collective. Ici tout le monde met la main à la pâte, les seules salariées de l’association sont des maitresses de maisons chargées de gérer et d’animer le lieu, s’occuper des approvisionnements et de faciliter les échanges. Le prix est libre afin d'accueillir tout le monde sachant que la précarité est un facteur d’isolement relationnel. Pas de minimum, l’essentiel est de participer (après avoir réglé une adhésion annuelle, ici encore le tarif est libre). Le prix d'équilibre est d’environ 13 euros. La solidarité vient faire la balance : ceux qui peuvent donner plus équilibrent ceux qui ont moins de moyens.

Les approvisionnements sont pensés dans une logique d’alimentation responsable privilégiant l’achat en vrac, les circuits courts et la récupération d’invendus afin d’éviter le gaspillage alimentaire.

La première Petite Cantine a vu le jour en septembre 2016 à Lyon-Vaise à l’initiative de la journaliste Diane Dupré la Tour et d’Etienne Thouvenot, ingénieur chez SEB et spécialiste de l’innovation sociale. Le succès est immédiat : en 8 mois elle enregistre plus de 3000 adhérents et près de 500 habitants rejoignent les équipes de cuisine participative. Depuis 9 autres cantines ont ouvert leurs portes à Toulouse, Paris, Montpellier, Villeurbanne, Oullins, Lille, Strasbourg, Grenoble, Annecy. Mieux, une dizaine de projets sont en cours. L’une des dernières nées à Grenoble vient de fêter ses 6 mois d’existence. Au compteur, plus de 2000 repas partagés, de 44 ateliers et de 900 adhérents. « Nous accueillons des personnes au parcours de vie, aux âges et aux milieux sociaux très différents : familles, actifs, personnes âgées, étudiants, personnes seules, en situation de précarité ou de handicap » souligne Sophie Fitte l’une des trois fondatrices. « Tous les jours elles nous disent combien ce lieu leur fait du bien. Et pas uniquement parce que les repas sont bons et équilibrés ». Des ateliers sont également proposés en couture, broderie, contes, jeux de société et le local peut être privatisé à la demande. « Pour monter le projet et jusqu’à son ouverture nous sommes allées chercher de l’argent. Il fallait trouver un local, faire des travaux, l’aménager, communiquer mais l’idée est d’être autonomes financièrement. C’est un équilibre fragile du fait du modèle économique audacieux du prix libre mais cela marche : depuis deux mois nous y arrivons ».

Avis aux amateurs : le réseau des Petites cantines organise régulièrement des ateliers de deux jours pour les porteurs de projets.



www.lespetitescantines.org




Notes


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16/03/2026

Deux approches permettant aux citoyens de prendre un recul critique sur leurs pratiques démocratiques

  • Potier Elwis
Une démocratie pour vivre ensemble

La démocratie dans le monde vacille. Non seulement elle vacille dans le sens où elle est de plus en plus dévoyée ou franchement bafouée par des mouvements populistes autocratiques qui la corrompent de l’intérieur, mais elle semble, au sein d’organisations et d’institutions qui s’en réclament, régresser. Si l’on en croit plusieurs études sérieuses, le nombre de personnes vivant en démocratie c’est récemment effondré, passant d’un peu moins de 4 milliards en 2017 à plus de 2 milliards en 2022 (notamment du fait de la rétrogradation de l’Inde en autocratie électorale). C’est dans ce contexte, nous dit Elwis Potier [1], qu’il convient d’expérimenter, avec des psychosociologues, deux méthodes permettant aux citoyens de renforcer la démocratie en prenant du recul critique sur leurs pratiques civique : le démodrame et le groupe d’analyse des pratiques citoyennes.

Le démodrame 

Comment comprendre les pièces et règles du jeu démocratique sans avoir appris à y jouer ? Sachant que personne ne naît démocrate, comment apprendre à le devenir sans avoir eu l’occasion de vivre une délibération ou un processus démocratique débouchant sur une décision concernant ses propres conditions de vie ? C’est l’enjeu de ce que nous nommons « démodrame ». Ce dernier s’inspire davantage du jeu dramatique que Moreno a baptisé du nom de « sociodrame » que du psychodrame tel qu’il est couramment pratiqué surtout dans une perspective psychanalytique. 

Mais le démodrame n’est pas une simple transposition des méthodes sociodramatiques sur des problèmes considérés comme inhérents à toute démocratie. Contrairement au sociodrame de jean Moreno, mais aussi au Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, le démodrame traite en groupe de l’aspect social voire politique de problèmes publics vécus par des groupes et pas seulement par des individus. Il s’agit de jouer (sans mimer pour autant) sur une scène sociale établie ce qui peut se jouer dans des conflits collectifs sans présumer des liens avec les conflits psychiques des individus impliqués ni des positions de domination ou de répression à l’œuvre. C’est en cela que le dispositif reste psychosociologique ; il ne cherche pas à psychologiser ou à sociologiser les conflits.

Le démodrame consiste donc à mettre en scène le traitement démocratique d’un problème lié à la vie collective des citoyens concernés (par exemple l’élaboration d’un règlement intérieur dans un établissement, la délibération dans une association ou une collectivité, l’organisation d’un débat dans une commune, etc.) afin d’analyser ensuite avec les acteurs eux-mêmes les processus qui ont conduit au résultat tel qu’il peut être objectivé mais aussi tel qu’il est perçu subjectivement. Dans le jeu, chacun peut jouer des rôles différents et le groupe peut rejouer la même situation mais doit bien sûr respecter les règles posées pour ce faire. Le temps d’analyse en groupe conduit par les psychosociologues est aussi important pour sortir du jeu en tant que tel et comprendre dans l’après-coup ce qui s’est effectivement joué. C’est pourquoi il est recommandé que le temps de l’analyse soit équivalent au temps de jeu. Il n’est pas question de rentrer ici dans le détail des règles du jeu ou d’évoquer les enjeux d’une telle intervention que nous avons pu expérimenter dans différents contextes sociaux. Nous nous contenterons d’inviter tous ceux qui ont expérimenté des modalités similaires à faire connaître leurs pratiques et à en poursuivre l’élaboration dans cette direction.

Les groupes d’analyse des pratiques citoyennes

Parmi les nombreuses démarches issues de la psychosociologie, il n’y en a guère qui aient su se développer autant dans le champ social et de la santé sans pour autant être associée à la psychosociologie que l’analyse de la pratique professionnelle. Pourtant, si l’on s’écarte des pratiques professionnelles, l’analyse des pratiques citoyennes par les citoyens eux-mêmes, là où ils sont et sur les sujets qui les intéressent, paraît être une nécessité tant celles-ci passent systématiquement sous les radars politiques et médiatiques. L’approche psychosociologique permet d’offrir un cadre réflexif où chacun peut penser avec d’autres sa position de citoyen sans préjuger de ce que serait une « bonne » pratique citoyenne. En effet, il ne saurait y avoir de « bon » ou de « mauvais » citoyen tant que chacun respecte la loi et celui qui ne participe pas, y compris aux élections, a autant droit à la parole que ceux que l’on entend à toutes les réunions. 

L’analyse de la pratique de chacun en tant que citoyen, en tant que membre de droit de la société, dans la vie locale et au-delà dans la société, n’a donc pas grand-chose à voir avec l’analyse par des « experts » de la citoyenneté ou le tirage au sort d’un petit nombre de citoyens pour les former à devenir des experts sur une question comme dans les conventions dites citoyennes. Dans les deux cas, dans l’étude d’analystes qui s’érigent en experts de ces questions comme dans le groupe de citoyens tirés au sort à qui l’on fait croire que leur expertise pourra orienter les décisions politiques, il ne s’agit que de très petits échantillons dont est exclue la grande majorité des citoyens, à commencer par ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales ou qui ne répondent pas aux sondages. Et reviennent les catégories morales sous-jacentes du « bon » et du « mauvais » citoyen (celui qui ne participe pas activement) comme l’on pouvait parler de « bons » et de « mauvais » pauvres.

La constitution de groupes de citoyens volontaires et éphémères pour échanger sur la manière dont chacun se vit comme citoyen, à travers son implication plus ou moins distante dans la vie collective, comme bénévole ou non, etc., sans pression à la conformité visant à promouvoir un seul modèle de citoyenneté, paraît être une alternative à l’injonction à la participation démonstrative et partisane qui gangrène notre démocratie, oubliant systématiquement ceux qui ne participent pas activement ou qui n’appartiennent à aucun groupement autre que celui de la collectivité dans laquelle ils ou elles vivent. 

Notes

(1) Le texte initial d’Elwis Potier était plus long, l’ECCAP l’a raccourci en tentant d’en préserver l’esprit.

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16/03/2020

Deux sujets d’actualité : Coronavirus et Elections municipales

  • Roustang Guy
Réactions actualités passées

I - Nos politiques au pouvoir sont-ils « convertis » par le Coronavirus ???


Invité le 9 mars à France Inter, Bruno Le Maire notre ministre des finances a déclaré : Il y aura dans l’histoire de l’économie mondiale un avant et un après coronavirus. Selon lui, cela nécessitera de repenser notre système économique mondial. Je pense qu’il faut que nous tirions sur le long terme toutes les conséquences de cette épidémie sur l’organisation de la mondialisation. Il faut réduire notre dépendance vis à vis de certaines grandes puissances comme la Chine. On ne peut pas avoir aujourd’hui 80 % des principes actifs d’un médicament produits à l’étranger.

Quant à notre Président il va plus loin en déclarant le 9 mars : « il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties ». E.Macron qui, par ses choix économiques, est fidèle au néo-libéralisme initié par R.Reagan et Mme Tatcher en 1981, annonce-t-il ainsi une « conversion » ? On pourrait l’espérer quand depuis plus de cinquante ans, on tire la sonnette d’alarme en critiquant le modèle de développement dans lequel notre monde s’est engagé, avant même la révolution néo-libérale du début des années quatre-vingt [1] .

;Malheureusement, il faut probablement plutôt s’inquiéter une fois de plus du fossé entre de belles paroles et les choix politiques effectifs. Bien sûr, il est émouvant d’entendre les déclarations vibrantes de notre président rendant hommage au dévouement des personnels soignants. On peut aussi s’étonner d’assister à une reconnaissance des bienfaits de l’Etat-Providence et des services publics par le Président. En effet il a déclaré « Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans conditions de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-Providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors du marché ». Mais alors quel contraste entre ces belles paroles et le manque d’écoute de ceux qui, depuis des années, et plus spécialement ces derniers mois, tirent la sonnette d’alarme en constatant que nos services publics de santé sont en danger, que les hôpitaux qui en sont le cœur sont à bout de souffle[2] et que la pandémie du coronavirus les ébranle dangereusement. Comment aussi ne pas être étonné d’avoir vu E.Macron demander à Madame Buzins, ministre de la Santé, d’abandonner un chantier prioritaire pour se porter à la candidature de la mairie de Paris et tenter de sauver La République en Marche à la suite de l’abandon de Mr Griveaux ?

II - Elections municipales. Espoirs et craintes


C’est en 1790 qu’ont été organisées les premières élections municipales françaises et c’est à ce niveau que s’imposent progressivement les idées républicaines [3] . Que dire des élections municipales des 15 et 22 mars 2020 ? Ce sont les mairies qui, à la base de notre démocratie, peuvent jouer un rôle essentiel pour repenser « le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour » pour reprendre les termes d’E.Macron. Dans un très grand nombre de petites communes, le maire pour une indemnité dérisoire, consacre beaucoup de temps à régler mille petits problèmes et joue le rôle de première assistante sociale de la commune. Comme le dit Jo Spiegel, le maire est un « ouvrier du vivre ensemble ». Lui qui a été maire de Kingersheim (Voir dans l'ECCAP: Démocratie locale à Kingersheim voir aussi Démocratie locale à Saillans) et qui est actuellement président de Place publique espère que ces élections municipales pourront poser les bases d’un renouveau politique, d’une éthique nouvelle de l’agir public.

Des associations ont compris que l’échelon local était primordial pour la transition écologique, sociale et démocratique. Le Collectif pour une transition citoyenne qui regroupe une quarantaine d’associations a demandé dans certaines communes aux listes de candidats, dans quelle mesure elles prévoyaient dans leur programme d’appliquer 35 mesures (dont la protection des ressources en eau, l’approvisionnement local pour la restauration collective, le développement des transports en commun, la préservation du foncier agricole etc, etc.) En fonction des réponses ils ont établi un classement des listes, mais il ne semble pas qu’il y ait eu en temps voulu une information suffisante pour éclairer les électeurs. Il n’empêche que c’est une nouvelle forme de renouveau démocratique.Mais il y a aussi de sérieuses raisons d’être inquiets si l’on écoute l’interview de Didier Daeninckx à France Inter le dimanche 16 février 2020. Il était interviewé suite à la parution de son texte « Municipales. Banlieue naufragée »[4] lui qui a vécu 70 ans dans la banlieue rouge.

Le contraste est pour lui saisissant entre la période ancienne où tous les aspects de la vie sociale étaient pris en charge par des associations dépendantes peu ou prou du parti communiste. Il se souvient de l’époque où à 15 ans en 1965 il vendait avec ses copains des billets au porte à porte pour aller au théâtre voir des pièces de Bertolt Brecht. Maintenant où peu de gens sont inscrits sur les listes électorales et où il y a 70% d’abstention, le maire élu représente une part infime de la population. Et dans le pire des cas que Didier Daeninckx connaît bien et qu’il décrit précisément certains politiques sont dépendants des trafiquants ou de courants salafistes dans des territoires ghettoïsés. A la question posée par l’interviewer : vous pensez que nous n’échapperons pas en France au communautarisme ? Daeninckx répond que la pression est de plus en plus forte dans certaines communes.
Les écrits et l’expérience personnelle de Didier Daeninckx méritent d’être pris en compte pour éviter les oppositions simplistes ou les accusations trop faciles d’islamophobie quand on reconnaît que le danger communautariste est bien réel. Quand le journaliste de France Inter demande si une reconquête républicaine des territoires ghettoïsés ne serait pas importante, Daeninckx répond que l’Etat a une responsabilité en effet, mais que s’il a laissé faire c’est que « les situations sont tellement fragiles. Le film Les Misérables le montrent vraiment » .




Notes

[1] « La seconde société industrielle » Etudes coordonnées par Guy Roustang. Ed. Economie et Humanisme.1967. Les articles de ce livre montraient « comment le raisonnement économique ne suffit pas à éclairer l’ensemble des problèmes du bien-être social » p.65.
[2] Parlant des centres hospitaliers universitaires Stephane Velut écrit : « Le mal est profond ». Et il dénonce : « le dessein de faire de l’hôpital une nouvelle industrie, au mépris de son humaine justification. Un dessein indicible, qui rêve de fondre le soin dans la technicité abstraite et gestionnaire de notre société ».
[3] Voir l’article « La révolution municipale » dans la revue Projet février/ mars 2020 p.34.
[4] Tracts Gallimard, février 2020.

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01/12/2022

Développer l’activité citoyenne en réduisant le temps de travail

  • Théret Bruno
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Le temps de travail et le temps d’activité hors travail sont de plus en plus mal distribués dans les sociétés contemporaines en proie à la dérive financière du capitalisme et à la dépréciation de l’idéal démocratique. D’un côté, un chômage de plus en plus étendu va de pair avec l’intensification des tensions physiques et psychiques des actifs, salariés ou auto-entrepreneurs. De l’autre, le pouvoir de décision politique est monopolisé de manière croissante par une caste de « professionnels », qui empêche le développement de l’activité politique de tous les citoyens.

Productivité et temps de travail

En dépit de gains de productivité qui devraient affranchir de plus en plus les individus du devoir de passer leur temps à travailler, pour qu’ils puissent s’engager plus librement dans des activités domestiques, culturelles, écologiques et citoyennes, la situation est bloquée par nos élites qui n’ont de cesse de nous engager dans une course sans fin vers toujours plus de compétitivité. Au plan économique, le temps de travail nécessaire pour bien vivre dans les pays riches n’a pas cessé de baisser, et le principal problème social est celui du partage de ce temps entre toutes les mains. Par ailleurs les niveaux d’éducation et les capacités individuelles de réflexion pour la prise de décision n’ont jamais été aussi élevés, et il est naturel de penser que nos démocraties, en ne réservant plus la « citoyenneté active » à une petite minorité de représentants spécialisés, pourraient offrir à la grande majorité des actifs dans la sphère marchande la possibilité de consacrer du temps à des activités politiques et de services publics. Puisque l'égalité des chances d'accès aux fonctions politiques et aux services publics dépendent largement de la disponibilité en temps des citoyens, l’actuelle distribution sociale du temps est ainsi un obstacle majeur à la démocratisation des sociétés contemporaines.
Il y a bien eu en France une réforme progressiste visant à partager le travail, moyennant une réduction significative du temps de travail salarié. Mais celle-ci n’a pas cessé d’être attaquée et édulcorée. Elle est sans doute victime du fait qu’elle ne s’est pas inscrite dans une perspective de réforme de la vie politique elle ne visait pas le développement de la démocratie participative, mais seulement à dégager des postes de travail et à améliorer les conditions de la vie domestique. En effet, cette réduction du temps de travail est critiquée, au motif qu’elle ne peut que s’accompagner d’une réduction sensible des revenus des agents économiques. Or en prenant en compte l’articulation centrale entre les sphères économique et politique que représente la fiscalité, il apparaît que doter explicitement la RTT d’une visée politique peut réduire à néant cette critique. Elle peut en effet avoir pour contrepartie des allégements fiscaux allant de pair avec des baisses des dépenses publiques, à compenser par le développement des activités politiques et de service public des citoyens. L'impôt en argent auparavant gagné par un surcroît de travail serait ainsi pour partie remplacé par un transfert de temps de travail en temps d'activités citoyennes. Substituer partiellement à l'impôt en argent la participation citoyenne pourrait se faire progressivement sur la base du volontariat et d’abord à l’échelle locale.

Valoriser l'action citoyenne par la création d'une monnaie démocratique

Le problème politique majeur que cela pose est celui de la définition des équivalences entre les impôts payés en argent par chacun, et l’impôt en temps d’activité publique citoyenne requis de chacun dans ce qui serait un régime de démocratie participative. Les activités citoyennes devraient en effet être valorisées sur la base du principe démocratique qui veut qu’une heure d’activité ait la même valeur quelle que soit celle-ci et quel que soit le statut socio-économique de la personne activée. Or, c’est là un principe de valorisation qui ne fait pas bon ménage avec celui qui règne dans la sphère marchande. Cela dit, les émissions actuelles de “monnaies sociales locales” indiquent la solution pour résoudre ce problème.
Ces dispositifs monétaires conduisent à envisager une valorisation de l’activité citoyenne grâce à la création d’une monnaie spécifique qui permettrait d’une part de mesurer et donc de reconnaître cette activité comme « richesse » sociale, d’autre part d’assurer sa cohabitation avec la monnaie « banque centrale » au sein d’un système monétaire unifié par une unité de compte commune. On peut ainsi imaginer une valorisation de l’impôt-temps via une “monnaie-temps” qui reconnaîtrait et afficherait, sur la base des valeurs propres au principe démocratique, la valeur-richesse de l’activité citoyenne dans la même unité de compte que celle utilisée pour les échanges marchands.
Parmi les dispositifs de monnaies alternatives, les monnaies réciprocitaires des banques de temps montrent clairement que la finalité d’une monnaie peut être d’inscrire dans la durée des relations sociales démocratiques et respectueuses des biens communs. Ces monnaies sont des monnaies de crédit mutuel en temps, gérées par des “banques” administrant des échanges de services entre personnes sur la base d’un système de valeur propre, l’heure d’activité (en ce cas domestique) y étant l’unité de compte, et les échanges se faisant sur la base de “Une heure = Une heure”, quels que soient l’activité et le statut des personnes.
Dans la mesure où ces monnaies promeuvent un système de valeur conforme au principe démocratique (un humain = un humain et donc une heure d’activité de tout humain = une heure d’activité de tout autre humain), les monnaies-temps font a priori le plus sens pour envisager la comptabilisation-valorisation sociale de l’activité citoyenne. Certes, puisque les banques de temps sont des dispositifs entièrement autonomes (leurs monnaies sont inconvertibles) et le plus souvent limités à des communautés locales de petite taille, elles ne sauraient fournir directement de modèle pour une monnaie-temps fiscale. Celle-ci doit en effet être tarifée en monnaie nationale pour pouvoir servir en permanence à la conversion d’impôts en argent (portant sur les revenus marchands) en impôts-temps (déterminés sur la base d’un système de valeur démocratique régissant l’activité politico-administrative des citoyens).
Il faut alors envisager une hybridation spécifique du modèle des banques de temps avec celui des monnaies locales complémentaires qui sont des monnaies marchandes mais non capitalistes. Ces dernières sont en général commensurables, voire plus ou moins convertibles avec les monnaies officielles, mais elles s’en distinguent fondamentalement par leur “marquage” sectoriel ou territorial (elles ne servent que pour des échanges marchands sectorisés et/ou localisés) et par l’impossibilité de les utiliser comme réserve de valeur (elles s’usent et meurent comme les marchandises dont elles sont la contrepartie).
Un dispositif de monnaie-temps publique adossé à l’impôt-temps pourrait alors être le suivant : pour valoriser le temps dépensé en activité citoyenne, la puissance publique émettrait une monnaie-temps dotée d’un pouvoir libératoire de l’impôt et la distribuerait aux citoyens actifs de façon uniforme – une heure d’activité citoyenne = une unité de monnaie-temps – en contrepartie de leurs heures d’activité politique. En d’autres termes, chaque citoyen pourrait disposer de monnaie-temps publique pour payer une fraction déterminée de ses impôts en réduisant son activité dans la sphère marchande. Enfin, la conversion des impôts en argent en heures d’activité citoyenne s’appuierait sur la fixation d’un “tarif” de l’unité de monnaie-temps fiscale dans l’unité de compte nationale, tarif correspondant au ratio du volume d’impôt en argent à convertir en impôt-temps rapporté au nombre d’heures-personnes qui serait requis au titre de ce dernier, ratio qui pourrait être de l’ordre du salaire horaire moyen dans la sphère marchande.
Plusieurs caractéristiques de ce dispositif institutionnel en feraient alors un puissant vecteur de démocratisation.

Un puissant vecteur de démocratisation


L’impôt en monnaie-temps aurait d’abord des effets redistributifs d’autant plus forts que la dispersion des revenus marchands est élevée. Avec un tarif fixé au salaire moyen, le prélèvement serait plus fort et progressif sur les revenus supérieurs à la moyenne et plus faible sur les revenus inférieurs.
Comme ces derniers seraient ainsi dès le départ augmentés d’un surplus en monnaie-temps fiscale, la question se pose du comment leurs détenteurs pourraient utiliser ce surplus. La réponse à cette question est à chercher dans le fait que les “riches” préféreront payer leur impôt-temps en monnaie-temps publique sans “perdre leur temps” à pratiquer des activités citoyennes ils seront ainsi demandeurs de monnaie-temps et chercheront donc, si possible, à racheter au tarif fixé celle dont disposent les “pauvres”, entérinant ainsi l’effet redistributif dans la sphère marchande du dispositif les “pauvres”, grâce à leur activité citoyenne et le change de leur monnaie-temps en monnaie marchande, accéderaient ainsi à plus de biens et services marchands. Cet effet serait évidemment conditionné par de possibles limites mises à la conversion de la monnaie-temps fiscale en argent, et par l’obligation de payer un minimum d’impôt en temps réel d’activité.
Si par ailleurs on envisage, outre ce minimum obligatoire d’activité citoyenne requis de tous, un surplus de mobilisation citoyenne volontaire sur la base d’un droit des citoyens de payer leur impôt en activité, un second effet possible du dispositif apparaitrait. Contrairement aux “riches”, vue la faible valorisation économique à leurs yeux de ces activités, les plus démunis au plan économique seraient en effet incités à utiliser un tel droit puisque participer aux activités citoyennes serait par surcroît pour eux un moyen d’améliorer leur condition économique. Dans ces conditions, la démocratie participative fonctionnerait comme contretendance à la colonisation de l’ordre politique par le pouvoir économique elle y réduirait son influence.


Notes


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02/07/2022

Déverrouiller la conception urbaine (1)

  • Trapitzine Richard
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

L’urbanisme est : « L’ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains, en vue d’assurer le bien-être de l’homme et d’améliorer les rapports sociaux en préservant l’environnement. »

Cette définition rédigée par la Société Française des Urbanistes(1), attribue à l’urbanisme une vocation humaniste et d’intérêt général.

De nos jours, la mondialisation, les flux migratoires, l’évolution des moyens de communication et de transport ainsi que depuis une vingtaine d’années, le développement du numérique, nous invitent à revisiter nos pratiques de conception urbaine. Il est devenu hasardeux, sinon impossible de dissocier espace urbain et espace rural. Pourquoi ne pas parler plutôt d’espace de vie et non plus de manière réductrice d’espace urbain ?

Organiser l’espace est devenu l’affaire non plus d’une profession tel que l’on pouvait le concevoir à l’origine de l’urbanisme en 1911, mais d’un ensemble de spécialistes de disciplines différentes et complémentaires.

Dans notre État de droit, pour accomplir leurs missions, les professionnels de l’urbanisme disposent d’un certain nombre d’outils manipulables au sens physique du terme. Ces outils ont pour caractéristique communes d’être identifiables et matérialisables. Ils sont en lien directs avec le sol, le Foncier, support des activités humaines. Comme : les mobilités, la biodiversité, les richesses naturelles, paysagères et patrimoniales, les risques (notamment climatiques), les fonctionnalités, les dessertes, l’énergie, le logement, les volumes, les densités. En droit, leur caractère matériel et physique facilite leur identification et leur encadrement. En urbanisme, appuyées sur leur matérialité, leurs réglementations sont définies par le législateur et par les services de l’État. En pratique elles s’imposent aux administrés sans qu’ils y aient été concrètement associés. Ces derniers découvrent alors leurs effets souvent trop tard, en particulier au stade des enquêtes publiques, lorsque tout a déjà été décidé et validé par les responsables élus sous le contrôle de légalité des services déconcentrés de l’Etat, lors des réunions de personnes publiques associées.

Pour le public, de telles pratiques sont source de frustrations et d’oppositions, comme récemment à propos de l’aérodrome de Notre Dame des Landes. Les administrés ont besoin d’être pris en considération. Si non, ils finissent par s’isoler dans leur coquille, et par suite, à se désintéresser du bien commun et de l’intérêt général. Cette exclusion des prises de décision, les conduit à bouder les urnes, un peu plus à chaque élection et à affaiblir notre démocratie. Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions de voir les citoyens finir par descendre dans la rue comme en mai 1968, ou 50 ans plus tard en novembre 2018, les Gilets Jaunes occuper les rond points et les accès d’autoroute. Pour finalement en juin 2022, voir les analystes se lamenter, en constatant que plus d’un électeur sur deux ne s’est pas allé voter.

Limites des principes de l’État de droit


Le droit nuit gravement à l’urbanisme comme l’a démontré le juriste et politologue Jean François TRIBILLON(2).

Les outils juridiques de l’urbanisme permettent en l’état de définir un « contenant » formel en fixant des garde-fous mesurables et quantifiables, donc contrôlables. Mais en aucune façon de maîtriser leur « contenu ». C’est bien cependant sur le contenu des pleins et des vides de leur lieux de vie, que les citoyens peuvent apprécier le bien-fondé des conceptions urbaines, fondatrices de leur cadre de vie. En matière d’urbanisme cette séparation du contenu et du contenant sur l’espace et dans le temps pose problème. Il ne viendrait jamais à l’esprit de passer commande d’une construction à un Architecte, sans lui avoir décrit préalablement sa programmation et sa finalité. C’est pourtant bien ce qui se passe le plus souvent en urbanisme à l’échelle d’un quartier ou d’une commune.

A la différence du contenant, le contenu urbain est difficilement appréhendable en droit car il n’est pas matérialisable, mais plutôt immatériel. Ces facteurs immatériels sont fluctuants, volatiles, vaporeux. Ils ont pour noms : la culture, la santé, l’éducation, la morale, l’enseignement, les croyances religieuses, la laïcité, la spiritualité, l’économie, l’esthétique urbaine, mais aussi les activités sportives, culturelles, associatives, événementielles... Toutes ces thématiques ont leurs conséquences sur l’organisation de la ville. Ne pas les anticiper, c’est se condamner à y répondre dans l’opportunité, génératrice comme toujours, de désordres et d’anarchies.

Leur croisement systémique et leur synthèse sont du ressort du politique et par suite de la gouvernance par ces mêmes politiques.

Contenu et contenant deux facteurs indissociables dans la conception urbaine


Ce sont les facteurs de contenu qui devraient guider l’organisation de l’espace et son contenant. Or c’est l’inverse que l’on constate dans la pratique.

Le système décisionnel guidé par une démocratie représentative à dominante libérale est parfaitement verrouillé. Les équipes municipales en place se satisfont la plupart du temps de consultations sélectives et discrétionnaires relayées par les médias. Il suffit d’analyser l’insuccès de la plupart des débats publics pour en être convaincu. Ces méthodes donnent une impression de transparence. En réalité elles ne touchent environ qu’à peine au maximum 5% de la population, les 95% restant sont maintenus dans l’ignorance des données et des diagnostics, donc dans la méconnaissance des problématiques alors réservées aux seuls élus et à leurs conseils. Je connais des associations de professionnels et des comités de quartier cantonnées à l’écart de la préparation des décisions, que l’on ne vient consulter que lorsque les projets sont formalisés et validés par les responsables politiques. C’est ce que l’on pourrait qualifier en langage populaire de « foutage de gueule ».

Les méthodes de fabrication du cadre de vie, nous démontrent par expérience, que les formes urbaines ou les fonctionnalités, ne suffisent pas à elles seules à satisfaire les aspirations des citoyens. De même par exemple que la maîtrise des densités, celle des énergies ou encore le récent objectif de zéro artificialisation nette. Ces thématiques d’ordre quantitatif, ne répondent en réalité qu’à des effets de mode, notamment dans la période récente sous la pression du courant environnementaliste. Boosté par les conventions sur le climat, ces thématiques, loin d’être dénuées de fondement, bien au contraire, demandent dans un objectif de développement durable, que soient traités conjointement les notions qualitatives garantes du bien-être des populations, conformément à la définition de l’urbanisme cités en introduction du présent article. Seule une gouvernance territoriale par le politique dans le cadre institutionnel peut être en mesure de les piloter.

Vers une nouvelle gouvernance territoriale indissociable du projet de vie


C’est donc bien à chacune des échelles territoriales de décision, de la Commune à la Métropole, en passant par les territoires de bassin de vie et au-delà au niveau régional que devront être traités conjointement contenu et contenant de l’urbanisme, c’est-à-dire à la fois les notions qualitatives et quantitatives du cadre de vie, avec leur caractère matériel et immatériel.

Certaines de ces notions sont aujourd’hui tabous en urbanisme, comme la religion, la spiritualité, la laïcité. Elles sont absentes des conceptions urbaines et pourtant elles sont fondamentales si l’on souhaite développer de la compréhension mutuelle et rechercher à « mieux vivre ensemble ». Il faudra pour cela accepter de s’enrichir de nos différences dans un esprit œcuménique d’ouverture et de tolérance, dont la laïcité pourrait devenir le liant. A la condition toutefois qu’une majorité de responsables politiques et de représentants de cultes en prennent conscience, pour ensuite convaincre à leur tour l’opinion, et cela dès l’école.

Au lendemain des attentats de Charly Hebdo et du Bataclan de nombreuses personnalités se sont émus de la rupture de dialogue entre le monde politique et la société. Rupture confirmée par le mouvement des gilets jaunes en 2018. Dès 2016 le Professeur Philippe MEIRIEU(3) nous invitait à revoir notre politique éducative par toujours plus de pédagogie. Le Sociologue et Urbaniste Richard SENNETT(4) en 2019 et tout récemment encore le Géographe Guy BURGEL(5), à réintroduire du lien entre habitants et usagers de la ville, mais aussi entre ces derniers et leur représentants élus.

Dans les villes, les villages, les quartiers, il nous faudra créer sur le web, des lieux ouverts d’échange et de dialogue. Dans les lieux de vie, implanter des Maisons du Projet ou des Maisons citoyennes. Cela existe déjà en Belgique et au Canada. En France, ces initiatives commencent à faire école, par exemple près de Mulhouse à Kingersheim. Le vivre ensemble, comme la laïcité, ne s’impose pas, il doit pouvoir se choisir librement en toute conscience. Bien sûr dans le contexte politique actuel, sur le court et moyen terme, cela peut paraître utopique, mais sur le long terme, tout reste encore possible. Il suffit de le vouloir, et Inlassablement faire preuve de beaucoup de pédagogie et d’ouverture d’esprit.

La difficulté pour les professionnels de l’urbanisme comme pour les élus et les milieux associatifs, est de savoir comment prendre en considération à la fois ces notions matérielles et immatérielles tenant compte des aspirations des populations. Et cela dès l’amont dans l’organisation de nos territoires, sans perdre de vue en permanence, la préservation du bien commun et de l’intérêt général.

Nous proposerons pour y parvenir, de revisiter nos pratiques d’urbanisme et de gouvernance territoriale. A cet effet de placer le contenant urbain au service de son contenu, en développant la participation et la co-élaboration citoyenne, avec pour objectif de favoriser du lien social au sein même de nos lieux de vie.

Prochain article :
Pour de nouvelles pratique d’urbanisme et de gouvernance territoriale






Notes

1. Société Française de Urbanistes - La SFU est une association loi 1901, plus ancienne association d’urbanistes. Elle fut créée 10 ans plus tard en 1911, dans le cadre du musée social de la rue Lascase dans le 7ème arrondissement. Elle regroupe des urbanistes d’origines diverses publiques ou privées.
2. Jean François TRIBILLON – Le droit nuit gravement à l’urbanisme, Editions de La Villette – Paris 2017
3. Philippe MEIRIEU Professeur - Chercheur en pédagogie « Eduquer après les attentats » ESF éditeur août 2016.
4. Richard SENNETT Professeur à la London School of Economics « Bâtir et Hâbiter, pour une éthique de la ville » Editions Albin Michel – 2019.
5. Guy BURGEL Professeur de Géographie Urbaine à l’Université de Paris Nanterre « Sauver la planète ville » aux éditions Archicity mai 2022.
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15/07/2022

Déverrouiller la conception urbaine (2) - Vers de nouvelles pratiques d’urbanisme et de gouvernance territoriale

  • Trapitzine Richard
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

Notre système représentatif ne parvient pas visiblement, à répondre aux attentes des citoyens notamment en matière de conception urbaine. En ce début de 21ème siècle, la superposition du droit de l’environnement avec celui de l’urbanisme et de la construction, rend de moins en moins compréhensible les décisions en la matière. Ce n’est plus le PROJET, c’est à dire la création architecturale, urbanistique ou paysagère, mais le juridisme qui guide la conception du cadre de vie. Les citoyens finissent par s’en désintéresser comme en témoignent les taux de participation aux réunions de concertation ou durant les enquêtes publiques. Celles-ci ne rassemblent principalement que des personnes ayant un intérêt foncier ou immobilier à préserver. Les taux élevés d’abstention aux élections présidentielles et législatives de 2017 et 2022 témoignent d’un désintérêt croissant de la population pour la défense du bien commun et de l’intérêt général, donc de la démocratie. S’il est un domaine qui se prête à l’analyse de ce phénomène, c’est bien celui de l’urbanisme et de la conception des lieux de vie.

Il est grand temps de revisiter nos pratiques de planification, de conception et de gouvernance pour les raisons évoquées dans notre article précédent.

Comment concrètement, sur un territoire, définir un contenu urbain capable de guider son contenant pour la satisfaction toujours meilleure des habitants et des usagers ?

La construction urbaine reste à réinventer.


Imposer par la règle ne suffit pas. Pour relever les défis du changement climatique, celui des économies foncières et d’énergies ou encore ceux liés à l’accueil de nouvelles populations, nous ne devons plus ignorer les êtres vivants, pour qui ces défis doivent être relevés. C’est ce que je me suis efforcé de démontrer dans l’ouvrage « Pour un urbanisme humaniste » paru en 2018 aux Editions l’Harmattan.

Pour redonner aux citoyens le désir de se sentir solidaires et utiles à la société, proposons de refonder nos pratiques de concertation, de conception et de réalisation urbaine et en même temps de gouvernance.

La démocratie représentative devra dans le futur, accepter de composer avec la démocratie participative et co-élaborative. Cela le plus en amont possible du processus sans cesse inachevé de transformation de l’espace. C’est-à-dire en amont même de la planification puis au cours des six étapes théoriques et indissociables de cette transformation[1].

Le citoyen devra être amené à quitter sa posture de sujet, que lui assigne la démocratie représentative, afin de devenir partie prenante et responsable de son cadre de vie

Projet et gouvernance devront désormais à cet effet rester indissociables.


Dans cette réforme des pratiques, l’anticipation devra en toute transparence guider la construction urbaine.
Les responsables élus devront exprimer au départ un Projet Politique ou Projet de vie, sous les aspects à la fois matériels et immatériels énoncés dans notre précédent article. Les premiers aspects matériels continueront ensuite à relever de la Règle, les second immatériels de la Gouvernance. Ces mêmes responsables devront par concertation, s’efforcer de les faire partager par le plus grand nombre d’administrés. Cela à chacune des strates de décision institutionnelle, de la Commune à la Région en passant par les territoires de bassins de vie et les Métropoles. Les méthodes de concertation nécessiteront d’être adaptées à chaque strate. Pour garantir les nécessaires cohérences entre territoire, des itérations ascendantes et descendantes s’évèreront nécessaires entre ces niveaux de décisions,
Inverser le processus de fabrication du cadre de vie
En exprimant le Projet Politique avant le Projet urbain ou de territoire puis la règle, le processus méthodologique se trouvera inversé. Il incitera ainsi le plus grand nombre de personnes à y participer et à contribuer à sa co-élaboration. La concertation pourra faire appel au volontariat et au tirage au sort à l’image de la fondation citoyenne pour le climat, afin d’éviter des monopolisations de parole.

Des forums de co-élaboration du Projet pourront être organisés soit en distanciel par visio-conférence et en présentiel dans des Maisons du Projet ou des Maisons de la Citoyenneté.

La légitimité du Politique ne s’en trouvera que renforcée.

Information préalable et partage des diagnostics et des problématiques du territoire seront de règle avant toute expression du projet politique et du projet de territoire.

Ces projets seront par suite concertés et enrichis en permanence, grâce aux moyens audio visuels et numériques.

Leur expression devra être compréhensible par tous.

Le but final de ces Projets Politiques est de servir aux élus de vigie sur les évolutions sociales, économiques, culturelles et environnementales de leurs territoires de compétence. Ils leur serviront également de guide de référence tout au long du processus sans cesse inachevé de transformation des espaces. Ils guideront ainsi les Projets de territoire ou PADD[2], puis la planification, la programmation et la conception opérationnelle et enfin leur réalisation, leur suivi et leur évaluation. C’est ce qu’avaient compris voilà une trentaine d’années des maires comme Georges FRESCHE à Montpellier, ou Edmond HERVE à Rennes en se dotant de stratégie d’aménagement découlant de leurs projets politiques, afin de pouvoir anticiper, et non plus de subir celles des acteurs privés.

Mon ami Jean Yves CHAPUIS[3] qui fut l’adjoint à l’urbanisme d’Edmond HERVE, constatant les limites de la démocratie représentative, invitait récemment les responsables politiques à chercher à redonner confiance à la population en développement en complément une démocratie de la connaissance et de la reconnaissance. Tel est bien le sens du présent article.

Nous devrons nous garder de rendre ces projets politiques, opposables directement aux tiers au risque de bloquer une nouvelle fois le dispositif. Ces projets politiques, enrichis en continu, devront restés ouverts aux évolutions de la société et aux attentes des habitants.

Au début des années 2000 le regretté Professeur François ASCHER avait déjà perçu ces évolutions de l’urbanisme[4] en prévoyant que notre nouvel urbanisme, serait un d’urbanisme :

- Fait de dispositifs, concertés et négociés
- Réflexif plaçant l’analyse avant la règle et le projet,
- Précautionneux au regard des exigences d’un développement durable,
- Concourant par l’intervention d’une multitude d’acteurs
- Réactif en phase avec les dynamiques de la société
- Multivarié fait d’éléments hybrides aux solutions multiples
- Stylistiquement ouvert qui s’émancipe des idéologies urbanistiques du siècle passé
- Multi-sensoriel, qui s’enrichit de l’urbanité des lieux



Le projet politique aura entre-autre pour finalité d’ouvrir la conception urbaine à ces principes. Il aura également pour but de veiller en toute transparence, au lien de cohérence entre les différents projets publics ou privés de transformation de l’espace. Une démocratie participative et contributive viendra ainsi rééquilibrer l’actuelle démocratie représentative.

Ces nouvelles pratiques nécessiteront surtout en début de mandat, pédagogie, dialogues, échanges, concertations et surtout volonté politique. Ce qui n’est pas gagné par avance, en raison du poids des habitudes et des routines et surtout en général de l’hostilité des hommes politiques et de leurs technostructures à partager leurs connaissances, de crainte de perdre du pouvoir. Les premières personnes à convaincre de l’intérêt d’une réforme des pratiques, seront donc les politiques et les administrations. Pour cela une mobilisation de la société civile et des milieux associatifs sera nécessaire.

Pareille réforme des pratiques de la planification et de sa mise en œuvre opérationnelle devra s’accompagner d’une réforme des modes opératoires au plan institutionnel.

A cet effet considérons les trois temps dynamiques des acteurs de la transformation du cadre de vie.

-   Le temps du citoyen qui réclame des réponses immédiates à ses besoins
-   Le temps du politique condamné au terme de son mandat à rendre des comptes pour être réélu.
-   Enfin celui du Projet qui dépasse quasiment toujours celui de l’Elu.
Seul le second temps celui du Politique est susceptible de modification par la voie législative. Reconnaissons comme Charles LAMBERT dans son récent ouvrage « La France à l’âge des villes »[5] qu’un mandat de six ans est relativement court pour analyser le contexte urbain, concevoir les projets et les réaliser. Un allongement de deux ans du mandat municipal, le portant à huit ans, serait bienvenu. Il permettrait aux acteurs locaux, les deux premières années de mandat, de se doter de projets politiques ou projets de vie pour se laisser le temps de l’action, au cours de six années restantes.
- Faire prendre conscience au public, notamment par médias interposés, des problématiques du territoire, en amont ou en même temps que la conception des projets.

- Simuler et concerter au travers du projet politique, les contenus possibles et les stratégies de gouvernance, permettrait :

-   D’une part aux citoyens, aux milieux associatifs et à la société civile, d’être invités à s’impliquer dans la préservation du bien commun et de l’intérêt général, de se sentir concernés et responsabilisés au regard de l’action publique,
-   D’autre part aux responsables politiques d’acquérir davantage de légitimité et d’agir dans le préventif et non plus dans le curatif.

Contenu et contenant comme Projet et Gouvernance, deviendraient indissociables.


Une telle réforme des pratiques de conception urbaine placerait désormais le contenant au service du contenu. Elle serait génératrice de plus de transparence dans l’action publique. Elle inciterait les citoyens à s’impliquer et à devenir des acteurs de leur cadre de vie et à leur redonner confiance en la démocratie locale.

Elle déverrouillerait ainsi le système actuel, bloqué par une démocratie représentative, qui a trop souvent tendance à privilégier ses réseaux au lieu d’un intérêt général au service de la population.

La classe politique est-elle disposée à entreprendre une semblable révolution des pratiques d’urbanisme ? C’est bien là toute la question !




Notes

[1] Les six étapes sont : Projet politique – Projet de territoire ou PADD – Projet réglementaire – Conception opérationnelle – Réalisation – Suivi et Evaluation.
[2] PADD, rendons à César ou plutôt à Richard…
Richard TRAPITZINE fut à l’origine de ce terme, lors du vote de la loi SRU du 13 décembre 2000. L’amendement sénatorial qui l’introduisit fut argumenté en référence à l’article publié dans la Revue Foncière n° 80 à l’automne 1998, intitulé « Le projet urbain doit précéder le POS ». Cf : Les rapports du Sénat n°265 – Simplifier et décentraliser : Deux défis pour l’urbanisme 1999 -2000.
[3] Jean Yves CHAPUIS Urbaniste consultant - Ancien adjoint à l’urbanisme de la Ville de Rennes « L’ELU LOCAL comme artisan du changement » aux Editions Les trois Colonnes – 1er trimestre 2021.
[4] François ASCHER - Les nouveaux principes de l’urbanisme – Editions de l’Aube 2004.
[5] Charles LAMBERT Grand prix européen de l’Urbanisme – La France à l’âge des villes – Editions CERF - 2022
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01/02/2017

Devise républicaine et ressources cachées

  • Viard Bruno
Une démocratie pour vivre ensemble

La guerre civile de juin 1848, le coup d’État du 2 décembre 1851 et la répression qui suivirent ont marqué une césure dans notre histoire sociale. Le socialisme républicain des années 1830 et 1840 fut réprimé et exilé avant d’être submergé par la vague marxiste et plus tard léniniste qui l’a emporté dans les trois premières Internationales. Une relecture de l’histoire est nécessaire maintenant que les économies planifiées se sont écroulées sans exception et au moment où la nécessité d’un changement de paradigme est plus urgente que jamais. Le socialisme républicain français fut moqué comme utopique, impuissant, sentimental et petit-bourgeois. Il y a sans doute beaucoup de folie dans le fouriérisme, dans le saint-simonisme, dans les improvisations du printemps 1848, il n’empêche que le foisonnement d’idées qui s’est produit sous la Monarchie de Juillet et sous la Seconde république mérite d’être réévalué à la hausse. Les premières critiques de l’économie politique sont nées en France autour de 1830 dans l’Église saint-simonienne et dans les cercles néo-républicains, à peine précédées par les réflexions de Robert Owen en Angleterre.  Les saint-simoniens analysèrent dès 1825 la lutte de classes, l’exploitation des prolétaires par les propriétaires et inventèrent le socialisme, moins le mot, en remettant les moyens de production entre les mains d’un Parti connaissant la Vérité. Marx et Lénine sont leurs héritiers. Il manquait la Liberté. De leur côté, les Républicains de 1830 répudièrent les moyens violents dont avaient tellement abusé leurs ancêtres de 1793 et firent du suffrage universel leur drapeau. Il revient à Pierre Leroux d’avoir exhumé la Déclaration des Droits de 1793 ainsi que la devise Liberté, Égalité, Fraternité, et d’avoir fait la synthèse des deux courants de contestation du nouvel ordre bourgeois : le saint-simonisme planificateur et le républicanisme de la forme, et d’avoir, selon son expression, mis « le socialisme dans la république et la république dans le socialisme ». Très méconnue, la synthèse réalisée par le mouvement initié par Pierre Leroux importait donc les Droits de l’homme, le suffrage universel et les formes constitutionnelles et législatives dans le socialisme. Réciproquement, le programme de la république démocratique et sociale importait le socialisme dans la république. Jaurès s’en souviendra qui qualifiait de socialiste l’œuvre de la Première République (propriété, école, famille, grands travaux). Au printemps de 1848, la Commission du Luxembourg présidée par Louis Blanc avait jeté les bases de l’État Providence, de ce que nous appelons législation du travail et Sécurité Sociale, que Léon Blum et le général de Gaulle mirent en pratique un siècle plus tard. Paru en 1840, le livre de Louis Blanc, Organisation du travail, est certainement le projet le plus abouti et qui eut un retentissement considérable, faisant l’objet de neuf rééditions en dix ans. Blanc proposait de mettre en concurrence la propriété privée avec des ateliers sociaux autogérés créés par des emprunts d’État, dont les bénéfices seraient répartis en trois parties : salaires des associés, secours social, réinvestissement. On voit donc que la propriété n’est pas supprimée et les associés des différents ateliers seraient intéressés aux bénéfices de façon individuelle. Blanc reprenait aux saint-simoniens l’expression organisation du travail mais il refusait la planification complète que ceux-ci prévoyaient un siècle avant Lénine. Blanc se battait sur un double front, contre les républicains du National qui ne s’intéressaient qu’aux mesures politiques et contre les communistes qui méprisaient les droits politiques. Les idées de Blanc et de Leroux ne sont pas sorties de deux cerveaux imaginatifs, mais d’un large mouvement collectif mis en marche à l’automne 1830, lui-même greffé sur les projets de la Première République, qui s’exprima dans des dizaines de journaux malgré la censure, et qui s’intéressait à maintes questions sociales, la gestion des chemins de fer par l’État,  la limitation du temps de travail, la réforme de la fiscalité et du crédit, le droit à l’association de production ou de secours, les grands travaux, l’éducation, le système pénitentiaire, la condition de la femme et le rétablissement du divorce, l’abolition de l’esclavage. Victor Schœlcher faisait partie de l’équipe. Ajoutons que la devise Liberté Égalité à laquelle Robespierre avait ajouté Fraternité en 1790 était tombée en désuétude après la Terreur, l’Empire et la Restauration. Leroux en assura le sauvetage en 1834 mais il ne réussit pas, en 1848, à faire « mettre la Fraternité au centre ». L’anthropologie de Leroux repose en effet sur l’idée que le socialisme absolu est aussi contraire à la nature de l’homme que l’individualisme absolu[1], « deux pistolets tournés l’un contre l’autre ». Cette anthropologie réaliste et équilibrée trouvera une confirmation en 1924 dans l’Essai sur le don de Marcel Mauss, ce collaborateur de Jaurès. Observateur sympathisant de ce qui se passait à Moscou en 1917, Mauss avait exprimé dès 1921, la première critique de gauche du système soviétique, celle qu’on peut lire pour imaginer ce que Jaurès aurait pensé de la révolution bolchévique. Mauss critiqua sévèrement la suppression de la petite paysannerie, du petit artisanat et du petit commerce ainsi que des institutions villageoises vivantes en Russie. « Loin que le socialisme soit un adversaire de la propriété individuelle comme le communisme utopique l’a toujours été et l’est encore, écrit Mauss, il la suppose. » La devise nationale française n’est donc pas un simple logo ornemental : son triangle équilatéral parfait est un programme politique complet : la liberté et l’égalité doivent s’équilibrer l’une l’autre et ne réussiront à le faire que dans une ambiance de fraternité qui n’est autre que l’esprit républicain.

Bruno Viard


Notes

[1] Pierre Leroux, De l’Individualisme et du Socialisme dans Anthologie de Pierre Leroux inventeur du socialisme par Bruno Viard, Le Bord de l’eau, 2007.

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01/10/2017

Dialogue sur la laïcité, à propos de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Répondant à l’invitation de Guy Roustang, Marc Durand et Maurice Merchier ont dialogué par écrit à propos des articles de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..

-MD : Sur Abdennour  Bidar, il me semble que je suis au clair. Pour le texte de Tocqueville, d'une part je suis assez critique mais par ailleurs je me rends compte qu'il faudrait aller beaucoup plus loin.

-MM : Par rapport au texte que j'ai proposé de Tocqueville, je n'ai a priori aucune réserve. Et il me semble que les arguments qu'il expose sont très forts et - d'une façon qui sera peu suivie - c'est du point de vue de l'intérêt de la religion qu'il se place, plutôt que de celui de la société ou de l'Etat.... Mais je suis tout disposé à lire vos objections... J'ai davantage de réserves vis-à-vis du texte d’ Abdennour Bidar. Dans une première lecture, je l'ai trouvé roboratif du fait de la condamnation radicale du fondamentalisme qu'il implique. Et cette qualité persiste à mes yeux. Mais si on se place d'un point de vue plus général, en gommant la question de l'Islamisme, et en se plaçant du  point de vue de n'importe quelle religion, il me pose davantage problème. La position qu'il prend me rappelle tout simplement les analyses de Weber sur l'éthique protestante, c'est-à-dire le fait pour les individus de se construire eux-mêmes leur religion, indépendamment des dogmes ou de  l'intermédiation d'un clergé. Or, l'histoire a montré, et Marcel Gauchet théorisé (le désenchantement du monde) que cela débouchait sur la sortie de la religion, et surtout sur l'individualisme possessif, c'est-à-dire au bout du compte au capitalisme dans lequel nous pataugeons depuis plusieurs générations. En d'autres termes, peut-on faire de la religion une affaire purement personnelle ? La religion n'est-elle pas par définition une aventure collective ? Peut-on l'émanciper de la notion de communauté ? Je pense qu'on ne peut pas penser en profondeur la question de la laïcité sans avoir à l'esprit des réponses à ces questions....

-MD :  Je relis le texte de Bidar. Nous sommes bien tous d'accord que sa critique du fondamentalisme religieux est nécessaire. Mais il va plus loin lorsqu'il prône la liberté absolue devant les dogmes et propose ainsi de se faire sa propre religion. Je pense que sous-jacente est l'idée que l'on se fait de ce qu'est une religion avec la question récurrente foi vs religion. Il me semble qu'une religion est le regroupement d'un certain nombre de fidèles qui sont d'accord sur des fondements et désirent mettre leur foi en acte en relation les uns avec les autres, que ce soit l'action humaine ou l'expression de leur relation à Dieu. La religion a donc obligatoirement une dimension collective, et si elle ne dispense pas d'avoir une pensée et une recherche personnelle, elle exige de la confronter à la pensée des autres. A la limite le mystique pur sort de la religion, ce qui n'abaisse pas sa foi. Si l'on est d'accord là-dessus, autant les oukases des autorités ne sont pas acceptables, autant la liberté de chacun n'est pas de l'ordre de c'est mon choix. Les dogmes (pour parler comme tout le monde, il faudrait encore définir ce qu'est un dogme, il y en a très peu) sont le résultat d'une recherche de nos ancêtres et sont ainsi un substrat sur lequel nous asseyons nos recherches. Nous ne faisons pas table rase de la pensée antérieure et les autorités ont raison de nous rappeler cette pensée. Notre liberté de pensée est totale, y compris pour s'opposer à certaines vérités, mais c'est bien dans le fil d'une tradition que nous réfléchissons. Et cette opposition à des vérités, si elle advient, doit être confrontée à la pensée ou l'expérience des autres adeptes de notre religion. Ce qui est condamnable est l'interdiction de penser, directe ou plus souvent insidieuse, comme dit Bidar il y a tous ceux qui croient être libres alors qu'on a enfermé leur pensée dans un carcan. L'autorité a pour rôle de rappeler le point où en est arrivée la religion et ce qu'elle croit à présent, mais sans fermer la recherche ou la discussion. Il faudrait reprendre la critique de la notion de sacré (J. Ellul a écrit des choses intéressantes là-dessus) : l'homme s'est donné du sacré qui fait des tabous et interdit de penser. Le sacré est au service du pouvoir. Reste aussi toujours derrière cela la liberté absolue de quitter la religion (ce qui ne signifie pas toujours de renoncer à la foi) lorsque notre recherche nous met en opposition frontale avec le fondement de ce que croient les autres adeptes. On peut ne plus croire à la Résurrection, mais alors on sort du christianisme, ce qui ne signifie pas qu'on perde notre relation de foi avec Dieu. Mais en restant dans le christianisme, on peut débattre avec les autres, étudier les Pères pour éclairer ce que signifie le concept de Résurrection et arriver à un accord minimal qui permet encore de célébrer ensemble. Bref je défends comme Bidar la liberté absolue de m'opposer à ce que prône ma religion, mais en étant cohérent et en la quittant, et la liberté absolue de réfléchir en m'appuyant sur toute une tradition et en débattant avec les autres pour éclairer ce que prône la religion, voire le modifier ou le contrer. Le texte de Tocqueville est un plaidoyer pour la laïcité plein de bon sens. Par essence la religion devrait s'adresser à tous les hommes et donc éviter de se faire prendre par tel ou tel parti (politique ou autre). Mais ses considérations sur la religion me laissent perplexe et tout n'est vraiment pas clair pour moi. La religion serait au cœur de tout homme parce que les hommes ont besoin d'espérer un avenir meilleur. Oui, mais est-ce cela la religion qui nous intéresse? Je parlerais plutôt du sentiment religieux, pas loin de l'illusion bienfaitrice. Devant le drame humain l'homme s'invente un salut dans l'au-delà. Justement les Lumières se sont attaqué à ce type de croyance qu'elles ont taxée d'obscurantiste. La religion ainsi définie, si elle a apaisé les hommes, a permis aussi aux puissants de les dominer car l'avenir radieux étant promis, ce qui se passait sur terre n'avait plus beaucoup d'importance. On comprend les fureurs d'un Voltaire ou d'un Diderot. Que la religion s'éloigne des pouvoirs en place pour garder son universalité, c'est bien, mais très utilitariste. Il y a bien d'autres motifs de laïcité, entre autres l'illégitimité d'imposer des lois qui sont issues de ce que nous croyons mais qui n'est pas partagé par les autres (j'insiste sur le mot imposer). Les lois doivent être fondées sur l'accord général d'une société sur ses valeurs, sa conception de l'homme. Elles sont alors résultat de compromis divers, mais ne peuvent pas l'être d'oukases brandis au nom d'un Dieu qui se trouve dans l'au-delà. On pourrait égrener d'autres motifs. Du côté de la foi, je suis aussi gêné par le discours de Tocqueville. La foi doit être incarnée, la religion ne nous éloigne pas de ce qui se passe sur terre, elle ne peut pas l'ignorer (vous êtes le sel de la terre, pas du ciel!). Donc si la religion doit renoncer au pouvoir, et c'est un grand progrès quand cela se passe, elle doit en même temps se préoccuper de tout ce qui est terrestre. Nous ne connaissons d'ailleurs Dieu qu'à travers l'expérience humaine, par des témoins humains. La pureté de la religion décrite dans le texte est une pureté sans bras. La religion ne doit avoir aucun pouvoir terrestre, mais les hommes, animés par leur foi, doivent totalement s'engager et en ce sens la religion pourrait avoir un grand pouvoir : si tous les hommes s'aimaient comme le Christ le demande, la face de la terre en serait changée, mais ce n'est donc pas du même pouvoir qu'on parle. Je pense cette question très difficile : nous ne savons pas ce que notre religion personnelle, notre foi intime, dirige dans nos engagements de tous les jours. D'ordinaire nous n'agissons pas au nom de notre foi, mais elle est pourtant bien présente dans toutes nos actions, elle fait partie de nous, tout comme notre réflexion. Finalement, tout-à-fait d'accord sur la nécessaire séparation de l’Église et de l’État, sur la laïcité qui ôte tout pouvoir aux Églises dans la société. Mais en parallèle nécessité d'un engagement total des adeptes des religions dans le monde : ils travaillent à le transformer sans renoncer à leur foi, elle doit être présente à toute leur action.

-MM : Je constate un très large accord sur le texte de Bidar. Il faut en effet insister que dans tous les cas de figure,  l’apostasie doit être une liberté totale. C’est une condition nécessaire de toute forme de laïcité. Et évidemment de sortir ou non de la foi, qui est une prérogative individuelle (sortant donc du champ de la laïcité, qui – j’y insiste car je constate souvent des approches erronées – est un principe d’organisation collective, une manière de vivre ensemble, et non une posture individuelle.) Par contre, il y a un point sur lequel le texte de Bidar m’a surpris, mais sur lequel vous allez encore plus loin, et donc sur lequel je suis en désaccord assez radical avec vous, c’est la question du sacré. L’affirmer comme vous le faites qu’il est « au service du pouvoir » me paraît adopter implicitement une définition très réductrice du sacré. Précision préalable (mais indispensable) : le sacré ne se confond pas avec la religion, il en déborde historiquement, socialement, politiquement…. (et donc lui aussi sort du champ de la laïcité). Le sacré n’interdit pas de penser, car il n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de celui du cœur, de la partie émotive du consensus social  ce sur quoi on se rassemble (et qui – oui  - génère des interdits parce qu’il pose des valeurs dépassant celles de l’individu). Ce n’est pas (toujours) le pouvoir qui fabrique le sacré, mais la société, par son histoire, par ses activités collectives, qui le génère. Le sacré ne vient pas forcément « d’en haut », il peut venir « d’en bas » (il y a beaucoup de sacré dans les traditions ouvrières, comme dans les traditions paysannes…). Bref… il me faudrait des pages pour approfondir. Je dirais simplement qu’on peut concevoir une société sans religion  mais jamais une société ne « tiendra » sans sacré… Pour Tocqueville… je suis aussi plutôt d’accord. C’est vrai que son approche est utilitariste (et c’est le cas de beaucoup d’autres analyses de Tocqueville). Mais il ne faut pas lui faire dire plus que ce qu’il dit. Il ne parle que de cette « utilité » sociale de la religion, sans chercher à disséquer les ressorts de la foi individuelle, qu’il ne fait qu’effleurer (avec ce refus de la finitude…). Je ne crois pas non plus qu’il préconise qu’elle se détache des objectifs terrestres  mais qu’elle doit se détacher des objectifs politiques, éphémères….  Et à l’époque des fondamentalismes que nous vivons, il me semble que ce message est essentiel. Les considérations de la fin de votre texte sont très profondes. (et débordent manifestement de la question du commentaire de Tocqueville). Est-ce que la foi oriente l’action du croyant, même à son insu ? Peut-être. Mais je revendique alors la possibilité que d’autres forces que la religion peuvent orienter le non croyant (que je suis !) dans le même sens… Et que de la même façon, ces forces restent – au moins en partie – mystérieuses….

-MD : Sur le sacré je ne m'oppose pas tellement à vous, et je suis d'accord pour dire qu'il n'y a pas de société sans sacré, et que ce n'est pas le pouvoir qui le génère d'habitude. Mais je pense que le pouvoir l'utilise à son service, et j'ai aussi bien peur qu'il (le sacré) interdise souvent de penser. L'intouchable devient l'indiscutable... Enfin bien d'accord avec vous, si la foi oriente l'action du croyant, le non-croyant lui aussi est inspiré par d'autres forces (je ne trouve pas d'autre mot, mais il ne me convient pas vraiment) et croyants et non-croyants peuvent aller dans le même sens, j'en fais l'expérience tous les jours dans mon action. Je me sens en phase avec les incroyants que je côtoie souvent bien mieux qu'avec les croyants!!!

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30/01/2017

Dictature du numérique

  • Hutin Jean-François
Politiser la technique et nos pratiques

À propos de « L’homme nu » de M. DUGAIN et C. Labbé Dictature du numérique, ou nouvel impérialisme américain ? Tout béotien, désireux de s’informer aussi précisément que possible, sur le numérique et ses perspectives, risque fort de se voir aiguiller sur un livre à succés, aux conclusions radicales et affirmées, qui décrit sans complaisance un univers étouffant, dominé par l’emprise grandissante des GAFAM, (Google, Apple, Facebook et Amazone, Microsoft ) ces cinq multinationales américaines du web qui en quelques années ont acquis une position quasi monopolistique dans ce secteur. Les deux auteurs de « l’homme nu, la dictature invisible du numérique » vous révéleront en prime, l’active complicité qui lie les gouvernants américains successifs à ces géants du web. Les deux enquêteurs qui ont commis ce livre aux allures de brulot , ne sont pas des premiers venus, qui verseraient dans la théorie du complot, ou des pamphlétaires professionnels à sensation. Marc Dugain, notamment, énarque atypique, écrivain éclectique, essayiste, romancier à ses heures, enquêteur confirmé, et talentueux, passe pour un homme suffisamment crédible, par son parcours universitaire, et son expérience professionnelle, pour être lu avec attention sur ces sujets d’ un intérêt majeur. Christophe Labbé, journaliste d’investigation au Point, est un professionnel non moins reconnu. Si nous ne sommes pas suffisamment armés techniquement pour confirmer ou infirmer les graves accusations contenues dans ce livre au vitriole, en revanche, nous n’hésitons pas à déplorer une lacune évidente : délibérément, les auteurs n’ont pas cru concéder la moindre place à une analyse des avantages, progrès ou bienfaits que pourrait apporter le numérique, S’il était régulé, c’est à dire, utilisé dans les conditions éthiques et déontologiques appropriées d’une démocratie moderne. Cet « oubli » en fait un livre uniquement à charge, donc non contradictoire, ce qui risque d’amoindrir sa force de percussion, et va même jusqu’à semer un doute sur la réalité de pratiques certes détestables et dûment dénoncées, mais dont le caractère scandaleux se devrait d’ être avéré au terme d’une contre- enquête approfondie et contradictoire. Qu’ on ne compte donc pas sur nous pour démêler dans cette simple note de lecture, le vrai du faux, et orienter le lecteur sur nos certitudes, et nos seules impressions. Conseillons pourtant délibérément la lecture d’un tel livre, car il porte sur un sujet potentiellement inquiétant, voire terrifiant pour notre pauvre monde. Pas moins ! Lançons donc ici un appel à débat autour du numérique, à l’occasion des pratiques dénoncées par Dugain et Labbé. Puissent ceux qui ont du sujet, une connaissance suffisamment fine, entrer dans ce débat et nous apporter leur contribution sur le degré de véracité d’un tel constat. Plutôt que de résumer nous-mêmes l’essentiel de l’ouvrage, au risque d’en déformer quelque peu les propos, nous avons préféré citer textuellement, les quelques passages qui nous ont paru essentiels...

 La quatrième de couverture est éclairante : la thèse de Dugain et Labbé y est ainsi résumée, par ses éditeurs (Plon): « On les appelle les big data. Google, Apple, Facebook et Amazone, ces géants du numérique, aspirent à travers internet, smartphones et objets connectés des milliards se données sur nos vies. Derrière cet ESPIONNAGE, on découvre qu’il existe un pacte secret scellé par ces big data avec l’appareil de renseignements le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique est entrain d’enfanter une identité d’un genre nouveau : une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l’humanité. …  …Pour les big data , la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C’est une dictature inédite qui nous menace : une big mother, bien plus terrifiante encore que big brother. » … Du livre lui même, extrayons, sans les commenter, les passages suivants : Sur l’ enjeu économique : « … Au cours du premier trimestre 2015, Apple a battu le record mondial de bénéfices jamais engrangées sur trois mois par une entreprise, soit 18 milliards de dollars. La quantité de cash actuellement disponible dans ses caisses bat aussi tous les records, avec 216 milliards de dollars. » (Page 95).

 S’agissant du contenu des informations traitées par les GAFAM : « …Moulinées par les algorithmes, les métadonnées révèlent d’autres secrets que le contenu des courriers électroniques, des messages ou des conversations enregistrées. Qu’il s’agisse de transactions bancaires, de de données de géolocalisation, de séquences génétiques, de fichiers d'électeurs ou de loueurs de vidéos en ligne, ces silos de données remplis de copeaux de vie anonymes trahissent, une fois traités, toutes les identités qui s’y entassent. Jamais l’homme n’avait été aussi nu... (Page 66) ….Dans un univers où 95% de l’information émise par l’homme et les machines deviendra disponible, on ne raisonnera plus sur des échantillons représentatifs mais sur une connaissance intégrale…. (Page 9 ) … De nos jours la NSA (Agence de renseignements américaine) dispose de plus d’informations sur les citoyens allemands que la Stasi du temps de l’ex- RDA…. (Page 59 ).

 Sur la collusion entre big datas et gouvernants U. S. : Dugain et Labbé n’ hésitent pas à citer deux exemples qui accablent l’Administration Obama : « Ce 17 février 2011, les 14 géants du Net sont conviés par le Président des États-unis pour un diner en leur honneur à la maison blanche….Grace à un programme élaboré par un spécialiste de l’analyse prédictive, les firmes d la Silicon Valley seront les artisans de la victoire D’Obama. …Pensant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens s’enferment dans une salle secrète, baptisée la grotte. Leur travail ? traiter des milliards de Métadonnées collectées sur la toile, …afin de repérer les internautes susceptibles de voter pour le candidat démocrate… Ce porte-à porte optimisé et personnalisé aura fait la différence…. Cinq ans plutôt, Obama, déjà aidé par la technologie du big data, …avait gagné au point contre son adversaire républicain. »( Pages 87 et 88).

L’école est aussi en danger : « …L’humain, source de créativité et de confrontation intellectuelle, est …remplacé par un gavage et un contrôle automatisé des connaissances. L'école ne forme plus des citoyens mais des individus optimisés pour l'économie numérique, dans le meilleur des cas, des consommateurs critiques… »(page 107). le livre papier reste un rempart… C’ est une des seules notations positives de l’ouvrage « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos. « (citation empruntée à Cédric Biagini , auteur de l « ’emprise numérique » ) (page 105 ).

 « Si nous laissons faire, nous serons demain des hommes nus, sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir », avertit l’éditeur » Propos excessifs ?, craintes inutiles ? Pessimisme hors de propos ? Plutôt que de compter sur l’incertain Donald Trump pour effacer les pratiques présumées douteuses et abusives se son prédécesseur, ou de laisser un certain Vladimir Poutine agir techniquement sur les résultats des dernières élections présidentielles américaines, ( simple rumeur ? ), mieux vaut éclaircir ces faits, les vérifier dans toute la mesure du possible, et de toute manière rester vigilants face à ces GAFAM, le temps de construire et de faire adopter, à l’instar de ce qui a été fait pour l’écologie, l’indispensable charte déontologique qui régirait, à l’échelon mondial, les bonnes pratiques de l’ère numérique.

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19/12/2017

Difficultés de penser l’après-capitalisme

  • Dif Michaël
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Tous les courants révolutionnaires se sont confrontés peu ou prou, et parfois encore à présent, à ce désir, à ce projet extrêmement délicat : penser l'après capitalisme...(I)

Sur ce grand désir de penser l'après capitalisme et les étapes qui y mèneraient

A partir des grandes pensées du XIXe, toutes sortes d'hybridations intellectuelles ont été réalisées et chacune a cherché à développer ses propres modèles, en rivalisant d'humanité théorique. Mais à présent, toutes les dérives totalitaires et les échecs des grands projets politiques et humanistes du dernier siècle fournissent de sérieux points d'appui au questionnement de la légitimité de telles démarches. Penser une société idéale et ce que devrait être ou ne pas être un monde post-capitaliste est un projet tout à fait louable, mais visiblement il porte en lui-même ses propres contradictions. Comment associer projet global et respect de la multiplicité des cultures et des situations ? C'est un terrible dilemme en réalité, car il semble logique de chercher à baliser ces terres inconnues de l'après capitalisme, notamment pour donner un horizon aux actions du présent. Et pourtant l'histoire ne semble pas donner raison à cette démarche. Non seulement elle divise quantités de femmes et d'hommes qui auraient bien mieux à faire, mais elle nie intrinsèquement l'immense diversité culturelle, humaine, et sclérose potentiellement la créativité et l'autonomie des groupes et des personnes... Déjà en 1904, Rosa Luxemburg, percevant cet enjeu et sentant venir les dérives possibles, prévenait que « les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur comité central » (1). Ce que treize ans plus tard, elle reformulait sans équivoque : « Le côté négatif, la destruction, on peut le régler par décret la construction, les mesures positives, non. Terre inconnue. Mille problèmes. Seule l'expérience est en mesure d'apporter les corrections et d'ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie sans entraves, effervescente, suscitera mille formes nouvelles, des improvisations, maintiendra l'énergie créatrice, corrigeant d'elle-même tous les faux pas » (2). Force est de constater que cette mise en garde s'est avérée plus que fondée.

Près de 80 ans plus tard, interrogé sur le modèle d'économie participaliste (Ecopar) élaboré par Robin Hahnel et Michael Albert, Noam Chomsky faisait cette réflexion : « En savons-nous suffisamment pour répondre avec force détails à des questions concernant le fonctionnement éventuel d'une société ? Il me semble que les réponses à des questions de cet ordre (3) doivent être découvertes par l'expérience. Prenez par exemple l'économie de marché. [...]. Je comprends fort bien ce qu'on peut lui reprocher mais cela n'est pas suffisant pour démontrer qu'un système qui élimine le marché soit préférable, et cela est un point de logique élémentaire. Nous n'avons simplement pas de réponse à des questions de cet ordre »46. Ces mises en garde formulées à bien des décennies d'écart par Rosa Luxembourg et Noam Chomsky encadrent temporellement ce que l'expérience a montré jusqu'à l'écœurement au fil du XXè siècle : prendre les problématiques humaines par le biais des idéologies, quels que soient les groupes qui les portent et leurs intentions, ne peut mener qu'à des formes diverses et plus ou moins subtiles de totalitarismes. La conséquence logique de ces décennies d'expériences dramatiques (dont le double résultat est un renforcement du capitalisme et un effondrement des luttes et des rapports de forces) n'est pas, encore une fois, qu'il faille arrêter de penser. Mais il faut par contre arrêter de penser en termes de système, pour se concentrer sur la création, l'inventivité, la mise en pratique concrète des utopies. La fonction de la pensée contestataire n'est pas d'imaginer les rouages du monde du XXVè siècle, mais de contribuer à dépasser lentement les difficultés multiples de la concrétisation, dans les pratiques de ce début du XXIè, des utopies du XXVè siècle. La pensée contestataire doit se retrousser les manches, mettre les mains dans le sale et magnifique terreau de la vie, participer à la création des alternatives de toutes sortes, favoriser le partage des expériences, aider à en tirer des leçons, favoriser les fédérations, l'accroissement de la puissance et des autonomies et en même temps que le fleurissement des diversités et de l'ouverture aux différences...

La pensée contestataire doit renoncer à ses désirs d'orienter les humains d'en bas, pour les aider au contraire à faire grandir leur puissance d'autodétermination

 Cette perspective ouverte et incontrôlable par définition peut sembler angoissante, mais c'est la seule qui puisse permettre une rupture radicale avec cette prétention ancienne à faire « le bonheur des peuples » (qui n'est souvent rien d'autre que l'aveu indirect du sentiment de supériorité d'une avant-garde autoproclamée, sur des « masses » perçues comme incapables de penser et réaliser leur propre bonheur). Prétention qui ne fonctionne pas et ne peut d'ailleurs, par essence, pas fonctionner. Il faut donc oser une rupture conceptuelle et stratégique avec cette idée lancinante qui a traversé l'histoire des luttes et les hante encore partiellement actuellement, comme en témoigne cet appel à un renouveau des partis de gauche : « Les partis de gauche, pour redevenir crédibles, [devraient] revenir à leur tâche fondamentale : imaginer une société de substitution au capitalisme obsolète — une utopie crédible — et la stratégie de passage de l'une à l'autre » (4). Cette approche a démontré son obsolescence. Il faut agir. De façon intelligente et stratégique, mais agir. La multiplication des utopies en construction engendrera, par cette contagion bien connue du réel, une propagation du désir d'utopie, du rêve politique, et une lente reconstruction du rapport de force. Et c'est ce rassemblement d'un long héritage d'expériences concrètes et d'un rapport de force renouvelé qui, à terme, permettra à n'en pas douter des changements d'échelles significatifs et porteurs de sens dans les luttes sociales. Des changements d'échelles qui pourront alors s'appuyer sur une longue tradition de recherche de cohérence entre les idées et les actes, c'est-à-dire entre les moyens et les fins... Il ne s'agit pas, bien sûr, de tourner le dos à cet énorme héritage intellectuel et idéologique qu'ont accumulé les courants de contestations radicales. Mais cessons de capitaliser les grandes et belles idées ! Il ne sert plus à rien de continuer d'accumuler, de continuer d'essayer de perfectionner la grande machine à rêves virtuels. Les idées ne sont pas faites pour végéter dans des bibliothèques. Il faut penser, certes, et analyser les évolutions du monde, mais le travers de cette approche est d'être toujours en réaction, toujours avec un train de retard, toujours dans le sillage tracé par le capitalisme. Pour tracer nos propres chemins, il faut agir, se retrousser les manches, tenter de donner chair aux rêves et prendre le risque de nous confronter à nos propres contradictions. Nous n'avons pas besoin de plus d'utopies, notre stock déborde, nous avons besoin de multiplier leurs mises en pratique. Nous avons besoin de stratégie et de courage. Nous avons besoin de méthodologie et aussi d'assouplir nos esprits dogmatiques au contact de la réalité. Non pas pour noyer l'idéal dans des océans de compromis, mais pour apprendre à lui donner forme et contenu dans un monde perpétuellement mouvant d'imperfections, de complexité, de diversités, de dualité et de conflits. Car c'est là que tombent les masques, les dogmes et que les procès en pureté révolutionnaire perdent toute pertinence.

Pour une dialectique permanente de l'action et de la pensée

Nous rejoignons en ce sens John Holloway quand il rappelle qu'il n'y a pas de pureté, que nous et nos rebellions portons les marques du monde dans lequel nous vivons, que de nouvelles relations sociales ne se créent pas par décret... Parlant des lignes de continuité qui relient toutes les luttes, sans pour autant poser une équivalence de principe entre elles, il pointe notamment que « la pratique de la gauche est continuellement suicidaire en déniant ou en détruisant ces lignes de continuité : en condamnant le réformisme, en utilisant un langage que seuls les initiés comprennent (4) ». Et d'ajouter, beaucoup plus loin : « Le concept de justesse et celui de trahison, tellement enracinés dans la culture de la gauche, sont des obstacles au flux des rebellions. Créer des rigidités, des dogmes et des « nous ne leur parlons pas parce qu'ils sont réformistes », « nous n'avons rien à faire avec eux parce qu'ils boivent du Coca-Cola » (...), c'est prendre une part active dans le gel du flux des rebellions, c'est reproduire les définitions, les classifications et les fétiches de la pensée capitaliste »(5). Il ne s'agit pas ici de dire que les incohérences entre les pensées et les actes n'ont pas d'importance, ou qu'il n'est pas important de boycotter les multinationales. Mais cette reconnaissance qu'aucun de nous n'est pur permet de percevoir que lorsque quelqu'un agit sincèrement, il le fait à partir de ce qu'il est et de ce qu'il peut, à un moment de sa vie. Juger l'acte en fonction d'un idéal type de pureté stratégique et militante, c'est cela qui brise les lignes de continuité, alors que favoriser le flux des rebellions, c'est pouvoir reconnaître et accueillir un élan d'action, même s'il est limité, pour la dynamique présente et à venir qu'il représente. Et savoir miser sur cette dynamique. C'est aussi prendre garde à ne pas laisser la pratique des procès politiques s'installer dans nos têtes... On sait sur quoi débouche cette pratique quand elle s'empare du pouvoir. La pensée révolutionnaire doit donc descendre de ses sphères éthérées et souvent très abstraites pour prendre place au cœur de l'élaboration de nouvelles pratiques économiques, sociales, culturelles. Elle doit accepter de se frotter à la rugosité des contradictions auxquelles de toute façon elle ne peut échapper, où qu'elle se réfugie. C'est à partir de cette complexité du réel que peuvent commencer à se remodeler d'autres mondes, dans un lien permanent entre la recherche et l'action. C'est dans l'arène des petites choses, que la pensée révolutionnaire pourra être fructueuse, car elle gagnera en modestie, en chaleur, et se libérera de la peur inutile et nuisible de n'être pas assez parfaite. Le chemin vers ces autres mondes possibles dont tant d'humains ont l'intuition passe donc, et c'est l'hypothèse fondamentale de cet essai, par un constant aller-retour entre le faire (pour reprendre le terme de J. Holloway) et la pensée révolutionnaire ou idéaliste. Un aller-retour où cette pensée accepte la mise à l'épreuve du faire. C'est là le ressort fondamental de la démarche expérimentale dont cet ouvrage veut faire l'éloge.

Éloge de la démarche expérimentale

Le faire, cet agir qui s'efforce d'être autodéterminé et qui lorsqu'on s'en saisi comme le dit John Holloway, devient alors notre pouvoir-de-faire, permet la réappropriation de la lutte. «L'anticapitalisme consiste à assumer nos responsabilités, à nous réapproprier nos vies, à rejeter le capital qui est une continuelle expropriation, pas seulement de nos produits mais de nos faire, de nos façons de penser, de décider et de vivre » (6). Pour John Holloway, c'est ainsi que l'on crée des brèches dans ce fameux système oppressif. Ce sont autant d'insubordinations dans l'ici et maintenant. Et de préciser que « la brèche est simplement une poussée vers l'autodétermination. Cela exclut évidemment une prédétermination du contenu des brèches, puisque toute la question réside dans le fait que ce sont les gens impliqués qui déterminent les contenus. Les descriptions détaillées des utopies peuvent être stimulantes, mais si elles sont prises au sérieux comme des modèles pour indiquer comment la société devrait être organisée, elles deviennent immédiatement oppressives »(7). C'est évidemment une posture qui réhabilite les moyens et y subordonne absolument toute la question des fins. «Cette conception de la lutte est souvent critiquée comme étant naïve et irréaliste, mais l'expérience des dernières années suggère qu'elle a une force énorme. C'est plutôt lorsque les mouvements retournent mine de rien vers la séparation entre la fin et les moyens, entre l'éthique et la politique, qu'ils s'affaiblissent considérablement » (8). Ce renversement de la perspective révolutionnaire traditionnelle est ce que John Holloway appelle une antipolitique de la dignité, où « la révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme mais à refuser de le fabriquer » (9). C'est donc à une métamorphose du concept de révolution que tout cela appelle. Faire ainsi la révolution, c'est prendre son pouvoir d'agir en main, non pas pour dire aux autres quel monde ils devraient construire, mais pour construire avec d'autres quelque chose qui tend vers ce à quoi on aspire individuellement et collectivement. Renoncer à planifier la société idéale et revaloriser le faire, ce n'est pas non plus abandonner toute vision politique et stratégique, loin s'en faut. La stratégie autogestionnaire, puisque c'est de cela qu'il s'agit en dernière analyse, « ne peut se réduire à la constitution d'enclaves auto-administrées qui, par une extension progressive, feraient tomber le capitalisme comme un fruit mûr » (10). Ce n'est pas croire non plus que seule compterait l'évolution des individus et que, de même, la somme de ces évolutions pourrait un jour mécaniquement, simplement, faire s'effondrer ce système sous le poids de sa propre inadéquation. Les conflits d'intérêts et les rapports de force sont des réalités qui sous-tendent le monde. On peut les nier, mais on ne peut les esquiver bien longtemps. Créer, respecter et développer les brèches, ce n'est donc pas faire de la micropolitique nombriliste, mais construire d'une autre façon les rapports de force. De la seule façon qui puisse être véritablement contagieuse à notre époque. Car seule l'expérience en prise avec les problématiques du réel, baignée par un dynamisme créatif et par conséquent non dogmatique, possède cette force de conviction qui peut encore faire boule de neige dans la durée. La stratégie du faire est donc politique, éminemment politique.

Savoir faire réseaux

A condition bien sûr que les acteurs des brèches, des alternatives, des interstices sachent regarder autour d'eux, élargir leurs analyses et s'interconnecter. Sans mise en réseau, sans partage, sans réflexions communes, sans solidarités surtout, une brèche reste une petite entité fragile susceptible de dépérir par stagnation, récupération, égoïsme ou consanguinité intellectuelle. Ainsi, pour Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, la création de réseaux est une nécessité des luttes, qu'elles soient de mêmes natures ou non. « Le travail en réseau est une conséquence du principe de non-extensibilité des luttes. La forme réticulaire vient en effet remplacer la forme hiérarchique dès lors que les limites d'une extension à la fois cohérente et consistante des luttes se font jour. Elle développe alors de la puissance par la modification des rapports de force hétérogènes et homogènes dans la société. Sans oublier que le travail en réseau permet de capitaliser des expériences, de façon à ce qu'un échec dans un lieu devienne une inestimable quantité d'information théorique et pratique dans un autre lieu, l'échec devenant ce qui fertilise ailleurs le développement de la puissance d'agir » (11). Il est important néanmoins de ne pas idéaliser ces fissures dans l'ordre économico-social dominant, car elles sont forcément fragiles, voire contradictoires. Mais c'est d'elles qu'il faut partir, du particulier et non de la totalité, et leur force potentielle est immense. 

Notes

I Extraits du manuscrit Éloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit ou une version papier au prix des photocopies (6.50€ pour 167 pages)+ port à mon adresse mail : michaeldif@free.fr

1. Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion..., op. cit. p.11.

2. Ibid, p293 3.

3. Normand Baillargeon, L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchisme, Marseille, Agone, 2008, p.139.

4. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, Paris, Libertalia, 2012, p.72.

5. Ibid., p. 418.

6. Ibid., p.420.

7. Ibid., p.78

8. Ibid., p.86

9. Ibid., p.412

10.Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion... op.cit. p.287.

11. Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, De l'engagement dans une époque obscure, Paris, Le passager clandestin, 2011, p. 64.


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Dif Michaël

Nom Dif
Prénom Michaël
Contributions

05/02/2018

Comment pouvons-nous unir nos forces ?

  • Dif Michaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

La contre-attaque néolibérale initiée dans les années 70 a très bien fonctionné. On nous la vend comme une crise, mais bizarrement celle-ci réussit très bien aux riches et appauvrit les autres, comme l’a notamment montré Thomas Piketty il y a quelques années et tout récemment encore avec d’autres chercheurs le rapport Mondial sur les Inégalités. Et malgré tous les évidents piétinements des droits humains et des dignités, ici ou ailleurs, on ne parle étrangement plus beaucoup de nos jours de rapports de forces, et encore moins de lutte des classes. Pourtant, n’est-il pas plus qu’évident que les groupes et les personnes qui concentrent l’essentiel des richesses (et la puissance qui va avec) ont réussi à asseoir un pouvoir colossal sur les institutions publiques (quand elles existent vraiment) et l’organisation du monde ? Comment croire que, sans combat politique, la simple multiplication et coordination des petites alternatives au modèle dominant puisse un jour faire basculer le monde vers d’autres possibles ? Qui peut croire que les puissants céderont un jour gentiment la place et le pouvoir sans même qu’on leur demande, juste parce qu’ils sentiraient que leurs valeurs seraient mises en minorité ? Face à ce raz de marée néolibéral, n’est-il donc pas plus qu’urgent de remettre à l’ordre du jour la question des rapports de forces ?

Facile à dire bien sûr, car la deuxième moitié du XXe siècle a vu faner et s’émietter la puissance des mouvements sociaux qui depuis 150 ans avaient conquis de haute lutte tous les droits sociaux et dont l’apogée (en termes de droits et de redistribution) fut atteinte durant les « fameuses » 30 glorieuses. Globalement, depuis les années 1970-80, force est de constater que les outils classiques des luttes sociales (partis et syndicats) ont été incapables d’empêcher les évolutions néolibérales, ou même de les endiguer. Tout juste les syndicats ont-ils réussi parfois à retarder certaines régressions sociales… La chute de leurs effectifs (et de ceux des partis) en est-elle la cause ou la conséquence, c’est difficile à dire, mais ce qui semble en revanche certain, c’est que la plupart des citoyens français ne se retrouvent plus dans ces modes de luttes.

Les origines de cette désaffection des outils de lutte traditionnels sont sûrement multiples : inadaptation face à la précarité qui s’étend, désillusions suite à la mort du rêve communiste et aux multiples trahisons des partis « de gauche », perte même de l’espoir en la possibilité d’alternatives au monde néolibéral ultra-dominant, sentiment d’impuissance face à l’ampleur des dégâts et des forces à combattre, pénétration des esprits par les valeurs individualistes véhiculées par le monde marchant… Les causes des malaises de notre époque sont sûrement un mélange de tout cela et d’autres choses encore. Néanmoins, depuis presque 40 ans que non seulement nous subissons des défaites, mais qu’en plus tous les signaux sont au rouge et la situation en train d’empirer en permanence, il peut être pertinent de tenter un pas de côté et de nous observer, nous les membres de ce peuple de gauche qui sommes en désaccord profond avec les évolutions en cours. Car nous sommes tous très occupés, à raison, à dénoncer les aberrations du néolibéralisme, mais à concentrer ainsi notre attention sur ce qu’il faudrait changer dans le monde, nous en oublions de nous poser la question de ce qu’il faudrait éventuellement changer dans nos rangs.

Rangs non seulement clairsemés, mais extrêmement divisés et subdivisés… Il n’est pas question ici de dire que nous devrions tous oublier nos divergences pour nous unir dans la lutte. Pouvoir être tous d’accord sur tout est un mythe. Nous ne penserons jamais toutes et tous d’une seule manière heureusement. Si les oppositions d’idées et les conflits sont inévitables, il faut aussi avoir à l’esprit qu’ils peuvent être potentiellement fructueux et que la socio-diversité (le réel social en fait !) est à ce prix. Par conséquent, en ces temps de défaites à répétition, la question qui devrait nous préoccuper n’est-elle pas la suivante : comment pouvons-nous unir nos forces et nos résistances tout en étant différents (dans nos analyses, nos projets, nos idées…) et en respectant profondément ces différences ? Allons-nous pouvoir continuer longtemps à nous diviser ainsi et générer par là-même cette impuissance qui nous plombe tous ?

Nous avons à affronter en même temps deux exigences. Avoir une pensée politique qui prend en compte les rapports de force et envisage d’entrer dans l’arène politique. S’appuyer sur de nouvelles pratiques alternatives et respecter fondamentalement l’aspiration citoyenne à l’autodétermination ? Beaucoup de militants s’interrogent sur ce qui pourrait permettre un changement d’échelle dans les luttes, sur ce qui permettrait enfin de s’opposer avec force au rouleau compresseur néolibéral… Et si la piste pour cela était à chercher dans nos rangs ? Nous autres qui nous revendiquons des valeurs de solidarité, d’égalité, de justice, de dignité, de respect de la planète… N’est-il pas aberrant que nous soyons autant divisés alors que les enjeux du présent vont jusqu’à la question de la survie même de l’espèce humaine ? Sommes-nous si aveuglés par nos égos que nous nous focalisons sans cesse sur l’argumentation de NOTRE analyse, de NOTRE point de vue, au détriment de la recherche permanente de ce qui pourrait nous rassembler et de comment nous pourrions trouver de nouveaux modes de coopération qui respecteraient et transcenderaient nos différences ?

Il ne s’agirait pas de créer des alliances de surface incapables de résister à la moindre tempête sociale, mais bien de passer un cap dans la maturité politique permettant de travailler et construire ensemble tout en acceptant d’être potentiellement en conflits (bienveillants ?) sur divers points. Il s’agirait, non plus de chercher une solution unique aux problématiques de notre temps, mais bien une combinaison de solutions, qui permettrait de respecter la fondamentale socio-diversité qui nous compose. Le tout épaulé par une méthodologie de l’expérimentation qui permettrait de confronter les pensées théoriques aux multiples replis du réel et, par ce va-et-vient permanent entre théorie et praxis, de faire progresser continuellement les mouvements contestataires. Si nous rêvons encore un peu de sociétés meilleures, avons-nous d’autres choix pour les faire advenir que de nous rassembler et lutter ensemble ? En serions-nous incapables alors que nous avons pourtant des valeurs extrêmement proches, voir souvent identiques ?

Au-delà d’une nécessité historique, pour pouvoir créer de véritables rapports de forces, ce rapprochement est aussi à comprendre comme une nécessité militante : comment concevoir des sociétés futures plus justes qui ne reposeraient pas sur la répression des personnes considérées comme réactionnaires, si déjà entre nous, nous ne sommes même pas capables de transcender nos divergences pour collaborer réellement et durablement ?... Alors ami.e.s militant.e.s politiques, zadistes, syndicalistes, membres de l’ESS, paysans bio ou pas loin, associatifs, ONGistes, collectifs divers et variés, transitionnistes, altermondialistes, écolos de tous poils, purs de durs et durs et mous, citoyens avec et sans étiquettes mais accrochés à l’éthique, si nous concentrions tous nos efforts à apprendre à transformer nos différences en dynamiques, nos divergences en synergies ? Pas pour créer un mouvement de béni-oui-oui, mais bien pour apprendre à se connaître, à ne plus avoir peur du conflit, à imaginer de solidarités croisées, des moyens de luttes communs et pour commencer à toucher du doigt ce que pourrait être une vraie société multiculturelle à tous les niveaux…

Michael Dif , 6 février 2018.

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19/12/2017

Difficultés de penser l’après-capitalisme

  • Dif Michaël
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Tous les courants révolutionnaires se sont confrontés peu ou prou, et parfois encore à présent, à ce désir, à ce projet extrêmement délicat : penser l'après capitalisme...(I)

Sur ce grand désir de penser l'après capitalisme et les étapes qui y mèneraient

A partir des grandes pensées du XIXe, toutes sortes d'hybridations intellectuelles ont été réalisées et chacune a cherché à développer ses propres modèles, en rivalisant d'humanité théorique. Mais à présent, toutes les dérives totalitaires et les échecs des grands projets politiques et humanistes du dernier siècle fournissent de sérieux points d'appui au questionnement de la légitimité de telles démarches. Penser une société idéale et ce que devrait être ou ne pas être un monde post-capitaliste est un projet tout à fait louable, mais visiblement il porte en lui-même ses propres contradictions. Comment associer projet global et respect de la multiplicité des cultures et des situations ? C'est un terrible dilemme en réalité, car il semble logique de chercher à baliser ces terres inconnues de l'après capitalisme, notamment pour donner un horizon aux actions du présent. Et pourtant l'histoire ne semble pas donner raison à cette démarche. Non seulement elle divise quantités de femmes et d'hommes qui auraient bien mieux à faire, mais elle nie intrinsèquement l'immense diversité culturelle, humaine, et sclérose potentiellement la créativité et l'autonomie des groupes et des personnes... Déjà en 1904, Rosa Luxemburg, percevant cet enjeu et sentant venir les dérives possibles, prévenait que « les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur comité central » (1). Ce que treize ans plus tard, elle reformulait sans équivoque : « Le côté négatif, la destruction, on peut le régler par décret la construction, les mesures positives, non. Terre inconnue. Mille problèmes. Seule l'expérience est en mesure d'apporter les corrections et d'ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie sans entraves, effervescente, suscitera mille formes nouvelles, des improvisations, maintiendra l'énergie créatrice, corrigeant d'elle-même tous les faux pas » (2). Force est de constater que cette mise en garde s'est avérée plus que fondée.

Près de 80 ans plus tard, interrogé sur le modèle d'économie participaliste (Ecopar) élaboré par Robin Hahnel et Michael Albert, Noam Chomsky faisait cette réflexion : « En savons-nous suffisamment pour répondre avec force détails à des questions concernant le fonctionnement éventuel d'une société ? Il me semble que les réponses à des questions de cet ordre (3) doivent être découvertes par l'expérience. Prenez par exemple l'économie de marché. [...]. Je comprends fort bien ce qu'on peut lui reprocher mais cela n'est pas suffisant pour démontrer qu'un système qui élimine le marché soit préférable, et cela est un point de logique élémentaire. Nous n'avons simplement pas de réponse à des questions de cet ordre »46. Ces mises en garde formulées à bien des décennies d'écart par Rosa Luxembourg et Noam Chomsky encadrent temporellement ce que l'expérience a montré jusqu'à l'écœurement au fil du XXè siècle : prendre les problématiques humaines par le biais des idéologies, quels que soient les groupes qui les portent et leurs intentions, ne peut mener qu'à des formes diverses et plus ou moins subtiles de totalitarismes. La conséquence logique de ces décennies d'expériences dramatiques (dont le double résultat est un renforcement du capitalisme et un effondrement des luttes et des rapports de forces) n'est pas, encore une fois, qu'il faille arrêter de penser. Mais il faut par contre arrêter de penser en termes de système, pour se concentrer sur la création, l'inventivité, la mise en pratique concrète des utopies. La fonction de la pensée contestataire n'est pas d'imaginer les rouages du monde du XXVè siècle, mais de contribuer à dépasser lentement les difficultés multiples de la concrétisation, dans les pratiques de ce début du XXIè, des utopies du XXVè siècle. La pensée contestataire doit se retrousser les manches, mettre les mains dans le sale et magnifique terreau de la vie, participer à la création des alternatives de toutes sortes, favoriser le partage des expériences, aider à en tirer des leçons, favoriser les fédérations, l'accroissement de la puissance et des autonomies et en même temps que le fleurissement des diversités et de l'ouverture aux différences...

La pensée contestataire doit renoncer à ses désirs d'orienter les humains d'en bas, pour les aider au contraire à faire grandir leur puissance d'autodétermination

 Cette perspective ouverte et incontrôlable par définition peut sembler angoissante, mais c'est la seule qui puisse permettre une rupture radicale avec cette prétention ancienne à faire « le bonheur des peuples » (qui n'est souvent rien d'autre que l'aveu indirect du sentiment de supériorité d'une avant-garde autoproclamée, sur des « masses » perçues comme incapables de penser et réaliser leur propre bonheur). Prétention qui ne fonctionne pas et ne peut d'ailleurs, par essence, pas fonctionner. Il faut donc oser une rupture conceptuelle et stratégique avec cette idée lancinante qui a traversé l'histoire des luttes et les hante encore partiellement actuellement, comme en témoigne cet appel à un renouveau des partis de gauche : « Les partis de gauche, pour redevenir crédibles, [devraient] revenir à leur tâche fondamentale : imaginer une société de substitution au capitalisme obsolète — une utopie crédible — et la stratégie de passage de l'une à l'autre » (4). Cette approche a démontré son obsolescence. Il faut agir. De façon intelligente et stratégique, mais agir. La multiplication des utopies en construction engendrera, par cette contagion bien connue du réel, une propagation du désir d'utopie, du rêve politique, et une lente reconstruction du rapport de force. Et c'est ce rassemblement d'un long héritage d'expériences concrètes et d'un rapport de force renouvelé qui, à terme, permettra à n'en pas douter des changements d'échelles significatifs et porteurs de sens dans les luttes sociales. Des changements d'échelles qui pourront alors s'appuyer sur une longue tradition de recherche de cohérence entre les idées et les actes, c'est-à-dire entre les moyens et les fins... Il ne s'agit pas, bien sûr, de tourner le dos à cet énorme héritage intellectuel et idéologique qu'ont accumulé les courants de contestations radicales. Mais cessons de capitaliser les grandes et belles idées ! Il ne sert plus à rien de continuer d'accumuler, de continuer d'essayer de perfectionner la grande machine à rêves virtuels. Les idées ne sont pas faites pour végéter dans des bibliothèques. Il faut penser, certes, et analyser les évolutions du monde, mais le travers de cette approche est d'être toujours en réaction, toujours avec un train de retard, toujours dans le sillage tracé par le capitalisme. Pour tracer nos propres chemins, il faut agir, se retrousser les manches, tenter de donner chair aux rêves et prendre le risque de nous confronter à nos propres contradictions. Nous n'avons pas besoin de plus d'utopies, notre stock déborde, nous avons besoin de multiplier leurs mises en pratique. Nous avons besoin de stratégie et de courage. Nous avons besoin de méthodologie et aussi d'assouplir nos esprits dogmatiques au contact de la réalité. Non pas pour noyer l'idéal dans des océans de compromis, mais pour apprendre à lui donner forme et contenu dans un monde perpétuellement mouvant d'imperfections, de complexité, de diversités, de dualité et de conflits. Car c'est là que tombent les masques, les dogmes et que les procès en pureté révolutionnaire perdent toute pertinence.

Pour une dialectique permanente de l'action et de la pensée

Nous rejoignons en ce sens John Holloway quand il rappelle qu'il n'y a pas de pureté, que nous et nos rebellions portons les marques du monde dans lequel nous vivons, que de nouvelles relations sociales ne se créent pas par décret... Parlant des lignes de continuité qui relient toutes les luttes, sans pour autant poser une équivalence de principe entre elles, il pointe notamment que « la pratique de la gauche est continuellement suicidaire en déniant ou en détruisant ces lignes de continuité : en condamnant le réformisme, en utilisant un langage que seuls les initiés comprennent (4) ». Et d'ajouter, beaucoup plus loin : « Le concept de justesse et celui de trahison, tellement enracinés dans la culture de la gauche, sont des obstacles au flux des rebellions. Créer des rigidités, des dogmes et des « nous ne leur parlons pas parce qu'ils sont réformistes », « nous n'avons rien à faire avec eux parce qu'ils boivent du Coca-Cola » (...), c'est prendre une part active dans le gel du flux des rebellions, c'est reproduire les définitions, les classifications et les fétiches de la pensée capitaliste »(5). Il ne s'agit pas ici de dire que les incohérences entre les pensées et les actes n'ont pas d'importance, ou qu'il n'est pas important de boycotter les multinationales. Mais cette reconnaissance qu'aucun de nous n'est pur permet de percevoir que lorsque quelqu'un agit sincèrement, il le fait à partir de ce qu'il est et de ce qu'il peut, à un moment de sa vie. Juger l'acte en fonction d'un idéal type de pureté stratégique et militante, c'est cela qui brise les lignes de continuité, alors que favoriser le flux des rebellions, c'est pouvoir reconnaître et accueillir un élan d'action, même s'il est limité, pour la dynamique présente et à venir qu'il représente. Et savoir miser sur cette dynamique. C'est aussi prendre garde à ne pas laisser la pratique des procès politiques s'installer dans nos têtes... On sait sur quoi débouche cette pratique quand elle s'empare du pouvoir. La pensée révolutionnaire doit donc descendre de ses sphères éthérées et souvent très abstraites pour prendre place au cœur de l'élaboration de nouvelles pratiques économiques, sociales, culturelles. Elle doit accepter de se frotter à la rugosité des contradictions auxquelles de toute façon elle ne peut échapper, où qu'elle se réfugie. C'est à partir de cette complexité du réel que peuvent commencer à se remodeler d'autres mondes, dans un lien permanent entre la recherche et l'action. C'est dans l'arène des petites choses, que la pensée révolutionnaire pourra être fructueuse, car elle gagnera en modestie, en chaleur, et se libérera de la peur inutile et nuisible de n'être pas assez parfaite. Le chemin vers ces autres mondes possibles dont tant d'humains ont l'intuition passe donc, et c'est l'hypothèse fondamentale de cet essai, par un constant aller-retour entre le faire (pour reprendre le terme de J. Holloway) et la pensée révolutionnaire ou idéaliste. Un aller-retour où cette pensée accepte la mise à l'épreuve du faire. C'est là le ressort fondamental de la démarche expérimentale dont cet ouvrage veut faire l'éloge.

Éloge de la démarche expérimentale

Le faire, cet agir qui s'efforce d'être autodéterminé et qui lorsqu'on s'en saisi comme le dit John Holloway, devient alors notre pouvoir-de-faire, permet la réappropriation de la lutte. «L'anticapitalisme consiste à assumer nos responsabilités, à nous réapproprier nos vies, à rejeter le capital qui est une continuelle expropriation, pas seulement de nos produits mais de nos faire, de nos façons de penser, de décider et de vivre » (6). Pour John Holloway, c'est ainsi que l'on crée des brèches dans ce fameux système oppressif. Ce sont autant d'insubordinations dans l'ici et maintenant. Et de préciser que « la brèche est simplement une poussée vers l'autodétermination. Cela exclut évidemment une prédétermination du contenu des brèches, puisque toute la question réside dans le fait que ce sont les gens impliqués qui déterminent les contenus. Les descriptions détaillées des utopies peuvent être stimulantes, mais si elles sont prises au sérieux comme des modèles pour indiquer comment la société devrait être organisée, elles deviennent immédiatement oppressives »(7). C'est évidemment une posture qui réhabilite les moyens et y subordonne absolument toute la question des fins. «Cette conception de la lutte est souvent critiquée comme étant naïve et irréaliste, mais l'expérience des dernières années suggère qu'elle a une force énorme. C'est plutôt lorsque les mouvements retournent mine de rien vers la séparation entre la fin et les moyens, entre l'éthique et la politique, qu'ils s'affaiblissent considérablement » (8). Ce renversement de la perspective révolutionnaire traditionnelle est ce que John Holloway appelle une antipolitique de la dignité, où « la révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme mais à refuser de le fabriquer » (9). C'est donc à une métamorphose du concept de révolution que tout cela appelle. Faire ainsi la révolution, c'est prendre son pouvoir d'agir en main, non pas pour dire aux autres quel monde ils devraient construire, mais pour construire avec d'autres quelque chose qui tend vers ce à quoi on aspire individuellement et collectivement. Renoncer à planifier la société idéale et revaloriser le faire, ce n'est pas non plus abandonner toute vision politique et stratégique, loin s'en faut. La stratégie autogestionnaire, puisque c'est de cela qu'il s'agit en dernière analyse, « ne peut se réduire à la constitution d'enclaves auto-administrées qui, par une extension progressive, feraient tomber le capitalisme comme un fruit mûr » (10). Ce n'est pas croire non plus que seule compterait l'évolution des individus et que, de même, la somme de ces évolutions pourrait un jour mécaniquement, simplement, faire s'effondrer ce système sous le poids de sa propre inadéquation. Les conflits d'intérêts et les rapports de force sont des réalités qui sous-tendent le monde. On peut les nier, mais on ne peut les esquiver bien longtemps. Créer, respecter et développer les brèches, ce n'est donc pas faire de la micropolitique nombriliste, mais construire d'une autre façon les rapports de force. De la seule façon qui puisse être véritablement contagieuse à notre époque. Car seule l'expérience en prise avec les problématiques du réel, baignée par un dynamisme créatif et par conséquent non dogmatique, possède cette force de conviction qui peut encore faire boule de neige dans la durée. La stratégie du faire est donc politique, éminemment politique.

Savoir faire réseaux

A condition bien sûr que les acteurs des brèches, des alternatives, des interstices sachent regarder autour d'eux, élargir leurs analyses et s'interconnecter. Sans mise en réseau, sans partage, sans réflexions communes, sans solidarités surtout, une brèche reste une petite entité fragile susceptible de dépérir par stagnation, récupération, égoïsme ou consanguinité intellectuelle. Ainsi, pour Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, la création de réseaux est une nécessité des luttes, qu'elles soient de mêmes natures ou non. « Le travail en réseau est une conséquence du principe de non-extensibilité des luttes. La forme réticulaire vient en effet remplacer la forme hiérarchique dès lors que les limites d'une extension à la fois cohérente et consistante des luttes se font jour. Elle développe alors de la puissance par la modification des rapports de force hétérogènes et homogènes dans la société. Sans oublier que le travail en réseau permet de capitaliser des expériences, de façon à ce qu'un échec dans un lieu devienne une inestimable quantité d'information théorique et pratique dans un autre lieu, l'échec devenant ce qui fertilise ailleurs le développement de la puissance d'agir » (11). Il est important néanmoins de ne pas idéaliser ces fissures dans l'ordre économico-social dominant, car elles sont forcément fragiles, voire contradictoires. Mais c'est d'elles qu'il faut partir, du particulier et non de la totalité, et leur force potentielle est immense. 

Notes

I Extraits du manuscrit Éloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit ou une version papier au prix des photocopies (6.50€ pour 167 pages)+ port à mon adresse mail : michaeldif@free.fr

1. Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion..., op. cit. p.11.

2. Ibid, p293 3.

3. Normand Baillargeon, L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchisme, Marseille, Agone, 2008, p.139.

4. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, Paris, Libertalia, 2012, p.72.

5. Ibid., p. 418.

6. Ibid., p.420.

7. Ibid., p.78

8. Ibid., p.86

9. Ibid., p.412

10.Collectif L. Collonges (coord.), Autogestion... op.cit. p.287.

11. Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, De l'engagement dans une époque obscure, Paris, Le passager clandestin, 2011, p. 64.


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20/12/2017

Le mythe du grand soir

  • Dif Michaël
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise


Ce texte est composé d'extraits du manuscrit Eloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit à mon adresse mail : michaeldif@free.fr



L'appât du gain et du pouvoir sont des motivations puissantes, sous-jacentes, qui ont permis de tenir la très longue durée. Mais nul doute que les désirs de justice, d'équité et de coopération auront autant d'endurance pour permettre de créer d'autres mondes possibles. Cependant pour cela, il nous faudra donc savoir tirer les leçons de l'histoire. En rêvant de faire advenir en un Grand Soir des sociétés qui n'avaient jamais existé auparavant, juste par la force du nombre, la valeur de leurs idéaux et la conquête du pouvoir, nos illustres camarades du XIXe, aveuglés par leur enthousiasme et leur (juste) colère, n'ont pas su percevoir cette nécessaire alliance du temps et du faire (nous parlerons, dans la deuxième partie, d'expérimentation). Ce qu'André Gorz formulait ainsi, en 1979 déjà : «On a toujours imaginé la révolution comme un bouleversement instantané où une société est détruite et une autre mise à sa place. Nous savons que ce n'est jamais comme ça que ça se passe. S'il y a un processus révolutionnaire brusque, la société mise en place portera en elle beaucoup des perversions de celle qu'elle a remplacée. Si la destruction des pouvoirs de domination ne se fait pas dans la société qui est destinée à mourir, celle qui la remplacera après destruction violente de cette société ci, ne vaudra pas mieux »[1].

Prendre le temps

Au-delà de cette nécessité de concrétiser les idées, de cette nécessité de l'agir à laquelle fait donc référence André Gorz, il suggère également l'incontournable besoin de temps. L'abandon de la quête du Grand Soir a pour corolaire la prise en compte du temps, l'impossibilité de l'impatience. Dans son ouvrage sur l'autogestion, de la même époque, Pierre Rosanvallon abordait cette question du temps et il pointait la lecture linéaire qui en était faite dans les pensées révolutionnaires « classiques ». Toutes ces approches politiques s'articulent autour d'un avant et d'un après de la révolution, « tout devient centré sur l'acte qui instaure le passage d'un moment à l'autre : la prise du pouvoir »[2]. Pointant le caractère épuisant de l'attente que suppose ce type de « mythe libérateur », il continuait avec cette phrase qui peut surprendre au premier abord : « L'autogestion ne peut se concevoir comme pratique révolutionnaire que parce qu'elle efface et repousse l'image de la société idéale », et de ce fait « se conçoit sans finalité achevée, au sens de fin historique et de perfection essentielle »[3].

Et c'est bien le sens de notre argumentation précédente. L'abandon du désir de maîtriser les finalités, par la pensée abstraite du monde-qui-devrait-être, nous amène à nous réapproprier un présent qui seul compte en réalité. Dans un entretien de 2005, A. Gorz, disait cela en ces termes : « Il faut changer la culture il faut changer la vision des choses. Ce n'est pas la prise de pouvoir qui compte, c'est l'invention de modes de vie, de modes de penser post-capitalistes. Ensuite, on verra s'ils prennent ! Mais il faut faire des expériences qui leur permettent de devenir exemplaires et attirants » [4].

Mais avant de prolonger ces idées dans leurs déclinaisons pratiques, il convient à présent d'approfondir cette question de la nécessité du temps pour les processus révolutionnaires. Et cette réflexion passe par la prise en considération d'un grand oublié des pensées contestataires radicales, si promptes à dénoncer le système. Cet oublié, c'est l'homme. La problématique capitaliste a aussi une dimension psychologique Il est facile d'identifier avec un sentiment de certitude le capitalisme comme la source de tous les maux, l'ennemi évident et incontesté des peuples. Et d'en déduire de fait une multitude d'allégations sur la responsabilité du système. Et cet ennemi de se trouver ainsi comme personnifié, surplombant, omnipotent. Finalement d'autant plus puissant qu'invisible, partout et nulle part à la fois.

Mais l'analyse d'un système est une chose éminemment complexe, surtout quand ce système est celui à présent d'une grande majorité des sociétés humaines. On sait qu'un tout est plus que la somme de ses parties (aucune des parties d'un être humain prise séparément n'est capable d'écrire un poème, par exemple) et par conséquent, le monde humain présente donc des propriétés, des caractéristiques, des modes de fonctionnements qui dépassent ceux des individus pris isolément. Néanmoins, à la différence des cellules ou des organes d'un corps d'homme, les humains du monde ont un mode d'association et de participation à l'ensemble, au système qu'ils constituent, en partie conscient et volontaire. Cette énorme différence nous autorise à penser que si l'humain n'est pas l'unique clef de création ou de résolution des problématiques du monde, il en est néanmoins une des principales. C'est en tout cas notre hypothèse. Il semble par conséquent légitime de se dire qu'il faut avant tout des capitalistes pour construire un capitalisme.

Mais qui sont les capitalistes?

D'où émerge naturellement une première question que nous pourrions nous poser... Mais qui sont donc les capitalistes? Qui peut-on donc accuser pour tous ces maux socio-économiques et écologiques dévastateurs de notre époque ? Les grands patrons, qui planent en parapentes dorés ? Les petits patrons, qui prennent des risques et s'estiment par conséquent légitimes à encaisser des bénéfices ? Les actionnaires majoritaires et leurs 15% d'exigences de rentabilité, qui sont à présent, en réalité, les vrais patrons des grandes entreprises ? Les petits porteurs, qui, habilement conseillés, placent leurs économies sans se poser trop de questions ? Les goldens boys de la finance qui flambent et font flamber ? Les banquiers qui, tout en n'oubliant pas leurs propres intérêts, font aussi « fructifier » l'argent pour satisfaire les petits épargnants ? Les cadres qui appliquent, tout en les subissant, les politiques des « patrons » ? Les dirigeants politiques, qui approuvent, se sont convertis ou ont capitulé ? Les salarié(e)s, qui acceptent que la, plus-value créée par leur travail serve à offrir à quelques uns des profits plus ou moins faramineux ? Les chômeurs qui s'approprient la honte et le manque comme si leur valeur d'êtres humains résidait dans leur situation professionnelle ? Nous autres consommateurs, qui faisons généralement tourner la grande machine qui écrase d'autres hommes, et nous à l'occasion ? Nous autres citoyens qui acceptons de ne pas pouvoir révoquer ceux que leurs promesses n'engageaient pas ? Les centaines de millions d'humains qui ont envie d'être divertis, ou mieux, d'être riches ? Les milliards d'autres humains qui ont envie d'avoir un portable, une télé, une bagnole, un pavillon et un jardinet ? Alors, qui faudrait-il donc pointer du doigt parmi nous ? Il serait d'ailleurs plus rapide de se demander qui l'on pourrait ne pas pointer du doigt...

En réalité, il semblerait bien abusif d'isoler certaines catégories de coupables et d'en innocenter d'autres... D'autant qu'on sait depuis La Boétie, comme cela a été évoqué précédemment, que pour qu'il y ait un dominant, il faut un ensemble de dominés qui se satisfassent de cette domination... Nous avons donc pour commencer un problème de coupables. Mais il ne s'agit pas non plus de dire que personne n'est responsable de rien et que les fautes sont diluées de façon homogène entre les hommes. Chacun fait des choix et est généralement responsable de ceux-ci. Cependant, à un niveau général et lorsqu'on approfondit un peu la réflexion, il devient bien plus délicat de condamner (« les patrons » par exemple) et de blanchir (« le peuple », au hasard).

Bien sûr, certaines catégories d'humains ont plus de pouvoir que d'autres, donc leurs décisions affectent par leurs conséquences beaucoup plus d'individus. Néanmoins, entrer dans une logique de stigmatisation de ces catégories nous semble poser au moins un double problème. D'une part cela tend à favoriser les processus de victimisation, qui freinent notamment les capacités à imaginer des solutions constructives et émancipatrices. D'autre part ces raisonnements fonctionnent sur des logiques binaires (il y a les bons et les mauvais) qui ne favorisent pas du tout l'approche de la complexité inhérente au monde. La colère est un sentiment qui peut souvent mener à ces types de raccourcis, car sa tendance naturelle porte de préférence à chercher des coupables autour de soi. L'Autre étant parfait dans ce rôle. Avec comme corolaire, bien sûr, la tendance à nous dédouaner à bon compte de toute responsabilité embarrassante. Le mécanisme n'est pas nouveau puisque déjà, il y a deux mille ans, un certain Jésus C. l'avait bien compris et champêtrement illustré, avec cette petite parabole de la paille dans l'œil du voisin...


Sortir de la dialectique entre eux et nous

Réfléchissant sur la constitution des groupes et leurs inter-relations, Ronald D. Laing écrivait en 1967: « Eux apparaît comme une sorte de mirage social (...). Sur la scène humaine, pourtant, de tels mirages peuvent créer leur propre réalité. L'invention d'Eux crée le Nous, et nous pouvons avoir besoin d'inventer Eux pour nous réinventer en tant que Nous » [5]. Et, un peu plus loin : « Comprendrons-nous que Nous et Eux sommes les ombres les uns des autres ? Nous sommes Eux pour Eux comme Ils sont Eux pour Nous. Quand le voile sera-t-il levé [6] ? » Nous ne devons plus entretenir cette dialectique mortifère entre eux et nous. La logique du bouc émissaire qui en découle, si clairement absurde quand elle accuse par exemple les émigrés d'être responsables du chômage, doit aussi être abandonnée quand il s'agit du capitalisme.

Il n'y a rien de fructueux dans la recherche d'une frontière psychologique et pratique (qui n'existe bien sûr pas) entre les « capitalistes » et les « alter-capitalistes », entre les généreux, les humanistes et les égoïstes inconscients. Les attributs de la bêtise, de l'inconscience, de l'avidité et toutes ces autres choses sympathiques dont l'humain est aussi capable sont assez bien répartis. Nous, « le peuple», n'avons malheureusement pas l'éthique vissée aux tripes de façon naturelle, et encore moins son monopole. Sauf en de rares exceptions, le problème ne réside pas dans des personnes qui feraient obstacle à l'humanité du plus grand nombre. Le vieux mécanisme qui consiste à condamner des types d'individus et à en sacraliser d'autres doit donc être abandonné. Il n'a pas d'avenir, si ce n'est la guerre sans fin et sous toutes ses formes.

Personne n'est pur. « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument» disait John Emerich Dalberg [7]. Tout est une question de degrés, d'échelle. Avez-vous déjà observé un bénévole associatif faisant quelques photocopies personnelles de temps à autres avec la photocopieuse de l'association, ou passant un petit coup de fil perso « rapide » (ou non)... ? Cela n'est-il pas une forme d'abus...de pouvoir ? Un petit détournement de bien social ? Bien sûr, en réalité ce n'est presque rien du tout et puis, c'est « une petite compensation pour tout ce bénévolat »... Et si cette personne se retrouvait ministre, que ferait-elle ? Quelle différence fondamentale avec un haut responsable politique qui pioche dans la caisse en se disant que toute cette vie dédiée à la chose publique, ça mérite bien quelques avantages ? Quelle différence si ce n'est une différence d'échelle ? Dans les deux cas, le raisonnement et les failles sont les mêmes. Seuls les moyens d'action diffèrent. Quand on cesse de pointer du doigt, il faut alors se tourner du côté d'un fait relativement clair et basique, bien qu'assez douloureux à contempler : nous sommes tous et chacun coresponsable de l'état du monde, même s'il y a des différences d'échelles. Nous portons tous en potentiel l'ensemble, tant des beautés que des fragilités et des horreurs humaines, et personne ne peut dire avec certitude ce qu'il ferait ou pas dans telle ou telle circonstance hypothétique, surtout quand il n'en a jamais vécu de similaires. Ce qu'Edgar Morin formule de façon un peu abrupte en pointant que « le problème éthique central, pour chaque individu, est celui de sa propre barbarie intérieure » [8].

Par conséquent, la dynamique politique qui consiste à pointer une classe de coupables ou un système pour expliquer les problématiques du monde n'a pas de sens. Non pas qu'il n'y ait pas de coupables, comprenons-nous bien : il est souvent légitime de rechercher les responsabilités dans telle ou telle affaire concrète (le Médiator, l'amiante, le sang contaminé, l'Erica, etc..., etc..., etc...). Mais la complexité, l'ambivalence, l'inconscience ou la lâcheté humaines ne sont en aucun cas l'apanage d'une seule classe d'individus et tout système n'existe et ne perdure que grâce aux individus qui le constituent. Cette question des responsabilités est peu évoquée, le devant de la scène étant abondamment occupé par la responsabilité du système. Cette entité impersonnelle a l'avantage de pouvoir facilement focaliser les attentions et occulter opportunément le grand point aveugle de la plupart des critiques sociales radicales à savoir la question de la nature de l’homme.


Notes

[1] A. Gorz, enregistrement d'un débat avec P. Thibaut directeur de la revue Esprit), en 1979. Cité dans l'émission de D. Mermet du 10 juin 2011, réécoutable sur http://www.la bas. org/art icle.php3?id article=2203.

[2] Pierre Rosanvallon, L'âge de l'autogestion, Paris, Editions du Seuil, Points Politique, 1976, p.98. Le terme en italique a été souligné par son auteur.

[3] Ibid, p.99.

[4] Entretien à Vosnon, octobre 2005, réécoutable en partie sur http://www.passerellesud.org/Andre-Gorz-rompre-avec-les-acquis.html

[5] Ronald D. Laing, La Politique de l'Expérience, Paris, Editions Stock, 1969, p.66.

[6] Ibid. p.66. C'est nous qui soulignons, dans ces deux extraits. NdA.

[7] Homme politique et historien du XIXe, connu aussi sous le nom de Lord Acton. Quelles que furent ses idées par ailleurs, son expérience du pouvoir donne un certain poids à son constat.

[8]Edgar Morin, La méthode. L'éthique, Paris, Editions du Seuil, collection « Points Essais », 2004, p.112. 

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29/01/2017

Discrimination. Nous sommes tous concernés

  • Fourest Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
 "Durant combien de temps, au bout de combien de générations restera-t-on un immigré alors que l’on est né en France,  français et rien d’autre que français ? " François DUBET, Ce qui nous unit (La république des idées Le Seuil).

La peur après la stupeur 

Il y a bientôt deux ans, l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo nous avait rempli de stupeur. Les grandes manifestations qui ont suivi ces jours d’horreur avaient semblé rassembler la grande majorité des hommes et des femmes de toutes croyances et de toutes origines autour du slogan “je suis Charlie“ qui semblait s’imposer comme une évidence. Nous en avions immédiatement pressenti les limites et les quelques réactions hostiles auraient cependant dû nous alerter. Elles provenaient essentiellement de jeunes ou moins jeunes originaires des quartiers populaires et de quelques intellectuels rapidement condamnés au silence. A Marseille, la présence réduite des habitants des “Quartiers Nord“ à l’une ou l’autre des deux manifestations été perçue par certains comme une forme de rupture de l’unité nationale face au défi du terrorisme. Certains se sont vus parfois sommés de prendre parti pour la liberté d’expression au nom des valeurs républicaines. Depuis ce 7 janvier 2015, dans le monde entier et plus spécialement en France, des individus, aveuglés par une idéologie barbare et souvent manipulés par des prêcheurs de haine, poursuivent leurs sinistres missions en semant la douleur et la peur.

  Eux et nous : une nouvelle et dramatique fracture ?

Cette longue séquence de menaces et d’attentats et ses résultats sur notre vie quotidienne nous ont fait oublier les conséquences directes sur la vie de certains de nos concitoyens qui en fonction de leur origine, de leur culture ou de leurs croyances supposées sont depuis considérés avec méfiance sinon avec hostilité s’ils ne manifestent pas le même unanimisme. A Marseille nous en connaissons beaucoup qui sont souvent nos amis. Nous les rencontrons au travail, dans les associations ou tout simplement dans la rue. Ils sont Français, Marseillais, le plus souvent né en France de parents originaires du Maghreb ou d’Afrique. Pour la plupart ils ont fait des études, ont un métier, une famille, certains sont au chômage  Ils militent dans les associations les partis politiques, les syndicats qui se revendiquent de la laïcité. Bref rien ne les distingue des autres marseillais hormis leur patronyme. Ils pourraient incarner ce qu’il est convenu d’appeler “l’intégration à la française“, mais subissent et témoignent des discriminations, des relégations, des inégalités, du racisme, de la xénophobie… L’épisode “je suis Charlie“ et les dramatiques évènements qui ont suivi demeurent pour beaucoup d’entre eux un douloureux traumatisme. Parce que leur histoire et leur nom les désignent comme appartenant à la communauté musulmane, ils sont invités par tous moyens, à se démarquer des dérives attribuées à cette religion et à faire la preuve de leur adhésion “aux valeurs majoritaires“. Certains ont choisi de se taire et de ne pas céder à l’impératif qui leur est imposé, d’autres s’interrogent avec amertume sur l’échec de leurs efforts pour apparaître comme des citoyens ordinaires, d’autres enfin tentent de s’organiser et, assumant l’étiquette “d’indigène“ à laquelle ils sont soumis, s’engagent dans une démarche politique mettant en cause une France qui n’a pas rompu avec son identité coloniale. Ces alternatives, et d’autres, conduisent peu ou prou à distendre sinon à couper les liens d’amitiés et de solidarité  établis de longue date à travers des combats communs entre les Marseillais qui défendent les mêmes droits pour tous, et notamment  le “droit à la différence“  et à la liberté de pensée de conscience et de religion telle que définie dans l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.    Marseille, ville cosmopolite ne saurait se satisfaire d’une nouvelle fracture qui s’ajouterait aux fractures sociales et géographiques largement dénoncées par ailleurs. On dit que Marseille compterait plus 250 000 musulmans (les Marseillais Musulmans. in Open Society 2010) soit près du tiers de la population. Ce chiffre, confirmé par les services de la mairie, est cependant largement contesté par les intéressés eux-mêmes. Mais qu’importe. Le nombre de salles de prières plus ou moins clandestines comme les tenues visibles partout en ville attestent du poids grandissant de cette religion. Nulle doute cependant qu’un tel chiffre ne saurait représenter une pratique religieuse régulière ni même une appartenance à une communauté homogène. C’est pourtant en s’appuyant sur ces apparences trompeuses que des apprentis sorciers soufflent sur les braises. Ils n’hésitent pas à pratiquer des raccourcis dangereux laissant croire qu’un musulman peut représente un danger potentiel  dont il convient de surveiller les comportements. La séquence : musulman-arabe-délinquant-islamiste-terroriste peut être ainsi vite assimilée par des esprits apeurés et facilement endoctrinés. A Marseille et dans la région, ces incendiaires trop nombreux ne se réduisent pas aux représentants de l’extrême droite, mais recouvre un large éventail de politiques comme l’a montré durant l’été la grotesque polémique concernant le Burkini. Certaines décisions, certains discours ont, dans le contexte actuel, des conséquences imprévisibles et mettent en cause le nécessaire vivre ensemble. Face à la menace que nous avons décrite et que se rapproche, il convient de mobiliser tous les citoyens marseillais qui refusent ce scénario mortel de la division. Chacun doit, à sa manière, s’engager à renouer cet indispensable  dialogue avec tous ceux qui peuvent se sentir stigmatisés et rejetés de la communauté marseillaise. Engageons nous à multiplier les occasions d’un dialogue permettant à tous ceux qui le souhaitent ‘exprimer leur espoir d’une société fraternelle et respectueuse de l’autre (1.) 



Notes

1. En complément de ce texte d’A.Fourest, voici un exemple donné à la télévision par Arnaud Montebourg, candidat à la primaire socialiste : Un chercheur d’emploi avec un nom arabe a envoyé son C.V. en une centaine d’exemplaires. Il n’a pas eu une seule proposition. Il a alors décidé de changer simplement son nom et a envoyé son C.V. à cinq adresses. Il a alors reçu 2 propositions d’entretien. 

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Dispositif numérique

Auteur
  • Olivéri Nicolas
Introduction synthétique


Definition simple et courte

Le dispositif numérique peut être défini comme un ensemble structuré qui articule des éléments humains et non-humains autour d’une finalité de communication ou d’information, à travers des technologies numériques configurant des cadres d’expérience, de pouvoir et de sens. 

Développement didactique

Définition plus fouillée

Dans le sillage de Michel Foucault, le terme de dispositif renvoie d’abord à un ensemble hétérogène de composantes (acteurs, règles, espaces, objets matériels, discours), mises en relation de manière stratégique, pour produire certaines conduites, certains savoirs ou certains rapports de pouvoir. Un dispositif n’est donc pas seulement un outil ou une infrastructure technique, mais un montage d’éléments disparates qui se stabilisent dans une forme relativement cohérente, au service d’objectifs explicites ou implicites (contrôler, éduquer, divertir, organiser, etc.). Dans cette perspective, la dimension stratégique est centrale : le dispositif configure des positions (celui qui voit, celui qui est vu, celui qui parle, celui qui est silencieux) et distribue un « régime de visibilité » (Deleuze, 1986) et d’énonciation, pour reprendre la formule deleuzienne. Les SIC ont largement repris et reconfiguré cette notion, en l’appliquant à des objets variés : dispositifs médiatiques, pédagogiques, organisationnels, techniques, numériques. Dans ce champ, parler de dispositif revient à mettre l’accent sur les agencements d’éléments humains et non-humains, sur les relations de pouvoir qu’ils instaurent mais aussi et surtout sur les dynamiques communicationnelles qu’ils rendent possibles ou impossibles. Le dispositif devient ainsi une sorte d’opérateur d’analyse des conditions de production, de circulation et d’interprétation des informations, en tenant ensemble les dimensions matérielles, symboliques, institutionnelles et interactionnelles. L’expression « dispositif numérique » marque l’inscription de ces agencements dans un environnement associé aux technologies de l’information et de la communication (TIC), fondées sur le numérique (réseaux informatiques, interfaces logicielles, plateformes, objets connectés, etc.). Un dispositif numérique ne se réduit donc pas à un ensemble de machines ou de codes : il comprend également les pratiques d’usage, les compétences mobilisées, les normes d’appropriation, les modèles économiques ainsi que les imaginaires qui entourent ces technologies. Il s’agit d’un espace de relations configuré par des choix de conception (architecture informationnelle, ergonomie, options de paramétrage, formats de données), qui orientent les parcours possibles des usagers et encadrent leurs marges d’action et de réflexivité. Dans une approche communicationnelle, les dispositifs numériques sont envisagés comme des scènes (au sens de Goffman) où se rejouent, à travers des médias variés, les questions de pouvoir, de contrôle, d’autonomie et de participation. Les structures sociotechniques de ces dispositifs comme le design d’une plateforme sociale, les algorithmes de recommandation ou les modalités d’inscription et d’authentification, contribuent à définir qui peut prendre la parole, qui peut voir quoi, comment les traces sont conservées et exploitées. Les SIC s’intéressent alors aux tensions entre les promesses d’ouverture, de coopération ou de créativité associées au numérique et les logiques de surveillance, de normalisation ou de marchandisation qui se cristallisent dans les dispositifs. 

Conclusion dialogique

Invitation aux dèbats

Ainsi, les dispositifs numériques sont à la fois des instruments de traitement de l’information, des environnements cognitifs et des formes de médiation symbolique. Ils participent à l’organisation des connaissances, à la transformation des formes d’expression et à la reconfiguration des pratiques culturelles et professionnelles. Cette triple dimension (cognitive, instrumentale, sémiotique), conduit à penser les dispositifs numériques comme des milieux de vie et de travail, traversés par des enjeux sociétaux tels que l’inclusion, l’accessibilité, l’éducation, l’émancipation ou au contraire, la dépendance et les inégalités. Finalement, un dispositif numérique est un écosystème sociotechnique hétérogène, inscrit dans un cadre institutionnel et historique, qui tente d’articuler technologies numériques, acteurs, normes et discours, afin d’organiser des situations de communication et d’information par la distribution de positions, de possibilités d’action ou de régimes de visibilité. Cette définition insiste sur l’indissociabilité de la technique et du social, du matériel et du symbolique, de l’architecture logicielle et des usages situés. Elle invite en outre à analyser chaque dispositif numérique à partir des relations qu’il configure et des transformations qu’il opère sur les pratiques d’information-communication, plutôt qu’à partir de ses seules caractéristiques fonctionnelles ou technologiques, vision trop étriquée et déterministe de la réalité sociale.

Bibliographie

Agamben, G. (2007). Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Payot & Rivages.
Appel, V., Boulanger, H., & Massou, L. (dir.). (2010). Les dispositifs d’information et de communication. Concepts, usages et objets. De Boeck.
Collet, L. (2016). Dispositifs numériques de formation et transformation socio-économique de l’école : de la fiction portée par l’éducation nationale à la science pratique des enseignants, Revue française des sciences de l’information et de la communication, 9.

Beuscart, O., & Peerbaye, A. (2006). Histoires de dispositifs. Terrain et Travaux, 2, 3‑15.
Cardon, D. (2010). La démocratie Internet. Promesses et limites. Seuil.
Dalbavie, J., Da Lage, É., & Gellereau, M. (2016). Faire l’expérience de dispositifs numériques de visite et en suivre l’appropriation publique : vers de nouveaux rapports aux œuvres et aux lieux de l’expérience ?, Études de communication, 46, 109-128.
Jacquinot‑Delaunay, G., & Monnoyer, L. (dir.). (1999). Le dispositif. Entre usage et concept. Hermès, 25. CNRS Éditions.
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Larroche, V. (2018). Le dispositif. Un concept pour les sciences de l’information et de la communication. ISTE Éditions.
Proulx, S. (2015). La sociologie des usages, et après ? Revue française des sciences de l’information et de la communication, 6.

Lien avec des expériences existantes
  • Dictature du numérique
  • Economie numérique de l’attention et manipulation
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Domenach Olivier

Nom Domenach
Prénom Olivier
Contributions

04/10/2019

ALIMENTATION / ENVIRONNEMENT : UNE CERTAINE VISION DU MONDE

  • Domenach Olivier
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette
Paraphrasant Brillat-Savarin, on pourrait dire : Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. La nourriture est vitale, c'est un acte effectué quotidiennement. C'est banal de le redire mais cela rappelle l'importance de ce que nous mangeons et buvons plusieurs fois par jour au moins dans les pays occidentaux (ce qui est loin d'être le cas pour les autres).
Ce que nous mangeons dépend en réalité de qui l'a fait pousser, de qui le vend et du type de repas préparé.
En mangeant ce qui pousse là où nous vivons au moment où cela pousse, cela détermine grandement nos pratiques de consommation :
- on utilise des aliments auxquels notre organisme est adapté. De plus, en privilégiant les légumes de saison on réduit d'autant les besoins de conservation, autrement dit les aliments en conserve et donc les conservateurs souvent nocifs. Les produits frais sont au demeurant beaucoup plus riches en vitamines. C'est le moyen d'éliminer les surgelés et le micro-ondes aux effets douteux,
- on fait travailler l'agriculture locale et régionale. D'une part, cela réduit les circuits de commercialisation (réduction au minimum des intermédiaires sous forme de centrales d'achat ou de distribution sur des bases coopératives), d'autre part des circuits courts réduisent les délais de mûrissement, les emballages et les transports (donc diminution de la pollution et des déchets). Enfin, la proximité facilite les rapports directs (plus personnalisés et plus humains qu'avec la caissière du supermarché !),
- on participe le moins possible à l'exploitation du tiers-monde. Ne pas manger d'haricots verts en hiver, c'est éviter d'en importer d'Afrique et donc favoriser les cultures vivrières souvent abandonnées au profit d'exportations, source de devises pour équiper les armées nationales. Si, en plus, on ne mange pas de viande , on contribue à limiter les besoins en céréales ou légumineuses (tourteaux, soja ...) importées des pays en développement pour nourrir le bétail des pays occidentaux.
Arrêtons de manger des tomates en hiver ou printemps alors qu'elles poussent chez nous dans les champs en été - certains finissent par ne plus le savoir. Autrement, on a des légumes d'importation ou de serres chauffées (donc consommatrices d'énergie) qui sont plus chers et souvent insipides.
Un mot enfin sur la nourriture végétarienne existant depuis des siècles alors que, passé le temps des cueilleurs-chasseurs, la nourriture actuelle, en général à base de viande, a commencé à connaître un grand essor avec la généralisation des réfrigérateurs pour la conserver (après la 2° guerre mondiale). Quant à la nourriture industrielle, elle se développe en même temps que les techniques mécaniques (tracteur ....) et chimiques à partir du début du XX°siècle par reconversion des industries chimiques de guerre. Ces techniques ont amélioré les rendements dans un premier temps puis ont ensuite épuisé les sols.
Cuisiner des céréales (blé, épeautre, maîs, millet, orge, avoine, sarrasin, riz, quinoa) et des légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots rouges ou noirs, soja ...) offre une diversité autrement plus riche qu'avec la viande. C'est une autre façon de s'alimenter, une autre façon de voir les choses.
http://www.passioncereales.fr/dossier-thematique/les-autres-c%C3%A9r%C3%A9ales
Cette alimentation simple qui fait peu appel aux produits transformés permet de manger les aliments complets (non raffinés) qu'il faudra donc acheter en provenance de cultures biologiques pour éviter les pesticides contenus dans les enveloppes des grains.
Outre qu'elle est plus hygiénique, ce type d'alimentation permet de ne pas participer à la chaîne industrielle de la viande avec toutes ses atrocités (antibiotiques, gavage, abattage...) et à l'irrationalité qu'elle véhicule puisqu' avec 1 kg de céréales on nourrit presque 10 fois plus de personnes qu'avec 1 kg de viande pour lequel on aura donné 7 à 10 kg de céréales à l'animal.
Je ne m’étends pas sur le grave sujet de la viande largement traité par ailleurs
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/conso_viande
http://www.novethic.fr/empreinte-terre/agriculture/isr-rse/viande-une-facture-trop-salee-pour-lenvironnement-142701.html
Nourritures corporelles, nourritures des sens ... méritent réflexion et que l’on prenne un peu de temps pour les cuisiner.
Olivier DOMENACH
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domenach olivier

Nom domenach
Prénom olivier
Identifiant attribué DomenachOlivier
Nom de la structure olivier domenach
Mon métier, ma fonction retraité
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11/02/2018

Donner aux jeunes Marseillais un pouvoir d’agir sur la société

  • Langevin Philippe
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

L’Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) conduit une étude sur la jeunesse, ou plutôt les jeunesses à Marseille, notamment celles qui habitent un quartier prioritaire de la politique de la ville. Souvent stigmatisée, en butte à de nombreux problèmes, cette jeunesse n’a pas l’impression d’être entendue ou simplement écoutée par les pouvoirs publics. Elle cumule de nombreuses difficultés : manque de qualification, conditions de vie précaires, pauvreté monétaire, accès difficile à un emploi ou à un logement autonome. L’écart se creuse entre une jeunesse en voie d’intégration et une jeunesse souffrante, en cours de précarisation et même d’exclusion. Une partie de cette jeunesse est d’origine immigrée, même si elle est pleinement française. De nombreux travaux ont montré que la première génération de migrants s’était intégrée plus facilement que la seconde.

Des ateliers pour dialoguer et comprendre

C’est dans le cadre d’ateliers ouverts à tous les professionnels qui déclarent s’occuper de cette jeunesse que le dialogue a été instauré. Il apparait que si les pouvoirs publics, au-delà des grandes déclarations de principe, ne sont pas considérés comme des partenaires par la jeunesse marseillaise, le secteur associatif offre de réelles opportunités aux 16-25 ans, trop souvent sans emploi, sortis trop tôt du système scolaire, exclus des minima sociaux et condamnés à l’inactivité et à l’errance. De nombreux mouvements sportifs, culturels, éducatifs animent ces quartiers et facilitent l’accès à l’emploi qui passe tout d’abord par l’accès à la dignité et à la reconnaissance de soi. Des rencontres ont été conduites auprès de nombreux acteurs : services publics, centres sociaux, écoles d’ingénieurs, collectivités territoriales, associations, organismes de solidarité. Elles ont montré que chaque structure a tendance à s’occuper de « ses » jeunes et que les réponses apportées, souvent surprenantes et positives, ne concernent qu’une minorité d’entre eux. Isolées, difficiles à se maintenir dans la durée, elles relèvent de l’expérimental. Elles ne font pas système. Le laboratoire de ces initiatives reste cloisonné, fortement dépendant de fonds publics de plus en plus rares et de l’engagement de bénévoles qui font un travail remarquable et méconnu dans des environnements difficiles. C’est pour faciliter leur pouvoir d’agir qu’un Parlement Libre des Jeunes a été organisé en avril 2017, permettant à une cinquantaine d’entre eux, venus de tous les milieux, de vivre et d’échanger ensemble sur deux journées dans un lieu éloigné de leur quotidien. Leur parole a pu se libérer et leurs attentes s’exprimer. D’autres, en préparation, seront organisés par les jeunes eux mêmes. Il ressort de ces initiatives qu’une partie de la jeunesse marseillaise se considère comme abandonnée au cœur d’une expérience commune inédite de déni. Elle souhaite être reconnue et non pas seulement réparée. Elle ignore les différentes mesures prises à son endroit. Elle ne fréquente pas Pôle Emploi. Elle n’est pas partenaire de la Politique de la Ville. Elle a quitté l’école le jour de ses 16 ans. Elle ne connait que la police comme service public. Cette situation est intolérable. La place qu’une société accorde à ses jeunes est un indicateur pertinent de sa volonté de construire du commun. Il ne fait aucun doute que la jeunesse est une richesse, une solution et pas un problème, un formidable défi sur l’avenir et non pas un handicap pour le présent. Cette étude- action a été conduite avec la participation effective d’une jeunesse cloisonnée, peu mobile, installée dans des quartiers dégradés, la plupart sans commerces ni services… une jeunesse reléguée, qui s’ennuie et s’écarte de plus en plus de la réalisation de soi. Nous avons clarifié un certain nombre d’enjeux qui sont autant de défis à relever pour que la jeunesse exprime son pouvoir d’agir sur la « res publica ».

Les défis à relever

-Décloisonner les mouvements trop souvent cantonnés sur une activité précise et une jeunesse bien délimitée est d’autant plus nécessaire que si la jeunesse est un tout, sortir de son quartier pour s’ouvrir au monde est une nécessité.

- Décloisonner les institutions publiques qui travaillent peu entre elles pour le même public est indispensable.

- Décloisonner enfin la jeunesse elle-même pour l’inviter à sortir de schémas préétablis et de discours tout faits sur la fatalité de leur condition.

- Clarifier et rendre visible le système d’acteurs est nécessaire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils sont nombreux dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville mais s’ignorent superbement. C’est vrai pour les services de l’État, c’est encore plus vrai pour le secteur associatif qui reste émietté. La rareté des aides publiques, aussi bien de la part de l’État que des collectivités territoriales, les met en concurrence entre elles alors que la généralisation de la procédure des appels d’offre interdit toute mobilisation dans la durée. Considérer les jeunes comme une ressource, c’est ne pas les infantiliser en leur offrant des produits ou des activités conçus par des adultes à l’abri du besoin et peu au fait de leur véritable demande. Chaque jeune, quel que soit son capital social, son niveau de formation ou la couleur de sa peau est une immense ressource de vitalité, d’innovation, de mobilisation. Co-construire un projet avec les jeunes exige de savoir les entendre et ne pas leur imposer quelque chose dont ils ne veulent pas. Plusieurs leviers ont été définis pour améliorer les pratiques professionnelles des acteurs de la politique de la jeunesse. Ils tournent autour de la maîtrise du temps, de l’ouverture des équipements en soirée, de la nécessité de proposer des espaces ouverts, des lieux d’échanges et de dialogue pour dépasser les pressions et les urgences d’interventions ponctuelles sans lendemain. Ils sont aussi dans la nécessité de repérer des lieux d’activité librement gérés par la jeunesse elle-même. Une mention particulière concerne les espaces publics dont beaucoup ont perdu leur fonction de sociabilité. Sans doute partout, mais certainement à Marseille, les lieux publics ont été abandonnés et soumis à toute sorte de dégradation. Le mobilier urbain est quasiment absent dans les quartiers prioritaires. L’espace public est sur occupé par les voitures. Les voies de circulation ne sont plus accessibles aux piétons. Les pieds d’immeuble sont davantage les lieux de liaisons dangereuses que des espaces de dialogues.

Un travail bien reçu

Ce travail a été bien reçu par ses commanditaires : le service Politique de la Ville de la Métropole d’Aix-Marseille Provence et la Direction régionale de la jeunesse et des sports (DRDJSCS). Ces constats n’ont pas été remis en cause. Nos propositions les ont interpellés. Nous souhaitons poursuivre cette mission avec les jeunes. C’est pourquoi, dans le cadre des appels à projet lancés par la Politique de la Ville pour 2018, nous avons proposé d’approfondir cette ouverture sur quatre territoires spécifiques de Marseille, deux dans les quartiers nord et deux dans les quartiers sud. Nous sommes persuadés en effet des vertus de la connaissance réciproque des nombreuses jeunesses de notre cité, de tout l’intérêt de faciliter toutes sortes de mobilité pour sortir les jeunes de leur quartier, voire de leur ensemble HLM et faciliter les échanges entre eux. Toutefois, nous ne sommes pas naïfs. Nous savons bien qu’une partie de cette jeunesse s’enfonce dans le trafic de drogue qui rend certains ensembles de logements sociaux impossible à vivre, sans compter les violences et les règlements de compte mortifères. Elle n’est heureusement pas majoritaire. Le travail des médiateurs de rue, des centres sociaux, des associations spécialisées doit être souligné. Mais nous portons l’espoir de permettre à toute la jeunesse de s’exprimer, de se mobiliser et de développer son pouvoir d’agir. Notre laboratoire restera décloisonné (1.) 

Notes

1- Pour approfondir le dialogue Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) 18 Boulevard Camille Flammarion 13001 Marseille Tel : 04-84-26-27-40 e-mail : ardl@orange.fr

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Dransart Angèle

Nom Dransart
Prénom Angèle
Contributions
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Dubet François

Nom Dubet
Prénom François
Biographie Sociologue, professeur à l’Université de Bordeaux et directeur d’études à l’EHESS. Auteur avec Marie Duru-Bellat de L’école peut-elle sauver la démocratie ?, Seuil, 2020.
Contributions

15/02/2022

Éducation : donner la priorité aux perdants

  • Dubet François
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
Ces dernières années, les inégalités scolaires se sont simplement déplacées au sein d’études plus longues et les vaincus du système scolaire se défient des valeurs démocratiques. Il faut repenser l’école pour éduquer à la confiance en soi, à la solidarité et à la tolérance, sans humilier personne.

Au cours des soixante dernières années, le nombre de bacheliers et d’étudiants a été multiplié par près de six. Cette massification scolaire a été portée par deux grandes convictions. La première était une promesse d’égalité grâce à l’élargissement de l’accès aux études. La seconde postulait que l’allongement de la durée des études renforcerait l’adhésion aux valeurs de la démocratie : la confiance dans la raison et le progrès, la tolérance et la solidarité... Ces deux promesses n’ont été que partiellement tenues. Si la massification a élargi l’accès aux études à celles et à ceux qui en étaient exclus, les vainqueurs et les vaincus de la compétition fondée sur le mérite sont toujours les mêmes et l’école reproduit plus ou moins fidèlement les inégalités sociales. Il n’est pas facile d’effacer l’impact des inégalités sociales et culturelles sur les performances des élèves, pas plus qu’il n’est facile de neutraliser les stratégies des classes favorisées qui se mobilisent pour maintenir les avantages scolaires de leurs enfants. Mais, dès lors qu’elles sont produites au cours des scolarités, les inégalités scolaires affaiblissent considérablement les capacités proprement éducatives et démocratiques de l’école. Il suffit d’observer la France et les pays comparables pour voir que la massification scolaire n’a pas développé les vertus civiques, intellectuelles et morales auxquelles l’école est pourtant associée. L’égalité des chances paraît alors se retourner contre les valeurs démocratiques auxquelles devraient adhérer des citoyens plus longuement éduqués.

La méritocratie* scolaire, fut-elle juste, repose sur la séparation des vainqueurs et des vaincus au terme d’une compétition supposée équitable. Et plus on pense que le mérite scolaire est juste, plus les avantages qui en découlent apparaissent incontestables. Ainsi, plus les vainqueurs méritent leurs succès, plus les vaincus méritent aussi leurs échecs. Contre la cruauté de ce mécanisme de justification des inégalités, les politiques publiques en matière de justice scolaire devraient d’abord donner la priorité aux perdants de la compétition scolaire, et ceci d’autant plus que les vaincus sont, par définition, plus nombreux que les vainqueurs. Ce n’est pas vraiment le cas en France où il semble plus facile de permettre à quelques élèves méritants d’échapper à leur destin scolaire et social que d’élever sensiblement le niveau et l’utilité des formations techniques et professionnelles auxquelles sont voués leurs camarades qui, n’auraient soi-disant, pas assez de mérite. En France, il semble préférable de multiplier les « cordées de la réussite* » et les internats d’excellence*pour sortir du lot une poignée d’élèves méritants issus des classes populaires que d’élever le niveau scolaire de la majorité des élèves d’origine modeste.

Retour à l’éducation

L’école démocratique de masse est devenue un système de tri plus ou moins équitable et, aujourd’hui, cette fonction de tri écrase le rôle éducatif de l’école. À terme, les vainqueurs de la compétition scolaire croient dans les valeurs de la raison de la démocratie et de la tolérance transmises par l’école. Les vaincus, qui se sentent humiliés et rejetés, se défient souvent des valeurs proclamées par une école qui semble si indifférente aux principes qu’elle affiche. Nettement plus scolarisés que les anciennes générations, les jeunes ne sont pas plus attachés aux valeurs des démocraties libérales, et ils ne sont pas moins sensibles aux vérités alternatives et aux rumeurs complotistes. Seuls les plus diplômés « résistent » et adhèrent aux valeurs de l’école, peut-être parce qu’ils y ont réussi.

L’école doit donc s’interroger sur sa vocation éducative quand l’apprentissage de la citoyenneté ne passe plus par les leçons d’instruction civique. Dans un système de plus en plus précocement compétitif, les élèves travaillent d’abord pour réussir, souvent contre les autres, et en sachant que l’échec aura de lourdes conséquences. Mais à côté des exercices, des contrôles et des concours, la vie juvénile se déploie en dehors de toute influence scolaire quand les collégiens et les lycéens passent plus de temps devant leurs smartphones et leurs écrans que devant le tableau noir. L’autorité de la culture scolaire n’est plus ce qu’elle était et il y a fort à craindre qu’elle ne soit perçue que comme une suite d’épreuves et de programmes. Si les élèves travaillent seuls, ils vivent en « tribus juvéniles » plus ou moins indifférentes et hostiles à l’école selon les contextes sociaux. Les leçons de tolérance et de laïcité n’empêchent ni l’entre-soi social, culturel et sexuel, ni le harcèlement, pas plus que les leçons de sciences n’élèvent la confiance et la critique raisonnée de la science. Les valeurs scolaires étant commandées par le seul impératif de réussite, on peut étudier la science sans y croire, comme on peut adhérer formellement aux valeurs républicaines sans jamais les mettre en œuvre dans la vie scolaire. Au fond, l’école de masse a accru son emprise sur le destin des individus, tout en voyant s’effriter son influence éducative. Non seulement les vaincus de la méritocratie s’en sortent mal, mais ils ne sont guère portés à adhérer aux valeurs que l’école voudrait transmettre.

Contre la cruauté de la compétition méritocratique, qui n’est que la caricature du libéralisme si souvent dénoncé ailleurs qu’à l’école, l’école devrait refonder sa capacité à former des sujets autonomes et solidaires. Quand les leçons ne suffisent plus, l’école devrait être conçue comme l’expérience d’une vie commune dans une communauté éducative où les élèves apprendraient à travailler ensemble, à exercer des responsabilités, à « faire » quelque chose ensemble : construire des objets, faire des fablabs, monter des projets, écrire des scénarios, faire du sport et pas seulement de l’éducation physique… Ils apprendraient à être solidaires, critiques et tolérants au-delà des leçons vantant des vertus que l’école ne met guère en pratique. Ils apprendraient en « faisant » et pas seulement pour être évalués de façon continue. Ce ne sont pas là des rêveries pédagogiques car bien des pays et bien des établissements « expérimentaux » en France y parviennent : des pays et des établissements où les élèves ont plus confiance en eux, où ils n’ont pas le sentiment que tout se joue à l’école, des pays et des établissements où les « derniers de cordée » ne se sentent pas forcément « nuls » et incapables. Bien sûr, l’école crée des inégalités, mais une société juste est avant tout celle qui traite le mieux possible ceux qui ont le moins de mérite. Sans une mutation éducative qui exigerait une véritable révolution culturelle en France, notre recherche obstinée de l’égalité des chances méritocratique ne sera pas seulement une promesse vaine elle peut n’être qu’une forme plus ou moins civilisée de la guerre de tous contre tous.

Enfin, la redéfinition et la réaffirmation du rôle éducatif de l’école exigent que la vocation enseignante ne soit plus réduite à la seule transmission du programme. On ne peut déléguer l’engagement dans la vie collective de l’école aux seuls « dispositifs » et au seul dévouement des enseignants. Depuis quelques décennies déjà, le recrutement et la formation des maîtres ne sont pas à la hauteur des enjeux si l’enseignement est un métier, il doit s’apprendre avec autant de sérieux que l’on apprend à être ingénieur, pilote ou médecin. De la même manière, comment en appeler au travail en équipe quand le mode d’affectation des enseignants ignore les logiques, les choix et les dynamiques des établissements ? Comment faire pour que les jeunes enseignants n’aillent pas se faire les dents dans les établissements les plus difficiles, et pour que les difficultés réelles du travail soient aussi bien reconnues que l’ancienneté et que le poids des concours ? Or, nous tenons à l’homogénéité bureaucratique de l’école française tout en sachant bien qu’elle n’en garantit pas l’équité. L’Éducation nationale se doit d’être exemplaire, à la fois vis-à-vis des élèves, et à l’intérieur de l’institution. Au bout du compte, la formation des adultes et des citoyens exige une profonde transformation de la vie scolaire et des formes d’apprentissage. Pour que les élèves en échec ne se sentent ni inutiles, ni méprisés. Qu’ils ne croient qu’il n’y a plus de vie ni d’espoir en dehors de l’école. Mais aussi qu’ils ne rejettent pas les valeurs que l’école affiche rituellement tout en les ignorant souvent dans son fonctionnement quotidien. Les perdants de la sélection scolaire ne devraient pas désespérer d’eux-mêmes et finir par ignorer ou par rejeter les valeurs d’une éducation qui doit s’adresser à tous.



« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.



Notes

« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.
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01/06/2021

L'école française

  • Dubet François
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Extraits de l’article de François Dubet « L’école française : l’épuisement d’un modèle » in Revue du MAUSS n°57


…La France est en tête des pays dans lesquels la profession des parents détermine le plus fortement la carrière scolaire des enfants

.Comment expliquer cette caractéristique peu enviable ? Parmi une foule de causes, j’en retiendrai deux si profondément inscrites dans notre imaginaire scolaire que la gauche et la droite y adhèrent avec la même naïveté (ou la même mauvaise foi).


La première singularité est la vocation élitiste de l’école française…l’école française ne se distingue pas parce qu’elle produit des élites mais parce que la sélection des élites scolaires organise la totalité des programmes, des pratiques pédagogiques et la manière de trier les élèves sans que ceci soit véritablement contesté dans un pays où le mérite scolaire est la manifestation suprême de la valeur d’un citoyen.

… Cet élitisme commande les jugements scolaires et les manières d’orienter les élèves. La hiérarchie des disciplines et des filières reste solidement établie et les moins bons des élèves sont orientés négativement vers des formations professionnelles jugées peu honorables en termes scolaires. Tout se passe comme si les élèves étaient sans cesse hierarchisés, notés au demi-point près, comme si dès l’école élémentaire, les critères définis par les grandes écoles s’imposaient à tous les élèves, y compris à ceux qui en ignorent même l’existence.

Rien n’indique mieux le poids « de cet élitisme pour tous » que notre propension commune à ne percevoir l’injustice solaire qu’à partir du recrutement des seules élites…Autrement dit le sort des vaincus de la compétition scolaire nous importe moins que l’équité du recrutement des élites. Ceci ne pourrait être qu’une douce manie nationale si les effectifs en jeu n’étaient pas incomparables : quelques milliers d’élèves en haut, quelques centaines de milliers en bas. Plus encore les effets sociaux des inégalités scolaires « structurelles » sont sans commune avec les distorsions du recrutement des élites : absence de qualification, perte d’estime de soi, hostilité aux valeurs incarnés par l’école…Les inégalités scolaires ne sont pas seulement un problème de justice et d’équité, elles sont un problème social. Comment s’opposer au « séparatisme » communautaire et social quand nous acceptons aussi aisément le séparatisme scolaire ?

…Personne n’envisage sérieusement de mettre à mal la dualité de notre système de formation , les « super élites scolaires » se recrutent dans quelques établissements parisiens, on continue à mieux financer les formations élitistes que l’école élémentaire. Au fond à droite et à gauche, tout se passe comme si les classes moyennes supérieures défendaient un système qui assure leur reproduction par l’école. Cette défense semble d’autant plus solide en France que notre pays se caractérise par une forte emprise des diplômes sur l’accès à l’emploi et le niveau de cet emploi. C’est là notre seconde singularité : hors du diplôme point de salut et dès lors on comprend pourquoi la compétition scolaire est si vive, pourquoi chacun est tenté d’optimiser les différences scolaires pour lui-même, quitte à déplorer les injustices du « système ».

…

De manière paradoxale, l’allongement des études et la massification scolaire n’ont pas été suivis par une adhésion aux valeurs démocratiques transmises par l’école, surtout chez les élèves qui ne réussissent pas comme ils l’espéraient[1]. « L’explosion scolaire » a été corrélative d’une crise de l’éducation, « l’autorité morale » de l’école ne s’exerçant vraiment que sur ceux qui réussissent alors que les autres y sont indifférents ou hostiles. C’est donc l’éducation elle-même qui est en jeu quand la culture de masse et les écrans dominent la vie juvénile et quand l’école semble réduite à sa fonction de tri.

En cette matière, nous en restons souvent à des formules vagues, former des citoyens, en faisant semblant d’ignorer que, aujourd’hui, cette formation procède plus de l’expérience collective d’une vie commune que de l’adhésion à des principes venus d’en haut, fussent-ils incontestables. En ce sens, ce qu’on appelle en France «la vie scolaire» et les dispositifs qui l’accompagnent devraient être au cœur de notre modèle éducatif. On devient un citoyen éclairé, rationnel et tolérant en agissant avec les autres, en prenant des responsabilités, en parlant en public, en faisant des expériences…Cette éxigence n’a rien d’utopique puisque bien des établissements, « expérimentaux » ou non y parviennent dès lors que les équipes éducatives, sont homogènes, autonomes et mobilisées.

Ce que Durkheim appelait « l’éducation morale » ne passe plus seulement par les programmes et les leçons, il nous faut construire des communautés éducatives dans lesquelles on apprend aussi à vivre ensemble. Le chantier ne serait pas mince. Pour que se forment des communautés éducatives dans lesquelles les élèves apprennent à exercer leurs droits et leurs responsabilités, il nous faudrait transformer profondément le mode de recrutement, de formation et d’affectation des enseignants. Il nous faudrait cesser de déléguer les activités éducatives au « périscolaire » il nous faudrait cesser de croire que le jacobinisme est la garantie de l’égalité de l’offre scolaire. Il faudrait faire confiance aux individus autant qu’à l’Etat.

Conclusion


Le long processus de massification durant lequel nous avons cru pouvoir ouvrir l’accès à l’éducation scolaire sans changer l’école est aujourd’hui en bout de course. Ni le repli vers la nostalgie d’un âge d’or scolaire, ni l’appel au « toujours plus » de ce qui ne marche pas n’offrent de perspectives. La pandémie pourrait nous donner l’opportunité de changer l’école. Pour cela, il suffit de regarder comment l’école fonctionne vraiment et de mesurer les effets politiques et sociaux de ce fonctionnement. C’est ce que nous pourrions attendre des politiques et mouvements sociaux qui dénoncent les dysfonctionnements de l’école quand ils devraient s’interroger sur son fonctionnement et des traditions si installées dans les esprits et les routines que nous finissons par ne plus les voir.






Notes

[1] Dubet François et Duru-Bellat Marie, 2020, l’Ecole peut-elle sauver la démocratie ? Paris, Seuil.. 
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Dubeux Gervais Ana Maria

Nom Dubeux Gervais
Prénom Ana Maria
Identifiant attribué DubeuxGervaisAnaMaria
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Nom de la structure Universidade Federal Rural de Pernambuco
Mon métier, ma fonction Professeur Sênior
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Durand Marc

Nom Durand
Prénom Marc
Contributions

12/11/2017

Liberté dans l'église catholique

  • Durand Marc
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Une religion est une institution qui relie des croyants. Elle n'est donc pas légitime quand elle prétend imposer quoi que ce soit aux personnes qui ne sont pas ses membres. Elle peut discuter, débattre, échanger sur tous les sujets qui l'intéressent et concernent l'ensemble de la société, comme tout groupe de pensée ou d'action : cela ne lui confère aucun droit d'imposer. Il y a donc toute liberté d'adhérer ou pas à une religion, de la pratiquer ou pas, d'en sortir si on le veut. Dans ce domaine, la religion catholique (et chrétienne si l'on remonte avant la Réforme ou le schisme orthodoxe) n'a pas été exemplaire! Avec l’avènement de Constantin et surtout de Théodose s'est instauré le mélange de la religion et de la société civile, la première dominant la seconde pendant des siècles, les dirigeants des divers pays ne se sont jamais totalement affranchis de cette tutelle jusqu'à la Révolution française. Jusqu'au dix-neuvième siècle la liberté de croire a été bafouée par l'Eglise. Autres temps, autres mœurs...

On peut ainsi expliquer, mais expliquer n'est pas approuver, ni absoudre. Lorsque le pape excommunie au XIème siècle l'empereur germanique Henri IV (ce qui peut être légitime, il exclue un individu qui s'est mis, par ses actes, hors de la religion), il délie ses sujets de toute obligation envers lui. Henri doit bien se rendre à Canossa pour ne pas perdre son pouvoir. Il s'agit tout simplement d'une atteinte fondamentale à la liberté ainsi qu'à l'instrumentalisation du peuple pour obliger l'empereur : qu'en est-il de la liberté des croyants ? Ceci est un exemple, on peut le répéter pas mal de fois. L'Inquisition ne se contentait pas de procès internes à l'Eglise qui devaient mener à une exclusion, elle remettait les condamnés au bras séculier, et on sait ce que cela signifiait. On peut toujours dire qu'elle ne condamnait pas toujours, que ses jugements étaient assez souvent équilibrés, c'est dans son essence même que le mal était entré, bafouant la liberté des chrétiens. Ajoutons les condamnations célèbres : Jan Hus, Giordano Bruno ont payé de leur vie, Copernic attendant ses derniers jours pour oser publier, Galilée devant se rétracter...jusqu'à Jeanne d'Arc - n'oublions pas qu'elle a subi un procès religieux instruit par un évêque et le représentant de l'Inquisiteur - brûlée parce que revenant sur l'abjuration extorquée.

Il a fallu attendre le 19ème siècle pour que l'Eglise perde le pouvoir d'attenter ainsi à la liberté des non-croyants et qu'elle fasse alors le travail de réflexion qui la mènera, au bout de deux siècles environ..., au concept de liberté religieuse ! Ce qui ne l'empêche toujours pas de peser par tous les moyens sur la société civile pour imposer ses vues. Derniers avatars chez nous, l'appui direct de la hiérarchie aux opposants au mariage pour tous, à la PMA, à la GPA. Encore une fois, elle est dans son rôle lorsqu'elle discute, débat, pas quand elle prétend imposer. Encore en France ses interventions sont relativement limitées, allons en Pologne, Slovaquie, Roumanie (là ce sont les orthodoxes qui pèsent), pays où l'Eglise a repris ses positions de pouvoir...et de richesses, le respect de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la liberté des non-croyants de ne pas se soumettre aux lois de l'Eglise, est bien souvent bafouée.

Il est juste cependant de dire aussi que l'Eglise a fait de grands pas dans le bon sens, qu'elle respecte de plus en plus la liberté des sociétés, que les pays d'Europe Centrale sont un avatar qui permet justement de voir les progrès ailleurs. On peut espérer qu'elle progressera sur cette voie, ce sont les Eglises évangéliques qui semblent prendre le relais, et vu leur développement on peut encore être inquiets pour l'avenir. Reste la question, autrement difficile, de la liberté des croyants. Le croyant, membre de l'Eglise catholique aujourd'hui, voit-il sa liberté respectée ? Qu'en est-il de la liberté à l'intérieur de l'Eglise ? c'est-à-dire de la liberté du croyant qui désire rester membre de l'Eglise ? Quelle est la légitimité du pouvoir de l'Eglise institutionnelle à l'égard de ses membres ?

Jésus-Christ a appelé les hommes à la foi en lui, pas à une religion. Il a même donné l'exemple de quelqu'un qui n'a eu de cesse de lutter contre les dirigeants de sa propre religion. Par là il semble qu'il a ouvert le droit à la critique, pour le moins ! A partir du moment où des hommes ont une foi partagée, il est naturel qu'ils se regroupent, s'organisent, afin de célébrer cette foi, l'approfondir, la transmettre, voire la proclamer (allez à travers le monde proclamer la venue du Royaume de Dieu). Ceci n'est pas en cause, et cela implique l'organisation de responsables, d'un certain ordre, etc. Seulement il ne faut pas oublier que cette organisation n'est pas la foi, elle est une institution humaine toujours critiquable, amendable, réformable, voire à détruire s'il le faut !

L'Eglise n'est pas inutile car la foi n'est pas seulement une affaire individuelle et Jésus-Christ a appelé les hommes à vivre en communion de l'amour de Dieu. Mais qu'est-ce que cette Eglise ? On touche là à la question du temps et de l'éternité1. L'Eglise a deux faces : une temporelle, institution comme nous la connaissons, la voyons, et une face qui est la communauté des hommes sauvée par le Christ, qui est dans l'éternité. La légitimité de l'Eglise visible s'appuie sur la réalité de l'Eglise éternelle. Et si l'on en croit Jésus-Christ, il a appelé tous les hommes à le suivre dans la plus totale liberté. Cette liberté là ne peut être muselée légitimement par l'Eglise visible, quelles que soient les arguties.

En fait, par nature, l'Eglise terrestre trahit constamment sa mission. Elle participe à ce qu'on appelle le monde pécheur, c'est-à-dire séparé irrémédiablement de Dieu (on retrouve là le péché originel de St Augustin), elle doit constamment se réformer alors qu'elle a tendance à monopoliser la Parole de Dieu, à prétendre la posséder et à l'imposer. Le plus grand péché n'est-il pas de se mettre à la place de Dieu (même en se disant son vicaire) ? Pour les chrétiens qui ont été catéchisés avant le Concile (et peut-être les autres !) de combien de commandements, d'injonctions, d'interdits les ont abreuvés ? Quelle injustice n'ont-ils pas subis ? On a parlé à juste titre de la névrose chrétienne, l'institution Eglise est responsable de combien de névroses ? de souffrances ?

L'absence de liberté dans l'Eglise n'est pas seulement une question théorique, elle a eu de graves conséquences, elle a été l'occasion d'injustices graves qui ont atteint l'ensemble des chrétiens. La morale sexuelle est un exemple criant qui a été souvent dénoncé, mais il y a bien d'autres domaines que l'on pourrait évoquer. Cela signifie-t-il qu'il n'y a plus de règles possibles ? non pas ! Nous sommes dans l'Histoire, nous sommes de la terre, avec toutes les contingences que l'on sait, avec les lourdeurs. Nous ne sommes pas des anges, il nous faut passer par les lourdeurs qui nous caractérisent, et parmi elles des règles d'organisation ou autres. Il y a aussi les articles de foi : il nous faut un accord minimal sur les conséquences de notre foi dans le Christ. Mais avec une liberté entière, qui peut nous mener à quitter notre Eglise, terrestre, si cette liberté s'oppose trop frontalement aux autres. La hiérarchie a toute légitimité pour dire ce qu'elle pense juste (tout en sachant qu'elle ne possède pas la Vérité), dans les cas extrêmes la communauté peut exclure du groupe (tout regroupement impose des frontières), mais si les choses fonctionnent correctement c'est celui qui ne peut plus accepter certaines contraintes ou affirmations qui se retire.

Il semble que l'Eglise s'appuie sur l'idée que le Royaume de Dieu est parmi nous pour légiférer, elle s'estime dépositaire de la Parole et responsable du Royaume. Elle se permet alors de rentrer dans l'intimité des hommes pour débusquer (il y a toujours de quoi débusquer) ce qui ne serait pas conforme au Royaume. Le pardon des péchés est devenu une enquête du plus mauvais aloi, oubliant que le péché est chose bien plus grave que nos pauvres turpitudes ! La Parole de Dieu est libre, personne ne la possède, les hommes ne peuvent que témoigner de ce qu'ils en comprennent. Quant au Royaume, il est au milieu de nous, mais pas de ce monde ! Dès qu'il est question de foi, nous nous trouvons dans cet instant, indéfinissable, à la limite du temps et de l'éternité, de notre Histoire et de l'eschatologie, cet instant suspendu entre la mort du Christ et sa résurrection, mort dans l'Histoire, résurrection dans l'éternité. Nous construisons le Royaume à travers toute notre vie, nos actions, nos engagements, etc. mais il est de l'ordre de l'éternité. Il y a une seule Loi sur terre, celle de l'amour, seul commandement du Christ. St Augustin l'a très bien résumé (mais l'a-t-il tellement appliqué aux autres ? c'est un autre débat !) : aime et fais ce que tu voudras



Notes

[1] - Eternité ne signifie pas pour nous temps infini mais hors du temps, hors de l'Histoire. Elle est fondamentalement liée au concept d'eschatologie.

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01/11/2023

Du sentiment de peur au désir de vivre

  • Perrin Jacques
Enchanter nos mondes
Dans l’article «Ranimer le désir de démocratie;» publié dans l’Eccap[1], on rappelait que pour Spinoza, la seule force qui peut véritablement nous faire changer, c’est le désir. Le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), quand la raison et la volonté ne mobilise que notre esprit. Il ne faut pas supprimer ou diminuer le désir, mais l’orienter par la raison. Et de préciser « Un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment plus fort que le sentiment à contrarier;» ainsi on ne supprimera pas une haine, un chagrin ou une peur simplement en raisonnant, mais en faisant surgir un amour, une joie, un espoir.

Dans une lettre écrite en juin 2023 dans la prison d’Evin en Iran, et publiée par le journal Le Monde (le 08/9/2023) la courageuse combattante des droits humains Nages Mohammadi, prix Nobel de la Paix en octobre 2023, nous donne une illustration de la justesse de la pensée de Spinoza. Cette journaliste de 54 ans a été condamnée en mai 2016 à seize ans de prisons pour ses activités en faveur des droits humains. Elle a écopé d’une nouvelle peine et de 154 coups de fouet pour avoir écrit au secrétariat général de l’ONU.

Au début de sa lettre, Nages Mohammadi précise l’objet de son propos : « donner un visage aux êtres humains qui, partout dans le monde, font l’objet d’un enfermement, qu’ils soient cernés par des murs d’acier ou par les murs de l’oppression, mais qui, envers et contre tout, aspirent à faire tomber ces « murs;» : ceux de l’ignorance, de l’exploitation, de la pauvreté, de la privation et de l’isolement;».

Coupables du désir de vivre

Dans sa lettre, Nages Mohammadi nous rappelle que « le gouvernement de la République islamique nie les droits fondamentaux tels que le droit à la vie, à la liberté de penser, à la liberté d’expression et de croyance, ainsi que le droit à pratiquer la danse, la musique, et même le droit à l’amour;». Elle interpelle notre attention : « Si vous regardez attentivement la société iranienne, vous verrez que chaque individu, à tout moment de sa vie et en tout lieu, est coupable du désir de vivre. Il encourt, pour ce crime, les pires sanctions, châtiments, humiliations, arrestations, et peut être emprisonné, voire exécuté, pour cela;».

Elle nous invite à entendre en Iran « le bruit sourd du mur de la peur qui se fissure;». Et de préciser « de part et d’autre des murs de fer d’Evin, où l’on nous a emprisonnées, nous ne sommes pas restées immobiles. En tant que femmes, parfois seules et sans soutien, souvent au milieu de flots d’accusations et des humiliations, nous avons brisé une par une nos chaînes jusqu’à ce que surgisse le mouvement révolutionnaire « Femme, vie, liberté;». Nous avons alors montré notre force au monde entier. [..] Nous avons été capables de faire émerger;le pouvoir des contestataires et la force de la contestation. Notre élan nous a hissés plus haut que les murs qui nous oppressent et nous sommes plus puissants et plus solides qu’eux. Si nos barreaux sont immobilité, silence et mort, nous sommes mouvement, écho et vitalité, et c’est là que se dessine la promesse de notre victoire;».

Mme Mohammadi termine en nous demandant de relayer son message d’espoir : « dites au monde que nous ne sommes pas derrière ces murs pour rien et que nous sommes à présent plus forts que nos bourreaux qui emploient tous les moyens pour faire taire notre société;».

Réanimer notre désir de vivre

Ce message de cette femme lauréate du prix Nobel de la Paix, qui se veut être la porte-parole de la société iranienne interpelle notre société française, bien que connaissant une situation économique et politique bien différentes. En effet la France, 7ème puissance économique du monde, est organisée autour des principes de la démocratie, de la reconnaissance des droits humains. Néanmoins, la société française est depuis quelques années traversée – comme la plupart des sociétés des pays industrialisés - par de nombreuses interrogations, de doutes et de peurs par rapport à son avenir. La dixième étude « Fractures françaises;»[2], réalisée en 2023, par Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), rend compte d’une partie des peurs qui s’expriment actuellement en France.

  • Pour 82% des français, le pays est en déclin et 34% d’entre eux pensent que ce déclin est irréversible (leur nombre progresse fortement :14 points depuis 2017).
  • Ayant à choisir « les deux enjeux qui vous préoccupent le plus à titre personnel;», il ressort que la préoccupation principale des français est le pouvoir d’achat[3] qui supplante toutes les autres (46;%) et traverse tous les électorats, viennent ensuite la protection de l’environnement (30%), l’avenir du système social (24%), l’immigration (24%), la délinquance (19%), la montée des inégalités sociales (12%), la guerre en Ukraine (10%), la dette et le déficits (8%), l’avenir du système scolaire (7%), le chômage (5%).
  • L’anxiété climatique gagne du terrain, y compris à droite. Les électeurs d’Emmanuel Macron et d’Europe Ecologie-Les;Verts (EELV), ainsi qu’un tiers de ceux du parti Les Républicains, citent la protection de l’environnement comme première préoccupation. Par contre, 61;% des Français seulement pensent que le changement climatique est principalement dû à l’activité humaine,les autres estimant notamment que c’est un « phénomène naturel;» (16;%) ou que l’on « ne peut pas savoir;» (8;%). Un résultat plutôt positif : ;69% des Français se disent prêts à « modifier en profondeur leur mode de vie;», mais en recul de 13;points par rapport à 2021.
  • Pour 82% des français, il faut à la France un pouvoir autoritaire, à travers « un vrai chef pour remettre de l’ordre;». Plus d’un tiers des Français pensent que d’autres régimes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie.

Comment répondre à ce sentiment de déclin que vivent la grande majorité des français et qui s’expriment par la peur de ne plus pouvoir faire face à la montée des prix (de la nourriture, du logement, de la santé, de l’énergie,..) par la montée de l’anxiété climatique, par de fort doutes sur la démocratie comme régime politique pour organiser « le vivre ensemble;».

Soulignons que par rapport au changement climatique une majorité de français se dit prête à « modifier en profondeur leur mode de vie;» même si ce pourcentage a diminué par rapport à 2021. Mais il est aussi important de rappeler que le climat n’est pas le seul évènement qui remet en cause notre mode de vie, d’autres réalités telles que la chute de la biodiversité, l’artificialisation des sols, la limite des ressources minières disponibles, nous montrent que le mode de développement économique capitaliste, mis en œuvre par les pays industrialisés occidentaux – et donc notre mode de vie – ne peut pas se généraliser à l’ensemble du monde.

Pour modifier en profondeur notre mode de vie et pour sortir des peurs du déclinisme plusieurs processus doivent être doivent être impulsés et organisés. Premièrement il ne suffit pas de vouloir changer, il faut aussi mieux comprendre comment la pensée néo-libérale - qui organise la sphère économique et qui est aussi très active dans les domaines du politique, de la culture, des plateformes numériques - a pour objectif de diffuser et d’imposer une manière d’être au monde bien spécifique : un individualisme ego centré et consumériste. Pour percevoir les murs de ce type d’enfermement, il faut avoir bien sûr avoir envie de changer et savoir que d’autres manières d’être au monde, d’autres philosophies politiques sont possibles. C’est notamment la vocation des partis politiques.

Mais, plus encore, pour modifier en profondeur notre mode de vie, pour sortir de nos enfermements économique, culturel, politique, pour sortir de nos peurs il nous faut réanimer le désir de vivre. Selon les sociétés, ce désir de vivre va se manifester de manières différentes, le combat de Nages Mohammadi en Iran en est un exemple fort, dans un contexte politique bien spécifique. Pour les sociétés industrielles, qui ont peur du déclin des trente glorieuses, qui doivent envisager des changements profonds de mode de vie, retrouver le désir de vivre passe par des réponses aux questionnements « c’est quoi la vie;? » « c’est quoi vivre;? ». Vaste programme qui passe par l’élaboration de nouveaux récits qui donne sens et désir de vivre ensemble dans nos différentes sociétés et à l’échelle de la Planète Terre. En se rappelant que le désir mobilise la totalité de notre être (corps et esprit), ces nouveaux récits doivent mobiliser notre raison mais également éveiller les capacités de notre corps à se sentir en résonance avec les différentes manifestations de la vie sur Terre. Aujourd’hui mieux comprendre ce qu’est la vie devient un questionnement pour différents chercheurs tant en biologie, en écologie, en neuro-sciences, en éthologie, en physique qu’en sciences humaines et sociales et leurs apports sont importants pour élaborer les nouveaux récits dont nous avons besoin pour réanimer le désir de vivre ensemble. Les questionnements et les apports de quelques-uns de ;ces scientifiques de disciplines très différentes seront explicités dans d’un ;prochain article de l’eccap.



Notes

[1] Publié dans l’eccap le 30/09/2023

[2] Cette étude « Fractures françaises;» est considérée comme étant un outil de référence en matière d’analyse de l’opinion et de ses évolutions. Cette onzième édition repose sur un échantillon national de 12 044;personnes représentatif de la population française âgée de 18;ans et plus, interrogées du 16;au 20;septembre, selon la méthode des quotas.

[3] Il faut noter que les résultats de ce type d’enquête peuvent varier avec la conjoncture économique et politique du moment.

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Duverger Timothée

Nom Duverger
Prénom Timothée
Biographie Maître de conférences associé à Sciences Po Bordeaux
Directeur de la Chaire Territoires de l’ESS – TerrESS
Auteur d’Utopies locales, les solutions écologiques et solidaires de demain (Les Petits Matins, 2021)
Contributions

30/05/2023

Le RSA d’Emmanuel Macron : survivre sous condition

  • Duverger Timothée
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production

Stéphane Troussel, le président du département de Seine-Saint-Denis a retiré sa collectivité de l’expérimentation «France Travail;». La raison : « La doctrine portée par le gouvernement en matière de conditionnalité des aides sociales […] me paraît une grave entorse à notre République»[1].

Le workfare[2] à la française

Le candidat Macron avait annoncé lors de la présentation de son programme le 17 mars 2022 sa volonté de réformer le RSA « en assurant un meilleur accompagnement et un meilleur équilibre des droits et devoirs;» et « l’obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaines pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle»[3]. Le projet a depuis son élection été confié à Thibaut Guilluy, haut-commissaire à l’Emploi et à l’Engagement et intégrera plus largement le projet de loi France Travail qui doit remplacer Pôle emploi en 2024. Il est d’ores et déjà expérimenté dans 18 départements. Sans la Seine-Saint-Denis donc.

France Travail serait l’opérateur chargé de piloter l’ensemble du service public de l’emploi avec les acteurs associés pour coordonner l’accompagnement des bénéficiaires. Derrière l’intérêt de l’usager avancé par la réforme, se cache en réalité une tentative de recentralisation des politiques d’accompagnement vers l’emploi, comme le laissent entrevoir les craintes exprimées par les départements[4] ou les missions locales[5]. Mais cela pose deux problèmes. Tout d’abord, du point de vue de la gouvernance car les collectivités locales, qui reposent sur l’élection au suffrage universel, vont être inféodées à une agence de l’État. Ensuite, au niveau budgétaire, puisque le rapport de la mission de préfiguration estime le financement du plan entre 2,3 et 2,7 milliards d’euros sur la période 2024-2026[6].

Dans un contexte de crise du recrutement, il y a par ailleurs tout lieu de penser que l’État cherche à faire peser la responsabilité du chômage sur les individus plutôt que sur la société, les sanctions venant se substituer à l’accompagnement. Une manière de rééquilibrer le rapport de forces sur le marché du travail au bénéfice des entreprises. C’est ainsi qu’il faut lire les récentes polémiques entourant les propos de l’exécutif, de Thibaut Guilluy, qui souhaite qu’on « demande des comptes» aux allocataires[7] du RSA, au Président de la République qui estimait lors de son allocution télévisée du 22 mars qu’il fallait les « responsabilise;». La réforme prévoit en particulier une « suspension-remobilisation» applicable soit avant la signature du contrat d’engagement si l’allocataire ne se présente pas à ses rendez-vous ou tout au long de l’accompagnement s’il ne tient pas ses engagements, ce qui vise à faciliter, donc accroître le recours aux sanctions par les institutions[8].

Un risque d’aggravation de la pauvreté

Or comme le montre une étude des chercheurs Sylvain Chareyron, Rémi LeGall et Yannick L’Horty, si les dispositifs de sanction améliorent la participation aux démarches d’insertion, ils n’ont que peu d’effets sur l’accès à l’emploi et aggravent le risque de non-recours aux droits[9].

Un renforcement des sanctions risque d’aggraver la situation des plus fragiles et de générer des effets pervers, comme l’ont montré les études sur les sanctions prévues par le Universal Credit au Royaume-Uni. Si leur impact sur l’emploi s’avère nul, elles ont pour conséquence d’accroître l’incertitude sur l’avenir (liée au risque de radiation pour des infractions mineures comme le retard à un rendez-vous) ou l’anxiété des personnes et de rendre la recherche d’emploi largement contre-productive (multiplication des candidatures, dont certaines paraissent inappropriées)[10]. A contrario, plusieurs expérimentations (et assez récemment encore, en Finlande) ont bien montré qu’à montant égal, un revenu inconditionnel offrait le même niveau de retour à l’emploi qu’un revenu sous conditions, tout en renforçant de façon sensible la santé physique, mentale et sociale des bénéficiaires[11].

Les associations de solidarité, à l’instar du collectif ALERTE[12] qui en rassemble un grand nombre ou d’ATD Quart Monde[13] qui a été à l’origine de la création du Revenu minimum d’insertion (RMI), défendent l’inconditionnalité du RSA ainsi qu’un renforcement de l’accompagnement à concevoir comme un droit des allocataires. Les trois seuls départements de gauche présents dans l’expérimentation (Loire-Atlantique, Ille-et-Vilaine, Grand Lyon) ont conditionné leur participation à la préservation de leur responsabilité sur l’accompagnement et à l’absence de renforcement des sanctions[14].

Une réforme dégénérée

On est bien loin de la philosophie exprimée par François Mitterrand en 1988 dans sa Lettre aux Français, dans laquelle il annonçait la création du RMI : « L’important est qu’un moyen de vivre ou plutôt de survivre soit garanti à ceux qui n’ont rien;». Si dès l’origine le RMI a joué sur l’ambiguïté de l’insertion et la contractualisation associée pour obtenir une adhésion transpartisane [15], la réforme en cours est d’une autre nature. Il s’agit bien d’imposer un système de workfare dans lequel la responsabilité est individualisée et les institutions deviennent disciplinaires.

Comme pour les retraites sur lesquelles Emmanuel Macron envisageait une réforme de structure sous le précédent quinquennat avant de la troquer pour une réforme paramétrique se concentrant sur le recul de l’âge légal de départ, l’expérimentation du RSA conditionné confirme l’abandon du « revenu universel d’activité;» pourtant annoncé comme une mesure phare de la stratégie pauvreté en 2018 pour fusionner l’ensemble des prestations sociales en une seule en les automatisant et les ouvrants aux jeunes. Dans le contexte du mouvement des Gilets jaunes, le fait que les simulations anticipent 3,55 millions de foyers perdants n’y est sans doute pas étranger[16]. Il est en tout cas frappant qu’au cours de ce nouveau quinquennat le pouvoir mette en œuvre les réformes avortées du précédent sous une forme dégénérée.

Pour un revenu d’autonomie

Dans ces conditions, nous appelons l’ensemble des acteurs à défendre une contre-réforme, le revenu d’autonomie, qui repose sur cinq piliers[17] :

  1. L’inconditionnalité et le versement automatique pour résoudre le problème du non recours qui concerne 34% des personnes éligibles[18],
  2. Le droit à l’accompagnement en rendant effectif et universel un accompagnement global sur l’ensemble du territoire[19],
  3. L’ouverture aux jeunes, alors que 22,7% des 18-24 ans vivent sous le seuil de pauvreté contre 13% en moyenne pour l’ensemble de la population[20],
  4. L’augmentation du RSA, qui a décroché depuis la création du RMI par rapport au salaire minimum[21],
  5. La garantie d’emploi, pour laquelle l’expérimentation des Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) pourrait être déployée.

La Première Constitution de la République, celle de l’an I, le proclamait : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler». La République sociale ne saurait conditionner un revenu de survie sans se trahir.




Notes

[1] « La Seine-Saint-Denis refuse le RSA conditionné et fustige « une grave entorse à notre République;»;», Libération, 28 mars 2023.

[2] Les programmes de workfare posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher une allocation.

[3] « Emmanuel Macron veut réformer le RSA avec « 15 à 20 heures d’activité;» obligatoires par semaine;», L’Obs, 17 mars 2022.

[4] Catherine Abou el Khair, « Départements de France exprime ses doutes sur le projet France Travail;», Localtis, 29 mars 2023.

[5] Rouja Lazarova, « France Travail : les inquiétudes des missions locales;», La Gazette des communes, 3 avril 2023.

[6] Thibaut Guilluy, France Travail, une transformation profonde de notre action collective pour atteindre le plein emploi et permettre ainsi l’accès de tous à l’autonomie et à la dignité par le travail. Faisons équipe pour accompagner la réussite de toutes les personnes, de toutes les entreprises et de tous les territoires, Mission de préfiguration France Travail, Rapport de synthèse de la concertation, Ministère du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion/Haut-commissaire à l’emploi et à l’engagement des entreprises, avril 2023.

[7] Aline Gérard, entretien avec Thibaut Guilluy, « RSA et activité obligatoire : « Tout travail mérite salaire. Ça ne va pas changer;», Ouest France, 13 mars 2020.

[8] Thibaut Guilluy, Op.cit.

[9] Sylvain Chareyron, Rémi Le Gall et Yannick L’Horty, « Droits et devoirs du RSA : l’impact des contrôles sur la participation des bénéficiaires;», Revue économique, Vol.73, 2022/5, p.735-759.

[10] Economic &amp Social Research Council, Final findings report. Welfare Conditionality Project : 2013-2018, juin 2018.

[11] Kela, « Results of Finland’s basic income experiment : small employment effects, better perceived economic security and mental wellbeing;», 6 mai 2020.

[12] Collectif ALERTE, « France Travail : les associations de solidarité demandent un accompagnement effectif renforcé des personnes privées d’emploi;», Communiqué de presse, 18 avril 2023.

[13] ATD Quart-Monde, « France Travail : un rapport qui confirme les inquiétudes d’ATD Quart Monde;», Communiqué de presse, 20 avril 2023.

[14] Métropole de Lyon, Département d’Ille-et-Vilaine et Département de Loire-Atlantique, « Opposés au RSA sous condition, nous défendons le droit à un meilleur accompagnement;», communiqué de presse du 24 avril 2023.

[15] Nicolas Duvoux, « Trente ans de RMI. La réforme perpétuelle de l’assistance sociale;», La vie des idées, 27 novembre 2018.

[16] Sarah Belouezzane et Bertrand Bissuel, « Allocation sociale unique : qui seraient les perdants et les gagnants;? », Le Monde, 2 août 2018.

[17] Timothée Duverger et Thierry Germain, « Revenu d’autonomie : faire le choix d’un autre modèle;!», Note, Fondation Jean-Jaurès, 12 avril 2023.

[18] Cyrine Hannafi et al., Mesurer régulièrement le non-recours au RSA et à la prime d’activité : méthode et résultats, Les dossiers de la DREES, n°92, février 2022.

[19] CNLE, Accompagnement vers l’insertion sociale et professionnelle, Avis, février 2022.

[20] Jean-Luc Tavernier (dir.), Revenus et patrimoines des ménages, Insee Références, 2021.

[21] ATD Quart Monde, Evaluation participative du revenu de solidarité active (RSA), Rapport d’ATD Quart Monde à destination de la Cour des Comptes, janvier 2021.

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15/07/2021

Utopies locales, les solutions écologiques et solidaires de demain

  • Duverger Timothée
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie
« Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci », disait le poète Paul Eluard. Cette citation est revenue à l’esprit de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire, à l’instar d’Hugues Sibille, lors du premier confinement face à la crise de la Covid-19. Contrairement à ce que de nombreux prophètes annonçaient, il n’est pas besoin d’attendre un « monde d’après », qui de plus ne tombera pas du ciel, pour agir en faveur d’un autre monde. Une multitude d’utopies locales le démontrent au quotidien.

Le « monde d’après » existe déjà

Accoler le local à l’utopie ne va pas de soi. Etymologiquement, l’utopie – qui vient du grec « topos » (lieu) précédé du préfixe « u » – c’est l’absence de lieu. Elle appartient au domaine de l’imagination. Mais il existe de nombreuses expérimentations locales, bien réelles, qui transforment déjà la société en créant des contre-modèles à ce qu’Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti nomment la mythologie CAME (pour Compétitivité – Attractivité – Métropolisation – Excellence) inscrivant les territoires dans la mondialisation.

L’économie sociale et solidaire (ESS) en est l’éclaireur, comme nous le rappellent les Licoornes, ces « start-ups coopératives » se développant dans les secteurs clés de la transition citoyenne et écologique : énergies renouvelables (Enercoop), circuits courts (Coopcircuits), réemploi (Label Emmaüs), mobilités alternatives (Mobicoop, Railcoop), finance éthique (La Nef), téléphonie (Télécoop), économie de fonctionnalité (Commown)…

Plus que des initiatives exemplaires, elles fondent un autre modèle. Comme Enercoop auparavant dans le secteur énergétique, Railcoop organise une riposte coopérative au droit de la concurrence européen qui conduit à libéraliser le marché du rail. Elle réinvestit une offre aujourd’hui délaissée par la SNCF en projetant de rouvrir la ligne interrégionale Bordeaux-Lyon en 2022, ainsi que le fret et les trains de nuit, cela dans le but de développer un mode de transport accessible, moins polluant et luttant contre la fracture territoriale. Prenant la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), elle rassemble toutes les parties prenantes à son sociétariat, des citoyens aux cheminots, en passant par des entreprises et des collectivités locales. Elle a récemment réuni le capital nécessaire à l’obtention de sa licence de transport ferroviaire en réunissant quelque 8 000 sociétaires.

L’expérimentation comme stratégie

Ces initiatives soulèvent la question de l’innovation de rupture et, derrière, du droit à l’expérimentation. Dans une stratégie de transformation, l’expérimentation est centrale pour défricher les possibles et changer les imaginaires. L’expérimentation locale se frotte aux cadres institutionnels en place. Elle est un champ de luttes, comme en a témoigné l’expérimentation des Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD).

Le projet TZCLD repose sur trois idées clés : personne n’est inemployable c’est l’emploi qui manque et non le travail les coûts évités en fournissant un travail aux personnes qui le souhaitent sont supérieurs au coût du projet. Il consiste, en mobilisant l’écosystème local, à créer des entreprises à but d’emploi (EBE) pour développer des activités d’utilité sociale fournissant des emplois de qualité à des chômeurs de longue durée en recyclant les dépenses sociales ainsi économisées. C’est un système de garantie d’emploi. Dix territoires l’ont expérimenté, prouvant que le combat contre le chômage peut être gagné. Au moment de son extension, le rapport Cahuc a été à l’origine d’une controverse sur ses coûts comme sur la réalité de l’éloignement de l’emploi de ses publics. Malgré des freins de l’État, la mobilisation de la société civile et des territoires a permis l’adoption d’une nouvelle loi d’expérimentation. Plus de 150 projets émergents sont ainsi comptabilisés aujourd’hui dans l’attente d’un nouvel appel à projets.

Ces dynamiques territoriales se retrouvent également dans les Pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) qui rassemblent dans un projet de développement local soutenable des acteurs de l’ESS, des PME socialement responsables, des collectivités territoriales, des centres de recherche et des organismes de formation. Le PTCE Sud Aquitaine, situé à Tarnos dans les Landes a par exemple été constitué à la fin des années 2000 à l’initiative du comité de bassin d’emploi du Seignanx pour développer des outils d’insertion, de formation et de création d’activité au service du territoire. Selon la dernière étude du Labo de l’ESS, il existe ainsi une cinquantaine de PTCE en activité, le plus souvent sur des secteurs de la transition écologique (éco-activités, agriculture et alimentation) et sociale (accès à l’emploi, lutte contre les inégalités). Reconnus dans la loi ESS de 2014, puis encouragés par deux appels à projets, ils vont être relancés par le secrétariat d’État à l’économie sociale, solidaire et responsable.

Les partenariats public-ESS

On le voit, ces expérimentations sont pour partie dépendantes de l’action publique et doivent s’insérer dans une stratégie de changement. Erik Olin Wright propose ainsi une stratégie d’érosion du capitalisme, associant expérimentations sociales et réformes politiques, ce qui implique de concevoir un autre management public fondé sur une coalition entre l’aile marchante de l’économie sociale et solidaire et la social-écologie en recomposition.

Du point de vue de l’État, le néolibéralisme s’est appuyé ces dernières décennies sur l’ascension du nouveau management public (NMP). Inspiré des outils et des méthodes de gestion à l’œuvre dans les entreprises privées, celui-ci propose un nouveau mode de gouvernement à partir de l’assignation d’objectifs de performance à l’action publique. L’État cherche également à faire faire plutôt que produire directement des biens ou des services. Pour cela, il a recours de manière croissante aux marchés publics qui, dans une logique d’efficience, mettent les opérateurs en concurrence pour réduire les coûts et maximiser les résultats. Le NMP conduit en particulier à la libéralisation des industries de réseau dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications, des transports ou de la poste, ainsi qu’au développement des partenariats publi-privé (PPP) d’où les ripostes coopératives déjà mentionnées.

Initiant un processus de « destruction créatrice de l’action publique », selon l’analyse de Philippe Bance, le NMP ouvre la voie à d’autres modes de gouvernement reposant sur une gouvernance multi-niveaux et de nouvelles formes de coconstruction de l’action publique. Cela donne lieu notamment à des partenariats public-ESS, qui trouvent un cadre dans les sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) présentant l’avantage d’une gouvernance ouverte aux parties prenantes (bénéficiaires, salariés…) et d’une recherche d’utilité sociale. La moitié d’entre elles comptent des collectivités territoriales parmi leurs sociétaires. La métropole de Rennes a même fixé son cadre d’intervention pour la prise de participation aux SCIC.

En scrutant les signaux faibles, on observe que l’État lui même s’intéresse aux SCIC. Il est sociétaire de deux SCIC dans le domaine de l’inclusion numérique, dont la coopérative #Aptic qui porte un « pass numérique », sur le modèle du titre-restaurant, pour assurer le paiement total ou partiel de services de médiation numérique à destination de personnes en difficulté numérique. Outre l’État, cette SCIC regroupe des structures de médiation numérique, des commanditaires, des salariés, des investisseurs institutionnels et des collectivités locales. Elle expérimente ainsi de nouveaux arrangements institutionnels où les modèles coopératifs servent de support à la démocratisation des politiques publiques.

Ainsi couplées à l’action publique, les utopies locales ne seront pas des tentatives isolées de changement mais parviendront à infléchir l’orientation de nos sociétés en dessinant une République de l’économie sociale et solidaire.

Notes

« Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci », disait le poète Paul Eluard. Cette citation est revenue à l’esprit de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire, à l’instar d’Hugues Sibille, lors du premier confinement face à la crise de la Covid-19.
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ECCAP

Nom ECCAP
Contributions

10/02/2017

Assemblée du long terme

  • ECCAP

Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.

« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».

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Assemblée du long terme

Auteur
  • ECCAP
Introduction synthétique

Extraits d’un article de Dominique Bourg, in Le Monde – Idées du 14 janvier 2017, page 7.

« La catastrophe écologique actuellement à l’œuvre a pour cause essentielle l’incapacité de l’espèce humaine à raisonner sur le long terme, à anticiper les drames à venir ». Les changements redoutables en cours « laissent de marbre nos démocraties, parce que les impacts de ces changements sur nos vies se font encore peu sentir. Leur cahier des charges reste inchangé : permettre aux citoyens de produire et de consommer toujours plus. Tout ce qui renvoie au long terme apparaît comme une entrave à cette course à la croissance des activités économiques et des biens matériels » Pour corriger notre myopie face au long terme, il faudrait introduire « dans notre machine démocratique une « assemblée du long terme ». « L’essentiel est de constituer une chambre non représentative, précisément pour ne pas retomber dans la défense des intérêts catégoriels et à court terme dont traitent essentiellement les élus. Cette assemblée de 200 membres serait composée pour partie de personnalités aux compétences reconnues, issues du monde associatif ou académique, et pour une autre de citoyens tirés au sort mais formés aux problématiques du long terme. Cette mixité permettrait d’éviter l’écueil d’une institution trop technocratique ». Cette assemblée veillerait avant la promulgation d’une loi à respecter le principe de la finitude de la planète. « La France pourrait s’imposer, au prorata de sa population, de ne pas dépasser l’empreinte écologique d’une planète, autrement dit de ne pas consommer plus de ressources que la planète n’en produit en une année, et de ne pas émettre plus de « pollutions » que ce qu’autorisent les capacités de traitement du système naturel ».

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15/11/2021

Assemblée nationale des communs à Marseille du 12 au 14 novembre 2021 : du soin aux relations ?

  • ECCAP
Près de 200 personnes se sont réunies le week end dernier à Marseille, autour d’une accroche : Rendez-vous avec nos imaginaires ! Et ils sont nombreux les imaginaires autour des Communs. Certains se nomment « Communers », d’autres sont porteurs d’initiatives et animateurs de dynamiques locales dans des champs très variés, alimentation, médias, juridique, économie, numérique ou culturel. Beaucoup ont conscience de contribuer à un mouvement plus profond qui questionne la transformation de notre société et son organisation autour de la polarité public/privé. Tous se reconnaissent dans ce besoin de faire, d’agir sur des chemins de traverse, d’occuper des espaces ou des objets qu’ils ne leur appartiennent pas mais tant pis. Et si l’usage devenait producteur de normes ?
Communs, de quoi parle-ton ?
Mais avant de pouvoir présenter les principaux chantiers ouverts par l’Assemblée des communs de Marseille, de quoi parle-t-on ?

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Cette notion est encore très vaste et assemble des pratiques et théories quelques fois contradictoires, en fonction de son regard et de sa pratique. Pour poser un premier cadre, nous allons nous appuyer sur une définition produite par l’une des premières communautés autour d’un Commun planétaire et immaterielle : Wikipedia.[1]
« Les communs sont des ressources partagées, gérées et maintenues collectivement par une communauté celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser ces ressources tout en fournissant aux membres de cette communauté la possibilité et le droit de les utiliser, voire, si la communauté le décide, en octroyant ce droit à tous. Ces ressources peuvent être naturelles (une forêt, une rivière), matérielles (une machine-outil, une maison, une centrale électrique) ou immatérielles (une connaissance, un logiciel).
Les communs impliquent que la propriété n'est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation mais comme un

Notes

Retours sur l’Assemblée nationale des communs qui s’est tenue à Marseille du 12 au 14 novembre 2021
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08/02/2017

Budgets participatifs dans toutes les communes

  • ECCAP
Yves Sintomer  propose de généraliser le principe du budget participatif tel qu’il existe à Paris, à Grenoble ou à Rennes. « Dans ces villes, la population participe à l’élaboration des projets municipaux grâce à des votes principalement effectués sur internet. Dans la capitale, 5% du budget d’investissement soit près d’un demi-milliard d’euros jusqu’en 2020, sont ainsi consacrés à des projets écologiques, culturels ou sociaux qui ont été proposés et discutés par les Parisiens…Cette généralisation de la participation démocratique a trois objectifs. Le premier c’est de redonner du pouvoir au citoyen et, ce faisant, de redonner de la crédibilité au politique. Le deuxième, c’est de faire en sorte que les services publics soient vraiment au service du public. Le troisième c’est de redonner la parole à des personnes qui, en règle générale, n’ont pas leur mot à dire sur la politique institutionnelle-ce qui ferait de la participation démocratique un instrument de justice sociale.» Le Monde 14 janvier 2017.
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07/02/2017

Changement climatique

  • ECCAP
Gaël Giraud économiste en chef de l’Agence Française de développement était interviewé à France Inter le 22 sept.2016 à 8 h 20. Il a indiqué qu’à la suite de la COP 21 qui a été un remarquable succès diplomatique, les engagements pris par les différents pays aboutiraient à une augmentation de la température de 3% à la fin du siècle très supérieure à l’objectif de 2%. Il y a même une chance sur dix que la température moyenne soit supérieure de 6%. « Sans trop d’emphase on peut dire que la survie de l’humanité est en jeu ». Voici quelques-uns des constats de Gaël Giraud.  En France actuellement on est encore peu affecté par le changement climatique, mais le climat de Bordeaux sera dans une génération celui de Séville actuellement, donc le vin de Bordeaux ne se cultivera plus à Bordeaux. Dès maintenant, pour les pays du Sud la préoccupation centrale devient l’adaptation au changement climatique. Gaëlle Giraud était au Vietnam deux mois plus tôt. Le delta du Mekong a été recouvert par les eaux maritimes, le sel s’est répandu dans la terre la rendant impropre à l’agriculture, alors que le Mekong est le grenier à riz du Vietnam. Il va y avoir une crise majeure de la production au Vietnam et les problèmes sont les mêmes au Bangladesch. Il y aura aussi des problèmes colossaux en Amérique Latine liés à la fonte des glaciers dans les Andes. Autre exemple : à Amman en Jordanie on puise de l’eau à 4000 mètres sous la terre, ce qui suppose une infrastructure aussi considérable que pour puiser du pétrole. On prélève de l’eau à une vitesse supérieure à laquelle l’eau se régénère, ce qui veut dire que dans vingt as il n’y aura plus d’eau potable à Amman.
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05/02/2017

Conventions citoyennes recension d'un livre de Jacques Testart

  • ECCAP
Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? C’est l’objet du livre de Jacques Testart (biologiste de la procréation) intitulé : « L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. « Il est des situations privilégiées, hélas fort peu fréquentes où les personnes impliquées dans une action de groupe particulièrement exaltantes semblent subir une mutation intellectuelle, affective et comportementale que je propose de nommer humanitude (37) ». « Il est  extraordinaire de constater qu’une poignée de personnes, prises au hasard mais volontaires pour être instruites, peut contredire ce que croient et votent les mêmes personnes tant qu’on essaie de les confiner à l’état de consommateurs des idées dominantes » « ce que proposent les gens, libérés des marchands d’illusions et placés en situation de responsabilité, comme il arrive dans les conférences/conventions de citoyens, c’est la solidarité plutôt que la compétitivité, la communauté de l’espèce humaine plutôt que le chauvinisme, le souci de l’environnement plutôt que la croissance, l’épanouissement durable plutôt que le productivisme »(60). Dans son livre J.Testart définit avec une rigueur toute scientifique la méthodologie qui doit permettre à une convention de porter ses fruits. Il ne s’agit pas de n’importe quelle procédure dite participative. « Loin des complicités de cuisine entre marchés, communicants et dirigeants, les conventions de citoyens sont capables de produire les choix qui contribuent le plus au bien commun. Elargies à l’international, ces mêmes procédures confrontant les avis des citoyens du monde pourraient aussi amener tous les pays à s’engager fermement dans le sauvetage de la planète, dans la coopération effective entre les peuples, dans la construction de modèles économiques et conviviaux, et siffler la fin du match stupide pour la compétitivité qui ne conduit qu’à la ruine de tous et du monde »(15). Les conférences citoyennes. Le professeur Jean Claude Ameisen médecin et immunologiste a présidé pendant 4 ans le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE). Interviewé par Le Monde 7 janvier 2017, il déclare : « Le rôle du comité à mes yeux, n’est pas tant de faire des recommandations que d’aider la société à réfléchir collectivement : « lorsqu’on leur donne le temps et les moyens, les gens deviennent très intelligents collectivement ». « Lors de la révision de la loi relative à la bioéthique, en 2011, le législateur a complété les missions du CCNE en précisant ceci : sur tout projet de réforme déposé au Parlement soulevant des questions de société dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé, le comité doit organiser un débat public sous forme d’états généraux, puis établir un rapport sur ce débat. C’est ce que nous avons fait en 2013, en organisant « une conférence de citoyens » sur la fin de vie. A partir de novembre 2013, 18 français tirés au sort par l’IFOP ont commencé à se réunir à huis clos. Ils se sont mobilisés de manière bénévole pendant quatre week-ends : deux pour auditionner une dizaine de personnalités retenues par le CCNE, un pour qu’ils entendent des personnes de leur choix (Robert Badinter par exemple), le dernier pour qu’ils rédigent leur avis, qu’ils ont rendu public à la mi-décembre 2013. Ces citoyens ont prôné le développement général des soins palliatifs (qui devaient à leurs yeux devenir une Grande Cause nationale) et se sont prononcés en majorité pour le droit de la personne en fin de vie à l’assistance au suicide. Tous ont dit par la suite avoir vécu une expérience extraordinaire, qui avait changé leur vie…c’était assez bouleversant. » D’autres réunions avaient été organisées par la commission Sicard dans plusieurs villes et « c’est l’ensemble de ces démarches qui a constitué les états généraux sur la fin de vie ». Sur un sujet qui aurait pu être très clivant, deux années de débat ont permis d’atteindre une certaine sérénité. « Le CCNE a conclu qu’il semblait y avoir un consensus dans la société française sur deux points : les directives anticipées (refus d’acharnement thérapeutique) doivent s’imposer au médecin, et les personnes qui le demandent ont droit à une sédation continue jusqu’au décès. Ce sont les deux points qui ont été repris dans la loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, définitivement adoptée en janvier 2016. » J.C.Ameisen nous dit « Si une vingtaine de citoyens tirés au sort peuvent réfléchir et proposer une réflexion originale sur un sujet tel que  la fin de vie, cela veut dire que n’importe quel groupe de citoyens …sur n’importe quel thème peut contribuer à l’élaboration de notre futur commun. La délibération est une des façons de décliner une démocratie vivante… »
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09/04/2018

Conventions de citoyens Extrait d'une interview de Jacques Testart.

  • ECCAP
Extrait d'une interview de Jacques Testart, Le Monde du 8/9 avril 2018 Pour définir le « bien commun » hors de toute influence des lobbys, vous prônez la mise en place de conventions de citoyens. N’est-ce pas ce que font actuellement les Etats généraux de la bioéthique avec leurs conférences citoyennes ? Le principe est assez proche, mais les conventions de citoyens que je défends vont beaucoup plus loin. Je suis convaincu par ces conférences depuis que j’ai assisté à l’une d’entre elles, en 2002, sur le changement climatique. Là j’ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d’une réelle mission, étaient capables du plus haut niveau d’intelligence collective. Et d’altruisme. Et d’empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu’il y a chez tout un chacun un potentiel d’humanité qui est gâché la plupart du temps. C’est une expérience qui m’a réconcilié avec l’homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens ! Peut-être aviez-vous besoin d’espérance ? Sans doute. J’ai peut-être trouvé là une forme de croyance…Mais comme pour le tri des embryons et mes craintes de dérive eugéniste, j’ai peu d’alliés. Ce que je trouve bizarre dans ma trajectoire, c’est que je défends des causes où je me retrouve seul. Comme si je m’entêtais à m’isoler davantage. Mais il faut bien que je croie en quelque chose. En une bataille politique. Votre dernier ouvrage, « Au péril de l’humain », dénonce les risques que le transhumanisme fait peser sur notre espèce et sur la démocratie. Une nouvelle cause ? Non, c’est la même ! Le transhumanisme c’est le nouveau nom de l’eugénisme. C’est l’amélioration de l’espèce par d’autres moyens que la génétique. C’est la perspective de fabriquer des humains plus intelligents qui vont vivre trois siècles, quand les autres deviendront des sous-hommes. Et cette perspective, qui créera des humanités à deux vitesses, est en passe d’être acceptée par la société
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26/01/2021

Débats sur le décolonialisme

  • ECCAP
Penser / Faire mondialité
La publication de la lettre d’information n°= 42, « la régression du décolonialisme », qui elle-même répondait à la lettre n°= 41 : « (dé)colonialité, tout à jeter ? » a suscité des réactions, et un débat qui est reproduit ici.

Renaud Vignes le 3 janvier 2021

Voici un texte de grande qualité et courageux car, à notre époque, il n’est pas facile d’aller à contre-courant d’une pensée « racialiste » qui s’étend sur la planète. Il est extrêmement triste de voir à quel point tout ce qui a été construit par ceux qui nous ont précédés est en train de voler en éclat au profit d’une pensée qui ne peut conduire qu’à l’explosion des tensions entre communautés. Vision communautaire qui n’est d’ailleurs qu’un artefact social et qui, il y a encore 20 ans, n’existaient quasiment pas.
Il est vrai que M. Macron a montré la voie et espère sans doute en tirer un grand bénéfice…

Eric Dacheux le 5 janvier 2021

Merci pour cette lettre. Je trouve bien qu'il y ait un début de construction des désaccords au sein d 'ECCAP. Pour sentir de la pensée unique rien de tel qu'une controverse rationnelle sur des manières de penser différemment le monde.
Du coup, je voulais juste souligner l'arme à double tranchant qu'est le passage suivant :
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs évoqués dans la lettre d’information 41, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer cette écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
En effet, ce type de raisonnement est celui qu'utilisent certains penseurs décoloniaux pour critiquer les Lumières au nom desquels s'est développée la colonisation du monde. Dès lors, en toute logique, soit on accepte ce type de raisonnement et on ne peut qu'être d'accord avec la nécessité de dépasser l'universalisme des Lumières, soit on considère qu'il y a rupture entre les théoriciens et les intérêts politiciens et dans ce cas on ne peut pas jeter le bébé (la pensée décoloniale) avec l'eau du bain (l'essentialisation identitaire portée par certains indigènes de la république).

Maurice Merchier le 5 janvier 2021

Votre argument m'a un peu surpris, j'en conviens. Je n'avais pas imaginé qu'on puisse voir les choses sous cet angle...
Mais en y réfléchissant, je pense pouvoir le réfuter ...

Y a-t-il la même continuité que celle que j'ai affirmée pour deux autres sujets, entre la philosophie des Lumières et la colonisation ?
Je ne le crois pas.

D'abord, la colonisation a précédé très largement la philosophie des Lumières. Il est d'ailleurs très significatif que dans les théories de la décolonisation, la date inaugurale est 1492...
Mais même si on applique votre assertion aux entreprises coloniales du XIXème, elle reste très discutable.
Il faut voir ce que vous voulez dire précisément par les Lumières au nom desquels s'est développée la colonisation du monde.
Je ne crois pas que ce soit cette philosophie qui ait été le moteur de ces entreprises. Là, il faudrait en faire l'inventaire, chacune étant spécifique. Mais je ne pense pas que la colonisation soit en germe dans les philosophies du XVIIIème.
Par contre, je veux bien admettre qu'elles aient servi de justification, souvent a posteriori, (c'est très net pour l'Algérie) surtout en France, notamment sous la IIIème République...
Donc, pour finir, je ne pense pas que l'on puisse initier une critique des Lumières à partir de la face sombre de la colonisation, comme si elle en était le pur produit.


Eric Dacheux Le 6 janvier 2021

C'est bien là le point : la colonisation n'est pas pas le pur produit des Lumières, de même que l'essentialisation culturelle n'est pas le pur produit de la pensée décoloniale (qui, au passage, n'a pas de lien avec l'islam et encore moins avec l'islamo gauchiste qui n'est pas une pensée mais une étiquette politicienne qui se veut insultante), ou que Staline n'est pas le pur produit de Marx.
Dès lors, tout est une affaire d'appréciation soit : on juge ces liens suffisamment forts pour dénoncer une responsabilité des penseurs sur les propos tenus par les militants qui s'en réclament (c'est votre position sur la décolonialité et les indigènes de la République), soit on juge que les discours politiques simplificateurs qui s'appuient sur des pensées complexes ne sont que des justifications rhétoriques qui n'ont pas grand chose à voir avec le contenu effectif des théories (c'est ma position et celle de J.L Laville sur cette question).


Maurice Merchier Le 6 janvier 2021

Nous pouvons tomber d’accord pour éliminer la notion de « pur produit » de tous ces cas. Je n’ai d’ailleurs pas employé cette expression dans mon article j’ai juste écrit qu’il n’y avait pas de rupture de continuité et j’aurais pu écrire, comme vous le suggérez « des liens suffisamment forts pour dénoncer une responsabilité ».
Nier ces liens revient tout simplement à nier les liens qu’il peut y avoir entre une théorie et sa vulgarisation. Il serait évidemment trop long d’en faire la démonstration, en montrant qu’un grand nombre d’arguments pratiqués par des auteurs comme Houria Bouteldja, ou certaines personnalités « médiatiques », jusqu’à certaines outrances de chanteurs de rap ont leur correspondance chez ces auteurs « fondamentaux » de ce courant.
Pour ne prendre que deux exemples :
L’analogie entre la colonisation et le nazisme, faite dans le livre « les blancs, les juifs, et nous » est directement reprise du « discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, en le citant, d’ailleurs : «Le nazisme est une forme de colonisation de l’homme blanc par l’homme blanc, un choc en retour pour les Européens colonisateurs : une civilisation qui justifie la colonisation appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » .
Toute la première partie du livre tend à affubler les blancs d’une culpabilité structurelle. Comment pourrait-on ne pas voir le lien direct avec la notion de « colonialité », centrale dans ce courant de pensée. ?
De façon générale comment pourrait-on nier que la notion de « blanchité » chère au PIR n’est que le négatif de la notion de « négritude » que l’on trouve chez Césaire et Senghor ?
Non, il n’y a pas de frontière étanche entre les recherches universitaires, notamment outre-atlantique, et ces expressions politiques du décolonialisme. Houria Bouteldja est proche de Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain rattaché à l’université de Berkeley, fondateur du Groupe Modernité/colonialité en 1998 et symbole du mouvement décolonial américain. Elle donne régulièrement des conférences à cette université.
Pour finir, vous évacuez de façon péremptoire la question de l’influence sur l’islamisme, en affirmant « il n'a pas de lien avec l'islam et encore moins avec l'islamo gauchiste qui n'est pas une pensée mais une étiquette politicienne qui se veut insultante »
Il ne faudrait pas que cette soi-disant « étiquette insultante » soit un moyen d’esquiver ce débat, de poser un interdit… Car les liens existent, à l’évidence. Et la chose est grave. Mais j’ai déjà été trop long. Nous y reviendrons si vous voulez.

Augustin Berque le 7 janvier 2021

Le rapport à la nature est un terreau fertile aux régressions épistémologiques de la postcolonialidad, où le politique et le scientifique sont allègrement confondus. La métonymie science moderne : colonialisme en fait tomber bon nombre dans un phénoménisme où la Terre de Husserl, qui ne bouge pas (die Ur-Arche Erde bewegt sich nicht, 1934), occlut totalement - n'est-ce pas politically correct? - la Terre de Galilée (eppur, si muove, 1633). Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas de telles régressions, qui restent prisonnières du type même de pensée qui a fondé la modernité sur le principe d'identité et son corrélat le principe du tiers exclu, mais au contraire d'un dépassement de ce type de pensée, nous permettant de concevoir que les deux propositions sont compossibles, c'est-à-dire que bien que contradictoires, elles sont vraies toutes les deux. Cela relève du tétralemme, mais pas seulement et pas n'importe comment. Il y a du pain sur la planche pour qu'on arrive à penser comme ça, mais un livre comme celui du philosophe japonais YAMAUCHI Tokuryû (1890-1982) Logos et lemme. Pensée occidentale, pensée orientale (CNRS, 2020 éd. or. 1974) peut y aider.


 Eric Dacheux 18 janvier 2021

Deux citations
a) Kant Observations sur le sentiment du beau et du sublime (Flammarion, 1990)
"Les nègres d'Afrique n'ont reçu aucun sentiment qui s'élève au dessus de la niaiserie [...]Parmi les centaines de millions qui ont été chassés de leur propre pays vers d'autres régions, bien que beaucoup d'entre eux aient été mis en liberté, on ne pourrait pas en trouver un seul qui soit en art, soit en science, soit dans une autre discipline célèbre, ai produit quelque chose de grand".
b) Montesquieu, l'esprit des lois (la pléiade, 1951)
"Les Carthaginois pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendants, leurs avaient défendu, sous peine de la vie, de planter, de semer, et de ne rien faire de semblable il leur envoyaient d'Afrique des vivres. Nous sommes parvenus au même point sans faire des lois si dures. Nos colonies des îles Antilles sont admirables".
Je suis tombé par hasard sur deux écrits de personnes clefs des Lumières. Certes, il faut replacer leurs propos dans le contexte de l'époque, mais tout de même, on peut comprendre que les penseurs décoloniaux, qui ont lu ces textes, proposent de dépasser (et non de rejeter) les Lumières, tant les penseurs des Lumières (Condorcet mis à part) ont écrits des choses racistes. Il y a bien continuité entre colonialisme, esclavagisme et les Lumières comme d'ailleurs le rappelle le livre de Laurent Estève :  Montesquieu, Rousseau, Diderot, du genre humain au bois d'ébène».

Vive le pluriversalisme qui est un universel pensé avec (la dignité humaine est un droit inaliénable) et qui dépasse les Lumières (pour tous et non pas uniquement pour ceux qui ont la même couleur de peau ou la même rationalité).
Merci pour cette construction rationnelle de nos désaccords qui permet à chacun d'affermir son propos tout en comprenant mieux les arguments de l'autre

Réponse de Maurice Merchier 19 janvier 2021

Merci Eric pour cet échange qui est l’occasion de l’approfondissement de mes propres réflexions sur ce sujet, dont je ne suis guère spécialiste.
Replacer ces textes dans le contexte de leur époque, dites-vous. Mais vous n’appliquez pas ce sage précepte !
En effet on peut qualifier la suite de votre raisonnement d’anachronique, puisque vous affirmez encore la .«continuité entre colonialisme, esclavagisme et les Lumières », à l’aune des valeurs d’aujourd’hui.
La représentation du monde, que je qualifierais « d’archaïque » a dominé jusque tard dans le XXème siècle. Comment la synthétiser ?
Elle est basée sur un modèle de développement pensé comme incontournable, dans l’histoire. On enseignait en sciences économiques et sociales, dans les années 1970, « les étapes de la croissance économique » de WW Rostow, sans états d’âme, tant cette idée était (encore) admise qu’il y avait des stades du développement économique (même pas distingué de la « croissance ») par lesquels devaient passer nécessairement tous les pays du monde : révolution agricole, démarrage de l’industrie, etc…
A cette aune là, on qualifiait les pays du « tiers monde » (tout ce qui n’était pas encore au stade industriel) en fonction de leur degré d’avancement sur ce chemin balisé ils étaient donc « en voie de développement » et même, en remontant encore les trente glorieuses, « sous-développés ».
Très logiquement, ce retard dans le développement était lié à un sous développement « culturel », et il n’y avait qu’un pas à franchir (en remontant le temps) pour que cela soit lié à une inégalité entre « races » (concept que l’on commençait à peine à remettre en cause). « Tintin au Congo » n’avait rien de scandaleux à l’époque !
A fortiori, au XIXème, lors de la deuxième vague de la colonisation, et plus encore, à l’époque des Lumières, cette représentation archaïque était de l’ordre de l’évidence. Mais peut-on pour autant lier de façon structurelle ce courant de pensée à l’esclavagisme et au colonialisme ?
Je crois que c’est ignorer la façon dont s’opèrent les progrès de la connaissance, et, plus globalement, les progrès de civilisation.
La philosophie des Lumières, même à l’intérieur de ce paradigme, par sa foi dans la raison et dans l’idée de progrès, par sa remise en cause d’une pensée religieuse dogmatique, a stimulé toutes les sciences, et notamment ce qu’on qualifiera plus tard de « sciences humaines », ou « sciences sociales ». Condorcet est en effet, une charnière déterminante de ce point de vue. Parmi ces disciplines, l’ethnologie, au XXème siècle, avec Levi-Strauss a amené à remettre en cause, et à dépasser cette représentation archaïque du monde qui venait de l’histoire.
Autrement dit, la vraie « continuité » dans laquelle s’inscrivent Les Lumières est celle des progrès de la pensée, qui vont permettre de briser la coquille idéologique dans laquelle ils se sont amorcés.
De la même façon que la pensée Grecque sous l’antiquité, malgré la pratique, là aussi « évidente » de l’esclavage a permis le développement de la pensée rationnelle, de l’idée d’égalité, et a pu être le berceau de la démocratie.
De la même façon que cette démocratie a pu se développer partout, accompagnant, comme l’a montré Tocqueville, la passion pour l’égalité, dans un contexte de domination masculine, considérée longtemps comme « naturelle », jusqu’à ce que sa propre logique amène à remettre en cause (tardivement, certes) cette domination, et donc à permettre aux femmes de prendre leur place dans la vie politique.
Il ne faut pas enfermer le mouvement de la pensée dans ses erreurs originelles. Par la force de leur courant, les fleuves finissent par élargir les rives qui les enserrent.
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01/10/2017

Dialogue sur la laïcité, à propos de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Répondant à l’invitation de Guy Roustang, Marc Durand et Maurice Merchier ont dialogué par écrit à propos des articles de Tocqueville et d’ Abdennour Bidar..

-MD : Sur Abdennour  Bidar, il me semble que je suis au clair. Pour le texte de Tocqueville, d'une part je suis assez critique mais par ailleurs je me rends compte qu'il faudrait aller beaucoup plus loin.

-MM : Par rapport au texte que j'ai proposé de Tocqueville, je n'ai a priori aucune réserve. Et il me semble que les arguments qu'il expose sont très forts et - d'une façon qui sera peu suivie - c'est du point de vue de l'intérêt de la religion qu'il se place, plutôt que de celui de la société ou de l'Etat.... Mais je suis tout disposé à lire vos objections... J'ai davantage de réserves vis-à-vis du texte d’ Abdennour Bidar. Dans une première lecture, je l'ai trouvé roboratif du fait de la condamnation radicale du fondamentalisme qu'il implique. Et cette qualité persiste à mes yeux. Mais si on se place d'un point de vue plus général, en gommant la question de l'Islamisme, et en se plaçant du  point de vue de n'importe quelle religion, il me pose davantage problème. La position qu'il prend me rappelle tout simplement les analyses de Weber sur l'éthique protestante, c'est-à-dire le fait pour les individus de se construire eux-mêmes leur religion, indépendamment des dogmes ou de  l'intermédiation d'un clergé. Or, l'histoire a montré, et Marcel Gauchet théorisé (le désenchantement du monde) que cela débouchait sur la sortie de la religion, et surtout sur l'individualisme possessif, c'est-à-dire au bout du compte au capitalisme dans lequel nous pataugeons depuis plusieurs générations. En d'autres termes, peut-on faire de la religion une affaire purement personnelle ? La religion n'est-elle pas par définition une aventure collective ? Peut-on l'émanciper de la notion de communauté ? Je pense qu'on ne peut pas penser en profondeur la question de la laïcité sans avoir à l'esprit des réponses à ces questions....

-MD :  Je relis le texte de Bidar. Nous sommes bien tous d'accord que sa critique du fondamentalisme religieux est nécessaire. Mais il va plus loin lorsqu'il prône la liberté absolue devant les dogmes et propose ainsi de se faire sa propre religion. Je pense que sous-jacente est l'idée que l'on se fait de ce qu'est une religion avec la question récurrente foi vs religion. Il me semble qu'une religion est le regroupement d'un certain nombre de fidèles qui sont d'accord sur des fondements et désirent mettre leur foi en acte en relation les uns avec les autres, que ce soit l'action humaine ou l'expression de leur relation à Dieu. La religion a donc obligatoirement une dimension collective, et si elle ne dispense pas d'avoir une pensée et une recherche personnelle, elle exige de la confronter à la pensée des autres. A la limite le mystique pur sort de la religion, ce qui n'abaisse pas sa foi. Si l'on est d'accord là-dessus, autant les oukases des autorités ne sont pas acceptables, autant la liberté de chacun n'est pas de l'ordre de c'est mon choix. Les dogmes (pour parler comme tout le monde, il faudrait encore définir ce qu'est un dogme, il y en a très peu) sont le résultat d'une recherche de nos ancêtres et sont ainsi un substrat sur lequel nous asseyons nos recherches. Nous ne faisons pas table rase de la pensée antérieure et les autorités ont raison de nous rappeler cette pensée. Notre liberté de pensée est totale, y compris pour s'opposer à certaines vérités, mais c'est bien dans le fil d'une tradition que nous réfléchissons. Et cette opposition à des vérités, si elle advient, doit être confrontée à la pensée ou l'expérience des autres adeptes de notre religion. Ce qui est condamnable est l'interdiction de penser, directe ou plus souvent insidieuse, comme dit Bidar il y a tous ceux qui croient être libres alors qu'on a enfermé leur pensée dans un carcan. L'autorité a pour rôle de rappeler le point où en est arrivée la religion et ce qu'elle croit à présent, mais sans fermer la recherche ou la discussion. Il faudrait reprendre la critique de la notion de sacré (J. Ellul a écrit des choses intéressantes là-dessus) : l'homme s'est donné du sacré qui fait des tabous et interdit de penser. Le sacré est au service du pouvoir. Reste aussi toujours derrière cela la liberté absolue de quitter la religion (ce qui ne signifie pas toujours de renoncer à la foi) lorsque notre recherche nous met en opposition frontale avec le fondement de ce que croient les autres adeptes. On peut ne plus croire à la Résurrection, mais alors on sort du christianisme, ce qui ne signifie pas qu'on perde notre relation de foi avec Dieu. Mais en restant dans le christianisme, on peut débattre avec les autres, étudier les Pères pour éclairer ce que signifie le concept de Résurrection et arriver à un accord minimal qui permet encore de célébrer ensemble. Bref je défends comme Bidar la liberté absolue de m'opposer à ce que prône ma religion, mais en étant cohérent et en la quittant, et la liberté absolue de réfléchir en m'appuyant sur toute une tradition et en débattant avec les autres pour éclairer ce que prône la religion, voire le modifier ou le contrer. Le texte de Tocqueville est un plaidoyer pour la laïcité plein de bon sens. Par essence la religion devrait s'adresser à tous les hommes et donc éviter de se faire prendre par tel ou tel parti (politique ou autre). Mais ses considérations sur la religion me laissent perplexe et tout n'est vraiment pas clair pour moi. La religion serait au cœur de tout homme parce que les hommes ont besoin d'espérer un avenir meilleur. Oui, mais est-ce cela la religion qui nous intéresse? Je parlerais plutôt du sentiment religieux, pas loin de l'illusion bienfaitrice. Devant le drame humain l'homme s'invente un salut dans l'au-delà. Justement les Lumières se sont attaqué à ce type de croyance qu'elles ont taxée d'obscurantiste. La religion ainsi définie, si elle a apaisé les hommes, a permis aussi aux puissants de les dominer car l'avenir radieux étant promis, ce qui se passait sur terre n'avait plus beaucoup d'importance. On comprend les fureurs d'un Voltaire ou d'un Diderot. Que la religion s'éloigne des pouvoirs en place pour garder son universalité, c'est bien, mais très utilitariste. Il y a bien d'autres motifs de laïcité, entre autres l'illégitimité d'imposer des lois qui sont issues de ce que nous croyons mais qui n'est pas partagé par les autres (j'insiste sur le mot imposer). Les lois doivent être fondées sur l'accord général d'une société sur ses valeurs, sa conception de l'homme. Elles sont alors résultat de compromis divers, mais ne peuvent pas l'être d'oukases brandis au nom d'un Dieu qui se trouve dans l'au-delà. On pourrait égrener d'autres motifs. Du côté de la foi, je suis aussi gêné par le discours de Tocqueville. La foi doit être incarnée, la religion ne nous éloigne pas de ce qui se passe sur terre, elle ne peut pas l'ignorer (vous êtes le sel de la terre, pas du ciel!). Donc si la religion doit renoncer au pouvoir, et c'est un grand progrès quand cela se passe, elle doit en même temps se préoccuper de tout ce qui est terrestre. Nous ne connaissons d'ailleurs Dieu qu'à travers l'expérience humaine, par des témoins humains. La pureté de la religion décrite dans le texte est une pureté sans bras. La religion ne doit avoir aucun pouvoir terrestre, mais les hommes, animés par leur foi, doivent totalement s'engager et en ce sens la religion pourrait avoir un grand pouvoir : si tous les hommes s'aimaient comme le Christ le demande, la face de la terre en serait changée, mais ce n'est donc pas du même pouvoir qu'on parle. Je pense cette question très difficile : nous ne savons pas ce que notre religion personnelle, notre foi intime, dirige dans nos engagements de tous les jours. D'ordinaire nous n'agissons pas au nom de notre foi, mais elle est pourtant bien présente dans toutes nos actions, elle fait partie de nous, tout comme notre réflexion. Finalement, tout-à-fait d'accord sur la nécessaire séparation de l’Église et de l’État, sur la laïcité qui ôte tout pouvoir aux Églises dans la société. Mais en parallèle nécessité d'un engagement total des adeptes des religions dans le monde : ils travaillent à le transformer sans renoncer à leur foi, elle doit être présente à toute leur action.

-MM : Je constate un très large accord sur le texte de Bidar. Il faut en effet insister que dans tous les cas de figure,  l’apostasie doit être une liberté totale. C’est une condition nécessaire de toute forme de laïcité. Et évidemment de sortir ou non de la foi, qui est une prérogative individuelle (sortant donc du champ de la laïcité, qui – j’y insiste car je constate souvent des approches erronées – est un principe d’organisation collective, une manière de vivre ensemble, et non une posture individuelle.) Par contre, il y a un point sur lequel le texte de Bidar m’a surpris, mais sur lequel vous allez encore plus loin, et donc sur lequel je suis en désaccord assez radical avec vous, c’est la question du sacré. L’affirmer comme vous le faites qu’il est « au service du pouvoir » me paraît adopter implicitement une définition très réductrice du sacré. Précision préalable (mais indispensable) : le sacré ne se confond pas avec la religion, il en déborde historiquement, socialement, politiquement…. (et donc lui aussi sort du champ de la laïcité). Le sacré n’interdit pas de penser, car il n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de celui du cœur, de la partie émotive du consensus social  ce sur quoi on se rassemble (et qui – oui  - génère des interdits parce qu’il pose des valeurs dépassant celles de l’individu). Ce n’est pas (toujours) le pouvoir qui fabrique le sacré, mais la société, par son histoire, par ses activités collectives, qui le génère. Le sacré ne vient pas forcément « d’en haut », il peut venir « d’en bas » (il y a beaucoup de sacré dans les traditions ouvrières, comme dans les traditions paysannes…). Bref… il me faudrait des pages pour approfondir. Je dirais simplement qu’on peut concevoir une société sans religion  mais jamais une société ne « tiendra » sans sacré… Pour Tocqueville… je suis aussi plutôt d’accord. C’est vrai que son approche est utilitariste (et c’est le cas de beaucoup d’autres analyses de Tocqueville). Mais il ne faut pas lui faire dire plus que ce qu’il dit. Il ne parle que de cette « utilité » sociale de la religion, sans chercher à disséquer les ressorts de la foi individuelle, qu’il ne fait qu’effleurer (avec ce refus de la finitude…). Je ne crois pas non plus qu’il préconise qu’elle se détache des objectifs terrestres  mais qu’elle doit se détacher des objectifs politiques, éphémères….  Et à l’époque des fondamentalismes que nous vivons, il me semble que ce message est essentiel. Les considérations de la fin de votre texte sont très profondes. (et débordent manifestement de la question du commentaire de Tocqueville). Est-ce que la foi oriente l’action du croyant, même à son insu ? Peut-être. Mais je revendique alors la possibilité que d’autres forces que la religion peuvent orienter le non croyant (que je suis !) dans le même sens… Et que de la même façon, ces forces restent – au moins en partie – mystérieuses….

-MD : Sur le sacré je ne m'oppose pas tellement à vous, et je suis d'accord pour dire qu'il n'y a pas de société sans sacré, et que ce n'est pas le pouvoir qui le génère d'habitude. Mais je pense que le pouvoir l'utilise à son service, et j'ai aussi bien peur qu'il (le sacré) interdise souvent de penser. L'intouchable devient l'indiscutable... Enfin bien d'accord avec vous, si la foi oriente l'action du croyant, le non-croyant lui aussi est inspiré par d'autres forces (je ne trouve pas d'autre mot, mais il ne me convient pas vraiment) et croyants et non-croyants peuvent aller dans le même sens, j'en fais l'expérience tous les jours dans mon action. Je me sens en phase avec les incroyants que je côtoie souvent bien mieux qu'avec les croyants!!!

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15/11/2023

Échanges paysans : dynamiques de circuits-courts locales et translocales

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette

Cet article fait état des progrès réalisés depuis l’article de Benoit Roustang «Relocalisation en Hautes Alpes;» paru dans l’ECCAP en 2017.


Dix ans après les premières livraisons, en octobre 2013, la plateforme de circuits courts Échanges paysans (EP05), à Gap a «bien grandi», dans tous les sens du terme : des clients professionnels, cantines scolaires, hébergements touristiques, qui se sont multipliés et des producteurs plus nombreux également. Les flux représenteront en 2023, 240 tonnes de fruits, légumes, produits laitiers, viandes, épicerie, issus de l'agriculture locale pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros. A noter que depuis le départ, cette démarche de circuits courts s'est associée avec le partenaire national Biocoop restauration pour proposer aux restaurateurs, des gammes 100% AB complémentaires. Le fonctionnement s'est structuré grâce à une équipe de 9 salariés. Et le modèle économique est sain, puisque l'entreprise dégage un petit résultat positif, hors subvention, chaque année. L'intégration de nouveaux producteurs s'est poursuivie avec deux engagements éthiques forts : matières premières issues de l'agriculture locale et juste rémunération des paysans, y compris dans les situations de transformation par des artisans, fromagers, bouchers.

Avec le recul, nous pouvons témoigner que le chemin pour lancer et pérenniser cette démarche était étroit mais qu'elle répond à de réels besoins du territoire : soutien aux agriculteurs et filières, environnement, emploi...

Illustrations de notre contribution au changement de cap

L'illustration qui vient en premier pour montrer la contribution aux enjeux du territoire, est celle de la filière lait. Le bassin de production du lait de vache régional est concentré dans nos vallées de montagnes, à commencer par la vallée du Champsaur, point de départ d'Échanges paysans. A sa création, le collectif avait compris que la consommation locale et régionale pouvait soutenir cette filière, qui vivait en plein paradoxe : des conditions de production contraintes par l'altitude et des éleveurs dépendant de collecteurs industriels nationaux imposant une rémunération du lait, très insuffisante. Échanges paysans s'est donc engagé dans la commercialisation des fromages et yaourts locaux vers les cantines scolaires, qui étaient peu touchées, alors. En 2023, c'est plus de 400 000€ qui sont réalisées sur cette famille de produits. En sélectionnant les fromageries, qui par leur transformation locale apportaient une meilleure rémunération aux éleveurs, une forme de partage de la valeur ajoutée, EP05 s'est inscrit dans une dynamique vertueuse. Cette vague de relocalisation de la filière, a d'ailleurs été bien au-delà de nos espérances. Car le mouvement profond de renouveau de l'intérêt des consommateurs pour les produits locaux a été général et s'est appliqué dans les points de vente des fromageries, dans les grandes surfaces, les marchés, les magasins de producteurs... Sur une filière dont la production est très largement inférieure à la consommation régionale, l'effet est marquant et a permis une complète recomposition : la totalité du lait est désormais transformé localement et bénéficie d'une rémunération améliorée. EP05 aura été un des précurseurs dans cette perception de l'opportunité et un des acteurs de sa mise en œuvre.

Pour servir cette « mission », le collectif Échanges paysans a eu une approche ouverte et maligne des différentes échelles du territoire: vallées, départements, région. Dans un monde imprégné de compétition, où les politiques des collectivités s'arrêtent souvent à des frontières administratives, nous avons réuni les acteurs des vallées du Queyras, Champsaur ou Ubaye et travaillé en coopération avec des partenaires commerciaux régionaux. Cette logique s'est imposée pour des aspects commerciaux et logistiques de proximité. C'est avec la Plate-forme Paysanne Locale de Marseille, qui alimente des épiceries paysannes et restaurants de la métropole, que nous avons démarré ce genre de partenariat. Mêmes valeurs dans nos deux collectifs, nous pouvions naturellement articuler nos circuits courts, sans sur-marger, sans rapport de force. Cette logique de commerce coopératif s'est encore déployée lors de la création de la plateforme régionale 100% AB, Manger Bio en Provence. Pour accélérer la valorisation des productions AB, maîtrisée par les producteurs, nous avons cofondé cette nouvelle organisation qui réunit le panier régional Bio (fruits, légumes, fromages, viandes...) et le valorise auprès des grands acteurs de la restauration collective régionale : villes, sociétés de restauration. En contribuant à cette création, nous avons à la fois augmenté nos débouchés, démultiplié la relocalisation, poussé les liens solidaires entre filières et territoires régionaux. Alors que, à priori, cette initiative pouvait apparaître comme concurrente.

Parmi les autres grandes étapes récentes d’Échanges paysans, il y a eu la transformation en SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) en décembre 2021. Prévue depuis le départ, elle a permis une véritable appropriation de la coopérative par les producteurs qui sont détenteurs de la plus grande partie des parts sociales. Fortement soutenu par des citoyens depuis le départ, EP05 dispose maintenant d'une gouvernance plus «mature» réunissant un collège producteurs (40% des votes), un collèges partenaires (20%), un collège client (20%) et un collège salariés (20%). Ce passage a été incontestablement réussi.

Perspectives

Il subsiste, de mon point de vue, un manque sur une réflexion collective renouvelée du projet coopératif, ses valeurs, son projet politique. D'un côté les membres du collectif ont évolué, nouveaux producteurs, nouveaux salariés, même si le noyau initial subsiste, et d'autre part l'environnement extraordinairement chaotique de notre société actuelle. Tous deux nous imposent de revisiter les enjeux et notre stratégie. C'est d'autant plus vrai pour une structure commerciale dont le développement ou la gestion pourraient facilement prendre le pas sur le sens commun du projet. Pour maintenir notre identité, et même nos atouts commerciaux, nous devons conserver la logique d'un commerce qui est au service du territoire et qui n’est pas une fin en soi. Cela passe par le maintien d'une forte proximité avec les producteurs et la compréhension des enjeux agricoles et alimentaires du territoire. On peut rester confiant dans la capacité du collectif dans sa diversité à s'engager sur ce chantier nécessaire. Il pourrait probablement être enrichi par des échanges avec des partenaires locaux, à commencer par les acteurs publics ou le réseau de l'ESS local, dont nous sommes très proches. D'ailleurs avec eux, nous avons ouvert depuis le Covid en 2020, un nouvel axe de travail en fournissant les associations d'aide alimentaire. D'autres perspectives nous attendent aussi dans les Alpes-de-Haute-Provence, où nous étendons nos actions.

Depuis la création d’Échanges paysans notre intention de « médiation commerciale d’intérêt territorial » a rencontré la question des Communs. Même modestement ces allers retours avec la recherche stimulent nos réflexions.


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28/01/2017

Ecole - Une idée folle, un film de Judith Grumbach

  • ECCAP
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
« Une idée folle » c’est celle d’une école qui permettrait de former des adultes capables de s’épanouir dans un XXIe siècle de changement global, et d’être les acteurs de ce changement. En matière d’éducation, il n’existe pas de « martingale pédagogique », même si les médias braquent parfois leurs projecteurs sur tel ou tel pédagogue qui l’affirme. Par contre, les salles de classe fourmillent de pratiques originales, nées des nécessités du terrain, qui transforment la scolarité de certains enfants. Elles perdurent à bas bruit, connues seulement de quelques initiés. Comme le colibri du conte, elles font leur part dans la transformation de l’école. L’association Ashoka en connaît quelques unes et a demandé à Judith Grumbach de réaliser des clips de 3 minutes dans quelques écoles et collèges repérés pour leurs pratiques originales (« changemaker schools ») : c’est finalement un long métrage émerveillé qu’elle leur consacre, entremêlant parole d’adultes et d’enfants de tous les âges. Qu’ont-elles d’extraordinaires ces écoles ? Rien qui soit franchement visible à l’œil nu (hormis cette école bretonne à l’architecture de rêve*) : un professeur et des élèves, une salle de classe…. Mais quand la caméra s’attache aux regards et aux gestes on comprend que c’est dans la philosophie des enseignants que réside l’essentiel. Pour chacun des professeurs et des chercheurs qui témoignent dans ce film, le rôle de l’école est bien de développer chez l’enfant des valeurs et surtout de les incarner : coopération, curiosité, créativité, confiance en soi… Car oui, on peut allier bienveillance et exigence dans les apprentissages. Oui, on peut diversifier les pratiques à tous les niveaux. Non, l’école ne peut plus, comme au XIXe siècle, être sanctuarisée et refermée sur elle même en dehors de tout ancrage géographique et social. À voir ces bouilles d’enfants heureux à l’école, on rêve que tous les enfants de France puissent profiter d’une scolarité aussi épanouissante, ce qui est loin d’être le cas, au vu du nombre encore trop élevé de décrocheurs. Comment multiplier les colibris ? Comment mobiliser les collectivités territoriales, les institutions, les équipes pédagogiques ? Le film pose plus de questions qu’il n’en solutionne, même si on ressort de la projection un peu plus optimiste qu’on y est entré. « Une idée folle », un long métrage réalisé par Judith Grumbach et produit par la fondation Ashoka**. Pas de sortie en salle prévue mais il est possible de contacter Ashoka pour organiser des projections dans ou en dehors d’un cadre scolaire (1).

Notes

1- On peut éEcouter en replay dans le 6/9 de France Inter le 12 mars 2017, l’interview de Judith Grumbach sur son film à 7 heures 22, à la 82ème minute de l’émission : quel rôle pour l’école du  XXIème siècle ?

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02/03/2018

Empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey.

  • ECCAP
Je ne sais pas
Voici l’explication que nous en donne WWF/Marin Harvey. L’empreinte écologique est un outil développé par le Global Footprint Network qui permet de mesurer la pression qu'exerce l'homme sur la nature. L'empreinte écologique mesure la quantité de surface terrestre bioproductive nécessaire pour produire les biens et services que nous consommons et absorber les déchets que nous produisons. Imaginez que vous êtes un Robinson Crusöé isolé sur une île déserte : quelle devrait être la taille de votre île (terre, lagon et mer accessible compris) pour vous permettre de vivre en autarcie de façon durable et répondre à vos besoins en nourriture, chauffage, matériaux de construction, air pur, eau potable, absorption de déchets ? Cette surface représente l'empreinte écologique de notre Robinson Crusoé. On comprend intuitivement que si le mode de vie de notre naufragé exerce une pression trop forte sur son île (s'il fait par exemple des grands feux de camp tous les soirs pour tromper sa solitude), c'est-à-dire si son empreinte écologique est supérieure à la taille de son île, sa survie risque d'être compromise à plus ou moins long terme... Grâce à cet outil, nous sommes capables de quantifier la durabilité : nous pouvons évaluer la quantité existante de sols et d’espaces marins « bio-productifs » sur la Terre (la superficie capable de nous fournir en nourriture, carburant ou poisson, par exemple), et par conséquent calculer ce que serait un « juste partage » des ressources pour chaque être humain. Nous sommes également capables de calculer grâce à cet outil la quantité de ressources naturelles consommée par différents pays, personnes ou entreprise, et ainsi évaluer si leur consommation rentre à l’intérieur de ce juste partage. Il y a environ 12 milliards d’hectares de sols et d’espaces marins bio-productifs – ce qui correspond environ à une allocation de 2 hectares par être humain. Pourtant, le mode de vie d’un Américain moyen requiert environ 10 hectares bio-productifs. En d’autres mots, si chacun avait le même mode de vie qu’un Américain moyen, la population mondiale aurait besoin de 5 planètes bio-productives afin de nourrir, habiller et héberger chacun d’entre nous. Extrait de l’intervention d’Alain Baraton le 16 décembre 2017 sur France Inter. L’humanité vit actuellement au- dessus de ses moyens et la situation s’aggrave. « En 1971, par exemple il fallait attendre le 23 décembre pour atteindre la date symbolique du dépassement des ressources. Vingt ans plus tard c’est deux mois plus tôt dans l’année, c’est le 13 octobre que l’on va atteindre ce seuil dramatique. Et aujourd’hui le dépassement débute dès les premiers jours du mois d’août. Vous vous rendez compte que quand on arrive au 7, 8 août cela veut dire que la planète a déjà consommé ce qu’elle aurait dû consommer sur 12 mois. Question : Et cette empreinte écologique, diffère-t-elle selon les pays et les continents ? Oui bien sûr. En Afrique les spécialistes estiment qu’une personne (c’est une moyenne) utilise pour vivre un peu plus d’un hectare … sachant toutefois qu’un pays comme le Burundi n’emploie que 0,63 hectare. En Asie il est consommé en moyenne 2,2 hectares par personne, mais la situation évolue rapidement et dramatiquement.
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Empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey.

Auteur
  • ECCAP
Introduction synthétique Voici l’explication que nous en donne WWF/Marin Harvey. L’empreinte écologique est un outil développé par le Global Footprint Network qui permet de mesurer la pression qu'exerce l'homme sur la nature. L'empreinte écologique mesure la quantité de surface terrestre bioproductive nécessaire pour produire les biens et services que nous consommons et absorber les déchets que nous produisons. Imaginez que vous êtes un Robinson Crusöé isolé sur une île déserte : quelle devrait être la taille de votre île (terre, lagon et mer accessible compris) pour vous permettre de vivre en autarcie de façon durable et répondre à vos besoins en nourriture, chauffage, matériaux de construction, air pur, eau potable, absorption de déchets ? Cette surface représente l'empreinte écologique de notre Robinson Crusoé. On comprend intuitivement que si le mode de vie de notre naufragé exerce une pression trop forte sur son île (s'il fait par exemple des grands feux de camp tous les soirs pour tromper sa solitude), c'est-à-dire si son empreinte écologique est supérieure à la taille de son île, sa survie risque d'être compromise à plus ou moins long terme... Grâce à cet outil, nous sommes capables de quantifier la durabilité : nous pouvons évaluer la quantité existante de sols et d’espaces marins « bio-productifs » sur la Terre (la superficie capable de nous fournir en nourriture, carburant ou poisson, par exemple), et par conséquent calculer ce que serait un « juste partage » des ressources pour chaque être humain. Nous sommes également capables de calculer grâce à cet outil la quantité de ressources naturelles consommée par différents pays, personnes ou entreprise, et ainsi évaluer si leur consommation rentre à l’intérieur de ce juste partage. Il y a environ 12 milliards d’hectares de sols et d’espaces marins bio-productifs – ce qui correspond environ à une allocation de 2 hectares par être humain. Pourtant, le mode de vie d’un Américain moyen requiert environ 10 hectares bio-productifs. En d’autres mots, si chacun avait le même mode de vie qu’un Américain moyen, la population mondiale aurait besoin de 5 planètes bio-productives afin de nourrir, habiller et héberger chacun d’entre nous. Extrait de l’intervention d’Alain Baraton le 16 décembre 2017 sur France Inter. L’humanité vit actuellement au- dessus de ses moyens et la situation s’aggrave. « En 1971, par exemple il fallait attendre le 23 décembre pour atteindre la date symbolique du dépassement des ressources. Vingt ans plus tard c’est deux mois plus tôt dans l’année, c’est le 13 octobre que l’on va atteindre ce seuil dramatique. Et aujourd’hui le dépassement débute dès les premiers jours du mois d’août. Vous vous rendez compte que quand on arrive au 7, 8 août cela veut dire que la planète a déjà consommé ce qu’elle aurait dû consommer sur 12 mois. Question : Et cette empreinte écologique, diffère-t-elle selon les pays et les continents ? Oui bien sûr. En Afrique les spécialistes estiment qu’une personne (c’est une moyenne) utilise pour vivre un peu plus d’un hectare … sachant toutefois qu’un pays comme le Burundi n’emploie que 0,63 hectare. En Asie il est consommé en moyenne 2,2 hectares par personne, mais la situation évolue rapidement et dramatiquement.
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28/01/2017

Enseignement de l’histoire: interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora,

  • ECCAP
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora, historien, directeur des sept volumes Les Lieux de mémoire. Interview parue dans le JDD du 3 mai 2015.

Les nouveaux programmes d'histoire soulèvent des polémiques. Y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?

Ces programmes portent à l'évidence la marque de l'époque : une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’I’islam, aux traites négrières, à l'esclavage et qui tend à réinterpréter l'ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. Faire de l'humanisme et des Lumières un thème facultatif, alors qu'il est central, est à cet égard très significatif. Du coup, les critiques les plus violentes viennent des tenants de ce que l'on appelle le « roman national ». Et pourtant le récit historique, presque mythologique, destiné à former naguère des citoyens et des soldats ne tient plus.

La ministre traite les détracteurs de « pseudo-intellectuels »... Je lui laisse la responsabilité de pareilles expressions.

 Certains estiment que les nouveaux programmes privilégient l'étude de l'islam - obligatoire en cinquième- au détriment du christianisme...

Ces reproches sont abusifs. Les élèves apprennent chronologiquement le judaïsme et le christianisme en sixième, en étudiant l'Antiquité. Et ils enchaînent avec l'islam et le début du Moyen Âge en cinquième. La place des différentes religions ne change pas par rapport à 2008. Ce que je reproche aux nouveaux programmes est bien plus grave...

Que reprochez-vous à ces programmes ?

L'ensemble manque de cohérence. Il aurait fallu une déclaration d'orientation intellectuelle et politique nette et claire. Les programmes ont une bonne inspiration : le retour à la chronologie, mais à l'intérieur d'une mosaïque de thèmes, qui ne forment pas une unité dynamique. Je ne jette pas la pierre au Conseil supérieur des programmes. Cette absence d'orientation reflète la crise identitaire que traverse la France, une des plus graves de son histoire. C'est l'expression d'une France fatiguée d'être elle-même, d'un pays qui ne sait pas trop où il va et ne sait donc pas dire d'où il vient.

Que proposez-vous ?

Je proposerais une orientation claire : expliquer ce que la France a apporté à l'Europe et au monde et, inversement, ce qu'elle a reçu de l'Europe et du monde. Le cadre chronologique pourrait reprendre les identités françaises successives : féodale, royale, monarchique, révolutionnaire, nationale, républicaine, et aujourd'hui démocratique. On mettrait l'accent sur ce que notre pays a apporté de singulier au reste du monde : par exemple les cathédrales, l'élan chrétien, ensuite et surtout le modèle de l'Etat-nation, l'absolutisme monarchique dans ce qu'il a de glorieux - Versailles, le Roi-Soleil... - et de niveleur pour les minorités nationales, les Lumières, la langue française qui a régné sur l'Europe du XVIII' siècle, les droits de l'homme, l'expérience révolutionnaire dans ce qu'elle a de positif et de négatif, une littérature extraordinaire, l'expérience coloniale avec ce qu'elle a pu également apporter au monde, y compris des armes pour s'affranchir...

Si des sujets comme « Sociétés et cultures au temps des Lumières » ou « Une société rurale encadrée par l'Église » restent facultatifs, ne risque-t-on pas de mettre à mal l'unité de l’enseignement ?

La vraie unité à trouver me paraît plutôt d'articuler la France avec l'Amérique, l'Afrique, la Chine... Laisser une certaine liberté aux professeurs est une bonne chose, à condition qu'elle ne veuille pas dire : en fonction de vos partis pris, politiques et idéologiques, faites ce que vous voulez. À quoi sert l’histoire ? Elle doit être à la fois utile et plaisante. Utile parce qu'elle permet, de nous définir à partir de ce que nous ne sommes plus. Plaisante parce qu’elle doit être incarnée, aussi vivante que possible. L’histoire est au collectif ce que la mémoire est à l’individu. Si vous perdez la mémoire, vous perdez vos repères…

Si vous deviez retenir cinq thèmes à enseigner en histoire au collège…

Je déclinerais le thème de la continuité et de la rupture. La France est le plus ancien Etat-nation du monde : qu’est-ce que cela veut dire ? Dans cette continuité, notre pays a connu de grandes ruptures : royauté absolue, révolution française. La plus grande est celle que la France a connu dans les années 1970 et 1980 et qui l’a fait passer d’un modèle de nation paysanne, chrétienne, étatiste, souveraine, à un autre qui se cherche dans la douleur. A cette métamorphose s’est ajoutée une immigration forte qui n’est pas l’élément principal de la crise, mais en est l’accélérateur.

En lisant l’ensemble des programmes, avez-vous d’autres inquiétudes ?

Pour le français. On a beaucoup moqué le jargon ridicule qui paraît inspirer ces nouveaux programmes. Cette question peut paraître marginale, elle est en fait centrale. Enseigner le français dans toutes les disciplines est excellent. Mais il faut en finir avec cette langue anémiée et caricaturale comme avec cet apprentissage du français tragiquement réduit à l’analyse textuelle, qui règnent depuis trente ans.

Certains déplorent que le programme de français ne fasse pas référence aux auteurs.

L'important n'est pas là. En réalité, pour l'étude du français, tout se joue avant le collège. Un enfant qui entre en sixième en disposant de 100 mots ou de 1.000 a déjà son avenir scolaire, social et intellectuel plié.

Que pensez-vous de la réforme du collège qui donne plus de place à l'interdisciplinarité ?

À l'école primaire, les élèves ont en général un professeur. Quand ils arrivent en sixième, ils sont fortement dépaysés par la pluralité des disciplines. L'idée de créer des passerelles peut être bonne. Mais travailler ensemble est tellement contraire aux habitudes des professeurs…. Il faudra cinq ans pour y arriver. Croire que ces mesures s’appliqueront à la rentrée 2016 est utopique.

Des programmes sur trois ans, est-ce une bonne idée ?

Cette réforme, organisée par cycles de trois ans, peut dissimuler l'intention de faire disparaître les redoublements. Je suis contre cette suppression. Faire passer tout le monde d'une classe à l'autre me paraît très inquiétant car la sélection se fait en bout de course, et vous risquez de niveler par le bas. Il faut casser l'idéologie de l'égalité formelle, car elle accentue l'inégalité réelle.

Que pensez-vous du débat sur l'enseignement des langues anciennes ?

Je ne sais pas où en est le débat. Il me semble évident qu'il faut garder le latin et le grec en option pour ceux qui veulent les apprendre. Cela dit, je ne crois pas que l'enseignement du latin soit indispensable à l'intelligence de la langue française, d'autant plus qu'il repose sur la connaissance d'une grammaire désormais sacrifiée. S'il est indispensable de comprendre l'apport de l'Antiquité grecque et latine à la civilisation, on peut lire Homère ou L'Enéide en français. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les élèves de licence sachent lire Lucrèce et Tacite dans le texte. J'en suis un vivant exemple !

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12/09/2017

France d’en haut, France d’en bas. Selon Christophe Guilluy

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

Par ECC (GR) Septembre 2017  Christophe Guilluy a publié : « Le crépuscule de la France d’en haut » en septembre 2016, chez Flammarion. Deux autres livres l’ont précédé : « Fractures françaises » et « La France périphérique » (Champs 2013 et 2015). Dans son dernier livre, il reprend le concept de France périphérique, il explique pourquoi ses analyses sont souvent rejetées et enfin comment la domination de la France d’en haut est aujourd’hui fragilisée. Guilluy refuse de limiter la question sociale aux banlieues des grandes villes, ce qui ethnicise l’origine de nos difficultés, il prend en compte une fracture beaucoup plus large entre la France d’en haut et la France d’en bas qui comprend à la fois les pauvres (généralement définis en France comme ceux qui disposent d’un revenu inférieur à 60% du revenu médian) et les populations fragilisées par la mondialisation économique. « Piloté par une petite oligarchie (les riches, la banque) (note 1)le système capitaliste tient parce qu’il est soutenu par une importante classe supérieure et intellectuelle qui bénéficie des effets de la mondialisation et de la métropolisation. Ce sont ces catégories, cette nouvelle bourgeoisie (de droite comme de gauche), qui portent et soutiennent les choix économiques et sociaux de la classe dominante détentrice du capital économique et/ou culturel » (137).  Dans cette France d’en haut, on retrouve des gens de droite (Juppé à Bordeaux) ou de gauche (Collomb à Lyon) qui tiennent à l’occasion un langage critique de façade contre la finance.  Dans les partis politiques de gouvernement, d’avant la vague Macron, ceux qui auraient pu représenter les intérêts des classes populaires n’ont pas voix au chapitre. Les élus locaux conscients des difficultés sont sans pouvoir dans leur propre parti. C.Guilluy oppose les quinze métropoles principales dans lesquelles vit la France d’en haut, où se trouvent les emplois très qualifiées et d’avenir, à la France périphérique. On trouve 40% de la population française dans les premières et 60 % dans la seconde. Bien sûr il y a des catégories populaires et des pauvres dans les métropoles mais elles sont minoritaires.         

Les classes populaires pourtant majoritaires en France sont devenues minoritaires dans les métropoles car elles en ont été progressivement exclues par le prix des logements dans le parc privé.  « Les classes populaires ne vivent plus là où se créent l’emploi et la richesse mais dans une « France périphérique » de plus en plus fragile socialement » (45). Quand les villes étaient industrielles, les ouvriers et catégories modestes pouvaient se loger dans le parc privé. Aujourd’hui « le marché de l’emploi, tourné vers des secteurs demandeurs d’une main d’œuvre très qualifiée, n’a plus besoin des catégories modestes, sauf dans quelques secteurs des services, du BTP ou de la restauration » (36) ce qui justifie le maintien d’un parc de logements sociaux structurellement minoritaire dans les métropoles où se concentrent les immigrés peu qualifiés. « Ce parc de logements où se concentrent les flux migratoires est évité par les classes populaires traditionnelles » (39). Quand on parle de péri-urbain, il est important de distinguer un « périurbain choisi » peuplé de catégories supérieures (les Yvelines par exemple) et un « périurbain subi » où se concentrent des catégories modestes (en Seine et Marne). Les clivages sociaux entre la France d’en haut et les classes populaires s’accentuent du point de vue des revenus. Selon le « Rapport sur les inégalités 2015 » de l’Observatoire des inégalités, entre 2008 et 2012 les cadres supérieurs ont gagné 300 euros de revenus supplémentaires quand les ouvriers et employés en ont perdu 500, et depuis 2012 la situation s’est encore aggravée. De même les clivages s’accentuent en ce qui concerne la vulnérabilité au chômage qui touche les ouvriers et les employés beaucoup plus que les cadres. C.Guilluy parle de « guerre des représentations ». Dans sa polémique avec un journalise du Monde il reproche à celui-ci de « réaffirmer la représentation dominante qui divise la société française entre les populations exclues des banlieues des métropoles et les autres territoires (du périurbain au rural) peuplés d’une classe moyenne intégrée » (156), il critique le mythe d’une classe moyenne majoritaire repris « par l’ensemble des médias et la quasi-totalité du monde universitaire » (142)  En déguisant les classes supérieures en classe moyenne , on confond classes supérieures et classes populaires ce qui contribue « à l’invisibilité d’une majorité des classes populaires ».  Selon cette représentation, ce sont seulement les pauvres des quartiers populaires issus de l’immigration qui sont à l’écart des bénéfices de la mondialisation. « Cette représentation permet opportunément aux classes supérieures d’évacuer la question sociale au profit d’une question ethno-culturelle », comme si l’on voulait circonscrire la question sociale aux seules banlieues. « Inversement, la description d’une France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales où vit la majorité des classes populaires (donc de la population) rend visibles les perdants de la mondialisation » (143).

Il est intéressant de noter à cet égard que d’après l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée en 2016 par IPSOS, près de 60% des français considèrent la mondialisation comme une menace, alors que les classes supérieures concentrées dans les métropoles y voient une opportunité, c’est le cas de 62% des cadres, mais seulement de 24% des employés et de 36% des ouvriers. La France périphérique majoritaire existe bel et bien, même si l’on veut la faire disparaître des écrans radars pour camoufler l’échec du modèle économique de la mondialisation. Dans sa polémique avec des journalistes du Monde et de Libération, l’auteur souligne qu’il ne faut pas confondre « classes populaires » et « pauvres ». Les pauvres ne sont qu’une fraction des classes populaires dont beaucoup sont légèrement au-dessus du seuil de pauvreté, fragiles et pouvant basculer rapidement dans la pauvreté. L’indice de fragilité, qui a été conçu avec le géographe Christophe Noyé pour qualifier la fragilité sociale des territoires, est construit   à partir d’une série d’indicateurs concernant le rapport à l’emploi (chômage, CDD, intérim…), au logement (propriétaires occupants disposant de faibles moyens…), aux revenus. Pour C.Guilluy, la typologie de l’INSEE, qui divise le territoire entre zones urbaines et zones rurales, permet de représenter des densités de population mais pas de décrire une réalité sociale. « Tous deux « urbains », le bobo parisien et l’ouvrier de Dunkerque ne vivent assurément pas dans la même société. En revanche l’ouvrier de Dunkerque partage avec le rural du département de l’Orne une même vision des effets de la mondialisation, une même insécurité sociale » (145).  L’INSEE définit les grandes aires urbaines comme celles comprenant 10 000 emplois  cela concerne 241 agglomérations et 83% de la population française. On y trouve les plus grandes agglomérations (Paris, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille…) aussi bien que Guinguamp, Figeac, Bar-le-Duc etc. etc. Autrement dit C.Guilly demande quand on discute de ses travaux que l’on ne confonde pas  grandes aires urbaines et la quinzaine de métropoles qui retiennent son attention.

Depuis le referendum européen de Maastrich en 1992, « la véritable bipolarisation oppose désormais…les gagnants (ou les protégés) de la mondialisation aux perdants, la France des métropoles à la France périphérique » (85). Ce clivage n’est pas spécifique à la France et il s’impose sous différentes formes à l’ensemble des pays développés. Depuis le début des années soixante-dix, les classes populaires ont été « reléguées dans les territoires les moins connectés à l’économie monde ». « Ce grand basculement, qui aligne la France sur les normes libérales des sociétés anglo-saxonnes, n’est pas assumé par la classe politique » (87). La sortie des classes populaires de la classe moyenne est achevée, pourtant on continue de « maintenir le mythe d’une classe moyenne majoritaire, afin d’occulter l’émergence des nouvelles catégories populaires précarisées » (127). Le titre du livre « Le crépuscule de la France d’en haut » se justifie dans la mesure où l’auteur considère que la France périphérique n’est plus complètement invisible (149) et surtout que les classes dirigeantes ne sont plus légitimes. La France d’en bas ne croit plus aux discours des hommes au pouvoir, il suffit de voir la montée des abstentions aux élections ou les votes en faveur du F.N. Mais ceux qui détiennent le pouvoir se prévalent d’une supériorité morale en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à un repli craintif, ou à de fâcheux penchants racistes et fascisants. « De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon » (172) au fascisme. Cette opposition au F.N. oublie que « ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires mais l’inverse. Le F.N. n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic » (174). Faute de mettre en question le modèle de la mondialisation qui n’est pas durable, qui ne fait plus société, la classe dominante qui « est en train de perdre la bataille des représentations » (178) peut être tentée d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie. « Quand Alain Minc déclare (dans Marianne du 29 juin 2016) que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » ou lorsque Bernard-Henri Lévy (dans Le Monde du 26 juin 2016) insiste sur la victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit » « la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour » (179). Elles « semblent de plus en plus tentées par l’option d’un totalitarisme soft » (247) Si l’auteur parle du crépuscule de la France d’en haut c’est parce qu’elle soutient un modèle qui n’est pas durable. Dans son livre « La France périphérique » il considérait par exemple que « la mobilité pour tous est un mythe » que la mobilité de l’avion au TGV et à la fréquentation des autoroutes, que le monde nomade c’est celui des gagnants de la mondialisation. Au contraire la société populaire est attachée à son territoire, et « la sédentarisation des classes populaires apparaît comme un contre modèle à celui des élites, un modèle où les contraintes économiques sont fortes, mais qui, lui, est socialement et écologiquement « durable » » (231).

Mais si C.Guilluy est convaincant quand il écrit : « De la banlieue à la France périphérique c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système politique, syndical et médiatique » ou lorsqu’il parle du « processus de désaffiliation culturelle définitif des classes populaires de ce monde d’en haut » (183) autant on a du mal à voir en quoi les classes populaires portent « l’ébauche d’une contre-société en tout point contradictoire avec le modèle économique et sociétal des classes dominantes » (181). On aimerait mieux comprendre ce que signifient certaines affirmations selon lesquelles « les classes populaires prennent en charge la réalité» (203), ou « les classes populaires n’ont pas d’autre choix que celui de résister à l’ordre dominant en prenant en charge le réel » (245) ou encore comment la sédentarisation des classes populaires contribue « à l’émergence d’une contre-société spontanément tournée vers un développement local » (240).

  • A propos de l’oligarchie, voici ce que disait Boris Vallaud collègue d’Emmanuel Macron à l’ENA et aujourd’hui député des Landes, à l’occasion d’une interview à Mediapart du 22 juillet 2017. A la sortie de l’ENA dit-il : « Je n’ai pas choisi le même boulot (que Macron), j’ai choisi d’être dans les territoires ». En effet Vallaud a travaillé en préfecture puis a été collaborateur d’Arnaud Montebourg en Saône et Loire. Il dit :« je n’ai remis les pieds à Paris qu’après 10 ans. Et, ce qui m’a frappé en y revenant c’est de constater un entre-soi inimaginable, c'est comme si ce pays comptait 300 habitants… La France, c'est plus que ça. Alors, oui, il y a quelque chose aujourd'hui de « Bercy aux manettes » ». A Bercy siège du Ministère des finances, on trouve les inspecteurs des finances qui ne sont pas embauchés dans les banques (pas encore…). (Voir dans l’ECCAP l’article Régulation financière et pantouflage). Bien sûr il y a des inspecteurs des finances qui refusent le pantouflage.
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20/10/2018

Il est encore possible de réanimer l’Union européenne. Collectif

  • ECCAP
Réactions actualités passées

A quelques mois des élections européennes, un collectif d’universitaires appelle, dans une tribune au « Monde » parue le 24 septembre 2018, à passer d’une Europe de la compétition à une Europe de la coopération. Il nous a paru utile de le reproduire ici. En effet, vu l'ampleur des défis, il ne semble pas qu'il soit possible de les surmonter sans cette coopération entre les Etats européens.

ECC


[Ce texte est le fruit d’une discussion collective, tenue dans le cadre du colloque « Revisiter les solidarités en Europe », qui s’est déroulé les 18 et 19 juin au Collège de France.]

 La construction européenne peut-elle encore échapper à la dislocation ?

Depuis 2005 et l’échec du projet de traité constitutionnel, des craquements de plus en plus inquiétants s’y font entendre, sans que rien ne semble pouvoir tirer ses dirigeants de leur sommeil dogmatique.
Ni les désaveux électoraux répétés, ni la fracture économique entre pays de la zone euro, ni le renflouement par le contribuable de banquiers irresponsables, ni la descente de la Grèce aux enfers, ni l’incapacité à trouver une réponse commune aux flux migratoires, ni le Brexit, ni l’impuissance face aux diktats américains imposés au mépris des traités signés, ni la montée de la pauvreté, des inégalités, des nationalismes et de la xénophobie n’ont permis d’ouvrir à l’échelle de l’Union européenne (UE) un débat démocratique sur la crise profonde qu’elle traverse et les moyens de la surmonter.
Il est vrai qu’en l’absence d’espace public européen, la question des politiques de l’Union ne peut être débattue qu’au niveau des Etats membres. Or ce niveau national n’étant pas celui où ces politiques sont définies, on ne peut y débattre que du point de savoir si l’on doit la « supporter » telle qu’elle dysfonctionne, ou bien en sortir.
Albert Hirschman a montré que trois possibilités s’ouvrent aux membres d’une institution en crise ou en déclin : la prise de parole de ceux qui la critiquent pour la réformer (voice), la défection de ceux qui la quittent (exit) ou le loyalisme de ceux qui hésitent à la quitter ou la critiquer, même s’ils n’en sont pas satisfaits (loyalty). Les véritables organes dirigeants de l’Union européenne (Commission, Cour de justice, Conseil, Banque centrale) se trouvant hors de portée de voix électorale, les citoyens européens ont le sentiment d’être privés de voice et de n’avoir plus dès lors le choix qu’entre le loyalty ou l’appel à l’exit.
Les « débats » nationaux sur l’Union européenne se réduisent ainsi de façon caricaturale à une joute entre pro et antieuropéens. Tous ceux qui critiquent le fonctionnement de l’UE se trouvant qualifiés d’« anti », le nombre de ces derniers ne cesse de grossir et, avec eux, celui des partis ou des gouvernements adoptant vis-à-vis d’elle un point de vue ethnonationaliste.
« EXCLUANT TOUTE POSSIBILITÉ DE RÉFORMER DÉMOCRATIQUEMENT L’UE, LE FAUX DILEMME ENTRE EUROLÂTRES ET EURONIHILISTES NE PEUT CONDUIRE QU’À SA LENTE DÉCOMPOSITION »
Nous jugeons cette logique binaire mensongère et suicidaire. Il est faux qu’il n’y ait pas d’alternative que de soutenir aveuglément les institutions européennes ou bien de les rejeter entièrement. Excluant toute possibilité de réformer démocratiquement l’Union européenne, ce faux dilemme entre eurolâtres et euronihilistes ne peut conduire qu’à sa lente décomposition. Or, sans même évoquer les tensions et violences identitaires qui accompagneraient une telle décomposition, nous avons plus que jamais besoin de solidarités européennes pour faire face aux interdépendances des Etats dans des domaines tels que l’écologie, les migrations, les nouvelles technologies ou les équilibres géopolitiques dans le monde.
Notre propos n’est pas celui d’experts faisant la leçon aux peuples ou à leurs dirigeants. Il est celui de chercheurs d’opinions politiques diverses qui, étudiant le fonctionnement de l’Union européenne depuis différents Etats membres, partagent sur son fonctionnement un même diagnostic alarmant.

Trahison des valeurs

La raison première de la désaffection croissante pour l’Union européenne est le divorce entre les valeurs dont elle se réclame et les politiques qu’elle conduit. Ces valeurs sont celles proclamées par la Charte des droits fondamentaux, selon laquelle « l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’Etat de droit ». Leur trahison concerne au premier chef le principe de démocratie, mais il est aussi évident s’agissant du principe de solidarité.
Le danger que la construction européenne faisait courir à la démocratie avait été dénoncé dès 1957 par Pierre Mendès France : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » Les faits lui ont malheureusement donné raison.
En 2009, dans sa décision relative au traité de Lisbonne, la Cour constitutionnelle allemande a dénoncé à son tour en termes limpides le défaut de démocratie de l’UE. La démocratie, a-t-elle rappelé, est un régime dans lequel « le peuple peut désigner le gouvernement et le pouvoir législatif au suffrage libre et égal. Ce noyau dur peut être complété par la possibilité de référendums sur des questions de fond (…). En démocratie, la décision du peuple est au centre de la formation et de l’affirmation du pouvoir politique : tout gouvernement démocratique connaît la crainte de perdre le pouvoir en cas de non-réélection. » Rien de tel n’existe dans l’Union, qui ne connaît pas d’élections permettant à une opposition de se structurer et d’accéder au pouvoir sur un programme de gouvernement.
« Fédéralisme exécutif postdémocratique »
Dans un livre récent, un ancien membre de la Cour constitutionnelle allemande, l’éminent juriste Dieter Grimm, attribue ce défaut de démocratie à l’inscription dans les traités de choix de politiques économiques qui devraient normalement relever de la délibération (et de l’alternance) politique. Il résulte de cette « hyperconstitutionnalisation » qu’à rebours des valeurs et principes qu’elle proclame, l’Union est livrée à ce que Jürgen Habermas a nommé un « fédéralisme exécutif postdémocratique ».
Ce régime est celui qu’appelait de ses vœux dès 1939 l’un des théoriciens du néolibéralisme, Friedrich Hayek, selon lequel une fédération d’Etats fondée sur « les forces impersonnelles du marché » serait l’institution la mieux à même de mettre ces forces à l’abri des « interférences législatives » des gouvernements démocratiquement élus dans ses Etats membres (notamment en matière monétaire, sociale et fiscale), en dissolvant toute espèce de sentiment de solidarité, qu’elle soit sociale ou nationale.
« LA PRIMAUTÉ AUJOURD’HUI ACCORDÉE EN EUROPE AUX “FORCES IMPERSONNELLES DU MARCHÉ” CONDUIT À VOIR DANS LA SOLIDARITÉ UNE ENTRAVE, QUI DOIT ÊTRE ÉLIMINÉE OU RESTREINTE »
De fait, la corrosion des systèmes de solidarités, qu’il s’agisse des services publics, du droit du travail ou de la sécurité sociale, est l’un des effets les plus visibles de l’intégration européenne, et le premier facteur de sa désintégration. L’Union européenne trahit là aussi les valeurs dont elle se réclame, puisque la proclamation du principe de solidarité, étendu à la protection de l’environnement, a été l’aspect le plus novateur de la Charte des droits fondamentaux de l’UE.
Mais dès la fin des années 1990, divers auteurs (Joseph Weiler, Fritz Scharpf) avaient mis en évidence l’asymétrie à l’œuvre dans la construction européenne, entre, d’une part, sa capacité à démanteler les solidarités nationales au nom des libertés économiques et, d’autre part, son incapacité d’édifier des solidarités européennes assurant à cette construction légitimité politique et cohésion sociale. La primauté aujourd’hui accordée en Europe aux « forces impersonnelles du marché »conduit à voir dans la solidarité une entrave, qui doit être éliminée ou restreinte.
D’autant plus soumise aux lobbys qu’elle échappe au contrôle démocratique, l’Union européenne poursuit ainsi sa course au moins-disant social, fiscal et écologique entre les Etats. Ayant renoncé à édifier une « Europe sociale » et trahi sa promesse d’« égalisation dans le progrès des conditions de vie et de travail », elle a abaissé ses ambitions au niveau d’un « socle social », filet minimal de protection destiné à sauver de la noyade les naufragés de la « flexibilisation des marchés du travail » qu’elle promeut inlassablement.
La seule solidarité qui semble fonctionner efficacement en Europe est celle qui a permis de sauver, sans le réformer sérieusement, un système bancaire en faillite en l’inondant de liquidités, en transférant ses pertes sur les contribuables européens et en plongeant des pays entiers dans la misère. Sans qu’à aucun moment on semble n’avoir songé à demander des comptes à celle – Goldman Sachs – qui, dans le cas grec, avait contribué au maquillage des comptes publics. Il est vrai que nombre de dirigeants européens de premier plan sont issus de cette banque, qui s’est assurée en retour les services d’un ancien président de la Commission européenne.

Paix durable et justice sociale

Contrairement aux illusions néolibérales, aucune société humaine ne peut perdurer sans solidarité et sans autre projet commun que la compétition entre ses membres. Faute d’être instituées démocratiquement, les solidarités ressurgissent sur des bases identitaires, ethniques ou religieuses, ouvrant la voie aux démagogues et aux violences. Partout dans le monde, aux Etats-Unis comme en Inde, au Royaume-Uni ou dans les autres pays européens, ces démagogues imputent aux étrangers les injustices sociales sur lesquelles ils prospèrent, sans s’attaquer à leurs causes économiques, car ils partagent le même credo néolibéral que les partisans de « l’ouverture ».
Réciproquement, ces derniers regardent l’attachement à la diversité des héritages historiques et culturels comme un archaïsme et promeuvent un monde uniforme et liquide, dont ils seraient les missionnaires inspirés.
« LE DÉTOUR ÉCONOMIQUE, QUI DEVAIT ÊTRE UN MOYEN DE RÉUNIFICATION POLITIQUE DE L’EUROPE, EST DEVENU SA FIN PRIMORDIALE »
L’expérience sanglante des deux guerres mondiales avait conduit la communauté internationale à affirmer à deux reprises, d’abord dans la Constitution de l’Organisation internationale du travail en 1919, puis dans la déclaration de Philadelphie en 1944, qu’« une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale ». Cette paix durable était aussi le but poursuivi par les fondateurs de la Communauté économique européenne.
Mais ils ont usé pour l’établir du détour de l’établissement d’un marché commun, censé faire advenir spontanément un « espace de liberté, de sécurité et de justice ». Ce détour économique, qui devait être un moyen de réunification politique de l’Europe, est devenu sa fin primordiale, et la consécration juridique tardive d’autres valeurs a échoué à ce jour à mettre l’économie au service de la société.
La question se pose donc de savoir si les principes de dignité, de démocratie et de solidarité consacrés par la charte et les traités sont de la poudre aux yeux, un maquillage juridique destiné à donner un visage humain aux « forces impersonnelles du marché », ou bien s’il est encore possible de canaliser ces forces, d’« encastrer » le marché dans la société européenne, en les subordonnant à ces principes. C’est cette question essentielle qu’il faudrait débattre durant les prochaines élections européennes. Nous voulons croire qu’il est encore possible de réanimer l’Union européenne en assurant la primauté des idéaux qu’elle proclame sur la dogmatique économique et monétaire qui la conduit à sa perte.

Une Europe des projets

L’UE ne retrouvera son crédit et sa légitimité que dans la mesure où elle s’affirme comme une Europe de la coopération plutôt que de la compétition. Une Europe prenant appui sur la riche diversité de ses langues et de ses cultures, au lieu de s’employer à les araser ou les uniformiser. Une Europe des projets, œuvrant à la solidarité continentale pour répondre aux défis – et à ceux-là seulement – qu’aucun Etat ne peut relever isolément. Cette solidarité doit s’exercer à la fois sur le plan interne, entre les Etats membres, et sur le plan externe, par des accords de coopération avec d’autres pays partageant des objectifs communs, à commencer par ses voisins les plus proches.
Forte de son pouvoir de marché, l’UE est seule en mesure de lutter contre ce que Franklin Roosevelt nommait « l’argent organisé », de séparer les banques de dépôt et d’investissement et de limiter leur pouvoir de création monétaire. Elle seule peut imposer aux opérateurs économiques de toutes nationalités qui opèrent sur le continent des règles à la hauteur de la gravité des périls écologiques, de la flambée des inégalités, de la concurrence fiscale mortifère qui conduit à la dégradation des équipements et services publics et des infrastructures routières et ferroviaires. Elle seule peut créer un cadre juridique commun favorisant l’essor, entre les Etats et le marché, de l’économie sociale et solidaire, des biens communs et des multiples formes de la solidarité civile.
Dans le domaine technologique, elle seule est en mesure de soutenir des champions européens susceptibles de préserver les libertés publiques en luttant contre les monopoles aujourd’hui exercés par les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), et demain par des entreprises chinoises. Elle seule pourrait se doter d’un parquet ayant les moyens de répliquer à l’imposition extraterritoriale du droit américain aux entreprises européennes.
Elle seule a les moyens de conclure avec les pays d’Afrique un partenariat stratégique qui, au lieu de les engager de force dans les impasses écologiques et sociales du néolibéralisme, leur permette de définir eux-mêmes les voies d’un développement durable fondé sur le meilleur de leur héritage culturel. Elle seule peut, sur cette base, répondre de façon équilibrée à la question migratoire, d’une part en ne cédant rien aux démagogues sur le respect intransigeant de la dignité et des droits des migrants et des demandeurs d’asile, et d’autre part en œuvrant à la réalisation du droit, que l’on soit sénégalais, italien, malien, tunisien ou grec, à vivre décemment de son travail sans avoir à s’exiler.

Approfondissement de la démocratie

Une telle refondation de l’Union sur les principes qu’elle proclame et les traditions constitutionnelles communes aux Etats membres a pour condition première non seulement une restauration, mais aussi un approfondissement de la démocratie à tous les niveaux – local, national et européen – de la délibération politique. Des idées très stimulantes ont été avancées en ce sens, telles celles de Michel Aglietta et Nicolas Leron, qui, revenant aux sources mêmes de la démocratie représentative (no taxation without representation), proposent de doter l’Union de ressources budgétaires propres (notamment par une taxation des transactions financières) allouées à des objectifs de développement durable fixés et contrôlés par le Parlement européen, et de rendre symétriquement aux Etats leurs propres capacités budgétaires, sans lesquelles leur vie démocratique est privée de substance.
« SANS UNE TELLE RENAISSANCE DÉMOCRATIQUE, LES “ÉLITES DIRIGEANTES” CONTINUERONT DE SE COUPER DE LA VIE DES PEUPLES ET D’EN FAIRE LA PROIE DES DÉMAGOGUES »
Cette perte de substance affecte aujourd’hui par ricochet toutes les formes de démocratie locale et de démocratie sociale, dont les ressources sont asséchées par des gouvernements n’ayant d’autre boussole que la gouvernance par les nombres qui régit l’Eurozone. Ainsi que l’a souligné Etienne Balibar, ce n’est donc pas un retour ou une restauration des formes traditionnelles de la démocratie qu’il faudrait viser, mais une véritable renaissance de cette dernière à tous les niveaux de la vie politique. Sans une telle renaissance démocratique, les « élites dirigeantes » continueront de se couper de l’expérience infiniment riche et diverse de la vie des peuples et d’en faire la proie des démagogues.

Signataires :
Andrea Allamprese, professeur à l’université de Modène et Reggio Emilia Irena Boruta, ancienne professeur à l’université Cardinal Stefan Wyszynski à Varsovie, ancienne membre du comité de négociateurs pour l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne (1998-2001) Laurence Burgorgue-Larsen, professeure à l’école de droit de la Sorbonne Maria Emilia Casas Baamonde, ancienne présidente du Tribunal constitutionnel espagnol, présidente de l’Association espagnole de droit du travail et de la sécurité sociale Christina Deliyanni Dimitrakou, professeure à l’université Aristote de Thessalonique, secrétaire du Centre de droit économique international et européen Franciszek Draus, chercheur en sciences politiques Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS Ota de Leonardis, professeure à l’université de Milano Bicocca, directrice du Centre de recherche en sociologie de l’action publique Sui Generis Paul Magnette, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, ancien ministre-président de la Wallonie Alexandre Maitrot de la Motte, professeur à l’université Paris-Est Créteil Antonio Monteiro Fernandes, professeur à l’Institut universitaire de Lisbonne Ulrich Mückenberger, professeur émérite à l’université de Hambourg, directeur de recherche à l’université de Brême Béatrice Parance, professeure à l’université Paris-VIII-Vincennes Saint-Denis ;Etienne Pataut, professeur à l’école de droit de la Sorbonne Alain Supiot, professeur au Collège de France (chaire Etat social et mondialisation : analyse juridique des solidarités) Claude-Emmanuel Triomphe, conseiller du Haut-Commissaire à l’engagement civique français Fernando Vasquez, ancien membre de la direction des affaires sociales de la Commission européenne, consultant en affaires européennes.


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27/01/2017

Inégalités insupportables

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Redistribuer les richesses
Le juge à la cour suprême des Etats-Unis Louis Brandeis (1856-1941) déclara à Franklin D.Roosevelt au début du New Deal : «Nous devons faire un choix. Nous pouvons avoir la démocratie, ou nous pouvons avoir une richesse concentrée entre les mains de quelques- uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux. » cité par Lewis Lapham, dans un article du Monde du 7 janvier 2017 intitulé « Trump, le président d’une démocratie dévoyée ». Le collectif Roosevelt dans son petit livre « Stop au chômage et à la régression sociale » de 2016 souligne que « l’économie française a doublé sa production (+113%) avec 4% de travail en moins (gains de productivité) entre 1974 et 2013 selon l’INSEE : on produit beaucoup plus de richesse avec moins de travail. Mais dans le même temps la population active est passée de 22,4 à 28,62 millions de personnes (+28%) ». Question : Si cette richesse n’a pas servi à combattre le chômage, où est-elle allée ? « Au niveau mondial, les inégalités économiques se sont fortement accrues ces quarante dernières années. Selon le rapport publié par l’association Oxfam en janvier 2016, qui s’appuie sur les estimations du Crédit suisse, les 1% les plus riches ont désormais accumulé autant de richesses que le reste de la population. En 2015, 62 personnes possédaient à elles seules les mêmes richesses que 3,5 milliards de personnes (soit la moitié la plus pauvre de l’humanité) Depuis le début du XXIème siècle, la moitié la plus pauvre de la population mondiale a bénéficié de seulement 1% de l’augmentation totale des richesses mondiales, alors que les 1% les plus riches se sont partagé la moitié de cette hausse » « On constate que la France n’a pas échappé à cette tendance puisque, toujours selon l’organisation Oxfam, les 10% les plus riches ont accaparé 54% de l’augmentation des richesses entre 2000 et 2015. De 2008 à 2012 les revenus des 30% les plus riches ont progressé alors que ceux des 40% les plus pauvres ont diminué sous l’effet de la montée du chômage et de l’explosion des très hauts revenus ». La part de richesses croissante que prélèvent les actionnaires explique également la recrudescence des inégalités en France. A la fin des années 1980, toutes les entreprises non financières (et donc pas seulement celles du CAC 40) distribuaient en moyenne 30% de leurs bénéfices en dividendes  en 2012 elles en reversaient 85% ! ». Antoine Garapon, directeur de la rédaction de la Revue Esprit écrivait : « La globalisation génère d’immenses inégalités, ce qui rend crucial l’enjeu de la fiscalité et des commons (biens communs comme l’eau ou les forêts) » Fiscalité et communs seront des thèmes sur lesquels reviendra l’ECC.
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02/11/2022

Intentions et engagements partagés vers un archipel des confluences ?

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Intentions et engagements

Une cinquantaine de personnes réunies à Sète du 20 au 23 octobre 2022 durant l’Université d’Utopia, issues de nombreux réseaux et collectifs ont partagé durant 3 jours leurs expériences et enjeux.
Elles ont décidé d’adresser une invitation à créer un nouvel archipel dont voici le premier texte martyr, qu’elles proposent de partager et mettre au débat.

Notre raison d’être

Face aux urgences du monde, multiples et inquiétantes, nous avons besoin que la société civique s'organise pour rendre visible les multiples initiatives et leur donner force et puissance, les faire confluer, opérer une bascule en faisant système.

Un nom provisoire et des premières confluences

Nous proposons de reconnaître un Archipel des confluences.
Des membres issus de l’archipel citoyen Osons les jours heureux, les convivialistes, l'archipel de l'écologie et des solidarités, le mouvement Utopia, et l’archipel des lucioles, s’engagent à lancer ce processus au sein de nos mouvements comme auprès d’autres collectifs, organisations, associations.

Nous sommes prêts à composer un premier équipage et à y accueillir des bonnes volontés dans chaque port.


Pour faire quoi ?

Notre Archipel souhaite intervenir en tant que facilitateur, plutôt qu’organisateur, des confluences transformatrices de notre modèle de société.
Et d'abord transmettre.
Transmettre nos savoirs, académiques, techniques ou expérientiels.
Transmettre nos retours d'expériences singuliers et collectifs.
Transmettre enfin les liens et les relations que nous avons dans de nombreux réseaux d'acteurs, internationaux, nationaux ou locaux.
Et se mettre à la disposition des nouvelles générations qui vivront et porteront demain un changement radical.
Inscrit dans une démarche d’éducation populaire, transmettre et recevoir permettront d’amplifier les confluences et de renforcer nos identités-relations comme nos identités-racines. Nous nous reconnaissons comme des tisserands, des explorateurs ou des catalyseurs.
Investis dans de nombreuses expériences, nous souhaitons soutenir et développer les initiatives qui procèdent d’une rationalité nouvelle fondée sur la préservation de l’habitabilité de la planète, une prospérité sobre et le développement humain équitable (féminisme, éco-syndicaliste, économie plurielle, défense du vivant et de la biodiversité, agroécologie et alimentation saine, nouvel imaginaire politique, dialogues en humanité et altermondialisme…).

Les tisserands peuvent être à titre individuel investis dans des partis, des syndicats, des organisations de l’ESS, ou tout autre collectif. L'Archipel des confluences en tant que tel, son lagon et son voilier-atelier n'ont pas vocation à être un acteur direct de plus dans le champ des partis et des associations de terrain.
Nous contribuons au renforcement de la société civique, à sa visibilisation comme acteur politique animant des relations inscrites dans un récit partagé d'écologie et de solidarités.
Ces confluences de pratiques citoyennes nourrissent localement des expérimentations anticipatrices de la société que nous voulons, questionnent des pratiques professionnelles et contribuent à des enjeux électoraux.
Elles contribueront à produire des stratégies de transformation, de conquête et d’exercice de tous pouvoirs y compris institutionnel.
Elles visent à faire circuler entre toutes les générations et tous les territoires, des expériences permettant d’être à la hauteur des enjeux pressants et dramatiques de la mutation civilisationelle que nous vivons.

Comment ?

Nous proposons la forme d'un archipel, un nouvel imaginaire pour nous organiser.
Il se situe dans un océan où affluent des courants d'idées, de cultures, de savoirs. Ces confluences irriguent nos histoires, nos expériences, et nos luttes.
Cet archipel des confluences, ce sont des îles, des voiliers-ateliers et des pirogues.
Des personnes s’engagent à tisser les liens pour nourrir les identités relations, certains explorent pour connaître et reconnaître ces initiatives quand d'autres souhaitent les catalyser pour les renforcer.
Tisserands, explorateurs et catalyseurs sont les premières fonctions nécessaires à animer cet Archipel des confluences.
Nos principes d'action s’inspirent de ceux décrits dans le Second Manifeste convivialiste.
- Le principe de commune naturalité
- Le principe de légitime individuation
- Le principe de commune socialité
- Le principe de commune humanité
- Le principe d’opposition maîtrisée et constructive
Ces principes sont subordonnés à un impératif catégorique de lutte contre la démesure, l’hubris.

Premiers engagements

A Sète, nous nous engageons dans le début d’un processus de confluence.
Nous nous engageons dans un état d’esprit fondé sur :
- L’écoute, le respect réciproque et la bienveillance
- L’équilibre des rapports de genre dans nos travaux
- L’utilisation d’un langage accessible à tous et empreint d’un nouvel imaginaire autour de l’Archipel. En s’appuyant sur la pensée d’Edouard Glissant, la poésie est un chemin qui donne aux mots à la fois un ancrage corporel et un horizon imaginaire, à la fois fois singulier et universel.
Pour nous donner de la puissance, nous nous engageons à contribuer à la cartographie de l'ensemble de nos ressources, du quartier à la planète afin de créer notre premier commun.
A partir de ces liens, nous faisons apparaitre au sein de l'Archipel de nouvelles îles ou lagons, de nouvelles organisations ou de nouvelles alliances.
A partir de ces alliances, nous lançons une pirogue pour imaginer une campagne autour de Cahiers d'espérance en y invitant nos mouvements comme bien d’autres, le mouvement des Colibris, le Labo de l'ESS, le Collectif de la transition citoyenne, le Pacte du pouvoir de vivre, l’Alliance écologique et sociale, la Fabrique des transitions, l’Association des maires ruraux de France…
Pour rendre possible cette intention, nous lançons un processus permettant la confluence de nos ressources et de nos moyens humains, juridiques et financiers. Même si notre objectif est de révéler l’existence d'autres formes économiques que celle du marché, l'argent n'est pas pour nous un tabou. Il peut être un levier, parmi d'autres, pour concrétiser notre raison d'être.
En questionnant le rapport moyens objectifs, nous prenons l'initiative de mettre à l'eau nos premières pirogues :
- Nos retours d'expériences
- Points aveugles
- Les risques nucléaires civils et militaires
- L'écosystème
- La question européenne
- L'Encyclopédie du changement de cap

A Sète, qui prend la mer ?

A Sète, le 23 octobre 2022, un premier navire atelier prend la mer, composé de tisserands, d’explorateurs et de catalyseurs, qui souhaitent intégrer l’équipage ?

Venez nous rejoindre en nous contactant sur
contact@archipel-confluences.org

Notes


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20/10/2018

La démocratie et l’argent selon Julia Cagé

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Cet article est une reproduction de l'article paru dans Libération, le 7 septembre 2008, comportant l'Interview de Julia Cagé, par Sonya Faure,
Il nous a semblé utile de le reproduire ici en effet cette réflexion éclaire le fait que le changement de cap implique d'autres orientations en matière de démocratie. En effet, cet ouvrage démontre que la logique néolibérale de l'argent-roi gangrène au-delà de l'économie l'ensemble de la société, et, singulièrement, notre système politique.




Dans son dernier livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard), Julia Cagé soutient, chiffres inédits à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’Etat subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite. Les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.
Après avoir étudié le financement des médias (Sauver les médias, Le Seuil, 2015), l’économiste, professeure à Sciences-Po Paris, poursuit son exploration des ressorts et des inégalités de notre système représentatif. A partir d’une base de données inédite des financements publics et privés de la vie politique, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs en Europe, elle démontre dans son dernier livre, le Prix de la démocratie (Fayard), que ces questions, en apparence techniques, pourraient bien avoir leur rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes (1). Car, non seulement l’expression politique est capturée par les intérêts privés des plus riches, mais cette confiscation peut avoir un sacré impact sur le résultat des élections. En France, depuis les années 90, le financement de la vie politique est fondé sur quelques grands principes : les dons des particuliers sont encadrés (pas plus de 7 500 euros pour les partis par individu et par an, pas plus de 4 600 euros par élection) les entreprises ne peuvent verser des fonds aux candidats en contrepartie, l’Etat finance une grande partie de la vie politique. Un système bien imparfait, révèle Julia Cagé, qui subventionne en réalité les préférences politiques des plus riches et favorise donc les partis de droite.

«Qui paie gagne», écrivez-vous : en France aussi, l’argent fait l’élection. Cela explique l’improbable accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, candidat sans parti ni élu ?
C’est un cas exemplaire. J’ai commencé à travailler sur le financement de la vie politique en 2014. L’une de mes hypothèses était qu’il fallait une réforme urgente du système de financement public des partis politiques, car il favorise l’immobilisme : l’argent donné par l’Etat aux candidats dépend des résultats obtenus aux dernières législatives. Ça ne permet pas l’émergence de nouveaux mouvements… sauf à attirer suffisamment de dons privés pour compenser ce handicap. Ce n’était encore jamais arrivé en France. C’est exactement ce que Macron a réussi à faire. Fin 2016, En marche !, né en avril, a déjà réuni 4,9 millions d’euros de dons privés. Contre 7,45 millions d’euros pour Les Républicains et seulement 676 000 euros pour le PS. L’innovation politique ne peut pas naître sans être financée. Or, dans toutes les démocraties occidentales, les dons privés vont d’abord aux partis conservateurs qui prônent une politique économique favorable aux plus aisés.

Quel est le profil des donateurs ?
On pourrait imaginer que les classes populaires donnent massivement, même pour de faibles montants. Ce n’est pas le cas. En France - comme aux Etats-Unis, en Italie ou en Grande Bretagne -, ce sont les plus aisés qui financent la vie politique. Ils ne sont d’ailleurs pas nombreux. Chaque année, seuls 290 000 foyers fiscaux français font un don, 0,79 % des Français adultes. Mais si on regarde parmi les 0,01 % des Français aux revenus les plus élevés, on s’aperçoit que 10 % d’entre eux font un don. Et ces 0,01 % des Français les plus riches versent en moyenne 5 245 euros par an. Les 50 % des Français les plus pauvres donnent, eux, quand ils donnent, seulement 120 euros par an en moyenne. Mais le scandale, c’est que les dons privés des plus aisés sont financés par l’ensemble des citoyens.

Pourquoi ?
Il existe trois formes de financements publics de la démocratie. La première, c’est celui des partis politiques, déterminé tous les cinq ans en fonction des résultats aux législatives : il s’élève à 63 millions d’euros. La deuxième, c’est le remboursement des dépenses de campagnes : 52 millions d’euros par an en moyenne. Et la troisième, dont on ne parle jamais, ce sont les déductions fiscales : votre don à un parti politique est remboursé à 66 %, par le biais d’une réduction d’impôt. Ces réductions représentent 56 millions d’euros par an pour les seuls dons aux partis politiques ! 56 millions d’euros offerts à seulement 290 000 individus qui ont choisi de financer un parti ? Même pas ! Car on ne peut bénéficier de déductions d’impôt… que si on paie l’impôt sur le revenu, ce qui n’est le cas que d’un Français sur deux. Pour le dire autrement si vous êtes parmi les 10 % des Français les plus fortunés, et que vous faites un don de 7 500 euros, celui-ci vous reviendra au final à 2 500 euros. Et le coût de votre don pour l’ensemble des citoyens sera de 5 000 euros. Mais, si vous êtes smicard, étudiant ou travailleur précaire, et que vous donnez 600 euros à un parti, votre générosité vous reviendra à… 600 euros, puisque vous n’êtes pas imposable sur le revenu. Bref, en France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.

Le financement de la vie politique expliquerait la «droitisation» des gauches occidentales ?
Si tous les partis et les candidats recevaient autant de financements privés, ce ne serait pas forcément problématique. Mais ce n’est pas le cas. Les Républicains touchent en moyenne, en France, 11 fois plus de dons privés que le Parti socialiste. On retrouve exactement le même déficit dans les autres pays. Or, on s’aperçoit qu’au Royaume-Uni avec Tony Blair, aux Etats Unis avec Hillary Clinton, en Italie avec Renzi, les partis de gauche se sont engagés dans une course aux financements privés. Ils abandonnent leur électorat populaire pour promouvoir des politiques économiques favorables aux plus aisés.

Un parti peut-il vraiment «acheter» les électeurs ?
J’ai analysé, avec Yasmine Bekkouche, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, toutes les élections municipales et législatives en France depuis 1993. Le résultat est net : statistiquement, en moyenne, les candidats les plus dotés et qui dépensent le plus remportent les élections. Bien sûr il y a des exceptions - le cas de Benoît Hamon à la présidentielle le prouve. J’ai estimé le prix d’un vote à 32 euros. Si un candidat met 32 euros de plus que son concurrent dans une campagne, il récolte une voix de plus. Au fond, ce n’est pas très cher un vote…

Comment expliquer que l’argent ait un tel rôle ?
Les meetings coûtent chers, comme les frais de transports, les conseils en communication et toutes les stratégies qui reposent sur l’utilisation des big datas. Cette utilisation des réseaux sociaux a d’ailleurs un effet pervers. Dans un monde où un candidat pourrait cibler ses électeurs, et si quelques milliardaires peuvent aider une campagne plus sûrement que des milliers d’électeurs, c’est sur cette poignée de personnes qu’il ciblera sa campagne. Encore une fois, les politiques risquent de se couper des classes populaires et moyennes.

Vous dites que les donateurs de Macron «en ont eu pour leur argent» avec la suppression de l’ISF. N’est ce pas un peu rapide ?
Derrière la formule, il y a une évidence : une personne soumise à l’ISF qui a donné 7 500 euros à la République en marche, ce qui lui est revenu à 2 500 euros, et qui voit l’ISF supprimé a effectivement fait un bon investissement. Le politiste américain Martin Gilens a comparé les souhaits des citoyens américains exprimés dans les sondages depuis 1950 (sur la politique économique, étrangère ou sociale), à leur niveau de revenus, et aux politiques effectivement mises en œuvre. Il montre que lorsqu’il y a divergence entre les Américains les plus riches et la majorité des citoyens, les gouvernements tranchent systématiquement en faveur des 1 % les plus riches.

Que proposez-vous pour y remédier ?
Certainement pas de supprimer tout financement public des partis. La démocratie a un prix. Si ce coût n’est pas porté de manière égalitaire par l’ensemble des citoyens, il sera capturé par les intérêts privés. Il faut au contraire renforcer le financement public de la démocratie. Je propose la création de «Bons pour l’égalité démocratique». Il ne s’agit pas de dépenser plus, mais autrement : tous les ans, en cochant une case sur sa feuille d’impôt, chaque citoyen aura la possibilité d’allouer 7 euros au mouvement politique de son choix. Il ne les sort pas de sa poche, mais il demande à l’Etat de donner 7 euros du fonds pour le financement des partis à celui de son choix.

Et quand on est abstentionniste ou antiparti ?
Alors vos 7 euros sont donnés en fonction des résultats aux dernières législatives. C’est une manière de favoriser l’émergence de nouveaux mouvements, et c’est égalitaire : un même montant fixe est alloué à chaque citoyen.

Vous supprimez les dons privés ?
Je les limite à 200 euros par an, c’est déjà beaucoup par rapport au revenu moyen français. Si on cherche l’égalité politique, on ne peut pas permettre aux citoyens de donner 7 500 euros à un parti puisque c’est un geste impossible à beaucoup.

Vous prônez également la création d’une « Assemblée mixte » où seraient mieux représentés les ouvriers et les employés. Comment sera-t-elle élue ?
Le Congrès américain compte moins de 5 % d’ouvriers et d’employés alors qu’ils représentent la moitié de la population. Aucun ouvrier ne siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale française. Je propose de laisser inchangées les règles de l’élection des deux tiers des députés. Mais qu’un tiers de l’Assemblée soit élu à la proportionnelle intégrale, par scrutin de liste, où sera imposée une moitié de candidats ouvriers, employés, chômeurs ou travailleurs précaires. Comme pour la parité entre hommes et femmes il faut se saisir des outils de l’Etat de droit pour imposer l’égalité démocratique.

(1) Voir aussi le site Leprixdelademocratie.fr, où sont recensées toutes les données du livre et où l’on peut «tester» les hypothèses de Julia Cagé sur son propre député.


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11/08/2017

Laïcité selon Alain Bentolila

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Laïcité

Alain Bentolila est un linguiste professeur a l'universite Paris Descartes. Il dédicace son livre L'école contre la barbarie (First éditions 2016) à ses amis chercheurs associés au Centre International de Formation à Distance de Paris Descartes qui se battent à ses côtés pour une école plus juste et plus résistante. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages concernant notamment l'illettrisme des jeunes adultes. Il considère que l'école peut retirer des bénéfices considérables de la différenciation pédagogique en termes de justice et d'efficacité. Il donne l'exemple d'un dispositif qui fonctionne aujourd'hui dans plus de vingt mille classes et qui permet aux enseignants de procéder  à une analyse régulière des acquis de chaque élève. &gt Nous voulons attirer l'attention sur un chapitre de ce livre au titre provocateur : L' école doit réconcilier laïcité et spiritualité. Dans ce chapitre, l'auteur considère que la question du divin par l'étude objective de ses textes devra avoir toute sa place en se distinguant clairement de l'instruction religieuse.L' étude des récits qui de Zeus à Yahve, à Jésus ou Allah se répondant les uns aux autres, pourront participer à l'élévation spirituelle ouverte et tolérante de nos élèves. Aucun texte, fut-il sacré, n'échappera au questionnement et à l'interprétation des élèves. Bien au contraire ils les soumettront à leur compréhension. L'école devra permettre de soumettre tous les textes à l'analyse et à  l'interprétation. Citons la dernière phrase de ce chapitre. Si l'école renonçait à donner un sens laïc à la spiritualité', elle laisserait s'avancer, de plus en plus nombreux,cachés sous le masque du sacré, recruteurs et marchands de mort . 
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19/09/2017

La nécessaire séparation de la religion et du pouvoir politique selon Tocqueville

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Dans le second tome de la démocratie en Amérique, dans un passage du chapitre des principales causes qui rendent la religion puissante en Amérique, Tocqueville expose les raisons pour lesquelles la religion doit rester séparée du pouvoir politique. Lorsqu'une religion ne cherche à fonder son empire que le désir d'immortalité qui tourmente également le cœur de tous les hommes, elle peut viser à l'universalité mais quand elle vient à s'unir à un gouvernement, il lui faut adopter des maximes qui ne sont applicables qu'à certains peuples. Ainsi donc, en s'alliant à un pouvoir politique, la religion augmente sa puissance sur quelques-uns, et perd l'espérance de régner sur tous. Tant qu'une religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la consolation de toutes les misères, elle peut attirer à elle le cœur du genre humain. Mêlée aux passions amères de ce monde, on la contraint quelquefois à défendre des alliés que lui a donnés l'intérêt plutôt que l'amour et il lui faut repousser comme adversaires des hommes qui souvent l'aiment encore, tout en combattant ceux auxquels elle s'est unie. La religion ne saurait donc partager la force matérielle des gouvernants, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font naître. Les puissances politiques qui paraissent le mieux établies n'ont pour garantie de leur durée que les opinions d'une génération, les intérêts d'un siècle, souvent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l'état social qui semble le plus définitif et le mieux affermi, et avec lui tout change. Les pouvoirs de la société sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que nos années sur la terre ils se succèdent avec rapidité comme les divers soins de la vie et l'on n’a jamais vu de gouvernement qui se soit appuyé sur une disposition invariable du cœur humain, ni qui ait pu se fonder sur un intérêt immortel. Aussi longtemps qu'une religion trouve sa force dans des sentiments, des instincts, des passions qu'on voit se reproduire de la même manière à toutes les époques de l'histoire, elle brave l'effort du temps, ou du moins elle ne saurait être détruite que par une autre religion. Mais quand la religion veut s'appuyer sur les intérêts de ce monde, elle devient presque aussi fragile que toutes les puissances de la terre. Seule, elle peut espérer l'immortalité liée à des pouvoirs éphémères, elle suit leur fortune, et tombe avec les passions d'un jour qui les soutiennent. En s'unissant aux différentes puissances politiques, la religion ne saurait donc contracter qu'une alliance onéreuse. Elle n'a pas besoin de leur secours pour vivre, et en les servant elle peut mourir.
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03/07/2020

L’appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le Climat

  • ECCAP
Réactions actualités passées

Nous nous devions de prendre position sur les conclusions de la Convention Citoyenne, et les perspectives ouvertes dans l’avenir. Ce fut l’occasion pour nous de constater qu’un accord sur la direction générale qu’il faut prendre pour aller vers un autre cap n’empêchait pas des désaccords sur le chemin qui y mène. C’est le cas cette fois, et c’est pourquoi nous vous proposons, séparément, l’analyse de chacun des responsables actuels de l’ecap, Guy Roustang et Maurice Merchier. Nous reviendrons sur ce désaccord qui soulève la question de l’intérêt ou non de ces conventions citoyennes dont E.Macron a annoncé qu’il y en aurait d’autres. Nous accueillerons bien volontiers les points de vue de ceux qui souhaiteraient s’exprimer à cet sujet.

Une convention citoyenne, heureuse contribution à notre démocratie 


Ces 150 citoyennes et citoyens qui ont travaillé pendant neuf mois viennent de remettre leur rapport de 600 pages au gouvernement. La question qui leur était posée était la suivante : « Comment réduire d’au moins 40% par rapport à 1990 les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2030, dans le respect de la justice sociale ? » c’est-à-dire avec une attention particulière pour les plus fragiles.
Dans leur introduction qui s’adresse à tous les français, ils déclarent qu’ils ne sont pas des experts mais des citoyennes et des citoyens comme les autres, représentatifs de la diversité de la société : 150 femmes et hommes âgés de 16 à 80 ans, de toutes origines et professions. Durant neuf mois, au cours d’une demi-douzaine de W.E. prolongés, ils nous disent qu’ils ont vécu « une expérience inédite et intense, qui nous a amenés à prendre conscience de l’impérieuse nécessité d’un changement profond de l’organisation de notre société et de nos façons de vivre. Ce que nous avons vécu est une véritable prise de conscience de l’urgence climatique : la Terre peut vivre sans nous, mais nous ne pouvons pas vivre sans elle ». Ils souhaitent que tous les français prennent conscience comme eux des dangers et des enjeux du réchauffement climatique.
Voilà donc une expérience de démocratie participative qui vient compléter la démocratie représentative, celle d’élus au suffrage universel dans les communes, les régions, à l’Assemblée Nationale et au Sénat.

Dans leur adresse aux français, les 150 expliquent : « Nous nous sommes nourris d’échanges avec des experts, et des représentants économiques, associatifs et publics, afin d’être en capacité de rédiger des mesures concrètes, en connaissance de cause et en toute indépendance ».
Tout cela est sans doute étonnant pour les sceptiques à l’égard de la démocratie participative ? Pas pour un lecteur assidu de l’Eccap (!!!) qui y trouvera une interview de J.Testart. Lorsque le journaliste lui dit « Pour définir le bien commun hors de toute influence des lobbys, vous prônez la mise en place de conventions citoyennes ». J.Testart répond : « j’ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d’une réelle mission, étaient capables du plus haut niveau d’intelligence collective. Et d’altruisme. Et d’empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu’il y a chez tout un chacun un potentiel d’humanité qui est gâché la plupart du temps. C’est une expérience qui m’a réconcilié avec l’homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens ! »[1]
De même le professeur J.C.Ameisen, médecin et immunologiste qui a présidé pendant 4 ans le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) a déclaré à propos de la conférence des citoyens sur la fin de vie que tous les participants avaient dit : « avoir vécu une expérience extraordinaire, qui avait changé leur vie…c’était assez bouleversant. » J.C.Ameisen poursuit : « Si une vingtaine de citoyens tirés au sort peuvent réfléchir et proposer une réflexion originale sur un sujet tel que la fin de vie, cela veut dire que n’importe quel groupe de citoyens … sur n’importe quel thème peut contribuer à l’élaboration de notre futur commun. La délibération est une des façons de décliner une démocratie vivante… »[2]

Parmi les réactions négatives, Marine Le Pen a été particulièrement virulente en considérant que la Convention citoyenne avait accouché de propositions plus loufoques les unes que les autres, sans conscience des réalités économiques et sans aucune pertinence sociale et écologique. Peut-être qu’elle préfère s’adresser à des électeurs qui n’ont pas découvert leur propre capacité d’empathie et d’altruisme pour reprendre les termes de J.Testart.Quant à Patrick Martin (Pdt délégué du Medef), il considère que certaines propositions sont extrêmes et il évoque à ce propos l’interdiction de certains vols intérieurs « surtout quand on connaît la situation d’Air France ». N’est-ce pas une réaction typique de ceux qui croient que poursuivre comme avant est possible sans aller vers la catastrophe. F.X.Bellamy eurodéputé, chef de file des républicains aux dernières élections législatives, qui craint de voir le président de la République adopter un « virage authentiquement populiste » s’il prenait au sérieux les principales propositions de la convention.


Les illusions dangereuses de la Convention Citoyenne


Première constatation : on aurait pu attendre, pour le moins, que cette « convention citoyenne » fasse progresser le consensus en matière d’action écologique. Premier échec : il est frappant d’entendre ou de lire les commentaires, politiques ou journalistiques plus clivés encore qu’auparavant…. Cela va de la gratitude enthousiaste à la démolition hargneuse ou ironique. Cette ligne de clivage va jusqu’à séparer ici les deux responsables de l’eccap, pourtant en accord sur la quasi-totalité des sujets.

La Convention Citoyenne n’est pas un progrès du point de vue fonctionnement de la démocratie


Les promoteurs de cette séquence de démocratie participative ont insisté sur le soin avec lequel le panel de citoyens a été constitué pour être représentatif de la population française. On peut douter du résultat lorsque l’on constate que l’une des recommandations les plus commentées, la limitation à 110 kmh sur autoroute, approuvée par la Convention à 59,7 % est massivement rejetée par 74% des français.[3] Notre Président s’est évidemment dispensé de la retenir.
Pourquoi ce panel n’est-il pas représentatif ? D’abord parce que le tirage au sort ne concerne, en pratique, que les volontaires. En effet, ceux qui ne le sont pas se récusent… (comme les jurés des cours d’assises). On se retrouve dès le départ avec des gens bien plus sensibles aux questions écologiques, bien plus motivés que la moyenne de la population, et donc bien plus prédisposés à des arbitrages problématiques que beaucoup de leurs concitoyens…
Ensuite, et surtout, les opinions ont forcément évolué pendant le déroulement de cette convention… le fait de former un groupe vivant une expérience exceptionnelle, de se trouver portés sur le devant de la scène médiatique, d’être un peu choyés par les organisateurs, l’impression de vivre un moment historique, (amplifié par ce contexte de la pandémie) etc. Ce sont des phénomènes connus de longue date par les sociologues, généralement nommés « effets de groupe ». Les convictions se sont galvanisées comme s’est renforcée l’idée d’être investis d’une « mission ». La solidarité à l’intérieur du groupe s’est également consolidée il est d’ailleurs question qu’il se pérennise sous forme d’une association.
Les experts avec lesquels ils ont pu travailler ont évidemment pesé dans le même sens. Il semble que les orientations de ces experts n’étaient pas particulièrement diversifiées… Bref, la distance par rapport au véritable état de l’opinion s’est creusée tout au long du processus. Elle est probablement devenue aussi grande que celle qui sépare les gens ordinaires des politiciens professionnels. Les « citoyens » sont devenus des représentants comme les autres. D’ailleurs, 4 français sur 10 n’ont pas entendu parler de la Convention. [4]
De cette absence, au bout du compte, de singularité, on peut aussi déduire qu’il y a eu perte de temps et d’énergie la Convention constitue un échelon supplémentaire dans la chaine de décisions. Détour inutile, donc, si au bout du compte tout cela débouche sur des débats parlementaires, ou, a fortiori, sur un referendum à choix multiples (puisqu’il semble que ce sera la formule adoptée). De plus, le Président a usé plus qu’il ne l’avait annoncé de ses « jokers ». [5]

L’espérance d’un véritable changement de « l’après Covid-19 » est manquée 


Changer de cap en matière d’environnement et de transition climatique implique de véritables changements au niveau des mentalités, des représentations, du système de formation des désirs de l’ensemble de la population. Les « citoyens » se sont-ils posé cette question ? Elle n’apparaît pas souvent, et deux exemples sont symptomatiques de cette béance.
Une véritable régulation de la publicité est préconisée, et cela va assurément dans ce sens souhaitable d’un travail sur les désirs (ou sur leur protection…). On reste cependant dubitatif sur certaines recommandations, comme : « Interdire les panneaux publicitaires dans les espaces publics extérieurs, hors information locale et culturelle ainsi que les panneaux indiquant la localisation d’un lieu de distribution », si le « lieu » en question n’a pas changé et regorge de gadgets aussi coûteux qu’inutiles et addictifs ! C’est « cacher ce centre commercial que je ne saurais voir » ?
De nombreuses mesures sont adoptées pour freiner le développement du transport aérien : « Interdire la construction de nouveaux aéroports et l’extension des aéroports existants », « Taxer davantage le carburant pour l’aviation de loisir « , « Agir sur les vols internationaux, qui sont une source très importante d’émissions de CO2 », «éviter ou atténuer les effets néfastes du transport aérien »…Mais il n’est jamais question de s’attaquer à la racine du problème, qui est celui de l’engouement du public pour les transports aériens, et le tourisme plus précisément. Il faut pour cela comprendre que les voyages sont devenus un élément du prestige social des personnes, et de leurs jeux de rivalité : on s’oppose dans les conversations à coups de destinations lointaines accomplies, un peu comme les anciens militaires exhibaient leurs décorations. [6]
De façon générale, il est souvent proposé de soigner la fièvre en brisant le thermomètre. Changer véritablement de cap implique de réfléchir aux moyens de faire évoluer la culture, de changer le système de motivation, pour détourner les masses du productivisme, de réaliser la décroissance matérielle, pour assurer la croissance conviviale et culturelle… Il est symptomatique que la mesure qui allait le plus significativement en ce sens, à savoir la réduction de la durée du travail à 28 heures, est la seule qui ait été rejetée par 65% des voix. En fait, cette « avancée » de la démocratie pourrait devenir son fossoyeur.

Les conclusions de la Convention Citoyenne induisent au contraire le risque d’un glissement vers la démocratie illibérale


L’effet pervers de cet ensemble de mesures, conçues de cette façon, pourrait être redoutable. Si les comportements « vertueux » sont imposés à une population qui n’est pas mentalement préparée à les appliquer, il faut les imposer. Et avec cette convention, on s’oriente résolument vers ce qui est qualifié avec pertinence « d’écologie punitive ».
Petite recherche lexicale : dans le texte, on peut dénombrer 119 mots formés par « interdit » (interdire, interdiction, etc) et 303 autour de « obliger ». Quand ces injonctions s’adressent aux entreprises, seuls les partisans du néolibéralisme s’en offusquent mais elles font parfois « froid dans le dos » quand elles s’adressent aux particuliers. C’est le cas par exemple pour « l’obligation faite à tous les ménages d’isoler thermiquement le foyer », mais plus encore quand on peut lire « D’ici à 2030, notre assiette devra comporter 20 % de viande et de produits laitiers en moins ». Et que dire de cette proposition de créer un « haut conseil » qui aurait un droit de veto placé au-dessus du Parlement ? Le fantôme du big brother d’Orwell se profile à l’horizon.
C’est au fond, compte tenu de l’exaltation produite par les conditions de constitution et de fonctionnement de cette Convention évoquée plus haut une sorte de simulacre des Etats généraux de 1789 auquel se sont livrés ces « citoyens », avec, toute proportion gardée, les risques que cette évocation impliquent, et tout cela s’intègre davantage dans la société du spectacle que dans une véritable avancée de la démocratie. Un véritable changement de cap ne peut se faire que par un énorme travail de prise de conscience collective des impasses vers lesquelles nous mènent les politiques suivies depuis un demi-siècle.



Notes

[1] J.Testart, biologiste de la procréation a écrit un livre intitulé« L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. Et les propositions qu’il énonce pour organiser une convention de citoyens sont d’une rigueur toute scientifique.
[2] Le Monde 7 janvier 2017.
[3] . Étude menée auprès d'un millier de Français les 24 et 25 juin par Odoxa pour Le Figaro et France Info.
[4] Selon l’affirmation de Pierre Maurer, dans le Figaro du 25 juin.
[5] Voir Antoine de Ravignan : Convention citoyenne : Macron retoque les mesures qui fâchent Alternatives économiques.
[6] Voir sur ce point Olivier Rey Causeur six milliards de touristes et moi et moi et moi, sur le site de Causeur.

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25/01/2017

Le nucléaire : une technologie insoutenable : article de Frederick Lemarchand

  • ECCAP
Politiser la technique et nos pratiques

Dans la revue trimestrielle « L’économie politique » n°72 d’octobre 2016, Frederick Lemarchand a écrit un article « Le nucléaire : une technologie insoutenable ».

En voici quelques extraits. « Le nucléaire, c’est-à-dire l’ensemble du dispositif humain, technique et institutionnel qui vise à exploiter l’énergie atomique sous forme d’armes et/ou d’énergie électrique est une question d’abord politique. Cette technologie, notamment sous sa forme dite « civile », parachève un état de développement des sociétés industrielles que l’anthropologue Alain Gras a fort justement qualifié de « thermo-industriel » au sens où les sociétés occidentales ont au début du XIXème siècle, fait le « choix du feu », c’est-à-dire d’axer tout leur déploiement industriel et technique autour de la seule énergie produite par la chaleur : machine à vapeur, moteur à explosion, réacteur nucléaire ». Selon F.Lemarchand «… tout choix technologique s’inscrit profondément dans un imaginaire social et historique particulier. Ainsi, le nucléaire incarne le mode de production d’énergie  des sociétés productivistes du XXème siècle et témoigne, dans son usage militaire, de l’abandon fait par l’Occident du souci d’humanité qui avait fondé le projet des Lumières…La maîtrise de l’atome fut,  dès l’origine, un projet politique destiné à renforcer la puissance de l’Occident, transformant les détenteurs de la « bombe » en « grandes puissances » industrielles qui pourraient alors exploiter le potentiel énergétique de l’uranium et du plutonium ». A propos des risques d’accident nucléaire, l’auteur écrit « Certes le discours tenu sur le nucléaire civil a changé au sein des autorités compétentes depuis les années 1970 passant d’« Il n’y a aucun risque » à « le risque zéro n’existe pas ». « Mais il est maîtrisé », s’empresse-t-on d’ajouter ce qui confine au même déni de réalité, cela permettant juste d’inclure la survenue statistique des accidents réalisés ».  Soit un accident grave tous les vingt ans. L’auteur déplore qu’aucune information publique ne soit donnée à la société notamment en ce qui concerne le démantèlement des centrales ou le stockage des déchets. « Doublement couverte par le secret industriel et par le secret défense, l’industrie nucléaire bénéficie d’une impunité qui, accumulée à une histoire maillée de dissimulations, de mensonges et de rétention d’informations, n’est plus compatible avec les exigences de transparence et de droit à l’information d’une société politiquement libérale ».

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26/01/2017

L’imposture économique

  • ECCAP
Une société post-capitaliste

Voici quelques extraits de la présentation que faisait Dan Israël, journaliste à  Mediapart du livre de Steve Keen « L’imposture économique » paru aux Editions de l’Atelier en 2014.

Les économistes néoclassiques ne vivent pas dans le monde réel, mais dans un univers parallèle, basé sur des hypothèses hasardeuses et non démontrables, qui empêchent une vraie réflexion sur l'état de nos sociétés. Telles sont les conclusions ravageuses de L'Imposture économique, un livre iconoclaste de l’économiste australien Steve Keen, qui retourne contre la pensée dominante les armes de l'analyse économique la plus traditionnelle. Il s’y emploie à dynamiter méthodiquement les bases de la théorie néoclassique, la pensée économique qui sous-tend toute l’idéologie néolibérale contemporaine. Un par un, Steve Keen examine les axiomes de la micro- économie, censés décrire le fonctionnement des consommateurs et des entreprises. Il ne le fait pas à coup de méthodes extravagantes ou en faisant appel à des théories farfelues. Au contraire, il les expose à la lumière de certains des auteurs classiques de la discipline et les analyse avec les armes mêmes de la pensée économique la plus traditionnelle. Après avoir été passées à ce crible, ces théories, parfois aussi centrales que les « lois » de l’offre et de la demande, ne tiennent plus guère debout. « La prétendue science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle puissamment sophistiqué », balance, cruel, l’auteur. « L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à quiconque s’oppose à leurs recommandations, rappelle-t-il. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est fallacieuse. » Au fil de son ouvrage, l’économiste australien déplore que la formation des économistes les empêche presque totalement de déceler les erreurs qui parsèment la théorie qui leur est inculquée, puis que le système même fasse triompher cette « pédagogie paresseuse ». Pour un universitaire, il est en effet extrêmement risqué en terme de carrière de critiquer l’école néoclassique dominante. Keen pointe aussi « la nature mensongère des manuels d’économie » les plus connus, pour leur propension à masquer les faiblesses théoriques des thèses qu’ils défendent : « Les économistes sont si engagés en faveur de leur méthodologie de prédilection qu’ils ignorent ou banalisent les points où leur analyse dévoile ses plus grandes faiblesses. Pour que l’économie mérite vraiment la noble appellation de “science sociale”, ces échecs devraient la conduire à abandonner cette méthodologie et à en rechercher une autre, plus solide. » Steve Keen cache à peine son ambition de bouleverser le monde de l’analyse économique avec la même amplitude que l’a fait Keynes dans les années 1930. Pour l’instant, on en est loin. Malgré ses échanges musclés avec certains économistes, son travail a été, au moins dans un premier temps, largement ignoré par les spécialistes de la discipline. Mais depuis la crise financière démarrée en 2008, son statut évolue, et pour cause. « Dans la première édition, je faisais remarquer à plusieurs reprises qu’une telle crise était probable dans un futur proche, et le facteur que je citais comme la cause – l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette – est effectivement ce qui l’a provoquée, raconte-t-il. Mes idées ont aujourd’hui plus de valeur parce que l’événement que je pronostiquais est arrivé. » Les dernières pages de son livre sont consacrées à la présentation de diverses écoles de pensée alternatives, toutes critiques de la théorie dominante. Aujourd’hui, force est de constater qu’elles ne s’imposent pas dans les discours, académiques ou politiques.« Elles auront plus de succès quand une seconde crise adviendra dans les pays anglo-saxons ou lorsqu’une première crise éclatera en Chine », rétorque Keen, qui prévoit une nouvelle crise majeure dans les cinq à dix ans, « parce que le niveau de la dette est toujours trop haut, et que le renouveau de ces économies fait une fois de plus grimper le niveau de la dette privée. » L’économiste se veut optimiste : « Il n’y a pas de messie en économie, mais il y a de nombreuses autres écoles de pensée à partir desquelles une théorie économique décente pourrait être bâtie, et je pense que leur heure arrivera dans la prochaine décennie. » Voici ce que déclarait Gaël Giraud qui a préfacé le livre de Steve Keen.

Il y a au moins deux niveaux qui émergent des travaux de Steve Keen et des miens.

D’une part, la nécessité d’une refonte assez radicale de l’économie comme telle. Pour prendre un exemple, le travail de Thomas Piketty est important en ceci qu’il dénonce à juste titre l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoine. Mais la théorie sous-jacente au travail de Piketty est la bonne vieille économie néolibérale. Rien d’étonnant, dès lors, s’il se contente de proposer un impôt mondial, dont il sait très bien la portée utopique, lequel ne fait que corriger ex post les inégalités sans aucunement intervenir sur le mode primaire de distribution des richesses. Il faut donc aller beaucoup plus loin, et pour cela repenser l’économie comme telle. Keen y contribue de manière décisive. Ensuite, des mesures de politique économique peuvent être prises dès à présent sans attendre la refonte que j’évoquais à l’instant : réformer l’euro et remodeler l’Union européenne, sans quoi la divergence entre économies du Sud et du Nord provoquera tôt ou tard son éclatement  séparer banques d’investissement (de véritables bombes à retardement) et banques de crédit-dépôt  amorcer la transition énergétique. Ce dernier chantier est immense, créateur d’emplois, permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et nos émissions de gaz à effet de serre. Il constitue à mes yeux un authentique projet de société pour aujourd’hui et demain.

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29/12/2023

Loi immigration : S'opposer au sabordage des valeurs de la République

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Penser / Faire mondialité

Communiqué publié le 20/12/2023 par la commission exécutive de la CFDT

Le texte adopté hier soir par l’Assemblée nationale et le Sénat restera dans l’histoire comme une tache sur notre démocratie.

L’extrême droite a soufflé les mots et les idées de la loi sur l’immigration votée par les parlementaires. Une loi qui porte atteinte aux droits fondamentaux de citoyens étrangers vivant de façon régulière sur le sol français, qui attaque le droit du sol, rétablit le délit de séjour irrégulier, durcit l’accès aux titres de séjour… Qu’en est-il de la promesse d’un texte équilibré reprise ironiquement dans le titre de la loi: « Contrôler l’immigration, améliorer l’intégration;»;?

Le Rassemblement national ne s’y est pas trompé. Il a salué « une victoire idéologique;». Les digues édifiées contre le nationalisme d’extrême droite ont été largement fissurées par les mots et les expressions prononcés dans les assemblées pendant la période des débats.;Ce 19;décembre, elles se sont effondrées.

Dans le respect des engagements qu’il a pris au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, la CFDT demande au Président de la République dene pas promulguer cette loi qui fait honte à notre pays.

Les mots, les actes et les valeurs de l’extrême droite centrés sur le rejet de l’autre et le repli sur soi n’offrent aucune perspective positive pour les citoyens et notamment les plus fragiles.

La CFDT appelle toutes les forces humanistes et de progrès à s’opposer à la diffusion et à la banalisation du projet de l’extrême droite. Les prochaines semaines seront cruciales.

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15/02/2022

Manifeste pour une "écononomie d'acteurs capables"

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
Dans l’imaginaire technocapitaliste si le présent est inquiétant, le futur sera « radieux » grâce à la réalisation de la grande promesse technoscientifique. Mais, tel un mirage dans le désert, le principe d’accélération qui la sous-tend semble nous éloigner toujours plus de ces « jours heureux ». Malgré les avancées techniques, la pression sur les ressources et les écosystèmes, les processus d’exclusion sociale apparaissent de plus en plus présents. Et l’on commence à douter de la durabilité d’une société « ultra-technologique » et encore plus de sa capacité à résister aux chocs des crises qui nous attendent.
S’inscrivant à rebours de ce progressisme infini supposé être capable de répondre à l’ensemble des défis auxquels nous sommes confrontés, nous prônons une nouvelle forme de développement capable d’apparaître comme une solution complémentaire voire alternative. Un développement qui interroge nos besoins réels afin de les satisfaire de la façon la plus simple, la plus proche, la plus sobre et la plus appropriable possible par le plus grand nombre. Une vision du futur qui nous invite à inventer une nouvelle façon de faire la ville, de se déplacer, d’accéder aux biens et services dont nous avons besoin, de produire et de s’engager pour tendre vers plus de simplicité et permettre à chacun de se sentir de nouveau partie prenante de son environnement.
Cette proposition part du constat que les défis environnementaux, sociaux et anthropologiques auxquels nous sommes confrontés se situent d’abord dans les villes. Si celles-ci occupent moins de 2% de la surface de la terre, elles représentent 78% de la consommation énergétique mondiale et 60% des émissions de gaz à effet de serre (ONU-Habitat). Par ailleurs, les villes centre sont au cœur des inégalités et de l’exclusion (Observatoire des inégalités). A défaut de se reposer sur la régulation de flux toujours plus rapides et volumineux par la seule technologie , nous soutenons un urbanisme qui, plutôt qu’augmenter la vitesse, privilégie la réduction de la distance. Cet urbanisme des proximités permet de rompre avec la vision économique d’un espace neutre et inactif et ouvre la voie à un processus d’autonomisation des habitants qui forme la condition première du changement. Riches et complexes, ces proximités formeront de nouvelles ressources cognitives au service de la créativité de leurs usagers et, plus largement, des habitants. C’est ainsi que cette forme urbaine sera un cadre favorable à l’évolution de nos modes de vie, de nos pratiques liées à nos déplacements, à la gestion de nos déchets, à nos consommations quotidiennes et à des modes de production novateurs en capacité de répondre, en partie, aux besoins élémentaires des populations (énergie, biens et services de première nécessité, habitat, etc.) tout en réduisant fortement les flux par la diminution des distances d’un côté et par le principe de circularité de l’autre.

Ces centralités seront les lieux d’expérimentation de nouvelles formes économiques qui ancrent leur développement sur des réponses redonnant une place centrale au temps (marchand et non marchand), à la créativité humaine, aux capacités relationnelles et à des technologies proportionnées et soutenables. Cette « économie d’acteurs capables » participera à la relocalisation d’activités qui, articulée avec des filières locales compétitives de réemploi et de valorisation des déchets, créera une économie circulaire en prise directe avec la satisfaction des besoins des habitants (réparation, réemploi, réutilisation et, à défaut, recyclage). Cette nouvelle économie urbaine comblera le fossé entre lien social, réalité industrielle et urgence écologique. Par le développement des principes collaboratifs et de conception open-source, des manufactures de proximité verront le jour qui permettront aux entreprises artisanales et aux PMI locales de disposer de solutions proches pour concevoir et développer des outils simples, robustes et surtout réparables. Cette réappropriation de la fonction de réparation et de production sera un moteur de création de lien social, de montée en compétences, d’autonomie et d’un maintien de la performance économique.

Cette programmation urbaine novatrice favorisera l’émergence de « pôles transitionnels » qui formeront les cœurs économiques de cet urbanisme des proximités. Ces pôles concentreront et irrigueront mutuellement des activités et acteurs convaincus par les principes d’une économie technologiquement proportionnée, collaborative et circulaire. Ils seront voulus comme des lieux de créativité au service de l’intelligence collective de leurs usagers au sens le plus large, leurs partenaires formeront une communauté de pratiques coopératives, et leur gouvernance pourra être construite collectivement. Vu comme un construit social, un lieu d’engagement, de participation civique, sociale et économique, ces pôles transitionnels accueilleront une diversité d’acteurs aux compétences variées dans un environnement encourageant les interactions sociales, le tout favorisant le passage d’un intérêt personnel initial à un intérêt collectif et c’est ce qui leur donneront leur capacité à créer cette économie d’acteurs capables.

Cette démarche est systémique car elle se base sur une triple transformation : urbaine, économique, sociale. Elle est ancrée dans la proximité pour recréer du lien social et faciliter la coopération entre producteurs, consommateurs, habitants et puissance publique. Cette révolution d’une économie d’acteurs capables vise à répondre à la complexité d’un monde qui nous échappe et à contrebalancer la dépendance globale par la créativité locale. Au vu de l’ampleur de sa rupture avec le récit technocapitaliste cette proposition ne pourra se faire sans la participation massive des premiers concernés : les habitants. C’est pourquoi toutes les méthodes de programmation urbaine et de conception des pôles transitionnels devront privilégier l’intelligence collective et la participation. Dans cette perspective, et en s’inscrivant dans les mouvements de réappropriation des techniques et des savoir-faire cette approche mettra en lumière une nouvelle économie du temps adaptée au monde contemporain. Cette richesse insoupçonnée qu’est notre « revenu temps » se retrouvera dans des activités marchandes et non marchandes, participera au processus cognitif de ces espaces et ouvrira la perspective d’une nouvelle approche de la notion de richesse.

Ainsi, cette économie d’acteurs capables ouvre la perspective d’une ville apte à répondre aux besoins élémentaires des habitants (énergie, réemploi des matériaux et déchets, biens et services de première nécessité, etc.) tout en ouvrant des voies nouvelles pour répondre aux enjeux démocratiques, sociaux et écologiques qui formeront le cadre dans lequel nous seront amenés à vivre.

David Ben-Haïm – Ingénieur, co-fondateur et directeur d’Ici Marseille
Valérie Decot – Architecte, fondatrice de Raedificare
Benjamin Denjean – Ingénieur, co-fondateur de Le paysan urbain
Jonathan Cacchia – Architecte, président de Thalassanté
Renaud Vignes – Économiste, membres de Nos Quartiers Demain
Éric Woloch – Sciences politiques, fondateur de Rezonanz

Notes

Dans le prolongement de l’appel d’A.Caillé à dessiner les « contours d’une société post-libérale et post croissantiste » ce manifeste d’entreprenants marseillais précise comment la ville pourrait relever les défis environnementaux, sociaux et anthropologiques auxquels nous sommes confrontés.
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15/12/2020

Menace islamiste après le meutre de Samuel Paty : Deux livres pour nous éclairer

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Gérard Davet et Fabrice Lhomme - « Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête Spotlight en Seine-Saint-Denis »

Bernard Rougier - « Les territoires conquis de l’islamisme »


Après la décapitation de Samuel Paty, Alain Caillé, à l’occasion d’un débat interne au Club des convivialistes, rappelait les données suivantes qui illustrent la rupture entre une partie des populations se réclamant de l’islam et les institutions et normes culturelles françaises.
Un sondage de l’IFOP publié le 8 septembre montre que cette rupture est considérable notamment chez les plus jeunes, plus radicaux que leurs aînés. 74 % des Français musulmans de moins de 25 ans affirment « mettre l'islam avant la République ». Et 45 % des Français musulmans de moins de 25 ans pensent que « l'islam est incompatible avec les valeurs de la société française ». Dans un article du Figaro du 22 octobre 2020 le directeur du département Opinion de l’IFOP, Jérôme Fourquet, estime à « environ 750.000 personnes la minorité des musulmans épousant la vision du monde véhiculée par les tenants de l’islamisme radical ».
Cela ne veut évidemment, et heureusement, pas dire que ces 750 000 personnes seraient prêtes à basculer dans l’action violente même si elles hésitent à la désavouer. Reste quand même un noyau activiste composé de ce que les pouvoirs publics appellent le «haut du spectre » – soit 1500 individus actuellement détenus soit pour appartenance ou pour lien avec une entreprise terroriste soit pour des faits de droit commun mais s’étant radicalisés en prison –, et une deuxième strate constituée de 10.000 à 15.000 personnes recensées dans différents fichiers pour radicalisation. Ces chiffres, nous dit J. Fourquet dans un utile rappel, sont comparables à ce qu’a connu l’Italie avec le terrorisme d’extrême-gauche durant « les années de plomb », de 1960 au début des années 1980, mais tout porte à croire que dans le cas présent l’aspiration à la violence risque de s’accroître fortement et de perdurer bien plus longtemps et profondément qu’en Italie. Tout cela, on le savait déjà plus ou moins mais sans vraiment savoir, sans vraiment vouloir savoir qu’on le savait. Désormais, après la décapitation de Samuel Paty, nul ne peut plus l’ignorer.

Deux livres viennent corroborer l’importance du défi à relever pour notre démocratie.


Le premier sous la direction de Bernard Rougier a pour titre « Les territoires conquis de l’islamisme »,il est paru aux Presses Universitaires de France en janvier 2020. Bernard Rougier est professeur des universités à Paris 3/Sorbonne nouvelle et directeur du Centre des études arabes et orientales. Ce n’est pas l’islam en soi qu’étudie ce livre mais une interprétation idéologique particulière : l’islamisme.

La première partie du livre intitulée « Idéologies » distingue quatre variantes de l’islamisme. « Ces réseaux religieux ont pour commune particularité de produire un islam en rupture avec la société française, qu’il s’agisse des valeurs constitutives de son pacte social - la République -, des principes de légitimation de son organisation politique et morale - la démocratie libérale - et la définition historique de son modèle de citoyenneté, avec relégation du religieux dans les frontières du privé ». Les représentants autoproclamés de ces réseaux « font également fonction de « contre-Eglise » dans leur critique récurrente des représentants officiels de l’islam de France ». Dans la première partie du livre on trouve également une analyse des livres que peuvent lire les musulmans francophones, un chapitre sur la « question décoloniale et l’islamisme » un autre sur mouvance jihadiste francophone et réseaux sociaux.

La deuxième partie de ce livre est constituée de monographies de quartiers dans la région parisienne, à Toulouse et à Bruxelles. Il est important de souligner que les auteurs de ce livre sont des étudiants du Centre d’Etudes arabes et Orientales de Sorbonne-Nouvelle (Paris3) et de la chaire Moyen-Orient Méditerranée dans leur majorité les jeunes auteurs sont des Français d’origine maghrébine ou subsaharienne, eux-mêmes issus des quartiers populaires. « A ce titre, ils ont observé, mieux que quiconque, les modalités idéologiques et pratiques de la prise de pouvoir des islamistes sur l’expression de l’islam en France ». Au lieu de privilégier la dimension individuelle et psychologique, « les monographies présentées suggèrent la constitution de « territoires d’islam » qui mettent en résonance plusieurs « sites » de diffusion et de confirmation du message religieux –mosquées, écoles confessionnelles, marchés, salles de sport, commerces halal, librairies islamiques, réseaux numériques »

Le deuxième livre sous la direction de Gérard Davet et Fabrice Lhomme est intitulé « Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert. Une enquête Spotlight en Seine-Saint-Denis » Editions Fayard, octobre 2018.

Les auteurs du livre écrivent : Ce sont les déclarations de François Hollande dans notre livre « Un Président ne devrait pas dire ça… » (Stock 2016) qui nous ont incités à explorer ce terrain glissant et même miné. François Hollande déclarait : « Ce n’est pas l’islam qui pose problème dans le sens où ce serait une religion qui serait dangereuse en elle-même, mais parce qu’elle veut s’affirmer comme une religion dans la République. » Autrement dit ce n’est pas l’islam qui est l’objet de ce livre mais l’islamisme et l’islamisation dans le département que l’on surnomme le « 9-3 » c’est-à-dire la volonté d’appliquer la loi islamique dans divers secteurs de la vie publique et sociale.

Dans leur préface, les auteurs précisent leur point de vue. Ils affirment : « Non, vivre sa foi intensément n’est pas contradictoire avec ce fameux principe de laïcité sur lequel se fonde, en matière religieuse, la République française. Oui, établir un lien direct et automatique entre islam, islamisme et djihadisme relève du syllogisme malfaisant et, surtout, de la pure mauvaise foi. A l’inverse, nier que c’est au nom de l’islam qu’islamistes et djihadistes répandent, pour les uns leur idéologie rétrograde, pour les autres, le sang des innocents, s’apparente à de la malhonnêteté intellectuelle… Le débat, à l’évidence, n’est pas simple à mener. »

Les auteurs, qui veulent faire entendre une voix raisonnable, renvoient dos à dos les « ultra-laïcards » et islamophobes avec ceux qui sont souvent qualifiés d’« islamogauchistes ». Les deux ayant en commun « une ignorance du terrain, de la réalité quotidienne, en l’espèce de la vie dans les banlieues populaires ».

Aussi les deux journalistes ont piloté sur le terrain cinq jeunes en formation au Centre de formation des journalistes. « Avec une consigne, simple à expliquer mais difficile à mettre en œuvre : oublier tous les a priori, les clichés, les intox, et en revenir à ce qui fait l’essence même de notre métier : les faits. Décrire un phénomène en l’étayant de témoignages, chiffres inédits, documents et récits incontestables. » Le livre est le résultat de « Huit mois d’enquête en immersion…sur le terrain nuit et jour, des milliers d’heure de travail, presque deux cents entretiens menés auprès d’islamologues, hauts fonctionnaires, policiers, magistrats, responsables communautaires… »

Les différents chapitres du livre sont composés autour de 21 acteurs qui ont témoigné longuement sans se cacher derrière l’anonymat : Le guide qui peut parler de l’évolution au cours des dernières décennies, la préfète déléguée à l’Egalité des chances en Seine St Denis, le flic, la directrice d’école etc. etc. Les nombreux témoins, acteurs, spectateurs ou victimes illustrent l’islamisation en marche. Les auteurs écrivent que leur réponse est à la fois simple et complexe mais qu’il y a bien poussée intégriste, que « oui, l’islamisation est à l’œuvre en Seine-Saint-Denis.» Les journalistes dans leur préface écrivent : « Notre rôle est de documenter l’« avancée » d’un prosélytisme islamique en nous fondant sur des faits, rien que des faits ». Ils écrivent aussi : « Si la loi islamique gagne des parts de marché, c’est souvent pour combler un vide, pallier des carences inacceptables, remédier aux errements de la puissance publique, autant de maux dont souffre la population locale. »

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24/01/2017

Mondialisation

  • ECCAP
Penser / Faire mondialité

« Les forces de l’internationalisation économique sont devenues plus fortes que la capacité de contrôle politique des Etats : c’est ce que nous appelons le capitalisme mondialisé » (Alternatives Economiques, hors-série n°101, 3ème trim. 2014. Mondialisation et Démondialisation p.19).

La suppression des règles qui encadraient les flux financiers, accompagné du développement des paradis fiscaux et des délocalisations industrielles dans des pays à moindre rémunération, ont entraîné une augmentation du chômage et des emplois précaires et une stagnation des revenus des classes moyennes dans les pays occidentaux industrialisés. « Parallèlement pour une petite minorité de dirigeants ou de rentiers, une hausse exponentielle des revenus. Le système financier, dont la partie spéculative est parasitaire, a pu augmenter très largement ses profits et donc ses rémunérations… Rappelez-vous en 1989, la révélation du salaire de Jacques Calvet (patron de PSA dans les années 1980 et 1990) : elle avait fait scandale. Il était payé 2 millions de francs par an. Aujourd’hui cela fait environ 300.000 euros. Alors que le salaire moyen des patrons du CAC 40 se situe actuellement autour de 3 à 4 millions d’euros annuels, plus de dix fois plus » (A.E.p.49).

Pour le citoyen non spécialiste désireux de s’informer, il s’agira dans l’ECCAP de donner les principales caractéristiques et conséquences de la mondialisation que nous connaissons depuis quelques décennies. Cette mondialisation évolue. Patrick Artus pense pour sa part que la démondialisation des biens a commencé tandis que la mondialisation numérique et financière s’intensifie (Le 1, n°136). Il s’agira de rendre compte des progrès qui sont faits pour lutter contre l’évasion et l’optimisation fiscales par des organismes internationaux et par les ONG, de rendre compte par exemple du travail réalisé par le CCFD sur les paradis fiscaux, par l ’Observatoire des multinationales de Basta etc. Quelles sont les possibilités d’intervention en faveur d’une autre mondialisation au niveau national, européen, mondial ?

A propos des débats sur les traités commerciaux entre l’Union Européenne et le Canada ou les Etats-Unis, le ministre président de la Wallonie énonçait les trois principes qui devaient gouverner les négociations commerciales menées par l’Union : la transparence pour que les Etats membres puissent en délibérer  les priorités à accorder à la lutte contre le réchauffement climatique, la pauvreté et les inégalités  enfin s’assurer que les litiges seront réglés par des instances impartiales. Concernant l’Europe, Erik Orsenna interroge : comment a-t-on pu créer en Europe un espace dit unique alors qu’on permet la course à l’optimisation fiscale ?... Avant de « démondialiser », réglons les problèmes au sein de l’Europe. On regarde au loin pour ne pas faire le ménage chez soi. A espace unique, règles du jeu communes ! Quand on joue au foot, a-t-on le droit de mettre les mains ou pas ? En Europe certaines équipes ont le droit de mettre les mains, les autres jouent seulement avec le pied » (le 1, n°136, 4 janvier 2017). Comment surmonter la difficulté soulignée par Antoine Garapon dans un article « La gauche déboussolée par la mondialisation » : « Des expériences, il n’en manque pas à gauche, notamment chez les écologistes, mais comment se hisser à la hauteur du monde ? On dirait que plus les problèmes sont «macro » et augmentent d’échelle, plus les solutions sont « micro », convivialistes, locale, communautaires  plus les enjeux sont dramatiques et durs, plus les solutions sont douces, plus les questions sont techniques, plus les réponses sont incantatoires ». (Le Monde, 8 et 9 janvier 2017).  

C’est bien une question qui doit préoccuper l’ECCAP : les initiatives relatées sont-elles enkystées ou un pas vers une métamorphose ? SelonThomas Piketty : « Il est temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige également des services publics, des infrastructures, des systèmes d’éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi le trumpisme finira par tout emporter » .

En savoir plus :

 http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/12/pour-une-autre-mondialisation_5029938_3232.html#kK5q8OuDGZedufjQ.99

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18/07/2019

n°= 1 Présentation et charte 11/03/2019

  • ECCAP
Je ne sais pas


Présentation des lettres d'information


Cette première lettre d’information a pour objet de présenter l’encyclopédie du changement de cap (eccap.fr) conçue par Guy Roustang, avec la collaboration technique de Jérémy Roustang, à qui s’est ensuite joint Maurice Merchier pour poursuivre son élaboration et assurer son fonctionnement. Les suivantes, au rythme d’une par quinzaine, seront l’occasion pour nous de signaler de nouveaux articles, ou d’attirer l’attention sur un thème déjà traité, éventuellement en lien avec des événements de l’actualité.
Il s’agit d’un outil d’information, de formation, et d’expression ouvert à toute personne se reconnaissant et approuvant la Charte constitutive de cet ouvrage collectif.
Le corpus d’articles, classés par rubriques, que l’on peut déjà consulter nous semble suffisant pour que nous tentions de la diffuser à une plus large échelle. Elle est appelée à être une création permanente pour son fonctionnement, nous souhaitons la rapprocher du modèle « Wiki ». Cela signifie que cette lettre est en même temps un appel aux contributeurs, que ce soit pour commenter les articles existants ou en créer de nouveaux.
Ainsi que son nom l’indique, cette encyclopédie est clairement orientée vers la recherche d’un autre modèle de société, et d’une mutation profonde de notre système économique. Nous attendons des futurs rédacteurs d’articles qu’ils adhèrent aux grandes lignes de cette orientation c’est dans cette intention que nous avons rédigé cette charte, lisible ci-dessous.

Charte des citoyens pour un changement de cap.


Nous refusons le type d’économie et de société dans lequel nous vivons, que les orientations de l’histoire récente autant que les perspectives d’avenir ne font que conforter. Nous avons conscience des catastrophes vers lesquelles s’achemine l’humanité, si une action politique vigoureuse n’opère pas ce changement de cap. En tête de ces catastrophes, il y a les défis du réchauffement climatique, de la dégradation de l’environnement, du ravage de la biodiversité. L’énormité de ces questions ne doit pas effacer un autre danger : la mutation anthropologique que le mouvement transhumaniste commence à accomplir.
Nous appelons de façon plus générale à la vigilance et au contrôle de l’application des innovations médicales sur et dans les corps, que la disparition du sens des limites dans nos morales sociales rend dangereuse pour notre espèce.
Nous déclarons indispensable la restauration de la puissance politique, requise pour opérer ces changements, alors qu’on constate au contraire son effacement progressif au profit d’instances non élues, le pouvoir (de fait) judiciaire, l’expertise, et, de plus en plus, des algorithmes masquant les vrais enjeux sociétaux des décisions prises. Ce retour nécessaire du politique ne saurait s’accomplir sans un rétablissement de la confiance du corps social envers ses représentants, qui elle-même dépend de la qualité de la démocratie, minée par les progrès du populisme et la désaffection d’une partie de la jeunesse. Cela requiert de ne pas s’illusionner sur les mirages des déclinaisons numériques de la démocratie participative, qui – si elles peuvent être utiles – ne dispenseront pas d’une réflexion sur les prérequis sociaux et culturels du bon fonctionnement de ce régime politique, qui reste pour nous indépassable.
Une démocratie vivante suppose une éducation à la participation dès l’école, une information indépendante et l’encouragement à la vie associative et à la discussion des affaires locales aussi bien qu’internationales. Les élections n’étant qu’un moment de la vie démocratique.
Nous refusons l’explosion des inégalités à laquelle nous assistons, et dénonçons la mystification de la théorie dite du « ruissellement », selon laquelle ces inégalités stimuleraient l’économie, et finalement profiteraient à l’ensemble de la population. Au-delà de l’évidente insulte à la justice sociale, ces inégalités produisent en fait l’accaparement d’une proportion effarante des richesses entre les mains d’une caste ultra-minoritaire, mais puissante, dont le destin ne s’inscrit plus dans le monde commun.
Nous refusons le système économique dont le qualificatif de néolibéral rend le mieux compte, c’est-à-dire un système dont l’impulsion première vient du système financier, qui impose sa logique (le court-termisme, la soif de profits disproportionnés, etc.) à l’ensemble des forces productives, et surtout la mise en concurrence systématique des acteurs économiques, qui déborde sur une multitude de comportements sociaux.
Nous refusons l’imposition de la logique de marché à l’ensemble des opérations économiques, évacuant totalement d’autres modalités traditionnelles de circulation des marchandises, comme l’échange ou le don.
Nous refusons plus encore l’extension du domaine de la marchandise à des pans entiers de la société, notamment l’école, la santé, la culture… Il est nécessaire de redéfinir des espaces dans lesquels la puissance publique l’emporte sur la logique marchande, faisant prévaloir l’intérêt collectif sur la compétition des intérêts individuels. Nécessaire aussi de redonner vie à la notion de commun, qui permet à des populations de définir des règles pour gérer en commun des ressources partagées en dehors du marché et de l’Etat.
Nous refusons la dégradation de la culture en « politique culturelle », à savoir l’extension de ce label à des formes de plus en plus triviales, voire vulgaires de divertissement, promues dans les médias, conformément à cet impératif de marchandisation générale de toutes les activités. Cette perversion explique aussi la déformation des représentations imaginaires, l’irruption du virtuel, l’invasion des « fake news », et finalement la dissolution du réel dans le spectacle généralisé. Eric Sadin dans son livre : « La silicolonisation du monde » critique l’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Il parle de l’entreprise de désincarnation car l’éradication du sensible représente l’un des objectifs majeurs du programme siliconien. Pour Eric Sadin célébrer le sensible « C’est avant tout se soucier d’accorder une pleine attention à son milieu, aux autres, à soi. »
Nous sommes déterminés à remettre en cause l’invasion de la publicité dans tous les espaces communicationnels, et à déjouer la stratégie des grandes marques, qui s’insinuent dans la sphère culturelle en dissimulant leur véritable objectif, à savoir le renforcement de leur puissance marchande.
Nous sommes déterminés à remettre en cause le dogme de la croissance alimenté par la publicité, qui prétend, grâce à l’augmentation des désirs de consommer, favoriser la création d’emplois. Une autre logique s’impose, celle de satisfaire les besoins essentiels de tous, en économisant les ressources naturelles et en assurant à chacun les moyens d’exister. La qualification sociale, si elle repose en priorité sur l’emploi, doit s’inscrire dans une notion plus large, celle d’activité donnant toute sa place à la participation aux affaires publiques, au développement personnel et aux activités culturelles.
Nous sommes déterminés à empêcher la dérive vers une société de transparence, voire de surveillance généralisée par la cession aux nouvelles grandes puissances du numérique (les GAFAM) de nos données personnelles, revendues soit à des instances publiques ou privées douteuses, soit aux annonceurs, pour le plus grand profit des uns et des autres, mais aux dépens de nos libertés fondamentales.
Nous sommes déterminés enfin à nous poser la question de façon générale du ralentissement des évolutions économiques, sociales, culturelles et même scientifiques, car il faut prendre conscience que les femmes et les hommes peuvent difficilement s’épanouir dans un contexte de changements incessants et obsédants, qui disqualifient leurs ressources cognitives, relationnelles, ou sentimentales à un rythme qui rend impossible leur renouvellement, ou leur actualisation. Le terme à la mode de « disruption » convient peut-être aux processus numériques, mais sûrement pas aux évolutions humaines.

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23/01/2017

Numérique et comité citoyen d'après Eric Sadin

  • ECCAP
Politiser la technique et nos pratiques

Eric Sadin dans son livre « La siliconisation du monde – L’irrésistible expansion du libéralisme numérique » considère que « l’innovation » numérique est la nouvelle idole de notre temps.Elle « modifie et façonne selon sa mesure et sans débat public le cadre de la cognition, mais surtout celui de l’action humaine, ou de ce qu’il en reste. Mouvement industriel qui affaiblit la possibilité de l’action politique, entendue comme l’implication volontaire et a priori libre des individus à contribuer à l’édification du bien commun ».

Eric Sadin annonce dans Le Monde du 14 mars 2017 la création d’un comité citoyen sur le numérique. « Une structure fédératrice réunissant des collectifs d’enseignants, de médecins, d’ingénieurs, des associations, des syndicats. Soit des individus et des groupements unis par une même conviction : celle qui estime qu’au-delà des discours enjoliveurs, c’est de la réalité du terrain qu’il s’agit maintenant de témoigner ». Il souhaite que de solides contre-expertises remontent du terrain auprès de la puissance publique.

Certes la numérisation généralisée menace la vie privée mais plus largement « la sauvegarde des principes civilisationnels qui nous fondent ». Il poursuit : « Et si la France, sur des enjeux si déterminants, montrait l’exemple ? Si, plutôt que de dupliquer béatement le modèle de la Silicon Valley… notre pays entendait défendre un contre-modèle…de société fondé sur la juste aspiration des êtres à agir en pleine conscience et sur la célébration de la pluralité possible des styles d’existence…On peut sobrement mais avec une ferme conviction, appeler cela, en ces temps si troublés, une salutaire et impérieuse politique de nous-mêmes »

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21/09/2017

Originalité de la laïcité française selon Régis Debray

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
Extrait d’un article de Régis Debray  du Nouvel Observateur de 1995


"Depuis 1789, et plus exactement depuis 1793, lorsque des insensés eurent l’audace d’arracher à Dieu, pour la première fois, le gouvernement des hommes sur un canton de la planète, nous sommes marginaux et à contre-courant. Deux cents ans après et en dépit des apparences, notre République n’a pas en Europe de véritable équivalent. En 1889, il n’y avait que deux républiques sur notre continent : la France et la Suisse. Malgré quelques changements de noms, alentour, je me risquerai à soutenir que la situation, cent ans plus tard, n’a pas beaucoup changé. A l’Audimat planétaire, nous voilà encore plus à l’index. Dans un monde où sur quelque 170 Etats souverains plus de 100 peuvent être déjà qualifiés de religieux, les nations laïques forment une minorité en peau de chagrin. Dans la Communauté européenne qu’on dit sécularisée, la laïcité n’est nulle part un principe constitutionnel. Pas plus qu’elle ne l’est aux Etats-Unis d’Amérique (où le Premier Amendement ne stipule que la séparation des Eglises et de l’État), ou en URSS, où régna pendant soixante ans une religion d’Etat, le marxisme-léninisme (les Eglises n’ont évidemment pas l’exclusivité du cléricalisme). Les crucifix continuent de trôner, bien sûr, dans les écoles publiques d’Espagne. La déchristianisation n’empêche pas les petits Danois de commencer leur journée scolaire par un psaume. Ni le « God Save the Queen » de retentir en Grande-Bretagne où l’anglicanisme est d’Etat. Ni le Code pénal allemand (article 166) de sanctionner le blasphème, comme celui de la Hollande, patrie de la tolérance, où Rushdie n’a dû d’être publié qu’à l’article 147 dudit code qui punit les seules injures faites à Dieu mais non à ses prophètes. Rappelons qu’en France le blasphème a cessé d’être un délit en 1791".

Régis Debray, Extraits du livre France Laïque Tracts en ligne Gallimard 2 décembre 2020

Pour la compréhension, le défunt dont il parle est son projet d'enseignement du fait religieux, qui a été enterré par tous les ministres de l'Education
De quel défunt s’agissait-il ? D’une approche raisonnée des religions, au pluriel, comme des données de civilisation, faits de société (collectifs) et faits de mentalité (individuels) indissolublement liés, observables par quiconque à l’œil nu. Trois objectifs.
-Le premier, recoudre le tissu déchiré des mémoires hic et nunc, à défaut de quoi deux tiers du patrimoine culturel occidental – peinture, musique, architecture, littérature –, ainsi que les principaux repères de la vie sociale (calendrier, édifices, symboles) deviendraient lettre morte. Pour nous, une jouissance en moins.
-Le second, comprendre et replacer l’événement dans la longue durée qui seule peut en rendre raison. Reconnaître les traces que l’inconnaissable a inscrites tout au long des siècles dans nos paysages, nos jours fériés et nos hémicycles, depuis le calvaire breton jusqu’au bleu marial du drapeau européen avec les douze étoiles de l’Apocalypse de Saint Jean.
-Le troisième, permettre aux élèves de toutes origines de se respecter, en gagnant à la fois en estime de soi et en compréhension des autres. Ces cours d’histoire et de géographie étant naturellement confiés, non à des religieux habillés en témoin, cela va sans dire, mais aux professeurs des disciplines concernées, dans le cadre d’une formation permanente destinée à mieux les armer intellectuellement et professionnellement, formation assurée par les meilleurs spécialistes. Le rapport préconisait, à destination des enseignants stagiaires, un module « Philosophie de la laïcité et enseignement du fait religieux »
(…)
Vitale et décisive, la conjonction de coordination. La preuve du pudding, c’est qu’on le mange, et quelle meilleure illustration d’une laïcité en acte qu’un arpentage tranquille, distancié et méthodique d’un terrain réputé étranger ou hostile ? Pusillanime, inconséquente et tournant à vide serait une laïcité réduite à ses acquêts juridiques et de sonores affirmations de principe. C’est l’application concrète du principe qui lui donne vie et crédibilité. Dissocier les deux versants reviendrait à laisser aux religieux le monopole du discours sur la religion, et entretenir le face-à-face entre des religions sans culture, les plus nocives, et des cultures ignorantes des religions qu’elles trouvent ou croisent sur leur chemin. Quand la fin de la politique comme religion débouche sur la religion comme politique, il faut prendre la question à bras-le-corps. Si on me permet un aveu personnel, après avoir intitulé le manifeste dit des intellectuels lors de l’affaire de Creil2 (1989) « un Munich de l’école républicaine », après avoir demandé, dans la commission Stasi (2003), que l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles fasse l’objet d’une loi et non d’un règlement (tout en respectant une courageuse opposition à cette décision), j’aurais eu le sentiment d’abandonner ce parcours à mi-chemin si ces mesures d’exclusion n’avaient pas pour complément logique l’inclusion des phénomènes religieux dans le champ des études. C’eut été s’en tenir à une laïcité de théâtre, qui débite son texte sur la scène sans descendre dans la salle.

Nos autorités ont jugé plus confortable la bonne vieille division du travail : aux entrepreneurs religieux, en exclusivité, le Tout-Puissant (peu miséricordieux). Aux éducateurs laïques, une ferme ignorance des entreprises religieuses, anciennes et nouvelles.

Le passage d’une laïcité d’incompétence (« le religieux ne nous regarde pas ») à une laïcité d’intelligence (« il serait peut-être temps d’aller y voir ») exigeait que fût étendu le travail des Lumières aux zones d’ombre de la modernité démocratique, d’après son injonction : aude sapere, « ose savoir ».





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26/04/2021

Podcasts : défaire et refaire le monde du travail

  • ECCAP
Je ne sais pas
Cette série BOSSER BOSSER propose une exploration dans les profondeurs du Travail. Et quel meilleur moment que cette crise que nous traversons, qui a vu entre autres se généraliser le télétravail, pour questionner ce mot d’un usage si courant qu’on finit par oublier d’en interroger le sens.


Le Grin est un studio de podcast mais aussi une librairie d'occasion, une bibliothèque des Afriques, un Café, un lieu à Clermont-Ferrand qui accueille et prend au sérieux toutes les façons de penser et regarder le monde afin de mieux les questionner.

Cette série de podcasts BOSSER BOSSER propose une exploration dans les profondeurs du Travail.
Et quel meilleur moment que cette crise que nous traversons, qui a vu entre autres se généraliser le télétravail, pour questionner ce mot d’un usage si courant qu’on finit par oublier d’en interroger le sens.

Depuis la nuit des temps l’humain travaille…mais le travail a-t-il toujours eu la même signification pour lui ?

L'ensemble des podcasts est disponible ici :
BOSSER BOSSER #11- Le travail dans les sociétés traditionnelles, avec Slimane Rezki
BOSSER BOSSER #10 - L'idéologie du travail, avec Guillaume Borel
BOSSER BOSSER #9 - L'argent facile, avec David Desclos
BOSSER BOSSER #8 - Travail &amp Militantisme, avec Laura Nsafou
BOSSER BOSSER #7 - Quel futur pour le travail ? avec Denis Pennel
BOSSER BOSSER #6 - Entreprises libérées, délivrées ?
BOSSER BOSSER #5 - Le syndrome de stress post-traumatique
BOSSER BOSSER #4 - Faut-il travailler pour avoir un revenu ?
BOSSER BOSSER #3 - Causerie musicale Romane Santarelli x The Doug
BOSSER BOSSER #2 - Défaire et refaire le mot travail
BOSSER BOSSER #1 - L'esclavage colonial, avec Françoise Vergès
BOSSER BOSSER #0 - Qu'en disent les enfants ?


Crédits :
Musique : DreamWork by Anitek (licence Creative Common)
Visuel : Chooette Design

Notes


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19/10/2018

Pour lutter contre le réchauffement de la planète, il faudra aussi freiner la croissance démographique

  • ECCAP
Penser / Faire mondialité
Il est difficilement envisageable de lutter contre le réchauffement climatique, sans en même temps freiner la croissance démograhique. C'est l'avis d'un collectif qui s'est exprimé dans le journal Le Monde, le 9 octobre 2018. Cette tribune est reproduite ci dessous. Toutefois, à l’encontre de la position fondée de ce collectif, nous signalons  le point de vue du pape François dans la lettre encyclique Laudato Si (au paragraphe 50 qui cite et reprend à son compte ce texte du Conseil Pontifical « Justice et paix » : « il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire ». Ce paragraphe 50 qui critique à juste titre le consumérisme extrême ne brille du reste pas par sa clarté.



Ces dernières semaines, depuis la démission de Nicolas Hulot, les manifestes et articles dans les journaux se multiplient pour tirer la sonnette d’alarme et appeler les pouvoirs publics à engager une action vigoureuse et immédiate en faveur de l’environnement : réduire notre consommation d’énergie polluante et notre production de déchets, accroître l’efficacité environnementale de nos modes de production, etc.
Mais il est frappant de constater que la croissance démographique est la grande absente de ces prises de position : on fait comme si démographie et environnement étaient deux sujets séparés, alors qu’ils sont indissociablement liés.
En effet, si les efforts pour améliorer l’efficacité environnementale des pays développés restent la première priorité à court terme, à moyen et long terme, les effets combinés de la croissance à venir de la population et de l’augmentation inéluctable de la consommation par habitant (à la fois dans les pays développés et encore plus dans les pays en voie de développement) conduisent à une véritable catastrophe pour notre planète : destruction de la biodiversité, ressources en eau menacées, montée des eaux par fonte des glaciers, raréfaction des ressources halieutiques, épuisement et salinisation des terres cultivées, réchauffement de plus de 5 °C en 2100 en France avec des pointes à plus de 50 °C, déplacements massifs de populations.
Pour éviter cette catastrophe il faudra, donc, et avant tout dans les pays développés, réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre : c’est la transition énergétique. Mais on ne pourra pas faire l’impasse sur une réduction importante de l’accroissement de la population mondiale : c’est la transition démographique, non achevée dans bien des régions du monde.

11,2 milliards d’humains en 2100 ?


La population mondiale a déjà crû de façon exponentielle : elle est passée de 2 à 7,6 milliards entre 1950 et 2017 ! Les dernières prévisions démographiques de l’ONU, qui datent de 2017 et qui font autorité en la matière, nous indiquent dans une hypothèse moyenne que la population mondiale atteindra 8,6 milliards en 2030, 9,8 en 2050 et 11,2 en 2100. Et il est intéressant de noter que ces projections moyennes ont une tendance nette à la hausse : en 2011, l’ONU prévoyait 10,1 milliards d’habitants en 2100… Tous les continents sont concernés, mais l’Afrique concentrera un peu plus de 50 % de cette croissance d’ici à 2050 et plus de 85 % d’ici à 2100 (le continent est supposé, toujours selon l’hypothèse moyenne, atteindre 4,3 milliards d’habitants en 2100).
En pleine COP23, qui se tenait à Bonn (Allemagne) en 2017, 15 000 scientifiques du monde entier ont publié un appel urgent concernant l’habitabilité de la planète. Il y est recommandé entre autres des mesures démographiques allant dans le sens d’une forte réduction du taux de fécondité. Cela concerne plusieurs régions du monde, mais nous prenons ici l’exemple de l’Afrique, de par sa proximité culturelle avec la France, et parce qu’il s’y est produit un événement important auquel nous proposons de réagir positivement.
Il s’agit de la conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017 au cours de laquelle les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus le Tchad et la Mauritanie ont élaboré une charte. Conscients qu’une trop forte démographie est un obstacle à leur développement économique, ils se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030.
Ils partent de l’idée que c’est aux femmes de décider combien elles veulent d’enfants, quand et avec qui. Mais il faut qu’elles soient éduquées, il faut des agents de santé qui aillent à domicile pour proposer une gamme de contraceptifs, il faut diffuser des messages audios à la communauté dans les différents dialectes, en utilisant par exemple les téléphones portables.
Lire aussi : Pascal Bruckner : « Ne nous faisons pas croire que nous allons “sauver la planète” »
Tout cela est possible : certains pays, comme l’Ethiopie par exemple, ont dégagé des moyens et obtenu des résultats fort encourageants.

Se servir du financement de la COP21


Tout cela coûte cher, mais peut être financé dans le cadre de budgets déjà décidés, sans engagements supplémentaires. Les signataires demandent que la France et l’Europe aident ces courageux Etats africains à mettre en place leur programme de baisse de la fécondité. Dans le cadre des accords signés lors de la COP21 à Paris en 2015, les pays riches se sont engagés à verser aux pays moins riches 100 milliards de dollars par an pour lutter contre le changement climatique.
Comme il est clair que la démographie a un impact direct sur les augmentations de dioxyde de carbone et sur le climat, il est parfaitement légitime de consacrer une part significative de cette aide aux programmes de « santé reproductive », terme utilisé pour désigner la contraception et le planning familial. Une telle politique offrirait aussi la possibilité d’améliorer le bien-être et la qualité de vie des femmes qui sont le plus souvent les premières à souffrir de la situation actuelle.
Il faut aussi tout faire pour favoriser le développement économique des régions pauvres à forte natalité, car c’est un des meilleurs moyens, grâce en particulier à l’éducation des femmes, de les amener à changer leurs comportements et à réduire le nombre de leurs enfants.
C’est sans doute le défi le plus important que nous ayons collectivement à résoudre dans les vingt prochaines années. Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue pour sauver l’habitabilité de notre planète d’un désastre annoncé. Car il n’ y a pas de planète B. 

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19/09/2017

Pour une laïcité qui entretienne la confrontation entre des convictions diverses selon Paul Ricœur

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Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
« On ne peut se contenter de faire abstraction des convictions, ne serait-ce que pour alimenter le débat public sur les grands choix de société. Il faut donc prendre en compte le champ où se déploient les convictions, à savoir le champ de la société civile. Il y a ainsi à construire, à côté de la laïcité d'abstention de l'État, une laïcité de confrontation, de débat, qui est celle de la société civile, en tant que distincte de la puissance publique. Il faut redonner corps à cette idée d'une laïcité vive, qui entretienne la confrontation entre des convic­tions diverses, elles-mêmes nourries de la diversité de nos héritages culturels, qui sont pour moi l'héritage judéo-chrétien, celui des Grecs et des Romains, l'héritage des Lumières et celui du socialisme du XIXe siècle, à qui il faut ajouter bien entendu aujourd'hui aussi des traditions islamiques, et peut-être d'autres encore... L'école est un bon exemple des travers propres à la laïcité à la française, elle en fait les frais dans la mesure où l'on considère que son rôle est de projeter sur la société civile la conception de la laïcité que nous avons attribuée à l'État. D'où le fait qu'on a un enseignement très aseptisé : on ne parlera pas à l'école de religion, sauf très marginalement à travers la littérature ou l'histoire, etc. L'école est un foyer de totale neutralisation des convictions. On ne doit pas s'étonner de trouver comme résultat une société sans conviction, sans dynamisme propre qui va tout demander à l'État... »
  1. Ricœur, in Esprit, janvier 1991.
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20/01/2017

Prisons : Cellule ouverte contre comportement citoyen

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Une démocratie pour vivre ensemble

Changer de cap c'est aussi penser autrement la prison. Extrait d'un article paru sur leparisien.fr


Cellule ouverte contre comportement citoyen  à la prison de Villepinte Villepinte, juin 2016

 La prison de Villepinte s’apprête à vivre une expérience rarement tentée en France et jamais encore dans une maison d’arrêt. Dans quelques jours, 140 détenus regroupés au bâtiment E, bénéficieront d’un régime privilégié : la porte de leur cellule sera ouverte en journée, ils auront un accès facilité au sport… en échange d’un engagement de bonne conduite et de 25 heures d’activités par semaine, éducation civique comprise. C’est le module « Respecto », directement inspiré de programmes en cours en Espagne. « Ce n’est pas un quartier de Bisounours », prévient Léa Poplin, l’énergique directrice de la prison et chef d’orchestre du dispositif. « Cette prise en charge alternative a pour but de lutter contre les violences et les incivilités, ce n’est pas un vain mot ici ! »

«L'enjeu ? Que les détenus se lèvent le matin, qu'ils se prennent en main»

En mai, un surveillant s’est fait casser le nez. L’an dernier, un prisonnier poignardait un gardien d’une lame dans le cou. « L’enjeu ? Que les détenus se lèvent le matin, se prennent en main. Il faut qu’on donne plus à ceux qui s’investissent, afin de leur apprendre ou réapprendre à être citoyens à part entière », poursuit la directrice. Dans le module Respecto, il faut se lever tôt, faire son lit, se tenir à un planning d’activités et de corvées de ménage, assumer un rôle de référent à tour de rôle pour prévenir les conflits. Les détenus concernés ont été sélectionnés sur lettre de motivation et entretien avec les surveillants et personnels du Spip (le service pénitentiaire d’insertion et de probation), deux acteurs clés du module. Une cinquantaine de prisonniers ont été refusés et les « DPS », détenus particulièrement surveillés, sont d’office exclus. Ceux qui ont déjà été emprisonnés en Espagne se seraient montrés d’excellents promoteurs du dispositif. Il suffisait en tout cas de passer une tête en prison cet été, pour entendre que ce module Respect était attendu avec impatience par les prisonniers, les uns s’interrogeant sur la date de mise en oeuvre, les autres sur les possibilités d’y participer.

Période d'essai de 6 mois

Lorsqu’on est enfermé à plusieurs dans 9 m², la contrepartie annoncée est tentante : on peut avoir d’autres perspectives que de regarder la télé à longueur de journée, quitter sa cellule de 7 h 30 à midi et de 13 h 30 à 17 h 30, bénéficier de goûters familiaux, en dehors des traditionnels parloirs. En cas d’écart, en revanche, pas de quartier. Il faudra s’expliquer devant un « comité technique » de surveillants et conseiller Spip, au risque de retourner dans son ancienne cellule. Même sanction en cas de violence, de trafic ou de détention de téléphone portable. Dès le début de l’été, les 140 places étaient attribuées et une liste d’attente constituée. Une quarantaine de places supplémentaires restent ouvertes, à terme, aux nouveaux incarcérés. Ce chantier a nécessité une importante réorganisation avec des déménagements en cascade et des travaux. Chez les surveillants, le consensus n’y est pas (lire ci-dessous). Mais qui dit expérimentation, dit période d’essai. Dans six mois, ce sera l’heure du premier bilan.

Les surveillants divisés


« Ce module Respect va permettre de réduire la violence et de canaliser l’agressivité » espère Blaise Gangbazo, élu CFTC pour les gardiens, un point de vue qui ne fait pas l’unanimité chez ses collègues. « C’est une détention à deux vitesses, et à plus de 1 000 détenus c’est une hérésie », fustige de son côté Philippe Kuhn (SPS). Pour lui, l’expérience des Landes n’est pas transposable à la région parisienne. « La surpopulation est telle à Villepinte qu’il n’y aura plus de place pour remettre les détenus en détention normale si ça se passe mal », craint Erwan Saoudi (FO). Conçue pour 588 détenus, la prison dépasse régulièrement depuis le mois de janvier 2016 le millier de prisonniers. Du jamais-vu en 25 ans. La situation est d’autant plus préoccupante que l’intendance est toujours décriée. Depuis l’arrivée du nouveau prestataire, Gepsa, en janvier, des difficultés de cantine, ce système qui permet aux détenus de commander et de se faire livrer des produits de la vie courante, se répètent. Pour protester contre cette situation, les détenus ont plusieurs fois refusé de remonter de promenade, et les Eris, des unités spéciales, ont été appelées en renfort pour les faire remonter en cellule. L’administration pénitentiaire envisageait cet été des recours contre le prestataire et n’excluait pas de dénoncer le contrait. Mais rien de tel n’est encore annoncé.

L’expérience encourageante du centre pénitentiaire des Landes

« Une forte diminution des violences de détenus envers le personnel, des détenus plus occupés, des bâtiments plus calmes et plus propres, moins d’absentéisme chez les surveillants, une détention plus apaisée… » Le bilan que dresse Alain Varignon de l’expérimentation « Respecto » à Mont-de-Marsan (Landes) laisse place à l’optimisme. Avant de prendre ses fonctions à Gradignan, il dirigeait le centre pénitentiaire des Landes, où l’expérience a été tentée le 26 janvier 2015, dans le cadre du plan national de prévention de la violence. « La directrice interrégionale avait créé un observatoire des violences, qui nous a conduits à nous intéresser à ce qui se pratiquait en Espagne. Nous sommes allés à Madrid pour rencontrer nos homologues et les quartiers pénitentiaires où ces modules avaient cours. Cela donnait plus d’autonomie aux détenus et redonnait du sens au coeur de métier des surveillants, qui ne sont pas que des porte-clés », se souvient André Varignon.

«C'est mieux que de regarder la télé»

A Mont-de-Marsan, depuis janvier 2015, 250 à 260 détenus en moyenne participent à ce module, soit pas loin de 40 % de la population carcérale. 150 exclusions ont été prononcées entre janvier 2015 et avril 2016. Une trentaine de surveillants sont associés au projet. « Mais tous les surveillants ne veulent pas participer, c’est pareil pour les détenus, tous ne veulent pas être prêts à 7 h 30. Sont intégrés ceux qui veulent faire quelque chose de leur détention, c’est mieux que de regarder la télé », poursuit André Varignon, qui ne voit pas pourquoi cette expérience ne serait pas transposable ailleurs, au motif que les délinquants ne seraient pas les mêmes en Ile-de-France. « Il y a toujours quelques dizaines de détenus qui ont le profil », estime-t-il. Selon lui, ce module c’est « le pari de la confiance, mais ce n’est pas le Club Med », conclut-il. 

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18/01/2017

Régulation financière et pantouflage Extrait d’une conférence de Gaël Giraud

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Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

Régulation financière et pantouflage. Les politiques sont-ils impuissants à réguler les marchés financiers ? Extrait d’une conférence de Gaël Giraud « Un ordre ancien s’en est allé » du 22 octobre 2014. 


« Derrière les marchés financiers, vous avez essentiellement un petit nombre de très riches particuliers, de grosses entreprises dont les surplus financiers sont investis sur le marchés financier, et une bonne partie de l’épargne du public. Dans les salles de marché, des jeunes gens sont sur les ordinateurs, ils font des opérations extrêmement sophistiquées, on les appelle des traders. Contrairement au mythe largement répandu, il n’y a pas besoin d’avoir fait polytechnique…mais il est vrai que nombre d’opérations mobilisent des mathématiques très sophistiquées. La plupart des traders ne les comprennent pas et leurs patrons non plus. Les marchés financiers sont tellement plus lucratifs que n’importe quel investissement dans l’économie réelle, que vous pouvez être à peu près certain que votre épargne, si vous en avez, circule sur les marchés financiers, probablement à votre corps défendant.

J’en profite pour dire que vous avez tout à fait le droit de changer de banque. D’ailleurs c’est le seul moyen pour nous autres citoyens de faire pression sur nos banques c’est de retirer notre compte d’une banque qui ne nous plaît pas. Nous votons avec nos pieds. A la question : peut-on réguler les marchés financiers ? Il y a plusieurs éléments de réponse. Il est vrai que réglementer les marchés financiers n’est pas une opération absolument triviale, c’est suffisamment compliqué pour qu’il faille faire attention, mais il y a une telle surenchère du côté des marchés financiers pour dire : attention ne cherchez pas à réguler car vous seriez comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Mais il ne faut pas exagérer, on sait à peu près ce qu’il faut faire… Quand vous discutez avec des professionnels honnêtes, vous arrivez assez facilement à la petite vingtaine de mesures qu’il faudrait prendre pour réglementer les marchés. On les a nous-même listés dans un livre que j’ai co-écrit qui s’appelle « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ». Ce n’est donc pas aussi sorcier que cela.

La raison pour laquelle les mesures ne sont pas prises, c’est l’extraordinaire puissance du lobby bancaire, ce qui n’est pas difficile à comprendre. Il faut se rendre compte que le bilan d’une banque comme BNP Paribas est supérieur à 2000  milliards d’euros, donc BNP Paribas pèse plus que le PIB français. Vous comprenez bien que lorsque le PDG de Paribas va voir le Président de la République…il est aussi riche que lui. Et s’il lui dit : Monsieur le Président, la loi que vous voulez voter, c’est vraiment une très mauvaise idée…elle va mettre ma banque en faillite. Le Président de la République est bien obligé d’en tenir compte. Lui-même n’a pas les moyens de vérifier qu’on ne lui raconte pas des carabistouilles…

Actuellement, les banquiers font un balai incessant auprès de l’Elysée et de Bercy en disant : vous savez, tout va mal, nous sommes tous au bord de la faillite, nous allons tous mourir demain, et la fin de la phrase c’est : « si nous mourons vous mourrez avec nous. Donc faîtes tout pour nous sauver ». Vous avez là un pouvoir de chantage lié à l’hypertrophie du secteur bancaire lié au fait que nos banques vont très mal, contrairement à ce qu’elles ne cessent de répéter dans le débat public. Parmi les observateurs indépendants il y en a un qui a dressé la liste des cinquante banques les plus sûres du monde, et bien dans ces cinquante banques, aucune des quatre premières banques françaises n’apparaît. Deux banques françaises y sont mais elles ne font pas partie des quatre premières banques françaises.

Inversement, vous avez un économiste américain… qui a essayé d’évaluer quelles sont les huit banques européennes les plus proches de la faillite. Parmi ces huit banques, vous trouvez les quatre premières banques françaises. Donc qu’on ne vienne pas nous dire que le ciel est bleu, qu’il n’y a pas un seul nuage à l’horizon. Compte tenu de cela, vous comprenez que lorsque les banques vont pleurer à l’Elysée ou à Bercy, elles ont une certaine crédibilité. Il y a d’autres éléments à prendre en compte. Quand vous êtes une banque qui gagne plusieurs milliards d’euros chaque année, vous avez les moyens de payer très, très cher, un certain nombre de personnes, vous pouvez acheter tous les économistes qui passent dans le débat public. Donc, malheureusement, la plupart de mes camarades économistes qui s’expriment dans le débat public sont des conseillers des banques, comme je l’ai été moi-même avant de devenir jésuite. Heureusement que la compagnie m’a sauvé.

Vous comprenez qu’à partir du moment où vous êtes un chercheur en économie ou un professeur d’université, quand vous multipliez votre salaire par dix en allant travailler un jour par semaine dans une banque, vous n’avez absolument pas envie de donner une interview dans un journal pour dire du mal des banques. Vous avez d’autres phénomènes du même type. Tous les membres de l’Inspection Générale des Finances à Bercy, au Trésor, savent qu’ils vont arriver à un plafond dans leur carrière entre 40 et 45 ans. C’est un grand problème de notre administration, nous ne savons pas gérer les fins de carrière de nos hauts fonctionnaires brillants, donc ils savent que vers quarante ans il faut qu’ils aillent « pantoufler ». Ils savent que s’ils vont pantoufler dans une banque, ils vont multiplier leur salaire par dix, vingt…, s’ils vont dans l’industrie, ils vont multiplier leurs salaires par 2, 3 ou 4. Il faut donc une sacrée colonne vertébrale spirituelle pour oser résister.

Et quand vous avez trente ans, que vous êtes un jeune énarque, inspecteur des finances, difficile de résister à la pression des banques qui viennent vous voir tous les jours dans votre bureau pour vous dire, mon brave garçon tu n’y connais rien, on va t’expliquer, et si tu fais bien ce que l’on te demande, quand tu auras quarante ans on va s’en souvenir. Ce jeune énarque sait très bien que s’il ne fait pas ce qu’on lui demande, à 40 ans on s’en souviendra aussi et il n’aura aucune chance de pouvoir pantoufler. Si vous regardez le parcours de nos brillants inspecteurs des finances, il faut regarder ce qu’ils deviennent.

Inversement, regardez les cinq premiers postes de toutes nos grandes banques, ce sont des anciens inspecteurs généraux des finances, à tel point que l’ancien PDG de BNP Paribas aime répéter qu’il y a plus d’inspecteurs généraux des finances à BNP Paribas qu’au service de l’Etat. Cela vous dit quelque chose de cette espèce de collusion complètement incestueuse entre la finance privée et la haute administration des finances publiques, qui devrait travailler pour l’intérêt général… Pourquoi les pouvoirs publics ne réagissent pas plus ? Il y a un lobby bancaire extrêmement puissant., Vous l’avez vu à l’œuvre l’an dernier sur la loi bancaire (si vous avez suivi cette affaire) qui a été vidée de son contenu car elle ne sépare pas banque de dépôt et banque d’investissement. Et c’est même plus extraordinaire que cela encore.

Lorsque le commissaire européen Michel Barnier, qui n’est pas l’archétype du gauchiste, a sorti un projet de directive européenne qui va plus loin que la loi française qui ne sépare pas, le jour même, le gouverneur de la France s’est exprimé dans les journaux pour dire : vraiment Michel Barnier est un homme irresponsable, comment peut-il oser penser à la séparation ? Il est en fait téléguidé par les banques et une partie du gouvernement. Le gouverneur de la Banque de France qui est un haut fonctionnaire tenu par le droit de réserve en tant que fonctionnaire et qui en plus assume normalement la tâche de régulateur du système bancaire français. C’est tout de même très impressionnant. Ce sont de petits signaux qui montrent jusqu’où va la collusion.

Cela dit, je ne crois pas que le gouvernement soit impuissant, car on sait à peu près les mesures qu’il faut prendre. Michel Barnier essaye de le faire de son coté. La séparation des banques c’est la condition sine qua non, la première et il y en a d’autres. Mais si cela vous intéresse, il vaut mieux que vous alliez voir le petit livre « Vingt propositions pour réformer le capitalisme ».

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02/11/2022

Retour de Sète : L’Eccap prend la mer au sein de l’Archipel des confluences !

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Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Retour de Sète : L’Eccap prend la mer au sein de l’Archipel des confluences !

Durant le long week-end du 20 au 23 octobre à Sète, s’est tenue l’Université d’été du Mouvement d’Utopia[1] sur le thème : Agir pour un monde habitable. Cette année, pour répondre à l’appel d’Edgar Morin, adhérent d’honneur d’Utopia, à créer une convergence entre les acteurs de la société civique, plus de 200 participant∙es, de nombreuses personnalités, des associations comme des réseaux ont décidé de co-organiser avec Utopia des temps de travail afin de partager leurs réflexions, leurs propositions sur des mesures basculantes et d’imaginer la forme que pourrait prendre cette « convergence »[2]. L’Archipel citoyen Osons les jours heureux[3], l’Archipel de l’écologie et des solidarités[4] et le mouvement convivialiste[5] ont contribué. Ce processus a commencé par le partage par certaines personnalités de leurs retours d’expériences, forcément singuliers et liés à la nature de leur engagement, mais après une analyse croisée, peuvent devenir des enseignements pour l’avenir.
Nous mesurons tout à la fois l’urgence de la situation de la planète et des besoins de bascule dans un autre système de valeurs mais aussi les difficultés de nos mouvements à provoquer un changement radical. Isolés, polarisés et souvent épuisés, pourtant ces mouvements travaillent la société en profondeur. Et au sein du mouvement Utopia, depuis plus de 20 ans, nous voulons aussi affirmer que cette société est de plus en plus à l’écoute des formes alternatives de transformation. Le premier objectif de ces journées a été de prendre le temps nécessaire à cette analyse croisée de nos expériences pour lancer un processus désirable, ambitieux dans sa vision, modeste dans son organisation et humble dans son animation. Serait-ce les conditions pour faire levier et bascule ?
Une cinquantaine de participant∙es aux ateliers ont pu ainsi contribuer et des premières personnalités ont partagé leurs expériences dès la première séance du jeudi 20 octobre. Parmi elles, Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS, Laetitia Delahaies, coordinatrice stratégique des Colibris, Patrick Viveret, philosophe et initiateur de l’Archipel Osons les jours heureux et parrain de la campagne Nouvelle R' des Colibris, Alain Caillé, fondateur de la Revue du MAUSS et initiateur du mouvement convivialiste, Mathilde Imer, animatrice de la Primaire Populaire, Martin Rieussec-Fournier investi aussi au sein de la Primaire populaire, Thierry Salomon, fondateur de Negawatt, Didier Fradin, de la Belle Démocratie et engagé depuis des années sur les dynamiques de reliance entre archipel et monde des communs.

Des échanges sur des premiers retours d’expériences

Alain Caillé rappelle le contexte dangereux entre néolibéralisme et extrême droite, accompagné par une atomisation de nos réseaux. « Pouvons-nous avancer dans la mise en place d'un mouvement plus large mais pour faire quoi ? Cette bascule historique peut être accompagnée par un processus long d’Etats généraux et de cahiers d’espérances pour mettre en discussion des sujets transversaux ». Durant les échanges, cette idée s’est transformée en Cahiers d'avenir partagé (CAP). A partir d’expressions recueillies au niveau local, une synthèse évolutive sur la base de ces expériences de terrains permettraient d’identifier ce qui dysfonctionnent et proposer des mesures basculantes à diffuser au niveau national. Ce projet a reçu un accueil favorable des représentants d’un certain nombre de réseaux comme le mouvement des Colibris, le Labo de l'ESS, l’association des maires ruraux de France, à confirmer bientôt. Il pourrait être relayé par le Collectif de la transition citoyenne, le Pacte du pouvoir de vivre ou la Fabrique des transitions.

Thierry Salomon rappelle le contexte de crise énergétique et la difficulté d'entrer dans le détail sans s'opposer. La dynamique se fait autour d'individualités, avec des formes d’expertises très pointues donc reconnues, mais comment alors créer les conditions d’un dialogue des savoirs ? Comment dépasser ces premiers cercles souvent très engagés mais aussi vite épuisés et assez peu représentatifs des nouvelles générations comme des nouvelles formes d’engagement ? Il présente alors les 3 fonctions au sein de l’Archipel qui sont d’abord au service des liens et des interactions entre les îles et les projets : les explorateurs qui découvrent et reconnaissent des initiatives transformatrices, les tisserands qui relient et entretiennent les relations et les catalyseurs qui peuvent appuyer des projets et leur permettre d’accéder à des ressources pour les enrichir.

Patrick Viveret évoque la nécessité de se situer aussi à l’échelle de la planète et de s’appuyer sur les ODD[6] (Objectifs de développement durables de l’ONU). Il présente deux cartographies qui peuvent se relier et se nourrir : le site Inform-e.net[7] et le site Transiscope[8].

Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS[9] témoigne qu’il voit chaque jour des initiatives qui transforment la société mais cela ne fait pas système au niveau local et au niveau national. « L'ESS ne transforme pas le système, il y a des enjeux de régulation et de retour du politique ». « Comment co-construire les politiques publiques ? Il faut questionner le retour de la planification et comment les citoyens peuvent s'en saisir ? ». Investi dans la Fabrique de la transition qui rassemble des élus, des techniciens et des acteurs de la société civile, cet espace a vocation à questionner les nouvelles formes de production des politiques publiques.

Laetitia Delahaies, coordinatrice stratégique des Colibris, a présenté la nouvelle campagne du mouvement appelé Nouvelle R’ et dont le parrain est Patrick Viveret. Après avoir développé le concept d’Oasis, à l’échelle d’une petite communauté autour des enjeux de l’habitat partagé, de l’éducation et d’une autonomie énergétique, la nouvelle orientation du mouvement est d’appuyer des projets de territoires, plus large, plus collectif et avec une dimension pluri-acteurs très forte.
Les 6 « territoires en expérimentation »[10] initiées depuis 1 an permettent de tester cette approche pluri-partenaire. Il y a un enjeu de capitalisation/mise en récit afin d’analyser et de valoriser l’approche et la méthode : comment font les acteurs pour faire ensemble ?

Enfin pour conclure ces premiers échanges, Mathilde Imer et Martin Rieussec-Fournier, ont croisé leurs retours sur la Primaire populaire dont ils ont été les principaux animateurs. La première a insisté sur le fait qu’ils ont « surestimé la volonté de gagner des partis politiques ou plutôt de ne pas perdre leur organisation, leur identité et leur économie. Cela est devenu pour ces partis un enjeu de survie ». Elle a aussi interrogé la place du pouvoir : « Quelle relation doit-on construire avec ces partis et comment questionner la place des pouvoirs dans notre démocratie ? « Le parti n'est pas un astre mort ». « C'est maintenant qu'il faut préparer les échéances à venir mais se projeter en 2027, là aujourd’hui, j'ai du mal ! » Elle conclut en retenant aussi des points positifs : « Il y a eu de belles choses quand même avec une mobilisation exceptionnelle en quelques mois à peine, et une équipe qui avait une moyenne d’âge de 25 ans. Ce fut aussi un espace où les militants FI/PS/EELV ont bossé ensemble au niveau local et enfin, nous avons levé 1 million d'euros pour mener cette campagne ». En reconnaissant avoir manqué de temps et d’espace pour écouter des personnes plus expérimentées, elle évoque la nécessité de la transmission intergénérationnelle. « Pour l’avenir, il n'y a pas qu'une stratégie, créer un mouvement avec des alliés dans les partis et bosser sur le fond avec les acteurs politiques notamment sur trois points aveugles : le travail, le logement (l’habitat et l’habiter) et la sécurité ». Son ex-collègue Martin a insisté lui sur les moyens et la nécessité d’être décomplexés avec les questions d’organisation et d’argent. « L’argent ne doit plus être un tabou ». 

Une première synthèse pour avancer de nouveau ensemble ?

Le lendemain matin, Patrick Viveret a présenté une première synthèse : « On semble être d'accord sur une vision de la transformation, avec quelques différences sur les moyens et les temporalités. » Bataille culturelle pour certains, bataille partisane et électorale pour d’autres, très vite les participant∙es ont pu exprimer leurs polarités mais les conditions de leur articulation est devenue pour toutes et tous un marqueur.
C’est pourquoi la forme d'archipel avec son trépied : tisser, explorer et catalyser, a été reconnu comme une condition de la qualité de ces liens. Sa déclinaison sémantique (pirogues, lagon, voilier-atelier…) suscite encore quelques questionnements. La mutualisation des moyens logistiques devient aussi une évidence avec la nuance de ne pas devenir des « organisateurs et organisatrices ». Enfin, l’urgence de rester accueillant et de s’ouvrir à d’autres groupes d'acteurs comme le Collectif pour la transition citoyenne[11], la Fabrique des transitions[12], le Pacte Pouvoir de vivre[13].

Ce qui semble être encore la source de doutes est la question du rapport moyen-objectif. Nous avons listé le nombre d’intentions nombreuses et légitimes sur le fond, cohérentes avec notre raison d’être mais malheureusement pas à la mesure de nos moyens actuels. Par exemple, ont été cités, les projets d’archipel citoyen planétaire ou de parlement citoyen mondial. Autre question centrale dans les échanges et qui demeure une « tension » créatrice : la relation à la prise de pouvoir, et sous quelle forme. Le fait de gagner les élections est une perspective même si la dynamique de l’Archipel ne peut l’organiser directement. Elle peut contribuer à créer des relations permettant de dépasser notamment des logiques concurrentielles entre appareils politiques mais sous quelle forme ? Enfin, « le plus gros impensé » selon Patrick Viveret est le fait de pouvoir prétendre contribuer à un changement de politique au moment où « le degré de régression sera tel que même au pouvoir, il sera nécessaire de devoir « gérer » des pandémies et faire des choix plus complexes ». Après ces premiers échanges, la richesse de ces retours d’expérience a été telle qu’il est apparu nécessaire de le poursuivre et d’inviter de nouvelles personnes à y contribuer. Cette étape peut nous permettre de faire émerger un processus inscrit dans la durée.

Un texte, un nom, un prochain rendez-vous et un premier équipage.

A partir du vendredi, le groupe s’est fixé alors des objectifs atteignables pour le week-end : un texte commun précisant les intentions collectives, une forme à définir avec un nom provisoire et un calendrier avec une prochaine date et une liste de personnes volontaires.

Le travail a pu ainsi se concentrer sur le vendredi et le samedi sur la co-écriture d’un texte martyr qui affirme la forme de l’archipel comme un nouvel imaginaire, qui ne souhaite pas « organiser » une coordination ou une fédération des initiatives existantes. Un imaginaire issu de la pensée d’Edouard Glissant[14] qui valorise plus les identités-relations, les individus ou mouvements dont l’énergie est plus relationnelle qu’identitaire.
Et c’est bien dans cette « tension » créatrice entre relation et identité que l’archipel trouve sa force. Chaque île, chaque organisation, chaque personne est reconnue dans ses identités et la nécessité de les conserver comme de les questionner. Cela n’est possible que si, tout autant, chaque île, chaque organisation, chaque personne s’investit dans la relation, tout aussi nécessaire, qu’elle tisse avec d’autres pour nourrir une raison d’être et un projet politique, coconstruire des alliances et mettre en œuvre des stratégies, à toutes les échelles, du local au planétaire.
Un texte a pu ainsi être validé samedi matin et présenté en assemblée plénière le samedi après-midi[15]. Il a reçu un accueil favorable même si la sémantique autour de l’imaginaire de l’archipel doit encore être mieux partagé et accessible.
Ce nouvel archipel se nomme donc aujourd’hui l’Archipel des confluences. Des confluences comme autant de courants d’idées et d’expériences se croisant. Un prochain rendez-vous a été fixé le 17 décembre pour une rencontre à Paris afin de préciser sa raison d’être et ses premiers engagements mais aussi accueillir de nouvelles énergies.

Un enjeu de confluences des savoirs

D’abord mieux se connaître en partageant les textes fondateurs des mouvements et collectifs déjà présents, repérer les polarités pour les mettre en travail et en relations. Ce travail est d’abord un enjeu de circulation des savoirs, savoirs froids comme savoirs chauds, théoriques, techniques ou d’usages, ces savoirs circulent dans l’archipel.
La transmission de ces savoirs devient alors le premier objectif des personnes initiatrices considérant, après les interventions de Mathidle Imer, Laetitia Delahaies et Hugues Sibille que ce groupe est principalement composé d’hommes âgés et qu’il doit être au service des nouvelles générations.
Enfin, la question de l’articulation entre initiatives locales et mobilisation nationale pour les rendre visible et les renforcer devient le second objectif de cet archipel.
Comment croiser réflexions, propositions de mesures basculantes et expériences concrètes ? Imaginer des espaces physiques et numériques où des liens se tissent et des controverses s’animent ? Cela résonne alors avec la nouvelle orientation de l’Encyclopédie du changement de cap.
L’équipe de l’Encyclopédie du changement de cap a pris une place importante dans l’animation de par le fait qu’elle demeurait un peu extérieure aux expériences passées et aux relations interpersonnelles. Cette posture de tiers-facilitatrice a permis de trouver une animation croisant la prise de note en direct via l’usage de la carte heuristique, permettant la reconnaissance de chacun et la mise en visibilité des polarités comme des communs tout en proposant des chemins communs. Nous avons proposé d’animer un atelier pratique le samedi matin afin de créer une première cartographie des initiatives présentes et des acteurs mobilisés pour les rendre ainsi plus lisibles.
En ce sens, l’Encyclopédie du changement de cap a été reconnu comme un espace de travail utile au sein de l’Archipel. Notre nouvelle orientation[16] imaginée depuis quelques mois entre en résonnance avec les enjeux des mouvements et personnalités présentes à Sète.

L’Eccap s’inscrit pleinement dans l’Archipel des confluences et son outil numérique devient un objet de travail partagé avec le monde des communs du numérique que nous allons bientôt mobiliser. De nouveaux alliés nous rejoignent et ce rendez-vous à Sète nous a permis de prendre la mer avec beaucoup d’énergie et la volonté de rejoindre un équipage pour explorer, tisser et catalyser.

Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à nous contacter pour rejoindre l’équipage.

Courriel Encyclopédie du changement de cap : lettre@eccap.fr

Courriel Archipel des confluences : contact@archipel-confluences.org

Notes

[1] Le Mouvement Utopia est une coopérative citoyenne d’éducation populaire : https://mouvementutopia.org/
[2] https://mouvementutopia.org/site/wp-content/uploads/2022/10/Programme-Universite-Utopia-2022-13.10.22.pdf
[3] http://osonslesjoursheureux.net/
[4] https://archipel.ecolosolidaire.org/
[5] https://convivialisme.org/
[6] https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/
[7] https://www.inform-e.net/fr/accueil/
[8] https://transiscope.org/
[9] https://www.lelabo-ess.org/
[10] http://territoires-dexperimentations.org/
[11] https://transition-citoyenne.org/
[12] https://fabriquedestransitions.net/index_fr.html
[13] https://www.pactedupouvoirdevivre.fr/
[14] http://osonslesjoursheureux.net/archipel-oljh/un-peu-dhistoire
[15] Le projet de texte présenté dimanche en clôture de l’Université d’été d’Utopia (lien)
[16] https://eccap.fr/qui-sommes-nous
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16/05/2021

Revenu universel selon Gaël Giraud, in Revue Etudes déc.2020.

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Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Ce texte présente des extraits de l'article de Gaël Giraud consacré au  Revenu universel publié dans la Revue Etudes déc.2020.



« [...] la campagne présidentielle de 2017 n'a pas permis d'aborder correctement la question du revenu universel au sein du débat public français. L'une des raisons majeures de cet échec, à mon avis, tient à l'erreur de diagnostic qui sous-tendait la prise de position du candidat du Parti socialiste. L'introduction d'un revenu universel en France était en effet motivée par la perspective d’une disparition du travail humain, rendu obsolète par la robotisation de nos sociétés. Cette perspective semble négliger entièrement l'empreinte matérielle des machines. Pour remplir les services que nous exigeons de lui, un robot a besoin de minerais et d'énergie. Or ce sont précisément les deux denrées qui vont devenir rares dans les années à venir. Cela implique-t-il que l'utopie d'un revenu universel soit elle-même obsolète ? Nullement. Mais il faut la considérer à partir d'une autre perspective : non plus la disparition du travail mais la nécessité de garde-fous qui garantissent un travail humain décent au plus grand nombre, à contre-courant des formes déguisées d'esclavage qui refont surface aujourd'hui. »

Gaël Giraud considère que le revenu universel peut contribuer à répondre à l’explosion du chômage et à la misère sociale qui sera désormais la nôtre pour la décennie 2020. Il peut contribuer à résoudre l’énorme défi de la pauvreté dans le monde, à « contrecarrer la tentation d’abolir davantage encore le droit du travail, au motif qu’il faudrait en réduire le coût, pour in fine renouer avec des formes, non pas de robotisation du monde, mais d’esclavagisation des plus défavorisés ».

« Globalement, il faut toujours plus d’énergie et d’eau pour exploiter des métaux de plus en plus difficiles à extraire et il faut toujours plus de métaux pour produire de l’énergie…De même l’« électronisation » de nos vies, depuis une quarantaine d’années a profondément transformé notre dépendance aux minerais et aux métaux qu’ils contiennent ».

Alors que jusqu’aux années 1980, l’industrie mondiale reposait sur une trentaine de « grands métaux » (fer, aluminium, cuivre, zinc, plomb… qui continuent « de faire l’objet d’une exploitation en croissance exponentielle », aujourd’hui de « petits métaux » s’ajoutent aux grands (le gallium dans les diodes électroluminescentes, l’indium dans les écrans plats, le cobalt dans les batteries au lithium…) « de sorte qu’une soixantaine de métaux sont à présent couramment exploités. C’est le prix à payer de l’invasion de nos existences par l’électronique. Or les uns comme les autres connaîtront tôt ou tard des pics d’extraction ».

Cela amène G.Giraud à écrire : « Les contraintes écologique nous amènent donc une bifurcation d’un tout autre ordre que celle qui …est supposée accompagner la prise de pouvoir du monde par des machines intelligents : à rebours de la miniaturisation et de l’obsolescence programmée, il nous faut inventer une industrie low-tech, dont l’empreinte matérielle soit la plus faible possible, qui renonce, non à l’électricité, mais à la microélectronique partout où cela est possible… et qui s’organise autour de produits manufacturés très simples, faciles à réparer et à recycler »

« Il n’est pas inutile d’insister sur cet aspect matériel de nos existences parce qu’en moins de deux générations, leur « électronisation » a eu un puissant effet de déréalisation : beaucoup d’entre nous prennent leurs rêves numériques pour la réalité et préfèrent s’enfermer dans le déni d’un techno-optimisme sans fondement scientifique plutôt que d’interrompre le réveil éveillé où nous maintiennent nos écrans ».

« …Dans tous les cas, l’avenir n’est pas à la disparition du travail mais à son intensification. Raison pour laquelle il est plus que jamais urgent de réfléchir à ce que peut signifier un travail humain d’un point de vue anthropologique, juridique et économique ». La manière dont en France, à rebours des conclusions du rapport Borloo, nous semblons parier sur l’ubérisation de l’économie en guise de politique sociale dans les quartiers populaires où les jeunes adultes sont supposés « devenir entrepreneurs d’eux-mêmes » est un contre-exemple éloquent : face à la perspective de devenir des chauffeurs de VTC à la merci du démantèlement du droit du travail orchestré par les pouvoirs publics, les jeunes des quartiers se rebellent et servent de proie facile aux manipulations de l’islamisme politique. »

Gaël Giraud dans la suite de son article rappelle quelques caractéristiques du revenu universel. Il s’agit d’un paiement périodique sous forme monétaire qui est individualisé (et non au niveau du ménage ou du foyer fiscal) et qui n’est pas soumis à l’obligation de rechercher un travail.

Les chiffres qu’il avance ensuite se situent au niveau mondial. « En supposant un revenu minimal de 7,40 dollars par jour et puisqu’en 2018, 4,2 milliards de personnes vivaient encore en dessous de ce seuil : « Sans entrer dans le détail des calculs de parité de pouvoir d’achat ...cela coûterait moins de 13000 milliards de dollars. Cette somme paraîtra peut-être considérable à certains : elle est proche du produit intérieur brut (PIB) nominal de la Chine en 2018. Pourtant une étude de l’ONG Oxfam montre que la même année, le centile des individus les plus riches de la planète a perçu un revenu annuel de 56000 milliards de dollars (soit 80% du PIB mondial). Si l’on « prélevait » seulement un quart de ce revenu, cela permettrait de verser un revenu de base de 7,40 dollars par jour (et même davantage) pour la part de l’humanité qui en est privée ».

« Certes, un tel « prélèvement » est difficile à mettre en place…Toutefois, ces chiffres nous rappellent que, contrairement à une idée reçue, le problème d’un revenu de base ne provient pas d’un » manque d’argent » mais bel et bien d’un compromis politique » »

Dans la suite de son article, G.Giraud distingue deux types de « revenu universel » l’un disons de droite qui se substituerait à tous les autres types de transferts sociaux, l’autre de gauche qui serait additionnel (et non substituable) aux transferts sociaux déjà en place. La suite de l’article fait état d’objections qui ont pu être faites au revenu universel. Par exemple, un tel revenu ne fournirait-il pas un alibi pour ne plus travailler ? L’article fait état d’expérimentations réalisées au Canada, en Inde, en Alaska. Celle du Canada, en Ontario, initiée en 2018 a été interrompue par le parti conservateur nouvellement élu. G.Giraud commente : « Les expérimentations autour d’un salaire minimum (ou de son augmentation) ont montré bien souvent le contraire de ce qui était prédit par les économistes mainstream : une augmentation générale des salaires et du nombre d’heures travaillées ainsi qu’une réduction du chômage. Certains seraient-ils effrayés à l’idée que la démonstration puisse être faite in vivo qu’un revenu de base permettrait de relancer l’emploi ? »

Notes


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15/07/2024

Sécurité sociale de l'alimentation (SSA)

  • ECCAP

La Sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est une proposition politique visant à étendre les principes fondateurs de la Sécurité sociale au domaine de l'alimentation. Elle défend un droit universel à l'alimentation, financé par cotisation sociale et géré démocratiquement, pour garantir l'accès de toustes à une alimentation de qualité tout en soutenant une production agricole qui prend soin de la paysannerie et de son milieu.

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*

La SSA s'inspire du modèle de Sécurité sociale hérité des sociétés de secours mutuels du mouvement ouvrier (18 et 19è siècle) et développé au 20è siècle par le Conseil national de la résistance (CNR)[1]. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 fondent le système de sécurité sociale en France, avec tout d’abord trois branches: maladie, retraite et accidents du travail. A celles-ci ont été rajoutées la branche recouvrement (1967), famille (1978), puis autonomie (2022). Ainsi tout au long de son histoire la sécurité sociale a évolué. La proposition est qu’une branche alimentation soit créée au sein de la sécurité sociale, pour assurer un droit à l’alimentation.

La SSA repose sur trois piliers, participant à une démocratie alimentaire :

  1. L'universalité : chaque personne bénéficie d'un droit à l'alimentation, sans condition de ressources. Ce principe vise à envisager l’alimentation sous un autre prisme que celui de la précarité : créer les conditions d'une démocratie alimentaire en revendiquant que l'alimentation est un fait social total, qui concerne toutes et tous.
  2. Le financement par cotisation sociale : un système basé sur la solidarité, où chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Ce mode de financement s'inspire directement du fonctionnement historique de la Sécurité sociale.
  3. La gestion démocratique : les habitant·es participent directement à la définition des critères de conventionnement de la production, des aliments, des lieux de vente. Cette approche vise à redonner du pouvoir sur l’alimentation, à orienter la production vers des pratiques soutenables, à soutenir les métiers de la paysannerie dans un contexte où la profession agricole en France connaît aujourd’hui le plus fort taux de suicide et est sujette à des maladies liées à l’exposition à des substances chimiques type pesticides[2].

Ces piliers sont en cours d’expérimentation sur des territoires, participant à démontrer que la SSA est faisable et pertinente, argumentant ainsi la création d’une septième branche à la sécurité sociale existante : l’alimentation.

Concrètement, les initiatives qui s’inspirent de la SSA proposent généralement une allocation mensuelle versée sur une carte vitale de l'alimentation, utilisable uniquement pour l'achat de produits conventionnés, au sein des lieux de vente conventionnés. Elles cherchent à répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs :

  • Organiser la démocratie alimentaire
  • Construire une connaissance commune pour comprendre et interroger ce que sont les systèmes alimentaires
  • Lutter contre les inégalités d'accès à une alimentation de qualité[3]
  • Améliorer la santé publique en favorisant une alimentation plus saine
  • Soutenir les agricultures et les productions locales mises en difficultés par l’agro-industrie et la concurrence internationale
  • Promouvoir des pratiques agricoles respectueuses des productrices et des producteurs et de nos milieux de vie

La SSA s'inscrit dans la continuité historique de la Sécurité sociale, dont les principes ont permis des avancées sociales majeures. Comme l'histoire de la Sécurité sociale en témoigne, ce système a eu un impact considérable sur la vie de la population française, participant à l’augmentation significative de l'espérance de vie et réduisant la mortalité infantile. Le projet de SSA reconnaît que le système alimentaire actuel est insoutenable, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine et la justice sociale. Plutôt qu’une aide alimentaire qui répond à l’urgence du manque mais qui, dans sa démarche caritative, n’agit pas sur l’ordre établi puisqu’elle s’appuie sur le système productiviste, la SSA vise au contraire à transformer le système agricole et alimentaire, en s’appuyant sur un principe de solidarité mutuelle : œuvrer ensemble pour un enjeu commun, celui de subvenir qualitativement et quantitativement à ses besoins alimentaires, dans le respect de la paysannerie et plus largement des habitant·es et des milieux de vie.

*

Le collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation répertorie 30 tentatives d’expérimentations en cours sur le territoire métropolitain français, en date du 15 juillet 2024. En effet, des dynamiques locales se développent avec des associations, des collectivités territoriales et des collectifs informels qui réfléchissent à la mise en œuvre des trois piliers de la SSA à l'échelle de leur territoire. Elles visent toutes à transformer notre système alimentaire.

Si la SSA offre une perspective stimulante pour repenser notre rapport à l'alimentation et à l'agriculture, dans l’optique d’une meilleure justice sociale et soutenabilité environnementale, des questions se posent, par exemple :

  • Faut-il et comment changer d’échelle, entre projets expérimentaux locaux et proposition politique nationale;?
  • Des habitudes et des goûts se sont construits pour les produits transformés qui ne nécessitent pas d’être cuisinés, comment composer avec ceux-ci;?
  • Quelle place pour les désirs alimentaires au delà des besoins alimentaires;?
  • Que faire avec les agricultures aux prises avec l’agro-business;?
  • Quelles relations avec les dispositifs d’aide alimentaire;?

Autant de questions qui seront discutées puisque la SSA repose sur la délibération des habitant·es.

*

Pour aller plus loin :

  1. Le collectif pour une Sécurité sociale de l'alimentation mène des réflexions et des actions depuis 2019. Des outils pédagogiques ont été développés :
    • La Fresque de la SSA : un outil d'éducation populaire pour comprendre les limites du système agro-alimentaire actuel et découvrir le fonctionnement de la SSA.
    • Des conférences gesticulées illustrant les enjeux du projet.
    • Des vidéos de présentation disponibles sur la chaîne YouTube du collectif.
    • BD accessible en ligne : ENCORE DES PATATES !? Pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation
  2. Le collectif Démocratie alimentaire et en particulier les travaux de l’enseignante-chercheuse Dominique Paturel.
  3. Le mouvement Riposte alimentaire a lancé une campagne de désobéissance civile en janvier 2024 pour promouvoir la SSA.

*

Cette définition est proposée par

  • Angèle Dransart, salariée de la doume, monnaie locale du Puy-de-Dôme, qui a co-créé Soli'doume, projet inspiré de l'idée d'une Sécurité sociale de l'alimentation.
  • Florine Garlot, l’une des animatrices de l’encyclopédie du Changement de cap, chercheuse engagée, elle s’intéresse notamment aux idées et expérimentations vers plus de justice sociale.

[1] Dès les années 50, les principes de sécurité sociale ont été mis à mal : https://www.isf-france.org/articles/une-histoire-de-la-securite-sociale

[2] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/

[3] en 2022, c’est 1 personne sur 6 qui déclare ne pas manger à sa faim, soit deux fois plus qu’en 2016.

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Sécurité sociale de l'alimentation (SSA)

Auteur
  • ECCAP
Introduction synthétique

La Sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est une proposition politique visant à étendre les principes fondateurs de la Sécurité sociale au domaine de l'alimentation. Elle défend un droit universel à l'alimentation, financé par cotisation sociale et géré démocratiquement, pour garantir l'accès de toustes à une alimentation de qualité tout en soutenant une production agricole qui prend soin de la paysannerie et de son milieu.

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La SSA s'inspire du modèle de Sécurité sociale hérité des sociétés de secours mutuels du mouvement ouvrier (18 et 19è siècle) et développé au 20è siècle par le Conseil national de la résistance (CNR)[1]. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 fondent le système de sécurité sociale en France, avec tout d’abord trois branches: maladie, retraite et accidents du travail. A celles-ci ont été rajoutées la branche recouvrement (1967), famille (1978), puis autonomie (2022). Ainsi tout au long de son histoire la sécurité sociale a évolué. La proposition est qu’une branche alimentation soit créée au sein de la sécurité sociale, pour assurer un droit à l’alimentation.

La SSA repose sur trois piliers, participant à une démocratie alimentaire :

  1. L'universalité : chaque personne bénéficie d'un droit à l'alimentation, sans condition de ressources. Ce principe vise à envisager l’alimentation sous un autre prisme que celui de la précarité : créer les conditions d'une démocratie alimentaire en revendiquant que l'alimentation est un fait social total, qui concerne toutes et tous.
  2. Le financement par cotisation sociale : un système basé sur la solidarité, où chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Ce mode de financement s'inspire directement du fonctionnement historique de la Sécurité sociale.
  3. La gestion démocratique : les habitant·es participent directement à la définition des critères de conventionnement de la production, des aliments, des lieux de vente. Cette approche vise à redonner du pouvoir sur l’alimentation, à orienter la production vers des pratiques soutenables, à soutenir les métiers de la paysannerie dans un contexte où la profession agricole en France connaît aujourd’hui le plus fort taux de suicide et est sujette à des maladies liées à l’exposition à des substances chimiques type pesticides[2].

Ces piliers sont en cours d’expérimentation sur des territoires, participant à démontrer que la SSA est faisable et pertinente, argumentant ainsi la création d’une septième branche à la sécurité sociale existante : l’alimentation.

Concrètement, les initiatives qui s’inspirent de la SSA proposent généralement une allocation mensuelle versée sur une carte vitale de l'alimentation, utilisable uniquement pour l'achat de produits conventionnés, au sein des lieux de vente conventionnés. Elles cherchent à répondre simultanément à plusieurs enjeux majeurs :

  • Organiser la démocratie alimentaire
  • Construire une connaissance commune pour comprendre et interroger ce que sont les systèmes alimentaires
  • Lutter contre les inégalités d'accès à une alimentation de qualité[3]
  • Améliorer la santé publique en favorisant une alimentation plus saine
  • Soutenir les agricultures et les productions locales mises en difficultés par l’agro-industrie et la concurrence internationale
  • Promouvoir des pratiques agricoles respectueuses des productrices et des producteurs et de nos milieux de vie

La SSA s'inscrit dans la continuité historique de la Sécurité sociale, dont les principes ont permis des avancées sociales majeures. Comme l'histoire de la Sécurité sociale en témoigne, ce système a eu un impact considérable sur la vie de la population française, participant à l’augmentation significative de l'espérance de vie et réduisant la mortalité infantile. Le projet de SSA reconnaît que le système alimentaire actuel est insoutenable, tant pour les écosystèmes que pour la santé humaine et la justice sociale. Plutôt qu’une aide alimentaire qui répond à l’urgence du manque mais qui, dans sa démarche caritative, n’agit pas sur l’ordre établi puisqu’elle s’appuie sur le système productiviste, la SSA vise au contraire à transformer le système agricole et alimentaire, en s’appuyant sur un principe de solidarité mutuelle : œuvrer ensemble pour un enjeu commun, celui de subvenir qualitativement et quantitativement à ses besoins alimentaires, dans le respect de la paysannerie et plus largement des habitant·es et des milieux de vie.

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Le collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation répertorie 30 tentatives d’expérimentations en cours sur le territoire métropolitain français, en date du 15 juillet 2024. En effet, des dynamiques locales se développent avec des associations, des collectivités territoriales et des collectifs informels qui réfléchissent à la mise en œuvre des trois piliers de la SSA à l'échelle de leur territoire. Elles visent toutes à transformer notre système alimentaire.

Si la SSA offre une perspective stimulante pour repenser notre rapport à l'alimentation et à l'agriculture, dans l’optique d’une meilleure justice sociale et soutenabilité environnementale, des questions se posent, par exemple :

  • Faut-il et comment changer d’échelle, entre projets expérimentaux locaux et proposition politique nationale;?
  • Des habitudes et des goûts se sont construits pour les produits transformés qui ne nécessitent pas d’être cuisinés, comment composer avec ceux-ci;?
  • Quelle place pour les désirs alimentaires au delà des besoins alimentaires;?
  • Que faire avec les agricultures aux prises avec l’agro-business;?
  • Quelles relations avec les dispositifs d’aide alimentaire;?

Autant de questions qui seront discutées puisque la SSA repose sur la délibération des habitant·es.

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Pour aller plus loin :

  1. Le collectif pour une Sécurité sociale de l'alimentation mène des réflexions et des actions depuis 2019. Des outils pédagogiques ont été développés :
    • La Fresque de la SSA : un outil d'éducation populaire pour comprendre les limites du système agro-alimentaire actuel et découvrir le fonctionnement de la SSA.
    • Des conférences gesticulées illustrant les enjeux du projet.
    • Des vidéos de présentation disponibles sur la chaîne YouTube du collectif.
    • BD accessible en ligne : ENCORE DES PATATES !? Pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation
  2. Le collectif Démocratie alimentaire et en particulier les travaux de l’enseignante-chercheuse Dominique Paturel.
  3. Le mouvement Riposte alimentaire a lancé une campagne de désobéissance civile en janvier 2024 pour promouvoir la SSA.

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Cette définition est proposée par

  • Angèle Dransart, salariée de la doume, monnaie locale du Puy-de-Dôme, qui a co-créé Soli'doume, projet inspiré de l'idée d'une Sécurité sociale de l'alimentation.
  • Florine Garlot, l’une des animatrices de l’encyclopédie du Changement de cap, chercheuse engagée, elle s’intéresse notamment aux idées et expérimentations vers plus de justice sociale.

[1] Dès les années 50, les principes de sécurité sociale ont été mis à mal : https://www.isf-france.org/articles/une-histoire-de-la-securite-sociale

[2] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/

[3] en 2022, c’est 1 personne sur 6 qui déclare ne pas manger à sa faim, soit deux fois plus qu’en 2016.

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31/01/2021

Séparer le politique et le religieux

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Extraits de propos recueillis par Nadjia BOUZEGHRANE pour El Watan qui précisait : Nos lecteurs le connaissent pour les nombreuses sollicitations d’El Watan auxquelles il a toujours répondu positivement.


A chaque crime commis au nom de leur religion les Musulmans sont sommés de se justifier comme s’ils en partageaient la responsabilité ou en étaient complices. N’est-ce pas une situation intenable ?
Nous sommes arrivés, à vrai dire, à cette situation – sans autoflagellation aucune ni haine de soi – à cause des atermoiements et de la pusillanimité des hiérarques musulmans. Ceux-ci, au début du surgissement de la violence qui s’abattait au nom de l’islam, n’ont pas su, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu condamner avec force et avec vigueur l’ignominie qui pervertissait leur religion et flétrissait ses préceptes. Nous ne les avons pas suffisamment entendus lorsque le terrorisme d’essence islamiste a commencé à sévir. Je pense aux terribles exactions des GIA en Algérie lors de la décennie noire, aux abus de la Jamaat islamiya en Égypte, aux crimes de Boko Haram au Nigeria, aux forfaitures d’Abou Sayaf sur l’île de Jolo aux Philippines. Les préceptes islamiques de bonté, d’amour, de miséricorde et les messages de paix et de fraternité ont été bafoués depuis longtemps et avilis par les djihadistes extrémistes sans qu’il y ait une réaction à la mesure du désastre. Cela a laissé dans l’esprit de nombreux non-musulmans, comme un soupçon de complicité tacite. Ensuite, il est vrai, devant l’horreur qui allait crescendo, ces mêmes hiérarques ont commencé à condamner les attentats en assortissant les condamnations de la fameuse expression « halte à l’amalgame », ceci n’a rien à voir avec l’islam, c’est une religion d’amour et de paix. Sauf que cela n’était pas suffisant. Parce que le spectacle affligeant de la terreur a, malheureusement, à voir avec l’islam. Ce n’est pas tout l’islam, certes et heureusement, mais une certaine compréhension fallacieuse et captieuse des sources et des référents islamiques. Les auteurs assassins revendiquent leurs crimes au nom de Dieu et au nom de la tradition islamique, textes à l’appui !

Les facettes du fondamentalisme islamique et ses modes opératoires sont multiples. Par quel bout le combattre ?
… La riposte immédiate doit être toujours d’ordre sécuritaire et de renseignement, bien évidemment. Puis viendra le contre-discours qu’il faut opposer à celui des djihadistes extrémistes. Un contre-discours puisé dans la tradition dans sa version standard, celle qui magnifie la mansuétude, le pardon, la magnanimité, l’amour, la bonté et la miséricorde. Ensuite les réponses éducatives, culturelles et sociales doivent prendre en charge toute une jeunesse laissée à la dérive. Cette jeunesse a colmaté ses failles identitaires par le recours à la donne religieuse face à une citoyenneté qui lui est déniée. Elle s’est réfugiée dans une autre citoyenneté supranationale miroitée par les doctrinaires sermonnaires islamistes. C’est à la République de nourrir et d’instruire tous ses enfants, tous, quels qu’ils soient… Enfin, la réaction au niveau de la refondation de la pensée théologique relève d’une nécessité impérieuse. Les chantiers à entreprendre sont titanesques : ceux de la liberté de conscience, de l’égalité ontologique et juridique des êtres humains, de la désacralisation de la violence, de l’autonomisation du champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance. Enfin, il y a lieu d’émanciper le sujet humain musulman. Il croule encore sous des pesanteurs sociales terribles.

Pour ce faire quelle en est la part des institutions musulmanes de France ?
Les institutions islamiques doivent assumer leurs responsabilités. L’incurie organique qui les caractérisait a laissé la part belle à l’activisme des fondamentalistes islamistes mieux organisés et bien structurés. Il est temps de laisser place à des jeunes cadres religieux compétents, sérieux, probes et intègres. Je déplore que nous n’ayons pas vu ces trois dernières décennies des colloques d’importance ni des congrès internationaux ni des séminaires nationaux en France pour clamer haut et fort la réprobation absolue de la violence et de sa condamnation par les hiérarques musulmans ainsi qu’un travail qui dépasse le simple aggiornamento.

Comment prémunir les enfants et les jeunes musulmans de l’emprise de l’idéologie salafiste et wahabite?
Les meilleurs antidotes contre l’emprise de cette idéologie mortifère demeure toujours dans les maîtres-mots : éducation, instruction, acquisition du savoir, culture et connaissance, ouverture sur le monde et altérité confessionnelle avec une inclination pour les valeurs esthétiques. Ce sont les humanités, les belles lettres et les beaux-arts qui immuniseront cette jeunesse des méfaits du salafisme et du wahhabisme. Nous ne pouvons pas nous attendre à quelque chose de bon de la part de celui qui n’est pas sensible à la poésie ou à la musique.
A côté de cela, une préparation du citoyen musulman à l’esprit critique afin de passer par le filtre de la raison les billevesées et les fadaises que peuvent débiter certains imams autoproclamés, est fondamentale. La pensée magique, le merveilleux, le fabuleux et l’extraordinaire mélangés dans l’histoire occasionnent beaucoup de dégâts dans la psychè de la jeunesse musulmane.

…N’est-ce pas l’une des missions de la Fondation de l’islam de France, créée au lendemain des attentats de novembre 2015 et que vous présidez ?
Les missions stratégiques de la Fondation de l’Islam de France sont de dirimer les thèses fondamentalistes, de pourfendre l’idéologie wahabite et de contrecarrer la doctrine salafiste. Afin d’endiguer l’islamisme radical la FIF agit dans les domaines éducatif, culturel, social et philanthropique.
Elle donne des bourses à des étudiants en thèse de doctorat en islamologie savante. Il faut bien que cette discipline recouvre ses lettres de noblesse et devienne une discipline de prestige à l’université. La FIF aide à la formation civique des imams, des aumôniers, des prédicateurs et des cadres religieux. Elle enrichit son campus numérique Lumières d’Islam de tous ce qui a trait à la civilisation et aux cultures à travers les trois grands empires des dynasties ottomane, safavide et moghole. Elle a instauré une université populaire itinérante qui va de ville en ville pour apporter le débat afin d’exorciser les hantises, d’apprivoiser les peurs et de domestiquer les angoisses. La circulation des idées et leurs confrontations par des arguments rationnels permettent une thérapie de et par la parole. L’importance de l’éducation populaire est capitale et le débat entre musulmans et non musulmans relève d’une nécessité impérieuse. Autant qu’il soit canalisé dans un contexte serein et propice à l’échange. Des expositions et des activités culturelles et artistiques relatives au fait islamique sont initiées et exercées. Enfin, une attention particulière est portée à des jeunes gens qui voulant fuir la délinquance épousent une forme de militance. Sauf que celle-ci les fait tomber de Charybde en Scylla, alors nos les extrayons de leurs milieux hostiles pour les inscrire dans des internats afin de sanctuariser leur scolarité.

Pourquoi selon vous la laïcité heurte-t-elle les fondamentalistes musulmans qui la rejettent et la combattent violemment ?
Ils sont encore dans un registre politique éculé où l’on doit gérer les affaires de la Cité par des préceptes religieux. Nous sommes effarés de constater l’anachronisme de leur vision du monde. C’est une vision passéiste, rétrograde et obscurantiste voire attentatoire à la dignité humaine.
La séparation des ordres politique et religieux est un acquis de la modernité. C’est une conquête de l’esprit humain. Les fondamentalistes musulmans pâtissent d’une réelle indigence intellectuelle. L’arriération mentale qu’ils donnent à voir est affligeante. Ils sont encore dans une approche intégraliste comme celle qu’avait l’Eglise catholique lors des débats houleux et emportés au moment de la promulgation de la loi dite de Séparation en 1905.
Sait-on que les oulémas algériens s’étaient déplacés en métropole pour plaider auprès du conseil d’Etat l’application de la loi de Séparation ? Parce qu’ils y avaient vu l’intérêt et l’importance pour l’islam de l’affranchir de la tutelle politique…
Il est temps d’expliquer que la laïcité n’est qu’un principe juridique sans densité doctrinale. C’est un principe de liberté et de neutralité de l’Etat quant aux options métaphysiques et religieuses des administrés. L’Etat n’a pas de confession. Ce sont les citoyens qui librement choisissent d’en avoir ou non…

Notes


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20/08/2020

Sur la Convention citoyenne

  • ECCAP
  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Nous lançons donc ce débat en résumant les arguments donnés dans la Lettre d'information N ° 31: L'appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le climat publié le 03/07/2020, et dont vous pouvez retrouver l'intégralité ici .


Guy Roustang titre sa contribution: «Une convention citoyenne, heureuse contribution à notre démocratie. »


En voici les principaux éléments
Ces 150 citoyennes et citoyens qui ont travaillé pendant neuf mois. (..) Ils déclarent qu'ils ne sont pas des experts mais des citoyennes et des citoyens comme les autres, représentatifs de la diversité de la société. (..) Voilà donc une expérience de démocratie participative qui vient compléter la démocratie représentative, celle d'élus au suffrage universel dans les communes, les régions, à l'Assemblée nationale et au Sénat.
;Dans leur adresse aux français, les 150 expliquent: «Nous sommes nourris d'échanges avec des experts, et des représentants économiques, associatifs et publics, afin d'être en capacité de rédiger des mesures concrètes, en connaissance de cause et en toute indépendance ».
Tout cela est sans doute étonnant pour les sceptiques à l'égard de la démocratie participative?
Pas pour un lecteur assidu de l'Eccap (!!!) qui y trouve une interview de J.Testart. qui déclare à un journaliste: « j'ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d'une mission réelle, étaient capables du plus haut niveau d'intelligence collective. Et d'altruisme. Et d'empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu'il y a chez tout un chacun un potentiel d'humanité qui est gâché la plupart du temps. C'est une expérience qui m'a réconcilié avec l'homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens! »(...) Parmi les réactions négatives, Marine Le Pen a été particulièrement virulente en considérant que la Convention citoyenne avait accouché de propositions plus loufoques les unes que les autres. (…) Patrick Martin (Pdt délégué du Medef), il considère que certaines propositions sont extrêmes (...) FXBellamy craint de voir le président de la République adopter un « virage authentiquement populiste » s'il prenait au sérieux les principales propositions de la convention.

Maurice Merchier titre la sienne: «Les illusions dangereuses de la Convention Citoyenne»


En voici quelques éléments clés en résumé
Première constatation: on aurait pu attendre, pour le moins, que cette «convention citoyenne» fasse progresser le consensus en matière d'action écologique. Premier échec: il est frappant d'entendre ou de lire les commentaires, politiques ou journalistiques plus clivés encore avant…. (..)
La Convention Citoyenne n'est pas un progrès du point de vue du fonctionnement de la démocratie.
Le panel n'est pas représentatif:
Premier signe: la limitation à 110 kmh sur autoroute, approuvée par la Convention à 59,7% est massivement rejetée par 74% des français
Le tirage au sort ne concerne que les volontaires (par la possibilité de désistement) ;
;Les participants ont été soumis à des conditions exceptionnelles, qui ont pesé sur l'évolution de leurs opinions: présence d'experts, et surtout effet de groupe, phénomène classique bien connu en sociologie
De ce fait, la Convention citoyenne est devenue un groupe intermédiaire «omme les autres», sans connexion particulière avec la masse des gens ordinaires
L'espérance d'un véritable changement de «l'après Covid-19» est manquée.
Certes, il y a une liste pertinente de ce qu'il faudrait changer mais jamais sur n'aborde la vraie question, celle des motivations des consommateurs, de leur formation, de leur manipulation qui produit le type d'économie et de société qu'il faut remettre en cause. Les propositions concernant une limitation de la publicité sont de ce point de vue les plus intéressantes. Mais il faudrait aller bien plus loin, et réfléchir à une vraie mutation culturelle.
Faute de cette remise en cause, la seule solution est alors la multiplication des interdictions, dont les propositions regorgent en effet. Mais alors se renforce une tendance déjà existante, celle de la mise en place d'une société de surveillance

Voici les premières réactions


Renaud Vignes, le 5 juillet 2020


Bonjour Messieurs,
Je retrouve dans votre controverse tout l'intérêt de votre lettre. Je suis un fervent partisan d'une démocratie qui laissera enfin une place à l'intelligence collective (Guy Roustang), mais, il faut expliquer, inciter, former, faire participer et non interdire (Maurice Merchier).
Les participants à cette convention n'ont pas d'obligation d'y aller, il serait paradoxal que ça débouche quasi exclusivement sur des injonctions et des interdits. Cette convention doit encourager la production localisée de l'intelligence collective. Ce n'est qu'à cette condition que pourront émerger de nouveaux modèles.
Bravo et merci

Pierre Calame, le 6 juillet 2020


Bonjour les amis
J'ai suivi de près la Convention sur le climat et envoyé plusieurs messages de mise en garde à son comité de gouvernance, sans aucun effet, soulignant que les membres de la Convention étaient mis dans une moulinette dont ils ne peuvent sortir. Le résultat est le fruit du contexte, du mandat et de la méthode. De ce point de vue je suis pmus proche de l'avis de Maurice que de l'avis de Guy. Ci joint la tribune que j'ai publiée dans La Croix. Vous pouvez bien entendu le diffuseur à votre réseau.
Amitiés
Pierre

Bernardette Cateau, le 8 juillet 2020


Je n'ai pas encore regardé attentivement les propositions mais je ne partage pas le point de vue de Maurice Merchier, surtout dans son expression:
- Voir les bancs clairsemés de l'assemblée nationale, je pense qu'il est bon que des citoyens peuvent être parfois autrement autrement.
- l'intelligence collective n'étant pas que la somme des intelligences individuelles, je trouve que le travail en groupe resserré est une expérience riche.
- lors d'un procès est ce qu'on conteste le verdict en invoquant les jurés qui ont refusé de siéger?
- lorsqu'une mesure n'est pas, par sondage, celle que souhaite la population ;
;faut il y renoncer? Le populisme n'est alors pas loin.
- les forces de la rue (gilets jaunes, retraites ..) me représentent-elles comme citoyenne davantage qu'un groupe structuré?
- et les syndicats que représentent ils démocratiquement avec notre faible taux de syndicalisation?
- et oui il faudra interdire: nous ne sommes plus en 68.
Je trouve un certain mépris dans les propositions de MM pour les «non estampillés sachants» Le mot est un peu fort bien sûr.

Guy Roustang, le 20 juillet 2020


Concernant le caractère représentatif.
Personne n'a contesté que les 150 participants étaient représentatifs selon l'âge, selon le sexe, selon les professions et les lieux de résidence (rural-urbain).
Certains ont souligné qu'il y avait un biais alors que ceux qui ont accepté de participer seraient des gens conscients du danger climatique, mais en fait ce biais est limité, car selon Stéphane Foucart (Le Monde 4 juillet 2020) une enquête des économistes de L 'école de Paris montre qu'à propos du climat, les 150 de la CCC présentent pas des opinions très différentes de celles de l'ensemble de la population.
Par contre il apprécie la validité de la critique de Marianne sur le fait que le tirage au sort des 150 a été réalisé à partir des listes électorales et des abonnés au téléphone, ce qui a pu générer un biais. Par exemple la sous-représentation de ceux qui ne s'inscrivent pas sur une liste électorale.
Une objection de MM ne me semble pas valide: celle qui consiste à dire que les 150 performances pas représentatifs de tous les français puisqu'ils ont adopté certaines mesures (par exemple la proposition de limiter la vitesse à 110 kms heure sur autoroutes) qui ne sont pas conformes à l'ensemble des autres français. Objection non pertinente car ce type de conventions repose sur l'idée que si les citoyens sont bien informés, ils changent d'avis en prenant conscience de l'intérêt général. [1]
La question essentielle est celle de l'intérêt ou non de compléter notre démocratie représentative par une démocratie délibérative (différentes appellations sont envisageables et sont à préciser). Nous ne prétendons pas clore le débat aujourd'hui sur cette question. Mais il me semble que c'est une question essentielle pour l'avenir de nos démocraties. C'est une question qui reviendra encore sur le devant de la scène avec un éventuel référendum, avec d'autres conventions citoyennes sur d'autres sujets comme l'a envisagé E.Macron.
Maurice Merchier pense que ce genre de convention est une perte de temps, un «échelon supplémentaire dans la chaîne de décision» afficher va falloir utiliser en définitive au Parlement ou au référendum pour décider. Il pense donc que ce genre de convention est inutile. Ce n'est pas du tout l'avis de Pierre Calame, même s'il a écrit à l'eccap pour dire qu'il était «plutôt de l'avis de Maurice que de Guy». P.Calame marque son intérêt pour ce genre de convention, et se réjouit que «Pour la première fois, la France a pris la démocratie délibérative [2]au sérieux ». Il écrit «Dans un monde complexe, dominé par les technologies, la Démocratie délibérative est le pari que les citoyens peuvent maîtriser cette complexité associée à un processus d'information adéquat et un temps de débat suffisant. Sans ce pari la démocratie est morte. L'expérience prouve qu'il est raisonnable. Mais la rigueur méthodologique est décisive ».
Donc il considère que ce genre de convention peut être de la plus haute importance même si sa crainte que ce soit en l'occurrence un échec vient de la méthode car selon lui «les membres de la Convention étaient mis dans une moulinette dont ils ne peuvent sortir. Le résultat est le fruit du contexte, du mandat et de la méthode » [3] . Il faut revenir sur les critiques de P.Calame qui remarque que la méthode n'a pas permis d'aborder des questions de fond (la taxe carbone par ex.). Il faut aussi reprendre le point de vue de T. Pech qui peut paraître une réponse sur pourquoi les 150 citoyens ont évité la question de la taxe carbone.

Et pour l'avenir?
L'eccap va-t-elle partager le scepticisme de MM qui considère que les conventions citoyennes du type de la CCC est inutile ou va-t-elle considérer comme Pierre Calame, Thierry Pech et bien d'autres (ce n'est pas parce que E.Macron en fait partie qu'il faut rejeter ces conventions…) que c'est un des enrichissements potentiels de notre démocratie?
Thierry Pech considère que cette «démocratie représentative d'un nouveau type» pourrait par ex. porter sur la «question de la relation entre la police et la population». Ce qui était la conclusion de notre lettre 32.
Et pourquoi ne pas suggérer d'autres sujets? Considérant que la démocratie ne peut être vivante avec des citoyens informés, pourquoi ne pas suggérer une convention sur la question: la presse écrite quotidienne si elle dépend trop d'intérêts capitalistes n'est-elle pas inadéquate pour assurer cette information? Cette note commence ainsi par une citation de MM: «Changer véritablement de cap doit de réfléchir aux moyens de faire évoluer la culture etc…». La question pour l'eccap est donc la suivante: Des conventions citoyennes ne sont-elles pas un des moyens de contribuer à ce changement? Une condition, comme cela a été le cas pour le climat, qu'une inquiétude soit si élargie que les décideurs au pouvoir acceptent d'organiser et de répondre à une suggestion, venant en l'occurrence de Cyril Dion. Et moi vient à l ' esprit de très nombreux thèmes possibles, par ex. si le numérique mal utilisé fabrique des crétins, que faire? Si l'obésité grandissante met à coup sûr en danger l'équilibre de nos budgets sociaux, que faire? etc.

Maurice Merchier, le 24 juillet 2020


Est-il utile de recenser les lecteurs favorables ou défavorables? Qu'ils soient parmi nos proches ou parmi les personnalités connues. On en trouve évidemment de chaque côté ... Ce sont les arguments qui comptent.
Je n'en ai pas vus de nature à ébranler mes convictions ... Quant aux critiques de mon texte, le fait de considérer qu'il est négatif, qu'il n'offre pas d'espérance, etc (ce qui est une autre question) ne sont en rien une réfutation de mes arguments (que je n'ai pas été le seul à exprimer, et qu'on retrouve dans de nombreux articles et commentaires, sous des formes diverses).
Sur le fond ... je reviens sur deux de vos arguments, exposés en une phrase, que, de ce fait, je coupe en deux.
Une objection de MM ne me semble pas valide: celle qui consiste à dire que les 150 performances pas représentatifs de tous les français puisqu'ils ont adopté certaines mesures (par exemple la proposition de limiter la vitesse à 110 kms heure sur autoroutes) qui ne sont pas conformes à l'ensemble des autres français.
J'ai voulu parler de signe, ou d'illustration, ou à la rigueur de symptôme, à propos de cela. Ce ne sont pas mes arguments ... je les ai développés après ...
Mais en effet, votre argument important vient après, que vous empruntez à Thierry Pech .. et là, il y a en effet une discordance fondamentale entre nous ...
Objection non pertinente car ce type de conventions repose sur l'idée que si les citoyens sont bien connus, ils changent d'avis en prenant conscience de l'intérêt général. [1]
Parce que raisonner comme cela implique qu'il y ait une bonne solution, une solution rationnelle, en d'autres termes, et que la formule Convention citoyenne est un moyen développé.
Nous sommes très proches de l'argument technocratique! Et très loin de la démocratie! Cela autorise une minorité éclairée à opérer des choix au nom du peuple (cela nous rappelle certaines idéologies!). Faire le bien des gens malgré eux ... (j'ai parlé aussi de risque de dérive illibérale!)
1- il n'y a pas de bonne solution. Mais des choix à faire, qui ont des avantages, des inconvénients, privilégient le long terme ou le court terme, avantagent certains citoyens par rapport à d'autres, etc .... C'est cela, un choix politique!
2- je trouve franchement détestable la formule si les citoyens sont bien informés (vous parlez de mépris quand je parle des masses ... que dire ici?). On est bien dans l'idéologie Terra Nova, celle qui considère qu'il faut négliger l'opinion des classes populaires pour élaborer des propositions progressistes .... (cela a été explicitement formulé par le prédécesseur de Thierry Pech, Olivier Ferrand
3- Plutôt que de faire l'impasse sur la formation faible de la majorité de nos concitoyens, il faut se poser le problème de leur formation .... c'est qui est en principe notre vocation avec l'eccap. Et cela devrait s'approcher bien plus de la démocratie directe que le (faux) tirage au sort proposé.
4- La vraie démocratie, selon moi, n'est pas d'avoir les bonnes solutions, mais des solutions dans s'implique le corps social .. Là, c'est complètement raté ..

Marc Durand le 23 août 2020 A propos de la tenue de conventions citoyennes.

Je suis assez d’accord avec les critiques de Maurice Merchier, pas toutes cependant. Je ne partage pas son point de vue sur la représentativité ni sur le but de ces conventions. Et je suivrais Guy Roustang pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
;Je n’ai aucune confiance en Macron ni son gouvernement (ni la majorité parlementaire!). Donc je n’attends pas grand-chose de bon de cette convention et je suppose que, tout comme a été organisé le « grand débat » pour des raisons politiciennes, étant bien entendu que tout serait enterré à la fin, je pense que là encore on est dans la même veine. Mais cette fois-ci les autorités ont pris un risque plus grand en permettant un vrai débat informé entre les participants (tout en s’arrangeant pour que les questions déterminantes ne soient pas abordées, il y avait un cadre).
;Gagne-t-on en démocratie ? Je pense que le b-a-ba serait d’abord de dialoguer vraiment avec les corps intermédiaires. Les syndicats, qui ont été torpillés (ils y ont mis du leur aussi!) depuis des années, les grandes associations, d’autres corps ne sont jamais écoutés, il n’y a aucune négociation sérieuse, on les convoque pour leur faire enregistrer le fait du prince en leur laissant un petit os à ronger pour ne pas les humilier totalement. Là est le premier problème de la démocratie.
;On n’a pas à les remplacer par ces conventions. A mon sens ces conventions ont l’intérêt de faire débattre sur des sujets autrement que par des slogans. Des citoyens ont la possibilité de s’informer, de se former, pour débattre sérieusement. Ils n’ont pas à être représentatifs, il ne s’agit pas d’un parlement bis. Alors que les syndicats ont des prés-carrés à défendre, le tirage au sort des citoyens des conventions a l’intérêt d’obliger ces conventions à un vrai pluralisme et donc d’approfondir les sujets pour obtenir des consensus qui dépassent les intérêts particuliers. Ils ont montré une grande intelligence collective tout en étant bridés, ce qui les a menés à des propositions « hors sol » car le sol leur avait été interdit. Qu’ils ne représentent pas la population ne me gêne pas, c’est à nos représentants officiels (je reconnais qu’ils nous représentent bien mal!) que reviennent les décisions. Les conventions fourniront des rapports qui peuvent vraiment enrichir les décisions, mettre sur la table ce qui est caché, étudier les conséquences des décisions proposées.
Le lien entre les conventions et la population sont à inventer. Je pense qu’il y a un rôle des medias qui devraient suivre mieux et populariser les débats. On pourrait imaginer que, retournés chez eux entre deux sessions, les membres participent à des débats locaux organisés par les autorités locales. Il y a tout à inventer, inventons plutôt que se détourner.
;Je ne suis pas choqué qu’on dise ou écrive que les citoyens de base ne sont pas formés pour comprendre les problèmes, c’est une réalité qui ne me choque pas. Ce qui m’importe est que ceux qui sont choisis aient les moyens de se former.
;Reste que les grandes questions sous-jacentes ont été éludées, et je pense que c’était voulu par les pouvoirs publics. Il faut pousser pour qu’il y ait des conventions sur les problèmes de fond. Evidemment le Pouvoir ne les suivra pas, mais les mettre sur la table est un premier pas nécessaire.
Marc Durand

Pierre Bouchet, le 13 août 2020


;La dénomination « Encyclopédie du changement de cap» incite à approcher le sujet « convention citoyenne » dans la perspective complète de la participation institutionnelle du citoyen à la gouvernance de la France. L’observation de l’histoire récente permet de discerner ce qui est souhaitable aussi bien que ce qui est possible en France.
La « Convention citoyenne » n’est qu’un des hochets seulement consultatifs qu’agite le gouvernement actuel en réponse à la colère de certains citoyens. C’est tout de même un progrès innovant par rapport aux présidents précédents. Il exprime au moins une prise de conscience d’une attente des citoyens.
Continuer à franchir le gué vers une réelle participation nous revient à nous citoyens.

Qu’est-ce qui est souhaitable ?
Les problématiques de notre temps
Le Sommet de la Terre de 1992, à Rio de Janeiro, a eu pour sujet : qu’est-ce qui est nécessaire pour résoudre les problématiques de notre temps, organisées en trois axes la satisfaction des besoins des habitants, l’énergie, la préservation du climat, de l’environnement et enfin l’économie. C’est la conception du Développement Durable.
Le résultat, nommé « Acte 21 » a été décliné en France en guide pratique des « démarches Agenda 21 », disponible dans toutes les collectivités locales…et chez moi.

Comme l’« Acte 21 », ce guide pose comme principes essentiels pour le succès que la démarche soit réalisée
· sur les bassins de vie
· avec la participation de tous les acteurs des territoires, les Habitants, leurs associations, les Syndicats, les Entrepreneurs, les Institutions.
Et la gouvernance de la France ?
Le Plan d’Aménagement du Territoire trace pour 10 ans les lignes de force des équipements dont la France va se doter pour construire son avenir. En 1995, le Ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, qui venait de réaliser l’exercice, a constaté que cette façon de faire était aberrante et qu’il fallait partir de l’expression de leur avenir pas les bassins de vie.
En 1999 furent définies les intercommunalités, couvrant un « bassin de vie », dotées d’un Conseil de Développement constitué des acteurs des territoires, habitants, associations, syndicats, entrepreneurs le plan d’Aménagement du Territoire est depuis conçu ainsi : expression par les habitants dans les Conseils de Développement de leur vision de l’avenir et des équipements nécessaires, traitement de ce document par le Conseil Communautaire élu, consolidation par les Régions, puis par l’état central.
Le principe de succès pour résoudre les problématiques de notre temps est donc identique à celui indispensable pour tracer l’avenir de la France. Concrètement, les intercommunalités vont faire des Démarches Agenda 21 dont le résultat sera la base de l’élaboration du Plan d’Aménagement du Territoire. On développera la France en résolvant les problématiques de notre temps, avec la participation institutionnelle permanente des habitants.
Miracle ! Sauvés !!
Et non !


Pourquoi ?

Parce que cela ne faisait pas l’affaire des maires qui traitent les questions telles que l’eau, les déchets, à travers des syndicats intercommunaux qui brassent des masses financières énormes en toute opacité. Cela était transféré aux intercommunalités dans lesquelles siègent des citoyens.
Il y avait des prolongements tels que la fusion des départements et des régions, représentant une économie considérable et une efficacité accrue sur les questions de l’éducation, de l’emploi, de la voirie mais aussi la suppression de carrières, et de revenus pour la classe politique.
Et un questionnement du régime jacobin monarchique vers la séparation des pouvoirs et la décentralisation.
Traiter les problématiques de notre temps de même qu’élaborer « intelligemment » le Plan d’Aménagement du territoire exigent une refonte des Collectivités, que la France a parfaitement conçue mais qu’elle n’a été capable d’appliquer qu’a minima, à très grands frais et en ratant le Développement Durable.
Conseils de Développement et Conseils de Quartiers définissent une réelle participation citoyenne car elle est institutionnelle, donc permanente, ouverte à tous les habitants qui le souhaitent et qu’elle ouvre les dossiers de la gouvernance aux citoyens.
Malheureusement ces institutions sont occultées et muselées par la plupart des élus.
Les libérer pour qu’elles jouent pleinement leur rôle conduit à fusionner les départements et les Régions puis à questionner la monarchie jacobine pour « envisager » la séparation des pouvoirs. Cela apparaît à l’analyse attentive de la refonte des collectivités locales.
C’est dire la globalité du verrou qui est en fait la culture jacobine monarchique de la France.
C’est un enjeu de la Société Civile des mouvements tels que l’Encyclopédie du Changement de cap ou certains partis politiques ne pourraient-ils pas initier une dynamique historique dans ce sens ?
On voit bien qu’on est très au-delà des démarches telles que la Convention Citoyenne, initiée ponctuellement, instrumentée, au service du pouvoir autoritaire sans respect pour les citoyens. Les subterfuges tels que le tirage au sort sont du goût de ceux qui aiment le pouvoir sans partage, qu’ils ne font qu’enjoliver ainsi de façon démagogique.
La question de la formation est vide car le besoin est rigoureusement le même pour les nouveaux élus. La solution est donc identique.
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14/01/2017

Technique et science : Refonder notre système de recherche autour d’un véritable contrat entre sciences et société

  • ECCAP
Politiser la technique et nos pratiques

1 ) Interviewé il y a quelques années par le journaliste Denis Tilliniac pour Le Figaro, Jacques Ellul  (1912/1994) l’auteur de « La technique ou l’enjeu du siècle » paru en 1954 analysait le fait que la technique impose des valeurs, des schémas culturels uniformes, exigeant de nous une adaptation permanente qui détruit notre identité, notre mémoire, notre environnement. Bien sûr, de tout temps, les hommes ont utilisé des techniques mais avant la révolution industrielle, dans toutes les sociétés humaines, la technique était subordonnée à des valeurs religieuses, politiques. L’homme fabriquait des objets techniques pour rendre sa vie plus facile, il n’était pas immergé dans un milieu technicien. Aujourd’hui devant une évolution permanente et quels qu’en soient les méfaits, on dit : c’est le progrès, on n’y peut rien. Pour J.Ellul, refuser l’esclavage de la technique, « c’est revendiquer une certaine idée de l’homme. La mienne est fondée sur la liberté » . A la question : Qu’est-ce que la liberté ? J.Ellul répond : « Le refus de l’adaptation, contrairement à ce qu’on nous serine. L’homme ne s’est jamais adapté, il a toujours cherché à adapter son milieu. A présent le milieu technicien le plie à ses exigences, dès l’enfance ». « Chaque être humain est unique, il doit choisir sa vie. Tout ce qui tend à réduire sa liberté de choix est déplorable. Or il est clair que l’accumulation des gadgets le conditionne … Si nous sommes des machines plus ou moins adaptables à désirer, à consommer, je ne vois pas en quoi nous serions respectables ». Est-il encore temps de réagir ? J.Ellul  l’espérait et considérait que si la menace est multiple (nucléaire, écologique, psychologique, esthétique) le  mal a une source unique : la démission face à la logique technicienne. Il nous disait : « Cessons d’être les esclaves des choses ».

2) Voici quelques citations de Daniel Cérézuelle auteur en 2011 de « La technique et la chair », pages 248/249, éditions Parangon. « L’homme moderne, celui de la société technicienne …a essayé de se créer un environnement propre…en utilisant à son profit les propriétés de ce monde…de cette maîtrise il attend…la réalisation de son désir de dépasser sa condition, de surmonter sa naturalité et de s’ériger en absolu ». « Et moins l’homme arrive à assouvir son désir de changer de peau, de dépasser les limites de sa condition, plus il va transformer ses œuvres en une sorte d’absolu…On peut donc parler de la technique moderne comme d’une objectivation du désir humain, une sorte de fossilisation du besoin absolu de l’homme ».  « On voit donc pourquoi il y a des délires rationnels, des passions techniques. Il faut en faire inlassablement la critique, démasquer les manifestations de la mystification techniciste…Cette démythologisation est … la condition d’un usage raisonnable de nos techniques. Elle permet de reprendre maîtrise sur soi, sur ses désirs et de maîtriser aussi notre rapport technique au monde ainsi que de faire des choix. C’est sans doute très difficile, mais c’est la condition d’une modernité authentique, délivrée d’un rapport magique à la technique ».

3) Dans son livre « L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » 2015,  Seuil, pp. 91à 93, Jacques Testart considère que depuis quelques dizaines d’années, le modèle de la recherche scientifique a été ébranlé par la multiplication des contrats avec les entreprises, la création de véritables marchés (brevets, entreprises « innovantes »), l’intrication de plus en plus étroite avec les industriels et les militaires. La recherche scientifique a largement quitté l’objectif de la connaissance et les priorités sont celles de la compétition entre les nations les plus riches ou les entreprises les plus ambitieuses, qui ne sont pas forcément les plus favorables au bien humain. « Il s’agit de refonder notre système de recherche, autour d’un véritable contrat entres sciences et société ». L’un des moyens serait de développer les conférences de citoyens qui doivent suivre des procédures précises. En effet, les avis élaborés par les conférences de citoyens confortent le plus souvent les arguments de ceux qui recherchent le bien commun et se distinguent des choix opérés par les industriels et les marchands. J.Testart en donne de nombreux exemples.  « C’est dire que la convention de citoyens n’est pas seulement une réponse circonstancielle à une question particulière, elle correspond potentiellement à un nouveau mode de gouvernement ».

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13/01/2017

Transition énergétique et projet de société

  • ECCAP
Pour lutter contre le changement climatique, un moindre recours aux énergies fossiles s’impose, mais il ne s’agit pas seulement d’un problème technique celui du remplacement d’énergies fossiles par des énergies renouvelables. Cela doit être l’occasion d’un débat politique. Non seulement entre spécialistes, mais avec la participation la plus large possible de l’ensemble de la population qui doit s’interroger sur le type d’économie souhaitable : quel type de consommation, comment renoncer à une société du jetable et des déchets, comment être plus respectueux de notre environnement naturel, comment remédier aux incroyables inégalités entre les « empreintes écologiques » des différents pays du monde ? Donald Trump, au lieu de construire un mur avec le Mexique devrait plutôt s’inquiéter du scandale suivant : il faudrait 5 planètes comme la nôtre pour étendre au monde entier le niveau de vie américain. La transition énergétique nous impose de nous interroger sur le type de société que nous voulons pour nos enfants et petits-enfants. De mettre au cœur du débat : quel avenir voulons-nous ? En abandonnant la solution paresseuse qui veut faire du toujours plus de croissance la finalité dernière. C’est le débat autour du type de croissance qui s’impose. Les travaux de Gaël Giraud (parmi d’autres) abordent tout à la fois les questions techniques et politiques de la transition énergétique. Avant de devenir jésuite, il a été consultant pour des banques d’investissement parisiennes, il est bien placé pour faire la critique de l’ «Illusion financière » (livre paru en 2012 aux Ed. De l’Atelier) et pour montrer comment il est possible de trouver les financements importants nécessaires pour assurer la transition énergétique. Voir les vidéos de ses conférences et son interview par Mediapart le 17 mars 2015.
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01/03/2023

Une encyclopédie en commun ?

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble

Pour mener plus loin l'encyclopédie du changement de cap, notre petite équipe s'étoffe pour contribuer à l'élaboration d'une encyclopédie en commun. Cette présentation a été rédigée par des personnes impliquées dans le monde associatif, en particulier l'éducation populaire et/ou les communs numériques..

Les incertitudes d’ordre écologique et économique, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.

Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant tous les acteurs et actrices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.

A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.
Se dégagent quatre intentions, correspondant à des niveaux d’investissement :

1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurs du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.

Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.

Une association et un fonds de dotation en cours de construction pourront servir de supports à cette encyclopédie en commun.

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11/01/2017

Vie privée et numérisation selon Benjamin Bayart

  • ECCAP
Politiser la technique et nos pratiques
« La vie privée doit le rester » c’est ce qu’écrivait Benjamin Bayart in Le Monde du 14 janvier 2017. Benjamin Bayart est président de la Fédération des fournisseurs d’accès à Internet associatif et cofondateur de l’association La Quadrature du Net. « Il devrait être interdit à qui que ce soit d’accéder à nos données intimes, nos e-mails, SMS ou informations privées, sans notre accord préalable explicite, éclairé et révocable à tout moment. Il faudrait donc interdire à la vente les services et appareils qui ne respectent pas ces principes ». Les solutions techniques existent, « ce sont les technologies de chiffrement de bout en bout, qui rendent un message illisible par toute autre personne que son émetteur et son destinataire – même votre fournisseur d’accès ou de messagerie ne peut le lire. » De bons spécialistes pourraient « créer un label attribué aux seuls outils qui protègent la vie privée » et interdire les autres. « Une telle interdiction ne pourrait être mise en place du jour au lendemain - aucun des géants du net ne propose des outils de communication qui respectent nos droits, il faudra les y contraindre. C’est justement pour cela que le législateur doit intervenir : une entreprise en position de force sert des intérêts privés, et c’est le rôle de l’Etat d’agir lorsqu’un citoyen ne peut pas se défendre ».
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01/06/2021

Eccap et Economie sociale et solidaire

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Une rencontre a eu lieu à Clermont-Ferrand les 21 et 22 mai 2021 à l’invitation du Réseau Interuniversitaire de l’Economie Sociale et Solidaire (RIUESS) qui a permis de présenter l’encyclopédie du changement de cap à des acteurs et chercheurs de l’Economie Sociale et Solidaire. Cette rencontre présentait deux nouveautés pour l’Eccap.

1) Jusqu’à présent l’Eccap s’est développée à partir de contacts individuels avec des personnes susceptibles d’être intéressées personnellement soit à consulter ou à contribuer. A Clermont-Ferrand il s’agissait de savoir si l’Eccap pouvait intéresser le groupe des militants de l’Economie sociale et solidaire. Opération réussie semble-t-il, puisqu’il a été décidé que la lettre de l’Eccap serait transmise à la gestionnaire du site http://socioeco.org/index_fr.html‌ et qu’une information sur l’Eccap serait faite dans la prochaine newsletter du RIPESS EU (https://ripess.eu/en/news/newsletters/?email_id=123). Le Réseau Intercontinental de Promotion de l’Economie Sociale et Solidaire est un réseau de réseaux à l’échelle intercontinentale dont le RIPESS Europe est le représentant européen. C’est une première étape dans l’espoir que l’Eccap réunisse à l’avenir les réseaux favorables à un changement de cap.
2) Jusqu’à présent également ce sont des individus qui, grâce à l’outil numérique, prennent connaissance des lettres et des différents articles de l’eccap. Alors qu’à Clermont-Ferrand, à l’invitation du café associatif et culturel « Le Grin », une vingtaine de personnes ont discuté et échangé collectivement sur la situation de l’Eccap et de son avenir. C’est un premier pas dans le sens d’une appropriation collective de l’Eccap.[1]


La discussion collective au Grin a permis de poser quelques questions à propos de l’avenir de l’eccap et de faire des suggestions.

- Questionner le positionnement et les usages de l’Eccap concernant le numérique.
- Tenir compte des expériences passées de même type et collaborer, sinon cela risque d’être un projet de plus.
- L’horizon, l’idéal, l’utopie de l’Eccap mériteraient d’être précisés.
- A propos de la technique, éviter le débat stérile entre technophiles et technophobes.
- A propos de la spiritualité, il y aurait danger à oublier son caractère intime et personnel.
- Plutôt que de parler d’éducation civique, qui évoque la verticalité des sachants vers les ignorants, parler d’éducation populaire en partant de l’expérience des personnes concernées, comme le fait ATD ¼ Monde. Éviter l’entre-soi des intellectuels et militants.
- Pour favoriser les contributions à l’Eccap et l’accessibilité des contenus, il faut varier les moyens de diffusion : expression écrite académique, poétique, sons, etc.

La nécessité de créer une association semble s’imposer. Cela suppose de demander l’avis des personnes qui dès le début ont appuyé la création de l’Eccap et qui ont contribué à son développement. Faut-il envisager un comité de rédaction dont les prérogatives devraient être précisées ?

Parmi les présents à Clermont-Ferrand plusieurs se sont proposés pour écrire des articles.


Florine Garlot, Guy Roustang







Notes

[1] Dans l’excellent petit livre « Quel monde associatif demain ? » paru en avril 2021, le chapitre « Les communs numériques : coopérer par l’information » analyse les bienfaits et les limites de l’usage du numérique.
Dans ce petit livre il y a un article qui devrait intéresser les militants de l’ESS présents à Clermont-Ferrand. Il commence ainsi : « Pendant le XXème siècle, les débats se sont focalisés sur le dualisme marché-Etat. Ce raisonnement binaire commence à s’épuiser. Les communs tout autant que l’économie sociale et solidaire (E.S.S.) stimulent le débat en visibilisant un troisième pôle constitué à partir de la société elle-même »;
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29/10/2019

Échange entre des Orchestres à l’École de Saint Brieuc et de Gardanne en mars 2019.

  • Raynaud Marie-Véronique
Enchanter nos mondes
En tant que membre de l’Association Terre de Chansons j’ai eu la chance d’accompagner à Saint Brieuc un orchestre à l’école de la ville de Gardanne : une cinquantaine d’enfants de l’école Château Pitty, ainsi que leurs enseignants et professeurs de musiques, parents… pour quatre jours d’échanges et de concerts avec les enfants de l’École de la Vallée à Saint Brieuc (1).
Cette rencontre est l’aboutissement de trois années de travail (2016 à 2019) entre ces deux écoles, le Quatuor pour la Paix, Miguel Angel Estrella, l’auteur compositeur Daniel Beaume, ATD Quart Monde, et un grand nombre de partenaires (médiathèque de Gardanne, Conservatoire à rayonnement régional de saint Brieuc, etc…) (Cf. article de François Le Gall dans l’eccaap).
Le travail de l’Orchestre à l’École de Gardanne pendant cette année scolaire 2018-2019 s’est divisé en quatre étapes, décrites ainsi par François Le Gall :
1- de septembre à début décembre, chaque orchestre préparait un concert dans l’école. Chaque classe a commencé un travail autour du film Azur et Asmar. Chaque orchestre apprend des parties adaptées de la Danse des Gazies (Anton Arenski) qu’ils offriront à leurs collègues de Saint Brieuc.
2- début décembre commence un travail de création musicale à partir d’extraits vidéo du film Azur et Asmar. Les élèves de CE2, CM1 et CM2 sont alors mélangés dans les pupitres et les sections pour que les plus avancés tirent les moins avancés, jusqu’au ciné concert donné deux fois le 4 février 2019.
3- au retour des vacances de février, les élèves découvrent avec Daniel Beaume la chanson Cœur migrant, puis apprennent à la jouer. La préparation du voyage à Saint Brieuc réunit l’énergie et l’engagement des enseignants, des parents, des professeurs de musique… mais aussi du Quatuor pour la Paix et de Miguel Angel Estrella.
4- après les vacances d’avril, les orchestres travaillent des pièces arrangées par les étudiants du CFMI (Centre de Formation des Musiciens Intervenants) d’Aix en Provence : Shéhérazade de Rimski Korsakov et le Cortège du Sadar de Ippolitov-Ivanov. Ils offrent avec l’orchestre du CFMI deux concerts le 3 juin 2019.
Pour affiner ce travail et s’entraîner à se remettre ensemble devant chaque enfant, les professeurs de musique, les enseignants et les parents impliqués dans l’orchestre se réunissent deux fois par trimestre pour une réunion de suivi des Orchestres à l’école.
Pourquoi détailler toutes ces étapes ? Simplement pour donner la mesure du travail de l’orchestre sur une année, de l’implication que cela suppose de la part des enfants, des enseignants, des intervenants, des parents…Cela permet de toucher du doigt l’impact global de l’Orchestre sur la vie de l’école, du quartier, sur l’évolution de chaque enfant.
La rencontre de Saint Brieuc était un des points d’orgue de ces trois années de travail :
Du 25 au 29 mars 2019, 54 élèves (de CE2, CM1 et CM2) et 11 adultes (3 enseignants, 1 Aide à la Vie Scolaire, 2 mamans, 3 « mamies » et 2 bibliothécaires), tous musiciens dans l’orchestre à l’école Château Pitty, ainsi que leurs 9 professeurs de musique, ont été accueillis à Saint Brieuc par les élèves, leur famille, les enseignants de l'école La Vallée et le conservatoire de musique de Saint Brieuc. Ils y ont retrouvé également Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix, avec qui tous avaient eu l’occasion de travailler une semaine en 2017 et une semaine en 2018.
La rencontre de l’année 2018 entre les écoles de Saint Brieuc et de Gardanne avait mis en évidence la nécessité de travailler avec les élèves comment cultiver ce qui nous rend semblables et différents. Tous pareils, tous différents était donc le thème d'année.
Les contes autour de la mer et du voyage ont nourri les élèves des deux écoles tout au long de l’année, en particulier le film Azur et Asmar de Michel Ocelot. L’école Château Pitty (CP et CE1 inclus) a offert un ciné concert (4 février 2019) sur un montage vidéo de 20 minutes extrait du film Azur et Asmar. L’école La Vallée a présenté lors du concert final de la rencontre une réécriture du conte, enregistrée par les élèves et illustrée par les créations plastiques des élèves projetées sur grand écran. Les élèves de CP et CE1 de l’école La Vallée ont contribué à ce travail plastique, ainsi qu’au chant et par une création sonore accompagnée par le Quatuor pour la Paix.
Ancrée dans les cultures qui se mêlent au sein de l'orchestre pour la Paix et le Quatuor pour la Paix, le répertoire musical s’est essentiellement inspiré des musiques orientales. A partir d’une chanson traditionnelle, Usku Dare qu’on retrouve en Turquie, en Grèce, au Liban, en Israël / Palestine, en Syrie, en Iran… mais aussi du film Azur et Asmar et du thème Tous pareils, tous différents, Daniel Beaume a composé les paroles de Cœur migrant, qui a ensuite été arrangé pour les orchestres à l’école par Jean-Michel Bossini. Les orchestres à l’école Château Pitty ont offert un arrangement de La danses des Gazies d’Anton Arenski et ceux de La Vallée un arrangement de XXX/Togo Mama FC.
Pendant cette rencontre, les élèves ont répété avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour le Paix dans un gymnase puis au Palais des Congrès de Saint Brieuc. Ils y ont donné ensemble deux concerts : un concert devant les scolaires et un concert tout public.
Pour favoriser la rencontre, les Briochin(e)s ont accueilli les Gardannais(es) en parole et en musique dans leur école, avec une haie d’honneur. Ils ont dansé ensemble des danses traditionnelles bretonnes, accompagnés par deux sonneurs. Avec leurs enseignants, les professeurs de musique, les adultes de l’orchestre, des parents accompagnateurs et le Quatuor pour la Paix, tous les enfants ont fait une excursion en bateau de Dinard à Saint Malo, une chasse aux trésors dans la vieille ville de Saint Malo, mais aussi des Olympiades organisés par les étudiants du STAPS de Saint Brieuc. Ils ont eu également l’occasion de rencontrer le Quatuor pour la Paix et Miguel Angel Estrella pour parler avec eux de leur parcours musical.
Pour les enfants de Gardanne, la vie « quotidienne » à l’Auberge de Jeunesse de Saint Brieuc a été l’occasion d’échanges entre les enfants, les professeurs de musique, les enseignants, les parents et accompagnateurs dans un espace tout à fait différents de leur contexte familial. Pour beaucoup c’étaient la première fois qu’ils partaient de chez eux, qu’ils expérimentaient une vie en collectivité, la première fois qu’ils faisaient une promenade en bateau…On pourrait souligner la même chose pour les enfants de Saint Brieuc lors de la rencontre de 2018 à Gardanne !
Il est difficile de dire ce qui m’a le plus marquée dans cette rencontre riche de tant de moments importants. Un point m’a vraiment frappée. C’est l’attention des enfants lors des répétitions d’ensemble, les deux écoles réunies…Le travail qui leur était demandé était exigeant, ils devaient avoir une attention soutenue… Ils ont travaillé plusieurs fois deux heures sans décrocher…Certes ils étaient fatigués après ce travail et les moments de détente étaient les bienvenus. Mais leur capacité de concentration m’a impressionnée.
Et la qualité du concert final, après seulement deux répétitions de l’ensemble de l’orchestre, était remarquable. C’était un très très beau moment artistique et musical.
Quelle fierté avaient tous les musiciens, enfants et adultes, d’avoir réalisé cela, d’avoir joué dans une grande salle magnifique le Palais des Congrès de saint Brieuc), d’avoir été fortement applaudis. C’était pour eux une belle reconnaissance de leur travail.
Le directeur du Conservatoire à rayonnement régional de Saint-Brieuc a été très présent à toute cette rencontre, de l’accueil des petits gardannais à leur arrivée jusqu’au concert final.
Ce que ces enfants ont vécu là, ce que nous avons tous vécu avec eux, va bien au-delà de la musique. Je voudrais citer Abreu, fondateur du Sistema, au Venezuela : « la ligne directrice du Sistema a été la croyance inébranlable qu’un orchestre de jeunes est d’abord et surtout un projet d’action sociale ... en tant qu’artiste j’ai toujours affirmé que mon art était rendu digne par la mission de créer des êtres humains meilleurs. »
…. « Pour moi l’orchestre est avant tout un moyen d’encourager l’épanouissement humain des enfants. C’est pourquoi j’ai toujours dit … qu’il ne s’agit pas d’un programme artistique, mais de développement humain à travers la musique. Il est primordial d’être clair sur ce point. »
Un des grands débats récurrents dans le milieu de l’éducation artistique a toujours été l’accès à l’excellence – est-il plus important de répandre le plus largement possible l’éducation artistique ou d’affiner le haut niveau de compétence artistique d’une petite élite ? Abreu, semble-t-il, n’a jamais souscrit à cette dichotomie. Dès les premières années du Sistema la vision du maestro a intégré à la fois un accès sans restriction et un haut niveau artistique et il a poursuivi avec le même zèle les deux objectifs. La culture pour les pauvres ne doit jamais être une culture pauvre » (2) .
Le plus exaltant de tout est peut-être que le pouvoir du Sistema découle d’une vision de l’art et de la nature humaine profondément et fortement porteuse d’espoir.



Notes

1-Ce texte exprime très clairement pour moi le cœur de ce travail de trois années, de l’échange et du voyage à Saint Brieuc, et plus globalement le fondement de tout le travail de l’Orchestre à l’École fait sur la ville de Gardanne depuis une dizaine d’années.

2- Extraits de Changer la vie par la pratique de l’orchestre » de Tricia Tunstall.  Aux Éditions Symétrie

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15/11/2023

Échanges paysans : dynamiques de circuits-courts locales et translocales

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette

Cet article fait état des progrès réalisés depuis l’article de Benoit Roustang «Relocalisation en Hautes Alpes;» paru dans l’ECCAP en 2017.


Dix ans après les premières livraisons, en octobre 2013, la plateforme de circuits courts Échanges paysans (EP05), à Gap a «bien grandi», dans tous les sens du terme : des clients professionnels, cantines scolaires, hébergements touristiques, qui se sont multipliés et des producteurs plus nombreux également. Les flux représenteront en 2023, 240 tonnes de fruits, légumes, produits laitiers, viandes, épicerie, issus de l'agriculture locale pour un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros. A noter que depuis le départ, cette démarche de circuits courts s'est associée avec le partenaire national Biocoop restauration pour proposer aux restaurateurs, des gammes 100% AB complémentaires. Le fonctionnement s'est structuré grâce à une équipe de 9 salariés. Et le modèle économique est sain, puisque l'entreprise dégage un petit résultat positif, hors subvention, chaque année. L'intégration de nouveaux producteurs s'est poursuivie avec deux engagements éthiques forts : matières premières issues de l'agriculture locale et juste rémunération des paysans, y compris dans les situations de transformation par des artisans, fromagers, bouchers.

Avec le recul, nous pouvons témoigner que le chemin pour lancer et pérenniser cette démarche était étroit mais qu'elle répond à de réels besoins du territoire : soutien aux agriculteurs et filières, environnement, emploi...

Illustrations de notre contribution au changement de cap

L'illustration qui vient en premier pour montrer la contribution aux enjeux du territoire, est celle de la filière lait. Le bassin de production du lait de vache régional est concentré dans nos vallées de montagnes, à commencer par la vallée du Champsaur, point de départ d'Échanges paysans. A sa création, le collectif avait compris que la consommation locale et régionale pouvait soutenir cette filière, qui vivait en plein paradoxe : des conditions de production contraintes par l'altitude et des éleveurs dépendant de collecteurs industriels nationaux imposant une rémunération du lait, très insuffisante. Échanges paysans s'est donc engagé dans la commercialisation des fromages et yaourts locaux vers les cantines scolaires, qui étaient peu touchées, alors. En 2023, c'est plus de 400 000€ qui sont réalisées sur cette famille de produits. En sélectionnant les fromageries, qui par leur transformation locale apportaient une meilleure rémunération aux éleveurs, une forme de partage de la valeur ajoutée, EP05 s'est inscrit dans une dynamique vertueuse. Cette vague de relocalisation de la filière, a d'ailleurs été bien au-delà de nos espérances. Car le mouvement profond de renouveau de l'intérêt des consommateurs pour les produits locaux a été général et s'est appliqué dans les points de vente des fromageries, dans les grandes surfaces, les marchés, les magasins de producteurs... Sur une filière dont la production est très largement inférieure à la consommation régionale, l'effet est marquant et a permis une complète recomposition : la totalité du lait est désormais transformé localement et bénéficie d'une rémunération améliorée. EP05 aura été un des précurseurs dans cette perception de l'opportunité et un des acteurs de sa mise en œuvre.

Pour servir cette « mission », le collectif Échanges paysans a eu une approche ouverte et maligne des différentes échelles du territoire: vallées, départements, région. Dans un monde imprégné de compétition, où les politiques des collectivités s'arrêtent souvent à des frontières administratives, nous avons réuni les acteurs des vallées du Queyras, Champsaur ou Ubaye et travaillé en coopération avec des partenaires commerciaux régionaux. Cette logique s'est imposée pour des aspects commerciaux et logistiques de proximité. C'est avec la Plate-forme Paysanne Locale de Marseille, qui alimente des épiceries paysannes et restaurants de la métropole, que nous avons démarré ce genre de partenariat. Mêmes valeurs dans nos deux collectifs, nous pouvions naturellement articuler nos circuits courts, sans sur-marger, sans rapport de force. Cette logique de commerce coopératif s'est encore déployée lors de la création de la plateforme régionale 100% AB, Manger Bio en Provence. Pour accélérer la valorisation des productions AB, maîtrisée par les producteurs, nous avons cofondé cette nouvelle organisation qui réunit le panier régional Bio (fruits, légumes, fromages, viandes...) et le valorise auprès des grands acteurs de la restauration collective régionale : villes, sociétés de restauration. En contribuant à cette création, nous avons à la fois augmenté nos débouchés, démultiplié la relocalisation, poussé les liens solidaires entre filières et territoires régionaux. Alors que, à priori, cette initiative pouvait apparaître comme concurrente.

Parmi les autres grandes étapes récentes d’Échanges paysans, il y a eu la transformation en SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) en décembre 2021. Prévue depuis le départ, elle a permis une véritable appropriation de la coopérative par les producteurs qui sont détenteurs de la plus grande partie des parts sociales. Fortement soutenu par des citoyens depuis le départ, EP05 dispose maintenant d'une gouvernance plus «mature» réunissant un collège producteurs (40% des votes), un collèges partenaires (20%), un collège client (20%) et un collège salariés (20%). Ce passage a été incontestablement réussi.

Perspectives

Il subsiste, de mon point de vue, un manque sur une réflexion collective renouvelée du projet coopératif, ses valeurs, son projet politique. D'un côté les membres du collectif ont évolué, nouveaux producteurs, nouveaux salariés, même si le noyau initial subsiste, et d'autre part l'environnement extraordinairement chaotique de notre société actuelle. Tous deux nous imposent de revisiter les enjeux et notre stratégie. C'est d'autant plus vrai pour une structure commerciale dont le développement ou la gestion pourraient facilement prendre le pas sur le sens commun du projet. Pour maintenir notre identité, et même nos atouts commerciaux, nous devons conserver la logique d'un commerce qui est au service du territoire et qui n’est pas une fin en soi. Cela passe par le maintien d'une forte proximité avec les producteurs et la compréhension des enjeux agricoles et alimentaires du territoire. On peut rester confiant dans la capacité du collectif dans sa diversité à s'engager sur ce chantier nécessaire. Il pourrait probablement être enrichi par des échanges avec des partenaires locaux, à commencer par les acteurs publics ou le réseau de l'ESS local, dont nous sommes très proches. D'ailleurs avec eux, nous avons ouvert depuis le Covid en 2020, un nouvel axe de travail en fournissant les associations d'aide alimentaire. D'autres perspectives nous attendent aussi dans les Alpes-de-Haute-Provence, où nous étendons nos actions.

Depuis la création d’Échanges paysans notre intention de « médiation commerciale d’intérêt territorial » a rencontré la question des Communs. Même modestement ces allers retours avec la recherche stimulent nos réflexions.


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17/01/2017

Echanges Paysans Hautes-Alpes : une plateforme commerciale au service du territoire et des agriculteurs

  • Roustang Benoit
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires De la terre à l'assiette

Parallèlement au développement des circuits courts alimentaires auprès des ménages (magasins de producteurs, AMAP, Drives fermiers...), il s'agit de créer des circuits courts en direction de la restauration hors domicile (RHD) et en particulier de la restauration collective (cantines scolaires, restauration en milieu hospitalier, en entreprise, dans les résidences de vacances, etc...).

Echanges Paysans Hautes-Alpes a été créé en 2012 par un collectif composé d'agriculteurs et de bénévoles de la Société Civile, qui a le projet de se transformer en Coopérative (SCIC), pour instaurer cette médiation commerciale. Elle permet à une cuisine collective ou une cuisine centrale, d'avoir un seul interlocuteur pour commander un panel de produits locaux. C'est une démarche collective des producteurs pour coordonner la production de quantités importantes, la gestion des commandes et de la facturation, et la logistique des livraisons. L'association s'est doté de moyens humains (un coordonnateur, une commerciale, une administrative et un chauffeur, soit un peu plus de 3 ETP), de moyens matériels (un local comprenant, des bureaux, un entrepôt et des chambres froides, un véhicule réfrigéré), financés par une marge de 20% sur le chiffre d'affaires. Mais la démarche d'Echanges Paysans 05 va plus loin. Le collectif a défini une éthique assise à la fois sur les progrès dans la qualité des produits (notamment en tendant vers le 100% bio) et sur la juste rémunération des producteurs. Cette démarche a été reconnue en 2016, puisque l'Association a reçu le Prix Coup de Coeur de l'Economie Sociale et Solidaire remis au Ministère de l'Economie et des Finances à Paris le 25 Octobre.

C'est également une démarche de territoire. La production de lait de vache et de viande bovine de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur est concentrée dans les Alpes du Sud et ne représente que 5% de la consommation de cette même Région. Les 3/4 de cette production part dans les circuits longs peu rémunérateurs et sans traçabilité sur leur commercialisation. Il s'agit donc à travers cette expérience de mobiliser la profession pour qu'elle réinvente les filières qui existaient au début du 20ème siècle et qui faisait des Alpes du Sud le grenier de la Provence: la filière lait avec la transformation en fromages, yaourts et autres produits laitiers, et la filière viande bovine avec la création d'ateliers de découpe par les producteurs regroupés. Son rapide développement (chiffre d'affaires de 200 000 € en 2014, 335 000 € en 2015, 515 000 € en 2016, pour atteindre un million d'euros à l'horizon 2020) incite la profession agricole des Alpes du Sud à accélérer cette mutation.

La démarche c'est encore la mise en relation des agriculteurs avec les cuisiniers, avec les convives : les circuit doivent aussi être raccourcis entre les hommes. Il s'agit aussi de réinventer les métiers de chacun par ces rapprochements. Par exemple, réintroduire les légumeries trop souvent disparues dans les cuisines centrales, plutôt que de recevoir les denrées dans des sacs en plastique ou dans des boîtes. Par exemple pour les agriculteurs, conditionner les produits de façon à simplifier la distribution dans les cantines. Là encore, le travail de médiation est à développer. La démarche, c'est aussi lutter contre le gaspillage alimentaire. La plateforme se situe à un noeud essentiel : elle peut aussi bien récupérer des marchandises qui ne peuvent plus être distribuées par les producteurs ou des denrées qui n'auraient pas été utilisées par les cuisines centrales. Pour les distribuer aux Banques Alimentaires ou aux Associations caritatives. Ces deux dernières actions sont programmées pour être lancées dans les mois qui viennent après des expériences très positives. A noter en conclusion que cette démarche n'est pas propre à Echanges Paysans 05, puisqu'il existe aujourd'hui une vingtaine de plateformes réparties en France, sous des formes certes différentes, mais dont le but est bien de raccourcir les circuits entre producteurs et restauration collective.


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Ecoféminisme

Auteur
  • Combes Josette
Introduction synthétique

L’écoféminisme est un courant de pensée critique de l’économie dominante qui rassemble les pensées féministes et écologistes.

Développement didactique

Le mouvement écoféministe repose sur trois piliers. Tout d’abord il est né de la mobilisation contre les dégâts causés par l'androcapitalocène (Catherine Albertini, 2021, p. 14). Le capitalisme s'est imposé grâce à une privatisation généralisée des biens communs (les enclosures en Angleterre), transformant les paysans et artisans autonomes en employés d'entreprises. C'est une manière de marchandiser le vivant. Pour les écoféministes, c'est le premier pilier.

Le deuxième pilier est l'esclavage et la prédation des ressources des pays du Sud, avec un discours méprisant et un comportement destructeur envers les cultures indigènes. 
Le troisième est l'exploitation du travail des femmes, qu'il soit gratuit dans la sphère privée ou sous-payé dans la sphère publique. C'est pourquoi les femmes refusent d'être tenues responsables du désastre qui a été prédit, puisqu'elles n'ont pas eu voix au chapitre depuis leur exclusion de la scène politique à la Renaissance. À cette époque, les femmes étaient brûlées comme sorcières afin de les écarter de leurs fonctions, de vaincre leur résistance ou de punir une liberté jugée contraire aux bonnes mœurs (Le sexocide, D'Eaubonne 1999).


Françoise d'Eaubonne est considérée comme l'inventrice du terme écoféminisme avec un titre radical « L'écoféminisme ou la mort » (1974), mais le terme a été utilisé à la fois en Inde, notamment par Vandana Shiva et Maria Mies (1998), et aux États-Unis, d'où il est revenu en Europe,  voir en particulier le recueil Reclaim (Hache, 2016), une compilation de textes d’écrivaines écoféministes.


En France, l'œuvre de Françoise d'Eaubonne n'a pas été reprise par le mouvement féministe matérialiste (Delphy, 1975) ni par le mouvement universaliste, qui considéraient que le recours à la référence « nature » constituait un retour en arrière vers la sanctification de la mère et l'écologie radicale, un danger pour les droits des femmes. Les matérialistes sont essentiellement orientées vers le « rattrapage » de la situation sociale des hommes (salaires, accès à l'emploi, partage du fardeau mental des activités reproductives, etc).


Réviser les valeurs virilistes

Les écoféministes veulent réviser les paradigmes qui définissent l'être humain et souhaitent organiser un monde où les valeurs dites « viriles » telles que l'usage de la force, les luttes de pouvoir, l'extractivisme et la domestication de la vie sont toxiques et devenues obsolètes. Cette « viriarchie » (Gazalé, 2017) a un coût social extrêmement élevé : en France, (Peytavin, Haes 2025) les hommes sont responsables de la grande majorité des comportements asociaux : ils représentent 84 % des auteurs d'accidents mortels de la route, 92 % des élèves sanctionnés pour des actes de violence contre les biens et les personnes dans le secondaire, 90 % des personnes condamnées par les tribunaux, 86 % des suspects de meurtre, 97 % des auteurs de violences sexuelles, etc.


Il en coûte 95,2 milliards d'euros chaque année pour compenser la virilité (toxique) masculine, en services policiers, judiciaires, médicaux et éducatifs pour y faire face. Sans compter le coût indirect pour la société, qui doit répondre aux souffrances physiques et psychologiques des victimes, et subit des pertes de productivité et des destructions matérielles. 


L'action avant tout

Les coalitions de femmes qui se reconnaissent sous ce terme défendent soit des territoires pour empêcher leur pillage, soit développent des terres pour promouvoir l'autonomie alimentaire, soit s'opposent à des projets extractivistes et bellicistes, soit encore créent des communautés de vie comme le faisaient les Béguines dès la fin du XIIe siècle en Europe (Panciera, 2021). 


L'écoféminisme se préoccupe avant tout d'actions pragmatiques visant à mettre en œuvre une autre façon d'organiser la vie quotidienne, en donnant la priorité à la souveraineté alimentaire, à la prise en charge des enfants et des organismes vivant sur leur territoire, et à la promotion de relations dépourvues de combativité et de compétition au profit de l'entraide et de la coopération. Certaines  écoféministes développent une spiritualité déconnectée des dogmes patriarcaux qu’on peut apparenter à des pratiques panthéistes, réhabilitant la figure de la sorcière maîtrisant des connaissances sur le soin par les plantes médicinales. Ainsi  Vandana Shiva a créé en Inde une banque de semences pour restaurer la richesse qui préexistait avant que la colonisation anglaise n’interdise et éradique les plantes que les Indiens utilisaient dans leur médecine traditionnelle. Elle dirige la Fondation de la recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles. Les écoféministes luttent pour empêcher le pillage des ressources phytologiques et le brevetage du vivant.  


L'écoféminisme ne désigne pas tous les hommes comme coupables (certains le sont évidemment), mais comme des personnes envahies par l'idéologie patriarcale, au même titre que les femmes qui peuvent elles-mêmes encourager la figure du père, du mari/compagnon, du fils dans les injonctions d'un modèle qui présente la violence masculine comme une caractéristique incontournable de la virilité. 


Que faire ?

Ainsi, les paramètres suivants devraient intervenir dans la définition de l'approche économique :
Quels besoins (biologiques, sociologiques, individuels, collectifs) sont des nécessités (survie) par rapport à leur légitimité (éthique) ?
Quelles contraintes sont supportables (nécessaires, acceptables) ?
Quels équilibres faut-il rechercher dans la définition et la mise en œuvre des dimensions suivantes : 
1. l'articulation de la satisfaction des besoins et de la place du travail dans le système de production; 
2. les modes de régulation et de répartition des systèmes de production;
3. la fonction de l'autonomie dans le maintien du désir, et donc de la vitalité, et le respect de l'intériorité des personnes ; 
4. le rôle de l'interaction dans le système des relations sociales et de la vigilance collective;
5. En politique, remplacer la figure de l'homme providentiel au profit d'assemblées délibératives où les projets d'intérêt collectif sont élaborés avec les citoyens et où s'effectue une réflexion sur ce qui relève du public et du privé (Dacheux, Goujon, 2020). 
6. Reconnaître le rôle fondamentale de l’économie reproductive, revoir l'échelle des valeurs, la hiérarchie des tâches dites « nobles » par opposition à celles qui seraient dégradantes, assurées par une population sous estimée, en particulier les soins aux autres confiés aux femmes. Avec, bien sûr, une révision de l'échelle des salaires.
7. La situation climatique, si préoccupante, exige que les décisions n'appartiennent plus à un club de décideurs principalement masculins, mais à l'ensemble des citoyens. 
8. S'opposer à l'hypercroissance, à l'extractivisme et à la destruction des terres arables. 
Ce sont tous ces paramètres qui doivent être modifiés pour faire évoluer le monde, et en particulier celui de la démocratie économique. 

Conclusion dialogique

Les écoféministes postulent que le monde ne peut évoluer que si les hommes comprennent qu'ils sont eux-mêmes prisonniers d'un modèle qui les prive de leur partie dite « féminine », tout comme il empêche les femmes d'accéder à leur partie dite « masculine ». Ce dualisme sert le capitalisme en associant l'argent, le prestige et la dépense d'énergie aux valeurs viriles, adossés à la compétition  et la modestie, l'effacement de soi et la gestion du quotidien aux valeurs féminines, la compétition portant cette fois sur le façonnage du corps dont les normes sont édictées pour convenir aux dictats masculins.
L’écoféminisme s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’alternatives au capitalisme patriarcal. En effet, les mouvements de lutte contre le capitalisme associent en général la recherche d’égalité entre les humains et la lutte contre les discriminations. Au sein même de l’écoféminisme existe l’approche intersectionnelle qui souligne que les femmes racisées ont une vision du féminisme différente de celle des femmes blanches. Par ailleurs l’économie solidaire inclut le féminisme dans son approche voire en fait une condition absolue pour la définition de l’ESS (c’est le cas du REAS espagnol https://reas.red. Les alternatives en général telles que le mouvement des communs ou de la transition écologique considèrent l’égalité femme homme comme un incontournable, même s’ils ne focalisent pas leur action sur cet aspect. Enfin il existe une commission Egalité Femmes Hommes au sein d’ESS France qui a émis un rapport sur l’égalité femmes hommes dans l’ESS.
Le capitalisme est à la fois,  un système et un gaspillage qui engendre la violence contre les êtres dits « faibles », compensant les frustrations générées par le sentiment de ne rien décider réellement dans sa vie. Le capitalisme exploite le travail en réduisant les possibilités d'action et d'emploi. Il s'agit désormais de redonner à chacun la plénitude de son potentiel dans un élan de solidarité qui n'est pas une injonction pieuse, mais une observation pure et simple de notre interdépendance.

Bibliographie

CHOLLET, M., Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Zones.
D'EAUBONNE, F., (1974), Le féminisme ou la mort, Pierre Horay. 
D’Eaubonne, F.,(1999), Le sexocide des sorcières, L’esprit frappeur.
FEDERICI, Silvia.,(2016) Caliban et la sorcière Entremonde 
GAZALE, Olivia, (2019), Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, Pocket Agora.
GUERIN, I., HERSENT, M., FRAISSE, L., (2011), Femmes , économie et développement. Entre résistance et justice sociale, Erès / IRD 
HACHE,E., Reclaim. recueil de textes écoféministes, Cambourakis editions 
MIES, M., SHIVA,V., (1993), Ecoféminisme, l'Harmatan, 
PANCIERA, S.,(2021), Les Béguines, une communauté de femmes libres, Almora
PEYTAVIN,L. HAES F. (2025) , Le coût de la virilité, Michel Lafon
STARHAWK (2015) Rêver l'obscur. Femmes, Magie et Politique. Cambourakis. 

Lien avec des expériences existantes
  • Féminisme. Quelques citations.
  • Le futur du travail des femmes
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28/01/2017

Ecole - Une idée folle, un film de Judith Grumbach

  • ECCAP
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
« Une idée folle » c’est celle d’une école qui permettrait de former des adultes capables de s’épanouir dans un XXIe siècle de changement global, et d’être les acteurs de ce changement. En matière d’éducation, il n’existe pas de « martingale pédagogique », même si les médias braquent parfois leurs projecteurs sur tel ou tel pédagogue qui l’affirme. Par contre, les salles de classe fourmillent de pratiques originales, nées des nécessités du terrain, qui transforment la scolarité de certains enfants. Elles perdurent à bas bruit, connues seulement de quelques initiés. Comme le colibri du conte, elles font leur part dans la transformation de l’école. L’association Ashoka en connaît quelques unes et a demandé à Judith Grumbach de réaliser des clips de 3 minutes dans quelques écoles et collèges repérés pour leurs pratiques originales (« changemaker schools ») : c’est finalement un long métrage émerveillé qu’elle leur consacre, entremêlant parole d’adultes et d’enfants de tous les âges. Qu’ont-elles d’extraordinaires ces écoles ? Rien qui soit franchement visible à l’œil nu (hormis cette école bretonne à l’architecture de rêve*) : un professeur et des élèves, une salle de classe…. Mais quand la caméra s’attache aux regards et aux gestes on comprend que c’est dans la philosophie des enseignants que réside l’essentiel. Pour chacun des professeurs et des chercheurs qui témoignent dans ce film, le rôle de l’école est bien de développer chez l’enfant des valeurs et surtout de les incarner : coopération, curiosité, créativité, confiance en soi… Car oui, on peut allier bienveillance et exigence dans les apprentissages. Oui, on peut diversifier les pratiques à tous les niveaux. Non, l’école ne peut plus, comme au XIXe siècle, être sanctuarisée et refermée sur elle même en dehors de tout ancrage géographique et social. À voir ces bouilles d’enfants heureux à l’école, on rêve que tous les enfants de France puissent profiter d’une scolarité aussi épanouissante, ce qui est loin d’être le cas, au vu du nombre encore trop élevé de décrocheurs. Comment multiplier les colibris ? Comment mobiliser les collectivités territoriales, les institutions, les équipes pédagogiques ? Le film pose plus de questions qu’il n’en solutionne, même si on ressort de la projection un peu plus optimiste qu’on y est entré. « Une idée folle », un long métrage réalisé par Judith Grumbach et produit par la fondation Ashoka**. Pas de sortie en salle prévue mais il est possible de contacter Ashoka pour organiser des projections dans ou en dehors d’un cadre scolaire (1).

Notes

1- On peut éEcouter en replay dans le 6/9 de France Inter le 12 mars 2017, l’interview de Judith Grumbach sur son film à 7 heures 22, à la 82ème minute de l’émission : quel rôle pour l’école du  XXIème siècle ?

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08/07/2020

Economie et vie, un faux dilemme

  • Carvalho de França Filho Genauto
Une société post-capitaliste
Face à la pandémie, deux attitudes dominent de la part des gouvernements. La plupart, accordant la priorité à la santé de la population, aménagent des mesures d’urgence et renvoient à plus tard les questions de fond engendrées par les bouleversements économiques actuels. D’autres par contre, ont apporté une nouvelle preuve de leur dangerosité, en minimisant trop longtemps l’ampleur de la contamination en raison de leur volonté forcenée de préserver l’économie. Mais dans les deux cas la vie et l’économie sont séparés comme s’il s’agissait de domaines distincts.

Cette manière de cloisonner l’économie date de la révolution industrielle. C’est à ce moment qu’a été inventé le marché auto-régulateur, autrement dit la vision d’une économie de marché qui tend à devenir une société de marché par l’extension sans fin des relations fondées sur l’intérêt privé individuel. Ce mécanisme se justifiant par la promesse d’une croissance illimitée est en réalité paradoxal : il possède des capacités extraordinaires de création de richesses et en même temps un remarquable pouvoir destructeur, ne serait-ce que par la production incessante d’inégalités sociales. C’est pourquoi ce mouvement d'expansion du marché a rencontré une résistance de la société elle-même aboutissant à l’élaboration de diverses modalités de protection sociale. L'histoire des deux derniers siècles peut être lue comme un processus de tension permanente entre le marché essayant de subordonner la société à sa rationalité, et une réaction de la société qui se bat pour « apprivoiser la bête ».

Mais l’opposition entre dynamique marchande et Etat social qui a structuré les débats tout au cours du XXe siècle ne suffit plus à résumer les rapports entre économie et société. Nous voyons aujourd’hui que les protections initiées pour maîtriser le capitalisme ne nous assurent plus le maintien et la reproduction de la vie, qu’elle soit humaine ou non humaine. Ce qui a été désigné comme économie depuis le XIXe siècle a certes permis l’opulence mais avec en contrepartie la pauvreté tout autant que la prédation conduisant désormais à l’épuisement des ressources et au dérèglement climatique.

C’est l’idée même d’une économie coupée de la vie qui est en cause. Cette fiction a entretenu la prétention occidentale à la supériorité, selon laquelle il n’y aurait rien à apprendre des sociétés « primitives et archaïques ». Cependant, des économistes rassemblés autour de Karl Polanyi ont décelé l’excès d’orgueil moderne qui a généré le sophisme confondant économie et marché. Ils se sont alors tournés vers une démarche substantive dans laquelle l’économie peut être définie comme ce qui permet de garantir les moyens d’existence, à travers des interactions humaines et des interactions avec la nature. Cette approche qui insiste sur la relation intime entre l’économie et la vie est décisive pour demain.

Elle met en évidence que des principes autres que le marché jouent un rôle dans toutes les économies humaines, la redistribution (c’est-à-dire la réaffectation de ressources prélevées par un pouvoir central et contrôlées dans le cas de l’Etat social par la démocratie représentative), la réciprocité (c’est-à-dire les types de production et d’échange qui sont gouvernés non par le profit mais par le souci de renforcer les liens sociaux entre des personnes ou des groupes ), le partage domestique ( c’est-à-dire les activités économiques réalisées au sein du groupe de base qu’est la famille). La discussion focalisée sur les poids respectifs du marché et de l’Etat redistributif a occulté des pans entiers de l’économie, en particulier les tâches de production et de reproduction opérés à travers la réciprocité et le partage domestique.

L’approche substantive de l’économie souligne également que la société contemporaine n’est pas supérieure aux précédentes. Cette démarche aide à rompre avec la prétention moderne s’arrogeant le monopole de la science économique. Elle incite à un comportement plus modeste prenant en considération les connaissances acquises par des peuples « anciens » qui ont reconnu une double dépendance des êtres humains, les uns vis-à-vis des autres et par rapport à la biosphère. Comme le montre l’agroécologie par exemple, ce croisement des savoirs est déjà à l’œuvre.

La définition dominante et formelle de l’économie n’est plus appropriée pour affronter les défis sociaux et écologiques. Seul un équilibre dans les relations entre économie et société peut garantir le bien vivre social et la préservation de la vie. La régulation du marché est une condition de cet équilibre. Mais elle doit être complétée par un effort en termes de solidarité démocratique. D'une part, il s'agit de renforcer la solidarité publique, en actualisant le principe redistributif par l'intervention des pouvoirs publics. D'autre part, il s'agit de renforcer les solidarités locales et collectives, en revalorisant le principe de la réciprocité mis en pratique à travers différentes modalités d'auto-organisation de la société civile et des milieux populaires, dans d'innombrables initiatives citoyennes tournées vers le soin de l’autre.

Ce fut ainsi dans les différentes crises du capitalisme et ce ne sera pas différent cette fois. Avec la crise du Covid19 nous ne sommes pas confrontés à une impasse économique mais à une réflexion sur la manière de façonner notre économie d'une autre manière. L’articulation entre planification, coordinations publiques et initiatives d’auto-organisation de la société est fondamentale. La réhabilitation de la société ne peut pas être une simple formule conjoncturelle. C'est la base d'un autre paradigme en termes d'institutionnalité économique, d'organisation de la société et de préservation de la vie. D'innombrables expériences d'une autre économie existent déjà ..., allons-nous apprendre de celles-ci ... ?





Bibliographie :

Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion

Laville, J-L., Cattani, AD. 2006, Dictionnaire de l’autre économie, Folio-Gallimard

Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir

Femmes rurales en mouvement (Héloïse Prévost)

Solidarité, féminismes et reproduction sociale (Snis)

Notes

Polanyi, K., 2011, La subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et la société, Flammarion

Laville, J-L., Cattani, AD. 2006, Dictionnaire de l’autre économie, Folio-Gallimard

Pour un éclairage sur les dynamiques d’agroécologie et leurs liens avec le féminisme voir

Femmes rurales en mouvement (Héloïse Prévost)

Solidarité, féminismes et reproduction sociale (Snis)

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19/02/2023

Economie numérique de l’attention et manipulation

  • Perrin Jacques
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Plusieurs ouvrages[1] ont tenté de rendre compte des enjeux de l’économie de l’attention telle qu’elle est organisée actuellement par quelques entreprises numériques principalement américaines, les GAFAM. Dans le présent article on a fait le choix de présenter les principales conclusions[2] d’un travail collectif réalisé dans le cadre du Conseil National du Numérique (CNN) et qui a donné lieu au rapport «Votre attention, s’il vous plait! Quels leviers face à l’économie de l’attention? » (Janvier 2022). Ce document est malheureusement peu connu.

Les enjeux de l’économie de l’attention

Le premier mérite du rapport du CNN est, dans son introduction, de présenter d’une manière claire les différents enjeux et les différents dangers de l’économie de l’attention en rappelant les deux dimensions de la notion d’attention : «une dimension psychique ou mentale tout d’abord (l’attention qu’on l’oppose à la distraction) et une dimension sociale ensuite (l’attention à l’autre ou à son environnement, telle qu’on l’associe au soin et qu’on l’oppose à la négligence - on peut alors parler d’attention conjointe, pour désigner cette dimension relationnelle de l’attention». Cette dimension sociale de l’attention est souvent oubliée ou minimisée.

Le triple enjeu de l’économie numérique de l’attention : nos capacités psychiques, nos relations sociales, nos relations à l’environnement

  « Dès lors, poser la question de l’attention dans le contexte actuel revient à s’interroger sur un triple enjeu : qu’en est-il, dans les sociétés de plus en plus soumises à des dispositifs numériques au service d’une « économie de l’attention », de nos capacités psychiques, de nos relations sociales, et plus généralement, de nos relations à l’environnement ? Autrement dit, quelles sont les conséquences de l’économie numérique de l’attention pour l’«écologie», au sens très large que lui accordait Félix Guattari[3], à savoir l’écologie mentale, l’écologie sociale et l’écologie environnementale ? En effet, pour le philosophe français, « les perturbations écologiques de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète ».  

L’économie numérique de l’attention : quels modèles économiques ?


Les GAFAM et autres géants du numérique ont fait de la captation de l’attention un modèle économique. « De fait, ce n’est pas celui qui est attentif qui détient le pouvoir, mais celui qui capte l’attention;» à partir principalement de plateformes numériques. Le terme de plateforme désigne « un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou bien édités ou fournis par des tiers;» Ainsi, une plateforme est un marché bi-voire multiface qui met en relation différents groupes d’utilisateurs, permettant ainsi à l’offre et à la demande d’un bien ou d’un service de se rencontrer. « Face à la masse exponentielle de contenus proposés sur les plateformes, celles-ci ont également acquis un rôle d’ordonnancement : elles influencent voire déterminent la façon dont le contenu est hiérarchisé et présenté aux utilisateurs par le biais d’outils algorithmiques[4]. Ces algorithmes sont nourris par les données collectées auprès des différents groupes d’utilisateurs. »


Les plateformes tirent leur valeur économique d’effets de réseau, c’est-à-dire que leur utilité croît avec le nombre des utilisateurs (exemple du réseau téléphonique). Ces effets de réseau ont pour conséquence la concentration des marchés dans lesquels les entreprises du numérique s’implantent, ainsi « un petit nombre de très grandes entreprises contrôle une énorme partie de l’attention mondiale et la convertit en profit».

Le principal modèle économique des plateformes numériques est basé sur la publicité : le contenu est fourni à l’utilisateur sans contrepartie monétaire, grâce au financement d’espaces publicitaires par des annonceurs. « Loin d’être nouveau, ce modèle d’affaires était déjà utilisé par de nombreux médias, comme la presse écrite ou la télévision. Par rapport aux journaux, radios ou chaînes de télévision, les plateformes numériques ont la capacité de personnaliser les publicités affichées en fonction des données collectées sur la base des traces laissées par les consommateurs. On parle de « publicité ciblée ». Ce modèle économique en proposant un service gratuit facilite l’acquisition d’une masse critique d’utilisateurs déclenchant les effets de réseau. Le rapport du CNN donne une évaluation de ce que cette captation de l’attention peut représenter en termes de revenus pour les plateformes fonctionnant sur le modèle publicitaire. « Si l’on prend le réseau social Facebook, au deuxième trimestre 2018, le revenu moyen par utilisateur était d’environ 6 dollars au niveau mondial et, plus précisément, de 8,76 dollars en Europe;».

Dans le modèle économique dit « Freemium » : la plateforme laisse le choix à l’utilisateur soit de consommer le service gratuitement, ce qui l’expose en contrepartie à des publicités, soit de payer afin d’avoir accès à un service sans publicité. « En Europe, la mise en application du règlement sur la protection des données à caractère personnel (RGPD) a entraîné une augmentation des offres hybrides. « On voit ainsi se multiplier les bandeaux nous proposant soit d’accepter les cookies tels quels, soit de s’abonner au site ou de payer pour accéder au contenu. Certaines plateformes ont d’ailleurs fait le choix de ne reposer que sur un modèle payant, sous la forme d’abonnements hebdomadaires, mensuels ou annuels».

Le rapport du CNN souligne que « les jeux vidéo - bien que ne pouvant le plus souvent pas être considérés comme des « plateformes numériques » au sens économique du terme - jouent un rôle majeur dans l’économie numérique de l’attention. En effet, certains jeux vidéo sont proposés gratuitement, notamment sur les magasins d’applications de smartphones. Dans ce cas-ci, leur modèle économique repose sur une abondante publicité».

La « Captologie;» : La science des technologies persuasives

L’objectif des plateformes est de maximiser le nombre de leurs utilisateurs et, plus encore, l’engagement de ces derniers, c’est-à-dire qu’ils soient les plus actifs possibles.: « Tout l’enjeu de cette lutte pour capter le temps de cerveau disponible consiste à réduire à l’extrême les hésitations et les arbitrages conscients, pour créer une forme de naturalité qui ne pose pas de problème, qui semblera très économique sur le plan cognitif ». « Afin d’atteindre ces objectifs, les plateformes ont mis en place de nombreux dispositifs qui exploitent les mécanismes cognitifs et cérébraux les plus primaires ainsi que nos émotions « comme le montre la websérie « Dopamine » (Arte, 2019)».

Des technologies spécifiques ont été conçues (par exemple le «design digital comportemental») et « elles sont regroupées sous le terme de « captologie » ou science des technologies persuasives» c’est-à-dire « l’étude de l’informatique et des technologies numériques comme outil d’influence ou de persuasion des individus". Cette discipline est notamment enseignée « au Behavior Design Lab de l’université de Stanford, autrefois baptisé Persuasive Lab, où ont étudié de nombreux concepteurs de services numériques et qu’ils ont ensuite mise à profit pour créer des interfaces exploitant nos biais cognitifs, maximiser notre engagement en ligne et nous inciter à y revenir le plus vite et le plus rapidement possible».

« La captologie;» : exploiter les biais cognitifs humains

Pour stimuler la compulsion à consulter nos écrans, plusieurs mécanismes psychocognitifs sont mobilisés qui répondent à différents besoins de l’être humain. « En premier lieu : le besoin de popularité défini comme le « besoin d’être aimé et reconnu par le plus grand nombre de personnes » et le besoin de reconnaissance sociale, par le biais de likes, commentaires, messages, etc. ».

« Les plateformes jouent aussi sur le principe de « l’apprentissage par conditionnement opérant » qui consiste à créer artificiellement des habitudes comportementales en misant sur différents types de récompenses. Premièrement, on trouve les « récompenses de soi », à savoir le besoin de se sentir unique, de posséder des compétences remarquables, etc. Deuxièmement, les « récompenses de chasse » visent à satisfaire le désir de conquête ou de victoire, comme c’est notamment le cas dans les jeux vidéo, au travers de différents trophées ou médailles. Enfin, les « récompenses de la tribu » satisfont le désir d’appartenance sociale et de popularité, au sein d’un groupe. (..) recevoir un like est reçu par le cerveau comme une récompense et génère la sécrétion de dopamine dans le cerveau, hormone du plaisir, de la motivation et de l’addiction. Le like crée une boucle de rétroaction de validation sociale : on est validé par le groupe et on se sent obligé en retour de liker le contenu des autres. Cela crée une boucle sans fin.

Le like s’est diversifié en différents types de réactions, permettant à la plateforme de jouer sur nos émotions. Il existe six émotions universelles : la joie, la surprise, la tristesse, la colère, le dégoût et la peur. Autant d’émotions que l’on retrouve dans les boutons proposés par Facebook et symbolisés par des emojis simplistes. Pour Facebook, ce dispositif est aussi un moyen de collecter des données encore plus précises, qui lui demeuraient jusque-là inaccessibles : les émotions. Ces données permettent d’optimiser le ciblage comportemental et d’ajuster encore plus le fil d’actualité de chaque utilisation pour susciter la bonne émotion et accroître le temps passé sur le réseau social».

« Les plateformes empruntent certaines de leurs stratégies à l’univers du jeu. On parle de « gamification » pour désigner l’utilisation des mécanismes du jeu dans d’autres domaines, en particulier des situations d’apprentissage, de travail, de la vie quotidienne : l’utilisation de dispositifs « gamifiés » par les applications ou les objets connectés permet d’augmenter leur acceptabilité et leur usage en s’appuyant sur la prédisposition humaine au jeu. À travers la « gamification », le jeu se voit néanmoins souvent réduit à un ensemble de « mécaniques pavloviennes » visant à stimuler les réflexes des utilisateurs, mais dépourvues de toute signification. La gamification nous promet, en guise de monde plus fun, un univers de traces, de points, de récompenses numériques et de progression sur le modèle des jeux en ligne;».

Économie de l’attention ou économie de la manipulation ?

Le rapport du CNN propose de définir l’économie de l’attention mise en œuvre par les GAFAM comme : « un ensemble de dispositifs mis en œuvre afin d’extraire une valeur marchande à partir de la captation de l’attention des utilisateurs».

Certains chercheurs pensent que ce terme d’économie de l’attention, en donnant l’impression de parler d’une réalité unifiée, serait source de confusion. Pour les auteurs du rapport du CNN, le terme d’« économie de la manipulation » serait sans doute plus approprié. « Les plateformes ont acquis une telle finesse dans le profilage des utilisateurs qu’il leur est quasiment possible d’anticiper leurs intérêts, leurs conduites, leurs envies, et de les manipuler». « L’enjeu de la captation de notre attention n’est pas qu’un enjeu de temps passé devant un écran, mais aussi et surtout un enjeu de sensibilisation au fonctionnement et à la motivation des acteurs qui cherchent à accaparer cette ressource par le biais du numérique».

Et de conclure « quel que soit le terme que nous choisissons pour aborder la problématique de l’économie de l’attention, l’enjeu consiste à comprendre les modèles économiques et les infrastructures technologiques visant à capter l’attention des individus, afin d’envisager leurs effets en termes d’écologie mentale, d’écologie sociale et d’écologie environnementale»[5].




Notes

[1] Parmi ces ouvrages notons celui coordonné par Yves Citton, L’économie de l’attention, Editions La Découverte,2014

[2] Le présent article fait la synthèse que de la première partie du rapport du CNN.

[3] Félix Guattari, Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989

[4] Un algorithme est la description d'une suite d'étapes permettant d'obtenir un résultat à partir d'éléments fournis en entrée (une recette de cuisine, par exemple). « Le PageRank est sans aucun doute l'algorithme numérique le plus utilisé dans le monde. Il est le fondement du classement des pages sur le moteur de recherche de Google;».

[5] Ces effets sont développés dans la partie II (Pourquoi l’économie numérique de l’attention et les technologies persuasives peuvent s’avérer néfastes pour le vivant;?) et la partie III (Comment mettre le numérique au service d’une attention psychique, sociale et environnementale) du rapport du CNN

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15/02/2022

Éducation : donner la priorité aux perdants

  • Dubet François
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
Ces dernières années, les inégalités scolaires se sont simplement déplacées au sein d’études plus longues et les vaincus du système scolaire se défient des valeurs démocratiques. Il faut repenser l’école pour éduquer à la confiance en soi, à la solidarité et à la tolérance, sans humilier personne.

Au cours des soixante dernières années, le nombre de bacheliers et d’étudiants a été multiplié par près de six. Cette massification scolaire a été portée par deux grandes convictions. La première était une promesse d’égalité grâce à l’élargissement de l’accès aux études. La seconde postulait que l’allongement de la durée des études renforcerait l’adhésion aux valeurs de la démocratie : la confiance dans la raison et le progrès, la tolérance et la solidarité... Ces deux promesses n’ont été que partiellement tenues. Si la massification a élargi l’accès aux études à celles et à ceux qui en étaient exclus, les vainqueurs et les vaincus de la compétition fondée sur le mérite sont toujours les mêmes et l’école reproduit plus ou moins fidèlement les inégalités sociales. Il n’est pas facile d’effacer l’impact des inégalités sociales et culturelles sur les performances des élèves, pas plus qu’il n’est facile de neutraliser les stratégies des classes favorisées qui se mobilisent pour maintenir les avantages scolaires de leurs enfants. Mais, dès lors qu’elles sont produites au cours des scolarités, les inégalités scolaires affaiblissent considérablement les capacités proprement éducatives et démocratiques de l’école. Il suffit d’observer la France et les pays comparables pour voir que la massification scolaire n’a pas développé les vertus civiques, intellectuelles et morales auxquelles l’école est pourtant associée. L’égalité des chances paraît alors se retourner contre les valeurs démocratiques auxquelles devraient adhérer des citoyens plus longuement éduqués.

La méritocratie* scolaire, fut-elle juste, repose sur la séparation des vainqueurs et des vaincus au terme d’une compétition supposée équitable. Et plus on pense que le mérite scolaire est juste, plus les avantages qui en découlent apparaissent incontestables. Ainsi, plus les vainqueurs méritent leurs succès, plus les vaincus méritent aussi leurs échecs. Contre la cruauté de ce mécanisme de justification des inégalités, les politiques publiques en matière de justice scolaire devraient d’abord donner la priorité aux perdants de la compétition scolaire, et ceci d’autant plus que les vaincus sont, par définition, plus nombreux que les vainqueurs. Ce n’est pas vraiment le cas en France où il semble plus facile de permettre à quelques élèves méritants d’échapper à leur destin scolaire et social que d’élever sensiblement le niveau et l’utilité des formations techniques et professionnelles auxquelles sont voués leurs camarades qui, n’auraient soi-disant, pas assez de mérite. En France, il semble préférable de multiplier les « cordées de la réussite* » et les internats d’excellence*pour sortir du lot une poignée d’élèves méritants issus des classes populaires que d’élever le niveau scolaire de la majorité des élèves d’origine modeste.

Retour à l’éducation

L’école démocratique de masse est devenue un système de tri plus ou moins équitable et, aujourd’hui, cette fonction de tri écrase le rôle éducatif de l’école. À terme, les vainqueurs de la compétition scolaire croient dans les valeurs de la raison de la démocratie et de la tolérance transmises par l’école. Les vaincus, qui se sentent humiliés et rejetés, se défient souvent des valeurs proclamées par une école qui semble si indifférente aux principes qu’elle affiche. Nettement plus scolarisés que les anciennes générations, les jeunes ne sont pas plus attachés aux valeurs des démocraties libérales, et ils ne sont pas moins sensibles aux vérités alternatives et aux rumeurs complotistes. Seuls les plus diplômés « résistent » et adhèrent aux valeurs de l’école, peut-être parce qu’ils y ont réussi.

L’école doit donc s’interroger sur sa vocation éducative quand l’apprentissage de la citoyenneté ne passe plus par les leçons d’instruction civique. Dans un système de plus en plus précocement compétitif, les élèves travaillent d’abord pour réussir, souvent contre les autres, et en sachant que l’échec aura de lourdes conséquences. Mais à côté des exercices, des contrôles et des concours, la vie juvénile se déploie en dehors de toute influence scolaire quand les collégiens et les lycéens passent plus de temps devant leurs smartphones et leurs écrans que devant le tableau noir. L’autorité de la culture scolaire n’est plus ce qu’elle était et il y a fort à craindre qu’elle ne soit perçue que comme une suite d’épreuves et de programmes. Si les élèves travaillent seuls, ils vivent en « tribus juvéniles » plus ou moins indifférentes et hostiles à l’école selon les contextes sociaux. Les leçons de tolérance et de laïcité n’empêchent ni l’entre-soi social, culturel et sexuel, ni le harcèlement, pas plus que les leçons de sciences n’élèvent la confiance et la critique raisonnée de la science. Les valeurs scolaires étant commandées par le seul impératif de réussite, on peut étudier la science sans y croire, comme on peut adhérer formellement aux valeurs républicaines sans jamais les mettre en œuvre dans la vie scolaire. Au fond, l’école de masse a accru son emprise sur le destin des individus, tout en voyant s’effriter son influence éducative. Non seulement les vaincus de la méritocratie s’en sortent mal, mais ils ne sont guère portés à adhérer aux valeurs que l’école voudrait transmettre.

Contre la cruauté de la compétition méritocratique, qui n’est que la caricature du libéralisme si souvent dénoncé ailleurs qu’à l’école, l’école devrait refonder sa capacité à former des sujets autonomes et solidaires. Quand les leçons ne suffisent plus, l’école devrait être conçue comme l’expérience d’une vie commune dans une communauté éducative où les élèves apprendraient à travailler ensemble, à exercer des responsabilités, à « faire » quelque chose ensemble : construire des objets, faire des fablabs, monter des projets, écrire des scénarios, faire du sport et pas seulement de l’éducation physique… Ils apprendraient à être solidaires, critiques et tolérants au-delà des leçons vantant des vertus que l’école ne met guère en pratique. Ils apprendraient en « faisant » et pas seulement pour être évalués de façon continue. Ce ne sont pas là des rêveries pédagogiques car bien des pays et bien des établissements « expérimentaux » en France y parviennent : des pays et des établissements où les élèves ont plus confiance en eux, où ils n’ont pas le sentiment que tout se joue à l’école, des pays et des établissements où les « derniers de cordée » ne se sentent pas forcément « nuls » et incapables. Bien sûr, l’école crée des inégalités, mais une société juste est avant tout celle qui traite le mieux possible ceux qui ont le moins de mérite. Sans une mutation éducative qui exigerait une véritable révolution culturelle en France, notre recherche obstinée de l’égalité des chances méritocratique ne sera pas seulement une promesse vaine elle peut n’être qu’une forme plus ou moins civilisée de la guerre de tous contre tous.

Enfin, la redéfinition et la réaffirmation du rôle éducatif de l’école exigent que la vocation enseignante ne soit plus réduite à la seule transmission du programme. On ne peut déléguer l’engagement dans la vie collective de l’école aux seuls « dispositifs » et au seul dévouement des enseignants. Depuis quelques décennies déjà, le recrutement et la formation des maîtres ne sont pas à la hauteur des enjeux si l’enseignement est un métier, il doit s’apprendre avec autant de sérieux que l’on apprend à être ingénieur, pilote ou médecin. De la même manière, comment en appeler au travail en équipe quand le mode d’affectation des enseignants ignore les logiques, les choix et les dynamiques des établissements ? Comment faire pour que les jeunes enseignants n’aillent pas se faire les dents dans les établissements les plus difficiles, et pour que les difficultés réelles du travail soient aussi bien reconnues que l’ancienneté et que le poids des concours ? Or, nous tenons à l’homogénéité bureaucratique de l’école française tout en sachant bien qu’elle n’en garantit pas l’équité. L’Éducation nationale se doit d’être exemplaire, à la fois vis-à-vis des élèves, et à l’intérieur de l’institution. Au bout du compte, la formation des adultes et des citoyens exige une profonde transformation de la vie scolaire et des formes d’apprentissage. Pour que les élèves en échec ne se sentent ni inutiles, ni méprisés. Qu’ils ne croient qu’il n’y a plus de vie ni d’espoir en dehors de l’école. Mais aussi qu’ils ne rejettent pas les valeurs que l’école affiche rituellement tout en les ignorant souvent dans son fonctionnement quotidien. Les perdants de la sélection scolaire ne devraient pas désespérer d’eux-mêmes et finir par ignorer ou par rejeter les valeurs d’une éducation qui doit s’adresser à tous.



« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.



Notes

« Éducation : donner la priorité aux perdants », François Dubet, in Réduire les inégalités, c'est possible, 30 experts s'engagent !, sous la direction d'Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, 2021.
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01/03/2022

Éducation citoyenne et création artistique

  • Raynaud Marie-Véronique
Enchanter nos mondes

Un livre disque, « On n’arrête pas les oiseaux » produit et coordonné par L’association Terre de Chansons, met en relation création artistique et éducation humaine et citoyenne[1]. L’œuvre musicale, créée pour chœurs d’enfants par Daniel Beaume, auteur-compositeur, ouvre la réflexion sur la question des migrations et sur ces valeurs humaines que sont l’empathie, la tolérance et le respect.
« Pourquoi prendre la route de l’exil quand on n’est encore qu’un enfant ? Tout quitter, franchir le désert, traverser la mer, être agressé, blessé, avoir faim, avoir froid, croiser la mort à chaque instant, vivre l’enfer…
Et pourquoi connaitre l’humiliation, le rejet, le jugement moral, être montré du doigt et traité d’indésirable, lorsqu’on arrive enfin de ce côté-ci de la mer ?
Pourquoi ? »
Tibo, le jeune héros de cette épopée des temps modernes, va vivre tous les épisodes de cette réalité brutale.
Fort heureusement, il rencontrera aussi la bienveillance et l’accompagnement de personnes amies.
En mars 2020, cinq chorales d’établissements scolaires, qui rassemblaient deux cents collégiens, ont commencé à travailler cette œuvre pour la donner en concert. La pandémie et le confinement sont venus interrompre cette réalisation.
Plus de travail possible, toutes les représentations ont été annulées.

Il faut continuer, mais comment ?


A la rentrée scolaire de 2020, un projet d’enregistrement se fait jour. Les élèves ont appris une partie des chansons, ils souhaitent les chanter toutes. Nait alors l’idée d’un disque. Afin que les voix des oiseaux dépassent les lignes des frontières de notre territoire confiné…
Cela pourra se réaliser avec la chorale du collège de Fuveau, sa professeure de musique et cheffe de cœur, le compositeur, le principal du collège et une équipe d’enseignants.
A travers l’apprentissage des chansons, les élèves ont découvert des horizons inconnus. Ils souhaitent aller voir du côté de ces jeunes qui quittent leur pays pour un ailleurs.

Un travail de « fourmis » masquées, pandémie oblige, se met en place, avec une classe de quatrième particulièrement motivée et avec une partie de la chorale.

Enregistrer un disque, glisser ce disque dans un livre, un « vrai livre » qui va raconter les chansons, dire ce que les élèves ont découvert tout au long de l’année et comment.

Les collégiens vont se transformer en reporter, en journalistes : en chantant ces chansons, ils se sont demandé : «et nous ? qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? » Ils ont mené l’enquête dans leurs familles … Ils vont raconter les parcours de leurs parents, de leurs grands-parents venus de loin.
Ils préparent un « plateau télé », pour interviewer les personnes qu’ils souhaitent questionner :
Une première rencontre a lieu en décembre avec SOS Méditerranée, la classe d’une des 4° du collège, le compositeur, la professeure de musique et Terre de Chansons. Sont aussi présents un professeur d’histoire, un professeur d’anglais, et un professeur d’arts plastiques.

Suivront des rencontres et des interviews avec le collectif Agir, d’Aix en Provence, qui accueille des personnes migrantes, et aussi avec des personnes migrantes.


Quatre musiciens, pianiste, flutiste, percussionniste, contrebassiste, enregistrent en studio toutes les musiques. La chorale enregistre les chansons, dans la salle de musique du collège transformée en studio pour l’occasion. Les élèves chantent masqués. Et les cinéastes filment la séance d’enregistrement.

En septembre 2021, le travail aboutit à un livre-disque conçu en 3 parties : l’œuvre (texte intégral), une réflexion autour de sa création (démarche du compositeur, travail des collégiens) des outils pour le futur. Un CD (œuvre complète chantée par la chorale de collégiens de Fuveau), vient compléter le livre, ainsi que des liens donnant libre accès à toutes les partitions.
Qu’est-ce que ce projet a mis en jeu ?

L’un des grands objectifs de l’association Terre de Chansons, depuis sa création en 2009, est d’ouvrir à une réflexion citoyenne à travers de nombreux projets artistiques en direction des enfants, associant Art et Citoyenneté. Ces projets privilégient 3 axes majeurs :
-   La rencontre d’une œuvre et d’un artiste, dans le cadre de problématiques citoyennes solidaires touchant directement la jeunesse,
-   La pratique artistique, et plus particulièrement le chant choral, pratique éminemment collective, prenant appui sur l’intelligence sensible, basée sur l’écoute et la voix, qui sont justement les deux principaux organes de la communication humaine,
-   La réflexion citoyenne autour des thématiques abordées, incluant la rencontre avec certains de leurs acteurs majeurs.

Ces trois axes vont participer à la formation de jeunes citoyens du Monde. Pour autant, art et éducation civique ne s’instrumentalisent pas l’un l’autre ! Chacun d’entre eux doit exister pour lui-même, mais il existe une vraie complémentarité entre les deux :
-   Écouter, donc entendre, c’est comprendre l’autre, c’est-à-dire celui qui n’est pas soi, qui est « différent ». Une vraie culture artistique est une école de tolérance.
-   Transcender ses émotions négatives (la violence par exemple), les mettre à distance, les « mettre en jeu » (comme au théâtre), c’est se confronter à elles à travers le prisme de l’œuvre, pour servir un message.
-   Apprendre de manière sensible la coopération (à travers la pratique collective chorale), le respect de l’autre, l’altérité, c’est s’engager en solidarité, c’est apprendre à devenir adulte et citoyen.

Apprendre à aller vers l'inconnu

Les enfants qui ont participé à ce projet ont été touchés, chacun d’entre eux a vécu une expérience esthétique intime. Ils ont aussi compris que la chanson est souvent le témoin de l’histoire et des parcours des hommes et qu’elle peut faire tomber les barrières et les murs …
Voici le point de vue de la cheffe de chœur, Claire‑Annie Maizières : du chant à l’engagement :
« Lorsque je pense au travail mené avec les enfants pour monter le spectacle choral « On n’arrête pas les oiseaux ! » ou l’odyssée de Tibo, mon premier sentiment demeurera toujours la motivation si vive des enfants, le dépassement de soi dont ils firent preuve et que je ne soupçonnais pas, du moins à un tel niveau. Autonomie, entraide, fin de l’individualisme… il semblait que les qualités humaines de ces collégiens pour accompagner Tibo et comprendre le témoignage de tous ceux qui évoquent les épisodes migratoires, soient métaphoriquement les mêmes que celles motivant tous les acteurs de terrain.
Tout d’un coup le « vivre ensemble » dont le terme un peu galvaudé ne relève parfois que de l’aspiration, prenait tout son sens. Les liens qui se sont créés entre les enfants pour cette aventure ont aplani toutes les différences qui jusqu’alors pouvaient les diviser. Ils étaient là, soudés, les uns pour les autres comme jamais, et leurs remerciements, leur gratitude, révélaient aussi la joie intense qu’ils éprouvaient. D’ailleurs la qualité de leur chant signifiait bien le dépassement de chacun.
Il n’était plus là question de les intéresser avec des thèmes musicaux allant dans le sens ordinaire de leurs goûts pour la variété, mais bien de proposer des chants polyphoniques inédits sur un thème grave.
A eux de faire la démarche d’aller vers l’inconnu, tout comme Tibo.
Ce projet choral, probablement le plus beau de ma carrière, s’inscrit dans un registre purement émotionnel en tant qu’enseignante en éducation musicale et cheffe de chœur, observer que chacun y trouvait immanquablement ses marques, même lors des plus ardues répétitions, fut une indicible satisfaction, l’un des plus précieux moments de mon parcours pédagogique, démontrant une fois de plus que la musique ne peut que nous réunir à partir de ce projet, les expériences familiales individuelles des enfants leur revenaient : celui qui vient d’ailleurs est riche, ils en ont bien conscience, et notre propre histoire façonne salutairement toute notre vie.
Encore merci aux associations pour leur indéfectible action, ainsi qu’à Philippe Benoit-Lizon, Principal du collège, qui a tant adhéré au projet et facilité nos rencontres et nos répétitions. Enfin, toute notre gratitude envers Terre de Chansons, qui par son engagement et son dévouement nous a permis une si belle création, pleine de la promesse de ces enfants qui, croyant si fort dans la vie, deviennent la ressource même de notre futur. »



Notes

[1] Il est possible de commander ce livre-disque « On n’arrête pas les oiseaux » à terredechansons@gmail.com ou dans n’importe quelle librairie.
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04/09/2021

Election présidentielle d’avril 2022 et Primaire populaire

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Pour éviter un 2ème tour des élections présidentielle avec un nouveau tête à tête Macron-Le Pen, les appels à une candidature unique de la gauche et des écologistes ne manquent pas. Depuis l’appel des mille[1] jusqu’à la procédure initiée par la Primaire Populaire, et plus récemment l’appel de 178 élus[2].

La tentative la plus aboutie pour avoir une candidature unique de la gauche et des écologistes est celle de la Primaire Populaire (PP)[3]. Elle a obtenu le soutien d’une grande diversité de personnalités qui sont connues pour leur compétence dans les combats contre le changement climatique, les inégalités sociales et pour un renouveau démocratique. Les trois piliers d’un socle commun qui devraient être acceptés par les candidats à la PP. Celle-ci propose une procédure qui devrait aboutir à un vote pour choisir le candidat unique qui se présenterait à l’élection. [4]

L’une des responsables de la PP lorsqu’on lui objectait que divers candidats n’avaient pas l’intention de se plier à cette procédure, répondait qu’ils changeraient d’avis devant l’énorme vague des soutiens à la PP et à la procédure du choix d’un candidat unique qu’elle proposait. A l’heure actuelle, les 78.000 soutiens à la PP progressent lentement. On est donc loin de la vague espérée, qui allait convaincre les partis de se plier à la procédure de la PP pour un candidat unique.

Pour l’instant au moins, on assiste à une multiplication des candidatures à gauche et parmi les écologistes. Si bien que les derniers sondages prévoient pour E.Macron et Marine Le Pen autour de 25% de votants, alors que les autres candidatures annoncées à gauche et parmi les écologistes tournent au mieux autour de 10%. Ce qui laisse prévoir l’affrontement au 2ème tour en avril 2022 entre E.Macron et M.Le Pen.

Pour ma part, après avoir misé sur la PP en plaidant par exemple auprès des amis convivialistes pour appuyer la PP et obtenir qu’Alain Caillé se joigne désormais aux soutiens[5], j’entends mieux maintenant les objections de B.Perret qui nous dit que la primaire populaire est une fausse bonne idée[6]. En effet selon lui, les 10 propositions du socle commun, que devraient accepter les candidats au vote de la primaire populaire, aboutissent à des contradictions et sont irréalisables sans changement radical de nos modes de vie[7]. Puisque ce changement n’est pas clairement annoncé par les promoteurs de la PP, B.Perret semble considérer que, compte tenu du faible courage dont font preuve la gauche et les écologistes pour soutenir les mesures nécessaires prises par le gouvernement pour faire face à la crise sanitaire, mieux vaudrait en définitive Macron plutôt qu’un autre candidat qui serait incapable d’affronter des difficultés bien réelles.

Avec B.Perret nous sommes cependant face à une difficulté. En effet, dans son livre « Quand l’avenir nous échappe », le Président de la République explicite dans un discours imaginaire les transformations radicales à accomplir pour limiter le changement climatique, et dans la foulée, il démissionne et jette l’éponge en laissant la responsabilité à la société et à tout un chacun. La démission imaginaire du Président, qui arrive en conclusion du livre de B.Perret, est une échappatoire commode. Or la démission n’aura pas lieu et il y aura bel et bien des élections présidentielles en avril 2022.

Que pensent de tout cela, les promoteurs de la PP et leurs soutiens ? Ne leur faut-il pas reconnaître tout à la fois leur échec relatif avec seulement 78000 parrainages au jour d’aujourd’hui (alors qu’il en faudrait trois fois plus), et l’insuffisance de leur socle commun si l’on prend au sérieux les critiques de B.Perret.

Que faire alors ? Nous n’avons pas la réponse et notre seul désir est d’appeler les promoteurs de la PP et leurs nombreux soutiens, qui ont fait une remarquable tentative de renouvellement de notre vie politique, de reconnaître que la PP sous sa forme actuelle est sans doute une fausse bonne idée, et qu’il faut poursuivre les échanges avec les partis politiques, et bien d’autres acteurs. Par exemple les promoteurs de « Pouvoir de vivre » et les nombreuses associations qui le soutiennent.

Comment à la fois reconnaître l’intérêt de la PP dont Gaël Giraud disait : « Le processus engagé par La Primaire Populaire me semble extrêmement prometteur et intéressant pour notre démocratie » et tenir compte des objections de Bernard Perret ? Notamment quand il écrivait : « je suis persuadé que le socle de toute entreprise de transformation est la constitution d’une organisation partisane structurée, au sein de laquelle les débats internes permettront une réelle maturation des idées et des projets et l’émergence de leaders susceptibles d’entrainer une majorité derrière eux. Considérer la déshérence des partis comme une fatalité est une grave erreur ».

Aurons-nous le temps dans les semaines qui viennent de surmonter la contradiction entre ces deux points de vue ? Autrement dit d’engager des échanges entre partis politiques (limités par les ambitions personnelles et la simple volonté de survie) et dynamiques novatrices venant d’une nouvelle génération de jeunes et de toutes les forces vives de la société civile ? Faisons tout pour éviter le face à face désolant entre Macron-Le Pen.

Guy Roustang.




Notes

[1] Voir Mediapart 10 octobre 2020.
[2] Des élus de gauche et écologistes, locaux et nationaux, répartis sur tout le territoire et appelant de leurs vœux à une « primaire populaire » en novembre pour désigner un candidat commun à l’élection présidentielle de 2022. L’Obs. 30 juillet 2021. « Pour le climat, pour la justice sociale, pour la démocratie, pour la victoire en 2022, nous, élus et élues, vous appelons, collègues et camarades, à nous rejoindre pour soutenir et prendre part à la “primaire populaire” ».
[3] Voir leur site Primaire populaire.
[4] Le site de la PP explique les modalités du vote.
[5] Pour donner du poids à cette initiative remarquable, nous engageons tous les abonnés à l’eccap à participer à cette primaire populaire.
[6] Voir ci-joint le texte de B.Perret intitulé « Remarques sur la primaire populaire (PP) » qui considère que la PP est une fausse bonne idée.
[7] Voir ci-joint un autre texte de B.Perret, extrait de son livre et intitulé « Un changement nécessaire et radical de notre mode de vie » qui reproduit la déclaration imaginaire du Président de la République qui explicite ce que signifierait un changement de notre mode de vie. A la suite de quoi il démissionne en considérant que c’est à la société de prendre ses responsabilités. 
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01/04/2022

Élection présidentielle et changement climatique

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

Le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu le 10 avril, quelques jours après la diffusion de cette lettre de l’eccap. Il y aura dispersion des voix de la gauche. Certains voteront Jadot pour son engagement en faveur de l’environnement, d’autres voteront Mélenchon le mieux placé pour espérer figurer au deuxième tour, d’autres voteront Macron en pensant qu’il est le seul à avoir la stature voulue pour affronter les échéances internationales etc. Et il y a fort à parier qu’au deuxième tour ce sera bien E.Macron qui l’emportera pour cinq ans, malgré les mises en garde d’Alain Supiot(1) qui convergent tout à fait avec ce que nous dit F.Dosse(2) : si E.Macron est réélu, cela «nous conduira inévitablement à la catastrophe car la gestion d’une nation comme une start-up ne peut répondre aux exigences du nouvel âge dans lequel nous sommes entrés, celui de l’Anthropocène », c’est-à-dire cette nouvelle époque où l’activité humaine est la principale cause de changement de notre habitat terrestre.

Jusqu’à présent l’Etat français n’a pas été à la hauteur des défis à relever. Soutenues par une pétition qui avait recueilli 2,3 millions de personnes, quatre organisations non gouvernementales avaient réussi en février dernier à faire condamner l’Etat dans « l’Affaire du siècle » pour ses carences dans la lutte contre le changement climatique. Plus récemment, le 14 octobre 2021, le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat à réparer le préjudice écologique qu’il a causé en ne tenant pas ses engagements dans la lutte contre le changement climatique.

Les programmes des différents candidats ne sont pas à la hauteur.


Le dernier rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts pour l’évolution du climat) paru en février montre que la plupart des tendances et des projections des précédents rapports du Giec ont été confirmées, ou ont été en dessous de la réalité. Les évènements extrêmes tels que sécheresse, inondations, tempêtes se sont multipliés. Il y a bien une prise de conscience générale des dangers encourus mais la réponse des politiques est insuffisante.

Le Réseau Action Climat (RAC) qui regroupe une trentaine d’ONG a analysé le programme écologique des candidates et candidats à l’élection présidentielle(3), et il en a été de même pour The Shift Project présidé par Jean -Marc Jancovici. Il en résulte que même si les programmes avancés par J.L.Mélenchon et Y.Jadot sont plus fournis, aucun candidat à l’Elysée ne propose « une approche systémique, articulée, précise et chiffrée nécessaire à la transition écologique ».

Un plan de transformation de l’économie pour échapper à l’effondrement.


Si les politiques ne sont pas à la hauteur pour affronter l’effondrement qui nous menace, compte tenu des conséquences du réchauffement climatique, nous avons certains signes de l’inquiétude largement partagée par l’opinion publique. Jean-Marc Jancovici milite depuis 20 ans pour attirer l’attention sur le changement climatique, et il intervient fréquemment à la radio comme à la télévision. La bande dessinée « Le monde sans fin » qu’il a réalisée avec Christophe Blain s’est déjà vendue à 150.000 exemplaires. The Shift Project qu’il préside dispose d’une dizaine de permanents et de centaines de bénévoles. The Shift Project a fait paraître en février dernier un livre intitulé « Climat, crises : Le plan de transformation de l’économie française »(4) accompagné des remerciements à une liste de noms de plusieurs milliers de personnes qui ont contribué au financement de ce travail. Jean-Marc Jancovici dit bien qu’il s’adresse en priorité aux électeurs dans l’espoir qu’à leur tour ils fassent pression sur les décideurs politiques.

Le Plan de transformation de l’économie française (PTEF) s’efforce de répondre à la question : « que faut-il faire pour mettre l’économie française en cohérence avec une baisse des émissions de gaz à effet de serre planétaires de 5% par an(5), compatible avec nos engagements climatiques, tout en permettant à chacun(e) de trouver un emploi ? » Chaque secteur est passé en revue : l’énergie, le logement, les transports, la santé etc. Y compris la culture à laquelle on ne penserait pas a priori. Les implications en matière d’emploi, de mode de vie et d’organisation de la société sont analysés.

Chacun des chapitres a fait l’objet de suggestions soumises à des personnes compétentes, qui ont apporté leur contribution. Mais les auteurs sont bien conscients que leurs propositions devront être discutées par des consultations citoyennes et précisées démocratiquement. Pour chacun des thèmes abordés, le souci de lutter contre les inégalités a été manifeste. La nécessité d’une cohérence et d’une coordination entre les différentes propositions est soulignée. Les évolutions de l’emploi seront importantes, des secteurs verront leur emploi diminuer et d’autres le verront augmenter. A cet égard les premiers contacts avec les organisations syndicales ont suscité un grand intérêt.

Ce PTEF précise bien qu’aucune nation ne s’est organisée pour l’instant à appliquer concrètement les accords de Paris. Si la France appliquait ce Plan au nom d’une « ardente obligation » ce ne serait pourtant qu’une goutte d’eau dans l’océan, puisque le réchauffement climatique est mondial. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras.

Le premier chapitre du livre se termine par un coup de clairon : « La sortie des énergies fossiles est inexorable. Elle sera anticipée ou subie. La première nation qui ouvrira le passage marquera l’Histoire. Nous pouvons réussir, grâce à ce qui a fait la grandeur de ce pays : la raison et l’audace »




Notes

1 « Pour une fiscalité plus juste en faveur de l’Etat social ».
2 Voir F.Dosse, in AOC du 10 mars 2022, « Macron ou le peuple de gauche floué ». F.Dosse rappelle qu’il avait écrit un livre enthousiaste en 2017 « Le philosophe et le président ». Profondément déçu, il écrit : « je me suis senti un devoir déontologique de publier le livre critique : « Macron ou les illusions perdues. Les larmes de Paul Ricoeur » Ed. Le passeur.
3 Le Journal du Dimanche du 20 mars 2022 a donné le résultat de l’analyse du RAC et Le Monde du 30 mars a donné la synthèse de celle du Shift Project présidé par Jean-Marc Jancovici. .
4 The Shjft Project. Climat, crises : Le plan de transformation de l’économie française. Février 2022. Ed. Odile Jacob.
5 Les accords internationaux signés à Paris en 2015 prévoyaient que pour ne pas dépasser un réchauffement de plus de 2 degrés à la fin du siècle, l’humanité devait réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 5% par an. 
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02/03/2018

Empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey.

  • ECCAP
Je ne sais pas
Voici l’explication que nous en donne WWF/Marin Harvey. L’empreinte écologique est un outil développé par le Global Footprint Network qui permet de mesurer la pression qu'exerce l'homme sur la nature. L'empreinte écologique mesure la quantité de surface terrestre bioproductive nécessaire pour produire les biens et services que nous consommons et absorber les déchets que nous produisons. Imaginez que vous êtes un Robinson Crusöé isolé sur une île déserte : quelle devrait être la taille de votre île (terre, lagon et mer accessible compris) pour vous permettre de vivre en autarcie de façon durable et répondre à vos besoins en nourriture, chauffage, matériaux de construction, air pur, eau potable, absorption de déchets ? Cette surface représente l'empreinte écologique de notre Robinson Crusoé. On comprend intuitivement que si le mode de vie de notre naufragé exerce une pression trop forte sur son île (s'il fait par exemple des grands feux de camp tous les soirs pour tromper sa solitude), c'est-à-dire si son empreinte écologique est supérieure à la taille de son île, sa survie risque d'être compromise à plus ou moins long terme... Grâce à cet outil, nous sommes capables de quantifier la durabilité : nous pouvons évaluer la quantité existante de sols et d’espaces marins « bio-productifs » sur la Terre (la superficie capable de nous fournir en nourriture, carburant ou poisson, par exemple), et par conséquent calculer ce que serait un « juste partage » des ressources pour chaque être humain. Nous sommes également capables de calculer grâce à cet outil la quantité de ressources naturelles consommée par différents pays, personnes ou entreprise, et ainsi évaluer si leur consommation rentre à l’intérieur de ce juste partage. Il y a environ 12 milliards d’hectares de sols et d’espaces marins bio-productifs – ce qui correspond environ à une allocation de 2 hectares par être humain. Pourtant, le mode de vie d’un Américain moyen requiert environ 10 hectares bio-productifs. En d’autres mots, si chacun avait le même mode de vie qu’un Américain moyen, la population mondiale aurait besoin de 5 planètes bio-productives afin de nourrir, habiller et héberger chacun d’entre nous. Extrait de l’intervention d’Alain Baraton le 16 décembre 2017 sur France Inter. L’humanité vit actuellement au- dessus de ses moyens et la situation s’aggrave. « En 1971, par exemple il fallait attendre le 23 décembre pour atteindre la date symbolique du dépassement des ressources. Vingt ans plus tard c’est deux mois plus tôt dans l’année, c’est le 13 octobre que l’on va atteindre ce seuil dramatique. Et aujourd’hui le dépassement débute dès les premiers jours du mois d’août. Vous vous rendez compte que quand on arrive au 7, 8 août cela veut dire que la planète a déjà consommé ce qu’elle aurait dû consommer sur 12 mois. Question : Et cette empreinte écologique, diffère-t-elle selon les pays et les continents ? Oui bien sûr. En Afrique les spécialistes estiment qu’une personne (c’est une moyenne) utilise pour vivre un peu plus d’un hectare … sachant toutefois qu’un pays comme le Burundi n’emploie que 0,63 hectare. En Asie il est consommé en moyenne 2,2 hectares par personne, mais la situation évolue rapidement et dramatiquement.
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Empreinte écologique selon WWF/Marin Harvey.

Auteur
  • ECCAP
Introduction synthétique Voici l’explication que nous en donne WWF/Marin Harvey. L’empreinte écologique est un outil développé par le Global Footprint Network qui permet de mesurer la pression qu'exerce l'homme sur la nature. L'empreinte écologique mesure la quantité de surface terrestre bioproductive nécessaire pour produire les biens et services que nous consommons et absorber les déchets que nous produisons. Imaginez que vous êtes un Robinson Crusöé isolé sur une île déserte : quelle devrait être la taille de votre île (terre, lagon et mer accessible compris) pour vous permettre de vivre en autarcie de façon durable et répondre à vos besoins en nourriture, chauffage, matériaux de construction, air pur, eau potable, absorption de déchets ? Cette surface représente l'empreinte écologique de notre Robinson Crusoé. On comprend intuitivement que si le mode de vie de notre naufragé exerce une pression trop forte sur son île (s'il fait par exemple des grands feux de camp tous les soirs pour tromper sa solitude), c'est-à-dire si son empreinte écologique est supérieure à la taille de son île, sa survie risque d'être compromise à plus ou moins long terme... Grâce à cet outil, nous sommes capables de quantifier la durabilité : nous pouvons évaluer la quantité existante de sols et d’espaces marins « bio-productifs » sur la Terre (la superficie capable de nous fournir en nourriture, carburant ou poisson, par exemple), et par conséquent calculer ce que serait un « juste partage » des ressources pour chaque être humain. Nous sommes également capables de calculer grâce à cet outil la quantité de ressources naturelles consommée par différents pays, personnes ou entreprise, et ainsi évaluer si leur consommation rentre à l’intérieur de ce juste partage. Il y a environ 12 milliards d’hectares de sols et d’espaces marins bio-productifs – ce qui correspond environ à une allocation de 2 hectares par être humain. Pourtant, le mode de vie d’un Américain moyen requiert environ 10 hectares bio-productifs. En d’autres mots, si chacun avait le même mode de vie qu’un Américain moyen, la population mondiale aurait besoin de 5 planètes bio-productives afin de nourrir, habiller et héberger chacun d’entre nous. Extrait de l’intervention d’Alain Baraton le 16 décembre 2017 sur France Inter. L’humanité vit actuellement au- dessus de ses moyens et la situation s’aggrave. « En 1971, par exemple il fallait attendre le 23 décembre pour atteindre la date symbolique du dépassement des ressources. Vingt ans plus tard c’est deux mois plus tôt dans l’année, c’est le 13 octobre que l’on va atteindre ce seuil dramatique. Et aujourd’hui le dépassement débute dès les premiers jours du mois d’août. Vous vous rendez compte que quand on arrive au 7, 8 août cela veut dire que la planète a déjà consommé ce qu’elle aurait dû consommer sur 12 mois. Question : Et cette empreinte écologique, diffère-t-elle selon les pays et les continents ? Oui bien sûr. En Afrique les spécialistes estiment qu’une personne (c’est une moyenne) utilise pour vivre un peu plus d’un hectare … sachant toutefois qu’un pays comme le Burundi n’emploie que 0,63 hectare. En Asie il est consommé en moyenne 2,2 hectares par personne, mais la situation évolue rapidement et dramatiquement.
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14/01/2024

En 2024,  tisser des liens pour catalyser les rencontres et faire levier de transformation

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
L’équipe de l’Encyclopédie du changement de cap est investie dans la dynamique de l’Archipel des Confluences. Depuis la dernière Université d’Utopia à Sète, une rencontre s’est tenue à Paris le 16 décembre dernier afin d’en faire le bilan et de tracer les perspectives pour 2024.


Après Sète, quel temps et quels espaces en 2024?

Si le bilan de l’Université de Sète a été très positif, avec de nombreuses rencontres, il reste à consolider de nouvelles alliances entre réseaux d’acteurs. La prochaine étape est cruciale, elle nécessite de poursuivre notre rôle de tisserand afin de catalyser ces alliances pour espérer que les prochaines années ne glissent pas vers une élection présidentielle gagnée par un axe droite/extrême-droite.

Au sein de cet espace de confluences, nous partageons deux dimensions essentielles à articuler : le temps et l’espace.

Le temps, car le premier enjeu est la coproduction d’un agenda stratégique nous permettant de repérer les différentes étapes et les « séquences;» comme l’expriment les communicants, pour mobiliser, consolider, diffuser et faire levier.

L’espace, car au-delà de l’espace public qu’il faudra animer et faire vivre, il y a d’abord les espaces à ouvrir pour accueillir et croiser de nombreux réseaux qui, trop souvent, restent « dans leur couloir de nage;» ou rattrapés par leur identité racine et la « survie;» de leur organisation ou raison d’être.


Un projet mégalodeste dans un contexte inflammable;!

Le projet présenté notamment par Patrick Viveret est à la fois mégalo et modeste[1].

Il présente l’enjeu d’organiser « la grande alliance des Forces de vie;».

Mégalo, car il s’appuie nécessairement sur une analyse systémique et planétaire et à cette échelle, nous mesurons notre influence relative.

Notre monde glisse vers des peurs et des replis, de notre intimité aux voisinages, de notre territoire local au national et jusqu’aux dimensions planétaires qui ne peuvent être oubliées tant sur les enjeux climatiques, écologiques et économiques que sur les enjeux diplomatiques et géopolitiques avec la situation à Gaza qui, à la fois, catalyse et fige les désirs de paix car la colère nous envahit.

Cette colère et cette émotion, du 7 octobre en Israël aux jours d’après, sont révélatrices du sentiment d’impuissance qui peuvent nous envahir et de la nécessité d’agir ensemble pour ouvrir, là encore des espaces et du temps à l’expression de notre humanité. C’est pourquoi, nous avons pris l’initiative d’ouvrir des « Places à l’Humanité;»[2] à Sète et que nous engageons chacune et chacun, là où il peut, à affirmer que la paix, par une solution politique est le seul chemin. En attendant, que peut-on faire, à notre échelle;? Comment agir et se mobiliser au-delà des manifestations;?

Un projet mégalodeste expliqué en quelques mots

C’est pourquoi, il est utile de se rappeler que si tout est lié, tout ne dépend pas de notre action. Le temps et l’espace sont aussi des données pour chacune et chacun d’entre nous. Notre disponibilité a donc ses limites et c’est pourquoi il est si nécessaire de se sentir lié, relié, à un écosystème qui nous porte comme nous le portons. Cet écosystème a besoin d’une vision partagée, le côté mégalo mais aussi d’un ancrage dans l’action quotidienne, le côté modeste;!

Assumant à la fois notre côté mégalo et modeste, nous avons conscience qu’il faut expliquer en quelques mots notre inspiration, notre intention, notre intuition et notre attention pour tenter de mobiliser au-delà de nos cercles et de nos voisinages.

Une inspiration

Une inspiration de l’Archipel et de l’imaginaire d’Edouard Glissant autour de la tension créatrice entre l’identité racine et de l’identité relation.[3]

L’archipel existe tout autour de nous. Il est puissant et multiple. Il peut dégager un sentiment de puissance et de richesse comme un sentiment d’impuissance et d’émiettement. C’est pourquoi, il est indispensable de soutenir les personnes qui portent cette identité-relation et font vivre ainsi les interactions.

Une intuition

Nous considérons que la dimension relationnelle est portée par ces individus assumant un rôle d’explorations, de tisserands et de catalyseurs[4]. C’est donc autour de ces individus que nous devons travailler à des stratégies de catalyse. Or, les tisserands sont souvent exposés à multiplier leurs relations et à s’épuiser s’ils ne trouvent pas de leviers pour catalyser et transformer modestement leur environnement de vie et d’engagement. Nous devons donc renforcer ces postures essentielles à la vie d’un archipel.

Une intention

L’Archipel des confluences s’est fixé comme intention d’ouvrir un espace à ces tisserands afin de renforcer les liens entre les réseaux et organisations qui tentent de changer de cap. C’est pourquoi, l’équipe de l’Eccap s’est investie dès son lancement en octobre 2022 dans cette aventure. Il y a un enjeu important de documentation de ce processus complexe autant pour contribuer à l’écriture d’un récit commun que capitaliser aussi les nombreuses expériences passées qui méritent d’être analysées. Ces retours d’expériences sont un des premiers matériaux coproduits dans ces espaces relationnels.

Une attention

Afin de développer notre capacité de tissage et donc de catalyse, nous devons d’abord être attentif à deux exigences individuelles : se questionner et travailler nos propres postures. L’un des premiers freins analysés dans les retours d’expériences des précédentes initiatives des archipels, c’est la difficulté de questionner paradoxalement nos postures vis-à-vis des autres. Pour des personnes se reconnaissant comme des tisserands, cela peut apparaître surprenant. C’est totalement normal tant nos habitus, nos réflexions devenant des réflexes, il est plus simple de questionner les postures des autres que la sienne. Cela est un processus engageant et qui fonctionne mieux car le collectif de travail, les relations de confiance, l’inter-connaissance ont consolidé notre capacité de faire ce pas de côté nécessaire.

Inspiration, intuition, intention et attention s’inscrivent dans le temps et dans l’espace pour imaginer un autre horizon pour 2026, 2027 et 2030. C’est l’enjeu d’une Autre campagne à imaginer ensemble.




Notes

[1] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?AdC-Rencontre270124-1

[2] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Gaza0

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89douard_Glissant

Identité Racine : L'identité racine, selon Glissant, renvoie à l'ancrage identitaire d'un individu dans ses origines, ses racines culturelles et ethniques. C'est la partie de l'identité qui est souvent associée à la stabilité, à la permanence, et à la recherche d'une essence fixe. Glissant critique cette conception figée de l'identité, soulignant que l'humanité est caractérisée par une diversité dynamique plutôt que par des essences immuables.

Identité Relationnelle : L'identité relationnelle, en revanche, est liée à la manière dont les individus interagissent, se connectent et se métissent avec d'autres cultures. C'est une conception de l'identité en constante évolution, influencée par les rencontres, les échanges et les relations interculturelles. Glissant encourage à embrasser cette dynamique, à reconnaître la complexité des influences mutuelles entre les cultures, plutôt que de se fixer sur des frontières strictes.

Pour Glissant, l'identité relationnelle est essentielle pour comprendre et vivre dans un monde marqué par la mondialisation et la cohabitation de multiples cultures. (texte édité suite à une requête sur https://chat.openai.com, vérifié et relu par PA Cardona)

[4] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?Attitudes

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Enriquez Eugène

Nom Enriquez
Prénom Eugène
Contributions

14/09/2018

Psychosociologie et changement de cap

  • Enriquez Eugène
Je ne sais pas
Ce texte vise à répondre sommairement à une question: la perspective, la posture, défendues par la psychosociologie française (et également les psychosociologies italienne, suisse, belge, portugaise, espagnole, brésilienne, uruguayenne, chilienne, argentine, mexicaine, québécoise) assez différente de la psychosociologie anglaise et américaine, bien qu'elle a été directement influencée par elles, permettent-elles d'apporter des éléments nouveaux ou au moins intéressants pour commencer à élaborer un changement de cap?

Il est inutile d'essayer, en préliminaire, de proposer un diagnostic de nos sociétés car tous les diagnostics les plus divers remplissent les colonnes des journaux et sont proposés dans les émissions de télévision. Disons simplement, brièvement, que nous vivons dans une société de consommation, une société du spectacle, une société de l’éphémère et de la vitesse, de l'individu qui doit toujours se surpasser et de la montée constante des inégalités. Type de société qui ne donne de satisfaction à personne, chacun exprimant ses peurs de l'avenir et proposant les solutions les plus diverses sans que la plupart d'entre elles puissent être mises en action.
Société enfin où les progrès technologiques sont impressionnants, société de la mesure, de la «quantophrénie» (Sorokin), de l'évaluation continue où seuls les premiers sont reconnus et les autres plus ou moins traités d'assistés, de profiteurs, «d'inutiles au monde» ou de paresseux. Société donc où seuls sont reconnus et appréciés les «premiers de cordée», les « vainqueurs », ceux qui se dépassent, sont riches, cultivés, propres, plutôt de « race » blanche alors que les autres forment le «vulgum pecus» dont on ne sait que faire sinon de le surveiller.
Il serait possible, naturellement, d'énoncer d'autres caractéristiques de nos sociétés rabougries et égoïstes mais ce serait tomber dans le travers dénoncé ci-dessus. Aussi nous en resterons là.
Revenons donc à la perspective psychosociologique telle que nous l'entendons.

A) Elle met en liaison la conduite individuelle et collective avec la vie psychique et le champ social. Le terme de psychosociologie proposé par les praticiens et théoriciens français (et adopté par d'autres. cf. le début du texte) montre bien qu'il est nécessaire pour tenter de comprendre les conduites humaines (individuelles, groupales, collectives) de tenir compte aussi bien de la vie psychique individuelle et collective que des processus considérés comme principalement sociaux ou socio-économiques. C'est la seule manière d'explorer ce que M. Mauss nommait le « phénomène social total » et que la psychosociologie préfère nommer le « phénomène psychosocial total » (n'oublions que M. Mauss, bien que sociologue, a été président de la société française de psychologie, qu'il a essayé d'analyser les « rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie » et que tous les psychosociologues français se sont réclamés de l'enseignement de Marcel Mauss).
Dans cette perspective nous savons que pulsions, désirs, phantasmes, projections interviennent directement dans le champ social et que donc le psychosociologue, sans être analyste, doit posséder une bonne culture psychanalytique pour comprendre les phénomènes en particulier de transfert et d'identification qui interviennent dans la « scène psychosociale ».

B) Elle ne se donne que des tâches et des buts atteignables. La psychosociologie n'est pas révolutionnaire. Elle estime que toutes les révolutions se sont mal terminées et ont toujours permis l'instauration de sociétés autocratiques ou totalitaires (après la révolution française, le « bonapartisme » puis l'empire, après la révolution russe, le stalinisme oppressif, après le maoïsme révolutionnaire un maoïsme totalitaire ayant entraîné des millions de morts).
Cela ne signifie pas que la psychosociologie n'écoute pas les paroles de ceux qui n'ont, la plupart du temps, pas le droit à la parole ou qui se font agressés s'ils la prennent. Au contraire elle désire et elle fait en sorte que toutes les personnes, quelque soit leur niveau social, leur sexe, leur « race » puissent intervenir dans la vie de la cité : la psychosociologie est d'essence anti-hiérarchique, antibureaucratique, anti-technocratique. Elle se défie des « experts » (les technocrates ou les stratèges), elle pense que les « petites gens » sont aptes, s'ils sont bien informés, si la discussion est claire et exigeante, si tout le monde peut parler et s'écouter (comme dans l'éthique de la discussion de J. Habermas), à trouver, à inventer des solutions novatrices aux problèmes qui leur sont posés.
On pourrait dire alors qu'elle est profondément réformiste. Non, en aucune manière. La psychosociologie considère que le non-changement n'existe pas. Il ne s'agit pas à certains moments de se rendre compte qu'il existe des problèmes à solutionner. Il s'agit d'accepter que le monde, encore plus actuellement, est dans un état normal de perpétuel changement et d'être prêt à anticiper, accompagner, prolonger, contredire ou combattre au besoin les changements spontanés ou programmés que se déroulent chaque jour sous nos yeux. Qui aurait pu penser au moment de l'invention des grands ordinateurs comme l'Univac que pratiquement tout le monde aurait son ordinateur portable ? Qui aurait pu penser au moment de l’émergence de la révolution numérique que la plupart des faits, des données se trouveraient sur tous les smartphones de qualité ? En fait beaucoup de personnes avaient perçu ces évolutions mais peu étaient en mesure de les nommer. Or c'est un but de la psychosociologie de « donner leur véritable nom » à ce qui est en train de s'instaurer (et avant une installation définitive) pour pouvoir, comme Adam le faisait avec les animaux, avoir une certaine et une incertaine maîtrise de ce qui est en train de se produire. Dans le cas contraire, l'humanité non seulement serait toujours en retard sur ce qui se passe réellement mais encore elle laisserait le champ libre à ceux qui voudraient se servir des changements opérés pour les détourner à leur propre profit. Un seul exemple : le développement de l'information, la possibilité pour chacun de photographier les événements, le développement des réseaux sociaux au lieu de démocratiser l'information, de la rendre plus disponible, de renforcer l'initiative collective ont le plus souvent donné naissance aux « fake news » et au déploiement des injures ou des propos racistes.

Le monde espérait parvenir à écouter plus de vérités il n'écoute plus que « des faits alternatifs », des slogans, de la langue de bois. Le psychosociologue, qui n'est pas plus intelligent qu'un autre spécialiste, a un avantage pour lui : il sait que les « faits » n'existent pas comme tels mais sont construits, que les gens se battent pour essayer de faire admettre leurs opinions en leur donnant un caractère de vérité et qu'il doit se garder aussi bien à droite qu'à gauche car tout le monde, même de bonne foi, voudra le persuader et lui faire prendre des « vessies pour des lanternes ». Or il se doit de maintenir, comme Freud et même s'il n'est pas psychanalyste, dans une position de « désillusionneur ». Un psychosociologue, digne de ce nom, essaie de délivrer les groupes avec qui il travaille des « illusions » toujours mortifères qui les animent plus ou moins. Il doit aussi les aider à analyser les croyances et les convictions qui les font travailler. Non qu'elles seraient nécessairement fausses ou inadéquates, mais simplement parce que toute croyance ou conviction peuvent et doivent être mises en question.
En cela, le psychosociologue n'est pas un réformiste. Il est un « éveilleur » et un « éveillé » c. a. d. quelqu'un qui, comme Montaigne, doit toujours se demander et demander aux autres de se plier au joug d'une analyse constante, ouverte, agréable mais exigeante de ce à quoi ils croient, de ce qui les motive et qui peut-être les rend heureux ou au contraire défaitistes. Tâche impossible que celle-ci pourrait-on répondre à une telle constatation. Au contraire, il n'est rien qui rend plus heureux que d'être capable de s'analyser et de promouvoir une analyse poussée dans les groupes, car cela permet de se libérer de ses « passions tristes » (Spinoza) et d'accéder à un plus grand degré de lucidité et donc de liberté.

C) Le psychosociologue, tel que nous l'entendons, est mû par une « éthique de la finitude », forme d'éthique à laquelle j'ai donné ce nom. Tout le monde connaît trois sortes d'éthique : l'éthique de la conviction (Kant), l'éthique de la responsabilité (Max Weber), l'éthique de la discussion (Jürgen Habermas). Dans l'éthique de la conviction, l'homme décide d'entreprendre une action conforme à ses convictions sans se préoccuper des conséquences de son action (en fait, il estime toujours dans son « for intérieur » que son action aura des conséquences heureuses, en quoi il se trompe. Ainsi dans l'exemple de Kant, si quelqu'un a comme conviction qu'il faut toujours dire la vérité, il dira qu'il cache un fugitif que la police recherche quand il sera interrogé, ce qui amènera inéluctablement l'emprisonnement ou même la mort de ce fugitif qui essayait de fuir des lois iniques. Benjamin Constant a souligné, dans son temps, la contradiction dans laquelle s'était mis Kant qui, voulant définir un homme honnête, finit par en faire un meurtrier). Les grands chefs d’État sont souvent des êtres qui ont le courage de leurs convictions, bonnes ou mauvaises. Dans l'éthique de la responsabilité l'individu ne pose des actes qu'après avoir envisagé toutes les conséquences possibles et il choisit de n'entreprendre que celle qui aura le plus de conséquences fastes et qui donc ne suscitera en lui aucun regret de ne pas avoir choisi une autre décision. Il faudra donc qu'il puisse déployer l'éventail des conséquences possibles. Or, il n'est jamais certain d'avoir fait le tour de la question. Sa rationalité est toujours limitée comme l'a bien montré Herbert Simon. 
Habermas montre, de son côté, qu'une décision n’entraîne l'adhésion et donc sa transformation en acte que si l'ensemble des personnes impliqués dans le processus et qui doivent subir les conséquences de la décision ont pu participer librement dans une libre et honnête discussion à l'élaboration de celle-ci. Le problème c'est qu'il faut être déjà démocrate dans sa conduite pour pouvoir discuter et argumenter démocratiquement avec les autres que l'on considère comme des égaux et des partenaires et non comme des adversaires ou des ennemis.
Le psychosociologue, mû par une éthique de la finitude, se conduit autrement. Il peut avoir des convictions mais comme il a été dit plus haut, il est capable de s'interroger et d'être interrogé dans ses convictions. Il est plus près de Montaigne que des héros de Corneille. Il s'intéresse aux conséquences possibles mais il sait qu'il ne peut mettre en oeuvre qu'un rationalité limitée et donc il sait d'avance que des conséquences inattendues (des « effets pervers ») peuvent se produire. Enfin, s'il est un partisan de la libre discussion et de la décision collective, il sait aussi que tout le monde dans un groupe ne joue pas le jeu, que certains essayeront de manipuler la discussion en leur faveur et que bien des décisions seront des décisions de compromis de valeur médiocre. Il a donc des convictions mais il s'interroge, il essaie d'être rationnel mais il connaît les limites de ses jugements, il a confiance dans ses partenaires mais il fait attention à ne pas être « le dindon de la farce ». Et puis il connaît la force de son inconscient qui peut lui faire accomplir des actes auxquels il n'aurait jamais pensé. D'où l'éthique de la finitude qui envisage l'acceptation de l'impuissance, la prise de conscience des limites, la connivence de chacun avec la mort qu'il porte en lui et qu'il peut projeter sur les autres. C'est lorsque le sujet se situe à la fois comme porteur de vie et de mort, comme égoïste et altruiste, comme être de raison et de passion, comme un être qui pense seul et avec les autres qu'il va être capable de sublimation c'est-à-dire de se chercher lui-même dans les autres et les autres en lui-même dans une quête permanente de vérité et d'autonomie pour lui-même et pour autrui. Dans l'éthique de la finitude, le psychosociologue se met en danger lui-même, il espère que, comme le dit un psychanalyste, que c'est celui « qui n'a pas peur de se déchirer » qui est capable d'oeuvrer dans la plus grande lucidité. Ainsi, n'ayant pas trop la crainte de se perdre il peut se retrouver avec lui-même et avec les autres.

D) Cette conception de la posture et de l'action du psychosociologue s'accorde avec la conception qu'il a de l'être humain. Pour lui, comme pour Walter Benjamin, chaque homme est un être historique (ce que nous avons nommé un « créateur d'histoire »), quelque soit la place qu'il occupe sur l'échiquier social. Situé très haut, il pourra, peut-être exercer une énorme influence situé très bas, dans la hiérarchie sociale, il ne pourra faire « bouger les choses » qu'avec difficulté et l'appui de beaucoup d'autres comme nous le constatons dans les séances de sit-in ou « d'occupy city ». Mais en tout état de cause, il peut (et il doit sans doute) influer sur le cours des événements, pour le meilleur comme pour le pire. Il n'y a personne d'innocent, tout le monde est l'auteur plus ou moins anonyme de « moments de civilisation comme de moments de barbarie », comme le dit encore Benjamin. Lautréamont disait que la poésie devait être faite « par tous, non par un ». Il avait raison, la transformation sociale également. Cette transformation ne prend pas la forme d'une révolution ou d'une série de réformes (cf. supra).
Elle a lieu tous les jours, souvent à bas bruit, dans toutes les actions quotidiennes de lutte pour l'amélioration des conditions de travail ou pour une augmentation de la rémunération, de création de nouveaux rapports sociaux avec sa femme ou son mari, de même qu'avec les enfants, les voisins, les personnes de rencontre. Wilhelm Reich avait raison. Ou la révolution (même si ce terme ne nous convient pas) a lieu chaque jour, dans les moindres gestes ou elle n'a pas lieu. Il n'y a pas de « grand soir », de « grève générale » qui mettent à bas les puissants, il y a la volonté journalière de transformer à son niveau, et comme on peut (car le pouvoir de chacun est mince) la réalité psychosociale.
Ce rôle éminent de chaque être, de se situer comme créateur d'histoire, peu de gens hélas le reconnaissent car il s'agit d'un fardeau dur à porter. Il signifie que chacun est (plus ou moins) responsable de ce qui lui arrive et de ce qui survient sur la scène psychosociale. Les « existentialistes » avaient aussi raison, même si leurs démonstrations étaient lourdement moralisatrices. Tout le monde est engagé, qu'il le sache ou non. Tout le monde est responsable (un peu) de l'état de notre monde. Quand quelqu'un obéit bêtement, quand il détourne les yeux devant la misère et l’iniquité, quand il ne voit plus les choses et les êtres comme s'ils les voyaient pour la première fois, quand il se laisse aller à la pente de la jouissance à tout prix, de la consommation ostentatoire, quand il accepte l’injonction du dépassement continu etc... il manque à « sa qualité » d'être humain capable de réflexion et de sublimation de remise en cause, de penser ce qui n'a jamais été encore pensé. Il se laisse prendre à ce monde de la vitesse, de l'obligation de changement permanent, alors qu'il oublie qu'il ne peut agir qu’après avoir pensé ou qu'en pensant et que de toutes manières il est, quelque peu, un agent de changement dans la mesure où il est un être vivant.
Certains actuellement ont tendance à désespérer de l'homme et estiment que celui-ci, surtout celui des sociétés technologiques avancées, ne croit plus qu'à la science, qu'aux technologies nouvelles et se prépare à entrer, quasi comme un robot, dans un univers robotisé. Ils ont tort car une vision historique (certes peut-être mensongère!) nous apprend que les hommes, malgré leur peur, parfois leur lâcheté, leur violence, leur aveuglement, finissent la plupart du temps par trouver des solutions à des problèmes apparemment insolubles. Le pire n'est pas toujours sûr, même s'il advient un peu trop souvent dans la vie humaine.

E) alors quels sont les voies de dégagement ou mieux de renouvellement possible. Devons-nous nous contenter d'accepter certaines réformes nécessaires, devons-nous accepter que les hommes, dans leur majorité, se laissent bercer d'illusions, se réfugient dans leur identité sociale, familiale, personnelle. Devons-nous accepter ce monde de petits « egos » qui se prennent pour des « egos grandioses» chaque fois qu'on les flatte ou qu'ils disposent d'une certaine marge de pouvoir. Naturellement non même si ce n'est pas la voie de la facilité.
  -1) Il faut d'emblée regarder les hommes tels qu'ils sont, ni anges, ni bêtes. Capables de penser et soucieux de penser et de se comporter comme les autres, apte à l’héroïsme et à la lâcheté la plus nocive, ouvert à autrui et capable un jour de tuer son voisin (cf. les massacres de Rwanda), mélange en définitive de haine et d'amour, animal politique et animal sauvage. En définitive, un ensemble plus ou moins fou car il n'a pas comme les animaux des instincts pour le guider. Il n'a que des pulsions, des phantasmes, des représentations qui l'amènent à créer les plus belles choses (ex parmi d'autres les sculptures de Michel-Ange ) ou à inventer l'enfer sur terre (les camps de la mort). C'est à cet être curieux, totalement contradictoire, fou et génial, raisonnable et passionné, aimant et haïssant autrui que la psychosociologie à affaire. Ce n'est donc pas un être qui veut passer à l'âge industriel et rationnel comme le croyait Saint-Simon, ce n'est pas un être qui cherche l'association entre égaux comme le disait Proudhon, ce n'est pas un être qui peut organiser son travail et ses passions avec d'autres dans des phalanstères heureux comme l'imaginait Fourier, ce n'est pas un être voué au travail (le travail comme essence de l'homme) capable de comprendre le fonctionnement du monde capitaliste et « de se libérer de ses chaînes» comme le voyait Marx (nous nous excusons de ce résumé certainement déformant). C'est un être totalement imprévisible qui est l'acteur. Et c'est pour cela que depuis Platon tout le monde se demande comment le gouverner, comment l'éduquer, depuis Freud, comment l'analyser et le comprendre et que tous les bons auteurs et les bons praticiens savent que gouverner, éduquer, psychanalyser (et nous ajouterons intervenir psychosociologiquement) sont «des métiers impossibles » c.a.d. des métiers où les résultats attendus ne seront jamais à la hauteur des efforts fournis.
   -2) Compte-tenu de ce que sont les hommes individuels (des êtres définitivement imprévisibles mais qui ne peuvent vivre seuls) il est évident qu'une intervention psychosociologique ne peut avoir lieu que s'ils en font une demande express ou au moins qu'ils envisagent avec ferveur ou sérénité ce type de travail proposé par une équipe de psychosociologues. Il n'est pas possible (ce serait même aberrant) d'imposer une action, de quelque nature qu'elle soit (formation, coaching, consultation, suivi d'équipe, travail en collaboration, intervention psychosociologique approfondie etc.) à une personne ou à un groupe de personnes s'il n'y avait pas le moindre désir de sa (ou de leur) part de se lancer dans une aventure dont l'issue est toujours incertaine. Freud notait déjà en ce qui concerne l'intervention psychanalytique en 1929 : «à quoi servirait l 'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? » La psychosociologie, ayant moins de lettres de noblesse que la psychanalyse, a encore plus de chose d'être récusé qu'une analyse sociale.
Ceci étant (et l'existence d'un groupe comme le CIRFIP – Centre international de recherche, de formation et d'intervention en psychosociologie - le montre), la psychosociologie commence à être reconnue et les 120 membres du Cirfip sont souvent sollicités, même si leurs analyses et leurs modes de travail demeurent souvent des « objets étranges » pour ceux qui ont formulé une demande.
   -3) les travaux des psychosociologues isolés des autres expériences sociales ne peuvent avoir qu'une influence minime. C'est pourquoi (mais nous ne pouvons le développer dans ce texte) il faudrait que les multiples expériences qui seront abordés dans un prochain numéro de la « nouvelle revue de psychosociologie » (le no 28 : « faire société autrement) et qui sont « pour la plupart l’oeuvre des jeunes générations qui entendent poser là des choix plus autonomes parmi les ressources du passé et du présent pour réparer un avenir altéré ou pour faire advenir un monde souhaité » (extrait de l'argument du numéro) puissent se raccorder, d'une manière ou d'une autre, mais le plus étroitement possible, à la recherche et à l'intervention psychosociologique nées déjà il y a près de 80 ans. En effet nous pensons que si les psychosociologues, influencés d'un côté par les socialistes utopiques (Saint-Simon, Proudhon, Fourier, Owen) et par Marx, et de l'autre par les théoriciens anglais et américains de la psychologie sociale, n'avaient pas depuis longtemps proposé de nouvelles manières de penser et de réaliser le changement, il n'y aurait pas à l'heure actuelle de tels désirs et de telles actions de changement pour proposer d'autres possibilités visant à l'invention continue d'une nouvelle société.

Notes


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28/01/2017

Enseignement de l’histoire: interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora,

  • ECCAP
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Interview par Marie Guenet de l'académicien Pierre Nora, historien, directeur des sept volumes Les Lieux de mémoire. Interview parue dans le JDD du 3 mai 2015.

Les nouveaux programmes d'histoire soulèvent des polémiques. Y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?

Ces programmes portent à l'évidence la marque de l'époque : une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’I’islam, aux traites négrières, à l'esclavage et qui tend à réinterpréter l'ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. Faire de l'humanisme et des Lumières un thème facultatif, alors qu'il est central, est à cet égard très significatif. Du coup, les critiques les plus violentes viennent des tenants de ce que l'on appelle le « roman national ». Et pourtant le récit historique, presque mythologique, destiné à former naguère des citoyens et des soldats ne tient plus.

La ministre traite les détracteurs de « pseudo-intellectuels »... Je lui laisse la responsabilité de pareilles expressions.

 Certains estiment que les nouveaux programmes privilégient l'étude de l'islam - obligatoire en cinquième- au détriment du christianisme...

Ces reproches sont abusifs. Les élèves apprennent chronologiquement le judaïsme et le christianisme en sixième, en étudiant l'Antiquité. Et ils enchaînent avec l'islam et le début du Moyen Âge en cinquième. La place des différentes religions ne change pas par rapport à 2008. Ce que je reproche aux nouveaux programmes est bien plus grave...

Que reprochez-vous à ces programmes ?

L'ensemble manque de cohérence. Il aurait fallu une déclaration d'orientation intellectuelle et politique nette et claire. Les programmes ont une bonne inspiration : le retour à la chronologie, mais à l'intérieur d'une mosaïque de thèmes, qui ne forment pas une unité dynamique. Je ne jette pas la pierre au Conseil supérieur des programmes. Cette absence d'orientation reflète la crise identitaire que traverse la France, une des plus graves de son histoire. C'est l'expression d'une France fatiguée d'être elle-même, d'un pays qui ne sait pas trop où il va et ne sait donc pas dire d'où il vient.

Que proposez-vous ?

Je proposerais une orientation claire : expliquer ce que la France a apporté à l'Europe et au monde et, inversement, ce qu'elle a reçu de l'Europe et du monde. Le cadre chronologique pourrait reprendre les identités françaises successives : féodale, royale, monarchique, révolutionnaire, nationale, républicaine, et aujourd'hui démocratique. On mettrait l'accent sur ce que notre pays a apporté de singulier au reste du monde : par exemple les cathédrales, l'élan chrétien, ensuite et surtout le modèle de l'Etat-nation, l'absolutisme monarchique dans ce qu'il a de glorieux - Versailles, le Roi-Soleil... - et de niveleur pour les minorités nationales, les Lumières, la langue française qui a régné sur l'Europe du XVIII' siècle, les droits de l'homme, l'expérience révolutionnaire dans ce qu'elle a de positif et de négatif, une littérature extraordinaire, l'expérience coloniale avec ce qu'elle a pu également apporter au monde, y compris des armes pour s'affranchir...

Si des sujets comme « Sociétés et cultures au temps des Lumières » ou « Une société rurale encadrée par l'Église » restent facultatifs, ne risque-t-on pas de mettre à mal l'unité de l’enseignement ?

La vraie unité à trouver me paraît plutôt d'articuler la France avec l'Amérique, l'Afrique, la Chine... Laisser une certaine liberté aux professeurs est une bonne chose, à condition qu'elle ne veuille pas dire : en fonction de vos partis pris, politiques et idéologiques, faites ce que vous voulez. À quoi sert l’histoire ? Elle doit être à la fois utile et plaisante. Utile parce qu'elle permet, de nous définir à partir de ce que nous ne sommes plus. Plaisante parce qu’elle doit être incarnée, aussi vivante que possible. L’histoire est au collectif ce que la mémoire est à l’individu. Si vous perdez la mémoire, vous perdez vos repères…

Si vous deviez retenir cinq thèmes à enseigner en histoire au collège…

Je déclinerais le thème de la continuité et de la rupture. La France est le plus ancien Etat-nation du monde : qu’est-ce que cela veut dire ? Dans cette continuité, notre pays a connu de grandes ruptures : royauté absolue, révolution française. La plus grande est celle que la France a connu dans les années 1970 et 1980 et qui l’a fait passer d’un modèle de nation paysanne, chrétienne, étatiste, souveraine, à un autre qui se cherche dans la douleur. A cette métamorphose s’est ajoutée une immigration forte qui n’est pas l’élément principal de la crise, mais en est l’accélérateur.

En lisant l’ensemble des programmes, avez-vous d’autres inquiétudes ?

Pour le français. On a beaucoup moqué le jargon ridicule qui paraît inspirer ces nouveaux programmes. Cette question peut paraître marginale, elle est en fait centrale. Enseigner le français dans toutes les disciplines est excellent. Mais il faut en finir avec cette langue anémiée et caricaturale comme avec cet apprentissage du français tragiquement réduit à l’analyse textuelle, qui règnent depuis trente ans.

Certains déplorent que le programme de français ne fasse pas référence aux auteurs.

L'important n'est pas là. En réalité, pour l'étude du français, tout se joue avant le collège. Un enfant qui entre en sixième en disposant de 100 mots ou de 1.000 a déjà son avenir scolaire, social et intellectuel plié.

Que pensez-vous de la réforme du collège qui donne plus de place à l'interdisciplinarité ?

À l'école primaire, les élèves ont en général un professeur. Quand ils arrivent en sixième, ils sont fortement dépaysés par la pluralité des disciplines. L'idée de créer des passerelles peut être bonne. Mais travailler ensemble est tellement contraire aux habitudes des professeurs…. Il faudra cinq ans pour y arriver. Croire que ces mesures s’appliqueront à la rentrée 2016 est utopique.

Des programmes sur trois ans, est-ce une bonne idée ?

Cette réforme, organisée par cycles de trois ans, peut dissimuler l'intention de faire disparaître les redoublements. Je suis contre cette suppression. Faire passer tout le monde d'une classe à l'autre me paraît très inquiétant car la sélection se fait en bout de course, et vous risquez de niveler par le bas. Il faut casser l'idéologie de l'égalité formelle, car elle accentue l'inégalité réelle.

Que pensez-vous du débat sur l'enseignement des langues anciennes ?

Je ne sais pas où en est le débat. Il me semble évident qu'il faut garder le latin et le grec en option pour ceux qui veulent les apprendre. Cela dit, je ne crois pas que l'enseignement du latin soit indispensable à l'intelligence de la langue française, d'autant plus qu'il repose sur la connaissance d'une grammaire désormais sacrifiée. S'il est indispensable de comprendre l'apport de l'Antiquité grecque et latine à la civilisation, on peut lire Homère ou L'Enéide en français. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que les élèves de licence sachent lire Lucrèce et Tacite dans le texte. J'en suis un vivant exemple !

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Espace public

Auteur
  • Dacheux Eric
Introduction synthétique L’espace public est le cœur de la démocratie. C’est un espace de médiation entre la société civile et l’État qui favorise, par le débat contradictoire, l’émergence d’une opinion publique. Comprendre la notion d’’espace public est une tâche complexe autant que nécessaire. Complexe car ce terme désigne à la fois : les lieux ouverts au public (restaurants, cinémas, etc.), les espaces aménagés au cœurs des villes pour accueillir les foules (places, jardins, etc.), les médias de masse (qui rendent publique l’information), les endroits dans lesquels les citoyens se réunissent pour manifester, etc . Nécessaire, car éclairer ce qu’est l’espace public, c’est permettre à tous les citoyens de mieux comprendre la société démocratique dans laquelle ils vivent.
Développement didactique ======**L’origine du concept d’espace public : Kant relu par Habermas**====== Les prémices de la définition originelle de l’espace public se trouvent dans deux textes d'Emmanuel Kant parus en 1784. Dans le premier, « Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique », Kant affirme que : « Chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions naturelles qui visent à l'usage de sa raison ne devaient être développées complètement que dans l'espèce, mais non dans l'individu » (Kant, 1985, p. 189). C'est pourquoi, afin d'atteindre le « dessein suprême de la nature », à savoir établir une « constitution civile parfaitement juste » (Kant, 1985, p. 194), l'homme doit être libre de raisonner publiquement avec ses semblables. C'est, en tout cas, la thèse qu'il défend dans Réponse à la question, qu'est-ce que les lumières. En effet, l'individu « ne peut s'arracher tout seul à la minorité [...]. En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire de lui-même est plus réelle ; cela est même à peu prés inévitable pourvu qu'on lui en laisse la liberté » (Kant, 1784, p. 210). Cet usage public de la raison qui permet aux hommes de se dégager « eux-mêmes peu à peu de leur grossièreté » influe sur « la mentalité du peuple (ce qui le rend peu à peu plus apte à agir librement) et finalement sur les principes même du gouvernement [...] ». L'espace public moderne, issu des Lumières, serait donc un espace de médiation entre l'État et la sphère privée où les citoyens délibèrent publiquement des questions politiques. Ou, pour le dire dans les termes de Claude Lefort (1986), l'espace public est l'espace, spécifique à la démocratie, qui sépare les gouvernés des gouvernants en faisant du pouvoir, un lieu vide, qui n'appartient à personne. Dans son ouvrage, L’Espace public (1978), Jürgen Habermas développe l’idée de Kant. Pour ce faire, il décrit comment des régimes autoritaires ont laissé place à la démocratie. Il analyse ainsi comment, en Angleterre et en France, entre un État monarchique marqué par le secret et l’arbitraire et le foyer de tout un chacun, surgit, peu à peu, une sphère intermédiaire où des personnes privées font un usage public de leur raison, ce qui contribue à la formation d’une opinion publique capable d’influencer les lois. Cette sphère intermédiaire, qu’il nomme « espace public bourgeois », est tout d’abord constitué par des salons, des loges maçonniques, des cafés, etc. (Paquot 2024). Puis, grâce à la révolution, par la presse qui devient la caisse de résonance des débats publics. Ainsi, le processus de publicisation de l’information permet à chacun de se former une opinion rationnelle qui, confrontée aux autres opinions rationnelles, favorise peu à peu la formation d’une opinion commune, permettant aux gouvernants de prendre des décisions légitimes car résultant de l’intelligence citoyenne. Toutefois, note Habermas, cet espace public bourgeois a peu à peu dégénéré, car la publicité commerciale a remplacé la publicité politique. L’opinion publique n’est plus le fruit de la confrontation d’arguments rationnels, mais celui de la fabrique du consentement par les agences de marketing. ======Une vision contemporaine plus complexe====== Ce livre va avoir un succès immense, il va irriguer l’ensemble des sciences sociales, de l’histoire à la science politique en passant par la sociologie et les sciences de la communication. Du coup, il va être aussi critiqué sur de nombreux points (le caractère sexué et discriminatoire de l’espace public bourgeois, l’existence d’espace public populaire, la capacité de la société civile à influencer les gouvernements, etc.). Avec une honnêteté intellectuelle qu'il convient de souligner, Habermas, dans un texte écrit en 1990 pour la préface d'une réédition de L'Espace public, reconnut les faiblesses de son analyse et intégra la plupart de ces six critiques (Habermas, 1990). De ce fait, pour décrire l’espace public contemporain, il propose une nouvelle analyse dans son livre majeur Droit et démocratie (1997). Malgré un système politique qui cherche à se maintenir au pouvoir et des systèmes fonctionnels – en premier lieu le système économique - qui transforment la publicité politique en propagande, les citoyens peuvent encore parvenir à générer les règles qui les gouvernent en participant à la formation de l’opinion publique. ======**La double dimension de l'espace public contemporain**====== L’espace public est donc, selon Habermas, toujours un espace de médiation, mais c’est un espace où se confrontent les communications des partis politiques, des groupes d’intérêts privés, des sondeurs et des groupes d’intérêts généraux issus de la société civile. L’opinion publique n’est plus obligatoirement le fruit de la volonté rationnelle des citoyens, mais elle n’est pas non plus uniquement le reflet des intérêts économiques. Des mouvements comme l’écologie ou le féminisme peuvent parvenir à faire entendre leurs revendications, à condition d’accéder à l’espace médiatique qui est le centre de l’espace public contemporain. On le voit, dans cette vision d’Habermas, les médias ont un rôle clef, pourvu qu’ils remplissent deux conditions : être indépendants des pouvoirs systémiques et être ouverts aux revendications de la société civile. Il est toutefois nécessaire de compléter cette définition car l’espace public n’est pas uniquement un espace abstrait, symbolique, qui permet de légitimer la norme juridique et qui rend visible les problèmes politiques, c’est aussi un espace concret, physique, un espace d’engagement. En effet, trois raisons justifient que l'on ne limite pas l'espace public à une instance de médiation. La première est que l’espace public institutionnel engendre des dispositifs singuliers (conférences de citoyens, budget participatif, etc.) qui autorisent et contraignent l’action des élus et des citoyens. La deuxième est que l'espace public est territorialisé (Bussière, 2019). Or le territoire, quel qu’il soit, est un espace vécu, arpenté, ce n’est pas un espace purement cognitif. H. Rosa dit que l’espace public possède une dimension « viscérale » qui signifie « l’implication corporelle et affective des personnes dans des processus continus de rencontre au cours desquels leurs opinions et identités évoluent et se transforment de manière dynamique » (Rosa, 2022, p. 79). La troisième raison de faire de l’espace public un espace d’engagement est que, comme le rappelle H. Arendt, la politique ne se réduit pas à la communication : « De toutes les activités nécessaires existant dans les sociétés humaines, deux seulement passaient pour politique et pour constituer ce que Aristote nommait Bios politikos : à savoir l'action (praxis) et la parole (lexis) [...] » (Arendt, 1983, p.62) ». L'action politique est un engagement physique dans l'espace public, c'est-à-dire, le plus souvent, dans des lieux publics1 (Paquot, 2024) - des lieux physiques donc - dans lesquels les citoyens déploient diverses activités dont certaines (défilés, occupations de locaux, etc.) mettent en jeu leur intégrité physique. Cette double dimension imbriquée (médiation et engagement) de l’espace public en fait le cœur d’une démocratie entendue comme autogouvernement des citoyens, tant qu’une condition fondamentale est remplie : « la volonté des citoyens de se reconnaître mutuellement comme des concitoyens et des colégislateurs démocratiques sur un pied d’égalité […] » (Habermas, 2022 p. 30)
Conclusion dialogique ======**Espace public et connexion numérique**====== Pour de nombreux auteurs, l'avénement d'Internet et des réseaux sociaux numériques (RSN) modifie en profondeur l'espace public qui deviendrait un "espace public digital"(Davatos, 2018). Or, pour nous, souligner l'impact des RSN et affirmer que l'espace public devient numérique sont deux choses tout à fait différentes. Pour le dire très clairement, nous pensons que la notion d'espace public digital est un non sens théorique qui empéche de comprendre combien les RSN menancent la démocratie (Dacheux, 2020). En effet, toute expression publique partagée par un public ne crée pas un espace public. L’espace public est, nous l'avons vu, un espace de médiation et d’engagement où l’on définit de manière contradictoire ce qu’est l’intérêt général. Il faut donc deux conditions minimales pour que les espaces d’expression publique puissent être considérés comme des espaces publics : un, que l’expression soit politique, c’est-à-dire concerne la vie de la cité, le vivre ensemble ; deux que cette expression soit contradictoire, sinon on ne parle pas de communication politique mais de persuasion militante. Mais ces deux conditions nécessaires ne sont pas suffisantes, il faut, en effet, préciser également ce que vise l’expression publique politique : former une communauté (religieuse, ethnique, etc.)précise, ou transcender les appartenances communautaires singulières pour s’adresser à l’ensemble des citoyens ? Le phislosphe E. Tassin (1992)a écrit un texte important qui rappelle cette distinction entre espaces communautaires propres à des communautés singulières, et espace public qui permet de transcender les appartenaces communautaires particulières pour former une société politique. Il convient donc, selon nous, de distinguer trois types d’espace : -Les espaces d’expressions où il s’agit d’exprimer publiquement son avis. Ces espaces peuvent être soit des dispositifs permettant à des personnes de donner publiquement leurs sentiments sans forcément vouloir délivrer un message militant ; soit des espaces militants visant à diffuser une vérité politique. -Les espaces communs, des espaces de médiation et d’engagement où se déploient des expressions publiques politiques au service d’une communauté clairement identifiée. -Les espaces publics, des espaces de médiation et d’engagement où se développent des communications politiques contradictoires concernant l’ensemble des citoyens. Cette clarification est essentielle, puisque la nature des algorithmes régissant les RSN est de créer des bulles de filtres qui permettent de rassembler des personnes qui se ressemblent. Autrement dit de créer des communautés. La connexion numérique a donc permis de diversifier les expressions publiques, mais cette diversification ne pluralise pas l’espace public, elle multiplie les espaces communs.
Bibliographie Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983. Bussière A., Les territoires de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 2019. Dacheux E. L’espace public éclaté, Paris, CNRS éditions, 2024. Dacheux, E. (2020). « La connexion numérique ne favorise pas la délibération, elle menace la démocratie ». Terminal, N°128, https://doi.org/10.4000/terminal.6347 Dacheux E., Goujon D. (2020). Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, Toulouse, Eres. Davatos A. (2018). « From Public Space to Public Sphere: Discerning the Public Value of the Internet ». Social Ethics Society Journal of Applied Philosophy, Volume 4, Number 2.No Habermas J. « Un nouveau changement structurel de l’espace public politique ». in F. Albertini, L. Corchia [dir.], Habermas en terrain insulaire. Pise. Pisa university Press, 2022. Habermas J., « Political communication in Média Society ». Dresden, ICA Annual Convention, 2006. Habermas, J., Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997. Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978. Lefort, C., Essai sur le politique, Paris, Seuil, 1986. Negt, O., L’Espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007. Paquot, T., L'espace public, Paris, La découverte, 2024. Rancière J., Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000. Tassin E., « Espace commun ou espace public ? », Hermès, N°10, 1992.
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17/12/2019

Espérer malgré tout

  • Roustang Guy
Je ne sais pas
La paralysie du pays manifeste un désarroi profond bien au-delà de la question des retraites. Méfiance généralisée à l’égard du pouvoir politique, à l’égard d’E.Macron notre Président. Bien sûr E.Macron n’avait recueilli que 24% des votes au premier tour des élections présidentielles, et son élection contre Marine Le Pen a été une élection par défaut. Mais il y avait quand même parmi ses électeurs beaucoup de gens qui espéraient un renouveau face à l’usure de la gauche et de la droite qui se partageaient le pouvoir depuis des décennies. Par exemple, ceux qui avaient pris au sérieux les déclarations d’E.Macron au Congrès de Versailles promettant de remédier à la fracture sociale, ont été consternés de voir avec quel mépris a été rejeté le rapport Borloo fruit d’un travail de concertation avec quelques maires et des associations, qui faisaient des propositions judicieuses. Ceux qui étaient enthousiastes à l’égard des critiques faites à la mondialisation à Davos devant les grands de ce monde, qui ont regretté que la France signe l’accord de libre - échange CETA entre l’Union Européenne et le Canada, ceux qui voulaient croire que l’on avait un Président philosophe et que la collaboration avec Paul Ricœur prouvait le sérieux de notre jeune Président ont dû déchanter.

C’est le cas de François Dosse qui avait publié un livre en septembre 2017 intitulé : « Le Philosophe et le Président, Ricœur et Macron » pour attester de la proximité d’E.Macron avec Ricœur. F.Dosse s’est récemment adressé à E.Macron en l’appelant pas son prénom et en le tutoyant « au regard de l’amitié éprouvée…tout au long de nos « années Ricœur » ». Il écrit ceci : « Dans ce livre…je soulignais à quel point les positions philosophiques de Ricœur avaient été importantes pour toi, fécondant tes propositions sur l’Europe, la laïcité, la justice sociale, la revitalisation de la démocratie politique, la mémoire nationale…J’ai eu pour toi les yeux de Chimène, émerveillé par l’étendue de tes compétences et de ton savoir-faire ». Puis F.Dosse fait allusion aux déclarations d’E.Macron sur la nécessité d’ouvrir un débat sur l’immigration et sur l’orientation prise par son gouvernement. Il écrit : « La stigmatisation de la population immigrée comme source des problèmes que rencontre la société française, qui se situe aux antipodes des positions éthiques et politiques de Ricœur dont tu t’es réclamé, constitue pour moi un moment de rupture majeur ».

Il faut se rendre à l’évidence, Emmanuel Macron est bien le président des riches, le « grand manipulateur »[1] dans la ligne du néo-libéralisme.
Nos amis qui croient encore qu’E.Macron est le meilleur rempart contre Marine le Pen devraient déchanter, car le risque est bien de voir le mécontentement généralisé amener au pouvoir le Rassemblement National. Le « ni gauche, ni droite » de notre Président doit faire place à un autre slogan : ni Macron, ni Marine Le Pen ni néo-libéralisme, ni repli identitaire.

Les ambitions de l'ECCAP

Mais l’ECCAP ne désespère pas. Elle ose espérer un changement d’envergure et veut apporter très modestement sa part avec les ambitions suivantes.
Elle se situe bien au niveau politique en espérant contribuer à une évolution de l’opinion, à un accord majoritaire pour des changements radicaux d’orientation sans pour autant entrer dans le jeu de la recherche du pouvoir, qui n’est pas de son ressort. Après avoir explicité dans notre Avant-Propos les dangers à affronter, et sans prétendre définir une nouvelle doctrine en « isme », il s’agit de contribuer à sortir du marasme et de la désespérance, car un autre horizon est possible. De multiples cheminements en cours donnent des raisons d’espérer.

Martin Luther King déclarait en 1967 : « Il est grand temps de passer d’une société orientée vers les choses à une société orientée vers les êtres ». D’autres diront qu’au lieu de se centrer sur les biens il faut se centrer sur les liens. Imaginons ce que serait une politique et un gouvernement qui, au lieu de mettre au centre du pouvoir le Ministère des finances et de l’économie, y mettrait le Ministère de la culture. Ce que serait une société qui mettrait l’éducation au cœur en allant à l’encontre d’un capitalisme qui « vit en épuisant les réserves anthropologiques constituées pendant les millénaires précédents. De même qu’il vit en épuisant les réserves naturelles »[2] .

Parler d’encyclopédie peut sembler bien prétentieux, mais il s’agit de souligner la multiplicité des sujets à aborder pour changer de cap. Nicolas Hulot qui s’adressait récemment à la Convention Collective pour le Climat souhaitait la bienvenue dans le monde de la complexité aux 150 citoyens, rassemblés pour proposer des solutions.
L’ECCAP veut constituer une base de données et de connaissances auxquelles les citoyens et tous ceux qui s’occupent d’information ou d’éducation populaire pourraient se référer. Il s’agit aussi de faire état des innombrables réalisations qui contribuent dès maintenant à « faire société autrement »[3].
Cela suppose d’étendre le nombre de contributeurs spécialistes d’un sujet qui l’exposent de manière pédagogique en quelques pages. Bien des personnes ont déjà rédigé des articles ou se sont engagés à le faire dans les prochains mois, dans un esprit d’éducation civique et citoyenne.
Il s’agit aussi de renvoyer à des sites spécialisés qui font un excellent travail, que ce soit par exemple sur les inégalités ou sur les questions environnementales. A cet égard, l’encyclopédie peut jouer un rôle de carrefour en permettant à des personnes ou des groupes, spécialisés dans une réflexion ou une action dans un domaine particulier, de prendre conscience que c’est un ensemble qui permettra un changement d’importance.
L’ECCAP devra préciser bientôt comment ouvrir des débats. Ceux-ci n’auront de sens que s’il y a accord préalable entre les uns et les autres sur la nécessité d’un changement de cap. Mais il y a place pour des débats entre personnes ou organisations qui partagent une visée commune. Rien ne serait plus inquiétant que la prétention de détenir une vérité à imposer. [4]

Peut-on espérer que la France (et l’Europe ?) joue un rôle de phare pour orienter autrement notre planète, alors même que les grands de ce monde nous amènent plutôt à être terriblement inquiets, qu’il s’agisse de Trump, de Poutine, ou de Xi-Jin-Ping ? Quitte à terminer sur un excès d’optimisme, citons ce qu’écrivait Bruno Viard dans un article de l’ECCAP : « De quelque façon qu’on les formule, les trois termes de la triade républicaine sont les guides qui doivent inspirer la transition à laquelle l’humanité est sommée de procéder à l’heure de la mondialisation »[5].


Notes

[1] Marc Endeweld. Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron. Ed.Stock 2019.
[2] Cité par Alain Supiot dans sa leçon de clôture au Collège de France « Le travail n’est pas une marchandise ». juillet 2019.
[3] « Faire société autrement » est le titre du numéro 28 de la Nouvelle revue de Psychosociologie.
[4] Voir à ce propos la contribution d’Eugène Enriquez dans l’eccap intitulée « Psychosociologie et changement de cap ».
[5] Voir les articles de Bruno Viard dans l’eccap.

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01/10/2017

Esquisse sur les besoins.

  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
La discipline économique prétend ne pas avoir à s’occuper de la question des besoins au nom de l’idée que ce qui se vend correspond bien évidemment à un besoin du consommateur. En réalité cela repose sur l’idéologie de l’homo oeconomicus, de l’individu libre de décider de ce dont il a besoin. Mais les choix du consommateur sont en réalité conditionnés par l’histoire de l’individu et son environnement social. Par exemple, l’absence de transports collectifs amène à prendre une voiture pour aller au travail les règles du commerce international peuvent favoriser l’achat de biens bon marché produits à l’autre bout du monde par des salariés très mal payés de même la publicité (article publié prochainement) oriente les choix du consommateur etc.Actuellement, les médias et l’opinion publique considèrent que l’augmentation du Produit intérieur brut (PIB qui mesure les richesses produites au cours d’une année) est évidemment une bonne chose. Pourtant le PIB ne dit rien de la qualité de la vie sociale (voir l’article de Bernard Perret De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être). De même un faible taux de chômage est considéré comme un bien en soi, alors qu’il peut résulter d’un très grand nombre de personnes découragées de chercher un emploi ou de bien d’autres facteurs. Cette sacralisation du PIB ou du faible taux de chômage contribuent à occulter la question des besoins : plus on consomme, mieux c’est. Cela augmente le PIB et crée des emplois. Peu importe ce qui est produit et consommé. Cet économisme dominant rend inutile de se poser des questions sur l’orientation de la production et de la consommation. Cependant certaines revendications telles que le droit au logement viennent timidement perturber cet économisme. Mais une véritable remise en question de cet économisme supposerait de prendre au sérieux Simone Weil qui nous dit « La première étude à faire est celle des besoins qui sont à la vie de l’âme ce que sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. Il faut tenter de les énumérer et de les définir…L’absence d’une telle étude force les gouvernements, quand ils ont de bonnes intentions, à s’agiter, au hasard ». Et Simone Weil s’y est essayée. (L’enracinement. Folio essais). De même Maurice Bellet dans son livre « L’Europe au-delà d’elle-même » (Desclée de Brouwer 1996 p.156 et ss.).Voici ce que disait il y a quelques années le Manifeste pour l’économie humaine : « La seule finalité légitime de l’économie est la qualité de vie des hommes et des femmes, à commencer par celle des plus démunis. Par « qualité de vie il faut entendre la satisfaction équitable des aspirations humaines : pas seulement celles que procurent les consommations marchandes mais aussi l’ensemble des aspirations échappant à toute évaluation monétaire : dignité, paix, sécurité, liberté, éducation, santé, loisir, qualité de l’environnement, bien être des générations futures etc. » (J.Généreux in Revue Esprit 2001, p.141-170).Pour orienter la production et la consommation l’Etat dispose de divers moyens notamment les subventions à différentes activités et la fiscalité (voir Quel nouveau cap pour la politique fiscale?).
  • A lire : J.B. de Foucauld : L’abondance frugale, pour une nouvelle solidarité, Odile Jacob, Paris, 2010. Pierre Rabhi. Vers la sobriété heureuse ? Actes Sud 2010.
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22/05/2020

Et si l'effondrement avait déjà eu lieu ?

  • Gori Roland
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires
Cet ouvrage (1) a été terminé au moment où l’épidémie de coronavirus s’installait en France, produisant une grande inquiétude dans la population au risque de désorganiser l’économie et de précipiter une crise sociale et politique. Une fois encore dans l’histoire humaine le « sol » semble se dérober sous nos pieds et donne raison aux partisans de la collapsologie et autres prophètes de l’Apocalypse. L’état d’impréparation de nos gouvernements a mis en évidence le poids et la faillite des Agences diverses et variées de la bureaucratie néolibérale. Les politiques néolibérales qui avaient mis à mal les services publics par les dogmes affirmés de la mondialisation, les figures anthropologiques d’un homme économique, les priorités de la lutte pour la compétitivité, les exigences d’austérité… se dévoilent aujourd’hui dans leurs impostures. Libérés des tutelles gestionnaires, les soignants que la communication gouvernementale a voulu faire passer pour des « héros », après les avoir matraqués lors de leurs manifestations pour la sauvegarde de l’hôpital, ont magnifiquement exercé leurs métiers. Dans L’étrange défaite, dont le sous-titre de mon ouvrage s’inspire, Marc Bloch expliquait déjà que les meilleurs soldats étaient ceux qui, dans la vie courante, faisaient bien leur métier… A partir de cette crise sanitaire et sociale ce qui paraissait impossible hier encore, en matière de protection des humains, pourrait se mettre en place. La catastrophe l’exige, l’opinion y consent. Nous pourrions espérer qu’à la panique de la pandémie et de ses conséquences sociales succède la sagesse des effets des deuils et de la perte. C’est ce à quoi invite cet ouvrage face à la faillite d’un productivisme débridé et mondialisé illuminé des lueurs d’un astre mort, celui des illusions et des croyances du XIXe siècle que nous avons reçues en héritage.

C’est la thèse de l’ouvrage : nos craintes d’effondrement sont à prendre au sérieux, moins comme catastrophes à venir, qu’en tant que symptômes d’un événement qui a déjà eu lieu. Nos malheurs actuels, - pandémies, crises climatiques, crises sociales et économiques, crises politiques et culturelles -, ne sont que les symptômes de cet effondrement qui a déjà eu lieu dans l’ordre symbolique, celui des catégories de jugement et des manières de penser le monde et l’humain inspirées des principes fondateurs de nos sociétés industrielles. Ces catastrophes surgissant dans notre actualité, probables dans notre futur ne sont et ne seront désastreuses que du fait de notre impréparation à les accueillir et à les traiter. Cette impréparation provient d’une culture de la modernité prise par la discordance des temps, fixée au piquet de l’instant, oublieuse du passé et déjà prisonnière d’une conception du futur placée sous le signe des progrès techniques.

Ces idées de progrès et d’évolution ont aligné l’histoire humaine sur le développement continu des techniques en confondant organismes vivants et organisations machiniques. De cette confusion ont émergé les monstruosités bureaucratiques des totalitarismes qui, du nazisme au néolibéralisme, ont dérobé à l’homme sa capacité de penser et de décider, au risque de lui faire perdre son sens moral. Ces traumatismes, autant collectifs qu’individuels, au sein de la civilisation occidentale nous ont empêché de relever le défi de la modernité en nous réfugiant dans l’éphémère de la mode ou dans la nostalgie de la pensée réactionnaire. Les discours de l’effondrement, les annonces messianiques des catastrophes à venir sont les symptômes de ce traumatisme, de cette maladie politique et culturelle. Ils sont le revers des mirages du progrès qui ne concevaient le temps que comme un fleuve linéaire, irréversible, orienté par son futur. L’histoire récente nous a fait déchanter, les involutions sociales peuvent se produire à tout instant, le nazisme perdure, moins comme événement qu’en tant que traces mnésiques infiltrant nos expériences contemporaines. Il appartient à la modernité industrielle, il en est un rejeton monstrueux. L’expérience du psychanalyste convoque aussi une réflexion sur la mémoire et les fantômes du passé qui hantent notre actualité.

Cette réflexion rejoint nombre de questions que pose l’écriture de l’histoire que je développe avec l’aide de grands historiens comme Marc Bloch, Jean Pierre Vernant, Irénée Marrou ou encore Paul Veyne. L’analyse des régimes de temporalité est au cœur de ce travail, nous invitant à nous déprendre de l’actualisme technique qui nous laisse démunis devant les nouvelles menaces de catastrophes sanitaires, climatiques ou politiques, véritables retours d’un refoulé de notre histoire. Repenser le passé qui ne passe pas permettrait aussi de réviser la notion d’utopie, de la penser moins comme un mirage placé au bout des lendemains qui chantent qu’en tant que moment, kairos, à saisir à tout instant pour inventer sa vie. Walter Benjamin est présent de bout en bout de l’ouvrage, en compagnie de Freud et d’Hannah Arendt, afin de rendre compte des naufrages de l’histoire et de la nécessité de devoir les éviter en renouant avec le travail de la mémoire pour ne plus errer dans l’éphémère des instants successifs, sans pour autant céder aux nostalgies des pensées réactionnaires. L’actualisme technique comme l’actualisme économique tentent désespérément de pallier une histoire défaillante dont ils précipitent la perte. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Etat allemand avait montré l’exemple, comme l’a analysé Michel Foucault la nouvelle dimension de la temporalité devenait l’indice de croissance économique et lâchait l’horloge de l’histoire. Cette réussite, oublieuse de l’histoire et de ses ruines, riche de prospérité matérielle, est devenue un modèle démocratique. Elle a un prix. Celui d’une conception du sujet humain, autoentrepreneur de lui-même, auquel les utopies de « l’humanité augmentée » font ressentir une « honte prométhéenne » (Günther Anders). Ainsi, se fabrique un homme nouveau, déraciné du passé, se projetant dans un futur, à partir duquel il pense son présent, et où règnent les robots et les algorithmes auxquels il tend à s’identifier et dont il intériorise déjà les valeurs.

Dès lors que le cadre de pensée évolutionniste et progressiste hérité des Lumières s’est effondré à la fin du XIXe siècle, nos civilisations se sont révélées incapables d’en intégrer le traumatisme et parvenir à lui donner un sens. C’est de ce traumatisme de la modernité dont nous sommes toujours malades. Les régimes totalitaires se sont dressés sur les ruines de la capacité de penser qui se confond avec la capacité morale de juger. Ils ont érigé en lieu et place de cette capacité de penser les procédures cognitives, formelles, techniques de la bureaucratie, des réseaux formels des organisations. Ces organisations émergent de la perte de substance, de la perte organique autant que spirituelle de notre culture. C’est en ce sens que l’on a pu reconnaitre au nazisme un caractère de modernité propre à l’ère industrielle et à son administration impitoyable. Le chaos social qui résulte des catastrophes est à la mesure de l’hubris dont il provient. Les démocraties libérales ont essayé de s’en préserver par le Droit et la réussite économique.

Mais, par rapport aux chaos nos « mesures » juridiques se révèlent pitoyables, elles appartiennent à une civilisation qui a préféré le Droit à la Justice. Le Droit est insuffisant à respecter ce qu’il y a de sacré dans la personne humaine. Le Droit permet de résoudre les crises, mais il est impuissant face aux effondrements, comme l’a montré l’histoire des catastrophes lors des génocides du XXe siècle. La manière de penser le temps est fondamentale pour penser les effondrements et prendre les mesures sociales et politiques qui s’imposent. L’actualisme technique détruit la nécessaire concordance des temps au profit d’une fuite dans la succession des instants. Faute de nous interroger sur la temporalité qui conditionne la capacité de penser et donc de juger, rien n’est possible. Les institutions juridiques relèvent de la rationalité formelle, elles demeurent inefficaces sans la substance de l’éthique, des valeurs de justice qui lui confèrent la force et le sens. Pour pouvoir exercer notre liberté, qui est d’abord et avant tout une possibilité de choisir, il faut pouvoir recueillir les expériences du passé, rassembler les traces et les interpréter, faire histoire. L’Esprit marche dans les ténèbres des instants successifs lorsqu’il n’est pas éclairé par l’histoire. Nous cédons aux mécanismes de déni des effondrements qui nous guettent car ils nous permettent d’oublier les effondrements déjà réalisés dans l’histoire. L’effort de mémoire est ascèse, initiation, catharsis. Il se trouve par contre exclu, forclos d’une civilisation besogneuse, rivée au piquet de l’instant d’après, celui du profit, du retour sur investissement. De ce fait, pressés par la vitesse et les instants successifs d’un présent intemporel nous nous détournons des informations et des valeurs qui nous mettraient face à notre mort, à notre finitude. L’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaitre à la hauteur de l’oubli de la mort. Ce rapport au temps conditionne le développement et l’extinction des civilisations. L’histoire, avec le philosophe Walter Benjamin, est, avec la psychanalyse et la philosophie, une des seules manières de sauver un passé qui s’actualise dans le présent, et d’ouvrir le seul et authentique chemin d’invention des utopies, placées moins au bout du futur, qu’à chaque instant qui reçoit l’éclat messianique des origines.

A cette révision de nos conceptions du temps et de la mémoire s’ajoute une analyse critique des fonctions du langage et de la communication. Si l’effondrement climatique, sanitaire ou social présent ou à venir, n’est que la matérialisation d’un effondrement de nos cadres de penser qui a déjà eu lieu, il convient de toute urgence d’inventer un nouveau discours. Cela ne sera possible qu’en restaurant la fonction symbolique du langage, sa capacité de dire le monde, de lui donner un sens et une cohérence. C’est ce pouvoir du langage qui se trouve aujourd’hui politiquement dégradé, réduit à la com et au bavardage des sociétés du spectacle. Nos sociétés de la communication tendent à priver les individus et les collectivités de cette fonction symbolique du langage nos hommes politiques ne sont que la partie la plus avancée de cette déroute du pouvoir du langage dégradée en discours technique ou en pur verbiage. Aujourd’hui, une « âme numérique » agite les corps, met en transes les gouvernants, s’empare des moindres citoyens, exorcise la moindre donation poétique du monde, perce la moindre des métaphores, crève les voiles de la beauté et de ses mystères pour mieux la broyer à la meule de l’utilité, elle est celle qui permet aux financiers et aux oligarques de parler la même langue. Dans ce grand naufrage de la civilisation humaine dont la crise écologique reflète en miroir la déshumanisation, l’Appel des appels qui s’en suivit, fut un signal de détresse. C’est un des mérites, et non des moindres, des discours de l’effondrement que de relever le défi de la modernité né du traumatisme, traumatisme produit par l’incapacité de notre civilisation d’inventer un ordre social à la mesure du développement des techniques. Il nous faut surmonter ce traumatisme de la modernité en inventant un ordre social, disons symbolique, à la hauteur des révolutions techniques et industrielles. L’ouvrage invite à fabriquer une nouvelle forme d’utopie fabriquée avec l’étoffe de nos rêves, pensée moins comme le projet d’un avenir meilleur sans cesse repoussé aux calendes grecques que l’originalité à saisir à tout moment pour inventer un futur inédit.

Notes

1) ET SI L’EFFONDREMENT AVAIT DÉJÀ EU LIEU. L'ÉTRANGE DÉFAITE DE NOS CROYANCES. à paraître le 3 juin 2020 aux Liens qui libèrent
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15/07/2021

Et si l’abstention s’expliquait par le manque de respect ?

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Deux électeurs français sur trois n’ont pas participé aux élections régionales et départementales des 20 et 27 juin derniers. D’élection en élection, l’augmentation des abstentions est inquiétante. Deux journalistes[1] qui ont enquêté à Aubervillers constatent : moins de service public et moins de qualité de vie entraînent plus d’abstention. Malgré les relances du porte à porte, une femme est bien décidée à ne pas voter. Elle n’attend plus rien des politiques, après avoir déposé il y a neuf ans déjà une demande pour un logement plus grand à l’office d’HLM. A Aubervillers comme ailleurs l’abstention est sociale et touche encore plus les pauvres. Alors que 88% des résidents en HLM se sont abstenus, il n’y en a eu « que » 75% parmi les habitants dans des logements privés. Dans un bureau de vote 95% des jeunes de 18 à 34 ans ne sont pas allés voter. Heureuse exception, un jeune est allé voter pour faire plaisir à son père, qui aurait tellement souhaité voter, lui qui ne pouvait pas en tant qu’étranger. Il faut rappeler en effet que Francçois Mitterrand, Nicolas Sarkosy et François Hollande avaient envisagé ou promis que les étrangers (qu’ils soient ou non membres de l’union européenne) puissent voter aux élections locales.

Une page est tournée

De moins en moins de gens considèrent que c’est un devoir de voter. On oublie que le vote a été une conquête essentielle de nos démocraties. La grève des urnes interroge tout spécialement la gauche. Dans beaucoup de villes et de quartiers populaires, il y avait un lien très fort entre la population et la gauche, grâce à ce que Maurice Thorez appelait « la gestion communale heureuse », avec des militants d’origine populaire qui animaient un tissu très dense d’associations dans tous les domaines de la vie quotidienne. Aux dernières élections départementales de juin, le Val de Marne, dernier bastion communiste de l’ancienne banlieue rouge est passé à droite.

Didier Daeninckx est né dans la banlieue et y a vécu. Il écrit[2] : « Dans ces vastes espaces prolétaires que géraient les organisations liées à la puissance révolutionnaire, le Parti n’est même plus l’ombre de son ombre ». Et ceci encore : « Dans ces villes ghettoïsées pour partie par le clientélisme, les arrangements communautaires, la misère n’a cessé de prospérer. On y évalue aujourd’hui à près de 50% la part des habitants qui vivent sous le seuil de pauvreté alors que la moyenne nationale flirte avec les 15%, trois fois moins. ». L’analyse de l’effondrement éthique et politique de ces banlieues est consternante.


Pour une politique du respect


Des solutions techniques ( la facilitation de l’inscription sur les listes électorales, le vote par internet…). ne suffiront pas à remédier au fléau de l’abstention. Bien sûr, il n’est pas inutile par exemple pour les élections locales de chercher à simplifier les mille feuilles des échelons administratifs pour que l’électeur comprenne mieux la signification de son vote. Mais le remède essentiel à l’abstention serait plutôt d’entendre le cri d’Agathe Cagé dans son petit livre « Respect »[3] !

Elle considère que « nous avons besoin d’une nouvelle manière de faire société, fondée sur la reconnaissance des autres ». Ce combat pour le respect sera difficile car il s’agira de renverser des décennies de mauvaises pratiques sociales. Une autre manière de faire de la politique supposerait de renoncer à la démagogie et de « s’engager à conduire la société vers un cap et s’y tenir ».

A.Cagé évoque dans son livre ceux auxquels on a manqué de respect et qui se sentent méprisés. Voici quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Dans les Ehpad, nous avons accepté lors du confinement que des personnes âgées soient condamnés à l’absolue solitude. En février 2020, 80 médecins-chefs hospitaliers du département de la Seine St Denis ont démissionné de leurs fonctions administratives et d’encadrement parce qu’ils manquaient de tout et que les patients étaient mal pris en compte. Autre exemple : les oubliés du numérique qui sont victimes de la dématérialisation des démarches administratives etc. etc.

Agathe Cagé cite le dernier rapport de Jacques Toubon, Défenseur des droits, publié en juin 2020 et intitulé « L’urgence d’agir » : « L’expérience répétée des discriminations et leur nature systémique ont des conséquences délétères sur les parcours individuels, les groupes sociaux concernés et plus largement sur la cohésion de la société française…Ces discriminations entament le rapport de confiance à la société et aux institutions ».

Agathe Cagé cite également un rapport du Conseil d’Analyse Economique, situé auprès du premier ministre, qui a fait le lien entre le mouvement des gilets jaunes et le relâchement du tissu des services publics, des commerces de proximité et des associations. Les milliers de personnes du mouvement des gilets jaunes ont relevé la tête et ont compris qu’elles n’avaient pas à avoir honte. Elles n’ont pas été entendues et le grand débat n’a été qu’une mascarade.

C’est la parole publique qui a perdu sa valeur avec les promesses faites et non tenues. Pas seulement par le pouvoir en place. Lors des primaires socialistes avant les élections présidentielles de 2017, Manuel Valls qui avait promis de soutenir le candidat qui en sortirait vainqueur, a trahi sa parole pour aller soutenir Emmanuel Macron. Ce qui a amené Arnaud Montebourg à déclarer dans un tweet : « Chacun sait désormais ce que vaut un engagement signé sur l’honneur d’un homme comme Manuel Vals : rien ». .Et c’est l’honneur du parti socialiste qui a été entaché.
L’un des derniers paragraphes de ce petit livre courageux est le suivant : « Nous avons besoin d’un projet de société. De nous donner un projet qui fasse sens et que nous atteindrons ensemble. Cet horizon, ce pourrait être la solidarité, la préservation de la planète, la qualité de vie, le partage de la richesse, un renouveau démocratique… ».



Notes

[1] Donatien Huet et Ilyes Ramdani in Mediapart 4 juillet 2021.
[2] Didier Daeninckx « Municpales. Banlieue naufragée ». Tracts Gallimard. N°13, février 2020.
[3] Agathe Cagé. Respect. Ed. Equateus. Mars 2021.
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13/03/2019

et si nous nous étions trompés ?

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Nous vivons un moment tout à fait inédit qui est entré en tension avec tous les grands enjeux de notre époque. Se font face une révolution technocapitaliste qui annonce une promesse de liberté et de progrès, et une réalité d’un monde sans croissance où la pauvreté augmente, où la démocratie vacille. Dès sa naissance, des contradictions irréductibles étaient inscrites au cœur du projet technocapitaliste, elles apparaissent aujourd’hui au grand jour. Pour les dépasser, deux voies se présentent à nous : celle de l’élitisme individualisé d’un côté et celle de l’intelligence collective de l’autre.

La promesse technocapitaliste est une impasse


Un capitalisme post-marché. Plus d'un siècle après Adam Smith, le modèle néoclassique de l’équilibre général démontre qu'en situation de concurrence parfaite tout surprofit tend à disparaître. Cet équilibre repose sur deux conditions. La première est celle dite des rendements décroissants qui limitent la possibilité pour une entreprise de grandir indéfiniment. La deuxième est l’existence du mécanisme des prix qui permet à chacun de disposer des informations nécessaires pour agir en toute rationalité. Ainsi l'économie de marché peut tenir sa promesse d'être le modèle le plus efficace et le plus juste, aussi bien en terme économique que social.
Or, dans l’économie technocapitaliste, les technologies numériques associées aux nouvelles logiques financières transforment en profondeur la structure de coûts des entreprises et éloignent le lien qui existait entre augmentation des ventes et des profits d'un côté et variation des coûts de l'autre. Qu’il s’agisse d’externaliser la totalité des coûts directs sur des sous-traitants mal payés, de créer des plateformes numériques qui se contentent de mettre en contact l’offre et la demande ou - et c’est l’innovation la plus originale - de faire travailler gratuitement leurs clients distribuer des produits à une personne ou à des milliers coûte à peu près le même prix. Ainsi, ces modèles sont un véritable défi lancé à la théorie du marché car, dans l'économie technocapitaliste, c’est le monopole qui devient la forme naturelle du marché !
Pour s'attaquer au mécanisme des prix, le coup de génie aura été de créer ce que beaucoup nomment « l’économie de la gratuité ». De plus en plus souvent, lorsque nous achetons un produit, nous ne le payons pas, du moins pas directement, pas en totalité, pas immédiatement. En l'absence de cette précieuse information, le consommateur a de plus en plus de difficultés à relier son comportement de consommation avec sa réelle capacité d'achat. C’est ainsi que le pouvoir cognitif du mécanisme des prix s’efface pour laisser place à des comportements irrationnels.
Avec la disparition des deux conditions premières du modèle concurrentiel néoclassique, il n'aura fallu qu'une vingtaine d'années au système technocapitaliste pour mettre à bas le principe du marché autorégulateur et voir naître un capitalisme radical émancipé du marché, un capitalisme post-marché.

Une désintégration sociale

Comme le montre les récents propos de Christine Lagarde, même le FMI reconnaît les risques sociaux du torrent technocapitaliste : « les entreprises ont maintenant une présence planétaire (...). Sans une coopération internationale ré-imaginée, on peut craindre que dans 20 ans, les inégalités ne surpassent ce qu’elles étaient pendant l’âge d’or du capitalisme;(...). Ce monde numérisé génère un « stress » social de grande ampleur car pour la première fois dans l’histoire, la technologie situe massivement la relation capital/travail dans un rapport de substituabilité et non plus de complémentarité. C’est aux deux bouts de la chaîne des emplois que la demande sociale est devenue la plus forte. Tout en haut se situent les « experts » qui agissent encore en complémentarité et restent capables de créer une énorme richesse en quelques décisions ou quelques clics. Tout en bas se trouve un monde à faible productivité que la technologie n’arrive pas encore à remplacer (ce sont ces emplois, mal payés, qui ont explosé ces dernières années). Et, au milieu se trouvent ceux où la substituabilité est la plus forte et sont donc les plus menacés. Dans un article récent 1, Lucas Mediavilla montre qu'en vingt ans, les salaires de neuf salariés sur dix ont diminué dans la Silicon Valley et que la richesse se concentre autour d'une petite minorité de travailleurs ultra-qualifiés alors que 90 % des salariés ont connu une baisse de leurs revenus réels. Dans le berceau du technocapitalisme, l’impact social du technocapitalisme est déjà devenu négatif.
L’essor des plateformes numériques a remis au goût du jour un modèle social qui avait été balayé par la deuxième révolution industrielle et que l'on croyait disparu à jamais. La plateforme numérique a sorti le travail de l’entreprise, elle n'en est plus responsable. C’est aux employés d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail (VTC, bien immobilier, vélo), et à en supporter les risques associés. Ils sont auto-entrepreneurs, payés à la course et supposés assumer toutes les cotisations sociales. Dans ce nouveau monde, le travail n’est plus le lieu essentiel où se joue le lien social, la construction, identitaire. La fragilisation des sociétés salariales, est en train de briser le cercle vertueux qui permettait la création de richesses économiques, l'augmentation du niveau de vie et un puissant mouvement d'émancipation individuelle 2 .

Le piège environnemental


Les géants de l’industrie numérique se vantent à longueur de journée de leurs « immenses efforts » en matière environnementale, tout en participant largement à une exploitation toujours plus grande de ressources limitées ou encore à l’augmentation des flux et de leur vitesse pour optimiser leur chaîne de valeur (ne serait-ce que le transport ou la consommation d’énergie).
La science économique commence à mieux cerner la notion de capital naturel et son évolution liée aux interactions entre l’homme et son environnement. Tous ces travaux nous disent que le cycle économique est borné en amont par les quantités de ressources exploitables, et en aval par la capacité des écosystèmes à absorber les déchets. Les économistes sont convaincus que, dans le domaine de l'environnement, la priorité n'est pas la prise en compte de la rareté des ressources mais le traitement de la question des «poubelles pleines ». Les solutions proposées paraissent convaincantes (TVA verte, prix du CO2...). Mais, là encore, l'efficacité de ces mesures se heurte au fait que le nombre de produit augmente plus vite que la diminution de leur taux de charge. Enfin, il nous précipite au-delà des frontières écologiques car ce nouveau monde produit un festivus numericus qui s’arrange avec la promesse selon laquelle l’innovation dernier cri va lui permettre de réduire son empreinte carbone tout en ignorant superbement le coût pour la planète lié à la fabrication de cette innovation. Entre un franchissement de frontière et une réduction de consommation, festivus numericus préférera toujours franchir la frontière.
C’est là l’explication ultime de l’incompatibilité entre ce nouveau capitalisme et les frontières écologiques. En faisant de chacun un festivus numericus, ce système crée des comportements d'hyper-consommation, d'hyper-mobilité, totalement incompatibles avec une quelconque maîtrise des externalités environnementales.

La déformation sociale du temps


L’une des plus grandes singularités de cette nouvelle forme de capitalisme est qu’il déforme socialement le temps 3. Cette déformation s’effectue sous la pression de deux grands phénomènes. Le premier relève d’un changement de nature du temps, le deuxième est d’ordre sociologique, voire anthropologique, le principe d’accélération du temps est le deuxième.
Lorsque Gary Becker publie « A Theory of the Allocation of Time » dans The Economic Journal, il indique que, pour obtenir le maximum de satisfaction, l’individu va combiner une quantité de dépenses et une quantité de temps. Et il fait preuve d’un grand esprit visionnaire lorsqu’il nous dit que dans le monde moderne, c’est le prix relatif du temps qui est amené à augmenter par rapport à celui des autres dépenses. C’est toute une conception de la société qui change alors car toutes les activités qui dépensent beaucoup de temps sans apporter de satisfaction économique supplémentaire seront amenées à disparaître. Ceci explique, par exemple, le remplacement progressif du bénévolat (gratuit) par la philanthropie des plus fortunés (inscrite dans une logique d’optimisation fiscale). Par ailleurs, se développent les travaux autour de l’économie de l’attention qui ont pour ambition de capter toujours plus le temps des individus via les interfaces numériques et les jeux videos. Le succès de ces travaux est éclatant : dans un reportage récent sur Arte, on peut entendre que, arrivé à l’âge de 21 ans, un jeune aura passé dix mille heures à jouer sur un écran, autant qu’au collège et au lycée !
C’est à l’ensemble de la société que l’on demande maintenant d’accélérer. La globalisation, la technologie, tout cela nous entraîne dans des rythmes toujours plus rapides. Et cette accélération désynchronise tous les plans de nos vies. Hartmut Rosa 4 nous explique que l’évolution actuelle relève d’une dialectique entre des forces d’accélération et des institutions vouées à dépérir dès lors qu’elles deviennent un frein à celles-ci. Il rejoint ici la thèse de Zygmunt Bauman 5 selon laquelle le système va chercher à éliminer tous les obstacles qui se présentent sur sa route et qui l’empêchent d’accélérer.
Cette déformation sociale du temps contribue à dissoudre tous nos repères. Il faut relire Emile Durkheim 6, Simone Weil 7 et Hanna Arendt 8 pour anticiper les conséquences du vide que créent nos sociétés liquides. Elles brisent tous les repères, toutes les bornes à partir desquels les personnes avaient construit leur vie. Durkheim parle alors d’anomie. Et cette situation peut-être désastreuse comme le pressent Hanna Arendt !

Comment sortir de cette impasse ?


Deux voies semblent émerger, tout aussi révolutionnaires l’une que l’autre.

La première est prométhéenne, grâce aux nouvelles technologies le corps et l'esprit humains seront réagencés pour rattraper notre retard par rapport au rythme imposé par la société liquide et dépasser les contradictions du monde technocapitaliste. C’est ce que l’on appelle le projet transhumaniste qui consiste à « augmenter l’homme ». Ses prophètes utilisent une phraséologie sociale pour justifier leur vision. Pour eux, seul letranhumanisme;pourra éviter que les creusements des inégalités ne conduisent à un règne absolu d’une élite richissime. Tous les grands noms du technocapitalisme investissent des sommes colossales sur ces sujets et certains hommes politiques relaient d’ores et déjà leurs ambitions.

La deuxième est sans doute la voie la plus révolutionnaire, la plus politique puisqu’elle consiste non plus à demander de s’adapter à un contexte, mais bien de changer le contexte lui-même en utilisant la puissance de l’intelligence collective. La vraie question n’est plus technologique, mais bien sociale : comment remettre en marche cette intelligence pour transformer l’ordre des choses alors que toute l’évolution récente a atomisé nos sociétés ? Parce que l’éloignement nous désengage de notre citoyenneté, cette voie s’appuie sur l’idée que c’est dans la proximité que se situent les nouveaux enjeux car c’est à ce niveau que pourront être repensées nos façons de nous nourrir, de nous loger, de nous chauffer, de nous déplacer, de nous habiller… Bref, de revoir en totalité comment nos besoins premiers seront satisfaits tout en dépassant les trois conséquences majeures de l’évolution technocapitaliste : l’épuisement de notre capital naturel, le creusement des inégalités et la dépolitisation du monde. Dès 2010 Daniel Cérézuelle et Guy Roustang 9 percevaient que les dépenses à base de temps (auto-production) prendraient dans l’avenir de plus en plus d’importance en lieu et place de dépenses à base de biens et services. Et ils voyaient dans la relocalisation partielle de nos enjeux premiers une solution aux déséquilibres de notre monde. C’est cette voie qui doit être reprise et amplifiée et c’est dans celle-ci que peut se retrouver une complémentarité fructueuse entre les avancées technologiques (FabLab en particulier), l’intelligence collective et une économie de marché refondée. D’ores et déjà, de nombreux territoires expérimentent ces nouvelles approches et c’est à la puissance publique et aux citoyens d’en permettre un changement d’échelle significatif, seul à même de nous permettre de dépasser l’impasse technocapitaliste.











Notes

[1] Lucas Mediavilla, « Le mirage salarial de la Silicon Valley », Les Echos.fr, 15 octobre 2018.
[2] Guy Roustang et al., Vers un nouveau contrat social, 5. éd, Sociologie économique (Paris: Desclée de Brouwer, 2000).
[3] Renaud Vignes, « La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions », Revue du MAUSS;N°52 (s. d.): 251‑265.
[4] Hartmut Rosa, Accélération: une critique sociale du temps, Théorie critique (Paris: La Découverte, 2010).
[5] Zygmunt Bauman, La vie liquide;(Paris: [1] Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013.
(6) Émile Durkheim, Le suicide: étude de sociologie, 2013
[7] Simone Weil, L’enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain;(Gallimard, 1970).
[8] Hannah Arendt et al., Les origines du totalitarisme  Eichmann à Jérusalem;(Paris: Gallimard, 2013).
[9] DanielCérézuelle et Guy Roustang, Autoproduction accompagnée, un levier de changement, (Ramonville Saint-Agne: Erès, 2010).
(10) https://citizenlab.fr/produit/limpasse/

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17/10/2025

Eugène Enriquez et la démocratie : trois avertissements

  • Potier Elwis
Une démocratie pour vivre ensemble

Il est des voix qui vous réchauffent l’esprit, insufflant toute l’intelligence sensible dont vous avez besoin pour vous donner du cœur à l’ouvrage. Quand la froideur des calculs rationnalisant gèle le cours de nos désirs ou que les idéologies prennent possession des idées qui nous tourmentent, il est toujours bon de lire ou de relire Eugène Enriquez. Cette voix à la fois enveloppante et démystifiante s’est éteinte le 19 décembre 2024. Ceux qui ont eu la chance de le rencontrer et de partager un tant soit peu son goût de l’altérité continuerons assurément à être réchauffés par sa pensée dont la clarté dans l’expression n’avait d’égale que la vivacité d’esprit, à l’oral comme à l’écrit. Il suffit de lire les hommages publiés dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie (sans oublier le n° 38 sur son chef d’œuvre : « De la horde à l’État : le lien social en question », sorti peu avant son décès) pour mesurer à quel point la figure d’Eugène Enriquez est devenue centrale dans tous les champs périphériques – entre psychanalyse, sociologie et psychosociologie - des sciences humaines et sociales. 

Avec l’égalité des conditions qui caractérise la démocratie, on sait que le suffrage universel affirme : un homme, une voix. Mais on sait aussi que la sagesse populaire dit qu’un homme averti en vaut deux, ce qui devrait nous conduire à mieux écouter les avertissements que nous a adressé Eugène Enriquez. Par les temps qui courent où l’on assiste à la remise en cause des principes démocratiques et de la limitation des pouvoirs dans nos sociétés (« la démocratie est le régime de l’auto-limitation » disait Castoriadis), il faudrait être bien naïf ou ignorant de la psyché humaine pour ne pas voir les effets de l’idéalisation, de la répression et de l’imaginaire leurrant dont la démocratie est elle-même porteuse.

Freud nous a bien montré comment la pulsion de mort, pour soi, pour son groupe ou son pays, pouvait se déguiser en pulsion de vie, et Enriquez de nous prévenir : les hommes « sont incapables de se rendre compte de la virulence des pulsions de mort qui savent prendre le masque de la vie ». Les courants autoritaires extrémistes des deux côtés de l’Atlantique qui n’ont maintenant que les valeurs démocratiques sur les lèvres en savent quelque chose. Seulement la démocratie refuse la mort symbolique et réelle pour soi et pour l’autre ; elle accepte la contradiction (et l’altération dirait Jacques Ardoino), du moins elle ne l’interdit pas et propose même de l’organiser en inventant des formes institutionnelles permettant de la réguler et de trouver des formes socialisatrices afin de réguler les conflits. 

Premier avertissement : à trop idéaliser la démocratie, celle-ci finit par se retourner contre elle-même comme la pulsion vie peut se retourner en pulsion de mort.  


Dans le prolongement de cette pensée de la socialisation du psychique, on pourrait dire que la démocratie consiste à créer des formes sociales permettant de faire vivre des possibilités de détourner les pulsions destructrices par la culture tant qu’elle choisit la sublimation comme facteur d’autolimitation au lieu de s’adonner et donc de s’abandonner à l’idéalisation sans limites. Cette voie offerte par la sublimation et ce qui s’en suit nous permet d’être inspirés par nos imaginaires moteurs culturels et sociaux sans être complètement aspirés par les mirages dont ils sont les reflets. En ce sens, la démocratie serait à la fois le principe et le moyen de refouler nos penchants à la négation et à la destruction, contre le refoulement et la répression de l’autre, de celui ou celle dans lequel ou laquelle je ne veux pas me reconnaître.

Cette interprétation (très ramassée, je le concède) de la voie dégagée par Enriquez n’a donc pas pour but de défendre la démocratie comme si elle était une forme arrêtée, pleine et entière, mais bien d’alerter ceux qui se prêtent au jeu de l’anathème pour savoir qui est le plus ou le moins démocrate, comme si on était dans un concours. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas dénoncer ceux qui bafouent les principes démocratiques pour mieux répandre la haine et la peur de l’autre, souvent en fustigeant la haine de leurs ennemis, ou qui se mettent dans l’illégalité en voulant imposer leur ordre, mais il faut bien avoir conscience que les ressentiments sans cesse ressassés tels des serpents sifflant dans nos têtes ne font que réprimer nos clivages internes (au sein des groupes et des personnes) alors que seule la loi issue d’un processus démocratique, conforme aux droits fondamentaux, peut nous en libérer. 

Deuxième avertissement : une identité compacte, fermée sur elle-même, préfèrera toujours un pouvoir autoritaire qui peut la renforcer ou nuire à ses ennemis, même s’il va à l’encontre de ses intérêts. 


La psychosociologie moderne, dès ses débuts au seuil de la seconde guerre mondiale, avec les travaux sur les groupes sociaux de Kurt Lewin, n’avait pas pour vocation d’échafauder une théorie politique de la démocratie. Elle s’est constituée à partir de l’idée que la démocratie doit d’abord trouver sa légitimité dans la pratique (avec l’influence de Dewey), par la pratique sur le plan politique mais aussi social, collectif, groupal... C’est d’ailleurs, pensons-nous, avant tout sur ces plans qui sous-tendent les pratiques sociales et culturelles de la démocratie que la psychosociologie peut encore formuler des propositions susceptibles de répondre à la crise actuelle. Là où les mouvements de l’éducation populaire et les initiatives relayées notamment par l’ECCAP ont cherché à démocratiser la culture, force est de constater que très peu a été fait ces 50 dernières années pour entretenir et faire vivre une culture démocratique à l’école, au travail, dans les grandes associations, etc. 

De nombreux psychosociologues se sont détournés de cette ambition dès les années 1960 : aux USA, la dynamique de groupe qui devait permettre aux individus d’acquérir des attitudes plus démocratiques s’est rapidement muée en dynamisation des individus en groupe ; en France, nombreux sont ceux qui ont délaissé la psychosociologie et les phénomènes de groupe pour se rabattre sur des psychologies de la relation. Aujourd’hui, l’individualisation et la volatilisation sont allées tellement loin qu’on en est à diffuser dans les entreprises, les collectivités, et même à l’école, en lieu et place des humanités, des techniques de développement personnel, versant subjectif de la course effrénée à la croissance, tout en regrettant naturellement le repli sur soi. Tout cela se fait sans se soucier le moins du monde d’un développement qui serait collectif et écologique et qui ne répondrait pas aux injonctions à la croissance, à l’expansion, à la conquête. 

C’est pourquoi nous pensons qu’il est grand temps de revenir aux sources, un peu comme Cornelius Castoriadis revenait inlassablement aux fondations de la démocratie, non pas dans l’optique de faire la théorie mais plutôt pour imaginer ce qu’elle pourrait devenir dans nos pratiques au quotidien. D’autant que les sources, bien centenaires pour ce qui est de la psychosociologie, sont bien plus proches de nous. Et Eugène Enriquez était un formidable sourcier sur les questions de désir et de pouvoir (il pouvait puiser chez Freud et Weber mais aussi chez Bataille, Caillois, Castoriadis, Balandier, Sade...). Rien n’est plus théorique qu’une bonne pratique, surtout en matière politique. Mais il faut surtout se prémunir, comme nous y invitait Enriquez, contre l’esprit de sérieux qui s’empare des idéologues qui entreprennent de démolir tout qui contredit leur engagement. Comme le disait déjà Sartre (dans l’Être et le Néant) : « Dans l'esprit de sérieux, je me définis en fonction de l'objet en écartant a priori comme impossibles toutes les entreprises dans lesquelles je ne suis pas engagé en ce moment. »   

Troisième avertissement : l’esprit de sérieux voit dans toute contradiction un conflit de valeurs à partir duquel s’organise le rejet souvent teinté de mépris de ceux qui n’ont pas le même engagement ou point de vue. 



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11/04/2020

Eviter l'erreur d'aiguillage

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Un leitmotiv s’impose : “rien ne sera jamais comme avant”. Il y a pléthore d’articles sur ce thème.
Le Président l’a affirmé dès le début de la crise, ajoutant Il nous faudra interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour ». Il y a pourtant lieu d’être fortement sceptique sur les chances d’un véritable changement de s’imposer. Par contre, il y a tout à craindre que son inverse, « tout sera comme avant » s’impose sous le déguisement de la «disruption ». Comment éviter cette erreur d’aiguillage ?
Quelles raisons font craindre que rien ne va changer ? L’économisme de certains responsables au plus haut niveau, à commencer par celui du Président des Etats-Unis, fait que le souci de l’économie l’emporte sur celui de la santé, et sur celui des ravages du coronavirus. Ainsi, lundi 23 mars, Larry Kudlow, son conseiller économique, affirmait « nous ne pouvons pas fermer l’économie. Le coût est trop lourd pour les individus ». Trump surenchérissait : « Nous n’allons pas laisser cela se transformer en un problème financier de longue durée ». La hiérarchie des préoccupations est claire. ([1])
Malgré le fiasco de la théorie de l’efficience des marchés financiers en 2008, une grande partie des économistes restent convaincus que les mécanismes de marché sont pertinents pour résoudre n’importe quel problème, et pour obtenir l’indispensable infléchissement des comportements. Ainsi, Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, tout en dénonçant le court-termisme et en affirmant la nécessité de changement, écrit discrètement « Cependant, nos efforts depuis trente ans pour changer la norme sociale en matière de climat sans introduire d’incitations financières suffisantes ont été vains » ([2]) Cette orientation vers des remèdes puisés dans l’arsenal du libéralisme classique semble déjà amorcée en France avec les toutes récentes ordonnances offrant aux entreprises toute latitude concernant le temps de travail, le chômage partiel et les congés payés…
Un autre facteur très puissant s’oppose à de véritables changements : le «solutionnisme», courant de pensée né dans la Silicon Valley, soutenant que tous les problèmes environnementaux ou sociaux peuvent être résolus par l’usage des nouvelles technologies. C’est également une prétention au changement, mais dans une direction qui ne mène qu’à l’impasse. Certes, ces nouvelles technologies sont d’un grand secours dans la crise actuelle l’application Covidom est utile, des masques sont rapidement fabriqués grâce à l’impression 3D, Google aide financièrement les institutions de santé et les PME, et évidemment la sociabilité numérique se substitue aux relations sociales ordinaires. Mais ces « solutions » sont – en se situant dans le long terme – en même temps des causes de la désintégration du monde et de nos sociétés ([3])
De ce point de vue, l’organisation du travail, mais aussi les modalités de la communication sociale dans son ensemble pendant la période de confinement pourraient être prises pour les prototypes de ce qu’elles seront à l’avenir, voire être pérennisées. Les entreprises géantes du numérique pèseront lourdement en ce sens. Ainsi Luc Ferry, dans Le Monde du 27 mars écrit : « Je prends aussi le pari que l’avenir montrera vite que cette crise ne changera au final que très peu de choses. Certes, elle touchera durement des personnes et des entreprises, pas le système de la mondialisation libérale que consacre au contraire la logique des Gafa: jamais smartphones et tablettes n’ont autant servi !».
La pesanteur la plus forte s’opposant à l’orientation vers des changements réels vient du corps social lui-même. Bruno Latour écrit : « dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! »([4]). L’intense et constant conditionnement par cette idéologie portée par ces maîtres du monde, diffusée par tout le système médiatique/numérique, à commencer par le tsunami publicitaire permanent, transforme le citoyen en homo numericus, addict aux nouvelles technologies de l’information. Si son attitude politique ne se borne pas à l’abstention, son vote aura toutes les chances de conforter les thuriféraires de cette nouvelle utopie techniciste.

Les grandes pistes d’un véritable changement de cap
Toute l’ambition de notre encyclopédie du changement de cap est d’essayer d’esquisser les directions d’un véritable changement. Il faut absolument imposer – pour commencer - à nos gouvernants les orientations suivantes : Opérer une véritable dé-globalisation. Le terme « globalisation » est ici préféré à « mondialisation », mais peu importe les termes. Il est urgent de réorganiser les échanges sur une base territoriale à taille humaine, et de restaurer l’autonomie de ces espaces en ce qui concerne les produits de première nécessité, énergétiques ou stratégiques. Tout a été dit sur la nécessité d’en revenir à des circuits couts concernant l’alimentation.
Cela ne consistera pas en une clôture systématique des frontières, mais en une adaptation de l’échelle pertinente des espaces géographiques selon les produits. Cette échelle ira du local au mondial, en passant par la nation et l’Europe, et devra être le résultat de décisions politiques, au lieu d’être soumis aux seules lois des marchés.
II en ira de même des flux culturels il ne faut pas renoncer à la richesse de la confrontation des idées, des informations, des œuvres d’art, des expériences de métissage culturel, et des cultures en général à l’échelle de la planète mais il faut se délivrer de l’hégémonie des industries culturelles dont l’épicentre est aux Etats-Unis.

Amorcer la dé-marchandisation du monde La soumission générale de toutes les activités humaines à la logique du marché, qui est à la base du néolibéralisme est définitivement et spectaculairement disqualifiée avec cette pandémie, à commencer par la santé la désintégration du système hospitalier par l’application de la logique financière à sa gestion en est le premier exemple tragique. Pour refaire société, il faut aussi délivrer du cancer marchand un certain nombre de secteurs, en tête desquels se trouvent le sport, l’art, l’information, la culture…
Sortir de la logique des marchés, c’est aussi introduire dans les décisions politiques (notamment locales) des critères comme la beauté de l’environnement, ou le respect du silence.

Opérer pour cela des processus de déprivatisationDe tels objectifs impliquent de substituer à la propriété privée d’autres formes d’organisation de la production, de façon peut-être révisable, avec des modalités variables adaptées à chaque secteur. La restauration de services publics puissants et efficaces est impérative.
Il faudra étendre le champ de l’économie sociale, favoriser la vie associative ([5])

Trouver de nouvelles formules pour mettre en application l’idée des « biens communs », qu’il conviendra de définir démocratiquement.(6)
Ces orientations doivent être le produit de débats dans lesquelles s’engagent tous les citoyens, ce qui implique aussi une réflexion sur le bon fonctionnement de la démocratie. Car il est impensable d’imposer cet indispensable changement de cap par la coercition. Il nous faut absolument pour cela gagner d’abord le combat de l’hégémonie culturelle, pour le dire en termes gramsciens ou, plus sobrement, en un mot : convaincre. Maurice Merchier


[1]« Coronavirus : les Etats-Unis paniquent face à leur économie en chute libre » Arnaud Leparmentier Le Monde du 24 mars 2020
[2] « Allons-nous enfin apprendre notre leçon ? » Jean Tirole, Le Monde 25 mars 2010
[3] Voir lettre d’information de l’eccap n°=21: Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020
[4] « La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique » Bruno Latour, Le Monde 25 mars
[5] « Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ? » Philippe Langevin, et l'association de l'histoire à l'actualité Jean-Louis Laville dans l'ECCAP[6] Révolution du XXIème siècle ? Le commun pour sortir de la société de marché Guy Roustang dans l'ECCAP
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21/02/2021

Extraits d’une Interview de Gaël Giraud par Denis Robert. 29 septembre 2020.

  • Giraud Gaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Question : Vous parliez des élites avec un grand z, c’est quoi les zélites ?
Ceux qui se prennent pour des élites…Vous savez qu'aujourd'hui la société française est structurée en trois tiers. Vous avez un tiers qui fait des études supérieures, vous avez un tiers qui passe un bac ordinaire, professionnel ou technique, et puis vous avez un dernier tiers qui ne passe pas le baccalauréat. Le tiers qui a fait des études supérieures a accès à tous les pouvoirs économiques, financiers, symboliques, médiatiques. Les médias globalement ne parlent que de lui et ne parlent qu’à lui. Un tiers c’est beaucoup plus qu’il y a deux générations. Quand Sartre disait « on ne peut pas se permettre de désespérer Billancourt », il était parfaitement conscient qu’il appartenait à une petite minorité qui faisait moins de 10% de la population…que le dimanche midi au repas dominical il était contraint de parler avec la cousine Gertrude ou le cousin Albert qui n’avaient pas fait d’études. Aujourd’hui le tiers éduqué supérieur est suffisamment nombreux pour pouvoir vivre dans une sorte d’endogamie sociale complète…il ne parle plus aux deux autres, ne sait plus ce que vivent les deux autres tiers, est très étonné lorsque les deux autres tiers votent non à la constitution européenne en 2005, ou organisent des ronds-points avec des gilets jaunes pour protester contre le sort qui leur est réservé par le gouvernement actuel. Donc il y a une incompréhension et une méconnaissance grandissante de ce premier tiers de ce que vivent les deux derniers tiers des français.
Question de Denis Robert. Ce manque de socio-perception peut-on le combler ?
Regardons ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Ils ont rendu possible la Convention Citoyenne pour le Climat. Ce n’est pas Macron qui s’est dit un jour, on va faire cette convention. Elle a été rendue possible grâce à la pression des gilets jaunes. La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans.
Ça veut dire que les deux derniers tiers sont capables de parler au premier tiers, d’avoir des raisonnements et des préconisations normatives politiques qui sont de même niveau que ce qu’est capable de produire le premier tiers. Et donc il y a un dialogue tout à fait possible.
C’est une partie du premier tiers qui, à l’image d’ailleurs du Président de la République, vit un mépris très profond pour les deux autres tiers et croient très fondamentalement que ces deux derniers tiers sont incapables de leur parler et qu’eux n’ont rien à leur dire. C’est ce fossé-là qui est entrain de grandir aujourd’hui.
La CCC et les gilets jaunes nous montrent que si on s’en donne les moyens il est possible de combler le fossé…Cela montre une chose, c’est que les media ne font pas leur boulot dans notre pays. Parce que, s’ils faisaient vraiment leur travail, la qualité des débats qui ont eu lieu au sein de la convention citoyenne, on pourrait l’avoir au sein de l’espace public en France et ce n’est pas ce qu’on a maintenant.
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16/01/2026

Face aux bouleversements du monde, viser la robustesse de nos structures et préfigurer les changements que nous souhaitons voir advenir

  • Collectif Danser l'orage
Une société post-capitaliste Enchanter nos mondes

Publication d'un guide à destination des organisations de l'ESS : Face aux bouleversements du monde impulser des démarches prospectives

En tant qu’acteurs et actrices de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), nous faisons une double observation : nous notons d’une part l’aggravation des bouleversements en cours dont les impacts sont de plus en plus forts et pluriels sur nos organisations et leurs membres, et d’autre part, des difficultés à se saisir de ces bouleversements dans nos organisations. 

Le modèle économique, les actions, les conditions de travail, le bien-être des membres et l’univers même du secteur de l’ESS sont remis en question voire attaqués. Bien que, pour la plupart d’entre nous, nous sommes conscient.es et actif.ves face à ce contexte particulièrement grave et inédit, nos organisations rencontrent des difficultés à anticiper les conséquences de ces changements. Les structures de l’ESS sont pour la grande
majorité en posture passive, au mieux réactive.

Face à cela, notre démarche est basée sur la conviction que pour permettre à nos organisations de continuer à porter des actions pertinentes et transformatrices, et exposer leurs membres à moins de risques psycho-sociaux, il y a une double nécessité. D’une part, initier des démarches d’analyses des risques pour mieux
anticiper et se préparer à vivre dans cette nouvelle ère. Il s’agira non pas de s’extraire de ces risques, mais plutôt de mieux les embrasser (si possible), d’atténuer leur dureté (a minima) et de s’y préparer psychologiquement, matériellement ou d’un point de vue organisationnel. D’autre part, conduire des changements concrets du secteur et des transformations des pratiques de nos structures, à partir de ces réalités, pour aller vers des horizons stimulants, joyeux, pleins.

C’est pourquoi nous avons mis en place un projet de novembre 2024 à décembre 2025 pour comprendre et expérimenter la mise en place d’une culture de l’anticipation et du soin dans les petites (1 à 20 salarié.es) organisations employeuses de l’ESS. Nous avons mené une recherche sous forme d’entretiens individuels et d’ateliers collectifs et une expérimentation sous forme d’un accompagnement de 4 structures à la démarche prospective. Proposer des temps de prise de recul, d’analyse des risques et de projections expose à des réactions et émotions fortes. Ce fut donc un exercice complexe que d’impulser ce travail sans ‘plomber l’ambiance’, générer un sentiment d’impuissance, de résignation ou de sidération.

Nous avons pu identifier de nombreuses stratégies d’évitement de la part des participant.es. Nous avons noté par exemple une tendance à l’intellectualisation et à la généralisation pour empêcher d’aborder les réflexions sur sa propre structure et sur des questions pratiques. Nous avons également perçu de fortes difficultés à imaginer des modifications de pratiques et à sortir des schémas classiques. Au delà de ces réactions de protection, l’enquête participante que nous avons menée nous a permis d’identifier un certain nombre de facteurs qui peuvent expliquer les freins à l’impulsion d’action d’anticipation, d’adaptation et de transformation : tête sous l’eau, tête dans le guidon, caractère sidérant du sujet, scepticisme sur la démarche, déni de la situation par minimisation ou relativisation, sentiment d’être épargné.e et tendance à aider les autres plutôt que de s’attarder sur sa propre situation. Au-delà du manque d’outils, de moyens et de temps dédiés, il semble que de réels blocages d’ordre psychologiques soient à l’œuvre, facilités par l’existence de nombreux biais cognitifs.

Quand bien même ces sujets sont durs et lourds, nous avons pu expérimenter les bienfaits de les aborder collectivement plutôt que les conserver dans nos corps et dans nos têtes individuellement. Notre expérience, les retours des personnes interrogées et des collectifs accompagnés, les récits de partenaires qui vivent dans des contextes de pressions très fortes, nous ont montré qu’analyser la situation dans laquelle nous sommes, lui faire face collectivement et impulser des transformations, peut avoir un véritable effet libérateur, permettre de se sentir moins isolé.e et de retrouver du pouvoir d’agir. Si cet exercice peut être remuant à certains moments, le fait d’être lucide sur la situation et de décider d’agir entraîne bien souvent une mise en mouvement salutaire et participe à renforcer le sens et la fierté du collectif.

Ce guide présente les résultats de l’enquête participante que nous avons menée pour mieux appréhender les freins et éléments facilitants une démarche d’analyse des risques et de transformation ainsi que la démarche prospective que nous avons expérimentée, ses étapes, les outils utilisés et leurs résultats. Nous espérons qu’il pourra offrir des outils et des élans pour mieux danser l’orage ensemble.

Notes

Lien vers le guide Face aux bouleversements du monde impulser des démarches prospectives : https://nuage.en-commun.net/s/3qiNojJjP4pQf8s



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02/04/2019

Féminisme. Quelques citations.

  • Roustang Guy
Je ne sais pas

1 - Et si le regard féminin changeait l'économie 

(Luigino Bruni dans Avennire du 7 otobre 2018)

Économie est un mot grec qui décrit directement à la maison (oïkos nomos, règles pour gérer la maison), et donc la famille. Cependant l'économie moderne, et plus encore l'économie contemporaine, s'est pensée comme un milieu régi par des principes différents et à de nombreux égards opposés aux principes et aux valeurs qui ont toujours régi et continue de régir la famille. Un principe qui fonde la famille, peut-être le premier et celui qui sous-tend tous les autres, c'est celui de la gratuité… La famille est en effet le principal lieu où nous apprenons pour toute la vie et spécialement depuis l ' enfance ce que Pavel Florensky appelle «l'art de la gratuité». C'est là surtout en tant qu'enfants, que nous apprenons aussi à travailler, car il n'y a pas de travail bien fait sans gratuité. Notre culture, cependant,

Dire gratuité signifie donc reconnaître qu'un comportement doit être fait parce qu'il est bon et non parce qu'il est récompensé ou sanctionné. La gratuité nous sauve ainsi de la tendance prédatrice qu'il y a en chaque personne, elle nous demande de manger les autres et nous-mêmes. C'est ce qui distingue la prière de la magie, la foi de l'idolâtrie, ce qui nous sauve du narcissisme, qui est la grande maladie de masse de notre époque, à cause de l'absence de gratuité.

Si la famille veut et doit cultiver la gratuité, elle doit faire très attention de ne pas importer dans son foyer la logique de l'incitation qui prévaut aujourd'hui partout… Si, en revanche, même au sein de la famille, on commence à mettre en pratique la logique et la culture de l'incitation et que l'argent devienne ainsi le «pourquoi» on fait ou ne fait pas les tâches et les petits travaux domestiques, ces enfants en tant qu'adultes seront difficilement de bons travailleurs, car le travail bien fait de demain repose toujours sur cette gratuité qu'on apprend surtout dans les premières années de la vie, et particulièrement à la maison…

Ce n'est certainement pas un hasard si l'économie de la communion est née du regard d'une femme (Chiara Lubich), si la première à théoriser les biens communs a été Catherine Coman (en 1911) et si Elinor Ostrom a été récompensée (seule femme jusqu'à présent) par le prix Nobel d'économie en raison de ses travaux sur les biens communs. Et ce sont deux femmes (Martha Nussbaum et Carol Uhlaner) qui sont à l'origine des biens relationnels. Lorsque le regard féminin sur l'économie fait défaut, les seules relations observées sont les relations instrumentales, où ce n'est pas la relation qui est un bien, mais où les relations humaines et avec la nature sont des moyens utilisés pour se procurer des biens.



2 - Simone de Beauvoir interviewée en 1978 par Pierre Viansson-Ponté,



Vous disiez en 1967, dans vos entretiens avec Francis Jeanson: «Le féminisme, c'est une manière de vivre individuellement et de lutter collectivement». Vivre le féminisme individuellement, commentateur? Et lutter collectivement, commentateur?

Je garderai toujours cette formule, c'est-à-dire qu'individuellement, on peut essayer de s'affranchir des contraintes économiques qui pèsent contre la femme, on peut essayer d'avoir un métier, de travailler au dehors, de faire une carrière. Cela dit c'est dangereux, parce que notre but à nous, ce que nous appelons le féminisme radical, ce n'est pas de prendre la place des hommes, pour retomber dans les mêmes défauts qu'eux. (…). Nous ne souhaitons pas que les femmes prennent ce goût du pouvoir et tous les défauts des hommes.

Depuis quand vous définissez-vous comme «féministe radicale»? Depuis pas très longtemps au fond?

C'est-à-dire que j'ai toujours dit que j'étais féministe… dans la mesure où féministe, pour moi cela voulait dire que je réclamais une identité de situation entre l'homme et la femme, et d'égalité radicale entre l'homme et la femme. Mais comme nous parlions tout à l'heure de travail collectif, il n'y avait pas de collectif de travail qui vraiment m'intéressât.

C'est seulement depuis 1971 ou 1972 que j'ai rencontré des jeunes féministes qui m'ont contactée à propos des problèmes de l'avortement, avec qui j'ai commencé à travailler tout à fait en sympathie parce qu'elles étaient féministes pas pour prendre la place des hommes, mais pour changer le monde tel qu'il est fait par les hommes. Et cela est une chose beaucoup plus intéressante à mes yeux.


3 - Extraits d'Olivier Rey: Homme-femme: heureuse différence ou guerre des sexes? Extraits de «La famille: héritage ou avenir?. Paris Editions Parole et Silence. 2011, p. 31-40.



«On ne saurait vraiment comprendre l'activisme technique moderne, si souvent dénoncé, si on ne mesure pas à quel point ce matérialisme est la contrepartie d'un spiritisme radical. Il ne s'agit plus, comme dans les temps anciens d'échapper à la matière par l'esprit, il s'agit de soumettre entièrement la matière à l'esprit. Ernest Renan affirme, dans l'Avenir de la science: «Le grand règne de l'esprit ne commence que quand le monde matériel sera parfaitement soumis à l'homme». On ne parle plus d'âme. Cependant une autre entité métaphysique a pris sa place: une volonté impérieuse, impérialiste, revendicatrice, devant laquelle tout doit plier. De là l'agressivité particulière à contre du donné, de tout donné, de tout ce qui pourrait paraître intangible ou indisponible: le passé, la tradition, la nature.

Fatalement, ce mouvement d'émancipation à l'égard du donné en vient à se heurter à un donné fondamental: la différence sexuelle. Face à la réquisition générale du monde par la volonté, voilà un obstacle de taille: peut-être l'obstacle suprême. Un obstacle qu'on s'emploie donc, par de multiples manières, à contourner, à saper, à dissoudre.

… La nature n'est plus une nature, elle est appréhendée comme une matière première infiniment malléable. Rien ne doit échapper à l'emprise, pas même la différence sexuelle. Et pas même évidemment la différence sexuelle entre les humains.

«L'anatomie, c'est le destin» disait Freud: pour refuser le destin, il devient donc nécessaire de démentir au besoin l'anatomie. Soit en la modification, par la technique médicale, soit en la déclarant subsidiaire. A la catégorie de sexe, on préfère alors celle du «genre» -substitution à un donné, naturel et social, qui nous définit, d'une identité choisie, par laquelle l'individu entend se définir. Que les choses soient claires: il n'est nullement question, here, de s'en prendre, le moins du monde, aux personnes transsexuelles ou transgenres. Comme l'a écrit Nietzsche, «il y a vraiment quelque chose à dire en faveur de l'exception». Cela dit Nietzsche ajouté: «à condition que l'exception ne veuille jamais devenir la règle». Ou c'est de cela qu'il est souvent aujourd'hui question.


4- La présidente de l'Ethiopie dénonce une société profondément patriarcale.



Sahle-Work Zewde, seule femme aujourd'hui à la tête d'un Etat africain qui compte 105 millions d'habitants a déclaré: «Il faut fondamentalement changer le statut de la femme. Toutes ces pratiques nocives liées à la culture, aux coutumes, ce n'est pas la force de la loi qui peut les faire changer, ce sont les mentalités ».

5- Romain Gary, en 1975: «L'absence de féminité dans notre civilisation est effrayante».


Pour son émission sur France Inter, Jacques Chancel disait à Romain Gary : Parfois les hommes et les femmes ne veulent pas parler de ce qui touche leur cœur.
Ces problèmes sont simplement dus à des siècles et des siècles de préjugés, qui font que l'homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme doit conserver son image féminine, douce et soumise. Finalement, cette égalité dans l'expression franche, ouverte, libre y compris des problèmes sexuels, leur est un tabou. Et cette absence de communication que j'appelle l'absence de «fraternité» entre les hommes et les femmes est un des grands drames du couple.

Vous accordez un intérêt extraordinaire aux femmes qui, à votre avis, ne sont pas assez satisfaits. Même en ce moment où on s'occupe beaucoup d'elles…

Même sans s'engager dans le domaine du féminisme proprement dit, il y a une absence de féminité dans notre civilisation qui est effrayante. Je ne veux pas me lancer dans des propos religieux, vérifier plus que je suis incroyant, mais si vous regardez la parole duc Christ, elle est essentiellement féminine. La voix du Christ était une parole de femme, du moins au sens traditionnel que l'on donne à ce terme. Tendresse, pitié, amour, bonté, pardon. Mais ces vertus sont totalement absentes de deux mille et de notre civilisation. En dehors de l'égalité hommes-femmes, qui est évidente, il faut une transformation des valeurs dites «masculines» en valeur féminines. C'est pourquoi je ne comprends pas les mouvements féministes qui se réclament d'une sorte de masculinité, à parts égales avec les hommes. Elles devraient au contraire se retrancher de plus en plus, et élaborer des valeurs féminines pour en féconder notre civilisation. Mais c'est sans doute une vue un peu idéaliste des choses.

Dans votre nouveau roman, «Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable», vous rendez peut-être aux femmes leur juste valeur, mais vous remettez surtout les hommes à leur place. Qu'est-ce qu'ils prennent les hommes! On va vous dire que vous trahissez la caste…

Ca m'a été dit. J'ai reçu des lettres de ce genre. J'ai reçu également des insultes d'une dame qui m'a affirmé que je minais la virilité de son mari, et que j'étais un salaud d'avoir écrit ce livre-là. Mais quelle est la critique que je fais, là-dedans? Je ne critique pas les hommes. Je critique deux mille ans de civilisation qui font peser sur l'homme une hypothèque de fausse virilité et de fanfaronnade de coq, de manifestation extérieure d'une virilité inexistante, ce qui est catastrophique.

Après que Romain Gary ait déclaré qu'il croyait profondément au couple, Jacques Chanel lui a demandé : Et la fidélité?

Oui, mais pas à la fidélité épidermique, quand même. La fidélité de dévouement profond de l'un à l'autre, qui peut se contenter très bien de quelque égarement en cas d'absence. Je crois que la vérité des rapports de l'homme et de la femme, c'est le couple, et tout le reste de la crème chantilly. C'est très bon, la crème chantilly, mais enfin la vérité et la profondeur, c'est cette espèce d'équipe à deux, de soudure profonde, de complicité, cette entente instinctive de tous les instants, ce partage de tous les buts dans la vie et de tout ce qu'on veut faire, des rêves aussi, qui est absolument irremplaçable et qui a été l'une des grandes beautés, l'un des grands fleurons de la civilisation occidentale. Parce que c'est nous, quand même, qui semble inventé.

6- 21 octobre 2019. Ecoféminisme. Extraits de l'article de Catherine Vincent dans Le Monde du 17 octobre 2019.


Le terme qui postule un lien entre l'oppression des femmes et la destruction de la nature, est apparu en 1974 sous la plume de la militante féministe Francine d'Eaubonne. Née en 1920 d'une famille bourgeoise désargentée, membre du PC jusqu'en 1956, cette militante convaincue établissent très vite une synthèse entre lutte des classes et lutte féministe. «En postulant que la même matrice idéologique a conduit à la domination des hommes sur les femmes et au saccage de la nature [elle} dénonce non seulement l'organisation sexiste de la société mais surtout lui impute la destruction de l'environnement» résume » Caroline Goldblum auteure de «Françoise d'Eaubonne et l'écoféminisme» (Le passager clandestin, 2019, 132 pages, 10 euros).

La philosophe Emilie Hache, qui a dirigé sous le titre Reclaim (Cambourakis, 2016) un recueil d'écrits états-uniens, insiste sur la dimension «expérimentale et créative du corpus écoféministe, trop souvent ignoré». Reclaim, terme emprunté au vocabulaire écologique, signifie ici le fait de «régénérer», de «réhabiliter» à la fois la nature et la féminité. Un objectif au cœur de l'écoféminisme concernant les personnalités politiques elles-mêmes semblent ne pas être insensibles. Le 10 janvier Delphine Batho, Présidente de Génération Ecologie, affirmait ainsi à l'Obs que «l'expérience commune des femmes de la mise à disposition du pouvoir dans tous les domaines (…) les rend plus promptes à transformer ce pouvoir et à réinventer une relation positive au vivant ». Tandis que Ségolène Royal,

7- Voici ce qu'a déclaré Ghaleb Bencheikh (islamologue franco-algérien, Président de la Fondation de l'islam en France depuis 2018) au cours de son débat avec Alain Finkielkraut le 29 avril 2015.

Pour paraphraser Malraux si tant est qu'il l'eut dit un jour je pense que le XXI siècle finira par être féminin ou ne finira pas. Nous autres hommes, vir et pas homo, nous ne sommes que l'espèce mâle de l'humanité, et pas forcément la meilleure. Mais il se trouve aussi que la civilisation a été masculine. Depuis que la femme est sortie du gynécée grecque elle fut tournée à tour hétaïre, bacchante, bacchanale, odalisque, geisha et «meuf» dans nos banlieues mais jamais rendu intrinsèquement. Il faut peut-être arrêter avec cela.
Et je fais mienne cette belle parole de Rainer Maria Rilke quand dans sa correspondance avec Kappus écrit: « la femme qu'habite une vie plus spontanée plus confiante et plus mûre est sans doute plus proche de l'humain que l'homme ce mâle prétentieux et impatient qui ignore la valeur de ce qu'il croit aimer parce qu'il ne tient pas à la vie comme la femme par le fruit de ses entrailles ».

8- Extrait de la déclaration d'Abou Dabi de 2019 par le pape François et le Grand Imam Ahmad Al Tayyeb: «La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune»


C'est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l'instruction, au travail, à l'exercice de ses droits politiques. En outre on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires au principe de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l'exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

9- d'Alain Badiou et Barbara Cassin: «Homme, femme, philosophie» chez Fayard, 2019 p.215.


… L'expérience d'être enceinte puis d'allaiter est, a été, pour moi au moins, d'un bonheur magique - j'ai de la compassion pour les hommes en tant que l'un d'eux, je serais jaloux.se de cette plénitude croissante d'énergie épanouie anxiété dépossession folles, un absolu ininventable que les femmes ne demandent qu'à partager. Toucher à la vie à la mort. Donner naissance, c'est aussi mourir et donner mort. Il me semble qu'enfant, petite, je comprenais autrement mieux cela que jeune fille, si emmêlée de désirs d'hommes. La jeune fille nouvelle ou pas, n'a pas envie d'être grosse que je sache. Si elle est grosse c'est d'elle-même. Mais peut-être suis-je seulement jalouse qu'il existe des jeunes filles et qu’elles aient encore à devenir et à être enceintes »

10- Pablo Servigne, dans «« L'effondrement de l'empire humain - Regards croisés », Manon Commanet et Pierrot Pantel Editions rue de l'échiquier, août 2020


Quelle question aimeriez-vous que l'on vous pose?

Ces derniers temps, Gauthier Chapelle et moi-même nous interrogeons beaucoup sur la question du féminin. Le féminin sacré, en lien avec l'écoféminisme. Si nous voulons changer notre rapport au monde, il va être important de faire ressortir le féminin en chacun de nous. Chacun d'entre nou , homme ou femme, a une part masculine et une part féminine. Ce sont des archétypes qui, comme le yin et le yang, renvoient à deux polarités. Notre société s'est fortement masculinisée. Pour la décloisonner, il faut que nous retrouvions sa part de féminin et développer notre intuition, nos émotions, notre imagination ... Un des grands drames de la Renaissance a été le massacre des sorcières et la destruction méthodique de ce qui était féminin, le mystère, l'intuition, ainsi que des savoirs vernaculaires. Le masculin boursouflé, pathologique a tout détruit. La rationalité, le discours, le sens, la lumière ... ont écrasé le reste. Nous sommes toujours dans ce système de domination patriarcale qui se confond avec l'oppression des hommes envers les femmes et de l'homme envers la nature. C'est un immense chantier! Il fait partie de ce chemin intérieur que nous avons évoqué, ce fameux changement de notre rapport au monde. Là réside le féminin, l'intériorité. Si on garde le chemin extérieur (masculin), alors on perpétuera les mêmes travers. Ce sont des questions immenses qui touchent au cœur, au corps, à la psyché, à l'inconscient, aux mythes. Les rationalistes et les scientistes vont me tomber dessus, mais je pense que c'est précisément le rejet du mystère, de l'intuition, de l'obscurité qui pose problème. À eux de travailler leur intériorité! Développer la part de féminin en chacun de nous ne signifie pas pour autant réduire la part de masculin. Ce sont deux axes orthogonaux, complémentaires, sur compris, lorsque nous déployons chacun d'entre eux, nous faisons grandir la surface totale. Il existe une interaction entre les deux. Un homme qui suit une voie spirituelle (comme un bouddhiste) a un féminin immense, et rien ne l'empêche aussi de devenir un grand guerrier (la défense, la protection, le masculin sain). Nous avons besoin des deux. Gauthier Chapelle et moi avons conscience qu'en France, ces questions sont délicates!

11- Quelques chiffres


La population carcérale est composée en très grande majorité d’hommes. Au 1er janvier 2016, d’après le Ministère de la justice, les femmes représentaient seulement 3,5 % des détenus.
D’après une note de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) publiée en décembre 2020, sur 6737 personnes mises en cause pour des violences sexuelles incestueuses entre 2016 et 2018, 95% sont de sexe masculin.

12- Extraits des interventions de l’émission sur Arte du 13 janvier 2020 à propos du livre de Camille Kouchner : « La familia Grande » Ed. du Seuil.


L’inceste est un fléau beaucoup plus répandu qu’on ne le pense dans la société française. Les enfants sont les principales victimes des violences sexuelles, 80% sont des filles 20% des garçons. Une fille sur 5 et un garçon sur 13 subissent des violences sexuelles en France. La moitié des violences sexuelles sont des violences incestueuses intervenues à l’intérieur de la famille. Chaque année ce sont 135.000 filles et 35.000 garçons qui subissent des viols ou des tentatives de viols.

81% des violences sexuelles démarrent avant 18 ans, 51% avant onze ans, 21 % avant six ans.





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13/09/2018

Finance et soutenabilité : de l’idéologie à l’utopie d'après Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
  • Ce texte est le compte-rendu par Maurice Merchier d’un article rédigé par Thomas Lagoarde-Segot et Bernard Paranque à paraître dans la Revue de Philosophie Economique (décembre 2018) sous le titre « Finance et soutenabilité : quelle Utopie ? »

Pour parvenir à décarboner l’économie mondiale et maintenir l’augmentation de la température de la terre autour de 2°C, il est impératif de ré-encastrer l’activité financière dans l’économique, et cette dernière dans le social. Il ne faut pas percevoir la nature comme extérieure à nous : nous y appartenons. Il faut réorganiser les structures économiques selon une éthique du vivre ensemble fondée sur l’équité.
Cela se heurte à deux obstacles majeurs :
- Les contraintes que fait peser la financiarisation des activités économiques sur les organisations et les sociétés. La finance a pris une importance considérable depuis une trentaine d’années, échappant largement aux régulateurs.
- le développement de la finance académique a largement contribué à façonner le comportement des acteurs et le système juridico-technique dans lequel ils opèrent. La recherche de l’utilité individuelle devient le paradigme dominant des comportements. De ce fait, une redéfinition des normes et des outils utilisés par la profession financière, nécessiterait au préalable une refondation des représentations dans lesquelles sont imbriqués les acteurs. La théorie qui prévaut est celle qui affirme qu’à long terme la
maximisation de la valeur actionnariale permet d’atteindre le bien-être social.

Il faut d’abord dévoiler les axiomes occultés sur lesquels s’appuient les acteurs. Il s’agit de « démasquer l’idéologie derrière la science » afin d’ouvrir un espace pour le renouvellement des théories et des pratiques de la finance. Passer à un autre régime d’échange financier implique de changer le lien social, et pour commencer de définir un espace social à l’intérieur duquel de multiples expérimentations basées sur une autre éthique permettront de desserrer l’étreinte de ce système financier.

La théorie de Paul Ricœur nous en montre le chemin : le maintien de la liberté humaine nécessite d’équilibrer l’imaginaire culturel en faisant dialoguer les forces mentales de conservation de l’ordre établi (l’«idéologie ») avec des forces de changement (l’ « utopie »). Il est ainsi possible de « nous extirper » de l’idéologie financière en la regardant de l’extérieur, depuis un « ailleurs » que nous intitulons la finance comme commun.

Nous imaginons ainsi un système où le taux de rémunération du capital - et donc son temps d’immobilisation - serait reconnecté au temps long des projets des communautés humaines, et où la liquidité et le crédit seraient gérés sur la base d’anticipation co-élaborées et co-pilotées dans le cadre d’une « Arène des choix collectifs », elle-même connectée au système bancaire. Ce projet s’incarne d’ores et déjà dans de multiples expérimentations internationales offrant des espaces d’actions solidaires. La consolidation de ces différentes initiatives en une «utopie » unique pourrait alors contribuer au nécessaire rééquilibrage de l’imaginaire culturel financier.

La financiarisation comme système de pouvoir


Les pays occidentaux, puis la plupart des pays émergents, ont à partir des années 1980 engagé de profondes réformes de leurs systèmes financiers, en abandonnant leur pilotage au marché. La déréglementation et la libéralisation, les privatisations ont été mises en œuvre à l’échelle mondiale. Couplée au développement des capacités de calcul, de telles réformes furent suivies d’un essor phénoménal de la taille des marchés financiers, de l’accélération des transactions, de la complexification des produits financiers.

Ces mutations ont affecté les relations de pouvoirs entre États et territoires. Les centres de décisions se sont concentrés dans 5 métropoles gérant 50% des actifs mondiaux (Pékin, New York, Tokyo, Paris et Londres), les dix plus grandes bourses représentent 83% des échanges mondiaux, et les intermédiaires financiers des grandes places financières détiennent 40% de la valeur des multinationales.

La sphère financière et la sphère réelle partagent une même logique de performance financière à court terme, ce qui conduit à l’hypertrophie du secteur financier, la stagnation des salaires réels, la montée de l’endettement privé, et la hausse de la fragilité systémique.

Un ensemble d’études empiriques menées dans les pays industrialisés indique ainsi que la relation unissant la finance et la croissance économique prendrait la forme d’un U inversé, pour trois raisons :
· Premièrement, un développement financier excessif induit une mauvaise allocation des ressources humaines et financières, ce qui se traduit par une moindre croissance de la productivité des facteurs de production.
· Les exigences de rentabilité financière de court terme induisent des choix managériaux (tels que les rachats par les entreprises de leurs actions pour en faire monter la valeur en bourse) qui amoindrissent les taux d’investissement dans le secteur réel.
·  Les secteurs financiers les plus développés sont soumis à des épisodes de crise plus fréquents et plus sévères, ces crises étant généralement associées à des récessions.

Enfin, ces modifications se font également sentir au sein des entreprises. La financiarisation produit une transformation de la gouvernance des entreprises, et les rend dépendantes des marchés financiers en vertu de la généralisation du principe managérial de « maximisation de la valeur actionnariale ». A la diversification des activités dans une logique conglomérale a succédé le recentrage sur un métier. Avec l’affirmation que seuls les actionnaires étaient légitimes, la société a été de fait réduite à un actif financier. Le développement conjoint du marché des fusions et acquisitions, l’accumulation capitalistique, l’adoption de la comptabilité fair-value (ou « juste valeur », qui revient à intégrer les mouvements spéculatifs dans l’estimation des résultats de l’entreprise), le fonctionnement du marché du travail aboutissent à une économie de rente, et à la déconnexion entre la
rémunération des grands dirigeants et la performance économique.

Cela s’accompagne de narratifs mettant en valeur la responsabilité individuelle, la prise de risque et l’importance de «l’éducation financière ». La relation débiteur-créditeur devient la forme dominante des relations sociales. Les individus sont transformés en sujets financiers.

Théorie financière et financiarisation


La scientificité des travaux des théoriciens de la finance n’est qu’une apparence des thèses incompatibles entre elles sont reconnues par l’attribution du prix Nobel à leurs auteurs, ce qui n’est pas imaginable pour les sciences dures. Surtout, le choix du Prix Nobel – en fait « prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » - est organisé par une Banque Centrale, et est de ce fait marqué par les représentations des acteurs du système financier. La finance académique est ainsi entre science et idéologie.

Cette idéologie est certes nécessaire pour assurer la cohésion du groupe et la cohérence des décisions mais les analyses s’inscrivent dans le paradigme néoclassique, réduisant les décisions collectives aux processus de maximisation de l’utilité de l’agent individuel, négligeant ainsi de nombreuses dimensions cachées tenant aux rapports sociaux et aux phénomènes de pouvoir. Or, l’échange marchand n’est qu’une des modalités parmi d’autres de la circulation au sein d’une, ou entre communautés, comme le don, la réciprocité, ou l’échange non marchand.

La « rationalité » de la théorie financière contribue donc à façonner les rapports sociaux, notamment par le jeu de la formation dans les départements d’économie et les;business schools. Par les images qu’il véhicule, le langage financier circonscrit le périmètre de l’action humaine, excluant ses effets indésirables.

Ce langage exclut également toute valeur sociale qui ne s’exprime pas en valeur monétaire, qui elle-même se réduit à la part du revenu capté par les capitalistes. Ce qui revient à postuler la coïncidence entre l’intérêt des actionnaires et l’intérêt général.

Idéologie et imaginaire culturel


Selon Paul Bicœur, l’imaginaire culturel se situe dans un cadre à la fois intégrateur, et à la fois critique. Dans une acception culturaliste, l’idéologie, par les symboles qu’elle véhicule, contribue à la préservation de l’identité d’un groupe social. Dans une définition critique, elle donne à voir aux acteurs la réalité des rapports sociaux dans lesquels ils sont impliqués.

L’idéologie, tournée vers le passé, a pour fonction de légitimer ce qui est elle est d’essence conservatrice. L’utopie, tournée vers l’avenir, permet de repenser la réalité dans un autre cadre. Sa distorsion est celle de la fuite de cette réalité, alors que celle de l’idéologie est sa dissimulation.

Ce jeu de l’imaginaire, dans ses dimensions positives et négatives, offre un cadre pour « guérir » la théorie financière de ses travers idéologiques.

Les deux qualités requises de la finance pour qu’elle soit en mesure d’assurer ses fonctions sont la liquidité, c’est-à-dire « la possibilité d’acheter n’importe quoi, n’importe quand. » ainsi que la définit Gaël Giraud (Illusion financière. Les éditions de l’Atelier, 2012 p 108)

La « finance comme commun;» ouvrirait une voie à l’objectif de transition écologique et sociale, en même temps qu’elle rendrait possible des modalités d’échanges non marchands. Sa régulation se ferait dans l’Arène des choix collectifs, où se retrouveraient, non seulement les représentants des autorités monétaires, mais aussi salariés, représentants du personnel, usagers, citoyens, associations de consommateurs. Ce serait le lieu de construction de la confiance.

« La Mutuelle d’Avenir Territorial» sera la nouvelle institution qui définit les conditions de la collecte de l’épargne et la mobilisation du crédit auprès des autres institutions financières.

La « finance comme commun» propose une « Révolution Copernicienne » dans l’allocation des ressources financières. Le temps nécessaire au retour sur investissement sera évalué par référence au projet social retenu. La relation d’engagement se situera alors dans le temps long.

Pour fonctionner, la finance comme commun nécessitera une refondation des instruments de gestion financière un nouveau langage comptable sera nécessaire pour s’adapter au changement des régulations financières, ce qui impliquera un effort considérable de formation des métiers de la finance.

La Mutuelle d’Avenir Territorial émettra une monnaie locale en finançant les investissements d’entreprise permettant de créer du lien inter et intra-générationnel (par exemple, agriculture biologique, secteur culturel, artisanat, PME/TPE, produits manufacturés de l’économie sociale et solidaire, coopératives d’investisseurs éthiques, …)

La monnaie locale s’échangeant contre la production d’entreprises et des produits « labellisés » (y compris les produits financiers) sur un territoire donné, son émission permettra d’augmenter la liquidité (consommation) sur ce même territoire, tout en fléchant cette liquidité vers des entreprises à impact social et écologique positif. La monnaie locale restera liée à la monnaie-ancre (l’euro) par un taux de change fixe elle sera émise en échange de dépôts des agents (ménages, collectivités publiques, banques et entreprises)

Un mécanisme de compensation entre les Mutuelles d’Avenir Territoriales peut également être envisagé.

La confiance dans la monnaie locale sera assurée par sa convertibilité en euros, par la supervision prudentielle de la Banque Centrale, et éventuellement par la possibilité pour les entreprises de s’acquitter d’une taxe sur leur pollution dans cette monnaie.

Conclusion


La refondation de la discipline financière proposée, dans la perspective utopique de la finance comme commun semble de nature à permettre le ré-encastrement de la finance dans l’économique, (et de l’économique dans le social). Mais il est douteux que cela soit suffisant pour assurer la nécessaire transition écologique. Il faut pour cela poser la question de l’usage du pouvoir, en promouvant de nouvelles façons d’entreprendre, de coopérer, de faire vivre les organisations.

Notes


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Fiscalité : quel nouveau cap pour la politique fiscale ?

Auteur
  • Roustang Guy
Introduction synthétique

La fiscalité est un moyen tout à la fois d’orienter la production et la consommation, et de lutter contre les inégalités. La lutte contre les évasions fiscales doit être renforcée et constitue une ressource indispensable pour réduire les déficits publics en France et dans les pays développés. Dans les pays du Sud elle dégagera des ressources pour l’amélioration du bien-être. Les mesures fiscales et budgétaires des premiers mois de la présidence Macron vont à l’encontre d’une politique de lutte contre les inégalités.

Moyen d’orienter la production et la consommation


 C’est bien ce que fait N.Hulot, ministre de la transition énergétique et de la solidarité en 2017  lorsque par exemple il veut augmenter le malus des gros 4x4 les plus polluants. C’est le moyen préconisé par  Philippe Madinier (1) , ancien rapporteur général du Centre d’étude des revenus et des coûts (CERC) quand il plaide pour une discrimination positive en faveur des services.  C’est ainsi que la réparation des logements dispose d’un taux réduit de TVA, qui stimule l’emploi dans ce secteur. En accordant un taux de TVA plus faible à « l’ensemble des activités de réparation, on contribuerait efficacement à l’allongement, si souhaitable, de la durée de vie des biens ». Cela impliquerait une hausse compensatrice sur les biens. « Pourvu que cette divergence soit progressive et programmée, elle serait éminemment favorable à la fois au rétablissement du plein emploi et au freinage de la consommation d’énergie et de ressources naturelles don on reconnait de mieux en mieux la nécessité ». Mais Philippe Madinier s’empresse d’ajouter « Cependant une activité de service particulière devrait être exemptée de ces faveurs fiscales : la publicité. Son développement démesuré n’est pas pour rien dans la frénésie de consommation…Elle pousse les consommateurs à remplacer prématurément les biens « durables » et « semi-durables ». Bref elle s’oppose à la sobriété qu’appellent impérieusement des menaces écologiques grandissantes. Il faudrait faire taire la publicité, en tous cas l’obliger à baisser le ton. Objectif ambitieux ? Utopique ? Peut-être. Il suppose d’affronter un lobby puissant, celui qui a mis sous sa dépendance la quasi-totalité des moyens d’information ».

Lutte contre les inégalités de revenus et de patrimoine


En septembre 2017, l’observatoire des inégalités en France (WWW.inegalites.fr) constate : « Depuis une vingtaine d’années, les inégalités de revenus augmentent. Les plus aisés s’enrichissent alors que le niveau de vie des plus pauvres stagne ». Comme l’écrit Jean Gadrey, il s’agit d’en finir avec des inégalités indécentes qui minent la société. Ce qui devrait amener à agir à la fois sur les minima  sociaux et à réduire les inégalités de revenus et de patrimoine. « Plus personne ne devrait vivre avec les minima sociaux actuels, qui ont décroché de 25% par rapport au Smic horaire depuis 1990. Il faut réévaluer ces minima, ou les remplacer par un revenu de base nettement supérieur au montant actuel du revenu de solidarité active (RSA) par exemple 600 ou 700 euros mensuels pour une personne seule » (2). Les écarts de rémunération entre salariés ont atteint à l’heure actuelle des proportions inadmissibles, avec des rémunérations parfois extravagantes.  Le salaire de Carlos Ghosn président de l’alliance Renault-Nissan sera en 2017 de 7 millions d’euros pour Renault et à peu près autant de Nissan.

En attendant un changement de la réglementation, Alain Caillé et les convivialistes souhaitent « jouer sur le ressort moral, et encourager vivement grands patrons ou vedettes du sport ou du show-biz à renoncer d’eux-mêmes à des rémunérations extravagantes, comme certains le font déjà ». Ils souhaitent que les autorités religieuses, spirituelles, morales, humanistes et scientifiques mondiales s’accordent pour déclarer que toute personne qui prétend mériter cent fois par exemple le salaire ou revenu de base dans son pays « s’exclut des normes de la commune humanité…et mérite opprobre à ce titre ». Thomas Piketty interviewé en janvier 2015, auquel on faisait remarquer qu’il fallait bien rémunérer les talents et la réussite, répondait : « Je n’ai pas de problème avec l’inégalité…tant qu’elle reste dans des limites raisonnables … J’ai effectué des recherches avec des données d’entreprises. Quand vous payez un dirigeant 10 millions d’euros par an au lieu d’un million ou de 500.000 euros, obtenez-vous davantage de performances, de créations d’emplois ? Je n’ai pas pu le prouver. Il faut rémunérer les dirigeants correctement, mais vous n’avez pas besoin de les payer 50, 100 ou 200 fois le salaire moyen ».

La loi sur l’économie sociale et solidaire de 2014 prévoit que des entreprises capitalistes peuvent demander un agrément Esus (Entreprise solidaire d’utilité sociale) pour bénéficier d’aides et de financement spécifique. Cet agrément ne leur sera donné que si l’une ou l’autre des deux conditions suivantes est satisfaite (voir décret du 25 juin 2014 article 2) : - La somme moyenne versée, y compris les primes, aux cinq salariés ou dirigeants les mieux payés n’excède pas, sur une année et pour un temps complet, 7 fois la rémunération annuelle d’un salarié au smic ou au salaire minimum de branche si ce dernier est plus élevé - La somme moyenne versée, y compris les primes, au salarié ou dirigeant le mieux payé n’excède pas, sur une année et pour un temps complet, 10 fois la rémunération annuelle d’un salarié au smic ou au salaire minimum de branche si ce dernier est plus élevé. Mais les associations, fondations, coopératives et mutuelles ne sont pas concernées par cet agrément puisqu'elles sont de droit dans l'ESS, de par leur statut, Ce qui veut dire qu'il s'écoulera encore du temps avant que les mutuelles, les banques coopératives et les coopératives agricoles appliquent ce genre de règle…

En définitive, pour réduire les inégalités, une majoration du taux de l’impôt sur les revenus élevés est indispensable, tout en sachant que la progressivité de l’impôt sur les revenus est en partie illusoire compte tenu des nombreuses niches fiscales. En ce qui concerne les inégalités de patrimoine, il est surtout question en 2017 dans les débats publics de  l’impôt sur la fortune (ISF), alors qu’il faut élargir le débat. En effet l’ISF ne rapporte que 5 milliards à l’Etat alors que la taxe foncière rapporte 25 milliards. Le patrimoine total peut être estimé à 10 000 milliards, net de dettes. La moitié de la population française la plus pauvre en possède 5% et les 10% les plus riches en possèdent 60%. Quant au 1% de la population la plus riche elle en possède 25%.  (T.Piketty Le Monde 12 et 13 juin 2016 ). Les 10.000 milliards de patrimoine se composent ainsi : 5.000 milliards revenant à l’immobilier … 4.500 sont des actifs financiers et 500 sont des actifs liés à l’activité professionnelle des indépendants. L’impôt sur l’ISF (5 milliards) et les taxes foncières (25 milliards) représentent respectivement   0,05% et 0,25% du patrimoine total, aussi ces deux impôts ne peuvent avoir qu’un effet très faible sur la répartition des patrimoines. 

Pour Philippe Madinier, c’est surtout l’impôt sur les successions qui peut avoir « un effet d’égalisation notable, tout en étant économiquement supportable…pourvu évidemment qu’il comporte des taux bien différents de ceux qui sont actuellement en vigueur en France ». A condition de prévoir un abattement à la base assez substantiel et à condition de ne pas imposer fortement les biens qui sont à usage personnel comme le logement ou qui sont à usage professionnel personnel comme une exploitation agricole ou une entreprise artisanale, les taux d’imposition pourraient croître « progressivement jusqu’à atteindre 100% sur la tranche la plus élevée ».  Michel Sapin ancien ministre des finances en déclarant « Ce n’est pas parce qu’on prend des « risques » qu’on devient riche mais d’abord et avant tout parce qu’on a hérité » (Libération 18 oct. 2017) justifie l’idée qu’il est juste de taxer les successions.

La preuve qu’un impôt fortement progressif est possible, c’est que les E.U. l’ont fait à une certaine époque. Voici ce que rappelait T.Piketty dans Le Monde du  10 06 2017 : « Afin de contrer la montée des inégalités et la concentration excessive des fortunes (alors perçue comme contraire à l’esprit démocratique américain)…les Etats-Unis mettent en place dans les années 1910 et 1920 un niveau de progressivité fiscale inconnu dans l’histoire. Ce grand mouvement de compression des inégalités implique à la fois l’impôt sur le revenu (le taux appliqué aux revenus les plus élevés fut en moyenne de 82 % entre 1930 et 1980) et sur les successions (avec des taux atteignant 70 % sur les transmissions de patrimoines les plus importants).  

Evasion fiscale


  Grâce à l’OCDE, des progrès dans la lutte contre l’évasion fiscale ont été faits au niveau mondial après la crise financière de 2008. Beaucoup reste à faire. Pour la France, « Une lutte efficace contre l’évasion fiscale illégale dans les paradis fiscaux permettrait de récupérer… une partie des trente à cinquante milliards qu’elle représente » (2).  Pour les pays du Sud, On estime que l’évasion fiscale des entreprises multinationales représente un manque à gagner de 125 milliards d’euros (voir les études du CCFD-Terre solidaire sur les paradis fiscaux). Le directeur du Monde Jerôme Fenoglio écrivait le 7 novembre 2017 à propos des révélations des Paradise Papers : En France l'histoire récente a montré...que l'on pouvait supprimer un impôt sur la fortune en arguant du risque d'exode du capital, sans suffisamment s'attaquer aux paradis fiscaux qui nourrissent la tentation d'évasion. C'est à toutes ces formes de complaisance qu'il faudra renoncer si l'on veut mettre fin à ces pratiques qui conduisent nos démocraties à leur perte.

Cadeau aux riches de monsieur Macron


Guillaume Duval écrivait dans son éditorial d’Alternatives économiques d’octobre 2017, après quelques mois de la présidence d’E.Macron : « Du côté de la fiscalité, il a choisi de rendre en priorité 7 milliards d’euros aux plus riches en vidant l’ISF de sa substance et en baissant fortement l’impôt sur les revenus du capital. Rejoignant ainsi la théorie des adeptes de la théorie du ruissellement : si on laisse les riches devenir plus riches, ça finira bien par profiter aux pauvres...Une politique dont on a vu, en particulier aux Etats-Unis, qu’elle aggravait surtout les inégalités, minant la cohésion sociale et donc l’efficacité économique ». Au cours de son interview à TFI  le 15 octobre 2017, E.Macron tout en affirmant qu’il ne partageait pas la théorie du ruissellement (3) a confirmé qu’il pensait que les riches allaient utiliser les milliards qu’ils allaient encaisser pour investir dans l’économie, ce qui serait favorable à la croissance, à l’emploi et en définitive à tous.  Il a même osé affirmer « La condition pour ne plus être dans l’ISF, c’est d’investir dans l’économie française », ce qui est faux dans la mesure où aucune condition n’a été mise pour bénéficier des milliards de cadeaux. Un autre argument avancé pour justifier les nouveaux cadeaux aux riches est d’affirmer que l’ISF a fait fuir des Français riches à l’étranger.  Ce qui a fait dire à Michel Sapin, ministre des finances de François Hollande : « On connaît ce refrain. Certains contribuables partent, d’autres reviennent. Les derniers chiffres connus montrent un équilibre entre les deux mouvements ». (Libération du 18 oct. 2017).

Michel Sapin avec 120 députés et sénateurs a demandé de rendre publics l’impact des mesures fiscales et budgétaires sur les contribuables les plus aisés, notamment les 0,1% et les 1% des Français qui concentrent le patrimoine français le plus important, ou sur les 100 français les plus riches. Ce ne serait pas enfreindre le secret fiscal puisque cette demande ne concerne pas les données individuelles. Faute de réponse précise de la part du gouvernement,  Vincent Eblé, président de la commission des finances du Sénat (Parti socialiste) estime que le gain cumulé de l'instauration d'un prélèvement forfaitaire unique (PFU) à 30% sur les revenus du capital et de la transformation de l'impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) peut être estimé à environ 1,5 millions d'euros par an pour les cent premiers contribuables.

Bibliographie


    [1] Philippe Madinier. Une économie de services sans servilité. Préface de Jean Gadrey. L’Harmattan 2013.
    [2]Alain Caillé/Les convivialistes. Eléments d’une politique convivialiste. Ed. Le bord de l’eau 2016.
    [3]Voir Gaël Giraud in La Croix du 1er août 2017 : « Le mythe du ruissellement économique » et Zygmunt Bauman. Les riches font-ils le bonheur de tous ? Ed.Armand Colin  2013, notamment pp 61 et ss. .

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15/09/2022

Forces et faiblesses d’un renouveau nécessaire

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
C’étaient les derniers mots de notre lettre d‘avant les vacances. Depuis, La canicule de l’été a apporté son lot de désastres en France et dans le monde : sécheresse et feux de forêt, inondations…Espérons que maintenant la prise de conscience des dangers que nous fait courir le changement climatique est bien devenue générale. D’autant plus que les mauvaises nouvelles s’accumulent. Tout récemment une équipe internationale de chercheurs a souligné que même au niveau actuel de réchauffement (+ 1,1° C par rapport à l’ère préindustrielle), le monde risque de passer certains points de basculement. Un point de basculement est un seuil critique au-delà duquel un système se réorganise, souvent brutalement et/ou de manière irréversible. Selon la définition du Groupe d'experts climat de l'ONU (GIEC), ce sont des phénomènes « qui déclenchent de manière indépendante et inéluctable d'autres conséquences en cascade »[1]. Cinq points de basculement seraient déjà probables, par exemple la disparition des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique de l’Ouest.

Indépendamment du réchauffement climatique, un renouveau de notre démocratie s’impose compte tenu des menaces que fait peser la montée du Rassemblement National de Marine Le Pen. Ses progrès entre les élections présidentielles de 2017 et 2022 sont spectaculaires et les 89 députés du Rassemblement National à l’Assemblée lui permettent un ancrage dans les territoires. La question est sérieuse : Marine Le Pen ne risque-t-elle pas de l’emporter en 2029 ? Bien des départements qui votaient majoritairement pour les partis socialistes ou communistes votent maintenant pour le Rassemblement national. C’est ce que rappelait Léa Salamé à France Inter[2] en invitant François Ruffin pour son dernier livre « Je vous écris du Front de la Somme ». Celui-ci écrit : « Le front de la Somme a craqué ». Bien sûr, F.Ruffin est fier d’avoir fait exception : « Et de toute la France, je suis l’insoumis qui relève le mieux le score de la gauche, médaille d’or toutes catégories, +11% comparées aux présidentielles ». Ruffin précise bien qu’il doit ce succès à une « campagne de feu et de fou » et sa crainte c’est que la gauche ne soit pas convaincue de la nécessité de reconquérir ceux qui votent Rassemblement National et qui sont « fâchés » mais pas « fachos ». Il en veut au think-tank Terra nova qui conseillait au parti socialiste à l’automne 2011 une stratégie centrée sur les valeurs avec « 1.les diplômés. 2.les jeunes.3.les minorités » en laissant les ouvriers au Front National. [3]

Dans la mesure où les hommes et les femmes soucieux d’égalité sont nombreux parmi les électeurs du Rassemblement National, alors que le RN n’en parle jamais, il y a selon Ruffin « une faille où nous pouvons nous engouffrer ». Même si aujourd’hui les inégalités sont moins apparentes qu’autrefois : lorsque les ouvriers sortaient de l’usine, ils voyaient les châteaux des riches, alors qu’aujourd’hui les propriétés de B.Arnault sont loin, à Courchevel ou à New-York… Avec le débat sur les jets privés la question des inégalités est venue sur le devant de la scène avec le constat qu’ils aggravent les émissions de CO2. Ceux qui ne la prennent pas au sérieux ont beau jeu de répondre que ces émissions sont négligeables puisque de l’ordre de 0,1 % des émissions totales. Mais comme le rappellent des chercheurs, les humains coopèrent à condition que les autres coopèrent. « Si certains sont autorisés à émettre dix fois plus de carbone pour des raisons de confort, alors pourquoi limiter sa consommation de viande, baisser la température de son thermostat ou limiter les achats de produits neufs ». [4] La question des inégalités tellement occultée par notre Président devrait être mise sur le devant de la scène, d’autant plus qu’elle est renouvelée par la prise en compte du changement climatique. En effet comme le rappelle Oxfam France : « 50% des émissions de CO2 sont produites par les 10% les plus riches de la planète, tandis que la moitié la plus pauvre de la population n’en émet que 10% ».

Le Conseil national de la refondation, initié par notre Président, qui s’est réuni le jeudi 8 septembre, permettra-t-il le dialogue entre personnes qui ne se parlent jamais comme l’Association des maires de France, la FNSEA , ou la Fondation Abbé Pierre ? Certains pourront être sceptiques, douchés par les médiocres résultats du grand débat national qui a suivi le mouvement des gilets jaunes ou par ceux de la Convention Citoyenne pour le Climat. Sur les 52 personnes invitées, 40 étaient présentes et en sont ressorties avec des avis mitigés. Laurent Berger, Secrétaire Général de la CFDT aurait dit : « C’était utile, exigeant, agaçant parfois, parce qu’on n'est pas d’accord. Mais mine de rien, ça a avancé ».

On peut imaginer qu’E.Macron n’est plus du tout dans l’attitude triomphante qui a été la sienne en arrivant au pouvoir en 2017. Il n’a plus de majorité « godillot » à l’Assemblée, il ne pourra pas se présenter une troisième fois, il sait que plusieurs piaffent déjà de prendre sa place rêvons alors qu’il veuille laisser le souvenir du rassembleur, loin de l’image de Président des riches qui lui colle à la peau pour de bonnes raisons.

Toujours est-il que l’ECCAP, pour sa très modeste part, va s’efforcer de donner la parole et de faire dialoguer tous ceux qui sont conscients de la nécessité de changer radicalement de cap. C’est à une nouvelle étape plus collaborative que nous voulons inviter ceux qui nous suivent et ceux qui ne nous connaissent pas encore et qui voudront bien inventer la gouvernance d’un outil numérique au service du changement radical qui s’impose au service de tous.




Notes

[1] Voir dans google « Seuil critique dans Science du 8 septembre » et Le Monde du 10 septembre, page 11.
[2] France Inter, 6 septembre.
[3] Page 25 de « Je vous écris du front de la Somme ». Voir in Le Monde,13 sept. 2022, p.14 « la sortie du Secrétaire National du PCF sur « la gauche des travailleurs » face « à la gauche des allocations et des minima sociaux » aura alimenté les débats entre les membres de la Nupes tout le w.e. à la fête de l’Humanité. Preuve que ce débat pas toujours très clair est d’actualité !
[4] « L’impact environnemental des jets privés est largement sous- In Le Monde,13 sept. 2022, p.34 « la sortie du Secrétaire National du PCF sur « la gauche des travailleurs » face « à la gauche des allocations et des minima sociaux » aura alimenté tout le w.e. à la fête de l’humanité estimé ». 
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Fourest Alain

Nom Fourest
Prénom Alain
Contributions

29/01/2017

Discrimination. Nous sommes tous concernés

  • Fourest Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
 "Durant combien de temps, au bout de combien de générations restera-t-on un immigré alors que l’on est né en France,  français et rien d’autre que français ? " François DUBET, Ce qui nous unit (La république des idées Le Seuil).

La peur après la stupeur 

Il y a bientôt deux ans, l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo nous avait rempli de stupeur. Les grandes manifestations qui ont suivi ces jours d’horreur avaient semblé rassembler la grande majorité des hommes et des femmes de toutes croyances et de toutes origines autour du slogan “je suis Charlie“ qui semblait s’imposer comme une évidence. Nous en avions immédiatement pressenti les limites et les quelques réactions hostiles auraient cependant dû nous alerter. Elles provenaient essentiellement de jeunes ou moins jeunes originaires des quartiers populaires et de quelques intellectuels rapidement condamnés au silence. A Marseille, la présence réduite des habitants des “Quartiers Nord“ à l’une ou l’autre des deux manifestations été perçue par certains comme une forme de rupture de l’unité nationale face au défi du terrorisme. Certains se sont vus parfois sommés de prendre parti pour la liberté d’expression au nom des valeurs républicaines. Depuis ce 7 janvier 2015, dans le monde entier et plus spécialement en France, des individus, aveuglés par une idéologie barbare et souvent manipulés par des prêcheurs de haine, poursuivent leurs sinistres missions en semant la douleur et la peur.

  Eux et nous : une nouvelle et dramatique fracture ?

Cette longue séquence de menaces et d’attentats et ses résultats sur notre vie quotidienne nous ont fait oublier les conséquences directes sur la vie de certains de nos concitoyens qui en fonction de leur origine, de leur culture ou de leurs croyances supposées sont depuis considérés avec méfiance sinon avec hostilité s’ils ne manifestent pas le même unanimisme. A Marseille nous en connaissons beaucoup qui sont souvent nos amis. Nous les rencontrons au travail, dans les associations ou tout simplement dans la rue. Ils sont Français, Marseillais, le plus souvent né en France de parents originaires du Maghreb ou d’Afrique. Pour la plupart ils ont fait des études, ont un métier, une famille, certains sont au chômage  Ils militent dans les associations les partis politiques, les syndicats qui se revendiquent de la laïcité. Bref rien ne les distingue des autres marseillais hormis leur patronyme. Ils pourraient incarner ce qu’il est convenu d’appeler “l’intégration à la française“, mais subissent et témoignent des discriminations, des relégations, des inégalités, du racisme, de la xénophobie… L’épisode “je suis Charlie“ et les dramatiques évènements qui ont suivi demeurent pour beaucoup d’entre eux un douloureux traumatisme. Parce que leur histoire et leur nom les désignent comme appartenant à la communauté musulmane, ils sont invités par tous moyens, à se démarquer des dérives attribuées à cette religion et à faire la preuve de leur adhésion “aux valeurs majoritaires“. Certains ont choisi de se taire et de ne pas céder à l’impératif qui leur est imposé, d’autres s’interrogent avec amertume sur l’échec de leurs efforts pour apparaître comme des citoyens ordinaires, d’autres enfin tentent de s’organiser et, assumant l’étiquette “d’indigène“ à laquelle ils sont soumis, s’engagent dans une démarche politique mettant en cause une France qui n’a pas rompu avec son identité coloniale. Ces alternatives, et d’autres, conduisent peu ou prou à distendre sinon à couper les liens d’amitiés et de solidarité  établis de longue date à travers des combats communs entre les Marseillais qui défendent les mêmes droits pour tous, et notamment  le “droit à la différence“  et à la liberté de pensée de conscience et de religion telle que définie dans l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.    Marseille, ville cosmopolite ne saurait se satisfaire d’une nouvelle fracture qui s’ajouterait aux fractures sociales et géographiques largement dénoncées par ailleurs. On dit que Marseille compterait plus 250 000 musulmans (les Marseillais Musulmans. in Open Society 2010) soit près du tiers de la population. Ce chiffre, confirmé par les services de la mairie, est cependant largement contesté par les intéressés eux-mêmes. Mais qu’importe. Le nombre de salles de prières plus ou moins clandestines comme les tenues visibles partout en ville attestent du poids grandissant de cette religion. Nulle doute cependant qu’un tel chiffre ne saurait représenter une pratique religieuse régulière ni même une appartenance à une communauté homogène. C’est pourtant en s’appuyant sur ces apparences trompeuses que des apprentis sorciers soufflent sur les braises. Ils n’hésitent pas à pratiquer des raccourcis dangereux laissant croire qu’un musulman peut représente un danger potentiel  dont il convient de surveiller les comportements. La séquence : musulman-arabe-délinquant-islamiste-terroriste peut être ainsi vite assimilée par des esprits apeurés et facilement endoctrinés. A Marseille et dans la région, ces incendiaires trop nombreux ne se réduisent pas aux représentants de l’extrême droite, mais recouvre un large éventail de politiques comme l’a montré durant l’été la grotesque polémique concernant le Burkini. Certaines décisions, certains discours ont, dans le contexte actuel, des conséquences imprévisibles et mettent en cause le nécessaire vivre ensemble. Face à la menace que nous avons décrite et que se rapproche, il convient de mobiliser tous les citoyens marseillais qui refusent ce scénario mortel de la division. Chacun doit, à sa manière, s’engager à renouer cet indispensable  dialogue avec tous ceux qui peuvent se sentir stigmatisés et rejetés de la communauté marseillaise. Engageons nous à multiplier les occasions d’un dialogue permettant à tous ceux qui le souhaitent ‘exprimer leur espoir d’une société fraternelle et respectueuse de l’autre (1.) 



Notes

1. En complément de ce texte d’A.Fourest, voici un exemple donné à la télévision par Arnaud Montebourg, candidat à la primaire socialiste : Un chercheur d’emploi avec un nom arabe a envoyé son C.V. en une centaine d’exemplaires. Il n’a pas eu une seule proposition. Il a alors décidé de changer simplement son nom et a envoyé son C.V. à cinq adresses. Il a alors reçu 2 propositions d’entretien. 

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19/01/2017

Quartiers en déshérence

  • Fourest Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

Un constat accablant

La longue période de campagne électorale actuelle pourrait être l’occasion de débattre d’un sujet central qui concerne directement ou indirectement une part importante de nos concitoyens et que l’on nomme la crise des banlieues.

Constatons qu’à ce jour aucun des protagonistes qui prétend présider le pays n’a abordé sérieusement ce sujet et proposé les moyens de faire face à cette “crise“ qui perdure depuis bientôt un demi-siècle. Faudra-t-il attendre les derniers jours de campagne électorale pour qu’enfin des candidats osent s’engager à prendre à bras le corps ce dossier et proposer la démarche et les moyens permettant à des millions d’habitants des quartiers populaires de reprendre espoir et de se sentir membres à part entière de la communauté nationale ? Il y a quelques mois à peine, le Premier Ministre d’alors Manuel Valls semblait avoir pris conscience de la gravité de la situation en découvrant que certains de ces quartiers populaires étaient devenus de véritables “ghettos urbains“. Ces quartiers de “relégation“ et de non-droit, où prospère dit-on la délinquance sous toutes ses formes s’avèrent être aussi des lieux dans lesquels la plupart des terroristes ou apprenti terroristes ont vécu ou et trouvé refuge.

Pour rétablir l’état de droit et l’ordre républicain, il convenait de compléter l’action indispensable des forces de l’ordre par une politique de mixité urbaine et sociale de grande envergure. Un an après, ces fortes déclarations sont, pour l’essentiel, restées sans effet. Aucune mesure pourtant considérée comme urgente, n’a été décidée par le gouvernement et le budget affecté à la politique de la ville a subi les réductions drastiques de Bercy. Qui connaît aujourd’hui le nom du Ministre de la Ville en charge de ce sujet jugé pourtant majeur un an auparavant ? On apprend qu’il est d’abord ministre de la Jeunesse et des Sports Cette dernière fonction accapare manifestement son emploi du temps (une visite sur le Web en est la preuve). Il aurait paraît-il une secrétaire d’Etat chargé de la politique de la ville ?

Seule la loi dite “égalité et citoyenneté“ portée à bout de bras par la Ministre de la santé des affaires sociales, Marie Paule Touraine tente de répondre modestement à quelques-unes des causes de la ségrégation urbaine et de l’exclusion d’une part croissante de la population. Cette loi, votée à l’arraché par le Parlement le 22 décembre 2016, malgré son titre ambitieux et la bonne volonté de ses rédacteurs, est un assemblage hétéroclite de mesures souvent ponctuelles et qui ne peuvent servir une politique ambitieuse de reconquête des banlieues.

Ce constat sévère face à la surdité et à l’inaction du gouvernement actuel, concerne en réalité la plupart des responsables politiques de tout bord qui, depuis de nombreuses années lorsqu’ils sont au pouvoir, se contentent de quelques discours et de mesures qui n’interviennent jamais sérieusement sur les causes à l’origine de cet apartheid urbain.

Plus de 5 millions d’habitants laissés pour compte

Pourtant depuis des années, les signaux d’alerte se multiplient de toutes parts. Les outils de mesure de cette exclusion et de cette ségrégation sociale ne cessent d’être rappelées. Statistiques et études de l’INSEE, rapports d’évaluation de l’ANRU (Agence National de Rénovation Urbaine) s’ajoutent régulièrement aux diverses analyses et rapports souvent commandés par les Ministres successifs. Le dernier en date avait semblé éveillé l’attention des élus responsables.

Rédigé par Mohammed Mechmache et Marie Hélène Baqué, ce rapport posait les bonnes questions et proposait de nouveaux moyens d’action appuyés sur la conviction que «La banlieue n’est pas un problème et un réservoir de coupables, mais  elle est une partie de la solution ». Ce rapport, par son approche renouvelée, a suscité de l’intérêt dans les banlieues et à même conduit un Ministre à attacher son nom à une loi (loi Lamy) qui institue des Conseils citoyens impliquant directement les habitants. Deux ans plus tard, cette tentative de partage de la responsabilité et de démocratie de proximité est presque partout un échec et laisse à ceux des habitants qui s‘y sont investis un souvenir amer (cf. le mouvement Pas Sans Nous) Pendant ce temps, les conditions de vie dans la plupart des quartiers populaires ne cessent de s’aggraver et L’Observatoire des Zones Urbaines Sensibles (ONZUS quel beau sigle) décline régulièrement ces chiffres  http://www.onpv.fr/donnees/les-10-chiffres-cles

PAUVRETÉ 38,4 % C’est le pourcentage de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté dans les quartiers prioritaires, au lieu de 12,2 dans le reste du territoire.

ÉDUCATION 21,7 % C’est le pourcentage de lycéens qui s’orientent vers une filière générale en 1re dans les quartiers prioritaires, au lieu de 40,4 % dans le reste du territoire.

SÉCURITÉ 25 % des habitants des quartiers prioritaires se sentent en insécurité au lieu de 14 % dans le reste du territoire

SANTÉ 1 sur 4 C’est le nombre d’habitants des quartiers prioritaires qui déclarent avoir renoncé à des soins dentaires pour raisons financières en 2014. Pour compléter cette énumération, on notera qu’à Marseille, selon les données gouvernementales, près de la moitié du territoire urbain regroupant plus du tiers des habitants est classée  Zone Urbaine Sensible.

Confirmant les informations des institutions officielles, de nombreux observateurs de la vie locales, qu’ils soient sociologues, chercheurs, écrivains, journalistes ou acteurs de la gestion urbaine font un constat similaire sans cesse plus inquiétant de l’évolution des principales banlieues en France.  

Les origines d’un tel désastre

C’est le résultat d’une politique nationale assumée depuis plus de quarante ans et dont les causes les plus significatives sont les suivantes -Une croissance économique en panne. -Une politique de la ville en trompe l’œil -Une ségrégation urbaine assumée - La crise économique a bon dos ! -Si après les trente glorieuses, la croissance du PIB s’était poursuivie au même rythme ? -si les écarts entre les riches et les pauvres s’étaient réduits ? -si en France la courbe du chômage s’était enfin inversée  etc… Si… si… , alors les pauvres des banlieues, français ou étrangers, avec ou sans papier, seraient moins nombreux à la charge des services sociaux. Selon le rapport du CREDOC d’avril 2015 sur les quartiers dits sensibles : en France, c’est 12% de la population qui vit ou travaille dans un “quartier sensible“ et l’image de ces quartiers s’est plutôt dégradée durant les cinq dernières années. Les effets dramatiques des crises qui se succèdent depuis 40 ans se font en effet sentir non seulement dans les banlieues des agglomérations mais aussi dans le milieu rural. Marseille, en partie parce que sa banlieue est dans la ville, est depuis longtemps en tête de cette triste compétition. Un coup d’œil sur d’autres métropoles montre en effet que certains élus ont su prévenir ou au moins atténuer cette ségrégation urbaine et cette mise à l’écart d’une partie de sa population.

L’échec de la politique de la ville ?

Durant près d’un demi siècle, plusieurs tentatives de réhabilitation des cités à travers la France ont été tour à tour engagées. Lors des attentats des 7 et 8 janvier 2015, le constat des origines géographiques et ethniques de la plupart de leurs auteurs, a soudain mis en lumière ce qu’il faut bien considérer comme un échec. Les causes d’une telle dérive sont pourtant anciennes. En 1973 le programme habitat et vie sociale (HVS) précède la politique de la ville initiée par Hubert DUBEDOUT qui, en 1982, avait comme objectif de répondre aux attentes des habitants des banlieues et tout spécialement des jeunes. Dans le rapport publié en 1983 on peut lire « Il faut parler clair, ce qui se joue aujourd’hui dans ces quartiers avec les jeunes est décisif pour l’avenir de nos cités et le devenir de la société. La situation à cet égard est inquiétante. Elle n’est pas irrémédiable.(in “Ensemble refaire la ville ‘’la Documentation française janvier 1983)

A l’évidence ces objectifs n’ont pas été atteints et, depuis plus de 40 ans, les conditions de vie dans ces cités se sont sérieusement aggravées Les pouvoirs publics nationaux et locaux ont été régulièrement alertés sur l’échec de “la politique de la ville“. Toutefois, grâce à la lucidité et au courage politique de certains maires, des progrès sensibles ont pu être enregistrés. Cette “crise des banlieues“ ne s’est heureusement pas généralisée à toutes les villes du pays et plusieurs d’entre elles, bien que comportant d’importants quartiers d’habitat social, ont été totalement ou partiellement épargnées par les émeutes de l’automne : Nantes, Nancy, Chambéry ou encore Vaux-en-Velin et bien d’autres encore. Dans ces villes, la politique de la ville aujourd’hui tant décriée, a été mise en œuvre avec intelligence, courage et constance depuis de nombreuses années. Ce n’est pas le cas à Marseille dont les élus ont refusé d’appliquer sérieusement cette démarche.

En novembre 2005, les révoltes des banlieues a fait trembler le pays tout entier et mis en lumière une situation de désordre qui a soulevé l’inquiétude dans le monde entier et a été ressentie comme un danger pour l’avenir de la France. Des experts et observateurs en tout genre ont largement analysé cette situation. Les diagnostics portés sur le malade et la maladie ont souvent été pertinents et les médias ont tenté parfois avec succès de donner la parole aux « jeunes émeutiers » et à ceux qui les entourent. Chacun à son niveau de responsabilité, et en particulier les élus et le gouvernement, ont alors assuré avoir entendu la leçon et promis d’agir vite pour qu’une telle situation ne puisse se reproduire. Une fois de plus, une peur en chassant une autre, c’est l’insécurité, le terrorisme et l’étranger qui deviennent la cause de tous nos maux, comme avant chaque échéance électorale. Cette révolte des jeunes, si spectaculaire et inquiétante soit-elle, ne doit pas cacher d’autres révoltes plus discrètes mais tout aussi profondes qui s’expriment par la désespérance, l’angoisse et la peur du lendemain de tous ces habitants de banlieues qui ne croient plus aux promesses jamais tenues et qui pour certains se réfugient dans des paradis artificiels ou des idéologies extrémistes. Les gouvernements et les ministres de la ville successifs ont, pour la plupart, eu un comportement proprement schizophrène. Il s’agissait pour chacun d’afficher la poursuite de cette politique en lui donnant un nouvel élan tout en niant les actions du prédécesseur.  On pourrait multiplier les exemples de ces décisions en stop and go. Qu’il s’agisse de la réhabilitation des logements, des emplois jeunes, de la prévention, de la police de proximité ou de l’éducation nationale. Le résultat de ce va et vient permanent a eu un effet catastrophique sur les bonnes volontés locales, sur les maires un peu hésitants, sur les fonctionnaires inquiets ou frileux. Ce n’est pas la politique de la ville qui est en échec, c’est celles des pouvoirs publics qui n’ont pas su ou pas voulu la mettre en application ou qui, trop souvent, s’en sont servis comme discours pour cacher une stratégie d’exclusion. Il convient donc de ne pas limiter les analyses aux évènements récents mais admettre que la “crise des banlieues“ et, au-delà, la crise de la ville est un phénomène ancien et permanent et qu’elle se manifeste sous des formes diverses depuis plus de quarante ans. 

Le sociologue Thomas Kirszbaum chercheur associé à l’école normale supérieure de  Cachan écrit ceci dans son ouvrage :En finir avec les banlieues ?  (l’aube) « parler de la crise des banlieues suggère que nous ferions face à un problème provisoire  dont il serait possible de venir à bout par un traitement adapté. Pourtant la leçon de l'histoire est claire : les banlieues sont depuis  toujours  aux marges de la ville, mais au cœur d’une  question sociale, urbaine et politique en perpétuelle recomposition . »  

Une ségrégation urbaine continue et assumée

La ségrégation à la fois sociale et ethnique est aujourd’hui une donnée majeure des quartiers les plus stigmatisés. La mixité urbaine n’est ici qu’une lointaine utopie. On met toutefois en avant cet impératif républicain afin de préserver encore certains quartiers au détriment de ceux dont les maires et les organismes logeurs ont délibérément estimé qu’ils étaient irrécupérables et, pour la plupart, voués à la démolition. On est loin de l’objectif affiché en 1987 du « retour des classes moyennes aux Minguettes ». Progressivement, par une politique d’attribution subtile ou parfois même par l’absence de politique, certains quartiers ou groupes d’immeubles se sont transformés en ghettos regroupant les familles nombreuses d’origine étrangère ou tsiganes, les chômeurs de longue durée, les familles monoparentales etc… Toute population considérée par les bailleurs comme des locataires à risque. Comment s’étonner alors de la forte “coloration“ des jeunes émeutiers de l’automne. Une telle évolution a pourtant été dénoncée depuis de nombreuses années et des rapports successifs ont tiré la sonnette d’alarme et proposé des solutions réalistes. Apartheid territorial, social, ethnique, ghettos urbains, relégation, ségrégation, politique de peuplement, mixité urbaine  Ces termes employés par le Premier Ministre Manuel VALLS sont repris par tous les médias et largement commentés. Nombreux sont ceux (sociologues, urbanistes, philosophes, élus, etc…) qui, à un titre ou un autre, se sentent concernés par ce discours du “parler vrai“ sans doute justifié par les dramatiques événements du début de l‘année 2015. La mixité urbaine est promue comme principal remède à cet inquiétant constat. Reste à passer de la prise de conscience et des discours à la mise en place opérationnelle d’une politique enfin efficace pour remédier aux erreurs passées.

La mixité dans l’habitat : une fausse bonne idée déjà ancienne et qui perdure.  

A l’origine, dans les grands ensembles (les ZUP) destinés à loger les classes populaires, une mixité relative était programmée réservant les terrains les plus attractifs à des copropriétaires représentants des classes moyennes. Ces programmes ont été en partie réalisés, mais n’ont pas répondu aux souhaits des concepteurs. Ces quelques immeubles privés insérés dans les cités ont été assez abandonnés par leurs premiers occupants et sont aujourd’hui, pour beaucoup, en déshérence. Les copropriétés dégradées qui apparaissent aujourd’hui dans de nombreuses banlieues posent des problèmes souvent insurmontables aux élus locaux. Par la suite, de nombreuses autres initiatives tendant à maintenir ou à retrouver une certaine mixité sociale ont été développées sans résultats probants. Toutes ces bonnes intentions affichées, toutes ces initiatives n’ont, à ce jour, pas su ou pas pu éviter le processus de relégation dans les mêmes lieux, dans les mêmes zones urbaines sensibles, de générations de chômeurs, d’immigrés, de familles monoparentales, de jeunes sans avenir, etc. Les raisons de cet échec sont multiples. Les unes sont d’ordre conjoncturel et trop souvent mises en avant pour servir d’excuse : la crise économique mondiale, la montée des extrémismes, de l’individualisme, de l’insécurité, la poursuite d’une immigration mal contrôlée, les conflits internationaux, mais aussi la responsabilité des parents, des enseignants, “mais que fait la police ?“, etc…  Tous ces facteurs négatifs sont à prendre en compte, mais ils ne peuvent expliquer à eux seuls les dérives constatées depuis trop longtemps. Poursuivant le nécessaire mouvement de décentralisation, les gouvernements successifs n’ont pas pris la mesure des dérives occasionnées par le manque de lucidité et parfois de c urage des autorités locales. Les politiques nationales mises en œuvre (politique  de la ville, ANRU, etc…) ont laissé à l’échelon local la responsabilité de leur mise en œuvre. On ne saurait oublier dans cette recherche de responsabilité le poids d’une partie de nos concitoyens qui, dans leur souci d’éviter des proximités jugées inopportunes et dévalorisantes, exercent de fortes pressions sur les décideurs locaux afin de conserver leur “entre soi“. Ils font ainsi obstacle à tout nouveau programme de logement social dans leur voisinage.

Des pistes pour agir : Un programme prioritaire  

Si l’on se refuse à croire que seule une politique de mixité de l’habitat imposée permettrait de construire ou reconstruire la ville idéale, si l’on accepte que le candidat à un logement social a le droit de choisir son lieu de résidence, une politique nationale à même de remédier aux principales causes des graves dysfonctionnements de certains quartiers est encore possible et peut se décliner autour de cinq principaux chapitres.

1° La Politique de la ville à reconsidérer.  

La concentration des moyens financiers et humains sur les quartiers les plus à la dérive sera systématisée sous le contrôle direct de l’Etat. La stratégie de l’ANRU concernant les démolitions de logements sera remise en cause. La réhabilitation des immeubles existants sera privilégiée et des moyens de gestion renforcée seront mis en place. Les quartiers concernés seront l’objet d’une intervention spécifique de l’ensemble des acteurs publics et privés sous l’autorité d’une équipe de professionnels dotée des pouvoirs de décision. Il s’agit de mettre en œuvre tous les outils permettant “de faire de ces quartiers de bons quartiers populaires“ bénéficiant de l’ensemble des services urbains en qualité comme en quantité.

2° Les attributions de logement.   

Les organismes gestionnaires de logements sociaux remettront en cause leur méthode de sélection des locataires. La totale transparence des attributions comme la liste des demandeurs doit être obligatoire sous peine de sanction. Les locataires doivent être tenus informés des vacances de logements intervenant sur l’ensemble du patrimoine ainsi que de la mise en service des nouveaux logements. Tout refus d’attribution devra être motivé et justifié. Le représentant local de l’Etat sera doté de l’autorité nécessaire pour faire appliquer ces mesures qui constituent une évolution radicale dans le fonctionnement actuel de nombreux organismes.  

Reconnaître à tout habitant des cités le droit et les moyens d’en partir mais aussi le droit d’y rester  requalifier ces lieux de vie afin que ceux qui le souhaitent puissent s’y installer par choix et sans contrainte, tels devraient être les objectifs (l’utopie positive ) de toute stratégie de lutte contre la ségrégation urbaine et la dérive de certains quartiers.  

3° Le retour vers les centres villes.

Dans les quartiers des centres anciens des villes, les logements sont souvent dévalorisés alors qu’ils bénéficient de la proximité de nombreux équipements. Les actions de requalification urbaine ont trop souvent conduit au départ des habitants les plus fragiles. La spéculation immobilière a largement contribué à chasser les habitants vers la périphérie. Les programmes de logements sociaux doivent se recentrer en priorité sur le rachat et la réhabilitation de ces logements.

4° La reconnaissance réelle du droit à la parole des habitants des quartiers.

Après les recommandations faites en 1982 par Hubert DUBEDOUT, initiateur de la politique de la ville, après les multiples tentatives faites par ceux qui lui ont succédé, la récente loi “Lamy“ a enfin reconnu le rôle des habitants des cités. Sur le terrain, des initiatives se multiplient pour tenter de mettre en application les recommandations du législateur en créant les conseils de quartier. Il faut agir pour que ce mouvement ne soit pas qu’un feu de paille et que les principaux intéressés puissent prendre part à la construction de leur avenir et de celui de leurs enfants.

5° Mettre fin à la ‘relégation‘. Des transports collectifs accessibles à tous.

L’insuffisance, voir l’absence de transports publics est un obstacle majeur pour les habitants des banlieues. Toutes les enquêtes menées dans les cités ont démontré les effets pervers de l’enfermement sur la constitution des ghettos urbains. C’est à n’en pas douter le problème N°1 à résoudre car l’absence de transport collectif est le premier facteur qui limite le marché du travail. Ce lourd handicap n’est pas seulement propre aux habitants des cités comme le montrent les principales études justifiant la création d’une métropole. Le livre blanc des transports métropolitains Aix Marseille Provence résume ainsi la situation : Au quotidien, embouteillages, retards des trains, bus pleins, cars bloqués, sont les symptômes d’une sur utilisation des infrastructures. Fruit de l’investissement du XIX siècle pour les voies ferrées, des années 1950 à 1980 pour les autoroutes, les réseaux ont progressivement cessé d’être développés. De nouveaux investissements doivent être en priorité  affectés à la desserte des villes et de cités de banlieues. Il s’agit là le plus souvent d’investissements lourds et complexes qui déterminent pour de longues années les conditions de vie de la population. Les choix ne peuvent être laissés aux seuls techniciens et élus mais doivent faire l’objet d’un très large débat public préalable. Trop souvent des décisions sur ce sujet sont prises en catimini  sans pouvoir être mise en cause. Il est grand temps d’ouvrir une large consultation à l’échelle des métropoles.

6° Il faut légaliser la consommation de hachish ! 

Avant de conclure je mets au débat une cinquième proposition concrète que j’assume. Elle s’appuie sur 50 années de fréquentation des quartiers populaires. Cette proposition semble partagée depuis quelques mois par un nombre croissant d’experts de toutes sortes mais aussi de responsables politiques nationaux et locaux et des citoyens, qu’ils soient ou non consommateurs. L’Appel de Marseille lancé récemment a eu écho important et a permis d’ouvrir le débat. Une telle mesure doit être prise avec prudence et nécessite un accompagnement de tous les instants et une sérieuse évaluation. Les dramatiques conséquences d’une politique de prohibition qui n’a plus les moyens d’être appliquée par la police et la justice et qui continue à remplir les prisons de petits dealers qui, en sortant se transforment pour certains en apprentis djihadistes. Nous savons aussi que, s’il y a des trafics et des dealers dans les cités, la grande majorité des consommateurs habitent plutôt dans les quartiers plus “respectables“. Ceux-là, personne ne les met en demeure de répondre des conséquences de leurs mauvaises habitudes !! Quant aux sommes souvent importantes découvertes dans les immeubles lors des perquisitions, elles sont généralement la propriété de chefs de gang qui ne laissent que quelques miettes à ceux qu’ils exploitent pour se couvrir et en particulier des plus jeunes ou des mères de familles en détresse. Une telle décision doit, pour être efficace, s’accompagner d’une méthode et de procédures d’exception qui ont été expérimentées ailleurs. Nulle doute que, dans les quartiers de Marseille où viennent s’approvisionner tous les consommateurs de la région, il conviendra d’entreprendre une vaste campagne d’explication et de substitution à caractère économique afin d’éviter de voir se constituer des réseaux parallèles. Alors oui, en France, et en priorité à Marseille il faut sortir de l’hypocrisie et, sans délai, s’engager dans la remise en cause d’une politique de prohibition qui devient chaque jour plus absurde et dont les conséquences sont dramatiques. Les conséquences d’une telle proposition ne devraient pas être rejetées sans réflexion et sans débat car elle est une condition pour retrouver plus de justice et de solidarité et permettre aux habitants des quartiers populaires de retrouver enfin calme et dignité.   

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Fournier Georges

Nom Fournier
Prénom Georges
Biographie Président de l’association Maison de l’Hospitalité
Contributions

15/11/2021

Un exemple de concertation entre professionnels et bénévoles : La Maison de l’Hospitalité

  • Fournier Georges
Penser / Faire mondialité
La création de l’association « Maison de l’Hospitalité » en 2020 est le résultat d’une longue histoire des solidarités et d’engagements citoyens sur le territoire de Martigues et les communes limitrophes. Elle s’enracine dans les valeurs de fraternité et la richesse d’un tissu associatif qui a toujours été un des ferments de la cohésion sociale, un lieu de formation et d’émancipation et un terreau d’initiatives locales.

Le temps de la reconnaissance mutuelle

Depuis de nombreuses années, plusieurs mouvements, organisations et associations locales du territoire de Martigues et des communes limitrophes ont appris à se connaître, à se respecter et à travailler ensemble sur des projets communs. Par-delà leurs identités laïques ou confessionnelles et à l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, chaque année, elles ont organisé des évènements communs témoignant ainsi de leur volonté d’inscrire leurs actions spécifiques dans la perspective de défendre la dignité de tout être humain et de lutter contre toutes les formes de discriminations.

Le temps d’une expérimentation solidaire et efficace

En 2014, une dizaine de ces associations, avec d’autres organisations et des citoyens, a créé un collectif pour accompagner, soutenir et intégrer plusieurs familles Roms qui avaient squatté une maison inoccupée. Ce collectif, par la manière qu’il a eu de fonctionner, l’esprit qui a présidé à ses actions et sa volonté de faire participer ces familles à la mise en œuvre de leur intégration, a été reconnu comme partenaire par le Sous-Préfet d’Istres à cette époque. En imposant ces associations comme des interlocuteurs responsables dans les discussions avec les bailleurs sociaux, les institutions sociales, cette collaboration a abouti à l’attribution de plusieurs logements sociaux et à des parcours de formation en partenariat avec l’AFPA d’Istres et le chantier d’insertion Graines de Soleil. Cette expérience a permis à tous les acteurs associatifs de se rendre compte qu’une action citoyenne responsable, en partenariat avec les autorités et institutions locales, pouvait aboutir à des réussites en matière d’intégration sociale.

L’émergence des questions liées au droit des étrangers et à l’accompagnement des exilés, demandeurs d’asile et sans-papiers

Il existe sur le territoire de Martigues un foyer ADOMA HUDA d’une capacité de 188 chambres. Y sont hébergés aussi bien des demandeurs d’asile, souvent en famille, que des chibanis. La présence de nombreux demandeurs d’asile, de déboutés, de sans-papiers et les demandes d’aide de leur part ont interpellé les mêmes forces militantes. Et c’est ainsi que plusieurs associations caritatives, humanitaires et citoyennes du territoire de Martigues ont créé un collectif de soutien aux migrants en 2018. Et tous ces mouvements œuvrent ensemble auprès de ces populations. Ce travail en commun s’est développé par l’intermédiaire du Réseau Education Sans Frontières, de l’A.C.A.T., de l’A.S.T.I., du CCFD- Terre Solidaire, de la M.J.C de Martigues, des sections locales de la L.D.H. de Martigues et d’Istres, du groupe local d’Amnesty International, du Mouvement de la Paix et du Café associatif Le Rallumeur d’Etoiles, avec le soutien d’autres organisations.
De plus, d’autres associations et initiatives ont vu le jour comme le réseau Welcome sur Martigues, qui, depuis sa mise en place, a accueilli plusieurs demandeurs d’asile.
Tout au long de ces expériences, les associations et organisations ont développé des partenariats entre elles et ont peu à peu été reconnues comme des acteurs à part entière par des autorités territoriales, et des institutions concernées.
Il faut aussi rappeler l’organisation de l’accueil de la marche nationale des migrants que plusieurs de ces associations ont organisé à Martigues avec une soirée en partenariat avec SOS Méditerranée en 2018.

La création d’un groupe de travail et de coordination entre les associatifs et les professionnels de l’accueil et de l’accompagnement des populations étrangères (Septembre 2019)

A l’initiative de la MJC et avec l’appui de plusieurs organisations comme la section locale de la Ligue des Droits de l’Homme, un groupe de travail et de coordination a été mis en place en 2019.
En effet, face à toutes ces initiatives, il devenait important de mettre en place un espace de rencontres entre les associations et les institutions qui interviennent à un moment ou à un autre dans le parcours des personnes exilées sur le territoire de Martigues. Ces réunions ont permis de recenser l’existant, de se rencontrer et d’identifier qui faisait quoi, afin d’affiner les rôles et possibilités de chacun de développer les prises de contact de créer des synergies entre les professionnels et les bénévoles, d’échanger et de se coordonner sur des cas précis, de repérer les besoins plus largement d’instaurer un climat de partenariat pour mettre en œuvre l'esprit et les objectifs de l'ANVITA (Association Nationale des Villes et Territoires Accueillants) à laquelle la Ville de Martigues a adhéré en 2019.

Composition du groupe de travail

- associations : A.C.A.T., A.S.T.I., Amnesty International, MJC de Martigues, Ligue des Droits de l’Homme de Martigues et d’Istres, Mouvement de la Paix, Collectif le Pont, Association des Guinéens du Sud de la France, Café Associatif Le Rallumeurs d’Etoiles
- organismes et institutions le foyer ADOMA-HUDA, l’ADDAP13, le CIO, Pôle Emploi, la Maison de la Solidarité, le Centre Intercommunal d’Action Sociale de Martigues et de Port de Bouc, les chantiers d’insertion (Figuerolles et Graines de Soleil), la Mission Locale, l’AECD …

Réalisations

- la rédaction en commun d’un « Diagnostic territorial de l’accueil et de l’accompagnement des personnes en situation de migration sur le territoire du Pays de Martigues »
- l’examen en commun de plusieurs cas individuels
- la préparation d’un guide en plusieurs langues à destination de ces populations.

Rôles et missions de chacun

C’est à l’occasion d’une des toute premières réunions qu’une des responsables institutionnelles a reconnu que malgré les dispositifs officiels, les associations de bénévoles étaient nécessaires, non seulement pour pallier d’éventuelles « carences » des institutions mais aussi parce que les bénévoles interviennent et agissent aux limites de ces dispositifs institutionnels.
En effet, nous intervenons aux deux extrémités du parcours d’un demandeur d’asile ou d’un étranger en voie d’intégration : avant qu’un mineur ne soit pris en charge par l’ASE, et lorsqu’un demandeur d’asile ou de carte de séjour vient d’essuyer un refus. Le rôle des institutions ne s’inscrit qu’entre ces deux évènements, mais pourtant les personnes en cause ont encore des droits à faire valoir à condition qu’on puisse les accompagner et leur permettre de faire le nécessaire.
C’est donc à ce moment là que les associations peuvent intervenir pour permettre à toutes ces personnes de poursuivre leurs démarches.

C’est un lieu où des échanges de bons procédés peuvent se dire, des situations nouvelles peuvent s’analyser, et où on peut s’informer des procédures administratives qui évoluent. Bref, c’est dans cet esprit que ce groupe de travail continue de se réunir tous les trimestres depuis déjà plus de deux ans.
Les objectifs, les actions, les permanences hebdomadaires de l’association, la demande et la volonté de coopération des professionnels, sont autant de signes qui donnent sens et font nécessité pour l’association « Maison de l’hospitalité » comme pour toutes les associations et organisations impliquées à faire le point sur ce qu’elles doivent mettre en place pour rendre leur fonctionnement plus efficace et plus professionnel, tout en gardant leur esprit et leur caractère de bénévolat solidaire. C’est à ce prix que pourra continuer cette collaboration entre bénévoles et professionnels.
Cette expérience montre que là où chacun fait preuve d’ouverture et de bonne volonté, on peut créer des instances de régulation et de coopération qui rendent les institutions plus « humaines » et les bénévoles plus efficaces.

Notes

L’exemple de la coordination entre associations et administrations à Martigues sur l’action en faveur des exilés mériterait d’être généralisé.
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23/07/2019

Française des jeux: la plus significative des privatisations

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Le débat est intense pour ce qui est de la privatisation d’ADP. Il est plus discret pour ce qui concerne la Française des Jeux. Pourtant, elle en dit long sur les choix éthiques et les valeurs qui sous-tendent la politique actuelle. Cette privatisation est commentée (ou critiquée) dans les mêmes termes que les autres, comme si la Française des jeux était une entreprise « comme une autre ». On évoque sa croissance, sa rentabilité, on loue la créativité de ses dirigeants… Et on occulte en même temps ce qui fait sa spécificité, à savoir la relation directe à l’argent qu’elle implique, sans médiation, sans détour, ou, en d’autres termes, la confrontation brutale à la violence de la monnaie. (pour reprendre le titre d’un ouvrage marquant de Orléan et Aglietta).

L’espérance d’un gain considérable du seul fait du hasard stimule dans l’être humain les pulsions les plus malsaines, les plus mortifères, et contribue à alimenter la rivalité généralisée et les frustrations concomitantes qui caractérisent nos sociétés néolibérales. De plus, les jeux d’argent et les paris perturbent parfois gravement l’équilibre psychologique des rarissimes gagnants. C’est que la notion même de valeur y est malmenée. Georg Simmel, en fait l’analyse «Nous appelons précieuses les choses qui font obstacle à notre désir de les obtenir. (…) les difficultés de son obtention, le travail et l'attente qui se glissent entre le souhait et son accomplissement (…) L'objet désiré ne prend davantage de valeur, ou même toute sa valeur, que par la quantité de sacrifice nécessaire pour l'obtenir. C'est d'abord le plaisir de prouver sa force, de vaincre des difficultés, souvent aussi celui de la contradiction qui s'exprime dans ce processus. Le détour indispensable pour obtenir certaines choses est souvent l'occasion, mais souvent aussi la cause qui nous les fait ressentir comme précieuses ».[1] Il va de soi que le gain au jeu de hasard est aux antipodes de ces conditions. Pierre Bourdieu montre de son côté l’échec du « parvenu » qui dispose de la richesse, mais pas du code social qui l’accompagne chez les « vrais » riches, autrement dit de son « mode d’emploi » transmis lors de la reproduction sociale, indispensable à la reconnaissance recherchée.

Bref. La loterie, c’est profondément immoral, c’est scandaleusement injuste socialement. D’ailleurs, dans l’histoire, les dénonciations et les interdictions prolifèrent : A la fin du XVIIe siècle, les papes bannissent la loterie de Rome la révolution l’interdit le 15 novembre 1793 en la qualifiant de « fléau inventé par le despotisme ». Talleyrand la pourfend : un tel jeu est à la fois, et au plus haut degré, injuste et immoral, et qu'aucun prétexte ne peut le sauver d'une entière proscription elle est proclamée illégale en 1836, sauf pour les loteries de bienfaisance Henri de Montherlant, dans un texte paru en 1943 que m’a signalé Guy Roustang qualifie la loterie de « comble de la bêtise » et ironise sur son qualificatif «nationale».

Pourtant, elle aussi souvent rétablie… c’est que le jeu d’argent sollicite des ressorts extrêmement puissants, tels que la puissance publique ne peut résister à la tentation de les détourner à son profit. « Les vices privés font les vertus publiques » disait Mandeville. La loterie en fournit une éclatante illustration ! En effet, il est fréquent que les joueurs soient sollicités pour servir des causes qui ne mobiliseraient en aucune façon leur civisme ! Déjà les souverains chinois se servaient de la loterie pour financer la construction de la grande muraille François 1er veut y recourir pour renflouer ses finances, Benjamin Franklin pour acheter des canons au service de la révolution américaine, George Washington pour financer la conquête de l’Ouest, et Thomas Jefferson pour rembourser les dettes de l’Etat. Parfois, les causes servies sont indiscutablement vertueuses : des universités se financent de cette façon en France c’est ainsi qu’est fondée en 1758 ce qui allait devenir l’école militaire de Saint-Cyr, et aux Etats Unis au XIXème siècle une cinquantaine d’universités dont Harvard,, Yale, Columbia, ou Princeton. C’est d’ailleurs un élan de solidarité qui est à l’origine de la Loterie nationale, puisque c’est une association d’anciens combattants, « les gueules cassées » qui lance en 1930 une souscription dont le succès entraîne sa fondation trois ans après. Elle devient « Française des jeux » en 1976. Le dernier exemple le plus significatif, peut-être, c’est celui que la France de Macron nous fournit : le « loto du patrimoine », dont la « mission » a été confiée à un animateur de télévision. L’antinomie radicale des valeurs sollicitées par ces deux termes n'a pas été un obstacle pire, il semble qu’elle ne soit même pas perçue. En tous cas, cela s’inscrit logiquement dans la perspective néolibérale de la marchandisation totale de la société, y compris de ses éléments culturels, et de façon générale, illustre la prédominance assumée de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif.

Avec la privatisation, un nouveau cap (pas le nôtre !) est allègrement franchi. Ces douteux ressorts vont se libérer, non plus pour financer des causes publiques, mais pour assurer de juteux rapports à des entreprises privées. Cette fois, plus ambiguïté, le vice privé sert le vice privé ! Inutile d’entrer dans les arcanes du projet de loi Pacte voté le 11 avril 2019, validé pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel le 16 mai 2019 : ses finalités sont claires. Certes, sa présentation est enrobée dans des précautions verbales : il est affirmé que la puissance publique restera vigilante, qu’une nouvelle autorité supervisera l’ensemble des jeux, que l’Etat gardera suffisamment d’actions (avec le dispositif du vote double) pour contrôler la FDJ, etc. Outre le fait que, comme chacun sait, ce type d’engagements n’engage que ceux qui y croient[2], la logique économique de cette privatisation est incontournable : pour qu’elle rapporte à l’Etat, il faut valoriser au maximum les actifs, afin de faire miroiter aux acheteurs potentiels des dividendes futurs alléchants, ce qui implique l’introduction probable en bourse. Pour cela, il est envisagé d’inventer de nouveaux jeux, de les rendre plus attractifs en combinant lieux physiques et internet, de permettre les paris en cours de compétition, d’alléger les contraintes réglementaires, etc. En termes simples, il s’agit de maximiser le nombre de joueurs, et de les encourager à jouer toujours plus. Pour ce qui est des risques d’addictions, de la fraude et de la corruption mécaniquement générées, de l’effet délétère des paris sur le sport des possibilités offertes pour le blanchissement, que l’on se rassure, l’Etat veille…. Les addictions au jeu font partie du dispositif général de prise en charge, comme pour la drogue ou l’alcool. Un plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 a été validé par le Premier ministre en décembre 2018. Il y est question de prévention, de repérage précoce, de renforcement des interdictions concernant la jeunesse, mais surtout de développement d’une politique médicale d’accompagnement et de développement de l’addictologie. Autrement dit, un peu de répression, de morale, et surtout de médicalisation du problème. Pour bien comprendre l’absurdité de l’ensemble, imaginons que l’on encourage les achats d’automobile (ce que font d’ailleurs les marques, ne lésinant pas sur la publicité), qu’on incite les conducteurs à rouler toujours plus, toujours plus vite, en supprimant toutes les entraves (limitations de vitesse, radars, etc), et que la sécurité routière soit orientée vers l’efficacité des secours, l’augmentation du nombre d’ambulances, l’amélioration du service d’accueil dans les hôpitaux, et dans les morgues, pour les familles des accidentés. Le cap vers lequel se dirige la politique néolibérale est identifié : c’est celui de la folie.

En attendant, ce que Polanyi a analysé concernant le capitalisme autorégulé au XIXème, à savoir la catastrophe sociale que constitue la marchandisation généralisée entraînant la destruction des repères culturels de la société, est clairement en train de se reproduire aujourd’hui : cet exemple de la privatisation de la Française des jeux est une illustration spectaculaire de la contradiction entre les choix économiques et les valeurs fondamentales qui sont nécessaires à l’équilibre de la société.

Notes


[1] Georg Simmel, philosophie de l’argent PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 3e édition (8 janvier 2014)
[2] On se souvient des assurances données par Sarkozy que l’entreprise publique GDF ne sera jamais privatisée elle est devenue GDF-Suez, puis Engie, dont l’Etat ne détient plus qu’un quart du capital.
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12/09/2017

France d’en haut, France d’en bas. Selon Christophe Guilluy

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

Par ECC (GR) Septembre 2017  Christophe Guilluy a publié : « Le crépuscule de la France d’en haut » en septembre 2016, chez Flammarion. Deux autres livres l’ont précédé : « Fractures françaises » et « La France périphérique » (Champs 2013 et 2015). Dans son dernier livre, il reprend le concept de France périphérique, il explique pourquoi ses analyses sont souvent rejetées et enfin comment la domination de la France d’en haut est aujourd’hui fragilisée. Guilluy refuse de limiter la question sociale aux banlieues des grandes villes, ce qui ethnicise l’origine de nos difficultés, il prend en compte une fracture beaucoup plus large entre la France d’en haut et la France d’en bas qui comprend à la fois les pauvres (généralement définis en France comme ceux qui disposent d’un revenu inférieur à 60% du revenu médian) et les populations fragilisées par la mondialisation économique. « Piloté par une petite oligarchie (les riches, la banque) (note 1)le système capitaliste tient parce qu’il est soutenu par une importante classe supérieure et intellectuelle qui bénéficie des effets de la mondialisation et de la métropolisation. Ce sont ces catégories, cette nouvelle bourgeoisie (de droite comme de gauche), qui portent et soutiennent les choix économiques et sociaux de la classe dominante détentrice du capital économique et/ou culturel » (137).  Dans cette France d’en haut, on retrouve des gens de droite (Juppé à Bordeaux) ou de gauche (Collomb à Lyon) qui tiennent à l’occasion un langage critique de façade contre la finance.  Dans les partis politiques de gouvernement, d’avant la vague Macron, ceux qui auraient pu représenter les intérêts des classes populaires n’ont pas voix au chapitre. Les élus locaux conscients des difficultés sont sans pouvoir dans leur propre parti. C.Guilluy oppose les quinze métropoles principales dans lesquelles vit la France d’en haut, où se trouvent les emplois très qualifiées et d’avenir, à la France périphérique. On trouve 40% de la population française dans les premières et 60 % dans la seconde. Bien sûr il y a des catégories populaires et des pauvres dans les métropoles mais elles sont minoritaires.         

Les classes populaires pourtant majoritaires en France sont devenues minoritaires dans les métropoles car elles en ont été progressivement exclues par le prix des logements dans le parc privé.  « Les classes populaires ne vivent plus là où se créent l’emploi et la richesse mais dans une « France périphérique » de plus en plus fragile socialement » (45). Quand les villes étaient industrielles, les ouvriers et catégories modestes pouvaient se loger dans le parc privé. Aujourd’hui « le marché de l’emploi, tourné vers des secteurs demandeurs d’une main d’œuvre très qualifiée, n’a plus besoin des catégories modestes, sauf dans quelques secteurs des services, du BTP ou de la restauration » (36) ce qui justifie le maintien d’un parc de logements sociaux structurellement minoritaire dans les métropoles où se concentrent les immigrés peu qualifiés. « Ce parc de logements où se concentrent les flux migratoires est évité par les classes populaires traditionnelles » (39). Quand on parle de péri-urbain, il est important de distinguer un « périurbain choisi » peuplé de catégories supérieures (les Yvelines par exemple) et un « périurbain subi » où se concentrent des catégories modestes (en Seine et Marne). Les clivages sociaux entre la France d’en haut et les classes populaires s’accentuent du point de vue des revenus. Selon le « Rapport sur les inégalités 2015 » de l’Observatoire des inégalités, entre 2008 et 2012 les cadres supérieurs ont gagné 300 euros de revenus supplémentaires quand les ouvriers et employés en ont perdu 500, et depuis 2012 la situation s’est encore aggravée. De même les clivages s’accentuent en ce qui concerne la vulnérabilité au chômage qui touche les ouvriers et les employés beaucoup plus que les cadres. C.Guilluy parle de « guerre des représentations ». Dans sa polémique avec un journalise du Monde il reproche à celui-ci de « réaffirmer la représentation dominante qui divise la société française entre les populations exclues des banlieues des métropoles et les autres territoires (du périurbain au rural) peuplés d’une classe moyenne intégrée » (156), il critique le mythe d’une classe moyenne majoritaire repris « par l’ensemble des médias et la quasi-totalité du monde universitaire » (142)  En déguisant les classes supérieures en classe moyenne , on confond classes supérieures et classes populaires ce qui contribue « à l’invisibilité d’une majorité des classes populaires ».  Selon cette représentation, ce sont seulement les pauvres des quartiers populaires issus de l’immigration qui sont à l’écart des bénéfices de la mondialisation. « Cette représentation permet opportunément aux classes supérieures d’évacuer la question sociale au profit d’une question ethno-culturelle », comme si l’on voulait circonscrire la question sociale aux seules banlieues. « Inversement, la description d’une France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales où vit la majorité des classes populaires (donc de la population) rend visibles les perdants de la mondialisation » (143).

Il est intéressant de noter à cet égard que d’après l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée en 2016 par IPSOS, près de 60% des français considèrent la mondialisation comme une menace, alors que les classes supérieures concentrées dans les métropoles y voient une opportunité, c’est le cas de 62% des cadres, mais seulement de 24% des employés et de 36% des ouvriers. La France périphérique majoritaire existe bel et bien, même si l’on veut la faire disparaître des écrans radars pour camoufler l’échec du modèle économique de la mondialisation. Dans sa polémique avec des journalistes du Monde et de Libération, l’auteur souligne qu’il ne faut pas confondre « classes populaires » et « pauvres ». Les pauvres ne sont qu’une fraction des classes populaires dont beaucoup sont légèrement au-dessus du seuil de pauvreté, fragiles et pouvant basculer rapidement dans la pauvreté. L’indice de fragilité, qui a été conçu avec le géographe Christophe Noyé pour qualifier la fragilité sociale des territoires, est construit   à partir d’une série d’indicateurs concernant le rapport à l’emploi (chômage, CDD, intérim…), au logement (propriétaires occupants disposant de faibles moyens…), aux revenus. Pour C.Guilluy, la typologie de l’INSEE, qui divise le territoire entre zones urbaines et zones rurales, permet de représenter des densités de population mais pas de décrire une réalité sociale. « Tous deux « urbains », le bobo parisien et l’ouvrier de Dunkerque ne vivent assurément pas dans la même société. En revanche l’ouvrier de Dunkerque partage avec le rural du département de l’Orne une même vision des effets de la mondialisation, une même insécurité sociale » (145).  L’INSEE définit les grandes aires urbaines comme celles comprenant 10 000 emplois  cela concerne 241 agglomérations et 83% de la population française. On y trouve les plus grandes agglomérations (Paris, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille…) aussi bien que Guinguamp, Figeac, Bar-le-Duc etc. etc. Autrement dit C.Guilly demande quand on discute de ses travaux que l’on ne confonde pas  grandes aires urbaines et la quinzaine de métropoles qui retiennent son attention.

Depuis le referendum européen de Maastrich en 1992, « la véritable bipolarisation oppose désormais…les gagnants (ou les protégés) de la mondialisation aux perdants, la France des métropoles à la France périphérique » (85). Ce clivage n’est pas spécifique à la France et il s’impose sous différentes formes à l’ensemble des pays développés. Depuis le début des années soixante-dix, les classes populaires ont été « reléguées dans les territoires les moins connectés à l’économie monde ». « Ce grand basculement, qui aligne la France sur les normes libérales des sociétés anglo-saxonnes, n’est pas assumé par la classe politique » (87). La sortie des classes populaires de la classe moyenne est achevée, pourtant on continue de « maintenir le mythe d’une classe moyenne majoritaire, afin d’occulter l’émergence des nouvelles catégories populaires précarisées » (127). Le titre du livre « Le crépuscule de la France d’en haut » se justifie dans la mesure où l’auteur considère que la France périphérique n’est plus complètement invisible (149) et surtout que les classes dirigeantes ne sont plus légitimes. La France d’en bas ne croit plus aux discours des hommes au pouvoir, il suffit de voir la montée des abstentions aux élections ou les votes en faveur du F.N. Mais ceux qui détiennent le pouvoir se prévalent d’une supériorité morale en réduisant toute critique des effets de la mondialisation à un repli craintif, ou à de fâcheux penchants racistes et fascisants. « De Bernard-Henri Lévy à Pierre Bergé, des médias (contrôlés par des multinationales), du Medef aux entreprises du CAC 40, de Hollywood à Canal Plus, l’ensemble de la classe dominante se lance dans la résistance de salon » (172) au fascisme. Cette opposition au F.N. oublie que « ce n’est pas le Front national qui influence les classes populaires mais l’inverse. Le F.N. n’est qu’un symptôme d’un refus radical des classes populaires du modèle mondialisé. L’antifascisme de salon ne vise pas le FN, mais l’ensemble des classes populaires qu’il convient de fasciser afin de délégitimer leur diagnostic » (174). Faute de mettre en question le modèle de la mondialisation qui n’est pas durable, qui ne fait plus société, la classe dominante qui « est en train de perdre la bataille des représentations » (178) peut être tentée d’exclure les catégories modestes du champ de la démocratie. « Quand Alain Minc déclare (dans Marianne du 29 juin 2016) que le Brexit, « c’est la victoire des gens peu formés sur les gens éduqués » ou lorsque Bernard-Henri Lévy (dans Le Monde du 26 juin 2016) insiste sur la victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit » « la volonté totalitaire des classes dominantes se fait jour » (179). Elles « semblent de plus en plus tentées par l’option d’un totalitarisme soft » (247) Si l’auteur parle du crépuscule de la France d’en haut c’est parce qu’elle soutient un modèle qui n’est pas durable. Dans son livre « La France périphérique » il considérait par exemple que « la mobilité pour tous est un mythe » que la mobilité de l’avion au TGV et à la fréquentation des autoroutes, que le monde nomade c’est celui des gagnants de la mondialisation. Au contraire la société populaire est attachée à son territoire, et « la sédentarisation des classes populaires apparaît comme un contre modèle à celui des élites, un modèle où les contraintes économiques sont fortes, mais qui, lui, est socialement et écologiquement « durable » » (231).

Mais si C.Guilluy est convaincant quand il écrit : « De la banlieue à la France périphérique c’est l’ensemble des milieux populaires qui s’affranchit d’un système politique, syndical et médiatique » ou lorsqu’il parle du « processus de désaffiliation culturelle définitif des classes populaires de ce monde d’en haut » (183) autant on a du mal à voir en quoi les classes populaires portent « l’ébauche d’une contre-société en tout point contradictoire avec le modèle économique et sociétal des classes dominantes » (181). On aimerait mieux comprendre ce que signifient certaines affirmations selon lesquelles « les classes populaires prennent en charge la réalité» (203), ou « les classes populaires n’ont pas d’autre choix que celui de résister à l’ordre dominant en prenant en charge le réel » (245) ou encore comment la sédentarisation des classes populaires contribue « à l’émergence d’une contre-société spontanément tournée vers un développement local » (240).

  • A propos de l’oligarchie, voici ce que disait Boris Vallaud collègue d’Emmanuel Macron à l’ENA et aujourd’hui député des Landes, à l’occasion d’une interview à Mediapart du 22 juillet 2017. A la sortie de l’ENA dit-il : « Je n’ai pas choisi le même boulot (que Macron), j’ai choisi d’être dans les territoires ». En effet Vallaud a travaillé en préfecture puis a été collaborateur d’Arnaud Montebourg en Saône et Loire. Il dit :« je n’ai remis les pieds à Paris qu’après 10 ans. Et, ce qui m’a frappé en y revenant c’est de constater un entre-soi inimaginable, c'est comme si ce pays comptait 300 habitants… La France, c'est plus que ça. Alors, oui, il y a quelque chose aujourd'hui de « Bercy aux manettes » ». A Bercy siège du Ministère des finances, on trouve les inspecteurs des finances qui ne sont pas embauchés dans les banques (pas encore…). (Voir dans l’ECCAP l’article Régulation financière et pantouflage). Bien sûr il y a des inspecteurs des finances qui refusent le pantouflage.
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Garlot Florine

Nom Garlot
Prénom Florine
Contributions

17/12/2020

(dé)colonialité, tout à jeter ? (non!)

  • Garlot Florine
Penser / Faire mondialité
Michel Blanquer, dans une interview du 22 octobre 2020[1], évoque à plusieurs reprises une complicité intellectuelle (« l’islamo-gauchisme ») dans l’assassinat de Samuel Paty. Pour les signataires du manifeste des 100[2], soutenant les propos du Ministre de l’éducation nationale, les complices du crime sont notamment des universitaires inscrits dans des « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale ». Cette affaire a conduit à plusieurs réactions[3], notamment une tribune de Jean-Louis Laville intitulée : « La théorie décoloniale ne constitue pas un repaire d’islamo-gauchistes ». Nous revenons, dans cette lettre, sur les études décoloniales et en quoi, malgré leur rejet actuel par une partie de la classe politique française, elles pourraient, en fait, nourrir un changement de cap.

Études décoloniales et colonialité


Les études décoloniales naissent dans les années 1990, à travers, notamment, le groupe sud-américain « Modernité/colonialité » constitué de chercheurs et chercheuses issues de plusieurs disciplines : Arturo Escobar et Fernando Coronil (anthropologie), Catherine Walsh (sciences de l’éducation), Enrique Dussel, Santiago Castro-Gómez, María Lugones et Nelson Maldonado-Torres (philosophie), Aníbal Quijano, Edgardo Lander, Ramón Grosfoguel et Agustín Lao-Montes (sociologie) et Walter Mignolo et Zulma Palermo (sémiologues), etc…
La colonialité, dénoncée par les études décoloniales, fait référence à un ensemble de hiérarchies intégrées et transmises depuis le 15e siècle, 1492 marquant un processus de conquête coloniale et la naissance d’une nouvelle catégorie mentale : « la race ». Cette catégorie génèrerait de nouvelles identités sociales (« indiens », « noirs », « blancs », etc.) et serait la trame des relations coloniales de pouvoir. Selon Anibal Quijano, la colonialité du pouvoir en Amérique du sud se fonde, à l’origine, sur quatre piliers : l’exploitation de la force de travail (1), la domination ethno-raciale (2), la domination masculine (3) et l’imposition d’une orientation culturelle eurocentriste (4). Les hiérarchies qui émergent de ces quatre piliers de la colonialité (tout en les justifiant) – racisme, classe sociale, patriarcat, occidentalocentrisme - s’enchevêtrent pour former un système monde moderne et capitaliste[4]. C’est parce qu’elles sont intériorisées et transmises que ces hiérarchies participeraient toujours aujourd’hui à la construction des rapports sociaux, des façons de percevoir et d’habiter le monde. Ainsi, la colonialité ne se serait pas achevée avec les mouvements de libération et la décolonisation.

Colonialité, capitalisme et universalisme abstrait

La colonialité, pour ses dénonciateurs, est un pendant négatif de la modernité et plus particulièrement du capitalisme (1) et d’un universalisme abstrait (2). L’avènement du capitalisme (1) serait indissociable de la colonialité. En effet, le capitalisme se serait développé en Europe grâce à l’esclavage, le commerce triangulaire, le colonialisme, l’accaparement des richesses naturelles. Les études décoloniales dénoncent ainsi la colonialité de notre modèle économique et sociétal dominant. Si le capitalisme s’est d’abord appuyé, pour fonctionner, sur le « racisme » et plus précisément sur la « racialisation » du travail, il organise un système de domination multiple (cf. hiérarchies précédemment citées) reposant, dans le contexte sud-américain, sur « l’homme / européen / capitaliste / militaire / patriarcal / blanc / hétérosexuel / masculin [qui] arrive aux Amériques » (Grosfoguel).
Ce système de domination est pourtant en contradiction avec l’émancipation individuelle que le capitalisme promet.
La colonialité serait aussi une conséquence logique de l’universalisme abstrait (2) : c’est parce qu’une pensée particulière (européenne) a pour dessein de s’appliquer au monde que des connaissances, considérées comme particularistes, sont niées.

Une proposition décoloniale et pluriverselle


Ni universaliste (abstrait), ni relativiste ou communautariste, la proposition décoloniale est pluriverselle (Glissant Dussel). Ce pluriversel peut être défini comme « l’unité dans la diversité » (Dussel), « un universel riche de tous les particuliers » (Césaire), le «pluralisme dans l’universel » ou « compliquer l’universel » (Diagne). La pluriversalité reconnaît des invariants humains, des idéaux émancipateurs communs, mais les manières de les atteindre sont pluriels : il n’y a pas une seule voie. Compliquer l’universel reviendrait alors à favoriser l’enrichissement mutuel, la mise en commun et le vivre ensemble par « un dialogue transmoderne[5], critique, épistémiquement divers et, par conséquent, décolonial » (Grosfoguel). En ce sens, un dialogue entre les communautés est impératif pour ne pas sombrer dans un communautarisme ni dissoudre les particularités dans un universalisme abstrait, dont les deux mèneraient à la guerre de tou·te·s contre tou·te·s.

Comme le montrent les noms cités ci-dessus, la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux (2018) explique que : « depuis les années 2010, elle [la proposition décoloniale et pluriverselle] circule de Johannesburg à Dakar en passant par New York, Paris ou Berlin. Reprise par des intellectuels et des artistes africains ou afro-descendants qui font le lien entre les travaux des Africains et ceux des Latino-Américains, l’idée de « décolonisation épistémique » restitue dans leur contexte les savoirs occidentaux et appelle à revaloriser les pensées des mondes subalternisés ». La question de la décolonialité ne se pose néanmoins pas de la même façon dans les différents endroits du monde, du fait de contextes qui leur sont propres.

L’eccap et les études décoloniales


Comme toute théorie, qui plus est quand elle a un écho important et des traductions multiples dans la société civile mondiale, la décolonialité n’est pas exempte de critiques[6]. Comme la revue Africultures le mentionne, le concept de colonialité du pouvoir, issu des études décoloniales, n’est pas une grille de lecture unique pour comprendre notre monde et les relations de domination qui s’y tiennent. Mais, il nous semble qu’il est bien une de ses nombreuses clés d’analyse.
D’ailleurs, le rôle de l’eccap ne serait-il pas, en accord avec le sociologue (européen) et penseur de la décolonialité Boaventura de Sousa Santos, de contribuer à (1) « divulguer la diversité et la multiplicité des pratiques sociales et de leur conférer du crédit, par opposition à la crédibilité exclusive des pratiques hégémoniques » (sociologie des absences) (2) à rendre visible « les potentiels émancipateurs d’une grande diversité de pratiques alternatives qui naissent dans un système à dominante capitaliste» (sociologie des émergences) (Santos, 2016, p. 265) ?
Comme le rappelle Jean-Louis Laville, ces initiatives portent « des logiques de réciprocité, d’égalité et de solidarité » et combattent « l’hégémonie capitaliste » (Laville), et sont, nécessaires à un changement de cap. L’eccap pourrait donc être dans son rôle en les mettant davantage en évidence.
Ainsi, la décolonialité (concept sud-américain) n’est pas un rejet de l’occident ni « un repaire d’islamo-gauchistes » mais une invitation à construire un universalisme et une communauté humaine plus ouverts au monde : un changement de cap là aussi nécessaire.

Poursuites
La question décoloniale est vaste (écologie, féminisme, démocratie…), nous proposons de produire et mettre en ligne des contenus sur le sujet les prochains mois, mais aussi de revenir sur les critiques qui lui sont faites.
En attendant, pour en savoir plus : Africultures. Décentrer Déconstruire Décoloniser, 2019. http://africultures.com/combat-dafricultures-continue/.
Diagne, Souleymane Bachir, et Amselle, Jean-Loup. En quête d’Afrique(s) - Universalisme et pensée décoloniale. Albin Michel., 2018. Þ Débat vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=XJZf6DnO3fc&feature=youtu.be.
Dussel, Enrique. « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques ». Cahiers des Amériques latines, no 62 (31 décembre 2009): 111‑27. https://doi.org/10.4000/cal.1619.
Glissant, Édouard. Traité du tout-monde. Paris: Gallimard, 1997.
Grosfoguel, Ramón. « Les implications des altérités épistémiques dans la redefinition du capitalisme global : Transmodernité, pensée frontalière et colonialité globale ». Multitudes 26, no 3 (2006): 51. Disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-51.htm
Grosfoguel, Ramón. « Vers une décolonisation des uni-versalismes occidentaux : le “pluri-versalisme décoloniale” d’Aimé Césaire aux zapatistes ». In Ruptures postcoloniales: les nouveaux visages de la société française, par Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Achille Mbembe, et Françoise Vergès, 119‑37. Cahiers libres. Paris: Découverte, 2010.
Kodjo-Grandvaux, Séverine. Philosophies africaines. Collection « La philosophie en toutes lettres ». Paris: Présence Africaine Éd, 2013.
« « Racisé », « racisme d’Etat », « décolonial », « privilège blanc » : les mots neufs de l’antiracisme ». Le Monde.fr, 26 juin 2020. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/26/racise-racisme-d-etat-decolonial-privilege-blanc-les-mots-neufs-de-l-antiracisme_6044230_3232.html.
Laville, Jean-Louis. Préface. In Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science, par Boaventura de Sousa Santos. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.
Paroles D’Honneur. « Faut-il en finir avec l’universalisme ? » Le Débat Norman Ajari/Etienne Balibar, 2017. https://www.youtube.com/watch?v=CINoTYzwBNg&feature=youtu.be.
Pereira, Irène. « L’anarchisme face au paradigme de la colonisation ». Grand Angle, 6 mai 2018. http://www.grand-angle-libertaire.net/lanarchisme-face-au-paradigme-de-la-colonisation/.
Quijano, Aníbal. « Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine ». Multitudes, 1994. http://www.multitudes.net/Colonialite-du-pouvoir-et/.
Santos, Boaventura de Sousa. Epistémologies du Sud: Mouvements citoyens et polémique sur la science. Paris: Desclée De Brouwer, 2016.

Notes

[1] Interview disponible ici : https://www.europe1.fr/politique/ce-quon-appelle-lislamo-gauchisme-fait-des-ravages-denonce-jean-michel-blanquer-4000366
[2] Manifeste disponible ici : https://manifestedes90.wixsite.com/monsite
[3] Dont « Pour un savoir critique et émancipateur » disponible ici : https://savoiremancipateur.wordpress.com/
[4] Les penseurs de la décolonialité empruntent ici le terme « système-monde » à Immanuel Wallerstein (1974 – 1989).
[5] Transmoderne (Dussel) : qui n’est pas simplement « universel » ni « postmoderne ».
[6] Exemple de critiques : (a) la domination masculine ou le rejet de l'étranger par exemple sont nés avant le développement du capitalisme, (b) on ne peut pas « tout » expliciter par la colonialité, (c) les études décoloniales critiquent le racisme tout en utilisant le terme de « race » comme construit social, (4) un concept qui est situé dans un contexte sud-américain et donc non transposable...

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Café culturel et cantine associatifs (CCCA)

Auteur
  • Garlot Florine
Introduction synthétique Les cantines et cafés culturels associatifs membres du RECCCA1 sont des lieux dans lesquels on peut se retrouver pour discuter, boire un verre, parfois manger, et faire des activités ensemble. Ces lieux sont créés et gérés par des gens du quartier ou du village. Ils n’ont pas vocation à faire de l’argent. C’est la vie sociale qui est au cœur de leurs préoccupations. Ils s’inscrivent dans l'économie solidaire et l'éducation populaire.
Développement didactique Ce sont des espaces de partage, de coopération et de convivialité. Leur mission : promouvoir le lien social, favoriser la culture par et pour tous, faciliter le débat dans une ambiance chaleureuse et accueillante. Qu'ils se dénomment cafés associatifs, cantines solidaires, tiers-lieux ou espaces hybrides, leur approche est claire : l'activité commerciale et économique n'est qu'un moyen, et pas un but (charte du réseau). En effet, ce sont des associations qui ont des activités marchandes : vente de boissons, restauration, épicerie, etc. Elles sont à but non lucratif puisque les excédents monétaires ne sont pas partagés entre les membres. Ces activités marchandes participent à l’économie plurielle des lieux, avec la redistribution des institutions publiques (subventions, prêts de locaux et de matériels…) et les participations de ses membres (cotisations, bénévolat…). Cette économie est un moyen au service de finalités poursuivies par les CCCA : renforcement du vivre-ensemble, démocratie culturelle, convivialité, émancipation. Ce sont avant tout des lieux de cultures régis par les principes de l’éducation populaire (on apprend en faisant ensemble) et animés démocratiquement localement. On peut s’y distraire en famille, créer du lien social avec les habitants du territoire, militer pour un autre monde, débattre et expérimenter, etc. Ce sont des tiers-lieux1 où les logiques domestiques, politiques et économiques s’entremêlent. Autrement dit, des espaces publics de proximité. En cela, ils se différencient des « 1000 cafés » du groupe SOS qui suivent une logique commerciale centralisée et donc exogène, avec une finalité économique, comme le rapporte ce texte. Si les cafés et cantines associatifs ont en commun des principes, il n’y a pas un seul modèle type. En fonction des lieux, les activités sont hétérogènes : de la restauration sous diverses formes, du maraîchage, des jardins partagés, des épiceries, des cantines solidaires, des librairies de livres neufs ou d’occasions ou une bibliothèque, une salle pour le spectacle vivant, un espace de co-working, une salle de formation, un atelier d’auto-réparation d’électroménagers, certains se situeront avec un cinéma, d’autres une fabrique de territoire, d’autres des logements, une boulangerie artisanale, etc. Les modes de gestion aussi sont divers : par exemple, un comité d’animation ouvert ou plus classiquement un bureau et conseil d’administration. Ainsi que les thématiques : café-lecture pour la promotion de l’écrit, café-librairie, café-jeux, café-enfant, café-épicerie, café-langue, café citoyen, cantine solidaire, cantine culturelle, cantine et maraîchage, cantine-épicerie, etc. Cette pluralité s’explique par le fait que ces lieux émergent de mobilisations citoyennes au sein de territoires spécifiques, avec des cultures propres : ce ne sont ni des franchises ni des lieux gérés en dehors de leur territoire d’implantation. Pour toutes ces raisons, franchissez la porte d’une cantine ou café associatif près de chez vous, ils sont répertoriés sur une carte ici !
Bibliographie • Allez sur le site du RECCCA (c'est le groupe qui réunit tous ces cafés et cantines) pour voir les initiatives existantes. • Lisez le magazine Transrural initiatives, numéro 495 • Lisez l'article « Opération “1000 cafés” : 1000 fois non ! » qui explique les différences avec d'autres types de lieux
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13/09/2020

Changement de cap et effondrement

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Je ne sais pas
« Encyclopédie du changement de cap » signifie bien que nous plaidons pour un changement fondamental d’orientation si l’on veut vraiment relever les défis énoncés dans notre avant-propos et notre Lettre n°1. Mais la notion d’effondrement donne une tonalité plus tragique au changement. C’est ce que l’on ressent en lisant le livre : « L’effondrement de l’empire humain ». Les auteurs des dix interviews[1] écrivent que « la réalité de grands bouleversements actuels et à venir s’est imposée dans nos esprits. Et pourtant, la classe politique et le monde économique continuent très majoritairement de s’en remettre aux dieux de la croissance, ignorant les limites physiques de notre planète et les lois naturelles qui garantissent la prospérité du vivant. Il y a urgence à comprendre ce qui se prépare ».

La pandémie de la Covid 19 met à mal le monde entier et donne un avant-goût de ce qui s’annonce. Depuis des décennies, les prévisions des scientifiques concernant le réchauffement climatique se sont avérées justes et de plus en plus précises, sans pour autant que l’on puisse prévoir des dates ni les enchaînements des évènements.
Impossible de se rassurer en pensant que nous savons ce dont il s’agit en observant les canicules actuelles. Jean Jouzel[2] nous dit « Nous sommes dans une trajectoire de réchauffement de 3% d’ici la fin du siècle même si l’Accord de Paris de 2015 est respecté…Les gens ne se rendent pas compte. Ils pensent que le réchauffement climatique correspond à ce qu’ils sont en train de vivre. Mais ce dont nous parlons, avec les + 3°C ou + 4°C, n’a absolument rien à voir avec la situation actuelle » (p.39). Une augmentation de 3°C pour l’ensemble de la terre entraînera des bouleversements sans commune mesure dans divers domaines : mouvements migratoires, effondrement de la biodiversité, fonte des glaciers et montée des océans, risques sanitaires venant du dégel du permafrost.

Les 10 personnes interviewées dans le livre sont d’accord pour penser que sans changement radical de nos modes de vie, de notre façon de produire, de consommer et d’habiter nous courons à la catastrophe.
Les responsables des interviews de 10 spécialistes écrivent : « De nos rencontres et nos échanges avec dix penseurs éclectiques aux perceptions variées émergent une véritable polyphonie de l’effondrement qui nous éclaire…Toutes et toutes ont su nous apporter matière à réflexion…Notre souhait est qu’il en soit de même pour vous ».
Yves Cochet dit ce qu’il entend par effondrement « j’entends un phénomène qui, en matière démographique, verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans…et dans tous les autres domaines de la vie individuelle et collective, l’ampleur du bouleversement serait du même ordre. En d’autres termes un effondrement comme jamais l’espèce humaine n’en a connu, jusqu’à être confrontée à sa disparition ». (p. 90). Il considère que la survie de l’espèce humaine est en jeu (p.93). Et selon lui, le seul combat qui vaille consiste à « minimiser le nombre de morts ». Selon lui certains de ses amis collapsologues se font des illusions quand ils pensent qu’en informant on va pouvoir mobiliser et éviter le pire. Et il en veut pour preuve que dans le passé, les mises en garde de plus en plus précises n’ont pas entraîné des décisions à la hauteur des défis à relever.
N.Hulot est de ceux qui se réservent une marge d’erreur et pensent que rien n’est inéluctable. Il explique pourquoi il n’exprime guère ses inquiétudes personnelles depuis sa démission du gouvernement, car « il est sonné… Et je suis sonné parce que j’ai vu les verrous. Je pourrais lister pendant une demi- heure tout ce qui empêche la société de passer à l’acte » (P.117).

A l’avenir, il y a bien sûr le risque de guerres, à propos par ex. de l’accès à l’eau, le risque que les gens s’entretuent pour accéder au nécessaire. Mais il y a aussi la conviction de certains que cela pourrait être une incitation à plus d’entraide et de bienveillance. C’est le cas de Pablo Servigne[3]. Quand on lui pose la question « Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui prennent conscience de la perspective de l’effondrement ? ». Il répond : « La clé c’est l’amour. Il y a un livre magnifique de Carolyn Baker qui s’intitule « Love in the Age of Ecological Apocalypse ». Sagesse et compassion, l’une avec l’autre ensemble…Et l’amour est le ciment de tout. Si nous le perdons, nous perdons tout ». Caroline Baker est une des 10 personnes interviewées. Elle nous dit : « Tout comme les empires ont colonisé des populations, nous avons été colonisés par la civilisation industrielle. Nous avons intériorisé l’avidité, le profit, la guerre. Nous devons travailler à nous décoloniser nous-mêmes et à devenir des êtres humains à part entière… nous devons essayer de nous soigner collectivement. Une grande partie de mon travail porte sur ce processus de reconstruction ».

L’eccap fait le pari qu’il est encore possible d’éviter le pire, mais le déni des menaces auquel on se heurte est redoutable. L’eccap pour sa modeste part s’efforcera de contribuer à suivre les conseils donnés par Arthur Keller « Créez des groupes de conversation, de réflexion et d’action là où vous vivez, organisez-vous collectivement, unissez-vous, rejoignez des collectifs, réseaux et mouvements s’il y en a » (p.71). Arthur Keller donne un conseil aux dirigeants politiques et économiques : « Plutôt que de vouloir tout décider, donnez aux gens les moyens de redevenir citoyens et de s’organiser, faites jouer l’intelligence collective… ».
Pour répondre à cet objectif d’éducation populaire, l’espace numérique qu’est l’eccap doit pouvoir s’adosser à des espaces physiques d’échanges, de débats et d’actions collectives (en particulier, les cafés associatifs). De cette manière, les connaissances majoritairement universitaires collectées par l’eccap pourront être mises en débats, expérimentées et donc alimentées par des citoyens déjà militants ou non. Ici, le parti pris est que c’est par la participation citoyenne que tout un chacun peut développer sa capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Cette collaboration entre l’eccap et des cafés associatifs s’effectuent dans un contexte où ces derniers tentent de formaliser les connaissances partagées dans ou hors leurs murs[ [4] De façon à articuler ces espaces (numériques et physiques) en vue d’une éducation civique, Florine Garlot, chercheuse en sciences de l’information et de la communication dans le milieu associatif, conduira à partir d’octobre une recherche-action collective visant à proposer des méthodologies et outils.




Notes

[1] Manon Commaret et Pierrot Pantel. L’effondrement de l’empire humain. Ed. Rue de l’échiquier. 2020.
[2] Jean Jouzel a été Vice-président scientifique du groupe d’experts intergouvernemental su l’évolution du climat (Giec) de 2002 à 2015 avec lequel il obtient le prix Nobel de la paix en 2007, il est le principal auteur des 2ème et 3ème rapports.
[3] P.Servigne dit notamment qu’il s’interroge sur la question du féminin et nous avons reproduit ses réflexions dans la rubrique féminisme de l’eccap.
[4] Exemple du café associatif grin et de ses podcasts : https://legrin.fr/nos-podcast.

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15/10/2020

De nouvelles pistes pour l'eccap

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Dans la lettre 34, nous rappelions l’enjeu pour l’espace numérique – principalement académique - qu’est l’eccap de s’adosser à des espaces physiques de débats et d’actions collectives – tels que les cafés associatifs - , afin de répondre à un objectif commun d’éducation populaire. Dans cette lettre 37, après un rapide point de situation de l’encyclopédie, nous vous présentons l’espace physique – le Grin - avec lequel une coopération se construit.
Cette coopération se matérialise par un premier appel à participation des lecteurs et lectrices de l’eccap autour de la thématique « changement de cap et travail ».

Point de situation de l’eccap : comment contribuer à une prise de conscience collective ?

Destruction du monde naturel, humanité augmentée, extinction du politique, marchandisation de la société, société de surveillance sont autant de constats, développés dans la toute première lettre de l’eccap, qui ont amené à la création de l’encyclopédie. L’eccap fait le pari qu’un sursaut citoyen d’ampleur permettrait d’éviter le pire. Pour cela, elle se veut outil de formation et d’information citoyenne. Ainsi, depuis 2017, une centaine de contributions (articles et lettres) permettent d’identifier des dérives de nos pratiques et de rechercher différents chemins pour un autre cap.
De la matière, précieuse, est construite. Elle est rendue visible par le site Internet de l’eccap et par sa lettre bimensuelle. Cette première étape, nécessaire, ne suffit pas à une prise de conscience collective. En effet, la mise à disposition de contenus ne signifie ni accessibilité – dans la profusion d’informations – ni formation. De plus, ces contenus ne sont pas débattus, ni en dehors de l’eccap ni entre les contributeur∙rices[1]. Or, il nous semble que c’est par la participation que les citoyen∙nes se sentant concerné∙es par un sujet peuvent développer leur capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Autrement dit, l’eccap, en cohérence avec son projet social, pourrait nourrir les débats et l’action collective dans les espaces publics de proximité de la société civile et en retour s’enrichir des réflexions citoyennes. C’est dans cette optique que nous proposons d’expérimenter une collaboration avec un premier espace physique : le café associatif « Grin ».

Une coopération avec un espace physique : le Grin

Le Grin est le nom que l’on donne au Mali à ces groupes de personnes qui se plaisent à défaire et refaire le monde autour du thé. Le Grin[2] à Clermont‑Ferrand est un espace public de proximité : un espace de causeries construit autour des trois thés du Grin traditionnel. Le premier, amer, symbolise l’étonnement vis-à-vis des opinions et connaissances que l’on a adoptées le deuxième, fort, la construction de savoirs à partir de l’expérience collective le troisième, sucré, l’ouverture à la multiplicité des façons de penser de tout un chacun. Le Grin se veut aussi grain de sable : il ne s’agit pas de se complaire dans des certitudes mais de les mettre en débat. Avant d’être un espace physique, le Grin est un idéal en travail : il s’agit de créer et partager des savoirs et des visions du monde pour avancer ensemble.
Le Grin s’appuie sur ces trois thés pour explorer avec son public, pendant un trimestre, une question de société par le prisme de plusieurs mondes - sciences, sports, arts, spiritualités etc. - et de plusieurs sens - les sensations (les cinq sens ou le corps), les significations (la raison), la sensibilité (l’émotion). Jusqu’à la fin du mois de décembre, c’est la thématique du travail qui est abordée, intitulée « Bosser Bosser » : défaire et refaire le mot travail, faut-il travailler pour avoir un revenu, le travail intérieur, le travail de création…. sont autant de façons pour le Grin d’appréhender la thématique.
Nous proposons plus spécifiquement aux ancien∙nes et futur∙es contributeurs et contributrices de l’eccap de se pencher sur la thématique « changement de cap et travail » : écriture d’un article, témoignage, propositions musicales, illustrations graphiques, participation à un podcast (via un entretien téléphonique avec un membre du Grin), participation à une causerie au Grin etc.… votre participation alimentera la rubrique « travail »[3] de l’eccap, voire ses débats, et sera confrontée aux publics du café associatif « Grin ».
Voici donc une première proposition très concrète permettant, en accord avec le projet social de l’eccap, de diversifier les formats des contributions et de favoriser l’intelligence collective autour du changement de cap, sur une thématique – le travail - en cours d’exploration dans un espace public de proximité – le Grin.

Notes

[1] Un débat sur la convention citoyenne est né cet été (2020). Il est visible en ligne ici.
[2] Le Grin est initialement porté par l’association franco-malienne Kodon. Le Grin a plusieurs activités en son sein : librairie et bibliothèque des Afriques, café et production de jus, média (causeries et podcasts). Plus d’informations sur le site du Grin.
[3] La rubrique travail de l’eccap compte à ce jour les articles suivants :Au-delà de l’emploi, quelles activités ? par Guy Roustang
Le travail, instrument de domination, par Guillaume Borel
La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ? par Maurice Merchier

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01/06/2021

Eccap et Economie sociale et solidaire

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
Une rencontre a eu lieu à Clermont-Ferrand les 21 et 22 mai 2021 à l’invitation du Réseau Interuniversitaire de l’Economie Sociale et Solidaire (RIUESS) qui a permis de présenter l’encyclopédie du changement de cap à des acteurs et chercheurs de l’Economie Sociale et Solidaire. Cette rencontre présentait deux nouveautés pour l’Eccap.

1) Jusqu’à présent l’Eccap s’est développée à partir de contacts individuels avec des personnes susceptibles d’être intéressées personnellement soit à consulter ou à contribuer. A Clermont-Ferrand il s’agissait de savoir si l’Eccap pouvait intéresser le groupe des militants de l’Economie sociale et solidaire. Opération réussie semble-t-il, puisqu’il a été décidé que la lettre de l’Eccap serait transmise à la gestionnaire du site http://socioeco.org/index_fr.html‌ et qu’une information sur l’Eccap serait faite dans la prochaine newsletter du RIPESS EU (https://ripess.eu/en/news/newsletters/?email_id=123). Le Réseau Intercontinental de Promotion de l’Economie Sociale et Solidaire est un réseau de réseaux à l’échelle intercontinentale dont le RIPESS Europe est le représentant européen. C’est une première étape dans l’espoir que l’Eccap réunisse à l’avenir les réseaux favorables à un changement de cap.
2) Jusqu’à présent également ce sont des individus qui, grâce à l’outil numérique, prennent connaissance des lettres et des différents articles de l’eccap. Alors qu’à Clermont-Ferrand, à l’invitation du café associatif et culturel « Le Grin », une vingtaine de personnes ont discuté et échangé collectivement sur la situation de l’Eccap et de son avenir. C’est un premier pas dans le sens d’une appropriation collective de l’Eccap.[1]


La discussion collective au Grin a permis de poser quelques questions à propos de l’avenir de l’eccap et de faire des suggestions.

- Questionner le positionnement et les usages de l’Eccap concernant le numérique.
- Tenir compte des expériences passées de même type et collaborer, sinon cela risque d’être un projet de plus.
- L’horizon, l’idéal, l’utopie de l’Eccap mériteraient d’être précisés.
- A propos de la technique, éviter le débat stérile entre technophiles et technophobes.
- A propos de la spiritualité, il y aurait danger à oublier son caractère intime et personnel.
- Plutôt que de parler d’éducation civique, qui évoque la verticalité des sachants vers les ignorants, parler d’éducation populaire en partant de l’expérience des personnes concernées, comme le fait ATD ¼ Monde. Éviter l’entre-soi des intellectuels et militants.
- Pour favoriser les contributions à l’Eccap et l’accessibilité des contenus, il faut varier les moyens de diffusion : expression écrite académique, poétique, sons, etc.

La nécessité de créer une association semble s’imposer. Cela suppose de demander l’avis des personnes qui dès le début ont appuyé la création de l’Eccap et qui ont contribué à son développement. Faut-il envisager un comité de rédaction dont les prérogatives devraient être précisées ?

Parmi les présents à Clermont-Ferrand plusieurs se sont proposés pour écrire des articles.


Florine Garlot, Guy Roustang







Notes

[1] Dans l’excellent petit livre « Quel monde associatif demain ? » paru en avril 2021, le chapitre « Les communs numériques : coopérer par l’information » analyse les bienfaits et les limites de l’usage du numérique.
Dans ce petit livre il y a un article qui devrait intéresser les militants de l’ESS présents à Clermont-Ferrand. Il commence ainsi : « Pendant le XXème siècle, les débats se sont focalisés sur le dualisme marché-Etat. Ce raisonnement binaire commence à s’épuiser. Les communs tout autant que l’économie sociale et solidaire (E.S.S.) stimulent le débat en visibilisant un troisième pôle constitué à partir de la société elle-même »;
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16/05/2021

Projet pour une présentation de l’eccap au Réseau interuniversitaire de l’économie sociale et solidaire (RIUESS)

  • Roustang Guy
  • Garlot Florine
  • Potier Elwis
Politiser la technique et nos pratiques
L’encyclopédie du changement de cap[1] rassemble déjà des contributions qui donnent une orientation et suscitent de la part de nos abonnés un certain intérêt.
Mais le chemin à parcourir reste considérable si l’on ambitionne d’être incontournable[2] :
- pour tous ceux qui sont conscients qu’un changement radical d’orientation s’impose aujourd’hui avec urgence.
- pour tous ceux qu’il faut convaincre de l’impérieuse nécessité d’un changement de cap et qui cherchent un nouvel horizon
- pour clarifier les défis à relever et inciter chacun et tous à agir en s’appuyant sur tout ce qui se cherche modestement en vue d’une toute autre orientation.

Les dangers qui nous menacent sont immenses et exigent un changement de cap.
- Celui du réchauffement climatique est le plus évident, car il faut croire les scientifiques qui nous disent que si nous ne changeons pas radicalement d’orientation dans les dix ans qui viennent, nous serons victimes de bouleversements incontrôlables. Il y a bien une certaine prise de conscience des risques encourus mais les politiques mises en œuvre restent dérisoires.
- Les démocraties sont fragiles. Alors que nous aurions grand besoin d’ouvrir des débats sur d’innombrables sujets, du local à l’international, pour faire appel à l’intelligence collective[3] et discuter des changements qui s’imposent, alors même que les médias sont trop dépendants des milliardaires pour nous y aider. Il s’en est fallu de peu que la démocratie américaine ne sombre dans le trumpisme et, en France, nous avons du mal à échapper à l’affrontement entre le courant néo-libéral porté par E. Macron et le repli national de Mme Le Pen. Le risque est grand de voir les démocraties incapables d’affronter les défis à relever alors que les régimes autoritaires dominent déjà en Chine, en Russie et dans bien d’autres pays.
- En 20 ans, les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont devenues les 5 premières firmes mondiales en termes de capitalisation boursière [4]. Ces géants n’ont pas d’autre finalité que la puissance financière. Comme le dit Thomas Gomart : « la technologie ne pense pas, elle façonne » [5]. Ces géants du numérique, qui rivalisent de pouvoir avec les Etats, façonnent en effet nos modes de vie. Ils sont souvent un passage obligé quand nous avons besoin de nous informer, d’entrer en relation avec d’autres, de procéder à un achat. Ils contrôlent le travail d’un nombre croissant de travailleurs[6].
Il y aurait trente-six autres possibilités d’exprimer en quoi un changement de cap s’impose ou de préciser les défis que nous avons à relever (effondrement de la diversité biologique, risque de nouvelles pandémies, d’une humanité augmentée[7], etc.). Mais il convient surtout de préciser nos orientations pour préparer l’avenir, rassembler davantage de contributeurs pour couvrir davantage de sujets, multiplier le nombre d’abonnés et favoriser la consultation fréquente de l’eccap.fr.

Pour caractériser nos orientations, nous choisissons de citer longuement un texte de R. Debray de 1989 : « Libéralisme et marxisme ont communié pendant un siècle dans le même présupposé, à savoir que dans la hiérarchie des choses sérieuses, l’économie occupe la première place, avant la politique, suivie elle-même par la culture (ouvrage de dames et de gentils impresarii). Le jour n’est pas loin où l’on s’apercevra, dans notre monde post-industriel, que l’ordre des préséances et des préoccupations devrait se lire en sens inverse. Que la culture est première par rapport à la politique, elle-même plus importante que l’économie. Les groupes humains veulent d’abord être eux-mêmes - parler leur langue, pratiquer leurs croyances, nourrir leur mémoire dans un milieu de vie préservé. Ils veulent pouvoir participer à la chose publique, en citoyens responsables d’eux-mêmes. Et enfin produire suffisamment et distribuer équitablement »[8].
Changer de cap, c’est considérer « que la culture est première par rapport à la politique, elle-même plus importante que l’économie ». Ce terme de culture(s) doit s’entendre au pluriel et ne se limite évidemment pas en l’occurrence à l’acception limitée du domaine des arts et des lettres.
Les longues citations, ou allusions, que nous faisons d’articles déjà parus ou de réseaux existants, manifestent combien nous sommes convaincus que l’avenir de l’eccap dépend de sa capacité à rassembler, à favoriser l’interconnaissance et le débat entre tout ce qui se cherche pour un changement de cap.
1) ;Le culturel

Dans la rubrique « Culture » de l’eccap, nous reprenions l’éditorial de la revue Projet sur la culture : « Souhaite-t-on vraiment la participation de toutes et de tous à la vie culturelle ? Celle-ci, en un sens, recèle un véritable pouvoir de subversion. Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde en 1957, en était convaincu ». « La culture est ce bien fou qui permet d’exister aux yeux des autres et de les faire exister en nous. Lire Molière ou participer à un atelier d’écriture, apprivoiser la langue, traduire d’une langue à l’autre, c’est aussi se doter d’outils pour mieux organiser sa pensée, pour comprendre le monde dans lequel on vit, pour défendre ses idées et ses droits… Ce qui se joue à travers les droits culturels, c’est le droit de chacune et de chacun de prendre place individuellement et collectivement comme acteur de la cité ».

Le culturel est donc premier en ce qu’il fait exister la différence et l’altérité entre les humains dans une même société mais encore faut-il reconnaître le droit à la diversité culturelle et préserver « les fleurs fragiles de la différence » (C. Lévi-Strauss). Aujourd’hui, il est fait peu de cas du ministère de la culture, rêvons un moment à ce que pourrait signifier la centralité d’un ministère de la culture qui prendrait la place actuelle du ministère de l’économie et des finances [9]? Il lui faudrait dialoguer avec tous les autres ministères pour qu’ils contribuent à la qualité du vivre ensemble, à la capacité pour chacun d’être un citoyen actif, apte au dialogue pour décider en commun, que ce soit dans l’habitat, l’emploi, l’éducation, le sport… autrement dit participer à l’organisation de la cité et de la vie quotidienne, y compris en choisissant ceux qui ont la charge du pouvoir politique. Ce ministère aurait à s’interroger sur les relations avec les autres nations, à propos aussi bien des ventes d’armes, que du type d’échanges commerciaux. Pour mettre en cause, par exemple, les importations de soja pour nourrir le bétail dans nos exploitations agro-industrielles, ce qui favorise le déboisement au Brésil et en Indonésie notamment.

L’une des questions à affronter est celle du temps libéré, grâce à une remarquable progression de la productivité du travail avec le progrès technique.

Une remarque préalable : si nous mettons en avant aujourd’hui cette question, cela ne signifie pas pour autant que nous oublions dans l’eccap d’autres questions tout aussi importantes. Par exemple :

- De quoi avons-nous réellement besoin ?[10]
- Comment améliorer la qualité de vie pour tous et la qualité du travail pour chacun ?
- Comment reconnaître à leur juste place les métiers du soin et plus largement du « prendre soin » (care), au centre du tertiaire ?

Les anciens considéraient qu’avoir des esclaves permettaient d’être libérés des tâches imposées par les nécessités du quotidien pour se consacrer à la vie de la cité, à l’action avec les autres ou au loisir (l’otium pour les latins ou la skolé pour les grecs). Mais ne nous y trompons pas, il n’y a aucune tonalité de frivolité dans ce loisir, il faut s’y préparer.[11]Selon H. Arendt, Marx considérait qu’il faudrait que le travail soit aboli pour que le domaine de la liberté supplante le domaine de la nécessité, car la liberté ne commence que lorsque cesse le travail déterminé par le besoin. Et elle écrit : « Le modèle de cette espérance chez Marx était sans aucun doute l’Athènes de Périclès qui dans l’avenir, grâce à la productivité immensément accrue du travail humain n’aurait pas besoin d’esclaves et deviendrait réalité pour tous les hommes ». C’est ce même espoir qu’exprime, Charles Péguy, en 1898, dans Marcel, de la cité harmonieuse, lorsqu’il considère qu’une fois assurés les besoins corporels de la cité par le travail contraint, le travail à faire en art, en science et en philosophie est infini. On pourrait ajouter que le travail de solidarité entre les groupes et les générations, pour prendre soin des autres et de la nature, est également infini.

Et en 1930, Keynes dans une lettre à ses petits-enfants avait bien vu la difficulté que nous aurions à ne plus faire de l’emploi, du travail salarié le centre de notre vie. En 1930, Il considérait qu’un siècle plus tard, (nous n’en sommes pas loin) grâce au progrès technique et à la productivité du travail, il suffirait de 3 heures par jour ou de 15 h. par semaine pour satisfaire nos besoins essentiels. Mais, écrivait-il, « la lutte pour sa subsistance a toujours été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine… nos impulsions et nos instincts les plus profonds se trouvent tournés vers la solution des problèmes économiques ». Si bien que « l’homme moyen devra se débarrasser en quelques décades de ce qui lui fut inculqué au cours de générations multiples... Ne faut-il pas s’attendre alors à une dépression nerveuse collective ? »

H. Arendt était pessimiste, en écrivant en 1961 dans Condition de l’homme moderne : « C’est une société de travailleurs que l’on va libérer des chaînes du travail et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté ».

Ce que disait André Henry, ministre éphémère du temps libre en 1981, n’a toujours pas été entendu :« Si la révolution technologique n’est pas compensée par une volonté politique volontariste, déterminée, puissante et à long terme, touchant au temps libéré… alors nos sociétés démocratiques s’affaibliront, et les exclus – jeunes et anciens – pourraient bien n’avoir d’autre recours que dans la violence ou dans les thèses d’extrême droite avec leur cortège de racisme et d’antisémitisme ».

Aujourd’hui, nous avons laissé les plus grandes multinationales occuper le « marché de l’attention ». Changer de cap voudrait dire aller à l’encontre de ce constat désabusé :« La société numérique rassemble un peuple de drogués hypnotisés par l’écran ».[12] Et le « marché de l’attention » va de pair avec la tendance à ne rechercher dans les écrans que ce qui va conforter nos opinions.

D’où l’importance de la question soulevée par Paul Ricoeur qui interroge notre conception de la laïcité : « On ne peut se contenter de faire abstraction des convictions, ne serait-ce que pour alimenter le débat public sur les grands choix de société. » (Voir à ce propos les articles de l’eccap sur « être en Yoga », sur la méditation, sur l’intérêt qu’il y aurait à enseigner les religions dans l’Education Nationale en suivant les propositions de R. Debray[13]).

2) La politique

L’eccap n’a aucune prétention à créer un nouvel « isme », (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme, convivialisme…) ou à décrire une utopie, elle est simple appel à cheminer ensemble dans la bonne direction.
L’eccap n’a aucune prétention non plus à participer à la recherche du pouvoir politique, elle se situe au niveau de l’éducation civique.

Les différentes formes deDémocratie. La Convention Citoyenne sur le Climat (CCC) a suscité un immense intérêt. Elle a amené Gaël Giraud à déclarer : « La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans. »[14]
Bien avant le lancement de cette CCC, l’eccap avait rendu compte en février 2017[15], du livre de J. Testart (2015), L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? qui porte sur les conventions citoyennes et qui précise à quelles conditions elles doivent fonctionner : il expliquait comment des citoyens informés et qui dialoguent sont à même de modifier leurs points de vue et de prendre en compte l’intérêt général.
La démocratie représentative qui repose sur le choix de ceux que nous envoyons à la chambre des députés et au Sénat ne sera vivante qu’à condition d’être complétée par la démocratie participative qui peut prendre de multiples formes (comme nous en faisons déjà état au niveau communal dans des articles sur Saillans et Kingersheim). Et c’est dès l’école qu’il convient d’apprendre à tout un chacun de participer à la prise de décision. Le monde associatif dans sa diversité est aussi le gage d’une participation active à la vie de la cité.

La laïcité ou la politique libérée de la religion. Gaël Giraud explique dans la vidéo : « Après la privatisation du monde » vers la 35ème minute, comment le pape Grégoire 7 au 11ème siècle a prétendu que le pape était l’interprète de la volonté de Dieu pour organiser la cité. Alors même que Jésus avait dit au cours de son procès : mon royaume n’est pas de ce monde. La tendance cléricale, qui s’est imposée, explique la difficulté qu’a eu l’église catholique à admettre la laïcité[16]. Pour l’Islam, Ghaleb Bencheikh défend dans El Watan la position suivante : personne n’est habilité à interpréter la volonté de Dieu et c’est aux hommes de décider de l’organisation de la cité[17].
Le débat sur la laïcité a été permanent depuis la loi de 1905. Les responsables actuels de l’ECCAP rejoignent la position équilibrée défendue par l’Observatoire de la laïcité [18]

Les dangers de l’autonomie du système technique. J. Ellul écrivait en 1954 :« La technique ne supporte aucun jugement, n’accepte aucune limitation…Elle peut donc tout faire. Elle est vraiment autonome »[19]. La technique, ce ne sont pas seulement les machines mais la recherche dans tous les domaines de la méthode la plus efficace. La technique nous soumet à un processus de transformation sociale que nous ne maîtrisons pas. Daniel Cérézuelle écrit : « La technicisation du monde, tout comme le déploiement de la logique capitaliste, s’effectue hors de notre maîtrise…selon un processus qui a sa logique propre » [20]. Par exemple il n’y a jamais eu de débat pour savoir si l’agriculture industrielle était préférable à l’agriculture paysanne traditionnelle. Au nom de la recherche de l’efficacité maximale on a introduit au fur et à mesure sans en apprécier les multiples conséquences, toutes les techniq es concernant la mécanisation, les engrais, les pesticides qui font système et augmentent la productivité par homme au travail en entraînant une dévastation des sols (par les entrants chimiques et la mécanique lourde) l’empoisonnement des consommateurs, le ravage des paysages et la désertification des campagnes.
Eric Sadin en 2016, dans son livre La siliconisation du monde, se réclame d’Ellul et souligne qu’en son temps, il n’y avait pas encore la dépendance des scientifiques aux lobbies et aux puissances financières. Il souligne aussi le conflit des valeurs : « …ce sont les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix et introduisant […] le principe de responsabilité et le droit des sociétés à décider en commun de leur destin, que l’esprit de la Silicon Valley a détruits en l’espace d’une génération et à une vitesse exponentielle » [21]
Quand la Convention Citoyenne pour le Climat a demandé un moratoire sur l’introduction de la 5G, E. Macron s’est contenté d’ironiser comme si on lui demandait d’épouser le point de vue des amish ou de retourner à la bougie et à la lampe à huile.

Pas de progrès envisageable de la démocratie sans remédier à la coupure actuelle entre ceux qui se considèrent comme des élites et le reste de la population. Un tiers de la population diplômé est coupé des deux autres tiers. Gaël Giraud n’hésite pas à déclarer que le gouvernement actuel gouverne « pour une toute petite élite et, pour les autres, semble n’avoir rien d’autre à proposer que la violence et le mépris de classe »[22]. Selon l’Observatoire des inégalités, depuis les élections de 2017, il n’y a pour ainsi dire plus de représentants des milieux populaires au Parlement [23].
Argent et démocratie. On pourrait penser qu’en France le contrôle exercé sur les dépenses des candidats évite que l’argent joue un rôle important, mais il n’en est rien. Julia Cagé dans son livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard) montre que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Qui plus est, le rôle exercé par quelques milliardaires dans les media contribue à rendre plus difficile une information de la population sur les changements d’envergure qui s’imposent pour un véritable changement de cap[24].
L’évaluation des politiques publiques devrait faire l’objet d’un exercice permanent d’apprentissage collectif, de confrontation continue entre les décisions prises par les politiques et les administrations avec les résultats obtenus.[25]
3) L’économique

Pour les auteurs que nous avons cités précédemment (Ch. Péguy, Keynes, H. Arendt…), la priorité qu’ils voulaient donner à la culture par rapport à la politique et à l’économie relevait de choix philosophiques. Aujourd’hui, ce sont les menaces de destruction du système-terre qui impose un « tournant de civilisation » selon l’expression du texte « pour un retour sur terre » après le confinement rédigé par Dominique Bourg et quelques collaborateurs dont Pablo Servigne : « Nous devrons métamorphoser les modes de vie des pays les plus riches, dont le nôtre, tout simplement parce que les causes des destructions du système-Terre ne sont autres que nos niveaux de consommation de ressources énergétiques, minérales, halieutiques, de surfaces, d’eau, de biomasse, etc. Un seul exemple, les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent la moitié des gaz à effet de serre, alors que la moitié la plus pauvre de la population n’émet que 10 % de ces mêmes gaz ».
Alors que tout notre système économique continue d’être orienté par l’incitation à consommer toujours plus avec comme principale visée, l’augmentation du produit intérieur brut,[26] la prise en compte de notre rapport à la nature exigerait la sobriété[27]. Dans l’eccap, divers articles dénoncent les inégalités actuelles de revenus et plaident pour une réforme fiscale et la lutte contre les paradis fiscaux. Pour parvenir à décarboner l’économie mondiale et maintenir l’augmentation de la température de la terre autour de 2°C, il est impératif de ré-encastrer l’activité financière dans l’économique, et cette dernière dans le social.[28], ce qui va dans le sens du développement d’une économie sociale et solidaire. T. Lagoarde Segot qui avait écrit plusieurs articles dans l’eccap expose la nécessité de développer une nouvelle théorie écologique financière [29].
Parallèlement à la nécessité de remédier aux inégalités de revenu s’impose la nécessité de remédier aux inégalités dans l’empreinte écologique. Aussi l’eccap relaye l’appel des Assises du climat publié par Pierre Calame dans Ouest-France du 10 nov. 2020 : « Un changement radical de notre modèle de vie et de développement s’impose ». Instaurer une comptabilité matière/énergie et des quotas d’énergie/matière par individu serait aussi révolutionnaire que l’a été l’introduction de l’impôt sur les revenus[30].
Récemment, Hugues Sibille, président du Laboratoire de l’économie sociale et solidaire écrivait dans un échange entre convivialistes : « le limogeage d’Emmanuel Faber, patron humaniste, pour imposer l’axiome du capitalisme financier : un seul but, le résultat financier, une seule partie prenante, l’actionnaire auquel on sert son dividende, est une colossale défaite pour ceux qui tentent de faire évoluer l’entreprise de capitaux dans un sens progressiste » et il appelait « à une vision élargie des parties prenantes à la gouvernance des entreprises, au-delà des actionnaires et des salariés. Dans l’entreprise défendue par les convivialistes, les consommateurs, les représentants du territoire, les représentants des générations futures...devraient figurer dans la gouvernance ».
Jean-Benoit Zimmermann présente dans l’eccap son dernier livre « Les communs - Des jardins partagés à Wikipedia » Il écrit :« A l’heure de la mondialisation économique et financière…Le modèle de l’État-Providence… peine à remplir ses fonctions tant l’État, aspiré dans la spirale néo-libérale, se trouve incapable d’assumer pleinement ses fonctions ». Le commun représente une troisième voie hors de la dualité Etat /marché c’est un mode d’action collective gérée pour le bénéfice de tous et assurant un meilleur niveau de satisfaction individuelle. Pour J.-B. Zimmermann : « Que les communs soient un moteur de changement et de renouveau en profondeur de nos sociétés en ce début de XXIème siècle, cela ne fait aucun doute…La multiplication des communs de toute nature et leur implication dans des réseaux susceptibles de mailler nos sociétés toutes entières constitue l’émergence d’un contre-pouvoir citoyen susceptible de contrebalancer les excès d’un capitalisme mondial débridé et de poser les bases d’une nouvelle démocratie ».

4) Le changement de cap contre la neutralité de Wikipedia.

Léo Joubert, qui a fait une thèse très riche pour analyser l’évolution de Wikipedia et sa situation actuelle, veut bien nous conseiller. L’une des questions difficiles est la suivante : Comment réaliser une encyclopédie du changement de cap qui tournerait le dos à la neutralité affirmée haut et fort par Wikipedia ? Au cours d’un échange, Léo Joubert avait noté avec ironie que l’évolution de Wikipedia n’avait pas été tendre à l’égard des fondateurs de Wikipedia et des principes qu’ils défendaient. Ils avaient été mis de côté. Et en effet, une certaine neutralité d’apparence ne s’impose-t-elle pas logiquement dès lors que l’on ouvre à tout un chacun la possibilité d’intervenir ? N’est-elle pas consubstantielle à un « commun numérique de masse »? Donc, comment maintenir une certaine ligne éditoriale qui prône un changement de cap sans céder à une pseudo-neutralité et au repli sur soi ?

En interne, l’eccap se donne pour objectif de maintenir une ligne éditoriale qui prône un changement de cap sans sectarisme sur le fond et, sur la forme, dans le respect des positions des uns et des autres. Il faudra donc centrer les analyses sur les débats qui sont les plus fructueux.

En externe, l’eccap favorisera les échanges entre revues et réseaux qui sont favorables à ce changement de cap. Grâce au numérique, elle pourrait être un point de ralliement et d’échanges (sans du tout avoir la prétention d’unifier). L’eccap est aussi un lieu de débat car tous les objectifs visés par ce changement de cap ne sont pas compatibles, et des choix, des arbitrages, devront être faits des équilibres, des compromis, seront à trouver. L’eccap se donne aussi pour mission de les faire advenir démocratiquement. C’est dire qu’il y a du pain sur la planche.

5) L’eccap se veut outil de formation et d’information citoyenne.
Ainsi, depuis 2017, une centaine de contributions (articles et lettres) permettent d’identifier des dérives quant aux manières qu’ont les humain∙es d’être au monde et de rechercher différents chemins pour un autre cap. Ces contenus sont visibles sur le site Internet de l’eccap et dans la lettre bimensuelle. Cependant, cette première étape, bien que nécessaire, ne suffit pas. En effet, la mise à disposition de contenus ne signifie ni accessibilité – dans la profusion d’informations – ni formation. De plus, ces contenus ne sont pas (ou peu) débattus, ni en dehors de l’eccap ni entre les contributeur∙rices. Pourtant, il nous semble que c’est par la participation que les citoyen∙nes se sentant concerné∙es par un sujet peuvent développer leur capacité à former des jugements sur des problèmes publics (Dewey, 1927). Autrement dit, l’eccap, en cohérence avec son projet social, pourrait s’enrichir des réflexions et des pratiques citoyennes et en retour nourrir les débats et l’action collective dans les espaces publics de proximité de la société civile (comme les cafés associatifs).
• C’est dans cette optique que l’eccap se rapproche du Réseau des Cafés et Cantines Associatives Culturelles. Une première coopération a été mise en œuvre avec le café associatif le Grin, à Clermont-Ferrand, sur la thématique du Travail (cf. lettre 50). La rubrique travail s’est ainsi vu enrichie de nouveaux contenus mais aussi de formats moins « académiques » et plus sensibles (podcasts, poésie). Tout l’enjeu de cette démarche est de croiser des savoirs et des formes (sons, littératures, articles scientifiques, etc.) sur des thématiques qui pourraient nourrir des pistes pour un changement de cap.



[1] eccap.fr
[2] Comme l’est Wikipedia, pour tout un chacun qui cherche un renseignement.
[3] Voir l’article de Renaud Vignes « le monde d’après » dans l’eccap.fr
[4] Voir eccap Lettre n°5. Nouveau capitalisme et Europe
[5] T.Gomart. Guerres invisibles. Ed. Tallandier. 2021.
[6] Voir l’article dans AOC en avril 2021, qui s’appuie notamment sur le travail mené par Odile Chagny et Florian Forestier dans leur article « Contrebalancer les asymétries de pouvoir nées de la société numérique : vers un droit social de l’algorithme ? », à paraître dans le Cahier du CIEP.
[7] Voir art. de Maurice Merchier « Le transhumanisme : un homme augmenté, une humanité mutilée »
[8] Le Monde du 17 novembre 1989.
[9] Depuis J.Lang , nous avons connu onze ministres de la culture en 20 ans.
[10] C’était le titre d’un n° de l’été 2008, de la revue Mouvement des idées et des luttes. Thierry Paquot y faisait notamment mention des détracteurs de la société de consommation.
[11] Voir dans l’eccap l’article de G.R. « Au-delà de l’emploi quelles activités ? »
[12] Bruno Pattino. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Ed. Grasset, p.24.
[13] Dans la rubrique laïcité, voir l’article « Originalité de la laïcité française » selon R. Debray. Voir aussi l’article de G.Roustang, « Mystique et politique ».
[14] Interview de G. Giraud par D. Robert le 29 sept.2020. A noter cependant que l’eccap a tenu à faire partager les critiques formulées par Pierre Calame sur la méthode suivie pour organiser la CCC, voir la lettre 48.
[15] Dans la rubrique Démocratie, voir l’article Conventions citoyennes, recension du livre de J.Testart.
[16] Voir article de Marcel Bernos à la rubrique laïcité de l’eccap.fr
[17] Voir dans la rubrique laïcité son interview « Séparer le politique et le religieux » in El Watan que nous reproduisons dans l’eccap.
[18] Voir la tribune « Menaces sur l’observatoire de la laïcité » dans Le Monde du 8 avril 2021.
[19] J. Ellul. La technique ou l’enjeu du siècle. Paris 1954. Librairie A. Colin.
[20] Article in Futuribles n°429, 2019.
[21] E.Sadin. La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Paris, 2016, L’échapée.
[22] Voir la rubrique Elite de l’eccap.
[23] Mediapart présente un dossier très documenté intitulé « Un coup de bluff » à propos de la déclaration récente d’E. Macron (8 avril 2021) de supprimer l’ENA. A cette occasion la rédaction de Mediapart, en partageant l’analyse de Marc Bloch dans « L’étrange défaire », reprend un historique des origines de l’ENA et cite plusieurs livres dont celui de Mauduit, intitulé « La caste »
[24] Article de l’ECCAP « La démocratie et l’argent » selon Julia Cagé et l’article de G.Roustang « Information et démocratie, il y a urgence »
[25] Nous espérons bénéficier pour un ou plusieurs articles de l’expérience de Bernard Perret qui a été membre du Conseil National de l’évaluation. Voir son livre « L’évaluation des politiques publiques. Ed. La découverte,2001.
[26] Article de B.Perret : « De la critique du PIB aux nouveaux indicateurs de bien-être »
[27] Voir « Le choix des sobriétés » du Pacte civique, Ed. de l’atelier, 2021. Voir art. de M.Merchier « Conte de Noël : un monde sans publicité ».
[28] Article de Maurice Merchier : Finance et soutenabilité : de l’idéologie à l’utopie d'après Thomas Lagoarde- Segot et Bernard Paranque
[29] Voir son interview du 22 mars 2021 sur You Tube. Voir aussi le départ de G. Giraud à Washington pour créer un centre de recherche universitaire interdisciplinaire entre économie, sciences sociales, biologie etc.
[30] Cette proposition figure aussi dans « Propositions pour un retour sur terre » de D. Bourg et alii. Voir aussi « De la taxe carbone à la carte carbone : faire entrer le rationnement dans l’imaginaire collectif » par J.B.de Foucauld in « Le choix des sobriétés ». Pacte civique. Ed. de l’atelier 2021
Voir la fiche

06/02/2021

« Solidarité philanthropique » et « solidarité démocratique »

  • Garlot Florine
Alors même que le vocable solidarité a été introduit par Pierre Leroux (1840) en philosophie politique pour rompre avec la charité et la philanthropie, la confusion reste présente[1]. En effet, les représentations tout comme les pratiques de solidarité tendent à être réduites à un lien vertical reposant sur l’aide. Les deux racines latines du terme solidarité en sont pourtant bien éloignées. In solidum signifie «pour le tout», tandis que Solidus est ce qui est solide, massif, compact. En d’autres mots, la solidarité des éléments confère au tout sa solidité. Cela fait écho à des proverbes tels que «Un pour tous et tous pour un» ou encore «l’union fait la force». La solidarité est alors une relation de réciprocité où il est question «d’être et d’agir ensemble». Cette double vision de la solidarité, l’une plutôt réciprocitaire et l’autre plutôt caritative a été conceptualisée par le sociologue Jean-Louis Laville (Laville, 2010 Chanial, Laville, 2002) qui emploie les termes de solidarité philanthropique (1) et de solidarité démocratique (2). Ces deux formes modernes de solidarité «construites»[2], coexistent dès le début des mouvements associationnistes européens.

1- La solidarité philanthropique

La solidarité philanthropique se caractérise par un engagement volontaire de citoyen·nes, en vue de venir en aide à autrui. L’éthique de cette solidarité repose sur la conscience de la charge citoyennedes personnes « qui ont » vis-à-vis de celles « qui n’ont pas ». Elle est qualifiée d’individualiste et libérale (Freyss, 2004 Gotovitch, Morelli, 2003) puisqu’il s’agit de se préoccuper des conséquences des détresses sociales sur l’individu et non de ses causes sociétales. Autrement dit, les causes de cette détresse sont considérées comme étant individuelles, pour la résoudre il faut agir sur la personne qui en souffre. Elle résulte alors des individus qui n’ont pas su saisir les opportunités du système (Laville, 2010). Pour Jean Freyss (2004) et Jean-Louis Laville (2010), la solidarité philanthropique a accompagné le libéralisme puisqu’elle a permis de répondre aux failles du système sans le remettre en question : il ne s’agit pas de réduire les inégalités, mais de lutter contre la pauvreté.

Au-delà de l’absence de remise en cause de la société, puisque chacun est responsable de son sort, la solidarité réduite à une seule dimension philanthropique entretient des relations de domination. En effet, cette aide bienveillante, ce don citoyen porte «la menace d’un don sans réciprocité, ne permettant comme seul retour qu’une gratitude sans limites et créant une dette qui ne peut jamais être honorée par les bénéficiaires. Les liens de dépendance personnelle qu’elle favorise risquent d’enfermer les donataires dans leur situation d’infériorité» (Chanial, Laville, 2002, p. 12). Ainsi, le don sans contrepartie est humiliant pour celui qui le reçoit, c’est en tout cas le sens du propos de l’anthropologue Marcel Mauss : «le don non rendu rend inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. […]. La charité est encore blessante pour celui qui l’accepte, et tout effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche “aumônier”». De plus, si cette solidarité est construite et choisie, elle l’est principalement par les donateur·rices. Les donataires n’ont pas voix au chapitre.

La solidarité philanthropique a vocation à être réparatrice. Dans les faits, elle est aussi conservatrice et risque d’entretenir des relations de domination lorsque les rôles des donataires et des donateur·rices sont statiques. Quant à la solidarité démocratique, elle est davantage transformatrice.

2- La solidarité démocratique

La solidarité démocratique se caractérise par une action collective visant l’entraide mutuelle et des revendications communes : les inégalités, les injustices doivent être visibles dans l’espace public et des solutions doivent y être collectivement trouvées. Les personnes agissent donc ensemble et sont égales. L’éthique de la solidarité n’est plus déléguée aux classes dominantes - comme c’est le cas dans la solidarité philanthropique - mais est l’objet «d’une délibération et d’une négociation collective» (Laville, Cattani, 2008, p. 617). La solidarité démocratique repose sur deux piliers : la redistribution - les normes et prestations établies par l’État pour corriger les inégalités et la réciprocité - «le lien volontaire entre citoyens libres et égaux» (Laville, 2010, p. 90).

Le premier pilier, la redistribution, est tiré de la doctrine solidariste développé par Léon Bourgeois (1896) : chaque personne appartenant à la société est en dette vis-à-vis de celle-ci. Il ne s’agit plus d’un engagement vis-à-vis d’autrui, mais d’un engagement vis-à-vis de la collectivité, dont l’État assure le respect par l’obligation : l’impôt. Le solidarisme va à l’encontre de l’idéologie libérale selon laquelle l’État-providence (les services publics, le droit du travail) n’est qu’un obstacle, au nom de l’égalité, à la liberté d’entreprendre et à la croissance. Le solidarisme est aussi une réponse aux révoltes du 19e siècle montrant que la philanthropie ne suffit pas à résoudre le problème des inégalités et au contraire le prolonge. Si le politicien prône néanmoins le devoir d’assistance des plus favorisés envers les plus démunis, ce n’est pas par compassion, mais du fait d’une solidarité légale. « L’homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. […] L’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette » (Bourgeois, 1896). Cette approche fait écho à la communauté d’intérêts et aux intérêts collectifs sur lesquels la solidarité s’appuie, en opposition à la générosité.

Le deuxième pilier, la réciprocité, découle de l’associationnisme ouvrier. Elle relève donc de la société civile, plus précisément, de «l’auto-organisation et du mouvement social» (Laville, Cattani, 2008, p. 610). Ce mouvement transformateur vise à contrecarrer les effets de la misère engendrés par l’industrialisation et l’organisation du travail. Ce courant répond aux inégalités d’une tout autre manière que la charité-philanthropie : il vise plus à agir sur l’ordre établi qu’à corriger ses effets, il est porteur d’un questionnement politique de l’économie et il institue des rapports sociaux égalitaires (Laville, 2010). Il est ainsi éminemment politique et s’appuie sur une idéologie sociale et égalitaire. Sociale, parce que le traitement individuel de la misère par la charité-philanthropie est contesté, le mouvement associationniste ne voit plus en l’autre le pauvre, mais l’exploité. Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin. Alors que la pauvreté est un état de fait incombant à celui qui en souffre, l’exploitation est, au contraire, un processus impliquant une responsabilité dépassant l’individu, c’est le système sociétal qui est alors mis en cause. Égalitaire, parce qu’elle désigne un mouvement social autoorganisé regroupant des personnes égales en droit.

En résumé, la solidarité, telle que conceptualisée ici, est tantôt de l’ordre de la philanthropie et de la réparation, tantôt de l’ordre de la réciprocité et de la transformation. Ces deux formes ne s’excluent pas et peuvent être menées en complémentarité. Mais, quand l’ordre philanthropique prend le pas, focalisé sur l’urgence, il peut étouffer la conscience politique citoyenne tout comme le pouvoir d’agir. Ainsi, plutôt qu’un agir pour ou sur autrui, tout l’enjeu est de privilégier l’action collective, passant par un « agir avec » (se sentir concerné par les injustices subies par autrui) et surtout par un « agir ensemble » pour ce qu’on a de commun.

Florine Garlot,
Chercheuse et actrice en milieu associatif
Domaines de recherche : communication politique, solidarités (internationales), associations


Bibliographie indicative

BLAIS, Marie-Claude, 2007. La solidarité : histoire d’une idée. Paris : Gallimard. Bibliothèque des idées.

CHANIAL, Philippe et LAVILLE, Jean-Louis, 2002. L’économie solidaire : une question politique. In : Mouvements [en ligne]. 2002. Vol. no19, n° 1, p. 11‑20. [Consulté le 21 avril 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-11.html.

FREYSS, Jean, 2004. La solidarité internationale, une profession ? In : Revue Tiers Monde [en ligne]. 2004. n° 180, p. 735‑772. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RTM_180_0735.

GOTOVITCH, José et MORELLI, Anne, 2003. Les solidarités internationales : histoire et perspectives. Bruxelles : Labor. La noria.

LAVILLE, Jean-Louis et CATTANI, Antonio David, 2008. Dictionnaire de l’autre économie. Paris : Gallimard.

LAVILLE, Jean-Louis, 2010. Politique de l’association. Paris : Seuil. Economie humaine.



[1] C’est ce que montrent mes recherches sur les représentations sociales de la solidarité internationale (Garlot, 2020).
[2] Émile Durkheim (1893) avait identifié, quant à lui, deux formes de solidarité « héritées »et créatrices de lien social - la solidarité mécanique et la solidarité organique.

Notes


Voir la fiche

« Solidarité philanthropique » et « solidarité démocratique »

Auteur
  • Garlot Florine
Introduction synthétique
Alors même que le vocable solidarité a été introduit par Pierre Leroux (1840) en philosophie politique pour rompre avec la charité et la philanthropie, la confusion reste présente [1]. En effet, les représentations tout comme les pratiques de solidarité tendent à être réduites à un lien vertical reposant sur l’aide. Les deux racines latines du terme solidarité en sont pourtant bien éloignées. In solidum signifie «pour le tout», tandis que Solidus est ce qui est solide, massif, compact. En d’autres mots, la solidarité des éléments confère au tout sa solidité. Cela fait écho à des proverbes tels que «Un pour tous et tous pour un» ou encore «l’union fait la force». La solidarité est alors une relation de réciprocité où il est question «d’être et d’agir ensemble». Cette double vision de la solidarité, l’une plutôt réciprocitaire et l’autre plutôt caritative a été conceptualisée par le sociologue Jean-Louis Laville (Laville, 2010 Chanial, Laville, 2002) qui emploie les termes de solidarité philanthropique (1) et de solidarité démocratique (2). Ces deux formes modernes de solidarité «construites» [2], coexistent dès le début des mouvements associationnistes européens.

Développement didactique

1- La solidarité philanthropique

La solidarité philanthropique se caractérise par un engagement volontaire de citoyen·nes, en vue de venir en aide à autrui. L’éthique de cette solidarité repose sur la conscience de la charge citoyennedes personnes « qui ont » vis-à-vis de celles « qui n’ont pas ». Elle est qualifiée d’individualiste et libérale (Freyss, 2004 Gotovitch, Morelli, 2003) puisqu’il s’agit de se préoccuper des conséquences des détresses sociales sur l’individu et non de ses causes sociétales. Autrement dit, les causes de cette détresse sont considérées comme étant individuelles, pour la résoudre il faut agir sur la personne qui en souffre. Elle résulte alors des individus qui n’ont pas su saisir les opportunités du système (Laville, 2010). Pour Jean Freyss (2004) et Jean-Louis Laville (2010), la solidarité philanthropique a accompagné le libéralisme puisqu’elle a permis de répondre aux failles du système sans le remettre en question : il ne s’agit pas de réduire les inégalités, mais de lutter contre la pauvreté.

Au-delà de l’absence de remise en cause de la société, puisque chacun est responsable de son sort, la solidarité réduite à une seule dimension philanthropique entretient des relations de domination. En effet, cette aide bienveillante, ce don citoyen porte «la menace d’un don sans réciprocité, ne permettant comme seul retour qu’une gratitude sans limites et créant une dette qui ne peut jamais être honorée par les bénéficiaires. Les liens de dépendance personnelle qu’elle favorise risquent d’enfermer les donataires dans leur situation d’infériorité» (Chanial, Laville, 2002, p. 12). Ainsi, le don sans contrepartie est humiliant pour celui qui le reçoit, c’est en tout cas le sens du propos de l’anthropologue Marcel Mauss : «le don non rendu rend inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. […]. La charité est encore blessante pour celui qui l’accepte, et tout effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche “aumônier”». De plus, si cette solidarité est construite et choisie, elle l’est principalement par les donateur·rices. Les donataires n’ont pas voix au chapitre.

La solidarité philanthropique a vocation à être réparatrice. Dans les faits, elle est aussi conservatrice et risque d’entretenir des relations de domination lorsque les rôles des donataires et des donateur·rices sont statiques. Quant à la solidarité démocratique, elle est davantage transformatrice.

2- La solidarité démocratique

La solidarité démocratique se caractérise par une action collective visant l’entraide mutuelle et des revendications communes : les inégalités, les injustices doivent être visibles dans l’espace public et des solutions doivent y être collectivement trouvées. Les personnes agissent donc ensemble et sont égales. L’éthique de la solidarité n’est plus déléguée aux classes dominantes - comme c’est le cas dans la solidarité philanthropique - mais est l’objet «d’une délibération et d’une négociation collective» (Laville, Cattani, 2008, p. 617). La solidarité démocratique repose sur deux piliers : la redistribution - les normes et prestations établies par l’État pour corriger les inégalités et la réciprocité - «le lien volontaire entre citoyens libres et égaux» (Laville, 2010, p. 90).

Le premier pilier, la redistribution, est tiré de la doctrine solidariste développé par Léon Bourgeois (1896) : chaque personne appartenant à la société est en dette vis-à-vis de celle-ci. Il ne s’agit plus d’un engagement vis-à-vis d’autrui, mais d’un engagement vis-à-vis de la collectivité, dont l’État assure le respect par l’obligation : l’impôt. Le solidarisme va à l’encontre de l’idéologie libérale selon laquelle l’État-providence (les services publics, le droit du travail) n’est qu’un obstacle, au nom de l’égalité, à la liberté d’entreprendre et à la croissance. Le solidarisme est aussi une réponse aux révoltes du 19e siècle montrant que la philanthropie ne suffit pas à résoudre le problème des inégalités et au contraire le prolonge. Si le politicien prône néanmoins le devoir d’assistance des plus favorisés envers les plus démunis, ce n’est pas par compassion, mais du fait d’une solidarité légale. « L’homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté. […] L’obéissance au devoir social n’est que l’acceptation d’une charge en échange d’un profit. C’est la reconnaissance d’une dette » (Bourgeois, 1896). Cette approche fait écho à la communauté d’intérêts et aux intérêts collectifs sur lesquels la solidarité s’appuie, en opposition à la générosité.

Le deuxième pilier, la réciprocité, découle de l’associationnisme ouvrier. Elle relève donc de la société civile, plus précisément, de «l’auto-organisation et du mouvement social» (Laville, Cattani, 2008, p. 610). Ce mouvement transformateur vise à contrecarrer les effets de la misère engendrés par l’industrialisation et l’organisation du travail. Ce courant répond aux inégalités d’une tout autre manière que la charité-philanthropie : il vise plus à agir sur l’ordre établi qu’à corriger ses effets, il est porteur d’un questionnement politique de l’économie et il institue des rapports sociaux égalitaires (Laville, 2010). Il est ainsi éminemment politique et s’appuie sur une idéologie sociale et égalitaire. Sociale, parce que le traitement individuel de la misère par la charité-philanthropie est contesté, le mouvement associationniste ne voit plus en l’autre le pauvre, mais l’exploité. Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin. Alors que la pauvreté est un état de fait incombant à celui qui en souffre, l’exploitation est, au contraire, un processus impliquant une responsabilité dépassant l’individu, c’est le système sociétal qui est alors mis en cause. Égalitaire, parce qu’elle désigne un mouvement social auto-organisé regroupant des personnes égales en droit.

Conclusion dialogique

En résumé, la solidarité, telle que conceptualisée ici, est tantôt de l’ordre de la philanthropie et de la réparation, tantôt de l’ordre de la réciprocité et de la transformation. Ces deux formes ne s’excluent pas et peuvent être menées en complémentarité. Mais, quand l’ordre philanthropique prend le pas, focalisé sur l’urgence, il peut étouffer la conscience politique citoyenne tout comme le pouvoir d’agir. Ainsi, plutôt qu’un agir pour ou sur autrui, tout l’enjeu est de privilégier l’action collective, passant par un « agir avec » (se sentir concerné par les injustices subies par autrui) et surtout par un « agir ensemble » pour ce qu’on a de commun.

[1] C’est ce que montrent mes recherches sur les représentations sociales de la solidarité internationale (Garlot, 2020).
[2] Émile Durkheim (1893) avait identifié, quant à lui, deux formes de solidarité « héritées »et créatrices de lien social - la solidarité mécanique et la solidarité organique.

Bibliographie

BLAIS, Marie-Claude, 2007. La solidarité : histoire d’une idée. Paris : Gallimard. Bibliothèque des idées.
CHANIAL, Philippe et LAVILLE, Jean-Louis, 2002. L’économie solidaire : une question politique. In : Mouvements [en ligne]. 2002. Vol. no19, n° 1, p. 11‑20. [Consulté le 21 avril 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-11.html.
FREYSS, Jean, 2004. "La solidarité internationale, une profession ?" In : Revue Tiers Monde [en ligne]. 2004. n° 180, p. 735‑772. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RTM_180_0735.
GOTOVITCH, José et MORELLI, Anne, 2003. Les solidarités internationales : histoire et perspectives. Bruxelles : Labor. La noria.
LAVILLE, Jean-Louis et CATTANI, Antonio David, 2008. Dictionnaire de l’autre économie. Paris : Gallimard.
LAVILLE, Jean-Louis, 2010. Politique de l’association. Paris : Seuil. Economie humaine.

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Transition (écologique)

Auteur
  • Garlot Florine
Introduction synthétique La transition est un trajet. Terme issu du verbe latin //transire// qui désigne le passage, le franchissement, puis sous l’influence chrétienne, le grand passage, la mort. Il est repris durant la Renaissance pour exprimer « la manière habile de passer d’une idée à une autre ». Elle prend ensuite son autre sens « une évolution graduelle menant à une situation nouvelle, qu'elle soit meilleure ou pire ». Quant à l’expression transition écologique, elle a la spécificité de traverser **trois** milieux : les sciences dites naturelles (biologie, écologie, éthologie, etc.)(1), les mouvements sociaux (2), et le champ politicien-médiatique (3).
Développement didactique **Premièrement**, dans le domaine de l’écologie, Dominique Bourg la définit comme « un processus de transformation au cours duquel un système passe d’un régime d’équilibre à un autre ». Ensuite appliquée au monde social, elle désigne la situation terrestre des sociétés humaines qui ont à « aller au-delà » des catastrophes qui les menacent. **Deuxièmement**, la société civile se saisit de l’expression dans les années 2000, avec la création par Rob Hopkins du mouvement des Transitions. Considérant qu’une société indépendante du pétrole est inéluctable, l’enjeu est la résilience des communautés, c’est à dire la capacité d’un système (une communauté) à résister à un choc externe (la rareté du pétrole) . Des citoyens s’engagent, s’organisent et agissent à l’échelle locale « pour répondre aux défis majeurs de notre époque. En se rassemblant, ils parviennent à inventer des solutions » : pour réduire la consommation énergétique, relocaliser la production, renforcer la solidarité, réhabiliter des savoir-faire vernaculaires indépendants du pétrole. Par exemple, des initiatives bien connues sont déployées dans ces communautés : • pour relocaliser les échanges : les AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), les monnaies locales et complémentaires, les SEL (systèmes d’échange locaux) et les banques de temps ou les « ressourceries » (lieux où sont collectés des objets inutilisés ou des déchets pour être réemployés ou recyclés) • pour réintroduire l’agriculture dans les villes : les jardins partagés, les composteurs, les plantations comestibles dans l’espace public, les toits en ville utilisés pour l’agriculture. En écho aux recherches de Geels et Loorbach sur les dynamiques de transition, ces niches (les initiatives locales) seraient appelées à se généraliser pour contribuer à enclencher une transition. Rob Hopkins note qu’il existe désormais « 1400 initiatives dans 50 pays du monde entier ». Sa force tient à son approche inclusive et participative. Le déploiement des groupes locaux de transitions a sans doute participé à la médiatisation de la transition écologique et à son entrée dans les instances gouvernementales. C’est la **troisième approche**. En 2017, en France, le ministère de l’écologie, du développement durable et de l'énergie devient le ministère de la transition écologique et solidaire, tandis que le 14 octobre 2021, l’État français est condamné par le tribunal administratif de Paris pour inaction climatique, grâce à [l’Affaire du siècle](https://laffairedusiecle.net/). Médiatisation qui semble avoir accentué sa dépolitisation en même temps qu’elle devenait pourtant un enjeu politicien.
Conclusion dialogique Michel Lepesant (2013), philosophe et décroissant-chercheur rappelle « (qu’)entre le rejet du monde d’hier et le projet de celui de demain, c’est d’un trajet dont nous avons besoin, pour ici et maintenant ». Autrement dit, d’une transition. Transition, comme le rappelle Arturo Escobar, portée par des mouvements de la société civile qui peuvent être au service de transformations radicales.
Bibliographie Le mot de l’année : « transition ». Le Monde.fr [Internet]. 30 mai 2014; Disponible sur: https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2014/05/30/le-mot-de-l-annee-transition_4428073_4497186.html Bourg D. & Papaux A. (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Article ‘Transition’, 2015. Hopkins R. & al, Le guide essentiel de la transition, 2016 Hopkins, R. (2022). Mouvement de la Transition. In Plurivers : Un dictionnaire du post-développement (p. 364‑367). Wildproject. Oudot, J., & de l’Estoile, É. (2020). La transition écologique, de Rob Hopkins au ministère. Regards croisés sur l’économie, 26(1), 14‑19. https://doi.org/10.3917/rce.026.0014 Krauz, A. (2014). Les villes en transition, l’ambition d’une alternative urbaine. Métropolitiques. https://metropolitiques.eu/Les-villes-en-transition-l.html Chatterton, P., & Cutler, A. (2013). Un écologisme apolitique ? Débat autour de la transition. les Éd. Écosociété DG diff. Escobar, A. (2022). Transitions civilisationnelles. In Plurivers : Un dictionnaire du post-développement (p. 467‑470). Wildproject. (p.467). Escobar, A. (2018). Sentir-penser avec la Terre. Le Seuil. Lepesant, M. (2013).Politique(s) de la décroissance : Propositions pour penser et faire la transition. Utopia.
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Garlot Florine

Nom Garlot
Prénom Florine
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Garlot Florine

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Garrigues Bernard

Nom Garrigues
Prénom Bernard
Contributions

15/11/2021

Communs : biens des communautés villageoises

  • Garrigues Bernard
Il est grand temps, en France, de croiser les points de vue théoriques des chercheurs avec ceux empiriques des acteurs pour qu’émerge une logique fine des communs proche de la réalité. Actuellement elle est soutenue par un corpus théorique : la théorie d’Ostrom sur une institution humaine comprise entre biens publics et bien privés, l’analyse marxienne de Dardot et Laval des travaux d’Ostrom une théorie générale de la coopération (Draperi), une nouvelle occurrence de l’économie sociale et solidaire (Defalvard)... Pour comprendre le fonctionnement des communs et en créer de nouveaux, les contenus qui suivent partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.

Introduction

Un commun est une communauté humaine biomimétique[1], auto-organisée et autogouvernée par l’intelligence collective de ses membres, réagissant, en temps presque réel, aux modifications de son environnement. Ce sont donc des organismes de progrès qui favorisent le bien-être collectif. Nous devons franchir une difficulté intellectuelle afin d’acquérir une connaissance réelle des communs difficulté que les physiciens nomment « paradoxe de l’ornithorynque » accepter que cet animal ne soit ni un canard, ni un castor, mais un ornithorynque. Un commun n’est ni une communauté démocratique (Dardot Laval), ni une autre occurrence de l’Économie Sociale et Solidaire (Defalvard) mais un commun. Ce n’est donc pas, ici, une institution formelle établie par un projet préalable de caractère politique. Nous pouvons le définir, afin d’apprivoiser la théorie, comme des organismes biomimétiques qui ont une fonction socio-économique : valoriser, au mieux de ses membres, les ressources de leur territoire singulier (finage). Ces ressources peuvent être pléthoriques comme l’énergie ou l’information, ou rares comme une mine d’argent ou l’eau.
J’écris des communs à partir des plus nombreux en France : les Biens des Communautés Villageoises (BCV) en tant que géographe, membre de BCV importants de mon village de La Garde-Guérin (48800). Les BCV 2021 représentent la partie non appropriée à titre individuel d’un finage, défini comme le territoire sur lequel s’installe, il y a trois mille ans, un clan composé de quelques familles, celtes, par exemple. L’histoire des communs rend compte du développement local progressiste de petites communautés depuis 30 siècles ce schéma est général, aux détails près, partout sur Terre. La France connaît d’autres communs que les BCV : prud’homies de pêche en Méditerranée[2], parc à huîtres, compagnies de pilotage dans les ports de commerce, fruitières du Jura[3], la Comédie Française, jardins ouvriers[4], hortillonnages [5].
Fiche 1 : histoire des biens des communautés villageoises Fiche 2 : sur le fonctionnement des communs fonciers
[1] Ici : imitation sociale des processus mis en œuvre par la nature [2] Les prud’homies de pêche constituent à la fois une communauté professionnelle et une juridiction de pêcheurs [3] Le Comté est fabriqué dans environ 150 fromageries de village, appelés fruitières. [4] Les jardins ouvriers, apparus à la fin du XIXe siècle, sont des parcelles de terrain mises à la disposition des habitants par les municipalités. [5] Les hortillonnages sont des marais entrecoupés de canaux, où l'on pratique la culture maraîchère.

Notes

Les contenus présentés ici partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.
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Communs : biens des communautés villageoises

Auteur
  • Garrigues Bernard
Introduction synthétique
Il est grand temps, en France, de croiser les points de vue théoriques des chercheurs avec ceux empiriques des acteurs pour qu’émerge une logique fine des communs proche de la réalité. Actuellement elle est soutenue par un corpus théorique : la théorie d’Ostrom sur une institution humaine comprise entre biens publics et bien privés, l’analyse marxienne de Dardot et Laval des travaux d’Ostrom une théorie générale de la coopération (Draperi), une nouvelle occurrence de l’économie sociale et solidaire (Defalvard)... Pour comprendre le fonctionnement des communs et en créer de nouveaux, les contenus qui suivent partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.

Introduction

Un commun est une communauté humaine biomimétique[1], auto-organisée et autogouvernée par l’intelligence collective de ses membres, réagissant, en temps presque réel, aux modifications de son environnement. Ce sont donc des organismes de progrès qui favorisent le bien-être collectif. Nous devons franchir une difficulté intellectuelle afin d’acquérir une connaissance réelle des communs difficulté que les physiciens nomment « paradoxe de l’ornithorynque » accepter que cet animal ne soit ni un canard, ni un castor, mais un ornithorynque. Un commun n’est ni une communauté démocratique (Dardot Laval), ni une autre occurrence de l’Économie Sociale et Solidaire (Defalvard) mais un commun. Ce n’est donc pas, ici, une institution formelle établie par un projet préalable de caractère politique. Nous pouvons le définir, afin d’apprivoiser la théorie, comme des organismes biomimétiques qui ont une fonction socio-économique : valoriser, au mieux de ses membres, les ressources de leur territoire singulier (finage). Ces ressources peuvent être pléthoriques comme l’énergie ou l’information, ou rares comme une mine d’argent ou l’eau.
J’écris des communs à partir des plus nombreux en France : les Biens des Communautés Villageoises (BCV) en tant que géographe, membre de BCV importants de mon village de La Garde-Guérin (48800). Les BCV 2021 représentent la partie non appropriée à titre individuel d’un finage, défini comme le territoire sur lequel s’installe, il y a trois mille ans, un clan composé de quelques familles, celtes, par exemple. L’histoire des communs rend compte du développement local progressiste de petites communautés depuis 30 siècles ce schéma est général, aux détails près, partout sur Terre. La France connaît d’autres communs que les BCV : prud’homies de pêche en Méditerranée[2], parc à huîtres, compagnies de pilotage dans les ports de commerce, fruitières du Jura[3], la Comédie Française, jardins ouvriers[4], hortillonnages [5].
Fiche 1 : histoire des biens des communautés villageoises Fiche 2 : sur le fonctionnement des communs fonciers
[1] Ici : imitation sociale des processus mis en œuvre par la nature [2] Les prud’homies de pêche constituent à la fois une communauté professionnelle et une juridiction de pêcheurs [3] Le Comté est fabriqué dans environ 150 fromageries de village, appelés fruitières. [4] Les jardins ouvriers, apparus à la fin du XIXe siècle, sont des parcelles de terrain mises à la disposition des habitants par les municipalités. [5] Les hortillonnages sont des marais entrecoupés de canaux, où l'on pratique la culture maraîchère.
Bibliographie Les contenus présentés ici partent de l’expérience d’un commun très courant en France et pourtant ignoré : les biens des communautés villageoises.
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15/11/2021

Histoire des biens des communautés villageoises, le cas français

  • Garrigues Bernard
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

01/ Quelle est la logique observée des communs? Quel en est le déroulement historique ? Le foisonnement mondial de la recherche sur les communs provoqué par le prix Nobel d’économie d’Élinor OSTROM en 2009 paraît oublier plusieurs fondamentaux : (1) jusqu’au XVIème siècle, la logique des communs domine la production agricole mondiale, disons, depuis une trentaine de siècles : domination strictement économique (2) Ostrom rappelle elle-même que ses matériaux empiriques relèvent de sa recherche néo-institutionnelle, donc sur les apparences extérieures des communs elle propose que des efforts aussi importants de recherches empiriques se consacrent au fonctionnement des communs (3) en ce qui concerne la France, il y existe environ 60 000 occurrences de communs d’un type étudié par Ostrom :;les Biens des Communautés Villageoises(BCV) qui dominent l’économie de l’Europe aux alentours de l’année 800 apr. J.-C. en 2021, les BCV actuels correspondent à la partie non appropriée du finage d’origine. (4) Nous ne connaissons pas de civilisation robuste qui aurait existé sans être basée au préalable sur une agriculture de très bon aloi technique et comptable.

02/ ;Nous savons, par certitude raisonnable, que l’existence de biens communs est une réalité de notre Terre, dont la base est, en Occident, la notion de finage. Le finage établit en même temps (1) les droits d’une communauté sur un territoire et ses ressources, (2) la solidarité des membres de la communauté, et (3) l’équité de la relation qu’elle organise. La trajectoire normale d’un finage décrit l’appropriation individuelle du territoire par ses membres vers un équilibre générationnel biens privés/biens communs. L’appropriation individuelle repose bien évidemment sur l’amélioration de la fertilité des sols autour de l’implantation du village où se centralise la récolte des ressources du finage pour utiliser une image simple : la proximité du tas de fumier.

03/ La notion juridique d’homme libre (ni esclave, ni femme, ni mineur, ni étrangers), d’abord liée à la citoyenneté romaine qui distingue plusieurs catégories de populations, s’oppose à la logique égalitaire du finage. Au fil des siècles, les hommes libres sont ceux qui n’ont pas été soumis à l’esclavage ou ceux qui en furent affranchis. En pratique, l’Empire romain est d’essence urbaine il ne s’intéresse qu’aux villes et les classes sociales organisées sont celles résidentes de ville. À part, les terres qui seront allouées aux vétérans et qui évolueront en villa[1], la conquête romaine laissera les finages mener leur vie et respectera leurs règles coutumières. La lente appropriation dans les finages des terres communes se poursuivra paisiblement sous l’effet du contrepouvoir économique local des bans francs[2];d’hommes libres jusqu’au succès de l’empire carolingien un empire administré par des comtes et des marquis au nom de l’empereur. L’écroulement de l’Empire carolingien produira la régression féodale et l’institution du servage aux alentours de l’an mil afin de cultiver les terres dont s’emparèrent les familles des administrateurs au service de l’Empire. Intrusion du principe de seigneurie dans la société occidentale.

04/ À part l’hypothèse que l’institution des bans francs par Clovis aux alentours des années 500 après J.C comme contrepouvoirs économiques locaux aux chefferies politiques fut très favorable à la mise en valeur des finages et de leurs biens communs, l’histoire des biens communs n’est pratiquement pas documentée entre la conquête romaine et le 16ème siècle. Aucune contre-indication ne s’oppose à la trajectoire normale de l’appropriation privée des biens communs des communautés villageoises au pas générationnel au long de ces 16 siècles.

05/ À partir du 16ème siècle, les communs occidentaux prennent place dans l’histoire de manière assez violente sous l’effet de deux mouvements contradictoires : l’éradication des communs en Grande-Bretagne, sa résurgence en France. En Angleterre, le principe de seigneurie aboutit aux chartes d’enclosures qui valent suppression de l’usage en biens communs des biens des communautés villageoises. Cf Thomas MORE;L’utopie;1516.

06/ En France, les biens communs sont, comme en Grande-Bretagne tout d’abord menacée par la seigneurie. En effet, l’acquisition d’un titre de noblesse passe par la propriété d’un territoire dans un pays où des titres de propriété existent depuis la conquête romaine, seuls les biens communs des communautés villageoises paraissent libres pour établir une nouvelle seigneurie. Les fermiers généraux participent aux transferts de ses biens communs qui deviennent des biens privés donnant droit à des titres de noblesse par voie fiscale. Charles IX (Michel de l’Hôpital, Chancelier de France) met fin à cette spoliation en 1567 (1) en restituant leurs biens aux communautés villageoise (2) en leur garantissant la protection royale et l’interdiction de les aliéner mesures complétées par (3) une administration rigoureuse par l’État des titres de noblesse (4) en limitant la création de chevaliers (l’adoubement), la voie d’entrée en noblesse, en privilège régalien. Henry IV (Maximilien de Sully) confirme la protection royale des biens des communautés villageoises. Louis XIV (Jean-Baptiste Colbert) aussi qui leur confie la fonction stratégique de fournir en bois d’œuvre la marine royale (Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669).

07/ La Révolution peut être considérée comme la deuxième bifurcation favorable aux biens des communautés villageoises. Elle est foncièrement opposée au principe de biens communs et tente de les supprimer en les partageant entre ayants droit (Décret du 10 juin 1793) et les nomme « Section de Communes » la réforme n’aboutit pas. L’article 542 du Code civil traduit, en 1804, lapidairement cet état de fait. De fait, les biens des communautés villageoises deviennent à partir de 1793 jusqu’en 1946 des objets civils gouvernés librement, plutôt bien, par leurs membres. Le 19ème siècle et jusqu’en 1950 sur son erre participe à leur développement. La loi communale de 1884 met le vers dans le fruit en établissant, par 2 articles, la compétence du Conseil d’État pour connaître les conflits entre commune et section de commune.

08/ Une ordonnance De Gaulle de 1946 met fin à l’autonomie des biens des communautés villageoises en donnant au maire de la commune de rattachement les fonctions de gérant de ses sections de commune, en plus des fonctions d’ordonnateur : encaisser les recettes et régler les dépenses de la section. Une loi de janvier 1985, dite loi Montagne, aggrave la dépendance des sections à la commune au bon vouloir de la municipalité en pratique, elles perdent leur autonomie de décision sur la mise en œuvre de leurs ressources propres, leur budget annexe et leur compte administratif. Une loi de mai 2013 met les sections de commune en extinction, avec interdiction d’en créer de nouvelles. En pratique, fin des Biens des Communautés Villageoises en France au moment où le prix Nobel d’économie est décerné à Élinor OSTROM pour ses travaux sur la productivité remarquable des communs et au moment où pointe un nouvel avenir des sections de commune qui disposent de ressources d’énergie renouvelable remarquables.

09/ Éléments empiriques. À partir d’une expérience de membre de BCV importants : (1) existe tout un corpus de droit prétorien issu des décisions des cours royales avant la Révolution, puis des arrêts du Conseil d’État à partir de 1884 (2) la loi actuelle vise et ne départage pas les droits d’usage du droit positif établi par la loi, mais pour le juge administratif, depuis 1985 et la loi Montagne, ses décisions appliquent a priori le droit positif qui privilégie le principe de prérogatives de la puissance publique (3) nous pouvons considérer et faire valoir que les droits d’usage constituent un droit coutumier équivalent aux droits contractuels entre parties dans la réalité, les règles de fonctionnement local établissent, depuis l’origine, une morale locale qui progresse en fonction des avatars qu’elle intègre. (4) À part les conflits soumis à la justice, il existe peu de traces de l’histoire d’un commun particulier : la situation actuelle résulte de leur histoire implicite elle intègre la totalité de leur passé. Ce sont ces résultats mondiaux qu’analysa Ostrom en 1990. (5) Enfin, il existe une mine de données empiriques ténues sous forme de fables, d’histoires merveilleuses ou symboliques, de mythes, de contes, d’adages, etc … qui rendent compte d’une manière d’être culturelle : par exemple la fable biblique des sept vaches maigres et des sept vaches grasses.

À l’heure des conclusions apparaît la difficulté de l’exercice devant un objet d’une extrême complexité. La communauté scientifique accepte qu’un commun traditionnel aujourd’hui soit le bilan de son histoire singulière depuis la nuit des temps Ostrom, par ses travaux, montre que l’ensemble de ces histoires singulières reposent sur des lignes de force générale à l’histoire des hommes sur Terre du Japon à l’Andalousie, de la Suisse au Sri Lanka et aux Philippines, des pêcheries canadiennes aux prud’homies méditerranéennes lignes de force que l’histoire, récente, des aquifères californiens confirme. La création par la loi des communautés énergétiques locales apparaît comme une résurgence moderne de la logique des communs ostromiens.

Notes

[1] Le mot latin villa désigne un domaine foncier comportant des bâtiments d'exploitation et d'habitation
[2]Le ban est une institution politique et territoriale des royaumes francs, qui a trait à la reconnaissance de droits de communautés chrétiennes organisées. En pratique, il s’agit de communauté d’hommes libres financée par le fisc royal (les revenus du domaine royal) comme contrepouvoir économique local aux chefferies politique.

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02/04/2023

Sur le fonctionnement des communs fonciers : biens des communautés villageoises (fiche 2)

  • Garrigues Bernard
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
/

Bernard Garrigues présente sa vision des communs, qui résulte deson expérience des biens des communautés villageoises, sa formation en systémique ainsi que sa thèse de doctorat de géographie consacrée au développement local.


Retour sur expérience : le fonctionnement visible d’une communauté

J’ai été accueilli par mariage, en 1964, dans une communauté villageoise, vieille d’un millier d’années, qui possédait de grands biens immobiliers bâtis et agricoles, une carrière, une mine d’argent, des droits d’eau d’irrigation, des ressources halieutiques et cynégétiques, etc … Alors, la section de commune fonctionnait plutôt bien et avait recruté un berger pour le gardiennage du troupeau commun. Les conditions furent favorables à mon intégration dans la communauté, d’autant plus facile que, sortant de l’École Nationale d’Élevage Ovin de Rambouillet, je fus une personne ressources pour elle, au même titre que l’instituteur, le curé ou la sage-femme. La communauté fut créée à la fin du 10ème siècle sous forme de parerie par Anduze, de chevaliers égaux en droit et en devoirs que le comte d’Anduze avait chargé de la gendarmerie, moyennent péage, du chemin de Regordane à la limite de son administration.

À cette époque, beaucoup de travaux agricoles se faisaient en commun : fenaison, moisson et battage des céréales, blanchissage des châtaignes, charcuterie du porc, prestations [1], etc. il suffisait de suivre et de participer suivant ses compétences, rapidement repérées par la communauté. Aucune décision ne semblait prise, ni par délibération en commun, ni par un leader de la communauté. Étonnant pour quelqu’un qui a l’habitude de travailler à partir de protocoles stricts et d’ordres clairement énoncés; mais naturel pour des gens dont la pratique découle directement des activités du ménage et de se connaître par cœur pour avoir été à l’école ensemble. Pour quelqu’un comme moi, formaté aux principes démocratiques de gauche, j’avais quelques difficultés à comprendre un tel fonctionnement et à accepter qu’il soit supérieur au fonctionnement démocratique[2].

Le fonctionnement des communs absent des textes juridiques

Lors de mes recherches doctorales de géographe du développement local, 40 ans plus tard, j’ai utilisé mes connaissances des biens des communautés villageoises afin de jauger la manière dont les pouvoirs administratif et politique traitaient les plus humbles citoyens de la République. Ce qui me permit de découvrir que (1) le droit est une variable lourde de l’environnement local (Sarah Vanuxem) : il permet de détecter les bifurcations sociétales; (2) qu’à peu près depuis le Code Justinien (529 après JC), existait un flux continu très progressiste entre le droit positif et le droit coutumier et (3) le principe assez intangible que, pour être légale, la loi ne doit pas nuire, ré-énoncé dans les principes généraux du droit constitutionnel français : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Le fonctionnement des communs restait incompréhensible, sauf à le constater comme celui d’un ménage [3 ] augmenté.

Les communs : un fonctionnement biomimétique…

D’une interview de Catherine Larrère, paru en décembre 2021 sous le titre L’écologie ne peut se contenter d’être scientifique, j’extrais une phrase qui justifie à elle seule ma prétention de traiter les communs traditionnels d’organismes biomimétiques devant être approchés comme tels : « Le début du 20ème siècle est marqué, avec Frédéric Clements, par l’émergence d’une écologie organique qui assimile la communauté formée des êtres vivants dans leur milieu de vie à un superorganisme, qui naît, se développe et atteint sa maturité au stade du « climax[4]» .. Certes « super;» semble de trop : en se référant à Théodore Monod, une oasis saharienne est un écosystème local naturel. L’aventure des Garamantes représentant le contrexemple technique [5]. Ceci pour pouvoir écrire avec une certaine autorité que les communs français, les Biens des Communautés Villageoises, représentent des organismes biomimétiques stricto sensu, pas des institutions au sens néo-institutionnaliste d’Élinor Ostrom. Les scientifiques qui travaillent sur les communs doivent acquérir cette connaissance écologique s’ils désirent diffuser le modèle de communs modernes.

… sans tutelle, ni chef

L’analyse néo-institutionnaliste d’Ostrom, extrêmement fine et claire, fixe un cadre d’analyse robuste au géographe systémicien intéressé à la question. En particulier : (1) entre la firme et l’État, la remarquable efficience économique des communs; (2) un ensemble de règles maintenues par leurs membres, sans tutelle ni chef, par opposition aux normes imposées par l’État; (3) pas de notions de bénéfices à l’infini; (4) une analyse a-historique : un commun ostromien est un objet actuel[6], résultat de son histoire plus ou moins inconnue. Ostrom estime nécessaires des travaux de même ampleur que ceux de son analyse institutionnelle afin de savoir le fonctionnement des communs.

Les premiers modèles qui viennent à l’esprit lorsque nous étudions les organismes sociaux sans chef et sans décision préalable à l’action sont les communautés d’insectes sociaux : ruches et fourmilières. Elles apportent une explication fondamentale à leur fonctionnement : le partage entre toutes les fourmis ou abeilles des informations utiles au fonctionnement de leur communauté. Plus le constat que, contrairement aux idées reçues, une partie des insectes de la communauté glande, dans le sens sémantique « ramasser des glands;», c’est-à-dire, n’ont pas une activité correspondante à leurs fonctions « assignées;». Forces de réserve;? Repos;? Cependant la communauté les traite égalitairement, voire équitablement du point de vue biomimétique[7], alors qu’elle élimine systématiquement les membres devenus inutiles (mâles et, probablement, malades). Retenons que ces communautés fonctionnent correctement avec 100;000 membres (abeilles) ou plusieurs millions (fourmis). Le constat est que les sociétés d’insectes fonctionnent à l’information et nous émettons l’hypothèse que les membres des BCV partagent aussi;de l’information utile, par les relations de voisinage.

En conclusion, les Biens des Communautés Villageoises représentent chacun un organisme biomimétique singulier capable de s’adapter en temps (presque) réel aux variations de son environnement; de faire au mieux avec l’incertitude. Ils sont, comme l’a constaté Elinor Ostrom, prix de la Banque de Suède, dit Nobel d’économie, l’entreprise humaine la plus efficace comparée à la firme privée ou à l’entreprise d’intérêt public; de plus, porteur d’une logique progressiste qui se perpétue depuis des siècles. Il vaut la peine de concevoir des communs actuels intégrant les progrès techniques de l’information et de l’énergie naturelle (renouvelable).


Notes

[1] L’article 2 de la loi du 21 mai 1836 dispose : « En cas d’insuffisance des ressources ordinaires des communes, il sera pourvu à l’entretien des chemins vicinaux à l’aide de prestations dont le maximum est fixé à trois journées de travail. »
[2] Fonctionnement démocratique : les décisions sont prises par délibération à la majorité. Ce n’est pas le cas des BCV.
[3] D’après l’INSEE, un ménage, au sens du recensement de la population, désigne l'ensemble des personnes qui partagent la même résidence principale, sans que ces personnes soient nécessairement unies par des liens de parenté. Un ménage peut être constitué d'une seule personne.
[4] État optimal d'équilibre écologique.
[5] La singularité de l’économie Garamantes repose sur un réseau de canaux souterrains de captage de l’eau destinée à l’irrigation des cultures exportables (blé, orge), totalement contraire aux écosystèmes oasis qui repose sur un recyclage au pas journalier de l’eau ressource.
[6] Actuel, comme antonyme de virtuel
[7] Cette loi biomimétique justifie amplement la logique du revenu de subsistance

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15/03/2022

Géopolitique et changement de cap

  • Roustang Guy
Penser / Faire mondialité
Parler de géopolitique peut paraître étrange à ceux qui pensent que le changement de cap concerne plutôt les initiatives de groupes qui font preuve de créativité au niveau local. Pourtant lorsque dans notre dernière lettre nous mettions en valeur le travail réalisé par des enseignants pour réfléchir avec les élèves à la question des migrants, cela concernait la question internationale des mouvements de population. De même quand nous évoquons notre volonté d’éducation populaire à partir notamment du réseau des cafés culturels et cantines associatifs (RECCCA) en France, nous avons en arrière-plan la question des solidarités internationales (1).

Aujourd’hui nous sommes profondément bouleversés par l’attaque de Poutine contre l’Ukraine avec les bombardements des villes, qui visent souvent des hôpitaux et des écoles. Quelle réaction avoir sans mettre de l’huile sur le feu ? Comment les démocraties en France et en Europe peuvent-elles se situer par rapport aux dictatures russe et chinoise ? Quel renouveau s’impose en espérant que nos démocraties ne soient pas submergées par les dictatures ?

1 - Les visées de Poutine et les réactions appropriées.


Poutine est un pur produit du régime soviétique, formé à l’école du KGB, il considère que l’effondrement de l’empire soviétique a été une catastrophe et il rêve de le reconstruire. Son annexion de la Crimée en 2014 en violation du droit international en est l’illustration. Son attaque de l’Ukraine en est une autre. Il est dit aussi que Poutine est très religieux. C’est vrai en un sens très particulier, celui de ses liens étroits avec le patriarche de l’église orthodoxe de Moscou. Dimanche 6 mars le patriarche Cyrille de l’église orthodoxe de Moscou faisait un sermon stupéfiant qui justifiait la guerre contre l’Ukraine par la nécessité de défendre la « sainte Russie » face à un occident décadent. Il donnait comme exemple du rejet des valeurs fondamentales par l’occident, la tolérance à l’égard des parades gays. Cela n’avait pas empêché 233 prêtres et diacres de cette église orthodoxe russe de déclarer auparavant : « Nous déplorons l’épreuve à laquelle nos frères et sœurs d’Ukraine ont été soumis de manière imméritée ». Ces prêtres et diacres souhaitaient un cessez le feu immédiat et que le peuple ukrainien soit libre de faire ses propres choix.

Aujourd’hui, compte tenu de la menace nucléaire brandie par Poutine, la position défendue par A.Caillé à la suite d’échanges entre membres du club des convivialistes semble judicieuse : « Il faut être et se montrer à la fois le plus fort et le plus souple possible. D'une force qui ne pousse pas l'adversaire à la folie furieuse, d'une souplesse qui ne soit pas de la mollesse. Concrètement, cela veut dire : Accélérer et renforcer les livraisons d'armes à l'Ukraine ainsi que toutes les représailles économiques et financières, mais ne pas en rajouter sur le sentiment d'humiliation de la Russie (qui est le moteur de son agression) en proposant immédiatement l'intégration de l'Ukraine dans l'Europe ou dans l'OTAN »

2- Le réveil de l’Europe. Dans une tribune au journal Le Monde, la chercheuse allemande Daniela


Schwarzer considère que la guerre en Ukraine transformera l’Europe, qui ne sera plus seulement une puissance économique mais qui pourrait devenir une puissance politique prenant en compte les problèmes de défense, alors qu’elle se contentait jusqu’à présent du parapluie américain et d’être un nain dans les rapports de force mondiaux. La décision de l’Europe de contribuer collectivement à aider militairement l’Ukraine est un premier pas en ce sens et on assiste à un renversement complet de l’attitude de l’Allemagne qui engage maintenant une forte augmentation des dépenses de défense. « Il s’agit en réalité d’une bataille pour l’âme et pour les valeurs fondamentales de l’Europe, la démocratie et la liberté » nous dit Daniela Schwarzer. « Dans le monde tel qu'il est, il n'y a pas de paix sans ordre, et pas d'ordre qui ne repose sur un rapport de force » (2)

3- Balayer devant notre porte et sortir du néocolonialisme (4)


Poutine a envahi l’Ukraine parce qu’il ne pouvait pas supporter cet Etat voisin qui avait fait sa révolution démocratique sur la place Maïden de Kiev en 2014. Son rêve est de reconstituer ce qu’a été l’Union Soviétique. La Chine de Xi Jinping veut remplacer l’hégémonie américaine et étend son pouvoir dans tous les continents. Si la France et l’Europe, interlocuteurs des Etats-Unis, en tant que pays qui défendent les valeurs démocratiques veulent peser face à la Russie et à la Chine, encore faudrait-il en finir avec le néo-colonialisme, qui caractérise les rapports économiques mondiaux. (3) T.Piketty parle de « l’hypocrisie extrême qui entoure la notion même d’aide internationale » puisque l’aide publique au développement représente au total moins de 0,2% du PIB mondial alors que « les dommages climatiques causés aux pays pauvres par les émissions des pays riches représentent à eux seuls plusieurs points de PIB mondial ». Si la France et l’Europe sont à l’heure actuelle relativement peu concernés par le réchauffement climatique, ce sont des populations entières des pays du Sud qui voient leurs conditions de vie dégradées par exemple par la sécheresse ou par les inondations.

Autrement dit, en tant que citoyen du monde, impossible de prôner un changement de cap là où nous sommes sans avoir en tête la géopolitique.






Notes

1 Le livre de Florine Garlot qui a pour sous-titre : « (Re)penser la communication solidaire » a pour titre « Panser les solidarités internationales ». Ed. L’Harmattan, 2022.
2 Selon la formule de B.Perret au cours du débat entre convivialistes.
3 Voir le chapitre 9, de Thomas Piketty. Une brève histoire de l’égalité. Seuil, 2021.
4 Dans un précédent article, en réaction à une autre actualité, nous étions revenus sur les questions de décolonialité.
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Ginisty Bernard

Nom Ginisty
Prénom Bernard
Contributions

06/02/2017

Contre la pensée binaire

  • Ginisty Bernard
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Le philosophe Emmanuel Levinas écrivait que « toute pensée généreuse est menacée par son stalinisme » (1). En ces temps où la politique étrangère comme la politique intérieure sont trop souvent en quête de boucs émissaires pour expliquer ce qui va mal, ces propos sont d’une grande actualité. La tentation de diaboliser l’autre, pour extérioriser le mal que l’on porte en soi, constitue le risque majeur de toute politique qui se veut généreuse.  La pensée binaire qui divise le monde en bien et mal, en vrai et faux, en vice et vertu reste une pensée infantile incapable d’assumer la complexité et l’ambiguïté de l’être humain. S’il est important, au plan intellectuel, de distinguer le vrai du faux, le bien de mal, on tombe dans la confusion mentale et la violence aveugle lorsque l’on prétend classer les êtres humains au nom de ces valeurs, méconnaissant ainsi que chacun est porteur de la possibilité du meilleur et du pire. Serions-nous alors condamnés à osciller entre deux attitudes : celle du détachement irresponsable de l’observateur amusé analysant les mauvaises fois de ses contemporains ou celle de l’action qui, au nom de l’efficacité, s’engouffre dans la pensée binaire brandissant l’étendard du bien et du vrai comme celui du mal et du faux. Pour sortit de ces deux impasses, écoutons encore un philosophe. Dans le passionnant Dialogue avec Alain Finkielkraut publié aux éditions Pauvert, le philosophe allemand Peter Sloterdijk écrit ceci : « Notre travail de civilisation commence ici : reformuler un code de combat impliquant le souci de l’ennemi. Qui ne veut pas être responsable d’un ennemi a déjà cédé à la tentation du pire. Vouloir être responsable de son ennemi : ce serait le geste primordial d’une éthique civilisatrice des conflits ». (2) Nous sommes là au cœur du projet de la démocratie tout autant que de celui de l’évolution spirituelle de l’être humain. L’ambition de la démocratie est de faire place en son sein à celui qui est considéré comme un adversaire, refusant d’en faire un ennemi absolu. L’évolution spirituelle de l’homme passe par la capacité d’assumer le mal qu’on porte en soi en cessant de le projeter sur les autres. Cela conduit à une éthique où je me découvre responsable de tous les autres. Et donc à accepter que celui que je pense porteur du mal ou de l’erreur continue à faire partie de la cité. Se découvrir responsable de son ennemi ne traduit pas l’abandon à une vague tolérance inefficace et sirupeuse, mais constitue un appel à ma responsabilité. Il ne s’agit pas de fuir nos engagements dans le refuge dans une improbable neutralité, mais de mener de front le combat contre l’inacceptable et nos propres complicités avec ce que nous dénonçons. Il est très important que toute innovation sociale échappe à cette pensée binaire en évitant deux écueils : celui de n’être qu’une réalisation « exotique » du système et celui de s’enfermer dans une attitude sectaire qui se couperait de l’ensemble de la société. Entre la récupération par le système et le refuge sectaire, c’est l’invention de nouvelles médiations entre les personnes et la société qui ouvrent le champ de nouveaux possibles.

Notes


   1. Emmanuel LEVINAS : L’au-delà du verset. Lectures et Discours talmudiques  Editions de Minuit Paris 1986 p.98
    2. Alain FINKIELKRAUT Peter SLOTERDIJK : Les battements du monde. Dialogue Editions Pauvert Paris 2003 p.74

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11/01/2017

La crise nous invite à inventer le futur

  • Ginisty Bernard
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Conférence de Bernard Ginisty aux rencontres des amis de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016


1- Malaise dans nos sociétés.


« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat  actuel dans notre pays.  D’une part, des annonces futuristes sur une société  de l'internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part,  des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise  du vivre ensemble. Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut donner corps à ces grands thèmes dans un travail conjoint de critique des prétendues évidences qui empêchent de penser et d’engagement concret dans le quotidien des institutions. 


2 - L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.

  2.1 - Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition

L'individu était défini par sa matrice micro sociale d'origine. On était d'un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l'hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n'était pas l'esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l'individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contre partie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s'imposait à tous.         

      2.2 - L'histoire de la modernité est faite « d'atomes sociaux qui  ont rompu avec  cette matrice sociologique première

Cet éclatement a été préparé par l'évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l'urbanisation et l'industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l'infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d'exister hors de son clan.  Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé  des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.

2.3 - Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché.  

Face à l'aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d'origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une science du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique.  Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de  lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois.  Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à la main invisible du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres » Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir au corps d'origine. C'est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes.  Quand on ne sait plus où on va, quand on n'a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.


3 - Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur

            Ce que nous devons inventer, c'est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l'individu a découvert qu'il était, naissait et mourait seul comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu'en traversant constamment ce que j'appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d'appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels. Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d'être humain n'est pas reconnue et la célébration de l'individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d'une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j'aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd'hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d'identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.

3.1 - « L’attitude personne » (Paul RICOEUR).

Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes  qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment  où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut  guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a  de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement  devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et   politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » [1].

3.2 - De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar MORIN).

Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ». Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi : « Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base » [2].

 3.3 - Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour BIDAR)  

        Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour «  réparer ensemble le tissu déchiré du monde ».  Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ». Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? »  Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands médias sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions » [3].

3.4 - « La convergence des consciences » (Pierre RAHBI)


Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rahbi, acteur de premier plan pour  lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » : « Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir » [4]

 Annexe La langue universelle de l’argent déréalise le monde     

     Quand on ne sait plus où on va et que l’on n'a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire. « Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. C’est un  cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux qui si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire)  et si l’horloge se mettait à être le temps  et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré  et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.             De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ».   [5] Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914. Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans le renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables »  [6].

Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations  optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (...) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation  est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »[7]

Notes

[1] Paul RICOEUR  (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel MOUNIER : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.  
[2] Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33.

[3] Abdennour BIDAR : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119.   

[4] Pierre RAHBI : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016, pages 7 et 11.

[5]  Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade 1992, pages 1455-1457. 

[6] Jacques JULLIARD : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30.

[7] Emmanuel FABER : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.

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10/10/2020

« Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » Bruno LATOUR

  • Ginisty Bernard
Politiser la technique et nos pratiques
Chronique de Bernard Ginisty du 9 octobre 2020


Dans son discours du 14 septembre dernier sur le numérique et l’innovation, le président Macron, pour défendre l’installation de la 5G, a déclaré : « Je ne crois pas au modèle amish. Et je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine » [1]. Il a pris en contre-exemple cette communauté techno-sceptique, d’origine protestante, installée principalement aux États-Unis, dans l’Utah, que les media présentent souvent comme « folklorique ».

Sans entrer dans le débat technique sur la technologie de la 5 G, c’est le raisonnement utilisé par Emmanuel Macron qui pose problème. Dans une tribune d’une grande lucidité intitulée « Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » publiée dans le journal Le Monde, le philosophe et anthropologue des sciences Bruno Latour critique vivement cette idéologie simpliste du progrès. « Le train du progrès a-t-il des aiguillages ? Apparemment, pour notre président, il s’agit d’une voie unique. Si vous n’allez pas tout droit, vous ne pouvez que « revenir en arrière », ce qui veut dire régresser. Que cet argument soit encore considéré comme imparable, au moment même où le monde brûle parce que le « train du progrès » nous a mené au désastre a quelque chose de désespérant. (…) Le président ferait bien de se renseigner un peu sur « le modèle amish » qu’il a cru bon de ridiculiser, car il a au moins l’avantage de faire discuter la communauté concernée sur l’ajout ou non de telle ou telle innovation ».

Pour Bruno Latour, « il est d’autant plus extraordinaire de voir ressusciter ce vieux cliché d’avant la crise du Covid 19, alors que, depuis six mois, tous les Français se demandent au contraire s’ils ne pourraient pas se désintriquer de l’irréversible train du progrès. Au moment même où chacun d’entre eux se met à comprendre que chaque médicament, chaque aliment, chaque habit, chaque moyen de transport fait l’objet d’une vive controverse et offre des marges de manœuvre qui permettent de bel et bien « renverser » ce qui paraissait inévitable. Si le confinement a eu un effet, c’est de nous déconfiner tout à fait de cette idée d’une voie unique vers le progrès. (…) On peut encore comprendre que cet inusable cliché ait pu servir avant la crise climatique, mais comment la répéter en septembre de l’année la plus chaude jamais enregistrée quand tout indique qu’il faut justement apprendre à revenir sur une multitude de décisions toutes jugées en leur temps aussi « irréversibles » que « profitables » [2].

L’ampleur de la crise que nous traversons suppose autre chose que des pieux célébrants d’une liturgie du progrès. Nous sommes appelés à vivre le temps des inventeurs. L'histoire nous montre que tous ceux qui ont voulu résister à la perte de sens se sont attachés à créer des espaces microsociaux qui se définissent d'abord par des rapports collectifs nouveaux au temps et au lien social. Ces espaces peuvent s'enclore dans la fermeture des sectes et il est indéniable que les paniques actuelles les rendent attractives. Au lieu du temps libéré, c'est le temps de la mort, dans un refus de naître à de nouvelles socialités, que proposent nombre de petits « maîtres ». Mais ces dérives ne sauraient nous faire méconnaître l'importance capitale de promouvoir de nouveaux arbitrages entre le lien et le bien.

Ce qui meurt, c'est bien le temps quantifié et monétarisé de l’individu, atome social attendant du sens de l'histoire“ de la ”croissance ou de la « technique » une sorte d'automaticité du lien social. Nous avons à faire le deuil de ces idoles qui nous ont fait croire être dispensés de la responsabilité d’inventer, dans la quotidienneté, d’autres rapports aux êtres, aux travaux et aux jours.

Notes

[1] Le déploiement de la 5G, attendu en France à partir de la fin de l’année, permettra d’avoir un débit Internet plus important, surtout utile pour les entreprises. Les opérateurs télécoms et les équipementiers affirment que cette technologie permettra d’augmenter significativement le débit, pour permettre de nouveaux usages, des jeux vidéo à la demande aux villes connectées, en passant par les voitures autonomes. Pour les particuliers, elle représentera dans un premier temps un saut technologique moins important que la 4G, qui a, elle, ouvert la voie à un accès Internet suffisant pour lire des vidéos et utiliser des applications (pour mémoire, la 3G offrait un accès Internet restreint, et la 2G ne permettait que de passer des appels et d’envoyer des SMS). Mais elle suscite des questions sur divers aspects : consommation, environnement, santé, encadrement légal…

[2] Bruno LATOUR : Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie, journal Le Monde, 25 septembre 2020, page 29.

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01/11/2021

Penser la laïcité spirituellement (Abdennour Bidar)

  • Ginisty Bernard
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Bernard Ginisty présente le livre du philosophe musulman Abdennour Bidar qui voit dans notre conception de la laïcité, un fruit du génie français qui ouvre pour l’humanité une nouvelle ère post-religieuse.



La question de la laïcité devient de plus en plus présente dans le débat public. Le premier anniversaire de l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty par un terroriste islamiste, pour avoir ouvert un débat au lycée sur les caricatures du prophète Mahomet a été l’occasion de prendre conscience de l’urgence d’un débat de fond sur cette question. L’ouvrage que vient de publier Abdennour Bidar, docteur en philosophie, inspecteur général de l’éducation nationale, intitulé Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité me paraît d’une importance majeure :
« L’État laïque offre à chaque citoyen le droit d’une pleine liberté spirituelle. Dès lors, ce qui sépare deux choses en unit simultanément deux autres, et la séparation produit une union.

La séparation des Églises et de l’État est liaison autant que déliaison, liaison du spirituel et du politique opérée par la déliaison même du religieux et du politique.


Nous ne songeons pas à cette dimension spirituelle, et ne savons ni la conscientiser ni l’expliquer lorsque nous parlons de laïcité. Or, c’est tout à fait nécessaire et crucial si l’on veut se donner et donner une représentation juste du génie de celle-ci, car ce paradoxe de la laïcité la signale non pas seulement comme un événement métaphysique en général mais comme l'évènement métaphysique qui ouvre les temps à venir » (1).

La laïcité ne se réduit pas à un système juridique précisant les relations des religions et de l’État. L’État a-religieux et anticlérical peut être à son tour dogmatique et totalitaire : « Il y a le risque d’un absolutisme de l’État, qui ne concerne pas seulement les dictatures, mais qui menace la démocratie et l’État de droit dès lors que ce pouvoir est exercé par des hommes qui, en eux-mêmes, n’ont pas combattu et vaincu le démon de la volonté de puissance, l’appétit de domination et de gloire – bref, cette Église intérieure dont le Dieu est leur ego ». Pour cela, il s’agit de promouvoir une « laïcité intérieure » que Jean Baubérot, suite aux travaux de l’historien Claude Nicolet (2) définit ainsi : « En chacun sommeille, toujours prêt à s’éveiller, le petit « monarque », le petit « prêtre », le petit « important », le petit « expert » qui prétendra s’imposer aux autres et à lui-même par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise. Personne ne se trouve à l’abri de ce cléricalisme intérieur, et l’esprit laïque consiste, par un effort difficile et quotidien à essayer de s’en préserver ». Nicolet va même jusqu’à conclure : « la laïcité, tout compte fait, est un exercice spirituel car il faut lutter au plus intime de la conscience, contre tout ce qui incite au renoncement à avoir une opinion à soi pour se fier à une vérité toute faite » (3).

On comprend alors pourquoi Abdennour Bidar a mis en exergue de son ouvrage ce propos de François Mitterrand cité par Marie de Hennezel dans son livre Croire aux forces de l’esprit : « Vous voyez, la France n’est pas prête pour la laïcité parce qu’elle n’a pas encore fait le chemin de l’intériorité. La vraie laïcité, c’est l’intériorité » (4). A ses yeux, la laïcité ouvre une troisième période pour notre humanité historique : « Après les époques religieuses qui nouaient le spirituel et le politique par le religieux, après la modernité qui abandonnait le spirituel en dénouant le politique et le religieux, là voilà en effet qui renoue le spirituel et le politique sans le religieux. La laïcité correspond, en ce sens-là, à cet avènement d’une nouvelle ère spirituelle pour l’humanité qui est une ère méta- ou post-religieuse. La séparation est liaison, non seulement « sortie de la religion », mais entrée dans l’âge spirituel post-religieux – cet âge que Joachim de Flore (5) avait peut-être aperçu déjà dans l’avenir lorsqu’il évoquait, au XIIe siècle, « trois âges » pour une présente humanité appelée à connaître une ère de « liberté » spirituelle, après être passée par « l’esclavage » aux dieux, puis par la « soumission filiale » à leur pouvoir. Mais, si la laïcité est quelque chose comme un des évènements inauguraux de cette ère spirituelle nouvelle, alors, le sens de celle-ci nous échappe encore trop largement » (6).

Pour Abdennour Bidar, le « génie de la France », la rend particulièrement disponible pour ce travail de déconstruction et d’ouverture : « Tandis que les philosophes allemands, de Leibniz à Hegel, se caractérisent par leur capacité à produire des systèmes de pensée, leurs homologues français sont à l’inverse, de siècle en siècle, de Montaigne au XVIe siècle jusqu’aux modernes Michel Foucault et Jacques Derrida, en passant par Descartes, des esprits hyper critiques de grands « déconstructeurs » de tout ce qui veut dominer notre esprit et de nos certitudes humaines les mieux ancrées, les plus a priori au-dessus de tout soupçon de grands pratiquants de cette ironie qui toujours décèle la faille, l’illusion, la vanité ou l’inanité dans la multitude des représentations que l’homme construit. (…) Il revient peut-être à Blaise Pascal d’avoir donné au XVIIe siècle le motif le plus profond de cette pensée de la déconstruction, démystification et démythification : c’est un acte de courage et de lucidité. Pourquoi en effet notre esprit libre penseur déconstruit-il tout ? Pourquoi Pascal lui-même, pourtant chrétien si fervent, prend-il autant de soin à désacraliser tout ce que nous sacralisons en nous invitant à réaliser que c’est seulement notre imagination qui rend un certain nombre de choses si impressionnantes ? C’est « l’imagination » qui, « maîtresse d’erreur et de fausseté », « dispose de tout » (7).

Il vaut la peine de citer l’intégralité de la courte « conclusion » de cet ouvrage : « Certains, à n’en pas douter, s’étonneront qu’un musulman ait ainsi osé s’emparer de ce thème prodigieux du « génie de la France ». D’autres, à n’en pas douter non plus, s’émouvront que je livre de ce génie une vision aussi spirituelle, aussi inséparablement mystique et politique…Et surtout, quel comble, en centrant cette mystique sur la laïcité ! Sans doute parlera-t-on là d’un énième « dévoiement » de cette laïcité, du « tournant » ou de la « distorsion théologique » que je prétendrais ici lui faire subir, voire de son « détournement musulman ». Tout est à craindre en ces temps de grande confusion, dans lesquels la parole du philosophe ne s’avance plus guère que comme l’ultime appel de paix - l’ultime obstacle - à la volonté de guerre des uns et des autres. Je ne répondrai d’avance qu’une chose à ces objections prévisibles, et aux autres, la même que jadis François Mauriac : « je suis engagé dans ces problèmes d’en bas, pour des raisons d’en haut » » (8).

Notes

1 Abdennour BIDAR : Génie de la France. Le véritable sens de la laïcité, Albin Michel, 2021, pages 114-115
2 Claude NICOLET : L’idée républicaine en France. Essai d’histoire critique (1789-1924) Gallimard, 1982.
3 Jean BAUBEROT : Ni pute, ni soumise. La laïcité intérieure in Abdennour BIDAR, op.cit. pages 187-188.
4 ;Cf. Marie de HENNEZEL : « François Mitterrand m’explique que tant que les humains n’auront pas dépassé les clivages religieux, il y aura d’un côté les croyants et, de l’autre, les non-croyants, les laïcs. « La religion divise, précise-t-il, la spiritualité rassemble, parce que les spirituels ont une « communauté d’intériorité », Albin Michel, 2016, page 55.
5 JOACHIM de FLORE (1135-1202) est un moine cistercien. Au début de son Exposition de l'Apocalypse, Joachim reproduit l'idée fondamentale de son système, à savoir, la division du gouvernement du monde en trois règnes. Le premier, celui du père, va depuis le commencement du monde jusqu'à l'avènement du fils le second, celui du fils, commence à Zacharie, père de Jean, et va jusqu'à saint Benoît, avec lequel s'annonce le troisième. Le premier est l'âge de la servitude servile, le second de l'obéissance filiale, le troisième de la liberté. Le premier est l'âge de la crainte, le second de la foi, le troisième de la charité. Le premier est l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième celui des enfants. Sur Joachim de Flore, le jésuite Henri de LUBAC (1896-1991) a écrit un ouvrage magistral : La postérité spirituelle de Joachim de Flore, Cerf 2014.
6 Abdennour BIDAR : op.cit., page 117.
7 Id. pages 24-25.
8 Id. page 197.


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21/01/2020

Pour un chemin non totalitaire vers l’universalité de l’humain

  • Ginisty Bernard
Penser / Faire mondialité
L’époque est dure pour ceux qui souhaitent donner un sens universel à leur réflexion et leur action. La mondialisation marxiste par l’union des prolétaires s’est écroulée. La « main invisible du marché » qui devait assurer une harmonieuse répartition des richesses ne cesse de provoquer fractures sociales et chômage. Quant aux religions, elles succombent trop souvent aux tentations du fondamentalisme et de l’identification à un nationalisme agressif. En ces temps désenchantés, les individus oscillent entre la dépression devenue une des premières maladies de l’époque, les tentations claniques et identitaires ou, pour ceux qui en ont les moyens, la distraction morose dans la consommation.

A l’occasion de la sortie en Europe de son dernier ouvrage intitulé « Peuple, pouvoirs & profits. Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale » (1), l’Américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie s’exprimait ainsi : « nous avons besoin d'un nouveau contrat social entre le marché, l'État et la société civile. Le capitalisme fera partie de l'histoire, mais pas le capitalisme que nous avons connu ces 40 dernières années c'est-à-dire, un capitalisme égoïste et débridé, où les entreprises ne font que maximiser leur valeur actionnariale sans tenir compte des conséquences sociales. Si l'on fait ça, on se retrouvera avec une situation comme aux États-Unis, où il y a non seulement de l'inégalité, mais où aussi l’espérance de vie décline » (2). En novembre 1999, il avait démissionné de son poste d’économiste en chef et de vice-président de la Banque Mondiale. Dans son ouvrage, La grande désillusion, publié en 2002, il dénonçait une mondialisation qui impose une vision particulière de l’économie qu’il appelle « le fanatisme du marché » : « Au Fonds Monétaire International, la prise de décision était fondée, semblait-il, par un curieux mélange d’idéologie et de mauvaise économie, un dogme qui parfois dissimulait à peine les intérêts privés. Quand les crises frappaient, le FMI prescrivait des solutions certes « standard », mais archaïques et inadaptées, sans tenir compte des effets qu’elles auraient sur les habitants des pays auxquels on disait de les appliquer. J’ai rarement vu réaliser des études prévisionnelles de leur impact sur la pauvreté. J’ai rarement vu des débats et des analyses réfléchies sur les effets d’autres orientations possibles. L’idéologie guidait la prescription » (3).

En 2011, l’Institut bouddhiste Karma Ling d’Avalon en Savoie organisait un colloque sur le thème « Économie et Spiritualité ». Edgar Morin, qui parrainait cette manifestation décrivait ainsi la mondialisation capable du pire comme du meilleur. « Pour le moment le pire domine parce que dans cette course effrénée, nous détruisons notre environnement naturel, la biosphère c’est une course effrénée où nous produisons des armes de destruction massive, c’est une course effrénée où des inégalités s’accroissent de façon explosive, c’est une course effrénée pour la puissance et pour les réalités matérielles, qui néglige de plus en plus les qualités morales et spirituelles. En plus nous voyons que ce qu’on peut appeler la pieuvre de la spéculation financière, et le réveil de la pieuvre des barbaries humaines – c'est-à-dire des fanatismes, des haines, des mépris – tout ceci nous conduit vers des catastrophes hautement probables » (4).

Ceci dit, la mondialisation peut aussi être une chance comme l’affirme également Edgar Morin : « Mais le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, c’est que pour la première fois toute l’humanité vit une communauté de destin, les mêmes problèmes, les mêmes périls mortels, et les mêmes problèmes vitaux à traiter. C’est ça qui pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette terre qui deviendrait une vraie patrie humaine » (5).

Parmi les sources spirituelles d’une mondialisation humanisante, l’Évangile invite les hommes « fils d’un même Père » à vivre leurs différences, non, plus comme des frontières qui excluent, mais comme l’appel fait à chacun d’assumer ce qu’il a d’unique. La fraternité entre des hommes assumant leur singularité constitue un chemin non totalitaire vers l’universalité de l'humain. Alors, la mondialisation pourra être autre chose qu’un champ libre abandonné aux prédateurs financiers et aux démagogues populistes.




Notes

(1) Joseph E. Stiglitz : Peuple, pouvoirs& profits, éditions Les Liens qui Libèrent, 2019.
(2) Joseph E. Stiglitz : Entretien donné à Euronews, <fr.euronews.com&gt 18/11/2019.
(3) Joseph E. Stiglitz : La grande désillusion Éditions Fayard, 2003, page 22.
(4) Edgar Morin : La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, page 25. Cet ouvrage reprend les propos des 40 intervenants au forum « Économie et Spiritualité » organisé en septembre 2011 à l’Institut Karma Ling (Savoie). Il a permis la rencontre entre des acteurs et penseurs de l’économie altermondialiste et des représentants de nombreuses traditions spirituelles.
(5) Id. pages 25-26.

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29/11/2019

Pour une démocratie délibérative

  • Ginisty Bernard
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Notre démocratie représentative semble à bout de souffle. Scrutins après scrutins, l’abstention ne cesse d’augmenter. Peu à peu, les électeurs ont promu un tripartisme (extrême droite, droite, gauche) qui remet en question le fonctionnement de nos institutions fondé sur le clivage en deux camps et la possibilité d’alternance. Pour Edgar Morin, « La pensée politique en est au degré zéro. (…) La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. (…) Privée de pensée, elle s’est mise à la remorque de l’économie. Comme le disait Max Weber, l’humanité est passée de l’économie du salut au salut par l’économie » (1).

Dans son dernier ouvrage, le politiste Jérôme de Sainte-Marie voit dans le « macronisme » l’effacement du clivage gauche-droite pour être remplacé par celui qui sépare un « bloc élitaire » d’un « bloc populaire » (2). Dans un entretien publié par le journal Le Monde, il analyse le mouvement des « gilets jaunes » comme l’expression de ce nouveau clivage. « Ce conflit a réveillé dans l’opinion un imaginaire de lutte des classes. Il a dépassé de beaucoup ses revendications initiales. Et constitue une réponse spontanée à l’autonomisation des élites via le macronisme. La France d’en bas, précarisée, non syndiquée et faiblement intégrée aux institutions politiques, a pris conscience de son nombre et de sa force » (3).

En 2011, le journaliste et essayiste Hervé Kempf publiait un ouvrage intitulé « L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie », qu’il est utile de relire pour comprendre la situation actuelle. « Il est de l’intérêt des puissants de faire croire au peuple qu’il est en démocratie. Mais on ne peut pas comprendre le moment présent si l’on n’explore pas la réalité soigneusement occultée : nous sommes en oligarchie, ou sur la voie de l’oligarchie » (4). Pour l’auteur, il ne s’agit ni de dictature, pouvoir d’un seul pour ses intérêts propres, ni de démocratie, pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, mais « du pouvoir de quelques-uns qui délibèrent entre eux des solutions qu’ils vont imposer à tous ».

Pour se rénover, notre démocratie représentative doit s'appuyer non seulement sur le vote des citoyens mais aussi sur leur implication dans les décisions qui les concernent et un contrôle de leur mise en œuvre. Cela suppose la promotion d’une démocratie délibérative. Il s’agit de préparer les décisions difficiles en aidant les citoyens à clarifier les points de désaccord et à trouver des voies pour élaborer des compromis constructifs, en tenant compte de l'avis de ceux qui ne sont pas d'ordinaire entendus.

Commentant le propos de l’économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, pour qui « la politique de la démocratie donne aux citoyens la chance d’apprendre les uns des autres », Hervé Kempf souligne que « le cœur de la démocratie n’est pas l’élection, mais la délibération, par laquelle nous apprenons les uns des autres » (5).

C’est dire que la démocratie est un processus permanent et non la démission, au hasard des élections, de toute responsabilité dans le débat public au profit du « bloc élitaire ». Elle ne vit pas de spectacles médiatiques mais de la créativité de chacun.





Notes

(1) Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Éditions Fayard, 2011, page 29.
(2) Jérôme SAINTE-MARIE : Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme, éditions du Cerf, 2019.
(3) Jérôme SAINTE-MARIE : Ce conflit a réveillé un imaginaire de lutte de classe. Entretien dans le journal Le Monde du 16 novembre 2019.
(4) Hervé KEMPF : L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Éditions du Seuil 2011, page 9.
(5) Idem, pages 148-149.

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21/01/2017

Prévision et Prospective

  • Ginisty Bernard
Enchanter nos mondes

Gaston Berger qui fut philosophe, chef d’entreprise, et haut fonctionnaire a centré sa pensée autour du problème du temps. L'avenir n'est plus ce qui doit inévitablement se produire, il n'est même plus ce qui va arriver, il est ce que l'ensemble du monde va faire. (...) Ainsi le monde brisé devient le monde ouvert. Ce qui pouvait être une déception pour les attentes nées de l'habitude est une possibilité offerte à nos aspirations créatrices. Si rien n'est garanti, rien du moins n'est fatal ou inexorable [1]

L'idée fondamentale  de la prospective consiste  à refuser un rapport magique (prédit), déterministe (prévu) à l'avenir pour un rapport construit, ce qui signifie qu'il n'y a d'avenir que pour un sujet, c'est à dire un être qui pose des choix de connaissance et des choix éthiques. Toutes les futurologies du monde ne sauraient occulter l'acte responsable d'un sujet sans lequel rien n'a de sens. Bien souvent, le mot prospective recouvre précisément ces comportements de fuite que stigmatisait Gaston Berger. Si les lendemains qui chantent ont perdu l'auréole du grand soir, ils subsistent toujours colorés de statistiques, d'extrapolations ou de planifications régulièrement démenties par les faits. Le mythe de l'avenir fait reposer le destin de l'homme sur le déterminisme des découvertes scientifiques  techniques ou managériales.

Or la question est beaucoup plus radicale: La prospective n'est pas cette anticipation romanesque qui projetterait sur l'avenir la solution imaginaire de nos problèmes d'aujourd'hui, alors que demain ils seront plus souvent périmés que résolus. Penser à ce que sera la condition humaine dans vingt, quarante ou soixante ans ne consiste pas à rechercher si nous aurons envoyé des savants sur la Lune ou sur la planète Mars (...) Ces problèmes ne sont certes pas dénués  d'intérêt, mais ils sont homogènes à ceux que nous posons aujourd'hui. C'est à des nouveautés plus profondes et plus déroutantes que nous devons nous préparer [2].

 Gaston Berger énumère  trois outils fondamentaux dont use la prévision: Le précédent : c'est tout ce qui épargne des difficultés de l'initiative. Il repose sur l'idée qu'il est sage de répéter ce qui a fait ses preuves et se suffit le plus souvent d'un accord tacite. L'analogie : on fait appel ici à la connaissance de l'histoire et à sa propre expérience. On s'efforce de trouver des rapports identiques  entre des situations différentes. L'extrapolation : ce procédé s'inspire des mathématiques. Il s'agit de retrouver la courbe d'un fait étudié sur un laps de temps assez long et de la prolonger pour avoir quelque idée de l'avenir.

Tout cela, note Berger, est loin d'être inutile mais reste radicalement insuffisant. En effet, la prévision repose sur l'idée d'un monde stable, d'une permanence des lois de la nature. Or, de plus en plus, l'impact des décisions humaines se substitue peu à peu aux lois de la nature et, comme il le répète souvent, nous sommes condamnés chaque jour à être des inventeurs. Il s'agit bien de passer à un nouvel état d'esprit fait de souplesse, d'imagination, d'ouverture, de collaboration entre les disciplines les plus diverses au lieu de rester crispé dans les avantages acquis des paresses intellectuelles qui accompagnent si souvent  ceux des carrières.

Teilhard de Chardin lisait les convulsions  du monde moderne comme la fin du néolithique, c'est à dire la fin d'une ère où l'homme s'est installé dans un espace et défini par ses engrangements. Tout indique qu'une nouvelle ère nomade s'annonce dans cette noosphère évoquée par Teilhard et que les réseaux prodigieux de télécommunications mettent à portée de conscience. L'essentiel sera de se désencombrer et de rester souple et disponible. De savoir aussi que l'avenir ne viendra pas d'un ralliement à un système idéologique, mais de la volonté d'acteurs de construire ensemble. Tel est la signification ultime de la prospective lumineusement définie par   Maurice Béjart le fils aîné de Gaston Berger : La Prospective, pour lui, ce n'était pas prévoir l'avenir, pas du tout la vision, mais vivre avec une telle spontanéité, une telle ouverture et une telle capacité d'appréhender l'événement qu'on était toujours prêt pour accélérer. Un peu comme le Zen, enfin les tireurs à l'arc. Ce sont des gens qui sont toujours prêts pour un acte qui est d'une rapidité totale et absolue et qui est non prévu (...)

Je crois que c'est un peu çà la Prospective, disponibilité totale pour appréhender quelque chose qu'on ne peut pas prévoir [3] La prospective nous invite à quitter les camps retranchés de nos institutions pour  rencontrer d'autres sujets porteurs d'autres points de vue. Elle annonce le crépuscule des idoles, c'est à dire des savoirs, des managements, des synthèses définitives qui nous éviteraient cette permanente co-construction de l'avenir. C'est bien de la qualité, de la disponibilité, de l'imagination des acteurs que dépend l'évolution de nos sociétés et non de nouveaux encombrements méthodologiques ou de boîte à outils new look.



Notes

[1] Gaston Berger (1896-1960) : Phénoménologie du temps et prospective op.cit. Pages 210-211.

[2] Entretien des G.Berger avec M.Drancourt in Réalités, mai 1960 n°172, page 51.

[3] Maurice Béjart (1927-2007): Propos tenus à France-Culture à l'émission La tasse de thé le 24 février I991.

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Giraud Gaël

Nom Giraud
Prénom Gaël
Contributions

21/02/2021

Extraits d’une Interview de Gaël Giraud par Denis Robert. 29 septembre 2020.

  • Giraud Gaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Question : Vous parliez des élites avec un grand z, c’est quoi les zélites ?
Ceux qui se prennent pour des élites…Vous savez qu'aujourd'hui la société française est structurée en trois tiers. Vous avez un tiers qui fait des études supérieures, vous avez un tiers qui passe un bac ordinaire, professionnel ou technique, et puis vous avez un dernier tiers qui ne passe pas le baccalauréat. Le tiers qui a fait des études supérieures a accès à tous les pouvoirs économiques, financiers, symboliques, médiatiques. Les médias globalement ne parlent que de lui et ne parlent qu’à lui. Un tiers c’est beaucoup plus qu’il y a deux générations. Quand Sartre disait « on ne peut pas se permettre de désespérer Billancourt », il était parfaitement conscient qu’il appartenait à une petite minorité qui faisait moins de 10% de la population…que le dimanche midi au repas dominical il était contraint de parler avec la cousine Gertrude ou le cousin Albert qui n’avaient pas fait d’études. Aujourd’hui le tiers éduqué supérieur est suffisamment nombreux pour pouvoir vivre dans une sorte d’endogamie sociale complète…il ne parle plus aux deux autres, ne sait plus ce que vivent les deux autres tiers, est très étonné lorsque les deux autres tiers votent non à la constitution européenne en 2005, ou organisent des ronds-points avec des gilets jaunes pour protester contre le sort qui leur est réservé par le gouvernement actuel. Donc il y a une incompréhension et une méconnaissance grandissante de ce premier tiers de ce que vivent les deux derniers tiers des français.
Question de Denis Robert. Ce manque de socio-perception peut-on le combler ?
Regardons ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Ils ont rendu possible la Convention Citoyenne pour le Climat. Ce n’est pas Macron qui s’est dit un jour, on va faire cette convention. Elle a été rendue possible grâce à la pression des gilets jaunes. La Convention citoyenne c’est, de mon point de vue, un véritable miracle démocratique qui montre que vous tirez au hasard 150 citoyens, vous leur donnez les moyens de se former convenablement pendant 9 mois et ils vous pondent in fine un programme de transition écologique pour la France qui est plus intelligent que ce que la haute fonction publique a conçu depuis 20 ans.
Ça veut dire que les deux derniers tiers sont capables de parler au premier tiers, d’avoir des raisonnements et des préconisations normatives politiques qui sont de même niveau que ce qu’est capable de produire le premier tiers. Et donc il y a un dialogue tout à fait possible.
C’est une partie du premier tiers qui, à l’image d’ailleurs du Président de la République, vit un mépris très profond pour les deux autres tiers et croient très fondamentalement que ces deux derniers tiers sont incapables de leur parler et qu’eux n’ont rien à leur dire. C’est ce fossé-là qui est entrain de grandir aujourd’hui.
La CCC et les gilets jaunes nous montrent que si on s’en donne les moyens il est possible de combler le fossé…Cela montre une chose, c’est que les media ne font pas leur boulot dans notre pays. Parce que, s’ils faisaient vraiment leur travail, la qualité des débats qui ont eu lieu au sein de la convention citoyenne, on pourrait l’avoir au sein de l’espace public en France et ce n’est pas ce qu’on a maintenant.
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18/01/2020

Le Vent se lève. Entretien avec Gaël Giraud

  • Giraud Gaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
LVSL – Vous êtes prêtre jésuite. Pourquoi avez-vous choisi cette voie-là ? Quelle relation entretenez-vous avec l’Église ? Vous vantez souvent l’héritage de la Révolution française et la sécularisation, seriez-vous donc un prêtre laïc ?

G.G. – Je n’utiliserais pas cette expression de prêtre laïc. Les jésuites ont une grande tradition d’engagement en faveur de la justice. On connaît le sort des jésuites du Salvador assassinés par la junte militaire en 1989 parce qu’ils soutenaient les pauvres. On sait moins, par exemple, que deux jésuites ont été assassinés à Moscou en 2008, parce qu’ils gênaient les collusions entre l’Église orthodoxe et le régime de Poutine. Bien sûr, nous n’avons nullement le monopole de l’engagement en faveur de la justice, même parmi les ordres religieux catholiques. Je pense notamment au Frère dominicain Henri Burin des Roziers, décédé hélas en 2017, et qui fut un ardent défenseur des paysans sans terre dans le Nordeste brésilien —un homme lumineux. Je pense à telle religieuse xavière, Christine Danel, une amie également, qui s’est rendue dans les centres de traitement d’Ebola en Guinée, au pire moment de la pandémie de 2014, pour aider à la mise en place d’un traitement de la maladie. Pour les Jésuites, disons que la promotion de la justice sociale et l’expérience de foi sont une seule et même mission. C’est ce qui m’a sans doute séduit dans l’ordre des Jésuites, avec, bien sûr, une certaine rigueur intellectuelle et, surtout, une profonde tradition spirituelle. C’est ce qui manque à beaucoup de nos contemporains, je crois : un espace de liberté intérieure. Beaucoup de jeunes sensibles à la question écologique cherchent à retrouver des espaces d’intériorité, de silence, de gratuité. Notamment pour s’évader de la prison du tout-marchandise, du tout-jetable ou du tout-détritus. Certains cherchent du côté des sagesses orientales parce qu’ils ne se sentent plus liés au patrimoine chrétien qui est, pourtant, le leur. Ou bien à cause du discrédit qui frappe à juste titre notre Église du fait des scandales liés à la pédo-criminalité. Pour ma part, je crois que le christianisme est très fondamentalement une école du désir (ce que le bouddhisme n’est pas, par exemple) et que beaucoup d’entre nous ont soif d’apprendre à découvrir le désir de vie qui sourd du plus profond d’eux-mêmes.

Je parle volontiers de façon positive de la Révolution française et de la modernité occidentale, c’est vrai. Dans son intuition de fond, elle est un produit du christianisme même s’il est vrai que des chrétiens en ont été les victimes, je pense notamment au prêtre Jean-Michel Langevin et aux martyrs d’Angers. Lorsqu’au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, une bonne partie de l’Église catholique a cru bon de s’opposer à la modernité, elle n’a pas reconnu que ce qu’elle avait en face d’elle, ce qu’elle a cru être son ennemie, était en partie son propre enfant. Bien sûr, il faut distinguer, au sein des Lumières, entre, disons, Rousseau et Voltaire. L’arrogance d’un Voltaire, riche commerçant esclavagiste, n’a pas grand chose à voir avec les intuitions démocratiques de Rousseau. Or, du point de vue du rapport du politique au religieux, les Lumières, disons, rousseauistes ont cherché à désacraliser le pouvoir politique : désormais, le pouvoir politique et la souveraineté n’auraient plus comme instance de légitimation un ordre sacré, transcendant fondé sur Dieu. C’est la “sortie de la religion” telle que Marcel Gauchet, par exemple, l’a thématisée. Gauchet a fort bien montré que le christianisme est justement la “religion de la sortie de la religion”. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a, semble-t-il, que dans les sociétés de tradition chrétienne que la laïcisation du pouvoir politique est aussi avancée que chez nous. Or, depuis le début de l’aventure chrétienne, la grande tradition évangélique consiste à “rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu” (Luc 20,25).

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13/01/2020

Sur les élites françaises

  • Giraud Gaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Extrait de l’entretien récolté par LVSL ( Le vent se lève)


LVSL – Observez-vous, au plus haut niveau de l’État, une dérive illibérale ? Comment se concrétise-t-elle ?
G.G. – J’observe qu’une partie de la haute fonction publique française ne croit plus en l’État au sens où elle est persuadée que la République, telle que nous l’avons construite à travers les grands compromis d’après-guerre, est velléitaire, contradictoire, n’a plus les moyens de sa politique ou n’a plus de vision. De sorte que rien ne vaudrait une bonne assemblée sanglante d’actionnaires qui maximisent leurs profits à court terme. Ces propos, que j’entends y compris à l’Inspection générale des finances, font froid dans le dos. Il est vrai qu’il y a peu, Michel Pébereau se vantait qu’il y ait plus d’inspecteurs généraux des finances ayant pantouflé à la BNP Paribas que travaillant pour l’intérêt général dans la fonction publique. Cela veut dire que la haute fonction publique elle-même doute de sa propre mission. En témoigne également le nombre de pantouflages de hauts fonctionnaires : le directeur général du Trésor français s’en va travailler pour un hedge fund chinois, le Hongrois Adam Farkas, l’actuel directeur exécutif de l’Autorité bancaire européenne, s’apprête à prendre la tête de l’Association des marchés financiers en Europe, un puissant lobby qui défend les intérêts du secteur bancaire privé. Imaginez-vous le patron de la police de Bogotá qui deviendrait le principal lieutenant de Pablo Escobar ? Remarquez, en France, nous avons nommé à la tête de l’autorité monétaire suprême un ancien cadre dirigeant de BNP Paribas puis, à la tête de l’État, un inspecteur des finances ayant pantouflé chez Rotschild… Il y a heureusement des exceptions remarquables : des hauts fonctionnaires qui ont conservé envers et contre tout un haut sens de l’État. Mais, souvent, leur intégrité pénalise leur carrière, en particulier sous l’actuel gouvernement.
(…) Lorsque la haute fonction publique, ou une partie de ses membres du moins, doute de sa mission, elle doute de l’utilité de travailler pour ceux et celles qu’elle ne rencontre plus, qu’elle ne connaît plus. Une autre fraction de cette même noblesse d’État, penche au contraire pour une démocrature, dans laquelle on imposerait les décisions technocratiques qu’elle estime être les seules raisonnables. Sans s’apercevoir que, le plus souvent, ces décisions ne servent que ses propres intérêts de court terme. Il y a là un malentendu extrêmement profond.
Inversement les deux tiers du corps social français qui ne font pas partie de cette élite de masse ne se sentent plus représentés par des médias entièrement financés par et pour le tiers éduqué supérieur, lequel cumule tous les pouvoirs : financiers, économiques, politiques et, parfois, même culturels. Les autres, la majorité donc, ont l’impression d’être abandonnés par les privilégiés des centres-villes métropolitains. Dans bien des régions rurales de France, les trains s’arrêtent de moins en moins, il n’y a plus d’hôpital, plus de banque, la Poste et les écoles ferment. Les jeunes, évidemment, s’en vont… Certains protestent avec raison contre cet abandon incompatible avec le pacte républicain entre nos concitoyens. Les gilets jaunes ne sont qu’un aspect de cet immense malaise social. Le Grand débat national organisé à la suite des premières manifestations de décembre était un simulacre de discussion qui n’a pas permis la prise en compte sérieuse des revendications des deux tiers. Je crains que cela ne s’aggrave dans les mois et les années à venir. Et quand je vois des policiers français tirer avec des LBD sur des pompiers français, je m’interroge : l’élection de Marine Le Pen aurait-elle davantage divisé les Français ? Je n’en suis plus certain aujourd’hui. Encore une fois : le paradoxe de ce gouvernement, c’est qu’il gouverne pour une toute petite élite et, pour les autres, semble n’avoir rien d’autre à proposer que la violence et le mépris de classe. Le Rassemblement national aurait-il fait autrement ? Il est vital pour le débat démocratique que la scène politique française sorte de ce duel en miroir entre Le Pen et Macron.


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Girault-Borghèse Bénédicte

Nom Girault-Borghèse
Prénom Bénédicte
Contributions

15/06/2020

Témoignage sur le télé-enseignement

  • Girault-Borghèse Bénédicte
Je suis enseignante en économie et gestion dans une classe préparatoire publique qui permet à des étudiants de tous milieux socioculturels, titulaires d’un diplôme de niveau bac+2, de valider une licence et de préparer les concours des grandes écoles de commerce ou l’accès à des masters universitaires. J’ai donc été confrontée à l’utilisation des plateformes en ligne (plateforme du CNED) pour l’ensemble de mes cours dès le 16 mars au matin.
Mon sentiment vis-à-vis de ces plateformes et de la société sans contact est ambivalent : Oui, bien entendu, rien ne remplace les cours en face à face, la relation humaine étudiant-professeur. Notre public d’élèves fonctionne beaucoup à l’affectif et a besoin d’être encouragé, valorisé, intéressé dans une relation « en présentiel ».
Mais d’un autre côté, l’utilisation des plateformes a ouvert des champs nouveaux dans ma manière d’enseigner : j’ai ainsi invité des participants qui ne se seraient jamais déplacés dans ma classe d’Antibes : intellectuels, journalistes, amis vivant aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. Les étudiants ont ainsi pu les interroger, les écouter, s’ouvrir l’esprit. La plateforme peut être un formidable outil d’ouverture sociale et de gommage des distances culturelles et géographiques. Les étudiants se sont sentis privilégiés d’avoir une relation de proximité, même en ligne, avec les intervenants.J’ai aussi profité de cette plateforme pour organiser des réunions à distance avec mes collègues de France enseignant dans le même type de classes préparatoires. Nous avons mutualisé nos méthodes, nos contacts avec les grandes écoles. Grâce à ces visioconférences, nous nous sommes senti(e)s moins seul(e)s pendant la période de confinement et nous avons conservé une énergie et un dynamisme contagieux pour les étudiants. Ils ont d’ailleurs traversé au mieux cette période de crise et ont très bien réussi les concours malgré le contexte.
J’espère malgré tout retrouver en septembre une salle de classe classique pour découvrir les visages de la nouvelle promotion et prendre le temps de créer une relation. Une année complète en « cours à distance » est difficilement envisageable.Idéalement, je compte à l’avenir jouer sur les deux tableaux : inviter des intervenants sur la plateforme en ligne, mais privilégier l’enseignement dans une salle de classe pour maintenir le fil toujours ténu et fragile de la motivation des étudiants.

Bénédicte Girault-Borghèse


Bénédicte Girault-Borghèse est agrégée en économie et gestion et professeure référente de la CPGE ATS du lycée Jacques Audiberti d’Antibes (classe préparatoire aux concours des grandes écoles de commerce réservée à des étudiants titulaires d’un bac +2)
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Gori Roland

Nom Gori
Prénom Roland
Contributions

22/05/2020

Et si l'effondrement avait déjà eu lieu ?

  • Gori Roland
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires
Cet ouvrage (1) a été terminé au moment où l’épidémie de coronavirus s’installait en France, produisant une grande inquiétude dans la population au risque de désorganiser l’économie et de précipiter une crise sociale et politique. Une fois encore dans l’histoire humaine le « sol » semble se dérober sous nos pieds et donne raison aux partisans de la collapsologie et autres prophètes de l’Apocalypse. L’état d’impréparation de nos gouvernements a mis en évidence le poids et la faillite des Agences diverses et variées de la bureaucratie néolibérale. Les politiques néolibérales qui avaient mis à mal les services publics par les dogmes affirmés de la mondialisation, les figures anthropologiques d’un homme économique, les priorités de la lutte pour la compétitivité, les exigences d’austérité… se dévoilent aujourd’hui dans leurs impostures. Libérés des tutelles gestionnaires, les soignants que la communication gouvernementale a voulu faire passer pour des « héros », après les avoir matraqués lors de leurs manifestations pour la sauvegarde de l’hôpital, ont magnifiquement exercé leurs métiers. Dans L’étrange défaite, dont le sous-titre de mon ouvrage s’inspire, Marc Bloch expliquait déjà que les meilleurs soldats étaient ceux qui, dans la vie courante, faisaient bien leur métier… A partir de cette crise sanitaire et sociale ce qui paraissait impossible hier encore, en matière de protection des humains, pourrait se mettre en place. La catastrophe l’exige, l’opinion y consent. Nous pourrions espérer qu’à la panique de la pandémie et de ses conséquences sociales succède la sagesse des effets des deuils et de la perte. C’est ce à quoi invite cet ouvrage face à la faillite d’un productivisme débridé et mondialisé illuminé des lueurs d’un astre mort, celui des illusions et des croyances du XIXe siècle que nous avons reçues en héritage.

C’est la thèse de l’ouvrage : nos craintes d’effondrement sont à prendre au sérieux, moins comme catastrophes à venir, qu’en tant que symptômes d’un événement qui a déjà eu lieu. Nos malheurs actuels, - pandémies, crises climatiques, crises sociales et économiques, crises politiques et culturelles -, ne sont que les symptômes de cet effondrement qui a déjà eu lieu dans l’ordre symbolique, celui des catégories de jugement et des manières de penser le monde et l’humain inspirées des principes fondateurs de nos sociétés industrielles. Ces catastrophes surgissant dans notre actualité, probables dans notre futur ne sont et ne seront désastreuses que du fait de notre impréparation à les accueillir et à les traiter. Cette impréparation provient d’une culture de la modernité prise par la discordance des temps, fixée au piquet de l’instant, oublieuse du passé et déjà prisonnière d’une conception du futur placée sous le signe des progrès techniques.

Ces idées de progrès et d’évolution ont aligné l’histoire humaine sur le développement continu des techniques en confondant organismes vivants et organisations machiniques. De cette confusion ont émergé les monstruosités bureaucratiques des totalitarismes qui, du nazisme au néolibéralisme, ont dérobé à l’homme sa capacité de penser et de décider, au risque de lui faire perdre son sens moral. Ces traumatismes, autant collectifs qu’individuels, au sein de la civilisation occidentale nous ont empêché de relever le défi de la modernité en nous réfugiant dans l’éphémère de la mode ou dans la nostalgie de la pensée réactionnaire. Les discours de l’effondrement, les annonces messianiques des catastrophes à venir sont les symptômes de ce traumatisme, de cette maladie politique et culturelle. Ils sont le revers des mirages du progrès qui ne concevaient le temps que comme un fleuve linéaire, irréversible, orienté par son futur. L’histoire récente nous a fait déchanter, les involutions sociales peuvent se produire à tout instant, le nazisme perdure, moins comme événement qu’en tant que traces mnésiques infiltrant nos expériences contemporaines. Il appartient à la modernité industrielle, il en est un rejeton monstrueux. L’expérience du psychanalyste convoque aussi une réflexion sur la mémoire et les fantômes du passé qui hantent notre actualité.

Cette réflexion rejoint nombre de questions que pose l’écriture de l’histoire que je développe avec l’aide de grands historiens comme Marc Bloch, Jean Pierre Vernant, Irénée Marrou ou encore Paul Veyne. L’analyse des régimes de temporalité est au cœur de ce travail, nous invitant à nous déprendre de l’actualisme technique qui nous laisse démunis devant les nouvelles menaces de catastrophes sanitaires, climatiques ou politiques, véritables retours d’un refoulé de notre histoire. Repenser le passé qui ne passe pas permettrait aussi de réviser la notion d’utopie, de la penser moins comme un mirage placé au bout des lendemains qui chantent qu’en tant que moment, kairos, à saisir à tout instant pour inventer sa vie. Walter Benjamin est présent de bout en bout de l’ouvrage, en compagnie de Freud et d’Hannah Arendt, afin de rendre compte des naufrages de l’histoire et de la nécessité de devoir les éviter en renouant avec le travail de la mémoire pour ne plus errer dans l’éphémère des instants successifs, sans pour autant céder aux nostalgies des pensées réactionnaires. L’actualisme technique comme l’actualisme économique tentent désespérément de pallier une histoire défaillante dont ils précipitent la perte. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Etat allemand avait montré l’exemple, comme l’a analysé Michel Foucault la nouvelle dimension de la temporalité devenait l’indice de croissance économique et lâchait l’horloge de l’histoire. Cette réussite, oublieuse de l’histoire et de ses ruines, riche de prospérité matérielle, est devenue un modèle démocratique. Elle a un prix. Celui d’une conception du sujet humain, autoentrepreneur de lui-même, auquel les utopies de « l’humanité augmentée » font ressentir une « honte prométhéenne » (Günther Anders). Ainsi, se fabrique un homme nouveau, déraciné du passé, se projetant dans un futur, à partir duquel il pense son présent, et où règnent les robots et les algorithmes auxquels il tend à s’identifier et dont il intériorise déjà les valeurs.

Dès lors que le cadre de pensée évolutionniste et progressiste hérité des Lumières s’est effondré à la fin du XIXe siècle, nos civilisations se sont révélées incapables d’en intégrer le traumatisme et parvenir à lui donner un sens. C’est de ce traumatisme de la modernité dont nous sommes toujours malades. Les régimes totalitaires se sont dressés sur les ruines de la capacité de penser qui se confond avec la capacité morale de juger. Ils ont érigé en lieu et place de cette capacité de penser les procédures cognitives, formelles, techniques de la bureaucratie, des réseaux formels des organisations. Ces organisations émergent de la perte de substance, de la perte organique autant que spirituelle de notre culture. C’est en ce sens que l’on a pu reconnaitre au nazisme un caractère de modernité propre à l’ère industrielle et à son administration impitoyable. Le chaos social qui résulte des catastrophes est à la mesure de l’hubris dont il provient. Les démocraties libérales ont essayé de s’en préserver par le Droit et la réussite économique.

Mais, par rapport aux chaos nos « mesures » juridiques se révèlent pitoyables, elles appartiennent à une civilisation qui a préféré le Droit à la Justice. Le Droit est insuffisant à respecter ce qu’il y a de sacré dans la personne humaine. Le Droit permet de résoudre les crises, mais il est impuissant face aux effondrements, comme l’a montré l’histoire des catastrophes lors des génocides du XXe siècle. La manière de penser le temps est fondamentale pour penser les effondrements et prendre les mesures sociales et politiques qui s’imposent. L’actualisme technique détruit la nécessaire concordance des temps au profit d’une fuite dans la succession des instants. Faute de nous interroger sur la temporalité qui conditionne la capacité de penser et donc de juger, rien n’est possible. Les institutions juridiques relèvent de la rationalité formelle, elles demeurent inefficaces sans la substance de l’éthique, des valeurs de justice qui lui confèrent la force et le sens. Pour pouvoir exercer notre liberté, qui est d’abord et avant tout une possibilité de choisir, il faut pouvoir recueillir les expériences du passé, rassembler les traces et les interpréter, faire histoire. L’Esprit marche dans les ténèbres des instants successifs lorsqu’il n’est pas éclairé par l’histoire. Nous cédons aux mécanismes de déni des effondrements qui nous guettent car ils nous permettent d’oublier les effondrements déjà réalisés dans l’histoire. L’effort de mémoire est ascèse, initiation, catharsis. Il se trouve par contre exclu, forclos d’une civilisation besogneuse, rivée au piquet de l’instant d’après, celui du profit, du retour sur investissement. De ce fait, pressés par la vitesse et les instants successifs d’un présent intemporel nous nous détournons des informations et des valeurs qui nous mettraient face à notre mort, à notre finitude. L’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaitre à la hauteur de l’oubli de la mort. Ce rapport au temps conditionne le développement et l’extinction des civilisations. L’histoire, avec le philosophe Walter Benjamin, est, avec la psychanalyse et la philosophie, une des seules manières de sauver un passé qui s’actualise dans le présent, et d’ouvrir le seul et authentique chemin d’invention des utopies, placées moins au bout du futur, qu’à chaque instant qui reçoit l’éclat messianique des origines.

A cette révision de nos conceptions du temps et de la mémoire s’ajoute une analyse critique des fonctions du langage et de la communication. Si l’effondrement climatique, sanitaire ou social présent ou à venir, n’est que la matérialisation d’un effondrement de nos cadres de penser qui a déjà eu lieu, il convient de toute urgence d’inventer un nouveau discours. Cela ne sera possible qu’en restaurant la fonction symbolique du langage, sa capacité de dire le monde, de lui donner un sens et une cohérence. C’est ce pouvoir du langage qui se trouve aujourd’hui politiquement dégradé, réduit à la com et au bavardage des sociétés du spectacle. Nos sociétés de la communication tendent à priver les individus et les collectivités de cette fonction symbolique du langage nos hommes politiques ne sont que la partie la plus avancée de cette déroute du pouvoir du langage dégradée en discours technique ou en pur verbiage. Aujourd’hui, une « âme numérique » agite les corps, met en transes les gouvernants, s’empare des moindres citoyens, exorcise la moindre donation poétique du monde, perce la moindre des métaphores, crève les voiles de la beauté et de ses mystères pour mieux la broyer à la meule de l’utilité, elle est celle qui permet aux financiers et aux oligarques de parler la même langue. Dans ce grand naufrage de la civilisation humaine dont la crise écologique reflète en miroir la déshumanisation, l’Appel des appels qui s’en suivit, fut un signal de détresse. C’est un des mérites, et non des moindres, des discours de l’effondrement que de relever le défi de la modernité né du traumatisme, traumatisme produit par l’incapacité de notre civilisation d’inventer un ordre social à la mesure du développement des techniques. Il nous faut surmonter ce traumatisme de la modernité en inventant un ordre social, disons symbolique, à la hauteur des révolutions techniques et industrielles. L’ouvrage invite à fabriquer une nouvelle forme d’utopie fabriquée avec l’étoffe de nos rêves, pensée moins comme le projet d’un avenir meilleur sans cesse repoussé aux calendes grecques que l’originalité à saisir à tout moment pour inventer un futur inédit.

Notes

1) ET SI L’EFFONDREMENT AVAIT DÉJÀ EU LIEU. L'ÉTRANGE DÉFAITE DE NOS CROYANCES. à paraître le 3 juin 2020 aux Liens qui libèrent
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Goujon Daniel

Nom Goujon
Prénom Daniel
Biographie Maître de conférences à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne (iut de Roanne). Membre du laboratoire Image Société Territoire Homme Mémoire Environnement (isthme – cnrs, umr 5600 Environnement Ville Société). Il est membre du Réseau interuniversitaire des chercheurs en ESS (RIUESS)
Derniers ouvrages parus :
Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, ERES, 2020. (en collaboration avec E.Dacheux)
Théorie délibérative de la valeu, PUM, 2024.
Code Postal 42300
Ville Roanne
Contributions

01/04/2022

Accords et Désaccords sur la vision du revenu d’existence développée par T. Piketty

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Capitalisme(s) en crise
T. Piketty fait en matière de revenu d’existence deux propositions : un revenu de base pour les bas salaires complété par un système de garantie de l’emploi (Green New Deal) et une dotation inconditionnelle versée au jeune adulte pour que chacun bénéficie d’un capital de départ (ces propositions sont détaillées dans un autre article). Avant de rentrer dans le vif du sujet et de discuter ces deux mesures (C &ampD), nous allons mettre en débat sa vision politique en soulignant d’une part nos points d’accord (A) puis en exposant nos points de désaccord (B).

A. Des objectifs commun: l’approfondissement démocratique par la réduction des inégalités et la délibération.


Comme Thomas Piketty nous pensons que la solution aux situations de crise multiple que nous connaissons ne passe pas par le gouvernement des experts mais pas l’intelligence collective qui trouve son expression dans la délibération de tous dans l’espace public : « En particulier, le journaliste et le citoyen s’inclinent trop souvent devant l’expertise de l’économiste pourtant fort limité, et se refuse à avoir une opinion sur le salaire et le profit, l’impôt et la dette, le commerce et le capital. Or, il ne s’agit pas de matières facultatives pour l’exercice de la souveraineté démocratique. Surtout, ces questions sont complexes d’une façon qu’il ne justifie aucunement leur abandon à une petite caste d’experts, bien au contraire. La complexité qui est la leur est telle que seule une vaste délibération collective, fondée sur les raisonnements, les cheminements et les expériences de toutes et de tous, peut nous permettre d’espérer quelques progrès dans leur résolution » (Piketty, 2019, p. 1198). De même, nous partageons son combat contre les inégalités, ces dernières sont dangereuses pour l’idée même de démocratie qui recule au fur et à mesure que les inégalités progressent. Nous pensons, comme lui, que les inégalités ne sont pas compensées par la théorie du ruissellement d’où notre accord sur la nécessité d’un renouvellement de la redistribution des revenus. Enfin, comme lui, nous pensons que les inégalités ne se réduisent pas à des inégalités salariales mais s’originent dans la concentration du patrimoine lié à la propriété privée.

B. Des points de désaccord : la définition de ce qu’est la politique et la justification du revenu universel.


Comme nous l’avons déjà souligné, T. Piketty considère que la politique consiste à définir ce qu’est la société juste. Pour notre part, en nous référant au pragmatisme de Dewey, nous pensons que la politique consiste à débattre collectivement sur ce à quoi nous tenons, c’est- à-dire un débat sur les valeurs. Ainsi, cette différence de conception de la politique débouche sur une autre justification de l’intervention sociale et donc du revenu d’existence y compris sous sa forme de dotation inconditionnelle. Il ne s’agit plus de réduire les inégalités dans une société libérale mais de reconnaitre une valeur fondamentale dans une société démocratique : la dignité humaine.

C. Contre un revenu de base inscrit dans la norme du salariat.

Nous partageons la critique que T. Piketty adresse à l’encontre du revenu de base tel qu’il existe en Europe, en particulier l’exclusion des plus jeunes, des étudiants et des personnes sans compte bancaire. Nous sommes aussi d’accord sur le fait que la faiblesse du montant distribué (entre la moitié et les trois quart du salaire minimum) ne fait pas du revenu de base un outil révolutionnaire mais un «outil partiel de lutte contre les inégalités» (Piketty, 2021, P. 229). En revanche nous sommes en désaccord avec sa modalité de distribution et en opposition avec la volonté de le compléter par un système de garantie de l’emploi. En effet, le versement automatique sur les bulletins de salaire en lien avec le système d’impôt progressif renvoie à la vision libérale de l’impôt négatif de M. Friedman (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Comme cet auteur, T. Piketty souhaite conserver, voire renforcer, le lien existant entre travail et revenu, alors qu’à l’heure actuelle une part non négligeable des emplois sont des bullshit jobs (Graeber, 2018) sans utilité sociale et parfois destructeurs de l’environnement. En effet, il ne propose pas une allocation universelle substantielle qui permettrait à ceux qui le souhaite de se passer de travailler. Bien au contraire, comme nous l’avons vu, il propose d’instituer un régime de garantie d’emploi pour permettre à tous d’en obtenir un à temps complet. Cette mesure serait financée par l’État et proposerait des emplois dans le secteur public et associatif. Un telle mesure n’est pas sans rappeler les ateliers de la charité mis en place par Turgot au XVIIIème siècle qui souhaitait que l’aide aux plus pauvres soit conditionnée à une véritable activité utile (Clément, 2005). En 1848, cette idée sera reprise par l’Assemblée constituante qui pose les termes du contrat entre la société et les plus pauvres de la manière suivante : « si celui qui existe a le droit de dire à la société : faites-moi vivre, la société a également le droit de lui répondre : donne-moi ton travail » (Marconi, 2016 , p. 139). On le voit bien, dans cette vision sociale le travail est indépassable, le revenu reste conditionné à l’obligation de travailler le plus souvent dans le cadre salarial. Du coup, loin de renforcer l’autonomie nécessaire à la démocratie on renforce la subordination au travail et au salariat. Loin de favoriser la liberté de choisir son activité on renforce l’obligation de prendre part à des activités imposées par une logique économique qui n’est pas forcément écologiquement et socialement soutenable. Du coup, paradoxalement, c’est la norme capitaliste qui est renforcée : ceux qui n’ont pas de capital doivent vendre leur force de travail pour survivre.

D. La dotation en capital : une mesure éthique sans rupture avec le capitalisme.


Il semble d’ailleurs que T. Piketty a certainement conscience de ce paradoxe puisqu’il propose d’accompagner ce premier train de mesures d’un système de redistribution du patrimoine: la dotation en capital. Ce système permet à la fois de lutter contre la concentration du patrimoine mais aussi de d’instituer une certaine équité entre jeunes adultes en leur permettant de bénéficier d’un même capital important de départ (120 000 euros en Europe). Il s’agit donc de dynamiser l’économie en redistribuant le patrimoine, autrement dit de démocratiser l’accès à l’entrepreneuriat, ce qui effectivement corrige les inégalités. Cependant, une telle mesure renforce la logique capitaliste, en favorisant la valorisation et l’accumulation du capital, elle ne la combat pas. Il s’agit donc bien de rendre le capitalisme plus éthique et non de le dépasser. Or, la survie de la planète passe par l’adoption rapide d’un autre système économique (Caillé, Humbert, 2006). La force de Piketty est en l’occurrence sa principale faiblesse. En s’appuyant sur l’histoire et ce qui a déjà été fait, il crédibilise l’intervention sociale et une forte redistribution mais, du coup, il reste prisonnier de logiques avec lesquelles il est aujourd’hui nécessaire de rompre. Le socialisme
participatif de Piketty s’inscrit dans le prolongement de la sociale démocratie qui cherche à réformer le capitalisme sans le dépasser. Notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire est, à l’inverse, beaucoup plus utopique mais s’inscrit dans une triple rupture :
- rupture avec le productivisme (grâce à la création monétaire on peut distribuer du revenu sans que celui-ci soit lié à un acte productif)
;- rupture avec la valeur travail (avec le revenu d’existence le travail n’est plus un préalable à une vie digne)
- rupture avec la démocratie libérale (le revenu d’existence permet à chaque citoyen de mener l’enquête sociale pour résoudre collectivement les problèmes qui les concernent (Dewey, 2008)
;Dans notre modèle que nous nommons délibéralisme on doit pouvoir délibérer de tout ... même d’une sortie du capitalisme !



Caillé A., Humbert M., 2006, La démocratie au péril de l’économie, Renne, PUR.
Clément A., 2005, « La politique sociale de Turgot : entre libéralisme et interventionnisme », L’actualité économique, Vol. 81, N°4.
Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres. Dewey J., 2008, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard.
Graeber D., 2018, Bullshit jobs, Paris, Les liens qui libèrent.
Marconi C., 2016, « Des ateliers de charité aux ateliers municipaux. Le pouvoir municipal grenoblois face au droit du travail », Revue d’histoire de la protection sociale, N°9.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,

Notes

Le débat sur le revenu universel est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduits à une triple crise : économique, politique et écologique.
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Allocation universelle

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus.
Développement didactique

L’allocation universelle comme outil de régulation

Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.

L’allocation universelle comme outil de justice sociale

Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.

L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché

Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.

L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme

Conception d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.

Conclusion dialogique

C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.


[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.

Bibliographie
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.
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15/10/2021

L’allocation universelle : changement de cap radical ou accélération vers une société de marché ?

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus (figure N° 2).
Figure N° 2 : Typologie des différentes formules d’Allocation universelle.

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- L’allocation universelle comme outil de régulation. Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.
- L’allocation universelle comme outil de justice sociale. Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.
- L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché. Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.
- L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme qui est celle d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.
Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Notes

[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.
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01/04/2022

La vision politique de T. Piketty et la place du Revenu d’existence

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Thomas Piketty est un économiste de renom. Il est professeur à l’école d’économie de Paris et s’intéresse à la questions des inégalités. Son approche est singulière pour plusieurs raisons : c’est une approche historique qui s’inscrit dans la longue durée, c’est une approche globale qui s’intéresse à la comparaison internationale (Europe, États Unis, Inde, Chine …). Son travail s’ouvre largement aux sciences sociales (il est d’ailleurs directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales ) mais reste centré sur un travail statistique qui s’intéresse aux écarts entre déciles et non aux évolutions moyennes. Surtout son travail est résolument hétérodoxe, il s’oppose au laisser faire libéral et se revendique d’un socialisme participatif. Son ouvrage phare, traduit en 40 langues et vendu à 2,5 millions d’exemplaires, s’intitule Le capital au XXIème siècle. Dans cette première partie nous allons relater sa vision de la politique (A) puis nous présenterons ses propositions pour une société en se centrant sur un sujet que nous partageons, celui du revenu d’existence (B).


A. La société juste selon Piketty.


Dans le dernier chapitre de Capital et idéologie qui s’intitule Eléments pour un socialisme participatif au XXIème siècle, il définit ce dernier comme étant : « une nouvelle perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs ». Il poursuit : « Qu’est-ce qu’une société juste ? Dans le cadre de ce livre, je propose la définition imparfaite suivante. La société juste est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. Parmi ces biens fondamentaux figurent notamment l’éducation, la santé, le droit de vote et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. La société juste organise des relations socioéconomiques, des rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possibles.[…] Cette définition imprécise de la société juste ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut. Seule la délibération collective peut permettre d’aller plus loin, sur la base des expériences historiques et individuelles dont nous disposons, et de la participation de tous ses membres. C’est d’ailleurs pourquoi la délibération est à la fois une fin et un moyen. » (Piketty, 2019, p.1113).
Cette déclaration permet de préciser trois points caractérisant la vision de l’auteur : sur le plan économique il n’est pas libéral puisque la société juste ne repose pas sur les arbitrages de marché mais doit être organisée, c’est-à-dire régulée par le politique. Il n’est pas non plus marxiste puisque cette régulation politique doit s’opérer par la délibération du plus grand nombre et non pas être le fait d’experts étatiques. Sur le plan politique, il se rapproche des libéraux (au sens américains du terme) et notamment de John Rawls qu’il cite explicitement. Par contre, il s’en détache en affirmant qu’il faut : « se méfier des principes abstraits et généraux de justice sociale et se concentrer sur la façon dont ils s’incarnent dans des sociétés particulières et dans des politiques et des institutions concrètes ». (Piketty, 2019, p. 1114). De plus, cette recherche de la société juste le place dans la filiation Kantienne que revendique également Rawls et Habermas pour qui la politique est l’organisation du juste. Cette vision politique débouche sur des mesures concrètes de réduction des inégalités par la propriété sociale et par l’impôt. Dans le cadre de ces mesures T. Piketty évoque, même si ce n’est pas central chez lui, la question du revenu d’existence. Nous allons présenter ses propositions en la matière en nous référant à ses deux derniers ouvrages.


B. Les propositions de T. Piketty autour du revenu d’existence.


Dans son dernier ouvrage, Une brève histoire de l’égalité, Piketty évoque la question du revenu de base, version édulcorée du revenu d’existence (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Il critique cette approche qui laisse beaucoup de personnes sans protection : les plus jeunes, les personnes sans compte bancaire … De plus, il est favorable à l’extension de ce type de mesure de revenu minimum aux travailleurs à bas salaires. Pour ce faire, il propose « un système de versement automatique sur les bulletins de salaires et les comptes bancaires, sans que les personnes concernées aient à le demander, en lien avec le système d’impôt progressif (également prélevé à la source) » (Piketty, 2021, p. 229). Cette mesure permet de lutter contre le non recours au droit au revenu minimum en supprimant les démarches d’obtention de ce revenu. Comme ce plancher serait insuffisant pour lutter contre les inégalités il conviendrait, selon l’auteur, d’ajouter : « un outil plus ambitieux qui pourrait être appliqué en complément du revenu de base […] le système de garantie de l’emploi récemment proposé dans le cadre des discutions sur le Green New Deal » (Piketty, 2021, p. 229).
De plus, Thomas Piketty propose dans Capital et idéologie (proposition en partie reprise dans Une brève histoire de l’inégalité) que : « le système fiscal de la société juste repose sur trois grands impôts progressif : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage et impôt progressif sur le revenu » (Piketty, 2019, p. 1129). Ce dernier impôt, dans lequel Piketty inclut aussi les cotisations sociales et les taxes progressives sur les émissions carbone, financerait les dépenses publiques, en particulier le revenu de base et l’État social. Les autres systèmes d’imposition sont censés rapporter environ 5 % du revenu national et permettraient de : « mettre en place un système de dotation en capital versé à chaque jeune adulte (par exemple à l’âge de 25 ans) […] par construction un tel système permet de diffuser la propriété à la base tout en limitant sa concentration au sommet » (Piketty, 2019, p. 1129). L’auteur parle de mise en place d’un système « d’héritage minimal » . « Pour fixer les idées, cet héritage minimal pourrait être égal à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros si la moyenne est de l’ordre de 200 000 euros, comme cela est le cas en France actuellement) et versé à tous à l’âge de 25 ans » (Piketty, 2021, p. 231). Cette idée de taxation du patrimoine pour permettre à tous d’accéder à la propriété se trouvait déjà dans les propositions de l’inventeur du revenu d’existence Thomas Paine. Dès lors, cette proposition de dotation initiale couplée à ses remarques sur le revenu de base viennent nourrir les débats autour du revenu universel. Ce débat est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduit à une triple crise : économique, politique et écologique (Dacheux, Goujon, 2020). Aussi, pour nourrir à notre tour ce débat nous allons commenter de manière critique ces propositions et la vision politique qui les sous-tendent.


Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,


Notes


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24/05/2020

Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.

Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer

Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.


Références bibliographiques citées


Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

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Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.


Développement didactique

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.


Conclusion dialogique

Conclusion : délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer


Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

Bibliographie

Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].




Lien avec des expériences existantes
  • Eccap et Economie sociale et solidaire
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16/05/2021

Le revenu d’existence par création monétaire : un outil facilitant le changement de cap.

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Ce texte est une présentation courte du Revenu d'existence par création monétaire. Une présentation plus longue est disponible dans :
E. Dacheux, D. Goujon, Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, ERES, 2020.


Pour faire face à la crise économique profonde qui se dessine les pays de l’union européenne à l’image de ce qui se fait aux États Unis préparent des plans de relance massif. Ces plans aux sommes vertigineuses posent en creux le lien existant entre distribution des revenus et création monétaire. En effet, pour changer de cap, l’Europe doit répondre à un double défi : changer radicalement notre rapport à la monnaie et assurer à tous un droit de vivre dans la dignité. Dans cette perspective la question du revenu d’existence par création monétaire constitue un élément original de réponse.
Le revenu d’existence peut devenir, après la paix en Europe, une nouvelle utopie mobilisatrice pour l’Union Européenne. Encore faut-il, à l’image de notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire (RECRE), accompagner cette nouvelle façon de distribuer le revenu d’une révolution démocratique et d’une révolution économique.

Une révolution démocratique : rompre avec la démocratie libérale

La crise sanitaire actuelle nous le rappelle durement : les questions économiques, sont des questions politiques. Comme l’a montré tristement l’imbroglio sur les masques, les questions « que produire » et « en quelles quantité » ? Pour qui ? Comment ? relèvent bien d’un débat démocratique et non d’un simple choix technico-économique. Cependant, le problème est que la démocratie libérale est, comme l’indiquait Habermas, à bout de souffle[1]. Les élites dirigeantes prisonnières de lobbies ne sont plus en phase avec une opinion publique qui se sent exclue des choix. Dès lors, la critique légitime d’un système représentatif professionnalisé autocentré devient le terreau fertile où s’enracinent les populistes nationalistes. L’inefficacité du système politique, rendu encore plus criante par la pandémie, alimente une défiance vis-à-vis de la démocratie et rend l’autoritarisme d’autant plus acceptable que l’urgence sanitaire et climatique impose des choix radicaux contraignants. Pour éviter d’être bloqué entre, d’un côté, une impuissance politique liée à la soumission au marché et, de l’autre, un dictat sanitaro-environnemental, il est nécessaire de rompre avec la démocratie libérale. C’est le cas de la démocratie radicale prônée par J. Dewey. En effet, la démocratie, pour cet auteur, ne se réduit pas aux libertés négatives garanties par les droits de l’homme, elle est la liberté de faire individuellement et collectivement ses propres expériences. « Si on me demande ce que j'entends par expérience dans ce contexte, je répondrai qu'elle est cette libre interaction des individus avec les conditions environnantes, en particulier avec l'environnement humain, qui aiguise et comble le besoin et le désir en augmentant la connaissance des choses telles qu'elles sont. La connaissance des choses telles qu'elles sont est la seule base solide de la communication et du partage toute autre communication signifie la sujétion de certaines personnes à l'opinion d'autres personnes » (Dewey, 1997, p. 5).
Ainsi, la démocratie radicale est un effort continu vers l'émancipation de chacun par la contribution de tous. C'est en délibérant collectivement que les citoyens constituent, ce que Dewey appelle un public (les personnes qui se sentent concernées) chargé résoudre les problèmes rencontrés. Cette démocratie radicale délibérative est particulièrement bien adaptée aux choix des évolutions sociétales imposées par la crise sanitaire et écologique que nous vivons. Comme l’a montré le mouvement des gilets jaunes, on ne peut pas adopter des mesures de sauvegarde de la planète sans associer, au préalable, les citoyens à la décision publique : ce qui se fait sans les citoyens se fait contre eux. Cela vaut aussi pour la crise actuelle, où le confinement a été imposé d’en haut en jouant sur l’urgence et la peur et non suite à un large débat transversal impliquant l’ensemble des composantes de la société. On demande de la soumission, non un consentement éclairé, ce qui risque, à terme, de nuire au respect du confinement et constitue un affaiblissement certain de la démocratie.

Une révolution économique : une régulation démocratique de la monnaie

A partir du moment où l’on accepte l’idée que la rareté n’est pas naturelle et où les principales décisions économiques doivent être prises par les citoyens, on débouche sur une la révolution économique. L’économie n’est pas, comme cela est présenté trop souvent, l’ensemble des activités d’échanges régulé par la loi de l’offre et de la demande. C’est la sphère des échanges monétaires, c’est-à-dire des activités de production monétisées qui donnent lieu à la distribution de revenus monétaires permettant à la fois la répartition du produit et son écoulement dans la dépense. La monnaie n’est donc pas neutre mais joue un rôle central. Dans l’actuel régime productiviste, la monnaie est au service de la croissance et de l’accumulation du capital dans un régime post-productiviste, la monnaie doit être mise au service de l’intérêt général et de l’écosystème. C’est ce que nous appelons la monnaie délibérée, la monnaie de la démocratie radicale. Une monnaie plurielle contrôlée par les citoyens qui décident de sa limitation, de son affectation et, par là-même, ce qu’elle contribue ou pas à valoriser économiquement (Dacheux, Goujon, 2016).
Dans ce cadre de gestion démocratisée de la monnaie, la distribution de revenus n’est plus automatiquement connectée à la production. Cela permet à la fois de s’affranchir de la centralité du travail et de verser à toute personne un revenu d’existence primaire. Ce revenu, obtenu par création monétaire, n’est pas lié à la fiscalité mais dépend du choix des citoyens. La justification de ce revenu d’existence n’est pas prioritairement économique (rationaliser les prestations sociales ou libéraliser le marché du travail), ou social (lutter contre les inégalités, financer le bénévolat) mais politique rendre effectifs les droits de l’homme (égale dignité de vivre) et favoriser la démocratie radicale en permettant la liberté radicale (celle du choix de vie). On le voit, un tel revenu distributif s’éloigne profondément des projet actuels post crise ou le revenu universel est pensé comme une manière d’atténuer les effets de la crise économique dévastatrice qui s’annonce. Ce revenu, qui n’a d’ailleurs rien d’universel puisqu’il est destiné aux travailleurs victimes de la crise, est appelé à jouer un rôle de « flexi-sécurité ». Il n’est donc pas une rupture culturelle mais la prolongation de l’existant : rationaliser l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement monétaire unique mis au service de la flexibilité salariale et de la compétitivité économique. Il s’agit de garder le même modèle mais de le rendre plus résiliant aux attaques virales qui le déstabilisent. Notre proposition rompt, quant à elle, totalement avec cet ancien modèle.

Le RECRE : une transition vers une société solidaire, démocratique et écologique

Tel que nous le concevons RECRE (Revenu d’Existence par CREation monétaire), est le versement mensuel, individuel et inconditionnel d’un revenu permettant de vivre dans la dignité en dehors de toute obligation productive. Cette création monétaire ne repose donc pas sur une dette et la création d’une production, mais sur une valeur commune liant la société : le droit pour tous de vivre dans la dignité. La contrepartie de cette création monétaire, c’est la société dans son ensemble qui, au nom de la dignité humaine, s’oblige à offrir à chaque habitant du territoire la possibilité d’échapper à la pauvreté tout en garantissant une liberté réelle : celle de participer au non à la production collective. Ce surcroît de monnaie qui consiste à créditer chaque mois le compte courant de tous les habitants d’un territoire est bien un revenu primaire qui donne un droit sur la production globale. Il ne s’agit donc pas d’une redistribution dépendante des prélèvements publics sur la production privée et publique, mais d’un droit de tirage délimité démocratiquement lors de procédures délibératives. RECRE est ainsi un outil radical au service de la démocratie radicale.
C’est aussi un levier facilitant la transition écologique. Tout d’abord c’est une rupture radicale avec l’imaginaire productiviste qui emprisonne nos sociétés dans les contraintes du marché. Plus pragmatiquement, RECRE permet à tous ceux qui se sentent proches de la décroissance d’assumer leur choix sans pour autant sombrer dans la pauvreté. De plus, une telle allocation est parfaitement compatible avec des dispositifs incitatifs à la participation écologique comme le revenu contributif proposé par B. Stiegler ou le revenu de transition écologique développé par S. Swaton. Par ailleurs, RECRE peut contribuer à la relocalisation de l’économie en étant, pour partie, versé en monnaies locales. Enfin, le revenu proposé permet de rompre avec la logique court termiste engendrée par l’insécurité économique et la précarité au travail. Il permet de se projeter dans le futur et met fin à l’opposition entre les actions permettant d’assurer la fin du mois et celle permettant de lutter contre la fin du monde.
RECRE une utopie totalement irréaliste ? Oui dans le cadre de pensée monétariste dominant d’avant la crise. Non depuis la décision de la banque centrale européenne de créer des milliards d’Euro pour atténuer la récession. Non surtout, face à l’obligation d’aller au-delà de la politique bancaire de quantitative-easing en pratiquant un quantitative-easing for the people qui consiste à distribuer de la monnaie, crée ex nihilo, aux acteurs économiques que sont les ménages et les entreprises. Cette pratique, appelée « hélicoptère monétaire » par Milton Friedman, peut être mise en place de façon classique sous forme d’aides temporaires aux victimes ou alors s’inscrire dans un projet de réforme sociétale comme RECRE.
Pour sauver le projet européen fragilisé encore un peu plus par l’épreuve du COVID-19, il convient de rompre avec la théorie de petits pas chère à Jean Monnet. Face à l’urgence sanitaire et écologique, la tiédeur théorique renforce l’impuissance académique. Pour construire « les jours heureux » du monde d’après, nous devons tous, chercheurs compris, cesser d’être les spectateurs rationnels et modérés d’un monde qui court à sa perte. Seul un large débat osant ouvrir l’espace des possibles est susceptible de redonner à l’Union Européenne son ambition émancipatrice. Le monde d’après n’est pas la restauration du monde d’avant. Il s’invente et se libère par la délibération.

Références bibliographiques

Dacheux E., Goujon D. (2016), Pas de transition sans une nouvelle approche de la monnaie : pour une monnaie délibérée, The conversation, 24 mai.
Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, La Découverte.
Dewey J. (1997), « La démocratie créatrice : la tâche qui nous attend », Horizons philosophiques, vol 5, N°2 (1939).
Graeber D. (2001), Toward an Anthropological Theory of Value, New York, Palgrave.
Habermas J. (2000), Après l’Etat-nation. Une nouvelle constellation politique, Paris, Fayard.
Perrin J. (2010), « Remettre la valeur au cœur des débats en sciences économiques », texte en ligne sur le site de PEKEA, consulté le 31 juillet.
Polanyi K. (2007), « Le sophisme économiciste », Mauss, N°29.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.



Notes

[1] En 2000, J. Habermas, dans un ouvrage où il évoquait l’Union Européenne, écrivait : « Dans un système ébranlé par ses pratiques néolibérales, le processus de prise de décision politique est coupé de son terreau. Les élections démocratiques ne servent que de trompe-l’œil pour masquer la domination des élites qui tournent en vase clos. » (Habermas, 2000, p. 4).
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15/10/2021

Retour sur une critique d’une allocation universelle : le principe d’inconditionnalité

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
L’allocation universelle consiste en une distribution d’un revenu monétaire inconditionnel. Toute personne quel que soit son âge, son activité économique et/ou sociale a le droit de vivre dans la dignité. Cette inconditionnalité est l’objet d’une forte critique. Une critique des défenseurs de la société productiviste qui veulent continuer à conditionner l’obtention d’un revenu à un travail. Une critique des tenants de la transition écologique qui veulent conditionner le revenu d’existence à des engagement environnementalistes.
Faut-il une conditionnalité à la distribution d’un revenu d’existence ? Cette question occupe la première place dans les débats. Pour illustrer ces derniers nous allons relater deux propositions récentes de distribution du revenu alternatif à la distribution salariale classique : le revenu d’engagement pour les jeunes du Président Macron et le revenu de transition écologique de S. Swaton.
La première proposition s’inscrit dans le monde d’avant du système productiviste capitaliste et la seconde au contraire se réclame du dépassement de ce système au nom d’une écologie responsable et solidaire.
Pourtant si elles s’ancrent dans des projets de société opposés, ces deux propositions ont un point commun : contester l’inconditionnalité du versement d’un revenu d’existence. Nous allons successivement examiner les arguments mis en avant, puis nous les contesterons pour montrer que l’inconditionnalité renforce les libertés démocratiques et s’inscrit ainsi dans un projet global d’émancipation.

Le revenu d’engagement : donner un revenu sous condition d’insertion


Le 12 juillet 2021 lors d’une allocution consacrée aux suites du COVID et à la reprise économique, le président Macron a évoqué la création d’un revenu d’engagement pour les jeunes sans travail, sans revenu et sans formation. Cette création ne serait en fait qu’une simple extension de la garantie jeune. Cette dernière crée par F. Hollande est un dispositif qui bénéficie à 200 000 jeunes entre 17 et 25 ne pouvant légalement bénéficier du RSA (Revenu de Solidarité Active). Ces jeunes artificiellement écartés des filets de sécurité sociaux doivent pour toucher une allocation de près de 500 euros mensuels s’engager auprès des missions locales dans un parcours d’insertion. L’objectif du président Macron est d’étendre le dispositif à une population plus large en visant environ 1 millions de jeunes adultes tout en renforçant l’aspect « donnant-donnant » du dispositif. Il ne s’agit pas de faire en sorte que la jeunesse ait de quoi vivre décemment, mais de les inciter à s’insérer dans le marché de l’emploi. La centralité du travail n’est pas remise en cause. Les questions sur les conditions de travail, la finalité des emplois ou l’intérêt écologique des postes proposés ne sont pas évoqués. Faire la preuve de son inscription dans la société productiviste doit rester le sésame de l’accès au revenu. Il s’agit moins d’un nouveau droit que d’une nouvelle obligation : s’inscrire coûte que coûte sur le marché du travail pour obtenir le minimum vital. Ce qui est visé c’est l’employabilité des jeunes et non la valorisation d’un droit à la dignité. Il est à remarquer que ce dispositif restreint à la jeunesse est beaucoup moins ambitieux que la promesse électorale du candidat Macron d’instauration d’un« revenu universel d’activité », devant permettre de limiter l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement social unique. Néanmoins, la même logique est à l’œuvre, conditionner le revenu à un engagement de l’individu à participer au système productif. Même si dans bien des cas cet engagement est purement formel (s’engager dans une formation, améliorer son CV, postuler à des emplois …), l’adhésion à l’idéologie du plein emploi accessible à tous, reste un idéal indiscutable.

Le revenu de transition écologique : donner un revenu sous condition d’engagement écologique


Selon Sophie Swaton[1], le revenu de transition écologique «s’appuie sur trois composantes et pas seulement sur un revenu monétaire inconditionnel comme dans le cadre du revenu de base. 1 : un revenu de soutien direct à une activité de type écologique ou sociale compatible avec les limites de la biosphère. Tous les métiers sont à remplacer sous le prisme de la durabilité. 2 : Ce revenu est complété par un accompagnement sur mesure des porteurs de projets qui manque aujourd’hui trop souvent à leur réalisation. 3 : Enfin, est également prôné l’adhésion à une structure démocratique au sens large du terme, favorisant le sentiment d’appartenance et la mutualisation des projets, au-delà d’un versement monétaire individuel ». Plus concrètement, il s’agit, vu l’urgence climatique, de conditionner l’octroi d’un revenu d’existence à la réalisation d’actions durables. De plus, ce revenu, pour favoriser l’autonomie entrepreneuriale, serait complété par un dispositif d’encadrement (qui, lui, serait inconditionnel) pour aider ceux qui le souhaitent à réaliser leurs projets écologiques. Enfin, pour échapper à un repli individualiste, il serait obligatoire d’adhérer à la gouvernance démocratique du dispositif. On le voit, il s’agit, dans l’esprit de l’auteure qui a consacré sa thèse au revenu d’existence, d’essayer de rendre acceptable le principe d’un revenu universel en le conditionnant à des engagements écologiques et démocratiques. Cette conditionnalité répondant à une critique morale souvent adressée à l’encontre du revenu d’existence : il est injuste que ceux qui ne fassent rien bénéficient d’un revenu, ce serait encourager le droit à la paresse.
La conditionnalité est donc au cœur des deux propositions évoquées. Une condition d’intégration dans la société productiviste pour le projet d’E. Macron, une condition d’engagement dans la transition pour S. Swaton. Certes les projets se positionnent différemment vis-à-vis du revenu d’existence : le dispositif de Macron vise à écarter l’élargissement du RSA aux moins de 25 ans alors, qu’au contraire, le dispositif de S. Swaton cherche à rendre plus juste et écologique le principe d’un revenu universel. Cependant on retrouve, dans les deux cas, la même conception morale : pas de revenu sans participer à une activité économique utile à la société.

Trois débats pour changer de cap

Cette conception morale peut et doit être débattue. Premier débat, celui de la participation à la vie démocratique. La démocratie représentative est aujourd’hui malade. Elle doit être remplacée par une nouvelle conception de la démocratie. La plus exigeante, mais aussi la plus proche du sens étymologique (le gouvernement du peuple par le peule), est celle prônée par le philosophe John Dewey : une société est démocratique quand les personnes qui se sentent concernées par un problème peuvent elles-mêmes résoudre ce problème. Or, aujourd’hui, pour résoudre nous-mêmes les problèmes écologiques qui nous concernent tous, il faut, comme l’a montré la convention citoyenne sur le climat, bénéficier d’une ressource rare, le temps : prendre le temps de comprendre l’origine du problème, prendre le temps de s’informer sur les solutions possibles, prendre le temps de peser le pour et le contre, prendre le temps de confronter les points de vue, prendre le temps d’élaborer des propositions concrètes, etc. Or où prendre ce temps de la participation politique si ce n’est sur le temps de l’activité économique ? Le revenu d’existence inconditionnel permet, à tous ceux qui le souhaitent de participer à la vie politique. Cette dernière cesse alors d’être une activité réservée aux professionnels (élus, lobbystes, etc.) pour (re)devenir une activité à part entière des habitants.

Le deuxième débat que soulève cette conception morale est celui de la liberté. Est-ce que la liberté, c’est uniquement la liberté de choisir les produits que l’on consomme, le métier que l’on fait, les élus qui nous gouvernent ou est-ce que la liberté c’est choisir son mode de vie ? En quoi une activité spirituelle ou ludique serait inférieure et plus répréhensible qu’une activité économique ? Allons plus loin et provoquons un peu, en quoi le droit à la paresse serait un droit socialement plus nuisible que le droit à la propriété sur lequel se fonde le capitalisme ?

Troisième et dernier débat que réclame cette conception morale : le droit à la dignité n’est-il pas supérieur au devoir d’activité ? Vivre dignement, avoir un revenu permettant d’avoir un logement salubre, de manger à satiété et d’élever correctement ses enfants, n’est-ce pas l’un des droits humains les plus fondamentaux ? Que l’on soit handicapé ou bien portant, jeune ou vieux, fort ou faible, noir ou blanc, n’a-t-on pas le droit d’échapper à la misère, au froid et à la faim ? Est-ce que seules les personnes que les employeurs reconnaissent en capacités physiques et psychiques de contribuer à l’activité économique méritent de vivre dignement ? Nous ne le croyons pas. Parce qu’il met la dignité de l’être humain au-dessus de l’activité économique, l’allocation universelle inconditionnelle est un formidable outil d’émancipation.

Un outil d’émancipation certes insuffisant et imparfait, mais un outil qui permet de rompre avec la logique capitaliste qui fait de l’humain un instrument au service de l’économie. Un élément essentiel en tout cas pour le changement de cap.


[1] Tribune du revenu de base au revenu de transition écologique, libération, 09/06/2021

Notes

L’allocation universelle consiste en une distribution d’un revenu monétaire inconditionnel. Toute personne quel que soit son âge, son activité économique et/ou sociale a le droit de vivre dans la dignité. Cette inconditionnalité est l’objet d’une forte critique. Une critique des défenseurs de la société productiviste qui veulent continuer à conditionner l’obtention d’un revenu à un travail. Une critique des tenants de la transition écologique qui veulent conditionner le revenu d’existence à des engagement environnementalistes.
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15/10/2021

Revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle … les multiples visages du revenu d’existence

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes. L’idée de ce texte est d’expliciter ces différentes conceptions afin de clarifier les débats académiques et militants.
Au moment de la révolution française, l’américain Thomas Paine, dans la « Justice Agraire », propose d’instaurer un revenu garanti financé par impôt sur la rente foncière qui serait versé à tous les individus âgés de 21 ans. Pour lui, il s’agit d’indemniser les individus de l’appropriation des sols par les propriétaires terriens. Deux cent vingt-cinq ans après, dans le berceau des droits de l’homme, les individus âgés de 21 ans n’ont toujours pas le droit à une revenu garanti inconditionnel. En pleine crise sanitaire, la situation des étudiants inquiète mais on ne cherche pas à sécuriser leur existence par extension du RSA. Sans doute par peur de rendre oisive la jeunesse ce qui montre bien que derrière la question économique du revenu d’existence se cache la question philosophique du travail. Effectivement, derrière les différents termes faisant référence à ce revenu d’existence nous avons des approches politiques contradictoires. C’est pourquoi il convient, de clarifier les approches contemporaines du revenu d’existence par la construction d’une typologie.

De façon schématique, le revenu d’existence est « tiraillé » entre deux conceptions de la justice (Gadreau et Goujon, 2000) : une conception individualiste et libérale favorable au respect du principe de liberté économique et une conception holiste et solidaire défendant le principe de respect de la personne. Ainsi, toute politique de revenu d’existence est amenée à se positionner par rapport à ces deux principes généraux.
Pour les libéraux, le revenu d’existence vise, à travers un mécanisme d’incitation à l’activité à valoriser le travail. Ce revenu doit permettre à l’individu de revenir à l’emploi. Il doit en même temps reposer sur un mécanisme simple qui limite les interventions de l’État. A l’inverse, les solidaristes défendent l’idée que ce revenu doit permettre aux individus de s’affranchir s’ils le souhaitent de l’obligation de travailler pour vivre dignement.
En matière de respect de la personne, le revenu d’existence pour les libéraux doit rechercher l’équité c’est-à-dire favoriser les plus démunis en pratiquant une discrimination positive, dans ce cas il est conditionné à un niveau de ressources. A l’inverse, pour les solidaristes, il doit s’adresser à l’ensemble de la population pour favoriser une égale liberté d’action.
En croisant ces deux dimensions, nous trouvons quatre formules de revenu d’existence (figure 1).

Figure N° 1 : Typologie des différentes formules de revenu d’existence.


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- L’allocation universelle est favorable à la liberté des choix de vie des individus et à une évolution du lien strict existant entre activité économique et obtention d’un revenu monétaire. Nous allons y revenir, car ce concept est polymorphe.
- Le revenu différentiel, quant à lui, valorise le droit de vivre en offrant aux exclus de l’activité économique une garantie inconditionnelle de ressources. Le revenu minimum d’insertion (RMI) tel qu’il a été défini en 1988 correspondait à ce type de revenu. En effet, le dispositif se proposait de donner à tous un revenu décent pour éviter l’exclusion sociale. L’incitation au travail n’était pas l’objectif visé puisque les revenus d’activité venaient en substitution et non en complément du revenu d’existence. Il en va de même de l’expérience finlandaise qui a expérimenté - de janvier 2017 à décembre 2019 - un revenu de base de 560 euros mensuels, alloués sans condition en particulier sans que le bénéficiaire s’engage à chercher un emploi. Toutefois, ce revenu de base est bien différentiel puisque le montant reçu est soustrait des éventuelles allocations perçues.
- Le revenu complétif sécurise la situation des plus démunis tout en les incitant à exercer une activité rémunérée, l’aide étant, de façon dégressive et jusqu’à un certain plafond, cumulable aux revenus d’activité. C’est ce que l’on appelle un revenu minimum d’activité qui, en France, prend actuellement la forme du Revenu de Solidarité Active (RSA).
- Enfin, l’impôt négatif repose sur le principe suivant : tout le monde perçoit le même montant, sans aucune condition, et paie des impôts en proportion fixe par rapport à ses revenus, ce qui engendre un versement net pour certains (les plus pauvres) et une contribution nette pour les autres (les plus riches). Ce mécanisme d’imposition se substitue, dans la philosophie libérale portée par Milton Friedman, aux aides sociales existantes. En venant en complément des revenus sans aucune conditionnalité, il évite, d’une part, la formation de « trappe à pauvreté » (désincitation au travail) et, d’autre part, permet de subventionner indirectement les secteurs à faible rentabilité économique, là où les salaires sont les plus bas.
Au final nous avons deux approches différentes du revenu d’existence. La première se situe dans le prolongement de la société productiviste actuelle et comporte deux variantes. Une variante libérale qui vise à inclure l’individu dans le marché libre du travail (impôt négatif) et une variante socio-démocrate qui en fait un outil efficace de redistribution au profit des plus démunis (revenu de base qu’il soit différentiel ou complétif). La seconde approche est inédite puisque c’est la seule à proposer une rupture entre revenu et activité. Cependant, comme nous le verrons dans un autre article cette rupture peut déboucher soit sur un changement de cap radical soit au contraire accélérer la venue d’une société de marché[1].

Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Notes

[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
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Revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle … les multiples visages du revenu d’existence

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes. L’idée de ce texte est d’expliciter ces différentes conceptions afin de clarifier les débats académiques et militants.
Au moment de la révolution française, l’américain Thomas Paine, dans la « Justice Agraire », propose d’instaurer un revenu garanti financé par impôt sur la rente foncière qui serait versé à tous les individus âgés de 21 ans. Pour lui, il s’agit d’indemniser les individus de l’appropriation des sols par les propriétaires terriens. Deux cent vingt-cinq ans après, dans le berceau des droits de l’homme, les individus âgés de 21 ans n’ont toujours pas le droit à une revenu garanti inconditionnel. En pleine crise sanitaire, la situation des étudiants inquiète mais on ne cherche pas à sécuriser leur existence par extension du RSA. Sans doute par peur de rendre oisive la jeunesse ce qui montre bien que derrière la question économique du revenu d’existence se cache la question philosophique du travail. Effectivement, derrière les différents termes faisant référence à ce revenu d’existence nous avons des approches politiques contradictoires. C’est pourquoi il convient, de clarifier les approches contemporaines du revenu d’existence par la construction d’une typologie.

De façon schématique, le revenu d’existence est « tiraillé » entre deux conceptions de la justice (Gadreau et Goujon, 2000) : une conception individualiste et libérale favorable au respect du principe de liberté économique et une conception holiste et solidaire défendant le principe de respect de la personne. Ainsi, toute politique de revenu d’existence est amenée à se positionner par rapport à ces deux principes généraux.
Pour les libéraux, le revenu d’existence vise, à travers un mécanisme d’incitation à l’activité à valoriser le travail. Ce revenu doit permettre à l’individu de revenir à l’emploi. Il doit en même temps reposer sur un mécanisme simple qui limite les interventions de l’État. A l’inverse, les solidaristes défendent l’idée que ce revenu doit permettre aux individus de s’affranchir s’ils le souhaitent de l’obligation de travailler pour vivre dignement.
En matière de respect de la personne, le revenu d’existence pour les libéraux doit rechercher l’équité c’est-à-dire favoriser les plus démunis en pratiquant une discrimination positive, dans ce cas il est conditionné à un niveau de ressources. A l’inverse, pour les solidaristes, il doit s’adresser à l’ensemble de la population pour favoriser une égale liberté d’action.
En croisant ces deux dimensions, nous trouvons quatre formules de revenu d’existence (figure 1).

Figure N° 1 : Typologie des différentes formules de revenu d’existence.


RevenuMinimumImpotNegatifRevenuDeBase_8a11c6128534bfa13ca6_20251022085905_20251022105905.png

- L’allocation universelle est favorable à la liberté des choix de vie des individus et à une évolution du lien strict existant entre activité économique et obtention d’un revenu monétaire. Nous allons y revenir, car ce concept est polymorphe.
- Le revenu différentiel, quant à lui, valorise le droit de vivre en offrant aux exclus de l’activité économique une garantie inconditionnelle de ressources. Le revenu minimum d’insertion (RMI) tel qu’il a été défini en 1988 correspondait à ce type de revenu. En effet, le dispositif se proposait de donner à tous un revenu décent pour éviter l’exclusion sociale. L’incitation au travail n’était pas l’objectif visé puisque les revenus d’activité venaient en substitution et non en complément du revenu d’existence. Il en va de même de l’expérience finlandaise qui a expérimenté - de janvier 2017 à décembre 2019 - un revenu de base de 560 euros mensuels, alloués sans condition en particulier sans que le bénéficiaire s’engage à chercher un emploi. Toutefois, ce revenu de base est bien différentiel puisque le montant reçu est soustrait des éventuelles allocations perçues.
- Le revenu complétif sécurise la situation des plus démunis tout en les incitant à exercer une activité rémunérée, l’aide étant, de façon dégressive et jusqu’à un certain plafond, cumulable aux revenus d’activité. C’est ce que l’on appelle un revenu minimum d’activité qui, en France, prend actuellement la forme du Revenu de Solidarité Active (RSA).
- Enfin, l’impôt négatif repose sur le principe suivant : tout le monde perçoit le même montant, sans aucune condition, et paie des impôts en proportion fixe par rapport à ses revenus, ce qui engendre un versement net pour certains (les plus pauvres) et une contribution nette pour les autres (les plus riches). Ce mécanisme d’imposition se substitue, dans la philosophie libérale portée par Milton Friedman, aux aides sociales existantes. En venant en complément des revenus sans aucune conditionnalité, il évite, d’une part, la formation de « trappe à pauvreté » (désincitation au travail) et, d’autre part, permet de subventionner indirectement les secteurs à faible rentabilité économique, là où les salaires sont les plus bas.
Au final nous avons deux approches différentes du revenu d’existence. La première se situe dans le prolongement de la société productiviste actuelle et comporte deux variantes. Une variante libérale qui vise à inclure l’individu dans le marché libre du travail (impôt négatif) et une variante socio-démocrate qui en fait un outil efficace de redistribution au profit des plus démunis (revenu de base qu’il soit différentiel ou complétif). La seconde approche est inédite puisque c’est la seule à proposer une rupture entre revenu et activité. Cependant, comme nous le verrons dans un autre article cette rupture peut déboucher soit sur un changement de cap radical soit au contraire accélérer la venue d’une société de marché[1].

Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Bibliographie [1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
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Gourvil Jean-Marie

Nom Gourvil
Prénom Jean-Marie
Contributions

19/05/2020

Des grands mystiques condamnés par l'Eglise ont quelque chose à dire aux alternatifs d'aujourd'hui !

  • Gourvil Jean-Marie
Enchanter nos mondes
Les courants alternatifs sont à la recherche d’un corps de valeurs, d’une anthropologie, voire d’une spiritualité. Ceux qui s’intéressent à « la dimension spirituelle des fondamentaux du changement de cap » semblent débattre et développer des pratiques autour de quelques grands axes…

- Le travail sur soi dans la double dimension psychologique et corporelle, la lutte contre l’instinct d’appropriation, contre l’hubris.
-   Une anthropologie ternaire (corps/âme/esprit) qui postule l’expérience d’un moi-profond dont toutes les traditions spirituelles tentent de rendre compte.
-   L’affirmation de l’individu comme personne libre, créatrice, enracinée dans des liens au sein de communautés multiples.
-   Une vision de la solidarité basée sur le sentiment d’une commune appartenance, d’une commune interdépendance et d’une vulnérabilité partagée, d’une fraternité.
-   La spiritualité conçue comme un chemin initiatique vers une perception plus intime, plus intérieure de l’être et en même temps plus cosmique. Spiritualité qui ouvre sur l’éthique du don, du partage, de la réciprocité.

Pour les plus ouverts à la dimension mystique, on peut ajouter une vision divino-humaine :

- L’homme va vers le divin (ou le divino-humain) comme la goutte d’eau se jette dans le ruisseau et achève sa course dans la mer
Au regard de cette série de thèmes, il faut constater que le christianisme a des difficultés à trouver sa place dans les milieux alternatifs. Si beaucoup d’entre nous (les plus anciens sans doute) avons été marqués par la culture chrétienne, nous devons faire face à un rejet légitime des positions rigoristes défendues par l’Église au cours de son histoire, notamment au XIXe siècle, lors de la « reconquête catholique[i] ». Toutes les réflexions autour du thème démocratie et spiritualité, alternative sociale et spiritualité sont piégées par un double mouvement paradoxal : un enracinement souvent évangélique (conscient ou inconscient) de nos références d’alternatifs et un refus du christianisme en raison d’une lecture négative de l’histoire chrétienne.

Face à ce constat, il n’est sans doute pas nécessaire de chercher à réhabiliter une chrétienté qui n’en peut plus[ii]. Cependant l’héritage du christianisme est multiple. L’Église au cours de son histoire mouvementée a condamné ou marginalisé un grand nombre de mystiques qui représentaient la fine pointe de la spiritualité chrétienne. Un retour sur ces courants mystiques qui ont subi les foudres de l’Inquisition pourrait permettre d’éclairer les questions sociales et spirituelles contemporaines. Il faut cesser de ne s’intéresser qu’à l’histoire produite par l’Institution et faire un travail d’archéologie[iii] des courants spirituels que l’histoire a balayés de façon trop rapide.

Nous allons présenter rapidement trois courants spirituels qui ont été l’objet de condamnations et qui reviennent aujourd’hui au-devant de la scène.

Cassien et la liberté spirituelle


Cassien (360-435) passe de nombreuses années en Egypte avec les Pères du désert[iv]. Il arrive à Marseille en 414 et diffuse dans ses conférences l’enseignement des géants du désert[v]. L’essentiel de cet enseignement est basé sur un itinéraire intérieur dont il décrit minutieusement les étapes jusqu’à l’émergence d’un cœur pur réceptacle de l’Esprit. Il décrit avec minutie les combats spirituels contre ce que l’on appellerait dans un langage moderne la frénésie de posséder, l’ivresse de la colère, l’imaginaire mégalomaniaque et leurs lots de tristesse et de dépression. La science du voyage intérieur qu’il présente est basée sur une liberté spirituelle qui laisse une grande place à l’initiative, mais fait de la vie fraternelle un élément central. A la fin de sa vie et durant les décennies qui suivent sa mort, son enseignement est en butte aux disciples de St Augustin. L’opposition se structure autour de la liberté intérieure que revendique Cassien. L’enseignement de Cassien est condamné par le Concile d’Orange en 529. Aucun moine, aucun enfant, ne portera en Occident le nom de Cassien[vi]. La doctrine augustinienne de la grâce et de la prédestination l’emportera sur celle de la liberté. Les Bénédictins conserveront cependant une prédilection pour l’enseignement de Cassien. Son œuvre circule durant des siècles « sous le manteau », avec des grandes précautions et des mises en garde[vii]. Aujourd’hui Cassien revient à la mode. De nombreux moines catholiques passés par l’Orient, par le bouddhisme et le zen, redécouvrent Cassien[viii]. Son sens de la liberté et son anthropologie qui n’évacue pas le désir, l’ardeur comme élément essentiel du composé humain, touchent souvent ceux qui lisent son œuvre fort accessible. Il montre à ceux qui le suivent, le chemin de la « prière de feu » où l’homme fait l’expérience du divin et de l’amour cosmique.

Les béguines et les mystiques rhéno-flamands, la mystique du lâcher-prise et de la pauvreté.


Le nom de Maître Eckhart (1260-1326) est bien connu, celui de Ruusbreoc (1293-1381) l’est beaucoup moins. Les œuvres de ces maîtres spirituels et de nombreux autres de la même école ne sont compréhensibles qui si l’on considère qu’ils défendent et théorisent un mouvement mystique qui les subjugue et les dépasse, celui des Béguines[ix]. Le mouvement béguinal[x] est né au XIIe siècle dans l’actuelle Belgique de langue flamande puis se diffuse rapidement dans presque toute l’Europe. Mouvement polycentrique. Il n’y a pas de fondatrice, pas d’organisation centralisée, mais une accumulation d’initiatives qui vont dans la même direction.

Au début, ces femmes ni épouses, ni moniales, restaient dans leur maison et se retrouvaient dans la journée pour prier, travailler et secourir les pauvres. Rapidement elles se regroupent dans des « béguinages » ensemble de maisonnettes toutes construites sur le même type et formant un quartier, une paroisse. Elles assument chacune leur existence en travaillant souvent hors du béguinage. Elles sont habillées comme les pauvres en blanc, en noir ou en brun. Elles font souvent la quête et donnent l’argent aux pauvres, elles les soignent dans les petits hôpitaux de quartier où à l’infirmerie du béguinage. Elles développent une spiritualité affective exaltant un amour de Dieu qui n’est pas qu’affectif, mais irruption de la Vie au plus profond de l’être. Leur secret est dans notre langage moderne un immense « lâcher-prise » qui leur fait admirer le pauvre et le servir, qui leur fait tout abandonner pour faire l’expérience de Dieu. Elles prêchent dans les rues, commentent les Ecritures, écrivent en langue vernaculaire une poésie spirituelle courtoise d’une grande beauté[xi]. Leur nombre est rapidement immense. L’Eglise n’aura de cesse de vouloir leur donner une règle commune, de leur faire intégrer un ordre religieux reconnu, de les cloîtrer, de les faire disparaître. Elles subissent de nombreuses condamnations papales, un certain nombre sont mise au bûcher dont Marguerite Porete[xii], en place de grève à Paris le 1er juin 1310, sous les yeux du jeune étudiant Eckhart. Eckhart et Ruusbroec élaborent une théologie mystique que l’Eglise condamnera officiellement et définitivement pour Eckhart et qui sera l’objet de constants soupçons pour Ruusbroec et ses disciples[xiii]. Jusqu’au XVIIe siècle l’Occident chrétien est attiré par cette spiritualité qui circule dans certains ordres et dans le public. Mais par vagues successives l’Eglise condamne, disperse, interdit. Le mouvement s’essouffle et disparaît à la fin du XVIIe siècle. Depuis de nombreuses années, les travaux universitaires sur la mystique rhéno-flamande sont très importants[xiv].

Les quiétistes et la mystique de l’abandon et de la charité


La première moitié du XVIIe siècle est caractérisée par un mouvement spirituel qu’Henri Bremond qualifie d’« invasion mystique ». Certains ordres religieux comme les Chartreux, les Bénédictins, les Capucins, le Tiers Ordre franciscain et des laïcs dans de nombreux salons, développent une forte spiritualité personnelle, dernier assaut de la mystique rhéno-flamande. Les ordres mendiants et les laïcs s’engagent dans des actions de charité extrêmes et insolites[xv]. Mystique et charité vont de pair. Le soin du pauvre à domicile, le soin dans la maison hospitalière du quartier, la quête font partie du quotidien de ces « dévots ».

L’exemple type de ce mouvement est l’ermitage de Caen fondé par Jean de Bernières (1602-1659)[xvi]. Trésorier de France, Bernières ne supporte pas sa condition de noble, il veut « sortir de sa superbe », de sa « condition ». Il consacre sa vie à aider les pauvres. Après la révolte des Nus Pieds en Normandie (1639), il ne demande rien au Roi, il organise localement l’aide aux pauvres. Travail en réseau, récolte de fonds, créations de petits établissements et services.

Bernières ouvre en 1649 l’ermitage. Il y reçoit des amis auxquels, il apprend à prier et à vivre les états les plus hauts de la vie spirituelle, mais la condition nécessaire est de prendre soin des pauvres concrètement dans les quartiers de la ville et à l’Hotel-Dieu. Il enseigne l’abandon et la quiétude, le détachement et l’expérience intime au plus profond du cœur[xvii], du divin, de Dieu. Celui qui se détache admire le pauvre. « Les pauvres sont nos maîtres » écrit Bernières. Il se sait intérieurement vulnérable et partage avec le pauvre sa vulnérabilité. Il meurt en 1659, ses disciples partent en grand nombre en Nouvelle-France.

En 1656 le roi édicte à Paris le grand renferment des pauvres décrit par Michel Foucault[xviii].

Trente années après la mort de Bernières, sous la pression de Bossuet, ses écrits sont mis à l’Index à Rome. Le livre rédigé à partir de ses notes et de sa correspondance, Chrétien intérieur[xix], imprimé à 30 000 exemplaires, disparaît, il circule en milieu protestant. En 1689 Rome condamne avec Bernières une série de grandes figures spirituelles de cette époque dont les noms mêmes ont disparu, avec comme accusation : tendance quiétiste, c’est-à-dire, laxisme spirituel.

Pour les historiens de la pauvreté, c’est la fin de la charité compassionnelle et de la prise en charge en proximité du pauvre. Le pauvre progressivement n’appartient plus à la communauté, il appartient à l’Etat. Long mouvement de l’histoire qui dure tout le XVIIIe[xx]. Celui qui a du bien n’est plus l’obligé du pauvre, il est soumis à l’impôt, mais n’a aucune obligation de croiser le pauvre, de prendre soin de lui au nom de sa propre vulnérabilité.

Quelques années après la condamnation des premiers quiétistes, l’Eglise condamne Madame Guyon (1648-1717) et Fénelon (1651-1715). Mêmes accusations de quiétisme, de laxisme et de mysticisme incontrôlé.

A partir de la fin du XVIIe marquée par Bossuet et le janséniste Pierre Nicole, la spiritualité mystique est fortement rejetée par l’Eglise. Il faut alors cultiver « la commune vertu », le devoir d’état, suivre les prescriptions données par une Eglise rigoriste. La liberté créatrice et spirituelle s’efface, la vertu devient le leitmotiv de l’enseignement de l’Eglise. Les spirituels sont condamnés, les pauvres appartiennent à l’Etat, le bourgeois ne partage pas une commune interdépendance avec le vulnérable, la proximité disparaît, l’histoire moderne est entamée.

Ce détour par les mystiques condamnés peut nous inciter à être attentifs à combien d’autres, qui, non condamnés, furent aussi des « prophètes » : François d’Assise, Vincent de Paul[xxi]…



Notes

    [i] Stratégie de l’Eglise catholique pour reconquérir une audience après la révolution française, les révolutions de 1830, 1848 et la commune.
    [ii] On retrouve ce paradoxe dans les ouvrages de Dominique Collin, o.p., Cf. notamment : Le christianisme n'existe pas encore Salvator, 2019. Cf. aussi le livre d’Alexandre Men, Le christianisme ne fait que commencer, Cerf, 2004. Nicolas Berdiaev dans les années trente avait déjà évoqué le thème de la fin de la chrétienté, d’une nouvelle époque et d’une nouvelle spiritualité.
    [iii] Cf. Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, première parution 1969.
    [iv] Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, collection Sagesse, Seuil, 2000.
    [v] Les éditions Albin Michel ont publié en poche, dans la collection spiritualités vivantes, sous le titre Les collations, les meilleurs passages des Conférences de Cassien.[
    vi] Cassien est l’objet d’une vénération dans le diocèse de Marseille, mais pas dans l’Eglise catholique de façon générale. Il est considéré comme un saint dans l’Eglise orthodoxe.
    [vii] Cf. Le chanoine Léon Cristiani, Cassien, deux volumes, éditions de Fontenelle, 1945.
    [viii] John Maine et la communauté mondiale des méditants chrétiens. http://www.wccm.fr/wp-content/uploads/2016/03/vogue.pdf
    [ix] L’origine du mot Béguine est encore l’objet de recherches, de multiples explications ont été proposées. Il pourrait venir d’un vieux mot flamand beginen qui a deux sens : mendier et prier.
    [x] Les références sur les Béguines sont immenses, le petit ouvrage de Silvana Panciera, Les béguines, Namur, Fidélité, 2009, redonne l’essentiel d’une thèse de sociologie soutenue à l’EPHESS en 1995.
    [xi] Les textes les plus connus sont ceux de Hadewich d’Anvers, Cf. Ecrits des Béguines mystiques, Sagesse, Seuil.
    [xii] Marguerite Porete est auteur du livre Le miroir des âmes anéanties, Albin Michel. Elle y témoigne de l’expérience de Dieu dans le détachement total. Elle sera condamnée pour ne pas privilégier les œuvres et la vertu.
    [xiii] Harphius (XVe), disciple et chantre de Ruusbroec sera condamné par l’Inquition.
    [xiv] Les références sur les Rhéno-Flamands sont immenses, Cf. Sous la direction de Marie-Anne Vanier, L’Encyclopédie des mystiques rhénans, l’apogée de la théologie mystique en Occident, Cerf.
    [xv] Jacques Depauw, Spiritualité et pauvreté à Paris au XVIIe siècle, La boutique de l’histoire, 1999. Reprenant la thèse de Michel Foucault sur le grand renfermement des pauvres en 1656 Jacques Depauw reconstitue le milieu des charitables qui précèdent le grand renfermement, leur lecture, leur piété, leurs actions souvent insolites pour nous « modernes ».
    [xvi] Cf. Sous la direction de Dominique Tronc et Jean-Marie Gourvil, Rencontres autour de Jean de Bernières, mystique de l’abandon et de la quiétude, Parole et silence, 2013, 589 p.
    [xvii] On a appelé l’ermitage de Caen l’école de l’oraison cordiale.[xviii] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972.[xix] Les écrits de Bernières sont aujourd’ ui accessibles. Les éditions Honoré Champion préparent l’édition de la correspondance.[xx] Bernard Groethuysen, Origines de l’esprit bourgeois en France, Gallimard, 1927
    [xxi] Monsieur Vincent lutta avec colère contre l’enfermement des pauvres à l’hôpital général. Cette institution sonnait pour lui la fin du christianisme. Voir Michel Foucault, op. cit., p. 72. Cf. Jacques Depauw, op. cit.

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23/04/2020

NICOLAS BERDIAEV, UN PHILOSOPHE ALTERNATIF

  • Gourvil Jean-Marie
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
NICOLAS BERDIAEV, UN PHILOSOPHE ALTERNATIF

(Kiev 1874-Clamart 1948)


Nicolas Berdiaev, a été l’un des philosophes majeurs du milieu intellectuel français des années 1930-19501. Depuis quelques années un regain d’intérêt pour la pensée de Berdiaev se manifeste. A nouveau des traductions paraissent [2], une série de colloques récents lui ont été consacrés[3]. Son œuvre est aujourd’hui tombée dans le domaine public et divers éditeurs préparent la publication de plusieurs de ses ouvrages épuisés depuis longtemps.
Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt actuel alors que durant les trente glorieuses ses lecteurs se sont faits rares [4] ?

Berdiaev a conscience dès les années trente, de la fin de la modernité et de l’émergence d’une autre civilisation. « La période moderne s’achève, commence une autre qui n’a pas encore de nom », écrit-il dès son arrivée en Europe[5]. Il avait le sentiment profond d’être « au seuil d’une nouvelle époque » [6]. Il ne voyait aucun avenir à notre société marchande, il craignait l’envahissement par la machine, l’accélération du temps, un désastre écologique. Il a élaboré une critique radicale de l’Etat bureaucratique et voyait l’avenir de notre civilisation dans un nécessaire retour aux solidarités, à la communauté locale et à une économie de proximité entre la ville et la campagne, au partage des richesses pour lutter contre la pauvreté. Il entrevoyait une alliance des créateurs par-dessus les pouvoirs des Etats. Nous rentrions pour lui, dans des temps messianiques. Notre civilisation devrait réaliser enfin, les promesses du christianisme primitif.

Sa vision de l’histoire est basée sur une « nouvelle spiritualité » personnaliste [7] fortement mystique. Il propose les voies d’une « renaissance intérieure », liée à une expérience de l’Esprit. L’irruption de l’Esprit habite le philosophe, l’artiste, le réformateur social. L’Humain ne peut se concevoir sans sa participation à l’énergie créatrice divine et à l’inverse le Divin ne peut se concevoir sans sa soumission à la liberté de l’Homme entre les mains duquel Dieu remet l’Histoire. Inclassable politiquement, il acceptait volontiers l’étiquette de « chrétien anarchiste ».

Ces quelques lignes nous font rapidement pressentir que les thèmes de réflexions de Berdiaev rejoignent ceux qui sont portés par de nombreux mouvements alternatifs aujourd’hui comme Démocratie & spiritualité [8], le Pacte Civique [9]et le réseau international du Club des convivialistes [10]. Une réelle recherche sociétale alternative voit le jour et c’est dans ce contexte que la pensée de Berdiaev est à nouveau d’actualité. Ces courants pourraient trouver dans la pensée de Berdiaev une anthropologie qui viendrait compléter les essais qui voient le jour, et notamment la possibilité d’introduire une dimension spirituelle et mystique (osons l’expression !) que ces mouvements semblent redouter tout en l’évoquant sans cesse à demi-mot.

Pour comprendre Berdiaev il faut accepter de revenir, sur son « histoire de vie ».

UNE VIE TOUJOURS EN RUPTURE AVEC LA PENSÉE DOMINANTE [11] :

Berdiaev est né à Kiev en 1874 dans une famille de l’aristocratie militaire russe. Sa mère est d’origine française (une Choiseul), il maîtrise dès son enfance, trois langues : le russe, le français et l’allemand. Sa famille le destine à la carrière militaire et lui fait faire ses études à l’Ecole des cadets (prytanée militaire). Il ne supporte pas cette ambiance et abandonne la perspective d’une carrière militaire pour s’inscrire à l’université de Kiev en philosophie. Il fréquente les milieux intellectuels juifs et s’inscrit dans la mouvance marxiste en adhérant au Parti social-démocrate auquel a appartenu Lénine. Il rompt avec son milieu familial et refuse de vivre des ressources liées à son statut d’aristocrate. Orateur révolutionnaire, il prononce de nombreux discours. Arrêté et condamné, il est exilé dans le nord de la Russie sans avoir fini ses études de philosophie.

Au retour de ce premier exil, il s’établit à Saint-Pétersbourg. Berdiaev reste un philosophe social, « révolutionnaire », mais pense que l’économisme de Marx élimine la dimension esthétique, culturelle et spirituelle qui est à la source de toute créativité. Il fréquente les milieux artistiques et les cercles s’intéressant aux philosophies religieuses marquées par la recherche d’un vitalisme primordial et les religions d’Extrême Orient.

Il rompt avec ces groupes peu soucieux des questions sociales et fermés sur eux-mêmes et quitte Saint-Pétersbourg pour se fixer à Moscou où il se marie avec Lydie Rapp, artiste et révolutionnaire, sortant elle aussi d’exil. Il fréquente de jeunes intellectuels orthodoxes dont Serge Boulgakov [12,] également ancien marxiste et se convertit à l’Orthodoxie [13]. Il crée alors une première Académie de philosophie religieuse.

Opposé au régime tsariste, il assiste entre crainte et espoir à la Révolution. Bien que protégé par le pouvoir en place, il dénonce rapidement les dérives « matérialistes » et « autoritaires » du nouveau régime. Avec de nombreux intellectuels, il est chassé hors de Russie en 1922. Après un passage par Berlin, il s’installe à Paris, puis à Clamart. Il fonde une nouvelle Académie de philosophie religieuse, la revue russe Pout (la Voie) qui participe à tous les débats intellectuels de l’époque [14]. Il dirige les éditions russes YMCA Press fondées avec l’aide de protestants américains. Il publie durant sa vie en France l’essentiel de son œuvre, une trentaine d’ouvrages et de très nombreux articles. Profondément opposé à l’aristocratie russe vivant en France, il s’intègre aisément dans les milieux intellectuels catholiques et protestants dont il devient l’une des personnalités incontournables [15]. Ami de Maritain et de Mounier, il garde avec eux des relations amicales, mais affirme assez vite son opposition à l’humanisme chrétien teinté de thomisme. A la fin de sa vie il rédige une autobiographie qui reste la source essentielle de compréhension de son œuvre [16]. Avant de mourir, il fait donation de sa maison de Clamart à l’Eglise orthodoxe russe.

L’immense culture de Berdiaev, la variété des thèmes abordés, son style « romantique » plus qu’académique, l’originalité de sa pensée paradoxale demandent au lecteur une grande ouverture d’esprit. Les pages de ses livres sont émaillées de passages fulgurants où en quelques lignes il apporte un éclairage paradoxal, mais lumineux à des questions qui nous taraudent. Il écrit toujours en russe et révise lui-même les traductions en français de ses œuvres17. Pour saisir sa pensée « alternative », présentons son opposition à la pensée bourgeoise qui traverse aussi bien le capitalisme que le socialisme bolchevique.


UNE OPPOSITION RADICALE A LA PENSEE BOURGEOISE

Dès sa jeunesse, ce fils d’aristocrate place la question sociale au cœur de ses réflexions, le problème des inégalités sociales l’obsède. Après avoir adopté la pensée marxiste, il prend rapidement ses distances avec le matérialisme, mais lutte contre tous les esclavages générés par le « bourgeoisisme ». Le capitalisme et le socialisme bolchevique participent, pour lui, tous les deux de la pensée bourgeoise, comme deux faces d’une même erreur culturelle et spirituelle. Berdiaev sera cependant toujours plus enclin à pardonner « les erreurs » des socialistes marxisants que le péché du capitalisme avec lequel aucune réconciliation n’est possible[18]. Dans la ligne de Dostoïevski, Nietzsche, Léon Bloy, il dénonce la laideur bourgeoise et la décadence spirituelle qui accompagne le triomphe bourgeois. La pensée bourgeoise19 est fondée sur l’espoir qu’une société organisée au profit des bourgeois dominants répondra aux besoins des hommes. Le but de la société bourgeoise est l’accès à la consommation, elle ne voit que des individus anonymes et des masses dont on peut gérer les besoins. Les bourgeois occidentaux confient à la social-démocratie et à sa bureaucratie, la réalisation de leur rêve, les bolcheviks le confient à ceux qui tiennent l’appareil d’Etat soviétique et sa bureaucratie. L’esprit bourgeois invente le bonheur dans la soumission. Réalisation moderne de la Légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevsk[i20]. L’esprit bourgeois invente aussi la soumission à la machine et à la production de masse qui entraînent une accélération du temps[21]. Toute dimension sacrée a disparu. Le bourgeois est englué dans les choses visibles et tangibles. C’est un réaliste. L’esprit bourgeois se caractérise par la perte absolue du sens du tragique de la condition humaine. Le bourgeois est incapable de comprendre le monde symbolique, ce qui dépasse la première apparence. L’Eternel, la Beauté, la Bonté, le Transcendant n’ont pour lui aucun sens.
Certaines de ses phrases résonnent dans notre conscience post-moderne :

Lorsque chez l’homme la convoitise de la puissance et le désir de jouissance prennent le dessus sur le sentiment tragique […], lorsque disparaît le mécontentement sacré, c’est alors que l’esprit bourgeois inonde la surface de la Terre et que le type bourgeois prédomine[22].

L’angoisse, le souci, le mouvement de plus en plus accéléré, l’incapacité de vivre dans l’instant sont le fruit de cette concupiscence insatiable qui fait de la vie un enfer et précipite l’homme dans les flammes infernales [23].
Berdiaev est obsédé par la question de la pauvreté, mais l’esclavage imposé par la bourgeoisie est plus ample que la seule domination économique. Dans De l’esclavage et de la liberté de l’hommen [24], il dresse un impressionnant diagnostic de la condition humaine livrée à de multiples esclavages, celui de la propriété et de l’argent, de l’Etat, des utopies révolutionnaires, du sexe, de la famille, de l’esthétisme, de l’individualisme, de Dieu et des religions. Il dit s’être identifié à la figure du Christ et avoir combattu intellectuellement tous les Inquisiteurs[25]. Notons que dans le conflit qui oppose Proudhon à Marx, il choisit le camp de Proudhon et se revendique d’un socialisme personnaliste. La pensée de Berdiaev sera en Amérique latine, l’une des sources d’inspiration de la théologie de la libération[26], il pourrait être, aujourd’hui, l’une des multiples sources d’inspiration d’une pensée spirituelle alternative.
Si Berdiaev est opposé au bourgeoisisme, il est aussi fort critique du rôle que les masses accordent à l’Etat. L’avenir du monde passe par la personne et la communauté et non l’Etat, il nous faut certes un Etat, mais il doit être supportable.


UNE VIVE CRITIQUE DE LA DOMINATION ETATIQUE[27]

S’appuyant sur la Légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, Berdiaev construit tout au long de son œuvre, une critique assez fine de l’Etat qu’il est intéressant d’entendre à un moment de l’histoire où, pour lutter contre le néo-libéralisme, la tentation étatique revient au-devant de la scène.
Berdiaev indique[28] que si l’Etat défend le bien et la justice, c’est toujours pour assurer la survie de l’Empire, afin de détenir le pouvoir suprême. L’Etat organise la société, mais s’assure d’abord de la pérennité de son pouvoir. L’Etat ne connaît pas la personne, il connaît des masses, des individus dont il doit assurer la survie collective. Le destin personnel ne le concerne pas. « Entre lui et la personne il existe une lutte séculaire, un conflit tragique », « Le cercle de l’Etre, de la personne, et celui de l’Etat ne correspondent jamais »[29]. Dans un langage contemporain, nous dirions que l’Etat ne reconnaît jamais la citoyenneté créatrice.
Le rêve de globalisation de l’économie, aujourd’hui n’est qu’un rêve d’Empire. Ce Royaume de César [30] n’est pour Berdiaev qu’un esclavage, la soif d’universalité se dégrade en domination universelle. L’Etat totalitaire n’est nullement un phénomène accidentel, il découle de la véritable nature de l’Etat et de l’étatisme. Pour Berdiaev, le côté le plus odieux de l’Etat est la bureaucratie :

C’est une maladie ayant sa source dans le principe même du pouvoir politique. La bureaucratie, dont aucun Etat ne peut se passer, a une tendance fatale à développer, à étendre, à intensifier son pouvoir, à se considérer, non comme une servante de la nation, mais comme sa maîtresse, à laquelle on doit obéissance[31.]
Enfin pour Berdiaev l’Etat a une fonction diabolique de réduction des idées généreuses en processus d’objectivation permettant la gestion des masses. La devise Liberté, Egalité, Fraternité se mue en bureaucratie, en procédures, en segmentation du corps social.
L’Etat exerce une grande séduction à laquelle on résiste difficilement. Le peuple légitime la domination de l’Etat au nom d’un intérêt supérieur qu’il croit incarné par l’Etat. Le peuple se sent toujours prêt à accepter la domination de ce ‘‘monstre froid’’ qui écrase toute existence individuelle[32]. Le peuple conserve la posture héritée de l’esclavage et croit en l’Etat[ 33]. Le totalitarisme de l’Etat est lié à la confusion entre l’Etat et l’Eglise, entre l’Empire et la Religion. L’Etat s’arroge une posture religieuse en se présentant comme instrument messianique d’un salut. La confusion du Royaume de César avec le Royaume de l’Esprit est caractéristique de la pensée de Hegel, mais aussi de tout Etat moderne. Tout pouvoir centralisateur, fait semblant d’incarner l’Histoire, mais détruit la société et la capacité des personnes à avoir une vie sociale et spirituelle féconde, il nie la créativité et la force de l’Esprit qui habite les personnes, les communautés, la société et en aucun cas les bureaucraties.
Berdiaev, toujours paradoxal, nuance son opposition à l’Etat en affirmant que les hommes ont besoin de l’Etat et ne peuvent se passer de ses services. Le pouvoir est indispensable dans le monde déchu, mais il s’oppose à la séduction de l’Etat et à notre esclavage. Il faut donc pour Berdiaev n’accorder aucune capacité à l’Etat de créer un monde meilleur, un monde portant les valeurs évangéliques, un monde humaniste. Berdiaev est radical, l’Etat est nécessaire, mais il doit être minimal, l’histoire est faite par la société, les communautés et les personnes. L’Etat devrait n’être que le gérant de la société, comme le gestionnaire d’une coopérative sait qu’il ne détient pas le pouvoir. Il donne comme rôle principal à l’Etat celui de lutter contre la pauvreté et de répartir les richesses.
Opposé à l’esprit bourgeois, Berdiaev ne nous laisse pas non plus espérer, un avenir dans un Etat dont le rôle serait de « faire l’Histoire ». D’où peut venir alors le sursaut prophétique qui nous permettra de poursuivre l’Histoire, jusqu ’à la fin de l’Histoire ?


UNE SPIRITUALITE INTERIEURE ET PROPHETIQUE [34]

Les parents de Berdiaev, voltairiens, ne fréquentaient pas l’Eglise orthodoxe, le chemin spirituel de Berdiaev est passé par la lutte sociale, l’art et les religions non chrétiennes, avant de découvrir le christianisme et les mystiques chrétiens qui pour la plupart ont été méconnus ou condamnés par les Eglises. Profondément attaché à l’Eglise orthodoxe, il a cependant lutté contre ses dérives politiques et l’ascétisme non mystique de nombreux membres du clergé.
La spiritualité de Berdiaev est centrée sur l’expérience intérieure. Au-delà du corps et de l’âme, une profondeur plus grande de l’être qu’il appelle esprit, ouvre sur le divin, sur l’Esprit [3]5. Cette expérience fondatrice ouvre sur ce qu’il appelle l’acte créateur[36]. Converti depuis peu, revenant à Moscou après un voyage en Italie, il comprend que l’expérience intérieure de l’Esprit permet la création artistique, la création culturelle (esthétique, philosophique…) et qu’elle est la source de l’action des réformateurs sociaux. L’homme ayant expérimenté l’Esprit, ayant connu une seconde naissance intérieure qui l’éloigne des conditionnements sociaux, devient créateur. L’homme spirituel est créateur. Mais cette création si elle a un aspect mystique, a aussi un aspect ascétique.

Le but de l'élan créateur est d'atteindre à un autre monde, à une autre vie, mais l'aboutissement de cet acte d'exaltation, c'est un livre, un tableau, une construction morale. Les dimensions de la profondeur et de la hauteur se résolvent en surface plane [37].

Après l’exaltation de la création, il faut guider la réalisation du projet jusque dans les détails. Il critique sévèrement l’ascèse monastique russe, mais retrouve dans la spiritualité de l’expérience de l’Esprit et de l’acte créateur, les grands fondamentaux de toute ascèse, le dépassement de l’affect et de sa propre pensée, le saut dans l’inconnu, la dépossession de soi, le sens du bien cosmique, la rude épreuve de la nuit, puis celle de la présence intérieure du divin. Sa lecture incessante des Pères de l’Eglise et des grands mystiques chrétiens lui fait comprendre que cette présence est le sens de la vie et du monde.
Sa spiritualité est construite autour d’une anthropologie « théandrique », « theo/anthropique ». Le divin et l’humain ne se confondent pas, mais sont et l’un et l’autre appelés à se retrouver, à se féconder, à s’unir. Vision plus proche de Platon que d’Aristote qui fonde son opposition au thomisme. S’il y a transfiguration de l’homme par Dieu, participation au divin, il y a humanisation de Dieu par l’homme. La fusion du divin et de l’humain est le but de l’histoire, elle est un construit de l’histoire. Méditant sans cesse les grandes phases de la méta-histoire qu’il essaie de comprendre, Berdiaev met le Christ au centre de cette histoire divino-humaine, comme principe moral certes, mais surtout comme principe métaphysique de notre destin divino-humain. Le Christ ouvre définitivement la réconciliation de l’Humain et du Divin, et l’Esprit poursuit avec l’homme l’histoire qui mène au Royaume.
Berdiaev conscient du tragique de la condition humaine affirme qu’il y aura une fin de l’histoire, une eschatologie où Dieu et l’Homme se retrouveront libérés du tragique. Pour lui toute pensée qui n’est pas eschatologique est une pensée bourgeoise dont le but est de s’accommoder du tragique de l’existence et de construire des petits royaumes de César, de refuser le Beau, le Vrai, le Bon auquel l’homme aspire profondément.
Cette conception spirituelle et eschatologique ne pousse pas celui qui a fait l’expérience de l’Esprit à attendre la fin des temps -ce que propose l’ascèse morbide de nombreux chrétiens- mais d’anticiper la fin des temps, de vivre déjà des arrhes du Royaume. Pour Berdiaev toute création artistique, culturelle, tout combat social, toute lutte contre les esclavages sont déjà anticipation du Royaume.
Berdiaev nous propose une spiritualité nouvelle [38], une quête intérieure qui est en même temps prophétique. « La beauté sauvera le monde » écrit Dostoïevski. Jamais il n’y aura de cesse à la lutte pour réaliser la Beauté divino-humaine qui nous habite.


APRES LA MODERNITE : LA PERSONNE, LA COMMUNAUTE, LA SOCIETE


Conscient que la modernité s’effondre et que viennent des temps nouveaux, post-modernes, Berdiaev déplace profondément le curseur de nos idéologies. Ce n’est pas l’Etat et l’Economie qui feront l’Histoire. L’Etat n’est pas habité par l’Esprit, ce sont les personnes et les liens communautaires au sein de la société qui le sont.
Notre première tâche individuelle est de devenir une personne, s’extraire des conditionnements sociaux qui nous enferment, faire l’expérience intérieure, accepter d’être créateur, prophète, accepter la voie divino-humaine du Christ et de la Pentecôte. Accepter que notre être n’ait comme limite que le cosmos tout entier. Berdiaev en appelle à se libérer de tous les esclavages en pensant que l’histoire a un sens et une fin, celle du Royaume divino-humain qui vient.
Après le mythe moderne et bourgeois du progrès et d’une société centrée sur la satisfaction effrénée de nos désirs, Berdiaev affirme qu’il n’y a qu’un autre grand mythe qui viendra bouleverser les mythes néfastes qui habitent le monde.

Un grand mythe, lié à une grande réalité : le mythe de l’homme, de sa liberté, de sa créativité, de sa ressemblance avec Dieu et de son lien communautaire avec les autres hommes, avec les prochains [39].

Il poursuit ailleurs :

Il importe d’exiger, au nom de la morale, non seulement chrétienne, mais même tout simplement humaine, que la politique et son pouvoir fictif sur la vie de l’homme soient réduits au minimum [40].

Seules les forces sociales et spirituelles des peuples agissant par-dessus la tête des représentants du pouvoir sont capables de restaurer l’unité (de notre vie commune) [41].

* * *
Pour Berdiaev le combat de l’homme créateur est éthique et mystique [42]. Les questions politiques sont spirituelles, les questions spirituelles sont politiques. La spiritualité ne saurait se réduire à un discours sur des valeurs qui orienteraient l’action, fussent-elles évangéliques. La spiritualité chrétienne de Berdiaev se fonde sur la conscience que l’Histoire a une fin hors de l’histoire, dans la Parousie, le retour du Christ à la fin des temps. Mais Dieu nous a confié l’histoire et nul ne peut se dispenser de faire l’histoire, de préparer le Royaume. L’immensité de cette promesse exige pour Berdiaev qu’aucune lutte ne s’arrête sur la croyance que le Ciel est enfin sur la terre dans la réalisation d’une utopie passagère. Son expérience intérieure lui a fait toucher l’Eternité, le Beau, le Vrai et le Bon, expérience dans le temps de ce qui est hors du temps, expérience qui illumine l’acte créateur qu’il soit relationnel, artistique, culturel, ou social.




Notes

1 ARJAKOVSKY, Antoine, La génération des penseurs religieux de l’émigration russe, Kiev-Paris, L’Esprit et la Lettre, 2002.
2 BERDIAEV, Nicolas, textes rassemblés et traduits par MARANGE, Céline sous le titre Pour un christianisme de création et de liberté, Cerf, 2009.
3 Voir notamment FROMAGET, Michel, DAUTAIS, Philippe, GOURVIL, Jean-Marie, SOLLOGOUB, Igor, Actes du colloque : un philosophe russe à Clamart tenu en novembre 2018, Grenoble, Le Mercure Dauphinois, 2019.
4 Les chercheurs de l’Institut d’Etudes Slaves, Madeleine Davy, le pasteur Laurent Gagnebain et Olivier Clément. Les éditions YMCA press publiaient quelques traductions.
5 BERDIAEV, Nicolas, Le nouveau Moyen-Age, 1924, traduction française, YMCA Press, 1985.
6 BERDIAEV, Nicolas, Au seuil de la nouvelle époque, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1947.
7 Berdiaev est à l’origine du concept de personnalisme que Mounier reprendra en collaborant avec Berdiaev pour les premiers numéros de la revue Esprit.
8 http://www.democratieetspiritualite.org/
9 http://www.pacte-civique.org/
10 http://www.lesconvivialistes.org/
11 AUBERT, Pierre, Nicolas Berdiaeff, Une approche biographique et anthropologique, Cerf, 2011.
12 Il retrouve Serge Boulgakov à Paris, qui devenu prêtre, fonde l’Institut de théologie orthodoxe St Serge.
13 Les parents de Berdiaev avaient fait baptiser leurs enfants, mais ils ne leur avaient donné aucune éducation religieuse.
14 Cf. ARJAKOVSKY, Antoine, op. cit.
15 Il réunit chez lui chaque semaine un cercle intellectuels, participe aux Décades de Pontigny, entretient une correspondance impressionnante. La revue russe Pout (La voie), la revue Esprit, Le roseau d’or (revue de Maritain) témoignent des débats dans lesquels il était présent.
16 BERDIAEV, Nicolas, Essai d’autobiographie spirituelle, Buchet/Chastel, 1954.
17 Une partie de ses œuvres sont cependant, publiées en français, après sa mort.
18 BERDIAEV, Nicolas, Christianisme et marxisme, 1931, traduction française, Le Centurion, 1975.
19 BERDIAEV, Nicolas, De l'esprit bourgeois, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Nietslé, 1949, voir notamment les pages 41-59.
20 DOSTOÏEVSKI, Fiodor, Les Frères Karamazov, La légende du grand inquisiteur, Livre V.
21 BERDIAEV, Nicolas, L’homme et la machine, 1933, réédition en français, Paris, RN édition, 2019.
22 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit. p. 55.
23 Ibid., p. 58.
24 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, traduction française, Aubier, 1946.
25 Ibid, p. 15.
26 SEGUNDO, Jean-Louis, Berdiaeff, une réflexion chrétienne sur la personne, Aubier, 1963.
27 Voir Jean-Marie Gourvil, Etat et société dans la pensée de Nicolas Berdiaev, Actes du colloque de Clamart, novembre 2018, op. cit., pp. 167-196.
28 BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, 1931, traduction française, Lausanne, l’Age d’homme, 1979
29 Ibid. p. 256.
30 Berdiaev oppose souvent le Royaume de César au Royaume de Dieu, au Royaume de l’Eprit en faisant référence à la phrase du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu ».
31 Ibid. p. 169.
32 Berdiaev écrit cela après la guerre de 14-18, il redira la même chose de façon plus angoissée encore, après la fin du IIIème Reich.
33 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit.
34 Voir communication GOURVIL, Jean-Marie, https://centresaintecroix.net/colloque-sur-nicolas-berdiaiev-juillet-2017/
35 St Paul et les Pères de l’Eglise utilisent plusieurs termes pour désigner la partie profonde de l’être humain, l’esprit, l’intelligence, le cœur. Chacun de ses termes essaie d’approcher le lieu personnel où le divin « touche » la profondeur de l’humain.
36 BERDIAEV, Nicolas, Le sens de la création, traduction française, DDB, 1955. Ce livre est avec L’esprit de Dostoïevski, réédition Stock, 1990, écrits tous les deux à Moscou, donnent l’essentiel de la pensée primordiale de Berdiaev.
37 BERDIAEV, Nicolas, Le Sens de la création, op. cit., p. 157.
38 BERDIAEV, Nicolas, La nouvelle spiritualité, Esprit et Réalité, traduction française, Aubier, 1943, pp. 204-248.
39 BERDIAEV, Nicolas, Royaume de l’Esprit et Royaume de César, traduction française, Paris-Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1951 (C’est là le dernier livre écrit par Berdiaev peu de temps avant sa mort) p. 75.
40 BERDIAEV, Nicolas, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, op. cit., p. 158.
41 BERDIAEV, Nicolas, De l’esprit bourgeois, op. cit., p. 130.
42 C’est tout le sens du livre de BERDIAEV, Nicolas, De la destination de l’homme, essai d’éthique paradoxale, 1931, traduction française, Lausanne, L’Age d’homme, 1979.


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14/06/2022

Graphite : regards de jeunes marseillais sur leur ville

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Du lycée aux quartiers, regards de jeunes sur leur ville


Comment impliquer les jeunes marseillais dans la fabrication de leur ville ? Comment les premiers concernés par de multiples politiques publiques ne sont pas objet d’étude mais bien acteurs de leur devenir. C’est le pari d’une équipe d’enseignants en géographie de l’Université et du lycée qui s’est concrétisé dans une recherche-action au long cours : GRAPHITE comme « Géographie prospective des territoires urbains ». C’est une démarche participative d’urbanisme de proximité et de formation construite au sein d’Aix Marseille Université, du LPED (Laboratoire Population Environnement Développement) en lien avec la Région et le Rectorat(1), et pilotée par Elisabeth Dorier, professeure d’université en géographie. Suite à cette expérience depuis 2015, auprès de 2000 jeunes de 14-17 ans, élèves de 19 lycées, de tous quartiers et milieux sociaux de la région Sud, un rapport d’étude intitulé « Les jeunes et la ville » et une série d’outils ont été produits et mis en ligne en 2021 sur le site ressource du projet, un espace de Communs d’une connaissance à partager.(2)

Ce vendredi 3 juin 2022 au matin, au sein de l’amphithéâtre de sciences naturelles à la faculté Saint Charles, près d’une soixantaine de lycéens de seconde et de première du Lycée Diderot présentent leur projet d’amélioration des espaces urbains de leur quartier, au nord de Marseille. Cette restitution est une première reconnaissance d’un travail mené au sein du lycée et en lien avec des acteurs du territoire et des habitants. C’est le regard d’une génération tout comme des regards singuliers sur leur propre quartier.

Ce sont 15 projets qui sont présentés à partir de leur analyse et de leur choix : autour de l’aménagement des parcs comme Font Obscure le Petit séminaire ou l’Espérance dans le 14ème , du marché aux puces avec des projets autour de la création d’un centre pour SDF ou un marché pour les Biffins sur des terrains aujourd’hui libres mais en intégrant dans leur réflexion la nécessité d’une mixité d’usages au cœur du futur projet d’éco-quartier de Bouygues. La dimension critique n’est jamais loin de leur proposition, que ce soit avec un projet de requalification de la copropriété du Mail ou de la prise en compte des enjeux environnementaux du Carrefour Le Merlan ou bien la reconstruction de la Cité Bassens en y intégrant des équipements publics croisés et des liens plus structurants avec la zone industrielle qui l’entoure.

Une géographie qui s’ancre dans la relation aux territoires


Le projet a pris aujourd’hui un nouvel élan avec le partenariat entre La ManuFabrik et le LPED (AMU). L’enjeu est de consolider un double ancrage entre acteurs des établissements du secondaire (enseignants et élèves) et acteurs des quartiers alentour (centre social, associations sportives et culturelles, collectifs d’habitants, conseils citoyens ou tables de quartier…). Il s’agit d’établir des passerelles entre Université/établissements scolaires/institutions et acteurs des territoires pour contribuer à la fabrique de la ville. Comment les jeunes, dans leur diversité, pratiquent-ils et appréhendent-ils leurs territoires urbains et comment leur vision et leur approche se confrontent avec d’autres, habitants, acteurs associatifs, commerçants ou entrepreneurs ?

Pour y répondre, il s’agit pour les élèves de « faire » activement de la géographie et de mener une analyse territoriale en produisant eux-mêmes des connaissances et en apprenant à les transmettre. Cela permet d’aborder notions et compétences des programmes de géographie et d’enseignement moral et civique des collèges et lycées, en s’appuyant sur des protocoles méthodologiques, inspirés de la géographie universitaire et de l’urbanisme.


Un processus long et bien rythmé


Durant plusieurs mois, ils se sont investis dans le temps scolaire, en cours de géographie et d’enseignement moral et civique. En utilisant une application dédiée, ils ont cartographié leurs lieux d’habitat et d’habitudes puis les ont partagés en classe. Ce premier temps collectif de « débriefing » est révélateur des singularités comme des communs du groupe. Le rapport aux usages des espaces publics peut être différent en fonction du genre notamment, du rapport aux réseaux et aux trafics, des heures de passage, du choix de telle ligne de bus, autant de discussions intéressantes en classe afin d’analyser la réalité de leurs ressentis, comme la diversité de leurs besoins et réactions. Une confirmation de plus, qu’il n’existe pas une jeunesse mais bien des jeunesses.

Ensuite, à partir de leurs usages, ils se sont mis en groupe pour choisir un projet d’amélioration d’un espace public et ont mené un diagnostic sur le terrain, pris des photos, interrogé des habitants et contribué à l’organisation d’un parcours permettant à toute la classe de découvrir et ce, en lien avec des associations intervenantes dans ces quartiers.

Ces deux journées de parcours, les 24 et 31 mai, ont été l’occasion de rencontres passionnantes. Les échanges entre les propositions des élèves et les réactions de certains habitants ont été vifs pour certains et riches d’interaction à chaque fois. Quelque fois avec l’émotion de partager son quotidien, un bout de son histoire, notamment à Félix Pyat quand le président de l’association des locataires présente la lutte contre la destruction de la Tour B ou des habitants de Bassens évoquent la grande solidarité des habitants de la Cité.

Enfin, ces parcours ont permis à ces groupes de mieux préparer leur rendu. Tous les savoirs, ainsi reconnus ont pu circuler pour nourrir une analyse plus complexe des propositions notamment quand l’idée d’un city stade doit se concevoir en questionnant les nuisances que pourraient subir certains habitants. Est-ce possible alors de concilier les points de vue, de mettre en dialogue ces polarités faire société commence par faire quartier.

Le travail de préparation de la restitution leur permet enfin de travailler la forme de leur rendu et de réfléchir tout autant à la forme de leur proposition : du son, des images, des textes, un diaporama classique ou sonore, des dessins avec des calques pour « montrer à voir » par des images les futurs usages ? Enfin, une présentation qui leur permettra de s’exprimer à l’oral et de défendre devant leurs collègues et des personnalités extérieures leurs propositions.

Un soutien des Cités éducatives


Ce projet a été mené dans le cadre d’un nouveau dispositif appelé « Les Cités éducatives » et notamment celle de Malpassé-Corot(3). Cela nous a paru une évidence tant les objectifs sont proches et les ressources complémentaires.

Cette nouvelle dimension du projet permettra de mobiliser l’ensemble des parties prenantes (institutions locales, bailleurs sociaux, éducation nationale, acteurs socio-culturels, entreprises…) et d’arriver à une mise en œuvre concrète de certains projets initiés en classe par des élèves du lycée. L’objectif est à terme de faire des liens entre ces projets portés par les jeunes et des espaces de contribution citoyenne comme les Tables de quartier(4) et les Conseils citoyens.

En effet, du stade de l’idée en classe, le chemin vers sa réalisation implique une connaissance des politiques publiques notamment de la politique de la ville et ni les élèves, ni leurs professeurs, ne sont au fait de la complexité de ces politiques mobilisant de nombreux acteurs institutionnels et associatifs.

Un dialogue des savoirs qui transforme autant les habitants que la ville ?


En ce sens ce projet est, avant tout, un processus de dialogue des savoirs permettant un apprentissage des conditions d’une fabrique de la ville. L’année prochaine, nous mobiliserons, au-delà de la géographie qui reste centrale au travers du programme porté par les enseignants, des regards d’architecte, d’urbaniste, de sociologue ou d’anthropologue, et ce, au côté de regards d’autres professionnels issus des centres sociaux et leurs partenaires (CAF, Ville et Département), des bailleurs sociaux et enfin, des collectifs d’habitants qui restent nos cibles privilégiées. En effet, cette dynamique autour de l’expression des lycéens a vocation à nourrir et à documenter des actions portées par des collectifs d’habitants qui tentent de s’organiser afin de coconstruire les politiques publiques qui les concernent.

Cette démarche s’accompagnera d’un processus de capitalisation afin de rendre visible l’ensemble des dynamiques d’apprentissage. Ce projet ne vise pas uniquement un seul « public » mais bien tous les usagers de la ville, les habitants et les habitués de ces quartiers. Ainsi la Fabrique de la ville peut se consolider avec la participation de ces jeunes, peu présents dans les « instances » plus classiques de participation. Articuler ces démarches devient alors une nécessité.

Notes

[1] Dans le cadre d’AAP Les fabriques de la Connaissances

[2] https://graphite.lped.fr/
[3] https://www.marseille.fr/education/les-cites-educatives
[4] https://laligue13.fr/les-tables-de-quartier

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Grenier Corinne

Nom Grenier
Prénom Corinne
Biographie Professeure d’Innovation en santé, Kedge Business School
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Grenier Philippe

Nom Grenier
Prénom Philippe
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Grin Grin

Nom Grin
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Helfter-Noah Prune

Nom Helfter-Noah
Prénom Prune
Contributions

15/10/2023

Le Collectif Nos Services Publics rénove la réflexion sur le fonctionnement des services publics

  • Helfter-Noah Prune
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

Le Collectif Nos Services Publics a été créé au printemps 2021 par un groupe de fonctionnaires motivés par le sens du service public et la volonté de rénover la réflexion sur son fonctionnement.

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Le Collectif Nos Services Publics se donne notamment comme objectif de susciter la mobilisation d'agents publics qui se sentent souvent démunis face à une évolution des services publics présentée comme inéluctable en raison de la contrainte budgétaire. Des réunions sont organisées régulièrement dans toute la France pour faire se rencontrer les sympathisants et les adhérents dans la perspective d'établir un constat partagé sur les dysfonctionnements des services publics. A l'invitation de certaines collectivités soucieuses d'associer leurs agents à l'amélioration des pratiques, le collectif est ainsi intervenu pour animer des ateliers centrés sur les services publics comme réponse aux besoins des usagers. Une campagne sur la fierté de participer au service public a été lancée par le collectif au printemps 2023.

D'autre part, en moins de trois ans, plusieurs notes ont été publiées pour approfondir des thématiques spécifiques et contribuer au débat public. Ont été ainsi analysés le projet de loi retraites, la rémunération des enseignants, le système Parcoursup, la perte de sens chez les agents publics, la liberté d'expression des agents publics, la réflexion stratégique au sein de l'administration, l'externalisation des services publics.

Après avoir analysé le projet de loi sur les retraites, adopté depuis par le Parlement, le collectif a relevé l’impossibilité de conclure à la sincérité ou non des hypothèses de déficit présentées par le gouvernement depuis septembre 2022. Il n'est donc pas exclu que le déficit du système de retraites ait été artificiellement surévalué pour justifier la réforme, ce qui soulève des interrogations légitimes sur la justification de la réforme des retraites.

Dans un contexte de crise d’attractivité du métier d’enseignant et de tensions sur les remplacements de professeurs absents, le gouvernement a annoncé en avril 2023 l’augmentation de certaines primes destinées à améliorer le salaire des enseignants. Toutefois, l'étude du collectif démontre que si, à mesure qu’ils gagnent en expérience, les professeurs progressent dans leur grille indiciaire en franchissant des échelons censés leur apporter des revalorisations salariales, une fois passées les trois premières années, leur pouvoir d’achat tend à stagner durant la carrière. Les professeurs acquièrent un nombre croissant de points d’indice mais la valeur de chaque point diminue dans le temps du fait de sa sous-indexation continue depuis le début des années 2000. Dans ces conditions, malgré les mesures annoncées, 70 % des enseignants du secondaire verront leur pouvoir d’achat diminuer en décembre 2023 par rapport à décembre 2022.

La mise en oeuvre de la nouvelle procédure, baptisée « Parcoursup », destinée à affecter les bacheliers dans les formations du supérieur a introduit une logique de classement jusqu’au sein des formations non-sélectives qui induit des listes et un temps d’attente considérables pour les élèves, pour des résultats pour le moins contrastés. Le coût de la procédure de classement et d’accompagnement des élèves pour le seul enseignement secondaire est estimé à 100 M€. Le problème sous-jacent du manque de place dans les formations supérieures publiques reste pour sa part inchangé.

Du 30 avril au 31 août 2021, le collectif Nos services publics a mené une grande enquête sur internet auprès des agents des services publics sur le sens et la perte de sens dans leur travail. Plus de 4 500 réponses ont été recueillies, provenant de personnes de tous âges, tous statuts et tous secteurs d’activité. Les résultats de cette enquête révèlent un mal-être profond : alors que la grande majorité déclare avoir rejoint le service public pour servir l’intérêt général (68 % des sondés), la quasi-totalité (97 %) des répondants s’est déjà dit au moins une fois dans un cadre professionnel : “c’est absurde… ou si cela a un sens ce n’est pas celui pour lequel je me suis engagé”. 80 % des répondants déclarent même être confrontés “régulièrement” ou “très fréquemment” à ce sentiment d’absurdité dans l’exercice de leur travail. Plus de 3000 témoignages écrits ont été recueillis, dans lesquels les agents expliquent, parfois longuement, ce qui provoque chez eux la perte de sens.Ils mettent en avant le manque de moyens, un défaut de vision, l’impression de servir un intérêt particulier plus que l'intérêt général, le poids de la structure ou de la hiérarchie ainsi que le manque de reconnaissance.

La liberté d’opinion des agents des services publics n’est pas une option : c’est un droit, fondamental, dont nous disposons en tant que citoyens. Affirmé à l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983, il est pourtant régulièrement oublié ou relativisé. C’est le sens du guide sur le devoir de réserve publié par le collectif : rappeler de la manière la plus claire possible les libertés de chaque agent public dans l’expression de ses opinions, ainsi que leurs limites, telles qu’elles résultent de l’état actuel du droit.

Dans une note sur la réflexion stratégique au sein des services publics, le collectif a identifié 4 obstacles principaux à l’anticipation et à l’élaboration de réflexions : l’insuffisance des moyens humains alloués à la réflexion et l’inadaptation des politiques de gestion des ressources humaines, la faible valorisation des espaces de réflexion internes existants, la surcharge et la mauvaise mobilisation de la recherche universitaire, la valorisation politique d’une action trop rapide.

Le recours à l'externalisation, soit le fait de confier à un acteur privé la réalisation de tout ou partie de l'action publique, est souvent présenté comme une façon d'adapter les services publics aux besoins et contraintes du XXIe siècle. Il ne s'agit pourtant pas d'une tendance nouvelle : le recours à des entreprises privées pour exécuter certaines missions existe dès le XVIIe siècle et a donné naissance à la riche histoire française des concessions et délégations de service public. Mais ce mouvement a connu une accélération récente, que l'on peut dater du milieu des années 1990  ses traductions juridiques sont désormais très variées et le recours à l'externalisation peut aujourd'hui être estimé à la somme de 160 Mds€, soit l'équivalent de la moitié du budget de l'Etat. Loin d'être anecdotique, ou cantonnée à des débats entre experts sur les modalités techniques de l'action publique, le recours désormais massif à l'externalisation soulève des questionnements qui mettent en jeu la capacité de la puissance publique à agir au quotidien ou à prendre ses décisions de manière souveraine.

Par ailleurs, le collectif a publié une analyse de la politique de vaccination anti-covid, regrettant le délaissement des publics les plus vulnérables, une étude du budget austéritaire de 2023, qui va à contre-courant des besoins des usagers, ainsi qu'une tribune sur la réforme de l'aide médicale d'Etat, qui constitue une faute morale autant que politique.

Enfin, en septembre 2023, le collectif a publié son premier Rapport sur l'état des services publics, fruit de plusieurs mois d'échanges avec des fonctionnaires et des chercheurs, centré sur la santé, la sécurité et la justice, les transports, l'éducation et le financement des services publics, accessible ici : https://nosservicespublics.fr/rapport-etat-services-publics-2023

Pour poursuivre ensemble la réflexion, se rencontrer, échanger et contribuer à un changement de paradigme sur la gestion des services publics, nous invitons toutes les personnes intéressées, agents publics ou non, à nous rejoindre en adhérant au Collectif Nos Services Publics.

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Henry Marie-Catherine

Nom Henry
Prénom Marie-Catherine
Contributions

01/07/2021

Quel monde associatif demain ? Mouvements citoyens et démocratie

  • Henry Marie-Catherine
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Une démarche de recherche-action…

En novembre 2020 plusieurs réseaux associatifs et des chercheurs concrétisaient plusieurs mois de réflexion et d’échanges par l’organisation d’une journée d’étude intitulée Quel monde associatif demain ? Des limites actuelles de l’action associative aux moyens de les dépasser.
Cette année 2020 a en effet confirmé l’importance du monde associatif et la capacité d’auto-organisation des citoyens pour faire face à une situation totalement atypique. Mettre en œuvre la solidarité, palier les failles ou les insuffisances des institutions publiques : les associations ont été sur le terrain et ont fait preuve d’agilité dans un contexte difficile. Cependant, et comme à l’accoutumée, leur action a été relativement invisibilisée ou plus exactement réduite à une gestion de l’urgence et la partie « immergée » de l’iceberg associatif, à savoir sa capacité d’interpellation, de plaidoyer, minorée.
Acteurs associatifs, chercheurs et responsables politiques se sont donc interrogés sur les dynamiques à mettre en œuvre, les pistes de travail à envisager pour donner toute sa dimension démocratique au fait associatif. La très forte participation à cette journée, dont les actes sont disponibles sur le site du programme de recherche Démocratie et économie plurielles de la FMSH, et la richesse des diverses interventions ont fini de nous convaincre qu’il y avait matière à constituer un ouvrage.
Quel monde associatif demain ? Mouvements citoyens et démocratie présente donc l’originalité d’être le fruit de cette recherche-action et de combiner des contributions de responsables associatifs et de chercheurs. C’est donc une écologie des savoirs qui prévaut à cet ouvrage tout aussi loin des positions surplombantes archaïques dont le monde de la recherche a pu (et peut encore ?) faire preuve que des enfermements dans des logiques verticales.

...qui aboutit à un livre

  1. Le livre est structuré autour de deux scénarios. Le premier, celui de l’affaiblissement, met en lumière les menaces qui pèsent sur le monde associatif et entravent son action. Pour ne donner que quelques exemples :

  2. A travers des processus de marchandisation on assiste à la lente pénétration d’une idéologie selon laquelle le marché serait le plus apte à prendre en charge la solidarité (voir le chapitre sur les contrats à impact social
  3. De la même façon, des processus de managérialisation, sous prétexte de professionnalisation des associations, sont à l’œuvre. Ces méthodes importées de l’entreprise affaiblissent le potentiel transformateur des associations en laissant de côté la question du sens de l’action et en se focalisant sur la dimension gestionnaire
  4. Le livre aborde également la question des atteintes aux libertés démocratiques des associations avec les résultats issus du premier rapport de l'observatoire des libertés associatives, fruit de l’étude de cent cas, et qui documente la façon dont le cadre actuel de l’exercice de la citoyenne collective est mis à mal par une pluralité d’entraves matérielles, discursives, judiciaires ou policières.
  5. Si ces évolutions sont inquiétantes et bien réelles elles ne sont pas inéluctables et le second scénario, celui du renforcement, examine les leviers pour une meilleure prise en compte des alternatives. Il envisage les dynamiques internes existantes, à approfondir ou à mettre en œuvre pour affirmer le potentiel transformateur des associations, pour passer en quelque sorte à l’offensive et reformuler leur rôle dans la société :


  • Travailler sur leur fonctionnement interne
  • Affirmer des processus participatifs et délibératifs
  • Créer des synergies au sein de l’économie sociale et solidaire
  • Repenser l’association à partir de la notion de commun
  • Assumer, revendiquer la capacité d’expérimentation des associations
  • Co-construire l’action publique
  • Penser d’autres modalités de financement et de soutien aux associations.

Arrêtons là cette énumération. On le voit les chantiers sont nombreux et un seul ouvrage ne suffit pas à embrasser leur ampleur. Fort heureusement s’ils sont nombreux les volontés d’agir le sont aussi, c’est dans cette perspective qu’il se veut avant tout un outil à mobiliser pour alimenter les débats et fédérer. Sans naïveté ou idéalisation des associations, il concerne aussi tous les mouvements citoyens, les regroupements issus de la société civile comme autant d’espaces de délibération et d’action indispensables à l’affirmation d’une démocratie guettée par l’autoritarisme.

Notes


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02/09/2020

Heureux comme la laïcité en France

  • Bernos Marcel
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Dans l’état actuel de la vie politique française, «Laïcité» est un mot éminemment piégé, parce que son sens premier est souvent détourné en des interprétations contradictoires, tantôt tolérantes comme à l’«Observatoire de la laïcité», tantôt nettement belliqueuses vis à vis des religions, entre autres chez certaines obédiences maçonniques ou groupuscules extrémistes de droite ou de gauche.
La laïcité, telle qu’elle a été conçue par la «Loi de séparation de l’Église et de l’État» de 1905, est fondée sur le principe d’une autonomie réciproque de l’État, comme institution politique, et de la société religieuse. La neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses» exclut, et heureusement, l’existence d’une «religion d’État » imposée à tous les sujets ou citoyens, comme sous l’Ancien Régime. Il a fallu attendre 1787 pour que les protestants obtiennent un état civil, donc une «existence» légale, et 1791 pour que les Juifs deviennent des citoyens.
Il ne faut pas confondre laïcité et sécularisation. Dans le cas de la laïcité proprement dite : les institutions d'État ne sont soumises à aucune contrainte de nature religieuse. En contrepartie, la religion demeure hors des ingérences de l’État. La sécularisation [= «rendre au siècle»] a consisté d’abord, sous la Révolution, à faire passer les biens d’Église dans le domaine public et gérés par l’État. Elle désigne ensuite la suppression de l’influence des institutions religieuses dans les fonctions civiques qu’elles assumaient depuis longtemps par «subsidiarité» à des époques où l’État n’en était pas capable : l’hospitalité (des malades et des pauvres), l’enseignement (dont celui des filles), champs devenus quasi réservés à la «charité» de l’Église. Au delà du droit, la sécularisation peut toucher aussi les mentalités, revenant à un abandon progressif, plus ou moins complet, voulu ou de fait, des préoccupations d’un au-delà et du salut.

Un peu d’histoire


La notion de laïcité actuelle, issue de la loi de 1905, a germé à travers une histoire longue, complexe et le plus souvent polémique. Elle n’avait pu éclore ni dans l’Antiquité romaine, quand l’empereur est non seulement en charge du domaine politique et éventuellement militaire, mais divinisé, ni au début du Moyen-âge, où l’État et l’Église ont, tour à tour, cherché à imposer leur pouvoir sur toute la société. À partir du XVe siècle, avec l’organisation d’un État moderne, le pouvoir royal dénie régulièrement à l’Église — dont l’autorité morale pèse encore sur toute la vie d’une société gardant une foi vive — le droit d’intervenir dans le domaine politique. Au delà des conflits, le roi est «sacré», et ne se gène pas pour intervenir dans la vie ecclésiale, contrôlant, par exemple, les relations entretenues avec le pape. La religion du pays est celle du roi.
L’Édit de Nantes d’Henri IV (1598), mettant fin à 36 années de Guerres de religion, a représenté un tournant dans l’émergence d’une certaine liberté de conscience et un début d’autonomie de l’État vis à vis du pouvoir religieux. Il permit une attitude nouvelle vis à vis de la religion minoritaire qu’était le protestantisme. Malheureusement, Louis XIV l’a abrogé en 1685.
La laïcité ne peut advenir qu’avec un minimum de tolérance puisqu’elle exclut la domination d’une religion particulière. La tolérance a, elle aussi, une histoire difficile, dépendant souvent d’une conjoncture politique (comme les «paix», sans effets durables, conclues pendant les Guerres de religion) et non d’une obligation morale, car ceux qui pensent détenir la Vérité se sentent comme un devoir de l’imposer. Ce fut longtemps le cas de l’Église romaine en France. Et, dans d’autres pays, pour d’autres Églises. De fait, la tolérance et corrélativement une laïcité bien conçue ne sont possibles que si intervient un abaissement du pouvoir d’une Église dominante, et celui-ci ne peut être atteint que si le sentiment religieux faiblit dans la population.
Le tournant, en France, est pris avec la Révolution de 1789, fruit des Lumières, qui en ont préparé les bases intellectuelles. Elle n’est pas d’abord anti-religieuse (Robespierre fait même guillotiner des gens pour «athéisme»). Elle s’attaque aux privilèges ecclésiastiques, parfois au profit — surement involontaire — d’un plus grand évangélisme (telle la fin du régime bénéficial qui transférait une partie des biens de l’Église, «destinés au service des pauvres», au «patrimoine» de grandes familles). Mais la «Constitution civile du clergé» (1790) brise les structures institutionnelles de l’Église de France en transformant, entre autres, évêques et curés en fonctionnaires élus et payés par l’État, et en calquant les circonscriptions ecclésiastiques sur celles de l’État. La vente des biens ecclésiastiques, devenus «biens nationaux», ôtait à l’Église les moyens des fonctions qu’elle avait subsidiairement assumées sous l’Ancien Régime.
Au début du XIXe siècle : le Concordat de 1801, aboutissant à une main-mise de Napoléon sur l’Église de France, et la Restauration monarchique, qui a tenté de rétablir une religion d’État, dans laquelle la dite Église s’est compromise, marquent un retour en arrière.

L’avènement de la laïcité


La «séparation» s'est faite en deux temps, d'abord entre l'Église et l'école devenue laïque, gratuite et obligatoire (série de lois entre 1880 et 1886) ensuite, séparation politique des Églises et de l'État proprement dite (en 1905).
Fin XIXe siècle, l’atmosphère n’est pas favorable à l’Église bastion monarchiste. Hostile à toutes réformes libérales, elle s’était compromise dans une mauvaise cause pendant l’Affaire Dreyfus alors en cours. En outre, Rome mettait du temps à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les «droits de Dieu» (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant «les principales erreurs de notre temps», dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État). Une évolution a été rendue possible par le «Ralliement» prôné par Léon XIII en 1892. Ce pape, préoccupé par les questions sociales, avait publié en 1891 l’encyclique Rerum novarum, préoccupée par le sort des ouvriers victimes de la révolution industrielle. Réaliste sur le plan politique, le pape constate que la République s’est établie durablement en France depuis 1870, et plutôt que de s’entêter à refuser ce nouveau régime, il invite les catholiques à participer activement à la vie politique du pays pour défendre leurs valeurs.
La loi séparant définitivement l’Eglise de l’État a donné lieu à des débats houleux à la chambre des députés, où le «Bloc des gauches» fortement anticlérical remporte les élections de 1902 (366 voix contre 220 à la droite), dans un climat très tendu dans une partie du pays. Émile Combes, président radical du Conseil des ministres, avait déjà mené une politique anticléricale par une série de lois de 1901 et 1904 sur le droit des associations, interdisant de nombreuses congrégations religieuses et l’enseignement qu’elles prodiguaient : 2500 établissements d'enseignement privés ont été fermés. Mais Combes a perdu sa majorité, en particulier à cause de l’«affaire des Fiches» (1900-1904) révélant que des notes secrètes, portant sur les attitudes politiques et confessionnelles des cadres militaires, étaient dressées par des loges maçonniques.
La loi, votée le 9 décembre 1905, a pu être adoptée grâce aux qualités de négociateur d’Aristide Briand, son rapporteur, et de l’ouverture du socialiste Jean Jaurès. Elle correspondait à un compromis entre l'Eglise catholique, qui condamnait le principe de la séparation, et le projet initial de Combes, appuyé par une Franc-maçonnerie très anticléricale elle-même, qui visait à empêcher l'Eglise catholique de fonctionner selon ses propres règles et d’intervenir dans la vie politique. Elle a réussi à sauvegarder la liberté de chaque partie et de sortir d’une crise profonde.

Elle comportait 44 articles. Son apport le plus important tient dans les premiers :


Article 1er: «La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seuls restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public».
Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. […]» [Exceptées les aumôneries d’hôpitaux, de l’armée, des prisons, et le clergé d’Alsace-Moselle, qui n’était plus française depuis 1871].
L’article 3 va déclencher des troubles : «Dès la promulgation de la présente loi, il sera procédé par les agents de l’administration des domaines à l’inventaire descriptif et estimatif : 1°. Des biens mobiliers et immobiliers desdits établissements 2°. Des biens de l’État, des départements et des communes dont les mêmes établissements ont la jouissance».
Quoique les articles 12 et 13, aient prévu de rendre ces biens à l’exercice du culte., l’État propriétaire en assumant les charges et entretien, cette disposition a été ressentie par beaucoup comme une spoliation renouvelant celle de 1789. Elle violait l’engagement pris avec le Saint-Siège, confirmé par le Concordat de 1801. Il y eut une résistance violente dans certains départements : en Bretagne, dans les Pyrénées (avec des barricades dans les églises, des ours devant les portails) etc.
L’apaisement survint peu à peu. Profitant de la relative unanimité patriotique manifestée pendant la guerre de 14-18, une paix religieuse a été rétablie en France. Aujourd’hui, si un certain anti-catholicisme subsiste parfois chez les acteurs les plus intransigeants de la laïcité. et se manifeste par les petites agressions «laïcistes» (refus des crèches dans les lieux publics, calendrier sécularisé etc.), la majorité du pays a admis et reconnait la valeur pacificatrice de la loi de 1905. L’Église y a gagné, en sus, d’être libérée de la charge financière des bâtiments du culte.
Principal bénéfice de la laïcité : permettre à des religions différentes et aux non-croyants de vivre dans une sécurité, dont beaucoup de pays à religion dominatrice sont privés. Mais la loi ne pouvait régler les problèmes qui se sont posés après sa promulgation, en particulier par la présence croissante de l’Islam. Ses fidèles étaient peu nombreux en 1900 où le chiffre incertain de 30.000 personnes est avancé. La venue de troupes maghrébines, pendant la Première Guerre mondiale, suivi d’un appel à des travailleurs pour rebâtir le pays, puis un même mécanisme reproduit avec la Seconde G.M. ont accru le nombre de musulmans, français ou étrangers, avant l’explosion de l’immigration depuis la fin du XXe siècle, favorisée par l’arrêt du Conseil d’État de 1978 sur le «regroupement familial»). Leur nombre actuel est difficile à préciser puisque les statistiques «religieuses» sont interdites. Mais les «musulmans», français ou étrangers, pratiquants ou non, intégrés ou non, sont estimés selon les milieux officiels ou certains partis politiques ou religieux entre 5 et 10 millions, soit une proportion de 7,5 à 15 % de la population. Or la loi de 1905 ne les «concerne» pas. Pourtant des problèmes concrets non anticipées se sont révélés : construction de lieux de culte, recrutement, formation et paiement d’imams trop souvent dépendants de pays étrangers, poids d’une culture ressentie par beaucoup comme hétérogène dans la vie de la Nation etc.
Le débat sur la laïcité a rebondi parce que les questions spécifiques posées par l’Islam ne peuvent être traitées dans le cadre de la loi. Il est rendu d’autant plus délicat que, si les religions chrétiennes ou le judaïsme disposaient d’institutions légales servant d’interlocuteur «naturel», l’Islam n’a pas encore de représentants totalement légitimés parce que leur désignation est compliquée par la multiplicité et l’hétérogénéité de groupes parfois opposés. En outre, le terme «musulman» peut désigner aussi bien un citoyen français croyant et pratiquant dans l’intimité, une personne issue de l’immigration d’un pays musulman, pas forcément croyante, voire athée, les «islamistes» etc. La notion de laïcité reste inconcevable pour les derniers, le religieux ne pouvant être séparé du politique, et ils tendent à ne reconnaître comme loi légitime que la charia, réclamant incessamment des adaptations, parfois inacceptables, des lois de la République.
Les gouvernements successifs ont tenté de trouver des solutions. Aucune ne s’est définitivement imposée jusqu’ici.

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Heureux comme la laïcité en France

Auteur
  • Bernos Marcel
Introduction synthétique
Dans l’état actuel de la vie politique française, «Laïcité» est un mot éminemment piégé, parce que son sens premier est souvent détourné en des interprétations contradictoires, tantôt tolérantes comme à l’«Observatoire de la laïcité», tantôt nettement belliqueuses vis à vis des religions, entre autres chez certaines obédiences maçonniques ou groupuscules extrémistes de droite ou de gauche.
La laïcité, telle qu’elle a été conçue par la «Loi de séparation de l’Église et de l’État» de 1905, est fondée sur le principe d’une autonomie réciproque de l’État, comme institution politique, et de la société religieuse. La neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses» exclut, et heureusement, l’existence d’une «religion d’État » imposée à tous les sujets ou citoyens, comme sous l’Ancien Régime. Il a fallu attendre 1787 pour que les protestants obtiennent un état civil, donc une «existence» légale, et 1791 pour que les Juifs deviennent des citoyens.
Il ne faut pas confondre laïcité et sécularisation. Dans le cas de la laïcité proprement dite : les institutions d'État ne sont soumises à aucune contrainte de nature religieuse. En contrepartie, la religion demeure hors des ingérences de l’État. La sécularisation [= «rendre au siècle»] a consisté d’abord, sous la Révolution, à faire passer les biens d’Église dans le domaine public et gérés par l’État. Elle désigne ensuite la suppression de l’influence des institutions religieuses dans les fonctions civiques qu’elles assumaient depuis longtemps par «subsidiarité» à des époques où l’État n’en était pas capable : l’hospitalité (des malades et des pauvres), l’enseignement (dont celui des filles), champs devenus quasi réservés à la «charité» de l’Église. Au delà du droit, la sécularisation peut toucher aussi les mentalités, revenant à un abandon progressif, plus ou moins complet, voulu ou de fait, des préoccupations d’un au-delà et du salut.

Un peu d’histoire


La notion de laïcité actuelle, issue de la loi de 1905, a germé à travers une histoire longue, complexe et le plus souvent polémique. Elle n’avait pu éclore ni dans l’Antiquité romaine, quand l’empereur est non seulement en charge du domaine politique et éventuellement militaire, mais divinisé, ni au début du Moyen-âge, où l’État et l’Église ont, tour à tour, cherché à imposer leur pouvoir sur toute la société. À partir du XVe siècle, avec l’organisation d’un État moderne, le pouvoir royal dénie régulièrement à l’Église — dont l’autorité morale pèse encore sur toute la vie d’une société gardant une foi vive — le droit d’intervenir dans le domaine politique. Au delà des conflits, le roi est «sacré», et ne se gène pas pour intervenir dans la vie ecclésiale, contrôlant, par exemple, les relations entretenues avec le pape. La religion du pays est celle du roi.
L’Édit de Nantes d’Henri IV (1598), mettant fin à 36 années de Guerres de religion, a représenté un tournant dans l’émergence d’une certaine liberté de conscience et un début d’autonomie de l’État vis à vis du pouvoir religieux. Il permit une attitude nouvelle vis à vis de la religion minoritaire qu’était le protestantisme. Malheureusement, Louis XIV l’a abrogé en 1685.
La laïcité ne peut advenir qu’avec un minimum de tolérance puisqu’elle exclut la domination d’une religion particulière. La tolérance a, elle aussi, une histoire difficile, dépendant souvent d’une conjoncture politique (comme les «paix», sans effets durables, conclues pendant les Guerres de religion) et non d’une obligation morale, car ceux qui pensent détenir la Vérité se sentent comme un devoir de l’imposer. Ce fut longtemps le cas de l’Église romaine en France. Et, dans d’autres pays, pour d’autres Églises. De fait, la tolérance et corrélativement une laïcité bien conçue ne sont possibles que si intervient un abaissement du pouvoir d’une Église dominante, et celui-ci ne peut être atteint que si le sentiment religieux faiblit dans la population.
Le tournant, en France, est pris avec la Révolution de 1789, fruit des Lumières, qui en ont préparé les bases intellectuelles. Elle n’est pas d’abord anti-religieuse (Robespierre fait même guillotiner des gens pour «athéisme»). Elle s’attaque aux privilèges ecclésiastiques, parfois au profit — surement involontaire — d’un plus grand évangélisme (telle la fin du régime bénéficial qui transférait une partie des biens de l’Église, «destinés au service des pauvres», au «patrimoine» de grandes familles). Mais la «Constitution civile du clergé» (1790) brise les structures institutionnelles de l’Église de France en transformant, entre autres, évêques et curés en fonctionnaires élus et payés par l’État, et en calquant les circonscriptions ecclésiastiques sur celles de l’État. La vente des biens ecclésiastiques, devenus «biens nationaux», ôtait à l’Église les moyens des fonctions qu’elle avait subsidiairement assumées sous l’Ancien Régime.
Au début du XIXe siècle : le Concordat de 1801, aboutissant à une main-mise de Napoléon sur l’Église de France, et la Restauration monarchique, qui a tenté de rétablir une religion d’État, dans laquelle la dite Église s’est compromise, marquent un retour en arrière.

L’avènement de la laïcité


La «séparation» s'est faite en deux temps, d'abord entre l'Église et l'école devenue laïque, gratuite et obligatoire (série de lois entre 1880 et 1886) ensuite, séparation politique des Églises et de l'État proprement dite (en 1905).
Fin XIXe siècle, l’atmosphère n’est pas favorable à l’Église bastion monarchiste. Hostile à toutes réformes libérales, elle s’était compromise dans une mauvaise cause pendant l’Affaire Dreyfus alors en cours. En outre, Rome mettait du temps à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les «droits de Dieu» (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant «les principales erreurs de notre temps», dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État). Une évolution a été rendue possible par le «Ralliement» prôné par Léon XIII en 1892. Ce pape, préoccupé par les questions sociales, avait publié en 1891 l’encyclique Rerum novarum, préoccupée par le sort des ouvriers victimes de la révolution industrielle. Réaliste sur le plan politique, le pape constate que la République s’est établie durablement en France depuis 1870, et plutôt que de s’entêter à refuser ce nouveau régime, il invite les catholiques à participer activement à la vie politique du pays pour défendre leurs valeurs.
La loi séparant définitivement l’Eglise de l’État a donné lieu à des débats houleux à la chambre des députés, où le «Bloc des gauches» fortement anticlérical remporte les élections de 1902 (366 voix contre 220 à la droite), dans un climat très tendu dans une partie du pays. Émile Combes, président radical du Conseil des ministres, avait déjà mené une politique anticléricale par une série de lois de 1901 et 1904 sur le droit des associations, interdisant de nombreuses congrégations religieuses et l’enseignement qu’elles prodiguaient : 2500 établissements d'enseignement privés ont été fermés. Mais Combes a perdu sa majorité, en particulier à cause de l’«affaire des Fiches» (1900-1904) révélant que des notes secrètes, portant sur les attitudes politiques et confessionnelles des cadres militaires, étaient dressées par des loges maçonniques.
La loi, votée le 9 décembre 1905, a pu être adoptée grâce aux qualités de négociateur d’Aristide Briand, son rapporteur, et de l’ouverture du socialiste Jean Jaurès. Elle correspondait à un compromis entre l'Eglise catholique, qui condamnait le principe de la séparation, et le projet initial de Combes, appuyé par une Franc-maçonnerie très anticléricale elle-même, qui visait à empêcher l'Eglise catholique de fonctionner selon ses propres règles et d’intervenir dans la vie politique. Elle a réussi à sauvegarder la liberté de chaque partie et de sortir d’une crise profonde.

Elle comportait 44 articles. Son apport le plus important tient dans les premiers :


Article 1er: «La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seuls restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public».
Article 2: «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. […]» [Exceptées les aumôneries d’hôpitaux, de l’armée, des prisons, et le clergé d’Alsace-Moselle, qui n’était plus française depuis 1871].
L’article 3 va déclencher des troubles : «Dès la promulgation de la présente loi, il sera procédé par les agents de l’administration des domaines à l’inventaire descriptif et estimatif : 1°. Des biens mobiliers et immobiliers desdits établissements 2°. Des biens de l’État, des départements et des communes dont les mêmes établissements ont la jouissance».
Quoique les articles 12 et 13, aient prévu de rendre ces biens à l’exercice du culte., l’État propriétaire en assumant les charges et entretien, cette disposition a été ressentie par beaucoup comme une spoliation renouvelant celle de 1789. Elle violait l’engagement pris avec le Saint-Siège, confirmé par le Concordat de 1801. Il y eut une résistance violente dans certains départements : en Bretagne, dans les Pyrénées (avec des barricades dans les églises, des ours devant les portails) etc.
L’apaisement survint peu à peu. Profitant de la relative unanimité patriotique manifestée pendant la guerre de 14-18, une paix religieuse a été rétablie en France. Aujourd’hui, si un certain anti-catholicisme subsiste parfois chez les acteurs les plus intransigeants de la laïcité. et se manifeste par les petites agressions «laïcistes» (refus des crèches dans les lieux publics, calendrier sécularisé etc.), la majorité du pays a admis et reconnait la valeur pacificatrice de la loi de 1905. L’Église y a gagné, en sus, d’être libérée de la charge financière des bâtiments du culte.
Principal bénéfice de la laïcité : permettre à des religions différentes et aux non-croyants de vivre dans une sécurité, dont beaucoup de pays à religion dominatrice sont privés. Mais la loi ne pouvait régler les problèmes qui se sont posés après sa promulgation, en particulier par la présence croissante de l’Islam. Ses fidèles étaient peu nombreux en 1900 où le chiffre incertain de 30.000 personnes est avancé. La venue de troupes maghrébines, pendant la Première Guerre mondiale, suivi d’un appel à des travailleurs pour rebâtir le pays, puis un même mécanisme reproduit avec la Seconde G.M. ont accru le nombre de musulmans, français ou étrangers, avant l’explosion de l’immigration depuis la fin du XXe siècle, favorisée par l’arrêt du Conseil d’État de 1978 sur le «regroupement familial»). Leur nombre actuel est difficile à préciser puisque les statistiques «religieuses» sont interdites. Mais les «musulmans», français ou étrangers, pratiquants ou non, intégrés ou non, sont estimés selon les milieux officiels ou certains partis politiques ou religieux entre 5 et 10 millions, soit une proportion de 7,5 à 15 % de la population. Or la loi de 1905 ne les «concerne» pas. Pourtant des problèmes concrets non anticipées se sont révélés : construction de lieux de culte, recrutement, formation et paiement d’imams trop souvent dépendants de pays étrangers, poids d’une culture ressentie par beaucoup comme hétérogène dans la vie de la Nation etc.
Le débat sur la laïcité a rebondi parce que les questions spécifiques posées par l’Islam ne peuvent être traitées dans le cadre de la loi. Il est rendu d’autant plus délicat que, si les religions chrétiennes ou le judaïsme disposaient d’institutions légales servant d’interlocuteur «naturel», l’Islam n’a pas encore de représentants totalement légitimés parce que leur désignation est compliquée par la multiplicité et l’hétérogénéité de groupes parfois opposés. En outre, le terme «musulman» peut désigner aussi bien un citoyen français croyant et pratiquant dans l’intimité, une personne issue de l’immigration d’un pays musulman, pas forcément croyante, voire athée, les «islamistes» etc. La notion de laïcité reste inconcevable pour les derniers, le religieux ne pouvant être séparé du politique, et ils tendent à ne reconnaître comme loi légitime que la charia, réclamant incessamment des adaptations, parfois inacceptables, des lois de la République.
Les gouvernements successifs ont tenté de trouver des solutions. Aucune ne s’est définitivement imposée jusqu’ici.

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15/11/2021

Histoire des biens des communautés villageoises, le cas français

  • Garrigues Bernard
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

01/ Quelle est la logique observée des communs? Quel en est le déroulement historique ? Le foisonnement mondial de la recherche sur les communs provoqué par le prix Nobel d’économie d’Élinor OSTROM en 2009 paraît oublier plusieurs fondamentaux : (1) jusqu’au XVIème siècle, la logique des communs domine la production agricole mondiale, disons, depuis une trentaine de siècles : domination strictement économique (2) Ostrom rappelle elle-même que ses matériaux empiriques relèvent de sa recherche néo-institutionnelle, donc sur les apparences extérieures des communs elle propose que des efforts aussi importants de recherches empiriques se consacrent au fonctionnement des communs (3) en ce qui concerne la France, il y existe environ 60 000 occurrences de communs d’un type étudié par Ostrom :;les Biens des Communautés Villageoises(BCV) qui dominent l’économie de l’Europe aux alentours de l’année 800 apr. J.-C. en 2021, les BCV actuels correspondent à la partie non appropriée du finage d’origine. (4) Nous ne connaissons pas de civilisation robuste qui aurait existé sans être basée au préalable sur une agriculture de très bon aloi technique et comptable.

02/ ;Nous savons, par certitude raisonnable, que l’existence de biens communs est une réalité de notre Terre, dont la base est, en Occident, la notion de finage. Le finage établit en même temps (1) les droits d’une communauté sur un territoire et ses ressources, (2) la solidarité des membres de la communauté, et (3) l’équité de la relation qu’elle organise. La trajectoire normale d’un finage décrit l’appropriation individuelle du territoire par ses membres vers un équilibre générationnel biens privés/biens communs. L’appropriation individuelle repose bien évidemment sur l’amélioration de la fertilité des sols autour de l’implantation du village où se centralise la récolte des ressources du finage pour utiliser une image simple : la proximité du tas de fumier.

03/ La notion juridique d’homme libre (ni esclave, ni femme, ni mineur, ni étrangers), d’abord liée à la citoyenneté romaine qui distingue plusieurs catégories de populations, s’oppose à la logique égalitaire du finage. Au fil des siècles, les hommes libres sont ceux qui n’ont pas été soumis à l’esclavage ou ceux qui en furent affranchis. En pratique, l’Empire romain est d’essence urbaine il ne s’intéresse qu’aux villes et les classes sociales organisées sont celles résidentes de ville. À part, les terres qui seront allouées aux vétérans et qui évolueront en villa[1], la conquête romaine laissera les finages mener leur vie et respectera leurs règles coutumières. La lente appropriation dans les finages des terres communes se poursuivra paisiblement sous l’effet du contrepouvoir économique local des bans francs[2];d’hommes libres jusqu’au succès de l’empire carolingien un empire administré par des comtes et des marquis au nom de l’empereur. L’écroulement de l’Empire carolingien produira la régression féodale et l’institution du servage aux alentours de l’an mil afin de cultiver les terres dont s’emparèrent les familles des administrateurs au service de l’Empire. Intrusion du principe de seigneurie dans la société occidentale.

04/ À part l’hypothèse que l’institution des bans francs par Clovis aux alentours des années 500 après J.C comme contrepouvoirs économiques locaux aux chefferies politiques fut très favorable à la mise en valeur des finages et de leurs biens communs, l’histoire des biens communs n’est pratiquement pas documentée entre la conquête romaine et le 16ème siècle. Aucune contre-indication ne s’oppose à la trajectoire normale de l’appropriation privée des biens communs des communautés villageoises au pas générationnel au long de ces 16 siècles.

05/ À partir du 16ème siècle, les communs occidentaux prennent place dans l’histoire de manière assez violente sous l’effet de deux mouvements contradictoires : l’éradication des communs en Grande-Bretagne, sa résurgence en France. En Angleterre, le principe de seigneurie aboutit aux chartes d’enclosures qui valent suppression de l’usage en biens communs des biens des communautés villageoises. Cf Thomas MORE;L’utopie;1516.

06/ En France, les biens communs sont, comme en Grande-Bretagne tout d’abord menacée par la seigneurie. En effet, l’acquisition d’un titre de noblesse passe par la propriété d’un territoire dans un pays où des titres de propriété existent depuis la conquête romaine, seuls les biens communs des communautés villageoises paraissent libres pour établir une nouvelle seigneurie. Les fermiers généraux participent aux transferts de ses biens communs qui deviennent des biens privés donnant droit à des titres de noblesse par voie fiscale. Charles IX (Michel de l’Hôpital, Chancelier de France) met fin à cette spoliation en 1567 (1) en restituant leurs biens aux communautés villageoise (2) en leur garantissant la protection royale et l’interdiction de les aliéner mesures complétées par (3) une administration rigoureuse par l’État des titres de noblesse (4) en limitant la création de chevaliers (l’adoubement), la voie d’entrée en noblesse, en privilège régalien. Henry IV (Maximilien de Sully) confirme la protection royale des biens des communautés villageoises. Louis XIV (Jean-Baptiste Colbert) aussi qui leur confie la fonction stratégique de fournir en bois d’œuvre la marine royale (Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669).

07/ La Révolution peut être considérée comme la deuxième bifurcation favorable aux biens des communautés villageoises. Elle est foncièrement opposée au principe de biens communs et tente de les supprimer en les partageant entre ayants droit (Décret du 10 juin 1793) et les nomme « Section de Communes » la réforme n’aboutit pas. L’article 542 du Code civil traduit, en 1804, lapidairement cet état de fait. De fait, les biens des communautés villageoises deviennent à partir de 1793 jusqu’en 1946 des objets civils gouvernés librement, plutôt bien, par leurs membres. Le 19ème siècle et jusqu’en 1950 sur son erre participe à leur développement. La loi communale de 1884 met le vers dans le fruit en établissant, par 2 articles, la compétence du Conseil d’État pour connaître les conflits entre commune et section de commune.

08/ Une ordonnance De Gaulle de 1946 met fin à l’autonomie des biens des communautés villageoises en donnant au maire de la commune de rattachement les fonctions de gérant de ses sections de commune, en plus des fonctions d’ordonnateur : encaisser les recettes et régler les dépenses de la section. Une loi de janvier 1985, dite loi Montagne, aggrave la dépendance des sections à la commune au bon vouloir de la municipalité en pratique, elles perdent leur autonomie de décision sur la mise en œuvre de leurs ressources propres, leur budget annexe et leur compte administratif. Une loi de mai 2013 met les sections de commune en extinction, avec interdiction d’en créer de nouvelles. En pratique, fin des Biens des Communautés Villageoises en France au moment où le prix Nobel d’économie est décerné à Élinor OSTROM pour ses travaux sur la productivité remarquable des communs et au moment où pointe un nouvel avenir des sections de commune qui disposent de ressources d’énergie renouvelable remarquables.

09/ Éléments empiriques. À partir d’une expérience de membre de BCV importants : (1) existe tout un corpus de droit prétorien issu des décisions des cours royales avant la Révolution, puis des arrêts du Conseil d’État à partir de 1884 (2) la loi actuelle vise et ne départage pas les droits d’usage du droit positif établi par la loi, mais pour le juge administratif, depuis 1985 et la loi Montagne, ses décisions appliquent a priori le droit positif qui privilégie le principe de prérogatives de la puissance publique (3) nous pouvons considérer et faire valoir que les droits d’usage constituent un droit coutumier équivalent aux droits contractuels entre parties dans la réalité, les règles de fonctionnement local établissent, depuis l’origine, une morale locale qui progresse en fonction des avatars qu’elle intègre. (4) À part les conflits soumis à la justice, il existe peu de traces de l’histoire d’un commun particulier : la situation actuelle résulte de leur histoire implicite elle intègre la totalité de leur passé. Ce sont ces résultats mondiaux qu’analysa Ostrom en 1990. (5) Enfin, il existe une mine de données empiriques ténues sous forme de fables, d’histoires merveilleuses ou symboliques, de mythes, de contes, d’adages, etc … qui rendent compte d’une manière d’être culturelle : par exemple la fable biblique des sept vaches maigres et des sept vaches grasses.

À l’heure des conclusions apparaît la difficulté de l’exercice devant un objet d’une extrême complexité. La communauté scientifique accepte qu’un commun traditionnel aujourd’hui soit le bilan de son histoire singulière depuis la nuit des temps Ostrom, par ses travaux, montre que l’ensemble de ces histoires singulières reposent sur des lignes de force générale à l’histoire des hommes sur Terre du Japon à l’Andalousie, de la Suisse au Sri Lanka et aux Philippines, des pêcheries canadiennes aux prud’homies méditerranéennes lignes de force que l’histoire, récente, des aquifères californiens confirme. La création par la loi des communautés énergétiques locales apparaît comme une résurgence moderne de la logique des communs ostromiens.

Notes

[1] Le mot latin villa désigne un domaine foncier comportant des bâtiments d'exploitation et d'habitation
[2]Le ban est une institution politique et territoriale des royaumes francs, qui a trait à la reconnaissance de droits de communautés chrétiennes organisées. En pratique, il s’agit de communauté d’hommes libres financée par le fisc royal (les revenus du domaine royal) comme contrepouvoir économique local aux chefferies politique.

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25/12/2019

Hors série - La voie d'Edgar Morin

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Une démocratie pour vivre ensemble Réactions actualités passées
Nous avons eu le plaisir de recevoir, en commentaire de notre lettre d’information, un message d’Edgar Morin. Il nous rappelle sa contribution à la recherche d’une autre voie, notamment dans Politique de civilisation, et Terre Patrie, et nous invite à utiliser son travail dans notre encyclopédie, qui, écrit-il « correspond totalement à ce que je pense ». Il nous rappelle aussi la nécessité de « penser autrement » évoquant ses apports en la matière, notamment dans « Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur ». [1] Ce livre a été rédigé à la demande de l’UNESCO, et a été soumis à de nombreuses personnalités universitaires ou fonctionnaires internationaux « de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud » dont une vingtaine sont cités nommément. E.Morin écrit dans l’Avant-Propos : « Nelson Vallejo-Gomez a été chargé par l’Unesco de retenir et d’intégrer leurs commentaires et propositions, et il a formulé ses propres apports. Le texte ainsi remanié a été agréé par moi-même »
Ce petit livre d’E.Morin cité parmi bien d’autres est une ouverture vers le monde. Bien sûr, la très française ECCAP n’oublie pas que «
L’universalisme fait partie de l’identité française » pour reprendre le titre de l’un de nos articles.
Maurice Merchier, pour assurer Edgar Morin de l’importance que sa pensée a pour nous, et de l’influence qu’elle a sur de très nombreux passeurs de savoir, évoque ici son itinéraire personnel, et montre comment Edgar Morin y a exercé une influence déterminante.
Guy Roustang



Sur la voie d’Edgar Morin

1981. Les socialistes s’installent au pouvoir en France cela exacerbe l’enthousiasme de l’enseignant encore relativement jeune, que j’étais alors, et qui venait d’être nommé professeur de Sciences Sociales en classes préparatoires. Ayant à cœur d’être un peu moins indigne de cette nouvelle fonction, je ressentis alors l’urgence de combler quelques-unes de mes nombreuses lacunes.Or, 1981, c’est aussi la date de parution d’un livre d’Edgar Morin « Pour sortir du XXème siècle ». Il répondait à merveille à ma quête d’un maximum d’ouvertures condensé en un nombre raisonnable de pages. C’est tout un paysage intellectuel nouveau que je découvrais grâce à cet ouvrage, en même temps qu’un grand nombre d’auteurs dont à l’époque j’ignorais parfois jusqu’à l’existence. Il me donnait surtout un modèle de raisonnement, et me faisait prendre conscience de toutes sortes d’exigences nécessaires pour mieux comprendre le monde. Dès le premier chapitre de ce livre, une simple anecdote (et bien-sûr le traitement qui en est fait) m’ouvrait comme un nouvel horizon et me marquait à tel point que je l’ai adoptée, et en use encore parfois dans mes prestations de retraité actif, 38 ans après.En voici le résumé : Un motoriste est renversé par une automobile. Edgar Morin raconte qu’il en a été le témoin, qu’il a aidé la victime avec l’intention de témoigner en sa faveur, avant qu’il ne lui soit démontré que c’est au contraire lui, le motoriste, qui est responsable de l’accident, étant passé au feu rouge. Cela fournit l’illustration de l’idée développée ensuite, celle de « la composante hallucinatoire de la perception ». L’émotion met la raison en échec le fait se déforme alors et se plie aux attentes mentales de l’observateur, désirant y voir « le gros contre le petit », le premier étant tenu comme forcément responsable….
Ce chapitre fut comme un déclic si vraiment nos perceptions « concrètes » peuvent ainsi être biaisées par notre vision du monde, qu’en est-il de nos idées, de nos convictions, de nos connaissances dans le sens le plus large ? Ainsi était tracée la voie sur laquelle je m’engageais résolument : celle de la construction lente d’une pensée (modeste, et jamais totalement achevée) se mettant en permanence en garde contre elle-même, et s’efforçant de tenir compte des recommandations de la méthode. Cette voie serpentait entre des cimes, celles qu’Edgar Morin fut souvent le premier à me faire apercevoir dans ce livre, puis dans d’autres : Kuhn et sa théorie des révolutions scientifiques, Lakatos, Feyerabend et son anarchisme épistémologique, Castoriadis et son institution imaginaire de la société, Thom et sa théorie des catastrophes, etc…
Cette voie était aussi balisée par les argumentaires dénonçant la clôture sur elles-mêmes des disciplines universitaires traditionnelles, et en appelant à la transdisciplinarité, ou à l’interdisciplinarité, blindant ainsi des convictions employées un peu plus tard à participer à la défense d’une certaine conception des Sciences Economiques et Sociales en lycée, et des Sciences Sociales en classes préparatoires.
Bien d’autres aspects de l’œuvre d’Edgar Morin ont ainsi tracé l’itinéraire sur lequel s’est construite la pensée du professeur qui écrit ces lignes, qui elle-même, du moins je l’espère, a pu – au moins partiellement - servir de repère aux jeunes esprits en formation ayant traversé ses classes. Il ne fait aucun doute que bien d’autres parcours intellectuels ont été marqués de la même façon.

Aujourd’hui, les catastrophes vers lesquelles s’achemine l’humanité, et dont l’avant-propos de l’ECCAP fait un bref inventaire, conduisent à un pessimisme lourd, rendant crédible une approche collapsologique. C’est précisément ce à quoi répond la voie, cette fois tracée dans le livre d'Edgar Morin paru en 2011 qui porte ce nom. On y trouve en deuxième partie, un chapitre sur la réforme de la pensée, et un autre sur la réforme de l’éducation. Il y aborde, encore et toujours, la question de la crise de la connaissance, constatant que – faute de cette (vraie) réforme – notre système éducatif produit surtout de l’ignorance, notre mode de pensée restant mutilé par le réductionnisme, le binarisme, le manichéisme, et une conception tronquée de la causalité, …
Rien d’étonnant, de ce fait, à la dévalorisation de la notion même de vérité, submergée par les fake news, et dominée par le débridement généralisé des émotions, exacerbées par la logique des médias, et de la communication à l’ère numérique. La composante hallucinatoire, loin d’être cantonnée à la perception, a au contraire rompu toutes les digues, et a contaminé de larges sphères de la pensée de beaucoup de nos contemporains, au point de devenir une sorte de norme valorisée elle gangrène de ce fait une bonne partie du débat public.

Nous ne nous sortirons des terribles défis du temps qu’en commençant par opérer cette réforme de la pensée, passant de façon incontournable par l’école, par la politique culturelle, et par la mise en cause des mécanismes sociaux de la formation des opinions. Cela fait aussi partie des objectifs de notre encyclopédie du changement de cap. La pensée d’Edgar Morin nous y aide.

Notes

[1] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Points-Essais, Ed du Seuil

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Humbert Marc

Nom Humbert
Prénom Marc
Contributions

01/06/2022

La France, multiple, libre, égale, fraternelle

  • Humbert Marc
Enchanter nos mondes
Nous reproduisons l’article paru dans Ouest-France de Marc Humbert, l’un des animateurs des convivialistes, comme antidote à Marine Le Pen et Zemmour.


La France, c’est un pays, un territoire peuplé de Français, ceux qui y sont nés depuis des générations ou plus récemment et ceux qui y ont été accueillis.

Ce n’est pas un territoire homogène. Il est extraordinairement divers, composé de tant de paysages aux beautés différentes qu’on ne peut se lasser de le parcourir en s’extasiant. Le climat y est – encore- tempéré même si la moitié est voit plus souvent la neige en hiver et que la région ouest est réputée plus tempérée et plus humide.

Des montagnes, des plaines, des vallons, des côtes escarpées ou sablonneuses, avec des marées plus ou moins amples et parfois des tempêtes, des rivières majestueuses, des torrents et des gorges encaissées, des forêts denses, des plateaux presque désertiques, des plaines herbeuses ou céréalières. Une faune et une flore à remplir les appareils photos et les herbiers.

Un magnifique creuset de cultures entremêlées


Sur ce territoire sont venues des populations tout aussi diverses que les paysages. Après la dissémination des sapiens venus d’Afrique et la lente complexification des sociétés, beaucoup sont (re-)venues de l’est et du nord de l’Eurasie pour s’installer au cours des siècles d’une histoire mouvementée.

Après la défaite de Vercingétorix (-52) nos ancêtres les Gaulois ont dû à César de devenir des Gallo-romains. La chute de Rome laissa entrer les barbares et les Francs de Belgique avec Clovis ont fini par donner leur nom à notre territoire. Celui-ci se constitua sur les dépouilles de l’empire formé par Charlemagne qui trônait à Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Par le traité de 843, ses héritiers nous mirent en effet en Franconie. Elle s’étendra peu à peu en Hexagone.

Les Bretons venus en Armorique au VIe siècle garderont leur indépendance jusqu’au rattachement définitif à la France au XVIe quand la langue française devint la langue de ce territoire et prospéra en littérature et en pratique. Elle ne deviendra à peu près commune au quotidien qu’au XXe siècle et alors que de multiples langues régionales restent parlées. Les Normands arrivés au IXe siècle du Grand Nord s’étaient francisés avant que nombre d’entre eux partent à l’incitation du Roi de France, pour coloniser les Angles et les Saxons (1066). Ils revinrent nous faire une guerre de cent ans, et mirent notre Jeanne d’Arc (1431) sur un bûcher.

La suite des péripéties mouvementées et sanglantes survenues sur ce territoire est plus connue, les extensions ont touché les marches, le comté de Nice par exemple sera rattaché à la France en 1860, et l’outre-mer qui a projeté la France loin au-delà de l’Hexagone, dans les océans Atlantique, Indien, Pacifique.

Une République démocratique et éthique


Bref la France est un territoire riche par la diversité de ses paysages et des populations accueillies. Les traces de l’histoire et de cette diversité sont encore présentes dans la variété régionale des styles d’aménagement de l’espace, des habitats, des monuments, de la toponymie, de la cuisine. Au long des siècles, des Françaises et des Français ont marqué notre contribution à l’avancée de l’humanité dans différents domaines de la connaissance, de la littérature, des arts, du sport, de la paix, de la politique. Et parfois à des régressions, mais elle les a dépassées.

Car la France a promu la mise en œuvre d’une organisation de la société sous la forme d’une République, articulant un système de pouvoir démocratique à une éthique avec les valeurs « Liberté, Egalité, Fraternité » au-dessus de toutes celles des individus et des communautés reconnus sur notre territoire. Des valeurs cardinales dont la plus importante aujourd’hui est la Fraternité.

Les combiner est un défi permanent car elles sont à la fois antagonistes et inséparables (Edgar Morin). La liberté peut mettre en péril l’égalité, l’égalité peut détruire la liberté et la fraternité, la fraternité peut se faire au détriment de la liberté.

La France c’est cela et elle invite, telle un phare, le monde entier à combiner ces trois valeurs afin d’assurer la solidarité internationale et la survie de l’humanité.

Notes


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15/06/2021

Humilies et offenses : remarques sur l'école française

  • Cérézuelle Daniel
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Un progrès ambigu


On attend de l'école non seulement qu'elle instruise, mais aussi qu'elle éduque et on voit un progrès dans le fait que de plus en plus de jeunes sont scolarisés de plus en plus longtemps. On attribue volontiers à l’École un rôle de plus en plus important alors que décroît, semble-t-il, l’importance que l’on accorde aux instances privées et communautaires de formation de la personne. D’un côté on valorise la transmission de connaissances de type scientifique (les disciplines) on parlera ici d’éducation formelle car la transmission s’effectue dans un cadre institutionnel clairement identifié par des professionnels salariés dont la compétence est généralement liée à l’obtention de diplômes. D’un autre côté la transmission informelle de savoirs-faire et de savoirs-être, codifiée par les usages et par la tradition, est objet de méfiance elle ferait obstacle à la modernité, au progrès des sciences et des techniques comme à l’égalité citoyenne. Héritière de l’idéal progressiste des Lumières la pensée politique et sociale contemporaine privilégie plus que jamais l’école comme principale instance éducative et envisage le progrès de la scolarisation comme une conquête de l’esprit de liberté. A la crise chronique de l’éducation moderne les réponses couramment proposées et mises en œuvre par les politiques publiques puisent à deux sources d’inspiration : d’une part l’égalitarisme qui réclame plus d’école pour tous et donc plus de moyens mieux utilisés d’autre part le pédagogisme qui veut améliorer les techniques éducatives afin de mieux adapter l’École au changement de la société, qu’il s’agisse de transmettre des connaissances ou de former des citoyens. Ces deux approches tantôt associées tantôt concurrentes sont certes généreuses et il est indiscutable qu’elles ont contribué à un progrès social mais aujourd’hui elles semblent devoir mener à une impasse. Inspirées par ces deux visions du problème éducatif nos sociétés s’acharnent à développer les moyens éducatifs en quantité comme en qualité or cette tendance à toujours plus d’école a des effets concrets qui contredisent à terme les valeurs qui ont inspiré les politiques éducatives depuis deux siècles.

Je me bornerai à mettre en ordre les observations que j'ai pu faire au cours des cinq années pendant lesquelles j'ai gagné ma vie comme professeur de philosophie dans le secondaire. Mon sentiment dominant c'est qu'au plan éducatif l'école a des effets désastreux pour beaucoup de jeunes. Elle est organisée surtout comme une machine à recruter des élites par écrémages successifs, afin d'alimenter Normale Supérieure, l'ENA, les grandes écoles : Polytechnique, les Ponts, etc…Tout cela au prix d'un énorme gâchis pour le plus grand nombre (et même pour la soi-disant élite ainsi recrutée).

En effet, j'ai vu beaucoup de jeunes qui s'étiolent à l'école parce qu'ils ne peuvent pas s'approprier les formes de raisonnement théorique et les types de connaissances abstraites valorisées par l'institution. Je suis convaincu que ces mêmes jeunes pourraient devenir des adultes ayant l'intelligence de la vie et capables de relations responsables avec autrui à condition de pouvoir faire des expériences et des choses qui aient un sens pour eux et leurs proches. Au contraire, le fait d'être à l'école et l'obligation d'y absorber trop de connaissances qui n'ont aucun sens pour eux les habitue à subir et nuit à leur épanouissement comme adultes responsables. Prétendant les instruire tous, l'école prive en pratique la majorité d'entre eux de la capacité à faire, et en faisant, se faire (Jules Lequier). Il me semble que certaines des critiques formulées par Illich sont tout à fait fondées, même si elles ont été mises de côté à cause des passions égalitaristes et productivistes et qu'il est temps de les réactiver.

Faire semblant


Je viens donc de faire le professeur de philosophie pendant cinq ans. En gros, j'ai trouvé l'expérience assez agréable. Mes élèves sont plutôt gentils et respectueux (1), avec le charme de la jeunesse. Comme ils ont très peur du chômage et qu'ils ont à passer en fin d'année un examen soi-disant décisif, ils sont dociles et s'appliquent à prendre les cours et à faire des devoirs. Devenant égoïste en vieillissant je n'ai guère de motifs de me plaindre de ce gagne-pain, mais je suis plutôt inquiet quant aux effets de cette activité sur les élèves. Quelques-uns en tirent probablement des bénéfices, mais pour nombre d'entre eux, j'ai peur que le bilan soit globalement négatif.

En effet, il s'avère bien vite que la démarche qui leur est proposée n'a guère de sens pour eux et la plupart des questions inscrites à leur programme n'éveillent en eux aucun écho : l'unité du moi, la valeur de la science, l'idée de sens de l'histoire, les fondements du droit, cela ne leur dit rien ! Ne serait-ce l'examen à passer, ils s'en dispenseraient presque tous volontiers. On voit mal, en outre, comment il pourrait en être autrement car la prétention de faire faire de la philosophie à ces jeunes bute sur des obstacles de fond : j'en évoquerai quelques-uns qui tiennent à ce que les conditions d'une véritable appropriation des problèmes et de la démarche philosophique font défaut. Que l'on parle de religion, des sciences du vivant, d'histoire de la littérature, de problèmes politiques…on s'aperçoit qu'ils n'ont pas le bagage minimum indispensable pour comprendre le sens des notions théoriques qui leur sont exposées. Ce n'est pas qu'ils n'aient pas étudié au cours de leur scolarité toutes sortes de matières. Bien au contraire ! Si on regarde les programmes officiels de la sixième à la terminale, les jeunes devraient être des puits de science. On leur a fait des cours sur toutes sortes de matières, on les initiés à toutes sortes de méthodes d'analyse très abstraites et compliquées. Mais pour la plupart il n'en reste pas grand chose, si ce n'est une capacité étonnante à apprendre n'importe quoi pour l'oublier aussitôt : têtes alternativement trop pleines et trop vides de connaissances qui leur restent totalement extérieures, ce à quoi ils ont appris très tôt à se résigner. Cette culture de l'oubli imposée par des programmes délirants d'ampleur et de technicité est renforcée par un pratique institutionnelle généralisée qui consiste à faire semblant. Déjà, beaucoup d'élèves entrent en sixième sans avoir acquis les schèmes mentaux qui conditionnent un usage correct de la langue et le maniement des symboles et des opérations logiques qui lui sont liés. Confrontés à de nouveaux contenus et à de nouvelles exigences, ils sont très vite en difficulté. Ils apprennent alors à faire semblant de savoir et de comprendre pour ne pas décevoir leur famille et leurs enseignants. Ces derniers se font complices de cette comédie en s'adressant non pas au niveau réel des jeunes qu'ils ont en face d'eux, mais au niveau théorique qu'ils devraient avoir. Ainsi en terminale, avons-nous à enseigner la différence entre l'essence et l'accident à des élèves qui n'ont toujours pas maîtrisé la différence entre un infinitif et un participe et qui sont incapables de procéder à la simple analyse logique d'un texte. Pourtant, comme les collègues qui les ont eus les années précédentes, nous faisons comme s'ils étaient au niveau et traitons un programme conçu pour des élèves fictifs que, bien entendu, nos élèves concrets ne peuvent assimiler.
De toutes façons, ces jeunes ont l'habitude d'un tel décalage : pour eux, cela fait des années que cela dure ! Tant bien que mal, ils essaient d'apprendre tout ce qu'on leur demande : la grammaire structurale, la génétique moléculaire, la géographie économique, les cycles de Kondratieff, la théorie des ensembles, la physique aussi bien que la philosophie (je vous recommande à ce sujet la lecture des manuels de sciences économiques et sociales). D'une certaine manière, ils n'ont pas tort : les trois quarts d'entre eux auront le bac et la même logique du faire semblant va se poursuivre à l'université. En effet, si on regarde les organigrammes, les programmes et les horaires universitaires, il est évident qu'on prétend leur enseigner énormément de choses extraordinairement compliquées et abstraites. Mais en même temps, on n'exigera pas d'eux qu'ils les sachent vraiment et il est ainsi toléré que tout le monde pompe à certaines épreuves des examens. Les taux de réussite justifient les programmes délirants et donc les postes, les crédits et les carrières qui vont avec. Résultat : beaucoup de jeunes sont parfaitement conscients qu'ils obtiennent des diplômes ou des titres qui ne correspondent pas à leur niveau réel, mais plutôt à un niveau fictif. Ce n'est pas du tout sécurisant ni constructif.


L'expérience récusée


Revenons à mes élèves de terminale pour mettre le doigt sur un second obstacle à l'appropriation, à savoir le décalage entre l'enseignement et leur expérience personnelle. Si beaucoup ne retirent de douze ans d'études et primaires et secondaires qu'un fragile vernis de pseudo-connaissances, c'est que les démarches proposées ne sont pas enracinées - et ne peuvent pas l'être- dans une expérience sensible et personnelle. Allons même plus loin : c'est l'aptitude à supporter cette coupure qui est valorisée par le parcours scolaire en dépit de tous les discours pédagogiques. Prétendre faire disserter des jeunes de dix sept ans sur le Pouvoir ou la Passion, ce n'est pas sérieux ! Ou plutôt, inversons la perspective : le simple fait qu'ils arrivent à rédiger une copie sur des expériences qu'ils ne peuvent pas connaître montre quel est le principal effet de la démarche proposée : être capable de parler de ce qu'on ne connaît pas. Tel est le critère fondamental de la réussite. C'est-à-dire encore une fois faire semblant. D'ailleurs, c'est normal : on ne peut pas à la fois passer sa vie à l'école et connaître le monde qu'on n'appréhende - en fait - qu'à travers les médias et surtout la télévision. Ainsi, en pratique, un des effets de la scolarisation, renforcée par la médiatisation, c'est la disqualification de l'expérience personnelle. Ce n'est pas neuf, certes, mais cela mérite d'être rappelé quand on parle d'éducation.
Peut-on contourner ces deux obstacles ? Beaucoup d'enseignants s'y essaient, mais on bute alors sur un troisième obstacle. On pourrait intéresser la plupart de ces jeunes à des questions philosophiques à condition de travailler préalablement avec eux sur l'information nécessaire (lire des livres, faire des dossiers, voir des films etc.) et de partir d'exemples concrets pour arriver progressivement au problème philosophique auquel ils ne peuvent accéder d'emblée… On peut toujours rêver : la mise en œuvre d'une telle démarche est rigoureusement impossible puisqu'il faut d'abord parcourir à marches forcées les quarante notions philosophiques du programme du baccalauréat. Ou bien alors il faudrait renoncer au programme pour se donner le temps nécessaire à une telle démarche : liberté inimaginable !
Alors, concrètement, que se passe-t-il ? D'abord en quelques semaines s'opère chez les élèves une grosse déception. La plupart d'entre eux arrivent en terminale avec un vague désir de discussion et d'échanges, mais ils se rendent vite compte qu'ils vont surtout passer l'année à noter un cours qui les dépasse. Alors ils se résignent à la passivité, ce qui chez beaucoup nourrit un sentiment d'infériorité déjà ancien : ce n'est pas pour moi…. Chez certains même, l'année de philosophie sera vécue silencieusement comme une humiliation de plus les pleurs lors des remises de devoirs notés en disent long. Conclusion : manque de culture, manque d'expérience, manque de temps : l'enseignement de philosophie s'adresse à un public fictif et fait obstacle au développement du public réel.

Un gâchis


Or je soupçonne que ce que j'observe dans les classes de terminale n'est que le faible écho d'un gâchis beaucoup plus grave qui s'opère à la fin du primaire et surtout pendant les premières années de collège, lorsque beaucoup d'enfants sont mis en échec par des difficultés qu'ils n'ont pas surmontées en temps voulu, soit parce qu'ils ne le pouvaient pas, soit parce qu'on ne leur a pas laissé le temps nécessaire. Pour beaucoup de jeunes enfants, l'expérience de la vie scolaire consiste à se faire signifier à longueur de journée et d'année leur insuffisance irrémédiable - c'est-à-dire leur inadaptation à un modèle d'instruction qu'on prétend vouloir le même pour tous… avant de les envoyer dans des filières-poubelles. Débutant souvent en premier cycle avec beaucoup de bonne volonté, ils n'arrivent pas à maîtriser certaines opérations intellectuelles et se replient progressivement. A chaque changement de classe ils se retrouvent dans l'obligation de continuer à construire sur du sable et à faire semblant de suivre jusqu'à ce qu'on les éjecte. Tout cela implique des porte-à-faux destructeurs pour la personnalité. Beaucoup vont intérioriser leur retard scolaire comme une infériorité personnelle.
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que pendant qu'ils s'épuisent l'esprit à courir après des fantômes abstraits qu'ils n'arrivent pas à saisir, beaucoup d'élèves ont peu de possibilités de se construire par ailleurs - ne serait-ce que parce que l'essentiel de leur temps est absorbé par des activités scolaires ou parascolaires. J'ai ainsi souvent eu l'impression devant mes élèves de terminale que l'obligation sociale où ils sont d'aller à l'école nuit à leur développement et que la scolarisation prolongée est pour beaucoup un véritable désastre parce qu'elle les empêche de faire des expériences formatrices. Il n'est pas étonnant de voir tant d'adolescents et de jeunes adultes enfermés dans des comportements dépressifs de repli apathique, voire d'autodestruction. Mais, pour le moment, cette scolarisation arrange tout le monde : les jeunes qui ont peur de l'inconnu, les parents qui croient les protéger du chômage, l’État pour qui la scolarisation fonctionne comme un garde-fou. Il est vrai qu'en dépit de son importance, le gâchis humain créé par la scolarisation peut se poursuivre car les victimes sont trop dévalorisées à leurs propres yeux pour se manifester et remettre en cause l'ordre social qui les écrase. Mais ce sentiment de dévalorisation nourrit chez beaucoup un ressentiment intense qui n’ose se dire. Pour le moment les formations politiques de gauche et de droite ne savent pas lui donner d’expression, mais le jour où un démagogue trouvera les mots pour mobiliser cette force dormante et comprimée, elle pourra prendre une intensité proprement explosive.

L'institution scolaire en cause


1. - En dépit des affirmations de principe, l'institution scolaire valorise surtout la culture abstraite, scientifique et gestionnaire, adaptée à la société technicienne et aux valeurs d'efficacité industrielle.
2. - Contrairement aux textes qu'on fait étudier aux élèves (Montaigne et la tête bien faite) l'institution veut des têtes bien pleines, capables de répondre à tout (ou de faire semblant comme dans les Grands Oraux). L'évolution des programmes est depuis longtemps soumise à un véritable délire encyclopédique incompatible avec la nécessité de prendre du temps pour comprendre, réfléchir discuter, s'approprier les contenus enseignés en les comparant à des expériences personnelles. Au contraire, c'est la capacité à y renoncer et à supporter un véritable gavage qui est le critère de sélection des élites (voir les classes de prépa).
3.- En fait, les programmes sont construits sur une fiction égalitariste qui légitime un élitisme de fait : ce qui est bon pour les élèves de Louis-le-Grand doit être bon pour tous les Français. Tel est le principe d'organisation de cette gigantesque machine à écrémer les soi-disant élites pour les grandes écoles. Tant pis si le déchet es énorme. Le discours sur l'école démocratique est l'alibi d'un système méritocratique, qui se légitime en prétendant donner ses chances à tous. Le discours contemporain sur la pédagogie n'est qu'un badigeon qui masque la contradiction entre les valeurs énoncées et les valeurs implicites ainsi que le gâchis qui en résulte.
4.- Ce fonctionnement de l'institution scolaire est très difficilement réformable. Une des raisons en est que les objectifs et les normes des dispositifs sont fixés par ceux qui s'y sont bien adaptés, les anciens bons élèves. Bien entendu ils le font en fonction de la vision du monde et de la réalité qui est celle de leur caste. Comme par hasard, les commissions qui fixent les programmes des collèges et des lycées sont presque toujours composées d'anciens normaliens et les maîtres auxiliaires qui assurent les cours dans les établissements difficiles n'y ont pas la parole. De toutes façons on sélectionne les enseignants et les dignitaires de l'institution sur leur capacité à l'érudition (voir les programmes d'agrégation). Tout naturellement ils sont portés à imiter ceux qui les ont formés, à reproduire le modèle, le disséminer et à l'imposer à tous, puisqu'il leur a réussi ! C'est ainsi que le modèle qui inspire la formation de la base de la pyramide scolaire est conçu en fonction des représentations et des intérêts du sommet, modèle que chaque degré inférieur cherche à imiter et à imposer aux jeunes qui lui sont confiés. Ainsi le mode de sélection des dirigeants de l’institution scolaire rend difficilement réversible la tendance au gavage des élèves - et des étudiants - en fonction d'une représentation complètement fictive de leur capacité.
5.- En France, la structure bureaucratique de l’Éducation Nationale (la plus grosse organisation du monde !), la rend incapable d'évoluer. N'était-ce l'étonnante conscience professionnelle des enseignants, le système aurait déjà dû imploser sous son propre poids. Or il n'implose pas, il continue à fonctionner. Il est simplement pétrifié (voir par exemple l'incapacité de l'institution à traiter le problème du poids du cartable des collégiens !). Inspirée certes par des intentions généreuses mais organisée sur le modèle industriel, l’École, pour beaucoup des jeunes qui lui sont confiés, n'éveille par les esprits, elle les accable. Et, dévalorisant tout ce qui est expérience personnelle, elle dispense le contraire d'une éducation à la liberté.

Un enracinement nécessaire


Bien entendu, les défauts de l'école que j'ai signalés dans ces quelques pages ne sont pas nouveaux et cela fait très longtemps que certains sont dénoncés. Toutefois l'effet de ces défauts était limité parce qu'à côté de l'école fonctionnaient d'autres instances éducatives (2) qui jouaient un rôle très important et insuffisamment souligné car - en quelque sorte - cela allait de soi. Pour l'essentiel, la construction de la personne et la transmission des valeurs se faisait ailleurs et de manière informelle bien souvent : par la famille, le voisinage, les pairs, la paroisse, les métiers, qui véhiculaient modèles de comportement et valeurs de manière souvent involontaire, voire inconsciente. Si l'école avait des résultats qui ont fondé son prestige, c'est que les jeunes qu'on lui confiait étaient de toutes façons éduquées par ailleurs, sans que l'on y fasse bien attention : ce n'est pas à l'école qu'on apprend à parler! 
Il allait de soi que les enfants qui allaient à l'école avaient appris ailleurs des contes, des danses, des chants, des gestes, des rituels… Avant d'apprendre le B-A BA puis la règle de trois, ils étaient déjà équipés d'un imaginaire, rôdé par une longue tradition, qui structure la personnalité et l'enracine dans un monde symbolique permettant de donner sens aux expériences les plus communes : le désir, la rivalité, la séparation, la violence, etc… et de les affronter en fonction de valeurs partagées.
Il allait également de soi que pendant que les enfants étaient initiés par l'école à l'écriture, au calcul et à divers savoirs abstraits et universels, ils étaient également initiés hors de l'école au faire, aux techniques locales et coutumières, par imitation, par observation ou par obligation. A travers l'initiation directe ou indirecte à de multiples savoir-faire se construisaient des savoir-être, des capacités au don, à l'échange, au respect des règles qui les accompagnent. S'édifiait aussi une compréhension pratique des complémentarités, des interdépendances et des solidarités locales et écologiques qui fondent la communauté., la civilité ou la citoyenneté : l'ouverture aux autres et à la nature et leur respect comme contrepoint de la capacité économique.
Tant que ces niveaux informels de la construction éducative de la personne fonctionnaient, les défauts de l'école n'étaient pas dramatiques : on pouvait se construire ailleurs et autrement, l'acquisition de connaissances abstraites jouant un rôle très secondaire. Nous connaissons tous des adultes parfaitement épanouis et bons citoyens qui ont été des échecs de l'institution scolaire, ce qui ne les empêchait pas de fort bien comprendre leur monde - ce dont beaucoup de savants sont incapables.
Or ce qui allait de soi va de moins en moins de soi. Implicitement, les raisonnements des fondateurs de l'économie politique supposaient qu'il y aurait toujours de l'eau, de l'air, de la terre non empoisonnée, des adultes qui font des enfants et les éduquent, et que les hommes auraient un minimum de valeurs en commun. Sur la base de ce présupposé, on pouvait penser que tout progrès technique et économique était un progrès social, étant entendu que la reproduction des autres valeurs fondamentales, naturelles et sociales, irait de soi. Or, de même que le progrès des technosciences et de l'économie industrielle menace aujourd'hui les ressources naturelles dont la disponibilité indéfinie ne va plus du tout de soi (problèmes écologiques), de même l'évolution technique et économique contemporaine et les modes de vie qui lui sont liés mettent en cause le fonctionnement des instances informelles mais littéralement fondamentales de la construction de la personne. Je n'évoquerai que quelques facteurs parmi bien d'autres : l'individualisation des modes de vie (très accentuée dans les quartiers d'habitat social), l'effacement du travail : rarement les enfants voient leur père travailler, et le travail qu'il exerce leur est souvent énigmatique (c'est plus grave pour les garçons que pour les filles, car le travail domestique féminin a moins disparu). Ainsi l'habitat social rend impossible l'initiation concrète à la valeur du travail, puisqu'on n'a pas le droit d'y toucher au logement et qu'en général il n'y a ni atelier, ni jardin. Quand de surcroît le père est chômeur, quel désastre pour les garçons ! L'effritement du capital symbolique traditionnel (contes, rituels, gestes, etc…). Evidemment ces trois facteurs se renforcent l'un l'autre pour fragiliser les registres informels de la construction de la personne. Avec pour résultat qu'en confondant l'éducation avec l'instruction (d'où la formule française d' Education Nationale qui a fini par remplacer celle, plus modeste, d'Instruction publique) nos sociétés modernes risquent de se trouver dans la situation de celui qui s'acharne à faire tenir une pyramide sur son sommet ! C'est-à-dire prétendre rendre savants des sujets qui n'ont pas pu se civiliser en temps voulu.
Ainsi nous concentrons tous nos efforts sur le développement de la capacité théorique des jeunes sans prendre garde au fait que les socles symboliques et pratiques de la formation du sujet s'érodent. Or peut-on devenir un véritable sujet humain sans construction psycho-affective morale et pratique ? Privé du rapport actif et charnel aux choses, à la nature, peut-on exister humainement ? Ce n'est pas une question théorique. Elle nous est posée par l'évolution de notre société qui prétend développer les étages supérieurs de la vie de l'esprit comme de l'économie, sans se soucier de la reproduction des étages inférieurs ? Comme si les premiers pouvaient exister sans les seconds. Pourtant certains verront l'expression du progrès dans ce découplage !

Quelques orientations


1 Surtout ne pas augmenter le nombre des professeurs : Il vaut mieux réduire les programmes de toutes les classes d'au moins un tiers et réduire également le nombre d'heures de cours par élève et par an. Ils passent trop de temps à l'école ! De toutes façons, en faisant moins, on fera déjà beaucoup mieux pour les élèves. Et cela vaut du secondaire au supérieur (voir les horaires délirants des DEUG scientifiques).
2 Il faut ramener l’École (et l'Université) à une place plus modeste dans le temps de vie. Déscolariser l'existence et la société. En particulier, il faut ôter nombre de compétences à l’Éducation Nationale française et favoriser éventuellement d'autres instances indépendantes de ses logiques bureaucratiques et méritocratiques. Il faut ramener l’Éducation Nationale à une fonction d'instruction plus réaliste et réduire ses fonctions éducatives.
3 Favoriser une éducation plurielle : en temps, en lieux, en modalités. Sortir de l'univers scolaire qui tendra toujours à se considérer comme sa propre fin et à ne valoriser que l'acquisition de certaines aptitudes théoriques.
4 Critiquer la soumission de l’École à des valeurs technicistes et économicistes.
5 Revaloriser le rôle de l'expérience personnelle dans la construction de la personne (cela implique entre autres une réflexion critique sur les médias).

Un socle irremplaçable


Les politiques éducatives sont dominées par une conception du rapport entre sphère publique et sphère privée qu'il faudrait peut-être remettre en question. En France, particulièrement lorsqu'on parle d' éducation on parle surtout de l'institution scolaire. Certes, on reconnaît que la famille est le lieu de la formation psycho- affective, qu'elle joue un rôle important dans la socialisation mais ce rôle est peu valorisé, de même que celui des instances communautaires. On imagine la vie domestique comme totalement privée, refermée sur elle-même, de même qu'on se représente l'appartenance communautaire uniquement comme créatrice de particularismes susceptibles d'émietter la société, menaçant en permanence la citoyenneté, sapant l'universalité de la loi, de l’État, etc… au profit de logiques corporatistes, mafieuses, patrimoniales et d'opinions excluantes. Pour que se développent la liberté politique et la citoyenneté il est nécessaire que se construise un espace public, libéré des appartenances particularistes et dans lequel chacun est appelé à se situer par rapport à l'universel. C'est ainsi que le projet éducatif moderne (chez nous l'école républicaine) s'est fait contre les sphères privées et communautaires. On supposait que leur virulence était telle que pour éviter les guerres de religion de toutes sortes il fallait dévaloriser la famille, le local, le communautaire (tout cela mis dans le même sac). Cette conception n'était pas absurde dans la mesure où le niveau d'organisation technique et économique favorisait par ailleurs la vitalité des sphères domestique et communautaire on pouvait donc faire comme si le communautaire et le local n'étaient pas producteurs de valeurs sociales parce que leur permanence semblait de toutes façons inscrite dans l’ordre des choses. Or ce rapport entre les sphères privée et publique a été déséquilibré par la marchandisation et la délocalisation progressive de l'économie et par la technicisation du mode et du cadre de vie. Par exemple, avec la télévision, le public a envahi le privé : celui-ci est devenu insignifiant, il n'est plus le lieu de la production de valeurs sociales, mais simplement le lieu d'affirmation de sa particularité (souvent illusoire : par exemple le décor de la maison).

Mais peut-on imaginer une citoyenneté qui ne soit pas nourrie par une inscription territoriale et communautaire ? Certes, il y a opposition entre ces deux formes de sociabilité, mais n'y a-t-il pas aussi une complémentarité, une tension nécessaire ? Si tel est le cas, la crise de l'éducation semble difficilement surmontable sans rendre un minimum de fonctions économiques et politiques à la famille, au voisinage, aux corps intermédiaires. Cela exige de repenser la relation entre économie et société. ;



Notes

[1] ne généralisons pas !
[2 et aussi bien sûr parce que les études longues étaient moins généralisées qu'aujourd'hui…(NDLR)
Voir la fiche

Hutin Jean-François

Nom Hutin
Prénom Jean-François
Contributions

02/02/2017

Désamour croissant entre les français et leurs dirigeants politiques

  • Hutin Jean-François
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

Le scepticisme, étant une des maladies endémiques de notre époque, il ne faut pas s’étonner si parmi ses  victimes,  figure une des franges les plus exposées de la population : celle de nos représentants politiques, élus  hommes et femmes, toutes tendances politiques confondues, du bas en haut de l’échelle, en milieu rural comme en milieu urbain, à tous les niveaux  de notre système électoral et représentatif. Oui, la confiance du peuple dans ses représentants, connait une crise durable. Cette assertion n’est pas celle d’un politologue patenté, ne s’appuie pas sur les savantes statistiques qui sont le fruit des mesures millimétrées de nos incontournables sondeurs d’opinion, elle est celle d’un simple citoyen de base, qui a côtoyé pendant vingt ans des élus de tous bords, continue néanmoins de s’intéresser à la politique, s’informe aux sources les plus diverses, et entretient avec ses semblables, des conversations qui sur ce sujet essayent de dépasser le niveau du café du commerce. Le ressenti du phénomène comme on dit désormais en langage météorologique, est encore aggravé par « la crise », contre laquelle nos responsables politiques, sont bien impuissants, ce qui les cantonne, d’ailleurs un peu injustement, dans le rôle de boucs émissaires privilégiés. Les causes profondes de ce désamour persistant des citoyens à l’égard de leurs représentants politiques sont à rechercher dans Le comportement souvent calamiteux de certains de ceux ci, poussés à la faute par des institutions et pratiques politiques obsolètes ou inadaptées, et faisant l’objet d’une  attention sans relâche, de la part de médias  sans complaisance à leur égard,  qui font caisse de résonance avec les récriminations de  leur lectorat.

DES COMPORTEMENTS SOUVENT ABERRANTS, FAUTIFS, OU ERRATIQUES

C’est bien connu, depuis Montesquieu, « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. » Celui ci ne s’ exerçant plus guère désormais qu’au travers du système représentatif, nos élus, sont devenus plus que jamais, le pivot de notre démocratie. Or avant d’être élu, il faut, préalable obligatoire, avoir été un candidat, et là se trouve déjà la source de bien des comportements erratiques, chez ceux qui briguent une parcelle de ce pouvoir tant recherché. Comment faire autrement, pour être élu, que de s’insinuer dans le système, pour se faire connaitre, et reconnaitre ? Comment se faire reconnaitre autrement qu’en parlant de soi, si possible en bien, quitte à exagérer, à forcer le trait, jusqu’à côtoyer les confins du mensonge ? Comment, par ailleurs, donner de soi l’image la plus favorable possible, sans un minimum de moyens financiers  vous donnant accès aux raccourcis publicitaires et médiatiques indispensables, tout en vous permettant de dégager pour l’exercice de votre futur mandat, un temps qui ne sera pas rémunéré, et constituerait de surcroît, une perte sèche en cas d’échec ? Voilà donc la problématique serrée de tout citoyen-candidat, aspirant à un mandat électoral : se faire élire, c’est à dire se faire remarquer et préférer, sans abuser de ces  passe-droits bien tentants, mais immoraux ou illégaux, qui faciliteraient ou accéléreraient cet accès au pouvoir, ce Graal si difficile à conquérir. La voie est étroite, et jalonnée d’embuches. Sitôt la candidature déposée, commence pour certains, la saturnale des tentations, dérives, facilités et abus divers, rançon des efforts effectués pour obtenir le statut tant envié. Pour avoir longtemps collaboré, au plan municipal, cantonal, départemental, régional et national avec des élus de tout bord, dans l’Est de la France, comme dans l’Ouest, sur des questions de développement économique territorial,  j’ai eu le loisir d’observer, d’analyser, et, —j’ai la modestie de le croire,— de comprendre le fossé, qui sépare souvent le candidat  débutant, ou l’ élu frais émoulu des urnes, faisant humblement ses classes, s’informant docilement d’éléments nouveaux pour lui, n’hésitant pas à reconnaitre son incapacité temporaire à trancher telle question, de celui qui, quelques années plus tard, prenant rapidement de l’assurance, est à tel point oublieux de son ignorance récente, que, se muant en expert, il se comporte  lui même en donneur de conseils, faisant,  preuve au besoin d’une arrogance pleine d’autorité. J’ai aussi pu constater, outre ce manque flagrant d’humilité, et cette tendance à prendre rapidement l’électeur pour un simple pion, ( en dépit d’une incontestable disponibilité pour autrui,  car l’élu est peu avare de son temps ), la propension générale de ces nouveaux arrivants, à détecter très vite les avantages personnels que pourrait leur procurer un certain nombre de postes inhérents ou complémentaires à leur fonction. Commencent alors quelques petites dérives, qui en entraineront d’autres. Citons en une, des plus classiques : assister à une réunion rémunérée, rester 10 minutes en se  faisant au besoin, remarquer par une brève intervention qui sera inscrite au procès verbal, et quitter rapidement la séance, non sans avoir signé le cahier de présence, qui vous permettra de percevoir la rémunération prévue pour une vacation de deux heures…Mises bout à bout, ces pratiques abusives et non sanctionnées, créent un état d’esprit déplorable, et donnent un avant gout de la mentalité de l’élu chevronné, qui ne se rend même plus compte des pratiques abusives qu’il aurait été le premier à dénoncer en tant que simple citoyen. Est -il besoin de préciser, que de tels manquements,  que l’on serait tenté de qualifier d’anodins,  et auxquels s’oppose rarement le personnel administratif qui pourrait ou devrait le faire, font l’objet d’ un amalgame souvent sommaire et donc injuste et sont directement à l’origine de ce désamour que l’on constate à l’égard de nos élus locaux ?

DES PRÉSIDENTS VERSATILES

Quittons maintenant la sphère locale pour aborder le cas des grosses pointures, l’équivalent des gros potentiels repérés dans nos multinationales,  lesquelles, ayant franchi avec succès une longue course à obstacles, sont désormais, grâce à leur travail, leur talent, leur persévérance et leur charisme, aux portes du pouvoir suprême. Les voilà devenus présidentiables. Par leur force d’entrainement, ils  ont su s’imposer, d’abord dans leur propre parti, ce qui est quasiment le plus difficile, ensuite dans le marais avoisinant, qu’il soit de gauche ou de droite. Ils ont une cote enviable  dans l’opinion publique au point de pouvoir espérer passer le premier tour, et vaincre leur adversaire du 2ème tour, après s’être très durement entrainé pour le grand oral télévisé qui précède le scrutin. Pour en arriver là, le futur  lauréat de la démocratie représentative, n’aura pas seulement fait montre de ses qualités éminentes parmi lesquelles figurent en bon rang, le sens de l’’intrigue, le machiavélisme, la capacité à encaisser les coups comme celle d’en donner, il a aussi, avec l’art oratoire qui le caractérise nécessairement, construit et défendu un programme, riche d’ un avenir plein d’espérances pour une opinion publique chauffée à blanc. Il n’a  pas lésiné bien sûr, sur les promesses, celles qui n’engagent que ceux qui y croient, comme l’a résumé cyniquement un certain Charles Pasqua. Il a déroulé son programme, dans des livres, écrits  ou tout du moins signés par lui, Il a multiplié les meetings en France métropolitaine, comme outre-mer, les interviews, dans la presse écrite, à la radio, à la télévision, au cours desquelles  il a expliqué au bon peuple, la nécessité de se rassembler autour du seul candidat susceptible de sortir la nation de l’ornière où l’a plongée le parti de son adversaire direct, un fossoyeur…des valeurs de solidarité, (si cet adversaire est de gauche), du dynamisme économique, (s’il est de droite)… Pendant des mois, des flots d’éloquence inondent et saturent le Pays, la machine à sonder marche à plein régime, les passions s’enflamment, le pays retient son souffle… puis, persifle et ricane, à peine dupe de de ce barnum insensé, au terme duquel,  on va voir le vainqueur, après avoir gagné dans la foulée les élections législatives qui parachèveront sa victoire et lui donneront  les moyens de gouverner, mettre en œuvre son programme de rédemption. C’est alors précisément que va commencer, puis rapidement culminer la période de désamour : Le Président élu et sa majorité, bien incapables de tenir un tel programme, vont voir leur cote de popularité se réduire comme peau de chagrin, en dépit des changements de premier ministre, et autres mesures inopérantes. Plus grave, les électeurs s’apprêtent une fois de plus à vivre un épisode où le gouvernement va opérer à front renversé, c’est à dire en faisant la politique quasi inverse de celle pour laquelle il a été élu, ce qui revient à appliquer une partie de la politique de son adversaire. En effet depuis l’avènement en 1958, de la 5ème République, pas moins de quatre Présidents de la République, élus pour porter et mener à bout des dossiers majeurs ont été conduits à mener d’emblée, au cours de leur mandat, une politique strictement inverse à celle pour laquelle ils ont été élus. —En mai 1958, le général De Gaulle, président fondateur de la cinquième République est porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française. Après l’ambigu Je vous ai compris,  d’Alger, vient le temps de la paix des braves, puis celui des accords d Évian signés en juillet 1962, scellant l’indépendance de L’Algérie. —En Mai 1981, François Mitterrand est élu sur la base du  programme commun, qui pour la première fois depuis 1946, associe le parti communiste à la politique gouvernementale. Un an et demi plus tard, le gouvernement Mauroy remanié, applique une politique de rigueur aux antipodes de celle menée de concert avec le PC. —En 1995 Jacques Chirac est élu sur un programme qui tient en quatre mots : réduire la Fracture sociale. Très vite, la rue a le sentiment qu’il ne s’agit que d’un leurre,  et le gouvernement Juppé est confronté à des grèves historiques…Oubliée la lutte contre la dite fracture ! —En mai 2012, c’est au tour de François Hollande, « Ennemi de la finance »… « qui n’aime pas les riches » de « réinventer le rêve français » ( Son slogan de campagne )Tout en  s’attaquant  au « choc de simplification »,  Il ne tarde pas, après une politique délibérée d’augmentation des impôts qui frappe les classes moyennes et même certains petits revenus, à infléchir sa politique dans un sens libéral, s’appuyant notamment  « sur les forces vives du Pays, Les PME… » De tels revirements, de tels tête à queue laissent des traces dans toutes les mémoires et  déboussolent  un électorat fidèle, alimentant  au goute à goute le petit moulin du scepticisme.

« AFFAIRES » ,  « PETITES PHRASES » ET HAINES  RECUITES…

Pendant ce temps,  au quotidien, prospèrent, comme par routine, les « affaires, » les petites intrigues  de palais, les combines et les passe-droit, les luttes intestines, avec leur lot de coups tordus et de petites phrases assassines. On verra plus loin comment les médias en font une narration suivie et  complaisante, omettant savamment,  au nom du sacro-saint  secret des sources, de se répandre sur la complicité qui les lie souvent eux-mêmes au personnel politique. Plutôt que de citer,  d’incalculables exemples, renvoyons le lecteur intéressé,  à un livre récent d’un auteur qui met lui même en avant  sa réputation d’homme sulfureux ou nauséabond, et le démontre sciemment au travers d’un livre qui détaille et théorise  son rôle de conseiller favori du Prince. Il s’agit certes d’ un peu ragoutant  plaidoyer pro domo, d’ une somme de cynisme assumé, mais qui  explique magistralement et par le menu, les mille et une manières de flatter l’opinion, de capter l’air du temps, pour mieux siphonner les voix de ses concurrents afin de  conquérir le pouvoir et s’y maintenir. Du Machiavel pour la théorie, imprégné du duc de Saint-Simon, tant sont nombreux et vivants, les anecdotes et ragots  sortis non pas de la mémoire de l’auteur, mais de son magnétophone,  puisqu’ au mépris de toute  déontologie, il enregistrait en catimini, la totalité de ce qui se disait dans les innombrables  réunions stratégiques se tenant à Élysée, en présence du Prince et parfois de sa jeune et troisième femme, épousée au début de son mandat. Les initiés auront reconnu, « La cause du peuple » l’œuvre, mi-pédante, mi-tragi-comique de Patrick Buisson, qui malmène avec une rare cruauté, la personnalité buissonnante d’un certain Nicolas Sarkozy. Encore un témoignage qui ne renforcera pas la confiance que l’on peut avoir dans les sphères du pouvoir, à l’instar des propos du successeur de Nicolas Sarkozy,  pieusement consignés au terme de prés d’une centaine d’entretiens avec deux journalistes du Monde.

DES INSTITUTIONS ET UN MODE DE FONCTIONNEMENT OBSOLÈTES, OU INADAPTÉES

  Ce tableau plutôt morose, qui impute à la nature humaine la responsabilité d’ une situation politique souvent incohérente,  engendrant scepticisme, et pessimisme, pourrait être corrigé ou pour le moins atténué, si les institutions politiques dont s’est dotée la cinquième République avaient pu, par des mesures adaptées, pallier  opportunément les inconvénients ainsi constatés. Il n’en est rien, et on peut même se demander si les modifications constitutionnelles pratiquées, ou les quelques innovations pratiques  apportées à la gouvernance n’ ont pas, au contraire, aggravé la situation. La 4ème république avait sombré en raison de l’instabilité ministérielle chronique qui la rongeait, elle même provoquée par la prédominance et la multiplicité des partis politiques, considérés comme un  facteur de divisions, d’inefficacité, d’instabilité,  et de manque d’ autorité de l’État. « les constituants », c’est-à-dire  le Général De Gaulle en personne, centrèrent leur réforme autour d’ un   Président de la République fort, doté d’un rôle prééminent, élu pour 7 ans, lui même  assisté d’un premier ministre à la stabilité assurée par l’autorité renforcée  du Président. Pour bien marquer cette autorité du chef de l’état, De Gaulle ne tarda pas à faire voter une mesure phare : l’élection du Président de la république, au suffrage universel direct et non par ses représentants élus, députés et sénateurs réunis. Triomphe et quintessence de la démocratie, qui conféra à cette consultation électorale des taux de participations record, signes de l’intérêt nouveau  que portaient les citoyens à la conduite des affaires du  pays. Intérêt sans aucun doute, et même passion, puis désillusion à l’égard d’un mandat de sept ans, vite estimé trop long, au point d’ entrainer une autre réforme majeure, le quinquennat, qui allait avoir entre autres conséquences, celle d’ accélérer les échéances électorales, et de multiplier les consultations, au risque de provoquer un retour à l’instabilité gouvernementale. Dernière évolution en date, sur ce sujet, l’instauration des primaires, censées diminuer le nombre de candidatures marginales et donner plus d’assise, en interne, au représentant désigné des deux partis dominants, l’un  la  gauche, l’autre la  droite. Même s’il ne s’agit que d’une pratique, c ‘est à dire d’une mesure non inscrite dans la constitution, on peut la considérer comme quasiment institutionnalisée, puisque instaurée par la gauche, et désormais adoptée et validée par la droite après une pré-consultation électorale à succès. (plus de 4 millions de votants). Cinq ans au lieu de sept ans, et deux pré-consultations électorales majeures,  (Une dans chaque camp), mettant la  nation en campagne plus d’un an avant l’échéance du quinquennat, voilà qui risque de plonger la France dans un état d’effervescence électorale  quasi permanent, multipliant les initiatives en tous sens, ravivant les tensions, poussant à la démagogie, et aggravant ainsi le fossé qui sépare les honnêtes citoyens français « de tous ces professionnels de la politique, qui grenouillent autour de ces jeux de pouvoir. » Par ailleurs, si on veut laisser, outre toutes ces consultations, une place au référendum, souvent envisagé, rarement pratiqué, les votations vont se multiplier,  au risque de lasser l’opinion, d’aggraver sa mauvaise humeur, et  de voir le peuple se retourner contre ses dirigeants, en repoussant la consultation populaire.

DES MÉDIAS FAISANT CAISSE DE RÉSONANCE

Il y a encore quelques dizaines d’années, la majeure partie des dysfonctionnements énoncés ci dessus, et surtout  les comportements aberrants qui en découlaient pour une bonne part, chez certains de nos représentants, à défaut d’être ignorés, n’étaient connus que d’une certaine intelligentsia, proche des cercles de pouvoirs. Le canard enchainé qui jouait déjà son rôle de trublion et d’éclaireur, était une sorte d’exception et ses informations, souvent exclusives,  parfois incisives ou sulfureuses, n’avaient pas l’impact de toutes les informations politiques qui foisonnent actuellement dans la presse écrite, parlée, et ..numérique. Désormais, l’appétence  de la presse pour les affaires, les petites phrases, les querelles intestines  et les actions incongrues de nos chers élus, a pris une ampleur considérable, et se manifeste sous des formes nouvelles. Chaque journal, chaque magazine, dument alimentés par des informateurs patentés, y va sans vergogne de ses révélations parfois croustillantes. Les médias persifflent, La vie politique se « peoplise, » et  devient spectacle. Les radios et les TV suivent d’ autant plus le mouvement, qu’elles se sont multipliées depuis ces dernières années, surtout les chaines spécialisées dans l’information en continu, gratuites, passées au nombre de cinq, qui déversent  en boucle, leurs images et leurs commentaires, sans compter les tribunes, forums, interviews, rencontres, débats, permettant à tout un chacun la libre expression de ses analyses, observations, informations, aigreurs, voire fantasmes. Jusqu’aux livres des journalistes ou chroniqueurs spécialisés qui s’étalent  avec succès dans les rayons spécialisés des libraires. Mais le changement le plus profond, concerne internet : Sur « la toile » ou les « réseaux sociaux » ,forums chats, commentaires à chaud sur le moindre évènement, abondent, sans être pour autant un gage d’informations de qualité. La désinformation n’est pas loin, et même la propagande. Les acteurs du net étant souvent très jeunes et leur public aussi, bénéficient d’ailleurs du coup de pouce des informateurs spécialisés de la presse traditionnelle, qui leurs consacrent avec révérence, une rubrique quotidienne reprenant sur les ondes, dans des séquences ad hoc, les  remarques, commentaires et saillies des internautes , où la dérision, le persiflage, le second degré et le ton décalé se donnent libre cours. Très mauvais pour la confiance ! N’oublions pas non plus de joindre à ce concert foisonnant, la voix de nos chers humoristes, amuseurs  et imitateurs, de plus en plus politisés qui trouvent dans l’actualité, des morceaux de choix. Ces chansonniers modernes, ne se contentent pas de distraire et moquer gentiment nos hommes politiques, le dimanche à l’heure du rôti, comme dans les années 50, ils  ont désormais table ouverte sur toutes les stations, leurs propos sont corrosifs, parfois dévastateurs et leur audience, surtout auprès des plus jeunes est considérable.

DES CHANGEMENTS INSTITUTIONNELS NÉCESSAIRES  À COURT OU MOYEN TERME

Nos représentants peuvent ils, à court ou moyen terme espérer un retour à meilleure fortune auprès de leurs électeurs ? C’est peu probable. Changer la nature de nos élus ? C’est une entreprise aussi vaine que de vouloir, comme l’a suggéré ironiquement  Bertold Brecht, changer ou dissoudre le peuple. Maitriser les médias, à défaut de les museler, en imaginant un code de bonnes pratiques, est tout aussi chimérique. L’information, en démocratie , est un mal nécessaire. L’électeur et le lecteur lui même, ne supporteraient pas, qu’on le privât de son pain quotidien, fût il rassis. Le seul espoir réside dans un changement,  ou pour le moins,  un aménagement de nos institutions. Encore faudra-t-il avancer avec prudence et discernement. Aussi sceptique que l’on puisse être quant à l’efficacité des travaux d’une commission, rien ne pourra se faire pourtant sans la création d’une instance de réflexion chargée de faire des propositions innovantes, et concrètes sur les sujets qui plombent manifestement  la qualité des  rapports entre le bon peuple et nos élus et  qui sont des facteurs directs d’effritement  de la  confiance : --L’élection du président de la République au suffrage  universel direct. --Le fonctionnement des primaires. --Le financement des partis politiques et des    campagnes électorales. --Le mode de désignation, la responsabilité du Premier Ministre, et ses rapports avec la Présidence de la République, (sources de conflits multiples) --L’usage du référendum. --Le statut de l’élu, les  rapports de celui-ci  avec la justice, et plus particulièrement son sort dans l’hypothèse d’une mise en examen… --Des pouvoirs rénovés pour un nouveau conseil constitutionnel… Du pain sur la planche pour le Centre de recherches de Sciences PO et tout un programme pour nous autre, citoyens!T


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30/01/2017

Dictature du numérique

  • Hutin Jean-François
Politiser la technique et nos pratiques

À propos de « L’homme nu » de M. DUGAIN et C. Labbé Dictature du numérique, ou nouvel impérialisme américain ? Tout béotien, désireux de s’informer aussi précisément que possible, sur le numérique et ses perspectives, risque fort de se voir aiguiller sur un livre à succés, aux conclusions radicales et affirmées, qui décrit sans complaisance un univers étouffant, dominé par l’emprise grandissante des GAFAM, (Google, Apple, Facebook et Amazone, Microsoft ) ces cinq multinationales américaines du web qui en quelques années ont acquis une position quasi monopolistique dans ce secteur. Les deux auteurs de « l’homme nu, la dictature invisible du numérique » vous révéleront en prime, l’active complicité qui lie les gouvernants américains successifs à ces géants du web. Les deux enquêteurs qui ont commis ce livre aux allures de brulot , ne sont pas des premiers venus, qui verseraient dans la théorie du complot, ou des pamphlétaires professionnels à sensation. Marc Dugain, notamment, énarque atypique, écrivain éclectique, essayiste, romancier à ses heures, enquêteur confirmé, et talentueux, passe pour un homme suffisamment crédible, par son parcours universitaire, et son expérience professionnelle, pour être lu avec attention sur ces sujets d’ un intérêt majeur. Christophe Labbé, journaliste d’investigation au Point, est un professionnel non moins reconnu. Si nous ne sommes pas suffisamment armés techniquement pour confirmer ou infirmer les graves accusations contenues dans ce livre au vitriole, en revanche, nous n’hésitons pas à déplorer une lacune évidente : délibérément, les auteurs n’ont pas cru concéder la moindre place à une analyse des avantages, progrès ou bienfaits que pourrait apporter le numérique, S’il était régulé, c’est à dire, utilisé dans les conditions éthiques et déontologiques appropriées d’une démocratie moderne. Cet « oubli » en fait un livre uniquement à charge, donc non contradictoire, ce qui risque d’amoindrir sa force de percussion, et va même jusqu’à semer un doute sur la réalité de pratiques certes détestables et dûment dénoncées, mais dont le caractère scandaleux se devrait d’ être avéré au terme d’une contre- enquête approfondie et contradictoire. Qu’ on ne compte donc pas sur nous pour démêler dans cette simple note de lecture, le vrai du faux, et orienter le lecteur sur nos certitudes, et nos seules impressions. Conseillons pourtant délibérément la lecture d’un tel livre, car il porte sur un sujet potentiellement inquiétant, voire terrifiant pour notre pauvre monde. Pas moins ! Lançons donc ici un appel à débat autour du numérique, à l’occasion des pratiques dénoncées par Dugain et Labbé. Puissent ceux qui ont du sujet, une connaissance suffisamment fine, entrer dans ce débat et nous apporter leur contribution sur le degré de véracité d’un tel constat. Plutôt que de résumer nous-mêmes l’essentiel de l’ouvrage, au risque d’en déformer quelque peu les propos, nous avons préféré citer textuellement, les quelques passages qui nous ont paru essentiels...

 La quatrième de couverture est éclairante : la thèse de Dugain et Labbé y est ainsi résumée, par ses éditeurs (Plon): « On les appelle les big data. Google, Apple, Facebook et Amazone, ces géants du numérique, aspirent à travers internet, smartphones et objets connectés des milliards se données sur nos vies. Derrière cet ESPIONNAGE, on découvre qu’il existe un pacte secret scellé par ces big data avec l’appareil de renseignements le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique est entrain d’enfanter une identité d’un genre nouveau : une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l’humanité. …  …Pour les big data , la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C’est une dictature inédite qui nous menace : une big mother, bien plus terrifiante encore que big brother. » … Du livre lui même, extrayons, sans les commenter, les passages suivants : Sur l’ enjeu économique : « … Au cours du premier trimestre 2015, Apple a battu le record mondial de bénéfices jamais engrangées sur trois mois par une entreprise, soit 18 milliards de dollars. La quantité de cash actuellement disponible dans ses caisses bat aussi tous les records, avec 216 milliards de dollars. » (Page 95).

 S’agissant du contenu des informations traitées par les GAFAM : « …Moulinées par les algorithmes, les métadonnées révèlent d’autres secrets que le contenu des courriers électroniques, des messages ou des conversations enregistrées. Qu’il s’agisse de transactions bancaires, de de données de géolocalisation, de séquences génétiques, de fichiers d'électeurs ou de loueurs de vidéos en ligne, ces silos de données remplis de copeaux de vie anonymes trahissent, une fois traités, toutes les identités qui s’y entassent. Jamais l’homme n’avait été aussi nu... (Page 66) ….Dans un univers où 95% de l’information émise par l’homme et les machines deviendra disponible, on ne raisonnera plus sur des échantillons représentatifs mais sur une connaissance intégrale…. (Page 9 ) … De nos jours la NSA (Agence de renseignements américaine) dispose de plus d’informations sur les citoyens allemands que la Stasi du temps de l’ex- RDA…. (Page 59 ).

 Sur la collusion entre big datas et gouvernants U. S. : Dugain et Labbé n’ hésitent pas à citer deux exemples qui accablent l’Administration Obama : « Ce 17 février 2011, les 14 géants du Net sont conviés par le Président des États-unis pour un diner en leur honneur à la maison blanche….Grace à un programme élaboré par un spécialiste de l’analyse prédictive, les firmes d la Silicon Valley seront les artisans de la victoire D’Obama. …Pensant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens s’enferment dans une salle secrète, baptisée la grotte. Leur travail ? traiter des milliards de Métadonnées collectées sur la toile, …afin de repérer les internautes susceptibles de voter pour le candidat démocrate… Ce porte-à porte optimisé et personnalisé aura fait la différence…. Cinq ans plutôt, Obama, déjà aidé par la technologie du big data, …avait gagné au point contre son adversaire républicain. »( Pages 87 et 88).

L’école est aussi en danger : « …L’humain, source de créativité et de confrontation intellectuelle, est …remplacé par un gavage et un contrôle automatisé des connaissances. L'école ne forme plus des citoyens mais des individus optimisés pour l'économie numérique, dans le meilleur des cas, des consommateurs critiques… »(page 107). le livre papier reste un rempart… C’ est une des seules notations positives de l’ouvrage « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos. « (citation empruntée à Cédric Biagini , auteur de l « ’emprise numérique » ) (page 105 ).

 « Si nous laissons faire, nous serons demain des hommes nus, sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir », avertit l’éditeur » Propos excessifs ?, craintes inutiles ? Pessimisme hors de propos ? Plutôt que de compter sur l’incertain Donald Trump pour effacer les pratiques présumées douteuses et abusives se son prédécesseur, ou de laisser un certain Vladimir Poutine agir techniquement sur les résultats des dernières élections présidentielles américaines, ( simple rumeur ? ), mieux vaut éclaircir ces faits, les vérifier dans toute la mesure du possible, et de toute manière rester vigilants face à ces GAFAM, le temps de construire et de faire adopter, à l’instar de ce qui a été fait pour l’écologie, l’indispensable charte déontologique qui régirait, à l’échelon mondial, les bonnes pratiques de l’ère numérique.

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27/01/2017

Identité française et universalisme

  • Viard Bruno
Penser / Faire mondialité

L’universalisme fait partie de l’identité française

Un débat manichéen perturbe la conscience nationale française. L’identité est devenue un sujet miné. D’un côté, les déconstructeurs jettent le soupçon sur la moindre revendication d’identité soupçonnée de nationalisme, si ce n’est de racisme. D’un autre, une droite chauvine refuse de regarder en face les errements de la France sous la colonisation et pendant l’Occupation. Nous savons pourtant que seule la vision binoculaire permet la sensation du relief. Nous savons aussi qu’un minimum de fierté et de confiance en soi est indispensable à toute action. La discussion autour de l’identité française est mal partie du fait même de l’usage du singulier. Il existe en réalité deux identités françaises qui se combattent depuis 5 siècles. L’histoire de la France moderne peut se résumer comme un long arrachement à l’ordre théologique et féodal médiéval. La Renaissance, la Réforme, la Révolution, la République, la Résistance, sont les principales étapes d’un processus d’arrachement à l’ordre ancien. La Liberté et l’Égalité sont les inspiratrices des 5 R. L’idéal organique qui fut celui de l’Ancien régime et de l’Action française nourrit encore des nostalgies anti-individualistes, en particulier aux plans ethnique et familial. La moindre des choses serait donc de clarifier de laquelle des deux traditions françaises on se réclame et de ne pas tout embrouiller. La Révolution et la République ont supprimé races, castes et tribus, et proclamé l’égalité de tous, blancs, noirs, juifs, protestants, catholiques, nobles, roturiers, bretons, provençaux, aînés, cadets. La Déclaration des Droits ne fait pas de différence entre les droits de l’homme et ceux du citoyens. Le cri Vive la Nation ignore superbement l’étymologie de nascor = naître. On dirait presque que l’esprit républicain français n’est pas français puisqu’il est d’abord arrachement à la tradition, à la religion catholique de l’époque, à l’esprit local, régional, folklorique, ce qui faisait dire à Thomas Jefferson : Tout homme a deux patries la sienne et la France. Les auteurs canoniques de notre enseignement secondaire sont bien des promoteurs de la liberté et de l’égalité : Rabelais et Montaigne, Molière et La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Hugo, etc. La tradition était dans la religion, dans la Province, dans la vie rurale, Chateaubriand, les romantiques, Barrès l’illustrent. Pour Hugo, Paris était la capitale du monde parce qu’elle était la capitale de la liberté. La réalité ne fut pas toujours à la hauteur des principes. Napoléon entreprit d’exporter la Révolution à coup de canon. Il fut accueilli comme un libérateur en Italie mais se fit détester en Espagne, en Prusse, en Russie. Après avoir par deux fois aboli l’esclavage, la République entreprit de civiliser le monde. Tel était l’état d’esprit de Jules Ferry dont la silhouette restera ambivalente : Ferry et l’école obligatoire / Ferry-Tonkin, comme on le surnommait. On peut faire du colonialisme un bilan en partie double et faire valoir à l’actif les écoles, les hôpitaux, les routes, les chemins de fer, etc., il restera toujours un vice de principe : on n’entre pas dans la maison des gens sans frapper, surtout pour y faire la loi sur un ton autoritaire et méprisant ! Raymond Aron disait à propos de l’Algérie : « Un empire édifié par un pays qui se réclame de la démocratie est à notre époque déchiré par une contradiction à laquelle il ne résistera pas longtemps. » Ces constats indispensables n’enlèvent rien aux principes. Ce n’est pas moins mais davantage d’esprit républicain qu’il faut, tout simplement parce qu’il n’y en a pas de meilleurs. De quelque façon qu’on les formule, les trois termes de la triade républicaine sont les guides qui doivent inspirer la transition à laquelle l’humanité est sommée de procéder à l’heure de la mondialisation. Une réalité anthropologique est en effet contenue dans la triade puisque c’est toute relation humaine qui est par nature exposée à cheminer entre les deux bornes opposées de l’égalité uniformisante et de la liberté différentiatrice et que seul un esprit de fraternité permet de surmonter ce dilemme.

Bruno Viard

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20/10/2018

Il est encore possible de réanimer l’Union européenne. Collectif

  • ECCAP
Réactions actualités passées

A quelques mois des élections européennes, un collectif d’universitaires appelle, dans une tribune au « Monde » parue le 24 septembre 2018, à passer d’une Europe de la compétition à une Europe de la coopération. Il nous a paru utile de le reproduire ici. En effet, vu l'ampleur des défis, il ne semble pas qu'il soit possible de les surmonter sans cette coopération entre les Etats européens.

ECC


[Ce texte est le fruit d’une discussion collective, tenue dans le cadre du colloque « Revisiter les solidarités en Europe », qui s’est déroulé les 18 et 19 juin au Collège de France.]

 La construction européenne peut-elle encore échapper à la dislocation ?

Depuis 2005 et l’échec du projet de traité constitutionnel, des craquements de plus en plus inquiétants s’y font entendre, sans que rien ne semble pouvoir tirer ses dirigeants de leur sommeil dogmatique.
Ni les désaveux électoraux répétés, ni la fracture économique entre pays de la zone euro, ni le renflouement par le contribuable de banquiers irresponsables, ni la descente de la Grèce aux enfers, ni l’incapacité à trouver une réponse commune aux flux migratoires, ni le Brexit, ni l’impuissance face aux diktats américains imposés au mépris des traités signés, ni la montée de la pauvreté, des inégalités, des nationalismes et de la xénophobie n’ont permis d’ouvrir à l’échelle de l’Union européenne (UE) un débat démocratique sur la crise profonde qu’elle traverse et les moyens de la surmonter.
Il est vrai qu’en l’absence d’espace public européen, la question des politiques de l’Union ne peut être débattue qu’au niveau des Etats membres. Or ce niveau national n’étant pas celui où ces politiques sont définies, on ne peut y débattre que du point de savoir si l’on doit la « supporter » telle qu’elle dysfonctionne, ou bien en sortir.
Albert Hirschman a montré que trois possibilités s’ouvrent aux membres d’une institution en crise ou en déclin : la prise de parole de ceux qui la critiquent pour la réformer (voice), la défection de ceux qui la quittent (exit) ou le loyalisme de ceux qui hésitent à la quitter ou la critiquer, même s’ils n’en sont pas satisfaits (loyalty). Les véritables organes dirigeants de l’Union européenne (Commission, Cour de justice, Conseil, Banque centrale) se trouvant hors de portée de voix électorale, les citoyens européens ont le sentiment d’être privés de voice et de n’avoir plus dès lors le choix qu’entre le loyalty ou l’appel à l’exit.
Les « débats » nationaux sur l’Union européenne se réduisent ainsi de façon caricaturale à une joute entre pro et antieuropéens. Tous ceux qui critiquent le fonctionnement de l’UE se trouvant qualifiés d’« anti », le nombre de ces derniers ne cesse de grossir et, avec eux, celui des partis ou des gouvernements adoptant vis-à-vis d’elle un point de vue ethnonationaliste.
« EXCLUANT TOUTE POSSIBILITÉ DE RÉFORMER DÉMOCRATIQUEMENT L’UE, LE FAUX DILEMME ENTRE EUROLÂTRES ET EURONIHILISTES NE PEUT CONDUIRE QU’À SA LENTE DÉCOMPOSITION »
Nous jugeons cette logique binaire mensongère et suicidaire. Il est faux qu’il n’y ait pas d’alternative que de soutenir aveuglément les institutions européennes ou bien de les rejeter entièrement. Excluant toute possibilité de réformer démocratiquement l’Union européenne, ce faux dilemme entre eurolâtres et euronihilistes ne peut conduire qu’à sa lente décomposition. Or, sans même évoquer les tensions et violences identitaires qui accompagneraient une telle décomposition, nous avons plus que jamais besoin de solidarités européennes pour faire face aux interdépendances des Etats dans des domaines tels que l’écologie, les migrations, les nouvelles technologies ou les équilibres géopolitiques dans le monde.
Notre propos n’est pas celui d’experts faisant la leçon aux peuples ou à leurs dirigeants. Il est celui de chercheurs d’opinions politiques diverses qui, étudiant le fonctionnement de l’Union européenne depuis différents Etats membres, partagent sur son fonctionnement un même diagnostic alarmant.

Trahison des valeurs

La raison première de la désaffection croissante pour l’Union européenne est le divorce entre les valeurs dont elle se réclame et les politiques qu’elle conduit. Ces valeurs sont celles proclamées par la Charte des droits fondamentaux, selon laquelle « l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’Etat de droit ». Leur trahison concerne au premier chef le principe de démocratie, mais il est aussi évident s’agissant du principe de solidarité.
Le danger que la construction européenne faisait courir à la démocratie avait été dénoncé dès 1957 par Pierre Mendès France : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » Les faits lui ont malheureusement donné raison.
En 2009, dans sa décision relative au traité de Lisbonne, la Cour constitutionnelle allemande a dénoncé à son tour en termes limpides le défaut de démocratie de l’UE. La démocratie, a-t-elle rappelé, est un régime dans lequel « le peuple peut désigner le gouvernement et le pouvoir législatif au suffrage libre et égal. Ce noyau dur peut être complété par la possibilité de référendums sur des questions de fond (…). En démocratie, la décision du peuple est au centre de la formation et de l’affirmation du pouvoir politique : tout gouvernement démocratique connaît la crainte de perdre le pouvoir en cas de non-réélection. » Rien de tel n’existe dans l’Union, qui ne connaît pas d’élections permettant à une opposition de se structurer et d’accéder au pouvoir sur un programme de gouvernement.
« Fédéralisme exécutif postdémocratique »
Dans un livre récent, un ancien membre de la Cour constitutionnelle allemande, l’éminent juriste Dieter Grimm, attribue ce défaut de démocratie à l’inscription dans les traités de choix de politiques économiques qui devraient normalement relever de la délibération (et de l’alternance) politique. Il résulte de cette « hyperconstitutionnalisation » qu’à rebours des valeurs et principes qu’elle proclame, l’Union est livrée à ce que Jürgen Habermas a nommé un « fédéralisme exécutif postdémocratique ».
Ce régime est celui qu’appelait de ses vœux dès 1939 l’un des théoriciens du néolibéralisme, Friedrich Hayek, selon lequel une fédération d’Etats fondée sur « les forces impersonnelles du marché » serait l’institution la mieux à même de mettre ces forces à l’abri des « interférences législatives » des gouvernements démocratiquement élus dans ses Etats membres (notamment en matière monétaire, sociale et fiscale), en dissolvant toute espèce de sentiment de solidarité, qu’elle soit sociale ou nationale.
« LA PRIMAUTÉ AUJOURD’HUI ACCORDÉE EN EUROPE AUX “FORCES IMPERSONNELLES DU MARCHÉ” CONDUIT À VOIR DANS LA SOLIDARITÉ UNE ENTRAVE, QUI DOIT ÊTRE ÉLIMINÉE OU RESTREINTE »
De fait, la corrosion des systèmes de solidarités, qu’il s’agisse des services publics, du droit du travail ou de la sécurité sociale, est l’un des effets les plus visibles de l’intégration européenne, et le premier facteur de sa désintégration. L’Union européenne trahit là aussi les valeurs dont elle se réclame, puisque la proclamation du principe de solidarité, étendu à la protection de l’environnement, a été l’aspect le plus novateur de la Charte des droits fondamentaux de l’UE.
Mais dès la fin des années 1990, divers auteurs (Joseph Weiler, Fritz Scharpf) avaient mis en évidence l’asymétrie à l’œuvre dans la construction européenne, entre, d’une part, sa capacité à démanteler les solidarités nationales au nom des libertés économiques et, d’autre part, son incapacité d’édifier des solidarités européennes assurant à cette construction légitimité politique et cohésion sociale. La primauté aujourd’hui accordée en Europe aux « forces impersonnelles du marché »conduit à voir dans la solidarité une entrave, qui doit être éliminée ou restreinte.
D’autant plus soumise aux lobbys qu’elle échappe au contrôle démocratique, l’Union européenne poursuit ainsi sa course au moins-disant social, fiscal et écologique entre les Etats. Ayant renoncé à édifier une « Europe sociale » et trahi sa promesse d’« égalisation dans le progrès des conditions de vie et de travail », elle a abaissé ses ambitions au niveau d’un « socle social », filet minimal de protection destiné à sauver de la noyade les naufragés de la « flexibilisation des marchés du travail » qu’elle promeut inlassablement.
La seule solidarité qui semble fonctionner efficacement en Europe est celle qui a permis de sauver, sans le réformer sérieusement, un système bancaire en faillite en l’inondant de liquidités, en transférant ses pertes sur les contribuables européens et en plongeant des pays entiers dans la misère. Sans qu’à aucun moment on semble n’avoir songé à demander des comptes à celle – Goldman Sachs – qui, dans le cas grec, avait contribué au maquillage des comptes publics. Il est vrai que nombre de dirigeants européens de premier plan sont issus de cette banque, qui s’est assurée en retour les services d’un ancien président de la Commission européenne.

Paix durable et justice sociale

Contrairement aux illusions néolibérales, aucune société humaine ne peut perdurer sans solidarité et sans autre projet commun que la compétition entre ses membres. Faute d’être instituées démocratiquement, les solidarités ressurgissent sur des bases identitaires, ethniques ou religieuses, ouvrant la voie aux démagogues et aux violences. Partout dans le monde, aux Etats-Unis comme en Inde, au Royaume-Uni ou dans les autres pays européens, ces démagogues imputent aux étrangers les injustices sociales sur lesquelles ils prospèrent, sans s’attaquer à leurs causes économiques, car ils partagent le même credo néolibéral que les partisans de « l’ouverture ».
Réciproquement, ces derniers regardent l’attachement à la diversité des héritages historiques et culturels comme un archaïsme et promeuvent un monde uniforme et liquide, dont ils seraient les missionnaires inspirés.
« LE DÉTOUR ÉCONOMIQUE, QUI DEVAIT ÊTRE UN MOYEN DE RÉUNIFICATION POLITIQUE DE L’EUROPE, EST DEVENU SA FIN PRIMORDIALE »
L’expérience sanglante des deux guerres mondiales avait conduit la communauté internationale à affirmer à deux reprises, d’abord dans la Constitution de l’Organisation internationale du travail en 1919, puis dans la déclaration de Philadelphie en 1944, qu’« une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale ». Cette paix durable était aussi le but poursuivi par les fondateurs de la Communauté économique européenne.
Mais ils ont usé pour l’établir du détour de l’établissement d’un marché commun, censé faire advenir spontanément un « espace de liberté, de sécurité et de justice ». Ce détour économique, qui devait être un moyen de réunification politique de l’Europe, est devenu sa fin primordiale, et la consécration juridique tardive d’autres valeurs a échoué à ce jour à mettre l’économie au service de la société.
La question se pose donc de savoir si les principes de dignité, de démocratie et de solidarité consacrés par la charte et les traités sont de la poudre aux yeux, un maquillage juridique destiné à donner un visage humain aux « forces impersonnelles du marché », ou bien s’il est encore possible de canaliser ces forces, d’« encastrer » le marché dans la société européenne, en les subordonnant à ces principes. C’est cette question essentielle qu’il faudrait débattre durant les prochaines élections européennes. Nous voulons croire qu’il est encore possible de réanimer l’Union européenne en assurant la primauté des idéaux qu’elle proclame sur la dogmatique économique et monétaire qui la conduit à sa perte.

Une Europe des projets

L’UE ne retrouvera son crédit et sa légitimité que dans la mesure où elle s’affirme comme une Europe de la coopération plutôt que de la compétition. Une Europe prenant appui sur la riche diversité de ses langues et de ses cultures, au lieu de s’employer à les araser ou les uniformiser. Une Europe des projets, œuvrant à la solidarité continentale pour répondre aux défis – et à ceux-là seulement – qu’aucun Etat ne peut relever isolément. Cette solidarité doit s’exercer à la fois sur le plan interne, entre les Etats membres, et sur le plan externe, par des accords de coopération avec d’autres pays partageant des objectifs communs, à commencer par ses voisins les plus proches.
Forte de son pouvoir de marché, l’UE est seule en mesure de lutter contre ce que Franklin Roosevelt nommait « l’argent organisé », de séparer les banques de dépôt et d’investissement et de limiter leur pouvoir de création monétaire. Elle seule peut imposer aux opérateurs économiques de toutes nationalités qui opèrent sur le continent des règles à la hauteur de la gravité des périls écologiques, de la flambée des inégalités, de la concurrence fiscale mortifère qui conduit à la dégradation des équipements et services publics et des infrastructures routières et ferroviaires. Elle seule peut créer un cadre juridique commun favorisant l’essor, entre les Etats et le marché, de l’économie sociale et solidaire, des biens communs et des multiples formes de la solidarité civile.
Dans le domaine technologique, elle seule est en mesure de soutenir des champions européens susceptibles de préserver les libertés publiques en luttant contre les monopoles aujourd’hui exercés par les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), et demain par des entreprises chinoises. Elle seule pourrait se doter d’un parquet ayant les moyens de répliquer à l’imposition extraterritoriale du droit américain aux entreprises européennes.
Elle seule a les moyens de conclure avec les pays d’Afrique un partenariat stratégique qui, au lieu de les engager de force dans les impasses écologiques et sociales du néolibéralisme, leur permette de définir eux-mêmes les voies d’un développement durable fondé sur le meilleur de leur héritage culturel. Elle seule peut, sur cette base, répondre de façon équilibrée à la question migratoire, d’une part en ne cédant rien aux démagogues sur le respect intransigeant de la dignité et des droits des migrants et des demandeurs d’asile, et d’autre part en œuvrant à la réalisation du droit, que l’on soit sénégalais, italien, malien, tunisien ou grec, à vivre décemment de son travail sans avoir à s’exiler.

Approfondissement de la démocratie

Une telle refondation de l’Union sur les principes qu’elle proclame et les traditions constitutionnelles communes aux Etats membres a pour condition première non seulement une restauration, mais aussi un approfondissement de la démocratie à tous les niveaux – local, national et européen – de la délibération politique. Des idées très stimulantes ont été avancées en ce sens, telles celles de Michel Aglietta et Nicolas Leron, qui, revenant aux sources mêmes de la démocratie représentative (no taxation without representation), proposent de doter l’Union de ressources budgétaires propres (notamment par une taxation des transactions financières) allouées à des objectifs de développement durable fixés et contrôlés par le Parlement européen, et de rendre symétriquement aux Etats leurs propres capacités budgétaires, sans lesquelles leur vie démocratique est privée de substance.
« SANS UNE TELLE RENAISSANCE DÉMOCRATIQUE, LES “ÉLITES DIRIGEANTES” CONTINUERONT DE SE COUPER DE LA VIE DES PEUPLES ET D’EN FAIRE LA PROIE DES DÉMAGOGUES »
Cette perte de substance affecte aujourd’hui par ricochet toutes les formes de démocratie locale et de démocratie sociale, dont les ressources sont asséchées par des gouvernements n’ayant d’autre boussole que la gouvernance par les nombres qui régit l’Eurozone. Ainsi que l’a souligné Etienne Balibar, ce n’est donc pas un retour ou une restauration des formes traditionnelles de la démocratie qu’il faudrait viser, mais une véritable renaissance de cette dernière à tous les niveaux de la vie politique. Sans une telle renaissance démocratique, les « élites dirigeantes » continueront de se couper de l’expérience infiniment riche et diverse de la vie des peuples et d’en faire la proie des démagogues.

Signataires :
Andrea Allamprese, professeur à l’université de Modène et Reggio Emilia Irena Boruta, ancienne professeur à l’université Cardinal Stefan Wyszynski à Varsovie, ancienne membre du comité de négociateurs pour l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne (1998-2001) Laurence Burgorgue-Larsen, professeure à l’école de droit de la Sorbonne Maria Emilia Casas Baamonde, ancienne présidente du Tribunal constitutionnel espagnol, présidente de l’Association espagnole de droit du travail et de la sécurité sociale Christina Deliyanni Dimitrakou, professeure à l’université Aristote de Thessalonique, secrétaire du Centre de droit économique international et européen Franciszek Draus, chercheur en sciences politiques Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS Ota de Leonardis, professeure à l’université de Milano Bicocca, directrice du Centre de recherche en sociologie de l’action publique Sui Generis Paul Magnette, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, ancien ministre-président de la Wallonie Alexandre Maitrot de la Motte, professeur à l’université Paris-Est Créteil Antonio Monteiro Fernandes, professeur à l’Institut universitaire de Lisbonne Ulrich Mückenberger, professeur émérite à l’université de Hambourg, directeur de recherche à l’université de Brême Béatrice Parance, professeure à l’université Paris-VIII-Vincennes Saint-Denis ;Etienne Pataut, professeur à l’école de droit de la Sorbonne Alain Supiot, professeur au Collège de France (chaire Etat social et mondialisation : analyse juridique des solidarités) Claude-Emmanuel Triomphe, conseiller du Haut-Commissaire à l’engagement civique français Fernando Vasquez, ancien membre de la direction des affaires sociales de la Commission européenne, consultant en affaires européennes.


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22/11/2017

Il faut changer de cap

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise
Il faut changer de cap. Notre monde s’enfonce toujours plus dans une crise de civilisation qui risque à terme de lui être fatal. Changer de cap implique d’abord qu’émerge dans les consciences d’une très grande majorité de nos contemporains cet impératif. Certes, l’énumération des composantes de cette crise est répétée partout jusqu’à se faire litanie : le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, le défi démographique, la menace du terrorisme islamique, le repli identitaire, l’érection de murs symboliques ou réels séparant les communautés, les tentations populistes et nationalistes, le délitement du lien social, la défiance généralisée envers les politiciens, le discrédit de la démocratie représentative, etc. Mais en même temps, la faillite de l’enseignement, le délabrement de l’information, la diversion médiatique, la confusion des débats et l’irresponsabilité des jeux politiques font qu’une grande masse de nos contemporains ont plutôt tendance à se détourner de ces enjeux collectifs, à se bricoler quelque abri pour eux-mêmes et leurs proches, à y fermer portes et fenêtres pour ne pas voir le monde s’effondrer, en y substituant grands et petits écrans diffusant en continu le nouvel opium du peuple que constitue le divertissement sous ses multiples formes, et d’user encore de ces nouvelles technologies pour saturer leur temps libre et leurs pensées de pseudo-communications débilitantes. Cette nouvelle forme d’individualisme radical consistant à fuir le « vrai » monde est exacerbée par la révolution technologique que nous vivons, et dont de nouvelles élites organisent le déploiement à grande échelle. Comme le dit Eric Dupin, « brique après brique immatérielle, Google construit littéralement un univers parallèle au sein même de l’Internet. Cette planète numérique n’est rien d’autre, en définitive, que l’ombre informationnelle intégrale de notre terre et de ses savoirs depuis la nuit des temps. » Nouveau visage de la société du spectacle que dénonçait Guy Debord, ou encore version high tech de la caverne de Platon, nos représentations s’enferment dans ce monde artificiel que ses nouveaux maîtres, depuis la Silicon Valley, avec l’immense troupe de leurs alliés intéressés à ses retombées marchandes, réussissent à imposer comme le seul, évident et éternel. La prodigieuse force de ce pseudo-monde est d’y enfermer tous les ressorts de l’action humaine, de capter toutes les forces du corps et de l’esprit, d’offrir des objectifs aux énergies, aux imaginations, aux inventivités, des critères aux réussites collectives et individuelles, de prétendre trouver des solutions aux grands défis évoqués plus haut, de récupérer à son profit les grands projets, et même les forces de contestation. Pour le dire simplement, ce prétendu monde nouveau engendre un imaginaire et des comportements de masse qui le nourrissent, le renforcent et l’étendent. Ce qui caractérise enfin notre nouvelle terre-patrie 2.0, et qui découle mécaniquement de sa configuration, c’est sa dimension totalement marchande. Il n’en est point un atome qui ne se mesure en argent. Chaque initiative recèle une arrière-pensée mercantile, chaque communication véhicule en même temps une sollicitation commerciale, et les grandes marques exploitent à leur profit toutes les ressources et toutes les valeurs des nouvelles technologies de la communication. L’omniprésence de la publicité est telle que par accoutumance elle n’est même plus perçue, et imbibe les cerveaux de la même façon que des particules toxiques empoisonnent l’air que l’on respire. La question qui se pose est, plus que jamais, celle du « que faire ? ». Au fur et à mesure que s’accomplit ce qu’on ose encore parfois qualifier de « progrès », la maîtrise de ces changements nous échappe. Le fonctionnement ordinaire de la démocratie semble tourner à vide, la classe politique est toujours plus discréditée, et la citoyenneté s’étiole dans la mesure inverse du taux d’abstention aux élections. En fait, avec le recours à l’intelligence artificielle, il semble que de plus en plus, ce soit aux humains qu’échappent tous les pouvoirs. Les décisions en matière de finances, de gestion des villes et des entreprises, et même de la vie domestique, avec les smartphones et les objets connectés, sont prises par des algorithmes que personne ne maîtrise vraiment, y compris ceux qui les ont créés. Nous sommes embarqués dans un train fou, dont la cabine du conducteur est vide. Là encore les thuriféraires des nouvelles technologies en attendent le salut, en invoquant les ressources de l’internet en matière de démocratie, censées se concrétiser dans les « Civic Tech ». Là encore, il ne s’agit que de simulacres s’inscrivant dans la société du spectacle. L’internaute pseudo-citoyen pétitionnaire multirécidiviste en ligne n’a pas plus de pouvoir sur le cours des choses que l’enfant manipulant son volant dans la voiture du manège n’en a sur sa trajectoire. Changer de cap est donc une nécessité, mais en même temps un défi colossal. Comme Ulysse incapable de résister au chant des sirènes, beaucoup de citoyens honnêtes et généreux, y compris parmi les intellectuels, convaincus de la gravité de notre crise, et sincèrement désireux de sortir nos sociétés de leurs ornières, cèdent aux sortilèges de cette société du simulacre et aux fausses promesses du solutionnisme technologique qu’a dénoncé Evgeny Morozov. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de verser à l’excès dans la technophobie, ni de renoncer aux facilités que nous offre cette révolution. Jacques Ellul affirmait « ce n’est pas la technique qui nous asservit aujourd’hui mais le sacré transféré à la technique ». C’est bien de cela dont il s’agit : le caractère quasi-religieux de la foi dans les nouvelles technologies fait que la nécessité de s’y soumettre acquiert la force du dogme. L’antienne de nos politiques de tous bords est que nous changeons DE monde, et qu’il faut nous y adapter. Nous proposons ici d’en revenir à la perspective humaniste, portée par plusieurs courants dans l’histoire encore récente : celle de changer LE monde, en fonction de valeurs et d’idéaux que nous nous choisissons.
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04/03/2019

Il faut rompre avec la théorie économique dominante

  • Perrin Jacques
Une société post-capitaliste Repenser la science économique

Le « prix de marché », veau d’or des économistes, ne reflète pas la valeur réelle d’un bien pour la collectivité, estime l’économiste Jacques Perrin.

 Un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ont aujourd’hui quasiment le même prix, mais ont-ils la même valeur économique ?

Après le premier étonnement suscité par la question, et sachant que les conséquences économiques et humaines d’une pénurie de pétrole ne sont pas les mêmes que celles d’une pénurie de Coca-Cola, la plupart des personnes que l’on interroge ainsi répondent assez spontanément qu’un litre de gazole n’a pas la même valeur économique qu’un litre de Coca. En revanche, pour la pensée économique dominante, qui enseigne que la valeur économique des biens et des services est donnée par leur prix, le litre de gazole et le litre de Coca ont bien la même valeur économique.

Cette affirmation théorique repose sur plusieurs croyances. La première est de croire que la valeur économique d’un bien ou d’un service peut être identifiée à sa seule valeur d’échange (son prix), gommant ainsi les aspects d’utilité et de valeur d’usage. La révolte des « gilets jaunes » témoigne avec force qu’un litre de gazole n’a pas la même valeur économique pour chacun d’entre nous : par exemple, il a plus de valeur pour une personne payée au smic et qui n’a pas d’autres moyens de transport que sa voiture que pour une personne ayant le même revenu mais pouvant utiliser des transports en commun.

La deuxième croyance est de nous considérer tous comme des Homo economicus, c’est-à-dire comme des agents cherchant à satisfaire individuellement leurs besoins en ayant à leur disposition toutes les informations pour faire des choix rationnels.

Un monde de plus en plus interdépendant


Dans un monde de plus en plus interdépendant, on ne peut plus penser la valeur économique à l’échelle d’un individu et par rapport à un seul bien ou service pris isolément, surtout lorsqu’il s’agit d’un bien comme l’énergie. Comme le rappellent les économistes institutionnalistes, ce qui est décisif, ce n’est pas que l’individu ait des besoins, mais que des hommes, liés socialement, aient des besoins.

Il faut rappeler que le pétrole, ressource énergétique non renouvelable et productrice de gaz à effet de serre, a structuré depuis des décennies nos modes de production et d’organisation de la division du travail au niveau international, et qu’il a aussi structuré nos façons de consommer, de se loger, de se déplacer, et plus généralement d’organiser nos territoires. Depuis des décennies, le prix du pétrole sur le marché international n’a jamais traduit la place structurante et grandissante qu’il prenait dans les économies des pays développés, il n’a jamais permis de prendre en compte sa valeur économique sociétale.

Un certain nombre d’initiatives récentes montrent que la notion de valeur économique sociétale d’un produit – c’est-à-dire prenant en compte sa valeur d’usage et son coût non plus seulement pour des individus pris isolément mais pour la société – commence à émerger. Citons notamment les travaux du Centre d’analyse stratégique pour fixer une valeur tutélaire du carbone en France. Une valeur tutélaire est une valeur fixée par les pouvoirs publics, mais elle est surtout le fruit d’un compromis entre plusieurs acteurs, organisé à l’initiative de ces mêmes pouvoirs publics. La COP21 a reconnu la valeur sociale et environnementale du carbone même si aucun prix de référence n’a été retenu, cette valeur du carbone est différente d’un prix de marché.

Remettre la notion de valeur au centre de nos travaux


Soulignons que même s’il est possible de construire à un moment donné la valeur économique sociétale d’un produit, tel que le gazole, cette valeur ne sera pas pour autant une valeur objective : elle sera évaluée et ressentie différemment en fonction de l’importance relative de ce produit dans la consommation des personnes concernées et en fonction de leurs niveaux de revenus.

Comme le montre aussi le mouvement des « gilets jaunes », dans une société donnée, la valeur économique sociétale d’un produit sera d’autant mieux acceptée que les inégalités de pouvoir d’achat seront faibles et que les différentes « parties prenantes » de la société auront été associées à sa définition.

Il est de plus en plus difficile de soutenir qu’un litre de gazole et un litre de Coca-Cola ayant quasiment le même prix ont la même valeur économique. En rappelant que toute théorie est construite à partir d’une certaine conception de ce qu’est la valeur, il est urgent qu’en tant qu’économistes nous remettions la notion de valeur au centre de nos travaux de recherche. C’est sans doute une des meilleures contributions que nous pouvons apporter pour comprendre aujourd’hui le mouvement des « gilets jaunes », et pour assurer un avenir aux générations futures.

Notes


Article paru dans Le Monde du 12 janvier 2019, Rubriques idées

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19/02/2021

Inceste et changement de cap

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination
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Par changement de cap nous entendons habituellement un changement d’orientation économique et politique qui concerne l’ensemble de la société. Or l’inceste ne concerne-t-il pas seulement quelques cas particuliers exceptionnels ? Mon hypothèse est au contraire la suivante : un changement d’attitude de notre société à l’égard de l’inceste serait essentiel.

L’inceste est un crime beaucoup plus répandu qu’on ne le croit


Sur les 50 040 victimes de violences sexuelles (viols, agressions sexuelles et harcèlement sexuels) enregistrées par les services de police et de gendarmerie en France en 2018, plus de la moitié des victimes sont mineurs (54%), soit plus de 27 000 enfants et adolescents. Et 31% des violences sexuelles commises sur un mineur ont eu lieu au sein de la cellule familiale. Or d’après des sondages une personne sur dix seulement porterait plainte[1].
L’inceste concerne toutes les classes sociales. En 1933, l’affaire Noguère avait défrayé la chronique : une jeune fille de 18 ans avait empoisonné son père qu’elle accusait d’inceste[2]. Il était mécanicien des chemins de fer. En 2021 dans son livre « La Familia grande » Camille Kouchner dénonce les agissements sur son frère jumeau de son beau-père politologue puissant[3].
Aujourd’hui ce sont des membres du pouvoir qui sont concernés. A la suite de la publication du livre de Camille Kouchner, Olivier Duhamel a démissionné de toutes ses fonctions. Il était notamment Président de la Fondation Nationale de Sciences Po, et depuis 2019 président du club le Siècle. On trouve dans l’annuaire de ce club très select des ministres, des conseillers d’Etat, des grands patrons, des banquiers, des magistrats, des savants et journalistes etc. Il est intéressant de noter que Marc Guillaume, aujourd’hui préfet d’Ile de France et ancien secrétaire général du gouvernement d’Edouard Philippe, ainsi que Jean Veil viennent de démissionner du Siècle car eux aussi savaient. « Marc Guillaume a fini par reconnaître avoir été informé dès 2018. Pourtant, un an plus tard, il soutiendra sans sourciller la candidature d’Olivier Duhamel à la présidence du cénacle prestigieux » [4]
Tout récemment, le directeur de Sciences Po Paris, a fini aussi par démissionner de son poste à la suite du rapport des inspecteurs qui avaient été dépêché par la ministre de l’enseignement supérieur. Ce directeur avait auparavant été très critiqué par les représentants des étudiants. Aujourd’hui, indépendamment de l’affaire Olivier Duhamel, il a été prouvé que plusieurs plaintes d’étudiantes de Sciences Po. à Paris et en province n’avaient pas été suffisamment prises en compte par les directions. Le président de l’UNEF de Sciences Po Paris considère que le nouveau directeur de sciences Po Paris qui sera bientôt nommé devrait en faire un de ses principaux sujets de préoccupation.

L’inceste entraîne un traumatisme profond


Les personnes victimes d’inceste ou ceux qui les ont écoutées évoquent un traumatisme profond et parlent « de l’atteinte au corps, à l’intime, à la confiance, à la joie de vivre » … « une agression de cet ordre ronge tout : le rapport que la personne entretient à la mémoire, à la confiance, à la sexualité » [5].

Camille Kouchner n’a pas été directement concernée par un abus sexuel, elle écrit cependant : p. 124. « Ma culpabilité est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l’inceste est interdit ». Elle parle d’un serpent, d’une hydre qui la torture pendant trente ans. Elle est reconnaissante à son frère de lui avoir permis d’écrire et elle « tente d’empoisonner l’hydre en achevant ce livre » p. 204.

Parmi les abus sexuels, l’inceste est particulier car il concerne la famille. Le titre du livre de C.Kouchner est « La familia grande ». L’inceste est signe d’un dysfonctionnement gravissime de la cellule familiale. Camille Kouchner écrit : « à 14 ans j’ai préféré me taire…j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner…Je suis coincée » (125). Et sa mère mise au courant n’a pas voulu entendre.

La parole peut libérer mais elle est difficile car elle met en cause la famille


A l’heure de #metooinceste, Flavie Flament, qui raconte dans son livre « La Consolation » avoir été violée à 13 ans par le photographe David Hamilton, met en garde : « Ces moments de libération de la parole sur les réseaux, c’est très beau, mais il faut faire attention…le silence est un poison, mais parler c’est extrêmement violent. On peut être confronté au déni familial, au rejet, devenir pestiféré. Il faut en être conscient »[6].

Ces derniers temps, divers livres sont parus, des débats ont eu lieu, et la parole s’est partiellement libérée grâce notamment aux réseaux sociaux. On peut alors espérer que la législation qui a déjà évolué, par exemple pour allonger les délais de prescription, évolue encore.
La première ligne de défense de ceux qui sont poursuivis pour inceste est de dire : mais la victime était consentante. Or la notion de consentement n’a aucun sens pour une personne dépendante, sous emprise affective.
Au-delà de la pénalisation de l’inceste, les personnes compétentes nous disent qu’il convient de tout mettre à plat pour vraiment mener une politique de prévention de l’inceste, en commençant par une meilleure écoute et un meilleur accompagnement des victimes. Voilà un chantier important pour ceux qui prônent un changement de cap.

Patriarcat et cléricalisme[7].


Dans son livre « Le berceau des dominations » Dorothée Dussy se penche sur les mécanismes complexes par lesquels l’inceste, en théorie interdit et condamné, est pratiqué dans l’intimité des foyers français. Ce sont cinq ans d’enquête, menée auprès d’enfants victimes d’un inceste devenus grands et de leurs familles, dont elle fait part dans ce premier livre qui devrait être accompagné de deux autres. Selon la présentation qui est faite du livre, l’inceste se révèle structurant d’un ordre social patriarcal. Cela mérite débat évidemment, mais comment entendre cependant Romain Gary qui constate : « L’absence de féminité dans notre civilisation est effrayante ». Et il ajoutait : « La voix du Christ était une parole de femme, du moins au sens traditionnel que l'on donne à ce terme. Tendresse, pitié, amour, bonté, pardon. Mais ces vertus sont totalement absentes de deux mille ans de notre civilisation »[8].
Gageons que ces questions vont connaître à l’automne un rebondissement, à l’occasion de la remise du rapport de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise) fruit d’une vaste enquête en collaboration avec l’INSERM. Le rapprochement entre patriarcat au niveau de la société et cléricalisme au niveau de l’institution particulière qu’est l’Eglise catholique s’impose. Les déclarations officielles critiquant le cléricalisme au niveau même du pape François, risquent fort de paraître hors sol tant que ne sera pas vraiment affrontée la question de la place des femmes. Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France écrit sur la 4ème de couverture de son livre : « Je me suis décidée à écrire non pour enfoncer le glaive plus avant dans l’Eglise, mais pour proposer des voies afin de sortir de ce désastre ». Ou encore ceci p.146 : « Attaquer le cléricalisme ne se fera pas sans les femmes, sans la réelle place des femmes dans toutes les responsabilités »

Guy Roustang

Notes

[1] Lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes. N°14 novembre 2019
[2] Voir The Conversation. Une douloureuse révélation
[3] Camille Kouchner. La familia grande. Ed. Seuil. Janvier 2021
[4] Article in Le Monde du 10 février de Marie Béatrice Baudet sur l’affaire Olivier Duhamel.
[5] Veronique Margron. Un moment de vérité. Albin Michel. 2019 P.31 et 41.
[6] Dans le Magazine du Monde du 6 février 2021, l’article : « Parole libérée, la vie d’après » relate plusieurs témoignages.
[7] Il est intéressant de noter qu’au Moyen-Âge, l’interdiction de l’inceste incluait les parents par alliance et la famille élargie mais également le confesseur et sa pénitente. Voir : L’inceste au fil du droit : circonstance aggravante mais pas crime en soit
[8] dans Radioscopie de J.Chancel


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21/03/2021

Individualisme et individuation : deux manières différentes d’être au monde [1]

  • Perrin Jacques
Une société post-capitaliste Repenser la science économique


L’individualisme

Une des difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, est que ce terme recouvre deux acceptions différentes. L’individualisme désigne à la fois une attitude, un comportement qui relèvent de la morale et un courant de la philosophie politique. Au sens moral, l’individualisme caractérise le comportement d’un individu qui manifeste une indépendance, « une tendance à ne penser qu’à soi ». Au sens politique, l’individualisme désigne « une doctrine selon laquelle l’individu précède la société »[2]. Force est de reconnaître que ces deux acceptations différentes de l’individualisme ne sont pas étanches. L’individualisme en tant que philosophie politique a prôné et à cultivé l’indépendance des individus et a en conséquence souvent contribué à développer le repli sur soi et les pourfendeurs de l’individualisme, en tant que pensée politique l’ont la plupart du temps dénoncé pour ses conséquences comportementales.
Une autre difficulté pour comprendre ce qu’est l’individualisme est que le mot est relativement récent d’une manière assez étonnante, il n’a été créé qu’au début du XIXè siècle bien que l’individualisme comme comportement et comme philosophie politique existaient bien auparavant.
Malgré les difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, il est très important pour nous occidentaux de connaître les convictions, les représentations mentales qui ont fondé et structuré l’individualisme en tant que philosophie politique. En effet, dans son ouvrage Histoire de l’individualisme[3], livre de référence sur ce thème, Alain Laurent affirme que : « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ».
Pour Alain Laurent, l’individualisme, comme pensée politique, repose avant tout sur une double conviction :
-« L’humanité est composée, non pas d’abord d’ensembles sociaux (nations, classes, ..) mais d’individus : d’êtres vivants indivisibles et irréductibles les uns aux autres ».
-Ce sont les propriétés internes et naturelles de l’individu, qui constituent « l’essentiel de la définition » (l’essence même) de l’individualisme. Et de préciser, l’individu a une aspiration naturelle à l’indépendance. « Cette aspiration à l’indépendance est vue par l’individualisme comme l’expression la plus achevée de la nature humaine ».
Cette double conviction de l’individualisme est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible)[4], déjà faite (ready-made) et isolée qui précède la société et ses interactions ». D’où souvent le qualificatif d’atomiste accolé au mot d’individualisme pour qualifier le principal courant de cette philosophie politique. Les convictions ou les croyances sur lesquelles reposent l’individualisme atomiste ont contribué à une définition bien précise de ce qu’est un individu : « L’individu est un être autonome dont la vocation est l’indépendance »


Un individualisme démocratique et socialisant ?

A la fin du XIXè siècle un mouvement d’idée s’est formé pour repenser un individualisme démocratique et social et qui sera appelé l’âge d’or du libéralisme par Joël Roucloux, auteur d’ « une histoire des idées » du libéralisme[5]. En Angleterre, l’écrivain Oscar Wilde, dans L’âme humaine et le socialisme (1891), a fait l’apologie de la liberté individuelle, libérée de la propriété privée et en affirmant que « l’individualisme est ce que nous voulons atteindre par le socialisme ». En France, entre 1890 et 1910, l’usage positif du mot individualisme s’est répandu et une floraison de livres paraît soudain pour le célébrer comme l’éminente expression de l’humanisme démocratique issu des Lumières et des Droits de l’homme. Nombre de ceux qui l’avaient jusqu’alors boudé ou rejeté multiplient les prises de position publiques en sa faveur (en particulier de grandes figures du socialisme comme Jaurès, Durkheim) et lui découvre des vertus voisines de celles que lui reconnaissaient déjà les libéraux
Pour l’historien des idées, J. Recloux, il existe donc deux formes différentes d’individualisme : « l’individualisme social » ou démocratique et « l’individualisme atomiste », appelé aussi individualisme économique en référence à l’homo économicus. Ces deux formes d’individualisme se retrouveront dans les débats qui ont opposé le philosophe américain John Dewey et Walter Lippmann, lors de la création du néolibéralisme durant la première moitié du XXè siècle.

L’individuation

La crise économique des années 1930 a suscité un mouvement critique du libéralisme et un nouveau courant de pensée, le néolibéralisme s’est imposé après la deuxième guerre mondiale, à la fois dans le champ économique et politique. La naissance du néolibéralisme a été marquée par un fameux colloque qui s’est tenu à Paris en août 1938 autour de l’œuvre de Walter Lippmann (1889-1974), diplomate, journaliste et essayiste américain. La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par à un des plus grands penseurs américains du XXe siècle, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). Lippmann et Dewey[6] ont eu tous deux l’ambition de reconstruire le libéralisme sur des bases nouvelles, d’inventer un nouveau libéralisme et chacun l’a fait à partir d’une représentation mentale de l’individu différente. L’individu lippmannien est compris, comme dans le libéralisme classique, à partir d’une vision atomiste on retrouve ici le modèle de l’homo économicus de l’individualisme économique. Pour penser un nouveau libéralisme Dewey découvre à partir de la biologie une autre représentation mentale de l’individu : l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretient avec un environnement (humain et naturel) et ceci au sein de différentes formes d’associations. Rejetant l’individualisme atomiste, le nouveau libéralisme de Dewey est pensé à partir d’un « individualisme relationnel ».

C’est au philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) que l’on doit la contribution la plus importante à la notion d’individuation[7]. Selon Simondon « pour comprendre l’individu, il faut en décrire la genèse au lieu de la présupposer » et il appelle cette genèse l’individuation de l’individu. L’individuation n’est jamais un produit fini les êtres s’adaptent et changent en fonction du milieu. L’individuation est un processus permanent et l’individu est un être en perpétuel devenir. L’individuation de l’individu ne donne pas seulement naissance à un individu, mais aussi à son milieu associé. On doit donc considérer la totalité indivisible comme étant celle de l’individu et du milieu, et non celle de l’individu seul. En plaçant comme proposition centrale de sa pensée que « l’être est relation » ou encore que « toute réalité est relationnelle » Simondon a produit dans l’histoire de la philosophie quelque chose de proche d’un ébranlement dont on n'a pas encore compris toutes les implications.
Depuis l’époque de Dewey, les connaissances et notre compréhension de l’évolution du monde vivant ont progressé et confirment la démarche du philosophe pragmatiste on a découvert que l’évolution est à la fois le résultat de relations de compétition et de coopération et que ces dernières jouent un rôle de plus en plus important en fonction de la complexité croissante des organismes vivants. Si nous voulons continuer à approfondir la démarche naturaliste de Dewey pour repenser le libéralisme et l’individualisme, il nous faut intégrer les nouvelles connaissances du monde vivant qui sont actuellement disponibles et notamment les processus de symbiose[8]. Si nous voulons changer le monde, il nous faut savoir que la conception de l’individu prônée par le libéralisme et le néolibéralisme ne correspond pas aux découvertes récentes de la biologie et des sciences humaines. L’individualisme atomiste est de plus en plus une idéologie n’ayant aucun support objectif, contrairement à l’individualisme relationnel.
Pour comprendre ce qu’est l’être humain en tant qu’organisme vivant en symbiose avec différents milieux, nous avons besoin d’ « une anthropologie générale à l’âge de la science écologique », pour reprendre le titre de l’ouvrage de F. Flahaut[9] Pour ce philosophe et anthropologue « Notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ».










Notes

[1] Cet article présente quelques idées développées dans mon ouvrage : Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Editions Librinova, mars 2021

[2] Individualisme, Grand dictionnaire de la philosophie, Larousse, CNRS Editions 2003, p.549

[3] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993

[4] Le mot individu vient du latin individuum, ce qui est indivisible

[5] Joël Roucloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1 (N°27)

[6] Sur le débat Lippmann / Dewey, voir Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.

[7] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million, 2005.

[8] Voir notamment Marc-André Selosse, Jamais Seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017

[9] François Flahault, « L’homme, une espèce déboussolée Anthropologie générale à l’âge de l’écologie », Fayard, 2018

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Individualisme et individuation : deux manières différentes d’être au monde [1]

Auteur
  • Perrin Jacques
Introduction synthétique


L’individualisme

Une des difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, est que ce terme recouvre deux acceptions différentes. L’individualisme désigne à la fois une attitude, un comportement qui relèvent de la morale et un courant de la philosophie politique. Au sens moral, l’individualisme caractérise le comportement d’un individu qui manifeste une indépendance, « une tendance à ne penser qu’à soi ». Au sens politique, l’individualisme désigne « une doctrine selon laquelle l’individu précède la société »[2]. Force est de reconnaître que ces deux acceptations différentes de l’individualisme ne sont pas étanches. L’individualisme en tant que philosophie politique a prôné et à cultivé l’indépendance des individus et a en conséquence souvent contribué à développer le repli sur soi et les pourfendeurs de l’individualisme, en tant que pensée politique l’ont la plupart du temps dénoncé pour ses conséquences comportementales.
Une autre difficulté pour comprendre ce qu’est l’individualisme est que le mot est relativement récent d’une manière assez étonnante, il n’a été créé qu’au début du XIXè siècle bien que l’individualisme comme comportement et comme philosophie politique existaient bien auparavant.
Malgré les difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, il est très important pour nous occidentaux de connaître les convictions, les représentations mentales qui ont fondé et structuré l’individualisme en tant que philosophie politique. En effet, dans son ouvrage Histoire de l’individualisme[3], livre de référence sur ce thème, Alain Laurent affirme que : « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ».
Pour Alain Laurent, l’individualisme, comme pensée politique, repose avant tout sur une double conviction :
-« L’humanité est composée, non pas d’abord d’ensembles sociaux (nations, classes, ..) mais d’individus : d’êtres vivants indivisibles et irréductibles les uns aux autres ».
-Ce sont les propriétés internes et naturelles de l’individu, qui constituent « l’essentiel de la définition » (l’essence même) de l’individualisme. Et de préciser, l’individu a une aspiration naturelle à l’indépendance. « Cette aspiration à l’indépendance est vue par l’individualisme comme l’expression la plus achevée de la nature humaine ».
Cette double conviction de l’individualisme est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible)[4], déjà faite (ready-made) et isolée qui précède la société et ses interactions ». D’où souvent le qualificatif d’atomiste accolé au mot d’individualisme pour qualifier le principal courant de cette philosophie politique. Les convictions ou les croyances sur lesquelles reposent l’individualisme atomiste ont contribué à une définition bien précise de ce qu’est un individu : « L’individu est un être autonome dont la vocation est l’indépendance »


Un individualisme démocratique et socialisant ?

A la fin du XIXè siècle un mouvement d’idée s’est formé pour repenser un individualisme démocratique et social et qui sera appelé l’âge d’or du libéralisme par Joël Roucloux, auteur d’ « une histoire des idées » du libéralisme[5]. En Angleterre, l’écrivain Oscar Wilde, dans L’âme humaine et le socialisme (1891), a fait l’apologie de la liberté individuelle, libérée de la propriété privée et en affirmant que « l’individualisme est ce que nous voulons atteindre par le socialisme ». En France, entre 1890 et 1910, l’usage positif du mot individualisme s’est répandu et une floraison de livres paraît soudain pour le célébrer comme l’éminente expression de l’humanisme démocratique issu des Lumières et des Droits de l’homme. Nombre de ceux qui l’avaient jusqu’alors boudé ou rejeté multiplient les prises de position publiques en sa faveur (en particulier de grandes figures du socialisme comme Jaurès, Durkheim) et lui découvre des vertus voisines de celles que lui reconnaissaient déjà les libéraux
Pour l’historien des idées, J. Recloux, il existe donc deux formes différentes d’individualisme : « l’individualisme social » ou démocratique et « l’individualisme atomiste », appelé aussi individualisme économique en référence à l’homo économicus. Ces deux formes d’individualisme se retrouveront dans les débats qui ont opposé le philosophe américain John Dewey et Walter Lippmann, lors de la création du néolibéralisme durant la première moitié du XXè siècle.

L’individuation

La crise économique des années 1930 a suscité un mouvement critique du libéralisme et un nouveau courant de pensée, le néolibéralisme s’est imposé après la deuxième guerre mondiale, à la fois dans le champ économique et politique. La naissance du néolibéralisme a été marquée par un fameux colloque qui s’est tenu à Paris en août 1938 autour de l’œuvre de Walter Lippmann (1889-1974), diplomate, journaliste et essayiste américain. La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par à un des plus grands penseurs américains du XXe siècle, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). Lippmann et Dewey[6] ont eu tous deux l’ambition de reconstruire le libéralisme sur des bases nouvelles, d’inventer un nouveau libéralisme et chacun l’a fait à partir d’une représentation mentale de l’individu différente. L’individu lippmannien est compris, comme dans le libéralisme classique, à partir d’une vision atomiste on retrouve ici le modèle de l’homo économicus de l’individualisme économique. Pour penser un nouveau libéralisme Dewey découvre à partir de la biologie une autre représentation mentale de l’individu : l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretient avec un environnement (humain et naturel) et ceci au sein de différentes formes d’associations. Rejetant l’individualisme atomiste, le nouveau libéralisme de Dewey est pensé à partir d’un « individualisme relationnel ».

C’est au philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) que l’on doit la contribution la plus importante à la notion d’individuation[7]. Selon Simondon « pour comprendre l’individu, il faut en décrire la genèse au lieu de la présupposer » et il appelle cette genèse l’individuation de l’individu. L’individuation n’est jamais un produit fini les êtres s’adaptent et changent en fonction du milieu. L’individuation est un processus permanent et l’individu est un être en perpétuel devenir. L’individuation de l’individu ne donne pas seulement naissance à un individu, mais aussi à son milieu associé. On doit donc considérer la totalité indivisible comme étant celle de l’individu et du milieu, et non celle de l’individu seul. En plaçant comme proposition centrale de sa pensée que « l’être est relation » ou encore que « toute réalité est relationnelle » Simondon a produit dans l’histoire de la philosophie quelque chose de proche d’un ébranlement dont on n'a pas encore compris toutes les implications.
Depuis l’époque de Dewey, les connaissances et notre compréhension de l’évolution du monde vivant ont progressé et confirment la démarche du philosophe pragmatiste on a découvert que l’évolution est à la fois le résultat de relations de compétition et de coopération et que ces dernières jouent un rôle de plus en plus important en fonction de la complexité croissante des organismes vivants. Si nous voulons continuer à approfondir la démarche naturaliste de Dewey pour repenser le libéralisme et l’individualisme, il nous faut intégrer les nouvelles connaissances du monde vivant qui sont actuellement disponibles et notamment les processus de symbiose[8]. Si nous voulons changer le monde, il nous faut savoir que la conception de l’individu prônée par le libéralisme et le néolibéralisme ne correspond pas aux découvertes récentes de la biologie et des sciences humaines. L’individualisme atomiste est de plus en plus une idéologie n’ayant aucun support objectif, contrairement à l’individualisme relationnel.
Pour comprendre ce qu’est l’être humain en tant qu’organisme vivant en symbiose avec différents milieux, nous avons besoin d’ « une anthropologie générale à l’âge de la science écologique », pour reprendre le titre de l’ouvrage de F. Flahaut[9] Pour ce philosophe et anthropologue « Notre je est le fruit d’une symbiose complexe entre biologie, société et culture ».










Bibliographie

[1] Cet article présente quelques idées développées dans mon ouvrage : Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Editions Librinova, mars 2021

[2] Individualisme, Grand dictionnaire de la philosophie, Larousse, CNRS Editions 2003, p.549

[3] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993

[4] Le mot individu vient du latin individuum, ce qui est indivisible

[5] Joël Roucloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1 (N°27)

[6] Sur le débat Lippmann / Dewey, voir Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.

[7] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million, 2005.

[8] Voir notamment Marc-André Selosse, Jamais Seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017

[9] François Flahault, « L’homme, une espèce déboussolée Anthropologie générale à l’âge de l’écologie », Fayard, 2018

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Individuation

Auteur
  • Perrin Jacques
Introduction synthétique L’individuation est le processus par lequel un individu se constitue comme un être singulier au sein d’interactions permanentes avec son environnement plutôt que de façon isolée. Contrairement à l’idée d’un individu indépendant et « déjà fait », le processus d’individuation montre que nous sommes toujours en devenir, façonnés par nos relations.
Développement didactique

Parmi les philosophes, c’est à Gilbert Simondon (1924-1989) qu’on doit les réflexions les plus novatrices sur les individus humains que nous sommes. Selon Simondon, l’individu ne peut se survivre et se définir que dans une relation, une interaction, une symbiose avec un milieu, un collectif. Par son « principe d’inséparabilité » de l’individu il affirme qu’ « aucun individu n’est isolable comme tel, il doit être compris comme emporté dans un processus permanent d’individuation qui se joue toujours à la limite entre lui-même et son milieu ». « L’être est relation ».

En définitif, « pour comprendre l’individu, il faut en décrire la genèse » et il appelle cette genèse l’individuation de l’individu. Les difficultés pour utiliser la notion d’individuation selon Simondon sont de deux ordres :

• L’individuation est souvent confondue en sociologie et en psychologie avec l’individualisation, c’est-à-dire comme processus d’autonomisation par lequel l’individu devient maître de ses choix, sans avoir à obéir aux prescriptions sociales ou morales d’un groupe.

• L’individuation est définie dans les dictionnaires de la langue française, comme étant « le processus par lequel un individu se constitue comme un être singulier » (Dictionnaire de l’Académie française) sans que soit précisée la nature de ce processus.

Pour comprendre les enjeux d’utiliser, aujourd’hui, le concept d’individuation selon Simondon, il est important de rappeler que l’individualisme (en tant qu’idéologie et philosophie politique) « représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ». Il nous faut aussi savoir que la notion d’individualisme, tout en ayant connu de longues phases de gestation dans la pensée occidentale européenne, ne s’est vraiment imposée qu’au début du XIXè siècle : « l’individualisme a commencé d’exister avant d’être pensé et voulu » (Laurent).

L’individualisme s’est construit à partir d’une vision du monde bien spécifique reposant sur une double conviction :

• L’humanité est composée, non pas d’ensembles sociaux (nations, classes, ..) mais d’individus.

• L’individu est un être autonome, un être de raison, dont la vocation est l’indépendance.

Cette double conviction est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible) déjà faite et isolée qui précède la société et ses interactions ». Cette compréhension de l’individu qui est à l’origine du concept d’« l’homo économicus » des théories économiques néo-classiques et néo-libérales est, depuis plusieurs décennies, la forme dominante de l’individualisme, elle est souvent nommée « l’individualisme atomiste ou économique ». A côté ou en débat avec l’individualisme atomiste, se sont manifestées d’autres formes d’individualisme ayant la préoccupation de comprendre l’individu dans ses interactions avec ses milieux.

Dans les années 1890 -1914, des philosophes tels que Pierre Leroux, Pierre-Joseph Proudhon, de grandes figures du socialisme comme Jaurès se sont faits les défenseurs d’un individualisme social ou socialisant. En 1938, s’est tenu à Paris un fameux colloque autour de l’œuvre de Walter Lippmann (journaliste et essayiste américain) qui a marqué la naissance du néo-libéralisme. La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par un des plus grands penseurs américains, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). S’inspirant de la biologie et de la pensée de Darwin, Dewey découvre que « l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretien avec un environnement (humain et naturel) et au sein de différentes formes d’associations ». Bien que ne se référant pas à Dewey, la pensée de Simondon sur l’individuation fait écho à celle du philosophe américain : « L’individuation n’est jamais un produit fini. Les êtres s’adaptent et changent en fonction du milieu. L’individuation est un processus permanent et l’individu est un être en perpétuel devenir ».

Conclusion dialogique

Aujourd’hui, si nous voulons apporter une réponse aux crises écologiques (réchauffement climatique, perte de la biodiversité), à l’accroissement des inégalités au sein des nations et au niveau mondial, il nous faut changer notre vision du monde et notre manière d’être au monde qui sont fortement marquées par l’individualisme. Pour nous Occidentaux, la diffusion de pratiques et de réflexions se référant explicitement à la notion d’individuation pourrait contribuer à nous aider à concevoir une vision du monde et une philosophie politique alternative à l’individualisme atomique et donc aussi au néo-libéralisme.

(1) On reconnaîtra ici l’influence de la pensée de Descartes, « Je pense donc je suis ».

Bibliographie

John Dewey, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie, traduction, Paris Gallimard, 2016 Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, PUF, 1993

Jacques Perrin, Peut-on changer notre vision du monde ? De l’individualisme néolibéral à l’individuation, Librinova 2021

Joël Recloux, Les cinq périodes de l’individualisme savant, Revue du Mauss, 2006/1

Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de la notion de forme et d’information, Million 2005

Barbara Stiegler, Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019

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15/09/2021

Inégalités et Démocratie

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination
Deux sources d’information ont alimenté cet article. Tout d’abord l’Observatoire des Inégalités qui est un organisme indépendant. La dernière édition 2021 de son Rapport sur les inégalités en France est paru en mai et 800 personnes ont contribué à son financement. « Soutenir l’Observatoire des inégalités, c’est participer à éclairer le débat public et aider les acteurs qui combattent la dégradation de notre modèle social ». L’Observatoire travaille en partenariat notamment avec la Fondation Abbé Pierre, la Macif, Alternatives économiques… Il met en lumière les inégalités sociales et constate que la plupart des médias redécouvre régulièrement ces inégalités « pour tout aussi vite les oublier. C’est justement ce qu’il faut éviter ».

Ensuite le livre « Une brève histoire de l’Egalité » de Thomas Piketty, qui présente en longue durée les évolutions des inégalités entre les classes sociales. Piketty veut mettre à la disposition du citoyen moyen, l’essentiel des gros livres qu’il a rédigés lui-même et aussi quantité de travaux internationaux. Il écrit dans la 4ème de couverture : « Les questions économiques sont trop importantes pour être laissées à une petite classe de spécialistes et de dirigeants. La réappropriation citoyenne de ce savoir est une étape essentielle pour transformer les relations de pouvoir ». Ce petit livre est à la portée de tout le monde avec notamment une quarantaine de graphiques très parlants et bien commentés.

Un mouvement de long terme vers l’égalité.


Piketty souligne qu’au début de 2020, la situation est moins injuste qu’en 1950 ou en 1900. Plus généralement, il pense « qu’il existe depuis la fin du XVIII -ème siècle un mouvement de long terme vers l’égalité » et qu’il s’agit aujourd’hui de poursuivre dans cette voie. La marche vers plus d’égalité s’est toujours faite grâce à des mouvements sociaux qui ont été à l’origine des changements importants : les révoltes paysannes de 1788/1789 ont mené à l’abolition des privilèges de la noblesse, et « c’est la révolte des esclaves à Saint Domingue en 1791 qui conduit au début de la fin du système esclavagiste atlantique ». « Au cours du XXème siècle, les mobilisations sociales et syndicales ont un rôle majeur dans la mise en place de nouveaux rapports capital-travail et dans la réduction des inégalités » mais les mouvements sociaux ne suffisent pas, encore faut-il créer de nouveaux dispositifs institutionnels qui doivent être le fruit de la délibération et de la confrontation des différents points de vue.

La grande redistribution de la période 1914-1980.


Au cours du vingtième siècle, la « grande redistribution » est intervenue au cours de la période 1914-1980. L’impôt progressif s’est imposé en quelques années. Aux Etats-Unis, l’impôt fédéral sur le revenu, « c’est-à-dire le taux applicable aux revenus les plus élevés, passe de 7% en 1913 à 77%en 1918, avant d’atteindre 94% en 1944… ». Il faut bien avoir en tête que sur la période 1932-1980, pendant près d’un demi-siècle, la moyenne est de 81%. Des évolutions spectaculaires ont lieu dans d’autres pays occidentaux (Royaume-Uni, Allemagne, France, Suède) non seulement avec l’impôt progressif sur le revenu mais aussi l’impôt progressif sur les successions. Grâce à quoi l’Etat social a pu se développer et entraîner des progrès spectaculaires dans le domaine de l’éducation, de la santé et de la protection sociale. T.Piketty écrit : « Historiquement, c’est le combat pour l’égalité et l’éducation qui a permis le développement économique et le progrès humain, et non pas la sacralisation de la propriété, de la stabilité et de l’inégalité ».

Le tournant Néo-libéral et la difficulté d’une nouvelle étape vers plus d’égalité et de démocratie.


La Marche vers l’égalité a été stoppée par la révolution conservatrice et régressive des années 80. Margaret Thatcher au Royaume Uni, Reagan aux Etats-Unis, sont les principales figures du tournant néo-libéral qui a dominé les dernières décennies. La dérégulation économique et financière a favorisé l’accumulation des portefeuilles financiers et les inégalités de revenus sont reparties à la hausse.

Un prochain article précisera les conditions d’une nouvelle marche vers l’égalité et une démocratie renouvelée selon T.Piketty.

Guy Roustang









Notes

« Au cours du XX ème siècle, les mobilisations sociales et syndicales ont un rôle majeur dans la mise en place de nouveaux rapports capital-travail et dans la réduction des inégalités » mais les mouvements sociaux ne suffisent pas, encore faut-il créer de nouveaux dispositifs institutionnels qui doivent être le fruit de la délibération et de la confrontation des différents points de vue. 
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27/01/2017

Inégalités insupportables

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Redistribuer les richesses
Le juge à la cour suprême des Etats-Unis Louis Brandeis (1856-1941) déclara à Franklin D.Roosevelt au début du New Deal : «Nous devons faire un choix. Nous pouvons avoir la démocratie, ou nous pouvons avoir une richesse concentrée entre les mains de quelques- uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux. » cité par Lewis Lapham, dans un article du Monde du 7 janvier 2017 intitulé « Trump, le président d’une démocratie dévoyée ». Le collectif Roosevelt dans son petit livre « Stop au chômage et à la régression sociale » de 2016 souligne que « l’économie française a doublé sa production (+113%) avec 4% de travail en moins (gains de productivité) entre 1974 et 2013 selon l’INSEE : on produit beaucoup plus de richesse avec moins de travail. Mais dans le même temps la population active est passée de 22,4 à 28,62 millions de personnes (+28%) ». Question : Si cette richesse n’a pas servi à combattre le chômage, où est-elle allée ? « Au niveau mondial, les inégalités économiques se sont fortement accrues ces quarante dernières années. Selon le rapport publié par l’association Oxfam en janvier 2016, qui s’appuie sur les estimations du Crédit suisse, les 1% les plus riches ont désormais accumulé autant de richesses que le reste de la population. En 2015, 62 personnes possédaient à elles seules les mêmes richesses que 3,5 milliards de personnes (soit la moitié la plus pauvre de l’humanité) Depuis le début du XXIème siècle, la moitié la plus pauvre de la population mondiale a bénéficié de seulement 1% de l’augmentation totale des richesses mondiales, alors que les 1% les plus riches se sont partagé la moitié de cette hausse » « On constate que la France n’a pas échappé à cette tendance puisque, toujours selon l’organisation Oxfam, les 10% les plus riches ont accaparé 54% de l’augmentation des richesses entre 2000 et 2015. De 2008 à 2012 les revenus des 30% les plus riches ont progressé alors que ceux des 40% les plus pauvres ont diminué sous l’effet de la montée du chômage et de l’explosion des très hauts revenus ». La part de richesses croissante que prélèvent les actionnaires explique également la recrudescence des inégalités en France. A la fin des années 1980, toutes les entreprises non financières (et donc pas seulement celles du CAC 40) distribuaient en moyenne 30% de leurs bénéfices en dividendes  en 2012 elles en reversaient 85% ! ». Antoine Garapon, directeur de la rédaction de la Revue Esprit écrivait : « La globalisation génère d’immenses inégalités, ce qui rend crucial l’enjeu de la fiscalité et des commons (biens communs comme l’eau ou les forêts) » Fiscalité et communs seront des thèmes sur lesquels reviendra l’ECC.
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15/03/2021

Information et démocratie

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination


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Information et démocratie

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Information et démocratie. Il y a urgence.

En 1944, le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) sous le nom « Les jours heureux » prévoyait : « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression, la liberté de la presse… son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ».
En 2021, l’indépendance des médias à l’égard des puissances d’argent n’est qu’un vieux rêve, puisque dix milliardaires contrôlent aujourd’hui 90% des quotidiens nationaux vendus, 55,3% des parts d’audience de la télévision et 44% des parts de la radio [1] .
Tout doit être fait pour que les ambitions du CNR reviennent sur le devant de la scène. Les échéances électorales sont une occasion à saisir et le livre « L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias »[2] est une bonne base pour ouvrir un large débat. Malheureusement l’importance de cette question décisive pour l’avenir de notre démocratie est sous-estimée. C’est ainsi par exemple que le « Pouvoir de vivre » qui rassemble un très grand nombre d’associations de la société civile n’en parle pas dans ses 66 propositions pour un véritable changement[3].

Un milliardaire de moins ?

Demain les 10 milliardaires ne seront peut-être plus que neuf, car on s’attend à la vente par Arnaud Lagardère de ses derniers médias, bien qu’il ait déclaré il y a quelques jours n’avoir encore pris aucune décision concernant Europe 1 ou les deux titres de presse qui lui restent : « Le journal du dimanche » et « Paris Match ». Bernard Arnault est tenté par JDD et Paris Match, Vincent Bolloré par Europe 1. On peut craindre que Vincent Bolloré[4] fasse pour la radio Europe 1 la même opération que celle qu’il a faite à la télévision en passant de i Tele à C.News. L’un des fleurons de C.News imposé aux journalistes est Eric Zemmour, condamné pour incitation à la haine raciale en septembre 2019. Rappelons qu’au moment du rachat d’i Tele par V.Bolloré, les journalistes ont fait 31 jours de grève et il y eut 94 départs de journalistes dans une rédaction qui comptait 120 journalistes. Et le licenciement de Canal + en novembre 2020 de l’humoriste Sebastien Thoen donne la mesure du mépris de V.Bolloré à l’égard des journalistes[5].

L’urgence de relever les ambitions du CNR

Bien sûr, les politiques sont réticents à aborder ces questions en période électorale en craignant de déplaire aux détenteurs du pouvoir des médias. Espérons cependant que ceux qui sont favorables à un changement de cap reprennent le flambeau du CNR. Les ordonnances de 1944 dans le prolongement du programme du CNR manquaient d’une véritable volonté politique si bien qu’on en est arrivé à la domination des médias par les puissances d’argent [6]. Dans le livre « L’information est un bien public » les deux auteurs qui proposent de refonder la propriété des médias sont l’une politiste, l’autre juriste. Ils donnent les éléments pour ouvrir un débat « Pour une loi de la démocratisation de l’information ». Aucune réforme d’ensemble n’a eu lieu en France depuis les ordonnances de 1944. Il y a bien déjà des mécanismes de protection de l’indépendance des rédactions ou de limitation de concentration des médias, mais ces différents garde-fous sont insuffisants ou devenus obsolètes. Il est temps de s’atteler à une réforme d’ensemble. Pour ce faire les auteurs du livre se fondent sur une analyse approfondie des expériences françaises et étrangères pour en tirer les leçons, pour tenir compte tout à la fois des succès et des échecs. Bien sûr les journalistes sont les mieux placés pour en bénéficier, pour y trouver les moyens de préserver leur indépendance, mais cela nous concerne tous en tant que citoyens.

Propositions pour une loi de démocratisation de l’information.

Les règles proposées auraient « vocation à s’appliquer de la même façon aux publications de la presse papier, aux sites d’information en ligne et aux médias audiovisuels ».
Voici les principales règles que proposent les deux auteurs du livre pour ouvrir le débat : ;- Dans les conseils d’administration ou de gouvernance, il faudrait prévoir au moins la moitié de représentants de salariés, parmi lesquels au moins deux tiers de journalistes. Peut-être conviendrait-il aussi d’imaginer une représentation des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.
- Toute cession de titres serait soumise à l’agrément du conseil d’administration paritaire.
- Transparence de la gouvernance et de l’actionnariat. Malgré les dispositions légales qui existent déjà, des journaux ne font pas figurer le nom de leurs actionnaires ou du directeur de la publication.
- Un investissement conséquent dans les rédactions pour garantir une information de qualité, pour rendre possible le travail d’enquête, d’investigation, au lieu du copié-collé. Pour empêcher aussi que des actionnaires prétendent produire plus d’informations avec moins de journalistes. Ce qui fut le cas récemment pour le Parisien et pour L’Equipe. Une proposition particulièrement marquante ambitionne de recréer un lien direct entre les citoyens et les médias pour sortir de la méfiance actuelle. Il s’agirait de remplacer toutes les aides de l’Etat à la presse, qui représentent de l’ordre de 8 euros par français adulte, par une contribution de 10 euros par adulte et par an que chaque citoyen pourrait affecter au média de son choix, à condition évidemment que ce média respecte les règles exposées ci-dessus. D’autres propositions importantes sont à découvrir par ceux qui voudront bien lire « L’information est un bien public ».

Guy Roustang


Notes


[1] Basta. Le pouvoir délirant des 10 milliardaires qui possèdent la presse française. Agnès Rousseaux. 5 avril 2017.
[2] Julia Cagé. Benoît Huet. L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias. Seuil février 2021.
[3] Voir la liste des signataires et les 66 propositions du « Pouvoir de vivre ».
[4] Suite à une affaire de corruption au Togo, la juge du tribunal judiciaire a déclaré à Vincent Bolloré que les infractions ont « gravement porté atteinte à l’ordre public économique » et « à la souveraineté du Togo ». Elle a proposé qu’au regard de la gravité des faits « ils soient jugés par une juridiction correctionnelle ». Communiqué de l’AFP repris par l’Express le 27 février 2021.
[5] Pour plus de détails voir le livre « L’information est un bien public » p.185, note 1.
[6] Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin. Jean Pérès et Jérémy Fabre. Acrimed 26 juin 2017.
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18/03/2021

Information et démocratie

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

Information et démocratie. Il y a urgence

En 1944, le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) sous le nom « Les jours heureux » prévoyait : « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression, la liberté de la presse… son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ».
En 2021, l’indépendance des médias à l’égard des puissances d’argent n’est qu’un vieux rêve, puisque dix milliardaires contrôlent aujourd’hui 90% des quotidiens nationaux vendus, 55,3% des parts d’audience de la télévision et 44% des parts de la radio [1] .
Tout doit être fait pour que les ambitions du CNR reviennent sur le devant de la scène. Les échéances électorales sont une occasion à saisir et le livre « L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias »[2] est une bonne base pour ouvrir un large débat. Malheureusement l’importance de cette question décisive pour l’avenir de notre démocratie est sous-estimée. C’est ainsi par exemple que le « Pouvoir de vivre » qui rassemble un très grand nombre d’associations de la société civile n’en parle pas dans ses 66 propositions pour un véritable changement[3].

Un milliardaire de moins ?

Demain les 10 milliardaires ne seront peut-être plus que neuf, car on s’attend à la vente par Arnaud Lagardère de ses derniers médias, bien qu’il ait déclaré il y a quelques jours n’avoir encore pris aucune décision concernant Europe 1 ou les deux titres de presse qui lui restent : « Le journal du dimanche » et « Paris Match ». Bernard Arnault est tenté par JDD et Paris Match, Vincent Bolloré par Europe 1. On peut craindre que Vincent Bolloré[4] fasse pour la radio Europe 1 la même opération que celle qu’il a faite à la télévision en passant de i Tele à C.News. L’un des fleurons de C.News imposé aux journalistes est Eric Zemmour, condamné pour incitation à la haine raciale en septembre 2019. Rappelons qu’au moment du rachat d’i Tele par V.Bolloré, les journalistes ont fait 31 jours de grève et il y eut 94 départs de journalistes dans une rédaction qui comptait 120 journalistes. Et le licenciement de Canal + en novembre 2020 de l’humoriste Sebastien Thoen donne la mesure du mépris de V.Bolloré à l’égard des journalistes[5].

L’urgence de relever les ambitions du CNR

Bien sûr, les politiques sont réticents à aborder ces questions en période électorale en craignant de déplaire aux détenteurs du pouvoir des médias. Espérons cependant que ceux qui sont favorables à un changement de cap reprennent le flambeau du CNR. Les ordonnances de 1944 dans le prolongement du programme du CNR manquaient d’une véritable volonté politique si bien qu’on en est arrivé à la domination des médias par les puissances d’argent [6]. Dans le livre « L’information est un bien public » les deux auteurs qui proposent de refonder la propriété des médias sont l’une politiste, l’autre juriste. Ils donnent les éléments pour ouvrir un débat « Pour une loi de la démocratisation de l’information ». Aucune réforme d’ensemble n’a eu lieu en France depuis les ordonnances de 1944. Il y a bien déjà des mécanismes de protection de l’indépendance des rédactions ou de limitation de concentration des médias, mais ces différents garde-fous sont insuffisants ou devenus obsolètes. Il est temps de s’atteler à une réforme d’ensemble. Pour ce faire les auteurs du livre se fondent sur une analyse approfondie des expériences françaises et étrangères pour en tirer les leçons, pour tenir compte tout à la fois des succès et des échecs. Bien sûr les journalistes sont les mieux placés pour en bénéficier, pour y trouver les moyens de préserver leur indépendance, mais cela nous concerne tous en tant que citoyens.

Propositions pour une loi de démocratisation de l’information

Les règles proposées auraient « vocation à s’appliquer de la même façon aux publications de la presse papier, aux sites d’information en ligne et aux médias audiovisuels ».
Voici les principales règles que proposent les deux auteurs du livre pour ouvrir le débat : - Dans les conseils d’administration ou de gouvernance, il faudrait prévoir au moins la moitié de représentants de salariés, parmi lesquels au moins deux tiers de journalistes. Peut-être conviendrait-il aussi d’imaginer une représentation des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.
- Toute cession de titres serait soumise à l’agrément du conseil d’administration paritaire.
- Transparence de la gouvernance et de l’actionnariat. Malgré les dispositions légales qui existent déjà, des journaux ne font pas figurer le nom de leurs actionnaires ou du directeur de la publication.
- Un investissement conséquent dans les rédactions pour garantir une information de qualité, pour rendre possible le travail d’enquête, d’investigation, au lieu du copié-collé. Pour empêcher aussi que des actionnaires prétendent produire plus d’informations avec moins de journalistes. Ce qui fut le cas récemment pour le Parisien et pour L’Equipe. Une proposition particulièrement marquante ambitionne de recréer un lien direct entre les citoyens et les médias pour sortir de la méfiance actuelle. Il s’agirait de remplacer toutes les aides de l’Etat à la presse, qui représentent de l’ordre de 8 euros par français adulte, par une contribution de 10 euros par adulte et par an que chaque citoyen pourrait affecter au média de son choix, à condition évidemment que ce média respecte les règles exposées ci-dessus. D’autres propositions importantes sont à découvrir par ceux qui voudront bien lire « L’information est un bien public ».




Notes

[1] Basta. Le pouvoir délirant des 10 milliardaires qui possèdent la presse française. Agnès Rousseaux. 5 avril 2017.
[2] Julia Cagé. Benoît Huet. L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias. Seuil février 2021.
[3] Voir la liste des signataires et les 66 propositions du « Pouvoir de vivre ».
[4] Suite à une affaire de corruption au Togo, la juge du tribunal judiciaire a déclaré à Vincent Bolloré que les infractions ont « gravement porté atteinte à l’ordre public économique » et « à la souveraineté du Togo ». Elle a proposé qu’au regard de la gravité des faits « ils soient jugés par une juridiction correctionnelle ». Communiqué de l’AFP repris par l’Express le 27 février 2021.
[5] Pour plus de détails voir le livre « L’information est un bien public » p.185, note 1.
[6] Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin. Jean Pérès et Jérémy Fabre. Acrimed 26 juin 2017.

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02/11/2022

Intentions et engagements partagés vers un archipel des confluences ?

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Intentions et engagements

Une cinquantaine de personnes réunies à Sète du 20 au 23 octobre 2022 durant l’Université d’Utopia, issues de nombreux réseaux et collectifs ont partagé durant 3 jours leurs expériences et enjeux.
Elles ont décidé d’adresser une invitation à créer un nouvel archipel dont voici le premier texte martyr, qu’elles proposent de partager et mettre au débat.

Notre raison d’être

Face aux urgences du monde, multiples et inquiétantes, nous avons besoin que la société civique s'organise pour rendre visible les multiples initiatives et leur donner force et puissance, les faire confluer, opérer une bascule en faisant système.

Un nom provisoire et des premières confluences

Nous proposons de reconnaître un Archipel des confluences.
Des membres issus de l’archipel citoyen Osons les jours heureux, les convivialistes, l'archipel de l'écologie et des solidarités, le mouvement Utopia, et l’archipel des lucioles, s’engagent à lancer ce processus au sein de nos mouvements comme auprès d’autres collectifs, organisations, associations.

Nous sommes prêts à composer un premier équipage et à y accueillir des bonnes volontés dans chaque port.


Pour faire quoi ?

Notre Archipel souhaite intervenir en tant que facilitateur, plutôt qu’organisateur, des confluences transformatrices de notre modèle de société.
Et d'abord transmettre.
Transmettre nos savoirs, académiques, techniques ou expérientiels.
Transmettre nos retours d'expériences singuliers et collectifs.
Transmettre enfin les liens et les relations que nous avons dans de nombreux réseaux d'acteurs, internationaux, nationaux ou locaux.
Et se mettre à la disposition des nouvelles générations qui vivront et porteront demain un changement radical.
Inscrit dans une démarche d’éducation populaire, transmettre et recevoir permettront d’amplifier les confluences et de renforcer nos identités-relations comme nos identités-racines. Nous nous reconnaissons comme des tisserands, des explorateurs ou des catalyseurs.
Investis dans de nombreuses expériences, nous souhaitons soutenir et développer les initiatives qui procèdent d’une rationalité nouvelle fondée sur la préservation de l’habitabilité de la planète, une prospérité sobre et le développement humain équitable (féminisme, éco-syndicaliste, économie plurielle, défense du vivant et de la biodiversité, agroécologie et alimentation saine, nouvel imaginaire politique, dialogues en humanité et altermondialisme…).

Les tisserands peuvent être à titre individuel investis dans des partis, des syndicats, des organisations de l’ESS, ou tout autre collectif. L'Archipel des confluences en tant que tel, son lagon et son voilier-atelier n'ont pas vocation à être un acteur direct de plus dans le champ des partis et des associations de terrain.
Nous contribuons au renforcement de la société civique, à sa visibilisation comme acteur politique animant des relations inscrites dans un récit partagé d'écologie et de solidarités.
Ces confluences de pratiques citoyennes nourrissent localement des expérimentations anticipatrices de la société que nous voulons, questionnent des pratiques professionnelles et contribuent à des enjeux électoraux.
Elles contribueront à produire des stratégies de transformation, de conquête et d’exercice de tous pouvoirs y compris institutionnel.
Elles visent à faire circuler entre toutes les générations et tous les territoires, des expériences permettant d’être à la hauteur des enjeux pressants et dramatiques de la mutation civilisationelle que nous vivons.

Comment ?

Nous proposons la forme d'un archipel, un nouvel imaginaire pour nous organiser.
Il se situe dans un océan où affluent des courants d'idées, de cultures, de savoirs. Ces confluences irriguent nos histoires, nos expériences, et nos luttes.
Cet archipel des confluences, ce sont des îles, des voiliers-ateliers et des pirogues.
Des personnes s’engagent à tisser les liens pour nourrir les identités relations, certains explorent pour connaître et reconnaître ces initiatives quand d'autres souhaitent les catalyser pour les renforcer.
Tisserands, explorateurs et catalyseurs sont les premières fonctions nécessaires à animer cet Archipel des confluences.
Nos principes d'action s’inspirent de ceux décrits dans le Second Manifeste convivialiste.
- Le principe de commune naturalité
- Le principe de légitime individuation
- Le principe de commune socialité
- Le principe de commune humanité
- Le principe d’opposition maîtrisée et constructive
Ces principes sont subordonnés à un impératif catégorique de lutte contre la démesure, l’hubris.

Premiers engagements

A Sète, nous nous engageons dans le début d’un processus de confluence.
Nous nous engageons dans un état d’esprit fondé sur :
- L’écoute, le respect réciproque et la bienveillance
- L’équilibre des rapports de genre dans nos travaux
- L’utilisation d’un langage accessible à tous et empreint d’un nouvel imaginaire autour de l’Archipel. En s’appuyant sur la pensée d’Edouard Glissant, la poésie est un chemin qui donne aux mots à la fois un ancrage corporel et un horizon imaginaire, à la fois fois singulier et universel.
Pour nous donner de la puissance, nous nous engageons à contribuer à la cartographie de l'ensemble de nos ressources, du quartier à la planète afin de créer notre premier commun.
A partir de ces liens, nous faisons apparaitre au sein de l'Archipel de nouvelles îles ou lagons, de nouvelles organisations ou de nouvelles alliances.
A partir de ces alliances, nous lançons une pirogue pour imaginer une campagne autour de Cahiers d'espérance en y invitant nos mouvements comme bien d’autres, le mouvement des Colibris, le Labo de l'ESS, le Collectif de la transition citoyenne, le Pacte du pouvoir de vivre, l’Alliance écologique et sociale, la Fabrique des transitions, l’Association des maires ruraux de France…
Pour rendre possible cette intention, nous lançons un processus permettant la confluence de nos ressources et de nos moyens humains, juridiques et financiers. Même si notre objectif est de révéler l’existence d'autres formes économiques que celle du marché, l'argent n'est pas pour nous un tabou. Il peut être un levier, parmi d'autres, pour concrétiser notre raison d'être.
En questionnant le rapport moyens objectifs, nous prenons l'initiative de mettre à l'eau nos premières pirogues :
- Nos retours d'expériences
- Points aveugles
- Les risques nucléaires civils et militaires
- L'écosystème
- La question européenne
- L'Encyclopédie du changement de cap

A Sète, qui prend la mer ?

A Sète, le 23 octobre 2022, un premier navire atelier prend la mer, composé de tisserands, d’explorateurs et de catalyseurs, qui souhaitent intégrer l’équipage ?

Venez nous rejoindre en nous contactant sur
contact@archipel-confluences.org

Notes


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15/04/2021

Itineraire

  • Roustang Guy
Je ne sais pas
Je reprends mon itinéraire. D’où je viens, mes combats, mes espoirs, mes déceptions, ce pourquoi je continue à me battre, avec une grande inquiétude pour mes petits-enfants dont j’admire les engagements. Dans quel monde vont-ils vivre ?

Je suis né dans un petit village de la Meuse où il y avait une vie rurale, des cultivateurs, des artisans, une paroisse, un curé, un médecin. J’étais d’une famille bourgeoise puisque mes parents avaient créé une fromagerie à partir de rien à la fin de la première guerre mondiale. Tous les habitants du village se connaissaient et je crois pouvoir dire que malgré les différences de classe nous étions solidaires. Nostalgie de ce qu’était ce village, devenu village-dortoir. J’ai toujours été proche de ma famille, admirant notamment l’esprit d’entreprise, l’attachement aux origines modestes et paysannes. Tout en faisant des choix politiques différents qui me semblaient fondés par le désir de plus de justice sociale.

J’ai fait mes études secondaires dans un collège de jésuites à Reims. Pensionnaire à 9 ans et demi avec retour au village seulement pour les vacances. Mon collège, novateur, nous préparait à des engagements sociaux et civiques. Nous étions entre garçons bien évidemment. Après une licence de philosophie à La Sorbonne, j’ai eu de mauvaises fréquentations qui m’ont amené à entrer en relation avec des militants ouvriers. Je me suis engagé au service du Mouvement de Libération du Peuple (Eh oui on n’avait pas peur des mots !). Nous étions quelques-uns seulement d’origine bourgeoise, admiratifs de tous ces camarades engagés, dévoués et formés par la JOC. J’ai vendu le journal « Monde Ouvrier » à la criée à Denfert Rochereau en ne souhaitant pas trop croiser des membres de ma famille ! J’ai été au secrétariat général du MLP, responsable de la petite revue ronéotée Perspectives ouvrières, devenue Perspectives socialistes. Nous avons aussi sorti quelques numéros de « Perspectives rurales » en collaboration avec René Dumont chez lequel nous nous réunissions rue Vauquelin.

L’itinéraire qui suit s’appuiera essentiellement sur les publications qui sont des traces écrites indiscutables pour pallier une mémoire défaillante qui me rend jaloux quand je pense à celle d’un ami.

Jacques Viard avait été mon professeur au collège en 4ème et 3ème, il avait ensuite passé l’agrégation de Lettres et était professeur d’hypokhâgne à Marseille. Il a rédigé pour le MLP, auquel nous collaborions l’un et l’autre, la brochure « Pour un renouveau du socialisme » en 1956. Ce texte critiquait les prétentions du parti communiste à assurer seul le pouvoir au nom de la dictature du prolétariat. Selon nous, construire une France socialiste n’aurait rien à voir avec ce qui s’était passé en Russie, pays non démocratique, car ce serait dans la fidélité à nos traditions nationales et démocratiques. Il s’agirait d’une réforme révolutionnaire pour « rendre au producteur, au consommateur, à l’usager, à l’électeur toute la place qui leur revient » grâce à la planification de l’économie. A cette époque le MLP multipliait les contacts avec la Nouvelle Gauche (Claude Bourdet, Gilles Martinet …) la Jeune République (J.Delors) l’Union progressiste dans l’espoir de constituer une nouvelle force politique à côté de la SFIO et du PC. Quand nous rencontrions Michel Rocard nous espérions toujours qu’il allait déchirer sa carte de la SFIO ce qu’il a fini par faire. J’ai participé à Citoyens 60, branche politique de Vie nouvelle, avec J.Delors et R.Pucheu.

Puisque je rêvais de la planification économique qui remplacerait le capitalisme, j’ai voulu étudier un pays d’économie planifiée qui avait été industrialisé auparavant pour voir ce que cela pourrait donner en France. Je n’ai pu que constater l’anarchie bureaucratique de la République Démocratique Allemande qui n’avait rien à voir avec la planification idéalisée par Charles Bettelheim dans ses cours à l’EPHE. Ce dernier était président du jury qui m’a décerné en 1960 le diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes pour le livre Développement économique de l’Allemagne orientale. SEDES Paris. 1963. Collection publiée sous la direction d’André Piatier.

Le dernier chapitre de ce livre sur « les méthodes de planification » précise que faute de laisser aux entreprises une certaine autonomie, les administrations centrales prétendent tout contrôler et dicter aux entreprises, ce qui aboutit à une énorme bureaucratie inefficace. Dans une revue économique, des économistes âgés, qui avaient eu l’expérience du capitalisme, faisaient des propositions de réforme. Ils refusaient la prétention illusoire de piloter tout dans le détail à partir du pouvoir central. L’un d’eux écrivait « Il est absurde au lieu d’éliminer les fondements de la bureaucratie, de combattre seulement les défauts des bureaucrates ou les effets de la bureaucratie ». Mais W.Ulbricht, secrétaire du comité central du parti, était intervenu brutalement pour dire que les réformes proposées étaient inspirées de la Yougoslavie et qu’appliquer les idées de ces économistes réformateurs menaient tout droit à « la liquidation de l’Etat ouvrier et paysan ». Le numéro de la revue dans laquelle ces économistes exposaient leurs idées avait été retiré de toutes les bibliothèques.

En 1960, au début du système d’indemnisation du chômage créé le 31 décembre 1958 sous l’impulsion du général de Gaulle, je suis rentré à l’UNEDIC à une période où il y avait très peu de chômage. J’étais responsable des études. J’espérais que le paritarisme allait permettre au patronat et aux syndicats de se préparer ensemble à l’augmentation prévisible du chômage. Illusion complète. Incapables de vision, les uns et les autres étaient dans les petits arrangements de court terme. J’ai tout juste eu la possibilité en lien avec l’INSEE d’utiliser les données recueillis par le système, de produire des statistiques et d’organiser un meilleur accueil des chômeurs dans les ASSEDIC.

Déçu par l’UNEDIC, cette prison dorée, j’ai pu rentrer au CNRS en 1965. Prison dorée car j’étais bien rémunéré et à l’aise dans une petite équipe de direction très cordiale.

A la fin de 1962, le premier ministre de l’époque avait constitué un groupe chargé « d’étudier, sous l’angle des « faits porteurs d’avenir » ce qu’il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985 » comme le rappelait Pierre Massé dans l’Avant-Propos de « Réflexions pour 1985 » publié en octobre 1964 à la Documentation Française. La lecture de ce document rédigé par nos meilleures têtes m’a consterné. Il est désespérant de relire aujourd’hui ma conclusion du livre paru en 1967, qui critiquait « Réflexions pour 1985 »[1], car un demi-siècle plus tard, un lecteur peut dire aujourd’hui : il n’y a pas grand-chose à changer à l’analyse critique et à l’espoir d’un changement radical qui s’exprimait. Autrement dit, malgré ma méconnaissance crasse à l’époque des défis environnementaux et grâce à mes lectures de Péguy, de Bernanos (La France contre les robots), de Simone Weil (L’enracinement), d’Hannah Arendt (Conditions de l’homme moderne), de P.Ricoeur in Esprit, d’E.morin (Les fondements d’une politique de l’homme) j’avais le sentiment de voir le dilemme : soit la planification était mise « au service d’un épanouissement humain et social ou bien ces interventions de l’Etat allaient se mettre au service de la gigantesque machinerie en se souciant de lui fournir des producteurs et des consommateurs, de modifier les institutions et les mentalités pour que la machinerie puisse tourner plus vite, avec le moins de heurts possibles…jusqu’au grand éclatement probable de tout le système ».

Ayant en arrière-plan une utopie de ce que pourrait être une bonne société (voir par exemple de Péguy, Marcel, De la cité harmonieuse) j’ai été amené à poursuivre ensuite des objectifs limités.

Dans la ligne des indicateurs sociaux prônés par Jacques Delors et pour éviter que le PIB ne soit le seul critère de réussite d’une société, en prenant en compte la qualité de vie au travail, avec une petite équipe nous avons proposé en collaboration avec les ergonomes une amélioration des conditions de travail des ouvriers spécialisés[2]. Analyse qui a été reprise par l’UIMM, le syndicat patronal le plus puissant de l’époque.

Toujours dans la lignée d’auteurs comme H.Arendt, Karl Polanyi, Louis Dumont, parution en 1982 de « Le Travail autrement » chez Dunod. Dans sa préface, P. Rosanvallon écrit : « Voilà l’idée centrale autour de laquelle nous sommes quelques-uns à tâtonner aujourd’hui : passer d’une interrogation sur la crise dans l’économie à une crise de l’économie ». Autrement dit analyser ce qu’une certaine conception et organisation de l’économie entraînait sur le mode de vie (rapport de l’emploi rémunéré aux autres activités, aménagement des temps sociaux, de l’espace etc.). Après publication du livre « Le travail autrement », j’ai reçu un appel du Commissariat du Plan pour participer à un groupe de travail « Comment vivrons-nous demain ? » dont je suis devenu le rapporteur général[3]. Quelques années plus tard, Jean-Baptiste de Foucauld alors commissaire adjoint du plan a accepté de créer à ma demande un groupe de travail sur l’emploi. On y trouvait notamment : J.M. Charpin, J.L. Laville, B. Perret, P. Viveret. Il s’agissait de mettre en question nos modes de pensée et, pour reprendre une formule de Régis Debray que nous citions, considérer « que la culture est première par rapport à la politique, elle-même plus importante que l’économie ». Mais le rapport [4] paru en juin 1991 à la Documentation française, sous le cachet du Commissariat Général du Plan avec l’autorisation de Martine Aubry, alors ministre du travail, n’a pu paraître qu’à condition que ce soit signé à titre personnel par Guy Roustang. Pourtant je n’avais jamais participé à une commission du Plan avec tout au long de l’élaboration du rapport un tel consensus entre tous les participants.

Avec Bernard Perret nous avons publié en 1993 : L’économie contre la société[5]. Puis avec les amis fondateurs de l’économie solidaire (J.L. Laville et B. Eme) ainsi que B. Perret et J. Gautrat (alias Daniel Mothé) : « Vers un nouveau contrat social » (1996). Nous avions espéré une préface de Jacques Delors mais après examen du projet (l’avait-il lu ou passé à un collaborateur ?) il m’a dit que nous étions à « des années-lumière » de ce qu’il pouvait penser. Il aurait été intéressant d’approfondir les raisons de ce refus.

Dans la collection Alternatives économiques de Denis Clerc, un livre paru en 1997[6] insistait sur l’importance de distinguer dans les activités du secteur tertiaire ce qui était standardisable et ce qui ne l’était pas, pour attirer l’attention sur un changement d’époque. Alors que « le Progrès » avait été centré sur les gains de la productivité du travail source de la croissance, n’était-il pas temps de constater que l’on changeait d’époque et qu’il convenait d’attacher toute l’importance qui leur était dû aux activités de soin et de la relation à productivité du travail constante.

B. Malon écrivait en 1891 : « Dans sa dynamique même le capitalisme corrompt l’esprit public et les vertus civiques ». Cette citation dans un nouveau livre[7] illustrait le danger de croire qu’une fois satisfaits les besoins élémentaires on allait tout naturellement se tourner vers la culture et l’accomplissement de soi, comme la pyramide Maslow le suggère. Bien au contraire, le capitalisme culturel joue contre la culture et l’individualisme du consommateur joue contre la démocratie. On passe de l’économie de marché à la société de marché. Ce nouveau livre analysait ce qu’aurait pu être une autre agriculture, une autre mondialisation etc. en appelant au débat citoyen sur ces questions.

Convaincu que « le bien-être dépend autant du faire que de l’avoir »[8], que la qualification sociale ne résulte pas seulement de l’emploi, mais aussi des tâches domestiques, des engagements civiques, des activités artistiques ou d’autoproduction, j’ai travaillé avec Daniel Cérézuelle, disciple de J. Ellul, pour la création du PADES (Programme autoproduction et développement social), avec la volonté de développer les jardins familiaux, l’autoréhabilitation du logement etc. Avec un slogan : « Faire et en faisant se faire »[9].

Tous ces plaidoyers pour une autre société ont été faits sans véritable conscience que les questions de l’environnement arrivaient sur le devant de la scène. Ces plaidoyers sont-ils alors obsolètes ? Je ne crois pas, car l’idée que la culture est au-dessus de la politique et que la politique est au-dessus de l’économie reste centrale. Et peut-être que le formidable défi soulevé par les limites que nous impose l’exploitation inconsidérée de la nature imposera des changements radicaux que nous n’avions pas réussi jusqu’à présent à faire prendre en compte.

Si je m’interroge sur les résultats de nos luttes, le bilan est maigre. Ma conclusion provisoire sera de reprendre ce que disait Véronique Decker directrice d’école pendant un quart de siècle en Seine St Denis : « On n’a pas beaucoup avancé, mais ça m’a bien occupée »[10] .

Je peux parler d’un dernier combat (un dernier rêve ?) : faire de l’encyclopédie du changement de cap (eccap.fr) un outil au service du changement souhaitable radical qui s’impose. L’avenir dira si l’eccap pourra être un moyen de faire se rencontrer les débats plus théoriques dans des cercles intellectuels avec les actions menées par les militants dans d’innombrables associations. L’ambition de l’eccap est de faire le pont entre intellectuels et actions de terrain, de contribuer à l’éducation civique, de favoriser la convergence entre de multiples réflexions ou réalisations[11]. Il s’agit de construire un commun du type wikipedia, mais au lieu d’afficher la neutralité, affirmer au contraire qu’un changement de cap s’impose et qu’il est possible d’espérer un monde plus fraternel.

Je reprendrai pour conclure une citation de mon frère François un tantinet provocatrice, dans l’interview qu’en a publié La Revue du Mauss : « Si vous pouvez vous mettre en marche vers un but qui n’existe pas, si vous pouvez ne pas chercher de moyens parce qu’il n’y en a pas alors vous êtes sur la bonne voie… ». Avec l’eccap nous n’avons pas devant nous un projet de société bien construit avec les moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre, nous appelons simplement à cheminer ensemble, à construire.




Notes


[1] « La seconde société industrielle » livre paru en 1967 aux éditions Economie et Humanisme qui comprenait des articles d’auteurs américains, de Bertrand de Jouvenel, de Jacques Delors, avec lequel j’avais collaboré à Citoyens 60, branche politique de Vie nouvelle.
[2] Les conditions de travail ouvrier dans l’entreprise. A.Colin. 1975.
[3] Rapport du groupe long terme « Changement des modes de vie » Préparation du IXème plan 1984-1988. La Documentation Française.
[4] Emploi, croissance, société. Rapport de M. Guy Roustang. La Documentation française. Commissariat Général du Plan.Juin 1991.
[5] B.Perret,G.Roustang. L’économie contre la société. Affronter la crise de l’intégration sociale et culturelle. Seuil 1993.
[6] L’emploi un choix de société Ed. Syros. 1997.
[7] Démocratie, le risque du marché. Desclée de Brouwer. 2002.
[8] C’était le titre du chapitre 2 du livre « Démocratie le risque du marché ».
[9 Publication avec Daniel C. de « L’autoproduction accompagnée » en mars 2010 chez Erès, coll. de JL Laville.
[10] Gérard Davet et Fabrice Lhomme « Inch’Allah » p.53.
[11] Au début du projet, j’avais consulté quelques amis pour savoir si le jeu en valait la chandelle. Et parmi eux Alain Caillé qui m’avait encouragé. Pourra-t-on avec les convivialistes cheminer ensemble avec pourquoi pas une ambition internationale ?
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20/07/2019

Justice fiscale

  • Roustang Guy
Je ne sais pas


Les idées défendues dans l’article qui suit font l’objet d’un large consensus et vont malheureusement à l’encontre des positions exprimées par M. Macron (aujourd’hui mais pas hier [1]) . Dans les jours qui viennent nous saurons si le grand débat national a fait bouger les positions du gouvernement.

Le large consensus concerne la demande de plus de justice sociale portée notamment par le Pacte civique et sociale co-signé par 19 organisations et appuyées par Nicolas Hulot et Laurent Berger longuement interviewés à cette occasion par Le Monde. Ce pacte comporte une partie « Engager une réforme de la fiscalité ». Des demandes provenant de députés macronistes de la majorité sont allés dans le même sens mais elles ont été rejetées par E.Macron. Cette demande de plus de justice sociale était très présente dans les différentes manifestations des gilets jaunes.

J’ai eu l’occasion de participer à une des nombreuses séances du débat national. Elle était organisée par des membres LRM qui mettaient sur la table de nombreuses données chiffrées pour préparer le débat. Il était rappelé que notre système était redistributif et permettait aux plus aisés d’aider ceux qui l’étaient moins, que le taux de prélèvement obligatoire de la France était plus élevé que dans les autres pays, qu’il convenait de réduire la dette publique, que le gouvernement souhaitait réduire l’impôt sur les sociétés en le ramenant à 25% pour réduire la différence avec d’autres pays et améliorer notre compétitivité internationale. Tous ces éléments aboutissaient à suggérer soit une baisse des impôts, soit une baisse des dépenses publiques, soit les deux. Le participant aux discussions était amené à choisir dans une perspective comptable, celle que déplorait E.Macron avant de chercher à prendre le pouvoir (voir la note [1]). Il me semblait que les dés étaient pipés car les choix politiques, qui permettraient de retrouver des marges de liberté et de sortir d’une certaine perspective comptable n’étaient pas envisagés. Ces choix politiques pour plus de justice sociale devraient porter notamment sur les questions suivantes :

1 – Lutter contre la fraude fiscale


Dans le numéro de la revue très officielle Gestion et finances publiques de mai-juin 2018, l’ancien directeur des impôts André Barilari estime que la fraude fiscale est de l’ordre de 80 à 100 milliards d’euros. Comme le dit Christian Chavagneux « Une lutte sans merci contre ces pratiques remplirait les caisses et renforcerait le consentement à l’impôt » [2]. Ce sont les particuliers les plus fortunés et les grandes entreprises qui recourent aux conseils de cabinets spécialisés pour échapper à l’impôt. En février 2019, la sanction de 4,5 milliards d’euros infligée par le tribunal correctionnel de Paris à l’Union des Banques Suisses qui démarchait systématiquement de grandes fortunes françaises pour les inciter à la fraude (par exemple à recourir aux paradis fiscaux) a fait sensation. Mais cette heureuse décision ne doit pas pour autant cacher une réalité : le parquet national financier créé après le scandale Cahuzac et les huit juridictions inter régionales spécialisées chargées notamment des infractions financières ne peuvent se charger que d’une infime partie des dossiers. La Cour des comptes a attiré l’attention du gouvernement sur la faiblesse des moyens consacrés à la lutte contre la délinquance financière. Autrement dit, il n’y a pas à l’heure actuelle de véritable volonté politique de lutter contre la fraude fiscale.

;2 - Augmenter le caractère redistributif des impôts


La part du revenu des 1% les plus riches est passée de 7,7% en 1983 à 11% en 2014, donc avant l’arrivée au pouvoir d’E.Macron. Et depuis, la tendance à favoriser les hauts revenus s’est accentuée (voir mon article dans l’eccap Quel nouveau cap pour la politique fiscale). Pour lutter contre les inégalités croissantes des revenus, il serait donc nécessaire d’augmenter les impôts sur les tranches de revenus les plus élevés et donc de rendre les impôts sur le revenu plus progressifs pour assurer une meilleure redistribution.

Gerald Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics propose lui-même de revenir sur les niches fiscales qui ont coûté 100 milliards d’euros à l’Etat en 2018. Pour que ces niches fiscales ne nuisent pas à la progressivité de l’impôt, il s’agirait non seulement de les plafonner (c’est le cas actuellement puisqu’un ménage ne peut bénéficier que de 10 000 euros d’avantages fiscaux par an) mais de les accorder sous condition de ressources. C’est ainsi que madame Cariou, députée LRM notait que « sur les 4 milliards de niches fiscales de service à la personne, plus de un milliard bénéficie à des contribuables qui perçoivent plus de 100 000 euros par an ». Est-ce bien nécessaire ?

3- Revoir les droits de succession


Dans son livre « Révolution » p.87, E.Macron déclarait qu’il préférait une fiscalité qui récompense la prise de risques plutôt que la rente. Et pourtant, lorsque Christophe Castaner délégué général de LRM, avant de devenir ministre de l’intérieur, avait voulu « une réflexion sans tabou » pour « lutter contre les inégalités de naissance », cela lui avait valu « un sérieux retour de bâton de l’Elysée qui ne souhaitait pas alimenter le « ras-le-bol fiscal » (Le Monde 9 mars 2019).

Alors que le pouvoir en place magnifie la méritocratie et le travail, les inégalités de patrimoine s’accentuent depuis 1980, si bien que les « revenus qu’on peut tirer du patrimoine deviennent plus élevés que ceux qu’on peut tirer du travail » [3] et la formule de Beaumarchais en 1778 : « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » retrouve tout son sel. Les inégalités de patrimoine sont beaucoup plus importantes que les inégalités de revenus. Si l’on compare la situation des français les 10% les plus riches aux 10 % les moins riches, en 2015, les écarts de revenus vont de 1 à 6,8, et de 1 à 627 pour le patrimoine.

Le think tank Terra nova propose de réformer l’impôt sur les successions et de revoir les tranches d’imposition qui rapporterait 3 milliards de recettes fiscales supplémentaires tout en réduisant la contribution des héritiers qui recevraient 150 000 euros en héritage. De quoi peut-être rassurer l’écrasante majorité des français qui sont opposés à une augmentation des droits de succession, mais qui sont en même temps très mal informés, car quand on les interroge, ils surestiment les droits de succession à payer à l’heure actuelle.

4- Les Etats-unis nous donneront-ils l’exemple ?


Les États-Unis ont été les premiers à instaurer un impôt progressif sur les personnes physiques en 1913. Si un président démocrate succède à Trump en 2020, il se peut que les E.U. nous montrent la voie d’une fiscalité favorable à la justice sociale. Le futur président ne sera pas Alexandria Ocasio-Cortez, appelée AOC et élue au Congrès, car elle a 29 ans alors qu’il en faut 35 pour se présenter. Mais c’est elle qui a proposé de taxer à 70% les revenus des 16 000 américains les plus riches ceux qui gagnent plus de 13 millions de dollars, soit 8,2 millions d’euros par an. AOC est diplômée d’économie et a le soutien du prix Nobel d’économie Paul Krugman. Elisabeth Warren sénatrice du Massachusetts et candidate aux primaires démocrates a proposé un impôt de 2% sur les patrimoines supérieurs à 50 millions et de 3% sur les patrimoines supérieurs à 1 milliard de dollars. Quant à Bernie Sanders, lui aussi candidat, il souhaite un impôt sur les successions de 45% à partir de 3,5 millions et de 77% au-delà de 1 milliard.

Il semble qu’il y ait dans l’électorat américain une réelle aspiration à plus de justice sociale. C’est ainsi que la proposition de E.Warren « recueille globalement 61% d’approbation et même 51% auprès de l’électorat républicain selon un sondage réalisé en février par SurveyMonkey pour le New York Times…tandis que 62% des américains pensent que le gouvernement doit s’attaquer à la réduction des inégalités[4] ».







Notes

[1] « La fiscalité est - et doit être – un sujet idéologique au sens propre et noble du terme. Cela ne peut se réduire à un débat technique, quelles qu’en soient les délices intellectuels. Savoir s’il faut prendre le risque de taxer les hauts patrimoines qui pourraient être tentés de quitter le territoire national revient à se demander si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou d’assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits (les plus riches acceptant de payer plus, les possédants acceptant d’être taxés parce que leur adhésion au pacte social, à la collectivité le justifie). Faire du débat fiscal un débat technique, d’analyse purement rationnel et mathématique, c’est déjà prendre un biais idéologique en décidant que l’impôt n’est pas politique et n’a rien à voir avec un contrat social, une volonté d’être dans la cité ». Ce texte est d’E.Macron dans la revue Esprit de mars 2011 à une époque où il allait se placer dans le sillage du candidat François Hollande.
[2] Alternatives économiques janvier 2019
[3] Alternatives économiques, février 2019.
[4] Le Monde 26 02 2019.
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01/10/2020

Justice sociale et justice climatique

  • Roustang Guy
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités Penser / Faire mondialité
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Les inégalités de revenu et de patrimoine


L’observatoire des inégalités, organisme indépendant fondé en 2003 vient de faire paraître en juin la première édition de son « Rapport sur les riches en France », grâce à plus de mille personnes qui ont contribué à son financement[1]. Le rapport a été largement repris dans la presse. Le président de l’Observatoire des inégalités note qu’il y a beaucoup plus d’études sur les pauvres que sur les riches. Il écrit : « Pour vivre heureux, vivons cachés ». Il faut bien dire que les riches ont avantage à ce qu’un brouillard soit maintenu pour éclipser leurs privilèges… Favorables à la concurrence et à la liberté économique en paroles, ils libèrent très difficilement l’information sur leur situation. ».
L’Observatoire des inégalités ne prétend pas détenir la vérité, il veut ouvrir le débat. Certes, il constate « une distribution des richesses souvent trop inégale pour être juste. La pauvreté est le résultat de cette situation. On ne peut pas à la fois déplorer le dénuement des uns sans mettre en cause les privilèges dont jouissent les autres. Et en matière de privilèges, chacun doit balayer devant sa porte plutôt que de pointer du doigt ceux qui sont encore plus riches que lui ». (souligné par nous).
En vingt ans entre 1996 et 2017, en France, les 10% les plus riches ont vu augmenter leurs revenus et leur patrimoine par rapport aux classes moyennes.[2] Et depuis l’arrivée au pouvoir d’E.Macron « Les mesures prises par la nouvelle majorité ont été très favorables aux plus aisés »[3].

Les inégalités concernant les atteintes à l’environnement

Les chiffres publiés tout récemment (le 21 septembre 2020) par Oxfam et l’Institut de l’environnement de Stockholm[4] sont bouleversants : en 25 ans, entre 1990 et 2015, le 1% le plus riche de la population mondiale ( 63 millions de personnes) est responsable de 15% de la pollution par le carbone, alors que la moitié la plus pauvre de l’humanité (3,1 milliard de personnes) n’est responsable que de 7% de cette pollution.
En France, les inégalités sont aussi très marquées. De 1990 à 2015, les 10% les plus riches ont été responsables de plus d’un quart des émissions de CO2 soit presque autant que la moitié la plus pauvre de la population.

Pour une conception élargie de la justice : des quota d’émission de CO2 par individu

Aux Etats-Unis, c’est le 3 février 1913 que le vote du 16ème amendement à la constitution a permis la création d’un impôt progressif sur le revenu, après des décennies d’échec. Depuis lors, tout Etat moderne dans le monde y a recours.
Aujourd’hui, un siècle plus tard, face à l’urgence écologique et climatique la proposition d’attribuer à chacun des quota d’émission de gaz à effets de serre mérite toute notre attention. « Pour respecter nos engagements internationaux vis-à-vis du changement climatique, il faut que l’empreinte carbone totale associée à notre mode de vie soit plafonnée et que ce plafond s’abaisse de 6 à 7 %par an…La seule manière équitable de le faire en laissant à chacun la responsabilité de ses choix de vie est d’allouer des quotas d’émission de dioxyde de carbone égaux pour tous, diminuant de 6 à 7% par an ».[5]
Dans leurs propositions pour « Un retour sur terre » après le Covid-19, Dominique Bourg et ses collègues (dont Pablo Servigne fait partie) ont aussi une proposition n°4 qui concerne des quotas par individu[6]. Quand Pierre Calame tente de répondre à la question : Comment ça marchera ? voilà ce qu’il écrit : « La mise en place effective de quotas alloués annuellement à tous les citoyens supposera de nombreux calages nécessitant une délibération démocratique mais on peut se faire une idée assez précise du mécanisme : le « compte carbone », enregistré sur une carte magnétique à la manière d’un porte-monnaie électronique et correspondant en début d’année à l’allocation annuelle, sera débité à chaque achat, comparable au « compte sucre » d’un diabétique libre de ses choix de consommation mais dont chaque achat se traduit par une réduction de son compte restant »[7] .
De nombreuses questions se posent : comment ces quotas seront - ils fixés ? Seront-ils échangeables ? Quel impact sur les échanges internationaux ? Le chantier est immense et devra donner lieu à des débats démocratiques, mais il faut relever le défi.
Les quotas individuels attirent l’attention sur les responsabilités personnelles en parallèle il est essentiel de souligner la dimension collective, comme le fait la « Fabrique des transitions » dans une tribune signée par plus de cent organisations et réseaux et publiée le 7 avril dans le journal « La Croix »[8]. « Face à la nécessité de faire évoluer de façon radicale nos systèmes de pensée, nos modèles économiques, nos institutions, nos trajectoires de développement, les territoires au sens de communautés humaines tissées de relation, sont appelés à devenir des acteurs décisifs de la transition à conduire ».



Notes

[1] Rapport sur les riches en France. Observatoire des inégalités. 104 pages. En vente sur inégalités.fr : 10 euros.
[2] Pour les revenus : en 1996, l’écart entre le niveau de vie médian de la population et le niveau de vie moyen des plus riches était de 27.800 euros annuels. En 2017 il était de 36.000 euros. Pour ce qui est du patrimoine, le seuil d’entrée dans les 10% les plus fortunés a plus que doublé : il est passé de 533.000 euros à 1,2 million entre 1998 et 2010 hors endettement.
[3] Voir dans l’eccap.fr : Quel nouveau cap pour la politique fiscale ? Guy Roustang, 16-10-2017
[4] Rapport de l’ONG Oxfam et du think tank Stockholm Environment Institute.
[5] Voir la pétition signée notamment par Pierre Calame, Dominique Méda, Michèle Rivasi députée européenne Europe-Ecologie-Les Verts dans Le Monde du 13 août 2020,
[6] Dominique Bourg et alii. Retour sur terre.
[7] Reçu de Pierre Calame à propos de notre débat sur La convention citoyenne pour le climat.
[8] La Fabrique des transitions. La Croix du 7 avril 2020.

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Karagiannis Fernand

Nom Karagiannis
Prénom Fernand
Contributions

03/02/2017

Démocratie locale à Saillans

  • Karagiannis Fernand
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Démocratie participative à Saillans : « transformer avec les gens » L’équipe municipale de Saillans n’a pas été élue sur un programme mais sur une méthode : associer l’ensemble de la population aux projets et aux décisions concernant la gestion de la commune. Réflexion et débats ouverts à tous, large information font partie des modalités de la nouvelle manière de faire. Saillans-244x300.png

Fernand Karagiannis.

« Si nous avions été candidats sur un programme, nous n’aurions pas été élus. La méthode est plus importante que le programme » , explique Fernand Karagiannis, conseiller municipal de Saillans, qui intervenait lors des Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, du 10 au 13 novembre 2016 à Serres et Greffeil (Aude). A Saillans, commune de 1 250 habitants de la Drôme (entre Crest et Die), un groupe de citoyens a souhaité mettre en œuvre la démocratie directe à l’occasion des élections municipales de mars 2014. Dès le départ il s’agissait d’un « projet citoyen, co-construit, très ouvert et pas du tout de la campagne d’une équipe. Nous voulions changer la pratique communale, remettre la mairie à la disposition des habitants.« Le groupe à l’initiative de ce projet, constitué de quelque 45 personnes, a commencé par élaborer une charte citoyenne, mettant en avant quelques principes. Puis il a organisé une réunion publique : 120 personnes y ont participé  il leur a été proposé de travailler à un projet communal dans sept ateliers correspondant aux principales compétences d’une municipalité. Une deuxième réunion a dressé une synthèse de ces travaux  c’est alors qu’un appel à candidatures a été lancée pour constituer une équipe municipale. Elle a obtenu, dès le premier tour des élections municipales, 12 sièges sur 15 avec 56 % des suffrages exprimés (79 % de participation). Les habitants au centre des décisions Une fois en place, la nouvelle équipe a « élaboré sa gouvernance » : avec le citoyen en haut du schéma, le conseil municipal, le comité de pilotage et les groupes d’action projet. Le conseil municipal, composé des élus (c’est l’aspect du dispositif encadré par la loi), officialise les décisions. Il fonctionne au moins en binômes : les élus référents travaillent deux par deux (ou plus), y compris le maire avec la première adjointe, pour éviter les prises de pouvoir, même involontaires. Chaque élu référent partage avec un ou plusieurs autres une compétence : travaux-sécurité, social, enfance-jeunesse, association-sports-loisirs-culture, économie, environnement-énergie-mobilité, finances-budget, transparence-information. L’ensemble de l’équipe fonctionne de façon collégiale, avec un échange d’informations et des décisions prises en commun. Le comité de pilotage est composé de tous les élus (il n’y a pas de conseils limités aux adjoints comme c’est souvent le cas dans la vie communale) et du public. Il se tient deux fois par mois et constitue l’instance principale de travail et de décision. Tous les habitants peuvent y participer et intervenir. Les habitants sont également impliqués, avec les élus référents, dans les commissions participatives thématiques, qui correspondent aux sept principales compétences de la municipalité. Ces commissions « visent une réflexion générale, la définition des grandes orientations et l’émergence et la priorisation des actions concrètes à mettre en œuvre.« Les GAP (groupes d’action projet), composés eux aussi d’élus référents et d’habitants (en nombre plus réduit), travaillent sur des dossiers précis à partir de décisions concrètes définies par une commission. L’un des points forts de la méthode de travail de cette municipalité est la transparence : « l’information doit être donnée aux habitants à toutes les étapes du projet« . Il y a donc des compte-rendus et des synthèses des différentes réunions, des outils d’information (agenda mensuel, site internet, panneaux dans le village, lettres d’information). La gestion des groupes de base s’appuie sur les méthodes de l’éducation populaire, avec, la plupart du temps, un animateur. Cette « gouvernance » est complétée par un conseil des sages. Il n’a pas pour fonction de contrôler l’action de la municipalité mais de veiller au bon fonctionnement de la gestion participative de la commune et de faire des suggestions pour l’améliorer. Dépasser les clivages idéologiques On l’a donc bien compris : les élus de Saillans ne sont pas, loin de là, les seuls décideurs. Ils agissent à partir des remontées des commissions et des GAP. On peut citer des actions issues de ce travail commun à la population de Saillans : compostage collectif auto-géré  extinction de l’éclairage la nuit  réaménagement du mobilier urbain  places de parking  projet de salle des fêtes  mise en place d’un référentiel pour les cantines scolaires  semaine de l’économie locale  création d’un annuaire en ligne des activités économiques. « L’une de nos difficultés« , souligne Fernand Karagiannis, « c’est un budget modeste.« Le conseil municipal agit dans le cadre de la loi. Cela ne l’empêche pas de prendre parfois des positions de principe hors des sentiers battus, comme une délibération défavorable aux compteurs Linky : « Nous savions qu’elle allait être retoquée par le préfet« , dit Fernand Karagiannis. Une autre limite est la réduction des compétences des communes avec l’émergence des communautés de communes. Saillans a eu du mal, pendant les six premiers mois après les élections municipales, à se faire entendre à la Communauté de communes du Crestois et du Pays de Saillans : la majorité de ses élus a préféré attribuer une vice-présidence à l’ancien maire plutôt qu’au maire actuel, Vincent Beillard. Mais les relations ont tendance à s’améliorer  Vincent Beillard fait désormais partie du bureau de la communauté de communes. Pour revenir à Saillans, les décisions, au Comité de pilotage, sont prises le plus possible au consensus, ou à défaut à la majorité. « Si les avis sont très partagés, on reporte le dossier. » Les GAP, pour leur part, ne prennent pas de décision, ils préparent les dossiers, proposent des analyses et une priorisation, mais c’est le Comité de pilotage qui décide. A ce jour, la participation des habitants reste forte. En deux ans et demi, dit Fernand Karagiannis, le tiers des habitants a au moins participé une fois à une commission ou à un GAP. « L’idée a été de faire venir tous les habitants, pas de mettre en avant les personnes alternatives du village. Il n’y a pas eu de discours idéologique, qui aurait pu bloquer.« « L’un des facteurs de succès est le mélange. » Ce qui n’empêche pas chacun de s’investir là où il l’entend : le GAP environnement est plutôt constitué de jeunes de moins de 40 ans  les GAP stationnement-circulation et social plutôt par des gens plus âgés. Jusqu’ici, l’action municipale est le résultat d’une large concertation. Il y a, dans les réunions, des avis opposés, mais pas d’opposition organisée. « La priorité, c’est de dépasser les clivages. Nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Faisons donc les choses que nous avons en commun.« « Le projet », conclut Fernand Karagiannis, « c’est de gérer une commune, de transformer avec les gens, sans imposer les choses. Certains villageois sont déçus que l’on n’aille pas plus vite mais nous voulons garder la cohérence de la démarche. Il faut aller assez doucement pour que le résultat soit là. (…) Le rôle de l’élu c’est aussi de faire monter le niveau des habitants sur les connaissances nécessaires à la gestion municipale. Il faut informer tout le monde, pas que les plus motivés, bien débattre, se concerter avant de changer quelque chose.«
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Koulberg André

Nom Koulberg
Prénom André
Contributions

24/07/2017

Au cœur du réel : l'utopie

  • Koulberg André
Enchanter nos mondes

L'utopie et le réel ont une histoire

L'utopie s'oppose au réel. Les dictionnaires le disent : « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité » , « conception ou projet qui paraît irréalisable », « chimère, illusion, mirage, rêve, rêverie » (le Robert) .
C'est évident pour nous, aujourd'hui .
C'est évident mais cela ne l'a pas toujours été.
Dans les années 60-70, par exemple, et tout particulièrement au cours de la période où l'esprit rebelle de Mai 68 était encore vivace, c'est une toute autre conception de l'utopie qui s'exprimait. Et l'appréhension du réel lui-même en était transformée. Le réel existant, affirmaient de nombreux textes et slogans de 68, n'épuise pas le sens de tout réel possible. Le système économique existant, la justice, l'école, la famille, la condition féminine existantes,ne sont pas des réalités naturelles, absolues, mais chaque fois le résultat d'une histoire, de choix, d'options qui auraient pu être tout autres. L'affirmation selon laquelle « tout est politique » signifiait exactement cela : dans tous les domaines les normes existantes pourraient être remplacées par d'autres. Une «alternative» est toujours possible.
Mais comment s'arracher au poids extrêmement pesant de l'ordre existant qui à force d'être là est devenu « le réel », la nature indépassable des choses ? C'est là qu'intervient l'utopie. Elle n'est plus un rêve naïf mais cette capacité à prendre de la distance vis-à-vis de l'ordre dominant naturalisé en « réel », et à inventer (créer) une autre réalité fondée sur d'autres valeurs. L'utopie n'est plus conçue ici comme une fuite hors de la réalité mais, au contraire, comme un moyen de porter un regard plus lucide sur une réalité généralement présentée sous une forme mutilée, réduite au fait existant. Les proclamations provocatrices du type «Soyons réalistes, demandons l'impossible », pulvérisent cette conception étroitement conservatrice du réel. La perpétuation de l'ordre existant n'est pas la seule perspective imaginable dans l'éventail des réalités possibles.
Ce nouveau partage entre utopie et réel est au fondement de la subversion des années 68. Il traversera les diverses composantes du mouvement. On verra un certain nombre de militants marxistes, traditionnellement prévenus contre les « socialismes utopiques », tout d'un coup le revendiquer, s'inspirant de Rimbaud ( « Rimbaud disait de la poésie, par rapport à l'action, '' elle sera en avant (...) lueur sur le projet humain '' ») et affirmant la nécessité de « l'utopie » pour faire « disparaître » de l'histoire « la société de l'aliénation »[1].. Au-delà du terme lui-même, c'est cette capacité de subversion utopique ouvrant l'éventail des possibles que les analyses contemporaines de Mai 68 mettent au cœur de la révoltesoixante-huitarde. Boris Gobille, par exemple, un des principaux spécialistes actuels, insiste sur le fait qu'au sein de ce nouveau mode de pensée « est réaliste la saisie de l'ordre symbolique pour ce qu'il est, c'est-à-dire une immense fiction reposant sur la naturalisation de ce qui a été sédimenté par l'histoire »[2].
Ce détour détonnant est propre à éveiller en nous un soupçon : le rapport utopie-réel que nous connaissons, aussi évident soit-il, ne demande-t-il pas à être questionné ?

L'utopie depuis les années 70-80


A partir de la fin des années 70 cette conception nouvelle de l'utopie et son questionnement du réel sont systématiquement rejetés. On assiste non seulement au retour de la conception traditionnelle de l'utopie coupée du réel, mais à son extrême radicalisation. L'utopie devient cette dangereuse illusion qui mène à la « Terreur », « au goulag », au « totalitarisme »...
A partir de la deuxième partie des années 70 les mouvements sociaux déclinent[3] tandis qu'une avalanche de livres[4] , d'articles, d'émissions de radio ou de télévision consacrés à l'utopie imposent sa vision rectifiée d'illusion coupée du réel, un réel indiscutable, celui de l'ordre existant. « Ils le savent bien (les révoltés) que la rébellion n'est pas pensable au sein du monde réel » répète Bernard-Henry Lévy, sur le ton de l'évidence [5]. L'ordre existant est le seul réel possible et ceux qui veulent le transformer sont dans l'illusion, le rêve, l'utopie. Dans La barbarie à visage humain, les « optimistes patentés » récitent « leurs contes de fée » et sont toujours déçus car ils se heurtent au réel[6] . Cette thématique fataliste sera;portée par tout le mouvement nommé (à tort) « nouvelle philosophie », et par de très nombreux publicistes. Les gazettes s'en feront largement l'écho. L'utopie est redevenue une chimère. Et constamment, les idées utopistes (qui ne sont souvent que des idées progressistes) seront accusées d'être responsables des pires malheurs de l'histoire. Pour Glucksmann, même la paisible abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, nous conduirait tout droit au totalitarisme[7]. Toute utopie qui s'écarterait de l'ordre existant serait non seulement illusoire mais criminelle.
C'est ce concept d'utopie qui s'est imposé depuis les années 70 et 80 et qui est le nôtre encore aujourd'hui. Il est un des fondements d'une nouvelle représentation du réel qui n'imagine plus d'alternative à l'ordre existant en dehors des catastrophes. Le mot d'ordre de ces années où utopie et réel se contredisent forcément, est le fameux « there is no alternative » de Margaret Thatcher. Et l'on se souvient de l'affirmation triomphante de Francis Fukuyama dans ce contexte : l'ordre libéral existant représenterait tout simplement « la fin de l'histoire »[8].

Aujourd'hui encore


Les évidences satisfaites de Margaret Thatcher et de Francis Fukuyama rencontrent aujourd'hui moins d'adeptes car les promesses de libéralisme heureux n'ont pas été tenues pour une grande part de la population. Mais un de leurs soubassements, la conception du réel existant (qui est toujours néolibéral) opposé à toute utopie, est toujours très présent. Au cours de la récente campagne des présidentielles (2017), un des principaux arguments employés pour invalider les arguments de tous les candidats critiques vis-à-vis du libéralisme ambiant a été le reproche de prôner des solutions utopiques. Associant la gauche et l'extrême droite dans une même critique de « l’extrémisme » ( « Le Pen Mélenchon même danger »...)[9] des éditorialistes, des hommes politiques, etc. n'ont cessé de dénoncer la naïveté utopique de ceux qui prétendaient transformer la société en s'écartant des canons libéraux. François Fillon, en difficulté, s'en est pris à « la démagogie de ceux qui inventent de nouvelles chimères »[10] tandis que le Figaro, évoquant plusieurs mesures sociales transformées en épouvantail (de « l'embauche massive » de fonctionnaires à l'augmentation de « toutes » les allocations), conclut : « C'est Noël au mois de mai ». C'est-à-dire une chimère.[11] La veille, le dessinateur Plantu se moquait dans Le Monde du programme social, trop progressiste à ses yeux, de La France insoumise en le présentant comme un ensemble de propositions naïves totalement déconnectées de la réalité (du type « demain on rasera gratis »). Le dessin représente un ouvrier crucifié sur une croix désignée comme « Paul Emploi » et égrenant ses certitudes sur les bienfaits miraculeux et loufoques que lui procurerait La France insoumise une fois installée au pouvoir : « Hé ! Dans un mois je ressuscite, ensuite, j'ai un super boulot, et on part tous gratos au Venezuela ».[12] Pour invalider le programme de Jean-Luc Mélenchon, Plantu use d'un procédé éprouvé : il suffit de le présenter comme utopique, c'est-à-dire totalement déconnecté du réel.

La veille encore


Le Monde publiait la tribune de 220 entrepreneurs « contre le choix des extrémismes » (« des », il ne s'agit pas que de l'extrême droite), « parce que les extrêmes appuient leurs discours sur des illusions, des fausses promesses et des cadeaux intenables », « la réalité éclaterait dès le lendemain » et serait, on l'a deviné, « catastrophique ». Un argument décidément bien commode pour les « modérés » pour qui toute remise en cause des choix économiques libéraux est à mettre sur le même plan, qu'elle vienne de l'extrême droite ou de la gauche, car elle ne peut être qu'un dangereux fantasme.
Arrêtons cette série qui pourrait être sans fin. La dénonciation de l'utopie partout débusquée et partout présentée comme complètement coupée de la réalité est aujourd’hui, comme dans les années 80, omniprésente. Il suffit de lire quelques journaux pour s'en convaincre. Elle est devenue tellement prégnante et l'ordre dominant si largement identifié au réel que de simples programmes de gauches sont perçus comme des rêves irréalisables et dangereux. L'irréalité est postulée au moindre écart vis-à-vis des normes économiques, sécuritaires, migratoires, etc...en vigueur. Et la menace s'abat comme un couperet sur le moindre porteur de ces chimères : « Inutile de raconter des sornettes », ce sera « la crise financière généralisée »[13].

Aux sources du réel : l'utopie


Ce mode de pensée s'est installé dans nos consciences. L'utopie, sous de nombreuses dénominations (« l'idéologie », etc...), est devenu un mauvais mot, utilisé pour stigmatiser l'irréalisme de ses adversaires. Il a acquis le statut de vérité a priori. Mais une vérité non questionnée n'est qu'une croyance. Est-ce que véritablement l'utopie n'a rien à voir avec le réel ? Est-ce que, incapable de regarder la réalité en face, elle ne connaît que des réveils désenchantés et des folies destructrices ?
Cela peut paraître surprenant mais rien n'est moins sûr. Une enquête sérieuse le démontrera facilement. Le discours réactionnaire antiutopique nous a fait oublier qu'une grande partie de nos institutions, de nos droits, de nos libertés ont été pendant des siècles considérés comme des utopies et rejetés comme telles. Seuls quelques esprits hardis en imaginaient la réalisation. Elle semblait totalement irréaliste à la plupart de leurs contemporains. Mais ces utopies se sont pourtant réalisées et elles font partie aujourd'hui de la;réalité parfaitement triviale dans laquelle nous vivons.
Dans La barbarie à visage humain, Bernard-Henry Lévy multiplie les jugements définitifs basés sur le constat que les émancipations tournent toujours en leur contraire . Selon lui, « les esclaves et les opprimés » peuvent « s'enivrer de folles espérances », elles seront toujours déçues car « Le Maître » est « l'autre nom du monde »[14] . Faut-il rappeler que les « folles espérances » des abolitionnistes et des esclaves révoltés se sont réalisées et que l'esclavage a été aboli ? Le déni de réalité n'est pas toujours du côté des utopistes.
Il est donc nécessaire de mener l'enquête. Deux exemples nous permettront de quitter les sentiers battus. L'utopie devient réalité : la république Sous l'Ancien Régime,pendant des siècles, l'idée de transformer un grand État comme le Royaume de France en république (un « État populaire » où le peuple est souverain), paraissait totalement déraisonnable. On connaissait les républiques antiques grecques ou romaines et les petits États républicains aristocratiques (les républiques italiennes, les cantons suisses, etc...). Mais il fallait être un
doux rêveur comme Thomas More pour en faire un modèle de société. L'Utopie[15] imagine une république avec toute la difficulté que peut représenter une telle création imaginaire au sein d'une culture monarchiste triomphante. Cette difficulté est palpable, par exemple, dans les paragraphes où apparaît un prince. Un prince, il y a donc un roi ? Pas vraiment, car sa fonction est totalement républicanisée : elle n'est pas héréditaire, il est élu, il n'a pas de pouvoir décisionnaire...De même, c'est un roi, Utopus qui fonde les institutions démocratiques et égalitaires d'Utopie, mais, depuis, le peuple se gouverne lui-même. Thomas More ne peut se dégager totalement de la culture de son temps.Mais il parvient malgré tout à imaginer, et à nous faire imaginer, une société nouvelle ayant, pour une part non négligeable, les traits désirables d'une république démocratique et égalitaire. En plein XVIème siècle !
D'un côté nous ne pouvons qu'admirer cette faculté imaginative capable de créer du neuf au sein même d'un univers qui le nie totalement. D'un autre côté la tentation est grande de n'y voir que du rêve. Et effectivement on n'en trouvait nulle trace dans la réalité. En France notamment, l’État allait évoluer vers une forme de régime de plus en plus absolutiste[16] . La réalité semblait définitivement donner congé aux rêveries républicaines.
Au XVIIème siècle, il est frappant de constater que les protagonistes de la Fronde, vaste rébellion contre la politique royale, ne songèrent à aucun moment à instaurer la république. Elle restait un exemple de régime extrémiste et déraisonnable ouvert à tous les débordements. Lorsqu'au cours des affrontements le parlementaire « modéré » Omer Talon l'évoque, c'est pour faire peur et déconsidérer les propositions, trop radicales à ses yeux, de certains de ses adversaires (nullement républicains)[17] . La république joue ici le rôle 'épouvantail dévolu généralement à l'utopie : l'évocation d'un projet de société totalement irréaliste libérant des forces et des passions destructrices.
Au XVIIIème siècle, avant la Révolution, certains penseurs des lumières notamment Rousseau, le plus célèbre d'entre eux, ont reformulé l'idée républicaine avec beaucoup de force. Mais ce « fou »(Voltaire) ne pouvait renverser le poids d'évidence que confortait une monarchie millénaire que rien ne semblait pouvoir atteindre. Un tel réel déréalisait toute tentative de changement de régime. Les esprits éclairés eux-mêmes adhéraient à ce « réalisme ». Un des plus éminent d'entre eux, Montesquieu, n'a-t-il pas démontré dans des pages célèbres de L'esprit des lois que la république au XVIIIème siècle ne peut plus être qu'un rêve.
Une république est un régime, affirme Montesquieu, fondé sur la vertu, « la vertu politique en est le principe »[18]. C'est un type d’État qui ne peut subsister que si ses citoyens subordonnent leurs intérêts propres à l'intérêt commun, vivent frugalement une vie austère, sont prêts à se sacrifier pour le bien public, etc... Cela en fait pour Montesquieu un régime qui ne peut exister que dans un petit État[19]. A l'ère des empires et des grands États, la république apparaît donc manifestement comme un régime du passé. Et cela d'autant plus que dans un tel régime « il faut (...) bannir l'argent »[20] à une époque où partout le commerce se développe. Dans L'esprit des lois ce régime républicain ne peut être vu que;comme une utopie, merveilleuse, mais dépassée. « Quand vous voyez dans la vie de Lycurgue, les lois qu'il donna aux Lacédémoniens, vous croyez lire l'histoire des Sévarambes »[21]. Les Sévarambes, c'est le nom d'une utopie littéraire célèbre à l'époque, celle de Denis Vairesse : Histoire des Sévarambes (1677).
Un tel rapprochement entre république et utopie est significatif , comme l'utopie la république est admirable,mais, dans le monde d'aujourd'hui, irréalisable. C'est un âge d'or, un rêve.
Enfin, au début de la Révolution française elle-même, la solution républicaine semblait toujours parfaitement irréaliste, non seulement aux éléments les plus conservateurs, mais aussi à ceux qui allaient l'instaurer un peu plus tard. L'étude très éclairante de l'historien américain Timothy Tackett sur l'étonnante évolution des députés de la première Assemblée nationale au cours des premiers mois de leurs mandats,
Par la volonté du peuple[22], nous apprend que dans les premiers temps de la Révolution personne, parmi eux, ne pensait à instituer une république. Robespierre lui-même s'attendrissait en évoquant « la voix auguste et touchante de notre roi qui nous offre le bonheur et la liberté » [23] . Le premier septembre 1789, Rabaut de Saint-Etienne proclamait encore sur le ton de l'évidence « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement rép blicain est à peine convenable à un petit État et l'expérience nous [24]a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratisme et au despotisme. » Tous les traits de l'utopie négative, celle qui sera réactualisée dans les années 70-80, collent ici à l'imaginaire de la république : un rêve totalement irréaliste dont la réalisation ne serait pas l'utopie rêvée mais un cauchemar.
Ainsi, pratiquement jusqu'à sa réalisation effective en 1792, le projet républicain a été perçu par la grande majorité des Français et l'ensemble des députés, y compris les plus radicaux, comme une utopie, une illusion trop éloignée des possibles réels pour produire autre chose que de « l'anarchie »[25] lourde de danger. Or cette utopie va se réaliser, perdurer, se radicaliser avec l'avènement du suffrage universel (d'abord masculin puis général), l'intégration des libertés et droits fondamentaux dans les constitutions, etc... au point qu'aujourd'hui elle incarne le régime politique évident, quasi naturel de la France, et de nombreux États dans le monde. L'utopie est devenue réalité. Bien loin de s'opposer au réel, elle l'a constitué.
L'utopie devient réalité : les droits des femmes L'égalité juridique des femmes par rapport aux hommes, la reconnaissance de leurs capacités intellectuelles, de leur aptitude à pratiquer des métiers longtemps réservés aux hommes, etc... ont longtemps été considérées, eux aussi, comme des utopies irréalisables.Contrairement à la république, dont la réalité à Rome ou en Grèce n'était guère niable, la subordination des femmes semble avoir été de tous les temps. Elle est attestée dans toutes les sociétés historiques et dans les civilisations les plus diverses. Quelques mythes, comme celui des amazones, ne peuvent contrebalancer ce fait massif.Une telle universalité ne signifie-t-elle pas que cette inégalité est dans la nature des choses et non le résultat de choix humains ?
Il y a eu,bien sûr, des utopistes pour en douter. Qu'en est-il de Thomas More ? L'époque n'était pas favorable à une prise de conscience critique dans ce domaine. L'image de la femme au XVIème siècle était particulièrement stéréotypée, reproduisant indéfiniment des traits négatifs[26] et More, lui-même, était un chrétien très pieux et intransigeant[27], les
conditions n'étaient pas réunies pour penser l'émancipation des femmes. Et effectivement, en Utopie, la famille est patriarcale. Le père de famille a une autorité totale sur sa femme et ses enfants et la femme doit être soumise à son mari.Dans le cadre de la vie privée, finalement, rien d'utopique pour l'époque, mis à part, malgré tout, le droit au divorce. L'imagination utopique aurait-elle ici abdiquée ? Pas totalement car au niveau de la vie publique, de la politique, de l'économie, de l'éducation de la vie religieuse... tout change. Les femmes deviennent des citoyennes, elles ont un travail, les jeunes filles reçoivent la même éducation que les garçons, elles peuvent accéder à la prêtrise... Ici l'imagination utopique conçoit des avancées qui sont prédictives d'un réel qui n'émergera que quelques siècles plus tard ( qui n'a pas encore émergé dans le cas de l'accession des femmes à la prêtrise dans l’Église catholique...). Même engoncé dans ses préjugés, le célèbre utopiste est parvenu à élargir l'imaginaire des possibles féminins au delà de la réalité rétrécie de son époque. Il ne sera pas le seul. Des auteurs audacieux se succéderont sous l'Ancien Régime pour défendre le droit des femmes sans prendre leur sujétion présente comme un fait indépassable[28], mais ils resteront isolés à l'intérieur de cultures affirmant toujours massivement l'infériorité irrémédiable du deuxième sexe. Au sein même des philosophes des lumières, le cinquième livre de l'Emile, le célèbre ouvrage de Rousseau, représente un véritable manifeste contre l'émancipation des femmes. Il les assigne à un réel éternel et désespérant. Les maximes de Rousseau ne se déclaraient pas hostiles aux femmes mais prétendaient constater une fatalité de la nature. « L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature (...) La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n'est point du ressort des femmes »[29]. S'il en est ainsi les revendications des femmes sont absolument vaines. On ne peut aller contre l'ordre naturel des choses. Ce serait prendre ses désirs pour la réalité. Si les femmes ont une nature, une essence qui les voue à être mères avant tout, à se soumettre à l'homme, à occuper essentiellement des fonctions domestiques, etc... elles ne peuvent y déroger sans que cela produise des catastrophes : des catastrophes démographiques, familiales, personnelles constamment évoquées dans L'Emile. Leur assujettissement participe à l'ordre immuable du réel, leur désir d'émancipation n'est que désordre et songe vain.
C'est ce mode de pensée auquel se heurteront encore les collectifs de femmes engagés dans la Révolution française. D'Olympe de Gouges [30] aux Républicaines Révolutionnaires[31], de nombreuses femmes ont agi en citoyennes actives et réclamé, explicitement ou implicitement, des droits. Malgré leur précieuse contribution au processus révolutionnaire leurs mouvements sont dissous par la Convention fin octobre 1793. Le rapporteur du Comité de Sûreté Générale, Amar, justifie la mesure en expliquant qu'elles sont dépourvues des qualités morales et intellectuelles nécessaires à l'exercice des droits politiques : « Les fonctions privées auxquelles sont destinées les femmes par la nature même tiennent à l'ordre général de la société. », « Il n'est pas possible que les femmes exercent les droits politiques »[32]. Comme le fait remarquer Dominique Godineau [33], les Conventionnels, par ce décret, cherchent à rendre réelle l'image qu'ils aiment à se représenter de la Femme : douce et soumise, s'accomplissant uniquement dans la vie familiale. Mais ce n'est qu'une image. En réalité, pendant la Révolution, de nombreuses femmes se sont montrées tout autres : citoyennes engagées, résolues, élaborant des stratégies politiques, intervenant dans la rue et dans les assemblées... Le décret nie ce réel au nom du réel imaginaire qui affirme qu'hors de ses rôles traditionnels la femme ne peut que générer du désordre et gêner l'action des citoyens mâles. Ce réel imaginaire sera opposé aux femmes chaque fois qu'elles chercheront à s'émanciper. Souvenons nous des plaisanteries sur les suffragettes, forcément ridicules en réclament le droit de vote. Ce n'était pas sérieux, manifestaient les rieurs retrouvant l'esprit des caricatures de femmes émancipées de Daumier[34] en 1848. Mais ces manifestations de femmes construisaient pourtant cette réalité qu'on décrétait irréelle. C'est justement aux moments où l'émancipation des femmes commence à s'inscrire dans la réalité que l'argument de l'utopie (au sens des années 70-80) va prendre le plus d'ampleur. Malgré les défaites, les moqueries, les répressions, les femmes vont obtenir progressivement le droit de s'instruire, le droit de travailler et , entre les deux guerres, les campagnes pour le droit de vote semblaient;toucher au but[35]. On aurait pu imaginer que devant ce processus très concret et très réel les discours sur les incapacités des femmes, leurs fonctions millénaires et l'irréalisme de leurs revendications allaient s'estomper, mais cette réalité n'élimine aucunement le discours réactionnaire (au sens propre) assimilant l'ordre patriarcal au réel et les revendications égalitaires à d'irréalisables utopies.Autour de la première guerre un manuel scolaire destiné aux jeunes filles enseigne que « le ménage est pour la femme un devoir agréable (...) elle y est admirablement propre »[36],tandis qu'une des principales antiféministes de l'entre deux guerres, Marthe Borély, fustige les « utopistes du féminisme »[37] réclamant le droit de vote : « Le suffrage universel nous a déjà valu notre humiliation présente (en 1917) un suffrage plus universel ne nous apporterait que trouble et honte »[38]. Elle dénonce sans relâche cet utopisme des féministes, leurs « chimères »[39], les « faux espoirs » dont elles se nourrissent[40], et leur absence de « bon sens » qui leur fait perdre de vue « les réalités »[41].
Quelles sont ces « réalités » ? Ce sont toujours les mêmes : « Il est inutile de le nier, la femme n'est pas pareille à l'homme (...) La déduction, le raisonnement, la méditation supérieure de l'homme font qu'il réussit mieux quand il s'agit de théoriser, d'approfondir un sujet, de persévérer dans une route donnée, de porter une science à la perfection »[42] .
Toute cette argumentation déterministe cherche désespérément à rejeter hors du réel, et donc hors des possibles, tout ce qui s'écarte de l'ordre patriarcal encore dominant. Mais l'ordre dominant n'est pas le seul possible et une autre réalité surgit déjà en ce premier XXème siècle, balayant cette rhétorique du réel et de l'utopie. Elle servira certes encore, on la retrouvera,par exemple, à l’œuvre dans les débats qui suivront la parution du « Deuxième sexe »[43], mais rien n'y fait, malgré leur supposée nature inférieure, les femmes sont parvenues à acquérir les droits qu'elles revendiquaient, à voter, à faire des études, à travailler sans demander la permission à leur mari, à faire reconnaître leurs droits sur leur corps (droit à la contraception, à l'avortement), etc... et aucune catastrophe n'est survenue. Certes, beaucoup reste à faire, des inégalités subsistent et des régressions sont possibles, mais « l'utopie » de l'égalité juridique s'est réalisée et fait partie du réel d'aujourd'hui. Notre réalité, cette fois encore, se révèle composée d'un élément tout à fait essentiel qui a été pendant des siècles une utopie. Qui a dit que les utopies ne se réalisent jamais ?

Réalisme utopique


Ces deux exemples d'utopie pleinement réalisées et constitutifs de la réalité d'aujourd'hui, ne sont bien sûr pas les seuls.On aurait pu prendre l'exemple de l'abolition de l'esclavage, de la laïcité, des libertés fondamentales, etc... des droits pour lesquels il a fallu se battre et qui ont été dénoncés, quelquefois très longtemps comme des utopies irréalisables et dangereuses au nom d'un réel qui était le réel existant érigé en réel absolu.On pourrait dire au contraire, plagiant Hegel, que rien de grand ne s'est fait dans le monde sans utopie, l'utopie d'hier étant bien souvent la réalité d'aujourd'hui. Nous nageons donc ici en pleine utopie. Et c'est le réel.

Notes

[1]Alain Schnapp et pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante. Textes et documents novembre 1967-juin 1968,
Seuil, 1988, 1ère éd. 1969, p.561
[2]Boris Gobille, La vocation d'hétérodoxie in Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai
Juin 68, les éditions de l'atelier, 2008, p.208
[3]Xavier Vigna, L'insubordination ouvrière dans les années 68,PER, 2007,p.329
[4]Parmis les ouvrages les plus médiatisés : André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d'hommes, Seuil, 1975;Les
maîtres penseurs, Grasset,1977;Bernard-Henry Lévy, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977 E.M. Cioran,Histoire
et utopie, Gallimard, édité en 1960 mais republié en 1977 ;Gilles Lapouge, Utopie et civilisation, Champs Flammarion,
1978;Jean Servier, L'utopie, PUF Que sais je ?, 1979, etc...
[5]La barbarie à visage humain, p.40
[6]Ibid p.43
[7]Les maîtres penseurs, p. 12-13 et 17
[8]Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme , Flammarion, 1992
[9]Titre d'un article de Cécile Ducourtieux dans Le Monde du 13 avril 2017
[10]La Provence 15 avril 2017
[11]Le Figaro 21 avril 2017
[12]Le Monde 20 avril 2017
[13]Le Figaro 13 avril 2017. L'éditorial dont est extraite cette phrase a pour titre : « La faillite comme projet »...
[14]P. 43
[15]Œuvre de Thomas More écrite en 1515 et 1516
[16]Arlette Jouanna, Le pouvoir absolu. Naissance de l'imaginaire politique de la royauté,Gallimard,2013
[17]Arlette Jouanna,Le prince absolu . Apogée et déclin de l'imaginaire monarchique, Gallimard, 2014,p.170
[18].Montesquieu, L'esprit des lois, la Pléiade, 1951, 1ère ed.1748, p.270
[19]ibid
[20]ibid
[21]Ibid p.267
[22]Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel,
1997, 1ère éd. 1996
[23]Ibid p.96
[24]Cité par Jean-Denis Bredin, Syéyès,éditon de Fallois, le livre de poche, 1988, p.201
[25]Le mot est déjà en vogue dans son sens négatif de désordre :Timothy Tackett, Par la volonté du peuple, p.98
[26]Sara F. matthews Gréco, Ange ou diablesse.La représentation de la femme au XVIème siècle, Flammarion, 1991
[27]Bernard Cottret, Thomas More, Talliandier, 2012
[28]Maîté Albistur et Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français, édition des femmes, 1977
[29]Rousseau, L'Emile ou de l'éducation, Garnier-Flammarion, 1966 1ère éd. 1762, p.507
[30]Olympe de Gouges, Œuvres présentées par Benoîte Groult, Mercure de France, 1986
[31]Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Alinéa,
1988
[32]Ibid, p. 173
[33]Ibid, P. 270
[34]Daumier, Intellectuelles et femmes socialistes, éditions André Sauret, 1974, dessins antiféministes réalisés par Daumier à
la veille et pendant la Révolution de 1848
[35]Laurence Klejman et Florence Rochefort, L'égalité en marche. Le féminisme sous la troisième république, Presses de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1989
[36]La jeune fille française, enseignement primaire-cours moyen supérieur, Librairie Larousse, p.
185
[37]Marthe Borély citée dans Bertrand Matot, ces femmes antifemmes. Aux sources inattendues du genre, Lemieux, 2017, p.
29
[38]Ibid, p. 26
[39]Ibid, p . 38
[40]Ibid, p. 32
[41].Ibid, p. 34
[42]Ibid p.. 69, citation de Gina Lombroso extraite d'un livre paru en 1924 : L'âme de la femme
[43]Sylvie Chaperon, Haro sur le deuxième sexe in Christine Bard (dir.), Un siècle d'antiféminisme, Fayard, 1999

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11/12/2016

La démocratie libérale, modèle insurpassable?

  • Koulberg André
Pouvons-nous changer de régime politique ? A première vue, il semblerait que non. Ne vivons nous pas en démocratie, c’est-à-dire dans le meilleur (ou le moins mauvais) des régimes ? Démocratie ou totalitarisme, démocratie ou régime autoritaire…L’alternative n’en est pas vraiment une. C’est bien sûr la démocratie que nous choisissons. Francis Fukuyama n’est-il pas allé jusqu’à affirmer que le système dans lequel nous vivons, la démocratie libérale, représentait l’étape ultime, indépassable des régimes politiques ? Selon lui nous aurions abouti à la fin de l’histoire[1]… Si nous représentons le bien (le moins mal possible) et que toutes les autres formes de société sont despotiques, odieuses ou criminelles, nous serions fous de vouloir changer la nôtre. Ce ne serait pas raisonnable et ce serait dangereux. Ce discours, dominant depuis plusieurs dizaines d’années, en est arrivé à constituer une sorte de « bon sens » collectif, un bon sens paralysant. Ne peut-on aller au-delà ? Ce raisonnement semble imparable mais repose sur un présupposé : que nous savons ce qu’est la démocratie. N’est-elle pas le régime politique dans lequel nous vivons ? Mais imaginons que nous continuions l’enquête et que, malgré l’évidence, nous persistions à poser la question  : « Qu’est-ce que la démocratie ?», les réponses pourraient pulvériser le bon sens acquis et notre certitude de vivre dans le meilleur des régimes possibles (façon Pangloss). « Démocratie » est un mot grec associant deux notions : « Démos », le peuple, « Kratos », le pouvoir. Il désigne un type de régime politique où c’est le peuple qui a le pouvoir. Le peuple gouverne. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Bien loin que la réponse à cette question soit évidente, cette affirmation, dans toutes ses dimensions, se comprend et génère des pratiques extrêmement diverses, souvent opposées. Comprendre ce qu’est la démocratie, ce n’est donc pas formuler une essence mais analyser les choix qui sont chaque fois effectués dans une gamme de positions possibles. La forme de démocratie qui prévaut et paraîtra au bout d’un certain temps évidente, naturelle, ne se comprend qu’à la lumière de ces choix réalisés. Tentons cette analyse. Qui gouverne au nom du peuple ? Aujourd’hui, il semble évident que dans une démocratie, ce n’est pas le peuple en tant que tel qui gouverne mais que ce sont ses représentants élus (président, députés, conseillers municipaux, départementaux, régionaux…). Mais cela ne va pas de soi. Ce choix aurait paru non seulement scandaleux mais totalement antidémocratique aux démocrates grecs à la grande époque des cités-Etats démocratiques de l’Antiquité[2]. Pour eux, la démocratie était nécessairement directe : le peuple (composé uniquement des citoyens cf. infra) se réunissait régulièrement en tant que tel et décidait souverainement de toutes les questions importantes de la cité. Le peuple n’était pas gouverné par des représentants élus mais se gouvernait lui-même, réuni en assemblée. Les « magistrats » (les membres du conseil des 500, les juges, etc.) n’étaient pas élus mais tirés au sort car l’élection n’était pas perçue comme une pratique démocratique, mais comme une institution typique de l’oligarchie. Aristote l’énonçait on ne peut plus clairement : « il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives[3] ». Abandonner son pouvoir collectif, pour un peuple, et le transférer à un petit groupe d’individus (l’oligarchie), à une élite promue par l’élection des « meilleurs » (l’aristocratie), ne représentait pas pour eux le gouvernement du peuple mais l’érection d’un pouvoir sur le peuple. Le contraire de la démocratie. Le renoncement des citoyens à participer effectivement à la gestion de la cité n’est dans la nature ni des hommes, ni de la démocratie. Pour parvenir à forger l’évidence selon laquelle le peuple peut être représenté, qu’il gouverne lorsqu’en fait ce sont des représentants élus qui gouvernent à sa place[4],et que l’on nommerait ce renversement « démocratie », il a fallu des siècles de domination, de répression, d’inculcation et de défaites populaires. C’est après l’écrasement de l’insurrection populaire de 1848, puis de nouveau celui de la Commune de Paris, que le mot « démocratie » se stabilisera dans cette acception nouvelle[5]. Il est remarquable de constater malgré tout que la revendication d’autogouvernement, et plus généralement celle de participation à la gestion des affaires de la cité, ne se sont jamais tues. Des communes libres aux conseils ouvriers (aux soviets russes avant la confiscation bolchévique), aux comités d’action et aux assemblées générales de mai 68, à la revendication d’autogestion et, aujourd’hui, aux mobilisations des Indignés ou de Nuit debout…s’exprime le désir d’une « démocratie réelle » où la participation effective des citoyens aux décisions qui les concernent ne soit pas escamotée. Qui fait partie du peuple ? Une autre variable qui peut totalement transformer le sens qu’on donne au mot « démocratie » est la question de la citoyenneté. A qui attribue-t-on le statut de citoyen ? Dans la plupart des démocraties, sinon toutes, certaines populations sont tout simplement exclues de la citoyenneté et privées des droits politiques fondamentaux. On sait que la démocratie grecque, notamment à Athènes, si radicale sur certains aspects, privait de droits politiques la très grande majorité de la population : les femmes, les esclaves, les étrangers, les métèques (étrangers domiciliés dans la cité). La République française, malgré son message universaliste et la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen, n’a pas hésité à imposer le vote censitaire, à instituer un statut discriminatoire pour les « indigènes » dans les colonies et n’a reconnu le droit de vote des femmes qu’en 1944. Le démos était fort rétréci et cela a paru longtemps naturel et nullement contradictoire avec la démocratie. Aujourd’hui, les esclaves par leur révolte, les femmes par leur lutte, ont obtenu leurs droits politiques. Mais les exclusions politiques existent toujours. Le droit de vote aux élections locales des étrangers extra européens, malgré les promesses, a été indéfiniment repoussé dans un futur indéterminé. Les SDF, formellement pourvus de droits en sont, de fait, généralement dépourvus car l’absence de domicile les empêche d’en bénéficier. Dans la France d’aujourd’hui, les plus démunis (pauvres, étrangers…) sont encore privés de leur citoyenneté. Et ce phénomène est redoublé par la désaffection générale vis-à-vis de la politique de toute une partie de la population où prédominent des personnes socialement précaires ou exclues, qui semblent ne plus rien attendre du monde politique existant. L’exclusion peut être une auto-exclusion. Et puis, au-delà de l’exclusion, le déni de citoyenneté s’ancre aussi dans la profondeur des inégalités sociales (économiques, culturelles, ethniques…). La citoyenneté des uns est écrasée par celle de certains d’autres, disposants d’un pouvoir d’agir disproportionné par rapport aux leurs. Du point de vue du droit, j’ai le même droit d’expression que Messieurs Bouygues, Dassault ou Bolloré, mais au niveau du fait, leurs moyens de diffuser leurs opinions sont tellement plus puissants que les miens que ceux-ci deviennent dérisoires. Les pressions et les obstacles, quelquefois insurmontables, rencontrés par les lanceurs d’alertes lorsque leur dénonciation touche des intérêts puissants, témoigne de cette immense difficulté à faire reconnaître les droits les plus légitimes lorsque les situations sont trop inégales. Le simple citoyen, pourtant dans son bon droit et dénonçant des faits souvent très graves, a énormément de mal à se faire entendre. La célèbre bataille d’Irène Frachon contre les laboratoires Servier au sujet du Médiator en est une parfaite illustration, parmi bien d’autres. Ce sont des cas spectaculaires. Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon décrivent depuis des années dans de nombreux ouvrages[6]la fabrication quotidienne et ordinaire de ces privilèges, permettant aux plus riches d’imposer leur volonté à tous les autres. Les droits paraissent égaux mais le pouvoir effectif de les mettre en œuvre reste très inégalement partagé.  La démocratie politique ne peut rester aveugle aux inégalités sociales. Elles la vident d’une grande partie de son sens. Le peuple que forme ce type de démocratie, la nôtre, est fort singulier. Il exclut une partie de ses membres et crée une catégorie de sous-citoyens au pouvoir d’agir très limité, aux prises avec des sur-citoyens dotés de moyens d’agir considérables (de relais institutionnels, de moyens d’influencer l’opinion…). Considérer cette forme de démocratie, qui possède encore beaucoup de oligarchiques et aristocratiques, comme son essence indépassable, est logiquement le vœu des privilégiés. Mais pour tous les autres ? Quel pouvoir a le peuple ? Le peuple gouverne mais son pouvoir réel d’intervention peut être fort limité. La démocratie s’arrête aux portes des usines. L’entreprise privée n’est pas gérée par un collectif de salariés et d’usagers mais par un chef d’entreprise (et indirectement, par les actionnaires pour les plus grosses d’entre elles). « Son » personnel est lié à lui par un lien juridique de subordination. Ce ne sont pas des citoyens. Plus largement, depuis que s’est produite la « grande transformation » décrite par Karl Polanyi[7], c’est-à-dire l’autonomisation de l’économie par rapport au politique, elle est soustraite à la décision collective des citoyens. Leur domaine d’intervention s’est rétréci comme peau de chagrin. Aujourd’hui la libéralisation de l’économie dans le cadre d’un système mondial dérégulé, la très grande vitesse de circulation des flux, l’opacité des opérations…donnent  peu de prise au contrôle de l’Etat (lui-même souvent éloigné des populations qu’il administre) et à la vigilance des citoyens. Le chantage exercé sur des pays entiers grâce à la dette, permettant d’ignorer et de bafouer les décisions prises sans équivoque par des peuples souverains, peuvent servir ici d’exemples paradigmatiques. Cette dépossession des citoyens n’est pas due seulement aux circonstances, elle est au fondement du capitalisme libéral. Ses hérauts, de Hayek à Milton Friedman, de Thatcher à Reagan n’ont cessé d’enjoindre aux acteurs sociaux de respecter l’ordre du marché, c’est-à-dire de refuser toute intervention dont l’objectif serait de corriger l’ordre économique existant, qu’elles que soient les injustices et les ravages qu’il génère. L’équilibre se rétablira de lui-même et toute velléité d’agir pour améliorer le fonctionnement de ce système de production et d’échanges n’y produira que du désordre, affirment-ils. Difficile d’imaginer une conception sociale plus hostile à l’intervention des citoyens. Pratiquement toute la sphère économique échappe au gouvernement du peuple. Et cette dépossession ne s’arrête pas là, car le rétrécissement de la sphère d’influence citoyenne est encore radicalisé par la pénétration de la logique libérale, par delà le secteur économique, au sein des institutions publiques elles-mêmes.[8]  L’école, l’hôpital, les services publics, selon cette logique, doivent se conformer à les impératifs de rentabilité, de libre concurrence, etc… présentés comme des absolus qui ne laissent, là encore, aucune place au gouvernement des citoyens, à commencer par celui des usagers et des fonctionnaires qui y travaillent. Ainsi le pouvoir du peuple pris dans son ensemble, ou formé de collectifs d’habitants, de travailleurs, d’usagers, dans une démocratie comme la nôtre ne peut pas grand-chose pour contrebalancer le formidable pouvoir des riches et des puissants.[9] D’où la critique de plus en plus virulente de « l’oligarchie », des « 1% », du monde de la finance… Derrière le discours de la nécessité économique apparaît la réalité du désarmement du citoyen, privé de pouvoir d’agir face aux puissances du moment. Pour être réellement en démocratie le peuple a d’abord à récupérer sa capacité à influer sur le cours des événements. Quels droits pour les membres du peuple ? Voter ne suffit pas pour qu’existe une démocratie. Non seulement, on l’a vu, parce que l’élection est une procédure aristocratique, mais aussi parce que, pour qu’existent des citoyens, il faut au minimum qu’ils aient des droits. Il ne faut pas qu’ils risquent, lorsqu’ils manifestent leurs désaccords, de se retrouver en prison ou dans un camp, qu’ils soient soumis à l’arbitraire des autorités. Leur citoyenneté dépend de leur capacité à déployer leur liberté, à s’exprimer, à manifester, à revendiquer, à s’opposer. Une démocratie où le peuple s’exprime et participe réellement aux décisions est nécessairement fondée sur les droits de l’homme et une large extension des libertés publiques. Les travaux du sociologue Robert Castel sur « l’insécurité sociale » vont encore plus loin. Ils démontrent qu’à un certain degré de pauvreté, de précarité, de dégradation des droits sociaux, la citoyenneté elle-même se trouve dégradée.[10] En Russie, en Turquie, aux Philippines, en Hongrie, en Pologne, etc… des millions d’électeurs votent, de nombreux députés sont élus, mais le viol des libertés et l’arbitraire du pouvoir dessinent les traits de régimes autoritaires et non de démocraties. Cette offensive autoritaire prend des traits plus radicaux dans les pays cités qu’en France, mais elle sévit aussi dans l’hexagone. Dernièrement, l’émotion soulevée par une série d’attentats terroristes a servi à son tour de prétexte à une crispation autoritaire ( multiplication de lois d’exception, dont l’état d’urgence cinq fois prolongé à ce jour), banalisant les atteintes aux droits fondamentaux. Par ailleurs se développait une campagne « sécuritaire » multipliant les appels à des mesures répressives démesurées (par exemple enfermer tous les fichés S, c’est-à-dire des milliers de personnes n’ayant commis aucun délit), dont certaines n’avaient plus qu’un très lointain rapport avec le terrorisme (par exemple interdire les manifestations contre la loi travail). Un peu plus tard se développait un incroyable débat sur le maintien de l’état de droit en France[11] ! Et les initiateurs de ces mesures sont des démocrates déclarés… Ces abus de langage, ne permettant plus de distinguer entre régime autoritaire et démocratie, occultent un des enjeux essentiels de l’option démocratique : les droits et les libertés de ses membres. Le gouvernement par le peuple requiert une pleine citoyenneté de chacun de ses membres, c’est-à-dire une pleine jouissance de ses droits qui sont au fondement de son pouvoir d’agir. Sinon il ne gouverne plus, il est gouverné. La démocratie est encore à inventer Ainsi, bien loin que les formes actuelles de démocratie représentent un modèle indépassable auquel il faudrait se résigner malgré ses criantes imperfections, ce type de régime politique reste encore en grande partie à inventer. Dans tous les domaines, que ce soit la définition du peuple, l’extension de ses pouvoirs, les droits de ses membres, les marges d’interprétation et de choix sont extrêmement larges. Et les démocraties actuellement existantes n’en représentent en aucune façon la réalisation parfaite. Les élus apparaissent de plus en plus coupés du peuple. C’est devenu un lieu commun de le faire remarquer.  Le pouvoir du peuple s’avère particulièrement limité face aux puissances du moment. Le pouvoir exercé au nom du peuple se montre par contre de plus en plus intrusif lorsqu’il s’agit des simples citoyens . Dans le contexte  actuel où se développe une véritable offensive autoritaire dans de nombreux pays, ces vices des démocraties actuelles prennent des formes particulièrement  inquiétantes. Les conservateurs, partisans de la société où nous vivons, ont cherché à nous enfermer dans de fausses alternatives : démocratie ou totalitarisme, démocratie ou dictature… Mais à une époque où la plupart des régimes cherchent à se doter d’une image démocratique, c’est au sein de cette nébuleuse « démocratique » que se forment principalement les différenciations. Démocratie néolibérale, élitiste, autoritaire, ou démocratie des citoyens, de tous les citoyens, d’une réelle participation aux décisions, de la subordination de l’économique au politique, des droits étendus et inaliénables des individus… Démocratie aristocratique ou démocratie démocratique ? Si les premières ne sont que trop connues, les secondes, malgré des aspirations collectives qui ne cessent d’en reconduire le projet, restent en grande partie à inventer. André Koulberg

Notes

[1] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992 

[2] M.I.Finley, Les anciens grecs, Maspero, 1971, p.68-69-70-71 et Démocratie antique et démocratie moderne, Payot, 1976. Pierre Briant, Pierre Lévêque, Pierre Brulé, Raymond Descat et Marie-Madelaine Mactoux, Le monde grec aux temps classiques, tome 1 : Le Vème siècle, PUF, Nouvelle Clio, 1995 .

 [3] Les politiques, Garnier Flammarion, 1993, 1294-b-4 

[4] Sauf le jour de l’élection…d’où le commentaire de Rousseau dans le Contrat social : « Le peuple anglais pense être libre  il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement  sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien »..

[5] François Dupuis-Déri, « Démocratie, histoire d’un mot », p.343 et suivantes.

[6]Notamment : Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot et Rivages, 1996  Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Seuil, 2007.

[7] Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1972, 1ère édition 1944.

[8] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

[9] Et celui des bureaucraties qui contribuent à leur domination : Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012.

[10] Robert Castel, l’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? , Seuil, 2003  Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001.

[11] « Les Français prêts à limiter leurs libertés pour plus de sécurité » titre, triomphant, Le Figaro du 18 novembre 2015.



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23/06/2024

Le Rassemblement National, danger pour la démocratie

  • Koulberg André
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

André Koulberg a publié en 2017 Le FN et la société française, (éditions Utopia). Il est membre de la section d'Aix-en-Provence de la Ligue des droits de l'Homme. Ce texte participe au combat mené par celle-ci pour la défense de la démocratie et des droits humains.



La destruction de la démocratie est inscrite dans le programme du Rassemblement National. Les idées du Rassemblement National ont tellement été banalisées ces dernières années que nous ne percevons plus la radicalité antidémocratique des mesures qu'il prône : discriminations sans limites, sur-pouvoir de l’État, pouvoir de censure sur les médias et tous les moyens d'expression, surveillance et contrôle des enseignants... Ce ne sont pas des « points de détail».

Relisons donc les différents textes programmatiques du RN.

Discriminer

Le Rassemblement National, depuis la reprise en main de Marine Le Pen en 2012, a fait disparaître, au fil des échéances électorales, un certain nombre de dispositions susceptibles de trop choquer ses électeurs et ses électrices. Les blagues antisémites sont proscrites, son discours sécuritaire n'est plus axé sur le rétablissement de la peine de mort, son discours sur les femmes ne fustige plus les « avortements de confort;», etc. mais sur les questions centrales de son programme (immigration, insécurité...) ses options apparaissent clairement, malgré la rhétorique dans laquelle ils sont enrobés. La simple lecture de ses textes programmatiques permet de prendre la mesure des changements qu'il voudrait introduire : une remise en cause du régime démocratique que nous connaissons en France depuis 1945. Est-ce qu'on se rend compte de ce que cela signifie;?

Le Rassemblement National propose d'organiser un référendum pour changer la constitution. C'est, notamment, un principe fondamental de nos constitutions qui est visé : le principe de l'égalité devant la loi. Le titre premier de la constitution de 1958 stipule par exemple que la France « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion;». Cette égalité de droit est exactement ce que le RN veut supprimer. C'est le fameux principe de « préférence nationale;» rebaptisé « priorité nationale;». Il propose que les étrangers (ou « étrangers extra communautaires») soient discriminés à l'embauche, lors de l'acquisition d'un logement, pour de nombreuses prestations sociales (par exemple « les allocations familiales seront réservées aux Français»), au niveau juridique (la double peine) et dans l'accès aux soins (suppression quasi complète de l'aide médicale d’État)...

Mais, dira-t-on, ce sont des étrangers. N'est-il pas normal qu'ils relèvent d'une législation spécifique? Cela peut être vrai de dispositions ordinaires adaptées à la situation d'étranger, comme, par exemple, l'exigence d'un passeport. Mais cela ne l'est plus lorsqu'il s'agit de droits fondamentaux reconnus par notre constitution et par toutes les conventions internationales. Les étrangers, aussi étrangers qu'ils soient, sont des êtres humains et, à ce titre, ils doivent bénéficier des droits de l'homme, dont l'originalité est justement de concerner tous les êtres humains. Violer ce droit, c'est basculer dans un autre type de régime, comme, par exemple, celui que nous avons connu en France dans la période de Vichy.

La multiplication des discriminations que le Rassemblement National veut inscrire dans la loi touche aux fonctions vitales des personnes visées : la possibilité de travailler, de se loger, de se soigner... Ces mesures fabriquent des sortes de sous-humains !

La suppression de l'aide médicale d’État (sauf « soins urgents», mais vu le temps des procédures ce sera souvent trop tard) peut servir ici d'exemple type de ces discriminations sans limite, et absurdes. C'est une mesure qui constitue un véritable scandale moral : laisser un malade sans soin parce qu'il a une origine étrangère... C'est aussi une mesure stupide : au sein de ces populations non soignées se propageront inévitablement des épidémies qui nous frapperont, nous aussi.

Prenons la mesure de ce que représentent ces mesures discriminatoires que voudrait nous imposer le parti de Marine Le Pen, elles ne représentent pas un simple changement législatif, elles nous font changer d'univers.

Ce mépris de l'humain, cette destruction des droits de l'homme, de plus, ne concerne pas que les étrangers. Une fois que le principe de l'égalité des droits est abandonné, la garantie de ce droit n'existe plus pour personne. Pour tous, ce qui était un droit n'est plus qu'une tolérance que l’État peut octroyer, ou retirer, quand il veut. L'arbitraire peut frapper n'importe qui. Et, effectivement, l'expérience historique confirme que dans cette conjoncture, les discriminations s'étendent à de nombreuses catégories : opposants, minorités, femmes... Le régime de Vichy, par exemple, discriminait les Juifs, mais aussi les tziganes, les femmes (des femmes fonctionnaires révoquée simplement parce qu'elles étaient des femmes).

Non seulement les discriminations prolifèrent mais ceux qui apportent une aide aux discriminés, aujourd'hui aux sans papiers privés de droit, sont criminalisés. Le RN prévoit de les « poursuivre;» : « La loi permettra de poursuivre et de condamner les personnes qui apportent une aide directe ou indirecte aux étrangers qui tentent d'entrer illégalement sur le territoire et s'y maintenir;». Cela fera beaucoup de Français réprimés pour leurs gestes humanitaires. Où commence l'aide indirecte?

Au lot de discriminations va s'ajouter le lot de répressions.


De l'arbitraire policier à la police de la pensée

La destruction de l'égalité des droits, fondement essentiel de nos démocraties, n'est pas la seule mesure antidémocratique prônée par le Rassemblement National, loin de là;! L’État et l'administration RN ne veulent pas seulement discriminer, ils veulent aussi se doter d'un sur-pouvoir face à des citoyens de moins en moins susceptibles de défendre leurs droits. Ce choix se lit très clairement dans les textes consacrés à la sécurité et la répression policière.

Le RN propose notamment « d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes;» afin de ne « jamais craindre» d'utiliser la force, le parti estimant qu'il devrait en faire bien plus usage.

Les policiers bénéficient évidemment d'un droit de légitime défense, précisément défini par la loi. Mais leur octroyer une présomption générale de légitime défense a priori, indépendamment de l'acte commis, ce n'est plus tenir compte des cas où elle est effective, mais légitimer des actes simplement parce que ce sont des policiers qui les commettent. Et les victimes de ces actes perdent ainsi en grande partie les moyens de se défendre face à des violences arbitraires. Ce ne sont plus des bavures puisque les policiers sont, de par leur statut, en légitime défense.

Si l'on ajoute à cela l'aveuglement volontaire du RN face à des dérapages policiers, par exemple les délits de faciès, pourtant documentés depuis longtemps, on ne peut que conclure à l'existence caractérisée de ce parti à légitimer les pouvoirs répressifs arbitraires et à priver les citoyens de moyens d'y résister.

Que reste-t-il de la démocratie s'il n'y a plus d'égalité des droits ni, pour les citoyens, de capacité de résister aux abus et à l'arbitraire du pouvoir? Pas grand chose. Et pourtant, dans la doctrine RN ce n'est qu'une partie des mesures oppressives envisagées. Elle attribue, par exemple, à l’État le droit de limiter gravement un certain nombre de nos libertés fondamentales.

Le Rassemblement National donne au pouvoir le droit de censurer à peu près tous les moyens d'expression existant dans un pays au nom de la lutte qu'il veut mener contre ce qu'il nomme une « idéologie». Contre une idéologie considérée comme néfaste, les autorités peuvent à peu près tout.

L'exemple que donne le RN est celui de « l'idéologie islamiste», propre à faire peur, mais cette peur risque de nous faire oublier les enjeux de la liberté d'expression qui ne concernent évidemment pas seulement les propos islamistes.

Marine Le Pen a déposé un projet de loi qui « prévoit l'interdiction de la publication des écrits, y compris par voie électronique ou audiovisuelle ayant pour objet ou pour effet la manifestation ou la diffusion de l'idéologie islamiste». Mais l'idéologie, et c'est le nœud du problème, est une notion très large. Où commence l'idéologie islamiste? Est-ce que tous ceux qui sont stigmatisés, notamment par le RN, sous le terme d'« islamo-gauchistes» seront partout censurés;? En réalité ce pouvoir de censurer toutes les formes d'expression au nom de la lutte contre une « idéologie» permet à l’État, de censurer tout ce qu'il veut car l'infraction n'est pas précise, comme peut l'être par exemple la diffamation définie juridiquement. Elle peut désigner toutes les idées qui déplaisent au gouvernement. Et au nom d'une incrimination aussi ouverte le RN se donne le droit de censurer tous les médias, les réseaux sociaux, les maisons d'édition, etc...

Cette traque idéologique s'étend partout, et notamment à l'école. Et là encore, la lutte du pouvoir contre les « idéologies;» ouvre à l’État un champ de possibles censures et répressions quasi infini, bien au delà de la seule « idéologie islamiste». Ainsi, par exemple, le RN réprouve depuis longtemps les méthodes pédagogiques actives, égalitaristes (le collège unique), ce qu'il nomme « la doctrine de l'école ouverte;», etc... Il qualifie tout cela d'« idéologie délétère;, donc réprimable, ne propose aucun débat mais s'apprête tout simplement de supprimer les institutions existantes, les instituts nationaux supérieurs des professeurs et de l'éducation, censés la propager. De l'incrimination d'une idéologie qui déplaît au RN à la répression il n'y a qu'un pas, vite franchi.

L'investissement autoritaire de l'école ne s'arrête pas là. Le Rassemblement National veut aussi exercer un contrôle général sur les cours assurés par les professeurs dans les classes. Soupçonnés de mal penser (c'est-à-dire autrement que le RN), rien ne semble plus urgent que de les mettre sous une étroite surveillance des autorités. Les enseignants devront constamment se conformer à la « neutralité» officielle. « l'exigence de neutralité absolue des membres du corps enseignant» sera partout renforcée. Sous une telle pesante tutelle, cette « neutralité absolue;» sera déterminée par le pouvoir. Au lieu de se référer aux disciplines (par exemple l'histoire telle qu'elle est faite par les historiens), ce sera « la vérité», « la neutralité» de l’État qu'il faudra enseigner. Et les autorités y veilleront scrupuleusement. Est prévu un « accroissement du contrôle des corps d'inspection». Celui-ci aura notamment pour mission une systématique délation des contrevenants à cette « neutralité» d’État : « obligation de signalement des cas problématiques sous peine de sanctions à l'encontre des encadrants».

Nous imaginons parfaitement ce que cela peut signifier car, avec un vocabulaire quasi identique des États (notamment des États américains) ont mis en œuvre ce programme. En Floride, par exemple, aujourd'hui, les manuels scolaires sont expurgés de contenus scientifiques qui contreviennent aux opinions de certains groupes de pression (des évangélistes fondamentalistes opposés à l'enseignement de la théorie de l'évolution) et du gouverneur qui les soutient. Les professeurs sont dénoncés par certains de leurs élèves et pratiquent de plus en plus de l'autocensure.

Une forte intervention de l’État pour censurer le contenu des matières enseignées et une surveillance autoritaire des enseignants, cela produit toujours les mêmes effets : la fabrication d'une idéologie d’État, c'est-à-dire, en terme orwellien, une police de la pensée.


Une offensive contre la démocratie

Le Rassemblement National prétend défendre l'identité de la France mais l'essentiel du programme qu'il s'apprête à appliquer vise à détruire ce qui constitue la singularité de la France depuis des siècles. La présence de personnes à la peau foncée dans le pays ne change pas fondamentalement l'identité de la France. Ce qui la détruirait ce serait de faire du « pays des droits de l'homme» dont la devise est « liberté, égalité, fraternité», une société qui rejette l'égalité des droits et discrimine des populations entières, qui maltraite des groupes transformés en bouc émissaire, qui fait régner un pouvoir arbitraire, qui prive les citoyens de leurs libertés fondamentales, qui impose une idéologie d’État...

Or tout cela se trouve dans les textes programmatiques RN.

Ce n'est pas l'identité de la France même si cela a existé à certaines périodes de l'histoire de France comme la période de Vichy. Ce furent quelques épisodes, particulièrement sombres.

Cette ombre plane aujourd'hui sur toutes les prises de position RN;. Partout est attisée la haine et le rejet de ceux qui sont perçus comme différents. L'hostilité envers les homosexuels et tous les déviants des normes hétérosexuelles dominantes n'a jamais cessé. Camille Froidevaux-Metterie nous le rappelle dans un article publié dans le journal Le Monde le 14 juin, voter RN pour les femmes c'est braquer une arme contre soi : les députés européens RN ont voté « contre la condamnation des discours de haine envers les personnes LGBTQIA+ en 2019 et contre le fait de déclarer l'Europe zone de liberté pour ces mêmes personnes en 2021».

La philosophe rappelle aussi que l'opposition aux droits des femmes est toujours vivace au sein de ce parti, malgré les fréquents clins d’œil de Marine Le Pen à ses électrices. Il suffit, là aussi, d'étudier les votes des députés RN au parlement européen pour se rendre compte qu'ils sont systématiquement défavorables aux droits des femmes (voir le rappel précis de tous ces votes dans l'article de Camille Froidevaux-Metterie).

Enfin, la haine est attisée, encore plus, de façon obsessionnelle, contre un groupe mal défini mais que tout le monde reconnaît. Il est question d'« immigrés», bien que souvent ils ne le soient plus depuis des générations; ou d'étrangers» ou « étrangers extra européens», mais on se garde généralement de désigner à la vindicte publique les Ukrainiens, chrétiens à la peau trop blanche. Qui désigne-t-on donc ainsi? Les illustrations du livret programmatique consacré à « l'immigration» apportent une réponse, on y voit toujours des « Noirs» et des « Arabes» (peut-être aussi quelques Roms).

De thématiques en thématiques, les méfaits de ces populations aisément reconnaissables, à défaut d'être bien définies, leurs crimes, leurs mœurs arriérées, et même les privilèges dont ils bénéficieraient dans la société française, se succèdent sans fin. Ainsi que les discriminations, les exclusions, les mesures toujours plus dures qu'on souhaite ardemment leur imposer : toujours plus attentatoires aux droits humains les plus élémentaires. On peut parler d'obsession ethnique. Toute personne familière des discours d'extrême droite des années 30 ou de la période de Vichy y trouvera des résonances. Or cette obsession xénophobe qui a si souvent joué un rôle majeur dans la destruction des démocraties, est partout dans les discours et les actes du RN et constitue le principal fondement de sa doctrine, encore aujourd'hui.

Pour s'en convaincre lisons un livret programmatique qui semble complètement éloigné de ces questions d'immigration et d'incrimination des étrangers, celui consacré à « l'écologie».

Nous allons de surprise en surprise. D'abord ce discours écologique est avant tout un discours anti-écologtique, dénonçant « l'écologie punitive» à longueur de pages, dissuadant les Français de changer leur mode de vie, s'opposant aux mesures, pourtant souvent très limitées, prises par diverses instances nationales ou internationales pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais, vis-à-vis des étrangers, le ton change, la situation climatique exigerait qu'on restreigne leur nombre et leurs droits et qu'on réagisse vivement. Une des principales mesures « écologiques;» proposées par le RN est la fermeture des frontières et l'organisation de la préférence nationale non seulement pour les produits français ou les entreprises françaises, mais aussi pour« l'emploi des Français». On croyait parler écologie, on retourne à l'obsession ethnique, aux exclusions, aux discriminations... à cette identité des pages douloureuses de notre histoire.

Le Rassemblement national a appris à utiliser un langage policé, respectable, à se référer à la république, à la démocratie, et même aux droits de l'homme, mais derrière ce vernis, c'est une véritable machine de guerre antidémocratique que révèle la lecture de son programme. Même si nous ne connaissions pas les accointances de Marine Le Pen avec Poutine ou Victor Orban ce programme suffit pour découvrir ses penchants autoritaires

Dans la confusion générale, la promotion de mesures inspirées par le discours RN (30 lois successives restreignant les droits des étrangers et, dernièrement, l'introduction de la préférence nationale dans une loi sur l'immigration), nous avons perdu la capacité de percevoir la gravité destructrice de ces mises en cause radicales de nos principes et de nos droits. Or ce que nous découvrons à la lecture de ce programme RN ce ne sont pas seulement les réalités catastrophiques que recouvrent ces logiques mais tout un ensemble de mesures qui nous font basculer dans un autre régime, tel que nous n'en avons pas connu en France métropolitaine depuis la Libération. Ce n'est plus une évolution, même vers du pire, c'est un saut dans l'inconnu.

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01/06/2021

L'école française

  • Dubet François
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Extraits de l’article de François Dubet « L’école française : l’épuisement d’un modèle » in Revue du MAUSS n°57


…La France est en tête des pays dans lesquels la profession des parents détermine le plus fortement la carrière scolaire des enfants

.Comment expliquer cette caractéristique peu enviable ? Parmi une foule de causes, j’en retiendrai deux si profondément inscrites dans notre imaginaire scolaire que la gauche et la droite y adhèrent avec la même naïveté (ou la même mauvaise foi).


La première singularité est la vocation élitiste de l’école française…l’école française ne se distingue pas parce qu’elle produit des élites mais parce que la sélection des élites scolaires organise la totalité des programmes, des pratiques pédagogiques et la manière de trier les élèves sans que ceci soit véritablement contesté dans un pays où le mérite scolaire est la manifestation suprême de la valeur d’un citoyen.

… Cet élitisme commande les jugements scolaires et les manières d’orienter les élèves. La hiérarchie des disciplines et des filières reste solidement établie et les moins bons des élèves sont orientés négativement vers des formations professionnelles jugées peu honorables en termes scolaires. Tout se passe comme si les élèves étaient sans cesse hierarchisés, notés au demi-point près, comme si dès l’école élémentaire, les critères définis par les grandes écoles s’imposaient à tous les élèves, y compris à ceux qui en ignorent même l’existence.

Rien n’indique mieux le poids « de cet élitisme pour tous » que notre propension commune à ne percevoir l’injustice solaire qu’à partir du recrutement des seules élites…Autrement dit le sort des vaincus de la compétition scolaire nous importe moins que l’équité du recrutement des élites. Ceci ne pourrait être qu’une douce manie nationale si les effectifs en jeu n’étaient pas incomparables : quelques milliers d’élèves en haut, quelques centaines de milliers en bas. Plus encore les effets sociaux des inégalités scolaires « structurelles » sont sans commune avec les distorsions du recrutement des élites : absence de qualification, perte d’estime de soi, hostilité aux valeurs incarnés par l’école…Les inégalités scolaires ne sont pas seulement un problème de justice et d’équité, elles sont un problème social. Comment s’opposer au « séparatisme » communautaire et social quand nous acceptons aussi aisément le séparatisme scolaire ?

…Personne n’envisage sérieusement de mettre à mal la dualité de notre système de formation , les « super élites scolaires » se recrutent dans quelques établissements parisiens, on continue à mieux financer les formations élitistes que l’école élémentaire. Au fond à droite et à gauche, tout se passe comme si les classes moyennes supérieures défendaient un système qui assure leur reproduction par l’école. Cette défense semble d’autant plus solide en France que notre pays se caractérise par une forte emprise des diplômes sur l’accès à l’emploi et le niveau de cet emploi. C’est là notre seconde singularité : hors du diplôme point de salut et dès lors on comprend pourquoi la compétition scolaire est si vive, pourquoi chacun est tenté d’optimiser les différences scolaires pour lui-même, quitte à déplorer les injustices du « système ».

…

De manière paradoxale, l’allongement des études et la massification scolaire n’ont pas été suivis par une adhésion aux valeurs démocratiques transmises par l’école, surtout chez les élèves qui ne réussissent pas comme ils l’espéraient[1]. « L’explosion scolaire » a été corrélative d’une crise de l’éducation, « l’autorité morale » de l’école ne s’exerçant vraiment que sur ceux qui réussissent alors que les autres y sont indifférents ou hostiles. C’est donc l’éducation elle-même qui est en jeu quand la culture de masse et les écrans dominent la vie juvénile et quand l’école semble réduite à sa fonction de tri.

En cette matière, nous en restons souvent à des formules vagues, former des citoyens, en faisant semblant d’ignorer que, aujourd’hui, cette formation procède plus de l’expérience collective d’une vie commune que de l’adhésion à des principes venus d’en haut, fussent-ils incontestables. En ce sens, ce qu’on appelle en France «la vie scolaire» et les dispositifs qui l’accompagnent devraient être au cœur de notre modèle éducatif. On devient un citoyen éclairé, rationnel et tolérant en agissant avec les autres, en prenant des responsabilités, en parlant en public, en faisant des expériences…Cette éxigence n’a rien d’utopique puisque bien des établissements, « expérimentaux » ou non y parviennent dès lors que les équipes éducatives, sont homogènes, autonomes et mobilisées.

Ce que Durkheim appelait « l’éducation morale » ne passe plus seulement par les programmes et les leçons, il nous faut construire des communautés éducatives dans lesquelles on apprend aussi à vivre ensemble. Le chantier ne serait pas mince. Pour que se forment des communautés éducatives dans lesquelles les élèves apprennent à exercer leurs droits et leurs responsabilités, il nous faudrait transformer profondément le mode de recrutement, de formation et d’affectation des enseignants. Il nous faudrait cesser de déléguer les activités éducatives au « périscolaire » il nous faudrait cesser de croire que le jacobinisme est la garantie de l’égalité de l’offre scolaire. Il faudrait faire confiance aux individus autant qu’à l’Etat.

Conclusion


Le long processus de massification durant lequel nous avons cru pouvoir ouvrir l’accès à l’éducation scolaire sans changer l’école est aujourd’hui en bout de course. Ni le repli vers la nostalgie d’un âge d’or scolaire, ni l’appel au « toujours plus » de ce qui ne marche pas n’offrent de perspectives. La pandémie pourrait nous donner l’opportunité de changer l’école. Pour cela, il suffit de regarder comment l’école fonctionne vraiment et de mesurer les effets politiques et sociaux de ce fonctionnement. C’est ce que nous pourrions attendre des politiques et mouvements sociaux qui dénoncent les dysfonctionnements de l’école quand ils devraient s’interroger sur son fonctionnement et des traditions si installées dans les esprits et les routines que nous finissons par ne plus les voir.






Notes

[1] Dubet François et Duru-Bellat Marie, 2020, l’Ecole peut-elle sauver la démocratie ? Paris, Seuil.. 
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14/03/2025

L'effort de ne rien faire

  • Vianlatte Frédérique
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production

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Comment résister ?   En ne faisant rien. « Les paresseux ont au moins une qualité, ils ont le courage de ne rien faire », disait Sim, humoriste français qui eut son heure de gloire à la fin des années quatre-vingt-dix. Du courage pour ne rien faire ? Oui, quand tout est fait pour que l’on scroll, like, commente, republie, partage, etc., les mêmes fadaises invérifiables, il faut du courage pour regarder ailleurs, lire un livre sur un sujet que l’on ne connaît pas, parler avec un inconnu dans le train… Il est si facile de rester dans sa bulle de filtre, qu’il faut du courage pour se confronter au monde de l’autre.

Du courage, mais aussi du goût pour l’effort. Il est plus simple de se laisser guider par le GPS que de déchiffrer une carte routière, de taper sa requête sur un moteur de recherche que de chercher dans ses souvenirs, ou même de demander à l’IA de résumer un livre que l’on n’a pas lu. Nous préférons laisser nos données privées devenir des marchandises que de faire l’effort intellectuel de chercher par nous-mêmes. Du coup, nous ne trouvons plus rien. Rien que nos vies vides de sens. C’est ce vide que nous creusons en cherchant à le fuir dans nos écrans.

Donc, ne pas cliquer sur un titre que l’on sait trop accrocheur pour être tout à fait vrai, ne pas accepter tous les cookies, ne pas noter cet employé surexploité, ne pas envoyer de courriel au collègue de l’étage inférieur… demandent des efforts importants. Éteindre le téléphone en réunion, au restaurant ou lors d’une soirée entre amis, devient un effort écrasant que l’on n’ose plus exiger ni de soi ni des autres. Enfin, ne pas garder son téléphone éteint toute une journée semble un effort surhumain.

Pourtant, nul besoin d’être Superman ou WonderWoman pour résister à cette servitude numérique. Il suffit de fournir un effort, un tout petit effort, celui de ne rien faire. Se poser, tout déconnecter, fermer les yeux, faire la sieste si possible, laisser sinon ses pensées vagabonder. Traîner, agir lentement, prendre son temps, ne plus craindre l’ennui, mais l’accepter comme un ami qui nous pousse à regarder le monde autrement ; un ami qui nous aide à nous libérer.

Faire l’effort de ne rien faire, c’est s’efforcer d’être libre. Oui, il devient de plus en plus dur de se soustraire à la connexion numérique, c’est justement pour cela qu’il ne faut pas renoncer à l’effort. Et tant pis si nous échouons, tant pis si nous ne parvenons pas aussi souvent que nous le souhaitons à échapper à cet outil qui, sous prétexte de nous faciliter la vie, nous en en ôte toute la saveur. Comme pour le fumeur qui ne parvient toujours pas à arrêter, chaque tentative est quand même une victoire sur soi, une mise à distance de son addiction, un pas de plus vers le goût de la vie, le goût de l’autre. Comme le rappelait celui qui a aidé son peuple à retrouver la liberté : « C’est dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite. Un plein effort est une pleine victoire. » (Gandhi).

Notes

Retrouvez aphorismes, poèmes et nouvelles sur le site https://frederiquevianlatte.fr/

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17/10/2019

La convention citoyenne pour le climat, un anti grand débat

  • Roustang Guy
Réactions actualités passées

La convention citoyenne pour le climat qui a démarré le premier week-end d’octobre 2019 est un grand défi.

Elle vient compléter notre démocratie représentative (Assemblée Nationale, Sénat) par une dose de démocratie participative. En effet, 150 citoyens ont été tirés au sort qui sont représentatifs de la répartition par âge, formation, lieu d’habitation etc. de l’ensemble de la population française. Une France en petit. Bien sûr il y a un biais, dans la mesure où l’acceptation de participer à six week-ends au cours des mois à venir suppose d’être intéressé par la question à laquelle il va falloir répondre : comment réduire de 40% en 2030 les émissions de gaz à effet de serre de la France par rapport au niveau de 1990 en respectant la justice sociale ? Autre preuve de biais : quand on a demandé aux 150 personnes, qui se sont réunies pour la première fois le 4 octobre, si la question posée les intéressait, ou encore s’ils avaient cherché à s’informer sur le climat pour se préparer à ces week-ends, une grande majorité a manifesté que oui.

L’origine de cette réunion de 150 personnes tirées au sort est venue de personnes ou de groupes conscients de la gravité des défis à relever concernant l’environnement. E.Macron a accepté de lancer cette convention citoyenne pour le climat (CCC) et s’est engagé à ce que les propositions qu’elle ferait seraient soumises soit au vote du Parlement, soit à un referendum, soit traduites en mesures réglementaires.

L’organisation même de cette convention semble donner des garanties sur le sérieux du déroulement des débats et la possibilité d’aboutir à des propositions argumentées. La convention se réunit au Palais d’Iéna, siège du Conseil économique et social, 3ème assemblée de la République. Des personnes compétentes vont suivre tout au long les échanges pour en garder la trace. Au cours du premier week-end, des spécialistes sont déjà venus apporter les connaissances de base nécessaires pour alimenter les débats et aider plus tard à la formulation de propositions, qui seraient rédigées avec l’aide d’un groupe de juristes. Au cours du premier week-end, des experts du climat ont répondu aux questions posées par les participants qui souhaitaient avoir des compléments d’information. Si les participants considèrent que les informations qui leur sont données sont biaisées, ils pourront demander à avoir le point de vue d’autres spécialistes. Les séances plénières seront ouvertes à la presse et les participants sont encouragés à consulter leur environnement social entre les sessions. Loïc Blondiaux (professeur à Sciences Po qui travaille depuis 15 ans sur les enjeux de la démocratie participative) est l’un des trois membres du comité de gouvernance. Il disait à France Inter le 8 octobre qu’il s’agissait d’emmener toute la France derrière les membres de la convention.

Un collège de trois garants suivra l’évolution de la convention. Parmi eux, Cyril Dion réalisateur du film «Demain » et auteur du « Petit manuel de résistance contemporaine »[1]. Il a été avec d’autres à l’origine de cette convention et il a dialogué avec E.Macron sur les raisons d’être de cette convention et ses modalités d’organisation. Interrogé par un journaliste sur les risques de voir le pouvoir politique orienter les débats et leurs conclusions, C.Dion a prévenu qu’il démissionnerait évidemment et le ferait savoir.

A un tournant civilisationnel décisif, peut-être que cette convention sera un grand moment dans notre histoire républicaine ? Peut-être qu’elle viendra contredire la formule célèbre de Jacques Chirac : la maison brule et nous regardons ailleurs ? Peut-être que la France sera avec cette convention un modèle pour les autres nations ? Malgré la difficulté de l’environnement international dominé par le néo-libéralisme, sans parler des climato-sceptiques du genre Trump et Bolsonaro.

Au contraire, peut-être que cette convention sera une nouvelle déception et qu’elle se perdra dans les sables, compte tenu des puissances d’argent[2], de la difficulté d’aller à l’encontre de ce qui fait la dynamique de nos sociétés : la recherche par chacun du toujours plus, la croissance du PIB et des valeurs marchandes qui vont de pair avec la destruction de la nature. Il y a aussi fort à parier qu’E.Macron aura bien du mal à abandonner son rêve d’une France Start-up nation, et que la majorité présidentielle aura peur de prendre des mesures courageuses et difficiles, très difficiles.

Quoi qu’il en soit, on peut espérer que les travaux de cette convention, ses débats, ses controverses sur les solutions envisagées, sera un bouillon de culture. Occasion pour chacun d’entre nous, pour les responsables à tous les niveaux, pour les partis politiques, de regarder en face l’effondrement qui nous menace, si l’on poursuit la fuite en avant. Et si, par malheur, le pouvoir politique actuelle se déjugeait, en ne prenant pas au sérieux les propositions que cette convention devra faire pour répondre à une question qui nous concerne tous, il perdrait toute crédibilité.




Notes

[1] Collection Domaine du possible, Actes Sud.
[2] Voir l’interview de 31 minutes de Jérémy Désir in Le Media du 20 septembre 2019 : Un ex-banquier révèle l’imposture de la finance. Pour calmer l’opinion et rassurer certains investisseurs, les banques font mine de prendre au sérieux le risque climatique. C’est une mascarade nous dit J.D. qui a démissionné en juillet 2019 de la HSBC faute d’avoir pu persuader sa hiérarchie de la gravité de la situation. Nous recommandons vivement cette interview.

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11/01/2017

La crise nous invite à inventer le futur

  • Ginisty Bernard
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Conférence de Bernard Ginisty aux rencontres des amis de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016


1- Malaise dans nos sociétés.


« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat  actuel dans notre pays.  D’une part, des annonces futuristes sur une société  de l'internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part,  des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise  du vivre ensemble. Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut donner corps à ces grands thèmes dans un travail conjoint de critique des prétendues évidences qui empêchent de penser et d’engagement concret dans le quotidien des institutions. 


2 - L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.

  2.1 - Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition

L'individu était défini par sa matrice micro sociale d'origine. On était d'un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l'hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n'était pas l'esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l'individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contre partie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s'imposait à tous.         

      2.2 - L'histoire de la modernité est faite « d'atomes sociaux qui  ont rompu avec  cette matrice sociologique première

Cet éclatement a été préparé par l'évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l'urbanisation et l'industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l'infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d'exister hors de son clan.  Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé  des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.

2.3 - Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché.  

Face à l'aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d'origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une science du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique.  Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de  lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois.  Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à la main invisible du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres » Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir au corps d'origine. C'est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes.  Quand on ne sait plus où on va, quand on n'a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.


3 - Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur

            Ce que nous devons inventer, c'est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l'individu a découvert qu'il était, naissait et mourait seul comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu'en traversant constamment ce que j'appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d'appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels. Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d'être humain n'est pas reconnue et la célébration de l'individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d'une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j'aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd'hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d'identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.

3.1 - « L’attitude personne » (Paul RICOEUR).

Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes  qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment  où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut  guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a  de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement  devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et   politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » [1].

3.2 - De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar MORIN).

Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ». Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi : « Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base » [2].

 3.3 - Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour BIDAR)  

        Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour «  réparer ensemble le tissu déchiré du monde ».  Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ». Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? »  Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands médias sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions » [3].

3.4 - « La convergence des consciences » (Pierre RAHBI)


Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rahbi, acteur de premier plan pour  lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » : « Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir » [4]

 Annexe La langue universelle de l’argent déréalise le monde     

     Quand on ne sait plus où on va et que l’on n'a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire. « Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. C’est un  cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux qui si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire)  et si l’horloge se mettait à être le temps  et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré  et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.             De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ».   [5] Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914. Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans le renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables »  [6].

Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations  optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (...) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation  est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »[7]

Notes

[1] Paul RICOEUR  (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel MOUNIER : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.  
[2] Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33.

[3] Abdennour BIDAR : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119.   

[4] Pierre RAHBI : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016, pages 7 et 11.

[5]  Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade 1992, pages 1455-1457. 

[6] Jacques JULLIARD : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30.

[7] Emmanuel FABER : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.

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13/07/2023

L’acte fondateur de l’écologie politique française

  • Cérézuelle Daniel
Politiser la technique et nos pratiques
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Bernard Charbonneau et Jacques Ellul: La nature du combat, pour une révolution écologique. Éditions de l’Échappée Paris 2021. Recueil d’articles publiés conjointement de 1983 à 1985 dans la revue Combat Nature.

Tous deux Bordelais, Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994) se sont rencontrés au lycée vers 1927. Ils découvrent rapidement qu’ils partagent la même conviction que le développement accéléré de l’industrie, de la technique et de l’État menace la liberté de l’homme. Tout part de là : l’expérience partagée d’une contradiction entre l’exigence d’une liberté qui veut être personnellement vécue en s’incarnant dans les actes de la vie quotidienne, et l’obstacle que lui opposent les structures impersonnelles de la société industrielle et technicienne. Ainsi « unis par une pensée commune », comme l’écrira Charbonneau, les deux amis s’engagent dans une action qu’ils veulent révolutionnaire. En 1935, Charbonneau a vingt-cinq ans et Ellul vingt-trois, nos deux jeunes gascons rédigent en commun les Directives pour un Manifeste personnaliste [1], texte en quatre-vingt-trois propositions qui pose un diagnostic prémonitoire sur les impasses de la civilisation industrielle, technicienne et étatiste et qui débouche sur un appel à lutter « pour une cité ascétique afin que l’homme vive », ce que l’on appelle aujourd’hui la décroissance. Et ils concluent « Que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort) se préparent en eux-mêmes. Puis, qu’ils viennent et nous aident. » On peut voir dans ce texte l’acte fondateur de l’écologie politique française.

Cette amitié durera près de soixante-dix ans. Dans l’introduction de ce volume Frédéric Rognon en retrace les étapes et montre la fécondité prémonitoire des analyses développées dans de nombreux livres par les deux membres de cette « École de Bordeaux » d’écologie politique [2]. Il montre aussi comment, unis par cette pensée de la liberté, Charbonneau et Ellul l’ont été aussi dans l’action. Actions de terrain, comme lorsque, pendant les années soixante-dix ils ont créé et animé le Comité de Défense de la Côte Aquitaine contre les projets technocratiques de développement du tourisme de masse. Actions dans le champ intellectuel en organisant des camps de réflexion (on dirait aujourd’hui : des universités d’été) ou bien en intervenant par des articles ou des conférences.

C’est ainsi que de 1983 à 1985, à la demande d’Alain de Swarte, directeur de la revue écologiste trimestrielle Combat Nature, près de cinquante ans après la rédaction des Directives de 1935, les deux gascons reprennent la plume pour écrire en commun non plus un seul texte mais une série d’articles qui seront publiés en parallèle dans onze numéros successifs de cette revue.  Cet ensemble a une unité et une cohérence telles qu’on peut le considérer comme un seul ouvrage dont les vingt-deux chapitres ont été rédigés alternativement par l’un ou par l’autre des deux penseurs, chacun avec son point de vue : Ellul celui de l’historien protestant, Charbonneau celui du géographe (mais aussi historien) agnostique.

Combat Nature, son nom l’indique bien, s’adressait à un public déterminé à résister aux multiples manifestations de la dévastation environnementale qui résulte de l’emballement techno-industriel.  Charbonneau et Ellul s’engagent dans un travail pédagogique pour montrer qu’au-delà des nécessaires actions locales, et à partir de celles-ci, il faut aussi promouvoir un changement de civilisation. Les articles qu’ils rédigent à l’intention de ce public militant se situent donc à la jonction du théorique et du pratique pour clarifier la question du sens de l’action. Présentés dans une langue claire et sans jargon, sans jamais perdre de vue la nécessité d’une action, ces textes proposent de remettre en perspective les enjeux de l’écologie politique afin d’orienter l’action et définir des priorités  ce faisant ils offrent une synthèse de plus de quarante années de recherche et de réflexion sur les grands défis auxquels nous sommes confrontés chaque jour par la civilisation technicienne. Nos deux penseurs qui connaissaient bien les pièges de l’action et de l’activisme sont aussi attentifs à mettre en garde leurs lecteurs contre deux tentations dont la séduction ne cesse de grandir, celle de l’accès prématuré au pouvoir politique et celle de la fuite en avant dans un développement technologique et industriel « vert ».

Quarante ans plus tard l’ensemble de ces textes n’a rien perdu de son actualité et on ne peut que se féliciter que les éditions de l’Echappée aient décidé de rendre ce recueil accessible au public préoccupé par l’écologie politique. Après avoir publié Le Totalitarisme industriel de Charbonneau puis L’empire du non-sens d’Ellul, c’est faire preuve d’une belle cohérence. Ce recueil permettra aux lecteurs d’avoir une vue beaucoup plus complète et nuancée de la pensée des deux amis. C’est pourquoi il a semblé également nécessaire d’inclure en annexe un article publié ultérieurement par Ellul dans Combat Nature dans lequel il aborde la question des relations entre Écologie et politique.

Outre un éclairage très utile pour penser les problèmes que nous avons à affronter, ces textes offrent aussi un témoignage émouvant sur une amitié et un partenariat intellectuel hors du commun, de la fin de l’adolescence jusqu’à la mort. En dépit de leurs différences de tempérament et de spiritualité, la communauté de pensée de Charbonneau et Ellul ne s’est jamais démentie. Ceux qui ont lu les Directives pourront mesurer à quel point les deux amis sont restés fidèles à leurs intuitions et à leurs valeurs initiales.


Notes

[1] Texte publié dans : Charbonneau, Bernard et Ellul, Jacques : Nous sommes révolutionnaires malgré nous, textes pionniers de l’écologie politique. Collection anthropocène. Seuil, Paris 2014.

[2] Voir à ce sujet : Christian Roy « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul » in Ethical Perspectives, 1999.

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17/10/2019

La culture, un bien fou

  • Projet Revue
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation
Souhaite-t-on vraiment la participation de toutes et de tous à la vie culturelle ? Celle-ci, en un sens, recèle un véritable pouvoir de subversion. Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde en 1957, en était convaincu. Ce n’est pas avec des colis alimentaires qu’il se rendait dans le camp d’hébergement d’urgence de Noisy-le-Grand, mais avec des livres et des appareils photos. Des livres, parce qu’ils permettent, notamment, de s’évader, de s’essayer à d’autres vies que la sienne et d’y découvrir en soi un écho. Des appareils photos, afin que les habitants du bidonville de Noisy puissent prouver qu’ils existaient bel et bien. La culture est ce bien fou qui permet d’exister aux yeux des autres et de les faire exister en nous. Lire Molière ou participer à un atelier d’écriture, apprivoiser la langue, c’est aussi se doter d’outils pour mieux organiser sa pensée, pour comprendre le monde dans lequel on vit, pour défendre ses idées et ses droits.
La culture est ce bien fou qui permet d’exister aux yeux des autres.
La culture, c’est sûr, n’est pas un bien comme un autre. De cette « exception culturelle » découlent les axes de la politique culturelle française : préserver le patrimoine, soutenir la création, démocratiser la culture. Déjà souhaité par les révolutionnaires de 1789, réaffirmé en 1959 par André Malraux lors de la création du ministère des Affaires culturelles, l’accès de toutes et de tous à la culture tarde toutefois à devenir réalité.
Mais la définition de ce que l’on entend par « culture » est loin de faire consensus. Quand, pour certains, elle désigne avant tout un corpus d’œuvres qui suppose une initiation, elle recouvre, pour d’autres, dans une acception large, nos modes de vie et nos expériences : la manière de parler aussi bien que les arts, la cuisine que le sport, le style vestimentaire que l’habitat, l’expérience du beau aussi bien que celle de la pauvreté…
Mais la définition de ce que l’on entend par « culture » est loin de faire consensus.
La politique culturelle menée depuis Malraux privilégie la première définition, pérennisant la frontière symbolique entre la « vraie » culture et le reste. Pourtant, la reconnaissance de chacune et de chacun comme acteur ou actrice de culture est capitale pour se sentir digne d’exister : les personnes qui connaissent la précarité en témoignent. Admirer un chef-d’œuvre, assister à un spectacle, mais aussi peindre, chanter, danser, peuvent faire un bien fou. La culture permet de plonger en soi et d’ouvrir un chemin à double sens vers les autres. Reconnaître chacune et chacun, c’est aussi reconnaître son identité, dans toutes ses diversités et ses richesses. L’histoire de sa famille, la ou les langues qui lui ont été transmise(s), les us et coutumes avec lesquels elle ou il a grandi. Leur négation constitue une violence considérable. Une forme de négation de soi-même.
Ce qui se joue à travers les droits culturels, c’est le droit de chacune et de chacun de prendre place comme acteur de la cité.
Dès lors, les « droits culturels » seraient la pierre d’angle de l’ensemble des droits humains. Des associations, des collectifs, militent pour leur reconnaissance effective. Ce qui se joue à travers les droits culturels, c’est le droit de chacune et de chacun de prendre place, individuellement et collectivement, comme acteur de la cité. Le droit d’être pleinement reconnu et de s’entendre dire, selon les trois niveaux de la reconnaissance définis par Axel Honneth : « Tu comptes pour moi », « tu comptes comme moi », mais aussi : « Je compte sur toi », c’est-à-dire, « j’ai besoin de ta capacité de ressentir et de dire ». Les droits culturels ont été inscrits en droit français en 2015, mais il faut encore se battre pour qu’ils soient reconnus dans les faits.
Contrairement à d’autres ressources, c’est en étant partagée que la culture s’accroît. En permettant à chacun de s’émanciper, elle nous rend plus libre. Comme le rappelle J.-B. Jobard dans ce dossier, citant M. Bakounine : « Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. » La culture est ainsi ce lien fou qui nous délie. Et délie, même les plus fragiles, du mutisme auquel ils sont trop souvent condamnés.
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06/07/2019

La culture, un thème que privilégiera l’eccap.

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation
Françoise Nyssen invitée d’Augustin Trapenard à France Inter le 5 juin 2019 a lu ce texte sur la culture

La société est en crise. En chinois ‘‘crise’’ signifie à la fois danger et opportunité.
Crise du matériel, de l’économique à tout prix, crise écologique, crise du politique, crise de la confiance à tous les niveaux.
Plus que jamais se pose la question du lien et de son importance. La société n’a jamais été aussi connectée mais aussi peu reliée.
La Nature nous montre l’exemple et pourtant nous la détruisons.
La symbiose est dans la Nature, partout émerge la nécessité de plus de coopération.
Fonctionner en écosystème cohérent permet de résister aux prédateurs et ce dans tous les domaines.
Ma conviction est que la culture par essence peut permettre, peut amener ce lien.
L’art permet de donner forme à quelque chose au fond de nous, une émotion, un geste, une interrogation. Ce qui n’a pas de forme, d’expression envahit tout et empêche de vivre.
L’art c’est rendre vivable les choses les plus difficiles. Ce que font les artistes. Cela ne fait pas disparaitre la souffrance mais permet de vivre avec, de transformer.
L’art permet de s’émerveiller et on a besoin d’enchantement.
Et l’art permet de partager : ce qui est confus, diffus devient par la création partageable.
Et ainsi nait la possibilité du lien avec les autres. C’est pourquoi la pratique artistique est si fondamentale pour avancer, pour être acteur de sa vie.
Elle doit être au cœur de l’école, l’éveil au sensible est une question de santé « culturelle ».
Et elle se fait par les mots, l’écriture, la lecture, la musique, le chant, le théâtre, la danse, la musique, les arts plastiques…
Cela ne peut être la cerise sur le gâteau, le supplément d’âme mais constitutif du parcours de chacun dès le plus jeune âge.
Et ceci en ouverture au monde.
L’Europe c’est s’ouvrir au monde. La culture doit aussi permettre l’accueil, l’hospitalité, la FRATERNITE.
Connaître l’autre par sa culture, ses pratiques artistiques, sa langue, c’est s’enrichir du monde et vivre dans le monde avec les autres.
La langue de l’Europe c’est la traduction écrit Umberto Eco et Paul Veyne conclut son livre sur Palmyre en écrivant que vivre sous une seule culture est comme vivre sous un étouffoir.
Pendant ses 17 mois au Ministère de la Culture (de mai 2017 à octobre 2018), elle s’est sentie soutenue par E. Macron, mais ignorée par E. Philippe.

Yves Michaud, philosophe, interviewé par Le Monde du 4 juillet 2019, note que depuis Jack Lang seul Frédéric Mitterrand est resté Ministre de la culture plus de deux ans. Autrement dit le temps leur a manqué pour faire autre chose que suivre la bureaucratie de leur ministère. Cette instabilité signifie que les Présidents de la République « se moquent de la politique culturelle ».

Yves Michaud considère que diverses études montrent que « la politique culturelle volontariste menée depuis 1981 a amélioré la vie culturelle des personnes déjà initiées, mais n’a pas joué en faveur des défavorisés ou des exclus de la culture ». Lui-même remarque qu’il peut se payer pour 240 euros une bonne place à l’Opéra Bastille, alors qu’à New-York ou Los Angeles sans subventions, il devrait la payer 500 euros. Tout aussi grave selon lui : « il y a non seulement les défavorisés de la culture, mais aussi toutes les nouvelles générations dont le rapport à la culture passe par des canaux totalement différents du passé (Netflix, YouTube, Facebook, Instagram etc. ) » En un sens ils n’ont pas besoin d’une politique culturelle ils ont la leur.

Toujours selon Yves Michaud : « L’idée du Pass culture de Macron était la fausse bonne idée par excellence : pourquoi encore donner de l’argent public aux GAFA ? En revanche, la bonne question est de se demander comment les attirer vers une culture dont ils ignorent parfois tout : lecture, arts plastiques, musique non synthétique, théâtre. Et là je ne vois qu’une solution, une seule, commencer très, très tôt, dès l’école par des après-midi entiers de pratiques artistiques et culturelles ».

L’eccap reviendra sur toutes ces questions qui nous paraissent centrales. Dès maintenant on peut consulter l’article sur les orchestres à l’école qui relate l’expérience de Gardanne et St Brieuc. Cet article sera bientôt actualisé par ce qui s’est passé ces deux dernières années. Bruno Viard fera un article sur l’enseignement de la littérature etc.
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20/10/2018

La démocratie et l’argent selon Julia Cagé

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question
Cet article est une reproduction de l'article paru dans Libération, le 7 septembre 2008, comportant l'Interview de Julia Cagé, par Sonya Faure,
Il nous a semblé utile de le reproduire ici en effet cette réflexion éclaire le fait que le changement de cap implique d'autres orientations en matière de démocratie. En effet, cet ouvrage démontre que la logique néolibérale de l'argent-roi gangrène au-delà de l'économie l'ensemble de la société, et, singulièrement, notre système politique.




Dans son dernier livre Le prix de la démocratie (Ed. Fayard), Julia Cagé soutient, chiffres inédits à l’appui, que l’argent a un rôle déterminant dans le résultat d’une élection. Pire : l’Etat subventionne davantage les orientations politiques des plus aisés, favorisant ainsi les partis de droite. Les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.
Après avoir étudié le financement des médias (Sauver les médias, Le Seuil, 2015), l’économiste, professeure à Sciences-Po Paris, poursuit son exploration des ressorts et des inégalités de notre système représentatif. A partir d’une base de données inédite des financements publics et privés de la vie politique, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs en Europe, elle démontre dans son dernier livre, le Prix de la démocratie (Fayard), que ces questions, en apparence techniques, pourraient bien avoir leur rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes (1). Car, non seulement l’expression politique est capturée par les intérêts privés des plus riches, mais cette confiscation peut avoir un sacré impact sur le résultat des élections. En France, depuis les années 90, le financement de la vie politique est fondé sur quelques grands principes : les dons des particuliers sont encadrés (pas plus de 7 500 euros pour les partis par individu et par an, pas plus de 4 600 euros par élection) les entreprises ne peuvent verser des fonds aux candidats en contrepartie, l’Etat finance une grande partie de la vie politique. Un système bien imparfait, révèle Julia Cagé, qui subventionne en réalité les préférences politiques des plus riches et favorise donc les partis de droite.

«Qui paie gagne», écrivez-vous : en France aussi, l’argent fait l’élection. Cela explique l’improbable accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, candidat sans parti ni élu ?
C’est un cas exemplaire. J’ai commencé à travailler sur le financement de la vie politique en 2014. L’une de mes hypothèses était qu’il fallait une réforme urgente du système de financement public des partis politiques, car il favorise l’immobilisme : l’argent donné par l’Etat aux candidats dépend des résultats obtenus aux dernières législatives. Ça ne permet pas l’émergence de nouveaux mouvements… sauf à attirer suffisamment de dons privés pour compenser ce handicap. Ce n’était encore jamais arrivé en France. C’est exactement ce que Macron a réussi à faire. Fin 2016, En marche !, né en avril, a déjà réuni 4,9 millions d’euros de dons privés. Contre 7,45 millions d’euros pour Les Républicains et seulement 676 000 euros pour le PS. L’innovation politique ne peut pas naître sans être financée. Or, dans toutes les démocraties occidentales, les dons privés vont d’abord aux partis conservateurs qui prônent une politique économique favorable aux plus aisés.

Quel est le profil des donateurs ?
On pourrait imaginer que les classes populaires donnent massivement, même pour de faibles montants. Ce n’est pas le cas. En France - comme aux Etats-Unis, en Italie ou en Grande Bretagne -, ce sont les plus aisés qui financent la vie politique. Ils ne sont d’ailleurs pas nombreux. Chaque année, seuls 290 000 foyers fiscaux français font un don, 0,79 % des Français adultes. Mais si on regarde parmi les 0,01 % des Français aux revenus les plus élevés, on s’aperçoit que 10 % d’entre eux font un don. Et ces 0,01 % des Français les plus riches versent en moyenne 5 245 euros par an. Les 50 % des Français les plus pauvres donnent, eux, quand ils donnent, seulement 120 euros par an en moyenne. Mais le scandale, c’est que les dons privés des plus aisés sont financés par l’ensemble des citoyens.

Pourquoi ?
Il existe trois formes de financements publics de la démocratie. La première, c’est celui des partis politiques, déterminé tous les cinq ans en fonction des résultats aux législatives : il s’élève à 63 millions d’euros. La deuxième, c’est le remboursement des dépenses de campagnes : 52 millions d’euros par an en moyenne. Et la troisième, dont on ne parle jamais, ce sont les déductions fiscales : votre don à un parti politique est remboursé à 66 %, par le biais d’une réduction d’impôt. Ces réductions représentent 56 millions d’euros par an pour les seuls dons aux partis politiques ! 56 millions d’euros offerts à seulement 290 000 individus qui ont choisi de financer un parti ? Même pas ! Car on ne peut bénéficier de déductions d’impôt… que si on paie l’impôt sur le revenu, ce qui n’est le cas que d’un Français sur deux. Pour le dire autrement si vous êtes parmi les 10 % des Français les plus fortunés, et que vous faites un don de 7 500 euros, celui-ci vous reviendra au final à 2 500 euros. Et le coût de votre don pour l’ensemble des citoyens sera de 5 000 euros. Mais, si vous êtes smicard, étudiant ou travailleur précaire, et que vous donnez 600 euros à un parti, votre générosité vous reviendra à… 600 euros, puisque vous n’êtes pas imposable sur le revenu. Bref, en France, les plus pauvres paient pour satisfaire les préférences politiques des plus riches.

Le financement de la vie politique expliquerait la «droitisation» des gauches occidentales ?
Si tous les partis et les candidats recevaient autant de financements privés, ce ne serait pas forcément problématique. Mais ce n’est pas le cas. Les Républicains touchent en moyenne, en France, 11 fois plus de dons privés que le Parti socialiste. On retrouve exactement le même déficit dans les autres pays. Or, on s’aperçoit qu’au Royaume-Uni avec Tony Blair, aux Etats Unis avec Hillary Clinton, en Italie avec Renzi, les partis de gauche se sont engagés dans une course aux financements privés. Ils abandonnent leur électorat populaire pour promouvoir des politiques économiques favorables aux plus aisés.

Un parti peut-il vraiment «acheter» les électeurs ?
J’ai analysé, avec Yasmine Bekkouche, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, toutes les élections municipales et législatives en France depuis 1993. Le résultat est net : statistiquement, en moyenne, les candidats les plus dotés et qui dépensent le plus remportent les élections. Bien sûr il y a des exceptions - le cas de Benoît Hamon à la présidentielle le prouve. J’ai estimé le prix d’un vote à 32 euros. Si un candidat met 32 euros de plus que son concurrent dans une campagne, il récolte une voix de plus. Au fond, ce n’est pas très cher un vote…

Comment expliquer que l’argent ait un tel rôle ?
Les meetings coûtent chers, comme les frais de transports, les conseils en communication et toutes les stratégies qui reposent sur l’utilisation des big datas. Cette utilisation des réseaux sociaux a d’ailleurs un effet pervers. Dans un monde où un candidat pourrait cibler ses électeurs, et si quelques milliardaires peuvent aider une campagne plus sûrement que des milliers d’électeurs, c’est sur cette poignée de personnes qu’il ciblera sa campagne. Encore une fois, les politiques risquent de se couper des classes populaires et moyennes.

Vous dites que les donateurs de Macron «en ont eu pour leur argent» avec la suppression de l’ISF. N’est ce pas un peu rapide ?
Derrière la formule, il y a une évidence : une personne soumise à l’ISF qui a donné 7 500 euros à la République en marche, ce qui lui est revenu à 2 500 euros, et qui voit l’ISF supprimé a effectivement fait un bon investissement. Le politiste américain Martin Gilens a comparé les souhaits des citoyens américains exprimés dans les sondages depuis 1950 (sur la politique économique, étrangère ou sociale), à leur niveau de revenus, et aux politiques effectivement mises en œuvre. Il montre que lorsqu’il y a divergence entre les Américains les plus riches et la majorité des citoyens, les gouvernements tranchent systématiquement en faveur des 1 % les plus riches.

Que proposez-vous pour y remédier ?
Certainement pas de supprimer tout financement public des partis. La démocratie a un prix. Si ce coût n’est pas porté de manière égalitaire par l’ensemble des citoyens, il sera capturé par les intérêts privés. Il faut au contraire renforcer le financement public de la démocratie. Je propose la création de «Bons pour l’égalité démocratique». Il ne s’agit pas de dépenser plus, mais autrement : tous les ans, en cochant une case sur sa feuille d’impôt, chaque citoyen aura la possibilité d’allouer 7 euros au mouvement politique de son choix. Il ne les sort pas de sa poche, mais il demande à l’Etat de donner 7 euros du fonds pour le financement des partis à celui de son choix.

Et quand on est abstentionniste ou antiparti ?
Alors vos 7 euros sont donnés en fonction des résultats aux dernières législatives. C’est une manière de favoriser l’émergence de nouveaux mouvements, et c’est égalitaire : un même montant fixe est alloué à chaque citoyen.

Vous supprimez les dons privés ?
Je les limite à 200 euros par an, c’est déjà beaucoup par rapport au revenu moyen français. Si on cherche l’égalité politique, on ne peut pas permettre aux citoyens de donner 7 500 euros à un parti puisque c’est un geste impossible à beaucoup.

Vous prônez également la création d’une « Assemblée mixte » où seraient mieux représentés les ouvriers et les employés. Comment sera-t-elle élue ?
Le Congrès américain compte moins de 5 % d’ouvriers et d’employés alors qu’ils représentent la moitié de la population. Aucun ouvrier ne siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale française. Je propose de laisser inchangées les règles de l’élection des deux tiers des députés. Mais qu’un tiers de l’Assemblée soit élu à la proportionnelle intégrale, par scrutin de liste, où sera imposée une moitié de candidats ouvriers, employés, chômeurs ou travailleurs précaires. Comme pour la parité entre hommes et femmes il faut se saisir des outils de l’Etat de droit pour imposer l’égalité démocratique.

(1) Voir aussi le site Leprixdelademocratie.fr, où sont recensées toutes les données du livre et où l’on peut «tester» les hypothèses de Julia Cagé sur son propre député.


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11/12/2016

La démocratie libérale, modèle insurpassable?

  • Koulberg André
Pouvons-nous changer de régime politique ? A première vue, il semblerait que non. Ne vivons nous pas en démocratie, c’est-à-dire dans le meilleur (ou le moins mauvais) des régimes ? Démocratie ou totalitarisme, démocratie ou régime autoritaire…L’alternative n’en est pas vraiment une. C’est bien sûr la démocratie que nous choisissons. Francis Fukuyama n’est-il pas allé jusqu’à affirmer que le système dans lequel nous vivons, la démocratie libérale, représentait l’étape ultime, indépassable des régimes politiques ? Selon lui nous aurions abouti à la fin de l’histoire[1]… Si nous représentons le bien (le moins mal possible) et que toutes les autres formes de société sont despotiques, odieuses ou criminelles, nous serions fous de vouloir changer la nôtre. Ce ne serait pas raisonnable et ce serait dangereux. Ce discours, dominant depuis plusieurs dizaines d’années, en est arrivé à constituer une sorte de « bon sens » collectif, un bon sens paralysant. Ne peut-on aller au-delà ? Ce raisonnement semble imparable mais repose sur un présupposé : que nous savons ce qu’est la démocratie. N’est-elle pas le régime politique dans lequel nous vivons ? Mais imaginons que nous continuions l’enquête et que, malgré l’évidence, nous persistions à poser la question  : « Qu’est-ce que la démocratie ?», les réponses pourraient pulvériser le bon sens acquis et notre certitude de vivre dans le meilleur des régimes possibles (façon Pangloss). « Démocratie » est un mot grec associant deux notions : « Démos », le peuple, « Kratos », le pouvoir. Il désigne un type de régime politique où c’est le peuple qui a le pouvoir. Le peuple gouverne. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Bien loin que la réponse à cette question soit évidente, cette affirmation, dans toutes ses dimensions, se comprend et génère des pratiques extrêmement diverses, souvent opposées. Comprendre ce qu’est la démocratie, ce n’est donc pas formuler une essence mais analyser les choix qui sont chaque fois effectués dans une gamme de positions possibles. La forme de démocratie qui prévaut et paraîtra au bout d’un certain temps évidente, naturelle, ne se comprend qu’à la lumière de ces choix réalisés. Tentons cette analyse. Qui gouverne au nom du peuple ? Aujourd’hui, il semble évident que dans une démocratie, ce n’est pas le peuple en tant que tel qui gouverne mais que ce sont ses représentants élus (président, députés, conseillers municipaux, départementaux, régionaux…). Mais cela ne va pas de soi. Ce choix aurait paru non seulement scandaleux mais totalement antidémocratique aux démocrates grecs à la grande époque des cités-Etats démocratiques de l’Antiquité[2]. Pour eux, la démocratie était nécessairement directe : le peuple (composé uniquement des citoyens cf. infra) se réunissait régulièrement en tant que tel et décidait souverainement de toutes les questions importantes de la cité. Le peuple n’était pas gouverné par des représentants élus mais se gouvernait lui-même, réuni en assemblée. Les « magistrats » (les membres du conseil des 500, les juges, etc.) n’étaient pas élus mais tirés au sort car l’élection n’était pas perçue comme une pratique démocratique, mais comme une institution typique de l’oligarchie. Aristote l’énonçait on ne peut plus clairement : « il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives[3] ». Abandonner son pouvoir collectif, pour un peuple, et le transférer à un petit groupe d’individus (l’oligarchie), à une élite promue par l’élection des « meilleurs » (l’aristocratie), ne représentait pas pour eux le gouvernement du peuple mais l’érection d’un pouvoir sur le peuple. Le contraire de la démocratie. Le renoncement des citoyens à participer effectivement à la gestion de la cité n’est dans la nature ni des hommes, ni de la démocratie. Pour parvenir à forger l’évidence selon laquelle le peuple peut être représenté, qu’il gouverne lorsqu’en fait ce sont des représentants élus qui gouvernent à sa place[4],et que l’on nommerait ce renversement « démocratie », il a fallu des siècles de domination, de répression, d’inculcation et de défaites populaires. C’est après l’écrasement de l’insurrection populaire de 1848, puis de nouveau celui de la Commune de Paris, que le mot « démocratie » se stabilisera dans cette acception nouvelle[5]. Il est remarquable de constater malgré tout que la revendication d’autogouvernement, et plus généralement celle de participation à la gestion des affaires de la cité, ne se sont jamais tues. Des communes libres aux conseils ouvriers (aux soviets russes avant la confiscation bolchévique), aux comités d’action et aux assemblées générales de mai 68, à la revendication d’autogestion et, aujourd’hui, aux mobilisations des Indignés ou de Nuit debout…s’exprime le désir d’une « démocratie réelle » où la participation effective des citoyens aux décisions qui les concernent ne soit pas escamotée. Qui fait partie du peuple ? Une autre variable qui peut totalement transformer le sens qu’on donne au mot « démocratie » est la question de la citoyenneté. A qui attribue-t-on le statut de citoyen ? Dans la plupart des démocraties, sinon toutes, certaines populations sont tout simplement exclues de la citoyenneté et privées des droits politiques fondamentaux. On sait que la démocratie grecque, notamment à Athènes, si radicale sur certains aspects, privait de droits politiques la très grande majorité de la population : les femmes, les esclaves, les étrangers, les métèques (étrangers domiciliés dans la cité). La République française, malgré son message universaliste et la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen, n’a pas hésité à imposer le vote censitaire, à instituer un statut discriminatoire pour les « indigènes » dans les colonies et n’a reconnu le droit de vote des femmes qu’en 1944. Le démos était fort rétréci et cela a paru longtemps naturel et nullement contradictoire avec la démocratie. Aujourd’hui, les esclaves par leur révolte, les femmes par leur lutte, ont obtenu leurs droits politiques. Mais les exclusions politiques existent toujours. Le droit de vote aux élections locales des étrangers extra européens, malgré les promesses, a été indéfiniment repoussé dans un futur indéterminé. Les SDF, formellement pourvus de droits en sont, de fait, généralement dépourvus car l’absence de domicile les empêche d’en bénéficier. Dans la France d’aujourd’hui, les plus démunis (pauvres, étrangers…) sont encore privés de leur citoyenneté. Et ce phénomène est redoublé par la désaffection générale vis-à-vis de la politique de toute une partie de la population où prédominent des personnes socialement précaires ou exclues, qui semblent ne plus rien attendre du monde politique existant. L’exclusion peut être une auto-exclusion. Et puis, au-delà de l’exclusion, le déni de citoyenneté s’ancre aussi dans la profondeur des inégalités sociales (économiques, culturelles, ethniques…). La citoyenneté des uns est écrasée par celle de certains d’autres, disposants d’un pouvoir d’agir disproportionné par rapport aux leurs. Du point de vue du droit, j’ai le même droit d’expression que Messieurs Bouygues, Dassault ou Bolloré, mais au niveau du fait, leurs moyens de diffuser leurs opinions sont tellement plus puissants que les miens que ceux-ci deviennent dérisoires. Les pressions et les obstacles, quelquefois insurmontables, rencontrés par les lanceurs d’alertes lorsque leur dénonciation touche des intérêts puissants, témoigne de cette immense difficulté à faire reconnaître les droits les plus légitimes lorsque les situations sont trop inégales. Le simple citoyen, pourtant dans son bon droit et dénonçant des faits souvent très graves, a énormément de mal à se faire entendre. La célèbre bataille d’Irène Frachon contre les laboratoires Servier au sujet du Médiator en est une parfaite illustration, parmi bien d’autres. Ce sont des cas spectaculaires. Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon décrivent depuis des années dans de nombreux ouvrages[6]la fabrication quotidienne et ordinaire de ces privilèges, permettant aux plus riches d’imposer leur volonté à tous les autres. Les droits paraissent égaux mais le pouvoir effectif de les mettre en œuvre reste très inégalement partagé.  La démocratie politique ne peut rester aveugle aux inégalités sociales. Elles la vident d’une grande partie de son sens. Le peuple que forme ce type de démocratie, la nôtre, est fort singulier. Il exclut une partie de ses membres et crée une catégorie de sous-citoyens au pouvoir d’agir très limité, aux prises avec des sur-citoyens dotés de moyens d’agir considérables (de relais institutionnels, de moyens d’influencer l’opinion…). Considérer cette forme de démocratie, qui possède encore beaucoup de oligarchiques et aristocratiques, comme son essence indépassable, est logiquement le vœu des privilégiés. Mais pour tous les autres ? Quel pouvoir a le peuple ? Le peuple gouverne mais son pouvoir réel d’intervention peut être fort limité. La démocratie s’arrête aux portes des usines. L’entreprise privée n’est pas gérée par un collectif de salariés et d’usagers mais par un chef d’entreprise (et indirectement, par les actionnaires pour les plus grosses d’entre elles). « Son » personnel est lié à lui par un lien juridique de subordination. Ce ne sont pas des citoyens. Plus largement, depuis que s’est produite la « grande transformation » décrite par Karl Polanyi[7], c’est-à-dire l’autonomisation de l’économie par rapport au politique, elle est soustraite à la décision collective des citoyens. Leur domaine d’intervention s’est rétréci comme peau de chagrin. Aujourd’hui la libéralisation de l’économie dans le cadre d’un système mondial dérégulé, la très grande vitesse de circulation des flux, l’opacité des opérations…donnent  peu de prise au contrôle de l’Etat (lui-même souvent éloigné des populations qu’il administre) et à la vigilance des citoyens. Le chantage exercé sur des pays entiers grâce à la dette, permettant d’ignorer et de bafouer les décisions prises sans équivoque par des peuples souverains, peuvent servir ici d’exemples paradigmatiques. Cette dépossession des citoyens n’est pas due seulement aux circonstances, elle est au fondement du capitalisme libéral. Ses hérauts, de Hayek à Milton Friedman, de Thatcher à Reagan n’ont cessé d’enjoindre aux acteurs sociaux de respecter l’ordre du marché, c’est-à-dire de refuser toute intervention dont l’objectif serait de corriger l’ordre économique existant, qu’elles que soient les injustices et les ravages qu’il génère. L’équilibre se rétablira de lui-même et toute velléité d’agir pour améliorer le fonctionnement de ce système de production et d’échanges n’y produira que du désordre, affirment-ils. Difficile d’imaginer une conception sociale plus hostile à l’intervention des citoyens. Pratiquement toute la sphère économique échappe au gouvernement du peuple. Et cette dépossession ne s’arrête pas là, car le rétrécissement de la sphère d’influence citoyenne est encore radicalisé par la pénétration de la logique libérale, par delà le secteur économique, au sein des institutions publiques elles-mêmes.[8]  L’école, l’hôpital, les services publics, selon cette logique, doivent se conformer à les impératifs de rentabilité, de libre concurrence, etc… présentés comme des absolus qui ne laissent, là encore, aucune place au gouvernement des citoyens, à commencer par celui des usagers et des fonctionnaires qui y travaillent. Ainsi le pouvoir du peuple pris dans son ensemble, ou formé de collectifs d’habitants, de travailleurs, d’usagers, dans une démocratie comme la nôtre ne peut pas grand-chose pour contrebalancer le formidable pouvoir des riches et des puissants.[9] D’où la critique de plus en plus virulente de « l’oligarchie », des « 1% », du monde de la finance… Derrière le discours de la nécessité économique apparaît la réalité du désarmement du citoyen, privé de pouvoir d’agir face aux puissances du moment. Pour être réellement en démocratie le peuple a d’abord à récupérer sa capacité à influer sur le cours des événements. Quels droits pour les membres du peuple ? Voter ne suffit pas pour qu’existe une démocratie. Non seulement, on l’a vu, parce que l’élection est une procédure aristocratique, mais aussi parce que, pour qu’existent des citoyens, il faut au minimum qu’ils aient des droits. Il ne faut pas qu’ils risquent, lorsqu’ils manifestent leurs désaccords, de se retrouver en prison ou dans un camp, qu’ils soient soumis à l’arbitraire des autorités. Leur citoyenneté dépend de leur capacité à déployer leur liberté, à s’exprimer, à manifester, à revendiquer, à s’opposer. Une démocratie où le peuple s’exprime et participe réellement aux décisions est nécessairement fondée sur les droits de l’homme et une large extension des libertés publiques. Les travaux du sociologue Robert Castel sur « l’insécurité sociale » vont encore plus loin. Ils démontrent qu’à un certain degré de pauvreté, de précarité, de dégradation des droits sociaux, la citoyenneté elle-même se trouve dégradée.[10] En Russie, en Turquie, aux Philippines, en Hongrie, en Pologne, etc… des millions d’électeurs votent, de nombreux députés sont élus, mais le viol des libertés et l’arbitraire du pouvoir dessinent les traits de régimes autoritaires et non de démocraties. Cette offensive autoritaire prend des traits plus radicaux dans les pays cités qu’en France, mais elle sévit aussi dans l’hexagone. Dernièrement, l’émotion soulevée par une série d’attentats terroristes a servi à son tour de prétexte à une crispation autoritaire ( multiplication de lois d’exception, dont l’état d’urgence cinq fois prolongé à ce jour), banalisant les atteintes aux droits fondamentaux. Par ailleurs se développait une campagne « sécuritaire » multipliant les appels à des mesures répressives démesurées (par exemple enfermer tous les fichés S, c’est-à-dire des milliers de personnes n’ayant commis aucun délit), dont certaines n’avaient plus qu’un très lointain rapport avec le terrorisme (par exemple interdire les manifestations contre la loi travail). Un peu plus tard se développait un incroyable débat sur le maintien de l’état de droit en France[11] ! Et les initiateurs de ces mesures sont des démocrates déclarés… Ces abus de langage, ne permettant plus de distinguer entre régime autoritaire et démocratie, occultent un des enjeux essentiels de l’option démocratique : les droits et les libertés de ses membres. Le gouvernement par le peuple requiert une pleine citoyenneté de chacun de ses membres, c’est-à-dire une pleine jouissance de ses droits qui sont au fondement de son pouvoir d’agir. Sinon il ne gouverne plus, il est gouverné. La démocratie est encore à inventer Ainsi, bien loin que les formes actuelles de démocratie représentent un modèle indépassable auquel il faudrait se résigner malgré ses criantes imperfections, ce type de régime politique reste encore en grande partie à inventer. Dans tous les domaines, que ce soit la définition du peuple, l’extension de ses pouvoirs, les droits de ses membres, les marges d’interprétation et de choix sont extrêmement larges. Et les démocraties actuellement existantes n’en représentent en aucune façon la réalisation parfaite. Les élus apparaissent de plus en plus coupés du peuple. C’est devenu un lieu commun de le faire remarquer.  Le pouvoir du peuple s’avère particulièrement limité face aux puissances du moment. Le pouvoir exercé au nom du peuple se montre par contre de plus en plus intrusif lorsqu’il s’agit des simples citoyens . Dans le contexte  actuel où se développe une véritable offensive autoritaire dans de nombreux pays, ces vices des démocraties actuelles prennent des formes particulièrement  inquiétantes. Les conservateurs, partisans de la société où nous vivons, ont cherché à nous enfermer dans de fausses alternatives : démocratie ou totalitarisme, démocratie ou dictature… Mais à une époque où la plupart des régimes cherchent à se doter d’une image démocratique, c’est au sein de cette nébuleuse « démocratique » que se forment principalement les différenciations. Démocratie néolibérale, élitiste, autoritaire, ou démocratie des citoyens, de tous les citoyens, d’une réelle participation aux décisions, de la subordination de l’économique au politique, des droits étendus et inaliénables des individus… Démocratie aristocratique ou démocratie démocratique ? Si les premières ne sont que trop connues, les secondes, malgré des aspirations collectives qui ne cessent d’en reconduire le projet, restent en grande partie à inventer. André Koulberg

Notes

[1] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992 

[2] M.I.Finley, Les anciens grecs, Maspero, 1971, p.68-69-70-71 et Démocratie antique et démocratie moderne, Payot, 1976. Pierre Briant, Pierre Lévêque, Pierre Brulé, Raymond Descat et Marie-Madelaine Mactoux, Le monde grec aux temps classiques, tome 1 : Le Vème siècle, PUF, Nouvelle Clio, 1995 .

 [3] Les politiques, Garnier Flammarion, 1993, 1294-b-4 

[4] Sauf le jour de l’élection…d’où le commentaire de Rousseau dans le Contrat social : « Le peuple anglais pense être libre  il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement  sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien »..

[5] François Dupuis-Déri, « Démocratie, histoire d’un mot », p.343 et suivantes.

[6]Notamment : Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot et Rivages, 1996  Les ghettos du gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Seuil, 2007.

[7] Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1972, 1ère édition 1944.

[8] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

[9] Et celui des bureaucraties qui contribuent à leur domination : Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012.

[10] Robert Castel, l’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? , Seuil, 2003  Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001.

[11] « Les Français prêts à limiter leurs libertés pour plus de sécurité » titre, triomphant, Le Figaro du 18 novembre 2015.



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15/06/2023

La déréalisation du monde, ou le syndrome de Don Quichotte

  • Merchier Maurice
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

La réalité, le présent, l’avenir surtout sont plus que sombres… Aux angoisses métaphysiques éternelles (nous sommes des êtres mortels, limités, particuliers, etc) qui produisent depuis toujours, ainsi que le déplorait Pascal, une fuite vers le divertissement, s’ajoutent celles de l’époque.

Le défi climatique, environnemental, la crise de l’énergie, les projets de psychopathes dangereux car puissants qui nous préparent l’humanité augmentée, les dangers de l’intelligence artificielle, tout cela se combine avec la marchandisation croissante de la société, et enfin l’orientation vers la généralisation de la société de surveillance sur le modèle chinois (le projet de loi sur les jeux olympiques de 2024 en France en offre des prémices). Est-il nécessaire de rappeler qu’à tout cela vient s’ajouter la guerre, et les risques croissants d’embrasement du monde..

C’est pourtant bien dans la même galaxie que, lorsqu’on interroge nos contemporains en leur demandant s’ils sont heureux, et voient leur propre avenir avec optimisme, on obtient des chiffres impressionnants. Selon une enquête publiée en novembre 2021 par Elabe, l’Institut Montaigne en partenariat avec la SNCF et franceinfo, 78% des Français se déclarent heureux et 57% des Français envisagent leur avenir personnel avec optimisme. Ces chiffres sont respectivement en hausse de cinq et dix points par rapport à l’année 2018.

Comment interpréter ce paradoxe, sinon par le fait que la plupart ne voient plus la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’ils l’hallucinent? Mais aussi que ces hallucinations sont – parfois volontairement –produites par le système capitaliste, et singulièrement par sa version néolibérale dans laquelle nous vivons.

Daniel Bell [1] avait déjà montré que le capitalisme produisait des comportements incompatibles avec les valeurs et croyances traditionnelles, et se retournait en quelque sorte contre la culture qui l’a engendré. Par exemple, l’épargne, une vertu traditionnelle (« la cigale et la fourmi;»;!) , entre en collision avec l’invention du crédit à la consommation, qui permet d’accéder à la jouissance de l’objet, avant l’effort d’abstinence nécessaire pour se le procurer. Nous sommes à l’ère de la surconsommation. D’ailleurs l’épargne n’est plus encouragée par les pouvoirs publics; on constate au contraire la récurrente tentation de sanctionner fiscalement les gros épargnants.

Polanyi a montré [2] que l’encastrement de la société dans l’économie , caractéristique du capitalisme, conduisait à des catastrophes sociales.

En fait, les injonctions contradictoires sont permanentes;; notamment entre les communications des pouvoirs publics, en matière de santé et d’énergie notamment, et la publicité. D’un côté le covoiturage, le vélo, les transports en commun, de l’autre des agences de tourisme invitant aux voyages lointains, et les constructeurs automobiles suggérant la puissance de leurs modèles… On pourrait multiplier les exemples.. Ce jeudi 25 mai encore, notre ministre Bruno Le Maire exaltait à Point-à-Pitre l’extension du grand port maritime de la Guadeloupe en stigmatisant la décroissance, et en incitant à développer les transports. On oppose en chacun le consommateur et le citoyen; notre société est devenue une machine à fabriquer de la schizophrénie.

On peut penser qu’on ne peut résoudre ces contradictions que par la fuite. Fuite dans les paradis artificiels ou le suicide, au pire, mais plus généralement fuite dans la fiction, solution la plus facile pour échapper à la folie. Mais dans une fiction qui ne se présente pas comme telle, mais au contraire tient lieu de réalité. Il se fait qu’en plus, l’évolution de nos technologies facilite considérablement cette bascule mentale en dehors de la réalité. .

Charles Péguy avait pressenti cette propension à sortir de la réalité, en affirmant « Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit.

Dans son ouvrage « le réel et son double;», [3] Clément Rosset évoquait la possibilité de cette transposition radicale, avec quelques exemples littéraires à l’appui.

Molière d’abord. . Le misanthrope voit bien que Célimène est une cocotte mais il est aveugle, il n’accorde pas ses actes à sa perception.

Dans la pièce « Boubouroche;» de Courteline, le personnage portant ce nom surprend sa femme en flagrant délit d’adultère, mais refuse en quelque sorte d’admettre la situation, et accepte une explication invraisemblable de son épouse, détournant ensuite sa colère sur un voisin.

Proust, dans la recherche, nous donne deux autres exemples : Dans un amour de Swann, Swann donne de l’argent à Odette, mais refuse de voir que c’est une femme entretenue il distingue la femme aimée et la femme payée. Plus loin dans la recherche, Saint-Loup, un ami du narrateur aime Rachel; or celle-ci est une ancienne prostituée; elle est un moment apostrophée par d’anciennes « poules;» la connaissant; Saint-Loup n’en tient aucun compte.

Mais le plus instructif reste Don Quichotte.. Don Quichotte s’est fabriqué une réalité alternative, comme on dit maintenant, en dévorant tous les livres de chevalerie de son époque. Puis il s’est lancé sur les routes, avec son écuyer Sancho Panza, en transposant toutes les visions de la réalité pour les intégrer à son univers mental.

L’épisode des moulins à vent pris pour des géants à combattre est connu; mais cela fonctionne en permanence; une hôtellerie est vue comme un château, avec ses tourelles et ses chapiteaux, les filles perdues qui s’y trouvent sont de belles demoiselles. Dans la poussière, des troupeaux de moutons se transforment en armées, et le vin des outres transpercées devient le sang de géants terrassés. Mais c’est surtout la transformation d’une paysanne très ordinaire en Dulcinée « plus haute Princesse de la terre;» qui est exemplaire. Jamais ce ne sont de pures hallucinations, mais il y a toujours un composé subtil d’éléments réels et de fabrication imaginaire. Et face aux évidences éventuelles se mettent en marche des processus de rationalisation qui permettent de persister dans l’irréel : pour Don Quichotte, c’est l’enchanteur Frestron qui le persécute, et lui trouble les sens, en l’empêchant de voir la vérité, à savoir celle de son monde enchanté, de lui faire voir par exemple une pauvre paysanne à la place de Dulcinée..

De tels personnages existent dans la réalité contemporaine. Liz Truzz, première ministre britannique pendant six semaines, annonçait le 20 octobre 2022 sa démission. Fascinée dès l’enfance par Margaret Thatcher; petite fille âgée de sept ans, elle a joué le personnage de Margaret Thatcher dans une pièce de théâtre à l'école. ;Elle s’habille comme elle, se fait photographier dans les mêmes postures, très souvent. Ses déclarations, puis son programme sont calqués sur le modèle de son idole… mais en complet décalage avec son époque, son échec est cuisant.

Le modèle s’applique aussi peut-être à Poutine, si on accepte l’hypothèse (crédible) qu’il est sincère. Son fantasme se construit à partir d’images de la grande Russie tsariste, et il se voit comme une réincarnation de Pierre le Grand, et produit les catastrophes que l’on sait.

Au-delà de phénomènes individuels que l’on pourrait qualifier de pathologiques, ce syndrome de Don Quichotte est quelque chose qui concerne en fait la très grande majorité de nos contemporains. Sans aller, comme l’évêque Berkeley au XVIIIème siècle, jusqu’à douter de l’existence de la réalité matérielle, il faut prendre conscience que non seulement, le monde extérieur n’est perçu qu’à travers nos perceptions, mais aussi que ces perceptions sont en même temps – plus que des reconstructions - des constructions de nos cerveaux. De plus, ces visions des choses et des gens de ce monde nous proviennent, dans leur immense majorité, à travers ces miroirs déformants que sont les écrans, petits ou grands. Ainsi, avec le développement des nouvelles technologies de la communication, la distance entre nos imaginaires et la réalité se creuse de façon inexorable, et les comportements que ces imaginaires induisent sont de moins en moins compatibles avec les impératifs d’une vie sociale apaisée, de moins en moins compatibles aussi avec le débat, lui-même indispensable à la démocratie.

Le déni du réel peut s’expliquer de différentes façons; pour Nietzsche, (dans « par delà le bien et le mal;»), l’orgueil l’emporte sur la mémoire : « voilà ce que j’ai fait dit ma mémoire; je n’ai pu faire cela, dit mon orgueil qui reste inflexible, et finalement, c’est la mémoire qui cède;»

Pour Michel Onfray, il est un des traits de la décadence, du retour au cerveau reptilien pour beaucoup de nos comportements, du fait de la déficience du système éducatif et de la remise en cause de toutes les formes d’autorité.

La psychanalyse considère que le déni est un phénomène de défense produit par des conflits , des angoisses, des malaises auxquels le sujet ne peut faire face consciemment.

Les neurosciences montrent que la réalité n’est perçue que de façon parcellaire, et que sa construction implique la mobilisation de nos images mentales; les réseaux sollicités dans le cerveau sont les mêmes, qu’il s’agisse de la réalité extérieure, ou de nos représentations. De ce fait nous ne pouvons rien percevoir sans en même temps construire du sens à ces perceptions. « Au cinéma intérieur, nous sommes les auteurs du film que nous percevons. Nous sommes la caméra, nous sommes présents au montage, nous sommes le projecteur, nous sommes la salle, nous sommes les spectateurs. [4]

Il faut donc comprendre comment se construisent ces images mentales, comment s’élaborent nos imaginaires, qui se projettent ensuite sur la réalité

Parfois la réalité alternative est volontairement produite par le pouvoir politique. On se souvient des « villages Potemkine;», du nom du ministre (et amant) de Catherine II qui faisait construire des décors de villages et payait des figurants pour lui laisser croire que tout allait bien et que la Russie profonde était prospère…. Ces pratiques n’ont pas vraiment disparu avec l’URSS. Les étrangers y étaient accueillis dans des sites « vitrines;», comme Stalino (aujourd’hui Donetsk), ou Arek, complexe de vacances situé sur la côte de la mer Noire, en Crimée. Aujourd’hui encore, on peut constater la distance qu’il y a entre les défilés de la place rouge, les armes mirobolantes brandies par Poutine pour terroriser l’Occident, sous forme de maquettes et d’exemplaires, tel le char Armata ou le fameux missile Sarmate, et l’état de délabrement des forces russes en Ukraine.

On sait également les nombreuses ingérences russes dans les élections de pays démocratiques, comme le scandale de Cambridge Analytica en 2018, ou encore le ciblage par des pirates informatiques du parti d’Emmanuel Macron en 2017.

La Chine, de Mao Tsé Tung à Xi Jinping n’est pas en reste pour ce qui est des mises en scènes fallacieuses.

Nos démocraties ne sont pas exemptes de tentatives de manipulation de l’opinion. Des acteurs étrangers ont été accusés d'ingérence dans les élections en Allemagne, en Espagne et dans d'autres pays européens. Selon enquête menée par un consortium de médias appelé Forbidden Stories, “Team Jorge;» est une entreprise israélienne utilisée pour des dizaines d’élections, notamment en Afrique.

C’est en même temps souvent par la voie de la théorie, philosophique, historique ou sociale que se construisent les dénis de réalité.

Sans parler des religions, beaucoup de théories sont devenues des dogmes, considérant que la réalité empirique n’est qu’une fallacieuse et trompeuse trace d’une vérité qui se trouve précisément dans la doctrine..

En affirmant, dans le manifeste du parti communiste, que toute l’histoire était l’histoire de la lutte des classes, le marxisme imposait une grille d’analyse de toute la réalité économique et sociale. Les difficultés de l’école, la domination masculine, le retard du tiers monde, les mauvaises conditions de travail, etc. tout s’expliquait par la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, et la nationalisation des moyens de production était ;le remède universel.

Dans le sillage du marxisme se sont développées d’autres théories holistes, comme le structuralisme, avant qu’on n’en revienne à des analyses prenant mieux en compte la réalité empirique, (comme celles d’Alain Touraine qui vient de disparaître), ou tenant de l’individualisme méthodologique, comme celles de Raymond Boudon.

[...]

Le schéma est toujours le même; la réalité empirique doit se conformer à la vérité, celle qui est dans la théorie, et elle pèse peu par rapport aux enjeux politiques ou universitaire qui amènent les acteurs à y jouer leur propre avenir.

La construction sociale de la réalité passe aujourd’hui, pour la plupart de nos contemporains, par de nouveaux moyens d’information et de communication, qui sont l’équivalent de ce qu’étaient les livres de chevalerie pour Don Quichotte.

Parfois de façon flagrante; les « bidonnages» en matière de presse écrite, (certains sont avérés au Spiegel en 2018, et dans le New York Time), comme dans l’audio-visuel ne sont pas rares..(des images de la destruction du barrage ukrainien d Kakhovka, les 5 et 6 juin, relayées par ;BFMTV et France 2 datent en fait de novembre 2022 ) De ce fait la confiance dans ces médias diminue et de plus en plus de personnes sont dans l’évitement de l’information (36% en 2023 contre 21% en 2017).

Mais il faut surtout évoquer le temps énorme passé devant les séries : 55 minutes par jour en moyenne pour les français (selon une étude réalisée en 2019 par Médiamétrie); elles jouent un rôle énorme en matière de formation politique, et les personnages et épisodes en sont discutés, et font l’objet de prises de position et de disputes par les particuliers, et même dans certaines émissions, exactement au même titre que la réalité.

Les actualités dans la plupart des médias sont traitées sous l’angle du divertissement, et réciproquement, elles s’introduisent dans les émissions de variétés, brouillant encore la frontière entre la réalité et son double.

La confusion est telle que parfois des séries ont un effet sur le comportement d’hommes politiques; ce fut le cas pour Game of Thrones qui a été utilisé par Pablo Iglesias, leader de Podemos, mais surtout, pour l’itinéraire politique stupéfiant de Zelinski, qui a reproduit très fidèlement dans la réalité ce qu’il avait d’abord produit en fiction (« serviteur du peuple;») pour parvenir au pouvoir en s’appuyant dessus..

Il faut enfin mentionner l’emprise des jeux vidéos. En France il y a 58% de joueurs réguliers en 2021, 73% des Français jouent au moins occasionnellement, soit plus de 38 millions de personnes, le smartphone étant le support le plus plébiscité. Comme pour Don Quichotte, il s’agit bien d’un univers enchanté, échappatoire aux limites de la condition humaine, synergie de l’archaïsme et du développement technologique. Outre leur instrumentalisation pour certaines campagnes d’intérêt public, cela est devenu pour les jeunes le principal vecteur d’apprentissage de l’histoire. Énormément de jeux ont pour thème des grands moments de l’histoire, qui sont traités en fonction de leur intérêt marchand, plutôt que par souci de vérité historique. Les grandes batailles et les massacres font évidemment vendre mieux que les évolutions longues ou les négociations.

Reste évidemment le rôle des réseaux dans la formation des représentations; tout a déjà été dit sur ce sujet (voir mon article sur les réseaux). Terreau favorable à la diffusion de l’idéologie de la Silicon Valley, à la propagation des fake news et des théories complotistes.

Le bouquet final aurait dû être celui des métavers, qui au fond, cumulent toutes les caractéristiques des médias précédents. Certes, celui de Zuckerberg semble avoir fait long feu  mais il serait prématuré d’y voir un échec définitif. Dans le cas d’un succès, c’est alors quasiment tout ce qui se fait dans la « vraie vie » qui pourrait prendre place dans cet univers virtuel. L’échec, au moins provisoire, de cette tentative est d’ailleurs explicable parce que précisément, on retrouve dans le métavers les mêmes vicissitudes que dans la réalité (par exemple des comportements violents, du harcèlement….). Preuve que ce qui est recherché est autre chose, une fuite de la réalité, un enchantement…

La crise que nous traversons est certes économique, sociale, écologique, institutionnelle…mais elle est d’abord une crise de notre rapport à la réalité. Elle est d’abord une colonisation par les grandes puissances de nos imaginaires. Il n’y aura pas de véritable changement de société si on ne trouve pas le moyen de les maîtriser. L’irruption de l’intelligence artificielle pourrait nous en donner les moyens, comme elle pourrait achever de nous couper de la réalité. C’est un enjeu politique considérable. Plutôt que de continuer à travestir la réalité, il importerait maintenant de la changer.



Notes

[1] les contradictions culturelles du capitalisme 1976

[2] la grande transformation 1944

[3] le réel et son double; essai sur l’illusion Folio essais 1993

[4] « le cinéma intérieur, projection privée au cœur de la conscience» Lionel Naccache Odile Jacob 2020.

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02/07/2023

La fabrique de l’émancipation, vers de nouveaux rapports entre science, action et démocratie.

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise Pratiquer une autre économie

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Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont entrepris il y a quelques années un travail précieux. Leur ouvrage commun est ambitieux[1]. Il est à la fois une contribution dense autour des penseurs de la théorie critique au service de celles et ceux qui expérimentent et agissent sur le terrain des transitions démocratiques, sociales, économiques et écologiques. Il leur permet notamment de rendre accessible ces analyses auprès d’acteurs qui n’ont que peu de temps à consacrer à cette dimension théorique pourtant essentielle.


Faire dialoguer les savoirs expérientiel et théorique, dans une relation égalitaire, sans surplomb est un enjeu épistémologique et politique. 


Les auteurs analysent durant 4 chapitres, les écrits de la théorie critique et ce, depuis ses débuts, des écoles de Francfort à Bourdieu puis avec une attention au tissage, ils relient, mettent en tension, leurs accords et désaccords, en actualisant sur les dernières années avec les apports critiques de Luc Botlanski et Bruno Latour.
« L'attention portée aux absences et aux émergences par les épistémologies du Sud parce qu'elle assume le pari de la confiance faite aux acteurs, prolonge l'identification des espaces publics autonomes chez Habermas, comme le souci de la description des actions collectives chez Latour; en ajoutant que certaines des épreuves repérées par Boltanski dans la confrontation aux institutions peuvent donner naissance à une modification du cadre institutionnel comme le défend Honneth. »[2]
Ce paragraphe est un exemple de l’exercice de relecture et de reliance entre auteurs. Après cette première partie très riche et dense autour des théoriciens de la critique sociale et de leurs apports respectifs, en respectant le moment de leur écriture et donc des apports de chacun au fil de l’histoire du XXème siècle, les auteurs, au chapitre 5, s’appuient sur les épistémologies du sud, à partir de la sociologie des absences et des émergences, pour interroger la pensée occidentalo-centrée de la critique du capitalisme.
C’est l’autre dimension intéressante et utile de cet ouvrage : nous décentrer d’une lecture, certes critique du capitalisme mais une critique occidentalo-centrée. Ce monde occidentalo-centré est celui que nous avons imaginé et ancré profondément depuis des siècles. Cet imaginaire, nous l’avons expliqué et déployé par une « domination culturelle et intellectuelle » !
Cet apport permet d’ouvrir des perspectives très utiles sur les conditions de production des savoirs et de leur croisement, à partir des expériences de solidarité face aux injustices.
A quelles conditions, elles deviennent alors sources de transformation ?

Une transformation de la réalité sociale et sociétale pour celles et ceux qui expérimentent mais tout autant une transformation possible des manières d’analyser et de théoriser ces pratiques.
Au chapitre 6 et 7, ils portent l’ambition d’une nouvelle sociologie critique au service des acteurs et notamment celles et ceux qui agissent dans le champ de l’économie solidaire et sociale. Avec les savoirs croisés des deux auteurs, la question de la transformation et sa dimension institutionnelle devient un enjeu stratégique et politique. Comment il est possible alors de rendre vivante et puissante une démocratie ancrée sur des dynamiques locales complémentaires des réponses classiques de nos institutions publiques.
Les auteurs sont au service de la reconnaissance d’un nouvel espace de transformation, croisant les formes de savoirs, d’écriture et d’agir au service d’une émancipation, enfin possible car fabriquer par les premiers concernés.
En ce sens, c’est à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires que l’émancipation se fabrique et plus uniquement dans le regard que porte le sociologue sur des personnes « à émanciper » : regard surplombant souvent, extractivisme des données et des paroles quelques fois pour alimenter des ouvrages et des travaux de recherche sans une attention à la restitution et au dialogue des savoirs.


Au-delà du livre, ouvrir des espaces pour dialoguer et imaginer la poursuite de ce travail.

Afin de poursuivre ce travail au-delà d’un livre, Jean-Louis Laville et Bruno Frère ont souhaité dialoguer avec des personnalités issues autant du monde de la recherche et de l’université que des acteurs investis dans des domaines ou territoires où s’inventent chaque jour des manières de faire, d’élaborer des stratégies de transformation sociales, économiques ou sociétales.
Dans un monde « en transition », les expériences sont sources de savoirs, et les espaces de production de ses savoirs en action ne sont plus isolés, ils se croisent, se frottent, peuvent s’hybrider et féconder à leur tour de nouvelles énergies, le plus souvent à partir d’un besoin de solidarités et d’organisations collectives comme les associations. Cette journée organisée au CNAM le 2 juin dernier est un premier rendez-vous qui en appelle d’autres.
Dans sa présentation, cette journée est « construite autour de commentaires formulés par des auteurs ayant abordé des thématiques proches et de réactions émanant d’acteurs de mouvements sociaux, de responsables du mouvement associatif, de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire. L’accent mis sur le croisement des savoirs académiques et expérientiels appelle de nouveaux liens entre mobilisations, pouvoir d’agir et changements institutionnels. D’où la mise en place de recherches participatives et un nouveau regard porté sur l’émancipation. »
La journée a été d’une très grande densité. Elle a vu se succéder de nombreux dialogues avec des apports très riches de la critique négative à cette nouvelle posture de critique constructive pour faire écho à la réflexion de ces auteurs. En s’appuyant sur l’apport des pragmatistes et des épistémologies du sud, ils ouvrent un nouveau champ de renforcement des résistances invisibilisées ou des luttes actuelles.
Se sont succédés à la tribune Didier Raciné, rédacteur en chef de la Revue AltersMédia, Jean-Claude Ruano Borbalan, titulaire de la Chaire médiation des techniques et des sciences en société au Cnam; Arnaud Macé – professeur d'histoire de la philosophie ancienne à l’Université de Franche-Comté; Christian Laval, professeur émérite de sociologie à l’Université Paris Nanterre, auteur de Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, (avec Philippe Dardot); Yves Sintomer, professeur à l'Université de Paris 8 et chercheur au Cresppa, Quentin Deluermoz - historien, professeur à l'Université Paris Cité, spécialiste d'histoire sociale et culturelle des ordres et désordres au XIXe siècle (France, Europe, empire); Sylvaine Bulle, professeure de sociologie, ENSA Val de Seine. Luiz Martinez Andrade – chercheur-philosophe - Université catholique de Louvain - Genauto Carvalho de França Filho – professeur en sciences de gestion à l’Université, auteur de Solidarité et organisation. Penser une autre gestion.


Au côté de ces universitaires, des acteurs et praticiens ont pu apporter leur regard à partir de leur expérience, source de savoirs : Claire Thoury, présidente du Mouvement associatif et Michel Jezequel, Vice-président d’ESS France; Caroline Besse - directrice d’une association d’éducation populaire et Anne-Claire Devoge – militante de l’éducation populaire; Gustave Massiah - membre fondateur de l'aitec (association internationale des techniciens, experts et chercheurs) et du cedetim (centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale) en dialogue avec votre serviteur, où j’ai pu ainsi partager l’expérience que nous menons à Marseille autour des enjeux d’une fabrique de la ville dans des espaces autonomes, des tiers espaces, comme peut l’être le Collège des maîtrises d’usage (CoMU) au sein du quartier de Noailles à Marseille. La journée s’est conclue avec des acteurs culturels qui ont ainsi pu présenter les enjeux de mobilisation d’un secteur soumis aux contraintes budgétaires et à la rationalisation des moyens de production. Luc de Larminat – co-directeur d’Opale (Pôle Ressources Culture &amp ESS) et Cécile Offroy – chargée de recherche, Opale - Iris (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeuxsociaux) ont fait un retour sur un itinéraire de coopération entre acteurs et chercheurs. Enfin, Marie-Catherine Henry – Cause Comune, Patricia Coler – Union fédérale d’intervention des structures cultuelles, Anne-Laure Federici – Réseau des territoires pour l’économie solidaire, et Marianne Langlet, Collectif des associations citoyennes avec Carole Orchamp, Réseau national des maisons des associations ont partagé leur expérience d’espace acteurs-chercheurs.


Comment alors rendre compte avec précision de cette journée tant elle fut riche ? Il est prévu prochainement une diffusion des contributions de chaque intervenant. Cette rencontre est une première et elle en appelle d’autres tant les enjeux sont essentiels.
C’est en permettant ce dialogue entre savoirs et entre continents mais aussi entre nos mondes et nos imaginaires souvent cloisonnés que le changement de Cap sera possible. L’encyclopédie du changement de cap en commun que nous poursuivons s’inscrit dans cette perspective.

Notes

[1] Frère et Laville, La fabrique de l’émancipation. Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires. Edition Le Seuil. 2022
[2] Ibid. page 207.

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01/06/2022

La France, multiple, libre, égale, fraternelle

  • Humbert Marc
Enchanter nos mondes
Nous reproduisons l’article paru dans Ouest-France de Marc Humbert, l’un des animateurs des convivialistes, comme antidote à Marine Le Pen et Zemmour.


La France, c’est un pays, un territoire peuplé de Français, ceux qui y sont nés depuis des générations ou plus récemment et ceux qui y ont été accueillis.

Ce n’est pas un territoire homogène. Il est extraordinairement divers, composé de tant de paysages aux beautés différentes qu’on ne peut se lasser de le parcourir en s’extasiant. Le climat y est – encore- tempéré même si la moitié est voit plus souvent la neige en hiver et que la région ouest est réputée plus tempérée et plus humide.

Des montagnes, des plaines, des vallons, des côtes escarpées ou sablonneuses, avec des marées plus ou moins amples et parfois des tempêtes, des rivières majestueuses, des torrents et des gorges encaissées, des forêts denses, des plateaux presque désertiques, des plaines herbeuses ou céréalières. Une faune et une flore à remplir les appareils photos et les herbiers.

Un magnifique creuset de cultures entremêlées


Sur ce territoire sont venues des populations tout aussi diverses que les paysages. Après la dissémination des sapiens venus d’Afrique et la lente complexification des sociétés, beaucoup sont (re-)venues de l’est et du nord de l’Eurasie pour s’installer au cours des siècles d’une histoire mouvementée.

Après la défaite de Vercingétorix (-52) nos ancêtres les Gaulois ont dû à César de devenir des Gallo-romains. La chute de Rome laissa entrer les barbares et les Francs de Belgique avec Clovis ont fini par donner leur nom à notre territoire. Celui-ci se constitua sur les dépouilles de l’empire formé par Charlemagne qui trônait à Aix-la-Chapelle, en Allemagne. Par le traité de 843, ses héritiers nous mirent en effet en Franconie. Elle s’étendra peu à peu en Hexagone.

Les Bretons venus en Armorique au VIe siècle garderont leur indépendance jusqu’au rattachement définitif à la France au XVIe quand la langue française devint la langue de ce territoire et prospéra en littérature et en pratique. Elle ne deviendra à peu près commune au quotidien qu’au XXe siècle et alors que de multiples langues régionales restent parlées. Les Normands arrivés au IXe siècle du Grand Nord s’étaient francisés avant que nombre d’entre eux partent à l’incitation du Roi de France, pour coloniser les Angles et les Saxons (1066). Ils revinrent nous faire une guerre de cent ans, et mirent notre Jeanne d’Arc (1431) sur un bûcher.

La suite des péripéties mouvementées et sanglantes survenues sur ce territoire est plus connue, les extensions ont touché les marches, le comté de Nice par exemple sera rattaché à la France en 1860, et l’outre-mer qui a projeté la France loin au-delà de l’Hexagone, dans les océans Atlantique, Indien, Pacifique.

Une République démocratique et éthique


Bref la France est un territoire riche par la diversité de ses paysages et des populations accueillies. Les traces de l’histoire et de cette diversité sont encore présentes dans la variété régionale des styles d’aménagement de l’espace, des habitats, des monuments, de la toponymie, de la cuisine. Au long des siècles, des Françaises et des Français ont marqué notre contribution à l’avancée de l’humanité dans différents domaines de la connaissance, de la littérature, des arts, du sport, de la paix, de la politique. Et parfois à des régressions, mais elle les a dépassées.

Car la France a promu la mise en œuvre d’une organisation de la société sous la forme d’une République, articulant un système de pouvoir démocratique à une éthique avec les valeurs « Liberté, Egalité, Fraternité » au-dessus de toutes celles des individus et des communautés reconnus sur notre territoire. Des valeurs cardinales dont la plus importante aujourd’hui est la Fraternité.

Les combiner est un défi permanent car elles sont à la fois antagonistes et inséparables (Edgar Morin). La liberté peut mettre en péril l’égalité, l’égalité peut détruire la liberté et la fraternité, la fraternité peut se faire au détriment de la liberté.

La France c’est cela et elle invite, telle un phare, le monde entier à combiner ces trois valeurs afin d’assurer la solidarité internationale et la survie de l’humanité.

Notes


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18/05/2023

« La fraude des plus puissants est impardonnable »

  • Roustang Guy
Réactions actualités passées

Ce n’est pas moi qui le dis, mais un ministre, Gabriel Attal, ministre délégué aux comptes publics. Un vrai projet de lutte pour la justice sociale et plus d’égalité est-il en cours qui permettrait à Emmanuel Macron de sortir de son impopularité? Quoi qu’il en soit, goûtons notre plaisir de voir une question importante mise sur le devant de la scène.

Le Président de la République a donc demandé à son ministre Gabriel Attal de présenter un plan de lutte contre la fraude fiscale. Il s’agit « de faire payer ce qu’ils doivent aux ultrariches et aux multinationales qui fraudent;»[1]. Comme l’indique le ministre : « chaque fraude est grave, mais celle des plus puissants est impardonnable;». Quelle est l’ampleur de cette fraude;? « Certains parlent de 30 milliards, d’autres de 100 milliards;». Les 4000 emplois qui ont été supprimés au cours des dix dernières années dans les services de contrôle n’aident pas à clarifier la situation. Mais le gouvernement envisage de recruter 1500 emplois en faveur du contrôle fiscal d’ici à 2027. Gabriel Attal veut aussi renforcer les sanctions pour les fautes les plus graves « par exemple lorsqu’il y a dissimulation d’avoirs à l’étranger…Nous travaillons avec Eric Dupont-Moretti à une sanction d’indignité fiscale et civique;». Si bien qu’un fraudeur pourrait être même condamné à des travaux d’intérêt général. « En plus de payer son amende, le gros fraudeur ira repeindre le centre des impôts;». Vraiment;? Nous attendons des preuves.

Il semble que Gabriel Attal ait obtenu du Président Macron la possibilité de chercher à créer une COP (conférence des parties) fiscale au niveau international sur le modèle des COP climatiques « Le gouvernement en attend de nouvelles avancées en matière de transparence fiscale dans le prolongement du travail réalisé par l’OCDE pour combattre les paradis fiscaux[2];».

Le livre : « Offshore. Dans les coulisses édifiantes des paradis fiscaux;»[3] de Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction pendant vingt ans, aujourd’hui retraité, nous montre l’ampleur et la complexité des questions de la fraude fiscale. Dans la préface de ce livre, le journaliste Christophe Boisbouvier parle des paradis fiscaux comme le « vrai scandale du siècle;». Et il nous met devant les choix qui sont devant nous : « Au moment où les services d’urgence des hôpitaux sont démunis, faute de ressources, la lutte anticorruption est plus nécessaire que jamais;». « Du Luxembourg à l’Etat du Delaware (Etats-Unis), de Hong Kong à Singapour, cet ouvrage détruit la réputation d’Etats qui annoncent en fanfare la création d’une « task force anticorruption;» mais qui en réalité font tout pour protéger le secret bancaire;». Et encore ceci : « Au fil de la lecture, on apprend comment, du temps de François Mitterrand et de Jacques Chirac, deux de leurs lieutenants les plus fidèles, Michel Charasse et Jean Toubon, ont tenté d’intimider le juge emblématique qu’était déjà Van Ruymbeke, premier magistrat en France à perquisitionner le siège d’un parti politique, celui du Parti socialiste;». Pour bien marquer que la fraude fiscale est universelle, le premier chapitre du livre est intitulé « Un certain M.Poutine;» et parle du Shéhérazade, un yacht de luxe avec deux pistes d’hélicoptère que les membres d’équipage appellent « le navire de Poutine;», surnommé aussi le « kremlin aquatique;». Bien difficile d’établir qui est vraiment le propriétaire « car le yacht est immatriculé aux îles Caïmans, paradis fiscal notoire, et la société qui le possède, baptisée Beilor, serait enregistrée aux Iles Marshall en Micronésie, également réputées pour leur opacité. Deux Etats confettis spécialisés dans le blanchiment de l’argent sale;».

Le livre de Ruymbeke se termine sur une lueur d’espoir : « Je suis convaincu que malgré l’ampleur des difficultés et les montants astronomiques en jeu, les Etats finiront par se réveiller…C’est à mon sens une évolution inéluctable à terme;». Mais il est conscient aussi des difficultés. « C’est là une réforme longue et difficile à mettre en œuvre, mais inévitable si les Etats veulent recouvrer les sommes considérables dont ils sont spoliés…Ces fonds pourraient être aussi utilisés pour financer les mesures coûteuses que les Etats vont devoir engager, de toute urgence, pour lutter contre le réchauffement climatique et la préservation de notre environnement;».

Seule une régulation à l’échelle mondiale permettrait d’éliminer les paradis fiscaux. Plus modestement peut-on penser qu’Emmanuel Macron comprenne qu’il doit vraiment lutter contre la fraude fiscale;?




Notes

[1] Le Monde, 10 mai, p.7.

[2] Le Monde 11 mai, p.9. Dans le livre de Van Ruymbeke, p.191 il est question du G 20 et de l’OCDE qui ont tenté de remédier aux paradis fiscaux.

[3] Livre paru en novembre 2022 aux éd. « Les liens qui libèrent;»

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Lagoarde-Segot Thomas

Nom Lagoarde-Segot
Prénom Thomas
Contributions

01/10/2017

Le « péché originel » des business schools

  • Lagoarde-Segot Thomas
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Dans ce contexte des trois crises enchevêtrées, les institutions contribuant à la formation des cadres d’entreprise portent une responsabilité particulière. Le contenu des débats académiques peut certes paraître abscons aux personnes extérieures à la communauté des chercheurs. Pourtant, les théories développées en sciences sociales (et plus particulièrement en sciences de gestion) ont un impact significatif sur la vie économique et sociale, et particulièrement celle des entreprises.  En effet, les acteurs économiques sont simultanément sujets d’étude et consommateurs des sciences de gestion. Une fois validées par la publication, et intégrées au contenu des enseignements, les théories de gestion modifient progressivement le comportement des acteurs, qui tendent, au fil du temps, à se comporter conformément à leurs prescriptions (voir l’encadré 1).

Encadré 1 :

Théorie financière et réalité

Un exemple peut permettre de mieux comprendre comment la recherche académique structure la réalité de l’entreprise. Nous savons que l’objectif de « maximisation de la valeur actionnariale » constitue la clé de voûte du management contemporain. Pourtant un paradoxe apparait : sur le plan juridique, les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l’entreprise, qui, entant que personne morale, n’appartient à personne[1]. Par ailleurs, une entreprise produit de la richesse en combinant l’ensemble des ressources dont elle dispose (capital humain, capital physique et capital financier).  Si la « valeur » est obtenue par la combinaison des ressources de l’entreprise, pourquoi l’objectif affiché des dirigeants devrait-il être de « maximiser la richesse des actionnaires » ? La seule réponse plausible se trouve dans le développement de la théorie de l’agence (Jensen and Meckling, 1976). Cette théorie, qui fut vulgarisée et enseignée à des générations d’étudiants sans référence à ses hypothèses, a exercé un impact profond sur la vie des entreprises. En rigidifiant les pratiques de gestion, elle a probablement déformé les entreprises à son image.  Le développement de la théorie financière a donc contribué à détourner la rationalité des dirigeants, en principe orientée vers l’analyse et la prospective du contexte complexe dans lequel est plongée l’organisation, vers la maximisation d’indicateurs financiers. En ramenant la question du management des entreprises à un ensemble de concepts algébriques et à des relations algébriques entre ces derniers, la théorie de l’agence a ainsi structuré donc insidieusement la réalité économique, en jouant le rôle d’une « technologie invisible » : « Les instruments de gestion jouent un rôle important pour produire la gestion : coordonner des activités, choisir des investissements, fixer des prix. Mais ils régissent aussi des rapports entre des hommes, entre des groupes sociaux. Ils cristallisent ainsi des rapports de force d'une manière qui peut même parfois disparaître aux yeux des agents ». (Berry, 1983, p.20)


En légitimant les actions et les comportements des dirigeants par la superposition d’un voile de scientificité, les recherches et la pédagogie en sciences de gestion ont, au cours des décennies précédentes, contribué à cristallier les rapports de force entre les parties prenantes des organisations, influençant de ce fait les intentionnalités de celles-ci, et, in fine, l’évolution de la Société. Le « péché originel » des business schools, au cours des décennies précédentes, aura été d’inculquer à des générations d’étudiants des modèles de gestion basés sur des hypothèses néolibérales (rarement explicitées, mais toujours tacitement admises) dans lesquels (i) le long terme serait une succession de court termes successifs et (ii) la somme d’intérêts individuels ferait l’intérêt collectif.  

Nous affirmons donc qu’une condition nécessaire – mais non suffisante - à la résilience de la Société aux enjeux du siècle sera de repenser simultanément l’objet et le sens donné à nos recherches, nos modèles pédagogiques, et nos relations avec les organisations. Ceci impliquera, en amont, de s’interroger sur la nature des relations qui unissent entre les sociétés – définies comme réseau de parties prenantes - et la Société. 

Notes

[1] C’est d’ailleurs la séparation entre la propriété du capital et la propriété des actifs, des ressources et la responsabilité des dettes qui distingue les sociétés par actions d’autres formes juridiques telles que, par exemple, les entreprises individuelles, et les sociétés en nom collectif.

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01/10/2017

Les trois crises

  • Lagoarde-Segot Thomas
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Les bacheliers du futur apprendront probablement à situer l’effondrement systémique en cours depuis la crise de 2008 comme le point d’entrée dans le XXIème siècle. Derrière l’accumulation de signaux économiques, sociaux, écologiques et géopolitiques délétères, c’est un contexte radicalement nouveau qui se dessine progressivement.  

La crise écologique

Crise écologique tout d’abord. Selon l’IEA (2016), les records de température sont désormais régulièrement battus sur les deux hémisphères, et, tandis que les précipitations s’accroissent en intensité, les zones arides sont soumises à des épisodes récurrents de sécheresse. Un rapport de la Banque Mondiale (2017) démontre que le dérèglement climatique a engendré une forte diminution les rendements agricoles, la destruction de zones côtières, et une déstabilisation significative des écosystèmes mondiaux.

Ces tendances auront pour conséquence, à terme, de mettre en péril la sécurité alimentaire, les écosystèmes terrestres, l’accès à l’eau et à l’énergie. En l’absence d’un plan d’action rapide pour dé-carboner l’économie mondiale, l’humanité sera rapidement confrontée à des crises répétées de la sécurité alimentaire, et à l’apparition de nouvelles pathologies, qui frapperont par ailleurs de façon disproportionnée les pays en développement et les régions équatoriales. Les objectifs partagés de promotion du développement humain, de lutte contre la pauvreté, et de lutte contre les inégalités globales seront extrêmement compromis si nous laissons la température augmenter de 4 degrés d’ici 2100.En l’absence d’une réorientation de notre mode de production sur la base d’une prise en compte des externalités que ceux-ci génère, le nouveau monde du XXIème siècle sera très probablement caractérisé par un recul tendanciel du développement humain, une aggravation des disparités de développement, et une montée des risques géopolitiques.

La crise économique

Crise économique ensuite. De nombreux travaux indiquent que la Grande Récession de 2008 a laissé la place à une phase de Stagnation Séculaire, caractérisée par un ralentissement prolongé de la croissance économique dans les pays industrialisés, dans un contexte de creusement des inégalités de revenu et de développement disproportionné de la sphère financière (Summers, 2017). Ce ralentissement provient notamment d’un déséquilibre entre la propension à épargner et la propension à investir des agents économiques, ce que traduit par exemple la proportion croissante des cash-flows des grandes entreprises qui est distribuée aux actionnaires plutôt que d’être réinvestie dans le secteur réel (Lazonick, 2013). Cette épargne excessive pèse alors sur la demande effective, réduisant la croissance et l’inflation, tandis que le déséquilibre entre épargne et investissement contribue à réduire les taux d’intérêt, qui sont aujourd’hui à des niveaux historiquement bas. Dans ces conditions, les économies ont basculé sur un modèle de croissance fondé sur des niveaux excessif d’endettement, qui convertit l’excès d’épargne en un excès d’investissement au regard de la demande effective (comme en témoigne la résurgence des phénomènes de « bulles » du prix des actifs financiers ou immobiliers). Ces tendances prennent place dans un contexte où le risque systémique d’un effondrement massif du système bancaire international n’a jamais été aussi élevé : selon le Comité pour la Stabilité Financière, 17 banques sont aujourd’hui identifiées comme « systémiquement importantes » du fait de leur taille et de l’interpénétration de leur actionnariat (FSB, 2014).

La crise sociale

Crise sociale enfin. Un rapport de l’OCDE datant de 2011 indique que le coefficient de Gini, l’indicateur usuel de mesure des inégalités de revenus[1], a augmenté de près de 10% en moyenne dans les pays de l’OCDE, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000. Comme le montre Piketty (2013), Saez et Zucmann (2014), cette hausse des inégalités peut s’expliquer par la différence observée entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Par exemple, entre 1979 et 2007, le revenu net du quintile inférieur de la population américaine (c'est-à-dire les 20% les plus pauvres) n’a augmenté que de 18%, alors que sur la même période le revenu du 1% les plus riches (c'est-à-dire les revenus annuels supérieurs à 352 000 dollars en 2010) a augmenté de 277%.

Notons enfin que cette modification de la distribution de la valeur ajoutée prend place dans un contexte où le développement technologique menace profondément l’équilibre du marché du travail. Le cabinet de conseil McKinsey (2015) anticipe en effet que 45% des activités humaines rémunérées aux Etats Unis pourraient être automatisées par simple application des technologies existantes ce qui permettrait une baisse de 2 trillions de dollars des salaires annuels versés. Plus encore, l’automatisation n’affecte pas seulement les emplois faiblement qualifiés mais également les occupations les mieux rémunérées, tels que les gestionnaires financiers, les pharmaciens, et les dirigeants d’entreprises, dont les PDG. Selon la Banque Mondiale (2017), dans les pays en développement, c’est 80% des emplois qui pourraient être supprimés du fait de la robotisation.

Trois crises enchevêtrées

Précisons enfin que ces trois crises sont inextricablement enchevêtrées, et que leur conjonction engendre, in fine, une montée des périls géopolitiques. La mer Méditerranée, sur laquelle est située notre Ecole, en fournit un triste exemple. Elle demeure la frontière la plus inégale au monde : le PIB combiné des pays de la rive Sud (Egypte, Maroc, Tunisie, Liban, Turquie, Israël et Palestine) est équivalent à celui de l’Espagne. Si l’on enlève de cette liste la Turquie et Israël, le PIB obtenu est inférieur à celui de la Belgique. Au Sud de la Méditerranée, où 100 million de nouveaux chercheurs d’emploi sont attendus d’ici 2020 du fait des tendances démographiques, un taux de croissance moyen de 10% par an serait nécessaire pour stabiliser le taux de chômage à son niveau actuel.  La Méditerranée – et au-delà, l’Afrique subsaharienne - est par ailleurs l’une des régions au monde les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique. Ces divers problèmes ont trouvé une manifestation géopolitique dans le conflit en Syrie, qui entre dans sa 6èe année. 

Notes

[1] Le coefficient de Gini est compris entre 0 (si tous les individus ont exactement le même revenu) et 1 (si un seul individu détient tout le revenu).

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03/09/2021

Laïcité et altérité en démocratie

  • Potier Elwis
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Ces derniers temps, les débats sur la laïcité ont souvent entretenu des confusions entre ce qui appartient à l’État et ce qui revient à la société civile, d’une part ce qui relève de la loi (et non de la foi) dans un régime démocratique, et ce qui répond d’une question passionnée, à défaut d’être toujours passionnante, sur l’identité « nationale », d’autre part. En France, le discours du parti d’extrême droite a grandement contribué à instrumentaliser le thème de la laïcité pour en faire un enjeu identitaire comme si l’identité nationale, celle de la France, était fondée sur une « nature » et que celle-ci pouvait exister de façon immuable et univoque, que ce soit pour les individus comme pour la société.
Avec la séparation des églises et de l’État par laquelle la loi s’affranchit radialement de toute référence divine ou de principes révélés, la loi de 1905 reconnait à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, ce qui resitue les différences identitaires confessionnelles dans le giron des croyances et non plus des appartenances par essence (ou par naissance). L’autre est par conséquent fondamentalement différent par ce qu’il croit autant que par ce qu’il est, ou par ce que je crois qu’il est, de même que je suis différent de lui par ce qu’il croit que je suis, et par ce qu’il croit que je crois qu’il est, et ainsi de suite. C’est ce qu’implique la définition en droit de la laïcité par la notion de croyance pour en faire une question de liberté de conscience et d’égalité des croyants et non croyants devant la loi.
Cette différence-là, entre le croyant et le non croyant, traverse toutes les appartenances religieuses (sans parler de leurs multiples sectes) jusque et y compris pour les athées, en passant par les abandonnés, les convertis, les agnostiques et les incrédules. Tous ces groupes sont reliés entre eux par leur hétérogénéité interne, à commencer par celle que constituent toutes les nuances des plus convaincus aux indifférents. Le psychosociologue ajouterait sans hésiter que cette distinction traverse les individus eux-mêmes puisque l’identité personnelle se construit à partir de ces évolutions qui font que ce que l’on croit ou pas n’est certainement pas, subjectivement, identique tout au long de sa vie. Il y a aussi différentes façons de croire à la même chose, toute doctrine a ses partisans et ses sympathisants, toute pratique a ses pratiquants plus ou moins scrupuleux… Au lieu de stigmatiser telle ou telle religion dans son « essence », sans séparer le cultuel et le culturel, sans distinguer entre la doctrine et la foi, on ferait mieux de centrer le débat sur la liberté de conscience et l’égalité républicaine.
Pourtant, le débat sur la laïcité est souvent préempté dans les médias par les partisans des positions les plus tranchées, positions que l’on peut ramasser dans une confrontation entre le moraliste cosmopolite qui, selon McConnel[1], « ne se sent bien nulle part et qui partout se sent supérieur », et le moraliste universaliste qui lui se sentirait aussi supérieur, au moins moralement, tout en se sentant bien partout. Le cosmopolite, partisan d’une laïcité «ouverte », accommodante, veut imposer une vision communautaire qui, au nom de la pluralité, renforce la concurrence entre groupes et ne fait pas beaucoup de cas des différences au sein des groupes socio-historiques, là où l’universaliste, partisan d’une laïcité intransigeante, surtout envers les musulmans, veut imposer une vision unitaire voire uniforme qui ne reconnaît pas les différences entre les groupes sociaux au sein d’une même communauté, tout en exagérant les différences entre les communautés.
Le premier a tendance à s’enferrer dans une position victimaire, victime d’un « système » qui serait entièrement contrôlé par des dominants, ce qui peut le conduire à son tour à stigmatiser l’adversaire quitte à employer les mêmes catégories que lui (Blanc, mâle, etc.) et donc à essentialiser ceux qui l’essentialisent. Le second fait penser à ceux qui s’indignent lorsque des personnes victimes de discriminations et de racisme, dans un syndicat étudiant, se réunissent hors de la présence de Blancs : comment croire que nos moralistes universalistes peuvent les comprendre s’ils ne comprennent déjà pas pourquoi ces personnes préfèreraient se retrouver entre elles. Vivre avec l’autre ne signifie pas lui imposer sa présence en permanence, y compris quand elle n’est pas souhaitée.
On peut regretter qu’il faille en passer par ce type de réunion qui ne fait d’ailleurs que renverser le stigmate (en excluant une catégorie de personnes) mais on peut difficilement nier que des discriminations existent et le fait de constamment revendiquer une supériorité morale qui ferait qu’au nom d’un universalisme abstrait, chacun serait en capacité de comprendre et d’assimiler intellectuellement ce que vivent ceux qui sont différents de soi par la religion, la culture ou par la couleur de leur peau (ou par le statut social mais cet aspect est très souvent passé sous silence), représente un déni d’altérité qui a tendance à faire croire que la laïcité pourrait elle-même être discriminante envers certaines populations.
Une étude récente réalisée par l’lfop en 2020 pour le magazine de la LICRA a montré que 68% des jeunes interrogés estiment que la laïcité ne se rattache à « aucun courant » idéologique particulier. Bien sûr, les médias ont surtout mis en exergue le fait que ces résultats ont tendance à montrer que les jeunes veulent majoritairement une société plus inclusive dans l’application de la laïcité à l’école. 52% d’entre eux seraient favorables au port de signes religieux à l’école, alors que seulement 25% des adultes partageraient cette position. 37% des sondés estiment que certaines lois laïques comme celles de 2010 et de 2014 (contre le voile intégral dans l’espace public et interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école) sont « discriminatoires » à l’égard les musulmans.
Une autre étude conduite par Charles Mercier (voir son article : « Prendre le risque d’écouter ce que les jeunes ont à dire sur la laïcité » dans Le Monde du 23 juin 2021) montre qu’une grande majorité des jeunes approuve la « neutralité » de l’État en matière religieuse et donc se reconnaissent dans la séparation entre les églises et l’État. En revanche, ils ne se reconnaissent pas dans « une laïcité transformée en impératif à refouler les identités dans l’espace public ». Selon Mercier, « ils pensent que l’expression respectueuse des convictions constitue, non pas une menace, mais une chance pour le vivre-ensemble ». C’est donc la liberté de conscience qui prime sur l’appartenance ou l’affiliation religieuse, pour les jeunes comme pour les moins jeunes, la question religieuse étant d’abord perçue comme une question de « conviction ».
La laïcité permet à chaque citoyen d’avoir le droit de croire ou de ne pas croire et ainsi d’exprimer ses convictions dans l’espace public, à partir du moment où il ne les impose pas aux autres (d’où la question du prosélytisme à l’école). C’est pourquoi, si nous sommes pour l’enseignement du fait religieux à l’école, il nous semble important que celui-ci soit relié à l’enseignement du fait rationaliste sans lequel il n’y aurait pas de relativité des croyances au sein d’une communauté fondée non pas sur un état de fait mais sur un État de droit. De même, si nous sommes pour la diversité culturelle, celle-ci doit d’abord favoriser les mélanges et non une « identité », en opposition ou en concurrence avec une autre. La laïcité repose avant tout sur l’interculturel qui suppose la séparation entre le culte et la culture, et non sur le multiculturel qui entretient la confusion entre croyance et appartenance, tout en favorisant la juxtaposition de cultures unifiées, séparées les unes des autres. Comme le dit François Jullien dans son essai très stimulant Il n’y a pas d’identité culturelle[2] : « ce qui fait l’Europe, c’est qu’elle est à la fois chrétienne et laïque (et autre) ». Et, on pourrait ajouter que ce qui va faire l’Europe, c’est le métissage culturel avec cet « autre » de la chrétienté et de la laïcité qui ne demande qu’à exister, sous une forme ou sous une autre, « entre » toutes ces cultures.
Elwis Potier
Psychosociologue


[1] cité par M. Nussbaum dans For love of Country, Debating the Limits of Patriotism (1996), repris par Daniel Innerarity dans La démocratie sans l’État, Climats, 2006, p. 127
[2] sans oublier le sous-titre : mais défendons les ressources d’une culture, éditions de L’Herne, 2016

Notes


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15/11/2020

Laïcité et Islam

  • Roustang Guy
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

A la rentrée scolaire du lundi 2 novembre, suite à l’assassinat de Samuel Paty, tous les enseignants ont lu une lettre de Jean-Jaurès datée de 1888 adressée aux instituteurs et institutrices. Cette lecture signifiait la volonté de l’éducation nationale de faire de chaque élève un individu capable de former son propre jugement, en se rattachant à une tradition humaniste. Pour engager le dialogue avec les élèves, les enseignants ont bien senti le poids qui pesait sur eux et beaucoup se trouvent encore bien démunis malgré les efforts rappelés par Jean-Paul Delahaye[1]. En effet en 2013 une Charte de la laïcité voulue par Vincent Peillon a été inaugurée par Robert Badinter. Et il y a eu continuité d’un ministre de l’Education Nationale à un autre pour accompagner les éducateurs dans l’enseignement de la laïcité, enseignement de la liberté. Mais il reste beaucoup à faire car certains enseignants se sentent encore bien démunis et une petite minorité s’autocensure. Il reste que le témoignage de Wahida El Mansour que nous citions dans une lettre précédente montre bien comment musulmane maghrébine, elle est devenue française de cœur grâce à tous les professeurs comme Samuel Paty qu’elle a pu rencontrer.

La loi de 1905 instaurant la séparation entre Eglise et Etat a été élaborée après des années de discussion et de débat. Aujourd’hui la question est de savoir si cette loi qui avait réussi, après de très longues confrontations, à pacifier les rapports avec les fidèles de l’Eglise catholique aura la même réussite avec tous les musulmans français. N’oublions pas ce que rappelle Marcel Bernos, dans l’article de l’eccap « Heureux comme la laïcité en France » : le Vatican romain a mis du temps « à découvrir les Droits de l’homme qui lui semblaient mettre en question les « droits de Dieu » (Cf. les 80 propositions du Syllabus de Pie IX, en1864, condamnant « les principales erreurs de notre temps », dont la 55e porte sur la séparation de l’Église et de l’État).
Si l’on en croit certains témoignages, la situation est de plus en plus tendue avec des musulmans dans certains secteurs comme l’hôpital ou des activités sportives. Comme le note Jean-Louis Bianco : « On voit de plus en plus des formes de religion très archaïques, littéralistes, éloignées de l’égalité entre la femme et l’homme. Il y a effectivement une offensive et un combat à mener...mais il ne faut pas se tromper de diagnostic. Ce n’est pas tout le temps et partout. En beaucoup d’endroit la laïcité fonctionne bien. Beaucoup de problèmes se résolvent par le dialogue »[2]

Des raisons d’espérer


Eva Janadin[3], imame écrit : « Si l’Islamisme est un danger pour la République, il l’est tout autant pour l’islam…La théologie et la jurisprudence islamiques classiques telles qu’elles sont transmises depuis le Moyen Age jusqu’aux instituts de formation actuels ne sont plus adaptées pour faire face aux défis contemporains. L’ère du suivisme aveugle des théologiens et juristes du passé…doit s’achever en ce XXI ème siècle pour rouvrir les portes de l’interprétation des textes…Le travail est titanesque ». Et encore ceci : « Il est temps d’oser débattre sur les questions les plus épineuses de l’islam » y compris nous dit-elle sur « l’interprétation des textes sur l’égalité homme-femme ».
Dans la déclaration d’un collectif d’intellectuels musulmans intitulée : « Il faut cesser le boycott de la France »[4], on trouve ceci : « Qui pourrait raisonnablement dire que la France maltraite ses citoyens de confession musulmane ? Personne, hormis peut-être ceux qui voudraient instiller des germes de discorde au sein de la communauté nationale française ». A propos de la déclaration du président Macron, voici ce que dit ce collectif : « contrairement à ce qu’il a été dit ici ou là, ce discours ne critique pas l’islam. Il critique l’islamisme qui est une déformation de l’Islam…Et il est respectueux d’une tradition française instaurée par une loi de 1905 : la séparation de l’Eglise, des Eglises et de l’Etat … Également et surtout, il a insisté sur la nécessité de construire un islam en France, islam des Lumières, libéré des influences étrangères, structuré et transparent dans ses financements, et intégrant pleinement la part culturelle de l’Islam-civilisation , sans empiéter d’un pouce sur l’islam-religion ».

Lutter contre un terreau favorable au djihadisme


Comme le dit O.Roy « Si vous enseignez aux enfants d’un collège de banlieue que les valeurs de la République, c’est l’égalité et la fraternité, ils éclatent de rire »[5]. Autrement dit il est vraiment trop difficile d’enseigner les valeurs de la République quand la réalité vécue des élèves les contredit. L’islamisme radical est alors une issue perverse. Parallèlement à l’effort d’éducation s’impose la nécessité de lutter contre les inégalités croissantes, contre l’abandon de certains quartiers. Selon l’article 1 de la constitution, la République est « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». « Les trois sont nécessaires pour éviter le communautarisme » nous dit Jean-Paul Delahaye.

Plus de cent maires, membres du PC comme de la droite, viennent d’adresser au chef de l’Etat une lettre pour « renforcer la République » et « instaurer un nouveau pacte de confiance ». Le 14 novembre 2017 (c’est un anniversaire) Macron prononçait un discours à Tourcoing dans lequel il appelait à une « mobilisation nationale pour les villes et les quartiers ». Jean-Louis Borloo appelé à la rescousse a remis son rapport le 22 mai 2018 après avoir consulté élus, responsables associatifs etc. Le 2 octobre de cette année, E.Macron a prétendu que les trois-quarts des propositions du rapport avaient été mises en œuvre. Enorme mensonge qui a fait « tomber du placard » la maire divers droite (DVD) de Chanteloup les Vignes. Et André Laignel maire socialiste d’Issoudun, 1er vice-président de l’association des maires de France dit que c’est un mensonge si énorme que l’on ne peut pas laisser passer[6].



Notes

[1] Voir entretien avec Jean-Paul Delahaye, ancien directeur général de l’enseignement scolaire, co-auteur du rapport Obin de 2004, in Le1, n°320 du 28 oct. 2020.
[2] Le Monde, 1er et 2 nov.2020.
[3] Eva Janadin, Imame, Déléguée générale de l’association L’Islam au XXIème siècle, imame de la mosquée Simorgh, à Paris, cofondatrice des associations Voix d’un islam éclairé et Association pour la renaissance de l’islam mutazilite. Voir Le 1 n°320 « Face à l’islamisme ».
[4] Le Monde, mardi 3 nov. 2020 p.25.
[5] Le 1, n°320.
[6] Le Monde 15/16 novembre 2020.

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11/08/2017

Laïcité selon Alain Bentolila

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Laïcité

Alain Bentolila est un linguiste professeur a l'universite Paris Descartes. Il dédicace son livre L'école contre la barbarie (First éditions 2016) à ses amis chercheurs associés au Centre International de Formation à Distance de Paris Descartes qui se battent à ses côtés pour une école plus juste et plus résistante. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages concernant notamment l'illettrisme des jeunes adultes. Il considère que l'école peut retirer des bénéfices considérables de la différenciation pédagogique en termes de justice et d'efficacité. Il donne l'exemple d'un dispositif qui fonctionne aujourd'hui dans plus de vingt mille classes et qui permet aux enseignants de procéder  à une analyse régulière des acquis de chaque élève. &gt Nous voulons attirer l'attention sur un chapitre de ce livre au titre provocateur : L' école doit réconcilier laïcité et spiritualité. Dans ce chapitre, l'auteur considère que la question du divin par l'étude objective de ses textes devra avoir toute sa place en se distinguant clairement de l'instruction religieuse.L' étude des récits qui de Zeus à Yahve, à Jésus ou Allah se répondant les uns aux autres, pourront participer à l'élévation spirituelle ouverte et tolérante de nos élèves. Aucun texte, fut-il sacré, n'échappera au questionnement et à l'interprétation des élèves. Bien au contraire ils les soumettront à leur compréhension. L'école devra permettre de soumettre tous les textes à l'analyse et à  l'interprétation. Citons la dernière phrase de ce chapitre. Si l'école renonçait à donner un sens laïc à la spiritualité', elle laisserait s'avancer, de plus en plus nombreux,cachés sous le masque du sacré, recruteurs et marchands de mort . 
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15/10/2021

L’allocation universelle : changement de cap radical ou accélération vers une société de marché ?

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est en 1795 que Thomas Paine fait, pour la première fois, des propositions sur le revenu d’existence. Cependant derrière cette notion se cache aujourd'hui des noms voisins (revenu minimum, impôt négatif, revenu de base, allocation universelle …) mais qui recouvrent des conceptions très différentes identifiées dans l’article les multiples visages du revenu d’existence. L’idée de ce texte est de montrer la spécificité de l’allocation universelle.
L’allocation universelle n’est qu’une des quatre conceptions du revenu d’existence. C’est la seule formule qui libère réellement le bénéficiaire de l’obligation d’avoir une activité productive pour obtenir un revenu monétaire, c’est donc une rupture profonde avec la norme du travailler pour vivre. Là où les choses se compliquent, c’est que cette conception particulière du revenu d’existence poursuit deux ambitions différentes. Nous trouvons, d’une part, les projets d’Allocation universelle visant la sortie du capitalisme productiviste (ce qui va du capitalisme vert à une société post-capitaliste) et, d’autre part, ceux reposant sur une conception classique de redistribution des revenus (figure N° 2).
Figure N° 2 : Typologie des différentes formules d’Allocation universelle.

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- L’allocation universelle comme outil de régulation. Il s’agit de tenir compte d’une réalité empirique : on ne peut pas être tout à fait libre dans une société de marché si on n’a pas de revenu. Mais il s’agit aussi de revenir aux fondements du néo-libéralisme : instaurer une allocation universelle permet de supprimer toute protection sociale et assurance chômage. L’État est ainsi réduit et le marché du travail flexibilisé.
- L’allocation universelle comme outil de justice sociale. Le but est de lutter contre le chômage et la précarité sans avoir besoin d’accélérer la croissance. L’allocation universelle permet d’échapper au productivisme (le travail et la consommation ne sont plus centraux) tout en favorisant l’extension d’une sphère des activités autonomes (bénévolat) propice à l’épanouissement individuel.
- L’allocation universelle comme outil de régulation de l’économie de marché. Ici, l’allocation universelle devient un revenu à part entière résultant d’une création monétaire. Par exemple, les défenseurs du quantitative easing for the people[3] qui pour relancer l’activité économique proposent que soit distribué aux européens l’argent que la banque centrale européenne met à disposition des banques privées.
- L’allocation universelle comme outil de sortie du capitalisme qui est celle d’André Gorz lorsqu’il parle d’une allocation universelle qui offre un revenu suffisant, c’est-à-dire d’un revenu qui doit permettre : « de refuser le travail et les conditions de travail « indignes » […] l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’État-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une “politique générative (generative policy). Elle doit donner aux individus les moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie.” (Gorz, 2002, p.4). Cette approche est clairement progressiste puisqu’elle vise le droit de vivre dans la dignité quelle que soit l’activité ou la non-activité. Dans cette perspective, mais uniquement dans cette perspective qui est la nôtre, l’allocation universelle devient un outil de sortie du capitalisme et donc du changement de cap.
Références
Brittan S. (2017), « Le mythe du travail rémunéré », Books, N° 83.
Dacheux E., Goujon D., (2020), Défaire le capitalisme refaire la démocratie, Tououse, Eres.
Gadreau M., Goujon, D. (2000), « Le Revenu Minimum d’Insertion et les figures de la justice », in A. Alcouffe, B. Fourcade, JM. Plassard et G. Tahar (dir), Efficacité versus Équité en Économie Sociale, tome 1, chap.4, L’Harmattan.
Gorz A. (2002), « Pour un revenu inconditionnel suffisant », Transversales, N° 3.
Mylondo B. (2014), « Le revenu de citoyenneté un facteur de décroissance ? », L’inconditionnel, N° 1.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.
Van Parijs P. (2015), Qu’est-ce qu’une société juste ?, Paris, Seuil.



Notes

[1] Nous sommes déjà dans une économie de marché, mais pas encore dans une société de marché. Une société de marché au sens de Karl Polanyi est une société dans laquelle la politique a disparu et où les seules relations sociales sont des relations de concurrence.
[2] Cet économiste hétérodoxe a lancé, en 2015, un appel pour que l’Euro zone développe un Quantitative easing for people (distribution directe aux citoyens de la monnaie actuellement distribuée aux banques par la BCE pour inciter à l’octroi de crédit et au redémarrage de l’économie). Appel qui a été signé par 65 économistes.
[3] En réponse au projet de la Banque Centrale Européenne (BCE) d’injecter 60 milliards d’euros par mois dans le système financier, des économistes ont signé une lettre au Financial Times appelant la BCE à distribuer directement cette somme aux citoyens.
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30/01/2018

La méditation, une valeur en hausse

  • Le Goff Jacques
Réactions actualités passées

Article paru dans Ouest France 9 janvier 2018


Des députés en formation à la... méditation ! Après le Parlement anglais, voilà que l'Assemblée nationale propose à ses membres une initiation à cette technique, sous la conduite de Christophe André, psychiatre, praticien de la psychologie positive, bien connu pour ses ouvrages et émissions à succès sur le bonheur par la méditation. Effet de mode ? Instrumentalisation. ? Peut-être, mais aussi signe d'un changement à l’œuvre dans le monde politique et la société. On pourrait parler d'une redécouverte non seulement de la spiritualité mais plus largement, dans une perspective tout à fait profane, de la place et du rôle de l'intériorité dans la vie quotidienne. L'un des députés intéressés par cette formation explique qu'« un travail sur notre intériorité peut nous aider à prendre du recul et mieux gérer les situations tendues ». Et, au fond, l'image positive du président Macron ne tient-elle pas justement à un travail intérieur, au principe d'une relative harmonie entre paroles et actes et d'une belle « capacité à être à l'écoute de l'autre, ce qui est extrêmement rare » (Michel Rocard).. Il s'agit de développer une forme de sagesse, de maîtrise de soi, d'écoute, dans l'action, et cela par un pas de côté permettant le recentrage, le recueillement au sens presque floral du terme, autour d'un centre de gravité personnel singulier mais non clos sur soi. Comme l'a si bien souligné le philosophe Emmanuel Mounier, l'existence équilibrée tient dans ce jeu constant entre un mouvement de sortie de soi dans l'action et de retrait en vue d'une reprise, comme, dit-il, la systole-diastole du cœur. Et Dieu sait si la vie politique, toujours guettée par l'activisme, l'impose plus encore ! Retarder le vieillissement Dès les années 1930, Paul Valéry remarquait que « nous sommes enfermés hors de nous-mêmes » et donc « exfermés ». Cet état a eu tendance à se généraliser dans la « société liquide» où importent plus que tout, dès le plus jeune âge. L’intensité, le « fun », la glisse, c'est-à-dire assez souvent l'apparence et la superficialité. La cosmétique a repoussé l'éthique assez loin. J'entendais récemment une mère demander à son fils de 6-7 ans, au sortir d'un concert classique : « Alors, tu t'es bien amusé ? ». Tout est dit ! Et parmi les facteurs qui y conduisent, l'accélération du rythme social tient un rôle décisif. Elle agit comme une centrifugeuse projetant la vie personnelle du centre vers la périphérie. Au point que l'univers personnel en vient à avoir sa circonférence partout mais son centre nulle part. C'est d'autant plus regrettable que recherches montrent à quel point la méditation peut retarder le vieillissement de plusieurs années. Et que, par ailleurs, on voit combien cette capacité de retour sur soi enrichit la vie commune. Pour la simple raison qu'à la différence de la simple réflexion, la méditation prédispose à l'attention et à l'empathie, comme l'illustre l'expérience, rapportée par Matthieu Ricard, de Madison aux États-Unis. Dans une école maternelle, les enfants de 4 à 5 ans sont, tous les jours, invités à se concentrer, en silence, sur leur souffle avant d'aller observer les progrès des « graines de paix », images de l'amitié qu'ils s'engagent à cultiver. Au bout de quelques semaines, on a observé une nette amélioration des comportements sociaux. Une manière de rejoindre l'étymologie du mot « méditer » qui signifie aussi « porter remède ». 

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Lamy Christian

Nom Lamy
Prénom Christian
Contributions

01/07/2021

Travailler dans une association : là et pas ailleurs !

  • Lamy Christian
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production

Les associations sont, en France régies par la loi de 1901. Une loi qu'il convient de bien connaître...

La loi de 1901

Le statut de la loi 1901, contrairement aux croyances, n’implique nullement un fonctionnement démocratique (un humain = une voix). La tradition, les habitudes, les volontés de partager les décisions ont inscrit ce fonctionnement dit démocratique dans les statuts types diffusés par les préfectures. Il faut préciser « dit » démocratique car de nombreux statuts d’associations, s’ils inscrivent des modalités de fonctionnement démocratique (élection par l’assemblée des adhérents du conseil d’administration, du bureau, du président, directement ou par votes successifs), donnent également du pouvoir de décision et d’action à des membres d’honneur, des membres de droit, la prépondérance pour les décisions au plus âgé des élus, etc. La loi, par ailleurs, limitait jusque récemment l’élection de mineurs dans les conseils d’administration des associations. Enfin, autre limitation au fonctionnement démocratique, et comme dans toute la société, la valorisation du masculin dans les instances.
Au-delà de ces questions statutaires et de ces habitudes, de nombreuses associations tentent depuis quelques années d’inventer des fonctionnements différents de la responsabilité en inscrivant « un collectif » responsable : plusieurs présidents, refus d’attribuer des rôles de président, secrétaire et trésorier aux membres du bureau ou du conseil d’administration, doubler systématiquement chaque fonction, etc. La loi 1901, de son côté, n’oblige qu’à déclarer les noms et coordonnées d’un « responsable » même si des services préfectoraux résistent à enregistrer des statuts au fonctionnement non classique. Si les démarches inventives sont intéressantes, interrogent et renouvellent les fonctionnements, elles restent problématiques dans les relations à certains organismes (bancaires par exemple) et pour la fonction employeur dans le cadre des régulations nécessaires, voire des conflits, du travail salarié au sein des associations.
Le droit du travail et les conventions collectives prévoient – ou obligent selon le nombre de salariés – une représentation des salariés dans les instances de décision d’une association. Le règlement intérieur de l’association peut par ailleurs améliorer cette représentation. La loi 1901 ne prévoit rien pour la relation employeur / salarié, ce n’est pas son rôle. De fait, ce sont les services fiscaux qui induisent un rapport employeur / salarié dans le cadre de la définition du « à but non lucratif » dont le terme est, lui, précisé dans la loi 1901. En effet, il se comprend comme l’impossibilité pour toute personne et adhérent d’avoir un gain matériel ou financier dans le cadre de l’activité et des instances de l’association. En conséquence, un salarié ne peut siéger dans les instances au risque d’influencer les décisions en sa faveur pour sa rémunération ou ses avantages. Si les services fiscaux ne reconnaissent pas, ou plus, à une association le but non lucratif, l’association, comme toute entreprise, sera assujettie à la TVA et aux impôts des entreprises et se verra possiblement remise en cause dans le cadre des agréments ministériels, d’appels à projets ou d’appels d’offres. Dans les associations ne salariant qu’un nombre restreint de personnes, il est convenu que les salariés peuvent participer aux instances mais sans droit de vote. Dans ce cas, la participation est volontaire et le temps passé dans les instances n’est pas compris dans leur temps de travail contractuel. Ainsi, les salariés peuvent siéger (présence, écoute, participation aux débats) tout en respectant les lois. Cependant, il faut remarquer que, même dans ce cadre souple, ce sont souvent le/la directeur/trice qui participe aux instances, reproduisant ainsi un schéma hiérarchique de fonctionnement (mais possiblement fonctionnel). La volonté démocratique qui préside à la participation des salariés aux instances se heurte au concret quotidien d’une réunion : s’ils sont 20, 30 ou 40% des présents, même sans droit de vote, ils peuvent influencer fortement les débats, ce qui, hors appréciation des services fiscaux, pose la question du fonctionnement démocratique avec des salariés. Dans les associations, et peut-être plus fortement dans les « petites » associations de moins de 5 emplois, les salariés adhèrent aux objectifs et aux valeurs de l’association, ils sont engagés pour la réussite de ces objectifs : ce sont des salariés-militants, ou des militants salariés (le terme militant peut ici être remplacé par adhérent, engagé, défenseur, selon la conception de chacun). Pour la réussite des objectifs de l’association, ces salariés ne vont pas porter attention au nombre d’heures de travail, aux horaires, aux déplacements, aux efforts à réaliser mais vont s’adapter aux nécessités. Ils sont plus que salariés, ils sont aussi porteurs de l’association et, comme tout adhérent, doivent pouvoir participer en totalité à la vie de l’association. On voit ainsi la complexité du rapport employeur / salarié, adhérent / salarié, militant / salarié.
Cette complexité ne concerne pas le seul fonctionnement des instances mais l’ensemble de l’activité au quotidien, car les bénévoles ne sont pas seulement administrateurs dans les instances de décision de l’association, ce sont avant tout des adhérents qui participent aux activités, des bénévoles agissants. Salariés et bénévoles se côtoient et œuvrent ensemble tous les jours. Ainsi, un bénévole œuvrant à une tâche avec un salarié peut se trouver, à un moment de la journée, dans la position d’aider un salarié qui a organisé l’action, puis plus tard dans la position du co-employeur dans l’une des instances de l’association. Et, bien sûr, les rapports humains complexifient encore les relations : confiance, sympathie, amitié, réalisation d’actions en commun, etc. entraînent une multitude de possibles relationnels.

Bénévolat et salariat

Dans une association, bénévoles et salariés sont les doigts d’une même main : ils agissent ensemble dans une dynamique de complémentarité qui nécessite des ajustements permanents et des règles de fonctionnement. Tous sont au service du projet, des objectifs, des valeurs de l’association. Mais, peut-être, le salarié plus encore, puisque lui reçoit un salaire de l’activité de tous. Si cependant le salarié est plus encore que le bénévole « à disposition » du projet, il n’est pas à la disposition des bénévoles pas plus que les bénévoles ne sont à la disposition du salarié. Il s’agit bien d’inventer en permanence, en fonction des personnes, des activités et des situations, des rôles de complémentarité permettant à chacun d’agir avec son statut, son tempérament, ses compétences : un ajustement incessant requérant une grande souplesse. Les statuts de bénévole et de salarié sont d’ailleurs interchangeables : il est fréquent d’avoir été bénévole dans une association avant d’en devenir un salarié, de rester bénévole et plus encore administrateur après avoir été salarié. Mais aussi d’être salarié dans une association et bénévole dans une ou plusieurs autres.

Syndicats et associations

Si la société civile comprend trois grandes forces sociales en principe indépendantes et alliées pour que vive une démocratie (les partis, les syndicats, les associations), les rapports entre syndicats et associations sont quasi inexistants voire conflictuels. Les syndicats d’employeurs associatifs se structurent, s’allient, fusionnent afin de constituer un jour une force représentative avec les représentants des coopératives et scoop, fondations, mutuelles. Il s’agit d’instaurer un rapport de force avec des syndicats d’entreprises (MEDEF, CGPME, artisans, commerçants, etc.) qui veulent représenter l’ensemble du monde économique et se croient seuls légitimes alors que l’économie sociale et solidaire représente nationalement environ 10% de l’activité économique et 12% des emplois. Il existe donc une opposition d’intérêts et de conception du rôle de l’entreprise et de l’employeur entre les employeurs associatifs et de l’économie sociale et solidaire, d’une part, et les employeurs de l’économie classique, d’autre part. Mais du côté des syndicats de salariés, le regard sur les associations est méfiant sinon plus, dans leur difficulté à concevoir des rapports pluriels employeurs / salariés. Le droit du travail, les conventions collectives, les négociations sociales sont conçus dans un rapport de méfiance et de défense. Comment considérer, du point de vue syndical, des heures de travail non rémunérées parce que bénévoles en plus de son temps de travail sinon comme une remise en cause de la durée légale du travail ? Comment considérer des horaires variables ? Comment considérer des rapports non-hiérarchiques ? Comment considérer des salaires faibles en échange d’un intérêt pour son travail, d’une souplesse et d’une inventivité dans son organisation de salarié ? Si le syndicalisme salarié est sur la seule défense d’un statut et d’une protection, il est dans l’impossibilité de considérer le salariat associatif, d’autant que certains gros employeurs associatifs peuvent avoir des comportements proches de n’importe quel employeur de l’économie classique ! La syndicalisation est donc faible dans les associations, dans les petites associations à l’identique des TPE (13) comme dans l’ensemble de la vie associative. Il serait pourtant aisé de prendre en compte un indicateur permettant de questionner les rapports au travail autant que les rapports employeur / salarié : le nombre faible d’arrêt maladie des salariés des petites associations – hors congés maternité et accidents externes – (mais cette statistique n’existe pas à notre connaissance). Plus difficile, mais tout aussi important et pertinent, le plaisir de se lever pour partir travailler chaque matin : un indicateur à inventer pour des statistiques qualitatives nouvelles à prendre en compte.

Pour conclure

« Travailler dans une association : là et pas ailleurs », c’est réaliser un choix de vie par adhésion à ce que représente la vie associative dans ses objectifs multiples, son utilité sociale, ses fonctionnements démocratiques. C’est un engagement, une adhésion au projet de l’association, ses valeurs et principes, c’est, à son échelle, participer à des changements de société en s’inscrivant dans l’économie sociale et solidaire c’est-à-dire la priorité à l’humain et non à la finance et ses conséquences de rentabilité et d’immédiateté. C’est aussi savoir pour qui et pour quoi son travail, au bénéfice de qui. C’est encore un choix de travailler collectivement en privilégiant les rapports humains. C’est enfin, sans que ce soit une règle ni une obligation, et dans le contexte sociétal actuel, accepter l’échange d’une rémunération plus faible pour des rapports hiérarchiques plus souples et moins formels, une inventivité dans les rapports de pouvoir, l’organisation, le fonctionnement, les fonctions, les tâches de son travail.


Texte publié dans la revue Efdaine n°5 de juin 2015 : https://efadine.wordpress.com/

Notes


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19/09/2017

La nécessaire séparation de la religion et du pouvoir politique selon Tocqueville

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Dans le second tome de la démocratie en Amérique, dans un passage du chapitre des principales causes qui rendent la religion puissante en Amérique, Tocqueville expose les raisons pour lesquelles la religion doit rester séparée du pouvoir politique. Lorsqu'une religion ne cherche à fonder son empire que le désir d'immortalité qui tourmente également le cœur de tous les hommes, elle peut viser à l'universalité mais quand elle vient à s'unir à un gouvernement, il lui faut adopter des maximes qui ne sont applicables qu'à certains peuples. Ainsi donc, en s'alliant à un pouvoir politique, la religion augmente sa puissance sur quelques-uns, et perd l'espérance de régner sur tous. Tant qu'une religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la consolation de toutes les misères, elle peut attirer à elle le cœur du genre humain. Mêlée aux passions amères de ce monde, on la contraint quelquefois à défendre des alliés que lui a donnés l'intérêt plutôt que l'amour et il lui faut repousser comme adversaires des hommes qui souvent l'aiment encore, tout en combattant ceux auxquels elle s'est unie. La religion ne saurait donc partager la force matérielle des gouvernants, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font naître. Les puissances politiques qui paraissent le mieux établies n'ont pour garantie de leur durée que les opinions d'une génération, les intérêts d'un siècle, souvent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l'état social qui semble le plus définitif et le mieux affermi, et avec lui tout change. Les pouvoirs de la société sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que nos années sur la terre ils se succèdent avec rapidité comme les divers soins de la vie et l'on n’a jamais vu de gouvernement qui se soit appuyé sur une disposition invariable du cœur humain, ni qui ait pu se fonder sur un intérêt immortel. Aussi longtemps qu'une religion trouve sa force dans des sentiments, des instincts, des passions qu'on voit se reproduire de la même manière à toutes les époques de l'histoire, elle brave l'effort du temps, ou du moins elle ne saurait être détruite que par une autre religion. Mais quand la religion veut s'appuyer sur les intérêts de ce monde, elle devient presque aussi fragile que toutes les puissances de la terre. Seule, elle peut espérer l'immortalité liée à des pouvoirs éphémères, elle suit leur fortune, et tombe avec les passions d'un jour qui les soutiennent. En s'unissant aux différentes puissances politiques, la religion ne saurait donc contracter qu'une alliance onéreuse. Elle n'a pas besoin de leur secours pour vivre, et en les servant elle peut mourir.
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19/11/2019

La néolibéralisation de l’enseignement

  • Vignes Renaud
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
L’école et l’université ont subi de plein fouet la vague néolibérale, au cours des dernières décennies. L’enseignement est devenu un système de recrutement des futurs salariés de la « start-up nation », au lieu d’élever les consciences et de les instruire. En outre, le savoir n’est plus appréhendé que comme un capital parmi d’autres et répond à une logique de plus en plus concurrentielle. Les établissements scolaires, même lorsqu’ils sont financés par l’Etat, deviennent du même coup des entreprises en miniature. L’économiste Renaud Vignes nous explique de quelle façon le modèle néolibéral a refaçonné notre conception de l’enseignement.




Depuis sa création, l’enseignement supérieur a évidemment beaucoup évolué. L’idéal intellectuel ambitieux qui l’a fondé exerce encore une forte influence dans notre culture. A partir des années 80 commence à émerger une réflexion sur la constitution d’un marché mondial de la connaissance. Ce nouveau modèle est clairement centré sur la nouvelle puissance dominante : les Etats-Unis. Il s’est diffusé à l’échelle internationale à mesure que l’influence de ce pays s’est étendue à de nouveaux continents.

Le savoir se met au service de l’économie


Par ailleurs, cette période se caractérise par une massification de l’enseignement supérieur. Cette massification implique des investissements financiers considérables. Jusqu’à la fin du XXe siècle, il en résulte des débats politiques de plus en plus aigus selon la plus ou moins juste répartition des charges entre les diverses parties prenantes. En Europe, le consensus qui prévaut est celui d’un modèle de financement public et la gratuité pour les étudiants. Elle adhère à ce qu’elle voit comme une évolution historique complexe qu’elle n’a pas enclenchée mais qu’elle doit accompagner. Ce faisant, l’Europe rend légitime le glissement d’une conception démocratique de la connaissance à la production de compétences utiles à l’économie (et principalement aux entreprises). Elle ouvre aussi la perspective d’une concurrence mondiale en matière de politiques universitaires.

L’Europe rend légitime le glissement d’une conception démocratique de la connaissance à la production de compétences utiles à l’économie et ouvre la perspective d’une concurrence mondiale en matière de politiques universitaires.

Ce choix s’opère au travers de ce qu’on a appelé le processus de Bologne d’une part et la stratégie de Lisbonne d’autre part. L’objectif du premier est la convergence des systèmes d’enseignement supérieur en Europe alors que la stratégie de Lisbonne vise à faire de l’Union européenne l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive au monde.

La logique concurrentielle des universités


C’est ainsi que l’université européenne se rallie à la théorie du capital humain. Personne ne peut contester la pertinence de cet objectif. Mais, sa progressive mise en œuvre va se faire dans un contexte nouveau. Elle va alors se heurter à une logique concurrentielle qui n’avait pas été prévue. La généralisation de la mobilité, va permettre de comparer la performance des établis-sements entre eux. Comparaison rendue d’autant plus importante que, en 2003, les chercheurs de l’Université Jiao tong de Shangai mettent au point une méthode de classement des principaux établissements d’enseignement supérieur. L’ère de la concurrence inter-universitaire peut commencer.

Cette concurrence accrue est d’autant plus forte qu’elle concerne un énorme marché. De treize millions dans les années 60, le nombre d’étudiants dans le monde est passé à deux cents millions en 2015, et devrait atteindre quatre cents millions d’ici à 2030. Soit un bassin gigantesque de « clients », disposés à investir des sommes très importantes pour obtenir le diplôme qui, espèrent-ils, leur assurera un avenir radieux. Ainsi s’installe l’idée que, puisque les études permettent de faire carrière, il revient à chaque étudiant de les financer. Dans cette perspective concurrentielle, l’idée d’une nouvelle approche de la gestion publique (connu sous l’appellation de New Public Management) se diffuse progressivement au nom de l’efficience supposée de la gestion privée et de la culture du résultat.

L’homogénéisation des pratiques d’enseignement.

Au cœur de cette nouvelle approche deux axes vont être lourds de conséquences. Le premier est celui de la standardisation des processus (gestion par la qualité), le second est celui de la transparence tant sur la qualité que sur les coûts des prestations. Leur mise en œuvre conduit à homogénéiser les pratiques d’une part et à se concentrer sur des activités et thématiques dont les résultats sont facilement mesurables par le monde néolibéral (employabilité, ou recherche industrielle par exemple) d’autre part.

Les États accentuent cette évolution avec de nouvelles modalités de distribution des fonds publics en fonction de programmes spéciaux qui mettent en compétition les universités, les laboratoires, les équipes, voire les individus. Ces compétitions permettent en particulier d’avantager les secteurs du savoir jugés stratégiques (le plus souvent selon des critères économiques) ou certaines institutions (qui partagent évidemment la vision des promoteurs de ce nouveau système). Dans les pays où ces politiques sont les plus radicales, certaines disciplines sont ainsi vouées à la disparition pure et simple parce qu’inadaptées à cette philosophie du « marketing » académique ou incapables d’être rentabilisées selon ces perspectives.

En instaurant le concept d’employabilité, en utilisant celui de capital humain, les systèmes universitaires développent une approche qui va gommer la diversité qui faisait leur richesse. Dorénavant, l’enseignement universitaire devra être considéré comme un investissement apportant à chaque étudiant un capital de connaissances à forte rentabilité. Et comme tout investissement, il a un coût. Le développement de la sélection et celui des frais d’inscription accompagnent le présupposé selon lequel chaque étudiant est avant tout entrepreneur de son devenir professionnel, investisseur dans son capital humain.

La fin de l’université gratuite

C’est une véritable révolution, car c’est la fin de l’université gratuite. La concurrence entre établissements devient le levier d’efficacité sur lequel les pays veulent s’appuyer pour renforcer leur performance. En France, certains présidents n’hésitent plus à parler de leur établissement comme d’une « marque » qu’il faut valoriser à tout prix. Les finances publiques ne peuvent plus suivre. Il en résulte une montée générale des financements d’origine privée, même dans les pays à forte tradition étatique. Très majoritaire et souvent ancienne aux États-Unis, au Japon, en Corée, la privatisation des dépenses d’enseignement supérieur est plus spécifique de cette période au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle Zélande, et dans certains pays d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique.

En conséquence, se profile un deuxième mouvement complémentaire du premier : le financement des études par l’emprunt. En 2015, aux États-Unis, les frais moyens d’inscription s’y élevaient à 17 385 dollars par an. A moins d’être bien né, ou de décrocher une bourse formidablement généreuse, le futur diplômé n’a donc d’autre choix que de s’endetter fortement et sur une longue durée. En Grande-Bretagne, la dette étudiante s’élève à 40 Milliards de livres et on l’évalue à 200 Milliards autour de 2050. Aux USA, elle atteint des niveaux astronomiques. Elle s’élève à 1 300 milliards, avec des millions d’étudiants débiteurs. En 2015, elle représentait 11,6% du total de la dette des ménages. Avec 7 étudiants sur 10 qui ont contracté un prêt pour un montant moyen de 30 156 dollars, rares sont les familles qui ne sont pas concernées par cette question.


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Langevin Philippe

Nom Langevin
Prénom Philippe
Contributions

11/02/2018

Donner aux jeunes Marseillais un pouvoir d’agir sur la société

  • Langevin Philippe
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie face à toute les formes de domination

L’Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) conduit une étude sur la jeunesse, ou plutôt les jeunesses à Marseille, notamment celles qui habitent un quartier prioritaire de la politique de la ville. Souvent stigmatisée, en butte à de nombreux problèmes, cette jeunesse n’a pas l’impression d’être entendue ou simplement écoutée par les pouvoirs publics. Elle cumule de nombreuses difficultés : manque de qualification, conditions de vie précaires, pauvreté monétaire, accès difficile à un emploi ou à un logement autonome. L’écart se creuse entre une jeunesse en voie d’intégration et une jeunesse souffrante, en cours de précarisation et même d’exclusion. Une partie de cette jeunesse est d’origine immigrée, même si elle est pleinement française. De nombreux travaux ont montré que la première génération de migrants s’était intégrée plus facilement que la seconde.

Des ateliers pour dialoguer et comprendre

C’est dans le cadre d’ateliers ouverts à tous les professionnels qui déclarent s’occuper de cette jeunesse que le dialogue a été instauré. Il apparait que si les pouvoirs publics, au-delà des grandes déclarations de principe, ne sont pas considérés comme des partenaires par la jeunesse marseillaise, le secteur associatif offre de réelles opportunités aux 16-25 ans, trop souvent sans emploi, sortis trop tôt du système scolaire, exclus des minima sociaux et condamnés à l’inactivité et à l’errance. De nombreux mouvements sportifs, culturels, éducatifs animent ces quartiers et facilitent l’accès à l’emploi qui passe tout d’abord par l’accès à la dignité et à la reconnaissance de soi. Des rencontres ont été conduites auprès de nombreux acteurs : services publics, centres sociaux, écoles d’ingénieurs, collectivités territoriales, associations, organismes de solidarité. Elles ont montré que chaque structure a tendance à s’occuper de « ses » jeunes et que les réponses apportées, souvent surprenantes et positives, ne concernent qu’une minorité d’entre eux. Isolées, difficiles à se maintenir dans la durée, elles relèvent de l’expérimental. Elles ne font pas système. Le laboratoire de ces initiatives reste cloisonné, fortement dépendant de fonds publics de plus en plus rares et de l’engagement de bénévoles qui font un travail remarquable et méconnu dans des environnements difficiles. C’est pour faciliter leur pouvoir d’agir qu’un Parlement Libre des Jeunes a été organisé en avril 2017, permettant à une cinquantaine d’entre eux, venus de tous les milieux, de vivre et d’échanger ensemble sur deux journées dans un lieu éloigné de leur quotidien. Leur parole a pu se libérer et leurs attentes s’exprimer. D’autres, en préparation, seront organisés par les jeunes eux mêmes. Il ressort de ces initiatives qu’une partie de la jeunesse marseillaise se considère comme abandonnée au cœur d’une expérience commune inédite de déni. Elle souhaite être reconnue et non pas seulement réparée. Elle ignore les différentes mesures prises à son endroit. Elle ne fréquente pas Pôle Emploi. Elle n’est pas partenaire de la Politique de la Ville. Elle a quitté l’école le jour de ses 16 ans. Elle ne connait que la police comme service public. Cette situation est intolérable. La place qu’une société accorde à ses jeunes est un indicateur pertinent de sa volonté de construire du commun. Il ne fait aucun doute que la jeunesse est une richesse, une solution et pas un problème, un formidable défi sur l’avenir et non pas un handicap pour le présent. Cette étude- action a été conduite avec la participation effective d’une jeunesse cloisonnée, peu mobile, installée dans des quartiers dégradés, la plupart sans commerces ni services… une jeunesse reléguée, qui s’ennuie et s’écarte de plus en plus de la réalisation de soi. Nous avons clarifié un certain nombre d’enjeux qui sont autant de défis à relever pour que la jeunesse exprime son pouvoir d’agir sur la « res publica ».

Les défis à relever

-Décloisonner les mouvements trop souvent cantonnés sur une activité précise et une jeunesse bien délimitée est d’autant plus nécessaire que si la jeunesse est un tout, sortir de son quartier pour s’ouvrir au monde est une nécessité.

- Décloisonner les institutions publiques qui travaillent peu entre elles pour le même public est indispensable.

- Décloisonner enfin la jeunesse elle-même pour l’inviter à sortir de schémas préétablis et de discours tout faits sur la fatalité de leur condition.

- Clarifier et rendre visible le système d’acteurs est nécessaire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils sont nombreux dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville mais s’ignorent superbement. C’est vrai pour les services de l’État, c’est encore plus vrai pour le secteur associatif qui reste émietté. La rareté des aides publiques, aussi bien de la part de l’État que des collectivités territoriales, les met en concurrence entre elles alors que la généralisation de la procédure des appels d’offre interdit toute mobilisation dans la durée. Considérer les jeunes comme une ressource, c’est ne pas les infantiliser en leur offrant des produits ou des activités conçus par des adultes à l’abri du besoin et peu au fait de leur véritable demande. Chaque jeune, quel que soit son capital social, son niveau de formation ou la couleur de sa peau est une immense ressource de vitalité, d’innovation, de mobilisation. Co-construire un projet avec les jeunes exige de savoir les entendre et ne pas leur imposer quelque chose dont ils ne veulent pas. Plusieurs leviers ont été définis pour améliorer les pratiques professionnelles des acteurs de la politique de la jeunesse. Ils tournent autour de la maîtrise du temps, de l’ouverture des équipements en soirée, de la nécessité de proposer des espaces ouverts, des lieux d’échanges et de dialogue pour dépasser les pressions et les urgences d’interventions ponctuelles sans lendemain. Ils sont aussi dans la nécessité de repérer des lieux d’activité librement gérés par la jeunesse elle-même. Une mention particulière concerne les espaces publics dont beaucoup ont perdu leur fonction de sociabilité. Sans doute partout, mais certainement à Marseille, les lieux publics ont été abandonnés et soumis à toute sorte de dégradation. Le mobilier urbain est quasiment absent dans les quartiers prioritaires. L’espace public est sur occupé par les voitures. Les voies de circulation ne sont plus accessibles aux piétons. Les pieds d’immeuble sont davantage les lieux de liaisons dangereuses que des espaces de dialogues.

Un travail bien reçu

Ce travail a été bien reçu par ses commanditaires : le service Politique de la Ville de la Métropole d’Aix-Marseille Provence et la Direction régionale de la jeunesse et des sports (DRDJSCS). Ces constats n’ont pas été remis en cause. Nos propositions les ont interpellés. Nous souhaitons poursuivre cette mission avec les jeunes. C’est pourquoi, dans le cadre des appels à projet lancés par la Politique de la Ville pour 2018, nous avons proposé d’approfondir cette ouverture sur quatre territoires spécifiques de Marseille, deux dans les quartiers nord et deux dans les quartiers sud. Nous sommes persuadés en effet des vertus de la connaissance réciproque des nombreuses jeunesses de notre cité, de tout l’intérêt de faciliter toutes sortes de mobilité pour sortir les jeunes de leur quartier, voire de leur ensemble HLM et faciliter les échanges entre eux. Toutefois, nous ne sommes pas naïfs. Nous savons bien qu’une partie de cette jeunesse s’enfonce dans le trafic de drogue qui rend certains ensembles de logements sociaux impossible à vivre, sans compter les violences et les règlements de compte mortifères. Elle n’est heureusement pas majoritaire. Le travail des médiateurs de rue, des centres sociaux, des associations spécialisées doit être souligné. Mais nous portons l’espoir de permettre à toute la jeunesse de s’exprimer, de se mobiliser et de développer son pouvoir d’agir. Notre laboratoire restera décloisonné (1.) 

Notes

1- Pour approfondir le dialogue Association Régionale pour le Développement Local (ARDL PACA) 18 Boulevard Camille Flammarion 13001 Marseille Tel : 04-84-26-27-40 e-mail : ardl@orange.fr

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24/06/2019

Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ?

  • Langevin Philippe
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
La question se pose avec acuité. Les associations gestionnaires qui s’impliquent notamment dans le travail social, le développement local, l’insertion, la défense de l’environnement, la démocratie participative ne peuvent fonctionner sans l’appui politique et financier du secteur public et notamment des collectivités territoriales.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La suppression des contrats aidés et la généralisation de la procédure des appels d’offre qui mettent en concurrence les associations ne permettent plus des engagements pluri- annuel et réduisent les marges de manœuvre du secteur non marchand. Les collectivités territoriales, elles mêmes soumises à des dépenses croissantes, n’accordent plus la même attention aux structures de l’économie sociale et solidaire. Plus globalement, beaucoup estiment que seuls les acteurs marchands sont à même de participer activement au développement local.

Dans un environnement politique dominé par une pensée libérale, alors que les réponses à apporter aux défis de notre temps sont dans l’accompagnement des initiatives et des projets, les associations gestionnaires n’ont plus les moyens de leurs missions. Certaines vivotent et beaucoup doivent cesser leurs activités. C’est le cas notamment de celles impliquées dans la politique de la ville. C’est aussi la situation de l’association régionale pour le développement local qui a du procéder au licenciement économique de son personnel. Cette situation n’est pas exceptionnelle et on ne compte plus les mouvements contraints de se retirer faute de moyens.

Les conséquences de cette situation dont redoutables. Non seulement elle entraine le licenciement de personnel qualifié dont le reclassement est toujours aléatoire, mais aussi elle prive une société en quête de projet du modèle basé sur l’accompagnement, la prise en compte des engagements collectifs et les réponses à apporter aux détresses individuelles.




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20/01/2018

Pour un développement territorial innovant

  • Langevin Philippe
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

Rencontre des conseils de développement et des conseils citoyens Aix-en-Provence 25 et 26 novembre 2016 Extraits de la conférence de Philippe Langevin président de l’ARDL: Les territoires en mouvement 



En introduction à ces deux journées de travail et d’échanges pour un développement territorial innovant, cette présentation de la dynamique des territoires a pour finalité de montrer que le débat n’est pas clos et les questions sans réponses sont plus nombreuses que celles définitivement tranchées.

Des territoires inégaux

Peu dense par rapport à ses voisins, doté de grandes villes et de villes moyennes faibles devant le poids de la région Parisienne, fortement déterminé par le poids de son histoire et les contraintes de sa géographie, le territoire national est par nature inégalitaire. Il comprend 6 massifs qui couvrent 30% du territoire, 5 000 kms de bande littorale, une métropole capitale de 7 millions d’habitants, 41 communes de plus de 100 000 habitants dont 13 métropoles de plus de 200 000. L’espace à dominante rurale représente 70% de la superficie du pays et 5 % de sa population. En France, la densité est faible, mais il y a du monde partout. Quand le seul territoire était hexagonal Du temps préhistorique précédant la décentralisation, le seul territoire reconnu était celui de la France aménagé principalement par la DATAR, ses hauts fonctionnaires et leurs certitudes économiques. De 1963, apogée du gaullisme et de l’économie de la grandeur, à 1982, année de mise en œuvre de la décentralisation, cette ambition bien dotée en fonds publics s’est traduite par de grands travaux porteurs d’avenir dont la zone industrialo-portuaire de Fos est un des exemples les plus significatifs. Mais on pourrait citer bien d’autres réalisations qui témoignent de la France aménagée.

L’âge d’or de la DATAR s’épuise dans les années 1973 avec la fin de la croissance et la montée de l’Etat libéral. Les grands travaux sont remis en cause. L’argent manque. La priorité est désormais celle de territoires spécifiques (la montagne, le littoral, le sud, la Bretagne), des premiers contrats de pays et des débuts de la régionalisation avec la loi du 5 juillet 1972 mettant en place les établissements publics régionaux. La multiplication des territoires administratifs Historiquement, le découpage administratif du pays distingue 36 529 communes dont 54% ont moins de 500 habitants, 96 départements et 13 régions (1) , ce qui est déjà beaucoup. Quand ces territoires avaient peu de pouvoir, avant la décentralisation initiée en 1982 et poursuivie depuis par tous les gouvernements, cette pluralité pouvait être considérée comme une richesse. Avec l’étape 1 de la décentralisation, ces territoires deviennent des espaces d’aménagement et de développement économique. Le territoire national n’est plus le seul. Le pouvoir d’aménagement est partagé entre l’Etat et les collectivités territoriales. L’aménagement du territoire s’efface devant le développement des territoires. Les territoires deviennent pluriels.

Depuis 1982, le nombre de territoires augmente. Sans remettre en cause les limites des collectivités territoriales historiques, de nouveaux espaces sont définis. La loi relative à l’aménagement et au développement durable du 25 juin 1999 définit les pays et les agglomérations d’au moins 50 000 habitants « qui présentent une cohésion géographique, culturelle, économique ou sociale ». La loi relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale du 12 juillet 1999 propose aux communes de se regrouper en communautés pour exercer des compétences obligatoires ou facultatives transférées par l’Etat. La loi du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales définit le statut des métropoles et des pôles métropolitains. Elle encourage la fusion de communes avec le dispositif des communes nouvelles. La loi de modernisation de l’action publique du 28 janvier 2014 définit un nouveau statut pour les métropoles et précise les conditions de l’achèvement de la carte intercommunale. La loi de programmation pour la ville et la cohésion sociale du 2 février 2014 refonde les territoires de la politique de la ville au bénéfice de 1 300 quartiers prioritaires définis par le revenu médian de leurs habitants. La loi du 7 août 2015 porte le nombre de régions métropolitaines de 22 à 13. Le problème c’est qu’il ne s’agit pas d’une question de taille mais de pouvoirs.

A ce titre, les régions françaises demeurent des « pouvoirs minuscules » si on les compare à leurs homologues Européennes. Le budget total des régions françaises est de 25,5 milliards d’€, de même niveau que celui de la seule Catalogne (23,3) bien inférieur à ceux de la Rhénanie (61,4) ou de la Bavière (49,9). Le temps du développement local L’ensemble de ces dispositifs est basé sur la capacité du local, des territoires, des quartiers à savoir et pouvoir répondre à un Etat confronté à des crises régulières qui remettent en cause sa capacité d’intervention, mais aussi à la montée d’une pensée libérale effective depuis les années 80 qui privilégie le désendettement, la liberté d’entreprendre, la réduction des charges et des impôts, sur toute forme de redistribution. Volontiers présenté comme une alternative à la croissance économique en voie de disparition, initié par des militants dans les années 70 et devenu l’affaire des élus locaux dans les années 90, le développement local a porté tous les espoirs d’une nouvelle approche territoriale résumée par une formule célèbre : il n’y pas de territoire sans avenir, il n’y a que des territoires sans projet. Dés lors, l’avenir est dans la capacité des territoires à définir et à mettre en œuvre un projet de développement en mobilisant ses ressources et ses compétences. Mais le projet est plus difficile à construire qu’à proclamer.

Le développement local (2) entend renouveler l’approche du développement en rapprochant des niveaux d’analyses (le public et le privé, l’urbain et le rural, l’économique et le social, le monétaire et le non monétaire…) et des disciplines trop souvent autonomes les unes par rapport aux autres (l’économie, la sociologie, le droit, l’architecture, l’administration…) à partir d’une logique horizontale et non plus verticale. Il renvoie à la capacité d’acteurs locaux à savoir mobiliser des ressources mal ou peu valorisées sur un territoire bien délimité, à se sentir partenaires d’une aventure collective, à partager une culture commune, à promouvoir l’exercice de la démocratie locale, à construire des « territoires d’avenir ». Ses acteurs ont pu y voir une nouvelle manière de poser et de répondre aux défis des territoires de notre temps : le mal vivre des villes, les quartiers en déshérence, le changement climatique, les incertitudes du monde rural, la périurbanisation, les morceaux d’espace appauvris, la crise de la démocratie. Devenu professionnel dans le cadre de la fonction publique territoriale, le développement local était aussi politique en permettant aux élus locaux d’inventer par le bas et non plus seulement de gérer ce qui vient du haut.

De toutes façons l’Etat devait assurer l’égalité des territoires par des dotations aux collectivités pondérées par leur situation. Le développement local devait s’exprimer sur un territoire cohérent, lisible et visible, celui du canton, de la commune ou de l’intercommunalité après la loi Chevènement de 1999. Mais les limites des communes et des cantons ne recouvrent jamais un territoire cohérent. Il faut chercher un bon territoire qui recouvre à la fois une réalité économique et sociale et un découpage administratif.

A la recherche du bon territoire

Le problème est que les espaces économiques, les bassins de vie, les zones d’emploi ne sont pas figés dans le temps et évoluent avec les déplacements domicile- travail, les pôles d’activité, les ensembles résidentiels, les grands aménagements, les infrastructures de transport. Il faut dès lors se rendre à une évidence : il n’y a pas de bon territoire qui assurerait une parfaite cohérence entre les mouvements de l’économie, les évolutions de la société et les interventions des collectivités territoriales. Tout dépend de la question posée. En définitive, à chaque problématique sectorielle et verticale correspond un territoire spécifique qui évolue continuellement. Mais pour porter un projet de développement mobilisateur, le bon territoire peut être celui d’une commune, d’un EPCI (établissement public de coopération intercommunale) ou d’une région. Il suffit qu’il soit construit avec la participation du plus grand nombre et ne soit pas défini par le cercle restreint de fonctionnaires ignorants l’histoire de leurs lieux, formatés comme des automates ou des élus persuadés que l’élection donne capacité à comprendre le monde sans que le doute, jamais, ne les effleure. La question de la place des citoyens reste posée.

Où sont les citoyens ? Le discours sur la participation citoyenne est constant dans la décentralisation et traduit par des lois. L’expérience démontre toutefois que l’implication citoyenne n’est pas seulement une affaire de lois mais de volonté politique et d’accompagnement. Elle ne va pas de soi. Malgré l’arsenal juridique des textes qui organisent la décentralisation et la démocratie participative, la situation des territoires est contrastée. Dans une conjoncture européenne et nationale toujours aussi difficile, certains s’en sortent mieux que d’autres. Les métropoles constituent des territoires productifs puissants, des foyers de recherche et d’innovation, des lieux privilégiés d’échange, des chaînes de valeur croisées mais pas toutes ! Les incertitudes et limites du développement local La possibilité offerte aux collectivités locales d’intervenir auprès des entreprises, inscrite dans la loi de 1982, confirmée à maintes reprises, a ouvert un discours et une intention : la possibilité enfin reconnue aux collectivités territoriales de conduire des politiques économiques locales. Mais la mondialisation est passée par là. En fait, les territoires économiques sont à géométrie variable. Ils évoluent avec les implantations et les fermetures d’établissements, les politiques locales de l’habitat, les infrastructures de transport…Alors que les territoires politiques sont encore dans les limites de la Révolution Française.

Les ambiguïtés de la démocratie participative

1-Les difficultés de la mobilisation

Si la démocratie participative constitue la base même d’une société responsable, soucieuse d’apporter ses connaissances, ses compétences et ses convictions au service de développement local, la démocratie participative ne mobilise pas les foules. Notre temps d’individualismes et de repli sur soi ne la favorise pas. Son rôle pourrait être essentiel dans la gestion publique. Mais il est rarement observé dans une société où prédomine le souci de conserver ses avantages plutôt que de partager ses analyses.

2-Des habitants aux usagers

Tout le système électif des collectivités territoriales ne connaît que des habitants qui sont les seuls électeurs. Or, le développement des mobilités et l’analyse de l’économie résidentielle montrent à l’évidence qu’un territoire est souvent le lieu de vie de ses usagers, qui y passent beaucoup plus de temps que dans leur commune de résidence. Les déplacements domicile- travail, domicile-études, domicile- commerces, domicile- loisirs font éclater les logiques communales et même intercommunales en développant « la démocratie du sommeil ». Dès lors, la démocratie participative, conçue dans un cadre territorial fermé, ne mobilise pas les vrais acteurs du développement.

Or, comme le rappelle Martin Vanier (3), c’est bien l’inter-territorialité qui est le plus important et ce qui se passe entre les territoires le plus significatif. Car les lois n’organisent les conseils de développement que sur des espaces fermés, ceux de la légitimation de leurs élus : pays, EPCI, métropoles alors que leurs acteurs, souvent principaux, n’y résident pas.

La décentralisation continue à avancer

Du tournant de l’acte 1 en 1982 aux ambitions de l’acte 3 en 2015 en passant par l’acte 2 en 2003, tous les gouvernements successifs ont essayé d’approfondir les pouvoirs locaux à la recherche du bon territoire. Des missions ont été attribuées à chaque échelon : Aux régions, l’aménagement et le développement durable du territoire, la protection de la biodiversité, le climat, la qualité de l’air et l’énergie, le développement économique, le soutien de l’innovation Aux départements, l’action sociale, le développement social et la contribution à la résorption de la précarité énergétique, l’autonomie des personnes, la solidarité des territoires Aux communes, la mobilité durable, l’organisation des services publics de proximité, l’aménagement de l’espace et le développement local. La loi ne construit pas les territoires Malgré la volonté du législateur, la décentralisation se heurte aujourd’hui à des freins qui rendent sa mise en œuvre effective difficile.

Par rapport aux autres pays européens, les villes, sauf peut-être Lyon, sont trop moyennes et ne sont pas des foyers de développement culturel, économique et social. Elles ne sont pas revendicatrices d’autonomie. La « conjuration des notables » comme la nomme Philippe Estèbe (4), s’oppose à toute forme de réforme susceptible de remettre en cause des situations acquises. Les sénateurs-présidents de conseils généraux, députés-maires, conseillers départementaux, maires de la plus petite des communes, s’opposent plus ou moins passivement à toute forme de remise en cause de leurs pouvoirs. Contrairement à ce que l’on observe en Europe, l’attachement à l’Etat central et la convergence des corporations écartent de la décentralisation les fondamentaux de l’égalité républicaine : l’éducation, la recherche, la santé, la police, l’économie, l’emploi où les collectivités locales ne jouent qu’un rôle supplétif.

Ouvertures

1-Retrouver le sens du bien commun

Le processus de métropolisation, accompagné par la loi de 2015, annonce de nouvelles lectures de l’espace. Les grandes villes et leur hinterland deviennent des foyers de développement entre territoires productifs et territoires résidentiels. Foyers d’innovation, initiatrices de toutes les formes de l’économie de la connaissance, elles s’étalent par un mouvement continu de péri-urbanisation encore mal contrôlé. Les espaces ruraux développent leur propre logique économique et tirent leurs ressources de la « circulation invisible des richesses » induites par l’installation d’actifs urbains, de retraités ou des dépenses des touristes. Certes ces mouvements ne sont pas constatés partout. La segmentation sociale induite par les quartiers prioritaires de la politique de la ville, le niveau élevé de toutes les formes d’inégalités, la permanence de foyers de pauvreté dans une économie d’archipel persistante montrent que le combat pour le développement et l’égalité n’est pas gagné.

D’autant plus que l’Etat n’a plus les moyens de la solidarité territoriale ni ceux de protéger l’autonomie des notables locaux. Dès lors, il devient indispensable de reconstruire des dialogues entre villes et campagnes, quartiers et métropoles, espaces productifs et espaces résidentiels par de nouvelles formes de décentralisation à construire qui passeront davantage par un souci partagé du bien commun que par des textes de loi supplémentaires. C’est dans cette direction que les territoires pourront s’organiser en dépassant leurs limites administratives qui ne recouvrent aucun espace cohérent. Dans cette recherche du bien commun (5) comme finalité de l’intérêt général, les pouvoirs locaux sont invités à dépasser leurs concurrences naturelles pour s’entendre sur « le lien et l’horizon d’un peuple rassemblé dans une communauté nationale ou locale, engagé dans une histoire, confronté à des défis, ceux du quotidien du monde, ceux d’aujourd’hui et de demain » en quelque sorte, réinventer le développement local.

2-Pour une nouvelle souveraineté territoriale

La spécialisation des compétences est largement théorique, ouverte à toutes les formes d’interprétation locale. En matière économique notamment, la libre interprétation des textes autorise de multiples interventions pour tous les niveaux des collectivités territoriales. L’intercommunalité pose des questions de légitimité qui ne pourront être tranchées qu’avec l’élection des conseillers communautaires au suffrage universel direct. Il serait positif d’imaginer des intercommunalités variables suivant le sujet traité. L’intercommunalité invite à passer d’un politique de lieux à une politique de liens sans s’enfermer dans des territoires inadaptés. Les conseils départementaux et leurs cantons, dont les limites ne correspondent à aucune logique économique, sociale ou environnementales, n’ont plus de sens. Bien qu’ils aient sauvé leur peau en 2015, ils n’ont aucun avenir. Le temps est venu d’une « démocratie de réseaux » où l’organisation de débats publics ne s’enfermerait plus dans « le lien faible du local », mais s’organiserait sur des thématiques ouvertes aux conditions de vie d’aujourd’hui.

3-La puissance des réseaux

Les grands enjeux collectifs sont dans les réseaux : déplacements, transports, télécommunications, énergie, accès et échanges à distance, distribution de services, organisations sociales et professionnelles…qui échappent aux politiques. Leurs opérateurs (Veolia, Suez, Saur, Keolis…), privés ou publics, ne sont pas guidés par le bien public. Pour « rouvrir l’horizon démocratique local » Martin Vanier [3] propose trois pistes à explorer. Donner les mêmes droits démocratiques aux usagers non-résidents qu’aux résidents qui font vivre tout un territoire sans participer à la vie politique locale. Cette démocratie des usagers permettrait d’élargir le débat démocratique à la population présente et non plus à la seule population résidente Les nouveaux collectifs de bien commun (cycle de l’eau, trames de la biodiversité, énergies locales renouvelables, paysages remarquables…) appellent à une démocratie contributive qui a besoin de solidarité plutôt que de territoires La gouvernance des lieux qui sont des nœuds, cœurs de ville, gares, pôles multimodaux, centres commerciaux, sites remarquables, grands équipements publics… donnerait au local toute son épaisseur

4-Accompagner la démocratie participative

De toutes façons, quel que soit le système ou le territoire, l’organisation de la démocratie participative demande qu’elle soit accompagnée pour être crédible, lisible et peut être efficace. Il existe de nombreux outils pour l’animer : dynamiques de groupe, réunions ciblées, conférences gesticulées, débats d’intelligence collective, forums ouverts, enquêtes, visites de sites, voyages d’études… Le secteur associatif est probablement le mieux placé pour l’organiser. L’association régionale pour le développement local, territoires citoyens, le centre de ressources pour la politique de la ville l’expérimentent tous les jours. Les lois ne suffisent pas dans une société émiettée peu au fait de la chose publique où les citoyens, les entreprises, les associations sont interpellés à tout bout de champ sur les sujets les plus divers. C’est par la pédagogie que la démocratie s’invente.


Conclusion : Réinventer l’espoir

Toute époque se veut au croisement des chemins la nôtre aussi, évidemment. Nous sommes confrontés à des mutations majeures qui remettent en cause nos certitudes les mieux établies. Parmi elles, le réchauffement climatique, la montée des inégalités, la crise énergétique, le niveau du sous-emploi nous interpellent sur notre modèle de développement. A l’évidence, ce modèle ne convient pas au temps présent. Depuis plus de vingt ans, il n’a pas réussi à conduire nos sociétés vers un avenir meilleur pour tous. Nous devons savoir inventer une autre perspective dans tous les domaines pour maintenir et développer notre capacité à vivre ensemble. Les territoires représentent une piste de réflexion intéressante. Ce n’est pas la seule. Mais, si nous sommes là aujourd’hui c’est que nous croyons que le territoire a capacité à produire autre chose que la poursuite sans espoir de tendances qui sont autant d’impasses. Nous croyons au développement territorial Nous croyons à la solidarité des espaces de vie. Nous croyons aux innovations sociales. Nous croyons à la démocratie participative. Il nous reste à construire le chemin, sachant que nous ne partons pas d’un point zéro et que nous n’avons pas d’horizon défini. La vie économique et sociale n’est jamais stable, équilibrée, tranquille. Elle est faite de réussites et d’échecs, d’ambitions partagées et de difficultés assumées. Les territoires, comme la vie, ne sont jamais équilibrés dans un ordre immuable et définitif.


Notes

[1] Chiffres 2015. 

[2]Territoires d’avenir UNADEL- Rencontres de Carcassonne 6 et 7 juin 1997.

[3]M.Vanier Le pouvoir des territoires- Economica-2008.

4 P.Estébe Esprit L’avenir du pouvoir local Février 2015.

5 V.Potier A la recherche du bien commun- L’Harmattan- 2015.

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02/04/2023

L’anthropo-technocène

  • Perrin Jacques
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Le terme Anthropocène - théorisé et popularisé au début des années 2000 par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen - a été proposé pour désigner l'époque dans laquelle l'action des hommes a commencé à provoquer des changements biogéophysiques à l'échelle planétaire. Le début de l'anthropocène correspondrait à la révolution industrielle du XIXe siècle. Les différents problèmes et enjeux auxquels les humains de la planète Terre doivent désormais faire face: changements climatiques, perte de biodiversité, accélération de l’érosion et de l’artificialisation des sols, la croissance démographiques, les montées des inégalités sont trop souvent présentés d’une manière séparée. C’est le mérite des cartographies l’Atlas de l’Anthropocène publié, par les Presses de Sciences Po, de montrer les co-évolutions des phénomènes, et des boucles d’interaction.

Pour les auteurs de l’Atlas de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique pose un défi considérable à la philosophie politique et aux théories politiques dominantes qui tendent « à considérer le monde humain comme une entité distincte de la Terre; l’un régi par les lois des sciences sociales, l’autre par celles des sciences naturelles;». L’anthropocène nous dit que cette distinction n’est plus valide. Il nous faut donc « inventer de nouveaux paradigmes si nous voulons comprendre l’état actuel du monde : littéralement, il nous faut concevoir une géo-politique, où la Terre soit pensée comme un sujet de politiques et non plus comme un objet – ou comme la simple toile de fond des affaires humaines» [1].

Pour mieux appréhender les multiples changements que les humains ont provoqués sur la Terre et sur eux-mêmes, le philosophe camerounais Achille Mbembe nous invite, dans son livre « La communauté terrestre» [2] à appréhender la Terre dans son unité comme un corps organique, mais aussi social et politique qui accueille la vie, toutes les vies, humaines et autres qu’humaines. A partir de ses réflexions sur le concept d’anthropo-technocène, son principal apport est de nous aider, à comprendre comment la biosphère et la technosphère sont désormais inséparables. Et « pour rendre compte de cette inséparabilité, nous avons besoin d’une conception élargie de la vie, de la communauté et du soin qui intégrerait non seulement les évènements typiquement écologiques, mais aussi les phénomènes technologiques. Cela suppose que soient réconciliés deux grandes familles de pensée, celle de la critique écologique et celle de la critique de la technologie et des objets» [3].

L’une des caractéristiques majeures de l’ère anthropo-technocène est la proximité radicale entre les êtres, les personnes et les objets. Pour nous faire découvrir cette proximité Achille Mbembe s’inspire des travaux de l’ethnologue et historien Leroi-Gourhan, du philosophe des techniques Gilbert Simondon mais aussi, et surtout, il a recours aux pensées animistes africaines qui servent de soubassement à son approche du vivant.

Pour Achille Mbembe, « prendre l’Afrique comme point de départ d’une enquête concernant les devenirs de la Terre et de la technique présente de nombreux avantages. L’Afrique est en effet l’une des régions du monde où auront émergé une théorie du vivant, une théorie de la parole et une théorie de l’ontogénèse dont nous n’avons pas assez exploité les potentialités» [4].

Dans les savoirs ancestraux africains, « l’humanité ne se pense pas en propriétaire et maîtresse régnant sur la Terre. Il n’existe pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie puisque toute forme de vie, ainsi que le montre en particulier les contes, est supposée être dépositaire d’une intelligence spécifique;». Dans le pensée africaine, l’histoire ne se déroule pas sur un mode linéaire allant du plus simple au plus complexe. « Ce qui compte le plus ce sont les réseaux de relations que tissent les actants l’association des réseaux se fait selon des codes destinés à produire vibration et résonance;». Et plus fondamentalement, « les grands ressorts de la vie sont insondables et incalculables et inappropriables; et il y a une part de mystère dans le vivant;»5. Au cœur de cette « écologie générale;» où l’humain entre en communauté avec l’ensemble du vivant, « les deux activités, à savoir le façonnage des artefacts et la production des symboles et des images ont toujours procédé d’une seule et même chair, la chair du langage. Images et symboles d’un côté, outils et instruments de l’autre ont en commun d’être des ustensiles de la vie» [6].

Animé de la pensée africaine, l’auteur de la Communauté Terrestre nous invite à penser le technologique « non seulement comme une assemblée d’objets, outils, machines et instruments, mais aussi comme une institution et un imaginaire qui s’étendent jusque dans les périphéries les plus invisibles du monde» [7]. Et de préciser : « En l’objet technique l’humain délègue une part de son humanité. Investi d’une part de l’humanité de l’humain, l’objet se transforme en un être à part entière; il est désormais investi d’intention, il est animé. Bien que l’humain lui ait prêté une part de sa propre individualité d’être vivant, l’objet n’acquiert pas moins une existence autonome» [8]. Si par l’innovation technologique les objets techniques se transforment en êtres à part entière, l’innovation a aussi un potentiel de transformation des humains en autre chose que ce qu’ils étaient auparavant.

Désormais la technosphère est devenue une dimension structurante de la biosphère. « Si, hier, une grande partie de la rencontre de l’humain et de la matière s’est jouée autour de la main, du feu et de sa domestication, aujourd’hui, le projet de libération vis-à- vis du milieu naturel se joue autour du computationnel;». Aujourd’hui la logique informatique et algorithmique conditionne la manière dont nous percevons le monde. Le computationnel [9] ou l’explosion du numérique « est en passe de devenir notre nouvel appareil physiologique, la pièce maitresse du nouvel assemblage général que sont la Terre et le vivant» [10]. Comme il n’existe pas d’un côté un monde de symboles et du langage et, de l’autre un monde des activités techniques, l’humain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir par exemple avec celui de la préhistoire ou de l’âge des Lumières; notamment la faculté de symbolisation n’est plus la propriété exclusive du cerveau humain.

Et Mbembe de nous avertir que dans l’ère de l’anthropo-technosphère « nous sommes à un moment du dédoublement aussi bien des humains que des objets, voire des mondes. Aux cerveaux naturels sont en train de se superposer des cerveaux de plus en plus artificiels, une mémoire individuelle et sociale de plus en plus extériorisée.» [11] A travers ces doubles, c’est le « fantôme d’un langage pur » qui plane sur la Terre, une langue adossée au principe de la raison, de la pensée calculante, transformée en pure information entrainant l’éradication de la parole et du sens [12].

Pour réaliser l’utopie de « la communauté terrestre;» à la l’époque de l’anthropo-technocène, Mbembe nous avertit qu’il nous faudra surmonter deux paradoxes :

  1. « La technologie en tant qu’expression des forces du devenir est de plus en plus coupée de l’interrogation politique concernant le sens du devenir (..). Portée en particulier par la quête du profit, la raison instrumentale s’est émancipée de tout jugement» [13]. Le technologique devra donc, avec l’écologique, devenir le terrain privilégié des nouvelles luttes politiques
  2. « La technologie tend désormais à absorber toute seule les attributs de la pensée religieuse, de la raison magique ou animiste et de l’activité esthétique;». Habiter le monde, s’est transformé en « s’investir de manière ininterrompue dans la matière, les formes et les objets (..) L’humain contemporain vit dans une relative connaturalité avec la technologie;». Et l’insatiable besoin de fables et de mythes a été pris en charge non plus par la parole mais par la technologie. « L’histoire de la parole se clôt peut-être sous nos yeux, voilà l’évènement historial par excellence». Voilà ce que risque de devenir l’anthropo-technocène.


1 François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, p.11

2 Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023

3 Achille Mbembe, « Réinventer la démocratie à partir du vivant;», propos recueillis par Séverine Kodjo-Granvaux, Le Monde, 05 mars 2023

4 Achille Mbembe, op. cit., p.39

5 Cette vision du monde vivant est étonnement proche de celle proposée par le biologiste Marc-André Selosse dans son ouvrage « Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations;» Actes Sud, 2017

6 Achille Mbembe, op. cit., p.43

7 Achille Mbembe,, op. cit., p.31

8 Achille Mbembe, op. cit., p.32

9 « Ce terme sert généralement à désigner un système technique dont la fonction consiste à capturer, extraire et traiter de manière automatique un ensemble de données qui doivent être identifiées, sélectionnées, triées, classées, recombinées, codées et activées. Pour fonctionner, il nécessite des emprises spatiales toujours plus plus vastes, toujours plus d’électricité, de nouveaux câblages sous-marins, de fibres optiques, des centres de données;» Achille Mbembe, op. cit. p.130

10 Achille Mbembe, op. cit.p.73

11 Achille Mbembe,, Le Monde, 05 mars 2023

12 Achille Mbembe, op. cit., p.37

13 Achille Mbembe, op. cit., p.33

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L’anthropo-technocène

Auteur
  • Perrin Jacques
Introduction synthétique

Le terme Anthropocène - théorisé et popularisé au début des années 2000 par le prix Nobel de chimie néerlandais Paul Crutzen - a été proposé pour désigner l'époque dans laquelle l'action des hommes a commencé à provoquer des changements biogéophysiques à l'échelle planétaire. Le début de l'anthropocène correspondrait à la révolution industrielle du XIXe siècle. Les différents problèmes et enjeux auxquels les humains de la planète Terre doivent désormais faire face: changements climatiques, perte de biodiversité, accélération de l’érosion et de l’artificialisation des sols, la croissance démographiques, les montées des inégalités sont trop souvent présentés d’une manière séparée. C’est le mérite des cartographies l’Atlas de l’Anthropocène publié, par les Presses de Sciences Po, de montrer les co-évolutions des phénomènes, et des boucles d’interaction.

Pour les auteurs de l’Atlas de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique pose un défi considérable à la philosophie politique et aux théories politiques dominantes qui tendent « à considérer le monde humain comme une entité distincte de la Terre; l’un régi par les lois des sciences sociales, l’autre par celles des sciences naturelles;». L’anthropocène nous dit que cette distinction n’est plus valide. Il nous faut donc « inventer de nouveaux paradigmes si nous voulons comprendre l’état actuel du monde : littéralement, il nous faut concevoir une géo-politique, où la Terre soit pensée comme un sujet de politiques et non plus comme un objet – ou comme la simple toile de fond des affaires humaines» [1].

Pour mieux appréhender les multiples changements que les humains ont provoqués sur la Terre et sur eux-mêmes, le philosophe camerounais Achille Mbembe nous invite, dans son livre « La communauté terrestre» [2] à appréhender la Terre dans son unité comme un corps organique, mais aussi social et politique qui accueille la vie, toutes les vies, humaines et autres qu’humaines. A partir de ses réflexions sur le concept d’anthropo-technocène, son principal apport est de nous aider, à comprendre comment la biosphère et la technosphère sont désormais inséparables. Et « pour rendre compte de cette inséparabilité, nous avons besoin d’une conception élargie de la vie, de la communauté et du soin qui intégrerait non seulement les évènements typiquement écologiques, mais aussi les phénomènes technologiques. Cela suppose que soient réconciliés deux grandes familles de pensée, celle de la critique écologique et celle de la critique de la technologie et des objets» [3].

L’une des caractéristiques majeures de l’ère anthropo-technocène est la proximité radicale entre les êtres, les personnes et les objets. Pour nous faire découvrir cette proximité Achille Mbembe s’inspire des travaux de l’ethnologue et historien Leroi-Gourhan, du philosophe des techniques Gilbert Simondon mais aussi, et surtout, il a recours aux pensées animistes africaines qui servent de soubassement à son approche du vivant.

Pour Achille Mbembe, « prendre l’Afrique comme point de départ d’une enquête concernant les devenirs de la Terre et de la technique présente de nombreux avantages. L’Afrique est en effet l’une des régions du monde où auront émergé une théorie du vivant, une théorie de la parole et une théorie de l’ontogénèse dont nous n’avons pas assez exploité les potentialités» [4].

Dans les savoirs ancestraux africains, « l’humanité ne se pense pas en propriétaire et maîtresse régnant sur la Terre. Il n’existe pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie puisque toute forme de vie, ainsi que le montre en particulier les contes, est supposée être dépositaire d’une intelligence spécifique;». Dans le pensée africaine, l’histoire ne se déroule pas sur un mode linéaire allant du plus simple au plus complexe. « Ce qui compte le plus ce sont les réseaux de relations que tissent les actants l’association des réseaux se fait selon des codes destinés à produire vibration et résonance;». Et plus fondamentalement, « les grands ressorts de la vie sont insondables et incalculables et inappropriables; et il y a une part de mystère dans le vivant;»5. Au cœur de cette « écologie générale;» où l’humain entre en communauté avec l’ensemble du vivant, « les deux activités, à savoir le façonnage des artefacts et la production des symboles et des images ont toujours procédé d’une seule et même chair, la chair du langage. Images et symboles d’un côté, outils et instruments de l’autre ont en commun d’être des ustensiles de la vie» [6].

Animé de la pensée africaine, l’auteur de la Communauté Terrestre nous invite à penser le technologique « non seulement comme une assemblée d’objets, outils, machines et instruments, mais aussi comme une institution et un imaginaire qui s’étendent jusque dans les périphéries les plus invisibles du monde» [7]. Et de préciser : « En l’objet technique l’humain délègue une part de son humanité. Investi d’une part de l’humanité de l’humain, l’objet se transforme en un être à part entière; il est désormais investi d’intention, il est animé. Bien que l’humain lui ait prêté une part de sa propre individualité d’être vivant, l’objet n’acquiert pas moins une existence autonome» [8]. Si par l’innovation technologique les objets techniques se transforment en êtres à part entière, l’innovation a aussi un potentiel de transformation des humains en autre chose que ce qu’ils étaient auparavant.

Désormais la technosphère est devenue une dimension structurante de la biosphère. « Si, hier, une grande partie de la rencontre de l’humain et de la matière s’est jouée autour de la main, du feu et de sa domestication, aujourd’hui, le projet de libération vis-à- vis du milieu naturel se joue autour du computationnel;». Aujourd’hui la logique informatique et algorithmique conditionne la manière dont nous percevons le monde. Le computationnel [9] ou l’explosion du numérique « est en passe de devenir notre nouvel appareil physiologique, la pièce maitresse du nouvel assemblage général que sont la Terre et le vivant» [10]. Comme il n’existe pas d’un côté un monde de symboles et du langage et, de l’autre un monde des activités techniques, l’humain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir par exemple avec celui de la préhistoire ou de l’âge des Lumières; notamment la faculté de symbolisation n’est plus la propriété exclusive du cerveau humain.

Et Mbembe de nous avertir que dans l’ère de l’anthropo-technosphère « nous sommes à un moment du dédoublement aussi bien des humains que des objets, voire des mondes. Aux cerveaux naturels sont en train de se superposer des cerveaux de plus en plus artificiels, une mémoire individuelle et sociale de plus en plus extériorisée.» [11] A travers ces doubles, c’est le « fantôme d’un langage pur » qui plane sur la Terre, une langue adossée au principe de la raison, de la pensée calculante, transformée en pure information entrainant l’éradication de la parole et du sens [12].

Pour réaliser l’utopie de « la communauté terrestre;» à la l’époque de l’anthropo-technocène, Mbembe nous avertit qu’il nous faudra surmonter deux paradoxes :

  1. « La technologie en tant qu’expression des forces du devenir est de plus en plus coupée de l’interrogation politique concernant le sens du devenir (..). Portée en particulier par la quête du profit, la raison instrumentale s’est émancipée de tout jugement» [13]. Le technologique devra donc, avec l’écologique, devenir le terrain privilégié des nouvelles luttes politiques
  2. « La technologie tend désormais à absorber toute seule les attributs de la pensée religieuse, de la raison magique ou animiste et de l’activité esthétique;». Habiter le monde, s’est transformé en « s’investir de manière ininterrompue dans la matière, les formes et les objets (..) L’humain contemporain vit dans une relative connaturalité avec la technologie;». Et l’insatiable besoin de fables et de mythes a été pris en charge non plus par la parole mais par la technologie. « L’histoire de la parole se clôt peut-être sous nos yeux, voilà l’évènement historial par excellence». Voilà ce que risque de devenir l’anthropo-technocène.


1 François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Presses de Sciences Po, 2021, p.11

2 Achille Mbembe, La communauté terrestre, La Découverte, 2023

3 Achille Mbembe, « Réinventer la démocratie à partir du vivant;», propos recueillis par Séverine Kodjo-Granvaux, Le Monde, 05 mars 2023

4 Achille Mbembe, op. cit., p.39

5 Cette vision du monde vivant est étonnement proche de celle proposée par le biologiste Marc-André Selosse dans son ouvrage « Jamais seul, ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations;» Actes Sud, 2017

6 Achille Mbembe, op. cit., p.43

7 Achille Mbembe,, op. cit., p.31

8 Achille Mbembe, op. cit., p.32

9 « Ce terme sert généralement à désigner un système technique dont la fonction consiste à capturer, extraire et traiter de manière automatique un ensemble de données qui doivent être identifiées, sélectionnées, triées, classées, recombinées, codées et activées. Pour fonctionner, il nécessite des emprises spatiales toujours plus plus vastes, toujours plus d’électricité, de nouveaux câblages sous-marins, de fibres optiques, des centres de données;» Achille Mbembe, op. cit. p.130

10 Achille Mbembe, op. cit.p.73

11 Achille Mbembe,, Le Monde, 05 mars 2023

12 Achille Mbembe, op. cit., p.37

13 Achille Mbembe, op. cit., p.33

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15/12/2021

L’anthropologie technocapitaliste

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise
Dans la France contre les robots (1), Georges Bernanos écrit qu’une forme de société ne s’écroule pas comme un édifice. Elle se vide peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’écorce. Elle disparait avec l’espèce d’homme, le type d’humanité dont elle est issue. L’homme de la Renaissance marque le point de départ d’une grande métamorphose qui conduira à la fin de la société aristocratique. Par la suite, avec homo œconomicus l’économie s’émancipe des contingences sociales et politiques. Aujourd’hui, c’est dans la Silicon Valley qu’a été conçu un nouvel homme qui veut vivre dans une société « pratique » sans plus s’embarrasser des contraintes de la vie commune. Avec le recul, ce que nous découvrons c’est que la grande conséquence anthropologique de cette nouvelle forme capitaliste est que l’humanité a été adaptée aux exigences du technocapitalisme jusqu’à accepter ce qui était inacceptable il y a encore quelques années.


Une nouvelle vision de l’homme fait naître une nouvelle forme de société


La Renaissance et les Lumières ont fait émerger la vision d’un homme autonome, émancipé des ordres transcendants. Frédéric Lenoir l’appelle homo universalis. A partir de là, la société ne peut plus procéder des principes aristocratiques basés sur l’inégalité et la servitude. Cette vision de l’homme s’impose pendant près de 2 siècles et connaitra son apogée avec la social-démocratie. À cette même époque, la science économique naissante construit son anthropologie. L’Homme est rationnel, calculateur, séparé des autres. Homo œconomicus prend forme. Le monde dans lequel il évolue est organisé autour du principe du marché autorégulateur et la théorie de l’optimum social vient démontrer la possibilité d’une société harmonieuse.

Dans les années 60, à la suite des travaux de l’école de Chicago, et plus particulièrement ceux de Gary Becker l’économie s’émancipe réellement des limites que la morale, la politique ou encore la religion lui avaient jusque-là fixées. Ces travaux forment le corpus théorique de ce que l’on appellera vingt ans plus tard la révolution néolibérale. Le marché passe du stade de simple mécanisme d’ajustement de l’offre et de la demande au statut de système global d’organisation du vivre ensemble. Rien, a priori ne doit plus échapper à l’économie. Tous les biens, quels qu’ils soient ont une valeur, donc un prix qui est régi par les lois de la concurrence. La consécration a lieu en 1992 lorsque Gary Becker se voit décerné le prix Nobel « pour avoir étendu le domaine de l’analyse microéconomique à un grand nombre de comportements humains et à leur interaction, y compris à des comportements non marchands ». Dans un premier temps, c’est dans les sociétés anglo-saxonnes que cette vision est mise en œuvre. Ces sociétés traversent une profonde crise de confiance. Leur économie est au plus bas, leur modèle social au bord de la faillite, la politique est déconsidérée. Et surtout les peuples « n’y croient plus ». Margaret Thatcher et Ronald Reagan vont engager des politiques radicales de transformation qui auront des résultats indéniablement positifs au premier rang desquels le retour d’une certaine fierté nationale.

Mais derrière ces succès se cache une évolution qui sera lourde de conséquences. Avec l’idéologie néolibérale, la politique ne cherche plus à transformer l’ordre des choses. Noam Chomsky peut affirmer que lorsque Margaret Thatcher dit qu’il n’y a pas de société, seulement des individus, elle paraphrase Karl Marx, qui déclarait : « la répression transforme la société en sac de pommes de terre, seulement composé d’individus, une masse amorphe qui ne peut agir ensemble ». Pour Marx c’était une condamnation. Pour Thatcher, c’est un idéal. Pour prendre toute sa place, ce modèle nouveau va s’attacher à affaiblir tout ce qui a composé la société d’homo universalis (État, familles, syndicats, associations, partis politiques, communautés locales, etc.). Et le tout, évidemment, dans la rhétorique de la liberté de chacun à décider de son destin.

Cet affaiblissement du politique va coïncider avec la conception d’une nouvelle vision de l’homme. Nous sommes à la fin du XXème siècle, et à la différence des périodes précédentes, elle n’est pensée ni par les philosophes, ni par les économistes. C’est dans la Silicon Valley que naît cette nouvelle humanité. Dans celle-ci, la frontière entre le principe du plaisir et le principe de réalité disparait, tout comme nombre de principes moraux qui ont longtemps encombré ses prédécesseurs. Cette insouciance, cette recherche du plaisir, cette légèreté, mais aussi cette vision « progressiste » du monde amène Philippe Murray à l’appeler homo festivus. Il est le digne enfant de l’idéologie des droits de l’homme et de l’individualisme poussé à son extrême. Il s’inscrit aussi parfaitement dans le concept émergeant de « capital humain » car il est mobile, veut pouvoir faire des choix rationnels dans un système toujours plus fluide. Avec lui, tout ce qui faisait la politique - ses conflits, ses affrontement, l’esprit critique - appartient désormais à l’histoire ancienne. Dans ce monde post-libéral, l’homme n’est plus romantique ni passionné, il est devenu « bienveillant » ! Dans la société d’homo festivus, on ne pense plus, on consomme et on s’amuse. C’est pourquoi il se convertit très rapidement aux solutions numériques qui apparaissent au début du XXIème siècle lui rendent la vie pratique et ludique. Il devient homo festivus numericus (3). Il initie un nouveau langage, de nouvelles règles de communication avec l’autre. Il parachève le rêve des économistes néoclassiques : le bonheur de la société ne peut être que la somme des bonheurs individuels. Plongé dans un vide idéologique total et confronté à la désacralisation des valeurs traditionnelles, l’individu est désormais libre de se consacrer tout entier à lui-même pour mener une vie « à la carte » et former des communautés (toujours plus restreintes) avec d’autres semblables. L’ancienne société politique est remplacée par l’État de droit. Dans celui-ci, la bureaucratie juridique se substitue aux politiques démocratiquement élus.


Des techniques de persuasion aux technologies prescriptives


Dans ce nouveau monde, et comme le prévoyait Gary Becker (4), le temps social se raréfie et, en conséquence, prend toujours plus de valeur. C’est ainsi que ce temps est devenu un actif dont la captation apparaît comme l’un des enjeux majeurs dans le monde technocapitaliste. La monétisation toujours plus grande de notre attention impose le développement de pathologies addictives obtenues en nous enfermant dans un système où nous sommes supposés trouver tout ce dont nous avons besoin. Cette connaissance de nous-mêmes représente une grande valeur pour tous ceux qui sont prêts à payer très cher pour nous comprendre, nous informer, nous solliciter et, au vu de l’actualité récente, nous permettre de rester en bonne santé. Le technocapitalisme maîtrise parfaitement la manipulation des masses !

De nouvelles techniques de persuasion voient le jour, elles consistent à enfermer les gens dans un flux d’incitation et de récompense afin de leur faire adopter le comportement recherché (en substance celui de festivus numericus). Ces travaux ont débouché sur ce qu’on appelle la « théorie du nudge », des suggestions indirectes qui influencent les individus dans leurs prises de décision. Ainsi, nudge et captologie en se complétant composent de véritables armes de persuasion massive pour ajuster nos comportements au nouvel ordre du monde. Ceux qui sauront capter le plus notre attention seront en mesure de nous « nudger » le plus souvent et donc rendre nos comportements « conformes » aux principes du technocapitalisme. Avec le développement des objets connectés et leurs applications, ces technologies prescriptrices vont pouvoir agir partout, à tout moment et, en particulier dans le nouveau monde rêvé par la Silicon Valley : le metavers.


Accepter l’inacceptable


Dans le monde de festivus numericus, l’Être s'efface, et les individus s'uniformisent. Chacun se croit libre, croit savoir ce qu'il veut, se fixe normes et objectifs. En fait, tous ont quasiment les mêmes, nous sommes conditionnés. L'aliénation est parfaite puisqu'elle est devenue invisible. Issue pressentie, dès le XIXe siècle, par Alexis de Tocqueville : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. »L'heure semble venue de la réalisation de cette prophétie et c’est ainsi qu’on est conduit à accepter l’inacceptable.

En nous procurant un confort toujours plus irrésistible, en nous promettant une information quasi exhaustive, Ces technologies nous ôtent la peine de décider par nous-mêmes. A-t-on encore besoin du prix comme signal pour fournir les incitations ? On a qu’à simplement suivre les recommandations du système, nul besoin de libre-arbitre. Le fameux problème de la rationalité de l’agent est alors résolu !

Au cœur de tout ça se trouve cette conception de l’individu « standard », vu comme une moyenne statistique, comme un élément d’un tout parfaitement organisé et sécurisé. Seule la personne singulière se retrouvera en difficulté et aura de moins en moins de place. À bien des égards, l'intelligence artificielle est la forme ultime de bureaucratie dont l'essence est de créer des règles et des procédures pour limiter le jugement humain. La philosophie des algorithmes est la même : multiplier les règles, presque à l'infini, pour mécaniser la prise de décision.

Le technolibéralisme mise donc sur les progrès de l’IA pour rendre nos villes, nos lieux de travail et notre quotidien conforment à sa vision de la vie « bonne ». En lieu et place de la cité démocratique, comme espace pluraliste, lieu de déambulation, de rencontres impromptues et de confrontation à l’altérité, il préfère une régulation étroite de chaque instant afin qu’il n’y ait plus de possibilité de surprise. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault sent que, dans le monde moderne, le pouvoir va devoir procéder beaucoup plus souplement, insidieusement, et en faisant une sorte d’échange : on troque une partie de notre liberté au nom d’une vie plus fluide, plus sûre, plus pratique. Il anticipe le fait qu’on passe d’un régime disciplinaire à un régime plus normatif, d’un système subi à un système consenti qu’il appelle (tout comme Gilles Deleuze) : la société de contrôle (5).

Être surveillé est devenu la norme, le smartphone, l’assistant personnel, bientôt la voiture connectée sont autant de dispositifs qui permettent d’être tracé en permanence. L’expérience du pass sanitaire montre à quel point la population est prête à cette nouvelle approche de la régulation sociale acceptée voire, dans « l’idéal », souhaitée par festivus numericus. Nous sommes enfermés dans un panoptique numérique portatif dans lequel nous sommes à la fois le surveillé et le surveillant.

Notes

(1) Georges Bernanos, La France contre les robots (Le Castor Astral, 2009).
(2) Philippe Muray, Après l’histoire (Paris: Gallimard, 2007).
(3) Renaud Vignes, L’impasse. Essai sur les contradictions du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (Citizen Lab 2018).
(4) Renaud Vignes, La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions, revue du MAUSS 2018/2 (n°52)
(5) https://www.youtube.com/watch?v=4ybvyj_Pk7M

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11/02/2018

La place de la fraternité dans la devise républicaine

  • Viard Bruno
Enchanter nos mondes
Bien que Robespierre ait eu l’idée en 1790 de faire inscrire notre devise actuelle sur le drapeau des gardes nationales, la Première République n’eut pas de devise officielle. Le binôme Liberté-Égalité était parfois complété par ou la mort. Dès Thermidor, puis sous l’Empire et la Restauration, les symboles républicains furent détestés et désertés en raison de l’image terrible qui les connotait. Ils étaient presque oubliés sous Louis-Philippe lorsque ressurgit l’esprit républicain en réaction à la société d’argent qui se mettait en place. « L’un des premiers, écrit Michel Borgetto, sinon le premier à avoir entrepris d’exhumer la célèbre devise fut le socialiste Pierre Leroux. Dès 1833, en effet, celui-ci s’attacha à la fois à réhabiliter et à revendiquer la devise républicaine. [...] Tant par sa constance que par la force avec lesquelles il la défendit, il reste sans aucun doute l’un de ceux qui auront le plus contribué au renouveau de la triade. » C’est en réalité en 1834 que Leroux écrivit : « Nos pères avaient mis sur leur drapeau : Liberté, Égalité, Fraternité, que cette devise soit encore la nôtre. » Il y avait à ce sauvetage des raisons très précises. Leroux savait que la liberté était la valeur fondamentale au nom de laquelle avaient été menées les révolutions de 1789 et de 1830 mais il avait été initié aux premières critiques de l’économie politique menées par les saint-simoniens. Il voyait bien depuis l’été 1830 que le libéralisme absolu aboutissait « à l’esclavage absurde et honteux de vingt-cinq millions d’hommes sur trente », et que la patrie des droits de l’homme ressemblait au « bagne de Toulon ». Il fallait donc corriger la liberté par l’égalité. Leroux était pourtant conscient des excès commis sous la Terreur au nom de l’égalité et, d’ailleurs, les saint-simoniens eux-mêmes prévoyaient une organisation systématique, pour ne pas dire totalitaire du travail et de la société. Le socialisme absolu pouvait très bien devenir un lit de Procuste transformant la société en un couvent ou une caserne. La liberté et l’égalité étaient donc deux valeurs fondamentales mais opposées, comme le remarquait Alexandre Soljenitsyne en 1973 : La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire, et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagonistes : car la liberté détruit l’égalité, c’est même là l’un des rôles de la liberté, tandis que l’égalité restreint la liberté, car autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille, ce n’est qu’un aventureux ajout au slogan : ce ne sont pas des dispositions sociales qui font la véritable fraternité, elle est d’ordre spirituel. Soljenitsyne n’accepte pas le basculement de la société traditionnelle hiérarchique et religieuse dans la modernité démocratique. Il est vrai que c’est un pari de la part de la modernité que la liberté et l’égalité réussissent à se faire mutuellement contrepoids. C’est cette grande idée que Leroux veut voir dans la triade. Les deux premiers termes de la devise sont donc en tension, une tension dont il faut prendre acte à moins d’une régression dans une forme organique de société. Reste la fraternité. Leroux reconnaît aussi son origine chrétienne, chronologiquement entre la liberté, cette invention grecque, et l’égalité, cette invention des Lumières. À la République de faire la synthèse. Il proposa de placer « la fraternité au centre », ce qui ne fut pas retenu, le 27 février 1848, quand Louis Blanc fit adopter la devise. Au delà du symbole, unir la liberté et l’égalité, l’idée est qu’il n’est pas de république sans sentiment républicain et que cet esprit sera un esprit de fraternité parce que c’est du sentiment commun qu’il dépend que la liberté et l’égalité n’empiètent pas l’une sur l’autre. Le réglage de leur équilibre relève de la morale autant que de la technique.
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03/07/2020

L’appel des 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le Climat

  • ECCAP
Réactions actualités passées

Nous nous devions de prendre position sur les conclusions de la Convention Citoyenne, et les perspectives ouvertes dans l’avenir. Ce fut l’occasion pour nous de constater qu’un accord sur la direction générale qu’il faut prendre pour aller vers un autre cap n’empêchait pas des désaccords sur le chemin qui y mène. C’est le cas cette fois, et c’est pourquoi nous vous proposons, séparément, l’analyse de chacun des responsables actuels de l’ecap, Guy Roustang et Maurice Merchier. Nous reviendrons sur ce désaccord qui soulève la question de l’intérêt ou non de ces conventions citoyennes dont E.Macron a annoncé qu’il y en aurait d’autres. Nous accueillerons bien volontiers les points de vue de ceux qui souhaiteraient s’exprimer à cet sujet.

Une convention citoyenne, heureuse contribution à notre démocratie 


Ces 150 citoyennes et citoyens qui ont travaillé pendant neuf mois viennent de remettre leur rapport de 600 pages au gouvernement. La question qui leur était posée était la suivante : « Comment réduire d’au moins 40% par rapport à 1990 les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2030, dans le respect de la justice sociale ? » c’est-à-dire avec une attention particulière pour les plus fragiles.
Dans leur introduction qui s’adresse à tous les français, ils déclarent qu’ils ne sont pas des experts mais des citoyennes et des citoyens comme les autres, représentatifs de la diversité de la société : 150 femmes et hommes âgés de 16 à 80 ans, de toutes origines et professions. Durant neuf mois, au cours d’une demi-douzaine de W.E. prolongés, ils nous disent qu’ils ont vécu « une expérience inédite et intense, qui nous a amenés à prendre conscience de l’impérieuse nécessité d’un changement profond de l’organisation de notre société et de nos façons de vivre. Ce que nous avons vécu est une véritable prise de conscience de l’urgence climatique : la Terre peut vivre sans nous, mais nous ne pouvons pas vivre sans elle ». Ils souhaitent que tous les français prennent conscience comme eux des dangers et des enjeux du réchauffement climatique.
Voilà donc une expérience de démocratie participative qui vient compléter la démocratie représentative, celle d’élus au suffrage universel dans les communes, les régions, à l’Assemblée Nationale et au Sénat.

Dans leur adresse aux français, les 150 expliquent : « Nous nous sommes nourris d’échanges avec des experts, et des représentants économiques, associatifs et publics, afin d’être en capacité de rédiger des mesures concrètes, en connaissance de cause et en toute indépendance ».
Tout cela est sans doute étonnant pour les sceptiques à l’égard de la démocratie participative ? Pas pour un lecteur assidu de l’Eccap (!!!) qui y trouvera une interview de J.Testart. Lorsque le journaliste lui dit « Pour définir le bien commun hors de toute influence des lobbys, vous prônez la mise en place de conventions citoyennes ». J.Testart répond : « j’ai été frappé de voir comment de simples citoyens, tirés au sort et investis sur plusieurs mois d’une réelle mission, étaient capables du plus haut niveau d’intelligence collective. Et d’altruisme. Et d’empathie. A moi qui suis plutôt pessimiste, cela a confirmé qu’il y a chez tout un chacun un potentiel d’humanité qui est gâché la plupart du temps. C’est une expérience qui m’a réconcilié avec l’homme, et qui propose un vrai projet de société. Je le reconnais, je suis devenu un obsédé des conventions de citoyens ! »[1]
De même le professeur J.C.Ameisen, médecin et immunologiste qui a présidé pendant 4 ans le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) a déclaré à propos de la conférence des citoyens sur la fin de vie que tous les participants avaient dit : « avoir vécu une expérience extraordinaire, qui avait changé leur vie…c’était assez bouleversant. » J.C.Ameisen poursuit : « Si une vingtaine de citoyens tirés au sort peuvent réfléchir et proposer une réflexion originale sur un sujet tel que la fin de vie, cela veut dire que n’importe quel groupe de citoyens … sur n’importe quel thème peut contribuer à l’élaboration de notre futur commun. La délibération est une des façons de décliner une démocratie vivante… »[2]

Parmi les réactions négatives, Marine Le Pen a été particulièrement virulente en considérant que la Convention citoyenne avait accouché de propositions plus loufoques les unes que les autres, sans conscience des réalités économiques et sans aucune pertinence sociale et écologique. Peut-être qu’elle préfère s’adresser à des électeurs qui n’ont pas découvert leur propre capacité d’empathie et d’altruisme pour reprendre les termes de J.Testart.Quant à Patrick Martin (Pdt délégué du Medef), il considère que certaines propositions sont extrêmes et il évoque à ce propos l’interdiction de certains vols intérieurs « surtout quand on connaît la situation d’Air France ». N’est-ce pas une réaction typique de ceux qui croient que poursuivre comme avant est possible sans aller vers la catastrophe. F.X.Bellamy eurodéputé, chef de file des républicains aux dernières élections législatives, qui craint de voir le président de la République adopter un « virage authentiquement populiste » s’il prenait au sérieux les principales propositions de la convention.


Les illusions dangereuses de la Convention Citoyenne


Première constatation : on aurait pu attendre, pour le moins, que cette « convention citoyenne » fasse progresser le consensus en matière d’action écologique. Premier échec : il est frappant d’entendre ou de lire les commentaires, politiques ou journalistiques plus clivés encore qu’auparavant…. Cela va de la gratitude enthousiaste à la démolition hargneuse ou ironique. Cette ligne de clivage va jusqu’à séparer ici les deux responsables de l’eccap, pourtant en accord sur la quasi-totalité des sujets.

La Convention Citoyenne n’est pas un progrès du point de vue fonctionnement de la démocratie


Les promoteurs de cette séquence de démocratie participative ont insisté sur le soin avec lequel le panel de citoyens a été constitué pour être représentatif de la population française. On peut douter du résultat lorsque l’on constate que l’une des recommandations les plus commentées, la limitation à 110 kmh sur autoroute, approuvée par la Convention à 59,7 % est massivement rejetée par 74% des français.[3] Notre Président s’est évidemment dispensé de la retenir.
Pourquoi ce panel n’est-il pas représentatif ? D’abord parce que le tirage au sort ne concerne, en pratique, que les volontaires. En effet, ceux qui ne le sont pas se récusent… (comme les jurés des cours d’assises). On se retrouve dès le départ avec des gens bien plus sensibles aux questions écologiques, bien plus motivés que la moyenne de la population, et donc bien plus prédisposés à des arbitrages problématiques que beaucoup de leurs concitoyens…
Ensuite, et surtout, les opinions ont forcément évolué pendant le déroulement de cette convention… le fait de former un groupe vivant une expérience exceptionnelle, de se trouver portés sur le devant de la scène médiatique, d’être un peu choyés par les organisateurs, l’impression de vivre un moment historique, (amplifié par ce contexte de la pandémie) etc. Ce sont des phénomènes connus de longue date par les sociologues, généralement nommés « effets de groupe ». Les convictions se sont galvanisées comme s’est renforcée l’idée d’être investis d’une « mission ». La solidarité à l’intérieur du groupe s’est également consolidée il est d’ailleurs question qu’il se pérennise sous forme d’une association.
Les experts avec lesquels ils ont pu travailler ont évidemment pesé dans le même sens. Il semble que les orientations de ces experts n’étaient pas particulièrement diversifiées… Bref, la distance par rapport au véritable état de l’opinion s’est creusée tout au long du processus. Elle est probablement devenue aussi grande que celle qui sépare les gens ordinaires des politiciens professionnels. Les « citoyens » sont devenus des représentants comme les autres. D’ailleurs, 4 français sur 10 n’ont pas entendu parler de la Convention. [4]
De cette absence, au bout du compte, de singularité, on peut aussi déduire qu’il y a eu perte de temps et d’énergie la Convention constitue un échelon supplémentaire dans la chaine de décisions. Détour inutile, donc, si au bout du compte tout cela débouche sur des débats parlementaires, ou, a fortiori, sur un referendum à choix multiples (puisqu’il semble que ce sera la formule adoptée). De plus, le Président a usé plus qu’il ne l’avait annoncé de ses « jokers ». [5]

L’espérance d’un véritable changement de « l’après Covid-19 » est manquée 


Changer de cap en matière d’environnement et de transition climatique implique de véritables changements au niveau des mentalités, des représentations, du système de formation des désirs de l’ensemble de la population. Les « citoyens » se sont-ils posé cette question ? Elle n’apparaît pas souvent, et deux exemples sont symptomatiques de cette béance.
Une véritable régulation de la publicité est préconisée, et cela va assurément dans ce sens souhaitable d’un travail sur les désirs (ou sur leur protection…). On reste cependant dubitatif sur certaines recommandations, comme : « Interdire les panneaux publicitaires dans les espaces publics extérieurs, hors information locale et culturelle ainsi que les panneaux indiquant la localisation d’un lieu de distribution », si le « lieu » en question n’a pas changé et regorge de gadgets aussi coûteux qu’inutiles et addictifs ! C’est « cacher ce centre commercial que je ne saurais voir » ?
De nombreuses mesures sont adoptées pour freiner le développement du transport aérien : « Interdire la construction de nouveaux aéroports et l’extension des aéroports existants », « Taxer davantage le carburant pour l’aviation de loisir « , « Agir sur les vols internationaux, qui sont une source très importante d’émissions de CO2 », «éviter ou atténuer les effets néfastes du transport aérien »…Mais il n’est jamais question de s’attaquer à la racine du problème, qui est celui de l’engouement du public pour les transports aériens, et le tourisme plus précisément. Il faut pour cela comprendre que les voyages sont devenus un élément du prestige social des personnes, et de leurs jeux de rivalité : on s’oppose dans les conversations à coups de destinations lointaines accomplies, un peu comme les anciens militaires exhibaient leurs décorations. [6]
De façon générale, il est souvent proposé de soigner la fièvre en brisant le thermomètre. Changer véritablement de cap implique de réfléchir aux moyens de faire évoluer la culture, de changer le système de motivation, pour détourner les masses du productivisme, de réaliser la décroissance matérielle, pour assurer la croissance conviviale et culturelle… Il est symptomatique que la mesure qui allait le plus significativement en ce sens, à savoir la réduction de la durée du travail à 28 heures, est la seule qui ait été rejetée par 65% des voix. En fait, cette « avancée » de la démocratie pourrait devenir son fossoyeur.

Les conclusions de la Convention Citoyenne induisent au contraire le risque d’un glissement vers la démocratie illibérale


L’effet pervers de cet ensemble de mesures, conçues de cette façon, pourrait être redoutable. Si les comportements « vertueux » sont imposés à une population qui n’est pas mentalement préparée à les appliquer, il faut les imposer. Et avec cette convention, on s’oriente résolument vers ce qui est qualifié avec pertinence « d’écologie punitive ».
Petite recherche lexicale : dans le texte, on peut dénombrer 119 mots formés par « interdit » (interdire, interdiction, etc) et 303 autour de « obliger ». Quand ces injonctions s’adressent aux entreprises, seuls les partisans du néolibéralisme s’en offusquent mais elles font parfois « froid dans le dos » quand elles s’adressent aux particuliers. C’est le cas par exemple pour « l’obligation faite à tous les ménages d’isoler thermiquement le foyer », mais plus encore quand on peut lire « D’ici à 2030, notre assiette devra comporter 20 % de viande et de produits laitiers en moins ». Et que dire de cette proposition de créer un « haut conseil » qui aurait un droit de veto placé au-dessus du Parlement ? Le fantôme du big brother d’Orwell se profile à l’horizon.
C’est au fond, compte tenu de l’exaltation produite par les conditions de constitution et de fonctionnement de cette Convention évoquée plus haut une sorte de simulacre des Etats généraux de 1789 auquel se sont livrés ces « citoyens », avec, toute proportion gardée, les risques que cette évocation impliquent, et tout cela s’intègre davantage dans la société du spectacle que dans une véritable avancée de la démocratie. Un véritable changement de cap ne peut se faire que par un énorme travail de prise de conscience collective des impasses vers lesquelles nous mènent les politiques suivies depuis un demi-siècle.



Notes

[1] J.Testart, biologiste de la procréation a écrit un livre intitulé« L’humanitude au pouvoir- Comment les citoyens peuvent décider du bien commun » Ed. du Seuil 2015. Son livre repose sur l’expérience et non sur de bons sentiments. Et les propositions qu’il énonce pour organiser une convention de citoyens sont d’une rigueur toute scientifique.
[2] Le Monde 7 janvier 2017.
[3] . Étude menée auprès d'un millier de Français les 24 et 25 juin par Odoxa pour Le Figaro et France Info.
[4] Selon l’affirmation de Pierre Maurer, dans le Figaro du 25 juin.
[5] Voir Antoine de Ravignan : Convention citoyenne : Macron retoque les mesures qui fâchent Alternatives économiques.
[6] Voir sur ce point Olivier Rey Causeur six milliards de touristes et moi et moi et moi, sur le site de Causeur.

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02/09/2021

La primaire populaire, une fausse bonne idée

  • Perret Bernard
Réactions actualités passées


1) Sur les 10 propositions

Elles sont certes toutes défendables, mais elles ne disent pas grand chose de ce que pourrait être un modèle de développement soutenable. Du point de vue de la cohérence économique et financière, il ne suffira pas de « prélever un impôt sur le revenu (IR) plus progressif » et de « renforcer les moyens de la lutte contre la fraude et l'évasion fiscale » pour assurer l'équilibre à long terme des comptes publics et la soutenabilité de la dette. La question clef est celle de la croissance. Telle que fonctionnent actuellement l'économie et la société, il n'existe pas d'alternative à la croissance marchande pour assurer le financement des dépenses publiques et répondre à des besoins sociaux croissants. Or, il est désormais clair que la croissance marchande n'est pas durable. Tant que l'on n'envisage pas sérieusement la démarchandisation, et même la démonétarisation, de notre mode de vie, on parle dans le vide. Je pourrai le montrer plus précisément en montrant les contradictions auxquelles se heurterait la mise en œuvre de telle ou telle mesure, mais c'est à mon avis à peu près inutile.

Juste un exemple des contradictions qui restent hors champ des 10 propositions : « la mise en place d’un grand plan de rénovation thermique des bâtiments à travers une relance verte et socialement juste, porteuse de centaine de milliers d’emplois non délocalisables ». Qui serait contre ? Le problème, c'est que les investissements pour économiser l'énergie ont une rentabilité financière souvent dérisoire au prix actuel de l'énergie (je sais de quoi je parle ayant beaucoup investi pour réduire l'empreinte carbone du chauffage de mon appartement). Pour que ces investissements aient un sens du point de vue économique, il faudrait taxer beaucoup plus lourdement le carbone, ce qui poserait les problèmes sociaux que l'on sait et risquerait de plomber la croissance. Pour sortir de ce genre de contradictions, il faudra raisonner autrement. Pour le dire brutalement, il faudra montrer que l'on peut vivre mieux en consommant moins de biens marchands, en réduisant ses déplacements, en roulant moins vite, en vivant dans des appartements moins grands et peut-être un peu moins bien chauffés, etc. avec en contrepartie des gains en matière de qualité de la vie (paysages, air pur...), de santé, de cohésion sociale, de participation aux décisions, etc. Mais il est plus facile de rédiger une « liste de course » (additionner les promesses) que d'entreprendre cette difficile pédagogie.

2) Ce que l'on attend d'un président de la république dans une situation de crise gravissime

En réalité, l'heure n'est plus à rêver d'une société idéale. Je ne crois pas que quiconque soit capable d'écrire un scénario de transition vers une société écologiquement et socialement viable. Ce qui s'annonce, sans doute plus vite que nous le pensons, c'est une crise majeure qui impliquera une transformation complète de notre civilisation matérielle et de notre mode de vie. La transformation écologique s'inventera dans un contexte social chaotique où les risques de délitement du tissu social seront majeurs. Dans ces conditions, j'attends d'abord d'un futur président de la république qu'il soit le garant de la résilience des institutions (quand on voit ce qui se passe dans le monde, ce n'est certes pas une question secondaire..), ensuite qu'il mette la lutte contre le changement climatique au cœur de l'agenda géopolitique, qu'il prépare la mise en place d'une forme d'économie de guerre centrée sur l'économie des ressources (réinventer intelligemment la planification...) et enfin qu'il fasse preuve de pédagogie et d'exemplarité pour inciter les citoyens à accepter les efforts de sobriété et de solidarité nécessaire.

De ce point de vue, la crise sanitaire est un bon test. Or, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'esprit de responsabilité des hommes et femmes politiques de l'opposition ne saute pas aux yeux. Face à une fronde vaccinale scandaleusement irresponsable - des enfants gâtés qui crient que l'on s'en prend à leur liberté sans être conscients de ce qui se passe ailleurs, et des contraintes bien plus grandes qu'ils vont très vite devoir accepter pour des raisons écologiques -, on aurait pu s'attendre à davantage de cohésion de la classe politique. Tout cela ne donne pas vraiment confiance dans la capacité des candidats au pouvoir de tenir courageusement le gouvernail du bateau au milieu des tempêtes qui s'annoncent. Je n'ai guère de sympathie pour la vision de la société qu'incarne Emmanuel Macron, mais je le crédite au moins d'être conscient des servitudes particulières de sa fonction et des contraintes de l'action politique. J'attends d'abord des prétendants au pouvoir qu'ils me convainquent de leur volonté et de leur capacité à se mettre à la hauteur des événements.

3) Les primaires et le rôle des partis

L'organisation de primaires est une fausse bonne idée. Le résultat est de redoubler les défauts de la démocratie représentative, en faisant passer, malgré toutes les déclarations contraires, les débats de fond derrière les rivalités de personne. Il ne faut jamais oublier que les joutes électorales sont l'une des formes de compétition régulées (comme d'ailleurs la concurrence marchande, le sport, etc.) inventées au cours de l'histoire pour canaliser la violence inhérente aux rapports sociaux dans une société qui se veut égalitaire. La raison d'être de ces compétitions ouvertes, c'est de renforcer le consentement à être gouverné : chacun peut considérer qu'il a eu son mot à dire dans le choix des dirigeants. Mais personne ne peut croire qu'un débat électoral est susceptible de faire émerger des idées rationnelles. Même si peu de gens pensent comme moi, je reste persuadé que le socle de toute entreprise politique de transformation de la société est la constitution d'une organisation partisane structurée, au sein de laquelle les débats internes permettent une réelle maturation des idées et des projets, et l'émergence de leaders susceptibles d'entraîner une majorité derrière eux. Considérer la déshérence des partis comme une fatalité est une grave erreur.

Notes


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17/02/2023

La Réforme des retraites

  • Picard Robert
Réactions actualités passées

« La question des retraites est l’une des plus grosses bombes à retardement cachées de la société française, tant le nombre d’actifs contribuant à les financer décroît lentement mais régulièrement. Les enfants du baby-boom arrivant aujourd’hui à l’âge du départ, il n’y a que trois solutions : augmenter le montant des cotisations retraite, allonger la durée de la période pendant laquelle on cotise, ou baisser les retraites. »

Michel Rocard dans;« Si ça vous amuse »;Flammarion 2010 p.194

Celui-ci, Premier Ministre avait engagé une mission de dialogue sur le problème. Il a été contraint à démissionner le 15 mai 1991 et le processus n’a pas été repris par ses successeurs.

Mais, ce sont les événements tumultueux qui accompagnent la procédure de réforme en cours qui nous préoccupent.

Le commentaire du pacte civique (27 janvier 2023) est, à mon avis, l’un des meilleurs textes, parmi les nombreux qui ont été publiés.

Je partage notamment le sentiment que le moment a été très mal choisi.

Les diverses réactions, leur violence (sans parler d’un débat indigne, honteux, à l’Assemblée Nationale), amènent à se poser quelques questions et aussi à tenter la recherche de pistes pour essayer d’y voir clair.


1 Trois questions

1.1 Pourquoi tant de passions pour les retraites, alors que bien d’autres injustices mériteraient notre indignation ? C’est par exemple :

Les mesures radicales indispensables et urgentes pour limiter le réchauffement climatique et l’érosion de la bio-diversité, toujours remises à plus tard. (1)

Le mal logement. Quatre millions de mal logés en France. Selon la Fondation abbé Pierre, il faudrait y ajouter 12 millions de personnes en situation de fragilité quant au logement.

La pauvreté : 5 millions de personnes qui perçoivent des revenus inférieurs au seuil de pauvreté (940€/mois pour une personne seule). Il est vrai que la France n’est pas, de ce point de vue, le pire des pays européens. Notons quand même que la Finlande fait sensiblement mieux que nous.(2)

Le chômage : Un peu plus de 7% de la population active. Il y a eu pire. Est-ce une raison pour s’en satisfaire ?

La galère quotidienne des transports pour les franciliens.

Liste non limitative…

On pourrait avoir l’impression que l’âge de la retraite fonctionne comme un abcès de fixation qui permet de mettre le reste entre parenthèses.

1.2 Pourquoi est-ce un drame pour les français de devoir travailler jusqu’à 64 ans, alors que pour les allemands, les danois et les italiens, l’âge de la retraite est fixé à 67 ans ? Le seul pays de l’UE à avoir la retraite à 62 ans est la Slovaquie. Tous les autres vont au-delà.

1.3 Une question beaucoup plus générale.

La France, champion de la dépense publique (59% du PIB L’Allemagne et le Danemark dépassent à peine 51%)

Comment s’y prend notre pays pour être en même temps celui d’Europe qui paye le plus mal ses enseignants ? Qui paye mal ses infirmières ?

Un pays dont le système hospitalier ne parvient pas à traiter correctement les urgences (mais ce n’est pas uniquement un problème financier)

Un pays qui ne parvient pas à entretenir convenablement les rails de son réseau ferré.

L’excès des dépenses liées aux retraites serait-il responsable de ces carences ?


2Tentatives pour essayer d’y voir clair

2.1 Les français ne veulent plus travailler ?

Une mentalité qui pourrait être illustrée par un slogan affiché lors d’une manifestation : « On me vole deux ans de ma vie ». Comme si le travail ce n’était pas aussi la vie !

Le travail ne serait que l’instrument pénible qui permet d’accéder aux congés et surtout à la retraite. La vraie vie commencerait à la retraite ?

Qu’il y ait un peu de cette illusion dans nos mentalités plus ou moins conscientes on ne peut pas l’éliminer totalement, mais la réalité est plus complexe.

2.2 Le travail a changé

Il n’est plus évident que le travail ait un sens. Pour peu qu’ils soient conscients de la gravité de la crise climatique, tous ceux qui travaillent à construire des véhicules à moteur thermique doivent avoir un peu de mal à trouver un sens à leur activité.

C’est un fait nouveau, certains jeunes exigent que leur travail ait un sens et renoncent à des emplois bien rémunérés pour des situations moins lucratives dans des espaces où ils ont le sentiment d’œuvrer pour la sauvegarde de la planète ou pour renforcer le lien social.

L’illusion du toujours plus a perdu de son attrait. Travailler plus pour gagner plus n’est plus à l’ordre du jour. Les français ne refusent pas l’effort, mais ils veulent qu’il soit compatible avec une vie personnelle et familiale.

Ce n’est pas un refus du travail, mais la place de celui-ci qui est discutée. Il n’est plus le centre de la vie.

Les conditions de travail ont évolué aussi, mais pas suffisamment. Nos organisations sont restées très tayloriennes, les hiérarchies sont souvent restées lourdes et tatillonnes les relations entre collègues trop souvent conflictuelles.

Les français qui ont vécu des expériences professionnelles dans des pays voisins sont à peu près unanimes à relater des ambiances de travail plus agréables, plus détendues, plus coopératives.

Ceci expliquerait-il que nos voisins acceptent de travailler jusqu’à un âge plus avancé ?

2.3 L’ambiguïté et la brutalité de la réforme en cours

Celle-ci poursuit trois objectifs :

Sauvegarder le système de retraites par répartition. Objectif consensuel.

Augmenter le taux d’emploi des séniors beaucoup plus faible en France que dans la plupart des pays de l’UE. (un sénior qui travaille, non seulement ne perçoit pas de retraite, mais aussi contribue au financement du système par ses cotisations retraite)

Le troisième objectif n’est pas clairement avoué. Il s’agit de dépenser moins pour les retraites.

Le raisonnement implicite serait le suivant :

La dépense publique atteint en France un niveau qui ne peut pas être dépassé sous peine de mettre notre économie en péril (discutable, mais soutenable)

Les retraités français sont privilégiés. La France est le seul pays de l’UE où le revenu moyen des retraités est à peu près égal au revenu moyen des actifs. Il y a moins de retraités pauvres que d’actifs pauvres.

En diminuant la dépense pour les retraites nous pourrions mieux financer des besoins prioritaires (par exemple, mieux payer les profs, mieux rémunérer les médecins généralistes en secteur 1, etc…)

Un tel choix est concevable, mais c’est un choix de société qui doit être clairement énoncé et doit faire l’objet d’une réelle concertation impliquant tous les acteurs de la société civile (syndicats, patronat, associations de retraités…)

En plus de cette ambiguïté, il y a aussi la brutalité de la réforme. Dès le départ, ce que l’on savait être un chiffon rouge, l’âge de la retraite est présenté comme non négociable. On peut avoir le sentiment que, de part et d’autre on se déchire pour un symbole, l’âge légal de la retraite qui n’est même pas toujours l’âge effectif de la cessation d’activité.

Et les symboles sont souvent plus meurtriers que la réalité.

Peu importe que les oppositions reposent souvent sur de l’irrationnel (et aussi sur des calculs politiciens). Il est plus efficace de contourner l’irrationnel que de l’affronter brutalement.

Conclusion

La réforme des retraites, un désastre, un beau gâchis. Non pas que le texte (en son état actuel) soit radicalement inacceptable. Aucun régime de retraite n’est sans défaut. Celui-ci est essentiellement critiquable pour être rejeté par une forte majorité de la population et pour avoir déchainé des passions dévastatrices.

Une réforme était nécessaire son urgence était de l’ordre du moyen terme, alors que deux priorités devraient s’imposer au quinquennat deux priorités de très court terme : Rendre la France exemplaire dans la lutte pour le climat et la bio-diversité. (elle en est loin) Gérer au mieux, avec un souci d’équité, les retombées (l’inflation notamment) de notre soutien à l’Ukraine qui nous coutera très cher mais c’est le prix de notre liberté.

Dans les deux cas, ça impliquera des bouleversements de nos modes de vie bien plus radicaux que la perte de deux ans de retraite.

Pour autant, la réforme des retraites ne doit pas être oubliée, mais elle doit être menée en prenant le temps nécessaire pour obtenir un consensus minimum. Pourquoi ne s’être pas inspiré du processus initié par Michel Rocard ?

Une première étape consistait à obtenir un consensus des partenaires sociaux sur un diagnostic étayé par un document élaboré par l’INSEE.

Il estimait à deux ans le temps nécessaire pour parvenir à ce consensus…

Une troisième étape serait celle d’une négociation tripartite, État, patronat, syndicats, destinée à aboutir à un accord négocié.

Michel Rocard n’a disposé que du temps nécessaire pour faire élaborer le document de base par l’INSEE.

Emmanuel Macron a quatre ans devant lui… !

Quelle que soit l’issue de ce psychodrame, le Président de la République en ressortira affaibli. Il sera fortement handicapé pour mener à bien des actions d’envergure.

Un beau gâchis, car il est permis de craindre que bien avant la fin du quinquennat, des situations critiques exigent l’intervention d’un pouvoir lucide, courageux et bénéficiant du soutien de la population. ;


Notes

(1) Il est paradoxal de déplorer le passage du départ en retraite à 64 ans, alors que nous ne savons pas si, en raison notamment du dérèglement climatique, l’espérance de vie ne sera pas inférieure à 62 ans, d’ici quelques années.

(2) Qu’il s’agisse de mal logement ou de revenus insuffisants, les chiffres ne disent pas tout. Il faut aussi entendre les bénévoles des associations caritatives ou des épiceries sociales. Ce qu’ils rencontrent, ce n’est pas la pauvreté, c’est la misère.

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31/12/2020

La régression du décolonialisme

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Non, décidément, les pétitionnaires de « Pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche et l’enseignement supérieur », répondant au « manifeste des cent » ne peuvent convaincre de l’innocuité des théories décolonialistes. Ce texte évoque les «horreurs, violence coloniale, violence sociale et formes terribles de la répression » de l’histoire de France. S’il ne s’agissait que de « mettre au jour ces oppressions » pour mieux les combattre, il n’y aurait en effet rien à y redire. Mais ces théories impliquent bien plus que cela.

Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse » ([1]).Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.

On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs évoqués dans la lettre d’information 41, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer cette écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.

La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans le format requis, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.

Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Echapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.

L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée, (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes. On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelques soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’Etat capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre Président, dans une séquence de son louvoiement habituel.

Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkeim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.

(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)

Notes

[1] Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire La fabrique éditions 2016

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01/06/2020

La RTT, béquille du productivisme ou porte d'un nouveau monde ?

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
C’est une fois encore la question de l’après Covid-19 qui est l’objet de cette lettre d’information. Rien d’étonnant puisque nous avons fait du changement de cap l’axe de nos réflexions. Nous constatons que les oppositions qui se manifestent sur le temps de travail restent pour l’essentiel internes au système productiviste. Elles sont prisonnières de la nécessité de sortir de la crise économique sans précédent que la pandémie a causée. Alors que cette crise pourrait être l’occasion de prôner un changement d’envergure qui mettrait en question le principe d’une société structurée par l’emploi et le travail [i].

Augmenter ou diminuer le temps de travail ? un clivage captif du dogme productiviste

Le clivage semble clair. D’un côté, les partisans du libéralisme économique prônent, sans surprise, l’augmentation du temps de travail. Les vieilles querelles resurgissent, à propos de l’application des 35 heures à l’hôpital et Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, en appelait le 18 mai à « travailler plus pour gagner plus ».
De l’autre côté, les opposants s’expriment dans un très grand nombre de tribunes, d’appels, de pétitions qu’il serait trop long d’énumérer. Des forces du champ politique se combinent avec d’autres de la société civile pour affirmer la nécessité de sortir du néolibéralisme et en appellent à la réduction du temps de travail. Or, cette volonté de rassemblement, bien compréhensible, occulte un autre clivage tout aussi fondamental. La même revendication peut déboucher sur la sortie du productivisme ou son renforcement. Le plus souvent elle est en fait l’instrument de la restauration du système qui est dénoncé.

L’exigence de réduction du temps de travail s’exprime très majoritairement, et même quasiment exclusivement, dans la perspective d’un retour au plein-emploi. Dans la tribune « plus jamais ça » [ii] l’objectif est clair : « du travail pour tous », « la réduction et le partage du temps de travail » et « l’interdiction du licenciement dans les entreprises qui font du profit ». Il est souhaité que « le temps de référence soit les 32 h hebdomadaires, sans perte de salaire ni flexibilisation. ». « agner en qualité de vie » est certes évoqué dans la mesure 11, mais comme une retombée positive, secondaire, sans que ne soit précisée ou approfondie cette notion de « qualité de vie ». La «création massive d’emplois» est aussi un argument renforçant la nécessité d’investissements dans la transition écologique et énergétique.

Les expériences invoquées en matière de réduction du temps de travail sont toujours des mesures micro-économiques, mises en œuvre au niveau d’une entreprise, et ont pour objectif de gérer une situation de crise en attente de la reprise.
C’est dans le but de sauver plusieurs milliers d’emploi que dans les années 90 Volkswagen avait instauré la semaine de 4 jours.
Le Kurzarbeit, c’est-à-dire le recours au chômage partiel, pratiqué en Allemagne, et pris parfois en exemple par des forces d’opposition (Pierre Larrouturou et Nouvelle Donne) a également pour objectif d’instaurer une réduction momentanée du temps de travail, au niveau d’une entreprise, afin d’éviter d’avoir à licencier, en période de basse conjoncture.
Plus récemment, Microsoft a expérimenté au Japon la semaine de 4 jours pendant 5 semaines auprès de 2300 employés, et revendique une hausse de 40% de la productivité obtenus par cette mesure.
La défense de l’emploi se conjugue souvent avec l’exigence stratégique de relocaliser de nombreuses activités en France . «Imaginez ce qui va se passer après la crise du Covid-19 si on ne met pas des lois en place pour sauver l'industrie dans notre pays!» déclare Antony Guilloteau, délégué CGT de l'usine Michelin de La Roche-sur-Yon, comptant 619 emplois et qui doit fermer d'ici à la fin de l'année.

Il est difficile de voir à travers ces exemples une remise en cause du modèle productiviste de nos sociétés, puisque, presque toujours, c’est justement une augmentation de la productivité qui est l’avantage attendu. La réduction du temps de travail est soit pensée comme transitoire, soit comme façon d’assurer le plein-emploi, dans un contexte de réduction de la croissance économique. Mais jamais le principe d’une société structurée par le travail et l’emploi n’est questionné. Revendiquer la réduction du temps de travail dans ces conditions est au contraire une façon de sacraliser le travail salarié dans sa logique capitaliste. Il y a une liaison logique, incontournable entre recherche des gains de productivité, augmentation des revenus, et maintien du modèle consumériste.
L’orientation – nécessaire - vers la transition écologique pourrait avoir pour effet pervers de renforcer cette tendance : les revenus engendrés par les investissements dans la transition écologique, dans une logique keynésienne, seront dépensés en biens de consommation, d’où l’augmentation de la pression aux gains de productivité dans les secteurs les produisant, l’utilisation accrue du télétravail, des nouvelles technologies du numériques, etc… il est possible qu’on réinvente un modèle économique plus propre et moins énergivore, en même temps qu’on renouvelle et justifie le productivisme.

Réduire le temps de travail pour retrouver le temps de vivre


Une façon d’exprimer ce mauvais ajustement des revendications – dans l’optique d’un véritable changement de cap - est de l’exprimer en termes de rythme de vie. La productivité est par définition la maximisation des unités produites par unité de temps. Produire beaucoup implique de produire vite. Et produire en 4 jours, ou en 32 heures la même quantité de biens et de services qu’auparavant, implique d’aller encore plus vite, en se soumettant par ailleurs au rythme qu’imposent les robots, et autres outils numériques de communication. Cette accélération permanente devient norme, et se transmet forcément à l’ensemble des activités sociales, et même aux vies privées. «L’accélération sociale est sur le point de franchir certains seuils au-delà desquels les êtres humains deviennent nécessairement aliénés non seulement par rapport à leurs actions, aux objets avec lesquels ils vivent et travaillent, à la nature, au monde social et à leur être, mais aussi par rapport au temps et à l'espace. » [iii]

C’est dans une autre optique qu’il faut revendiquer la réduction du temps de travail, en la situant dans le long terme, et en en faisant l’outil d’un véritable changement culturel. La Nouvelle-Zélande nous montre partiellement la voie la ministre Jacinda Ardern propose la semaine de 4 jours pour relancer le tourisme dans son pays. Certes, le tourisme de masse se situe clairement dans « l’ancien monde » et nous ne la suivrons pas sur ce point. Mais ce qui est novateur est l’idée qu’il faut s’intéresser à la réduction du temps de travail non dans l’optique productiviste, mais dans celle de l’utilisation du temps libre qu’elle dégage. La création d’un ministère du temps libre, confié à André Henry en 1981, avait entraîné la risée des esprits se croyant libres, à une époque ou la confusion entre liberté et libéralisme économique se répandait. I Pourtant, avec les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, et la réduction de l’âge de la retraite de 65 à 60 ans, les socialistes de cette époque avaient compris que c’était bien la question du temps de non-travail qui devenait primordiale. Aujourd’hui encore, c’est autour du ministère de la culture, plutôt qu’autour des ministères de l’économie et des finances que devrait se construire l’avenir.

Sortir du productivisme, c’est d’abord substituer la notion d’activité à celle d’emploi[iv]. C’est aussi, de façon générale, admettre qu’un même volume de production de biens et de services s’étale sur des temps plus longs, autorisant un ralentissement du rythme général de la vie économique et sociale.[v] C’est donner du temps au temps, pour reprendre encore une expression utilisée par François Mitterrand. C’est permettre de retrouver l’otium des anciens, le temps de la méditation, de la lecture approfondie, de l’ouverture à la création, à la contemplation, à l’art, à la poésie, à la beauté. Le temps aussi de l’ouverture aux autres, de la conversation, du partage des émotions esthétiques. C’est la revalorisation du temps long, de la durée durée des objets, d’abord, mais aussi durée des institutions, des constructions législatives, des régimes politiques et des gouvernements, durée des engouements personnels, des relations affectives, des engagements associatifs, politiques ou syndicaux.

Il semble que le covid-19 et le long confinement qui a été imposé aient permis, comme retombée positive, en ralentissant le rythme de la vie économique, d’esquisser des comportements en ce sens. C’est ce qu’il faudrait préserver il est malheureusement à craindre que l’impératif de retour à un niveau d’emploi plus acceptable n’induise une nouvelle accélération qui éteigne définitivement cette lueur d’espoir.

Notes

[i] Voir dans l’ECCAP Guillaume Borel. Le travail instrument de domination.
[ii] signée par 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Philippe Martinez (CGT), Aurélie Trouvé (Attac), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam) publiée le vendredi 27 mars, sur franceinfo
[iii] Harmut Rosa, aliénation et accélération, Découverte/Poche 2014 Chapitre 14)
[iv] voir sur ce point dans l’ECCAP Guy Roustang, Au-delà de l’emploi quelles activités?
[v] voir dans l’ECCAP Renaud Vignes, qui propose l’objectif de ralentir les flux d’échanges. Le monde d’après que ferons-nous de cette épreuve

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15/02/2020

Las Vegas, capitale de la mystification 31/01/2020

  • Merchier Maurice
Politiser la technique et nos pratiques

Dans quelle société vivrons-nous demain ? Comment, où, et par qui se fabrique la destinée collective des générations à venir ? Le salon de la High Tech (CES) qui, comme chaque année, s’est tenu à Las Vegas début janvier est un bon lieu d’observation pour trouver des éléments de réponses à ces questions.

Une adhésion religieuse au numérique


Malraux aurait affirmé : « le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas »[1] on pourrait mieux dire aujourd’hui « sera numérique ou ne sera pas », ce qui en un certain sens, ne l’infirme pas, car l’adhésion à ces nouvelles technologies relève davantage de l’élan religieux que de la démarche rationnelle. Nouvelle religion séculaire, ou nouvelle utopie, peu importe, mais, mais à coup sûr, il s’agit d’une nouvelle forme d’aliénation cette idéologie est nécessaire pour balayer toute résistance sociale, écologique, ou éthique au déploiement soi-disant irréversible de ces (plus vraiment) « nouvelles » technologies, et, en l’occurrence, de la 5G.

Ce n’est rien moins qu’un autre monde, voire d’un autre univers, (l’espace est aussi concerné ! il est dans les projets d’Elon Musk[2] de coloniser la planète Mars, et d’explorer le système solaire) qui est en train de se mettre en place. Grâce à la 5G, 1000 fois plus rapide que la 4G, le nombre de terminaux sera multiplié par 1000 des dizaines de milliards d’appareils ou d’engins en tout genre seront connectés : les voitures autonomes, les panneaux de signalisation, les robots dans les usines, les appareils électroménagers dans les cuisines, les écrans, etc… Il va de soi que la façon de produire, comme la façon de consommer, les loisirs, mais aussi l’ensemble des relations sociales, et même les façons de penser en seront affectées. En plus de l’incertitude concernant la survie de nos sociétés face au changement climatique, il n’est pas assuré que ces « disruptions » ne leur soient pas fatales, car elles mettent en cause certains équilibres fondamentaux. Or, ce changement de monde s’opère sans que l’on puisse identifier clairement qui en a pris la décision, et, évidemment, sans que l’ombre d’un débat démocratique n’ait pu le ratifier.

Pire encore, on peut penser que personne ne l’a vraiment décidé, et que ce qui s’accomplit est un processus aveugle dont aucun acteur n’a vraiment la maîtrise. Guy Roustang, dans un article de l'eccap, a montré, de façon générale, l'autonomie du système technique. Le big bang à l’origine de ce nouvel univers est le combat de géants qui se livre pour sa domination. C’est le moment que nous vivons. Les protagonistes principaux en sont d’un côté les GAFAM[3], de l’autre leurs équivalents chinois, les BATX[4] et, compte tenu de la dimension géostratégique des enjeux, les Etats, Etats-Unis et Chine en tête, l’Europe – et ses nations - n’y jouant qu’un rôle subsidiaire. Il s’agit de conquérir les premières positions dans la réalisation de l’architecture de ce nouveau monde. Pour cela, il faut proposer toujours plus grand, toujours plus puissant, toujours plus rapide…. Et cela équivaut à des choix irréversibles, sans que leurs implications (consommation d’énergie, effets sur le climat, sur l’environnement, risques pour la santé, conséquences sur l’organisation du travail, atteintes aux libertés fondamentales, etc)[5] n’aient vraiment été prises en considération le cas le plus typique est celui de la voiture autonome qui correspond à une fuite en avant…. dans le brouillard.

L'effet waouh


Certes, il est des domaines dans lesquels on peut attendre de cette dataïsation du monde, comme on commence à la nommer, des progrès incontestables. C’est le cas notamment pour la médecine, la 5G permettant les interventions médicales à distance, ou la décentralisation des soins (encore qu’on puisse rester dubitatif sur la substitution de l’écran au médecin traditionnel). Dans les « villes intelligentes » , la gestion régulée des flux viendra à bout des embouteillages, les problèmes de parking seront résolus grâce à la géolocalisation, et la consommation d’énergie s’en trouvera optimisée. On pourrait prolonger la liste de cette colonne « progrès ».

Mais le problème est que ces applications « utiles » ne suffiront pas à absorber l’énergie du processus. Rentabiliser ces énormes investissements implique d’y trouver d’autres débouchés en aval, vers les biens de consommation. C’est précisément la raison d’être du CES de La Vegas, comme son nom l’indique « salon annuel des technologies de grande consommation ». Les infrastructures du numérique se mettent en place, mais il faut déjà penser à ces autres débouchés, donc créer de toutes pièces des besoins qui n’existent pas. Joachim Renaudin, expert du numérique, note ainsi Difficile de prédire quels services et applications seront créés par les développeurs, entrepreneurs et éditeurs de logiciels, mais ce qui est certain est qu’ils exploiteront au maximum les nouvelles possibilités techniques de la 5G. « Construisez les tuyaux, nous les remplirons», comme l’affirmait l‘investisseur spécialiste du numérique Benedict Evans en janvier 2019.(6) Plus encore : les enquêtes montrent la nette réticence des consommateurs à se tourner vers les produits de ces innovations. Alors il faut les éblouir (l’effet waouh ), et déployer toutes les ressources de l’ « influençage », euphémisme pour qualifier l’entreprise de lavage de cerveaux, (publicité intrusive, entre autres) destinée à vaincre ces réticences. Il faudra pour cela, par exemple, convaincre la population que la substitution de la réalité virtuelle par le truchement d’un casque sur les yeux est éminemment préférable à la réalité « vraie », qu’avoir la possibilité d’intervenir sur un film pour en choisir la fin est plus excitant que de prendre le risque d’être confronté à un dénouement dérangeant. Il faudra convaincre que le gain de 24 ou 48 heures dans la livraison d’une commande, grâce aux drones, est un progrès existentiel majeur, et que pouvoir commander par la voix la mise en route de nos appareils ménagers, de l’éclairage ou de la télévision, voire de déléguer cette fonction à un petit robot, ou encore de voir les rideaux s’ouvrir ou se fermer seuls sont l’accomplissement d’un monde meilleur. Convaincre encore de l’incalculable félicité procurée par le fait qu’un robot puisse apporter dans le « petit coin» le rouleau de papier toilette oublié, et de l’apport décisif au bien-être animal que permettra le dossard qui détecte l’humeur des chiens. Qu’il sera plus facile aux femmes de rire de se voir si belles dans des miroirs intelligents leur donnant des conseils de maquillage et d’habillement... La « montre molle » de Salvador Dali n’a plus rien de surréaliste, comparée aux nouveaux écrans pliants… Bref… Ce qui ressort assurément de tout cela est la réduction substantielle de la distance entre l’innovation utile et le canular, comme le démontre la patate connectée avec laquelle on peut dialoguer.

L’élaboration du concept de voiture autonome résume à lui seul cette problématique. La 5G permet de multiplier les capteurs indispensables pour qu’elle puisse rouler en toute sécurité mais il reste à persuader les automobilistes, ou les sociétés de location à franchir le pas. Alors, pour cela, les startupers se soucient du divertissement des futurs passagers : transformation de toutes les surfaces du véhicule en écrans, possibilités d’y projeter des films en streaming, informations en temps réel sur les monuments aperçus, etc, cela éliminant le risque d’être tenté d’entamer une conversation avec le ou les co-passagers….

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », selon la célèbre formule de Rabelais. On peut aujourd’hui ajouter que « technologie sans démocratie n’est que ruine de l’humanité ».



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Notes

1] Selon le journaliste André Frossard. Mais l’authenticité de la formule est incertaine[2] Patron et fondateur de SpaceX

[3] Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

[4] Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi

[5] L’Agence de sécurité sanitaire a remis un rapport préliminaire le 27 janvier, dans lequel elle note « un manque important voire à une absence de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels liés aux fréquences autour de 3,5 GHz». D’autre part, dans un appel lancé en septembre 2017, 260 chercheurs et médecins en appellent à un moratoire sur le déploiement de cette technologie. Enfin, d’autres chercheurs mettent en garde contre l’hyperconsommation numérique et énergivore entrant en contradiction avec l’impératif d’atténuation du changement climatique.(6) La révolution de la 5G nous réserve une hyperconsommation numérique énergivore Le Monde 19 novembre 2019

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15/06/2023

Laurent Berger et la valeur travail

Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
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La librairie Utopia a organisé le 1er juin une présentation de deux nouveaux livres: L’économie sociale et solidaire de Timothée DUVERGER (La découverte) et Du mépris à la colère de Laurent BERGER (Seuil). Les deux auteurs recherchent des solutions à la crise actuelle en faisant appel à la société civile mais dans des perspectives quelque peu différentes.

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT (jusqu’au 21 juin), a été un des leaders des manifestations massives contre le passage de l’âge légal de la retraite à 64 ans. Il a écrit à chaud un texte qui dépasse ce qu’il appelle « l’épisode de la réforme des retraites;». C’est un ouvrage éthique et politique, au sens noble du terme de gestion de la cité des hommes, en l’occurrence des travailleurs.

Le point de départ est la distinction entre le travail et l’emploi. Le père de Laurent Berger était ouvrier soudeur aux chantiers navals de Saint-Nazaire, syndiqué et fier de son métier, fier de son travail : toute la famille allait assister au lancement des bateaux sur lesquels il avait travaillé. La génération de Laurent a été marquée par le chômage (il l’a subi à 26 ans) et la préoccupation des syndicalistes a été la bataille de l’emploi : sauver les emplois menacés et trouver des emplois pour les jeunes qui arrivaient sur le marché du travail. La menace du chômage est moins présente aujourd’hui et la nouvelle génération aspire à un travail qui ait du sens (social et écologique), pas seulement à un emploi rémunéré (bien ou mal).

Deuxième postulat de l’auteur : tous les métiers ont du sens. La distinction entre les travailleurs très qualifiés de l’industrie, ce que l’on appelait autrefois l’aristocratie ouvrière, la maîtrise et les cadres, et les employés peu qualifiés {j’ai toujours dit peu diplômés car s’occuper d’une personne âgée demande une vraie qualification} s’est estompée. Dans une réunion organisée par Libération, Laurent Berger a vivement réagi aux propos d’un intellectuel qui parlait d’« emplois de merde;» {Les anglo-saxons parlent de bullshit jobs}. La crise du Covid a mis en lumière « les travailleurs essentiels, jusque-là invisibles;» qui ont assuré l’alimentation, les soins, la propreté des rues aux populations confinées. À ces héros du quotidien qui ont souvent risqué leur santé, la réponse du pouvoir, méprisante s’il en est, a été « vous travaillerez deux ans de plus»!

Troisième idée forte : le travail a été abîmé par la logique low cost qui a prévalu depuis quelques décennies. Le travail a été rabaissé à la dimension économique d’un coût de production qu’il fallait réduire à toute force face à la concurrence internationale des pays à bas salaires où les entreprises transféraient les fabrications. La dimension sociale du travail, ce collectif de vie dans l’entreprise, a été réduite d’autant, en individualisant les tâches et intensifiant les cadences de chacun. L’accumulation des indicateurs quantitatifs (4 minutes pour s’occuper d’une personne âgée, sans avoir le temps de se soucier de son moral) et des reportings surabondants ont déshumanisé le travail dans l’industrie et les services.

Comment restaurer la fierté ouvrière, le goût du travail bien fait auxquels aspireraient la plupart des travailleurs;? Comment privilégier la « valeur du travail;» (social) par rapport à la « valeur travail;» (économique);? En réponse, Laurent Berger écrit : « Je n’ai jamais aimé l’idée du Grand soir, car je crains qu’il se ne transforme en matins un peu tristes, mais j’avoue que j’ai espéré un changement. Et puis on est reparti dans le business as usual». Le syndicaliste ne croit pas du tout en la classe politique et dit froidement que « la gauche française n’a jamais été travailliste;». Il ajoute : « Le problème des politiques, c’est qu’ils préfèrent trop souvent le dogme au réel;». Les querelles actuelles des socialistes dans des cabines téléphoniques et les pulsions caporalistes de certains responsables de gauche ne lui donnent pas tort!

Alors que faire;? Partir de ce que vivent les travailleurs, leurs angoisses de pouvoir d’achat en période d’inflation, mais aussi et surtout changer l’organisation du travail, pour glisser d’un « travail prescrit;» à un travail créatif et collectif. La loi ne devrait pas se mêler de tout mais, dans chaque entreprise, imposer une négociation obligatoire sur l’organisation du travail. « Penser à partir du réel»!

Il faut tabler sur « l’aspiration à la coopération dans l’entreprise;». « Mon père disait qu’il ne fallait jamais se laisser empoisonner par ses chefs, que ce qui comptait, c’était la justice des mesures. Les travailleurs ne sont pas hostiles à la hiérarchie, tant qu’elle est juste et empathique». Ces convictions du responsable syndicaliste sont assises sur des visites hebdomadaires à des entreprises qui n’ont pas toutes des problèmes. Encore faut-il qu’il y ait un rapport de forces entre travail et capital poussant à la négociation et au compromis, et donc que le syndicalisme soit bien présent dans les entreprises et les établissements. Même si les effectifs syndicaux sont faibles en France par rapport aux pays d’Europe du Nord {Laurent Berger préside encore pour quelques jours la Confédération Européenne des Syndicats}, le leader de la CFDT remarque avec malice que son organisation comprend davantage de militants que l’ensemble des partis politiques français.

La modération est une forme de courage;! Peu, à gauche, oseraient écrire : « Je ne suis pas anti-capitaliste, je suis pour une économie de marché responsable et régulée. Je suis aussi profondément européen, je défends une économie sociale de marché, ce qui implique que les travailleurs doivent être pris en considération;».

Laurent Berger n’est pas naïf : il recommande que les aides publiques aux entreprises soient conditionnées « à la transition écologique, à la qualité du travail, au respect des travailleurs, à la juste répartition de la richesse créée;». Il pense que l’éventail des rémunérations devrait être resserré.

Et il plaide pour imposer des « clauses environnementales aux produits importés;». Une sorte de retour à la « préférence communautaire;» qui était une des fondations de l’Europe du traité de Rome, que les néo-libéraux anglo-saxons et continentaux ont bien oubliée. D’autres propositions ne peuvent qu’attirer la sympathie, telle celle de réduire les impôts sur les seuls bénéfices des entreprises réinvestis en France, plutôt que de s’obstiner à réduire la fiscalité sur tout capital. Ou, la nécessité de régulariser les sans-papiers qui résident, travaillent et cotisent en France depuis longtemps. Ainsi que la requalification du travail permettant d’embaucher des candidats résidents plutôt que d’attirer des immigrés.

Revenons à l’entreprise, en l’occurrence à « la société à mission;», créée par la loi Pacte (mai 2019), que, dit-il, « je défends absolument en tant que syndicaliste;»;! Rappelons que ces entreprises introduisent des critères sociaux et environnementaux dans leur « raison d’être;», dont le respect est jugé par des comités de mission indépendants comprenant des représentants des salariés aidés par un auditeur indépendant. Exemple : le Crédit Mutuel s’engage à distribuer 15% de ses résultats sous forme de dividende sociétal.

Telle est l’entreprise d’avant-garde pour Laurent Berger qui n’a pas manifesté un enthousiasme exagéré pour l’Économie sociale et solidaire. Il ne l’a pas trouvée très présente dans le conflit sur les retraites, ni dans les manifestations ni sur les contre-propositions syndicales faites sur l’emploi des seniors ou sur la prise en compte de la pénibilité des travaux. « Le statut n’est pas vertu;», a-t-il rappelé : certaines coopératives, associations, mutuelles ne sont pas exemplaires dans la démocratie des décisions et l’organisation du travail. L’UDES (Union des employeurs solidaires) ne s’est-elle pas rangée du côté patronal;!

Timothée Duverger, qui a fait une analyse historique et théorique remarquable de l’Économie sociale et solidaire dans son ouvrage précédemment cité, a fait la remarque que les syndicats étaient nés dans l’ombre des mutuelles ouvrières à la fin du XIXème siècle, avant d’être reconnus par la loi. Aujourd’hui, force est de remarquer que les trajectoires sont aujourd’hui distinctes. Les voies de la « coopération;» sont multiples, dans l’entreprise à mission ou dans les coopératives et cette pluralité ne va pas faciliter l’essor d’une social-démocratie économique et politique.

Laurent Berger cite in fine le « Pacte du pouvoir de vivre;» associant la CFDT et une soixantaine de réseaux associatifs importants de la société civile. « Sur le travail, six points sont essentiels : la négociation de l’organisation du travail, le dialogue professionnel, une évolution du management, la conditionnalité des aides aux entreprises, davantage de moyens octroyés à la prévention et des rendez-vous réguliers pour suivre les travailleurs dans leurs évolutions et leurs attentes;».

Et il termine sur une touche plus politique en dénonçant (citation) « la verticalité qui a été choisie depuis 2017, avec, ces derniers mois, une forme de paroxysme, et un président de la République qui, par orgueil ou par incapacité, ne veut pas écouter les organisations syndicales et néglige les corps intermédiaires;». « Si le gouvernement n’est pas capable de mettre en place cette profonde transformation du travail, il offre une voie royale à Mme Le PE;».

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29/01/2020

L’autonomie du système technique

  • Roustang Guy
Politiser la technique et nos pratiques
L’autonomie du système technique (Extrait de Nouvelle Revue de Psychosociologie N°28, automne 2019.


Daniel Cérézuelle écrit que Jacques Ellul et Bernard Charbonneau « ont été probablement parmi les premiers, bien avant Heidegger, à donner à la technique un rôle central dans la transformation du monde moderne et en faire une critique radicale au nom d’une exigence de liberté » (Cérézuelle, 2019, p. 80). Dans un texte de 1935, ces deux auteurs constatent que la technique domine l’homme et toutes ses réactions et que la politique est impuissante à la contrer. « L’autonomie [de la technique] se manifeste à l’égard de la morale et des valeurs spirituelles. La technique ne supporte aucun jugement, n’accepte aucune limitation… Elle peut donc tout faire. Elle est vraiment autonome » (Ellul, 1954, p. 121). La technique, ce ne sont pas seulement les machines mais la recherche dans tous les domaines de la méthode la plus efficace. La technique nous soumet à un processus de transformation sociale que nous ne maîtrisons pas. Daniel Cérézuelle (2019, p. 80) écrit : « La technicisation du monde, tout comme le déploiement de la logique capitaliste, s’effectue hors de notre maîtrise… selon un processus qui a sa logique propre. » Il n’y a jamais eu de débat pour savoir si l’agriculture industrielle était préférable à l’agriculture paysanne traditionnelle. Au nom de la recherche de l’efficacité maximale on a introduit au fur et à mesure, sans en apprécier les multiples conséquences, toutes les techniques concernant la mécanisation, les engrais, les pesticides qui font système et augmentent la productivité par homme au travail en entraînant une dévastation des sols (par les entrants chimiques et la mécanique lourde), l’empoisonnement des consommateurs, le ravage des paysages et la désertification des campagnes. D’innombrables autres exemples pourraient être pris de l’introduction de nouvelles techniques au nom de l’efficacité dans un domaine particulier sans prise en compte de leurs effets d’ensemble.
Daniel Cérézuelle, dans sa présentation des travaux de Jacques Ellul, indique que le premier versant sociologique de son œuvre « est consacré à la contradiction entre d’un côté les valeurs chrétiennes de liberté, d’autonomie et de responsabilité et, d’un autre côté, les orientations productivistes, étatistes et technicistes qui caractérisent la société de son temps » (Cérézuelle, 2019, p. 78). Éric Sadin, en 2016, dans son livre La silicolonisation du monde, se réclame d’Ellul et souligne qu’en son temps il n’y avait pas encore la soumission du scientifique aux entrepreneurs et aux puissances financières. Il souligne aussi le conflit des valeurs : « […] ce sont les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix et introduisant […] le principe de responsabilité et le droit des sociétés à décider en commun de leur destin, que l’esprit de la Silicon Valley a détruits en l’espace d’une génération et à une vitesse exponentielle » (Sadin, 2016, p. 30).
Cependant, il n’y avait aucun fatalisme chez Ellul. Quand il parlait de l’autonomie de la science et de la technique, il ne signifiait pas leur indépendance. Leur autonomie actuelle est un fait social, qui dépend des attitudes et des valeurs de notre époque. Il n’en a pas toujours été ainsi. D’autres modèles sont concevables. Alors qu’aujourd’hui la recherche de l’efficacité maximale est le critère dominant, on peut espérer que science et technique soient demain soumises à des considérations éthiques ou spirituelles.



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14/09/2018

L’autoproduction accompagnée : obtenir un diplôme en rénovant son logement

  • Cottreel François
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie
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L’autoproduction joue un rôle considérable dans notre société mais elle passe inaperçue. En effet quand on veut mesurer la richesse d’une nation, on parle de son produit intérieur brut (PIB) qui comprend seulement la valeur monétaire des secteurs marchand et non marchand. On ne prend pas en compte ce que nous produisons nous-même. Quand des économistes ont voulu tenir compte de la valeur du travail domestique, à partir des enquêtes de budget-temps, ils ont estimé qu’il faudrait augmenter le PIB de 35 à 75 % selon
les conventions de calcul retenues. Autrement dit, si nous voulons mesurer la qualité de notre mode de vie, il ne faut pas se contenter de notre niveau de vie qui est mesuré par nos ressources monétaires.
L’autoproduction accompagnée consiste à aider des personnes, qui n’ont pas les moyens ou les compétences voulues, à contribuer par elles-mêmes à améliorer leur situation. Offrir aux personnes qui le souhaitent le moyen de cultiver un jardin, en mettant à leur disposition un terrain et en les aidant à acquérir les compétences voulues pour le cultiver, et améliorer ainsi leur alimentation, est un exemple d’autoproduction accompagnée. L’article qui suit de François Cottreel est un autre exemple d’autoproduction accompagnée dans le secteur de ce que l’on appelle l’auto-réhabilitation des logements. Nicolas Hulot en annonçant sa démission à France Inter le 28 août 2018 déclarait : « On veut rénover 500 000 passoires thermiques [par an]. Or on a abaissé de moitié les moyens pour rénover ces bâtiments. Je sais déjà…que l’on ne pourra pas atteindre ces objectifs ». Depuis que l’objectif de rénovation des 500 000 logements a été annoncé sous François Hollande on est resté très loin de cet objectif. Nicolas Hulot souligne à juste titre la nécessité d’accroître les moyens financiers, mais les partisans de l’auto-réhabilitation accompagnée sont convaincus par les enquêtes de terrain qu’ils ont réalisées, que faire avec les habitants et non seulement pour eux contribuerait à combler le fossé entre les objectifs et la réalité. GR.

Obtenir un diplôme en rénovant son logement


C’est la démarche proposée par le Campus de Formation Compagnonnique (C.F.P.C.) de Brive à la Région Nouvelle Aquitaine dans le cadre du dispositif Chantiers Formation-Qualification « Nouvelle Chance ». Dix locataires du parc de logements sociaux de « Corrèze Habitat » ont ainsi bénéficié d’une formation à la rénovation de leur propre appartement afin d’obtenir une certification professionnelle. Une initiative innovante qui cumule les avantages aussi bien pour les participants que pour le bailleur.

Ils peuvent nous en apprendre


Ils ne se parlaient pas, habitaient le même quartier, se trouvaient dans des situations de précarité importantes et ne connaissaient absolument rien aux métiers du bâtiment. Après quelques mois de chantier, d’abord dans un logement témoin de 90 m² mis à disposition par le bailleur, puis dans leur propre logement, ils peuvent nous en apprendre sur la façon de poser du papier-peint ou du parquet flottant. Ils sont tout aussi capables d’expliquer les subtilités entre un rouleau maroufleur, une brosse plate ou une cale à poncer.

Sous la conduite d’un formateur, les stagiaires ont bénéficié de cours théoriques et pratiques pendant 12 mois. C’est pas facile lorsqu’on s’adresse à des stagiaires de culture et de langue différente, mais par une pédagogie adaptée, que l’on soit Éthiopien, Kosovar, Ukrainien, Afghan, Soudanais, Mahorais ou Corrézien, chacun y a trouvé son compte. « Cela m’a permis de rencontrer de nouvelles personnes, d’apprendre des mots », confirme Elvis, Kosovar de 27 ans. Devant les journalistes et les caméras de la télévision régionale, Réhéma, une Mahoraise de 32 ans, se réjouit du résultat obtenu : « C’est tellement appréciable de se dire que l’on est capable de faire ça de ses mains ». Au fil des semaines, les logements se sont transformés. Soffiata, une autre mahoraise en a profité pour personnaliser une chambre aux couleurs du F.C. Barcelone, l’équipe de football préféré de son fils. Eric, la cinquantaine passée, s’est fait aider par un jeune stagiaire hébergé en C.H.R.S. pour peindre, tapisser et poser le parquet flottant dans l’appartement totalement jauni par le temps.


L’initiative a convaincu


Proposée pour la première fois à Tulle, l'initiative dénommée « A PORTÉE DE MAIN » a convaincu le plus important bailleur de la Corrèze (4800 logements) qui a fourni l’ensemble des matériaux, puis d’autres partenaires locaux et territoriaux se sont associés à la démarche : la ville de Tulle et son C.C.A.S, Tulle Agglo et le Conseil Départemental assurant la prise en charge du suivi social de proximité mis en place par le C.F.P.C. et assurant la transmission des écogestes. La Fondation de France a également proposé son soutien dans le cadre de son programme Habitat. De son côté la Région Nouvelle Aquitaine a apporté les moyens nécessaires au fonctionnement du dispositif ainsi qu’une rémunération mensuelle aux stagiaires selon les critères d’âge et d’éligibilité au régime d’assurance chômage.

Grâce à la participation régulière et aux échanges mensuels entre acteurs du projet réuni en comité technique, des réponses techniques et sociales ont pu être trouvées pour chaque situation individuelle. Le temps du chantier est aussi un temps où des situations complexes peuvent être dénouées.


Un diplôme à la clé


S'il est un avantage que la formation présente, c'est celui de proposer aux stagiaires de valider leurs acquis par un diplôme. Tous étaient demandeurs d'emploi lorsque la formation a débuté et pourront, s'ils le souhaitent, chercher du travail dans le bâtiment. Ce secteur m'a toujours intéressé, j'aimerais donc pouvoir y travailler, espère Oleg, l'un des dix volontaires.

A l’issue de la formation, les bénéficiaires auront la possibilité de valider des compétences du titre professionnel d'agent d'entretien du bâtiment. Notre volonté, c'était aussi de favoriser leur employabilité, note Daniel Freygefond, le directeur du C.F.P.C. de Brive.



Inciter les locataires à s'approprier leur logement


Pour Corrèze Habitat, le bailleur, l'avantage est aussi non négligeable. En plus de voir certains de ses logements bénéficier d'un coup d'éclat, l'initiative permet d'inciter les locataires à s'approprier leur appartement, considère Jean Paul Deveix, le directeur clientèle. Ils ont ainsi envie d'en prendre soin.



Le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit


Proposé pour la première fois, le chantier de réhabilitation pourrait être reconduit. « Nous dresserons d'abord le bilan de l'action afin de déterminer si nous pouvons continuer », prévient Daniel Freygefond, directeur du C.F.P.C. « Nos partenaires ont en tout cas la volonté de nous aider à pérenniser le dispositif. »


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14/12/2019

L’autoréhabilitation accompagnée du logement

  • Cérézuelle Daniel
  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie


Les inventions démocratiques peuvent concerner des actes du quotidien apparemment minuscules et donc négligées, alors qu’elles sont d’une grande importance, comme nous allons le montrer. On voit se multiplier des chantiers d’autoréhabilitation accompagnée du logement (ARA), dans lesquels ce sont les maîtres d’ouvrage qui avec l’aide des professionnels réalisent une partie -parfois très importante - des travaux. L’ARA favorise la coopération avec des voisins, des parents, des professionnels. Déjà des territoires ont compris que la mobilisation de l’apport en industrie des ménages dans le cadre de chantiers hybrides sera la clé de la rénovation énergétique et de la remise en état d’une partie du parc de logements.

La réhabilitation énergétique des logements : un enjeu de justice sociale et de solidarité planétaire.

On sait que la production de gaz à effet de serre (GES) et de CO2 en particulier est une des principales causes du réchauffement climatique. Pour en limiter les conséquences la diminution de notre consommation en énergie est essentielle. Il faut donc agir sur les secteurs les plus gourmands en énergie et notamment le bâtiment. En Europe, le bâtiment représente 40% de la consommation totale et 36% des émissions de GES. Nous vivons, pour la majorité d’entre nous, dans des passoires à calories et un ménage sur 5 est désormais en situation de précarité énergétique. En outre, l’insalubrité liée à l’absence de chauffage entraîne également une dégradation de la santé des occupants des logements concernés et le délabrement du bâti lui-même.
La rénovation énergétique du logement constitue non seulement un des principaux axes d’action pour la maîtrise collective du changement climatique, c’est aussi un enjeu majeur de justice sociale. C’est aussi un enjeu de solidarité planétaire puisque ce sont les habitants du sud qui pâtiront le plus des conséquences des émissions de GES. Il est donc très important que tous ceux qui occupent un logement-passoire puissent s’engager dans la rénovation énergétique de leur logement.

L’obstacle du passage à l’acte de la rénovation

La conjonction du marché et des aides publiques ne permettra pas d’atteindre les objectifs du Plan de Rénovation Energétique de l’Habitat (PREH). Les mesures prises pour réhabiliter les logements se heurtent à une difficulté majeure : le passage à l'acte des maîtres d'ouvrage privés. Qu'ils soient propriétaires bailleurs ou propriétaires occupants, ils rechignent à lancer les travaux nécessaires, malgré les conseils et les aides financières dont ils peuvent disposer. Les objectifs fixés (500 000 logements à rénover par an) sont très loin d'être atteints et le marché relatif à la réhabilitation reste, pour l'essentiel, à l'état de potentiel. Les raisons peuvent être diverses : coût trop élevé des travaux, manque de solvabilité, retour sur investissement trop long, absence de garantie sur l'efficacité attendue des travaux, manque de confiance à l’égard des entreprises du bâtiment. Ces réticences tiennent aussi au fait que les solutions proposées consistent d'abord à faire pour plutôt que faire avec les personnes concernées en les reléguant au seul rôle de signer les devis des dépenses à engager et de régler les factures. Le rapport Berrier, du CGEDD sur la Contribution de l'auto-réhabilitation accompagnée au plan de rénovation énergétique de l'habitat (2014), constate l’impossibilité du secteur marchand à pourvoir seul aux besoins. Il conclut : « Un changement d’échelle s’impose donc, qui rend nécessaire et pertinent de solliciter davantage l’apport en industrie des ménages et l’entraide pour rénover leur logement.» (p.23). Le rapport Chirat et Denisart, Nouvelles dynamiques de rénovation de logements. publié par le Plan Bâtiment Durable (2016), recommande lui aussi d’encadrer et d’accompagner l’autorénovation », pratique qui a déjà une importance considérable (p.48, 50,54).

Ne plus considérer les gens comme des charges mais comme des ressources

L’expérience montre qu’en associant davantage les maîtres d’ouvrage au montage de ce qui doit être et rester leur projet et en les accompagnant tout au long de sa mise en œuvre (et souvent jusqu’au pied du mur) il est possible de lever un des freins majeurs au développement de la réhabilitation énergétique du logement et de faire ainsi de l'ARA un levier essentiel pour créer de l'activité et de l'emploi et pour construire une autre politique énergétique. Dès maintenant bien sûr certaines personnes compétentes aidées par des voisins ou des membres de leur famille réhabilitent leur logement elles-mêmes. Mais d’autres n’ont pas les connaissances voulues ou n’ont pas confiance en elles. En les accompagnant, on ne les considère plus comme des charges qu’il faut subventionner, mais comme des ressources qui peuvent contribuer à la vie économique de leur territoire. Une expérience originale (voir http eccap.fr. Obtenir un diplôme en rénovant son logement) constate que des habitants d’un même quartier qui ne se parlaient pas, qui étaient dans une situation de précarité importante déclaraient ensuite : « Cela m’a permis de rencontrer d’autres personnes » ou « c’est tellement appréciable de se dire que l’on en est capable ».

Une pratique qui se diffuse 

Plusieurs études récentes attestent de l’importance des pratiques d’autoréhabilitation. Le rapport Open ADEME 2015 et le rapport TREMI ADEME 2017 qui portent sur les travaux d'amélioration énergétique réalisés signalent que d’ores et déjà 39% des travaux sont réalisés en autoréhabilitation autonome ou en « chantiers hybrides ». Les professionnels déjà engagés dans ces pratiques d’accompagnement se sont fédérés en 2015 au sein de la FEDAC (Fédération des Accompagnateurs) qui regroupe des artisans, des maîtres d’œuvre, et des architectes. Leur objectif est de consolider les compétences de ceux qui pratiquent ce métier d’accompagnateur à l’auto réhabilitation du logement, afin de garantir la qualité des travaux, la pérennité du bâti, la sécurité des personnes il s’agit aussi de mieux sécuriser les chantiers au plan assurantiel enfin ils cherchent à favoriser la reconnaissance et l’intégration de l’ARA dans les politiques publiques de l’habitat. Des groupes de travail ont été organisés avec des assureurs et des juristes pour préciser les responsabilités et les enjeux juridiques de l’accompagnement.

Des formations se mettent en place

 L’université du Littoral Côte d’Opale (ULCO) a créé un Diplôme Universitaire « Autoréhabilitation Accompagnée ». Cette formation de 72 heures aborde les thèmes suivants :
« Connaître et comprendre ce qu’est l’ARA appréhender les modèles économiques de l’ARA accompagner les habitants : analyse, médiation et conseil dialoguer avec les habitants autour des questions d’isolation, d’étanchéité à l’air monter un projet de rénovation (de l’analyse au choix de matériaux à l’estimation économique du projet) gérer la relation avec le maître d’ouvrage dans le « faire avec » : gestion des conflits et postures professionnelles ». La formation s’adresse à toute personne connaissant l’activité du bâtiment et de la construction : chef d’équipe, chef de chantier, artisan, diagnostiqueur ou conseiller en rénovation, assistant à maîtrise d’ouvrage, maîtres d’œuvre, demandeurs d’emploi avec des qualifications dans le bâtiment. Vers novembre 2019 c’est une quatrième promotion qui suivra cette formation et lorsqu’il fut question de la décentraliser en partenariat avec l’Université d’Avignon, ce fut une cinquantaine de candidats qui se firent rapidement connaître.

Des territoires s’engagent

Cela fait cinq ans que Lille métropole soutient un programme d’ARA. C’est aussi un des objectifs du programme européen Interreg FAIRE qui associe la région Hauts de France et la Wallonie. Des parcs naturels régionaux tels que Cap et Marais d’Opale, ou celui de Millevaches promeuvent l’ARA. Certes, que des politiques publiques de l’habitat reconnaissent et soutiennent l’implication des maîtres d’ouvrages dans la conception et la réalisation des travaux du bâtiment, c’est une petite révolution culturelle et il convient de s’y engager avec prudence et rigueur. Sur la légitimité de l’autoproduction en matière de production du logement, nous n’en sommes pas encore au stade du gouvernement des Pays-Bas qui a décidé en 2010 qu'un tiers des habitations néerlandaises devait être auto-construit d'ici à 2040. . Toutefois il convient de rappeler qu’en 2009 le Conseil d’Etat dans son rapport Droit au logement, droit du logement recommande de « Promouvoir l’autoconstruction et l’autoréhabilitation des logements par les habitants ». La légitimité de l’ARA ne se pose plus reste la volonté politique de faciliter sa diffusion.

De la nécessité d’un soutien public

Pour le moment l’autoréhabilitation du logement n’est mise en œuvre que par des maîtres d’ouvrage particulièrement dynamiques. Un accompagnement professionnel bien préparé est indispensable pour favoriser le passage à l’acte d’un public beaucoup plus large qui peut mobiliser son temps et sa force de travail mais qui manque de confiance en soi, de compétences techniques ou de réseau relationnel. Il est nécessaire que cet accompagnement soit financièrement pris en charge par la puissance publique. Plus généralement, pour faciliter la diffusion de l’ARA dans de bonnes conditions, le Rapport Berrier faisait 14 recommandations. Nous n’en évoquerons ici que quelques-unes :
- Donner un régime juridique, social et fiscal à l’autoproduction et à l’entraide dans le secteur de la construction.
- Etudier avec les Ministères de l’Education Nationale et du Travail, et les organisations professionnelles, la création d’une filière de l’accompagnement à l’autoréhabilitation.
- Ouvrir des discussions entre les assureurs et les parties prenantes pour une juste appréciation du risque à assurer.
- Rendre éligibles aux aides de l’Etat les travaux de rénovation énergétique réalisés en autoréhabilitation et répondant à des critères d’éco-conditionnalité.
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15/11/2022

La vie large-manifeste écosocialiste

  • Roustang Guy
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Pour des transitions énergétique
« La vie large - manifeste écosocialiste » est le titre d’un livre écrit par Paul Magnette, qui a été Ministre de l’Energie et du Climat au sein du gouvernement fédéral belge et ministre-président de la Wallonie et depuis 2019 Président du Parti socialiste belge.

Une lueur d’espoir.


 Ce livre remarquablement documenté et de lecture facile vient donc d’un professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles qui est aussi un homme politique. Autrement dit, un livre à lire si l’on veut reprendre espoir, avoir un projet politique crédible et ne pas être paralysé par l’analyse de la situation actuelle. Celle-ci est désespérante, puisque les accords de Paris en 2015 avaient retenu l’objectif de ne pas dépasser 1,5 °C d’augmentation des émanations carbone à la fin du siècle par rapport à l’ère préindustrielle. Alors que les engagements climatiques actuels des différents Etats du monde mettent notre planète sur une trajectoire de réchauffement catastrophique de 2,5°C. Cet été, avec les inondations, les incendies et la canicule, nous avons eu un avant-gout de ce que serait un avenir catastrophique, alors que nous en sommes seulement à une augmentation de 1,2°C par rapport à l’ère préindustrielle.

On peut douter que la COP 27, réunie actuellement en Egypte, puisse dégager l’horizon. Sont présents plus de 6OO lobbyistes favorables aux énergies fossiles et en face les militants écologistes pèsent bien peu. Le secrétaire général de l’ONU Antonio Gutterez a été clair, l’humanité a un choix : soit un pacte de solidarité climatique, soit un pacte de suicide collectif.


Pour un compte carbone.


« Les 10% les plus riches de la population mondiale sont responsables à eux seuls de près de la moitié des émissions (de gaz à effet de serre), alors que la moitié la plus pauvre de l’humanité ne produit que 12% des émissions globales ». Quant à une toute petite minorité de 1%, elle émet à elle seule plus de carbone que la moitié la plus pauvre du monde. Et en France le 1% le plus riche émet quarante fois plus que les 10% les plus pauvres. Il n’y aura pas de lutte contre le réchauffement climatique sans lutte contre les inégalités.

Pour répondre au défi climatique, Pierre Calame nous a envoyé le message suivant : « Avec les alliés, de plus en plus nombreux de « compte carbone », https://comptecarbone.cc/, nous sommes arrivés à la conviction que seule l’allocation à tous d’un quota égal d’émissions annuelles de gaz à effet de serre répondait au défi climatique ». Pour que chacun comprenne ce dont il s’agit, nous reproduisons son texte : « A question radicale, solution radicale »[1]


« Nous ne sommes pas des ascètes. Il nous faut la vie large ».


C’est cette citation de Jean Jaurès que Paul Magnette met en exergue de son livre. Il écrit notamment : « Soumettre la sphère de la production et de la consommation à la délibération démocratique, n’est-ce pas la manière de se poser enfin les questions trop longtemps éludées, « que produire et comment produire » pour répondre aux besoins humains[2], tout en respectant les limites physiologiques des humains et les limites de notre environnement naturel ?[3]». Pour nous inciter à consommer toujours davantage les moyens sont énormes : « aux Etats-Unis, le budget annuel alloué par les entreprises à la publicité commerciale équivaut au double des dépenses d’enseignement »[4].

Au contraire, « Il nous faut la vie large ! Toute perspective de transition climatique devrait démontrer que le monde à venir améliorera le bien-être et le plaisir d’une immense majorité de la population. Plutôt que de faire le portrait des cercles de l’enfer où nous plongera le réchauffement climatique, il faut dépeindre…les plaisirs et la beauté d’un monde sans carbone, un monde apaisé, où l’insécurité de l’existence recule sans cesse, où chacun accède à la santé, à l’éducation, à une alimentation et un logement sains, où la jouissance de la nature n’est plus un privilège… »[5].

A condition de mener une autre politique, il s’agit de convaincre une partie de la population tentée aujourd’hui par un repli identitaire mortifère qu’un autre avenir est possible avec la « vie large ». Paul Magnette pour ouvrir le dialogue fait quelques propositions. L’ECCAP, avec d’autres, s’engage dans les mois à venir à ouvrir des débats sur ce que pourrait être une autre politique.





Notes

[1] Voir dans l’ECCAP, Pierre Calame : A question radicale, solution radicale.
[2] Questions souvent posées par différents articles de l’ECCAP : voir par exemple Guy Roustang : Esquisse sur les besoins.
[3] P.188 du livre. Nous recommandons vivement également l’interview de Paul Magnette à France Inter le 11 octobre 2022.
[4] P. 78 du livre. Dans un article du Monde des 6/7 nov. 2022, intitulé « Régulons enfin la publicité » un économiste et un politiste écrivent : « Alors qu’Emmanuel Macron annonce « la fin de l’abondance », les quelque 34 milliards d’euros de dépenses annuelles en publicité et marketing promotionnel - un montant comparable à l’effort des entreprises françaises en matière de recherche et développement - continuent de doper des modèles économiques fondés sur la surconsommation et incompatibles avec les limites planétaires ».
[5] P. 256
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Laville Jean-Louis

Nom Laville
Prénom Jean-Louis
Contributions

20/03/2020

Associationnisme

  • Laville Jean-Louis
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Les lecteurs intéressés pourront trouver plus de détails dans Réinventer l’association, Desclée de Brouwer, 2019



Si on leur rend rituellement hommage pour leur contribution au lien social, les associations ne sont pas vraiment prises en compte dans les débats économiques et politiques. Comprendre l’ostracisme qui s’exerce à leur égard suppose de revenir à l’histoire et en particulier à un phénomène qui a été oublié, l’associationnisme. Celui-ci, est apparu dès le début du XIXe siècle en s’appuyant sur des actions collectives menées par des citoyens se référant à un même bien commun autrement dit il s’agissait de mettre en œuvre un rapport social rendu possible par les principes de liberté et d’égalité, la solidarité démocratique. Toutes les formes d’auto-organisation avaient pour objectif de concrétiser les aspirations émancipatrices par les débats et les pratiques communes.


Retrouver l’associationnisme


Cet associationnisme pionnier s’est caractérisé par le fait qu’il redessine les contours des sphères politique et économique sans opérer aucune coupure entre les deux.
Dans sa perspective la sphère politique n’est pas confinée à la démocratie représentative, elle inclut le pouvoir d’élaborer des règles de la vie en société à partir de la délibération et de la décision collectives. Le domaine politique ne se réduit pas à la politique, il englobe donc l’espace public reposant sur l’action commune et le dialogue des citoyens au sujet de la cité.
Quant à la sphère économique, elle n’est pas bornée par la confusion entre économie et marché. « La dépendance manifeste de l’homme par rapport à la nature et à ses semblables pour obtenir sa subsistance comme le dit Polanyi (2011, p. 56-58) amène à envisager l’économie dans un sens substantiel. Dans ce sens le marché coexiste avec la réciprocité qui advient par la symétrie entre groupes, la redistribution qui nécessite un pouvoir central, le partage domestique qui renvoie aux relations familiales dans le groupe de base. Il n’y a donc pas une seule mais plusieurs formes d’intégration économique ce qui permet de sortir du sophisme économiste qui assimile économie et marché.
L’invention solidaire inhérente à l’associationnisme réside dans la faculté de dépasser les tutelles traditionnelles. Avant la partition entre économie marchande et Etat social, son originalité repose sur l’imbrication entre l’exigence de libre accession à l’espace public d’une part, la mise en place d’activités économiques sur la base d’une réciprocité égalitaire d’autre part. Elle montre que la solidarité démocratique est née avant l’Etat protecteur, ce que les approches liant invention du social et intervention de l’Etat ignorent. L'associationnisme solidaire témoigne d’expériences combinant la protection et l'émancipation. Depuis l’œuvre pionnière de Thompson (1988) de nombreuses relectures de l'histoire mettent désormais en scène ces actions collectives synonymes d'extension du pouvoir d'agir dans le premier XIXe siècle, en Angleterre, en Espagne, en France (Riot-Sarcey, 2016), en Italie, au Portugal.
La réappropriation de la mémoire oubliée de l’associationnisme pionnier s'avère importante. Elle désamorce en effet l’étatisme implicite qui imprègne beaucoup d’approches de la question sociale. Mais elle ne s’arrête pas à la déconstruction des idées reçues, elle autorise une reconstruction qui rend concevable une démocratisation de l’Etat redistributif, grâce à son articulation avec une réciprocité égalitaire activée par des instances de démocratie participative. L’associationnisme foisonnant du premier XIXe siècle promeut une économie et une politique populaires à forte dimension morale, que Scott (1976) identifie également dans le monde paysan. Ses caractéristiques peuvent être résumées de la façon suivante. D’abord, en réaction contre la charité et la bienveillance, il est basé sur une acception démocratique de la solidarité qui suppose une égalité de droits entre les personnes qui s’y engagent. Axé sur l’entraide mutuelle autant que sur l’expression revendicative, il combine l’auto-organisation avec un mouvement plus large. Ensuite, il relie étroitement le recours à l’expérience sociale et l’importance d’une transformation politique loin de s’en remettre à la vertu d’expériences isolées, il reconnaît la nécessité de se regrouper pour peser en faveur de changements dans les institutions et les actions publiques. La redécouverte récente de ce phénomène multiforme interroge également sur la longue éclipse dont il a fait l'objet depuis le « second XIXe siècle ».


Revenir sur les raisons d’un oubli


Après 1848, date symbolique en Europe, la répression se double d’une dépréciation des pratiques populaires. L’idéologie du progrès se prévaut du marché et de la société de capitaux pour annoncer la richesse des nations et de leurs populations. En conséquence, la pauvreté n’est plus qu’un problème transitoire, l’efficacité productive du capitalisme est censée l’éradiquer à terme. Logiquement la solidarité s’en trouve redéfinie. Cantonnée à la nécessité d'endiguer le paupérisme, elle fait confiance à la sollicitude des riches pour soulager les pauvres, avant que le développement économique ne leur apporte ses bienfaits. L’horizon d’égalité s’estompe au fur et à mesure que le paternalisme réintroduit les tutelles notabiliaires limitant les secours aux plus méritants. Auparavant les sociétés philanthropiques empruntaient pêle-mêle au christianisme, à la fraternité et à « l’homme social ». Une régression s’opère et la solidarité philanthropique devient une arme contre la solidarité démocratique.

Les pouvoirs établis s’emploient à délégitimer toute référence à l’associationnisme qu’ils accusent d’irréalisme. Effrayés par l’audace populaire qui a osé une contestation des lois et des règles établies par la tradition, les conservateurs font valoir le risque qui émanerait d’un excès de démocratie, bousculant les valeurs garantes d’une sécurité procurée par les hiérarchies immuables. Quant aux libéraux, ils renvoient la parole ouvrière à l’archaïsme, arguant de sa méconnaissance de l’individu moderne et de son incompatibilité avec l’idéologie du progrès économique. Dès lors la meilleure façon de « gouverner la misère » (Procacci, 1993) est celle proposée par le patronage et le paternalisme qui deviennent indissociables d’une invalidation symbolique et d’une répression continue des formes autonomes de l’organisation ouvrière. A l’économie morale de l’associationnisme succède une entreprise de moralisation des pauvres.
Le message de l’associationnisme a été caricaturé à partir d’une distinction, aussi fallacieuse que célèbre entre le socialisme utopique qu’il aurait représenté et le socialisme scientifique qui lui aurait succédé. L’idée de socialisme naît bien dans les regroupements qu’amorcent les prolétaires confrontés à l’écart entre la reconnaissance politique qu’ils viennent d’obtenir et les contraintes économiques qu’ils continuent à subir. Mais ce socialisme originel ne peut pas être vu comme un simple balbutiement, expression immature d’un mouvement social en devenir ne prenant sens que dans une étape ultérieure. Si les mobilisations populaires du premier XIXe siècle ont été inspirées par les écrivains utopistes, elles se sont détournées de toute référence à une société réconciliée. Mis en œuvre par des ouvriers et paysans immergés dans des relations sociales conflictuelles, l’associationnisme ne prétend nullement initier un homme et un monde nouveaux. La triangulation plus modeste qu’il prône relie traditions de métier, pratiques égalitaires et actions publiques. Les appartenances professionnelles sont mobilisées pour être transférées dans un univers postulant l’égalité. Les expériences qui rejettent volontairement les discriminations permettent de formuler des demandes en faveur de changements institutionnels. Ce ne sont donc pas des égoïsmes de groupe qui se constituent mais des essais ardus de maintien des modes de vie qui cohabitent avec leur débordement par la démocratisation des actions collectives, elles-mêmes conditionnées par la teneur des lois et règlements édictés par les pouvoirs publics. La nécessité conjointe de pratiques sociales transformatrices et de nouveaux cadres législatifs est affirmée pour une transition vers une société plus juste.

En somme, l’associationnisme pionnier interpelle par la différence entre l’image dont il a été affublé et son contenu réel. Une fois débarrassé d’une lecture superficielle l’accusant de naïveté, il révèle un contenu qui n’a pas perdu son actualité. Partant de la liberté d’accès à l’espace public de tous les citoyens, il s’efforce de prolonger la démocratie politique dans la vie sociale et il va à l’encontre de la séparation entre politique et économie.

La marginalisation de l’associationnisme entérine la perte d’un ensemble de normes et d’obligations réciproques que la collectivité ouvrière défendait comme l’expression d’un mode de vie partagé et d’une fierté commune, susceptibles de relier les métiers et de promouvoir les droits humains. Ce patrimoine collectif, ancré dans la tradition mais transformé par l’implantation en son sein de finalités démocratiques, témoignait d’une volonté d’émancipation établissant des interactions entre idées, expériences et changement institutionnel. Il était d’autant plus précieux qu’il abordait de plain-pied la question de la transition vers une société plus égalitaire. Mais actions et pensées ouvrières sont attaquées, les détenteurs du pouvoir optent pour une solidarité philanthropique respectueuse de l’ordre établi et éludant toute référence politique.


Renouer avec l’associationnisme ?


Ces constats ne sont pas seulement historiques. En effet, il existe aujourd’hui un regain du fait associatif. A l’heure où nombre d’institutions (partis, syndicats, …) sont en proie à une crise, l’engagement dans les entités de la société civile connaît un essor spectaculaire. Les chiffres pour la France ne fournissent qu’un exemple parmi d’autres de cette réactualisation sensible sur tous les continents : les associations étaient 700 000 en 1990 avec 8 millions de bénévoles, elles sont 1,5 millions dans la deuxième décennie du XXIe siècle pour 22 millions de bénévoles auxquels s’ajoutent 1,8 millions de salariés.
La mise en perspective de cette émergence contemporaine avec l’associationnisme d’hier peut s’avérer pertinente pour mieux en saisir les enjeux. Toutefois, c'est loin d'être facile parce que les deux pôles du service public et de l'entreprise privée ont tellement dominé les débats du XXe siècle que la plupart des commentateurs rabattent l'association sur un désengagement étatique ou sur un déficit entrepreneurial. Les images de précarité et d'amateurisme s'impriment dans les têtes des acteurs associatifs qui intériorisent une dévalorisation culturelle comme si leur légitimité était indexée au rapprochement d'un de ces deux pôles d'attraction, Etat ou marché. Pendant la période d’expansion dite des Trente glorieuses le mimétisme s’est avant tout exercé par rapport à l’Etat transformant nombre d’associations en organisations para publiques, aujourd’hui le mimétisme concerne principalement l’entreprise privée. Il existe en particulier de nombreux cabinets de consultants qui se proposent de moderniser les associations. Dans leurs textes l'évocation de l'originalité associative se fait sous une forme édulcorée qui lui consent une place limitée dans un univers où c'est l'entreprise qui constitue le référentiel central.

Afin d’éviter ces écueils, le rapport aux institutions ne peut donc être éludé, ni dans sa nécessité, ni dans sa difficulté. Inutile de le nier, il pose problème. L’inventivité en actes se heurte à une ignorance de la part des pouvoirs publics. Si la société résiste et propose, les politiques suivies par la plupart des gouvernements sont obnubilées par l’approbation des marchés. Le drame actuel réside dans le gouffre séparant société et politiques publiques. Les initiatives citoyennes se défient de la récupération politicienne tout autant que les partis négligent les émanations de la société civile, ce qui paralyse la construction d’un rapport de forces susceptible de contrecarrer la démesure du nouveau capitalisme.

Sortir de cette méfiance mutuelle est d’autant plus important que la volonté de participation accrue des citoyens s'exprime sous une multiplicité de formes. Si celle-ci n'est pas écoutée, comme en écho aux années 1930 le risque est un tournant autoritaire émanant soit des démagogies extrémistes, soit des élitismes bien-pensants. Comme l'a établi Santos (2016), face à la quête de certitude inhérente à la modernité et qui est désormais en mesure de sous-tendre des manipulations régressives, l'antidote réside non pas dans l'atténuation de la solidarité au profit des marchés mais dans la réaffirmation du pari démocratique. Des issues réalistes se présentent dans cette optique à travers l'approfondissement de la dimension associationniste des initiatives citoyennes. Contre l'idéologie partenariale, il importe en tout cas d'assumer les vertus de la conflictualité sociale nécessaire à une démocratie vivante. Nous ne vivons pas un épuisement démocratique mais nous sommes à la croisée des chemins : soit une perte de confiance en la démocratie lourde de menaces, soit la revendication d'une forme de vie démocratique qui passe par la prise en compte d’un associationnisme réactualisé.

Cette seconde éventualité est d’autant plus pertinente que la véritable question posée par la transition écologique et solidaire est celle d’une nouvelle génération d’action publique basée sur la coopération conflictuelle entre réseaux citoyens et pouvoirs publics. Ce qui se dessine dans cette direction, par exemple à travers certaines formes de municipalisme, c’est une possibilité d’opposition concrète à un néolibéralisme profondément uniformisateur (Juan, Laville, Subirats, 2020). Aussi nécessaire que la biodiversité, c'est bien la pluralité économique et politique qui est en mesure d'entamer une construction institutionnelle redonnant l'opportunité de délibérations démocratiques sur l'avenir économique, aux antipodes du fantasme hayékien d'une constitutionnalisation de l'économie la réservant aux experts. Si le regain associationniste est perceptible, il est à confirmer pour ne pas se diluer dans la normalisation ou la marginalisation.







Références
Juan, M., Laville, J-L., Subirats, J., 2020, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Toulouse, Erès
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l'homme. La place de l'économie dans l'histoire et la société, (traduit et présenté par B. Chavance), Paris, Flammarion
Procacci, G.,1998, Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Paris, Le Seuil
Riot-Sarcey, M., 2016, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, Albin Michel
Santos, B. de Sousa, 2016, Epistémologies du Sud, Paris, Desclée de Brouwer
Scott, J.C., 1976, The Moral Economy of the Peasant, New Haven and London, Yale University Press
Thompson, EP., 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, Gallimard
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Associationnisme

Auteur
  • Laville Jean-Louis
Introduction synthétique
Si on leur rend rituellement hommage pour leur contribution au lien social, les associations ne sont pas vraiment prises en compte dans les débats économiques et politiques. Comprendre l’ostracisme qui s’exerce à leur égard suppose de revenir à l’histoire et en particulier à un phénomène qui a été oublié, l’associationnisme. Celui-ci, est apparu dès le début du XIXe siècle en s’appuyant sur des actions collectives menées par des citoyens se référant à un même bien commun autrement dit il s’agissait de mettre en œuvre un rapport social rendu possible par les principes de liberté et d’égalité, la solidarité démocratique. Toutes les formes d’auto-organisation avaient pour objectif de concrétiser les aspirations émancipatrices par les débats et les pratiques communes.
Développement didactique

Retrouver l’associationnisme

Cet associationnisme pionnier s’est caractérisé par le fait qu’il redessine les contours des sphères politique et économique sans opérer aucune coupure entre les deux.
Dans sa perspective la sphère politique n’est pas confinée à la démocratie représentative, elle inclut le pouvoir d’élaborer des règles de la vie en société à partir de la délibération et de la décision collectives. Le domaine politique ne se réduit pas à la politique, il englobe donc l’espace public reposant sur l’action commune et le dialogue des citoyens au sujet de la cité.
Quant à la sphère économique, elle n’est pas bornée par la confusion entre économie et marché. « La dépendance manifeste de l’homme par rapport à la nature et à ses semblables pour obtenir sa subsistance comme le dit Polanyi (2011, p. 56-58) amène à envisager l’économie dans un sens substantiel. Dans ce sens le marché coexiste avec la réciprocité qui advient par la symétrie entre groupes, la redistribution qui nécessite un pouvoir central, le partage domestique qui renvoie aux relations familiales dans le groupe de base. Il n’y a donc pas une seule mais plusieurs formes d’intégration économique ce qui permet de sortir du sophisme économiste qui assimile économie et marché.
L’invention solidaire inhérente à l’associationnisme réside dans la faculté de dépasser les tutelles traditionnelles. Avant la partition entre économie marchande et Etat social, son originalité repose sur l’imbrication entre l’exigence de libre accession à l’espace public d’une part, la mise en place d’activités économiques sur la base d’une réciprocité égalitaire d’autre part. Elle montre que la solidarité démocratique est née avant l’Etat protecteur, ce que les approches liant invention du social et intervention de l’Etat ignorent. L'associationnisme solidaire témoigne d’expériences combinant la protection et l'émancipation. Depuis l’œuvre pionnière de Thompson (1988) de nombreuses relectures de l'histoire mettent désormais en scène ces actions collectives synonymes d'extension du pouvoir d'agir dans le premier XIXe siècle, en Angleterre, en Espagne, en France (Riot-Sarcey, 2016), en Italie, au Portugal.
La réappropriation de la mémoire oubliée de l’associationnisme pionnier s'avère importante. Elle désamorce en effet l’étatisme implicite qui imprègne beaucoup d’approches de la question sociale. Mais elle ne s’arrête pas à la déconstruction des idées reçues, elle autorise une reconstruction qui rend concevable une démocratisation de l’Etat redistributif, grâce à son articulation avec une réciprocité égalitaire activée par des instances de démocratie participative. L’associationnisme foisonnant du premier XIXe siècle promeut une économie et une politique populaires à forte dimension morale, que Scott (1976) identifie également dans le monde paysan. Ses caractéristiques peuvent être résumées de la façon suivante. D’abord, en réaction contre la charité et la bienveillance, il est basé sur une acception démocratique de la solidarité qui suppose une égalité de droits entre les personnes qui s’y engagent. Axé sur l’entraide mutuelle autant que sur l’expression revendicative, il combine l’auto-organisation avec un mouvement plus large. Ensuite, il relie étroitement le recours à l’expérience sociale et l’importance d’une transformation politique loin de s’en remettre à la vertu d’expériences isolées, il reconnaît la nécessité de se regrouper pour peser en faveur de changements dans les institutions et les actions publiques. La redécouverte récente de ce phénomène multiforme interroge également sur la longue éclipse dont il a fait l'objet depuis le « second XIXe siècle ».

Revenir sur les raisons d’un oubli

Après 1848, date symbolique en Europe, la répression se double d’une dépréciation des pratiques populaires. L’idéologie du progrès se prévaut du marché et de la société de capitaux pour annoncer la richesse des nations et de leurs populations. En conséquence, la pauvreté n’est plus qu’un problème transitoire, l’efficacité productive du capitalisme est censée l’éradiquer à terme. Logiquement la solidarité s’en trouve redéfinie. Cantonnée à la nécessité d'endiguer le paupérisme, elle fait confiance à la sollicitude des riches pour soulager les pauvres, avant que le développement économique ne leur apporte ses bienfaits. L’horizon d’égalité s’estompe au fur et à mesure que le paternalisme réintroduit les tutelles notabiliaires limitant les secours aux plus méritants. Auparavant les sociétés philanthropiques empruntaient pêle-mêle au christianisme, à la fraternité et à « l’homme social ». Une régression s’opère et la solidarité philanthropique devient une arme contre la solidarité démocratique.

Les pouvoirs établis s’emploient à délégitimer toute référence à l’associationnisme qu’ils accusent d’irréalisme. Effrayés par l’audace populaire qui a osé une contestation des lois et des règles établies par la tradition, les conservateurs font valoir le risque qui émanerait d’un excès de démocratie, bousculant les valeurs garantes d’une sécurité procurée par les hiérarchies immuables. Quant aux libéraux, ils renvoient la parole ouvrière à l’archaïsme, arguant de sa méconnaissance de l’individu moderne et de son incompatibilité avec l’idéologie du progrès économique. Dès lors la meilleure façon de « gouverner la misère » (Procacci, 1993) est celle proposée par le patronage et le paternalisme qui deviennent indissociables d’une invalidation symbolique et d’une répression continue des formes autonomes de l’organisation ouvrière. A l’économie morale de l’associationnisme succède une entreprise de moralisation des pauvres.
Le message de l’associationnisme a été caricaturé à partir d’une distinction, aussi fallacieuse que célèbre entre le socialisme utopique qu’il aurait représenté et le socialisme scientifique qui lui aurait succédé. L’idée de socialisme naît bien dans les regroupements qu’amorcent les prolétaires confrontés à l’écart entre la reconnaissance politique qu’ils viennent d’obtenir et les contraintes économiques qu’ils continuent à subir. Mais ce socialisme originel ne peut pas être vu comme un simple balbutiement, expression immature d’un mouvement social en devenir ne prenant sens que dans une étape ultérieure. Si les mobilisations populaires du premier XIXe siècle ont été inspirées par les écrivains utopistes, elles se sont détournées de toute référence à une société réconciliée. Mis en œuvre par des ouvriers et paysans immergés dans des relations sociales conflictuelles, l’associationnisme ne prétend nullement initier un homme et un monde nouveaux. La triangulation plus modeste qu’il prône relie traditions de métier, pratiques égalitaires et actions publiques. Les appartenances professionnelles sont mobilisées pour être transférées dans un univers postulant l’égalité. Les expériences qui rejettent volontairement les discriminations permettent de formuler des demandes en faveur de changements institutionnels. Ce ne sont donc pas des égoïsmes de groupe qui se constituent mais des essais ardus de maintien des modes de vie qui cohabitent avec leur débordement par la démocratisation des actions collectives, elles-mêmes conditionnées par la teneur des lois et règlements édictés par les pouvoirs publics. La nécessité conjointe de pratiques sociales transformatrices et de nouveaux cadres législatifs est affirmée pour une transition vers une société plus juste.

En somme, l’associationnisme pionnier interpelle par la différence entre l’image dont il a été affublé et son contenu réel. Une fois débarrassé d’une lecture superficielle l’accusant de naïveté, il révèle un contenu qui n’a pas perdu son actualité. Partant de la liberté d’accès à l’espace public de tous les citoyens, il s’efforce de prolonger la démocratie politique dans la vie sociale et il va à l’encontre de la séparation entre politique et économie.

La marginalisation de l’associationnisme entérine la perte d’un ensemble de normes et d’obligations réciproques que la collectivité ouvrière défendait comme l’expression d’un mode de vie partagé et d’une fierté commune, susceptibles de relier les métiers et de promouvoir les droits humains. Ce patrimoine collectif, ancré dans la tradition mais transformé par l’implantation en son sein de finalités démocratiques, témoignait d’une volonté d’émancipation établissant des interactions entre idées, expériences et changement institutionnel. Il était d’autant plus précieux qu’il abordait de plain-pied la question de la transition vers une société plus égalitaire. Mais actions et pensées ouvrières sont attaquées, les détenteurs du pouvoir optent pour une solidarité philanthropique respectueuse de l’ordre établi et éludant toute référence politique.

Conclusion dialogique

Renouer avec l’associationnisme ?

Ces constats ne sont pas seulement historiques. En effet, il existe aujourd’hui un regain du fait associatif. A l’heure où nombre d’institutions (partis, syndicats, …) sont en proie à une crise, l’engagement dans les entités de la société civile connaît un essor spectaculaire. Les chiffres pour la France ne fournissent qu’un exemple parmi d’autres de cette réactualisation sensible sur tous les continents : les associations étaient 700 000 en 1990 avec 8 millions de bénévoles, elles sont 1,5 millions dans la deuxième décennie du XXIe siècle pour 22 millions de bénévoles auxquels s’ajoutent 1,8 millions de salariés.
La mise en perspective de cette émergence contemporaine avec l’associationnisme d’hier peut s’avérer pertinente pour mieux en saisir les enjeux. Toutefois, c'est loin d'être facile parce que les deux pôles du service public et de l'entreprise privée ont tellement dominé les débats du XXe siècle que la plupart des commentateurs rabattent l'association sur un désengagement étatique ou sur un déficit entrepreneurial. Les images de précarité et d'amateurisme s'impriment dans les têtes des acteurs associatifs qui intériorisent une dévalorisation culturelle comme si leur légitimité était indexée au rapprochement d'un de ces deux pôles d'attraction, Etat ou marché. Pendant la période d’expansion dite des Trente glorieuses le mimétisme s’est avant tout exercé par rapport à l’Etat transformant nombre d’associations en organisations para publiques, aujourd’hui le mimétisme concerne principalement l’entreprise privée. Il existe en particulier de nombreux cabinets de consultants qui se proposent de moderniser les associations. Dans leurs textes l'évocation de l'originalité associative se fait sous une forme édulcorée qui lui consent une place limitée dans un univers où c'est l'entreprise qui constitue le référentiel central.

Afin d’éviter ces écueils, le rapport aux institutions ne peut donc être éludé, ni dans sa nécessité, ni dans sa difficulté. Inutile de le nier, il pose problème. L’inventivité en actes se heurte à une ignorance de la part des pouvoirs publics. Si la société résiste et propose, les politiques suivies par la plupart des gouvernements sont obnubilées par l’approbation des marchés. Le drame actuel réside dans le gouffre séparant société et politiques publiques. Les initiatives citoyennes se défient de la récupération politicienne tout autant que les partis négligent les émanations de la société civile, ce qui paralyse la construction d’un rapport de forces susceptible de contrecarrer la démesure du nouveau capitalisme.

Sortir de cette méfiance mutuelle est d’autant plus important que la volonté de participation accrue des citoyens s'exprime sous une multiplicité de formes. Si celle-ci n'est pas écoutée, comme en écho aux années 1930 le risque est un tournant autoritaire émanant soit des démagogies extrémistes, soit des élitismes bien-pensants. Comme l'a établi Santos (2016), face à la quête de certitude inhérente à la modernité et qui est désormais en mesure de sous-tendre des manipulations régressives, l'antidote réside non pas dans l'atténuation de la solidarité au profit des marchés mais dans la réaffirmation du pari démocratique. Des issues réalistes se présentent dans cette optique à travers l'approfondissement de la dimension associationniste des initiatives citoyennes. Contre l'idéologie partenariale, il importe en tout cas d'assumer les vertus de la conflictualité sociale nécessaire à une démocratie vivante. Nous ne vivons pas un épuisement démocratique mais nous sommes à la croisée des chemins : soit une perte de confiance en la démocratie lourde de menaces, soit la revendication d'une forme de vie démocratique qui passe par la prise en compte d’un associationnisme réactualisé.

Cette seconde éventualité est d’autant plus pertinente que la véritable question posée par la transition écologique et solidaire est celle d’une nouvelle génération d’action publique basée sur la coopération conflictuelle entre réseaux citoyens et pouvoirs publics. Ce qui se dessine dans cette direction, par exemple à travers certaines formes de municipalisme, c’est une possibilité d’opposition concrète à un néolibéralisme profondément uniformisateur (Juan, Laville, Subirats, 2020). Aussi nécessaire que la biodiversité, c'est bien la pluralité économique et politique qui est en mesure d'entamer une construction institutionnelle redonnant l'opportunité de délibérations démocratiques sur l'avenir économique, aux antipodes du fantasme hayékien d'une constitutionnalisation de l'économie la réservant aux experts. Si le regain associationniste est perceptible, il est à confirmer pour ne pas se diluer dans la normalisation ou la marginalisation.

Bibliographie

Les lecteurs intéressés pourront trouver plus de détails dans Réinventer l’association, Desclée de Brouwer, 2019

Références
Juan, M., Laville, J-L., Subirats, J., 2020, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Toulouse, Erès
Polanyi, K., 2011, La subsistance de l'homme. La place de l'économie dans l'histoire et la société, (traduit et présenté par B. Chavance), Paris, Flammarion
Procacci, G.,1998, Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Paris, Le Seuil
Riot-Sarcey, M., 2016, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, Paris, Albin Michel
Santos, B. de Sousa, 2016, Epistémologies du Sud, Paris, Desclée de Brouwer
Scott, J.C., 1976, The Moral Economy of the Peasant, New Haven and London, Yale University Press
Thompson, EP., 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, Gallimard

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08/07/2020

Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine

  • Laville Jean-Louis
  • Carvalho de França Filho Genauto
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
Si le néolibéralisme a autant marqué nos sociétés dans les dernières décennies c’est parce qu’il est loin de se réduire à sa dimension économique et qu’il constitue un véritable projet anthropologique. Formulée par des auteurs comme Hayek et Friedman, inspirés de Mises, cette doctrine est née en réaction à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux dans le dernier tiers du XXe siècle. Selon Hayek des mouvements tels que l'écologie ou le féminisme provoquent un excès de démocratie engendrant le désordre. Il reste en cela fidèle à Mises qui s'était déjà prononcé en faveur du fascisme des années auparavant. Le néolibéralisme articule donc le refus d’une démocratie devenue pour lui ingouvernable et le projet de réorganiser entièrement la société autour du principe de concurrence grâce à des autorités publiques acquises au marché.

Sur la base de cette recommandation, le modèle d'entreprise doté d'une gestion rationnelle s’est diffusé, rendant l'idée d'efficience et d'efficacité prisonnière d'une évaluation par le résultat économique et financier. Or, celle-ci est incompatible avec les exigences spécifiques de domaines tels que la santé, l'éducation ou l'assistance sociale, entre autres. Une telle façon de penser entretient par ailleurs l’extractivisme c’est-à-dire l’utilisation des ressources sans se soucier de leur renouvellement. Le néolibéralisme a ainsi engendré le règne d’une loi de la jungle aggravant les inégalités malmenant la nature.

La période actuelle fait apparaître les résultats désastreux de ces choix irresponsables sur le plan social et environnemental. Face à la catastrophe, des collapsologues renversent la logique et nous suggèrent de renouer avec l’entraide qu’ils désignent comme «l’autre loi de la jungle» pour reprendre les termes de deux d’entre eux, Chappelle et Servigne. A l’éloge de la compétition ils substituent celui de la coopération s’inscrivant dans la lignée de Kropotkine pour qui la loi naturelle n’était pas la loi du plus fort mais l’entraide dont il décelait la trace autant dans les espèces animales que dans les petites sociétés humaines sans Etat. Ce pari sur le dialogue et l'empathie comporte deux arguments précieux. D’abord, il a le mérite de nous rappeler que les attitudes instrumentales et stratégiques ne sont pas innées. Ensuite, il met en évidence que, dans la nature, c'est la coopération qui peut être considérée comme une norme commune, la concurrence n'ayant lieu que dans des situations exceptionnelles. Le récit glorifiant l’égoïsme ne trouve donc pas de fondement dans les systèmes vivants qui sont incapables de survivre sans coopération. Cependant, Kropotkine se heurte à un problème élémentaire: il nous fait croire que le système dominant a perverti des êtres foncièrement bons. En attribuant aux êtres humains une essence antérieure à la culture, il finit par entretenir l’illusion d’une société réconciliée demain et par détourner notre attention des divisions et conflits inhérents à toute démocratie. Or, le présent illustre l’ambivalence des comportements humains, entre repli individualiste et ouverture solidaire. Et dans un passé récent, Arendt nous montre, à travers son analyse du totalitarisme, comment le mal peut être banalisé dans une société avec la propagation de la haine pour les institutions démocratiques. Au lieu d'une vision de la nature humaine, notre réflexion, plus que jamais, devrait être dirigée vers la condition humaine et les possibilités d'une commune humanité.

Le futur n’entérinera aucune loi de la jungle, ni celle fondée sur l’égoïsme, ni celle fondée sur l’aide mutuelle, l’enjeu alors est autre: il s’agit de changer avant qu’il ne soit trop tard le cadre institutionnel promu par le néolibéralisme qui a favorisé l’uniformisation du monde. Il devient crucial de reconnaître que le souci du commun comme les logiques du public et de la solidarité doivent trouver les référentiels qui leur sont spécifiques et ne les rabattent pas sur ceux de l’entreprise privée. Il n’y a pas de nature humaine, définitivement mauvaise ou bonne, mais il existe des formes institutionnelles qui peuvent encourager la standardisation ou au contraire faciliter l’expression de la pluralité. Si la diversité est une condition élémentaire pour la santé d'une société démocratique, il faut reconsidérer la valeur des différentes initiatives de solidarité qui refont surface à l'heure actuelle. Elles dessinent les contours d'une transition nécessaire en termes de nouveaux modèles d'organisation socio-économique, mais elles doivent trouver un soutien de la part des pouvoirs publics.

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01/04/2022

La vision politique de T. Piketty et la place du Revenu d’existence

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Thomas Piketty est un économiste de renom. Il est professeur à l’école d’économie de Paris et s’intéresse à la questions des inégalités. Son approche est singulière pour plusieurs raisons : c’est une approche historique qui s’inscrit dans la longue durée, c’est une approche globale qui s’intéresse à la comparaison internationale (Europe, États Unis, Inde, Chine …). Son travail s’ouvre largement aux sciences sociales (il est d’ailleurs directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales ) mais reste centré sur un travail statistique qui s’intéresse aux écarts entre déciles et non aux évolutions moyennes. Surtout son travail est résolument hétérodoxe, il s’oppose au laisser faire libéral et se revendique d’un socialisme participatif. Son ouvrage phare, traduit en 40 langues et vendu à 2,5 millions d’exemplaires, s’intitule Le capital au XXIème siècle. Dans cette première partie nous allons relater sa vision de la politique (A) puis nous présenterons ses propositions pour une société en se centrant sur un sujet que nous partageons, celui du revenu d’existence (B).


A. La société juste selon Piketty.


Dans le dernier chapitre de Capital et idéologie qui s’intitule Eléments pour un socialisme participatif au XXIème siècle, il définit ce dernier comme étant : « une nouvelle perspective égalitaire à visée universelle, fondée sur la propriété sociale, l’éducation et le partage des savoirs et des pouvoirs ». Il poursuit : « Qu’est-ce qu’une société juste ? Dans le cadre de ce livre, je propose la définition imparfaite suivante. La société juste est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. Parmi ces biens fondamentaux figurent notamment l’éducation, la santé, le droit de vote et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. La société juste organise des relations socioéconomiques, des rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possibles.[…] Cette définition imprécise de la société juste ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut. Seule la délibération collective peut permettre d’aller plus loin, sur la base des expériences historiques et individuelles dont nous disposons, et de la participation de tous ses membres. C’est d’ailleurs pourquoi la délibération est à la fois une fin et un moyen. » (Piketty, 2019, p.1113).
Cette déclaration permet de préciser trois points caractérisant la vision de l’auteur : sur le plan économique il n’est pas libéral puisque la société juste ne repose pas sur les arbitrages de marché mais doit être organisée, c’est-à-dire régulée par le politique. Il n’est pas non plus marxiste puisque cette régulation politique doit s’opérer par la délibération du plus grand nombre et non pas être le fait d’experts étatiques. Sur le plan politique, il se rapproche des libéraux (au sens américains du terme) et notamment de John Rawls qu’il cite explicitement. Par contre, il s’en détache en affirmant qu’il faut : « se méfier des principes abstraits et généraux de justice sociale et se concentrer sur la façon dont ils s’incarnent dans des sociétés particulières et dans des politiques et des institutions concrètes ». (Piketty, 2019, p. 1114). De plus, cette recherche de la société juste le place dans la filiation Kantienne que revendique également Rawls et Habermas pour qui la politique est l’organisation du juste. Cette vision politique débouche sur des mesures concrètes de réduction des inégalités par la propriété sociale et par l’impôt. Dans le cadre de ces mesures T. Piketty évoque, même si ce n’est pas central chez lui, la question du revenu d’existence. Nous allons présenter ses propositions en la matière en nous référant à ses deux derniers ouvrages.


B. Les propositions de T. Piketty autour du revenu d’existence.


Dans son dernier ouvrage, Une brève histoire de l’égalité, Piketty évoque la question du revenu de base, version édulcorée du revenu d’existence (voir article les multiples visages du revenu d’existence). Il critique cette approche qui laisse beaucoup de personnes sans protection : les plus jeunes, les personnes sans compte bancaire … De plus, il est favorable à l’extension de ce type de mesure de revenu minimum aux travailleurs à bas salaires. Pour ce faire, il propose « un système de versement automatique sur les bulletins de salaires et les comptes bancaires, sans que les personnes concernées aient à le demander, en lien avec le système d’impôt progressif (également prélevé à la source) » (Piketty, 2021, p. 229). Cette mesure permet de lutter contre le non recours au droit au revenu minimum en supprimant les démarches d’obtention de ce revenu. Comme ce plancher serait insuffisant pour lutter contre les inégalités il conviendrait, selon l’auteur, d’ajouter : « un outil plus ambitieux qui pourrait être appliqué en complément du revenu de base […] le système de garantie de l’emploi récemment proposé dans le cadre des discutions sur le Green New Deal » (Piketty, 2021, p. 229).
De plus, Thomas Piketty propose dans Capital et idéologie (proposition en partie reprise dans Une brève histoire de l’inégalité) que : « le système fiscal de la société juste repose sur trois grands impôts progressif : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage et impôt progressif sur le revenu » (Piketty, 2019, p. 1129). Ce dernier impôt, dans lequel Piketty inclut aussi les cotisations sociales et les taxes progressives sur les émissions carbone, financerait les dépenses publiques, en particulier le revenu de base et l’État social. Les autres systèmes d’imposition sont censés rapporter environ 5 % du revenu national et permettraient de : « mettre en place un système de dotation en capital versé à chaque jeune adulte (par exemple à l’âge de 25 ans) […] par construction un tel système permet de diffuser la propriété à la base tout en limitant sa concentration au sommet » (Piketty, 2019, p. 1129). L’auteur parle de mise en place d’un système « d’héritage minimal » . « Pour fixer les idées, cet héritage minimal pourrait être égal à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros si la moyenne est de l’ordre de 200 000 euros, comme cela est le cas en France actuellement) et versé à tous à l’âge de 25 ans » (Piketty, 2021, p. 231). Cette idée de taxation du patrimoine pour permettre à tous d’accéder à la propriété se trouvait déjà dans les propositions de l’inventeur du revenu d’existence Thomas Paine. Dès lors, cette proposition de dotation initiale couplée à ses remarques sur le revenu de base viennent nourrir les débats autour du revenu universel. Ce débat est central si l’on veut rompre avec les logiques politiques et économiques qui nous ont conduit à une triple crise : économique, politique et écologique (Dacheux, Goujon, 2020). Aussi, pour nourrir à notre tour ce débat nous allons commenter de manière critique ces propositions et la vision politique qui les sous-tendent.


Dacheux E., Goujon D., 2020, Défaire le capitalisme. Refaire la démocratie, Toulouse Eres.
Piketty T., 2019, Capital et idéologie, Paris, Seuil.
Piketty T., 2021, Une brève histoire de l’égalité, Paris,


Notes


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13/02/2026

Le 20000 lieux : le tiers espace des habitantes et habitants d’Encagnane !

  • Cardona Pierre-Alain
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

En 2026, une association créée et animée par des habitants animent un lieu auto-géré dans un quartier populaire d’Aix-en-Provence. Comment cela a-t-il pu se réaliser ?

Tout a commencé par une étude dirigée par Guy Roustang

C’est le résultat d’un long processus initié depuis des années comme des fils qui peu à peu se sont reliés. Tout a commencé par une étude du PADES dirigé par Guy Roustang qui a initié une démarche autour de la création des jardins partagés en 2013.


En 2018, le lancement du projet Easi Pour tous initié par le bailleur social Familles et Provence a permis d’engager une dynamique d’animation du quartier. C’est Lisa, jeune salariée de l’ARDL qui a pu ainsi tisser durant 2 ans les liens entre habitantes et habitants, associations et institutions. Sa posture a pu construire les conditions d’une confiance. De cette confiance, et de ce long travail sensible autour d’un café des voisins, rendez-vous hebdomadaire animé chaque lundi à 17h durant plus de 3 ans est né un collectif. Cet espace modeste a pu créer les premières solidarités entre voisines et voisins, souvent isolés. Autour d’un café ou d’un thé, des histoires et des besoins se sont exprimés. Des premières actions se sont construites dont la création d’une boîte à lire installée sur la place Romée de Villeuneuve et des moments festifs comme le lancement d’une Gratiferia qui se poursuit encore aujourd’hui le dernier dimanche de chaque mois.


De ces liens, le COVID a permis d’en mesurer l’importance et l’essentiel. C’est pourquoi les habitants investis ont créé l’association pour que leur relation se structure au-delà d’un collectif informel. L’apprentissage de la gestion d’une association comme de l’implication de toutes et tous reste un travail de tous les jours qui a pu se faire avec l’appui d’habitantes et d’habitants investis dans cette attention aux relations et à l’accueil mais aussi avec le soutien d’un réseau de partenaires associatifs du quartier. Dès le début, les liens se sont tissés avec le centre social La Provence, la maison de quartier La Mareschale, l’AFEV, le CPIE, le Conseil citoyen, Unis Cité, DUNES et les Compagnons Bâtisseurs.


Le besoin d’un espace commun, un espace « à nous » !

Depuis les premières rencontres en 2018, le collectif d’habitants a exprimé le besoin d’un lieu qu’ils allaient pouvoir investir en autonomie, un lieu "à nous" ! Complémentaire du centre social, cet espace permettait d’accueillir des habitants par les habitants, à des horaires et une souplesse plus grande que les contraintes d’un lieu plus institutionnel. 


Le premier espace a été le jardisquare, mi-espace public, mi cabane, construit sur un délaissé et animé par les nombreux ateliers organisés par les habitants et quelques associations. Ce lieu fut l’espace d’un apprentissage de notre collectif et des relations avec le bailleur et les institutions publiques. Autour d’un Théâtre forum notamment, l’association a pu se développer en mobilisant de plus en plus d’habitants du quartier, beaucoup plus d’habitantes aussi, des mamans avec leurs enfants, des personnes âgées mais aussi des plus jeunes et des ados. Notre première secrétaire fut Celia, 10 ans à peine ! 


Puis, le collectif fut à l’initiative d’un groupe coopératif avec les Compagnons bâtisseurs et le centre social, il a été possible de se projeter sur un espace plus grand, au pied du bâtiment le Nautilus, rue Jules Verne, il ne pouvait que s’appeler le 20000 lieux ! D’un désir d’un lieu, c’est alors le 20000 lieux qui se profile à l’horizon en 2022.


Des habitants investissent l’espace et l’anime chaque jour du matin au soir


La Cabane des voisins œuvre depuis sa création à renforcer la solidarité et l'entraide entre habitants. Dans ces quartiers confrontés à des difficultés socio-économiques, de nombreux habitants souffrent d'isolement et de sentiment d'invisibilité sociale. Ils se sentent parfois "inutiles" ou exclus de la vie collective, ce qui peut les amener à se replier sur eux-mêmes. Face à ce constat, il est apparu essentiel de créer des espaces et du temps, pour retrouver une place active dans la communauté et de tisser des liens de proximité.


Après une première étape animée par les Compagnons Bâtisseurs qui ont pu ainsi poser les bases de la cogestion de cet espace de 250m2 en plein cœur du quartier, le 1er juillet 2025, c’est la Cabane des voisins qui a signé le bail de mise à disposition avec le bailleur social. A notre connaissance, c’est la première fois qu’une association de proximité occupe un local aussi grand et central dans l’activité d’un quartier.
De cette confiance, arrive le temps des responsabilités et des engagements.


Le projet est entré en résonance avec l’action de deux fondations qui ont fait confiance au collectif : d’abord la Fondation pour le logement dès 2024 car elle a perçu le potentiel et rencontré très tôt le collectif ainsi que son l’animatrice qui l’incarne : Magida Bel Abbès. 


En 2025, l’appel à projet de la Fondation de France "Je compte pour – Tu comptes sur moi" qui est né de ce besoin de retisser du lien social en s'appuyant sur deux principes fondamentaux : la reconnaissance sociale et la réciprocité a été écrit pour l’association et son action dans le quartier !
Ce soutien s'inscrit dans la continuité des actions de La Cabane des Voisins développées depuis presque 5 ans. Ce ne sont pas des objectifs que se sont fixés l’association auprès des financeurs, mais bien la mise en forme de ce qu’elle fait déjà : Rompre l'isolement et revaloriser les personnes "invisibles" ; créer et renforcer des liens sociaux intergénérationnels et interculturels à travers des activités rassemblant des habitants d'âges et d'origines diverses ; développer l'entraide et la solidarité de proximité via des actions concrètes où les habitants s'apportent mutuellement du soutien (matériel, moral, éducatif...) et impliquer les habitants dans la co-construction du projet afin qu'ils deviennent acteurs et même animateurs des activités, garantissant ainsi l'ancrage local et la pérennité des actions au-delà du projet.


Une communauté s’organise, un espace commun qui fonde de nouvelles relations

Une communauté s’organise chaque jour autour de Magida et Thomas, Somaya et Karima, Leila, Rachid, Jean-Marc, Dorine et Michèle. Ce sont des dizaines d’habitantes et d’habitants qui traversent le lieu. Situé en face de l’école Giono, nombre de mamans se retrouvent après avoir déposé les enfants à l’école. Et les projets s’imaginent autour d’un thé ou d’un café : des ateliers où les habitants partagent entre eux leurs savoir-faire du quotidien : bricolage, cuisine, couture, musique, jardinage, parentalité, usage du numérique, etc. Chacun possède des compétences ou des talents qui peuvent être valorisés. Par exemple, un habitant passionné de jardinage anime un atelier de plantes, bouturage, semis ; … tandis qu'un autre pourra apprendre aux voisins une recette de cuisine traditionnelle. Ces savoirs "informels" de chacun reconnus renforcent l'estime de soi grâce à la reconnaissance de leurs compétences par les autres. 


Des rencontres s’organisent, informelles, en plus des cafés des voisins. L'important est de maintenir de la convivialité, de la simplicité dans les échanges. Le rapport au règlement intérieur est ainsi partagé pour qu’il devienne un cadre nécessaire mais sans injonction de quelques-uns qui joueraient « le mauvais rôle ».


C’est autour de  « l’équipage » que se prenne les décisions collectives. Animée par les membres de la Cabane des voisins, il se réunit chaque mois et permet la coordination des activités, entre habitants impliqués et associations. Au-delà de la simple approche technique, reconnaître la place centrale des habitantes et habitants dans la cogestion du lieu permet d’inventer une nouvelle manière de coopérer et de faire ensemble. Les professionnels retrouvent une place, en appui et en soutien. Le premier effet est d’avoir su créer un espace qui décloisonne. Le 20000 lieux a pu déplacer des cloisons et ouvrir des portes. Demain, de nouvelles aventure seront racontées à plusieurs mains.   

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29/08/2019

Le capitalisme à la croisée des chemins

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise
Article de Renaud Vignes paru dans le journal Le Monde daté du 2 juillet 2019




Jusqu’à la fin des années 80, c’est la confrontation entre des forces collectives et la puissance du capitalisme d’alors qui construisait le progrès économique et social. Depuis, une nouvelle dialectique s’est installée. Elle est profondément transformatrice et oppose des forces dynamiques aux facteurs de stabilité qui, jusqu’à présent, protégeaient les individus. Cette opposition provoque une désynchronisation majeure de tous les plans de nos vies et, en conséquence bouleverse nos sociétés qui se trouvent confrontées à de nouveaux rythmes qui leur semblent imposés par des puissances qui les dépassent.

Cette déformation sociale du temps se retrouve au cœur d’une nouvelle forme de capitalisme que nous appelons technocapitalisme[1] et qui s’étend sur le monde entier à une vitesse fulgurante. Le temps y devient une ressource précieuse et convoitée qui se retrouve dans un cercle vicieux : de plus en plus capté par les nouveaux géants de l’économie, il nous apparaît toujours plus rare, ce qui nous contraint à aller toujours plus vite pour rattraper le temps perdu ! C’est maintenant à la société toute entière qu’on demande d’accélérer, c’était tout le sens du message d’Emmanuel Macron lorsqu’il nous proposait de devenir une start-up nation !

Ces forces d’accélération sont sur le point de dépasser les limites d’une nature humaine qui, depuis toujours, a besoin de stabilité, d’une certaine routine pour construire son projet de vie. Et là se trouve la principale cause du malaise que nous ressentons. Jusqu’où peut nous entrainer cette globalisation accélérée ? Le monde paraît hésiter entre deux voies.

Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements
La première dresse le constat que l’homme « ancien » est dépassé et, qu’en l’état, il ne pourra suivre le rythme. Le réadapter à un environnement toujours plus complexe, plus lointain, plus rapide apparaît alors comme une nécessité. Une partie de ce chemin a d’ores et déjà été empruntée. Depuis la mise en place de la stratégie de Lisbonne, l’Europe s’est ralliée à la théorie du capital humain qui voit l’éducation comme moyen de transformer l’homme en une simple « ressource » dont la valeur dépendra de sa productivité et de sa mobilité. Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements : à 21 ans, un jeune aura passé plus de temps sur les réseaux sociaux ou les jeux vidéo que d’heures cumulées au collège et au lycée, autant de temps pour rendre ses actions « conformes » grâce aux progrès dans les théories des incitations comportementales (le nudge). Cinquante ans après la révolution hippie, la nouvelle génération des codeurs de la Silicon Valley pratique le micro « dosing » de LSD pour rester dans la course. Ultime étape (peut-être), pour que l’homme ne soit plus le maillon faible du système, il est envisagé que la machine le remplace pour décider et agir pendant que la microélectronique et la biologie « l’augmenteront ».

Mais, ce « meilleur des mondes » n’est pas encore certain. Partout, de manière dispersée, atomisée, un autre chemin se dessine qui consiste à resynchroniser le monde des flux avec celui des permanences. Faire changer d’échelle ces initiatives peut former un projet politique digne de ce nom. Conscient de l’enjeu que représente le temps de chacun, cette voie alternative consisterait à faire qu’il soit réinvesti dans des actions ayant des conséquences directes sur la sécurité matérielle du plus grand nombre et non plus capté par le système technocapitaliste. C’est dans la proximité que ces politiques ont les plus grandes chances de produire des effets majeurs car c’est à ce niveau que peut être mobilisée l’intelligence sociale, seule force capable de confronter le monde des flux. Grâce à la technologie, tous les grands enjeux de la vie quotidienne peuvent trouver leur solution dans la proximité. Accroître la capacité d’autoproduction du territoire devient possible à la condition de mobiliser les ressources locales et de fédérer le maximum de ses habitants autour de ce qu’on pourrait dénommer une nouvelle démocratie industrielle territorialisée. Pour ce faire, les politiques sociales doivent se transformer. Elles doivent viser en particulier à rendre du capital aux habitants pour leur donner les moyens de leur liberté. Il s’agit avant tout d’un solide capital de compétences, de savoir-faire de la vie quotidienne, de compréhension du monde, au-delà des aspects financiers qui ne sont pas les plus complexes à mettre en œuvre. C’est à ce prix que les territoires deviendront les lieux de l’inclusion et d’une expansion socialisée de l’intelligence.

La mise en place de cette nouvelle forme capitaliste ne sera pas chose aisée car elle demande que soit réunies trois conditions : des élus convaincus de cette modernité démocratique une société civile remobilisée et repolitisée des institutions capables de faire fonctionner cette dialectique nouvelle.





Notes

[1] Renaud Vignes L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).

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01/09/2023

L’Eccap en commun, une dynamique en confluences : rendez-vous à l’Université d’Utopia du 26 au 29 octobre 2023 à Sète !

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Il y a un an, le 31 août 2022, l’association Echanges et Savoirs pour un Changement de Cap (ESCCAP) et son fonds de dotation étaient créés pour organiser et pérenniser le projet initié par Guy Roustang en 2016.

Avant l’été 2023, nous avons réuni le premier comité d’orientation de l’Eccap composé de Florine Garlot, Jean-Louis Laville, Bernard Perret, Jacques Perrin, Patrick Viveret, Guy Roustang et Pierre-Alain Cardona. Nous nous sommes retrouvés, il y a quelques jours à Grenoble, afin de déterminer quels seront les axes de travail de l’Eccap en Commun et les priorités de l’association comme du fonds de dotation. Un compte-rendu exhaustif sera communiqué prochainement à celles et ceux qui souhaitent rejoindre la démarche engagée.

L’année 2023-2024 va voir se réaliser des changements importants que nous préparons depuis plus d’un an, depuis notre présence à l’Université du mouvement Utopia à Sète en octobre 2022. A cette occasion, l’Eccap est devenu un commun, l’Eccap en Commun s’inscrit au sein de l’Archipel des confluences[1], dans les liens tissés avec d’autres organisations et individus.

Un prochain site de l’Eccap inscrit dans la communauté YesWiki.


L’Eccap en commun[2] a poursuivi sa mue, en privilégiant l’usage d’une technologie open source, utilisée par de nombreux acteurs des communs numériques comme le portail des Communs[3], le mouvement des Colibris, l’Assemblée virtuelle[4], ou le réseau Animacoop[5]. Cette technologie, appelée le YesWiki[6], permettra, avec l'aide d'Olivier Picot, le lancement prochain du site de l’Eccap en Commun dans une version beaucoup plus contributive. Mais avant d’être une technologie, c’est une communauté de développeurs et d’acteurs qui l’ont construit peu à peu. S’inscrire dans cette communauté entre en cohérence et en résonance avec le projet politique porté par l’Eccap et Guy Roustang depuis l’origine: contribuer à un changement de cap, en s’inspirant de la dynamique collective du site Wikipedia. Enfin, YesWiki est aussi le choix de privilégier l’inter-opérabilité des données et des contributions entre les réseaux et acteurs s’inscrivant dans les Confluences[7]. C’est dans le même sens que nous tissons du lien avec le réseau Transiscope[8], le portail des alternatives de la transition écologique et sociale.

La prochaine Assemblée Générale de l’Eccap à Sète fin octobre 2023 au sein de l’Université d’Utopia.


Cela nous permet de proposer à nos lecteurs et contributeurs de s’y retrouver et de pouvoir accueillir de nouvelles énergies présentes, intéressées par le développement des projets de l’Eccap en commun et les tissages nécessaires entre mouvements et organisations.
Cette Assemblée générale nous permettra de renforcer notre gouvernance collégiale, de valider les propositions de notre comité d’orientation notamment sur la priorité donnée aux définitions. Il est important dans ce contexte que les acteurs et activistes puissent s’appuyer sur des définitions solides, en lien avec notre orientation. Cette démarche de clarification des définitions permet de les enrichir par le croisement d’apports théoriques et d’expériences documentées et analysées. Cette orientation de l’Eccap est un préalable à l’animation de controverses, et elle peut mobiliser un réseau autant d’intellectuels que de praticiens avec cette même attention au tissage.

Organiser à Sète, dans ce lieu de rencontre, notre Assemblée générale devenait pour nous une évidence tant elle entre en résonnance avec l’appel d’Edgar Morin « nous sommes innombrables mais dispersés;».

L’appel d’Edgar Morin, lancé il y a quelques années à Sète, fait écho


Edgar Morin était présent il y a quelques années à Sète pour lancer un appel à la convergence de toutes les organisations de la société civile pour « changer de voie, changer de vie;». Depuis, des initiatives se sont lancées et expérimentées, épuisées pour certaines, relancées pour d’autres, Sète est à la confluence du mouvement des convivialistes, des archipels Ecologie et solidarité et Osons les Jours Heureux !

Cet appel se retrouve aujourd’hui dans le second Manifeste d’Utopia, sortie en juillet dernier. Préfacé par Edgar Morin, l’enjeu des confluences des forces de vie est de nouveau affirmé : « En effet, nous sommes innombrables mais dispersés à supporter de plus en plus difficilement l’hégémonie du profit, de l’argent, du calcul (statistiques, croissance, PIB, sondages) qui ignorent nos vrais besoins ainsi que nos légitimes aspirations à une vie à la fois autonome et communautaire. Nous sommes innombrables mais séparés et compartimentés à souhaiter que la trinité Liberté, Égalité, Fraternité devienne notre norme de vie personnelle et sociale et non le masque à la croissance des servitudes, des inégalités, des égoïsmes. »

Des convergences aux Confluences, le mouvement Utopia dans son rôle de tissage ouvre à Sète un espace de rencontres et d’éducation populaire.


Le Mouvement Utopia, né il y a plus de 25 ans à partir d’un petit groupe de tisserands et d’utopistes (dont votre serviteur) est aujourd’hui une association citoyenne agréée Jeunesse et Éducation Populaire qui vise à élaborer un projet de société solidaire et convivial, écologiquement soutenable, dont l’objectif est le « Buen Vivir;». L’association a également pour objet d’agir comme un trait d’union, une passerelle, entre les acteurs de la société civile, du monde politique et institutionnel, du monde intellectuel, artistique et culturel. Le réseau du Mouvement Utopia a été constitué depuis des années pour partager les expériences, s’enrichir mutuellement et inventer d’autres futurs possibles. L’élaboration du « Buen Vivir » implique un engagement fort pour une écologie solidaire. En ce sens, les publications des Éditions Utopia sont le reflet de ces nouveaux regards, de ces nouvelles humanités.[9]

Cette Université du Mouvement Utopia est devenue un rendez-vous incontournable pour les personnes et les organisations qui souhaitent questionner, analyser, proposer et coconstruire des stratégies afin d’accompagner notre société, du village à la planète Terre, à bifurquer et changer son modèle de production et de développement.

Rendez-vous toutes et tous du 26 au 29 octobre 2023 à Sète;![10]


Lors de la prochaine édition de l’Université du 26 au 29 octobre, nous nous retrouverons autour du thème : « des colères à l’émancipation;». Nous serons nombreux, issus « d’innombrables initiatives;», pour partager et analyser ces colères, leurs origines, mais aussi et surtout imaginer comment elles pourraient se transformer en politiques émancipatrices.

Ce rendez-vous sera aussi un espace-temps utile au croisement et aux rencontres d’acteurs, d’intellectuels, d’activistes, autant des institutions que des associations ou collectifs, pour travailler aussi les conditions de nos confluences. L’Eccap en Commun devient un projet inscrit dans cette dimension bien plus large, en relation avec d’autres mouvements et initiatives citoyennes en cours, croisant les savoirs académiques, techniques et expérienciels. Son organisation se précise, une association de contributrices et contributeurs de bonnes volontés et, à ses côtés, un fonds de dotation qui permettra de financer et d’appuyer des expérimentations concrètes. Il ne manque que vous ?

Notes

[1] https://www.eccap.fr/article/intentions-et-engagements

[2] https://www.eccap.fr/article/lencyclopedie-du-changement-de-cap-en-commun-ou-en-sommes-nous

[3] https://lescommuns.org/

[4] http://www.virtual-assembly.org/

[5] https://animacoop.net/

[6] https://yeswiki.net/?AccueiL

[7] https://www.archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale

[8] https://transiscope.org/

[9] Présentation du mouvement dans sa seconde édition du Manifeste, penser et agir pour un mode habitable. Editions Utopia, 2023.

[10] https://mouvementutopia.org/site/2023/08/05/inscrivez-vous-a-luniversite-utopia/

[11] https://www.helloasso.com/associations/mouvement-utopia/evenements/universite-2022-du-mouvement-utopia-agir-pour-un-monde-habitable-2?_ga=2.137686512.1942464786.1689693410-1706726019.1656448898

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27/11/2017

Le christianisme peut aider la politique

  • Thibaud Paul
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Les deux succès de la démocratie, en 1945 et en 1989, ont plutôt démenti la prétention des autorités chrétiennes à représenter le degré suprême de la moralité sociale tant il a été évident que l’Eglise catholique n’a pas été en première ligne face au nazisme et même face au soviétisme : au Vatican la diplomatie a souvent prévalu.

Une vision sociale et anthropologique partagée qui fait défaut

Ensuite s’est effacé un des medium de l’emprise religieuse sur la société, en particulier sur les femmes : le bien nommé Etat Providence, ensuite la contraception facile, ont rendu inutile puis insupportable un soutien paternaliste à celles qui portaient «le poids de la vie», la leur et celle des leurs. Après que certaines fonctions de suppléance sociale et d’amortisseur des conflits de classes ont perdu de leur utilité, la perte d’énergie du politique empêchait une autre médiation possible, celle du XIXème siècle, avec un christianisme participant d’un élan moral commun et le prolongeant à sa manière. L’absence de toute figure du progrès social après le communisme a comme vidé la scène publique d’enjeux visibles par rapport auxquels des instances religieuses, plus habituées à réagir qu’à prendre l’initiative, pouvaient se situer. Le besoin d’un «plus», le besoin de «progrès» qui, François Furet l’a marqué au moment où il enterrait la grande illusion morte (1), est consubstantiel à la démocratie, s’est déplacé.

De ce déplacement Mai 68 a été un moment essentiel quand d’horizon historique qu’elle était, la société révolutionnée est devenue une exigence immédiate. Ensuite, comme il était logique, la demande de changement, une fois sortie de l’histoire, est devenue individuelle, exigence d’émancipation et de droits subjectifs. Depuis, la demande de réalisation immédiate et inconditionnelle des principes démocratiques assiège les pouvoirs. Dans la limite il est vrai des «contraintes économiques», d’où, dans la logique du déplacement de la demande démocratique, le libre cours laissé aux revendications sociétales. Celles-ci en effet ne rencontrent aucun butoir contraignant puisque fait défaut ce qu’on pourrait leur opposer : une vision sociale et anthropologique partagée.

Le défaut de régulations politiques laisse place, faute que le souci de l’avenir ait un statut, à des régulations immédiates, notamment celles de l’économie internationalisée. Tout se passe comme si le monde du commerce et de la finance, ne comptant plus sur les sécurités que les Etats lui offraient auparavant, avait trouvé dans l’internationalisation des échanges un moyen de discipliner directement les peuples. La position des autorités religieuses est dans ces conditions plus qu’inconfortable. Quant à l’économie, elles ne peuvent que formuler des souhaits généraux, parfois fulminer. Devant les demandes « sociétales » elles sont seules en première ligne, impuissantes d’une autre manière. Leur impuissance devant les passions dominantes ne signifie pas que la société d’immanence, divisée et informe, où nous sommes n’ait rien à voir avec la dynamique religieuse européenne. Il s’agit dans les deux cas du triomphe de ce qui est général et abstrait. C’est pourquoi les autorités catholiques ont peine à critiquer le principe de la mondialisation, même quand le Pape s’emporte contre son orientation matérialiste. 

La mondialisation peut-elle être autre chose que ce que nous voyons?

Les autorités religieuses ne se posent pas la question. Elles préfèrent s’en prendre à l’égoïsme des Etats, à l’étroitesse des identités nationales. Dans la logique de leur «excarnation» (2), elles voient l’humanité comme une collection d’individus, de consciences. La mémoire les a quittées de ce que la nation, cette invention euro-occidentale, est de fondation chrétienne et qu’elle a pu être un soubassement du christianisme vécu. L’Eglise face à son double On pourrait dire qu’avec notre mondialité réductrice, l’Eglise catholique se trouve en face d’un monde qui est comme son double et qui, pour cette raison, pense n’avoir plus besoin d’elle. Cela la place en situation difficile. Quand elle parle pour l’humanité en général, elle paraît une ONG de plus, superfétatoire. Quand elle veut moraliser l’individu elle est inaudible et à contre-courant. Son universalisme apparaît alors moins ouvert sur le Salut qu’enfermé dans une limite, idée que le droit de l’hommisme émancipateur ne supporte pas. Ce qui a fait naguère obstacle à l’excarnation, tendance spontanée de l’appareil clérical, c’est évidemment la force et le rayonnement des royautés chrétiennes. Elles ont été souvent en conflit avec la papauté mais, à travers elles, une alliance s’est nouée entre la foi chrétienne et l’attachement à un peuple et à une nation, ce dont Jeanne d’Arc restera l’exemple.

De cette imprégnation chrétienne des nations, les compromis du XIXème et du premier XXème siècle ont tiré parti, même en France malgré la rupture révolutionnaire. La formule paresseuse sur les « racines chrétiennes » ne rend pas compte de cette longue interférence. Dans la situation actuelle, en tout cas il ne s’agit pas de tirer avantage de quelques vestiges mais d’interroger les dynamiques historiques qui nous a conduits où nous sommes. On peut schématiser la situation présente en disant que le politique et le religieux se sont rejoints dans une situation analogue d’excarnation. L’individualisation aussi bien du fondement du droit que des demandes de consommation met chaque pays et tous les pays ensemble, sous une loi universelle donc étrangère. Celle-ci leur fait un devoir de répondre à des demandes qui ne sont plus celles des citoyens mais des individus. Des Etats dont les possibilités sont limitées par la concurrence internationale sont exposés en même temps à des demandes qu’ils doivent reconnaître. Les proclamations qu’ils font, les chartes qu’ils signent les vouent à une culpabilité structurelle. Comme celui que Saint Paul montre désespéré de ne pas pouvoir être en règle avec la loi, nos gouvernants peuvent se dire : « Ce que je veux faire, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. » (Rm, VII, 15).


Christianisme et civisme : changer de position

Ceci suggère pour les autorités catholiques un changement de position par rapport à celle qu’elles ont adoptée vis-à-vis des démocraties quand celles-ci étaient pleines de vigueur et d’ambition. Le sens du politique. Aux autorités politiques les autorités religieuses se sont essentiellement souciées de fixer des limites, soit au nom de la nature, soit en vertu de leur magistère universel. Il s’agit plutôt désormais moins de limiter que de soutenir une légitimité défaillante, de l’encourager à honorer les principes de base du politique : - Le souci de l’avenir - L’orientation à l’universel à travers une indispensable diversité des sujets collectifs. - La création du nouveau et non l’alignement sur une fatalité.

-1° La participation des autorités chrétiennes à l’espace public, non pas comme instances supérieures mais comme capables d’indiquer des enjeux, d’indiquer comment faire humanité, non pas en opposant à l’autonomie démocratique un donné défini et bouclé mais au nom d’une expérience ouverte et partageable. Sur les «questions de société» les autorités religieuses sont mal à l’aise. Elles sont soucieuses de n’apparaître ni réactionnaires ni impatientes de récupérer un pouvoir perdu, mais elles restent dans un langage des limites qui ne peut manquer de faire naître de tels soupçons. Par contre rappeler aux politiques le devoir de se soucier de l’avenir, c’est les encourager à faire leur métier, leur dire non ce qu’ils doivent décider, mais leur devoir de décider. C’est les aider à se libérer de la tyrannie des volontés actuelles, à remplir la tâche de faire vivre des institutions là où, comme la famille et l’école, on doit préjuger de l’avenir à la place de ceux qui sont encore absents ou trop faibles pour contracter valablement. Si donc certaines décisions dépassent ce que leur intérêt ou leur expérience peut suggérer à ceux qui doivent les prendre, il devient légitime et utile d’écouter des traditions qui rassemblent des réflexions portant sur le destin de l’entière humanité.

-2° Le politique n’est pas seulement confronté au mystère de l’avenir mais aussi à celui de la diversité des humanités, non seulement celle des races et des cultures mais celle des collectivités politiques. Cette diversité est orientée à un universel, que ce soit celui de Kant ou celui de l’Apocalypse. Mais cet universel ne peut être qu’un horizon, on ne peut le proclamer immédiatement l’invoquer c’est s’engager, en prétendant occuper une position impeccable et surplombante, dans la voie de l’excarnation. Il s’agit au contraire de faire vivre ensemble et l’un par l’autre un particulier, essentiellement national engagé dans l’histoire, en déplacement, et un universel qui est un devoir, donc à construire. L’élection d’un peuple a été accompagnée dès l’origine par le vœu qu’elle soit une bénédiction pour toute l’humanité (Gen XVIII, 18). Dans l’Incarnation, comme dans l’Election, le particulier, l’historique est associé à l’universel. La première fois, c’était en surélevant une histoire singulière. La seconde fois c’est l’abaissement du divin qui surmonte la séparation et inaugure une histoire qui doit réunir tous les peuples dans le corps du Christ. L’universel christique n’est pas une coupole achevant un édifice, le monde réuni, c’est une voie d’espérance, un supplément de vie avec le Christ, où se répand « au long des âges futurs la richesse infinie de sa grâce » (Eph. II,7) Les institutions ont donc, dans la voie de l’Incarnation, non pas à proclamer un universel dont elles seraient le centre, mais à essayer d’éclairer chaque peuple sur sa vocation. On rêve par exemple que les évêques de France nous livrent leur méditation sur l’état moral et spirituel du pays. Qui peut dire que cela ne comblerait pas un vide ? Et que ne gagnerait pas en légitimité une Eglise dont beaucoup attendent quelque chose sans bien savoir quoi (3).

-3° Le troisième axe de réflexion annoncé plus haut concerne l’apport possible du christianisme au civisme, donc la créativité en politique. Depuis que nous fait défaut la confiance dans le progrès qui donnait un horizon à notre politique, nous n’avons plus de boussole. Que ce manque soit ressenti, cela est prouvé par la persistance de l’impératif progressiste, du moins comme impératif moral, mais dans la pratique cela devient un impératif d’adaptation au nouveau, qu’il s’agisse de la mondialisation économique, de la technique, de l’évolution des mœurs et des mentalités ou même des modes idéologiques. La nouveauté finit en somme par ressembler au conformisme. Pour briser ce fatalisme (la résignation au nouveau quel qu’il soit), on doit compter sur la vitalité et la cohérence des collectivités politiques, sur le sens de la narration qui sous-tend leur identité. En insistant sur le lien entre la foi des chrétiens et la créativité historique, on va contre un réflexe de pensée qui porte à présenter le christianisme comme ayant (comme étant) le dernier mot et les chrétiens comme possesseurs de ce dernier mot. Le goût du nouveau, de l’émergence est pourtant ce que des auteurs qui ont beaucoup compté dans le catholicisme français du temps de sa vitalité. Bergson et Péguy ont opposé la vitalité créatrice du présent au monde moderne et à son idéologie de progrès, polluée par le déterminisme. On peut aussi évoquer Bernanos et son insistance sur deux réalités anthropologiques essentielles, l’enfance et le peuple, rapprochées comme lieux d’une mémoire productive, surprenante parce que non maîtrisée, en partie inconsciente. L’humanité se renouvelle dans des sas de transmission dont le fonctionnement nous échappe. C’est dans ces passages, ces lieux de jouvence (redevenez comme des enfants !) que l’on rencontre, que l’on puise une temporalité vivante.

Mais peut-être le christianisme piétine-t-il sans y entrer devant une conception créatrice du temps parce qu’il se représente la révélation non comme un dialogue ou une lutte (avec l’ange) mais comme un stock à distribuer. Peut nous libérer de ces habitudes une réflexion sur le prophétisme où se croisent et se fécondent l’écoute de la parole de Dieu et l’attention la plus profonde aux situations présentes. Pour André Neher dans un livre classique (4) , le prophétisme n’a pas été un épisode réduit de l’histoire juive, c’est, depuis Abraham, le fil de cette histoire la « rencontre pathétique et dialoguale de Dieu et d’Israël donnant sens à l’histoire du monde » (p.252). Révélation advenant dans l’histoire, répondant aux crises et aux événements. Cette intrication de la Révélation et de l’histoire, est aussi la condition de Jésus de Nazareth. Si participant de la nature divine, il accomplit la révélation, il n’échappe pas pour autant à l’historicité. Mais Jésus-prophète nous préoccupons nous de le connaître ? Beaucoup de théologiens l’ont dit : le Jésus historique est le parent pauvre de leur discipline. Nous nous préoccupons bien peu en effet de savoir quel échec il évoquait dans sa lamentation sur Jérusalem (Mt XXV, 37-39), de quelle réconciliation entre les factions juives il avait rêvé… Pourtant, comment croire que, sans projet historique de Jésus, son Incarnation aurait été véritable? La même négligence qui nous fait comprendre la révélation comme au dessus de l’histoire porte à croire aussi qu’elle interrompt celle-ci: que peut-il arriver d’important après la venue de Dieu dans le monde ? Pourtant à l’intrication de la Révélation et de l’histoire la mort et la résurrection de Jésus ne met pas fin. La trace et la mémoire qu’il laisse ont aussi une histoire. Un théologien auquel le Pape actuel se réfère, Michel de Certeau, a insisté sur le mode de présence de Jésus après la Résurrection (5). Si le corps a disparu du tombeau, cela marque qu’on ne doit pas embaumer une dépouille mais retrouver une présence. Il n’y a pas de continuité matérielle entre le Jésus que ses disciples ont suivi et connu et celui qui est auprès du Père. Sa présence parmi nous, la mémoire active qu’il laisse se manifeste désormais par des apparitions devant des groupes dont la fidélité croyante devra en somme le retrouver et même le réinventer, donnant naissance à l’Eglise. Que l’Incarnation ait eu lieu dans certaines conditions historiques dont elle dépendait, cela entraîne, que ce fut un moment qui en appelle d’autres, «qu’il manque, dit de Certeau, quelque chose à l’œuvre de Jésus», lequel n’est pas une idole mais un initiateur appelant une multitude, une chaîne d’expressions nécessaires mais jamais suffisantes. 

Conclusion : quelques propositions

Les tâtonnements que j’ai enchaînés peuvent être ramenés à quelques propositions :

- Une dichotomie sert de soubassement à la vulgate actuellement dominante : la religion est un discours asservi à l’origine, celle du monde ou celle d’une culture, la politique moderne au contraire est tournée vers l’avenir et la liberté d’inventer. Cette vulgate repose en ce qui concerne le christianisme, sur une lecture particulière de l’Incarnation, celle de Marcel Gauchet (6) qui voit dans le passage et la défaite du «Messie à l’envers» que fut Jésus une rupture de Dieu et du monde, une prise de congé. D’où l’illégitimité du pont avec l’au-delà qu’a voulu être une Eglise se réclamant de lui. L’effacement actuel était en somme logique. La logique du monothéisme, du Dieu absent, l’emporte décidément.

- Cette thèse est utile pour critiquer la prétention de conclure dogmatiquement l’histoire de l’humanité qui a été souvent le fait du christianisme. Elle explique que, par réaction, l’émancipation soit le fil de l’histoire de l’Europe. Mais elle ne rend pas compte de la créativité historique du christianisme ou du moins elle la réduit à la créativité des protestations contre la clôture proposée ou imposée par un magistère prétentieux. L’invention de la nation en Europe de l’ouest est à cet égard un fait décisif, comme l’inspiration chrétienne de nombre de mouvements d’après 1789.

- Le progrès sans orientation ni fin qu’a engendré la culture de « l’émancipation suffisante » conduit sous nos yeux non seulement à une crise écologique, mais à un activisme harassant, à une sorte d’asservissement mutuel par le marché et à une mauvaise conscience collective devant l’accumulation des droits subjectifs. - Pour être égal à sa vocation et mettre en œuvre l’autonomie humaine, le politique doit renoncer à s’auto-instituer complètement, avouer qu’il part d’un donné à interpréter. Le mépris du religieux est donc pour lui un piège. De cela on a une preuve avec la déliquescence du politique dans les démocraties, équivalente à celle de l’ancien fond commun religieux contrastant avec la vitalité des religions qui font communauté.

- Le christianisme peut aider le politique à dépasser son asthénie s’il comprend que sa propre crise et la crise du politique sont en connexion étroite. Ce qui les associe, c’est l’opposition dont notre temps ne sort pas entre l’universalisme nécessaire et les particularismes indéracinables. C’est pourquoi la formule chalcédonienne sur les deux natures en une seule personne reste à notre horizon. Les formules affirmant la coexistence de l’universel divin et de la contingence humaine dans un seul, « parfait en divinité et le même, parfait en humanité » ont une signification non seulement christologique mais anthropologique. Si le Christ est l’homme par excellence, l’humanité est à la fois dans la particularité et dans l’universalité.


Notes

 (1) Tout à la fin du Passé d’une illusion.

(2) L'excarnation , concept utilisé par Charles Taylor dans L'âge séculier, ch.V, est l'effort du christianisme, de la Réforme notamment mais pas seulement, pour se dépouiller de rites de célébration et de passage pour se concentrer sur une vérité centrale, la foi ou l'adhésion au dogme, c'est la désincarnation rigoureuse de la vie spirituelle , qui adopte de moins en moins des formes charnelles profondes et signifiantes et réside toujours plus dans la tête. (C.T. p.1299). L'exculturation dont parle Danièle Hervieu Léger est en somme le symétrique, intervenu plus tard, de l'excarnation. C'est la séparation vue de l'autre côté.

(3) Depuis que l’intervention ici reprise a été présentée, les évêques de France ont publié un texte qui va dans ce sens. Il faudrait en faire un examen. Observons seulement qu’il s’agit de conseils et de consignes dispensés sans que soit vraiment abordée la question politique centrale, celle de l’existence et de la vitalité du sujet politique.

(4) André NEHER, L’essence du prophétisme, Calmann-Lévy, 1983.

(5) Michel DE CERTEAU, La faiblesse de croire, Ed. du Seuil 1987.

(6) Dans Le désenchantement du monde, Gallimard 1985, § intitulé « Le Messie à l’envers ».

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15/10/2022

L’école de la réconciliation

  • Roustang Guy
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
Nous parlons  d’une réalisation impressionnante relatée par son promoteur Jérémie Fontanier dans le livre « L’école de la réconciliation »[1]. L’ECCAP a eu déjà l’occasion de souligner la nécessité de changer l’école pour sauver notre démocratie dans un article de F.Dubet, dans les articles de B.Viard.

Les différentes étapes de cette réalisation impressionnante sont analysées par l’auteur. Impressionnante parce que les progrès sont remarquables dans un quartier défavorisé où les élèves ont souvent intériorisé qu’ils ne sont pas capables de réussir. Alors que dans le lycée, de 2002 à 2012, un tiers des élèves de Terminale Economique et Social échouait au bac, il y a eu de 2018 à 2022, 100% de réussite, cinq années de suite. De tels résultats ne se sont pas faits sans mal. L’auteur nous décrit les différentes étapes de la méthode qu’il a lui-même progressivement découverte et élaborée.

Il commence par un état des lieux de l’école dans les quartiers populaires et rappelle quelques faits. « Au lycée, le taux de bacheliers est aujourd’hui de 50% chez les enfants d’ouvriers, alors qu’il est de 90% chez les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures… Il souligne la sous-dotation en moyens humains des départements les plus modestes de France : « en Seine St Denis…il y a « moins de tout » (policiers, magistrats ou, à l’école, médecins et enseignants) et le sous-investissement public est tel qu’il est possible d’affirmer que l’Etat fait des économies « sur le dos » des élèves et des familles des quartiers populaires »[2]. Les enseignants qui accueillent les élèves les plus défavorisés sont aussi les plus jeunes et les moins expérimentés et plus souvent des contractuels. Autrement dit c’est « la faute du système » constate l’auteur[3]. Mais il n’en reste pas là et parle tout d’abord de Gaëlle qui avait la volonté de bien faire mais dont les prises de note étaient incohérentes. Le professeur a alors pris conscience qu’il avait « trop souvent fait des sous-entendus et eu recours à des raccourcis dans les connexions logiques ». Constatant la bonne volonté de Gaëlle et avec l’accord de sa mère, le professeur a consacré bien des heures à travailler avec elle à la médiathèque de Gagny pour « tout recommencer, revenir sur les idées, réexpliquer les liens logiques…Gaëlle ne subissait plus, elle devenait capable de compréhension fine du cour…Gaelle retrouvait le goût d’apprendre, l’envie ». « Me voici donc du haut de mes six semaines d’expérience dans l’Education Nationale, rejoignant la grande famille « des profs qui font des choses en plus » ».


Les étapes pour assurer la réussite de tous


« Si un monde nouveau s’était ouvert avec Gaëlle, alors pourquoi n’en irait-il pas de même pour Hugo, Asna, Jayson, Clémentine, Hilem ou Sidrah ? » Il est impossible de résumer en quelques lignes le cheminement et la prise de conscience progressive de l’auteur du livre « L’école de la réconciliation », mais il est possible de rappeler sèchement quelques étapes de ce qui a permis la réussite de tous au baccalauréat. L’auteur a pris conscience que si les élèves « ne voulaient pas et semblaient ne pas pouvoir travailler plus que cela, peut-être fallait-il les brusquer un peu. Alors je suis devenu sévère ». Au lieu de faire un contrôle par mois il a fait un contrôle tous les mardis avec 20 questions dans un Questionnaire à Choix Multiple portant sur la semaine qui précédait. « La consigne était clair : 30 à 45 minutes par jour de relecture à la maison ».

Puis l’auteur a décidé un jour une nouvelle règle : « en dessous de 4/10 au QCM j’appelle les parents ». C’était du jamais vu, compte tenu des relations habituellement très lâches de l‘école avec les parents. N’était-ce pas un coup de bluff très risqué ? Il s’est avéré que « de l’autre côté de ces froids numéros de téléphone se trouvaient de nouveaux alliés que j’allais pouvoir rencontrer…J’avais l’impression de découvrir un nouveau continent ».

Au sein de l’Education Nationale, non seulement la coopération avec les familles est habituellement limitée, elle l’est aussi entre les professeurs. Avec David, professeur de mathématiques, qui voyait les progrès des élèves avec son collègue Jérémie, une collaboration a commencé à s’instaurer. Chacun assistait parfois au cours de l’autre. David est devenu « un frère d’armes ». « Echanger régulièrement entre collègues, c’était s’obliger à rompre avec la posture confortable et même flatteuse…de l’enseignant qui travaille de façon isolée…Plus nous unissions nos efforts, plus nous étions forts ». Progressivement la collaboration avec les autres professeurs et les familles s’est affirmée et alors « rien ne pouvait plus nous empêcher de faire réussir tous les élèves ».

Le terme « réconciliation » s’est imposé à l’auteur. Tout d’abord réconciliation des élèves avec eux-mêmes. « David et moi avons le sentiment de n’être que de simples miroirs, plaçant les élèves face à leur propre puissance intellectuelle, morale, esthétique. « Monsieur, j’y arrive ! » » Réconciliation aussi entre membres de la même équipe pédagogique et entre l’école et les familles. Enfin une quatrième grande réconciliation « celle des professeurs avec l’école, celle des enseignants avec eux-mêmes » et fiers du métier d’enseignant.

Est-ce généralisable ?


La médiatisation de cette réalisation a commencé. Et « durant l’année scolaire 2021-2022, une dizaine de collègues ont décidé de s’inspirer de la méthode élaborée à Drancy…Pour les collègues qui nous rejoignent les débuts sont forcément chronophages ». Mais l’auteur nous dit qu’en période de croisière, ni lui, ni son collègue David ne travaillent plus que leurs collègues.

L’auteur écrit : « si nous avons eu besoin de dix ans afin d’élaborer la méthode et de la rendre suffisamment efficace pour la faire connaître, une décennie supplémentaire semble nécessaire afin de constituer un groupe de collègues partants pour expérimenter la co-éducation telle que nous l’avons imaginée à Drancy. D’une dizaine de collègues en 2021, nous pensons qu’il est possible d’être une centaine dans quelques mois et un millier à l’horizon 2030 ».

Quel sera l’impact du Conseil national de la refondation (CNR) lancé par le gouvernement le 3 octobre ? Pour le ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, l’objectif est de « donner plus de liberté d’innovation aux équipes » et de « créer dans chaque territoire, une dynamique autour de l’école en associant les parties prenantes ». Il souhaite insuffler « une nouvelle culture » et mise sur un « effet d’entraînement » entre les établissements lorsque les premiers projets verront le jour[4]. Terrible question devant nous : le renforcement de l’autonomie va-t-il entraîner une aggravation des inégalités, au nom de l’idée que « quand on veut, on peut » comme si la méritocratie n’était pas une chimère dans le système actuel[5], ou au contraire va-t-on faire de l’école de la réconciliation un exemple à suivre ?




Notes

[1] La réconciliation. Un professeur à Drancy. Ed. Les liens qui libèrent, 2022.
[2] « Evaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine St Denis » rapport de l’Assemblée nationale, 2018.
[3] L’auteur s’inquiète du risque d’instrumentalisation politique possible : puisque des professeurs sans moyens supplémentaires réussissent, pourquoi ne pas poursuivre « la politique d‘austérité budgétaire touchant l’école en France ». Voir p.167.
[4] Le Monde du 6 oct.2022, p.16.
[5] Voir « La Croix-l’hebdo, 24/25 sept. p.34 ». Jérémie Fontanieu interviewé déclare : « les éléments de langage du gouvernement continuent d’entretenir le mythe du « quand on veut, on peut » ».
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15/10/2023

Le Collectif Nos Services Publics rénove la réflexion sur le fonctionnement des services publics

  • Helfter-Noah Prune
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires

Le Collectif Nos Services Publics a été créé au printemps 2021 par un groupe de fonctionnaires motivés par le sens du service public et la volonté de rénover la réflexion sur son fonctionnement.

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Le Collectif Nos Services Publics se donne notamment comme objectif de susciter la mobilisation d'agents publics qui se sentent souvent démunis face à une évolution des services publics présentée comme inéluctable en raison de la contrainte budgétaire. Des réunions sont organisées régulièrement dans toute la France pour faire se rencontrer les sympathisants et les adhérents dans la perspective d'établir un constat partagé sur les dysfonctionnements des services publics. A l'invitation de certaines collectivités soucieuses d'associer leurs agents à l'amélioration des pratiques, le collectif est ainsi intervenu pour animer des ateliers centrés sur les services publics comme réponse aux besoins des usagers. Une campagne sur la fierté de participer au service public a été lancée par le collectif au printemps 2023.

D'autre part, en moins de trois ans, plusieurs notes ont été publiées pour approfondir des thématiques spécifiques et contribuer au débat public. Ont été ainsi analysés le projet de loi retraites, la rémunération des enseignants, le système Parcoursup, la perte de sens chez les agents publics, la liberté d'expression des agents publics, la réflexion stratégique au sein de l'administration, l'externalisation des services publics.

Après avoir analysé le projet de loi sur les retraites, adopté depuis par le Parlement, le collectif a relevé l’impossibilité de conclure à la sincérité ou non des hypothèses de déficit présentées par le gouvernement depuis septembre 2022. Il n'est donc pas exclu que le déficit du système de retraites ait été artificiellement surévalué pour justifier la réforme, ce qui soulève des interrogations légitimes sur la justification de la réforme des retraites.

Dans un contexte de crise d’attractivité du métier d’enseignant et de tensions sur les remplacements de professeurs absents, le gouvernement a annoncé en avril 2023 l’augmentation de certaines primes destinées à améliorer le salaire des enseignants. Toutefois, l'étude du collectif démontre que si, à mesure qu’ils gagnent en expérience, les professeurs progressent dans leur grille indiciaire en franchissant des échelons censés leur apporter des revalorisations salariales, une fois passées les trois premières années, leur pouvoir d’achat tend à stagner durant la carrière. Les professeurs acquièrent un nombre croissant de points d’indice mais la valeur de chaque point diminue dans le temps du fait de sa sous-indexation continue depuis le début des années 2000. Dans ces conditions, malgré les mesures annoncées, 70 % des enseignants du secondaire verront leur pouvoir d’achat diminuer en décembre 2023 par rapport à décembre 2022.

La mise en oeuvre de la nouvelle procédure, baptisée « Parcoursup », destinée à affecter les bacheliers dans les formations du supérieur a introduit une logique de classement jusqu’au sein des formations non-sélectives qui induit des listes et un temps d’attente considérables pour les élèves, pour des résultats pour le moins contrastés. Le coût de la procédure de classement et d’accompagnement des élèves pour le seul enseignement secondaire est estimé à 100 M€. Le problème sous-jacent du manque de place dans les formations supérieures publiques reste pour sa part inchangé.

Du 30 avril au 31 août 2021, le collectif Nos services publics a mené une grande enquête sur internet auprès des agents des services publics sur le sens et la perte de sens dans leur travail. Plus de 4 500 réponses ont été recueillies, provenant de personnes de tous âges, tous statuts et tous secteurs d’activité. Les résultats de cette enquête révèlent un mal-être profond : alors que la grande majorité déclare avoir rejoint le service public pour servir l’intérêt général (68 % des sondés), la quasi-totalité (97 %) des répondants s’est déjà dit au moins une fois dans un cadre professionnel : “c’est absurde… ou si cela a un sens ce n’est pas celui pour lequel je me suis engagé”. 80 % des répondants déclarent même être confrontés “régulièrement” ou “très fréquemment” à ce sentiment d’absurdité dans l’exercice de leur travail. Plus de 3000 témoignages écrits ont été recueillis, dans lesquels les agents expliquent, parfois longuement, ce qui provoque chez eux la perte de sens.Ils mettent en avant le manque de moyens, un défaut de vision, l’impression de servir un intérêt particulier plus que l'intérêt général, le poids de la structure ou de la hiérarchie ainsi que le manque de reconnaissance.

La liberté d’opinion des agents des services publics n’est pas une option : c’est un droit, fondamental, dont nous disposons en tant que citoyens. Affirmé à l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983, il est pourtant régulièrement oublié ou relativisé. C’est le sens du guide sur le devoir de réserve publié par le collectif : rappeler de la manière la plus claire possible les libertés de chaque agent public dans l’expression de ses opinions, ainsi que leurs limites, telles qu’elles résultent de l’état actuel du droit.

Dans une note sur la réflexion stratégique au sein des services publics, le collectif a identifié 4 obstacles principaux à l’anticipation et à l’élaboration de réflexions : l’insuffisance des moyens humains alloués à la réflexion et l’inadaptation des politiques de gestion des ressources humaines, la faible valorisation des espaces de réflexion internes existants, la surcharge et la mauvaise mobilisation de la recherche universitaire, la valorisation politique d’une action trop rapide.

Le recours à l'externalisation, soit le fait de confier à un acteur privé la réalisation de tout ou partie de l'action publique, est souvent présenté comme une façon d'adapter les services publics aux besoins et contraintes du XXIe siècle. Il ne s'agit pourtant pas d'une tendance nouvelle : le recours à des entreprises privées pour exécuter certaines missions existe dès le XVIIe siècle et a donné naissance à la riche histoire française des concessions et délégations de service public. Mais ce mouvement a connu une accélération récente, que l'on peut dater du milieu des années 1990  ses traductions juridiques sont désormais très variées et le recours à l'externalisation peut aujourd'hui être estimé à la somme de 160 Mds€, soit l'équivalent de la moitié du budget de l'Etat. Loin d'être anecdotique, ou cantonnée à des débats entre experts sur les modalités techniques de l'action publique, le recours désormais massif à l'externalisation soulève des questionnements qui mettent en jeu la capacité de la puissance publique à agir au quotidien ou à prendre ses décisions de manière souveraine.

Par ailleurs, le collectif a publié une analyse de la politique de vaccination anti-covid, regrettant le délaissement des publics les plus vulnérables, une étude du budget austéritaire de 2023, qui va à contre-courant des besoins des usagers, ainsi qu'une tribune sur la réforme de l'aide médicale d'Etat, qui constitue une faute morale autant que politique.

Enfin, en septembre 2023, le collectif a publié son premier Rapport sur l'état des services publics, fruit de plusieurs mois d'échanges avec des fonctionnaires et des chercheurs, centré sur la santé, la sécurité et la justice, les transports, l'éducation et le financement des services publics, accessible ici : https://nosservicespublics.fr/rapport-etat-services-publics-2023

Pour poursuivre ensemble la réflexion, se rencontrer, échanger et contribuer à un changement de paradigme sur la gestion des services publics, nous invitons toutes les personnes intéressées, agents publics ou non, à nous rejoindre en adhérant au Collectif Nos Services Publics.

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09/05/2025

Le Collectif pour la Transition Citoyenne en 2025, une année de bascule ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Membre de l'ECCAP, qui est membre de l’Archipel des confluences (Collectif de tisserands au service de tous les initiatives), lui-même membre du Collectif pour une Transition citoyenne (CTC). C'est donc à plusieurs titres et dans une posture de tisserand que je vous partage l'actualité du CTC.

Et elle est dense car le CTC se transforme.


Mais tout d’abord, précisons ce qu’est le CTC. 

C’est un réseau de 34 organisations engagées pour une société plus écologique, sociale et démocratique, réunies autour d’un objectif : renforcer la transition citoyenne et promouvoir ses alternatives. Dans sa Déclaration de principe, discutée et validée en mai 2013 à Cluny, nous avons affirmé : « Nous, organisations qui œuvrons, chacune dans notre domaine, à cette transition écologique sociale et humaine, croyons qu’il est temps d’amplifier ce mouvement et de lui donner la puissance nécessaire à un profond changement de société. Afin d’encourager cette dynamique, nous créons aujourd’hui, le Collectif pour une Transition Citoyenne. Montrant ainsi qu’il est indispensable d’unir nos forces, de coopérer et de sortir des logiques de chapelles. Nous entendons ainsi rassembler nos compétences, nos ressources, nos réseaux afin d’optimiser l’impact de nos actions individuelles et collectives. Nous relier pour nous soutenir mutuellement. »

Depuis, nous avons appris à travailler ensemble, mener des combats communs comme le Pacte pour la Transition en 2020 et organiser des moments en liens sur les territoires comme la Fête des possibles, chaque année en septembre. Nous avons pu initier des dynamiques qui se sont épanouies après avoir été soutenu au sein du CTC comme les Licoornes (le réseau des coopératives de transition) ou Coop Média (le réseau d'appui des médias indépendants), il y a quelques mois.

Après une année 2024 marquée par deux temps forts, l’un voulu, l’autre subi, le CTC a décidé de réagir. Après un séminaire fin janvier, nous finalisons un travail déjà initié autour de la gouvernance que nous incarnons dans un projet opérationnel : le déploiement du Pacte pour la transition pour 2026 !

Deux temps forts du CTC en 2024

Le premier temps fort de l’année 2024, le 14 mars, a marqué notre volonté de nous ouvrir davantage sur d’autres organisations afin de tisser des alliances pour faire levier. Nos échanges depuis l’Université d’Utopia et l’Archipel des Confluences résonnent avec beaucoup d’acteurs sur leur place et leur rôle dans les prochaines années et notamment dans la perspective de 2026 et 2027. Le plaidoyer devenant de plus en plus limité, c’est le moment de questionner notre stratégie. Ce fut tout l’enjeu de cette journée du 14 mars 2024 intitulé : Quelle stratégie des mouvements de la société civile pour porter politiquement une société juste et écologique ? En invitant de nombreux acteurs, membres du CTC et au-delà, La Primaire Populaire, Fréquence Commune, Pacte du Pouvoir de Vivre, Tous Élus, Parties Prenantes, Démocratiser la Politique, On est Prêt, Terres de Luttes, Labo de l'ESS, Démocratie Ouverte, Vox Public, L.A. Coalition, Changer De Cap, Attac, Réseau Action Climat et bien d'autres. Cette date a été une étape importante pour initier un virage culturel du CTC : A partir de ce moment, nous avons pu nous assumer de devenir des acteurs politiques autonomes d’une Démocratie continue qui doit vivre chaque jour, animée et portée, par cette multitude d’organisations collectives, dans une relation mature avec les acteurs-partis politiques. 

Quelques semaines après, l’actualité nous a mis à l’épreuve ! 

Le second temps fort subi, la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024. Le risque de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir a obligé le CTC, réuni en copil le 20 juin, à devoir se positionner : appel à voter ? pour qui ? pour quoi ? Le résultat vu un appel à voter contre l’extrême droite, en rejoignant la Coalition 2024 et en valorisant nos propositions proches de celle du Nouveau Front Populaire. Pourtant, nous avons refusé de passer ce cap d’appeler à votre NFP. Ces échanges ont été riches car nous avons pu vivre la diversité de nos organisations et sa difficulté à pouvoir trouver un point d’équilibre. Mais ce moment a été un pas important dans notre processus de conscientisation collective de ce que devrait être le CTC. 

En parallèle, nous avons pu accueillir aussi le Collectif Transiscope qui nous a rejoint et il est un appui important dans le développement des Lieux de la transition, déclinaison locale du CTC.


2025 : Impliquer les membres du CTC pour faire ensemble et agir politiquement

Après cette année riche, nous avons décidé de réunir un séminaire des organisations du CTC sur deux jours à Villarceaux le 29 et 30 janvier 2025. Il était devenu important de se retrouver entre organisations pour répondre à ces trois questions : ce que je peux apporter au CTC, ce que peut m’apporter le CTC et ce que nous pouvons faire comme pas concret ensemble ?

Facilité par l’Université du Nous, nous nous sommes réunis pour préparer une année 2025, comme une année de bascule. Plus de 10 ans après notre déclaration de Cluny, la situation s’est aggravée entre déni du changement climatique et retours des empires, notre horizon est sombre et si nos résistances deviennent des évidences, le faire ensemble, le comment et le quand restent en question.

C'est pourquoi, depuis février, une petite équipe travaille aux suites de cette rencontre de Villarceaux. La prochaine étape est sa validation lors du comité de pilotage du 5 juin avec deux enjeux majeurs : la mise en œuvre d’une nouvelle gouvernance afin de ré-investir les organisations membres et le lancement du nouveau Pacte pour la Transition.

La gouvernance partagée a été dans notre ADN mais elle demande de la méthode, du temps et des espaces pour l’animer. La première étape a été la ré-activation d’une coordination élargie au sein du CTC afin d’impliquer les organisations qui le souhaitent au-delà des 3 copils annuels. Cette coordination a toujours été prévue mais elle n’a jamais réellement fonctionné. C’est le pari qui a été lancé lors de notre première réunion le 10 avril dernier. Dans la suite de notre séminaire, ce premier pas doit se consolider dans une coordination plus politique et stratégique et au service du projet structurant de cette année 2025 : le Pacte.

Il est important de penser la gouvernance au-delà des intentions et des textes. C’est pourquoi, le copil du 5 juin va délibérer le matin sur une proposition clarifiée de notre gouvernance et l’après-midi, nous allons pouvoir la mettre en œuvre en travaillant à notre stratégie autour du Pacte en croisant les groupes projets des lieux de convergence et de la fête des possibles. Cette stratégie va devoir préparer les prochaines étapes, en interne avec la mobilisation de l’équipe salariée et son articulation avec les organisations membres dans une feuille de route où chacune et chacun aura une place et un rôle, en permettant des liens dans des espaces et du temps dédiés.

Agir avec l’Archipel des confluences et Transiscope pour faire le lien entre réseaux nationaux et associations locales.

A la suite de ce Copil, le CTC organisera une journée de mobilisation le 19 juin à l’Académie du Climat afin de présenter le Pacte et de la coconstruire avec d’autres organisations alliées du CTC. Cette journée du 19 juin 2025 s'inscrit dans l'histoire de celle du 14 mars 2024 et nous espérons pouvoir renforcer les liens pour renforcer les territoires dans lesquels nous avons vocation à nous investir.

Faire ensemble est la meilleure façon de produire une culture de la coopération, et pas uniquement une culture de coopérateur. C’est en cela la force et la faiblesse de notre coalition du CTC : articuler la culture entrepreneuriale des coopératives plus pragmatique et la culture politique des associations plus laborieuse mais tellement plus présente et mobilisatrice quand on regarde un peu leur nombre et leur vivacité au plan local !

C’est en cela tout l’enjeu de réussir ce pari car l’année 2025 sera décisive. Nous y sommes mobilisés car le CTC est aujourd’hui la plus grande coalition civique qui rassemble les grands acteurs de la transition et sous toutes ses formes (de la forme de militance la plus jeune et activiste à des acteurs plus institutionnels tout en restant attentif à une dimension inter-générationnelle). C’est pourquoi, au sein de l’Archipel des Confluences (note), nous avons souhaité investir cet espace pour le consolider et renforcer sa mission d’animation des relations entre réseaux nationaux mais aussi leur déclinaison locale. C’est en ce sens que le projet Transiscope s’est rapproché du CTC.

L’Archipel des confluences, dans lequel l’Eccap s’est investie, s’inscrit dans une série de rendez-vous en 2025 qui pourrait dessiner ce que pourrait être une implication de la société civique dans les prochaines années. Demain, l'ECCAP cheminera aussi vers cette coalition. Pour l'instant, il poursuit sa "transition" vers le yeswiki pourra interagir, produire et diffuser des points de vues et analyses mais aussi des retours d'expérience Avec son travail autour des définitions et des desaccords, l'Eccap contribuera à clarifier pour gagner du temps en malentendu. Vous pouvez découvrir toutes ces dates comme autant de rebonds sur le site de l’Archipel des confluences et peut être organiser vos vacances autour de ces moments pour découvrir la France et ses territoires, ces territoires et leurs alternatives, ces alternatives et les habitantes et habitants qui organisées collectivement contribuent à transformer la société en faisant ensemble, avec de la colère et de la joie !

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01/12/2020

Le complotisme, produit du vide de sens

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Le documentaire « hold-up », mis en ligne le 11 novembre, a été visionné par plus de 2 millions et demi de personnes, et il est fort probable qu’il a suscité l’approbation d’une très grande majorité d’entre eux. Il a été qualifié de « complotiste » par tous les commentateurs des médias, et des grands journaux, dont beaucoup en ont démonté les mécanismes et dénoncé les nombreuses erreurs et incohérences. ([1]) Des personnalités y ayant participé (Philippe Douste-Blazy, Monique Pinçon Charlot) s’en sont désolidarisés, et l’institut Pasteur, mis en cause, a déposé une plainte.
Sa thèse centrale – pour aller vite - est que le gouvernement a menti sur tout ce qui concerne la pandémie de Covid-19, (l’origine de l’épidémie, les masques, l’hydroxychloroquine, les vaccins, etc), afin de cacher le projet de quelques hommes d’affaires, et de quelques personnalités (John D. Rockefeller, Jacques Attali, Bill Gates…) d’établir leur dictature, et d’instaurer une société d’obéissance absolue, grâce à la 5G.
La question qui est posée ici n’est pas celle des motivations de ses auteurs (Pierre Barnérias et Christophe Cossé), ni celle des techniques de persuasion employées, mais celle du succès rencontré, et, au-delà de ce film, de la progression inquiétante de la vulnérabilité de l’opinion à tous les récits complotistes. 21% des français sont nettement réceptifs aux théories conspirationnistes, et ce chiffre tend à augmenter, du fait de l’adhésion plus fréquence des jeunes : 28% des 18-24 ans,. ([2])

La modernité : la raison plus forte que les passions


Il y a toujours eu une tension entre la raison et les passions, entre les croyances, et la construction rationnelle des connaissances. Il y a toujours des éléments de vérité dans les religions, comme dans les idéologies, (il y en a d’ailleurs dans « hold-up »). Et la connaissance scientifique ne sera jamais totalement dégagée des affects, des émotions, des rivalités, et de la recherche d’avantages matériels ou symboliques par ceux qui la font progresser.
Pourtant, ce qui caractérise la modernité, avec la philosophie des Lumières au XVIIIème siècle, c’est justement la domination croissante de la raison, avec l’émancipation de la philosophie et de la science du carcan de la religion. Le processus de rationalisation du monde, en même temps que sa sécularisation s’accélèrent alors, se traduisant pas la progression des connaissances, des sciences, des innovations techniques, elles-mêmes impulsant la révolution industrielle des XVIIIème-XIXème siècles. Le progrès qui se poursuit est multidimensionnel il est non seulement technique, économique, mais aussi social, avec recul de la misère, progression du niveau de vie, réduction des inégalités, et, surtout, pour ce qui concerne la réflexion présente, émancipation du fatalisme de masses croissantes de population dans le monde, grâce à la généralisation de l’instruction. C’est à l’ensemble des individus que s’étendent peu à peu les lumières, avec l’augmentation des taux de scolarité, l’enseignement secondaire de masse au XXème siècle, et l’ouverture croissante de l’enseignement universitaire aux classes populaires. Il est alors indiscutable que l’augmentation du nombre de diplômés correspond au fait que « le niveau monte » dans l’ensemble de la population. La faculté de discernement réduit peu à peu préjugés et superstitions, et, l’adéquation toujours plus étroite de la pensée à la réalité apparaît tangible et (surtout) souhaitable par tous.

Le retour de l’obscurantisme


Tout cela bascule dans le dernier quart du XXème siècle, en même temps (« comme par hasard ») que se met en place le régime néolibéral, et que s’accomplit la révolution de la communication, avec l’internet. On constate depuis un mouvement de «désintellectualisation » du monde (l’expression est de Marcel Gauchet). Il serait inexact de parler de déclin général de l’intelligence les progrès parfois stupéfiants dans le domaine scientifique, et les innovations souvent impressionnantes démontrent le contraire. Par exemple, Trump, récemment, en parlant des vaccins, affirmait qu’il s’agissait « de la plus grand prouesse médicale que le monde ait connue » (comme chacun sait, il dit toujours la vérité). L’intelligence des gens ordinaires, y compris celle de notre jeunesse, ne faiblit pas davantage la question qui se pose est celle de son orientation, des domaines vers lesquels elle s’exerce, et, surtout des domaines qu’elle abandonne. L’absorption de l’attention par les jeux offerts sur les petits écrans, et par les discussions stériles et débilitantes des réseaux sociaux la rend indisponible, et incapable d’accomplir les efforts nécessaires pour comprendre les choses importantes de ce monde. Plus généralement, ce sont les cadres sociaux qui, en se lézardant, produisent des conditions propices à une remontée de l’obscurantisme. Sans pouvoir prétendre les exposer dans leur exhaustivité, on peut énoncer les principales, qui souvent sont repérables dans le documentaire en question.
Le populisme s’impose dans un nombre croissant de pays, à travers le monde, et le plus puissant d’entre eux vient d’en subir une cure de quatre ans, dont il gardera des séquelles irréversibles. En France, même s’il n’a pas (encore ?) été porté au pouvoir, il s’imprime déjà dans la vision du monde d’un très grand nombre – la majorité sûrement – de nos concitoyens. Or, on sait que la caractéristique principale de cette façon de penser est le rejet des élites, la suspicion systématique à leur égard, notamment en matière de probité, et même, plus radicalement, le refus de leur reconnaître quelque forme que ce soit de supériorité. Le documentaire « hold-up » est bien dans cette lignée la compétence d’un chauffeur de taxi y apparaît comme supérieure à celle des professionnels de la santé. On peut y constater aussi l’assimilation générale des intellectuels à la classe dominante les distinctions subtiles, à la façon de Bourdieu entre les fractions de cette catégorie sont totalement absentes. Les disqualifications d’aujourd’hui sont massives et ne s’embarrassent d’aucune nuance. Pour le populisme, l’intellectuel est proscrit.
Les modalités de construction des savoirs ordinaires subissent des changements significatifs. La dernière enquête sur les pratiques culturelles des français révèle les changements importants s’accomplissant sur trois générations. Alors qu’environ la moitié des baby-boomeurs appartiennent à « l’univers de la culture classique ou patrimoniale » (lecture, théâtre, musique classique, musées, cinéma), les moins de 25 ans n’y sont plus que 4%…. Ceux-là sont au contraire immergés dans l’univers numérique, La pratique du jeu vidéo est en plein essor, et la consommation quotidienne de vidéos en ligne est devenue la pratique culturelle principale (59%) des 15-24 ans. La lecture de livres baisse régulièrement, du fait également d’une désaffectation massive des jeunes. Ces tendances sont implicitement ratifiées par le gouvernement, quand, pour les modalités du confinement, les librairies sont classées dans la catégorie des commerces « non essentiels ».
La sociologie nous a appris ([3]) que les opinions ne se construisent pas directement à partir des médias, mais à travers la pratique des débats sur les messages de ces médias, des « grands », comme des petits, au sein des groupes d’appartenance des individus (la classe sociale, la famille, les amis, l’atelier, le bistrot…). Or, l’affaiblissement tangible de la force de ces groupes, en d’autres termes, l’émergence de l’individualisme tyrannique ([4]) fait que ce débat n’existe plus, l’individu n’est plus confronté qu’à lui-même, et se conforte dans ses certitudes avec les discours-miroirs des réseaux sociaux, ou sur des sites internet dûment sélectionnés pour lui par les algorithmes.
Les médias traditionnels évoluent aussi. Les journalistes doivent faire face à la concurrence des réseaux, qui souvent les devancent sur l’événement. Ces canaux d’information sont mus par une logique marchande qui amène à privilégier, dans la diversité des faits et évènements, ceux qui suscitent une émotion, bien plus que ceux qui sont importants pour comprendre la réalité. Les images les plus sensibles tournent en boucle sur les chaines d’info en continu, attisant l’anxiété. Plus encore, ce sont des sentiments négatifs, l’indignation, le ressentiment, la hargne qui font vendre, et opèrent souvent des pseudo-rassemblements de larges franges de la population autour de ces « passions tristes ». Et comme dans les siècles éloignés, ces passions étouffent toute velléité de compréhension réelle du monde et de ses désordres.

Les vérités alternatives

Pour aberrante qu’elle ait pu paraître alors, aux débuts de la période Trump, aux Etats-Unis, la notion de « vérité alternative » s’est pourtant, dans les faits, imposée, rendant possible l’existence et le succès d’un documentaire comme « hold-up ». Qu’on ne s’y trompe pas la vérité alternative n’est pas le mensonge (qui n’est néanmoins pas toujours hors jeu). Le mensonge est un acte conscient et délibéré, et en ce sens, un « hommage à la vérité comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu.» (Gustave Thibon). La « vérité alternative » est une sorte de bifurcation vers une autre réalité, ou vers son double ([5]). En d’autres termes, elle obtient l’adhésion de l’individu. Il n’est d’ailleurs pas utile de douter de la sincérité des auteurs de « hold-up ». L’adéquation aux faits ne fait plus le poids par rapport au caractère désirable ou non désirable d’une explication. L’individu-roi d’aujourd’hui ne retient des faits et des raisonnements que ce qui conforte sa vision des choses déjà constituée. Il est devenu incapable de l’indispensable décentrement, de l’effort de voir les choses du point de vue d’un autre. En un mot, il ne croira que ce qu’il a envie de croire.
Pour conclure, ce qui permet le succès d’un tel film c’est qu’il offre, en dépit de ses incohérences, des éléments qui permettent aux spectateurs d’y confirmer leur vision en d’autres termes il est un pseudo-récit offrant en kit une théorie, des explications, des réponses dans une période d’incertitudes anxiogène. Ces réponses confortent les aprioris et les préjugés, au lieu de les remettre en cause. Cela souligne surtout l’absence d’un autre récit offrant de l’espérance, susceptible de rassembler, de construire un véritable lien entre les êtres humains. Cette absence produit ce vide, cette force aspirante, qui assure le succès de thèses délirantes. Le vide de sens. C’est le même diagnostic que dans une précédente Lettre, (numéro 38), qui tentait d’expliquer le succès des propositions islamistes.
(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)

Notes


[1] Voir par exemple dans Marianne Sources falsifiées, experts décriés : les recettes de Hold-Up pour nourrir sa théorie du complot
[2] Enquêtes de la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch réalisées par l‘Ifop
[3] Voir les travaux pionniers de Paul Lazarsfeld
[4] Eric Sadin, L'Ère de l'individu tyran. La fin d'un monde commun, Grasset, octobre 2020
[5] Clément Rosset, le réél et son double, Gallimard 1976

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04/06/2020

Le convivialisme en quelques mots

  • Caillé Alain
Penser / Faire mondialité

Pourquoi le convivialisme ?


Parce que le monde part à la dérive et qu’aucune action collective visant à y remédier ne peut aboutir si tous ceux qui s’y engagent ne sont pas animés par un ensemble de valeurs communes clairement partagées. Les doctrines politiques héritées (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) ne sont plus des guides suffisants aujourd’hui parce qu’elles ne nous disent rien de décisif ni sur la finitude des ressources naturelles, ni sur la mondialité et la pluralité des cultures, ni, enfin, sur la bonne manière de juguler l’aspiration infantile à la toute-puissance (ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris) inhérente au désir humain. Il nous faut donc innover.



Abrégé de convivialisme


Le convivialisme, philosophie politique de la vie en commun (de la convivance), de l’art de coopérer en s’opposant sans s’entretuer, explicite les valeurs ultimes qui animent tous ceux, de provenances idéologiques très diverses, qui ne se résignent à abandonner la maîtrise, et donc la survie du monde, ni aux chantres de la globalisation néolibérale, ni aux prophètes d’un nationalisme fascisant (les deux allant parfois, voire souvent de pair). Les premiers, qui œuvrent à l’extension planétaire d’un capitalisme rentier et spéculatif, aspirent à la toute-puissance économique, à toujours plus de richesse. Ils saccagent la planète. Les seconds mobilisent le désir de toute-puissance politique et identitaire. Ils secrètent la haine et les pulsions meurtrières.


Cinq principes + un impératif catégorique


Les personnalités intellectuelles, associatives et politiques (300 de 33 pays différents) qui sont co-signé le Second manifeste convivialiste se sont accordé sur cinq principes. :

- Le principe de commune naturalité affirme que nous ne sommes pas « maîtres et possesseurs de la nature » mais faisons destin commun avec elle. Il est au cœur de la pensée écologique.

- Le principe de commune humanité (qui évoque le communisme) condamne toutes les discriminations, de sexe, de couleur de peau, de croyance ou de religion.

- Le principe de commune socialité (cher au socialisme) affirme que la richesse pour les humains est d’abord celle de leurs rapports sociaux.

- Le principe de légitime individuation (particulièrement revendiqué par l’anarchisme) pose que la motivation première des humains est la quête de reconnaissance.

- Le principe d’opposition créatrice est celui qui animait le premier libéralisme. C’est lui qui a permis d’en finir avec les monarchies absolutistes et avec les despotismes.

Ces cinq principes doivent être tempérés et équilibrés les uns par les autres, dans le respect premier de l’impératif catégorique de lutte contre l’hubris, contre la folie des grandeurs.


Quatre implications politiques minimales


De ces cinq principes et de cet impératif découlent quatre orientations générales minimales pour une politique inspirée du convivialisme :

- Viser à l’horizon 2040-2050 un objectif écologique triple zéro : zéro émission nette de gaz à effet de serre zéro consommation d’énergies fossiles zéro déchets hautement toxiques et à risques majeurs.

- Mener une lutte résolue en faveur d’une réduction significative des inégalités. Ce qui implique l’instauration inconditionnelle d’un revenu minimum et la fixation tendancielle d’un plafond de revenu et de patrimoine, aussi élevé puisse-t-il être, dès lors que leur montant serait majoritairement perçu comme moralement (ou socialement) inacceptable.

- Redonner vie à l’idéal démocratique en articulant systématiquement démocratie représentative parlementaire, démocratie d’opinion et démocratie directe et participative (via des conférences de citoyens et des référendums d’initiative citoyenne, et en instaurant une démocratie effective dans l’entreprise.

- Promouvoir un universalisme pluriel (un « pluriversalisme ») qui permette aux différentes, cultures, religions ou philosophies de dialoguer en s’opposant sans s’entretuer.


Comment


Une société convivialiste, post-néolibérale ne pourra naître pleinement que si une majorité de personnes voient clairement ce qu’elles ont à y gagner, comment elles y vivraient mieux. C’est à elles de déterminer ce qu’elles veulent rejeter de la société actuelle, ce qu’elles désirent en conserver, et en quoi il faut innover. Ces discussions peuvent s’opérer partout : sur les lieux de travail dans les associations dans les entreprises de l’économie sociale et solidaire dans les partis politiques. Rappelons que sous la Restauration (1815-1830), et sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) s’organisaient des banquets républicains ou citoyens. Ce sont eux qui ont entraîné la chute de Charles X en 1830, puis celle de Louis-Philippe en 1848, donnant ainsi naissance à la Deuxième République. Pourquoi en écho à ces banquets républicains, ne pas organiser aujourd’hui des banquets convivialistes dans lesquels pourraient s’exprimer effectivement les aspirations et les suggestions de tous les citoyens soucieux de la chose publique et de l’avenir de l’humanité ? Chacun des réseaux associatifs, civiques et politiques qui se reconnaissent dans un tel projet pourrait en être l’organisateur là où il est suffisamment implanté. À charge pour lui, simplement, de rédiger un compte rendu synthétique et de le porter à la connaissance de tous.



N. B. Le convivialisme n’est en rien une doctrine prétendant avoir réponse à tout et fournir des recettes politiques qui vaudraient à tout coup. Mais il permet de poser les questions dans un cadre théorique partagé et de tester la cohérence et la recevabilité des mesures politiques qui seraient proposées par tel ou tel acteur civique ou politique.

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24/05/2020

Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.

Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer

Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.


Références bibliographiques citées


Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

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Le délibéralisme : une proposition pour penser le monde d'après

Auteur
  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Introduction synthétique
Le délibéralisme est une proposition pour un modèle de société post croissance. Il s'agit de sortir du libéralisme pour entrer dans la délibération.


Développement didactique

Défaire le capitalisme, repenser la démocratie

La crise du covid-19 a permis à nos dirigeants de prendre conscience de ce que chacun sait déjà depuis le choc pétrolier de 1974 : nous sommes dans une impasse. Les crises économique, écologique, démocratique n’ont jamais été aussi patentes. Elles invitent au changement de société. Pourtant nous restons prisonniers de cadres de pensée hérités du XVIIIesiècle. Or ces cadres doivent être préservés et dépassés. Préservés, car l’humanisme des Lumières est le socle sur lequel repose l’autonomie de la science et la liberté démocratique. Dépassés, car les Lumières s’ancrent dans une croyance en la toute-puissance de la raison qui est erronée. Autrement dit, pour changer de cap, pour bifurquer vers un nouveau système économique qui ne détruise plus la planète, il convient, de faire deux choses:
- déconstruire les principes économiques du capitalisme (régime de vérité du système économique actuel) qui menacent l’existence même de l’humanité construire des principes d’économie solidaire menant vers une société post-capitaliste.
- déconstruire le libéralisme (1) (régime de justification du capitalisme) construire un nouveau régime de justification : un nouveau cadre théorique permettant de comprendre l'économie sans passer par la fiction du marché auto-régulateur.
Comment articuler ces deux fronts ? C'est l'objet du délibéralisme. Ce terme nouveau est, tout d’abord, un jeu de mot qui renvoie aussi bien à la nécessité de se défaire de la pensée libérale, qu'à l'idée de remplacer le marché par la délibération comme meilleur facteur de répartition des ressources. Il ne s'agit donc pas d' une énième tentative de réforme d’un système à bien des égards « extrêmement déplaisant » selon les mot de Keynes. C’est, plus profondément, une invitation à une révolution intellectuelle qui s'appuie sur les réponses en actes aux maux du capitalismes que sont, les systèmes d'échanges locaux, les budgets participatifs, l’autoproduction accompagnée etc. Ces initiatives solidaires révèlent qu’un autre monde est, non seulement possible, mais qu’il existe déjà. Cette révolution, montre aussi que la liberté peut, et selon nous, doit être pensée, en dehors du paradigme libéral. La force de ce dernier est d’articuler une théorie économique (le laisser faire), une théorie politique (les liberté négatives) et une conception symbolique (le positivisme) en un tout très cohérent. C'est pourquoi, par symétrie, le délibéralisme réunit ces trois dimensions pour incarner un nouveau paradigme économique, une exigence politique de démocratie radicale et une conception scientifique inscrite dans la complexité.

Délibéralisme : une autre économie, une démocratie radicale, une nouvelle méthode scientifique


- En tant que paradigme économique, le délibéralisme revendique deux sources d’inspiration : les initiatives solidaires et les critiques du marché. Les premières (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne, monnaies sociales, zone de gratuité, etc.) ont un point commun : la création d’intelligence collective par la délibération. Les secondes (marxisme, keynésianisme, sociologie économique, etc.) montrent que l’idée d’un marché autorégulateur est contraire aux faits. Le « marché faiseur de prix » n’existe pas (2). Autrement dit, le meilleur facteur d’allocation des ressources n’est pas une abstraction (le marché), mais un processus concret (la délibération) (3).
- En tant que théorie renouvelée de la démocratie, le délibéralisme s’ancre dans une perspective de démocratie radicale mise en lumière par J. Dewey : un effort continu vers l’émancipation de chacun par la contribution de tous. C’est en délibérant collectivement que les citoyens constituent un public qui va résoudre les problèmes rencontrés. Cette délibération collective n’est pas considérée comme un échange rationnel construisant le consensus. C’est, au contraire, une communication politique qui vise à construire des désaccords féconds. Ainsi définie, la délibération est, d’ores et déjà, très ancrée dans nos sociétés : sur le plan économique, elle est présente dans les initiatives solidaires. Sur le plan politique, elle irrigue la vie associative et se trouve convoquée quand le torchon brûle entre les citoyens et leurs représentants (4). Sur le plan symbolique, elle est au cœur des débats scientifiques et alimente l’utopie. La démocratie délibérative ne consiste donc pas à faire table rase du passé, mais à généraliser certaines pratiques contemporaines.
- En tant que proposition épistémologique, le délibéralisme est une approche interdisciplinaire qui se démarque radicalement du positivisme. Il s’inscrit pleinement dans l’épistémologie de la complexité portée par E. Morin. Dans cette perspective, le délibéralisme est un cadre conceptuel permettant un changement d’échelle. Dans la conceptualisation libérale, le marché joue le rôle d’intermédiaire entre le micro et le macro. Dans le cadre épistémologique du délibéralisme, c’est la délibération qui est le principe commun unifiant les initiatives locales, nationales et internationales.
Ainsi conçu, le délibéralisme est le régime de justification d’une société démocratique radicale solidaire et écologique. Cette utopie n’est pas déconnectée du réel. Au contraire, elle s’ancre dans les pratiques militantes concrètes. Il ne s'agit pas de tout détruire avant de tout reconstruire, mais de généraliser des pratiques qui ont montré, sur le terrain leur capacité à concilier écologie et démocratie. Le délibéralisme est donc un outil intellectuel de lutte contre la représentation dominante : entre la poursuite de la course folle de la mondialisation et le retour au nationalisme identitaire autoritaire, il existe une troisième voie : favoriser les initiatives citoyennes solidaires.

Dans l'idéal d'une société démocratique tout y compris l'économie peut être délibéré

Par contre, ce n’est certainement pas un mode d’emploi permettant de construire, à coup sûr, une société plus juste. Pour le dire autrement, notre propos n’est pas d’affirmer qu’il faille délibérer de tout et tout le temps. Notre intention est plutôt de proposer un principe normatif expliquant, d’une manière simplifiée, l’idéal d’une société démocratique : tout, y compris l’économie, peut-être, à tout moment, soumis à la délibération des personnes concernées. Une telle société n’est pas une société marquée par l’urgence et les décisions de court terme. C’est, au contraire, une société qui prend tout le temps nécessaire à l’autodétermination individuelle et collective des acteurs. À l’opposé de nos sociétés capitalistes, le délibéralisme s’inscrit dans la durée : prendre le temps de se former à la construction des désaccords, prendre le temps de vérifier l’information, prendre le temps de définir ensemble les problèmes, prendre le temps d’expérimenter de manière collective des actions permettant de remédier à ces problèmes, prendre le temps d’évaluer démocratiquement les solutions, prendre le temps de débattre de leurs éventuelles généralisations législatives, réglementaires ou normatives. Ce temps nécessaire à une démocratie renouvelée, réclame une nouvelle distribution des revenus. C’est pourquoi le délibéralisme propose l’attribution d’une allocation universelle – Revenu d’Existence par CREation monétaire, RECRE - offrant à tous et à toutes un revenu primaire déconnecté de l’activité. Une telle allocation, fondée sur le droit de vivre dans la dignité ne peut être que le fruit d’une décision collective. En effet, le problème central est moins celui de son financement que celui de son acceptabilité sociale. En tout cas, dans le cadre de pensée qui est le nôtre où la monnaie n’est ni un voile neutre ni une réalité exogène, mais un système de comptabilité sociale. Il est donc techniquement possible de créditer chaque habitant d’une somme lui permettant de vivre comme il l’entend . Cette allocation universelle par création monétaire est ainsi étroitement corrélée à une réappropriation démocratique de la monnaie. A contrario, sans démocratisation de la monnaie, sans monnaie délibérée, l’avènement d’une société post-capitaliste reste illusoire.


Conclusion dialogique

Conclusion : délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer


Le délibéralisme est une construction intellectuelle ambitieuse et modeste. Ambitieuse puisque, nous venons de le voir, elle vise à provoquer une révolution intellectuelle. Modeste puisque le délibéralisme n’est qu’une synthèse de travaux théoriques hétérodoxes et de recherches empiriques sur les initiatives solidaires. Il n’invente rien, il assemble des éléments épars. Cette synthèse pluridisciplinaire rejoint alors d’autres synthèses du même type voulant accélérer la transition vers une société post capitaliste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Nous pensons au convivialisme, à la décroissance, au mouvement des communs, à celui de la transition, à l’alter-mondialisme, etc. Au-delà des différences théoriques et des divergences politiques, toutes ces approches cherchent la même chose : un cadre de pensée alternatif qui s’inscrit dans des pratiques concrètes. Il convient alors de comprendre le délibéralisme moins comme une construction théorique achevée que comme un cadre intellectuel ouvert à tous ceux cherchant à penser une société démocratique post-capitaliste. Il ne s’agit pas de faire converger toutes les radicalités dans un seul et unique projet, mais d’offrir un cadre permettant la confrontation de notions et de théories différentes de manière à faire émerger un désaccord fécond. Délibérer pour changer de cap, changer de cap pour délibérer.

Notes

1 et ses variantes actuelles, le néo-libéralisme qui inspire la gouvernance des institutions et des organisations, et l’ordo-libéralisme au cœur de la doctrine économique de l’Union européenne.

2 Plus précisément, nous pensons que l’idée d’un marché autorégulateur, d’un système auto régulé qui ajuste automatiquement l’offre à la demande n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre, nous ne nions pas qu’il existe des lieux d’échanges économiques - des places de marché disait K. Polanyi (1944), ou des dispositifs de calcul selon M. Callon et F. Muniesa (2003) – comme la criée, la bourse, ou les marchés couverts de nos centres-villes. Cependant, nous pensons que ces lieux ne sont pas soumis aux mécanismes mystérieux de la main invisible : ce sont des lieux institués par des acteurs qui mettent en place des règles précises. Rien n’interdit que ces règles soient le fruit d’une délibération publique.

3 Cette vision orthodoxe masque la réalité empirique à savoir les rapports de force mis en avant les travaux de P. Jorion (2010). Il montre que le rapport des prix reflète les positions sociales. La monnaie délibérée avec le financement de l’allocation universelle pourrait justement casser le rapport hiérarchique lié à l’emploi et ainsi générer des rapports plus égalitaires, débouchant sur une formation des prix plus égalitaire.

4 On le voit avec le « dialogue européen » lancé, en 2017, par les institutions européennes pour tenter de combler le fossé qui se creuse entre les citoyens et l’UE. On le voit également avec l’instauration d’un débat public national par le président E. Macron, pour essayer, en 2019, de sortir de la crise provoquée par le mouvement des gilets jaunes.

Bibliographie

Callon M., Muniesa F. (2003), « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », Réseaux, N° 122
Jorion P. (2010), Le prix, Paris, éditions du Croquant.
Keynes J.M. (2002), La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard.
Morin E. (1994), La complexité humaine, Paris, Flammarion.
Polanyi K. (1944), La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, [1983].




Lien avec des expériences existantes
  • Eccap et Economie sociale et solidaire
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06/02/2018

Le financement de l’hôpital : quand vient le temps de l’expérimentation

  • Mossé Philippe
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Investir pour être en santé

Depuis des lustres, le financement des hôpitaux fait l'objet de révisions, de modifications, voire de « refontes ». C'est que le changement de « modèle économique » possède en lui-même une vertu. Il permet de ne pas figer les « rentes de situation » que, fatalement, chaque mode de financement engendre. Avant d'évoquer le mode qui prévaut aujourd'hui, il est nécessaire de brièvement tracer l'historique des modalités abandonnées mais qui, en leur temps avaient été présentées comme des panacées.

Grandeur et décadence du Prix de Journée et du Budget Global

Le financement par le « Prix de Journée », dominant jusqu’au début des années 1980 dans les secteurs public et privé, était d’une certaine façon efficace. Son caractère naturellement, explicitement inflationniste combiné à un contrôle administratif lâche a permis la croissance rapide de l‘offre hospitalière. Or, cette croissance était en phase avec les « trente glorieuses » dont l'hôpital fut l’un des moteurs et l’un des bénéficiaires (Fourastié, 1979). Mais le Prix de Journée s’est assez vite révélé pervers. Poussés par une forme de concurrence mimétique, les hôpitaux se sont lancés dans une « course aux armements », c’est-à-dire à l’équipement lourd qu’il était facile de rentabiliser en multipliant les séjours hospitaliers. Les hôpitaux « gagnants » n'étaient pas les plus performants mais ceux susceptibles de « remplir leurs lits ». L’instauration d’un Taux Directeur national (sorte d'augmentation du prix qu'il ne fallait théoriquement pas dépasser) n’a été suffisante ni pour ralentir la croissance anarchique ni, surtout, pour limiter le creusement des inégalités territoriales.

Au début des années 1980, le contexte économique et politique changeait profondément notamment avec le « tournant de la rigueur » pris en 1983. Le respect de l'équilibre des comptes publics s'imposait alors comme un dogme. La formule du « Budget Global » (ou de la Dotation Globale) est apparue comme une solution disponible. Elle consistait à donner à chaque hôpital une enveloppe annuelle (versée mensuellement) qu’il ne devait pas dépasser. Dès 1986, cette procédure a été appliquée au secteur public et privé à but non lucratif les cliniques conservant le financement à la Journée et à l'Acte (Moisdon et Tonneau, 2008). Les hôpitaux « gagnants » étaient ceux qui pouvaient soit obtenir des rallonges budgétaires en fin d'exercice, soit trouver des ressources annexes à l'ombre du Ministère c'est ainsi qu'ont fleuri les Associations de 1901 adossées à de grands hôpitaux. De plus la Dotation de chaque établissement était calculée sur la base des ressources constatées l'année précédente. Cette procédure (simple, il est vrai) n'incitait pas les hôpitaux à rationaliser leurs coûts. De plus, elle interdisait aux tutelles de « récompenser » les hôpitaux les plus vertueux. Enfin, le fait que les deux secteurs, public et privé commercial, n’étaient pas financés selon le même mode ne pouvait que favoriser les jeux stratégiques, tels le partage de clientèles. C’est donc pour combattre ces effets pervers, tout en essayant d’allouer les ressources en fonction de l’activité réelle, qu’un nouvel instrument, la Tarification à l’Activité, ou T2A, a été élaboré.

La T2A et le mirage libéral Introduite en 2004 et déployée jusqu'à aujourd'hui, la Tarification à l'Activité (T2A) change à nouveau la base du financement. Techniquement, la T2A s'apparente à une rémunération à l'Acte. Politiquement, il s’agit de rapprocher les secteurs privé et public. La brique élémentaire en est le Groupe Homogène de Séjours qui combine le diagnostic, les actes afférents et une durée d'hospitalisation. Une liste de GHS est définie puis, à chacun d’eux est associé un Tarif celui-ci devient la rémunération de l’hôpital. Ces Tarifs sont des coûts moyens calculés à l’occasion d'enquêtes annuelles réalisées dans des établissements témoins. La T2A substitue donc une logique de recettes à la logique de dépenses qui prévalait jusqu’alors. Transparence et efficience en sont les maîtres-mots. Dans cette perspective, le nombre total de GHS est progressivement passé de 800 à 2 300. Le but de cette complexité était de prendre en compte la diversité des cas. Mais cette complexité ouvre des possibilités quasi infinies de codages opportunistes. C'est pourquoi, l'Assurance Maladie a pour mission de contrôler et, le cas échéant de sanctionner, les codages « insincères » des GHS qui auraient pour but de surestimer le coût du séjour.

Mais, pour de nombreux observateurs, le risque majeur de la T2A ne réside pas dans ces petites tricheries. Le risque serait d’inciter les hôpitaux à sélectionner les patients « rentables » et à exclure les autres: « La mise en œuvre de la T2A conduit le système hospitalier à mimer le marché et à remettre en questions ses principes fondateurs. La T2A accélère la sélection des patients, la baisse de la qualité des soins et la suppression des activités non rentables.» (Domin, 2015) Toutefois, dans la réalité du système de soins français, ce risque est faible et il peut être combattu, notamment, par l’incitation. Ainsi, par exemple, a-t-il été décidé de « survaloriser », à pathologie égale, les prises en charges de personnes démunies, isolées ou en situation précaire. Le vrai « danger » est donc ailleurs que dans la recherche effrénée de rentabilité immédiate. Il est dans le fait que ce mode de financement est hyper-individualisé.

Sortir d’une logique individualisante

Contrairement aux Cliniques privées les hôpitaux doivent réaliser des activités collectives dont le financement ne peut pas être calculé sur la base du patient individuel. Pourtant, au démarrage de la T2A il était question de limiter ces activités. Sous le Gouvernement Sarkozy cet objectif, dénommé «100% de T2A », était affiché pour des raisons idéologiques car la T2A était assimilée (à tort) au libéralisme économique. Ce que des observateurs avertis avaient noté dès le démarrage de ce mode de financement (Mossé et Naiditch, 2005), un rapport officiel est venu opportunément le rappeler en 2016 : « la T2A ne valorise finalement pas la prise en charge des malades qui requièrent le plus d’attention ceux porteurs d’affections chroniques, ceux les plus âgés, ou encore les patients en situation de précarité! » (Véran 2016, p.14). Fort heureusement, notamment sous la pression des Agences régionales de Santé, une part certes minoritaire mais croissante des activités a pu être financée « hors T2A ». Quelques tâches assurées par les établissements publics sont ainsi rémunérées au « forfait » ou à la « structure ». Il s’agit d’interventions qualifiées de « Missions d’Intérêt Général et d’Aide à la Contractualisation » (MIGAC). Parmi elles, certaines sont réalisées dans les CHU (enseignement et recherche) et d'autres sont plus largement partagées (urgences, prévention, SAMU, centres antipoison, etc.).

Dans cet esprit, et pour sortir du « tout T2A », Mme Buzin, Ministre de la Santé du gouvernement issu de l'élection présidentielle de mai 2017, a décidé de favoriser les rémunérations forfaitaires et, donc, concertées. Pour ce faire, et dans la suite d’un mouvement initié en 2014, il s'agirait d’expérimenter des financements originaux. Le plus disruptif et le plus prometteur est celui dit « au parcours de soins ». Selon des modalités à définir, les hôpitaux publics et privés pourraient en partager les recettes avec d'autres établissements et des médecins de ville. Le but est de « permettre l'émergence d'innovations organisationnelles dans les secteurs sanitaire et médico-social, pour améliorer la prise en charge et le parcours des patients, l'efficience du système de santé et l'accès aux soins » (PLFSS, 2017). D’ores et déjà, des projets ont pris corps ici ou là : filières gériatriques, télémédecine, etc. Ils transforment en profondeur le système de soins parce qu’ils reposent sur des coopérations inédites. Ce faisant, ils mettent à mal les monopoles professionnels et institutionnels dont on sait les conséquences néfastes tant en termes de coût que de santé publique.

Dans cette nouvelle configuration, les hôpitaux « gagnants » seront ceux qui, ouverts, flexibles et innovants, sauront saisir les opportunités et tirer avantage de la diversité des ressources. Dans cette configuration nouvelle, il reste à définir le rôle que pourrait tenir le citoyen-assuré-patient … jusqu’à la prochaine réforme.

Références  bibliographiques 

-Jean-Paul Domin, Réformer l'hôpital comme une entreprise, Revue de la régulation, V.17, printemps 2015.

Jean Fourastié, Les Trente glorieuses ou la révolution invisible, 1979, Ed. Fayard, 306 p.

Jean-Claude Moisdon et Dominique Tonneau, Le financement concurrentiel des hôpitaux, Politiques et Management Public, V.26, N°1, 2008, pp. 111-126.

 Philippe Mossé et Michel Naidich, La T2A est-elle soluble dans la démocratie ? Entreprise et Santé, 2005. PLFSS, http://www.securite-sociale.fr/-LFSS-2018- Septembre 2017

Olivier Véran, Mission sur l'évolution du mode de financement des établissements de santé, mai 2016, 71 p. Philippe Mossé, janvier 2018

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01/05/2021

Le futur du travail des femmes

  • Rias Anne-lise
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Anne-lise Rias est designer, Docteure chercheuse en sciences de l’innovation et Présidente de l’association Osez le féminisme ! 63. Avec son atelier de recherche-design indépendant, elle mène depuis 2019 une recherche-action sur le travail, en particulier sur le travail des femmes. Ce projet est participatif, les personnes intéressées peuvent se manifester. Projet sans visée commerciale, sous licence creative commons BY-NC-SA.


La prise de conscience des effets des activités humaine sur l’écosystème Terre, regroupés sous le mot Anthropocène [1], nous pousse à agir en faveur d’une « redirection écologique » – selon le terme emprunté au théoricien du design Tony Fry. Il s’agit alors de renoncer [2] volontairement à des pratiques, organisations et imaginaires incompatibles avec un futur viable et enthousiasmant dans les limites et frontières terriennes qui s’imposent. Dans ce contexte, Le futur du travail des femmes questionne le travail des femmes tel que nous le connaissons organisé, représenté et pratiqué aujourd’hui. Il semble être un des rouages du mécanisme anthropocénique, participant à la logique d’extraction et d’exploitation, aidée de moyens technologiques, verrouillée par un système politique et économique et dont les bénéfices profitent en large part à une minorité de personnes tandis que la majorité subit de nombreux effets délétères. Nous considérons que le travail des femmes est en ce sens devenu un terrain stérile, notamment à cause d’imaginaires dominants. Nous avons l’intuition que ces représentations dominantes saturent nos imaginaires et peuvent nous affecter : démobilisation, déresponsabilisation, surdétermination ou impossibilité à se déterminer. Nous supposons que nous pouvons renoncer à ces imaginaires dominants, que nous pouvons nous en défaire, qu’ils peuvent être déconstruits ou redirigés pour permettre à d’autres d’émerger.


Le projet

Le projet Le futur du travail des femmes vise d’abord à recueillir et mapper les imaginaires existants pour identifier des récits dominants et des micro-récits plus exceptionnels. Il vise ensuite à explorer les attachements et dépendances (économiques, identitaires, symboliques, technologiques, culturels, …) qui lient Femmes et Travail, à en rendre compte de manière tangible et sensible, puis à envisager de renoncer à tout ou partie de ces liens. Il proposera enfin des hypothèses de changements et les alimentera pour ouvrir à de nouveaux récits et représentations du travail des femmes et des femmes au travail, des pistes qui pourraient influencer nos façons de penser, rediriger et expérimenter le travail des femmes à l’avenir. Ainsi, en tant que designer-chercheuses, nous contribuons à créer les conditions nécessaires à l’émergence de nouveaux récits et représentations du travail des femmes.
Cet article présente une sélection de 3 textes issus d’une galerie de portraits créée comme une synthèse d’imaginaires existants. Sous la forme de textes courts, ces portraits sont donc basés sur des représentations courantes, des données sociologiques et statistiques accessibles. Ce sont des récits de situations professionnelles de femmes fictives, à travers lesquels on devine des attachements et dépendances qui lient ces femmes à leur travail. Les portraits de l’artisane, de la femme providentielle, de l’informelle ou encore de l’influenceuse ont ainsi été brossés [3]. Nous présentons ci-dessous les portraits de la Robotisée, de la Femme au foyer et de l’Ouvrière.

La Robotisée

« Elle n’a pas véritablement de corps, sa voix est utilisée comme marqueur de sa féminité. Ils les ont nommées Siri, Alexa, Alice, Silvia, Cortana et Bixby, ou Mimi et Vera des Hubots dans la série Real humans (2012), ou encore Samantha dans le film Her (2013). Elle est l’assistante de, au service de, elle se doit d’être disponible, jours et nuits. Malléable, programmable, on attend que la robotisée exécute, sans discuter ni se plaindre. Qu’elle obéisse et serve.

Elle assure le travail domestique, familial et affectif, et même des se(r)vices sexuels. On compte sur elle pour des tâches ingrates : rappeler les rendez-vous et les courses à faire, trouver rapidement une adresse, une réponse à une question métaphysique, informer sur la circulation routière, faire une dictée. Et aussi pour des tâches sensibles : rassurer, tenir compagnie, faire la conversation, complimenter. Tout cela sans même avoir besoin de lui dire merci pour le service rendu ni la rémunérer. Evidemment, elle n’est pas humaine.

Sa voix est parfois incarnée dans un corps mécatronique stéréotypé (peau très lisse, grosse poitrine, souriante, visage maquillé, cheveux longs). Sofia (activé en 2015 à Honk-Kong) a par exemple été modelé à partir du corps de l’actrice Audrey Hepburn. Initialement, les inventeurs de Sofia l’ont pensé
pour être la compagne idéale des personnes âgées en maison de retraite (!) ou pour guider les foules lors d’évènements. Finalement, ils lui font jouer un rôle d’égérie, un objet de marketing, un exemple pour favoriser le développement d’assistants robotisés. La robotisée n’est pas humaine mais son travail et son statut ressemblent furieusement à ceux assignés aux femmes en chair et en os. Tout comme on dit les “soignants” ou les “agents de vente” pour parler de ces métiers occupés à plus de 80% par des femmes, on utilise là “assistants vocaux” ou “assistants domestiques”. Soi-disant féminine et en même temps effacée, pas correctement désignée. Toute ressemblance avec les humaines qui travaillent ne saurait être fortuite. »

La Femme au foyer

« Elle ne travaille pas dans une entreprise, n’a pas de collègues. Pourtant elle trime toute la journée. Mariée à un homme, mère de trois enfants. Du point de vue du “marché du travail” elle est invisible. Comme dans les années 1990, une partie des femmes au foyer n’y est jamais entré, sur ce marché. Ces invisibles qui n’ont jamais travaillé -officiellement- en France sont en moyenne moins diplômées et en majorité immigrées.

Dans la majorité des cas, la Femme au foyer est en fait invisible parce qu’elle a quitté le “marché du travail”. Ou plutôt il l’a quittée. Le plus souvent suite à un licenciement, ou parce que son contrat à durée déterminée a pris fin. Bien plus rarement, elle est femme au foyer pour raisons personnelles. Son mari est ouvrier dans une entreprise et gagne un salaire pour ça. Son entourage dit qu’il “nourrit la famille” et qu’elle a “de la chance qu’il soit là”. Son espace de travail est domestique. Ses horaires ne sont pas encadrés par une loi, elle essaye de les domestiquer. Elle n’est pas rémunérée. Elle est cinquantenaire et ses enfants sont majeur·es. Ou alors elle a moins de 34 ans et ses enfants sont en bas âges. Elle est parfois récompensée en fête des mères ou en robot ménager. Plus souvent en cacas bien formés dans la couche et en progrès rassurants sur la lecture de Ratus et Mina. Elle n’est pas inscrite au chômage. Elle n’est plus étudiante et pas encore retraitée. Elle habite sûrement en Corse, ou dans les Hauts-de-France. Depuis 2011, la Femme au foyer tend à rajeunir, elle a plutôt entre 20 et 34 ans. Et elle n’est pas définitivement Femme au foyer, c’est temporaire. Elle se demande bien comment elle va y accéder à ce “marché du travail”. Elle guette attentivement trente minutes de calme qui lui permettraient de mettre à jour “Mon-CV-2020” entamé sur son ordinateur il y a plusieurs mois mais jamais envoyé. Elle ressemble à environ 2 millions d’autres femmes, en France. »

L'ouvrière

« Elle est dans le secteur de la propreté, caissière au supermarché, opératrice sur une ligne de montage, bonnetière, ouvrière agricole ou assure l’emballage dans un entrepôt logistique. Parfois non qualifiée, sans diplôme français. Elle n’a pas gagné au grand concours de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail : le temps partiel imposé est son lot quotidien, ouvrant sur un horizon assez plat. La flexibilité de ses horaires est inversement proportionnelle à celle de ses lombaires.

Mais de son point de vue c’est bien comme ça : elle peut s’occuper de ses enfants, de la maison et de son mari. Elle a un point commun avec la Destinée : son employeur pense qu’elle est “faite pour ça”. Il ne la place pas à des postes qualifiés qui demandent de porter des charges lourdes (largement assistés par des machines), et pense qu’après tout, comme elle fait le ménage à la maison, elle saura le faire aussi dans un immeuble de bureaux ou une gare, sa collègue lui donnera quelques conseils vite fait sur place. Et puis si l’une refuse la suivante acceptera. Son métier est bien utile, tout le monde le dit, parfois même l’applaudit ! Mais pas au point de lui dire bonjour. Ni de reconnaître ses compétences professionnelles, de prendre en compte la pénibilité des tâches, d’ajuster sa qualification au plus proche de la réalité de sa pratique ou d’augmenter son salaire.

Elle s’appelle Rachel Kebe ou Kadiddiata Karamoko ou Mirabelle Nsang, Tiffany ou Denise. Ou Fatima comme dans le film éponyme de Philippe Faucon (2015). Elle est soulagée d’avoir trouvé cet emploi, elle qui n’avait pas tellement le choix. Elle le fait pour ses enfants qui pourront étudier dans de bonnes conditions et se construire une vie de meilleure qualité. Le mois dernier, quand elles ont fait grève pour obtenir le paiement des heures supplémentaires réalisées, leur boîte d’intérim leur a accordé. En précisant qu’à la fin de l’année la nouvelle ligne de montage toute automatisée du client sera en marche, et qu’il n’aura plus besoin d’elles. Sauf si elles sont d’accord pour travailler à la désinfection des cages de poules d’élevage, à 45km de là. Ils n’ont pas encore inventé de machine qui sache faire ça. Denise va refuser, elle a bossé suffisamment longtemps pour connaître les astuces du métier, d’ici la fin de l’année elle aura monté sa propre entreprise de nettoyage.

Quand elle raconte son parcours, Tiffany dit qu’elle a eu de la chance (et du courage, et un bon ami aussi). Elle n’en pouvait plus de découper de la viande toute la journée, d’être aussi mal considérée que les carcasses, elle avait besoin d’autre chose. Elle est maintenant développeuse pour le web et en langage Homme-Machine. Une amie lui a demandé si ça la dérangeait de préparer les machines qui supprimeront le boulot de ses sœurs. Elle a répondu que non. Si c’est pour finir mangée dans tous les cas, autant être au début de la chaîne ! Devant la télé, elle se demande si c’est vraiment possible de se réincarner en un Hubot, comme dans la série Real Humans (2012). Comme ça, impossible de la remplacer par une machine, elle sera la machine. »

Le travail, au cœur des activités humaines, est visiblement l’un des instruments dont les usages participent largement à l’état de destruction globale de la Terre dont nous prenons conscience. La place et le rôle particuliers accordés aux femmes dans le travail ajoute une dimension supplémentaire : leur travail semble être en plus l’instrument de leur propre oppression mortifère. Il semble alors évident d’interroger ce travail des femmes pour envisager d’en changer. Si la redirection écologique propose en effet, dans son appellation comme dans ses actions, de changer de cap, encore faut-il savoir comment s’orienter et au moins entrevoir où atterrir [4]. Et même au préalable, pour dessiner une trajectoire, il faut déjà connaître le point de départ, savoir d’où l’on part ! Ce projet Le futur du travail des femmes propose d’abord cela en première étape : à travers des objets, des mots et des images de cerner ce qui circule dans nos imaginaires quand nous entendons l’association des mots travail et femmes. Une fois bien conscientes et conscients de ce que nous avons dans les mains et sous les pieds, nous pourrons envisager d’en changer.







Notes

1- Atlas de l'anthropocène, 2019, édition Les Presses de Sciences Po

2- Au sens de ORIGENS laboratoire de recherche sur l'anthropocène et ses effets, notamment sur les organisations et le design, basé à Clermont-Ferrand   origensmedialab.org.

3- Retrouvez la galerie de portraits complète (26 textes courts) sur http://anneliserias.com/futurs

4- Emprunts à Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique édition La Découverte, 2017.

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Le Gall François

Nom Le Gall
Prénom François
Contributions

22/01/2017

Orchestres à l’école

  • Le Gall François
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Le projet de rencontre des orchestres à l'école de Gardanne et de Saint Brieuc


Le dispositif Orchestre à l’École sert un enjeu social de taille. En offrant à des enfants de quartiers défavorisés ou de zones très rurales l’opportunité de bénéficier d’une pratique musicale en les intégrant à un ensemble instrumental en milieu scolaire, les orchestres sont facteurs de progrès tant sur le plan scolaire que comportemental, et aboutissent de fait à une meilleure intégration sociale. Dans une ambiance de motivation commune exempte de tout esprit de compétition, la pratique collective de la musique au sein d’une classe incite les élèves à une plus grande participation à la vie du groupe et encourage des valeurs telles que le partage, le respect mutuel et la solidarité. De par la pratique instrumentale, les élèves se familiarisent aussi avec une certaine discipline et acquièrent ainsi de nouvelles habitudes de travail : plus confiants et concentrés, mieux disposés à l’écoute, ils prennent goût à l’effort, s’améliorent dans l’apprentissage de la lecture et du calcul et expérimentent ainsi le progrès et la réussite dans d’autres domaines. De fait, les orchestres à l’école ne favorisent pas seulement l’épanouissement artistique des enfants, ils génèrent un ensemble de comportements qui participent activement à combattre l’exclusion en revalorisant les aptitudes d’élèves en situation d’échec scolaire, dans un climat propice à la confiance,  à l’attention et au respect mutuel.

Ainsi, la musique vient structurer l’univers scolaire et redonne une place aux familles en rupture avec ce milieu, en les invitant à assister à des événements festifs comme des concerts, qui viennent récompenser collectivement un travail de longue haleine. Le sentiment de fierté partagé alors entre enfants, enseignants et parents participe à redonner confiance et espoir à ces élèves issus de milieux défavorisés Ainsi, parce qu’ils offrent aux enfants une éducation artistique mais aussi civique, les orchestres à l’école s’inscrivent dans une politique d’égalité des chances en permettant par la musique l’évasion d’un quotidien difficile, le développement d’un sentiment de valorisation personnelle et la formation de l’identité collective des citoyens de demain.

Un orchestre à l’école créé en 2009 à Gardanne (B.du Rhône) et en 2013 à Saint Brieuc (Côtes du Nord).

Les Logis Notre Dame, à Gardanne (13), vivent au rythme de l’école élémentaire Château Pitty, classée en Réseau d’Éducation Prioritaire. La plupart des enfants y vont à pied, beaucoup entendent la cour depuis leur terrasse. En juin 2007, dans l’écriture du projet d’école, les enseignants constatent que sur l’ensemble des 130 élèves, une seule a été inscrite à l’école de musique municipale, et que les liens entre les enseignants et les parents sont faibles avec la grande majorité des parents. Il semble que les difficultés scolaires d’un certain nombre d’élèves viennent du fossé qui sépare le monde de l’école de celui de leur culture familiale. Du coup, ces élèves mettent leur énergie pour faire le grand écart entre ces deux univers et n’en ont plus pour entrer dans les apprentissages scolaires et citoyens que leur propose l’école.

Afin de créer un terrain où le monde de l’école et celui de la famille des élèves puissent se rencontrer, la Médiathèque Nelson Mandela lance avec un musicien intervenant une collecte auprès des élèves et de leurs parents des chansons qu’ils chantent ou écoutent à la maison, et d’en apprendre une partie avec les cinq classes de l’école, dans des ateliers musicaux hebdomadaires, afin qu’elles deviennent un répertoire commun à l’école et au quartier. En novembre 2009, dans l'élan de ce collectage de chansons, un premier orchestre à l’école voit le jour à Château Pitty. En s’inspirant des orchestres d’El Systema fondé par José Abreu au Venezuela, avec le soutien de l’association Orchestre à l’école, de la Fondation Bouygues, du Lions Club de Gardanne, des Autocars Blancs, la ville de Gardanne confie à chaque élève de CE1 un instrument (parmi l’accordéon, le saxophone, la clarinette et le violon) et finance chaque semaine, dans les horaires scolaires, un cours en pupitre avec un professeur de l’école de musique, et un cours en orchestre avec le musicien intervenant bibliothécaire.

En 2011 et 2012, deux classes supplémentaires d'orchestre ouvrent dans l'école Château Pitty, si bien que tous les enfants qui entrent en CE2 démarrent pour trois ans la pratique musicale en orchestre. Au démarrage des orchestres à l'école en 2009, alors que la Ville de Gardanne s'est dotée d'une école de musique et d'une école d'arts plastiques, un seul enfant des Logis Notre Dame est inscrit à l'école de musique et aucun à l'école d'arts plastiques. Alors qu'elle est au milieu du quartier, l'école avait peu de lien avec les parents. La pratique musicale en orchestre chaque semaine pendant trois ans est devenue pour les enfants (mais aussi des parents, les enseignants et des agents impliqués dans l'école) un chemin pour se nourrir culturellement, pour expérimenter le goût et l'exigence d'apprendre la pratique d'un instrument de musique, en contribuant à une création collective. C'est aussi un tremplin vers l'extérieur du quartier grâce aux rencontres avec les orchestres de l'école de musique ou d'autres orchestres à l'école, ou bien lors de la participation aux Juniors Orchestra avec le London Symphony Orchestra organisé par le Festival d'Art Lyrique d'Aix en Provence...

La ville de Saint Brieuc, par le biais de sa politique culturelle, a toujours œuvré dans sa volonté de démocratiser l’accès à la culture pour tous, notamment auprès des publics dits « éloignés ».  Très vite la nécessité de proposer des dispositifs auprès des enfants de la ville en partenariat avec l’Éducation nationale s’est fait ressentir. Ainsi, via des projets musicaux en milieu scolaire crées avec des musiciens intervenants, plusieurs milliers d’enfants briochins bénéficient chaque année d’une sensibilisation artistique ainsi qu’une pratique musicale. En 2012, plusieurs acteurs partenaires se sont réunis pour penser un projet d’une nouvelle envergure à savoir la création d’un orchestre à l’école, à l’instar des nombreux projets initiés par l’association Orchestre à l’Ecole. C’est ainsi qu’en octobre 2013 un partenariat a été scellé entre la ville de Saint-Brieuc, l'Inspection académique des Côtes-d'Armor et l’association Orchestre à l’Ecole pour créer sur la ville son premier Orchestre à l’Ecole. C’est l’école élémentaire de La Vallée qui accueillera ce dispositif. Classée Réseau d’Éducation Prioritaire, l’école de La Vallée se situe dans le quartier de Balzac où elle y tient une place centrale, tant par sa situation géographique que par l’engagement de l’équipe enseignante.

Dans le même temps, les équipes éducatives de l’école de la Vallée ainsi que les professeurs du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Saint Brieuc se sont réunis pour penser un projet commun où chaque enfant bénéficiera de trois années de pratique instrumentale (CE2, CM1 et CM2) dans une classe orchestre. L’objectif principal étant de faire vivre un groupe classe dans son école, son quartier et sa ville  de lui offrir l’opportunité de construire des projets forts en partenariat avec les acteurs sociaux et culturels du territoire, de valoriser leur pratique au sein de leur famille, de leur école mais aussi du territoire Briochin et même au-delà ! De créer du lien social par le biais de la pratique musicale, de valoriser le groupe, de favoriser l’entraide, l’esprit critique, l’investissement personnel… tant de compétences nécessaires à l’individu, à l’apprentissage mais aussi et surtout au groupe classe.

Dans un contexte d’apprentissage parfois compliqué où certains enfants sont en difficulté, le dispositif a pour ambition d’aider chacun à trouver sa place dans l’école comme il trouvera sa place dans l’orchestre ou chacun pourra valoriser son investissement avec fierté. De 2013 à 2015, ce sont trois orchestres qui seront créés à la Vallée. Soutenus par l’association orchestre à l’école via des financements de la banque Goldmans Sachs et du groupe LVMH, par le Lions Club de Saint Brieuc ainsi que par l’Inspection Académique des Côtes d’Armor, le conservatoire de Saint Brieuc a pu acquérir trois parcs instrumentaux d’une trentaine d’instruments (trompette, trombone, cor, tuba et percussions) qui seront confiés aux enfants dès leur entrée en CE2. L’orchestre à l’école est devenu, dans ce contexte, un véritable moteur à l’engagement des élèves tant sur le plan musical que scolaire. C’est aussi une source de fierté des enfants et des parents, mais aussi de tout un quartier qui trouve un écho favorable sur la ville.

Lors de l’écriture du projet sur l’école de La Vallée, seulement deux élèves scolarisés à la Vallée avaient une pratique musicale régulière. Le quartier est cependant doté de belles infrastructures offrant des cours de danse, centre de documentation, bibliothèque (centre social et MJC du Plateau) mais l’accès à la pratique musicale était quasi inexistant. La plupart des familles du quartier, dont la majorité ont leurs enfants scolarisés à La Vallée, considéraient que la pratique musicale n’était pas accessible, que les établissements culturels de la Ville n’étaient pas pour eux. La pratique au sein de l’orchestre a permis aux enfants et aux familles de découvrir une nouvelle pratique artistique mais aussi de découvrir les infrastructures de la ville et d’y poser un nouveau regard. Ainsi, grâce aux partenariats menés avec le Conservatoire, la Scène Nationale La Passerelle, la Citrouille (Scène de Musiques Actuelles), les projets menés avec l’orchestre symphonique de Bretagne, l’association de musiques Bretonnes SKV, mais aussi lors de rencontres d’artistes avec notamment Ibrahim Maalouf, Erik Truffaz, Ballaké Sissoko, les enfants et leur famille ont pu bénéficier de l’offre culturelle proposée mais aussi et surtout en être des acteurs de premier plan. Un lien fort s’est ainsi créé et grâce aux concerts des classes orchestres, chaque enfant et chaque parent découvre et s’approprie les offres culturelles de la Ville et leurs propositions artistiques.

Très vite le besoin de partager cette expérience avec d’autres enfants, d’autres classes orchestre s’est fait ressentir. Forts de nos rencontres artistiques mais aussi humaines initiées lors des projets et concerts des orchestres, l’idée est venue de vivre sur plusieurs temps des rencontres avec d’autres classes orchestres, de partager des expériences fortes.

Le projet d’échange entre Gardanne et St Brieux de 2017 à 2019

Les écoles Château Pitty (Gardanne) et La Vallée (Saint Brieuc) s'appuient sur leurs orchestres à l'école pour nourrir trois années d'échanges entre leurs élèves (et leurs parents) et leur faire vivre trois rencontres : - en 2017 avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix à Gardanne et à Saint Brieuc Miguel Angel Estrella, pianiste argentin de renommée internationale, a fondé en 1982 la Fédération Musique Espérance (reconnue par l'UNESCO) dont la vocation est de « mettre la musique au service de la communauté humaine et de la dignité de chaque personne  de défendre les droits artistiques des musiciens - en particulier des jeunes - et de travailler à construire la paix ». Il a fondé  l'Orchestre pour la Paix réunissant des musiciens palestiniens, israéliens et arabes qui véhiculent leur idéal de paix et de tolérance par la musique. Il participera à cette rencontre d'orchestres à l'école avec les musiciens du Quatuor pour la Paix. - en 2018 une rencontre à Gardanne de leurs six classes orchestres. - et en 2019 une rencontre à Saint Brieuc de leurs six classes orchestres. L'échange qui démarre pour trois ans entre l'école Chateau Pitty et l'école La Vallée à Saint Brieuc, tant entre les enfants qu'entre les parents, est une nouvelle fenêtre qui s'ouvre sur ces deux quartiers.


D’autres organismes impliqués localement sur cette même  problématique 

En s'inspirant des orchestres à l'école, la Médiathèque Nelson Mandela et le service culturel de la Ville de Gardanne ont mis en place d'autres projets culturels tri-annuels dans les écoles de Gardanne : Orchestre à l'école Prévert avec l'école de musique, Opéra à l'école Bayet en partenariat avec le Festival d'Art lyrique d'Aix en Provence, École en scène (théâtre) dans les écoles Mistral et Cézanne avec la Compagnie Desiderata, Danse à l'école des Aires en partenariat avec le Groupe Urbain d'Intervention Dansée (Ballet Prejlokaj)... ce qui a permis d'étendre la pratique artistique dans les écoles sur l'ensemble des groupes scolaires de Gardanne, tout en impliquant les parents. La Médiathèque Nelson Mandela anime aussi le dispositif Croqueurs d'album (avec les enfants et leurs parents) une fois par mois pour encourager la lecture des parents avec leurs enfants dans l'école Château Pïtty. Elle met également en place chaque semaine un point lecture, à la sortie de l'école Château Pitty.

L’orchestre à l’école de La Vallée s’inscrit dans un cadre général du dispositif de la ville « Musique à l’école » mais aussi dans un cadre plus général auquel sont associés la bibliothèque, l’École des Beaux Arts, le Musée de Saint Brieuc, le Conservatoire de musique et de danse, la M.J.C., le centre social ainsi que la Scène Nationale La Passerelle. Toujours dans cette volonté de démocratiser l’accès à la culture, chacune de ces infrastructures développent des actions sur le territoire avec notamment une ouverture et des projets pour les scolaires et dans les quartiers. De plus depuis cette année, l’expérience Orchestre à l’école se poursuit au collège Racine où un orchestre réunissant les anciens élèves de la Vallée ainsi que d’autres élèves musiciens s’est créé. A Gardanne, pratiquer le théâtre, la danse, l'opéra ou l'orchestre ont été ces dernières années des chances pour les enfants des différentes écoles de partager aux autres des talents qui ne demandaient qu'à éclore.

A Saint Brieuc, le dispositif Orchestre à l’école est le seul sur le territoire à proposer à des enfants la pratique d’un instrument sur le temps scolaire. Encadrés par les professeurs du conservatoire, les ateliers suivis et les projets ont permis d’offrir aux enfants une continuité dans leurs apprentissages, de leur donner la possibilité de poursuivre leur pratique en dehors de l’école et de connaître les différentes offres artistiques. La classe orchestre est une école du musicien mais aussi une école du spectateur et au-delà, nous cherchons à susciter une curiosité artistique chez chaque enfant. Le réseau culturel tissé par les différents acteurs sur ces problématiques communes est en ce sens très important. Voici les actions qui seront mises en œuvre dans ce projet : - Trois années d'échange épistolaire (lettres, dessins, photos, vidéos, et informatique) de chaque classe de Château Pitty (Gardanne) avec une classe de l'école La Vallée (Saint Brieuc) mais aussi entre les parents de chaque école. Ce sera l'occasion de partager nos expériences (d'enfants, de parents, de musiciens) et nos cultures (dans notre école et notre quartier, dans notre région...)

Expérimentation sur deux ans

Développer l'empathie avec Serge Tisseron dans l'école Château Pitty, proposé par l’Éducation Nationale. Les enseignants de toutes les classes proposeront chaque semaine un « Jeu des trois figures » en demi classe, et seront accompagnés régulièrement par l'école des familles d'Aix en Provence. - Développer des liens entre les orchestres à l'école La Vallée et l'équipe ATD Quart Monde de Saint Brieuc. En 2016-2017 : - Travail autour du conte de Cendrillon et des mini-livres Tapori : ces histoires vraies d'enfants vivant une forte exclusion, écrites par les équipes d'ATD Quart Monde pour les enfants, seront des témoignages de Cendrillon d'aujourd'hui. - Création musicale à partir e ce que les enfants (à Gardanne et à St Brieuc) savent jouer sur un montage vidéo de la chorégraphie Cendrillon du Malandain - Ballet de Biarritz. Les parties préparées par chaque orchestre seront assemblées lors la rencontre. - Travail de répertoire de musique baroque : chaque orchestre choisit une pièce de musique baroque et l'arrange pour la jouer avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix. Une pièce commune en tutti a été choisie : l'Ouverture de la suite en Ré de Water Music de Haendel. - Deux rencontres avec Miguel Angel Estrella et le Quatuor pour la Paix, l'une à Gardanne du 4 au 6 avril 2017  avec les orchestres de Château Pitty et l'autre à Saint Brieuc en mai 2017 avec les orchestres de La Vallée.

En 2017-2018 : - Thème à définir ensemble pour continuer à travailler l'empathie / la place de chacun dans l'école sans exclure. Ce thème ouvrira un travail de création et de répertoire pour les 6 classes orchestres. - Au printemps 2018, une rencontre à Gardanne des 3 classes orchestres de Château Pitty et des 3 classes orchestres de La Vallée En 2018-2019 : - Thème à définir ensemble pour continuer à travailler l'empathie / la place de chacun dans l'école sans exclure. Ce thème ouvrira un travail de création et de répertoire pour les 6 classes orchestres. - Au printemps 2019, une rencontre à Saint Brieuc des 3 classes orchestres de Château Pitty et des 3 classes orchestres de La Vallée


Les enfants visés par le projet

Les 124 élèves de l'école Château Pitty (CP à CM2)et les 128 élèves de l'école La Vallée (CP à CM2) prennent part au projet d'échange. Les 124 élèves de l'école Château Pitty participent à l'expérimentation Développer l'empathie : ils auront tous une heure par semaine à partir de novembre 2016 de « Jeu des trois figures » de Serge Tisseron. La forme de collaboration entre ATD Quart Monde et l'école La Vallée est en cours de préparation Pour les rencontres 2017 avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix (une à Gardanne, une à Saint Brieuc), l'ensemble des élèves des deux écoles d'orchestres à l'école. Pour la rencontre 2018 à Gardanne, seules les classes orchestres de La Vallée (CE2, CM1 et CM2) feront le voyage jusqu'à Gardanne. Toutes les classes de Château Pitty seront impliquées dans la rencontre avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix, ainsi que les parents (qui accueilleront chez eux les élèves de Saint Brieuc). Pour la rencontre 2019 à Saint Brieuc, seules les classes orchestres de Château Pitty (CE2, CM1 et CM2) feront le voyage jusqu'à Saint Brieuc. Toutes les classes de La Vallée seront impliquées dans la rencontre avec Miguel Angel Estrella et la Quatuor pour la paix, ainsi que les parents (qui accueilleront chez eux les élèves de Gardanne).   L'implication des parents A Gardanne, des parents sont impliqués dans l'orchestre : ils apprennent un instrument avec les enfants, ce qui est d'un grand soutien au niveau de la concentration et de la motivation. Nous avons proposé aux parents d'accueillir un enfant de Saint Brieuc dans leur famille : pour certains, c'est un grand pas, pour d'autres cela semble facile. Nourrir l'échange entre les parents de Gardanne et ceux de Saint Brieuc est indispensable pour apprendre à se connaître et oser confier son enfant dans une famille qu'on ne connaît pas. Pour cela, avec les parents, nous allons proposer des moments pour réfléchir ensemble à ce qui est important pour nous, dans notre quartier, par rapport à nos enfants... puis l'envoyer aux parents à Saint Brieuc... puis réfléchir à partir de leur envoi. A Saint-Brieuc, les parents ne participent pas à l’orchestre en tant que musiciens, mais ils sont très concernés par la vie de l’orchestre et participent activement aux projets menés dans la ville. Le projet de rencontre avec Gardanne constitue un double défi : celui de laisser partir son enfant pour une rencontre à Gardanne, d’accueillir en retour un enfant à la maison mais aussi de faire grandir la cohésion et les liens forts de l’orchestre au-delà du propos musical, en dehors de l’orchestre à proprement parlé. Nous travaillons ensemble sur ce projet en essayant de faire ressortir quelques grandes thématiques tournées vers l’accueil, le partage et l’acceptation des différences. C’est pour nous l’occasion de faire naître, à l’instar de la genèse du projet de Gardanne, un tissage fort entre les familles, dans le quartier. C’est enfin l’occasion de définir qui nous sommes, ce qui nous unit dans notre quartier et de le transmettre , de le raconter aux familles de Gardanne.

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Le Goff Jacques

Nom Le Goff
Prénom Jacques
Contributions

30/01/2018

La méditation, une valeur en hausse

  • Le Goff Jacques
Réactions actualités passées

Article paru dans Ouest France 9 janvier 2018


Des députés en formation à la... méditation ! Après le Parlement anglais, voilà que l'Assemblée nationale propose à ses membres une initiation à cette technique, sous la conduite de Christophe André, psychiatre, praticien de la psychologie positive, bien connu pour ses ouvrages et émissions à succès sur le bonheur par la méditation. Effet de mode ? Instrumentalisation. ? Peut-être, mais aussi signe d'un changement à l’œuvre dans le monde politique et la société. On pourrait parler d'une redécouverte non seulement de la spiritualité mais plus largement, dans une perspective tout à fait profane, de la place et du rôle de l'intériorité dans la vie quotidienne. L'un des députés intéressés par cette formation explique qu'« un travail sur notre intériorité peut nous aider à prendre du recul et mieux gérer les situations tendues ». Et, au fond, l'image positive du président Macron ne tient-elle pas justement à un travail intérieur, au principe d'une relative harmonie entre paroles et actes et d'une belle « capacité à être à l'écoute de l'autre, ce qui est extrêmement rare » (Michel Rocard).. Il s'agit de développer une forme de sagesse, de maîtrise de soi, d'écoute, dans l'action, et cela par un pas de côté permettant le recentrage, le recueillement au sens presque floral du terme, autour d'un centre de gravité personnel singulier mais non clos sur soi. Comme l'a si bien souligné le philosophe Emmanuel Mounier, l'existence équilibrée tient dans ce jeu constant entre un mouvement de sortie de soi dans l'action et de retrait en vue d'une reprise, comme, dit-il, la systole-diastole du cœur. Et Dieu sait si la vie politique, toujours guettée par l'activisme, l'impose plus encore ! Retarder le vieillissement Dès les années 1930, Paul Valéry remarquait que « nous sommes enfermés hors de nous-mêmes » et donc « exfermés ». Cet état a eu tendance à se généraliser dans la « société liquide» où importent plus que tout, dès le plus jeune âge. L’intensité, le « fun », la glisse, c'est-à-dire assez souvent l'apparence et la superficialité. La cosmétique a repoussé l'éthique assez loin. J'entendais récemment une mère demander à son fils de 6-7 ans, au sortir d'un concert classique : « Alors, tu t'es bien amusé ? ». Tout est dit ! Et parmi les facteurs qui y conduisent, l'accélération du rythme social tient un rôle décisif. Elle agit comme une centrifugeuse projetant la vie personnelle du centre vers la périphérie. Au point que l'univers personnel en vient à avoir sa circonférence partout mais son centre nulle part. C'est d'autant plus regrettable que recherches montrent à quel point la méditation peut retarder le vieillissement de plusieurs années. Et que, par ailleurs, on voit combien cette capacité de retour sur soi enrichit la vie commune. Pour la simple raison qu'à la différence de la simple réflexion, la méditation prédispose à l'attention et à l'empathie, comme l'illustre l'expérience, rapportée par Matthieu Ricard, de Madison aux États-Unis. Dans une école maternelle, les enfants de 4 à 5 ans sont, tous les jours, invités à se concentrer, en silence, sur leur souffle avant d'aller observer les progrès des « graines de paix », images de l'amitié qu'ils s'engagent à cultiver. Au bout de quelques semaines, on a observé une nette amélioration des comportements sociaux. Une manière de rejoindre l'étymologie du mot « méditer » qui signifie aussi « porter remède ». 

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29/07/2019

Le libra

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Alternative à la monnaie pour monde alternatif


Le 18 juin, Facebook a annoncé pour le premier semestre 2020 la création du libra, une nouvelle cryptomonnaie[1]. Il faut saisir la portée de cette décision. Elle est présentée comme une innovation utile, allant dans le sens du progrès des arguments pratiques sont invoqués en ce sens : sa facilité d’utilisation, son accessibilité à tous (il suffit d’avoir un smartphone), le fait qu’elle pourra servir à toutes sortes de transactions, l’absence de contraintes liées aux frontières… Plus encore, ses créateurs usent d’arguments sur un registre quasi-humanitaire, en affirmant qu’elle offrira des solutions aux citoyens de pays dont la monnaie est instable, à l’instar du Venezuela, pour les protéger de l’inflation galopante. Facebook adopte même la posture du désintéressement, affirmant que son but est « de donner du pouvoir à des milliards de personnes ».

Des arguments rassurants ?


Il s’agit pour les concepteurs de se démarquer de l’image carrément inquiétante des cryptomonnaies, en particulier du Bitcoin. Le libra est conçu pour inspirer la confiance il ne risquera aucune dérive inflationniste, sa stabilité étant assurée par le fait qu’il sera adossé à une réserve, composée d’un panier d’actifs financiers, de devises et de bons du Trésor dans lequel dominera probablement le dollar. Sa sécurité sera assurée par un système de blockchain qui sera fermé, réservé aux partenaires du système Facebook, donc plus sûr, contrairement à celui d’autres cryptomonnaies dont la structure est publique. Accessoirement, il est signalé que ce système sera plus léger, donc beaucoup moins énergivore que celui du Bitcoin.

Tous ces dispositifs rassurants, paradoxalement, rendent cette innovation plus inquiétante pour l’avenir car c’est de son succès même que pourraient naître bien des dérives. C’est parce qu’il est resté un instrument de spéculation, que le Bitcoin ne parvient pas à s’imposer comme monnaie d’échange. Au contraire, en se répandant à très grande échelle, du fait de sa stabilité, le libra pourrait devenir tout autre chose en fait il deviendra ce que ses utilisateurs en feront, et échappera de ce fait à tout contrôle.

Certes, au départ, il ne s’agira pas d’une « vraie » monnaie. Il ne sortira pas du cadre du réseau social Facebook, (on ne paiera pas son boulanger ou son garagiste en libra), et il n’y aura pas d’obligation d’en accepter (caractéristique théorique d’une monnaie dans sa sphère légale). Surtout, il ne se multipliera pas, puisque toute émission aura en contrepartie une augmentation de la réserve, avec maintien de la parité d’un libra pour une unité de cette réserve.

L’évolution probable vers une véritable monnaie parallèle


L’association indépendante Libra, basée en Suisse, regroupant 28 entreprises internationales dont Visa, MasterCard, Paypal, Uber, Iliad… n’aura pas a priori le pouvoir de créer de la monnaie, du fait de cette parité, mais juste celui de transformer une monnaie existante, un peu comme on achetait des perles au club méditerranée, pour les menus achats à l’intérieur du camp. Mais – du fait de l’absence d’inscription territoriale – quelle instance extérieure, quelle juridiction, quel organisme de régulation prudentielle aura le pouvoir de vérifier le respect de toutes ces restrictions et précautions inscrites dans un livre blanc ? Qui pourra empêcher que ces règles soient contournées, ou tout simplement modifiées ? Déjà, certaines opérations de crédit ne sont pas exclues il suffira alors – un peu plus tard – que ces crédits anticipent la transformation de vraies monnaies en libra, ou servent de gages à d’autres opérations pour que s’enclenche le mécanisme de multiplication, c’est-à-dire de création monétaire, sur modèle classique des banques commerciales. Bien que cette cryptomonnaie ait une vocation de circulation, et surtout si de grands Etats défaillent, qu’est-ce qui empêchera le libra de servir de monnaie de réserve (attribut classique d’une « vraie » monnaie), et au bout du compte instrument de spéculation, si la pression de sa demande déborde les mécanismes de son offre ?

La probabilité de telles évolutions est d’autant plus forte que tout cela se situe dans le contexte de la disparition du « cash »[2] . Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, a certes réagi en affirmant que le libra « ne doit pas devenir une monnaie souveraine, et que la monnaie doit rester l’attribut de la souveraineté des Etats…. ». Il est à craindre que cela ne soit que pure incantation, masquant l’impuissance à entraver ces innovations.

Un instrument de pouvoir au service des GAFA


En attendant, ce qui paraît difficile à contester, c’est que la motivation profonde de la création de cet instrument est d’étendre le pouvoir des GAFA, de Facebook en l’occurrence. Il est annoncé que, pour les entreprises, il pourrait y avoir des « récompenses » à celles qui l’utiliseront, et l’ouverture de services supplémentaires. Il sera donc un moyen de fidélisation (mode mineur de l’inféodation) de ces entreprises. Le renforcement de l’emprise sur les particuliers n’est pas moindre, puisque cela rendra nécessaire l’acquisition d’un smartphone, exacerbant encore les phénomènes d’addiction. Surtout, ce sera un moyen évident d’accroître encore le pillage des données, qui seront nécessairement fournies en abondance en contrepartie de l’acquisition de libras. Or, il est avéré que l’information est le premier vecteur du pouvoir, par de multiples voies. Enfin, les risques de dérives mafieuses, notamment du blanchiment d’argent, augmenteront proportionnellement à l’importance et à la sophistication de l’instrument financier.

L’ambition de devenir un quasi-Etat


On peut ainsi soupçonner Facebook de la velléité de recréer dans l’espace virtuel de l’internet l’équivalent d’une banque centrale, pour deux milliards et demi de personnes[3]. On sait aussi que le chiffre d’affaire cumulé des GAFA atteint le PIB d’un Etat moyen, et que le Danemark a déjà nommé un ambassadeur auprès de ces puissances du numérique. Plus récemment, Facebook a affiché l’intention de créer une sorte de cour suprême interne pour régler les litiges du réseau social. Puissance économique, pouvoir judiciaire, pouvoir diplomatique, pouvoir monétaire… Autant de pouvoirs régaliens dont Mark Zuckerberg prétend doter son entreprise, montrant ainsi le chemin aux autres membres des GAFA, qui, de ce fait, pourraient à l’avenir constituer une sorte de fédération de psseudo-Etats…

Un monde alternatif


Contrairement à une acception encore optimiste, les « vérités alternatives » qu’ont popularisées Trump ne sont pas des mensonges, mais des vérités d’un autre monde… S’y ajoutent des monnaies alternatives, des relations diplomatiques alternatives c’est dans cet autre monde que se déploient les réseaux sociaux, que se déchaînent les tweets, que s’affichent les selfies, que se font et se défont des réputations, que s’exercent des chantages qui parfois brisent des vies… Un monde alternatif, donc.

N’a-t-on vraiment aucun autre destin que de s’adapter à ce nouveau monde ?

Notes

[1] Une cryptomonnaie est une monnaie utilisable sur un réseau informatique décentralisé de pair à pair.
[2] Il est vraisemblable qu’à terme disparaissent tous les moyens matériels de paiement (billets, pièces, chèques…) au profit de la seule monnaie numérique
[3] soit le nombre de participants à Facebook
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05/05/2018

Le luxe : une énigme violente

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique. 

Etymologie

C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.

L'analyse de Veblen

Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.

On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.

On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.

Luxe et mode

Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.

Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.


Notes

[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.

[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003

[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.

[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899

[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013

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Le luxe : une énigme violente

Auteur
  • Merchier Maurice
Introduction synthétique

Le luxe est une énigme. Bourdieu en a clairement, et très simplement posé les termes : « Le couturier réalise une opération de transsubstantiation. Vous aviez un parfum de Monoprix à trois francs, la griffe en fait un parfum Chanel qui vaut 30 fois plus. Le mystère est le même avec l’urinoir de Duchamp, » (1) A cette interrogation générale s’en ajoute une seconde : le luxe, dans sa grande tradition, est incompatible avec les valeurs et les réalités économiques de la société contemporaine. Pourtant il perdure Il faut donc élucider ce qu’est aujourd’hui la « nouvelle substance » dans laquelle cette activité conserve son dynamisme. Elle se situe manifestement dans une zone floue, voire inconsciente de l’imaginaire collectif. Premier symptôme de cette relégation aux confins de la conscience : il est impossible de trouver, chez les gens concernés, c’est-à-dire les professionnels, ou les praticiens du luxe, une tentative de définition de ce mot. On y substitue immanquablement une liste de comparatifs ou de superlatifs fumeux, (magie, mystère, merveille, charme, féerie, rêve, secret, prodige, etc) , ou on le définit… comme indéfinissable… Bref, on jette un écran de fumée, pour cacher le feu, qui est en l’occurrence, comme on va le montrer, la violence. Cette occultation est sensible également du côté de l’approche étymologique. 

Etymologie

C’est ainsi qu’on l’attribue parfois à lux « lumière », ou à luceo « luire » (encore que cela pourrait rendre compte de sa dimension clinquante, pour ne pas dire bling-bling…) alors que la véritable origine est le latin luxus, issu du vocabulaire agricole, signifiant « pousser de travers ». Il faut donc inclure ce thème dans la famille « luxer », « déboiter », « tordre », mais aussi « luxure », proche de « excès » , « somptuosité », « débauche », « intempérance ». Cela indique la bonne voie vers l’élucidation… Sans prétendre trancher de la question de la nature de l’homme, ou de l’existence d’une telle nature, il faut admettre que la violence, liée à la rivalité, est une dimension fondamentale de nos sociétés, et le spectacle du monde suffit à convaincre qu’elle travaille encore les relations entre les individus et les groupes. Pour Norbert Elias, le « processus de civilisation » (2) est le développement historique de codes sociaux et de structures destinés à pacifier les relations sociales. Pour René Girard, la conjuration de cette violence est au fondement du phénomène religieux. (3) Les anthropologues ont analysé certaines pratiques de sociétés traditionnelles qui relèvent aussi de cette conjuration de la violence, par transposition dans d’autres activités que la guerre de la rivalité fondamentale entre les groupes et leurs chefs. Malinowski, dans Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) analyse le kula, système d’échange rituel pratiqué dans les îles Trobriand. Marcel Mauss prolonge ses recherches, en étudiant les sociétés à Potlatch il qualifie ces pratiques de prestations totales de type agonistique. Autrement dit, il les considère clairement comme des substituts à l’affrontement guerrier. Ces analyses suggèrent des rapprochements saisissants avec le luxe des sociétés plus avancées. Le prestige et l’honneur sont recherchés par des dépenses somptuaires on s’échange des cadeaux, on s’invite à des festins. Des défis consistent en destructions de richesse. Il s’agit de dépasser les autres chefs, et en même temps d’instaurer la paix avec eux. Tout cela est relié à des croyances religieuses. Or, on retrouve dans le luxe les mêmes recherches de gaspillage, d’excès, de démesure, de croyances, de volonté de sidérer les autres pour construire une radicale différence hiérarchique. Thorstein Veblen nous aide à faire quelques pas de plus dans l’élucidation de l’énigme du luxe.

L'analyse de Veblen

Il considère que dans les sociétés les plus anciennes, l’homme était plutôt pacifique, car dominait en lui « l’instinct artisan », mais avec l’évolution, la barbarie l’emporte, et domine alors « l’instinct prédateur », en même temps que se constitue une classe oisive, (4) qui correspond aux ordres dominants de la féodalité. Il est éclairant de réfléchir aux implications – assumées chez Veblen – de l’utilisation de ce concept de « prédation ». Dans le règne animal, cela renvoie clairement au meurtre, à la destruction d’un autre être vivant, dans l’optique de la propre survie de l’agresseur. L’analyse du comportement et des valeurs des individus composant cette « classe de loisirs » permet d’étayer cette analogie. Les activités considérées comme dignes, honorables, nobles sont celles qui autorisent la prouesse, l’exploit : le duel, le tournoi, la chasse, la guerre, qui impliquent la violence, la mort, l’affirmation de sa supériorité, donc la destruction de concurrents, par le moyen radical du meurtre de l’autre, ou sa transposition symbolique, comme dans le sport. Les fonctions de la classe de loisir, le gouvernement, la vie religieuse, forment le cadre de ces comportements prédateurs. On y retrouve la démesure, l’excès, le gaspillage si la prédation n’est pas directement liée à la survie comme dans l’ordre animal, elle l’est indirectement car cette classe fonde sa propre existence, et sa pérennité sur ces activités. Par opposition, sont considérées comme indignes toutes les activités qui relèvent du travail trivial, de la besogne, la corvée, l’industrie… En dehors de la prouesse, qui ne peut être qu’occasionnelle, l’oisiveté s’impose donc. Le lien avec les comportements des praticiens du luxe se resserre encore lorsqu’on considère ce trait caractéristique de la classe dominante : le loisir ostentatoire. Par définition, si la prouesse peut laisser quelques traces (le trophée, les titres, grades et insignes) le loisir ne produit rien pour qu’il se donne à voir, il faut alors se livrer de façon spectaculaire à des occupations stériles en termes de production matérielle. L’apprentissage de codes arbitraires, comme ceux du savoir-vivre, mais aussi, selon Veblen, des langues anciennes, de la pratique religieuse, de l’art, ou d’autres éléments culturels inutiles du point de vue productif remplit cette fonction (mais que nous ne saurions réduire à cela !). Cela s’accompagne de l’idéologie du goût naturel, don du ciel aux classes privilégiées légitimant leur supériorité. Ce point sera d’ailleurs développé par Bourdieu, et appliqué aux fractions dominantes de la bourgeoisie, notamment dans la distinction (1979). Cette inutilité ostentatoire s’étend aux servants, valets de pied ou laquais, dont l’abondance est en elle-même signe de richesse et de puissance pour leurs maîtres.

On peut en rapprocher des activités de l’époque contemporaine comme celles que signale Yves Michaud (5) : le clubbing, les soirées et fêtes mondaines, les défilés de mode, dans lesquelles l’oisiveté s’affiche avec arrogance, et qui font partie des nouvelles formes constitutives du luxe. Ici s’éclaire le fait que la mode et le luxe soient passés au cours du XVIIIème siècle du côté féminin. D’abord la femme, comme les servants, se doit d’afficher son abstention de tout travail utile, contribuant ainsi à l’affirmation de la richesse et de la puissance sociale de son mari. Le vêtement sert dans cette optique à démontrer qu’elle ne travaille pas il est conçu de telle sorte qu’il lui est impossible de se livrer à quelque mouvement, donc à quelque exercice utile. Le corset n’a pas d’autre signification il est une véritable mutilation, ôtant toute vitalité, et rendant inapte à quelque travail que ce soit. Le luxe contemporain est équivoque de ce point de vue certes, Coco Chanel a accompagné le mouvement de libération de la femme en introduisant des vêtements confortables, et en légitimant pour elle le port du pantalon mais ne peut-on pas retrouver cette tradition d’entrave à toute activité utile dans les accoutrements extravagants de la plupart des défilés de mode contemporains ? Poursuivons le cheminement de Veblen. Avec l’évolution des moyens de communication, l’urbanisation, donc l’immersion croissante des membres des classes privilégiées dans des environnements sociaux où ils sont moins connus, le loisir ostentatoire va céder la place à la consommation ostentatoire.

On retrouve ici des comportements que l’on peut rapprocher des pratiques exotiques évoquées précédemment, comme le potlatch. Il s’agit de consommer à discrétion des biens d’une valeur exceptionnelle, dans tous les domaines : nourriture, habillement, narcotiques, divertissement… A l’époque de Louis XIV, dépenser était pour les aristocrates une obligation. Cette consommation ostentatoire débouche, comme le potlatch toujours, sur le gaspillage ostentatoire. Être noble, selon Georges Duby, c’est « gaspiller, c’est l’occupation de paraître, c’est être condamné, sous peine de déchéance, au luxe et à la dépense ». Dans les sociétés aristocratiques, le luxe est une nécessité il faut gaspiller, flamber les richesses. On retrouve cela dans le luxe contemporain : Karl Lagerfeld a déclaré par exemple « je déteste les riches qui ne dépensent pas leur argent ». Pour Veblen, la règle du gaspillage ostentatoire s’applique aux dépenses des églises. Les édifices sacrés, les immeubles du culte, les vêtements sacerdotaux s’inscrivent dans cette logique. Là encore, on peut en rapprocher des comportements contemporains des catégories privilégiées en mesure de s’adonner au luxe. Par exemple la possession de certains animaux domestiques sans aucune utilité, chiens ou chats de race, perroquets, ou autres animaux exotiques mais surtout, c’est la possession de chevaux de course qui est symptomatique de ce point de vue : en le faisant participer aux compétitions, le cheval est un moyen de rivalité efficace, assouvissant le besoin d’agression et de domination. L’équivalent dans un registre mieux adapté à leur horizon culturel est la possession par les stars du show-business de collections de voitures de luxe ou de compétition.

Luxe et mode

Bien d’autres consommations des classes privilégiées seraient interprétables sur cette grille. La mode elle-même enfin, à laquelle le luxe doit céder, malgré l’antinomie fondamentale, comme on l’explique dans l’article brève histoire du luxe, dans son flux et reflux incessant est une autre illustration de la loi du gaspillage ostentatoire. Compte tenu des incompatibilités du luxe traditionnel avec la modernité, ou a fortiori avec la post-modernité, il a tendance aujourd’hui à investir d’autres domaines, et à s’orienter vers des expériences individuelles, comme l’analyse Yves Michaud, dans l’ouvrage cité. Beaucoup de ces expériences ne sont accessibles qu’à une clientèle ultra-privilégiée. Sont ainsi citées un voyage en fusée, un séjour dans une station spatiale internationale, la location d’un yacht à un oligarque, des relations avec une escort girl de haut vol, la location de villas somptueuses, les avions privés, les cotisations à des clubs fermés, etc. Pour vendre encore leurs produits, les grandes maisons du luxe organisent des parcours pour les acheteurs, ressemblant à des parcours initiatiques, avec des étapes savamment organisées. C’est l’expérience de l’acheminement, de la visite et de l’achat qui devient l’élément clé du luxe. Vuitton multiplie dans le monde les salons privés. Il faut signaler encore les parfumeurs qui proposent de concevoir leurs flagrances sur mesures, avec des programmes de séances d’essayage. De façon générale, l’objet du luxe est passé du vêtement au corps lui-même, avec l’envolée des produits cosmétiques, la banalisation de la chirurgie esthétique les joaillers de la place Vendôme proposent des déclinaisons de luxe du piercing. Les thalassothérapies, centres de soins et de remise en forme font le plein d’une clientèle riche, et les palaces deviennent des lieux de ressourcement, comme par ailleurs des formes de tourisme haut de gamme.

Ces nouvelles formes du luxe sont congruentes avec le narcissisme contemporain. Comme avec le selfie, c’est sa propre image que l’individu post-moderne est invité à admirer le nouveau luxe propose d’aider à jouir de soi-même. Ce n’est pas par hasard que la formule « parce que je le vaux bien» a un certain succès. Cela correspond aussi à l’obsession de l’authenticité : il importe d’être soi, avec l’illusion que ce « moi » est déconnecté de toute détermination sociale, et surtout qu’il ne doit rien à la société. Mais qu’en est-il alors de la rivalité ? Est-ce à dire que cette pulsion est évacuée de ces « expériences » du luxe, comme elle serait dépassée dans la vie sociale ? C’est bien évidemment tout le contraire. D’abord, on retrouve là tous les ingrédients du luxe traditionnel : le côté exorbitant du montant des dépenses, donc le gaspillage, la destruction de richesses, l’ostentation, d’autant plus manifeste qu’elle est répercutée, et amplifiée par les nouveaux moyens de communication, la recherche de la prouesse, la manifestation également ostentatoire d’une forme d’oisiveté, (la frivolité de ces activités y équivaut), l’affirmation de sa puissance, etc. Mais la prédation, sous la forme du meurtre symbolique est également présente. Car y a-t-il une façon plus efficace de « tuer » l’autre que de l’ignorer complètement ? En d’autres termes, d’être totalement indifférent vis-à-vis de la masse des ratés, des invisibles, de ceux qui sont contraints de travailler pour survivre un peu décemment, et qui n’ont pas de Rolex à cinquante ans. Sous la fallacieuse sophistication du luxe s’est toujours caché et se cache encore l’instinct barbare de la prédation et du meurtre du rival. Le rêve, la féérie, l’enchantement auront évidemment toute leur place quand nous aurons collectivement avancé vers cet autre cap que nous appelons de nos vœux. Mais ils ne seront plus instrumentalisés par les acteurs du luxe comme outils de fascination des masses, c’est-à-dire transformés en armes de guerre au service de leur soif de puissance.


Bibliographie

[1]-Pierre Bourdieu. haute couture et haute culture, in questions de sociologie Editions de minuit1980.

[2]-Paru en France en deux parties : la civilisation des mœurs Pocket Agora 2003 , et la dynamique de l’occident Pocket Agora 2003

[3]-René Girard. La violence et le sacré Grasset 1972.

[4]-Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisirs 1899

[5]-Yves Michaud. Le nouveau luxe : expériences, arrogance, authenticité stock 2013

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24/06/2019

Le modèle des associations gestionnaires est il terminé ?

  • Langevin Philippe
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
La question se pose avec acuité. Les associations gestionnaires qui s’impliquent notamment dans le travail social, le développement local, l’insertion, la défense de l’environnement, la démocratie participative ne peuvent fonctionner sans l’appui politique et financier du secteur public et notamment des collectivités territoriales.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La suppression des contrats aidés et la généralisation de la procédure des appels d’offre qui mettent en concurrence les associations ne permettent plus des engagements pluri- annuel et réduisent les marges de manœuvre du secteur non marchand. Les collectivités territoriales, elles mêmes soumises à des dépenses croissantes, n’accordent plus la même attention aux structures de l’économie sociale et solidaire. Plus globalement, beaucoup estiment que seuls les acteurs marchands sont à même de participer activement au développement local.

Dans un environnement politique dominé par une pensée libérale, alors que les réponses à apporter aux défis de notre temps sont dans l’accompagnement des initiatives et des projets, les associations gestionnaires n’ont plus les moyens de leurs missions. Certaines vivotent et beaucoup doivent cesser leurs activités. C’est le cas notamment de celles impliquées dans la politique de la ville. C’est aussi la situation de l’association régionale pour le développement local qui a du procéder au licenciement économique de son personnel. Cette situation n’est pas exceptionnelle et on ne compte plus les mouvements contraints de se retirer faute de moyens.

Les conséquences de cette situation dont redoutables. Non seulement elle entraine le licenciement de personnel qualifié dont le reclassement est toujours aléatoire, mais aussi elle prive une société en quête de projet du modèle basé sur l’accompagnement, la prise en compte des engagements collectifs et les réponses à apporter aux détresses individuelles.




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06/04/2020

Le monde d'après

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Repenser la science économique

QUE FERONS-NOUS DE CETTE ÉPREUVE ?


Commentant la réaction de nos dirigeants à la progressive paralysie de l’économie mondiale lors de la crise du Covid-19, Eril Brynjolfsson (professeur au MIT) écrit ce tweet : « Cette crise nous a appris une chose, à savoir que si les Martiens attaquaient la terre, notre première réponse serait de baisser les taux d'intérêt. » Derrière cette plaisanterie se cache le nouvel esprit du capitalisme : pour répondre aux dysfonctionnements du monde : la finance, toute la finance, rien que la finance ! Pourtant, on sent bien que le sujet est, cette fois, de nature différente et pose une grande question aux économistes : que ferons-nous de cette épreuve ? Certains prônent des solutions massives de relance macroéconomique afin de revenir rapidement à la situation de pré-crise. C’est oublier que celle-ci nous dirigeait tout droit vers une catastrophe bien plus grave que celle de la pandémie que nous connaissons aujourd’hui. Il faut inventer quelque chose de nouveau, un modèle qui permettent de dépasser les contradictions irréductibles du technocapitalisme. La question n’est pas de s’échapper du monde globalisé pour restaurer des clôtures. Nous devons inventer une approche capable d’interagir avec cette économie mondialisée, devenue incontournable mais aussi incontrôlable. C’est au niveau local que se situe notre capacité de produire l’intelligence collective dont nous avons besoin pour inventer ces modèles dotés d’un objectif simple : augmenter l’autosuffisance des territoires.

La crise ne doit pas masquer que le technocapitalisme était déjà dans une impasse1


Au début du XXème siècle, par les transformations majeures qu’il va générer, le fordisme dans son sens le plus général peut être considéré comme la matrice d’une nouvelle relation au temps et à l’espace : « toujours plus loin, toujours plus vite ». Cette massification va initier les phénomènes de concentration et de spécialisation mondiales qui sera la cause première de l’accélération technico-économique qui est l’une des grandes caractéristiques du capitalisme moderne. Walter Lippman, dès les années 1930 tirera l’enseignement majeur de cette modernité : la doctrine libérale du laisser-faire ne peut résoudre le grand problème anthropologique posé par cette 2ème révolution capitaliste : l’inadaptation de l’espèce humaine aux temps nouveaux. À partir de cette critique nait une doctrine politique : le néolibéralisme. En rupture avec les principes libéraux, celle-ci appelle à une politique active, continue et invasive pour réadapter les hommes aux exigences du capitalisme moderne.
À la fin du siècle précédent, bien plus qu’un projet managérial, l’arrivée massive du numérique va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation : la régulation technocapitaliste. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine au contexte d’une vie accélérée, mais avec des moyens différents et beaucoup plus radicaux. Cette révolution numérique provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps et celle-ci sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre. En conséquence, ce sera à la technologie et à l’initiative privée que va être confié le soin d’assurer l’harmonie et la prospérité dans nos sociétés. Le plus important, une nouvelle vision de l’homme va émerger sur laquelle ce mode de régulation va pouvoir s’appuyer. À l'aise dans un monde devenu liquide, l’homme nouveau est mobile, léger, hyper consommateur, et surtout croit dans le progrès technoscientifique comme facteur de résolution des grandes questions de notre temps. Rien ne doit l’empêcher de jouir sans entrave des « expériences » que cette société liquide lui propose. Dans son monde, fini les vieux clivages, les antagonismes et confrontations d’idées. Tout ce qui faisait la politique, tout ce qui pouvait entraver l’accélération du monde – ses conflits, ses affrontements, mais aussi ses solidarités – sera désormais de l’histoire ancienne.
Si le technocapitalisme a pu s’imposer aussi rapidement c’est parce que l’accumulation du capital a rendu inévitable la spéculation. Dans les années 1980 les flux financiers se mondialisent. Partout, les contrôles de capitaux sont abattus et les places financières libéralisées. Ce qui change radicalement c’est la manière de financer l’économie, la grande majorité de l’épargne des ménages est orientée vers les marchés financiers et le financement des projets économiques est totalement métamorphosé. Surtout, l’argent va être de plus en plus détourné de l’économie réelle pour s’investir dans des activités [ 1 ] spéculatives. En 2013 l’Institut de recherche et d’information économique de Montréal soulignait : « Dans la logique financière, le capital n’a plus à passer par le détour de production pour fructifier sa simple circulation engendre une création de capital neuf. (...) C’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif ». À titre d’exemple, le désinvestissement que constitue le phénomène des rachats d’actions par les sociétés correspond bien à cette logique de financiarisation croissante des entreprises, tout comme les politiques continues de baisses d’impôts qui assèchent les capacités d’investissement public au bénéfice des actionnaires. Dans le capitalisme précédent, le capital financier était rare. Cinquante ans plus tard, avec plus de 15 000 milliards de dollars d’obligations d’État qui se négocient à des rendements négatifs, la nature des raretés dans l’économie a radicalement changé. Le capital financier est désormais surabondant. À l’inverse, les capitaux naturels, sociaux et humains sont en pénurie.


C’est à cette nouvelle gestion de la rareté que sont confrontés nos politiques économiques

La finance s’est imposée comme le langage partagé par les entreprises pour évaluer leur performance. De proche en proche, par petites touches, elles ont modifié la façon de donner une valeur à la production, au travail, etc., pour prouver aux investisseurs financiers qu’elles étaient attractives. Les entreprises doivent désormais proposer sans cesse de nouveaux projets, des innovations, des ruptures… Elles se réorganisent, éclatent toujours plus leur chaîne de valeur pour montrer qu’elles sont en mouvement, qu’elles accélèrent et peuvent ainsi générer toujours plus de profits. L'entreprise qui a de l'avenir est celle qui est portée par les valeurs de l'entrepreneuriat : l'agilité, l'appât du gain rapide, la mobilité et le changement permanent. Déjà, de nombreuses voix s’élèvent pour nous expliquer que c'est de ce modèle que doit procéder la relance post-crise du Covid-19.


Il faut revenir aux sources de l’économie politique


Le technocapitalisme est porteur de très grands risques car la finance de marché qui en est son carburant principal génère des paris insensés sur l’avenir. Et cet avenir est une impasse. Pour en sortir, il est nécessaire de revoir en profondeur le fonctionnement de nos économies. Si on veut revenir à un capitalisme moins instable et plus démocratique, il faut profiter de ce temps de crise profonde et globale pour repenser le système en poursuivant deux objectifs :
-affaiblir le caractère spéculatif du capitalisme et ralentir les flux d’échanges. Les outils pour atteindre le premier objectif n’ont rien d’original, ils sont connus et tournent autour de trois principes : séparer les activités de marché de celles relevant de la banque commerciale pour limiter les effets de contagion d’éventuelles crises financières interdire la circulation de créances risquées dans la sphère des banques commerciales limiter très fortement la possibilité de rachat de leurs propres actions par les entreprises dans le but de faire monter leur cours de bourse. À ces trois outils purement financiers, ajoutons la nécessité de démanteler les monopoles qui forment aujourd’hui une puissance quasi-supérieure à celle des États d’une part et le retour de la puissance publique dans l’ensemble des activités régaliennes d’autre part.
-L’objectif de ralentir les flux d’échanges impose une réflexion beaucoup plus novatrice tant le principe de l’accélération économique et financière est au coeur de la pensée technolibérale. Dans cette perspective, nous devons retourner aux sources de l'économie politique pour forger des concepts nouveaux propres à dépasser les contradictions les plus fondamentales d'un monde qui se heurte à ce que nous appelons « l’impasse technocapitaliste ». La poursuite d’une expérience politique dans le contexte de la mondialisation implique que des solutions soient trouvées pour articuler l’échelle mondiale de la Grande Société et celle, nécessairement locale, d’un capitalisme de proximité non spéculatif à réinventer. La nouvelle voie ne pourra se trouver que dans l’articulation difficile entre l’échelle locale et l’échelle globale des problèmes. La question n’est pas de s’échapper du monde globalisé pour cultiver notre propre jardin et restaurer les clôtures de l’autosuffisance. C’est plutôt d’admettre que nous ne pouvons plus accepter de subir passivement et que nous devons inventer une échelle locale capable d’interagir avec la Grande Société. C’est à ce niveau que se situe la dimension collective, démocratique et décentralisée de la méthode expérimentale, seule à même de corriger les excès de l’accélération. C’est d’une pensée « radicale » dont il s’agit au sens où elle ne peut plus se contenter, comme l’a longtemps cru la social-démocratie et comme le croient encore aujourd’hui les partisans du social-libéralisme, de simplement réguler les abus du capitalisme spéculatif, mais où il doit (3) bien plutôt reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à une nouvelle organisation économique et sociale.

L’intelligence collective au coeur de la transformation sociale

À la hauteur de l’impressionnant travail réalisé par la pensée néolibérale tout au long du XXème siècle, les sciences sociales doivent refonder leurs modèles sur la vision d’une nature humaine coopérative et engagée.
Dans cette perspective, nous proposons de mobiliser les travaux de John Dewey, Armatya Sen et Elinor Ostrom, afin de repenser la liberté comme une capacité à changer l’ordre des choses. Dans l’anthropologie néolibérale, l’homme est seul et l’intelligence est perçue comme une possession privée et individuelle. C’est là que se trouve sans doute la contestation la plus décisive que l’on peut adresser à tous ceux qui pensent que l’ordre des choses est définitivement fixé. À l’inverse, John Dewey [2] ne reconnaît d’expérimentation véritable qu’à la condition qu’elle soit conduite par l’intelligence des citoyens engagés dans des collectifs (qu’il appelle « publics »). Dewey nous propose de penser la liberté comme une puissance d’agir, elle-même produite par des interactions sociales. C’est quand l’individu s’inscrit dans un collectif qu’il se met en capacité de saisir les enjeux qui le concerne. Cette forme nouvelle d’exercice de la liberté repose sur l’idée qu’elle consiste à participer à un engagement commun qui permet à chacun de réaliser ses capacités qui lui sont propres.
Armatya Sen [3] place la confiance au cœur du concept de capabilités qui l’a rendu célèbre. Il montre que la capacité d’auto organisation d’un collectif s’explique par la confiance, la réciprocité, l’engagement et par les liens entre ces notions. Ce concept de « capabilités comme associées à une puissance d’agir » débouche sur la prise en considération de la dimension responsabilité. Ce couple liberté-responsabilité produit la confiance dont le collectif a besoin pour fonctionner pleinement. La liberté devient ainsi une capacité de participer effectivement au processus de décision et de choix collectifs qui nous concernent. Cette remise en cause des fondements logiques de la pensée dominante amène Armatya Sen à nous proposer un changement de vision de l’homme. Inscrit dans sa communauté, l’individu contribue à la construction collective de la compréhension des problèmes économiques et sociaux et peut ainsi participer à l’étude des solutions envisagées.
Fort d’une vision anthropologique proche des Dewey et de Sen, Elinor Ostrom [4] propose un cadre juridique pour que la puissance d’agir puisse devenir réalité. À côté des propriétés privées et publiques existe une troisième forme de propriété : la propriété commune. Elle montre que pour la gestion des biens relevant d’une propriété commune (les « communs »), laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations donne de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Ce qui l’amène à conclure que, dans un contexte idéologique saturé par la pensée néolibérale qui oppose biens privés et biens publics en même temps que la pensée néo institutionnelle oppose marché et planification, c’est dans une « troisième voie » que se trouve la nécessaire alternative au système technocapitaliste.
La mobilisation de l’intelligence collective comme condition du renouveau de la puissance d’agir apparaît alors comme la base d’une économie politique propre à créer une alternative au capitalisme spéculatif qui est le nôtre. Nous devons être convaincus que l’intelligence sociale est le levier qu’il conviendra de retenir pour penser le monde d’après. Dans cette perspective, un projet politique serait de concevoir les cadres institutionnels qui favoriseront la réunion des conditions permettant son occurrence.

Ce monde d’après doit avoir pour projet un individualisme qui n’accepte plus de subir passivement son environnement, mais au contraire d’interagir avec lui. Au regard des théories économiques, le point
peut-être le plus important concerne le fait de laisser les acteurs discuter pour élaborer en commun leurs propres règles de fonctionnement. La théorie économique est muette sur le type de règle qui peut émerger d’une discussion entre individus appartenant à une même collectivité, tout comme elle ne fournit que peu d’éléments permettant de décrire les formes institutionnelles favorisant l’émergence de la confiance, pourtant fondamentale dans l’action collective. Ce que Ostrom appelle "self-governance" n’exprime pas l’idée d’une autogestion en totale indépendance mais « d’une capacité à s’organiser pour que chacun puisse participer activement aux principaux processus de décision concernant la gouvernance de la communauté ». Elle n’implique donc pas une absence d’institutions publiques, mais signifie une participation des communautés « auto organisées » aux processus politiques dans les domaines qui les touchent. La notion de gouvernance polycentrique ne s’oppose pas à la puissance publique mais à une conception de l’État imposant de manière verticale des solutions uniformes. L’approche d’Ostrom met l’accent sur les interrelations entre niveaux de gouvernement imbriqués. Typiquement, une gouvernance réussie requiert une hiérarchie emboîtée de procédures, avec des règles qui organisent les activités de routine à la base, des procédures de décision collective pour modifier ces règles à un niveau supérieur, et des mécanismes de choix constitutionnel au sommet.

Dans cette nouvelle anthropologie, quel que soit l’angle sélectionné, ce n’est pas l’individualisme qui s’impose mais cette subtile combinaison entre l’individuel, le social et le monde, qui est la source du « bien vivre », la condition de la coexistence humaine et finalement la remise en cause des modes de régulation technico-financiers aujourd’hui à l’œuvre dans nos sociétés. Au cœur de cette proposition pour une autre vision politique se trouve l’idée que : le marché et l’État ne sont pas les seules formes possibles d’organisation des rapports économiques. Dans un grand nombre de situations, et notamment pour la gestion des communs, laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations peut donner de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché. Loin de prôner le désengagement de l’État, ce projet assigne aux politique publiques le rôle de produire les conditions institutionnelles nécessaires pour faciliter l’apprentissage et l’adaptation des collectifs, des individus et des institutions aux évolutions d’origine interne et/ou externe des systèmes socio-économico-écologiques dont ils font partie.

Éléments pour une politique économique novatrice

Ce pragmatisme est une philosophie de l’action qui réinstalle la pensée et la science dans un contexte public de discussion et d'expérience. C’est une philosophie adaptée à la culture que réclame les mutations de notre siècle. Elle induit deux conséquences.
1) L’individu est vu comme un être en relation avec les autres,
2) c'est à travers la discussion, les questions et les réflexions que nos convictions sont formées et les institutions qui structurent le processus démocratique doivent s'y prêter.
Au-delà de la puissance publique, les institutions sociales peuvent être considérées comme des lieux de coopération et d’expérimentation. Au niveau local, l’imagination, l’autocréation, l’invention, doivent désormais remplacer la raison, la vérité et l’obligation, dans une démocratie renouvelée. La transformation sociale ne saurait être de l’ordre de l’acquis définitif ou d’une distribution immuable des actions politiques. Faire de l’intelligence sociale la méthode, c’est reconnaître la liaison nécessaire entre l’hypothèse et la mise à l’épreuve. Dans ce sens, les institutions sociales tout comme les combats collectifs peuvent être considérés comme des expériences à privilégier. L’intelligence collective est un modèle de communauté démocratique qui avance par expérimentation et dont la « plasticité » lui permet de s’adapter à l’évolution d’un monde changeant. La science agronomique est un exemple parfait de cette adaptation continue des pratiques liées à l’accumulation de l’expérience et à l’échange entre la science et la pratique. Car cultiver la terre suppose des connaissances précises, leur partage et leur transmission.
Comme dans n’importe quel autre champ de la connaissance, cela suppose l’existence d’une communauté scientifique à tous les sens du terme. L’agriculture repose depuis toujours sur des milliers de connaissances patiemment accumulées, sur des méthodes éprouvées d’attention et d’observation, sur des systèmes complexes de transmission orale et écrite, sur la patiente formation des jeunes. Depuis l’Antiquité, elle repose aussi sur d’innombrables traités d’agronomie dont les cultivateurs sont parfois les rédacteurs et toujours les partenaires, puisqu’ils mettent en pratique les enseignements qui s’y trouvent, les vérifient, les rectifient et les complètent. Partout sur la planète, concernant l’irrigation, la récupération des eaux de ruissellement, le repos de la terre et sa fertilisation, la sélection des semences, leur protection contre les maladies, l’agriculture est inséparable de méthodes délibérées d’observation, d’expérimentation et de transmission.
Par ses travaux sur les « communs », Elinor Ostrom ouvre la perspective d’une approche nouvelle de la propriété. Celle-ci relativise le modèle utilitariste de l’homo economicus et les fondements de la pensée libérale qui voit dans la propriété privée, individuelle et exclusive, le meilleur système d’allocation des ressources. En stimulant l’exercice de la responsabilité, elle constitue l’une des conditions des libertés civiles. Pour identifier son champ d’application (un commun), nous faisons référence à trois éléments constitutifs : une ressource (une chose tangible ou intangible), une communauté (la plupart du temps géographiquement localisée), une gouvernance. C’est en prenant appui sur ces travaux que nous proposons de participer à la réflexion sur le « monde d’après » en ouvrant la perspective d’une nouvelle forme économique : les « systèmes de communs ».

À la base du « système de communs » se trouvent ce que nous appelons des « activités cognitives ». Elles se différencient des activités technocapitalistes par le fait que dans ces dernières l’employé doit simplement se conformer aux normes, procédures en vigueur, alors que le modèle cognitif est fondé sur deux principes : la responsabilité (coopération) et le temps comme valeur d’échange (la participation). Le Park Slope Food Coop [5] est une parfaite illustration de ce modèle. Nous pouvons appliquer la même grille de lecture à la forme juridique du jardin partagé. Elle organise une configuration bien précise des formes de propriétés et des droits : les lopins individuels voisinent avec des terrains et des services qui restent à la disposition des usages de tous, et des friches pour l’avenir ou pour la rotation des plantations. Que ce terrain se trouve à la ville ou à la campagne, il est lieu d’exercice de droits complexes qui limitent l’arbitraire et les caprices de l’individu autrement mieux que ne le fait le système de la propriété privée absolue et exclusive. Le développement des Communautés Énergétiques Citoyennes - sous réserve que leurs propriétaires sachent se doter d’une gouvernance propre à entretenir la dimension collective du projet – peuvent aussi aboutir à des conséquences similaires en matière de « puissance d’agir ». D’autres secteurs qui ont trait à la production de biens premiers sont très directement concernés par une réorientation vers ces modèles « cognitifs ». Ce qui fait toute la singularité de ces activités tient fondamentalement à l’inscription de leurs membres dans une gouvernance et une temporalité propre aux interactions sociales, à la responsabilité et à la coopération. Toutes ces caractéristiques confèrent cette puissance d’agir qui, en retour, les dotent bien souvent d’une créativité sociale et économique très supérieure à celle rencontrée dans les sociétés à gouvernance classique.
Mais, isolées, ces « activités cognitives » ne suffisent pas pour réellement fabriquer l’intelligence collective nécessaire à la transformation sociale (elles ne transforment qu’elles-mêmes). C’est pourquoi, un deuxième niveau du système consistera à imaginer des « espaces communs de proximité ». Le territoire, selon sa taille, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, etc., est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, participe à la fabrication de l’intelligence collective. La notion d’espace commun renvoie au fait qu’il procède d’une démarche d’expérimentation et fait naître un collectif d’acteurs (dont les « activités cognitives »). Par sa gouvernance, cet espace créera les conditions du cercle vertueux qui relie les intelligences individuelles et collectives. Son efficacité sera primordiale car son rôle sera aussi bien de garantir la permanence de la politique générale du projet (son but, ses valeurs, son organisation), de veiller à la bonne application des règles concernant les pratiques, les droits d’accès et de partage (commoning), les devoirs de chacun, etc. que d’accroître les « capabilités » des commoneurs en matière de coopération, de réalisation d’actions collectives, d’institution de règles permettant une gestion collective et efficace des ressources. L’analyse des conditions qui rendent possibles la résolution des situations révélées par la diversité des modèles participants d’une manière ou d’une autre à la vie du « commun » sera à l’origine de la grande diversité des réponses observées. La notion de proximité renvoie à l’aspect nécessairement local de ces initiatives. Ce processus cognitif ne pourra réellement se réaliser qu’à l’échelon local et dans le concret car la petite communauté et l’économie locale forment des cadres de projets beaucoup plus adaptés à la nature humaine, à sa liberté, à sa responsabilité. Vu comme un
construit social, un lieu d’engagement de participation civique, sociale et économique, l’« espace commun de proximité » devient lui-même un projet collectif et c’est ce qui lui donne sa capacité à participer à la transformation sociale.
Enfin, et pour représenter une véritable alternative au capitalisme spéculatif, les espaces cognitifs présents sur un même territoire devront se mettre en réseau ce qui forme le troisième niveau du « système de communs ». C’est ainsi que pourra se réaliser le projet susceptible de ralentir les flux et dépasser les contradictions technocapitalistes : celui de l’autosuffisance des territoires. La globalisation des chaînes de valeur a conduit à une mise à distance sans précédent entre lieux de consommation et lieux de production. Ce processus a créé des systèmes d’une vulnérabilité extrême (nous le constatons aujourd’hui). Prenant acte des limites de ce système, un mouvement naissant (parfois forcé) traverse aujourd’hui le monde avec la volonté de ré-enraciner la fabrication dans les villes, de tisser de nouveaux liens entre innovation sociale et boucles locales de production et consommation. Il s’agit alors de profiter de ce mouvement pour transformer le paradigme technocapitaliste en reliant les communs territorialisés. Les échanges ainsi créés accélèreront puissamment la fabrication de l’intelligence collective et pourront inaugurer une dialectique d’une rare modernité au sein d’une démocratie renouvelée entre les représentants élus et l’intelligence collective des citoyens pour réaliser cette puissance d’agir, forme nouvelle de la liberté. Le croisement des différentes expériences, les avantages et faiblesses des modes de gouvernance, tout ceci impose la mise en place d’institutions favorisant les échanges entre ces espaces situés sur un même territoire. Loin d’être une utopie, c’est exactement de cette façon que des territoires entiers se réinventent à l’exemple de Barcelone qui a imaginé un nouveau futur pour l’un de ses quartiers emblématiques [6] en outillant ses habitants pour qu’ils puissent non seulement participer aux réflexions de créativité urbaine qui se sont mises en place, mais aussi pour leur permettre une réappropriation collective des outils au service du nouveau développement économique, social et environnemental de leur lieu de vie. Loin d’être anecdotique, ce mouvement a donné naissance au concept de Fab City dans lequel le quartier, la ville, le territoire sont appréhendés comme une ressource commune. Et ce concept devient progressivement une alternative à la métropole googlelisée promue par l’idéologie technolibérale. De proche en proche, à force d’expérimentation, c’est ainsi qu’une nouvelle vision du monde apparaitra dès lors que l’on saura pérenniser l’intelligence collective qui constitue son carburant en lieu et place de la finance.

À un moment où quelque chose d'invisible est venu tout remettre en question et chambouler l'ordre établi, il nous faut être convaincus que, dans ce contexte de globalisation accélérée et d’individualisation, le maintien de l’expérience démocratique ne peut se trouver que dans une difficile articulation entre une échelle globale où la finance aura retrouvé la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter et l’échelle locale où s’affirment la vivacité des communautés démocratiques et citoyennes. Cette forme démocratique pourrait alors reprendre à son compte la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. »




Notes

1 Vignes, Renaud. L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le

dépasser. CitizenLab, 2019.

2 Dewey, John. Après le libéralisme?: ses impasses, son avenir. Climats-Flammarion., 2014.

3 Sen, Amartya. Un nouveau modèle économique: développement, justice, liberté, 2009.

4 Ostrom, Elinor. « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes ».

Revue de l’OFCE 120, no 1 (2012): 13-72.

5 https://www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI

6 https://www.urbanews.fr/2015/03/10/48041-la-fab-city-de-barcelone-ou-la-reinvention-du-droit-a-la-ville/

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15/05/2020

Le monde d'après

  • Roustang Guy
Réactions actualités passées

L’hôpital français a tenu


L’écrivain Sylvain Tesson qui a plongé dans les coulisses de l’hôpital parisien La Pitié Salpêtrière nous dit ceci : Si l’hôpital français a tenu « c’est grâce à une troupe de soutiers inconnus… A la Pitié chacun confirme que l’inventivité des personnels hospitaliers a permis d’absoudre l’impréparation des personnels politiques ». Selon un infirmier réanimateur : « Les français sont ainsi faits » « qu’ils rivalisent de génie dans la débrouille ». Un cadre technique raconte : « Avec les 125 techniciens, on a dû tout inventer. Il fallait reconfigurer les salles, convertir des véhicules en ambulances de fortunes. Pour une fois on n’était pas astreints aux normes ! ». Un collègue ajoute « On a eu l’impression de faire quelque chose de grand, les chauffagistes aidaient à l’électricité, les électriciens transportaient des planches, personne ne mouftait, c’était le branle-bas ». Des bénévoles sont venus prêter main-forte. Un polytechnicien en troisième année pousse un diable chargé d’une cargaison de filtres (0). Le contraste est saisissant entre ceux qui, à tous les étages, ont permis aux hôpitaux de tenir et le cafouillage des politiques. Mais d’où vient l’impréparation des personnels politiques ?

Comment a-t-on pu en arriver là ?


C’est ce que se demande Vincent Lindon, en simple citoyen[1]. Et il répond « Au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession : réduire la place de l’État dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé…) et privatisations pour ce qui rapporte.

Tandis que les budgets des ministères régaliens sont comprimés et les salaires de leurs fonctionnaires bloqués, la grande braderie est ouverte. Villepin solde les autoroutes, Nicolas Sarkozy fait absorber Gaz de France par un groupe privé, Suez, et enfin François Hollande, sous la férule de Macron, démembre Alstom pour le plus grand profit de l’américain General Electric.

Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, la fête continue. Deux entreprises publiques, la Française des jeux (FDJ) et Aéroports de Paris (AdP), sont très rentables ? Vendez-les ! »
Mais pourquoi V.Lindon s’inquiète puisqu’E.Macron a déclaré récemment. « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » [2]. E.Macron, et tous les tenants du néolibéralisme qui nous ont menés là où nous en sommes, seraient-ils « convertis » ? On peut en douter.

Le monde d’après : le même, en un peu pire ? Ou bien un autre monde ?


Comment ne pas être optimiste, puisque nous croulons sous les appels au changement et constatons de multiples réalisations. Par exemple la création de nombreux réseaux d’approvisionnement alimentaire de proximité. De très nombreuses déclarations plaident pour lutter contre les inégalités et le réchauffement climatique, pour la rénovation de nos démocraties : celles de « Pouvoir de Vivre » ou de « PourLejourDaprès » qui regroupent un grand nombre d’associations et de syndicats, celles d’Alternatiba et de Place publique par exemple, les déclarations de nombreuses personnalités : N.Hulot, Laurent Berger, D.Bourg etc. etc.

Houellebecq aurait donc tort de déclarer : « Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ce sera le même, en un peu pire »[3].

A moins qu’il soit lucide, si nous ne réussissons pas à surmonter des obstacles redoutables. Notamment les trois suivants : les inégalités, le pouvoir de la finance qui dirige le monde, et celui des géants du numérique.

Les inégalités


Les richesses des 1 % les plus riches de la planète correspondent à plus du double des richesses cumulées de 6,9 milliards de personnes. [4] Mais attention de ne pas se focaliser uniquement sur les très, très riches. Je fais partie personnellement (et comme sans doute beaucoup de lecteurs de l’eccap) des 10% les plus riches qui consomment 50% des richesses mondiales. Sommes-nous prêts vraiment à une réforme fiscale qui serait « révolutionnaire », comme l’a été celle de F.D. Rooesevelt avec le new deal, en taxant fortement les hauts revenus et les successions, en luttant plus efficacement contre l’optimisation ou la fraude fiscale [5]. Sommes-nous prêts à une taxe qui tiendrait compte de notre empreinte écologique, qui serait aussi révolutionnaire que l’a été l’introduction de l’impôt progressif sur le revenu[6]. Taxe qui soulève les mêmes objections que celles qui étaient faites au moment de la création de l’impôt sur le revenu en 1914.

Les financiers qui dirigent le monde


Il est conseillé à tous ceux qui croient possible un autre monde de consacrer une heure trente de leur loisir à regarder le film de Tom Ockers intitulé : « Black Rock. Ces financiers qui dirigent le monde ». Ils prendront alors la mesure de la difficulté d’envisager un autre monde.

Black Rock est le plus grand financier du monde avec 6000 milliards d’actifs qui appartiennent à de gros investisseurs mais aussi à des millions de petits épargnants. En regardant le film on comprend comment Black Rock et d’autres peuvent influencer les entreprises, les responsables politiques et les Etats.

Larry Finck, Président de Black Rock a été le premier dirigeant financier à être reçu par E.Macron après son élection et il aimerait profiter d’une évolution de notre régime des retraites.[7] Suite à une rencontre avec Larry Fink, Lopez Obrador nouvel élu à la tête du Mexique a probablement renoncé à nationaliser certains secteurs touchant à l’énergie dans lesquels Black Rock avait de gros intérêts. Quant aux belles déclarations de Black Rock en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique, elles ont tout juste valu un diplôme d’imposture décerné par dérision à Larry Fink. La compétence de Black Rock pour conseiller les individus ou les institutions sur les risques d’un placement est incontestable. Les moyens qui fondent cette compétence sont colossaux. Il n’est donc pas étonnant que la Banque centrale européenne ait eu recours à ses services pour évaluer la fiabilité des banques européennes. Mais ses critères d’évaluation sont financiers. Ils ne se soucient pas de répondre à la question de savoir si les investissements sont éthiques ou non. Encore moins de savoir si les investissements de Mr Al Gore dans l’énergie verte sont destructeurs des forêts ou non[8].

Un seul livre est paru sur Black Rock en allemand : « BlackRock: Eine heimliche Weltmacht greift nach unserem Geld » (« Une puissance mondiale cachée met la main sur notre argent »).. Pour le rédiger Heike Buchter a recueilli des témoignages d’anciens salariés de Black Rock qui tous ont voulu rester anonymes de peur de voir leur carrière compromise.

Du capitalisme industriel au capitalisme numérique


Quand nous avons rédigé la lettre n° 27 nous n’avions pas connaissance de l’action menée par le collectif franco-espagnol Ecran total et Ecologistas en accion, ni de sa contribution « Ne laissons pas s’installer le monde sans contact »[9]. Avec le confinement, le numérique est devenu notre mode privilégié de rapport au monde et aux autres. Rien d’étonnant alors à ce que les valeurs en bourse des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) soient en hausse depuis les débuts de la pandémie, alors qu’en moyenne les autres valeurs baissent.[10] Le 4 mai les GAFAM étaient estimées 4.800 milliards d’euros alors que les 40 plus grandes sociétés françaises du Cac40 valaient 1400 milliards.

Au temps du capitalisme industriel, les démocraties ont su lutter contre les dangers des concentrations excessives[11], il est grand temps qu’aujourd’hui elles limitent les pouvoirs des GAFAM.

Notes

[0] Le Monde du 29 avril 2020..
[[1] Vincent Lindon a proposé à Mediapart sa déclaration le 6 mai 2020
[2] Le Monde 14 mai 2020
[3] Lundi 4 mai sur France Inter.
[4] Rapport Oxfam Inégalités 2020.
[5] Un article de l’eccap rendra compte prochainement du livre récemment paru de G.Zucman et E.Saez « Le triomphe de l’injustice ».
[6] Voir Propositions pour un retour sur terre, signé par Dominique Bourg et alii.
[7] Retraites: BlackRock souffle ses conseils pour la capitalisation à l’oreille du pouvoir. 9 DÉCEMBRE 2019 PAR MARTINE ORANGE.
[8] Voir le film de Michael Moore et Jeff Gibbs La Planète des Humains dont voici le lien:https://www.youtube.com/watch?v=Zk11vI-7czE
[9] https://www.terrestres.org/2020/04/27/ne-laissons-pas-sinstaller-le-monde-sans-contact/
[10] Dans Marianne du 5 mai 2020 : « depuis le début de l’année, nonobstant la crise du coronavirus, les cinq titres sont en hausse de 10%, alors que les 495 autres valeurs du S&P 500 baissent de 13% en moyenne ».
[11] La première loi anti-trust aux Etats-Unis date de 1890.

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20/12/2017

Le mythe du grand soir

  • Dif Michaël
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise


Ce texte est composé d'extraits du manuscrit Eloge de l’expérimentation »... finalisé en 2014. On peut en demander un exemplaire pdf gratuit à mon adresse mail : michaeldif@free.fr



L'appât du gain et du pouvoir sont des motivations puissantes, sous-jacentes, qui ont permis de tenir la très longue durée. Mais nul doute que les désirs de justice, d'équité et de coopération auront autant d'endurance pour permettre de créer d'autres mondes possibles. Cependant pour cela, il nous faudra donc savoir tirer les leçons de l'histoire. En rêvant de faire advenir en un Grand Soir des sociétés qui n'avaient jamais existé auparavant, juste par la force du nombre, la valeur de leurs idéaux et la conquête du pouvoir, nos illustres camarades du XIXe, aveuglés par leur enthousiasme et leur (juste) colère, n'ont pas su percevoir cette nécessaire alliance du temps et du faire (nous parlerons, dans la deuxième partie, d'expérimentation). Ce qu'André Gorz formulait ainsi, en 1979 déjà : «On a toujours imaginé la révolution comme un bouleversement instantané où une société est détruite et une autre mise à sa place. Nous savons que ce n'est jamais comme ça que ça se passe. S'il y a un processus révolutionnaire brusque, la société mise en place portera en elle beaucoup des perversions de celle qu'elle a remplacée. Si la destruction des pouvoirs de domination ne se fait pas dans la société qui est destinée à mourir, celle qui la remplacera après destruction violente de cette société ci, ne vaudra pas mieux »[1].

Prendre le temps

Au-delà de cette nécessité de concrétiser les idées, de cette nécessité de l'agir à laquelle fait donc référence André Gorz, il suggère également l'incontournable besoin de temps. L'abandon de la quête du Grand Soir a pour corolaire la prise en compte du temps, l'impossibilité de l'impatience. Dans son ouvrage sur l'autogestion, de la même époque, Pierre Rosanvallon abordait cette question du temps et il pointait la lecture linéaire qui en était faite dans les pensées révolutionnaires « classiques ». Toutes ces approches politiques s'articulent autour d'un avant et d'un après de la révolution, « tout devient centré sur l'acte qui instaure le passage d'un moment à l'autre : la prise du pouvoir »[2]. Pointant le caractère épuisant de l'attente que suppose ce type de « mythe libérateur », il continuait avec cette phrase qui peut surprendre au premier abord : « L'autogestion ne peut se concevoir comme pratique révolutionnaire que parce qu'elle efface et repousse l'image de la société idéale », et de ce fait « se conçoit sans finalité achevée, au sens de fin historique et de perfection essentielle »[3].

Et c'est bien le sens de notre argumentation précédente. L'abandon du désir de maîtriser les finalités, par la pensée abstraite du monde-qui-devrait-être, nous amène à nous réapproprier un présent qui seul compte en réalité. Dans un entretien de 2005, A. Gorz, disait cela en ces termes : « Il faut changer la culture il faut changer la vision des choses. Ce n'est pas la prise de pouvoir qui compte, c'est l'invention de modes de vie, de modes de penser post-capitalistes. Ensuite, on verra s'ils prennent ! Mais il faut faire des expériences qui leur permettent de devenir exemplaires et attirants » [4].

Mais avant de prolonger ces idées dans leurs déclinaisons pratiques, il convient à présent d'approfondir cette question de la nécessité du temps pour les processus révolutionnaires. Et cette réflexion passe par la prise en considération d'un grand oublié des pensées contestataires radicales, si promptes à dénoncer le système. Cet oublié, c'est l'homme. La problématique capitaliste a aussi une dimension psychologique Il est facile d'identifier avec un sentiment de certitude le capitalisme comme la source de tous les maux, l'ennemi évident et incontesté des peuples. Et d'en déduire de fait une multitude d'allégations sur la responsabilité du système. Et cet ennemi de se trouver ainsi comme personnifié, surplombant, omnipotent. Finalement d'autant plus puissant qu'invisible, partout et nulle part à la fois.

Mais l'analyse d'un système est une chose éminemment complexe, surtout quand ce système est celui à présent d'une grande majorité des sociétés humaines. On sait qu'un tout est plus que la somme de ses parties (aucune des parties d'un être humain prise séparément n'est capable d'écrire un poème, par exemple) et par conséquent, le monde humain présente donc des propriétés, des caractéristiques, des modes de fonctionnements qui dépassent ceux des individus pris isolément. Néanmoins, à la différence des cellules ou des organes d'un corps d'homme, les humains du monde ont un mode d'association et de participation à l'ensemble, au système qu'ils constituent, en partie conscient et volontaire. Cette énorme différence nous autorise à penser que si l'humain n'est pas l'unique clef de création ou de résolution des problématiques du monde, il en est néanmoins une des principales. C'est en tout cas notre hypothèse. Il semble par conséquent légitime de se dire qu'il faut avant tout des capitalistes pour construire un capitalisme.

Mais qui sont les capitalistes?

D'où émerge naturellement une première question que nous pourrions nous poser... Mais qui sont donc les capitalistes? Qui peut-on donc accuser pour tous ces maux socio-économiques et écologiques dévastateurs de notre époque ? Les grands patrons, qui planent en parapentes dorés ? Les petits patrons, qui prennent des risques et s'estiment par conséquent légitimes à encaisser des bénéfices ? Les actionnaires majoritaires et leurs 15% d'exigences de rentabilité, qui sont à présent, en réalité, les vrais patrons des grandes entreprises ? Les petits porteurs, qui, habilement conseillés, placent leurs économies sans se poser trop de questions ? Les goldens boys de la finance qui flambent et font flamber ? Les banquiers qui, tout en n'oubliant pas leurs propres intérêts, font aussi « fructifier » l'argent pour satisfaire les petits épargnants ? Les cadres qui appliquent, tout en les subissant, les politiques des « patrons » ? Les dirigeants politiques, qui approuvent, se sont convertis ou ont capitulé ? Les salarié(e)s, qui acceptent que la, plus-value créée par leur travail serve à offrir à quelques uns des profits plus ou moins faramineux ? Les chômeurs qui s'approprient la honte et le manque comme si leur valeur d'êtres humains résidait dans leur situation professionnelle ? Nous autres consommateurs, qui faisons généralement tourner la grande machine qui écrase d'autres hommes, et nous à l'occasion ? Nous autres citoyens qui acceptons de ne pas pouvoir révoquer ceux que leurs promesses n'engageaient pas ? Les centaines de millions d'humains qui ont envie d'être divertis, ou mieux, d'être riches ? Les milliards d'autres humains qui ont envie d'avoir un portable, une télé, une bagnole, un pavillon et un jardinet ? Alors, qui faudrait-il donc pointer du doigt parmi nous ? Il serait d'ailleurs plus rapide de se demander qui l'on pourrait ne pas pointer du doigt...

En réalité, il semblerait bien abusif d'isoler certaines catégories de coupables et d'en innocenter d'autres... D'autant qu'on sait depuis La Boétie, comme cela a été évoqué précédemment, que pour qu'il y ait un dominant, il faut un ensemble de dominés qui se satisfassent de cette domination... Nous avons donc pour commencer un problème de coupables. Mais il ne s'agit pas non plus de dire que personne n'est responsable de rien et que les fautes sont diluées de façon homogène entre les hommes. Chacun fait des choix et est généralement responsable de ceux-ci. Cependant, à un niveau général et lorsqu'on approfondit un peu la réflexion, il devient bien plus délicat de condamner (« les patrons » par exemple) et de blanchir (« le peuple », au hasard).

Bien sûr, certaines catégories d'humains ont plus de pouvoir que d'autres, donc leurs décisions affectent par leurs conséquences beaucoup plus d'individus. Néanmoins, entrer dans une logique de stigmatisation de ces catégories nous semble poser au moins un double problème. D'une part cela tend à favoriser les processus de victimisation, qui freinent notamment les capacités à imaginer des solutions constructives et émancipatrices. D'autre part ces raisonnements fonctionnent sur des logiques binaires (il y a les bons et les mauvais) qui ne favorisent pas du tout l'approche de la complexité inhérente au monde. La colère est un sentiment qui peut souvent mener à ces types de raccourcis, car sa tendance naturelle porte de préférence à chercher des coupables autour de soi. L'Autre étant parfait dans ce rôle. Avec comme corolaire, bien sûr, la tendance à nous dédouaner à bon compte de toute responsabilité embarrassante. Le mécanisme n'est pas nouveau puisque déjà, il y a deux mille ans, un certain Jésus C. l'avait bien compris et champêtrement illustré, avec cette petite parabole de la paille dans l'œil du voisin...


Sortir de la dialectique entre eux et nous

Réfléchissant sur la constitution des groupes et leurs inter-relations, Ronald D. Laing écrivait en 1967: « Eux apparaît comme une sorte de mirage social (...). Sur la scène humaine, pourtant, de tels mirages peuvent créer leur propre réalité. L'invention d'Eux crée le Nous, et nous pouvons avoir besoin d'inventer Eux pour nous réinventer en tant que Nous » [5]. Et, un peu plus loin : « Comprendrons-nous que Nous et Eux sommes les ombres les uns des autres ? Nous sommes Eux pour Eux comme Ils sont Eux pour Nous. Quand le voile sera-t-il levé [6] ? » Nous ne devons plus entretenir cette dialectique mortifère entre eux et nous. La logique du bouc émissaire qui en découle, si clairement absurde quand elle accuse par exemple les émigrés d'être responsables du chômage, doit aussi être abandonnée quand il s'agit du capitalisme.

Il n'y a rien de fructueux dans la recherche d'une frontière psychologique et pratique (qui n'existe bien sûr pas) entre les « capitalistes » et les « alter-capitalistes », entre les généreux, les humanistes et les égoïstes inconscients. Les attributs de la bêtise, de l'inconscience, de l'avidité et toutes ces autres choses sympathiques dont l'humain est aussi capable sont assez bien répartis. Nous, « le peuple», n'avons malheureusement pas l'éthique vissée aux tripes de façon naturelle, et encore moins son monopole. Sauf en de rares exceptions, le problème ne réside pas dans des personnes qui feraient obstacle à l'humanité du plus grand nombre. Le vieux mécanisme qui consiste à condamner des types d'individus et à en sacraliser d'autres doit donc être abandonné. Il n'a pas d'avenir, si ce n'est la guerre sans fin et sous toutes ses formes.

Personne n'est pur. « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument» disait John Emerich Dalberg [7]. Tout est une question de degrés, d'échelle. Avez-vous déjà observé un bénévole associatif faisant quelques photocopies personnelles de temps à autres avec la photocopieuse de l'association, ou passant un petit coup de fil perso « rapide » (ou non)... ? Cela n'est-il pas une forme d'abus...de pouvoir ? Un petit détournement de bien social ? Bien sûr, en réalité ce n'est presque rien du tout et puis, c'est « une petite compensation pour tout ce bénévolat »... Et si cette personne se retrouvait ministre, que ferait-elle ? Quelle différence fondamentale avec un haut responsable politique qui pioche dans la caisse en se disant que toute cette vie dédiée à la chose publique, ça mérite bien quelques avantages ? Quelle différence si ce n'est une différence d'échelle ? Dans les deux cas, le raisonnement et les failles sont les mêmes. Seuls les moyens d'action diffèrent. Quand on cesse de pointer du doigt, il faut alors se tourner du côté d'un fait relativement clair et basique, bien qu'assez douloureux à contempler : nous sommes tous et chacun coresponsable de l'état du monde, même s'il y a des différences d'échelles. Nous portons tous en potentiel l'ensemble, tant des beautés que des fragilités et des horreurs humaines, et personne ne peut dire avec certitude ce qu'il ferait ou pas dans telle ou telle circonstance hypothétique, surtout quand il n'en a jamais vécu de similaires. Ce qu'Edgar Morin formule de façon un peu abrupte en pointant que « le problème éthique central, pour chaque individu, est celui de sa propre barbarie intérieure » [8].

Par conséquent, la dynamique politique qui consiste à pointer une classe de coupables ou un système pour expliquer les problématiques du monde n'a pas de sens. Non pas qu'il n'y ait pas de coupables, comprenons-nous bien : il est souvent légitime de rechercher les responsabilités dans telle ou telle affaire concrète (le Médiator, l'amiante, le sang contaminé, l'Erica, etc..., etc..., etc...). Mais la complexité, l'ambivalence, l'inconscience ou la lâcheté humaines ne sont en aucun cas l'apanage d'une seule classe d'individus et tout système n'existe et ne perdure que grâce aux individus qui le constituent. Cette question des responsabilités est peu évoquée, le devant de la scène étant abondamment occupé par la responsabilité du système. Cette entité impersonnelle a l'avantage de pouvoir facilement focaliser les attentions et occulter opportunément le grand point aveugle de la plupart des critiques sociales radicales à savoir la question de la nature de l’homme.


Notes

[1] A. Gorz, enregistrement d'un débat avec P. Thibaut directeur de la revue Esprit), en 1979. Cité dans l'émission de D. Mermet du 10 juin 2011, réécoutable sur http://www.la bas. org/art icle.php3?id article=2203.

[2] Pierre Rosanvallon, L'âge de l'autogestion, Paris, Editions du Seuil, Points Politique, 1976, p.98. Le terme en italique a été souligné par son auteur.

[3] Ibid, p.99.

[4] Entretien à Vosnon, octobre 2005, réécoutable en partie sur http://www.passerellesud.org/Andre-Gorz-rompre-avec-les-acquis.html

[5] Ronald D. Laing, La Politique de l'Expérience, Paris, Editions Stock, 1969, p.66.

[6] Ibid. p.66. C'est nous qui soulignons, dans ces deux extraits. NdA.

[7] Homme politique et historien du XIXe, connu aussi sous le nom de Lord Acton. Quelles que furent ses idées par ailleurs, son expérience du pouvoir donne un certain poids à son constat.

[8]Edgar Morin, La méthode. L'éthique, Paris, Editions du Seuil, collection « Points Essais », 2004, p.112. 

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18/05/2023

L’Encyclopédie du changement de cap en Commun : où en sommes-nous ?

  • Cardona Pierre-Alain
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Depuis l’automne, et particulièrement les rencontres initiées lors de l’Université d’été d’Utopia et des convivialistes à Sète en octobre 2022, l’Archipel des Confluences[1] a été lancé. Au sein de cette dynamique, une équipe de travail s’est mise à l’œuvre afin de questionner comment notre projet de l’Eccap pourrait s’articuler avec cette volonté de tisser des liens et catalyser des initiatives.

Un projet inscrit dans les Confluences et les Communs[2]!

En novembre, un groupe de travail composé des animateurs de l’Eccap, Guy Roustang, Florine Garlot et Pierre-Alain Cardona en lien avec des acteurs investis dans le champ des Communs numériques, dont Didier Fradin et Claude Henry s’est lancé. Premier réflexe de tout processus autour de la construction d’un Commun : documenter toutes les étapes du processus. Un site wiki a été lancé[3]. Il est en « construction;» et n’a pas vocation à devenir un site internet vitrine.

Cela permet de rendre compte de l’avancement du projet et de son processus. Cette approche est une dimension importante des Communs : permettre à chaque nouvelle personne de pouvoir rejoindre le projet, de le rendre ainsi accueillant à toutes nouvelles énergies.

A l’origine, Guy Roustang avait évoqué l’Eccap comme un Wikipedia du changement de cap. Un Site internet permettant de relier et connecter de la connaissance et donc des contributeurs, au service d’un dessein bien plus ambitieux : la nécessité de changer de cap, de modèle économique comme d’imaginaire institutionnel pour faire une référence à un auteur inspirant, Cornelius Castoriadis[4]. Ce changement de cap ne peut s’inscrire uniquement dans le cadre d’un espace numérique unique mais bien dans un archipel d’initiatives déjà à l’œuvre.

Un texte rédigé à plusieurs mains présente de manière synthétique notre intention !

« Les incertitudes d’ordre écologiques et économiques, la perte de confiance continue dans nos institutions, l’infobésité, les fake news… sont facteurs d’instabilité et génèrent des antagonismes, comme en témoignent la violence qui s’installe jour après jour dans nos échanges, et l'entre-soi amplifié par le fonctionnement en algorithmes des réseaux sociaux. Cependant ce contexte peut aussi être le déclencheur d’une bifurcation nécessaire, nous ramenant à la nature complexe du monde auquel nous appartenons.

Une telle rupture demande que la place du politique devienne centrale, en particulier face aux pouvoirs économiques et financiers. Des expériences existantes montrent l'intérêt d'un élargissement du « pouvoir politique » au-delà du corps des élus (et des institutions), c’est à dire à l’ensemble du corps social organisé reliant toustes les act.eurs|rices qui contribuent à faire et à penser la société. Et pour que ce corps social puisse créer les conditions d’une transformation de la société, il va en premier lieu devoir s'attaquer aux « objets en tension » auquel il est confronté.

A partir de l'expérience de l’Encyclopédie du Changement de Cap, nous nous proposons de contribuer à nourrir, en relation avec l’ensemble des agrégateurs de connaissance existants, les conditions d’un dialogue des savoirs, intergénérationnel, hors des binarités politiciennes, tenant compte de la place de l’individu, des collectifs de travail, des organisations et institutions.


Nos quatre intentions correspondants à des niveaux d’investissement :


1. Collecter, organiser, éventuellement accompagner la création de contenus (articles, podcast, vidéos), sur un serveur ouvert à l’interopérabilité des données.
2. Mettre en évidence les tensions et interactions entre les contenus collectés pour alimenter des échanges contradictoires : des controverses, qui ne sont ni des polémiques, ni des pugilats, ni des clash.
3. Donner à voir des méthodologies de mise en controverses expérimentées dans les différents espaces et/ou théorisées
4. Tisser des relations vivantes entre auteurs, initiatives, lectorat, en concevant une architecture et une sémantique des liens en relation avec les autres acteurices du secteur, une façon de créer le « désir d’archipel », en le rendant visible.

Il s’agit de constituer ensemble un espace contributif de ressources et de partage des savoirs, dans la diversité des points de vue, de façon à faciliter pour chacun la construction de ses opinions, et de se saisir de moyens d’agir individuels et collectifs.

Les contributeurs de ce texte (Claude Henry, Florine Garlot, Pierre-Alain Cardona, Didier Fradin, Olivier Picot et Guy Roustang) souhaitent élargir ainsi la mission de l’Eccap pour initier des premières alliances.

Une première alliance : le Collectif des associations citoyennes[5].

Ce Collectif appelé le CAC, est une plateforme de mobilisation des associations citoyennes qui se reconnaissent dans leur dimension de transformation sociale. Olivier Picot, l’un de ses animateurs actifs et spécialiste des outils numériques au sein du CAC a rejoint l’équipe de l’Eccap en Commun. Il devient le « connecteur » avec le monde des outils numériques libres et en communs.

La relation avec le CAC nous permet de mettre en œuvre aujourd’hui un objet important : rendre visible et audible des controverses. Le prochain exercice s’organise autour du Service national universel. Mais d’autres contreverses sont en préparation : non-lucrativité et néolibéralisme, travail, revenu d'existence…

Nous avons repéré aussi des liens à tisser avec d’autres plateformes ou réseaux avec qui nous aimerions pouvoir travailler : Transiscope, le Collectif de la transition citoyenne, Rispostes Creatives, Alternatiba, le Mouvement des Colibris, Remix the Commons, le Pacte du Pouvoir de vivre…

Une initiative intéressante à soutenir : l’appel de Bastien Sibille du réseau des Licoornes[6].

Il y a quelques semaines, Bastien Sibille, fondateur de la SCIC Mobicoop et coprésident des Licoornes, a lancé un appel mobilisant les forces vives de la Transition et le grand public pour s’engager dans une dynamique de transformation avec comme levier la création d’un fonds d’un milliard d’euros pour accélerer la transition et le modèle des 9 coopératives, plateforme numérique, alternatives des grandes plateformes numériques et structurant des offres dans le domaine de la mobilité, de l’énergie, des télécommunications ou de l’achat local et les circuits courts. Cet appel[7] est à relayer et un plan d’action est en cours de création.

Si vous le souhaitez, n’hésitez pas à rejoindre la dynamique de l’Eccap en Commun !

Notes

[1] Un site wiki permet de voir l’avancement du projet : https://archipel-confluences.org/WikiAdC/?PagePrincipale

[2] Le monde des Communs se relie dans le cadre d’Assemblée : https://assemblee.lescommuns.org/

[3] https://ferme.yeswiki.net/ProtoWiki2ECCAP/?PagePrincipale

[4] Cornelius Castoriadis, l’Institution imaginaire de la société. Editions du Seuil, 1975.

[5] Collectif des Associations Citoyennes. http://www.associations-citoyennes.net/

[6] Les Liccornes sont le rassemblement de 9 coopératives ayant le statut de SCIC engagées dans le champ de la transition : https://www.licoornes.coop/

[7] https://www.linkedin.com/posts/bastien-sibille_appel-innovationsociale-transformation-activity-7053962873609310208-3UVe/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop

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25/01/2017

Le nucléaire : une technologie insoutenable : article de Frederick Lemarchand

  • ECCAP
Politiser la technique et nos pratiques

Dans la revue trimestrielle « L’économie politique » n°72 d’octobre 2016, Frederick Lemarchand a écrit un article « Le nucléaire : une technologie insoutenable ».

En voici quelques extraits. « Le nucléaire, c’est-à-dire l’ensemble du dispositif humain, technique et institutionnel qui vise à exploiter l’énergie atomique sous forme d’armes et/ou d’énergie électrique est une question d’abord politique. Cette technologie, notamment sous sa forme dite « civile », parachève un état de développement des sociétés industrielles que l’anthropologue Alain Gras a fort justement qualifié de « thermo-industriel » au sens où les sociétés occidentales ont au début du XIXème siècle, fait le « choix du feu », c’est-à-dire d’axer tout leur déploiement industriel et technique autour de la seule énergie produite par la chaleur : machine à vapeur, moteur à explosion, réacteur nucléaire ». Selon F.Lemarchand «… tout choix technologique s’inscrit profondément dans un imaginaire social et historique particulier. Ainsi, le nucléaire incarne le mode de production d’énergie  des sociétés productivistes du XXème siècle et témoigne, dans son usage militaire, de l’abandon fait par l’Occident du souci d’humanité qui avait fondé le projet des Lumières…La maîtrise de l’atome fut,  dès l’origine, un projet politique destiné à renforcer la puissance de l’Occident, transformant les détenteurs de la « bombe » en « grandes puissances » industrielles qui pourraient alors exploiter le potentiel énergétique de l’uranium et du plutonium ». A propos des risques d’accident nucléaire, l’auteur écrit « Certes le discours tenu sur le nucléaire civil a changé au sein des autorités compétentes depuis les années 1970 passant d’« Il n’y a aucun risque » à « le risque zéro n’existe pas ». « Mais il est maîtrisé », s’empresse-t-on d’ajouter ce qui confine au même déni de réalité, cela permettant juste d’inclure la survenue statistique des accidents réalisés ».  Soit un accident grave tous les vingt ans. L’auteur déplore qu’aucune information publique ne soit donnée à la société notamment en ce qui concerne le démantèlement des centrales ou le stockage des déchets. « Doublement couverte par le secret industriel et par le secret défense, l’industrie nucléaire bénéficie d’une impunité qui, accumulée à une histoire maillée de dissimulations, de mensonges et de rétention d’informations, n’est plus compatible avec les exigences de transparence et de droit à l’information d’une société politiquement libérale ».

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14/12/2019

Le pass Culture, abandon de la politique culturelle

  • Merchier Maurice
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation
Le Pass culture a été présenté lors de la campagne électorale comme le « chantier prioritaire » de la politique culturelle du quinquennat Macron. Pour le ministre de la culture, Franc Riester, c’est « une clé vers la liberté pour les jeunes ». Ce dispositif, accompagné d’un crédit de 500 euros, est pour le moment l’objet d’une expérimentation dans 14 départements auprès de 10000 jeunes de 18 ans volontaires, et, à terme, est voué à s’étendre à tous les jeunes de cet âge, puis – sans que des crédits publics soient prévus– à l’ensemble de la population. Il est donc logique d’en inférer la conception de la culture de nos gouvernants, et singulièrement notre Président.

Pour être direct, cette affaire est scandaleuse. Et cela d’un double point de vue. Sur le premier il n’est guère utile de s’attarder : cela a été l’occasion de conflits d’intérêts, et de « folles rémunérations », pour les responsables du dispositif, malgré l’échec patent dans la mission confiée, selon un article de Mediapart (1), ce qui a entraîné la démission et le remplacement avec réduction de rémunération de son président. Notons que cela suffit à montrer à quel point cette innovation « culturelle » s’inscrit d’emblée dans le contexte du néolibéralisme ambiant

.Elle est scandaleuse surtout, par la conception de la culture qu’elle dévoile ou, pour être plus exact, sur l’abandon d’une vraie politique culturelle. Il n’est pas possible ici de développer ce que, depuis la création du ministère de la culture en 1959 pour André Malraux, on entend par « culture », et l’ambition humaine et sociale que doit porter une politique culturelle. Nous renvoyons pour cela à la revue Projet d’octobre 2019, « la culture c’est pas du luxe » dont l’eccap a reproduit l’éditorial « la culture, un bien fou ».

On y montre l’admirable travail d’ATD et de son fondateur, Joseph Wresinski, qui considérait la culture comme un bien premier, offrant aux démunis des livres avant même de leur dispenser l’aide alimentaire. Ces articles soulignent qu’elle offre des trésors de première importance, comme la musique ou la poésie. Elle donne les outils intellectuels de l’émancipation individuelle, ouvrant aux plus humbles de nouveaux horizons, et par là accéder véritablement à l’existence. Elle est en même temps l’occasion d’expériences collectives, d’émotions partagées, qui sont autant de façon de tisser du lien social.

Le pass culture est aux antipodes de tels élans. Son fonctionnement s’inscrit dans le cadre d’une logique commerciale dont il faudrait justement se libérer. Dans l’élan du management typique de notre capitalisme high tech, une entreprise privée, (donc dotée de l’ « agilité » requise), promue pour cela « start-up d’Etat » est chargée de mettre en œuvre le concept. Juridiquement, il s’agit d’une SAS (société par actions simplifiées), structure publique (pour 70% de l’Etat, et 30% de la Caisse des dépôts). Dans la perspective générale du repli des financements publics, c’est le privé qui est sollicité pour financer l’expérience. Il est spécifié qu’il faut « envisager le développement d’activités commerciales permettant d’assurer une partie significative de son financement ». En plein régime, les 400 millions d’euros requis devraient être obtenus à 80% de fonds privés

.En guise d’ouverture d’esprit vers d’autres horizons, l’expérience débouche sur le consumérisme ordinaire c’est la culture en libre-service : toutes sortes de biens et services sont offerts, des livres, des abonnements à des journaux, à de la musique (quelle qu’elle soit), des jeux vidéos. Comme le montre l’enquête de Mediapart, « le livre arrive en tête des dépenses du pass mais se dirige surtout vers les classiques programmés dans le cadre scolaire, suivi de la musique, dont les trois quarts vont vers la plateforme de streaming Deezer ». Faut-il s’en consoler en regardant l’Italie, où, dans une expérience analogue, le « bonus cultura », les livres offerts sont revendus au marché noir.

Alors que l’on pourrait penser qu’une politique culturelle cherche à éloigner les jeunes de l’emprise des nouvelles technologies de la communication, et des tendances à l’addiction, le smartphone est au contraire incontournable : une application est censée guider les jeunes dans leurs choix culturels. La logique du dispositif aboutit à les rendre encore plus captifs des opérateurs du numérique en effet, pour suppléer l’absence de financement conséquent, ils sont sollicités pour offrir des abonnements gratuits, qui, comme chacun sait, se transforment de façon plus ou moins automatique en abonnements payants, pour le plus grand profit de ces offreurs.

On aurait pu espérer que la politique culturelle dépayse les jeunes par rapport à l’univers des réseaux sociaux au contraire, c’est en fait la culture qu’on y adapte : il faut cliquer selon ses goûts sur des propositions telles que « applaudir », « écouter », « jouer », « lire », « pratiquer », « regarder », « rencontrer »… on ne s’éloigne donc pas trop du « like »… Or, il est clairement établi que l’internet tend à replier ses utilisateurs sur une bulle cognitive, dans laquelle seules passent les informations désirées provoquant plaisir, surprise ou émotion, à l’exclusion de toute autre susceptible de développer l’esprit critique. Mais rassurons-nous, puisque l’algorithme est conçu pour « éloigner le jeune de sa zone de confort et de son horizon habituel»… En l’occurrence, il ne sera jamais très éloigné de son écran. Au lieu qu’elle permette l’ouverture sur les autres, il est largement admis au contraire que cela favorise la tendance croissante à la clôture sur soi-même, à la fermeture aux autres, à l’inaptitude à un véritable dialogue

.Dernière antinomie entre ce dispositif et la véritable culture, le peu de place laissé à la création. Tout au plus peut-on imaginer qu’on y trouve des liens vers des groupes locaux ou des ateliers la pratiquant, mais ce n’est pas de ce côté que s’orientent les financements, ainsi que le regrette Patrick Bazin, ancien directeur de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, dans un article du Monde (2)

C’est un cas typique d’application de l’idéologie néolibérale, à savoir l’application de la logique de marché à des domaines où elle n’a pas sa place. Tous les éléments d’un marché de concurrence (presque) parfaite y sont un grand nombre d’offreurs est mis en relation avec un grand nombre de demandeurs, et grâce au numérique ceux-ci bénéficient d’une bonne information sur ces offres. Mais justement, la théorie des marchés postule que les consommateurs sont déjà dotés de préférences or, dans le cas présent, il n’en est pas d’autres, pour la plupart des jeunes, que celles que leur ont inculquées les industries culturelles, avec leurs produits de masses. Faut-il rappeler qu’un bien culturel n’est pas un bien comme un autre ? L’accès à une culture plus exigeante passe nécessairement par la construction d’une appétence, ce qui passe par l’éducation, et de façon générale par les relations humaines, que ne pourra jamais suppléer la communication numérique.

Notes

(1) Le pass Culture procure surtout des passe-droits Mediapart 1er novembre 2019
(2) Patrick Bazin Le Pass culture aurait pu constituer une preuve de confiance dans la capacité d’expression de la jeunesse » Le Monde du 19 nov 2019

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01/10/2017

Le « péché originel » des business schools

  • Lagoarde-Segot Thomas
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement

Dans ce contexte des trois crises enchevêtrées, les institutions contribuant à la formation des cadres d’entreprise portent une responsabilité particulière. Le contenu des débats académiques peut certes paraître abscons aux personnes extérieures à la communauté des chercheurs. Pourtant, les théories développées en sciences sociales (et plus particulièrement en sciences de gestion) ont un impact significatif sur la vie économique et sociale, et particulièrement celle des entreprises.  En effet, les acteurs économiques sont simultanément sujets d’étude et consommateurs des sciences de gestion. Une fois validées par la publication, et intégrées au contenu des enseignements, les théories de gestion modifient progressivement le comportement des acteurs, qui tendent, au fil du temps, à se comporter conformément à leurs prescriptions (voir l’encadré 1).

Encadré 1 :

Théorie financière et réalité

Un exemple peut permettre de mieux comprendre comment la recherche académique structure la réalité de l’entreprise. Nous savons que l’objectif de « maximisation de la valeur actionnariale » constitue la clé de voûte du management contemporain. Pourtant un paradoxe apparait : sur le plan juridique, les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l’entreprise, qui, entant que personne morale, n’appartient à personne[1]. Par ailleurs, une entreprise produit de la richesse en combinant l’ensemble des ressources dont elle dispose (capital humain, capital physique et capital financier).  Si la « valeur » est obtenue par la combinaison des ressources de l’entreprise, pourquoi l’objectif affiché des dirigeants devrait-il être de « maximiser la richesse des actionnaires » ? La seule réponse plausible se trouve dans le développement de la théorie de l’agence (Jensen and Meckling, 1976). Cette théorie, qui fut vulgarisée et enseignée à des générations d’étudiants sans référence à ses hypothèses, a exercé un impact profond sur la vie des entreprises. En rigidifiant les pratiques de gestion, elle a probablement déformé les entreprises à son image.  Le développement de la théorie financière a donc contribué à détourner la rationalité des dirigeants, en principe orientée vers l’analyse et la prospective du contexte complexe dans lequel est plongée l’organisation, vers la maximisation d’indicateurs financiers. En ramenant la question du management des entreprises à un ensemble de concepts algébriques et à des relations algébriques entre ces derniers, la théorie de l’agence a ainsi structuré donc insidieusement la réalité économique, en jouant le rôle d’une « technologie invisible » : « Les instruments de gestion jouent un rôle important pour produire la gestion : coordonner des activités, choisir des investissements, fixer des prix. Mais ils régissent aussi des rapports entre des hommes, entre des groupes sociaux. Ils cristallisent ainsi des rapports de force d'une manière qui peut même parfois disparaître aux yeux des agents ». (Berry, 1983, p.20)


En légitimant les actions et les comportements des dirigeants par la superposition d’un voile de scientificité, les recherches et la pédagogie en sciences de gestion ont, au cours des décennies précédentes, contribué à cristallier les rapports de force entre les parties prenantes des organisations, influençant de ce fait les intentionnalités de celles-ci, et, in fine, l’évolution de la Société. Le « péché originel » des business schools, au cours des décennies précédentes, aura été d’inculquer à des générations d’étudiants des modèles de gestion basés sur des hypothèses néolibérales (rarement explicitées, mais toujours tacitement admises) dans lesquels (i) le long terme serait une succession de court termes successifs et (ii) la somme d’intérêts individuels ferait l’intérêt collectif.  

Nous affirmons donc qu’une condition nécessaire – mais non suffisante - à la résilience de la Société aux enjeux du siècle sera de repenser simultanément l’objet et le sens donné à nos recherches, nos modèles pédagogiques, et nos relations avec les organisations. Ceci impliquera, en amont, de s’interroger sur la nature des relations qui unissent entre les sociétés – définies comme réseau de parties prenantes - et la Société. 

Notes

[1] C’est d’ailleurs la séparation entre la propriété du capital et la propriété des actifs, des ressources et la responsabilité des dettes qui distingue les sociétés par actions d’autres formes juridiques telles que, par exemple, les entreprises individuelles, et les sociétés en nom collectif.

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14/09/2019

Le projet de l'eccap rendre un autre avenir possible

  • Roustang Guy
Je ne sais pas
Nous voudrions faire de l’eccap un outil de réflexion, de formation, ouvert à tous ceux qui souhaiteraient participer et qui partagent nos convictions (voir eccap, lettre n°1 et avant-propos).


La notion même de changement de cap amène à prendre acte des bouleversements en cours, y compris au niveau mondial. Après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, le livre de F. Fukuyama paru en 1992 intitulé « La fin de l’histoire et le dernier homme » pouvait donner à penser que la suprématie de la démocratie et du libéralisme était définitivement assurée. Mais les pays du G7 réunis récemment à Biarritz ( France, Allemagne, Italie, Royaume Uni, , Etats-Unis, Canada, Japon) ne représentent plus que 40% de la richesse mondiale mesurée par leur PIB contre 70% il y a 45 ans. Avec l’arrivée de Trump à la présidence de la démocratie la plus ancienne, on ne peut que s’inquiéter de la fragilité des institutions démocratiques. Et si les Etats-Unis sont incontestablement la première puissance militaire, Trump dans sa volonté de s’en tenir étroitement aux intérêts des Etats-Unis, affiche un certain repli par rapport au reste du monde. Ce qui contraste de manière saisissante avec les ambitions de Xi-Jin Ping de faire à nouveau de la Chine la première puissance mondiale, grâce notamment aux multiples partenariats que permettent les nouvelles routes de la soie[1]. L’importance actuelle et à venir de la Chine, qui n’est pas un modèle de démocratie, nous entraîne bien loin de Fukuyama.


Ceci étant, les résultats du G7 représentent sans doute, grâce à la politique menée par E.Macron, l’optimum de ce que l’on pouvait en espérer. Qu’il s’agisse d’éviter une coupure grandissante entre les Etats-Unis et l’Europe en calmant quelque peu les foucades de Trump, du refus de signer le Mercosur en l’état actuel, de l’intérêt porté à la protection de la forêt amazonienne, avec les modestes perspectives de reforestation, en opposition à la politique catastrophique menée par le président brésilien Bolsonaro. Qu’il s’agisse aussi des avancées concernant la fiscalité des multinationales du numérique sur laquelle nous reviendrons.


Les opposants à E.Macron ont évidemment raison de souligner que la volonté de ne pas signer le traité Mercosur en l’état est bien tardive et qu’il ne fallait pas signer le traité CETA avec le Canada qui présente des dangers évidents.


Plus généralement, l’eccap considère qu’un véritable changement de cap suppose de remettre en question toute une idéologie qui tourne autour de la volonté de faire de la France une start-up nation, ou qui ambitionne de voir le plus de français possible devenir millionnaire ou milliardaire... L’eccap veut apporter sa pierre à la lutte en cours contre un capitalisme néo-libéral qui s’inquiète lui-même de son avenir (tant les dégâts qu’il entraîne sont gravissimes), contre les risques de la numérisation, de l’homme augmenté etc. avec la conscience du tragique de notre situation. Un article récent du Monde du 17 août 2019 était titré « Ecologie, climat : l’effondrement n’est pas inéluctable ». Nous partageons l’analyse des six chercheurs signataires qui considèrent que « la panique de la collapsologie est tout aussi paralysante que la certitude des climatosceptiques » Ces chercheurs plaident pour une mobilisation concertée alliant militance citoyenne, décideurs politiques et entreprises.


Nous poursuivons donc notre effort en collaboration (avec tous ceux qui le veulent bien) pour les changements radicaux qui s’imposent en envisageant un autre avenir possible. En sachant que l’avenir se joue aussi bien au niveau des idées que des réalisations innovantes si modestes soient-elles parfois.











Notes

[1] Peter Frankopan. Les nouvelles routes de la soie. 2018.

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02/07/2022

Le projet partenarial d’aménagement (PPA) en centre ville de Marseille, une opportunité pour coconstruire la ville avec ses habitants ?

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Pour un logement accessible
A la lecture en juin 2019 de l’ambition du PPA (projet partenarial d’aménagement) présenté par l’Etat et la Métropole, personne n’avait la moindre idée de sa mise en œuvre. Ce projet a été la réponse des pouvoirs publics suite aux effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne et les nombreuses révélations sur le scandale des marchands de sommeil pourtant connus depuis bien longtemps. L’Etat, représenté à l’époque par le Ministre du logement Denormandie, a mis la pression nécessaire sur une administration en fin de règne.

Un contexte extrême qui a marqué une rupture dans les processus de décision.


Les situations extrêmes vécues par les milliers de délogés après le 5 novembre 2018 ont été un électrochoc, l’enjeu de résorber l’habitat indigne à Marseille est devenu alors une priorité. Le PPA est un des plus grands projets d’urbanisme à l’échelle d’un centre ville d’une métropole européenne. Ce sont plus de 1000 ha couvrant les 1er, 2ème et 3ème arrond et une partie des 4ème, 5ème et 6ème et un horizon de travaux et d’aménagement sur deux décennies.

Mais entre 2019 et 2021, rien n’a réellement bougé, les élections municipales et le règlement des urgences ont mobilisé toutes les parties prenantes. Durant cette période, le collectif d’association et d’habitants, appelé, l’inter-co (ou inter-asso) a porté le projet d’une Charte pour le relogement, co-écrit par les acteurs concernés, et portée par une mobilisation croisant activisme politique et institutionnel, pétition, et marche populaire.

Cette dynamique a obligé les élus, dont la plus mobilisée, Arlette Fructus, adjointe au logement de l’ancienne municipalité Gaudin, à inscrire l’adoption de cette Charte au conseil municipal du 17 juin 2019. Son vote à l’unanimité des élus a été le premier symbole d’une capacité d’intervention d’acteurs organisés et d’habitants sur la production de décision publique.

La décision d’un maire est d’abord la décision d’un conseil municipal, qui est issue d’un processus décisionnel, longtemps obscur dans la boîte noire de l’ingénierie municipale mais aujourd’hui, en situation d’être exprimé, analysé et délibéré par le plus grand nombre.

Il y a donc là un chemin d’une possible co-construction de politique publique comme outil producteur de droit, à l’échelle d’une municipalité et dans des formes de mobilisation croisant culture institutionnelle et activiste.

D’un projet partenarial d’aménagement à une fabrique commune de la ville ?


L’objet prioritaire du PPA est la résorption de l’habitat indigne mais le réel enjeu demeure la capacité de « fabriquer la ville sur la ville » selon les termes des urbanistes. Au-delà du logement, c’est bien l’habiter qui est au cœur de ce projet : conserver la nature populaire et multifonctionnelle du centre-ville. Ce projet ne peut alors partir que des usages, nombreux et divers (habitants, habitués, clients de nombreuses enseignes, touristes, …) mais aussi des besoins évidents en logements accessibles.

Cette question est centrale car la transformation des quartiers s’inscrit dans un temps long et dans un contexte où la densité nécessite une intervention fine, îlot par îlot. Les process classiques de l’ANRU ne peuvent correspondre : il y a très peu de bailleurs sociaux, un habitat dégradé diffus, le plus souvent en copropriété avec une présence de marchands de sommeil mais aussi de propriétaires souvent âgés et ayant peu de moyens pour entretenir leurs biens.

Ce sont autant d’obstacles qui peuvent devenir des opportunités : celles d’imaginer de faire autrement. Est-il possible que l’institution puisse dépasser les propres règles qu’elle a édictées ?

Notre enjeu est de faire appel à un autre imaginaire institutionnel en y impliquant toutes les parties prenantes. Une fabrique commune de la ville nécessite aussi de partager une culture commune. Celle-ci se construit dans la capacité de s’exprimer clairement, sans faux semblants pour mieux analyser les polarités, et les contradictions légitimes. Elle peut être ce « tiers espace » défini par Hugues Bazin qui « favorise les processus de résilience. C’est une manière de s’en sortir face à l’adversité, d’absorber une perturbation et de retrouver ses fonctions dans un nouvel équilibre ». Un espace nécessaire aujourd’hui à expérimenter.

Une fabrique de la ville pour ménager ou aménager ?


Une culture commune, c’est partager des inspirations communes. Penser le « ménagement » plus que l’aménagement de la ville, c’est agir autant sur le bâti que sur les relations des futurs habitants et habitués, c’est imaginer la ville à partir de ses vides, de ses places et espaces publics, c’est laisser advenir des usages à partir d’une connaissance fine du quartier, de son histoire et de son patrimoine matériel et immatériel.

« Thierry Paquot nous invite à un ménagement des êtres, des choses et des lieux. Cultivant une disposition à la disponibilité, promouvant une attention intentionnée, pratiquant le cas par cas, le sur-mesure et le avec les habitants et le vivant, le ménagement ne se substitut pas à l’aménagement, il est d’une autre nature et appartient à une autre logique qui se fonde sur une éthique, celle de la Terre. ».

Questionner nos cultures, c’est questionner la circulation de nos savoirs et enfin, questionner le pouvoir.


Le pouvoir reste le savoir, et le savoir technique et institutionnel domine encore puissamment les processus de décisions dans le champ urbain. Mais il existe aussi un autre pouvoir, sans doute plus puissant mais moins visible : les promoteurs et investisseurs privés qui commandent les productions urbaines aux architectes et urbanistes, et influencent les élus et leurs collaborateurs.

La ville est d’abord une production privée et les enjeux de ces maîtres d’ouvrage sont rarement questionnés dans leur nature profonde, à savoir une rentabilité financière rapide et si possible à deux chiffres avec des conséquences connues sur le choix des matériaux, la diminution des superficies habitables et l’usage de sous-traitants sous pression des prix. Derrière les mots et les concepts, une communication et une sémantique choisies, nous les oublions presque. Pourtant, ce n’est pas uniquement la règle qui produit l’urbanisme, ce sont aussi les moyens financiers des maîtres d’ouvrage, et le système bancaire qui les soutiennent.

Il y a donc nécessité de laisser exprimer les polarités de celles et ceux qui fabriquent la ville en n’oubliant personne et de mobiliser chacun dans sa capacité de mettre carte sur table : de l’habitant ou de l’habitué du quartier, aux institutions, élus et techniciens, en passant par les multiples métiers de celles et ceux qui fabriquent et bâtissent, animent les liens une fois les espaces publics et bâtiments livrés et au bout de cette chaîne, les pouvoirs publics en devoir de réparer des années après les conséquences d’un modèle qu’il faut aujourd’hui réinventer.

La ville est une démocratie, et sa fabrique est une occasion, continuellement de repenser son processus. Comment imaginer alors concrètement une place de la maîtrise d’usage, au côté de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage ?


Le CoMU, la première pierre d’une nouvelle fabrique de la ville ?


Le vote de la Charte pour le relogement et son suivi depuis 2019 a renforcé la légitimité de l’inter-co. Après l’installation de la nouvelle majorité en juillet 2020, il a proposé de créer un espace de co-construction au sein du PPA. Conscients du contexte très particulier, d’une émotion toujours présente et de la responsabilité devant les victimes, décédées avant et durant le 5 novembre, et des milliers de délogés depuis, comme de l’existence à Marseille de ces dynamiques d’organisation collective, les élus et techniciens ont répondu favorablement en juillet 2021, à la proposition de créer cet espace, appelé aujourd’hui Collège des maîtrises d’usages (CoMU).

Maintenant tout est à coconstruire et, en premier lieu, consolider les 3 collèges (inter-co, asso et habitants) du CoMU à partir de ses propres ressources, expériences et savoirs techniques. Le premier défi est de mettre en place une organisation qui puisse s’adapter aux réalités d’habitants et d’acteurs associatifs, en s’inscrivant dans la durée.

Le prochain article entrera dans la boîte noire de cette co-construction originale qui a vu son officialisation (et non son institutionnalisation) en juin 2022. 


Notes

Pierre-Alain Cardona, dans le souci de documenter le long processus de co-construction de la ville de Marseille (après « Noailles, entre ombres et lumières »), illustre parfaitement cette tension évoquée par Richard Trapitzine entre la règle et l’usage. Ces expériences partagées sur l’Eccap nous permettent de mettre en question cette « tension » et de tracer des pistes utiles pour penser un changement de cap.
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23/06/2024

Le Rassemblement National, danger pour la démocratie

  • Koulberg André
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie représentative en question

André Koulberg a publié en 2017 Le FN et la société française, (éditions Utopia). Il est membre de la section d'Aix-en-Provence de la Ligue des droits de l'Homme. Ce texte participe au combat mené par celle-ci pour la défense de la démocratie et des droits humains.



La destruction de la démocratie est inscrite dans le programme du Rassemblement National. Les idées du Rassemblement National ont tellement été banalisées ces dernières années que nous ne percevons plus la radicalité antidémocratique des mesures qu'il prône : discriminations sans limites, sur-pouvoir de l’État, pouvoir de censure sur les médias et tous les moyens d'expression, surveillance et contrôle des enseignants... Ce ne sont pas des « points de détail».

Relisons donc les différents textes programmatiques du RN.

Discriminer

Le Rassemblement National, depuis la reprise en main de Marine Le Pen en 2012, a fait disparaître, au fil des échéances électorales, un certain nombre de dispositions susceptibles de trop choquer ses électeurs et ses électrices. Les blagues antisémites sont proscrites, son discours sécuritaire n'est plus axé sur le rétablissement de la peine de mort, son discours sur les femmes ne fustige plus les « avortements de confort;», etc. mais sur les questions centrales de son programme (immigration, insécurité...) ses options apparaissent clairement, malgré la rhétorique dans laquelle ils sont enrobés. La simple lecture de ses textes programmatiques permet de prendre la mesure des changements qu'il voudrait introduire : une remise en cause du régime démocratique que nous connaissons en France depuis 1945. Est-ce qu'on se rend compte de ce que cela signifie;?

Le Rassemblement National propose d'organiser un référendum pour changer la constitution. C'est, notamment, un principe fondamental de nos constitutions qui est visé : le principe de l'égalité devant la loi. Le titre premier de la constitution de 1958 stipule par exemple que la France « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion;». Cette égalité de droit est exactement ce que le RN veut supprimer. C'est le fameux principe de « préférence nationale;» rebaptisé « priorité nationale;». Il propose que les étrangers (ou « étrangers extra communautaires») soient discriminés à l'embauche, lors de l'acquisition d'un logement, pour de nombreuses prestations sociales (par exemple « les allocations familiales seront réservées aux Français»), au niveau juridique (la double peine) et dans l'accès aux soins (suppression quasi complète de l'aide médicale d’État)...

Mais, dira-t-on, ce sont des étrangers. N'est-il pas normal qu'ils relèvent d'une législation spécifique? Cela peut être vrai de dispositions ordinaires adaptées à la situation d'étranger, comme, par exemple, l'exigence d'un passeport. Mais cela ne l'est plus lorsqu'il s'agit de droits fondamentaux reconnus par notre constitution et par toutes les conventions internationales. Les étrangers, aussi étrangers qu'ils soient, sont des êtres humains et, à ce titre, ils doivent bénéficier des droits de l'homme, dont l'originalité est justement de concerner tous les êtres humains. Violer ce droit, c'est basculer dans un autre type de régime, comme, par exemple, celui que nous avons connu en France dans la période de Vichy.

La multiplication des discriminations que le Rassemblement National veut inscrire dans la loi touche aux fonctions vitales des personnes visées : la possibilité de travailler, de se loger, de se soigner... Ces mesures fabriquent des sortes de sous-humains !

La suppression de l'aide médicale d’État (sauf « soins urgents», mais vu le temps des procédures ce sera souvent trop tard) peut servir ici d'exemple type de ces discriminations sans limite, et absurdes. C'est une mesure qui constitue un véritable scandale moral : laisser un malade sans soin parce qu'il a une origine étrangère... C'est aussi une mesure stupide : au sein de ces populations non soignées se propageront inévitablement des épidémies qui nous frapperont, nous aussi.

Prenons la mesure de ce que représentent ces mesures discriminatoires que voudrait nous imposer le parti de Marine Le Pen, elles ne représentent pas un simple changement législatif, elles nous font changer d'univers.

Ce mépris de l'humain, cette destruction des droits de l'homme, de plus, ne concerne pas que les étrangers. Une fois que le principe de l'égalité des droits est abandonné, la garantie de ce droit n'existe plus pour personne. Pour tous, ce qui était un droit n'est plus qu'une tolérance que l’État peut octroyer, ou retirer, quand il veut. L'arbitraire peut frapper n'importe qui. Et, effectivement, l'expérience historique confirme que dans cette conjoncture, les discriminations s'étendent à de nombreuses catégories : opposants, minorités, femmes... Le régime de Vichy, par exemple, discriminait les Juifs, mais aussi les tziganes, les femmes (des femmes fonctionnaires révoquée simplement parce qu'elles étaient des femmes).

Non seulement les discriminations prolifèrent mais ceux qui apportent une aide aux discriminés, aujourd'hui aux sans papiers privés de droit, sont criminalisés. Le RN prévoit de les « poursuivre;» : « La loi permettra de poursuivre et de condamner les personnes qui apportent une aide directe ou indirecte aux étrangers qui tentent d'entrer illégalement sur le territoire et s'y maintenir;». Cela fera beaucoup de Français réprimés pour leurs gestes humanitaires. Où commence l'aide indirecte?

Au lot de discriminations va s'ajouter le lot de répressions.


De l'arbitraire policier à la police de la pensée

La destruction de l'égalité des droits, fondement essentiel de nos démocraties, n'est pas la seule mesure antidémocratique prônée par le Rassemblement National, loin de là;! L’État et l'administration RN ne veulent pas seulement discriminer, ils veulent aussi se doter d'un sur-pouvoir face à des citoyens de moins en moins susceptibles de défendre leurs droits. Ce choix se lit très clairement dans les textes consacrés à la sécurité et la répression policière.

Le RN propose notamment « d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes;» afin de ne « jamais craindre» d'utiliser la force, le parti estimant qu'il devrait en faire bien plus usage.

Les policiers bénéficient évidemment d'un droit de légitime défense, précisément défini par la loi. Mais leur octroyer une présomption générale de légitime défense a priori, indépendamment de l'acte commis, ce n'est plus tenir compte des cas où elle est effective, mais légitimer des actes simplement parce que ce sont des policiers qui les commettent. Et les victimes de ces actes perdent ainsi en grande partie les moyens de se défendre face à des violences arbitraires. Ce ne sont plus des bavures puisque les policiers sont, de par leur statut, en légitime défense.

Si l'on ajoute à cela l'aveuglement volontaire du RN face à des dérapages policiers, par exemple les délits de faciès, pourtant documentés depuis longtemps, on ne peut que conclure à l'existence caractérisée de ce parti à légitimer les pouvoirs répressifs arbitraires et à priver les citoyens de moyens d'y résister.

Que reste-t-il de la démocratie s'il n'y a plus d'égalité des droits ni, pour les citoyens, de capacité de résister aux abus et à l'arbitraire du pouvoir? Pas grand chose. Et pourtant, dans la doctrine RN ce n'est qu'une partie des mesures oppressives envisagées. Elle attribue, par exemple, à l’État le droit de limiter gravement un certain nombre de nos libertés fondamentales.

Le Rassemblement National donne au pouvoir le droit de censurer à peu près tous les moyens d'expression existant dans un pays au nom de la lutte qu'il veut mener contre ce qu'il nomme une « idéologie». Contre une idéologie considérée comme néfaste, les autorités peuvent à peu près tout.

L'exemple que donne le RN est celui de « l'idéologie islamiste», propre à faire peur, mais cette peur risque de nous faire oublier les enjeux de la liberté d'expression qui ne concernent évidemment pas seulement les propos islamistes.

Marine Le Pen a déposé un projet de loi qui « prévoit l'interdiction de la publication des écrits, y compris par voie électronique ou audiovisuelle ayant pour objet ou pour effet la manifestation ou la diffusion de l'idéologie islamiste». Mais l'idéologie, et c'est le nœud du problème, est une notion très large. Où commence l'idéologie islamiste? Est-ce que tous ceux qui sont stigmatisés, notamment par le RN, sous le terme d'« islamo-gauchistes» seront partout censurés;? En réalité ce pouvoir de censurer toutes les formes d'expression au nom de la lutte contre une « idéologie» permet à l’État, de censurer tout ce qu'il veut car l'infraction n'est pas précise, comme peut l'être par exemple la diffamation définie juridiquement. Elle peut désigner toutes les idées qui déplaisent au gouvernement. Et au nom d'une incrimination aussi ouverte le RN se donne le droit de censurer tous les médias, les réseaux sociaux, les maisons d'édition, etc...

Cette traque idéologique s'étend partout, et notamment à l'école. Et là encore, la lutte du pouvoir contre les « idéologies;» ouvre à l’État un champ de possibles censures et répressions quasi infini, bien au delà de la seule « idéologie islamiste». Ainsi, par exemple, le RN réprouve depuis longtemps les méthodes pédagogiques actives, égalitaristes (le collège unique), ce qu'il nomme « la doctrine de l'école ouverte;», etc... Il qualifie tout cela d'« idéologie délétère;, donc réprimable, ne propose aucun débat mais s'apprête tout simplement de supprimer les institutions existantes, les instituts nationaux supérieurs des professeurs et de l'éducation, censés la propager. De l'incrimination d'une idéologie qui déplaît au RN à la répression il n'y a qu'un pas, vite franchi.

L'investissement autoritaire de l'école ne s'arrête pas là. Le Rassemblement National veut aussi exercer un contrôle général sur les cours assurés par les professeurs dans les classes. Soupçonnés de mal penser (c'est-à-dire autrement que le RN), rien ne semble plus urgent que de les mettre sous une étroite surveillance des autorités. Les enseignants devront constamment se conformer à la « neutralité» officielle. « l'exigence de neutralité absolue des membres du corps enseignant» sera partout renforcée. Sous une telle pesante tutelle, cette « neutralité absolue;» sera déterminée par le pouvoir. Au lieu de se référer aux disciplines (par exemple l'histoire telle qu'elle est faite par les historiens), ce sera « la vérité», « la neutralité» de l’État qu'il faudra enseigner. Et les autorités y veilleront scrupuleusement. Est prévu un « accroissement du contrôle des corps d'inspection». Celui-ci aura notamment pour mission une systématique délation des contrevenants à cette « neutralité» d’État : « obligation de signalement des cas problématiques sous peine de sanctions à l'encontre des encadrants».

Nous imaginons parfaitement ce que cela peut signifier car, avec un vocabulaire quasi identique des États (notamment des États américains) ont mis en œuvre ce programme. En Floride, par exemple, aujourd'hui, les manuels scolaires sont expurgés de contenus scientifiques qui contreviennent aux opinions de certains groupes de pression (des évangélistes fondamentalistes opposés à l'enseignement de la théorie de l'évolution) et du gouverneur qui les soutient. Les professeurs sont dénoncés par certains de leurs élèves et pratiquent de plus en plus de l'autocensure.

Une forte intervention de l’État pour censurer le contenu des matières enseignées et une surveillance autoritaire des enseignants, cela produit toujours les mêmes effets : la fabrication d'une idéologie d’État, c'est-à-dire, en terme orwellien, une police de la pensée.


Une offensive contre la démocratie

Le Rassemblement National prétend défendre l'identité de la France mais l'essentiel du programme qu'il s'apprête à appliquer vise à détruire ce qui constitue la singularité de la France depuis des siècles. La présence de personnes à la peau foncée dans le pays ne change pas fondamentalement l'identité de la France. Ce qui la détruirait ce serait de faire du « pays des droits de l'homme» dont la devise est « liberté, égalité, fraternité», une société qui rejette l'égalité des droits et discrimine des populations entières, qui maltraite des groupes transformés en bouc émissaire, qui fait régner un pouvoir arbitraire, qui prive les citoyens de leurs libertés fondamentales, qui impose une idéologie d’État...

Or tout cela se trouve dans les textes programmatiques RN.

Ce n'est pas l'identité de la France même si cela a existé à certaines périodes de l'histoire de France comme la période de Vichy. Ce furent quelques épisodes, particulièrement sombres.

Cette ombre plane aujourd'hui sur toutes les prises de position RN;. Partout est attisée la haine et le rejet de ceux qui sont perçus comme différents. L'hostilité envers les homosexuels et tous les déviants des normes hétérosexuelles dominantes n'a jamais cessé. Camille Froidevaux-Metterie nous le rappelle dans un article publié dans le journal Le Monde le 14 juin, voter RN pour les femmes c'est braquer une arme contre soi : les députés européens RN ont voté « contre la condamnation des discours de haine envers les personnes LGBTQIA+ en 2019 et contre le fait de déclarer l'Europe zone de liberté pour ces mêmes personnes en 2021».

La philosophe rappelle aussi que l'opposition aux droits des femmes est toujours vivace au sein de ce parti, malgré les fréquents clins d’œil de Marine Le Pen à ses électrices. Il suffit, là aussi, d'étudier les votes des députés RN au parlement européen pour se rendre compte qu'ils sont systématiquement défavorables aux droits des femmes (voir le rappel précis de tous ces votes dans l'article de Camille Froidevaux-Metterie).

Enfin, la haine est attisée, encore plus, de façon obsessionnelle, contre un groupe mal défini mais que tout le monde reconnaît. Il est question d'« immigrés», bien que souvent ils ne le soient plus depuis des générations; ou d'étrangers» ou « étrangers extra européens», mais on se garde généralement de désigner à la vindicte publique les Ukrainiens, chrétiens à la peau trop blanche. Qui désigne-t-on donc ainsi? Les illustrations du livret programmatique consacré à « l'immigration» apportent une réponse, on y voit toujours des « Noirs» et des « Arabes» (peut-être aussi quelques Roms).

De thématiques en thématiques, les méfaits de ces populations aisément reconnaissables, à défaut d'être bien définies, leurs crimes, leurs mœurs arriérées, et même les privilèges dont ils bénéficieraient dans la société française, se succèdent sans fin. Ainsi que les discriminations, les exclusions, les mesures toujours plus dures qu'on souhaite ardemment leur imposer : toujours plus attentatoires aux droits humains les plus élémentaires. On peut parler d'obsession ethnique. Toute personne familière des discours d'extrême droite des années 30 ou de la période de Vichy y trouvera des résonances. Or cette obsession xénophobe qui a si souvent joué un rôle majeur dans la destruction des démocraties, est partout dans les discours et les actes du RN et constitue le principal fondement de sa doctrine, encore aujourd'hui.

Pour s'en convaincre lisons un livret programmatique qui semble complètement éloigné de ces questions d'immigration et d'incrimination des étrangers, celui consacré à « l'écologie».

Nous allons de surprise en surprise. D'abord ce discours écologique est avant tout un discours anti-écologtique, dénonçant « l'écologie punitive» à longueur de pages, dissuadant les Français de changer leur mode de vie, s'opposant aux mesures, pourtant souvent très limitées, prises par diverses instances nationales ou internationales pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais, vis-à-vis des étrangers, le ton change, la situation climatique exigerait qu'on restreigne leur nombre et leurs droits et qu'on réagisse vivement. Une des principales mesures « écologiques;» proposées par le RN est la fermeture des frontières et l'organisation de la préférence nationale non seulement pour les produits français ou les entreprises françaises, mais aussi pour« l'emploi des Français». On croyait parler écologie, on retourne à l'obsession ethnique, aux exclusions, aux discriminations... à cette identité des pages douloureuses de notre histoire.

Le Rassemblement national a appris à utiliser un langage policé, respectable, à se référer à la république, à la démocratie, et même aux droits de l'homme, mais derrière ce vernis, c'est une véritable machine de guerre antidémocratique que révèle la lecture de son programme. Même si nous ne connaissions pas les accointances de Marine Le Pen avec Poutine ou Victor Orban ce programme suffit pour découvrir ses penchants autoritaires

Dans la confusion générale, la promotion de mesures inspirées par le discours RN (30 lois successives restreignant les droits des étrangers et, dernièrement, l'introduction de la préférence nationale dans une loi sur l'immigration), nous avons perdu la capacité de percevoir la gravité destructrice de ces mises en cause radicales de nos principes et de nos droits. Or ce que nous découvrons à la lecture de ce programme RN ce ne sont pas seulement les réalités catastrophiques que recouvrent ces logiques mais tout un ensemble de mesures qui nous font basculer dans un autre régime, tel que nous n'en avons pas connu en France métropolitaine depuis la Libération. Ce n'est plus une évolution, même vers du pire, c'est un saut dans l'inconnu.

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01/06/2024

Le rêve européen

  • Roustang Guy
Enchanter nos mondes


C’est avec ce titre « Le rêve européen;» que Jeremy Rifkin, auteur à succès américain a fait paraître en 2004 son livre [1]. Le ressortir 20 ans après grâce à une voisine qui se débarrasse d’une partie de sa bibliothèque ne manque pas de sel ! Est-il prémonitoire ou est-ce un rêve? Toujours est-il que le numéro de printemps 2024 de la revue trimestrielle Zadig a pour titre « Rêver l’Europe».

En complément de son titre « le rêve européen;» en page de garde, J.Rifkin précisait : « comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire». Et dans Zadig qui a pour titre du n° de printemps 2024 « Rêver l’Europe;» l’ukrainien A.Kourkov déclare : « Vous savez, sous l’URSS, nous croyions tous dans l’American Dream. Mais après la chute du mur, les Ukrainiens l’ont remplacé par l’European Dream». Et à titre d’exemple, selon la presse, aujourd’hui 80% des géorgiens choisissent l’Europe et s’opposent à leur gouvernement tenté d’imiter la Russie de Poutine.

J.Rifkin est américain et s’il avait eu à choisir il y a 20 ans, il aurait choisi à nouveau d’être américain. Il n’empêche qu’il considère que l’Europe telle qu’elle était il y a 20 ans, lui semblait présenter pour l’avenir du monde des qualités susceptibles d’être un modèle pour le monde supérieur à l’esprit américain. Il cite Romano Prodi alors Président de la Commission Européenne qui déclarait : « Nous (les européens) apportons au monde l’exemple réussi d’une méthode pour la paix».

A la croisée des chemins

Ce « rêve européen» peut paraître dérisoire quand on voit le « sud profond» qui s’écarte de l’occident, quand on voit les difficultés de la France en Afrique de l’ouest. Déclin de l’Occident selon Poutine? Ou au contraire l’avenir est-il porté par les géorgiens et tous ceux qui ont fui la Russie de Poutine?

Mais Abderrahmane Sissako nous dit :  « Nous, africains, nous avons le sentiment que l’Europe a toujours un regard condescendant, qu’elle ne juge pas à égalité les autres culture »[2]. Et dans ce même numéro remarquable de la revue trimestrielle Zadig du printemps 2024, Hartmut Rosa, penseur allemand, nous met en garde. Il écrit : « l’Europe doit se mettre à l’écoute du monde » plutôt que dominer, il lui faut résonner. A travers les concepts de démocratie et de droits de l’homme et du citoyen, elle a en même temps fait une puissante promesse : que les citoyens et citoyennes puissent entrer ensemble dans une relation de résonnance, une relation dans laquelle leurs différentes voix pourront trouver une écoute…»[3]



Notes

[1] Jeremy Rifkin. Le rêve européen. Librairie Arthème Fayard pour la traduction française. 2005.

[2] Numéro « hors-série» de la revue trimestrielle Zadig, printemps 2024 en collaboration avec Arte, intitulé « Rêver l’Europe» p.82

[3] Dans ce même numéro p.191.

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16/05/2021

Le revenu d’existence par création monétaire : un outil facilitant le changement de cap.

  • Dacheux Eric
  • Goujon Daniel
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Ce texte est une présentation courte du Revenu d'existence par création monétaire. Une présentation plus longue est disponible dans :
E. Dacheux, D. Goujon, Défaire le capitalisme, refaire la démocratie. Les enjeux du délibéralisme, ERES, 2020.


Pour faire face à la crise économique profonde qui se dessine les pays de l’union européenne à l’image de ce qui se fait aux États Unis préparent des plans de relance massif. Ces plans aux sommes vertigineuses posent en creux le lien existant entre distribution des revenus et création monétaire. En effet, pour changer de cap, l’Europe doit répondre à un double défi : changer radicalement notre rapport à la monnaie et assurer à tous un droit de vivre dans la dignité. Dans cette perspective la question du revenu d’existence par création monétaire constitue un élément original de réponse.
Le revenu d’existence peut devenir, après la paix en Europe, une nouvelle utopie mobilisatrice pour l’Union Européenne. Encore faut-il, à l’image de notre proposition de Revenu d’Existence par CREation monétaire (RECRE), accompagner cette nouvelle façon de distribuer le revenu d’une révolution démocratique et d’une révolution économique.

Une révolution démocratique : rompre avec la démocratie libérale

La crise sanitaire actuelle nous le rappelle durement : les questions économiques, sont des questions politiques. Comme l’a montré tristement l’imbroglio sur les masques, les questions « que produire » et « en quelles quantité » ? Pour qui ? Comment ? relèvent bien d’un débat démocratique et non d’un simple choix technico-économique. Cependant, le problème est que la démocratie libérale est, comme l’indiquait Habermas, à bout de souffle[1]. Les élites dirigeantes prisonnières de lobbies ne sont plus en phase avec une opinion publique qui se sent exclue des choix. Dès lors, la critique légitime d’un système représentatif professionnalisé autocentré devient le terreau fertile où s’enracinent les populistes nationalistes. L’inefficacité du système politique, rendu encore plus criante par la pandémie, alimente une défiance vis-à-vis de la démocratie et rend l’autoritarisme d’autant plus acceptable que l’urgence sanitaire et climatique impose des choix radicaux contraignants. Pour éviter d’être bloqué entre, d’un côté, une impuissance politique liée à la soumission au marché et, de l’autre, un dictat sanitaro-environnemental, il est nécessaire de rompre avec la démocratie libérale. C’est le cas de la démocratie radicale prônée par J. Dewey. En effet, la démocratie, pour cet auteur, ne se réduit pas aux libertés négatives garanties par les droits de l’homme, elle est la liberté de faire individuellement et collectivement ses propres expériences. « Si on me demande ce que j'entends par expérience dans ce contexte, je répondrai qu'elle est cette libre interaction des individus avec les conditions environnantes, en particulier avec l'environnement humain, qui aiguise et comble le besoin et le désir en augmentant la connaissance des choses telles qu'elles sont. La connaissance des choses telles qu'elles sont est la seule base solide de la communication et du partage toute autre communication signifie la sujétion de certaines personnes à l'opinion d'autres personnes » (Dewey, 1997, p. 5).
Ainsi, la démocratie radicale est un effort continu vers l'émancipation de chacun par la contribution de tous. C'est en délibérant collectivement que les citoyens constituent, ce que Dewey appelle un public (les personnes qui se sentent concernées) chargé résoudre les problèmes rencontrés. Cette démocratie radicale délibérative est particulièrement bien adaptée aux choix des évolutions sociétales imposées par la crise sanitaire et écologique que nous vivons. Comme l’a montré le mouvement des gilets jaunes, on ne peut pas adopter des mesures de sauvegarde de la planète sans associer, au préalable, les citoyens à la décision publique : ce qui se fait sans les citoyens se fait contre eux. Cela vaut aussi pour la crise actuelle, où le confinement a été imposé d’en haut en jouant sur l’urgence et la peur et non suite à un large débat transversal impliquant l’ensemble des composantes de la société. On demande de la soumission, non un consentement éclairé, ce qui risque, à terme, de nuire au respect du confinement et constitue un affaiblissement certain de la démocratie.

Une révolution économique : une régulation démocratique de la monnaie

A partir du moment où l’on accepte l’idée que la rareté n’est pas naturelle et où les principales décisions économiques doivent être prises par les citoyens, on débouche sur une la révolution économique. L’économie n’est pas, comme cela est présenté trop souvent, l’ensemble des activités d’échanges régulé par la loi de l’offre et de la demande. C’est la sphère des échanges monétaires, c’est-à-dire des activités de production monétisées qui donnent lieu à la distribution de revenus monétaires permettant à la fois la répartition du produit et son écoulement dans la dépense. La monnaie n’est donc pas neutre mais joue un rôle central. Dans l’actuel régime productiviste, la monnaie est au service de la croissance et de l’accumulation du capital dans un régime post-productiviste, la monnaie doit être mise au service de l’intérêt général et de l’écosystème. C’est ce que nous appelons la monnaie délibérée, la monnaie de la démocratie radicale. Une monnaie plurielle contrôlée par les citoyens qui décident de sa limitation, de son affectation et, par là-même, ce qu’elle contribue ou pas à valoriser économiquement (Dacheux, Goujon, 2016).
Dans ce cadre de gestion démocratisée de la monnaie, la distribution de revenus n’est plus automatiquement connectée à la production. Cela permet à la fois de s’affranchir de la centralité du travail et de verser à toute personne un revenu d’existence primaire. Ce revenu, obtenu par création monétaire, n’est pas lié à la fiscalité mais dépend du choix des citoyens. La justification de ce revenu d’existence n’est pas prioritairement économique (rationaliser les prestations sociales ou libéraliser le marché du travail), ou social (lutter contre les inégalités, financer le bénévolat) mais politique rendre effectifs les droits de l’homme (égale dignité de vivre) et favoriser la démocratie radicale en permettant la liberté radicale (celle du choix de vie). On le voit, un tel revenu distributif s’éloigne profondément des projet actuels post crise ou le revenu universel est pensé comme une manière d’atténuer les effets de la crise économique dévastatrice qui s’annonce. Ce revenu, qui n’a d’ailleurs rien d’universel puisqu’il est destiné aux travailleurs victimes de la crise, est appelé à jouer un rôle de « flexi-sécurité ». Il n’est donc pas une rupture culturelle mais la prolongation de l’existant : rationaliser l’État social en rassemblant toutes les prestations dans un versement monétaire unique mis au service de la flexibilité salariale et de la compétitivité économique. Il s’agit de garder le même modèle mais de le rendre plus résiliant aux attaques virales qui le déstabilisent. Notre proposition rompt, quant à elle, totalement avec cet ancien modèle.

Le RECRE : une transition vers une société solidaire, démocratique et écologique

Tel que nous le concevons RECRE (Revenu d’Existence par CREation monétaire), est le versement mensuel, individuel et inconditionnel d’un revenu permettant de vivre dans la dignité en dehors de toute obligation productive. Cette création monétaire ne repose donc pas sur une dette et la création d’une production, mais sur une valeur commune liant la société : le droit pour tous de vivre dans la dignité. La contrepartie de cette création monétaire, c’est la société dans son ensemble qui, au nom de la dignité humaine, s’oblige à offrir à chaque habitant du territoire la possibilité d’échapper à la pauvreté tout en garantissant une liberté réelle : celle de participer au non à la production collective. Ce surcroît de monnaie qui consiste à créditer chaque mois le compte courant de tous les habitants d’un territoire est bien un revenu primaire qui donne un droit sur la production globale. Il ne s’agit donc pas d’une redistribution dépendante des prélèvements publics sur la production privée et publique, mais d’un droit de tirage délimité démocratiquement lors de procédures délibératives. RECRE est ainsi un outil radical au service de la démocratie radicale.
C’est aussi un levier facilitant la transition écologique. Tout d’abord c’est une rupture radicale avec l’imaginaire productiviste qui emprisonne nos sociétés dans les contraintes du marché. Plus pragmatiquement, RECRE permet à tous ceux qui se sentent proches de la décroissance d’assumer leur choix sans pour autant sombrer dans la pauvreté. De plus, une telle allocation est parfaitement compatible avec des dispositifs incitatifs à la participation écologique comme le revenu contributif proposé par B. Stiegler ou le revenu de transition écologique développé par S. Swaton. Par ailleurs, RECRE peut contribuer à la relocalisation de l’économie en étant, pour partie, versé en monnaies locales. Enfin, le revenu proposé permet de rompre avec la logique court termiste engendrée par l’insécurité économique et la précarité au travail. Il permet de se projeter dans le futur et met fin à l’opposition entre les actions permettant d’assurer la fin du mois et celle permettant de lutter contre la fin du monde.
RECRE une utopie totalement irréaliste ? Oui dans le cadre de pensée monétariste dominant d’avant la crise. Non depuis la décision de la banque centrale européenne de créer des milliards d’Euro pour atténuer la récession. Non surtout, face à l’obligation d’aller au-delà de la politique bancaire de quantitative-easing en pratiquant un quantitative-easing for the people qui consiste à distribuer de la monnaie, crée ex nihilo, aux acteurs économiques que sont les ménages et les entreprises. Cette pratique, appelée « hélicoptère monétaire » par Milton Friedman, peut être mise en place de façon classique sous forme d’aides temporaires aux victimes ou alors s’inscrire dans un projet de réforme sociétale comme RECRE.
Pour sauver le projet européen fragilisé encore un peu plus par l’épreuve du COVID-19, il convient de rompre avec la théorie de petits pas chère à Jean Monnet. Face à l’urgence sanitaire et écologique, la tiédeur théorique renforce l’impuissance académique. Pour construire « les jours heureux » du monde d’après, nous devons tous, chercheurs compris, cesser d’être les spectateurs rationnels et modérés d’un monde qui court à sa perte. Seul un large débat osant ouvrir l’espace des possibles est susceptible de redonner à l’Union Européenne son ambition émancipatrice. Le monde d’après n’est pas la restauration du monde d’avant. Il s’invente et se libère par la délibération.

Références bibliographiques

Dacheux E., Goujon D. (2016), Pas de transition sans une nouvelle approche de la monnaie : pour une monnaie délibérée, The conversation, 24 mai.
Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, La Découverte.
Dewey J. (1997), « La démocratie créatrice : la tâche qui nous attend », Horizons philosophiques, vol 5, N°2 (1939).
Graeber D. (2001), Toward an Anthropological Theory of Value, New York, Palgrave.
Habermas J. (2000), Après l’Etat-nation. Une nouvelle constellation politique, Paris, Fayard.
Perrin J. (2010), « Remettre la valeur au cœur des débats en sciences économiques », texte en ligne sur le site de PEKEA, consulté le 31 juillet.
Polanyi K. (2007), « Le sophisme économiciste », Mauss, N°29.
Swaton S. (2018), Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF.
Stiegler B. (2016), Le revenu contributif et le revenu universel, multitudes, N°63.



Notes

[1] En 2000, J. Habermas, dans un ouvrage où il évoquait l’Union Européenne, écrivait : « Dans un système ébranlé par ses pratiques néolibérales, le processus de prise de décision politique est coupé de son terreau. Les élections démocratiques ne servent que de trompe-l’œil pour masquer la domination des élites qui tournent en vase clos. » (Habermas, 2000, p. 4).
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Leridon Alain

Nom Leridon
Prénom Alain
Biographie Alain Leridon est ingénieur physicien passionné par les problèmes d'énergie, avec 37 ans de nucléaire et 20ans d'énergies renouvelables. Il est l'auteur de « L’atome hexagonal histoire du nucléaire en France de 1945 à 1990. (2009) Ed. ALEAS
Contributions

06/10/2020

LES ENERGIES ELECTRIQUES RENOUVELABLES INTERMITTENTES ET LEURS LIMITES.

  • Leridon Alain
Politiser la technique et nos pratiques

Nous abordons ici un des problèmes cruciaux de la stabilité d’un réseau électrique et donc de la sécurité d’approvisionnement qui en découle.

Trois types de centrales électriques

Actuellement le réseau électrique de notre pays est alimenté par trois types de centrales électriques.

1/ Les centrales dites de base qui doivent être disponibles toute l’année 24h sur 24.
Ce sont toutes des centrales thermiques, alimentées soit par des combustibles fossiles (gaz et charbon essentiellement) soit par des combustibles nucléaires. Les premières fournissent 8 à 10 % de la consommation annuelle d’électricité en France, les secondes environ 70%
2/ Les centrales utilisant les énergies renouvelables pilotables, qu’on actionne à la demande.
L’énergie hydraulique qui est très souple : l’ouverture de vannes entraine immédiatement la fourniture d’électricité. Par contre elle est limitée par le réseau fluvial du pays: on ne peut pas mettre des barrages partout. Leur contribution annuelle est de l’ordre de 12%.
Les énergies renouvelables appelées bioénergies: l’énergie du bois (biomasse) et celle donnée par des gaz provenant de décompositions naturelles (les bio gaz). Elle sont stockables et donc pilotables. Elles ne représentent pour l’instant que quelques pour cent de la consommation
totale d’électricité mais peuvent aussi donner directement de la chaleur.
3/ Les énergies renouvelables intermittentes: elles sont liées à des sources qu’on ne contrôle pas: le soleil et le vent. Par contre on peut prédire avec plus ou moins de précision leur occurrence. Ce sont :
- Les énergies éoliennes posées au sol ou sur l’eau. (actuellement 6% du total)
- Les énergies solaires thermiques et photovoltaïques ce sont ces dernières qui nous intéressent ici puisqu’elle sont sources de courant électrique et contribuent à peu près à 2% du total.
Le système électrique français est donc actuellement à 78% de base pilotables et 22% renouvelables dont 8% d’intermittentes. Il ne pose pas de problème de stabilité. On résume dans le tableau suivant les origines de production d’électricité sur le réseau national
en 2019. C’est la 3° colonne du tableau. Nous avons également figuré en dernière colonne les
objectifs futurs qui font l’objet de la suite du document.

Type d’énergie 2019 et Objectif futur


Pilotable nucléaire :                                          70 % ; de 25 à 0%
Pilotable Gaz. (+ à court termecharbon) :      8 % ; de 10 à 35%
Renouvelable pilotable Biomasse,biogaz :    2 % ; 10 %
Renouvelable pilotable Hydraulique :            12 % ; 15 %
Renouvelable intermittent Eolien :                  6 % ;   25 %
Renouvelable intermittent. Photovoltaïque :   2 % ;  15 %
TOTAL    :                                                            100 % ;   100 %


Comment ce système est-il appelé à évoluer?


On part du principe actuellement accepté par tous : La pénétration des énergies renouvelables intermittentes doit accompagner la baisse d’activité des centrales de base en l’occurrence nucléaire et gaz et l’extinction des dernières centrales au charbon. Peut-on à court terme se passer des énergies de base? La réponse est non. Pourtant certains pays y sont arrivés ou en passe d’y être: L’Islande (géothermie + Hydraulique), et bientôt l’Autriche et la Suède grâce à une très forte proportion d’hydro-électricité.
On fera une remarque préliminaire à un quelconque scenario : lorsque l’on diminue la consommation et la production d’énergie électrique totale, on augmente d’autant la proportion d’énergies renouvelables pilotables, hydraulique et bioénergie ce qui permet de diminuer la part
des énergies de base (nucléaire et gaz).

Pour l’instant il est prudent et réaliste de supposer que la consommation d’énergie électrique en France va rester constante pendant de nombreuses années : c’est déjà le cas depuis près de dix ans, la légère diminution l’énergie électrique due à l’éclairage et au chauffage étant
contre balancée par l’augmentation des appareils électroniques et informatiques de toute sorte.

Il faut maintenant définir un paramètre qui joue un rôle important dans la suite du document: il s‘agit du facteur de charge :
Il est défini comme le rapport de la production d’énergie électrique d’une source donnée pendant un an, à la production qu’aurait délivrée cette même source fonctionnant de façon continue à pleine puissance pendant les 8760 heures de l’année. Par exemple en France ce facteur de charge est pour l’énergie photovoltaïque de 15% en Provence et de 11% dans les Hauts de France. Pour l’énergie éolienne on atteint un facteur de charge proche de 30% en Irlande, mais il n’est que que de 21 % en moyenne en France. On voit que ce facteur de charge est bien sûr lié à la géographie et à la météorologie d’un lieu donné pendant un temps donné et rien d’autre.
Pour essayer d’anticiper quelle sera la limite de pénétration des énergies intermittentes, nous avons observé ce qui se passe dès maintenant dans des pays plus avancés que le nôtre dans leur développement de ce type d’énergie : Danemark, Espagne et Allemagne. Nous ne donnons pas ici le détail des résultats obtenus.

Nous sommes arrivés à la conclusion suivante:
Quand sur un territoire donné, échangeant peu d’énergie électrique avec ses voisins et ne possédant pas de système de stockage massif, l’on développe une énergie intermittente, on observe que lorsque la part de cette énergie injectée dans le réseau atteint la valeur de son facteur
de charge, la régulation du réseau devient très difficile.
Cette observation mérite quelques explications:

D’abord on parle ici d’énergie (MWh) et non de puissance installée (MW). Ainsi, tant que les interconnections entre pays frontaliers et les systèmes de stockage sont faibles, on peut s’attendre en France, en étant un peu optimiste, à un taux de pénétration limite des énergies intermittentes de l’ordre de leurs facteurs de charge: 25% pour l’éolien et 15% pour le photovoltaïque. Ces chiffres prennent en compte le fait qu’il y a une certaine complémentarité dans l’espace et le temps entre ensoleillement et vent.

Par ailleurs, une meilleure utilisation des capacités hydrauliques, sans construction de nouveaux grands barrages permettrait peut-être
d’atteindre 15% de la production. Enfin les énergies renouvelables pilotables (biomasse et biogaz) devraient alors atteindre 10%. Ainsi une limite raisonnable de pénétration de toutes les énergies renouvelables en France atteindrait 65%. Ces valeurs sont présentées dans la dernière
colonne du tableau précédent.
Ce constat ne nous dit pas quand cet objectif sera atteint en France, car on en est loin! Au rythme de construction de nouvelles installations éoliennes, pour passer de 16 000 MW installés à 60 000 MW éolien, il faut une trentaine d’années (2050). Pour le photovoltaïque c’est à peu près
du même ordre. Pour arriver à l’objectif souhaité en 2040 plutôt que 2050 il faudrait augmenter de 30% le rythme annuel de mise en service de ces sources intermittentes: cela paraît jouable mais c’est déjà un effort notable.

Un choix politique

Mais que fait-on simultanément pour les autres énergies nécessairement pilotables? Il reste à partager les 35 % restants entre le nucléaire, dont il restera environ 7 000 MW en 2050 à partir de réacteurs déjà construits aujourd’hui, fournissant alors de l’ordre de 10% de l’énergie annuelle. Pour les 25 % restant, une part importante sera fournie par le Gaz ( qui présente un bon rendement avec le cycle combiné) donc une faible émission de CO2. Une souplesse d’utilisation lors des variations rapides de puissance et l’intérêt d’un possible mélange de méthane de synthèse renouvelable et de gaz naturel est alors intéressant. C’est la raison pour laquelle on s’accorde à attribuer au gaz la meilleure voie possible de la transition énergétique pour
l’électricité et le chauffage. Le choix est alors entre deux extrêmes: on arrête le nucléaire et on construit des centrales au gaz qui fourniront 35% de l’énergie ou bien on garde 10% de gaz pour assurer la souplesse et la stabilité du réseau et il faut alors une autre part fournie par le nucléaire
qui serait alors 25%, nécessitant de construire d’autres réacteurs d’ici-là. La vraie décision politique est là. Il ne faudrait pas attendre 20 ans pour la prendre.
Ce scenario pourrait être amélioré en jouant sur la consommation (éducation du consommateur) et le progrès du stockage. A ce sujet, il faut rappeler que l’utilisation des énergies électriques en surplus provenant des sources intermittentes peuvent augmenter la part du gaz renouvelable par électrolyse de l’eau fournissant l’hydrogène (on appelle cela Power to gas). Mais cela ne permet pas de stocker l’énergie électrique. Seule une réduction des coûts des batteries n’utilisant pas trop de métaux rares serait susceptible de résoudre ce problème. Il s’agit du long terme.




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30/05/2023

Le RSA d’Emmanuel Macron : survivre sous condition

  • Duverger Timothée
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production

Stéphane Troussel, le président du département de Seine-Saint-Denis a retiré sa collectivité de l’expérimentation «France Travail;». La raison : « La doctrine portée par le gouvernement en matière de conditionnalité des aides sociales […] me paraît une grave entorse à notre République»[1].

Le workfare[2] à la française

Le candidat Macron avait annoncé lors de la présentation de son programme le 17 mars 2022 sa volonté de réformer le RSA « en assurant un meilleur accompagnement et un meilleur équilibre des droits et devoirs;» et « l’obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaines pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle»[3]. Le projet a depuis son élection été confié à Thibaut Guilluy, haut-commissaire à l’Emploi et à l’Engagement et intégrera plus largement le projet de loi France Travail qui doit remplacer Pôle emploi en 2024. Il est d’ores et déjà expérimenté dans 18 départements. Sans la Seine-Saint-Denis donc.

France Travail serait l’opérateur chargé de piloter l’ensemble du service public de l’emploi avec les acteurs associés pour coordonner l’accompagnement des bénéficiaires. Derrière l’intérêt de l’usager avancé par la réforme, se cache en réalité une tentative de recentralisation des politiques d’accompagnement vers l’emploi, comme le laissent entrevoir les craintes exprimées par les départements[4] ou les missions locales[5]. Mais cela pose deux problèmes. Tout d’abord, du point de vue de la gouvernance car les collectivités locales, qui reposent sur l’élection au suffrage universel, vont être inféodées à une agence de l’État. Ensuite, au niveau budgétaire, puisque le rapport de la mission de préfiguration estime le financement du plan entre 2,3 et 2,7 milliards d’euros sur la période 2024-2026[6].

Dans un contexte de crise du recrutement, il y a par ailleurs tout lieu de penser que l’État cherche à faire peser la responsabilité du chômage sur les individus plutôt que sur la société, les sanctions venant se substituer à l’accompagnement. Une manière de rééquilibrer le rapport de forces sur le marché du travail au bénéfice des entreprises. C’est ainsi qu’il faut lire les récentes polémiques entourant les propos de l’exécutif, de Thibaut Guilluy, qui souhaite qu’on « demande des comptes» aux allocataires[7] du RSA, au Président de la République qui estimait lors de son allocution télévisée du 22 mars qu’il fallait les « responsabilise;». La réforme prévoit en particulier une « suspension-remobilisation» applicable soit avant la signature du contrat d’engagement si l’allocataire ne se présente pas à ses rendez-vous ou tout au long de l’accompagnement s’il ne tient pas ses engagements, ce qui vise à faciliter, donc accroître le recours aux sanctions par les institutions[8].

Un risque d’aggravation de la pauvreté

Or comme le montre une étude des chercheurs Sylvain Chareyron, Rémi LeGall et Yannick L’Horty, si les dispositifs de sanction améliorent la participation aux démarches d’insertion, ils n’ont que peu d’effets sur l’accès à l’emploi et aggravent le risque de non-recours aux droits[9].

Un renforcement des sanctions risque d’aggraver la situation des plus fragiles et de générer des effets pervers, comme l’ont montré les études sur les sanctions prévues par le Universal Credit au Royaume-Uni. Si leur impact sur l’emploi s’avère nul, elles ont pour conséquence d’accroître l’incertitude sur l’avenir (liée au risque de radiation pour des infractions mineures comme le retard à un rendez-vous) ou l’anxiété des personnes et de rendre la recherche d’emploi largement contre-productive (multiplication des candidatures, dont certaines paraissent inappropriées)[10]. A contrario, plusieurs expérimentations (et assez récemment encore, en Finlande) ont bien montré qu’à montant égal, un revenu inconditionnel offrait le même niveau de retour à l’emploi qu’un revenu sous conditions, tout en renforçant de façon sensible la santé physique, mentale et sociale des bénéficiaires[11].

Les associations de solidarité, à l’instar du collectif ALERTE[12] qui en rassemble un grand nombre ou d’ATD Quart Monde[13] qui a été à l’origine de la création du Revenu minimum d’insertion (RMI), défendent l’inconditionnalité du RSA ainsi qu’un renforcement de l’accompagnement à concevoir comme un droit des allocataires. Les trois seuls départements de gauche présents dans l’expérimentation (Loire-Atlantique, Ille-et-Vilaine, Grand Lyon) ont conditionné leur participation à la préservation de leur responsabilité sur l’accompagnement et à l’absence de renforcement des sanctions[14].

Une réforme dégénérée

On est bien loin de la philosophie exprimée par François Mitterrand en 1988 dans sa Lettre aux Français, dans laquelle il annonçait la création du RMI : « L’important est qu’un moyen de vivre ou plutôt de survivre soit garanti à ceux qui n’ont rien;». Si dès l’origine le RMI a joué sur l’ambiguïté de l’insertion et la contractualisation associée pour obtenir une adhésion transpartisane [15], la réforme en cours est d’une autre nature. Il s’agit bien d’imposer un système de workfare dans lequel la responsabilité est individualisée et les institutions deviennent disciplinaires.

Comme pour les retraites sur lesquelles Emmanuel Macron envisageait une réforme de structure sous le précédent quinquennat avant de la troquer pour une réforme paramétrique se concentrant sur le recul de l’âge légal de départ, l’expérimentation du RSA conditionné confirme l’abandon du « revenu universel d’activité;» pourtant annoncé comme une mesure phare de la stratégie pauvreté en 2018 pour fusionner l’ensemble des prestations sociales en une seule en les automatisant et les ouvrants aux jeunes. Dans le contexte du mouvement des Gilets jaunes, le fait que les simulations anticipent 3,55 millions de foyers perdants n’y est sans doute pas étranger[16]. Il est en tout cas frappant qu’au cours de ce nouveau quinquennat le pouvoir mette en œuvre les réformes avortées du précédent sous une forme dégénérée.

Pour un revenu d’autonomie

Dans ces conditions, nous appelons l’ensemble des acteurs à défendre une contre-réforme, le revenu d’autonomie, qui repose sur cinq piliers[17] :

  1. L’inconditionnalité et le versement automatique pour résoudre le problème du non recours qui concerne 34% des personnes éligibles[18],
  2. Le droit à l’accompagnement en rendant effectif et universel un accompagnement global sur l’ensemble du territoire[19],
  3. L’ouverture aux jeunes, alors que 22,7% des 18-24 ans vivent sous le seuil de pauvreté contre 13% en moyenne pour l’ensemble de la population[20],
  4. L’augmentation du RSA, qui a décroché depuis la création du RMI par rapport au salaire minimum[21],
  5. La garantie d’emploi, pour laquelle l’expérimentation des Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) pourrait être déployée.

La Première Constitution de la République, celle de l’an I, le proclamait : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler». La République sociale ne saurait conditionner un revenu de survie sans se trahir.




Notes

[1] « La Seine-Saint-Denis refuse le RSA conditionné et fustige « une grave entorse à notre République;»;», Libération, 28 mars 2023.

[2] Les programmes de workfare posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher une allocation.

[3] « Emmanuel Macron veut réformer le RSA avec « 15 à 20 heures d’activité;» obligatoires par semaine;», L’Obs, 17 mars 2022.

[4] Catherine Abou el Khair, « Départements de France exprime ses doutes sur le projet France Travail;», Localtis, 29 mars 2023.

[5] Rouja Lazarova, « France Travail : les inquiétudes des missions locales;», La Gazette des communes, 3 avril 2023.

[6] Thibaut Guilluy, France Travail, une transformation profonde de notre action collective pour atteindre le plein emploi et permettre ainsi l’accès de tous à l’autonomie et à la dignité par le travail. Faisons équipe pour accompagner la réussite de toutes les personnes, de toutes les entreprises et de tous les territoires, Mission de préfiguration France Travail, Rapport de synthèse de la concertation, Ministère du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion/Haut-commissaire à l’emploi et à l’engagement des entreprises, avril 2023.

[7] Aline Gérard, entretien avec Thibaut Guilluy, « RSA et activité obligatoire : « Tout travail mérite salaire. Ça ne va pas changer;», Ouest France, 13 mars 2020.

[8] Thibaut Guilluy, Op.cit.

[9] Sylvain Chareyron, Rémi Le Gall et Yannick L’Horty, « Droits et devoirs du RSA : l’impact des contrôles sur la participation des bénéficiaires;», Revue économique, Vol.73, 2022/5, p.735-759.

[10] Economic &amp Social Research Council, Final findings report. Welfare Conditionality Project : 2013-2018, juin 2018.

[11] Kela, « Results of Finland’s basic income experiment : small employment effects, better perceived economic security and mental wellbeing;», 6 mai 2020.

[12] Collectif ALERTE, « France Travail : les associations de solidarité demandent un accompagnement effectif renforcé des personnes privées d’emploi;», Communiqué de presse, 18 avril 2023.

[13] ATD Quart-Monde, « France Travail : un rapport qui confirme les inquiétudes d’ATD Quart Monde;», Communiqué de presse, 20 avril 2023.

[14] Métropole de Lyon, Département d’Ille-et-Vilaine et Département de Loire-Atlantique, « Opposés au RSA sous condition, nous défendons le droit à un meilleur accompagnement;», communiqué de presse du 24 avril 2023.

[15] Nicolas Duvoux, « Trente ans de RMI. La réforme perpétuelle de l’assistance sociale;», La vie des idées, 27 novembre 2018.

[16] Sarah Belouezzane et Bertrand Bissuel, « Allocation sociale unique : qui seraient les perdants et les gagnants;? », Le Monde, 2 août 2018.

[17] Timothée Duverger et Thierry Germain, « Revenu d’autonomie : faire le choix d’un autre modèle;!», Note, Fondation Jean-Jaurès, 12 avril 2023.

[18] Cyrine Hannafi et al., Mesurer régulièrement le non-recours au RSA et à la prime d’activité : méthode et résultats, Les dossiers de la DREES, n°92, février 2022.

[19] CNLE, Accompagnement vers l’insertion sociale et professionnelle, Avis, février 2022.

[20] Jean-Luc Tavernier (dir.), Revenus et patrimoines des ménages, Insee Références, 2021.

[21] ATD Quart Monde, Evaluation participative du revenu de solidarité active (RSA), Rapport d’ATD Quart Monde à destination de la Cour des Comptes, janvier 2021.

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26/03/2021

Les assises du climat

  • Calame Pierre
Réactions actualités passées
Mesdames et messieurs les représentants du peuple français

La loi climat, issue de la Convention Citoyenne pour le Climat, CCC, entre en débat à l’Assemblée. Un débat présenté comme un affrontement entre les « écologistes », qui pousseraient à soumettre au Parlement « sans filtre » les 149 propositions de la CCC et les « réalistes » qui, au nom de la relance économique ou sous la pression de divers lobbys, en rabattraient des ambitions initiales.

Et si on se trompait de combat ? Et si les propositions elles-mêmes de la Convention Citoyenne pour le Climat étaient sans rapport avec l’ambition et les moyens nécessaires pour que la France et l’Europe assument réellement les engagements internationaux qu’ils ont pris pour préserver le climat et maintenir le réchauffement « très en dessous de 2° » comme le dit l’Accord de Paris ?

Revenons sur les conditions réelles d’élaboration des propositions par la CCC. Comme tout le monde, j’ai été admiratif du profond engagement de ces 150 citoyens, dont certains étaient au départ peu aux fait des questions climatiques et qui ont travaillé sans relâche, non seulement le week-end mais tout au long des semaines, pour élaborer et décider ensemble des propositions à soumettre à la Présidence. Mais, dans la pratique, ils ont été triplement piégés : par leur mandat par le mode d’organisation des débats par la censure des experts imposés par les organisateurs.

Le mandat : il encourageait, voire imposait, une approche sectorielle qui ne pouvait aboutir qu’à une longue liste de mesures ponctuelles : il n’est pas difficile de comprendre que par essence cela interdit de s’attaquer au fondement d’une logique économique qui, depuis plus de deux siècles, repose sur la substitution de l’énergie fossile à l’énergie humaine et animale.

La conduite des débats : l’argument d’efficacité, aboutir en quelques mois à des propositions votées par les citoyens, a permis aux organisateurs d’imposer une démarche en entonnoir, traitant les questions globales dès le début de la Convention, au moment où le groupe n’était ni formé en tant que collectif ni expert à titre individuel, sans jamais y revenir ensuite. Certains citoyens voulaient mon avis sur leurs propositions mais me le demandaient en catimini car, me disaient-ils, il leur était interdit de les transmettre à l’extérieur. Belles manières d’esquiver les questions de fond.

Les experts choisis par les organisateurs : selon le témoignage de certains membres de la Convention, les tentatives soit pour introduire dans la Constitution des modifications substantielles, comme l’obligation de cohérence entre les politiques publiques, soit pour revenir à une démarche globale en proposant l’allocation de quotas individuels négociables, ont été disqualifiées par les « experts » et soustraites au vote.

Le problème, ce n’est donc pas le fait que la loi soit en retrait sur les conclusions de la Convention ce sont les conclusions elles-mêmes de la Convention. Depuis qu’en 1986 j’ai pris conscience avec le regretté Gérard Mégie, l’un des fondateurs du GIEC, de l’ampleur du drame climatique qui se préparait, j’ai observé la répétition compulsive des mêmes causes et des mêmes effets : on fixe des objectifs, on définit une multitude d’obligations de moyens, on constate que les objectifs ne sont pas atteints... et on recommence. S’il est un point sur lequel tous les bons connaisseurs s’accordent c’est qu’il faut changer de méthode et de braquet, passer à une obligation de résultat, rechercher des mécanismes globaux qui garantissent qu’ils soient atteints, engager, y compris au plan pénal, les responsables politiques à l’égard de leur mise en œuvre.

Obligation de résultat : cessons de jouer sur les mots, c’est bien d’un rationnement de l’énergie fossile dont il s’agit. Et c’est probablement au niveau européen qu’il faut l’organiser, avec un plafond de l’empreinte carbone totale de la société décroissant chaque année d’un pourcentage constant, évalué selon l es experts de 5 à 8 %. Déjà, 5 % représenterait une rupture radicale par rapport aux évolutions actuelles, obligerait les entreprises à créer les conditions d’une traçabilité des émissions carbonées dans l’ensemble de la filière qu’elles contrôlent ou auxquelles elles participent. On constatera alors que cette traçabilité n’est techniquement pas plus difficile à obtenir que la totalisation de la TVA : c’est parce qu’il y TVA que le calcul est devenu possible et non parce qu’il était possible qu’il y a eu la TVA !

Il y a une seule méthode directe, transparente, universelle de fixer une obligation de résultat dans le respect de la justice sociale, avec une prévisibilité permettant à tous les acteurs privés et publics de mettre en place des stratégies à long terme de réduction de l’empreinte carbone : des quotas individuels égaux pour tous. Des quotas que ceux qui ont fait le choix de la frugalité puissent revendre, à un prix d’autant plus élevé que le plafond d’émissions se réduira, à ceux qui s’entêteraient dans un mode de vie peu compatible avec l’intégrité de la biosphère.

C’était là le seul sujet qui comptait pour une loi climat en 2021. Le reste ne fait qu’amuser la galerie. Au moment où tous les indicateurs de l’évolution climatique sont dans le rouge, après trente ans où on a fait semblant, débattre doctement de la question de savoir s’il faut imposer ou non un repas végétarien par semaine dans les cantines scolaires a un nom : une insulte à la démocratie.

Peut être n’est-il pas trop tard pour réagir ? c’est en tout cas mon vœu le plus cher.

Je vous prie de croire, Madame, Monsieur, à l’expression de ma haute considération


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08/09/2025

Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité favorisant la résistance et l’autonomie démocratique

  • Garlot Florine
Une société post-capitaliste Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie participative en progression

Les cantines et cafés culturels associatifs (CCCA) se veulent être des espaces démocratiques d’émancipations individuelle et collective. Contribuent-ils, comme ils le souhaitent, à renforcer l’autonomie ?1.

Les cantines et cafés culturels associatifs : des espaces publics de proximité

Les CCCA possèdent trois caractéristiques majeures : ce sont des espaces de médiation, de participation et de croisements de logiques différentes.


Premièrement, comme tous les tiers-lieux [2], les CCCA sont des espaces de médiation entre la sphère privée et la sphère publique, en tant que lieux d’expression d’opinions privées sur l’intérêt général (Habermas,1978). Historiquement, les cafés étaient l’une des formes prises par l’espace public : les opinions privées pouvaient y être rendues publiques et débattues, participant à la formation de l’esprit critique. Ceux-ci étaient accessibles à tous les groupes sociaux de la gent masculine (les femmes étaient généralement exclues). En effet, les cafés classiques ont longtemps été genrés et axés sur la consommation d’alcool. Par ailleurs, avec le temps, leur aspect commercial s’est amplifié : rappel de consommation régulier, toilettes réservées à la clientèle, rachat par des chaines, franchises…

C’est pourquoi, d’autres projets de café, diversifiant les publics, les consommations et les pratiques ont vu le jour.

« Un projet collectif avant tout, porté par un groupe qui souhaite créer et animer un espace de rencontre et de convivialité, de mixité sociale, culturelle et générationnelle, autour d'une activité de café-restaurant. Et à travers ce projet, construire le monde dans lequel nous rêvons de vivre, ou au moins tenter d'y contribuer ! ». Entretien avec un membre-fondateur de la Caravane des possibles (38).
Cependant, il ne faut pas oublier que les CCCA sont aussi des espaces communs de gestion d’activités socio-économiques (Fraisse 2019, 2003). En cette qualité, ils peinent à résister aux sirènes de la marchandisation (par la location d’espaces, ceux-ci deviennent donc privatisables) et du management (importation des modalités de gestion issues de l’entreprise), ainsi qu’à la litanie d’une concurrence jugée déloyale (par des commerçants et collectivités). 


Deuxièmement, les CCCA sont des espaces de participation et d’engagement politique par la prise de parole et l’action (Arendt, 1983). Ce sont aussi des lieux d’apprentissage : du service au bar à la programmation, en passant par la comptabilité et l’aménagement, sans oublier le rapport à l’altérité. Des ateliers y sont organisés pour sensibiliser (alimentation et enjeux agricoles, faire soi-même et autonomie, etc.), ainsi que des temps de débats pour forger les esprits critiques : 
« En plus de proposer, dans la convivialité, des manières de se nourrir plus justes et plus saines, Le Magasin des possibles organise des soirées-débats et des ateliers comme “créer son jardin forêt” ou “créer son jardin comestible” ». Entretien avec une membre-fondatrice du Magasin des possibles (71).
Ces ateliers sont alors des espaces pour « faire ensemble », on y apprend en faisant ensemble tout en apprenant le faire ensemble. Bien souvent, c’est le CCCA en tant que tel qui est un espace d’expérimentation : auto-rénovation, écoconstruction… L’éveil à des thématiques portées dans ces lieux se fait alors par l’action collective : « […] c'est un laboratoire, il faut tester des choses, il ne faut pas se mettre de pression, les choses vont se mettre en place. C'est un lieu où il y a tout possible, c'est toujours en construction ». Entretien avec une membre de LieU’topie (63).


Enfin, troisièmement, les CCCA sont des espaces où se croisent des logiques différentes : activités marchandes (ventes de produits), redistributions publiques (prêt de locaux, subventions), actions militantes (débats, manifestations, etc.). Ce sont des lieux pour se distraire en famille, créer du lien social avec les habitant·s du territoire, ou militer pour un autre monde, etc. Ce sont des tiers-lieux où les logiques domestiques, politiques et économiques s’entremêlent. Or, les espaces de médiation et de participation, articulant des logiques différentes, sont nommés, par les chercheurs en économie sociale et solidaire [3], comme étant des espaces publics de proximité. Quelles en sont les spécificités ?


Des espaces qui encouragent la résistance….

Pour Bernard Eme (2006), les espaces de la société civile sont « des formes de résistance à l’égard des logiques du pouvoir institué et de l’économie qui, très souvent, dénient toute reconnaissance au vécu quotidien de ces acteurs ; à leur intégrité, à leurs engagements et à leurs aspirations » (p. 362). C’est ce qu’illustrent ces propos : « Le désir initial de créer un lieu de vie et de rencontre ouvert à toutes et tous, porté collectivement par le biais d'un café-resto. Et contribuer à notre échelle, à s'éloigner du rouleau compresseur de la surconsommation tant sur le plan alimentaire que culturel etc., … » Entretien avec un membre de la Caravane des possibles (38).


À contre-courant d’une société individualiste, il est question, dans les CCCA, d’apprendre en faisant ensemble et de donner à voir d’autres formes de vie sociale, économique, voire écologique, par la démonstration pratique et la transmission. Ainsi, des lieux insistent sur l’importance de donner à voir ce qu’il est possible de faire et de construire à son échelle. Comme le reformule le participant-scribe de l’atelier « transition écologique » lors des rencontres nationales de 2022 : « On essaie de travailler ensemble autour de plusieurs choses qui nous semblent importantes : gaspillage, compost, glanage, zéro-déchets, place du numérique dans nos vies, jardin partagé », « on essaie un peu d’être une vitrine de tout ce qu’on peut faire ».


...et qui favorisent l’autonomie démocratique

Les CCCA s’emploient à s’organiser pour tenter de construire un cadre de subsistance permettant de répondre à des besoins propres, en prenant en charge les conditions de vie. Pour Aurélien Berlan [4], c’est là-même la définition de la liberté : être libre ne signifie pas être délivré de la vie politique matérielle et des tâches qui vont avec, en les confiant à des instances dont on se met à dépendre, mais bien de se réapproprier ses conditions de vie. L’autonomie politique va de pair avec l’autonomie matérielle, si l’on appréhende la première par la volonté des gens concernés de répondre à leurs propres besoins de subsistance. La liberté, plutôt que la délivrance matérielle par un mode de vie industrielle, devient une autonomie par des pratiques de subsistance. Elle se manifeste dans les CCCA par ce faire soi-même ensemble, mais aussi par la volonté de produire et consommer autrement, avec des activités de maraîchage en propre ou en alliance, et le recours à des produits plus éthiques, notamment locaux.


Cette autonomie permet à tout un chacun d’être de nouveau concerné par la production de moyens d’existence. La délégation de ces activités à des tiers anonymes, à des organisations dont le mobile principal est la lucrativité, réduit le niveau de préoccupations, les met à distance voire les invisibilise (les conditions de production de nos vêtements par exemple). Nous n’en faisons pas l’expérience et nous ouvrons ainsi la porte à toutes les dérives sociales et écologiques. Sans expérience, nous nous déconnectons de notre milieu et de la production de nos moyens d’existence, de savoir-faire, et par là même, nous renforçons notre dépendance à ces organisations. Sans expérience, pas d’enquête, et sans enquête, pas de démocratie, mais une délégation à des experts (Zask, 2022) : « Désormais, c’est une classe de technocrates et d’entrepreneurs (majoritairement masculins et cravatés) qui définit les besoins et gère les territoires, en maintenant les gens concernés à l’écart. La standardisation des modes de vie n’a d’égale que l’artificialisation généralisée des milieux […]. » (Pruvost, Berlan, 2023).



Créés par des personnes pour favoriser les rencontres physiques et tisser du lien, les CCCA ne sont donc pas uniquement des lieux de divertissement ouverts à toustes. Ce sont aussi des espaces publics de proximité où l’on tente de composer, à partir du déjà-là, le monde que l’on souhaite voir advenir. Ce sont des espaces publics de proximité qui encouragent à la résistance et à l’autonomie par l’expérimentation. Des espaces qui renforcent la démocratie.


Notes

Références

[1] Cet article est le fruit d’une enquête menée à partir d’entretiens compréhensifs, d’observations mais aussi d’échanges et de collectes de témoignages lors des Forums nationaux 2021 et 2022 du Réseau des Cafés Culturels et Cantines Associatifs (RECCCA)*. Ces données ont été collectées par la plume principale de ce présent document, par le coordinateur du réseau ainsi que par deux équipes de scribes du réseau des CREFAD déambulant lors des forums.

[2] « S’ils prennent des apparences multiples, ces lieux semblent guidés par une intention commune : créer des espaces de rencontres aux mains de leurs usager·ères, qui permettent l’émancipation des individus par des pratiques issues de l’éducation populaire. 
Par contraste avec des espaces portés par le secteur marchand (…), nous souhaitons ajouter à cette dénomination une composante essentielle à nos yeux : la vocation non lucrative et non-spéculative (...). Ainsi, des entrepreneur·euses en font souvent partie, d’autres y sont accompagné·es, mais le cœur du projet se situe ailleurs, dans une volonté de transformation sociale clairement affirmée. » 
La définition complète ici : https://les-tiers-lieuses.org/

[3]  Pour la recherche, cette expression regroupe toutes les organisations qui poursuivent une finalité politique (l’approfondissent de la démocratie) en développant une activité économique. En France, la loi met plutôt l’accent sur une manière d’entreprendre différente (de l’économie capitaliste) : pas d’actionnariat, coopération, gouvernance démocratique, etc. Pour les personnes militantes, l’ESS est une manière de sortir du capitalisme en conjuguant solidarité et économie.

Bibliographie

Arendt, H., La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1983.
Collectif, Créer et animer un café associatif, Clermont-Ferrand, Crefad Document, 2025.
Habermas, J., L'Espace public, Paris, Payot, 1978.
Fraisse L., Un parcours de recherche au cœur de la construction de l’économie sociale et solidaire, CNAM, Paris, 2019.
Fraisse L.,   Économie solidaire et démocratisation de l’économie », Hermès, La Revue, 2003, n° 36, no 2, 2003.
Eme B, « Espaces publics », dans Dictionnaire de l’autre économie, 358‑66. Paris: Gallimard, 2008.  
Berlan A., Terre et liberté, Le Batz, La lenteur, 2021. 
Zask, J., Ecologie et démocratie, Paris, Premier Parallèle, 2022.
Pruvost, G et Berlan, A., Subsistance, dans On ne dissout pas un soulèvement, Paris, Seuil, 2023.

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28/11/2020

Les communs, des jardins partagés à Wikipédia

  • Zimmermann Jean-Benoît
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie
Un commun, c’est un mode d’action collective autour d’une ressource partagée, pour la gérer efficacement au bénéfice de chacun et la préserver contre la dégradation ou une appropriation abusive.

A l’heure de la mondialisation économique et financière qui s’est inexorablement affirmée et renforcée au cours des dernières décennies, le devenir des territoires et des citoyens qui les habitent se trouve de plus en plus dépendant de contingences qui leur échappent. Le modèle de l’État-Providence lui-même peine à remplir ses fonctions tant l’État, aspiré dans la spirale néo-libérale, se trouve incapable d’assumer pleinement ses fonctions.

En réponse à cet effondrement on assiste à une multiplication des initiatives de solidarité et de mutualisation de ressources qui manifestent une volonté d’un nombre croissant de citoyens, de reprendre en main leur destin. Le concept de commun, comme troisième voie, hors de la dualité État / marché, permet d’analyser ce phénomène et d’envisager son devenir.

Le monde réel donne à voir de plus en plus de signes que l’action collective peut, sous certaines conditions, dépasser les barrières des opportunismes individuels, que les structures sociales peuvent permettre la mise en place de mécanismes de coordination à travers lesquels l’efficacité collective sera assurée, renvoyant en retour un meilleur niveau de satisfaction individuelle.

Les illustrations qui fourmillent dans de nombreux domaines, aussi bien dans l’histoire récente que dans celle plus ancienne (des prés communaux des Midlands à l’atmosphère industrielle des districts marshalliens …), montrent que l’intérêt commun peut prendre le pas sur les intérêts particuliers pour, au final, permettre une gestion collective au bénéfice de chacun.

La tragédie des communs ?


Pourtant, dans la littérature, le débat a été relancé à la fin des années 60, par la publication dans la revue Science du fameux article de Garret Hardin sur « la tragédie des communs » dans lequel il décrit les comportements de prédation et de surexploitation qui résultent du libre accès à une ressource naturelle, conduisant à sa dégradation, voire à sa disparition. Face à ce dilemme, les droits de propriété et la régulation par le marché apparaissent comme la solution proposée par l’économie standard. C’est la justification du principe des enclosures qui a marqué la naissance du capitalisme dans les Midlands et qui s’étend aujourd’hui dans un contexte où la connaissance est au cœur de l’innovation et de la croissance économique.

Or les travaux empiriques que Elinor Ostrom a pu mener, dans les années 80 et 90 principalement, montrent que, sous certaines conditions, la gestion de ressources naturelles dans le contexte de groupes de taille limitée peut conduire à l’efficacité et la bonne gestion de la ressource, dans l’intérêt durable du groupe et de ses membres. La viabilité de ces communs dépend alors de la mise en place de formes adaptées de gouvernance qui assurent l’existence de mécanismes efficaces de coordination et leur respect par chacun des membres. Elle entraîne des formes d’asymétrie qui

traduisent les rôles différenciés des membres du groupe dans leurs droits et responsabilités à l’égard de ce commun. Elle conduit aussi à une remise en cause d’une vision intégrée de la propriété qui situe les biens communs comme une alternative au dualisme entre biens publics et biens privés et leur gestion comme une alternative au dualisme Etat vs marché.

Le renforcement de la logique propriétaire


Évidemment la recrudescence contemporaine de ce mode d’action collective ne se déroule pas dans un contexte pacifié. Bien au contraire, la logique propriétaire qui se revendique comme une réponse à la supposée tragédie de communs, cherche clairement à étendre son emprise, à la fois en termes de champs d’application et d’étendue géographique.

C’est l’instauration de mécanismes de marché dans le domaine de l’environnement avec la délivrance de permis à polluer échangeables et de la taxe carbone. C’est aussi la privatisation d’un certain nombre de services publics, motivée par le poids de la dette publique, dans un mouvement de retrait de l’État sur ses prérogatives régaliennes. C’est encore le retrait de l’État d’un certain nombre d’entreprises et la vente de pans entiers du patrimoine public au plan immobilier et des infrastructures, comme les ports ou les aéroports. Ce sont les directives de dérégulation imposées par le Commission Européenne, le FMI et la Banque Mondiale. C’est aussi l’innovation organisationnelle et financière que constituent les partenariats publics-privés.

C’est encore et de manière essentielle, à l’ère de l’économie de la connaissance, l’extension du champ de la propriété intellectuelle (notamment l’évolution vers une brevetabilité du logiciel et du vivant), le durcissement des régimes de protection et l’exigence de sa reconnaissance à l’échelle mondiale (accords ADPIC).

La propriété comme faisceau de droits


Ces offensives sur tous les fronts et sous toutes les frontières de la logique propriétaire ont renforcé, a contrario, le camp de ceux qui pensent qu’un régime de propriété intellectuelle trop contraignant bride la dynamique de l’innovation et les fondements de la concurrence au profit de firmes au fort pouvoir monopolistique. Au-delà de la seule résistance au mouvement propriétaire et à ses manifestations notamment dans le champ des brevets, les opposants au durcissement ont inventé de multiples façons de contredire la prophétie de la tragédie des communs et de prouver que de nouvelles formes de communs pouvaient, sous des conditions appropriées, montrer une efficacité économique et sociale supérieure à celle escomptée du renforcement de la propriété.

Le phénomène des communs se construit donc en opposition avec l’idée que la propriété ne pourrait n’être que privée et exclusive. Elinor Ostrom reprend une conception de la propriété comme faisceau de droits distribués, développée par les juristes réalistes et penseurs progressistes américains de la fin du XIXème et début du XXème siècle.

A l’opposé de la propriété privée exclusive, l’approche de la propriété comme faisceau de droits permet le fonctionnement d’un commun sur la base d’une répartition non-uniforme d’un ensemble de droits au sein d’une communauté. Cette distribution permet de spécifier le rôle et la place de chacun des commoners. Leurs droits, attribués dans le cadre d’un but commun de bénéfice de la ressource, restent indissociables de règles qui les régissent et les assortissent de devoirs en vue de sa préservation.

Autrement dit, cette conception de la propriété comme faisceau de droits est inséparable de l’existence d’une gouvernance autogérée qui en assure la définition, la mise en place et l’évolution.

Une variété de communs autour d’une même notion


Si les travaux d’Elinor Ostrom ont principalement porté sur des communs fonciers ou naturels, il a vite été clair toutefois qu’ils partageaient des fondements analogues avec une variété d'autres phénomènes fondés eux aussi sur le partage et la collaboration. Logiciel libre, Wikipedia, jardins partagés, magasins solidaires… toutes ces initiatives parfois locales, voire micro-locales, parfois globales, ouvertes sur le monde entier, donnent toutes le sentiment d'avoir quelque chose à voir avec les communs.

Bien sûr la mode qui s'est fait jour autour de ce qu'il est convenu d'appeler l'économie collaborative, va bien au-delà et englobe des modes de production ou de consommation qui ne peuvent pas être rattachés à la notion de commun. Il faut faire en particulier attention à distinguer parmi ceux-ci des modèles qui sont en quelque sorte des formes de prédation de production collective en vue de la réalisation de profits privés considérables, telles qu’on en retrouve sur le Web 2.0.

En repartant des principes constitutifs de la notion de commun, nous pouvons discuter de ses possibles élargissements mais aussi de leurs limites, afin de mieux nous y retrouver dans le foisonnement des initiatives collaboratives qui se sont fait jour. Il est alors possible de construire une classification analytique des différents types de communs qui nous permette de rapprocher celles de ces initiatives qui partagent les mêmes fondements et de mieux comprendre les conditions de leur développement ainsi que de leur ancrage dans l'économie et, plus largement, dans la société.

Cette classification s’organise en six grandes catégories : communs fonciers ou naturels, communs de la connaissance, communs culturels, communs territoriaux, communs sociaux et communs urbains. Certes les frontières entre ces catégories ne sont pas strictes certains communs pourraient participer de l’un ou de l’autre type ou être à cheval sur plusieurs catégories. Ainsi la frontière entre communs de la connaissance et communs culturels est sujette à discussion. Quant au thème des communs urbains, fréquemment mobilisé depuis les années 2010, il recouvre certains communs qui sont de l’ordre des communs sociaux et d’autres des communs territoriaux. Mais certaines initiatives lui sont propres et s’intègrent à l’ensemble des actions collectives qui ont pour objet le vivre ensemble dans la cité. Enfin il existe des catégories pertinentes de communs qui sont transversales à notre classification. C’est le cas des communs numériques qui se définissent moins par leur finalité que par les technologies numériques sur lesquelles ils reposent.

Vers une République des communs ?


Reste la question fondamentale de savoir dans quelle mesure les communs peuvent « faire société », peuvent constituer la base d’un changement ou d’une évolution profonde de nos sociétés sur le plan économique, social, juridique et politique. Dans quelle mesure leur multiplication amorce-t-elle une mutation profonde susceptible de se substituer à un capitalisme en bout de course ? Ou constitue-t-elle une forme de renouvellement, de régénérescence de ce capitalisme dont elle parvient à pallier les imperfections et les défaillances du marché tout comme de l’action publique ?

Se pose tout d’abord la question des relations entre intérêt général et intérêt commun. Dans quelle mesure l’action collective portée par un groupe d’individus reste-t-elle compatible avec la poursuite de l’intérêt général ? Quand cette action vise à pallier les limites ou les défaillances de l’État-Providence, n’y a-t-il pas un risque de fractionnement de l’intérêt général et de la cohésion sociale ?

La pérennité des communs nécessite dans bien des cas une évolution du contexte juridique qui leur permette de ne pas se trouver en situation d’enfreindre la loi, mais qui leur ouvre aussi la possibilité de se déployer à l’abri d’une législation favorable, fondée sur des arguments d’ordre plus large, dans une visée de l’intérêt général.

Que les communs soient un moteur de changement et de renouveau en profondeur de nos sociétés en ce début de XXIème siècle, cela ne fait aucun doute. Il peut paraître prématuré d’annoncer le passage à une nouvelle société post-capitaliste, fondée sur le partage et l’action collective. Penser une transition vers une société du commun interroge sur les principes mêmes de l’intérêt général et ne peut se concevoir sans un débat démocratique qui ait pour objectif de définir les conditions et limites institutionnelles d’exercice et de développement des communs.

A défaut de basculement radical, la multiplication des communs de toute nature et leur implication dans des réseaux susceptibles de mailler nos sociétés toutes entières constitue l’émergence d’un contre-pouvoir citoyen susceptible de contrebalancer les excès d’un capitalisme mondial débridé et de poser les bases d’une nouvelle démocratie.
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Les communs, des jardins partagés à Wikipédia

Auteur
  • Zimmermann Jean-Benoît
Introduction synthétique
Un commun, c’est un mode d’action collective autour d’une ressource partagée, pour la gérer efficacement au bénéfice de chacun et la préserver contre la dégradation ou une appropriation abusive.

A l’heure de la mondialisation économique et financière qui s’est inexorablement affirmée et renforcée au cours des dernières décennies, le devenir des territoires et des citoyens qui les habitent se trouve de plus en plus dépendant de contingences qui leur échappent. Le modèle de l’État-Providence lui-même peine à remplir ses fonctions tant l’État, aspiré dans la spirale néo-libérale, se trouve incapable d’assumer pleinement ses fonctions.

En réponse à cet effondrement on assiste à une multiplication des initiatives de solidarité et de mutualisation de ressources qui manifestent une volonté d’un nombre croissant de citoyens, de reprendre en main leur destin. Le concept de commun, comme troisième voie, hors de la dualité État / marché, permet d’analyser ce phénomène et d’envisager son devenir.

Le monde réel donne à voir de plus en plus de signes que l’action collective peut, sous certaines conditions, dépasser les barrières des opportunismes individuels, que les structures sociales peuvent permettre la mise en place de mécanismes de coordination à travers lesquels l’efficacité collective sera assurée, renvoyant en retour un meilleur niveau de satisfaction individuelle.

Les illustrations qui fourmillent dans de nombreux domaines, aussi bien dans l’histoire récente que dans celle plus ancienne (des prés communaux des Midlands à l’atmosphère industrielle des districts marshalliens …), montrent que l’intérêt commun peut prendre le pas sur les intérêts particuliers pour, au final, permettre une gestion collective au bénéfice de chacun.

La tragédie des communs ?


Pourtant, dans la littérature, le débat a été relancé à la fin des années 60, par la publication dans la revue Science du fameux article de Garret Hardin sur « la tragédie des communs » dans lequel il décrit les comportements de prédation et de surexploitation qui résultent du libre accès à une ressource naturelle, conduisant à sa dégradation, voire à sa disparition. Face à ce dilemme, les droits de propriété et la régulation par le marché apparaissent comme la solution proposée par l’économie standard. C’est la justification du principe des enclosures qui a marqué la naissance du capitalisme dans les Midlands et qui s’étend aujourd’hui dans un contexte où la connaissance est au cœur de l’innovation et de la croissance économique.

Or les travaux empiriques que Elinor Ostrom a pu mener, dans les années 80 et 90 principalement, montrent que, sous certaines conditions, la gestion de ressources naturelles dans le contexte de groupes de taille limitée peut conduire à l’efficacité et la bonne gestion de la ressource, dans l’intérêt durable du groupe et de ses membres. La viabilité de ces communs dépend alors de la mise en place de formes adaptées de gouvernance qui assurent l’existence de mécanismes efficaces de coordination et leur respect par chacun des membres. Elle entraîne des formes d’asymétrie qui

traduisent les rôles différenciés des membres du groupe dans leurs droits et responsabilités à l’égard de ce commun. Elle conduit aussi à une remise en cause d’une vision intégrée de la propriété qui situe les biens communs comme une alternative au dualisme entre biens publics et biens privés et leur gestion comme une alternative au dualisme Etat vs marché.

Le renforcement de la logique propriétaire


Évidemment la recrudescence contemporaine de ce mode d’action collective ne se déroule pas dans un contexte pacifié. Bien au contraire, la logique propriétaire qui se revendique comme une réponse à la supposée tragédie de communs, cherche clairement à étendre son emprise, à la fois en termes de champs d’application et d’étendue géographique.

C’est l’instauration de mécanismes de marché dans le domaine de l’environnement avec la délivrance de permis à polluer échangeables et de la taxe carbone. C’est aussi la privatisation d’un certain nombre de services publics, motivée par le poids de la dette publique, dans un mouvement de retrait de l’État sur ses prérogatives régaliennes. C’est encore le retrait de l’État d’un certain nombre d’entreprises et la vente de pans entiers du patrimoine public au plan immobilier et des infrastructures, comme les ports ou les aéroports. Ce sont les directives de dérégulation imposées par le Commission Européenne, le FMI et la Banque Mondiale. C’est aussi l’innovation organisationnelle et financière que constituent les partenariats publics-privés.

C’est encore et de manière essentielle, à l’ère de l’économie de la connaissance, l’extension du champ de la propriété intellectuelle (notamment l’évolution vers une brevetabilité du logiciel et du vivant), le durcissement des régimes de protection et l’exigence de sa reconnaissance à l’échelle mondiale (accords ADPIC).

La propriété comme faisceau de droits


Ces offensives sur tous les fronts et sous toutes les frontières de la logique propriétaire ont renforcé, a contrario, le camp de ceux qui pensent qu’un régime de propriété intellectuelle trop contraignant bride la dynamique de l’innovation et les fondements de la concurrence au profit de firmes au fort pouvoir monopolistique. Au-delà de la seule résistance au mouvement propriétaire et à ses manifestations notamment dans le champ des brevets, les opposants au durcissement ont inventé de multiples façons de contredire la prophétie de la tragédie des communs et de prouver que de nouvelles formes de communs pouvaient, sous des conditions appropriées, montrer une efficacité économique et sociale supérieure à celle escomptée du renforcement de la propriété.

Le phénomène des communs se construit donc en opposition avec l’idée que la propriété ne pourrait n’être que privée et exclusive. Elinor Ostrom reprend une conception de la propriété comme faisceau de droits distribués, développée par les juristes réalistes et penseurs progressistes américains de la fin du XIXème et début du XXème siècle.

A l’opposé de la propriété privée exclusive, l’approche de la propriété comme faisceau de droits permet le fonctionnement d’un commun sur la base d’une répartition non-uniforme d’un ensemble de droits au sein d’une communauté. Cette distribution permet de spécifier le rôle et la place de chacun des commoners. Leurs droits, attribués dans le cadre d’un but commun de bénéfice de la ressource, restent indissociables de règles qui les régissent et les assortissent de devoirs en vue de sa préservation.

Autrement dit, cette conception de la propriété comme faisceau de droits est inséparable de l’existence d’une gouvernance autogérée qui en assure la définition, la mise en place et l’évolution.

Une variété de communs autour d’une même notion


Si les travaux d’Elinor Ostrom ont principalement porté sur des communs fonciers ou naturels, il a vite été clair toutefois qu’ils partageaient des fondements analogues avec une variété d'autres phénomènes fondés eux aussi sur le partage et la collaboration. Logiciel libre, Wikipedia, jardins partagés, magasins solidaires… toutes ces initiatives parfois locales, voire micro-locales, parfois globales, ouvertes sur le monde entier, donnent toutes le sentiment d'avoir quelque chose à voir avec les communs.

Bien sûr la mode qui s'est fait jour autour de ce qu'il est convenu d'appeler l'économie collaborative, va bien au-delà et englobe des modes de production ou de consommation qui ne peuvent pas être rattachés à la notion de commun. Il faut faire en particulier attention à distinguer parmi ceux-ci des modèles qui sont en quelque sorte des formes de prédation de production collective en vue de la réalisation de profits privés considérables, telles qu’on en retrouve sur le Web 2.0.

En repartant des principes constitutifs de la notion de commun, nous pouvons discuter de ses possibles élargissements mais aussi de leurs limites, afin de mieux nous y retrouver dans le foisonnement des initiatives collaboratives qui se sont fait jour. Il est alors possible de construire une classification analytique des différents types de communs qui nous permette de rapprocher celles de ces initiatives qui partagent les mêmes fondements et de mieux comprendre les conditions de leur développement ainsi que de leur ancrage dans l'économie et, plus largement, dans la société.

Cette classification s’organise en six grandes catégories : communs fonciers ou naturels, communs de la connaissance, communs culturels, communs territoriaux, communs sociaux et communs urbains. Certes les frontières entre ces catégories ne sont pas strictes certains communs pourraient participer de l’un ou de l’autre type ou être à cheval sur plusieurs catégories. Ainsi la frontière entre communs de la connaissance et communs culturels est sujette à discussion. Quant au thème des communs urbains, fréquemment mobilisé depuis les années 2010, il recouvre certains communs qui sont de l’ordre des communs sociaux et d’autres des communs territoriaux. Mais certaines initiatives lui sont propres et s’intègrent à l’ensemble des actions collectives qui ont pour objet le vivre ensemble dans la cité. Enfin il existe des catégories pertinentes de communs qui sont transversales à notre classification. C’est le cas des communs numériques qui se définissent moins par leur finalité que par les technologies numériques sur lesquelles ils reposent.

Vers une République des communs ?


Reste la question fondamentale de savoir dans quelle mesure les communs peuvent « faire société », peuvent constituer la base d’un changement ou d’une évolution profonde de nos sociétés sur le plan économique, social, juridique et politique. Dans quelle mesure leur multiplication amorce-t-elle une mutation profonde susceptible de se substituer à un capitalisme en bout de course ? Ou constitue-t-elle une forme de renouvellement, de régénérescence de ce capitalisme dont elle parvient à pallier les imperfections et les défaillances du marché tout comme de l’action publique ?

Se pose tout d’abord la question des relations entre intérêt général et intérêt commun. Dans quelle mesure l’action collective portée par un groupe d’individus reste-t-elle compatible avec la poursuite de l’intérêt général ? Quand cette action vise à pallier les limites ou les défaillances de l’État-Providence, n’y a-t-il pas un risque de fractionnement de l’intérêt général et de la cohésion sociale ?

La pérennité des communs nécessite dans bien des cas une évolution du contexte juridique qui leur permette de ne pas se trouver en situation d’enfreindre la loi, mais qui leur ouvre aussi la possibilité de se déployer à l’abri d’une législation favorable, fondée sur des arguments d’ordre plus large, dans une visée de l’intérêt général.

Que les communs soient un moteur de changement et de renouveau en profondeur de nos sociétés en ce début de XXIème siècle, cela ne fait aucun doute. Il peut paraître prématuré d’annoncer le passage à une nouvelle société post-capitaliste, fondée sur le partage et l’action collective. Penser une transition vers une société du commun interroge sur les principes mêmes de l’intérêt général et ne peut se concevoir sans un débat démocratique qui ait pour objectif de définir les conditions et limites institutionnelles d’exercice et de développement des communs.

A défaut de basculement radical, la multiplication des communs de toute nature et leur implication dans des réseaux susceptibles de mailler nos sociétés toutes entières constitue l’émergence d’un contre-pouvoir citoyen susceptible de contrebalancer les excès d’un capitalisme mondial débridé et de poser les bases d’une nouvelle démocratie.
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15/07/2021

Les conditions d'une dynamique de croissance endogène pour Marseille

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Voir autrement le territoire et la technologie


Trop longtemps la science économique a vu le territoire comme un élément neutre et inactif. C’est ainsi qu’a pu se développer une vision globalisée et standardisée des comportements quel que soit le contexte spatial dans lequel ils se situent. Cette vision est un non-sens car l’espace est un contexte qui interagit avec les acteurs et modifie leurs comportements, tout comme ceux-ci modifient le lieu dans lequel ils se situent. Le territoire, selon sa taille, son histoire, sa complexité, son aménagement, les activités marchandes et non marchandes qu’il accueille, est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, sera profondément transformateur en matière de comportements économiques, sociaux et civiques.Ces interactions ne peuvent réellement se réaliser que dans la proximité car la petite communauté, l’économie locale, la vie quotidienne forment des cadres de projets beaucoup plus adaptés à la nature humaine, à sa liberté, à sa responsabilité. Comme le pressentait Tocqueville, pour participer activement à la vie démocratique, l’homme a besoin de vivre au contact de gens qui partagent son quotidien, en qui il a confiance, plutôt que dans un univers anonyme, impersonnel, marqué par la froideur des métropoles et des flux sans cesse plus lointains et accélérés.
Dans le même temps, nous constatons qu’une autre façon de voir la technologie permet de réinsérer la fonction productive dans la proximité sous une forme réappropriable par les populations (c’est le principe de la fab city).
En fusionnant ces deux contextes (démocratie urbaine et technologie), le modèle proposé dans ce texte se trouve à la jonction de ce qui nous paraît devoir être les deux priorités liées de l’agenda marseillais : l’augmentation de la capacité d’autoproduction de la ville et le renouveau de la participation citoyenne.


Depuis de nombreuses années, les politiques mises en œuvre à Marseille ont toutes visé à l’inscrire dans la dynamique technocapitaliste. Se voulant une métropole sud européenne, l’idée était d’attirer des activités innovantes, des talents, des investisseurs, des touristes venus du monde entier et de favoriser l’éclosion de start-ups par la création d’écosystèmes dédiés. Si ce modèle (innovation, tourisme, centres commerciaux, quartiers d’affaires) a peu ou prou compensé les emplois perdus dans l’économie ancienne, plusieurs indicateurs et études ont révélé la situation de grande pauvreté d’une partie importante des habitants. Cette vision d’une grande métropole inscrite dans la concurrence globalisée a conduit Marseille à tourner le dos à son identité populaire et à son histoire d’une ville aux 111 villages.
Plus grave, cette politique très centralisée a imposé l’idée que les marseillais n’avaient plus leur mot à dire quant à l’avenir de leur ville. Elle les a transformés en simples consommateurs – voire spectateurs – de la transformation de leur lieu de vie. Marseille est peut-être devenue l’exemple même de ce monde à deux vitesses qui semble être le marqueur d’un système technocapitaliste dont nous avons montré les limites dans un travail précédent[1].
Dans ce contexte, l’urgence est plus que jamais à l’expérimentation d’un nouveau paradigme capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique. Le temps est venu de proposer un modèle de développement alternatif dans lequel proximités et innovations se conjuguent pour adapter la production locale aux besoins premiers des habitants.


Un nouveau modèle capable de réconcilier construction urbaine et dynamique économique


Ce modèle alternatif procède d’abord de l’émergence d’une citoyenneté active. Ce mouvement doit être ascendant, c’est-à-dire procéder des efforts d’une population qui s’auto-organise à l’échelle locale pour résoudre une problématique située qui la concerne[2]. C’est à ce stade que les deux proximités nécessaires à la transition vont émerger : la proximité sociale (le public ou collectif) et la proximité géographique (l’espace problématique). C’est au cours de cette phase que le public va s’organiser, se structurer pour devenir un collectif et ainsi former la base de la mobilisation qui sera nécessaire pour la mise en œuvre du processus de transformation de la représentation du problème. C’est aussi dans cette phase de « contestation » que démarrera le processus d’encapacitation des habitants.
Lorsque les conditions sont réunies, cette communauté va passer d’une phase de contestation à celle de proposition. L’espace problématique devient espace de concertation. Les habitants se l’approprient ou plutôt s’approprient son futur. C’est à ce stade que vont se dérouler les enquêtes, échanges, expérimentations, formations qui seront nécessaires au processus de fabrication « d’une intelligence collective » capable de construire une vision, une philosophie, un système de valeurs qui vont progressivement faire émerger les orientations de ce qui pourrait être l’élément de base du renouveau urbain marseillais : l’espace commun de proximité. Le système, formé par le collectif et l’espace de concertation, se transforme en un projet collectif et va devoir intégrer de nouveaux acteurs (experts, investisseurs, promoteurs, associations, etc.). C’est aussi à ce stade que la municipalité aura à imaginer les institutions (formelles ou informelles) permettant d’intégrer tous ces acteurs dans des logiques conformes à l’intérêt général.

Validé, amendé, enrichi, ce projet collectif peut alors entrer en phase de réalisation. Il devient un espace commun de proximité c’est-à-dire un lieu d’intermédiation entre différentes formes d’économies, d’activités et d’usages, tous inscrits dans cet objectif d’appropriation par les habitants (entre autres) d’une forme économique nouvelle qui aura pour objet de ramener la production dans le voisinage des habitants et l’adapter à leur consommation.

C’est par ces aspects concrets, proche de leur vie quotidienne que les acteurs trouveront, après la contestation, un deuxième levier de motivation : une économie urbaine répondant à leurs besoins et aux caractéristiques sociales du quartier.


Cette dynamique de développement est fondée sur ce que l’on pourrait appeler « une démocratie de proximité », en conséquence, l’action politique devra s’attacher à multiplier les situations favorables à son occurrence car, dans ce schéma, la mobilisation des habitants constitue un enjeu crucial. Si la nouvelle économie de Marseille implique de développer la production locale, encore faut-il que les produits issus de cet espace commun de proximité rencontrent la demande locale. Favoriser la réappropriation de l’acte productif par le citoyen sera indispensable pour susciter de nouvelles vocations et de nouvelles idées au service d’une ville devenue fabricante. C’est à dire une ville qui aura augmenté sa capacité d’autoproduction (fabriquer les produits et services dont elle a besoin), en ré-enracinant des micro-fabrications, en mobilisant les ressources matérielles et humaines de proximité, tout en se connectant aux réseaux collaboratifs mondiaux. Aujourd’hui, les révolutions technologiques révèlent des milliers de niches locales capables de former cette nouvelle « utopie entrepreneuriale ». De la production d’énergie à l’alimentation en passant par des secteurs aussi divers que le bois, la cosmétique, la mobilité, le textile, le recyclage, etc. énormément de produits et services peuvent être réalisés sur place. C’est grâce à cette nouvelle diversité productive que l’effet multiplicateur, c’est à dire la capacité du territoire à faire circuler durablement les richesses (créées ou provenant de l’extérieur) au sein de l’économie locale, s’exercera pleinement.

L’une des conditions de la puissance de transformation de ce qui peut s’apparenter à un tiers-lieu proviendra de l’interaction entre les activités collaboratives qu’il accueillera. De nature très diverses, elles ont toutes pour caractéristiques de faire éclater les oppositions anciennes entre conception et fabrication, entre production et consommation, entre investissement capitalistique et engagement citoyen, entre activités marchandes et non marchandes. Véritable pôle de coopération, l’espace commun de proximité peut alors être vu comme un centre d’attraction de différents intérêts parce qu’il est constitué de différents types d’acteurs qui se trouvent à la rencontre des nouveaux principes économiques qui, mis ensemble, forment une réelle alternative à l’économie technocapitaliste (les communs, la contribution et l’open source). Tous ces intérêts étant articulés, mis en cohérence par le système de valeurs construit initialement lors de la phase de concertation à l’origine du projet et dont les acteurs initiaux restent le garant moral.

À côté de ce système productif d’un genre nouveau, de nombreux services associés pourraient se localiser, eux-mêmes inscrits dans les valeurs fondatrices du lieu. Nous pensons par exemple aux restaurants, et cafés participatifs, halles de marché accueillant la vente de produits locaux qui se développent partout, ou encore des évènements à caractère civique, des activités juridiques et de consulting d’un genre nouveau qui auraient à accompagner la montée en puissance de cette économie. Les acteurs du logiciel libre et de l’open data forment aussi un public pour ce type de lieu car ils se trouvent de fait au cœur de ce modèle alternatif souvent basé sur la co-création et le développement en open source. Enfin, la finance n’est pas un ennemi, bien au contraire. Des coopératives financières émergent et offrent des solutions d’épargne et de crédit orientées vers des projets ayant une utilité sociale, écologique et/ou culturelle, autant d’activités qui auraient toute leur place dans ces pôles. On peut aussi imaginer que l’originalité et la puissance transformatrice de ces pôles d’un genre nouveau attirera l’intérêt de nombreux chercheurs. Ainsi, et en reprenant ce qui a fait le succès de la transformation technopolitaine, ces lieux pourraient permettre le rapprochement tant attendu entre différentes cultures scientifiques (économie, gestion, sociologie, urbanisme, sciences cognitives, science politique, informatique, etc.). Ces approches pluridisciplinaires, souvent participatives, viendraient renforcer les dynamiques d’engagement caractéristiques de ces espaces communs de proximité et démultiplieraient leur potentiel de créativité.


Compte tenu du point de départ, transformer Marseille en une ville fabricante, capables de satisfaire une large part des besoins premiers de ses habitants à partir de ses capacités d’autoproduction constitue un défi de taille. Pour représenter un véritable levier de transformation économique, sociale et environnementale, la municipalité devra interagir avec les différents publics pour favoriser la mise en réseau de ces lieux disséminés dans toute la ville afin de faire émerger de véritables « boucles locales de développement ». C’est alors que la fonction productive deviendra réappropriable par la population et que sera restauré le lien entre production et consommation à l’échelle de la ville. Ce localisme économique forme le troisième levier du réengagement des habitants car nombre des activités présentes leur permettront de s’approprier les différents espaces, que ce soit sous la forme de producteur, de consommateur, de simple usager ou encore d’investisseur.

Ces interactions entre espaces communs de proximité établiront un véritable écosystème au sein duquel le principe du multiplicateur local jouera pleinement. Les conditions seront alors réunies pour la mise en circulation du quatrième levier d’implication des habitants : la monnaie locale complémentaire (MLC). Dès lors qu’il existe un équilibre entre offre et demande locales, celle-ci permettra d’emprisonner la richesse créée localement en alimentant l’économie de proximité au lieu du grand large. Il existe un parallèle évident entre le déploiement de boucles locales de développement sur un territoire (l’offre) et le développement d’une MLC (la demande). Dès lors que les acteurs (producteurs et consommateurs) se trouvent en situation de s’inscrire dans un réseau durable de solidarité, la connexion entre une MLC et le déploiement de boucles locales de développement est une évidence. Ajoutons que, dans un contexte de grande pauvreté, la Mairie pourrait voir dans cette MLC un moyen supplémentaire pour accompagner certaines de ses politiques en jouant sur le taux de change MLC/euro.


Ainsi, notre proposition est relativement simple : inscrire le développement de Marseille dans un grand mouvement de démocratie économique et urbaine en favorisant la co-construction d’un réseau d’espaces communs de proximité. L’originalité de ces derniers, outre le fait que leur conception s’appuierait sur une démarche ascendante, est qu’il regrouperait des activités inscrites dans une forme de contestation du modèle économique dominant. Au sein de ce réseau, les habitants seront envisagés non plus comme des consommateurs passifs, mais comme des acteurs méritant de voir leurs capacités étendues pour pouvoir intervenir dans les processus de production locale et profiter de leurs expériences réciproques. Les citoyens redeviennent ainsi des agents du changement et sous une forme où il ne s’agit plus seulement de participation politique, mais aussi de participation dans une pluralité d’autres dimensions contributives : économique, sociale, culturelle, civique, etc. C’est alors que l’espace retrouvera la place qu’il n’aurait jamais dû perdre dans la science économique : celui d’une ressources cognitive exerçant une influence majeure sur les comportements des agents.



Notes

[1] Renaud Vignes, L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser (CitizenLab, 2019).
[2] Sur ce sujet, voir : John Dewey, Le Public et ses problèmes (Folio, 2010)
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13/11/2019

Les émeutes: contestation ou accomplissement de la mondialisation libérale ?

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
Chili, Liban, Hongkong, Algérie, Catalogne…..En cet automne 2019, des émeutes se multiplient aux quatre coins du monde. La simultanéité de ces explosions sociales nous interroge il est difficile d’y voir un simple effet du hasard, et cela conduit à rechercher un dénominateur commun qui nous mette sur la piste d’une cause surplombant la diversité manifeste de ces mouvements.

Chaque commentateur recherche ce facteur commun là où le conduisent ses propres convictions idéologiques refus des inégalités économiques, rejet des taxes sur tel ou tel produit, protestation des classes moyennes contre la baisse de leur niveau de vie, aspiration à une démocratie débarrassée des corps intermédiaires confisquant le pouvoir, révolte contre la corruption des élites, etc.

Aucune de ces suggestions ne résiste vraiment à l’analyse de détail. Ces facteurs, même s’ils sont relativement fréquents, ne se séparent pas facilement de leur contexte local. Il semble que ce soit plutôt du côté de la façon dont ils se déclenchent et dont ils se déroulent qu’on puisse trouver des points de convergence moins discutables entre ces mouvements de révolte. Il y a d’abord la violence, même si elle est le fait de groupes minoritaires, et même si elle peut se plaider parfois comme réaction à la répression de manifestants se déclarant a priori non violents. Il y a surtout le recours, totalement généralisé cette fois, aux nouvelles technologies de la communication, dont les liens avec cette violence ne sont d’ailleurs pas absents.
Les pesanteurs idéologiques déjà mentionnées inciteront à n’y voir qu’une convergence formelle, considérant que les réseaux et autres modes de communication numériques ne sont qu’un nouveau mode d’expression favorisant, tout au plus, la mobilisation des militants et le déroulement des opérations. Ces technologies ne seraient qu’une écume, à la surface des choses, les vraies causes se situant dans les souffrances générées par la réalité économique sociale, et politique. Rien de vraiment « nouveau sous le soleil », donc, si on cède à ces interprétations traditionnelles.
Plutôt que de chercher ce dénominateur commun flou unissant ces mouvements, ne conviendrait-il pas au contraire d’isoler celui qui est peut-être le plus significatif, le plus marqueur d’avenir, à savoir celui du Liban, déclenché par une taxe sur la messagerie Whats’app ? Cela permet d’apercevoir qu’au contraire ces technologies sont au cœur de notre société mondialisée. Comme à l’origine du mouvement des gilets jaunes, la hausse de la taxe sur le carburant était insupportable aux catégories de la France périphérique dépendantes de leur véhicule, une taxe sur la messagerie en vogue, par sa commodité et son faible coût d’utilisation, est insupportable à l’immense population de ceux qui ont fait du smartphone un instrument agrégé à leur être comme une véritable prothèse.

Il faut prendre conscience de la force structurante de ces nouvelles technologies de la communication. Philippe Delmas, dans un livre tout récent[1], parle de « granularité », pour montrer qu’elles ont des conséquences dans l’ensemble de la vie économique, sociale et politique. A travers elles, ce sont des modes de pensées, des représentations, des façons d’être ensemble qui se fabriquent en grande partie, et cela, de façon uniforme à travers la planète. Le village global de Marshall McLuhan, c’est-à-dire la même information pour tous, partout dans le monde, est ainsi réalisé par la révolution numérique. Plus que jamais se vérifie ce qu’Hannah Arendt écrivait déjà en 1968 « Pour la première fois dans l’histoire universelle, tous les peuples de la terre ont un présent commun. (…) chaque pays est devenu le voisin presque immédiat de chacun des autres et chaque homme éprouve le choc d’événements qui ont lieu de l’autre côté du globe »[2].

De ce point de vue, ces émeutes sont le signe d’un échec d’une des dernières utopies, celle de la construction d’un lien social par la communication, structurant l’espace public, que l’on pouvait étayer avec une certaine lecture de Habermas. Car c’est plutôt une désagrégation de ce lien dont ces mouvements de révolte sont le signe. En paraphrasant Jaurès, on peut avancer que les nouvelles technologies portent la violence comme la nuée porte l’orage. Un autre signe significatif en ce sens est le port de masques, très répandu dans les émeutes, et, depuis les Anonymous et Occupy, évoluant en concomitance avec l’essor de l’internet. Le masque qui émerge rapidement, depuis le Liban, justement, à Hongkong, au Chili, et ailleurs, est celui issu du film « Joker » récemment sorti sur les écrans. L’ambiance générale du film est certes propice à ce rapprochement mais comment ne pas noter que ce sont, comme celui-là, des symboles issus de la société du divertissement qui tendent à faire l’unanimité dans ces mouvements ?
En même temps apparaît l’impasse dans laquelle se déroulent ces révoltes les contestations, pour légitimes qu’elles soient, se font de l’intérieur de la société marchande mondialisée. Des défis sont lancés aux pouvoirs politiques en place, des injustices dénoncées, etc, mais le tout est récupéré par les grandes firmes du consumérisme : les masques sont en vente sur Amazon, et les dénominations des mouvements eux-mêmes (gilets jaunes, nuit debout,#metoo, etc) deviennent des marques commerciales. Autrement dit, les agents dominants du néo-libéralisme engendrent les mouvements sociaux par les dysfonctionnements du système, mais, en même temps, ils encadrent ces mouvements en leur fournissant leurs armes que sont les outils de communication, et au bout du compte s’en nourrissent par les marchés dont tout cela leur offre l’opportunité.
Ainsi les émeutes en se déployant, referment sur leurs protagonistes l’étau qui les enserre. Il nous faut, pour changer de cap, trouver la voie par laquelle sortir de ce cercle vicieux. Elle passe par une maîtrise politique du développement des nouvelles technologies, à commencer par celles qui interviennent dans la formation et l’information.

Notes

[1] Philippe Delmas, un pouvoir implacable et doux la tech ou l’efficacité pour seule valeur Fayard[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019
[2] Cité par Pankaj Mishra L’âge de la colère, une histoire du présent Zulma essais 2019

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06/10/2020

LES ENERGIES ELECTRIQUES RENOUVELABLES INTERMITTENTES ET LEURS LIMITES.

  • Leridon Alain
Politiser la technique et nos pratiques

Nous abordons ici un des problèmes cruciaux de la stabilité d’un réseau électrique et donc de la sécurité d’approvisionnement qui en découle.

Trois types de centrales électriques

Actuellement le réseau électrique de notre pays est alimenté par trois types de centrales électriques.

1/ Les centrales dites de base qui doivent être disponibles toute l’année 24h sur 24.
Ce sont toutes des centrales thermiques, alimentées soit par des combustibles fossiles (gaz et charbon essentiellement) soit par des combustibles nucléaires. Les premières fournissent 8 à 10 % de la consommation annuelle d’électricité en France, les secondes environ 70%
2/ Les centrales utilisant les énergies renouvelables pilotables, qu’on actionne à la demande.
L’énergie hydraulique qui est très souple : l’ouverture de vannes entraine immédiatement la fourniture d’électricité. Par contre elle est limitée par le réseau fluvial du pays: on ne peut pas mettre des barrages partout. Leur contribution annuelle est de l’ordre de 12%.
Les énergies renouvelables appelées bioénergies: l’énergie du bois (biomasse) et celle donnée par des gaz provenant de décompositions naturelles (les bio gaz). Elle sont stockables et donc pilotables. Elles ne représentent pour l’instant que quelques pour cent de la consommation
totale d’électricité mais peuvent aussi donner directement de la chaleur.
3/ Les énergies renouvelables intermittentes: elles sont liées à des sources qu’on ne contrôle pas: le soleil et le vent. Par contre on peut prédire avec plus ou moins de précision leur occurrence. Ce sont :
- Les énergies éoliennes posées au sol ou sur l’eau. (actuellement 6% du total)
- Les énergies solaires thermiques et photovoltaïques ce sont ces dernières qui nous intéressent ici puisqu’elle sont sources de courant électrique et contribuent à peu près à 2% du total.
Le système électrique français est donc actuellement à 78% de base pilotables et 22% renouvelables dont 8% d’intermittentes. Il ne pose pas de problème de stabilité. On résume dans le tableau suivant les origines de production d’électricité sur le réseau national
en 2019. C’est la 3° colonne du tableau. Nous avons également figuré en dernière colonne les
objectifs futurs qui font l’objet de la suite du document.

Type d’énergie 2019 et Objectif futur


Pilotable nucléaire :                                          70 % ; de 25 à 0%
Pilotable Gaz. (+ à court termecharbon) :      8 % ; de 10 à 35%
Renouvelable pilotable Biomasse,biogaz :    2 % ; 10 %
Renouvelable pilotable Hydraulique :            12 % ; 15 %
Renouvelable intermittent Eolien :                  6 % ;   25 %
Renouvelable intermittent. Photovoltaïque :   2 % ;  15 %
TOTAL    :                                                            100 % ;   100 %


Comment ce système est-il appelé à évoluer?


On part du principe actuellement accepté par tous : La pénétration des énergies renouvelables intermittentes doit accompagner la baisse d’activité des centrales de base en l’occurrence nucléaire et gaz et l’extinction des dernières centrales au charbon. Peut-on à court terme se passer des énergies de base? La réponse est non. Pourtant certains pays y sont arrivés ou en passe d’y être: L’Islande (géothermie + Hydraulique), et bientôt l’Autriche et la Suède grâce à une très forte proportion d’hydro-électricité.
On fera une remarque préliminaire à un quelconque scenario : lorsque l’on diminue la consommation et la production d’énergie électrique totale, on augmente d’autant la proportion d’énergies renouvelables pilotables, hydraulique et bioénergie ce qui permet de diminuer la part
des énergies de base (nucléaire et gaz).

Pour l’instant il est prudent et réaliste de supposer que la consommation d’énergie électrique en France va rester constante pendant de nombreuses années : c’est déjà le cas depuis près de dix ans, la légère diminution l’énergie électrique due à l’éclairage et au chauffage étant
contre balancée par l’augmentation des appareils électroniques et informatiques de toute sorte.

Il faut maintenant définir un paramètre qui joue un rôle important dans la suite du document: il s‘agit du facteur de charge :
Il est défini comme le rapport de la production d’énergie électrique d’une source donnée pendant un an, à la production qu’aurait délivrée cette même source fonctionnant de façon continue à pleine puissance pendant les 8760 heures de l’année. Par exemple en France ce facteur de charge est pour l’énergie photovoltaïque de 15% en Provence et de 11% dans les Hauts de France. Pour l’énergie éolienne on atteint un facteur de charge proche de 30% en Irlande, mais il n’est que que de 21 % en moyenne en France. On voit que ce facteur de charge est bien sûr lié à la géographie et à la météorologie d’un lieu donné pendant un temps donné et rien d’autre.
Pour essayer d’anticiper quelle sera la limite de pénétration des énergies intermittentes, nous avons observé ce qui se passe dès maintenant dans des pays plus avancés que le nôtre dans leur développement de ce type d’énergie : Danemark, Espagne et Allemagne. Nous ne donnons pas ici le détail des résultats obtenus.

Nous sommes arrivés à la conclusion suivante:
Quand sur un territoire donné, échangeant peu d’énergie électrique avec ses voisins et ne possédant pas de système de stockage massif, l’on développe une énergie intermittente, on observe que lorsque la part de cette énergie injectée dans le réseau atteint la valeur de son facteur
de charge, la régulation du réseau devient très difficile.
Cette observation mérite quelques explications:

D’abord on parle ici d’énergie (MWh) et non de puissance installée (MW). Ainsi, tant que les interconnections entre pays frontaliers et les systèmes de stockage sont faibles, on peut s’attendre en France, en étant un peu optimiste, à un taux de pénétration limite des énergies intermittentes de l’ordre de leurs facteurs de charge: 25% pour l’éolien et 15% pour le photovoltaïque. Ces chiffres prennent en compte le fait qu’il y a une certaine complémentarité dans l’espace et le temps entre ensoleillement et vent.

Par ailleurs, une meilleure utilisation des capacités hydrauliques, sans construction de nouveaux grands barrages permettrait peut-être
d’atteindre 15% de la production. Enfin les énergies renouvelables pilotables (biomasse et biogaz) devraient alors atteindre 10%. Ainsi une limite raisonnable de pénétration de toutes les énergies renouvelables en France atteindrait 65%. Ces valeurs sont présentées dans la dernière
colonne du tableau précédent.
Ce constat ne nous dit pas quand cet objectif sera atteint en France, car on en est loin! Au rythme de construction de nouvelles installations éoliennes, pour passer de 16 000 MW installés à 60 000 MW éolien, il faut une trentaine d’années (2050). Pour le photovoltaïque c’est à peu près
du même ordre. Pour arriver à l’objectif souhaité en 2040 plutôt que 2050 il faudrait augmenter de 30% le rythme annuel de mise en service de ces sources intermittentes: cela paraît jouable mais c’est déjà un effort notable.

Un choix politique

Mais que fait-on simultanément pour les autres énergies nécessairement pilotables? Il reste à partager les 35 % restants entre le nucléaire, dont il restera environ 7 000 MW en 2050 à partir de réacteurs déjà construits aujourd’hui, fournissant alors de l’ordre de 10% de l’énergie annuelle. Pour les 25 % restant, une part importante sera fournie par le Gaz ( qui présente un bon rendement avec le cycle combiné) donc une faible émission de CO2. Une souplesse d’utilisation lors des variations rapides de puissance et l’intérêt d’un possible mélange de méthane de synthèse renouvelable et de gaz naturel est alors intéressant. C’est la raison pour laquelle on s’accorde à attribuer au gaz la meilleure voie possible de la transition énergétique pour
l’électricité et le chauffage. Le choix est alors entre deux extrêmes: on arrête le nucléaire et on construit des centrales au gaz qui fourniront 35% de l’énergie ou bien on garde 10% de gaz pour assurer la souplesse et la stabilité du réseau et il faut alors une autre part fournie par le nucléaire
qui serait alors 25%, nécessitant de construire d’autres réacteurs d’ici-là. La vraie décision politique est là. Il ne faudrait pas attendre 20 ans pour la prendre.
Ce scenario pourrait être amélioré en jouant sur la consommation (éducation du consommateur) et le progrès du stockage. A ce sujet, il faut rappeler que l’utilisation des énergies électriques en surplus provenant des sources intermittentes peuvent augmenter la part du gaz renouvelable par électrolyse de l’eau fournissant l’hydrogène (on appelle cela Power to gas). Mais cela ne permet pas de stocker l’énergie électrique. Seule une réduction des coûts des batteries n’utilisant pas trop de métaux rares serait susceptible de résoudre ce problème. Il s’agit du long terme.




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16/06/2020

Les entreprises à mission

  • Cateau Bernadette
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie



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Les Entreprises à Mission : Une hirondelle ferait-elle le printemps ?

.
La sortie de la pandémie sera-t-elle l’occasion d’interroger la finalité des entreprises ?

Petite histoire de l’entreprise à mission


En 2018 est paru le rapport ‘’ l’entreprise, objet d’intérêt collectif ‘’ produit par Nicole Notat (ancienne secrétaire générale de la CFDT) et Jean-Dominique Senard (alors président du groupe Michelin), qui visait à souligner qu’au-delà de la recherche du profit, l’entreprise a un rôle social et environnemental. Le rapport voulait encourager le comportement responsable des actionnaires et faire reconnaître dans la loi, la notion d’« entreprises à mission ». Il était prévu d’inscrire la raison d’être d’une entreprise dans les statuts, de créer un comité d’impact doté de moyens, de vérifier ces bonnes intentions par un tiers et par des organes gouvernementaux. Etait prévue également une déclaration de performance extra-financière.

La loi PACTE ( Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise ) du 22 mai 2019, publiée en ce début d’année, a pour objet d’aider les PME à grandir, innover, exporter et créer des emplois. Elle vise à mieux associer les salariés à la vie et aux résultats de l’entreprise.
Elle reprend une grande partie des propositions du rapport Notat-Sénard. La mesure phare de cette loi est la création des entreprises à mission (EAM). Ce terme désigne les nouvelles sociétés commerciales qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, par une finalité d’ordre social ou environnemental.
La RSE (responsabilité sociale des entreprises) qui date de mai 2001 devient obligatoire pour toutes les entreprises. Elle offre aux sociétés volontaires la possibilité de devenir EAM en répondant à plusieurs obligations :
-formuler une raison d’être qui a un impact social, sociétal, ou environnemental positif
-définir des engagements, des objectifs chiffrés, les parties prenantes et les moyens à mettre en œuvre.
Les engagements et objectifs sont évalués en interne par un comité de mission et en externe par un organisme tiers indépendant. L’EAM est libre mais contrôlée. Elle affirme haut et fort qu’entreprendre ce n’est pas que faire du profit, c’est aussi s’inscrire dans la Société.
Être une EAM ce n’est pas un ‘label’ mais un dispositif légal qui s’inscrit dans la continuité de la RSE et qui permet d’afficher ses ambitions.

Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire a adressé le 24 Mai 2020, une lettre à 90 chefs d’entreprises de grands groupes les sommant d’agir davantage pour l’environnement : « Engagez-vous avec des mesures concrètes .... opposer écologie et économie est complètement dépassé ».

Qu’en est-il sur le terrain ?


Emmanuel Faber, a développé le projet de Danone comme EAM (100.000 salariés dans le monde et 25,3 milliards de chiffre d’affaires en 2019) notamment dans une interview sur France Inter le 21 mai dernier. Lors de la crise, Danone a puisé dans sa trésorerie pour assurer emploi et maintien des salaires, parce qu’il a estimé pouvoir le faire. E Faber reconnaît que cette période de confinement s’est accompagnée d’une profonde réflexion personnelle (« la crise fait vaciller les équilibres personnels »). Lorsque le journaliste Demorand lui pose la question : que répondre à ceux qui voient dans votre volonté de devenir EAM du marketing et une couche de peinture verte ? Faber répond : la couche de peinture verte va coûter aux actionnaires deux milliards d’euros dans les trois ans qui viennent. C’est ce qui a été proposé, discuté et approuvé par les actionnaires les 26 février dernier pour réduire les émissions de carbone, remplacer les emballages plastiques issus du pétrole, basculer pour Evian et Volvic dans des emballages entièrement recyclables etc. Dès maintenant le carton et le papier font leur apparition dans les rayons de manière importante.
Et quand un agriculteur interroge E.Faber sur l’agriculture industrielle, qui alimente les industries laitières de Danone et importe du soja avec destruction des forêts amazoniennes, E.Faber indique qu’il faut « arrêter d’importer du soja d’Amérique Latine » et qu’une note a été envoyée à la commission européenne pour rechercher une politique agricole intégrée commune qui assure l’autonomie en protéines. En réponse à une autre question, E.Faber affirme que « la concentration actuelle des richesses est une bombe à retardement » etc.

Quand le journaliste demande à E.Faber s’il ne se sent pas bien seul parmi les entreprises qui figurent à l’indice boursier du CAC/40 (soit les 40 plus grosses capitalisations boursières des grandes entreprises françaises) E.Faber répond que non et qu’il y a une prise de conscience et qu’il y a « une génération de patrons qui ont compris que les choses doivent complètement changer ».

Outre Danone, beaucoup de groupes se bousculent au portillon pour être reconnus EAM : Camif, Maif, Les Échos , le groupe d’aide à la personne Alenvi, le groupe Rocher ....
Quelques déclarations attirent particulièrement l’attention :
-Alenvi : vient de prendre l’engagement de limiter sa rentabilité et d’utiliser les gains pour revaloriser les salaires.
-Les Échos : s’engage à favoriser l’émergence d’une nouvelle société responsable en informant, mobilisant, accompagnant les citoyens et les entreprises, en multipliant les articles sur les initiatives à impact et en diminuant son empreinte carbone.
-Makesense, entrepreneur du social avec 15000 membres qui cogitent en réseau (téléphone pour sourds, usine à imprimer itinérante ...)
-Michelin (autre pionnier de l’EAM ) qui, entre autres, invente des pneus biodégradables. Ce qui malheureusement n’empêche pas Michelin de devoir fermer son usine de la Roche sur Yon et de supprimer 620 emplois d’ici la fin de l’année.

Quel est l’intérêt d’être une EAM ?


Comme dit Y Le Gall ( groupe Rocher ) ‘’le statut d’EAM ne fait pas forcément la vertu mais on se met dans une seringue et on ne peut plus reculer ‘’

Donner du sens à tous les acteurs, stimuler la créativité, des critères intéressants dans les appels d’offre ....Formaliser une mission constitue un avantage compétitif majeur.

Et aussi : attirer les jeunes diplômés qui rêvent d’un autre monde que celui des 50 dernières années et qui ne sont pas forcément attirés par la finance après avoir fait des études d’ingénieurs ou de sciences humaines.

Pour les 32 000 jeunes qui ont signé le manifeste étudiant « pour un réveil écologique » et qui veulent rebâtir notre société sur des impératifs écologiques, sociaux et sanitaires, prendre leur avenir en mains, c’est un appel à leur futur employeur à un réveil écologique. Ils veulent mobiliser les écoles et les universités, pour mieux se former et aider les jeunes diplômés à choisir un employeur suffisamment engagé dans la transition écologique. Ceux-là n’hésiteront pas à interpeller les DRH lors des entretiens d’embauche, sur la mission et la raison d’être de l’entreprise qui recrute.

Mais si Wall Street s’en fiche ?


Mais quid de la finance, des lobbies industriels, des grands groupes, des manœuvres de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, de la grande distribution, des tentatives du Medef de mettre un moratoire sur les dispositions environnementales ?
Quel va être le jeu de la finance ? Les actionnaires vont-ils être partie prenante ?
Ne faut-il pas douter quand Larry Fink, patron de la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars sous gestion, veut user de son pouvoir pour écrire le bréviaire du capitalisme nouveau, tout en se targuant de panser les plaies causées par l’ancien (creusement des inégalités et paupérisation des plus fragiles) ? Qui prétend vouloir exhorter les entreprises dont il est actionnaire à ‘’ œuvrer pour le bien commun ‘’? [1]
Pour le milliardaire Samuel Zell , Larry Fink est « extraordinairement hypocrite ».
Et il est normal d’être dubitatif devant ces déclarations quand Jeremy Grantham, milliardaire qui a dédié 98% de sa fortune à l’environnement et stratège en chef des investissements Mayo et Van Otterloo (GMO ) société de gestion d’actifs qui a plus de 100 milliards de dollars sous gestion , dit : « le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver et c’est le seul dont Wall Street se fiche » !

Mais des pétitions circulent partout, y compris signées de grands patrons les industriels se rendent bien compte que si on ne lance pas la reconstruction écologique du continent européen, nous allons nous trouver en très mauvaise posture. [2]

Avec les EAM nous sommes dans une évolution pas dans une révolution. Même si cela ne comble pas nos aspirations à un monde nouveau, c’est toutefois une démarche importante de changement dans le monde de l’entreprise appréhendée dans un contexte élargi et renouvelé.

L’entreprise altruiste


Si l’on veut aller plus loin dans une utopie qui a pris corps, on doit lire le livre d’Isaac Getz et Laurent Marbacher « l’entreprise altruiste » paru en octobre 2019 chez Albin Michel.
Pendant 5 ans ils sont partis à la recherche d’entreprises qui agissent avec un respect profond de leurs fournisseurs, clients, employés, territoire. Et ils en ont trouvé : au cœur de la Lozère, au Japon, en Norvège ... Elles sont de toute taille et de tout secteur d’activité. Ce sont des entreprises altruistes qui partagent deux grandes idées :
-elles considèrent que le résultat économique est le «fruit d’un service authentique de tous ceux avec qui elles interagissent » et pas la simple application de modèles de profit

-les relations ne sont plus de simples transactions économiques mais « des liens profondément authentiques (qualifiées parfois d’amitié) avec toutes les personnes avec qui elles sont en rapport ».

Ces entreprises ont été amenées à transformer leurs activités de cœur de métier afin que l’intérêt financier ne l’emporte pas sur le service authentique des interlocuteurs.

Peter Drucker avait écrit en 1990 « comment devenir millionnaire et aller tout de même au paradis ».I Getz et L Marbacher ont prouvé qu’on peut, tout en équilibrant ses comptes, mener à un monde meilleur. En ce sens l’entreprise peut être force de progrès social, en conjuguant performance économique et intérêt général.






Notes

[1] Voir sur Arte « Ces financiers qui dirigent le monde : Black Rock » sur l’omniprésence préoccupante et indécente des grands argentiers dans la vie politique et économique mondiale. Voir également sur YouTube le film de Michael More et Jeff Gibbs « La planète des humains » qui pose des questions importantes sur les énergies renouvelables, leurs technologies et leurs liens avec la finance.
[2] Voir Gaël Giraud interviewé par Mediapart le 1er juin 2020 sur la reconstruction écologique. 

Voir la fiche

Les entreprises à mission

Auteur
  • Cateau Bernadette
Introduction synthétique



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Les Entreprises à Mission : Une hirondelle ferait-elle le printemps ?

.
La sortie de la pandémie sera-t-elle l’occasion d’interroger la finalité des entreprises ?

Petite histoire de l’entreprise à mission


En 2018 est paru le rapport ‘’ l’entreprise, objet d’intérêt collectif ‘’ produit par Nicole Notat (ancienne secrétaire générale de la CFDT) et Jean-Dominique Senard (alors président du groupe Michelin), qui visait à souligner qu’au-delà de la recherche du profit, l’entreprise a un rôle social et environnemental. Le rapport voulait encourager le comportement responsable des actionnaires et faire reconnaître dans la loi, la notion d’« entreprises à mission ». Il était prévu d’inscrire la raison d’être d’une entreprise dans les statuts, de créer un comité d’impact doté de moyens, de vérifier ces bonnes intentions par un tiers et par des organes gouvernementaux. Etait prévue également une déclaration de performance extra-financière.

La loi PACTE ( Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation de l’Entreprise ) du 22 mai 2019, publiée en ce début d’année, a pour objet d’aider les PME à grandir, innover, exporter et créer des emplois. Elle vise à mieux associer les salariés à la vie et aux résultats de l’entreprise.
Elle reprend une grande partie des propositions du rapport Notat-Sénard. La mesure phare de cette loi est la création des entreprises à mission (EAM). Ce terme désigne les nouvelles sociétés commerciales qui se définissent statutairement, en plus du but lucratif, par une finalité d’ordre social ou environnemental.
La RSE (responsabilité sociale des entreprises) qui date de mai 2001 devient obligatoire pour toutes les entreprises. Elle offre aux sociétés volontaires la possibilité de devenir EAM en répondant à plusieurs obligations :
-formuler une raison d’être qui a un impact social, sociétal, ou environnemental positif
-définir des engagements, des objectifs chiffrés, les parties prenantes et les moyens à mettre en œuvre.
Les engagements et objectifs sont évalués en interne par un comité de mission et en externe par un organisme tiers indépendant. L’EAM est libre mais contrôlée. Elle affirme haut et fort qu’entreprendre ce n’est pas que faire du profit, c’est aussi s’inscrire dans la Société.
Être une EAM ce n’est pas un ‘label’ mais un dispositif légal qui s’inscrit dans la continuité de la RSE et qui permet d’afficher ses ambitions.

Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire a adressé le 24 Mai 2020, une lettre à 90 chefs d’entreprises de grands groupes les sommant d’agir davantage pour l’environnement : « Engagez-vous avec des mesures concrètes .... opposer écologie et économie est complètement dépassé ».

Qu’en est-il sur le terrain ?


Emmanuel Faber, a développé le projet de Danone comme EAM (100.000 salariés dans le monde et 25,3 milliards de chiffre d’affaires en 2019) notamment dans une interview sur France Inter le 21 mai dernier. Lors de la crise, Danone a puisé dans sa trésorerie pour assurer emploi et maintien des salaires, parce qu’il a estimé pouvoir le faire. E Faber reconnaît que cette période de confinement s’est accompagnée d’une profonde réflexion personnelle (« la crise fait vaciller les équilibres personnels »). Lorsque le journaliste Demorand lui pose la question : que répondre à ceux qui voient dans votre volonté de devenir EAM du marketing et une couche de peinture verte ? Faber répond : la couche de peinture verte va coûter aux actionnaires deux milliards d’euros dans les trois ans qui viennent. C’est ce qui a été proposé, discuté et approuvé par les actionnaires les 26 février dernier pour réduire les émissions de carbone, remplacer les emballages plastiques issus du pétrole, basculer pour Evian et Volvic dans des emballages entièrement recyclables etc. Dès maintenant le carton et le papier font leur apparition dans les rayons de manière importante.
Et quand un agriculteur interroge E.Faber sur l’agriculture industrielle, qui alimente les industries laitières de Danone et importe du soja avec destruction des forêts amazoniennes, E.Faber indique qu’il faut « arrêter d’importer du soja d’Amérique Latine » et qu’une note a été envoyée à la commission européenne pour rechercher une politique agricole intégrée commune qui assure l’autonomie en protéines. En réponse à une autre question, E.Faber affirme que « la concentration actuelle des richesses est une bombe à retardement » etc.

Quand le journaliste demande à E.Faber s’il ne se sent pas bien seul parmi les entreprises qui figurent à l’indice boursier du CAC/40 (soit les 40 plus grosses capitalisations boursières des grandes entreprises françaises) E.Faber répond que non et qu’il y a une prise de conscience et qu’il y a « une génération de patrons qui ont compris que les choses doivent complètement changer ».

Outre Danone, beaucoup de groupes se bousculent au portillon pour être reconnus EAM : Camif, Maif, Les Échos , le groupe d’aide à la personne Alenvi, le groupe Rocher ....
Quelques déclarations attirent particulièrement l’attention :
-Alenvi : vient de prendre l’engagement de limiter sa rentabilité et d’utiliser les gains pour revaloriser les salaires.
-Les Échos : s’engage à favoriser l’émergence d’une nouvelle société responsable en informant, mobilisant, accompagnant les citoyens et les entreprises, en multipliant les articles sur les initiatives à impact et en diminuant son empreinte carbone.
-Makesense, entrepreneur du social avec 15000 membres qui cogitent en réseau (téléphone pour sourds, usine à imprimer itinérante ...)
-Michelin (autre pionnier de l’EAM ) qui, entre autres, invente des pneus biodégradables. Ce qui malheureusement n’empêche pas Michelin de devoir fermer son usine de la Roche sur Yon et de supprimer 620 emplois d’ici la fin de l’année.

Quel est l’intérêt d’être une EAM ?


Comme dit Y Le Gall ( groupe Rocher ) ‘’le statut d’EAM ne fait pas forcément la vertu mais on se met dans une seringue et on ne peut plus reculer ‘’

Donner du sens à tous les acteurs, stimuler la créativité, des critères intéressants dans les appels d’offre ....Formaliser une mission constitue un avantage compétitif majeur.

Et aussi : attirer les jeunes diplômés qui rêvent d’un autre monde que celui des 50 dernières années et qui ne sont pas forcément attirés par la finance après avoir fait des études d’ingénieurs ou de sciences humaines.

Pour les 32 000 jeunes qui ont signé le manifeste étudiant « pour un réveil écologique » et qui veulent rebâtir notre société sur des impératifs écologiques, sociaux et sanitaires, prendre leur avenir en mains, c’est un appel à leur futur employeur à un réveil écologique. Ils veulent mobiliser les écoles et les universités, pour mieux se former et aider les jeunes diplômés à choisir un employeur suffisamment engagé dans la transition écologique. Ceux-là n’hésiteront pas à interpeller les DRH lors des entretiens d’embauche, sur la mission et la raison d’être de l’entreprise qui recrute.

Mais si Wall Street s’en fiche ?


Mais quid de la finance, des lobbies industriels, des grands groupes, des manœuvres de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, de la grande distribution, des tentatives du Medef de mettre un moratoire sur les dispositions environnementales ?
Quel va être le jeu de la finance ? Les actionnaires vont-ils être partie prenante ?
Ne faut-il pas douter quand Larry Fink, patron de la plus grosse société de gestion d’actifs et d’investissements au monde avec près de 7000 milliards de dollars sous gestion, veut user de son pouvoir pour écrire le bréviaire du capitalisme nouveau, tout en se targuant de panser les plaies causées par l’ancien (creusement des inégalités et paupérisation des plus fragiles) ? Qui prétend vouloir exhorter les entreprises dont il est actionnaire à ‘’ œuvrer pour le bien commun ‘’? [1]
Pour le milliardaire Samuel Zell , Larry Fink est « extraordinairement hypocrite ».
Et il est normal d’être dubitatif devant ces déclarations quand Jeremy Grantham, milliardaire qui a dédié 98% de sa fortune à l’environnement et stratège en chef des investissements Mayo et Van Otterloo (GMO ) société de gestion d’actifs qui a plus de 100 milliards de dollars sous gestion , dit : « le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver et c’est le seul dont Wall Street se fiche » !

Mais des pétitions circulent partout, y compris signées de grands patrons les industriels se rendent bien compte que si on ne lance pas la reconstruction écologique du continent européen, nous allons nous trouver en très mauvaise posture. [2]

Avec les EAM nous sommes dans une évolution pas dans une révolution. Même si cela ne comble pas nos aspirations à un monde nouveau, c’est toutefois une démarche importante de changement dans le monde de l’entreprise appréhendée dans un contexte élargi et renouvelé.

L’entreprise altruiste


Si l’on veut aller plus loin dans une utopie qui a pris corps, on doit lire le livre d’Isaac Getz et Laurent Marbacher « l’entreprise altruiste » paru en octobre 2019 chez Albin Michel.
Pendant 5 ans ils sont partis à la recherche d’entreprises qui agissent avec un respect profond de leurs fournisseurs, clients, employés, territoire. Et ils en ont trouvé : au cœur de la Lozère, au Japon, en Norvège ... Elles sont de toute taille et de tout secteur d’activité. Ce sont des entreprises altruistes qui partagent deux grandes idées :
-elles considèrent que le résultat économique est le «fruit d’un service authentique de tous ceux avec qui elles interagissent » et pas la simple application de modèles de profit

-les relations ne sont plus de simples transactions économiques mais « des liens profondément authentiques (qualifiées parfois d’amitié) avec toutes les personnes avec qui elles sont en rapport ».

Ces entreprises ont été amenées à transformer leurs activités de cœur de métier afin que l’intérêt financier ne l’emporte pas sur le service authentique des interlocuteurs.

Peter Drucker avait écrit en 1990 « comment devenir millionnaire et aller tout de même au paradis ».I Getz et L Marbacher ont prouvé qu’on peut, tout en équilibrant ses comptes, mener à un monde meilleur. En ce sens l’entreprise peut être force de progrès social, en conjuguant performance économique et intérêt général.






Bibliographie

[1] Voir sur Arte « Ces financiers qui dirigent le monde : Black Rock » sur l’omniprésence préoccupante et indécente des grands argentiers dans la vie politique et économique mondiale. Voir également sur YouTube le film de Michael More et Jeff Gibbs « La planète des humains » qui pose des questions importantes sur les énergies renouvelables, leurs technologies et leurs liens avec la finance.
[2] Voir Gaël Giraud interviewé par Mediapart le 1er juin 2020 sur la reconstruction écologique. 

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08/10/2019

Les études de lettres sont-elles signifiantes ?

  • Viard Bruno
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement
Ce ne sont pas les seuls professeurs, c’est, en France, la nation entière, qui est intéressée par l’enseignement de la littérature, Or cet enseignement traverse une phase critique dont le meilleur indice est la baisse régulière d’année en année du nombre d’étudiants à l’université et de postes de professeurs. Le rayonnement de la recherche en littérature est faible. Le monde extérieur s’en désintéresse alors qu’une connaissance méthodique de notre littérature est un moyen privilégié́ d’acquérir une vision cohérente et approfondie de notre destinée personnelle et collective. Nous pensons à l’Université, et, en cascade, aux lycées et collèges, et à toute la jeunesse.

La faute au structuralisme


Cette situation anormale est due à notre sens à une double carence, à une double crevaison dans l’enseignement de la littérature : le défaut de perspective historique, le défaut de perspective psychologique. Il en résulte un grave manque de rebond. Résumables par l’expression théorie littéraire, les pratiques actuelles sont caractérisées par leur technicité́ et par leur quiétisme politique et moral. Le structuralisme à qui en revient la faute puisqu’il bannissait la dimension référentielle des textes au profit du langage a aujourd’hui disparu et les fenêtres commencent à s’ouvrir comme en témoignent les sujets proposés au concours du CAPES ou le colloque organisé en 2017 à Aix et Marseille par la Société d’études de la littérature de langue française des XX° et XXI° siècle et dont le titre est en même temps une confirmation de notre propos : Extension du domaine de la littérature. Mais un énorme retard a été accumulé et la sortie de la glaciation se produit en ordre dispersé, à tâtons, sans méthode, et sans qu’un inventaire critique des bases idéologiques dont on se déprend ait été fait. Il faut dire que ces bases idéologiques ont été importées de l’extérieur, depuis l’ethnologie, la sociologie ou la philosophie (Lévi-Strauss, Foucault) ce qui invite à la répétition davantage qu’à la réflexion critique.
Si les deux victimes du structuralisme, l’histoire et la psychologie, n’ont pas été vraiment relevées, nous croyons donc que c’est parce que l’usage du structuralisme dans les études de lettres a été abandonné sans qu’on dise pourquoi, que ses principes idéologiques n’ont pas été purgés en profondeur, soit parce qu’ils sont encore actifs, soit du fait de la vitesse acquise et des habitudes prises par la troisième génération d’enseignants-chercheurs depuis la grande rupture des années 60.
Le structuralisme en littérature se présente comme une approche fixiste venue bloquer le mouvement déclenché par les réformes de Gustave Lanson au début du XX° siècle. La rhétorique et son esthétique intemporelle héritée des Anciens régnait depuis la Renaissance : Gustave Lanson proclama son abolition et institua l’histoire littéraire Roland Barthes abolit l’histoire littéraire et institua le structuralisme. Trois séquences, donc, et deux ruptures, dont Gustave Lanson et Roland Barthes restent les symboles. Objet de toutes les critiques de la vieille droite la révolution pédagogique lansonienne avait un contenu républicain. Lanson était même un collaborateur de Jaurès. Par plus d’un côté, la rupture structuraliste inspirée par la linguistique fut un retour à l’immobilité et au formalisme de l’antique rhétorique.
Nous nous heurtons ici à un grand paradoxe : ayant greffé la linguistique sur les études littéraires, le structuralisme d’un Roland Barthes, d’un Roman Jakobson, d’un Algirdas Greimas ou d’un Gérard Genette présente l’aspect d’une grande technicité et d’un quiétisme politique et moral complet. Nous savons bien pourtant que le structuralisme est un antihistoricisme et un antihumanisme qui contestent les fondements de la culture européenne depuis les Lumières. Il y a bien des raisons à cela. Il n’était que trop vrai au lendemain de la seconde guerre mondiale et au moment de la décolonisation que l’homme occidental avait démérité dans sa prétention à tenir lui-même le gouvernail des affaires humaines. Ces raisons de douter du progrès historique et de l’homme lui-même n’ont fait que se renforcer aujourd’hui où l’illusion communiste s’est écoulée et où la planète menace d’en faire autant…
Mais en disant cela, c’est le procès de l’historicisme, entendu comme une téléologie hégélienne, que l’ont fait. L’historicité, entendue comme recherche des causalités, n’aurait pas dû faire les frais du renoncement à l’historicisme. C’est pourtant ce qui est arrivé. Des cours d’histoire littéraire ont certes été réintroduits dans le cursus des étudiants, mais il s’agit surtout d’une histoire des genres sans véritable inscription dans le bain de la grande histoire en dehors des repères chronologiques d’usage.

L'impasse sur l'historicité

Ce qui se jouait finalement lorsque fut renversée une histoire littéraire qui s’était à la vérité bien sclérosée, et que se répandit la froide approche linguistico-structuraliste des textes c’était, au plus profond, un bras de fer entre les valeurs républicaines et une radicalité double, trouvant sa source dans le marxisme d’une part, chez les grands déconstructeurs de l’époque que furent Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault.
La radicalité avait bien des raisons de se défier de la République qui n’avait pas su empêcher Juin 40 et Vichy, et qui bafouait ses propres valeurs dans ses colonies. Mais le propre de la radicalité, c’est l’exaltation, cette protubérance disgracieuse qui disproportionne le jugement. La critique structuraliste des valeurs européennes n’est pas incongrue : elle est même indispensable. Mais il existe un seuil à partir duquel un jugement qui se radicalise perd sa pertinence et ne parle plus que de lui-même.
Quand Barthes proclama la Mort de l’auteur en 1968, il le fit pour deux raisons à la vérité contradictoires mais qui ont paru s’additionner : d’abord, l’auteur est un bourgeois et, en plus, il n’existe pas, puisque « c’est le langage qui parle ». Le motif révolutionnaire fait couple, tant bien que mal, avec la linguistique. Nous nous interrogerons donc sur la relation chez Roland Barthes entre sa façon de tordre le cou au sens, au signifié, au référent dans la lecture des textes d’une part et d’autre part sa fascination pour l’URSS, puis la révolution chinoise. Il pouvait dire en 1964 : « L’objet de la révolte, c’est la civilisation occidentale3. » Une telle généralisation signifie qu’une infrastructure de l’ordre du ressentiment inspirait le mécano structuraliste.
Ce que la priorité accordée au langage sur la parole a déconstruit, implicitement, mais efficacement, c’est l’esprit républicain. Or le prix à payer d’une position radicalement critique envers la démocratie fut une méconnaissance de sa fragilité et de la nécessité de la cultiver ainsi qu’une cécité souvent tenace devant les réalités du totalitarisme à l’Est. Les milliers d’étudiants et de professeurs qui ont répété la doxa barthésienne n’avaient sans doute pas à l’esprit de régler leur compte à la Raison, au Sujet, au Sens et à l’Histoire, il n’empêche que les sens interdits et les sens giratoires qui ont borné leur parcours sur maintenant trois générations ont fini par provoquer de facto une désertion de l’esprit républicain. Chez nous, il y a des choses dont on ne parle pas.
L’idée républicaine est pourtant au cœur de l’histoire littéraire française depuis que Jacques Amyot a traduit Les Vies des hommes illustres de Plutarque dont Montaigne, Rousseau et tant d’autres collégiens se sont imprégnés. L’enseignement des jésuites lui-même fut le cheval de Troie au sein duquel l’idée de république chemina à partir de la Rome antique pour aboutir à Paris en 1792. Les péripéties de l’histoire du XIX° siècle ne sont rien d’autre que le long et douloureux accouchement de la République. Au XX° siècle, le colonialisme, l’État Français en 1940, les 13 mai 58 peut-être, sont encore des péripéties de l’histoire républicaine dans ses malheurs autant que dans ses heurs. Au plan des valeurs, le principe de laïcité commande la neutralité en matière religieuse et politique. Neutralité sur tous les chapitres, sauf un : que la république enseigne ses propres principes, la démocratie, la constitutionnalité, la séparation des pouvoirs, la pondération réciproque de la liberté et de l’égalité, y compris sociale, la solidarité, l’égalité des sexes et des tendances sexuelles, la laïcité. Ces rappels sont-ils des enfonçages de portes ouvertes ? Il s’agit pourtant de faits et surtout de valeurs qui ne se disent guère dans les amphis de lettres où les postures critiques sont presque les seules à être de mise quand la littérature redevient transitive.

L'impasse sur la psychologie

Si la critique de l’historicisme a abouti à faire l’impasse sur l’historicité et spécialement sur l’historicité de la république, la critique de l’humanisme a conduit, à faire l’impasse sur toute psychologie. Barthes a prononcé la condamnation de l’auteur en 1968 dans le texte qui fut le plus ronéoté dans les amphis. Il est vrai que Freud a un temps été considéré comme l’allié de l’entreprise déconstructiviste aux côtés de Darwin, de Nietzsche et de Marx mais la psychanalyse a depuis longtemps déserté les cours de littérature. La confrontation d’un texte avec la biographie de son auteur est encore l’objet d’un tabou qui n’a pas chancelé ainsi que toute interprétation psychologique des œuvres. La littérature est pourtant, depuis Homère, une mine d’observations psychologiques offerte par les plus grands esprits. Il y a davantage : les grands textes de la tradition chrétienne de Saint Augustin à Pascal continués par Rousseau, Stendhal et Proust, pour rester en France, fournissent une analyse théorique des passions et une exploration de l’inconscient fondée sur l’orgueil et l’amour-propre. Ce serait un immense chantier que de débattre à partir du corpus littéraire préfreudien des mérites d’une psychanalyse fondée sur l’orgueil, la vanité et l’amour-propre plutôt que sur l’Œdipe et la castration.
Quel rapport pensera-t-on peut-être entre la République et une psychanalyse de l’amour-propre, entre une approche des textes qui aurait pour cadre le macrocosme historico-politique et une approche micro qui descendrait dans l’intime et dans les passions inconscientes, ce pléonasme ? Il s’agit du lien social dans les deux cas, malgré la différence d’échelle, et son étude n’aurait guère d’intérêt si elle n’était accompagnée d’un souci moral. Notre souhait est donc que le prochain tour de kaléidoscope qui révolutionnera les études de lettres commence par une franche réhabilitation de la dimension référentielle des textes pour se prolonger vers le souci moral indispensable à la tâche éducative, conformément au nom de notre ministère.
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01/11/2021

Les fondamentaux contre le fondamentalisme

  • Bahloul Kahina
  • Muller-Colard Marion
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
Extraits de la revue Etudes de septembre 2021.
La théologienne protestante, Marion Muller-Colard et la première imame française Kahina Bahloul échangent sur les fondamentaux de leurs traditions religieuses pour lutter contre les fondamentalismes.
Tout cet échange mérite d’être lu mais nous nous contentons d’en citer des extraits concernant :


« L’exercice du ministère et la place des femmes »


M.M-C. Vous participez également à une grande aventure qui est la création d’une mosquée plus libérale, mixte où vous êtes deux imams à officier. Pourriez-vous nous parler de cette aventure ?

K.B. La mosquée Fatima existe depuis 2019. Nous sommes deux fondateurs, deux imams (un homme et une femme), au sein d’un collectif, d’une communauté qui a créé cette mosquée sous le régime de la loi de 1905. Mon collègue Farek Korchane, qui est également professeur de philosophie, est très sensible au courant de la théologie rationnelle musulmane qui a émergé dans la pensée musulmane au tout début, c’est-à-dire au VIII ème siècle, et qui a posé cette question de Coran créé ou incréé. C’est une question absolument centrale, parce que si l’on considère que le texte coranique est consubstantiel à Dieu, alors on sacraliserait tout, et tous les versets auraient la même portée. On érigerait tous les versets en règle universelle immuable, ce qui est très problématique aujourd’hui. Le courant de la théologie rationnelle – le mutazilisme- prône plutôt l’idée d’un Coran créé, donc qui peut-être recontextualisé. Notre objectif est de réintégrer les textes en fonction de la pensée réformiste qui existe dans l’Islam depuis le XIXème siècle, de nous inspirer de ces penseurs-là. Et de nous inspirer aussi des méthodes contemporaines de l’affranchissement politique des sciences humaines et sociales, ce qui n’est pas fait aujourd’hui dans l’islam.

M.M.-C. Comment expérimentez-vous cette complémentarité avec votre collègue Faker Korchane ?

K.B. On dit souvent que je suis féministe, que je me bats beaucoup pour la place des femmes, et on le perçoit parfois comme une volonté d’opposer les femmes aux hommes. C’est tout le contraire. La mosquée Fatima est le fruit d’une volonté de vivre la foi religieuse selon le paradigme de l’incarnation. Notre projet est d’exprimer qu’une harmonie est possible entre les hommes et les femme, avec la possibilité de vivre notre foi et notre religion au sein d’un lieu cultuel qui soit vraiment construit autour du respect mutuel. En ce qui concerne l’exercice du ministère religieux, nous reconnaissons exactement les mêmes prérogatives pour les hommes et pour les femmes d’exercer le ministère religieux.

M.M.-C. : C’est une des premières altérités dans la vie humaine, cette altérité entre les sexes. C’est donc aussi une école ou un témoignage d’altérité qui permet d’ouvrir à d’autres altérités. A propos du féminisme vous écrivez : « Je me questionne sur le bien fondé d’en faire une cause à part des autres causes humanistes. » A la question de la place des femmes viennent s’ajouter et s’ajuster d’autres questions dans différents domaines. Comment voyez-vous cette articulation ?

K.B. Je pense que la question de la place des femmes dans une société est révélatrice d’un ensemble de mécanismes qui sous-tendent l’organisation de cette société. Dès lors que la place des femmes est bancale, que l’on ose être dans l’exclusion de toute une moitié de l’humanité, se révèle un schéma de pensée, une vision du monde, un rapport à l’altérité, à toutes les autres altérités que l’on souhaite minorer. Lorsqu’on veut dominer les femmes, on domine généralement plusieurs autres catégories sociales. La place des femmes est donc très révélatrice du fonctionnement inégalitaire de nos sociétés.

Notes


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20/07/2019

Les inégalités, les retraités

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
La dénonciation des inégalités est un des sujets les plus sensibles, constamment au centre des revendications des gilets jaunes, et souvent abordé lors du grand débat qui vient de s’achever. Ce thème suscite une indignation quasi mécanique, et parler d’inégalités scandaleuses relève pratiquement du pléonasme. Pour les Français, « Huit personnes sur dix considèrent que la société française est plutôt injuste, que les inégalités ont plutôt augmenté au cours des cinq dernières années et que cela va continuer à être le cas à l’avenir»[1].Peut-on douter qu’un sentiment collectif d’une telle force soit justifié ? Assurément pas pourtant, il faut prendre le soin de distinguer de la réalité le ressenti de la population, et saisir de façon précise les faits qui expliquent ce sentiment pour en comprendre exactement la signification.

En effet, s’il y a eu depuis dix ans dans notre pays un léger élargissement des revenus, c’est avant prélèvements sociaux, impôts et versements des prestations sociales, vaste mouvement de transferts qui réduisent considérablement les écarts. Avant redistribution, l’écart entre les 10% les plus aisés et les 10% les moins aisés en 2017 est ramené de 22,4 à 5,6, et de 8,4 à 3,9 pour l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres[2]. L’Etat-Providence réduit considérablement les inégalités, et ces écarts changent peu dans le temps.

Ce qui fonde l’indignation, c’est l’indécente envolée depuis quelques décennies des revenus d’une infime minorité de la population ceux des 0,01% (6000 personnes), ou même des 0,001%, c'est-à-dire les célébrités du sport, de l’art, du luxe, et les patrons du CAC 40 indignation renforcée par le comportement assumé de beaucoup de ces personnes, (dépenses pharaoniques, évasion fiscale, etc), dont l’ancien patron de Renault a offert un exemple typique. De tels agissements nourrissent de façon convaincante l’idée répandue d’une sécession des riches, à ceci près que, dans un certain sens,elle est fausse ! Car ils ne sont pas retranchés sur quelque planète lointaine, mais bien présents parmi tous ! Il n’y a qu’un seul monde (le « village global » de Mac Luhan), qui est celui des médias de masse, de la communication numérique, des réseaux, et de la mise en spectacle de l’ego c’est dans ce monde que sévissent ces privilégiés, et qu’ils nous assènent leur luxe et leurs frasques en spectacle. 

l est frappant que la récente compétition des grandes fortunes du pays pour financer la restauration de Notre-Dame a été complaisamment livrée aux médias (les dons auraient pu être discrets, sinon secrets), et à été l’objet d’un déluge de tweets. Le pouvoir de les rendre visibles multiplie les effets délétères des inégalités sur le corps social. Peut-on sérieusement penser que cette quête insatiable d’une richesse toujours croissante, alors qu’elle atteint des niveaux déjà ahurissants, a pour but d’améliorer le bien être ou de satisfaire des besoins réels de ses bénéficiaires? A l’évidence, ces gens-là sont saisis par l’hubris, c’est-à-dire qu’ils cherchent à assouvir un fantasme de toute puissance, à sortir de la condition humaine, devenir l’égal des dieux…et l’on sait que dans tout récit, il n’y a pas de dieux sans combats des dieux.Ils ont avant tout la fureur de vaincre, d’écraser, d’écœurer leurs contemporains, pour leur signifier cette toute puissance de les tuer symboliquement, en quelque sorte[3]. En ce sens, cette indignation (mêlée de fascination) de leurs contemporains, ils la recherchent, ils la provoquent, ils s’en nourrissent.

Cela éclaire de façon différente la véhémence de l’indignation générale de la population devant les inégalités. Car c’est bien à ce jeu de recherche de la richesse individuelle que nous sommes conviés. Et c’est bien à ce jeu que s’adonnent les gilets jaunes, à quel niveau que ce soit c’est dans un tel cadre que leurs revendications se justifient. Notre Président, lors de sa campagne affirmait qu’il serait bon que nos jeunes souhaitent devenir milliardaires. Tout, dans notre société, la publicité, la stratégie des marques, les séries télévisées, les comportements des animateurs médiatiques, etc, nous incite à surconsommer, et à céder à l’injonction d’acquérir des gadgets de haute technologie qui ne répondent à aucun véritable besoin, en liant le niveau et le genre de dépenses à l’affirmation de son identité.

A ce jeu, la quasi-totalité des êtres humains est forcément perdante. Il en résulte un ressentiment très vif envers les riches : « On les jalouse, on les envie, surtout on ne les aime pas. » affirme l’historien Rainer Zitelman[4], et ce ressentiment ruisselle (bien mieux que la richesse !) sur l’ensemble des personnes qui réussissent mieux que soi. Il est significatif que toutes les catégories sociales estiment qu’elles devraient gagner beaucoup plus que ce qu’elles gagnent[5] (voir graphique 11 ci-dessus). La dénonciation des inégalités ne découle pas – pour la plupart – d’une vertueuse aspiration à une société juste c’est du côté des théories de la frustration relative qu’il faut se tourner pour élucider finement les mécanismes psychologiques qui engendrent cette violence dans les rapports sociaux.

Si cette interprétation n’est pas erronée, elle fournit aussi les coordonnées du changement de cap. En plus d’une action politique volontariste et énergique pour limiter les inégalités et entraver la constitution de ces fortunes scandaleuses, et au-delà d’elle, dans un horizon plus long, il faut désamorcer cette compétition mortifère, en transformant peu à peu la culture dominante, par l’éducation, et par une maîtrise des médias et de la communication, en empêchant leur accaparement par les mêmes forces qui ont intérêt à cette frénésie généralisée de l’enrichissement personnel. L’envie n’a de sens que si l’envieux « prend » dans le système de motivation du gagnant. Imaginez le vainqueur d’un marathon courant seul, parce que les autres s’en foutent… de « gagnant » il devient ridicule… il n’en tire plus aucune gloire. Le jour où une grande partie de la population aura compris que les comportements de nos super-riches sont au fond ridicules, parce que les biens les plus désirables ne sont pas les biens économiques, la victoire aura changé de camp, et toute la dynamique sociale en sera bouleversée. 

Notes

[1] Baromètre d’opinion 2018 de la DREES n°=35 avril 2019
[2] Portrait social 2018 de la France[
3] Voir Maurice Merchier « la violence du luxe » dans l’eccap
[4] Pascale Krémer et Eric Collier, Le Monde du 19 avril 2019
[5] Baromètre d’opinion de la DREES .
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16/03/2026

Les Laboratoires récréatifs

  • Corneloup Jean
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation

LesLaboratoiresRecreatifs_60f2ccd7c357edcb4628_20250411182138_20250411182138.pngUn laboratoire récréatif répond à la question suivante : comment inviter les habitants d’une commune à vivre ensemble et à partager un projet culturel pour renforcer leur sentiment d’appartenance à un territoire de vie ? On peut noter la présence de multiples manifestations récréatives (sport, musique, fêtes locales…) qui participent à faire vivre l’espace public. Tout comme, existent de nombreuses associations récréatives qui invitent les habitants à s’investir dans différents clubs locaux. On pourrait aussi évoquer l’existence de patrimoines matériels et immatériels qui qualifient des singularités territoriales. Que ce soit un musée, un château, des chants, de la gastronomie ou des spécificités artisanales, des biens communs (publics ou privés) participent à qualifier l’existence d’un attachement à un territoire de vie. Cet attachement à un habitat dans une collectivité territoriale ne peut pas être fonctionnel. Il doit s’envisager comme une intention de participer à la vie publique en s’investissant dans différentes activités sociales, récréatives, politiques, solidaires ou sanitaires. De plus en plus, émergent des tiers lieux, des espaces de co-working et des laboratoires sociaux (1) pour inviter des publics à investir des espaces collectifs pour s’engager dans des projets de développement mutualisés, coopératifs et participatifs. Que ce soient des cafés ou des librairies associatifs, des jardins partagés, des recycleries ou des éco-villages, des mouvements collectifs, localisés, s’activent ici ou là. Des temps de rencontres, des débats, des créations musicales, des partages de nourritures ou des actions citoyennes auprès de différents publics sont proposés. Mais est-ce suffisant ?

Les territoires de vie sont aussi marqués par l’existence de différences culturelles entre personnes quant à la définition du vivre-ensemble, des modes d’existence acceptables et légitimes et des préférences de développement qui ne vont pas de soi. Des conflits et des controverses existent entre les chasseurs et les écologistes ; lors du choix des équipements sportifs ; sur la politique d’animation ou encore sur l’image récréative que l’on veut donner à un territoire de vie pour attirer des touristes ou de nouveaux habitants. Lorsque les questions de transition se posent pour limiter les vulnérabilités et les désordres climatiques à venir, des choix sont aussi à faire dans les stations de sports d’hiver (neige artificielle), dans la gestion des flux de clientèle (surtourisme) ou la gestion du bien être des personnes âgées. On s’aperçoit aussi que des enjeux existent dans l’intention de qualifier les bonnes pratiques récréatives à partir du moment où nous sommes en présence d’une diversité de cultures sportives, de pratiques musicales et de demandes sociales en fonction des publics et des aspirations existentielles.

Dans cette configuration territoriale marquée par une multiplicité de différences sociales et professionnelles, se pose la question du commun existentiel* pour inviter les habitants et les parties prenantes à s’investir dans un projet culturel partagé. Celui-ci est attaché à une micro-forme culturelle qui va imprégner le territoire selon l’attachement à des pratiques récréatives particulières (Corneloup, 2022). L’orientation sur les sports de compétition ou les pratiques ludiques, la musique traditionnelle ou la techno, les pistes cyclables ou les balades motorisées induit des préférences culturelles. Ces pratiques deviennent des supports pour concevoir collectivement la dominante récréative affectionnée et inviter les personnes à co-construire ensemble le commun existentiel qui les relie. A Saint-Venant de Paquette, Saint-Elie de Caxton et Saint Raymond (Québec) ou dans le Carladez (Massif central), des collectifs associatifs se sont constitués pour donner naissance à des sentiers de l’imaginaire, agrémentés de différents modules artistiques, de sculptures, d’animations, de moments festifs et de récits emblématiques (via des lectures, des ouvrages et des conteurs). Un espace public s’est ainsi constitué pour inviter les habitants, des associations et certaines institutions à tisser des liens entre eux dans la fabrique de leur sentier de l’imaginaire, ancré dans une micro-forme culturelle. Un renouveau local s’en est suivi redonnant de la vitalité économique, sociale et culturelle à ces territoires de vie.

L’espace public est alors pensé comme le lieu matériel et immatériel au sein duquel des acteurs et des habitants se réunissent et se lient pour donner naissance à un projet culturel qui débouche sur la création et la mise en place d’une micro-forme culturelle. Celle-ci est particulière au territoire et crée un tissage relationnel (Ingold, 2013) qui relie les personnes autour d’un capital culturel emblématique (2). Elle encastre les différents locaux dans un commun existentiel*. Plus le capital culturel est fort, plus l’adhésion au marquage culturel s’amplifie et se diffuse dans l’espace public. Si l’enjeu du monde contemporain consiste à favoriser le vivre-ensemble et éviter la tragédie du non-commun, la valorisation de la transition récréative dans les territoires de vie consiste à favoriser la présence d’une récréativité3, ancrée dans la micro-écologie des mondes vivants. L’habitabilité récréative (Corneloup, 2023) se présente alors comme un principe-clé pour envisager l’espace public comme processus favorisant l’attachement au territoire politique via la mise en place de laboratoires récréatifs.

Notes

(1) Le laboratoire social a pour spécificité de relier dans le cadre d’une recherche-action des chercheurs, des acteurs de terrain et des publics dans l’intention de construire un projet de développement territorial.

(2)  Cette notion caractérise la force économique, sociale et territoriale d’une forme culturelle dans sa capacité à amplifier sa valeur et son attractivité. Pour illustrer le propos, on dira que Chamonix, Ibiza et la vallée Bras du Nord (Québec) ont un très fort capital culturel, ancré dans le territoire. Et plus ce capital culturel est singulier, plus son ancrage local est fort et donc, difficile à délocaliser.


Références bibliographiques
Corneloup J. (2022), La transition récréative, PUR, Rouen
Corneloup J. (2023), La montagne récréative, PUG, Grenoble
Ingold T. (2013), Marcher avec les dragons. Bruxelles : Ed. Zones sensibles.

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01/10/2019

Les lendemains ne chanteront plus

  • Merchier Maurice
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
La plupart des économistes s’accordent sur le fait qu’une nouvelle crise est inéluctable, même si on ne peut en prévoir ni le moment exact, ni le maillon faible par lequel elle adviendra.
Gaël Giraud, dans l’émission Quartier libre visible sur youtube[i], cite l’importance de l’endettement privé, l’énorme dette des étudiants américains, la bulle immobilière chinoise, rendant fragiles des grandes banques publiques de ce pays, ou la fragilité des banques européennes. Les désordres politiques, notamment en Italie, les tensions géopolitiques, les incertitudes liées au Brexit, la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ne peuvent qu’aggraver ce risque l’Allemagne semble déjà entrée en récession.Parmi les symptômes de cet état de pré-crise, tous s’accordent également sur les anomalies concernant le mouvement des taux d’intérêts. Leur niveau est anormalement bas, voire négatif, et la hiérarchie « normale » entre taux à long terme (normalement plus élevés) et taux à court terme se réduit, ou même tend à s’inverser aux Etats-Unis, le taux des emprunts à 2 ans est supérieur au taux à 10 ans en Europe, le taux des prêts aux banques est de 0%, et le taux des dépôts des banques à la BCE est négatif. En France, les taux sont négatifs pour toutes les échéances inférieures à 7 ans le 5 septembre, l’Etat français a emprunté 1.5 milliards à – 00.3% pour 15 ans. En Allemagne et en Suisse, des pénalités sont appliquées par les banques commerciales sur les dépôts des gros clients.
De multiples articles débattent des raisons économiques de ces anomalies financières, et/ou de leurs conséquences. Il est plus rare d’examiner les correspondances de cet état de choses que l’on peut repérer dans d’autres sphères, dans la vie sociale, dans la culture, dans les comportements ordinaires. En effet, les phénomènes monétaires, n’en déplaise aux économistes orthodoxes, sont reliés au cœur des sociétés.[ii]
Les manuels d’économie définissent le taux d’intérêt comme étant le prix à payer pour compenser la préférence pour le présent cent euros aujourd’hui sont préférés à la même somme promise dans un an, et plus encore à cette somme dans dix ans. C’est d’ailleurs la justification simple de cette hiérarchie des taux, entre le court et le long terme. Or, le « prix du temps » est aussi une valeur symbolique, qui certes, n’est pas mesurable, mais dont les changements peuvent être mis en relation avec son acception économique. Quelle correspondance peut-on établir aujourd’hui avec ces perturbations des taux d’intérêt ?L’effondrement des taux d’intérêts, le fait que les taux longs sont plus encore affectés, et l’aberration des taux d’intérêts négatifs sont la traduction économique de la dévalorisation générale du futur au profit du présent, que l’on qualifie souvent de « présentisme » , « d’immédiateté », de « courtermisme », ou de l’incapacité de s’inscrire dans la durée. L’incertitude concernant l’avenir se fait si forte qu’il s’efface dans les consciences et que seul le présent ou l’avenir tout proche sont pris en compte au moment des choix à opérer dans de multiples domaines.L’inversion de la hiérarchie du temps est sensible dans le domaine de la formation. Les filières courtes, mais sélectives sont de plus en plus choisies par les catégories favorisées plutôt que les anciennes ou nouvelles filières universitaires longues, aux débouchés incertains. Même les grandes écoles voient leur prestige s’évider (suppression ou réforme de l’ENA, suppression des concours remplacés par des sélections sur dossier, fin des épreuves de culture générale, etc) les classes préparatoires ont peine à recruter.... n’est-ce pas le prélude au repli des élites sur des formations courtes ?Le domaine dans lequel cet aveuglement volontaire concernant l’avenir est le plus dramatique est évidemment la question écologique. Il semble cependant que compte tenu de l’évidence par le vécu, cette cécité soit en phase de guérison lente, et que la prise de conscience se fasse enfin massive, malgré la persistance de climato-sceptiques irresponsables.
La correspondance la plus tangible est celle qui concerne le rapport entre les générations, et, plus précisément, la valeur des connaissances dont elles sont censées être porteuses. Pour bien poser l’analogie, rappelons qu’en matière de finances, l’anomalie est telle que plus la durée du crédit s’allonge, moins l’emprunteur paye d’intérêts, au point qu’il soit parfois payé par le prêteur de la même façon, on peut imaginer une configuration telle que plus la formation du professeur est longue, moins cher on est disposé à payer ses leçons, et qu’il arrive même que ce soit l’élève qui soit payé pour la recevoir. Idée farfelue ? En fait, nous y sommes la parole de Greta Thunberg a plus de poids que celle d’un expert du GIEC, et un grand nombre de responsables politiques et même d’intellectuels « marchent » dans cette imposture.Plus généralement, un nouveau mythe manifeste spectaculairement ce dérèglement de la valeur temps : celui de la soi-disant supériorité de la jeunesse dans le domaine de la connaissance, dont Greta Thunberg n’est qu’un exemple. Il est courant d’entendre affirmer, même de la part de bons esprits, que la courroie de transmission des connaissances s’est inversée, et que désormais ce sont les jeunes qui apprennent aux anciens. Faut-il dire cette évidence que rien de ce que savent les jeunes n’a été découvert par eux-mêmes ? Le fait de manipuler avec dextérité un smartphone, ou de s’y retrouver rapidement dans les dédales de l’internet est le produit d’un entraînement (pour ne pas parler d’une addiction) précoce, et non d’un don tombé du ciel dans le berceau, comme le suggérerait l’expression « digital native ». Quant à la jeune suédoise, à l’évidence, contrairement au storytelling, elle ne dit pas un seul mot qui ne lui ait été soufflé (Pascal Brukner l’a d’ailleurs qualifiée de « perroquet »). Le parallèle est ici saisissant entre cette dévalorisation de la connaissance et la dévalorisation de la valeur monétaire avec le temps…D’autres exemples pourraient être évoqués, comme le succès des jeux d’argent et des paris sportifs, qui confirment l’engouement pour les gains immédiats, aux dépens des détours que sont le travail et l’épargne. De façon générale, les flux ont plus de valeur que les stocks, et tout cela rejoint la notion de « société liquide » théorisée par Zygmunt Bauman.
Il faut conclure enfin que ces dispositions mentales sont en parfaite adéquation avec le capitalisme néolibéral contemporain, à tel point qu’elles sont encouragées par les pouvoirs publics. En effet, le mauvais traitement réservé à l’épargne traditionnelle (livret A, Assurance-vie, etc), donc le massacre organisé de l’image de l’épargnant (en général âgé) par les responsables politiques contribuent au formatage des individus afin de les rendre compatibles avec les turbulences du système économique, dont la crise imminente est le premier acte de mutations s’opérant par une nouvelle vague de destructions soi-disant créatrices dans de nombreux secteurs.On savait que les lendemains ne chanteraient plus on n’imaginait pourtant pas qu’ils deviendraient superflus

Notes

[i] https://www.youtube.com/watch?v=aZy2il2wGFQ
[ii] Michel Rocard avait écrit en 1975 avec Jacques Gallus un ouvrage dont le titre était « l’inflation au cœur », dans lequel il montrait que ce désordre monétaire était lié à des mutations sociales profondes.

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01/03/2020

Les mutations du journalisme

  • Merchier Maurice
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation
Jean Daniel est décédé le 19 février. Les hommages se sont multipliés, et le Président de la République a présidé une cérémonie d’hommage national aux Invalides vendredi 28. Jean Daniel avait une haute conception du journalisme, et l’a mise en œuvre en créant puis dirigeant le Nouvel Observateur, à une époque où la presse écrite exerçait un rôle déterminant dans le débat public. L’évoquer ne peut que souligner la dégradation manifeste de ce débat, du fait de transformations considérables du système d’information. Or, la qualité de la démocratie est liée de façon consubstantielle à la qualité de ce débat public.

Il avait une attitude d’ouverture et d’exigence par rapport à l’évènement, assumant ce mot d’Emmanuel Mounier « l’évènement sera notre maître intérieur ». Cela résonne de façon étrange à l’époque des fake news, quand les faits ne sont plus retenus en fonction de leur vérité et de leur importance réelle, mais selon leur pouvoir de séduction, de sidération ou d’émotion.

Il avait à cœur que le journalisme soit un vecteur de diffusion de la culture, et éclaire sous cet angle la vie politique. Toutes les rubriques en étaient imprégnées, et les grands intellectuels – Michel Foucault, Roland Barthes, Claude Roy, François Furet, Edgar Morin et bien d’autres, très proches de lui, participaient à l’aventure de ce nouveau journal. Les choses ont également bien changé de ce point de vue l’impératif est aujourd’hui de divertir, les humoristes ont dans les émissions d’information une place de choix, jusqu’à les animer parfois, en prenant l’ascendant sur les journalistes, et les saltimbanques y sont les bienvenus.

Il avait du débat, des convictions politiques et de leur relation à la vérité une conception telle que la démocratie ne serait pas en crise si de tels principes prévalaient. Non seulement il était à l’écoute des opinons de ses contradicteurs, mais il y accordait une grande importance, considérant qu’elles contenaient une part de vérité. « Le péremptoire n'est plus supportable. J'ai décidé, quant à moi, de m'intéresser toujours aux raisons pour lesquelles on est en désaccord avec moi. » La recherche systématique de la nuance, la pratique du doute qu’il pratiquait sont des conditions propices au dialogue. Au contraire, on assiste aujourd’hui à une confrontation brutale des points de vue des positions souvent dogmatiques s’opposent de façon tranchée les unes aux autres, et, surtout, comme des affaires d’actualité l’illustrent, c’est le discrédit de la personne qui est recherché, au-delà de ses opinions. Au contradicteur a succédé l’ennemi. Toute interpellation est perçue comme une agression.

C’est que le journalisme est confronté aujourd’hui à des évolutions qui remettent en cause ses fondements, voire son existence même. Elles sont pour l’essentiel les conséquences du triomphe de l’individualisme narcissique, de la montée du populisme, imprégnant l’ensemble des mentalités, au-delà des courants d’opinion ainsi étiquetés, et du bouleversement technologique des communications, entraînant celui de l’économie de l’information.

La presse écrite est reléguée pour ce qui est de la vitesse. Les chaînes d’information continue, puis la propagation par les réseaux et les tweets produisant de l’information en temps réel. Mais ce sont en même temps les fonctions de tri, de vérification, de hiérarchisation des nouvelles par le journaliste qui disparaissent. Les professionnels n’ont plus le monopole de l’information, qui dégorge de façon désordonnée par de multiples canaux, entraînant approximations et manipulations. La prolifération de détails souvent insignifiants, les rumeurs, les affirmations complotistes construisent dans les représentations un monde alternatif, dans lequel la réflexion est supplantée par la colère et l’indignation, postures bien plus efficaces pour obtenir le succès et la réputation dans cet univers virtuel. La lutte que se livrent les médias n’est plus celle de la formation des opinions, mais celle de la captation de l’attention.
La caractéristique principale du populisme, qui imprègne l’air du temps, est, comme le démontrent les sondages, la défiance envers les élites. Les médias, dont les acteurs sont perçus comme y appartenant, se trouvent relégués tout au fond du classement par les indices de confiance. Ce discrédit intègre de façon indistincte (alors qu’il s’agit de métiers très différents) la presse écrite, quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, nationale ou locale, la radio et la télévision, les JT comme les chaines d’information en continu. On voit fréquemment que cela peut aller jusqu’à des agressions physiques contre des journalistes de terrain.

Sous l’effet de la révolution numérique, le métier de journaliste se voit contraint d’évoluer. La presse écrite est en train de s’affaisser, malgré des aides publiques importantes, du fait de la baisse des tirages et de la hausse des coûts les grands journaux sont contraints de migrer vers le numérique. Certains grands quotidiens parviennent à se maintenir à flot grâce à la croissance rapide de cette nouvelle forme de diffusion, et à la fréquentation de leur site mais d’autres journaux sont voués à la disparition.
Pour opérer cette mutation, ce sont des milliardaires souvent venus de secteurs n’ayant rien à voir avec l’information qui apportent les capitaux indispensables, et se partagent la propriété des groupes de presse ou de télévision cela s’accompagne de plans sociaux et les équipes rédactionnelles voient se réduire leurs moyens. Leur liberté d’expression est théoriquement assurée par des dispositifs réglementaires, mais il est difficile de croire en leur totale indépendance par rapport aux intérêts économiques des capitalistes dont elles dépendent.

L’orientation vers le numérique signifie aussi l’augmentation du pouvoir des grandes plateformes en ligne (comme Google actualité) qui reproduisent les articles des journalistes pour obtenir des recettes publicitaires, sans leur rétrocéder une juste rémunération[1]. De façon générale, cette orientation renforce la logique capitaliste qui prévaut dans le secteur et produit une pénétration plus forte et plus insidieuse de la publicité. Celle-ci va jusqu’à s’insinuer dans le contenu même des journaux en ligne. Sur le site du journal Le Monde, par exemple, on trouve – sur le même plan qu’un article ordinaire – une annonce de baisse des prix sur les offres de box Internet et forfait mobile d’un grand opérateur téléphonique, avec au bout du pseudo-article la discrète mention « La rédaction n’a pas participé à la réalisation de ce contenu. »

Karl Polanyi a montré que le capitalisme autorégulé du XIXème siècle – qui a débouché sur des catastrophes historiques – s’était construit à partir de la transformation en marchandises de la terre, du travail et de la monnaie. On peut prolonger et adapter sa problématique au XXIème siècle, qui ajoute à cela la marchandisation totale de l’information. D’autres catastrophes en découleront probablement, à commencer par l’effondrement de la démocratie. Il est indispensable que l’information soit considérée comme un bien commun, et qu’émergent pour cela de nouveaux types de sociétés dont les statuts permettent d’échapper aux puissances d’argent.

Notes

[1] La directive européenne sur les droits d’auteurs et les « droits voisins » votée en mars 2019 est un compromis avec les GAFAM dont l’effet reste très incertain

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01/12/2022

Les réseaux sociaux contribuent à l’érosion des liens sociaux.

  • Merchier Maurice
Politiser la technique et nos pratiques
Nous sommes en train de changer de civilisation. Les causes en sont multiples, mais les réseaux sociaux y sont pour beaucoup. Pourtant, cette idée simple n’est pas souvent évoquée dans les débats que nous avons entre nous, malgré une abondante et convaincante littérature qui le démontre. [1] Cela s’explique probablement par le fait que les plus jeunes ont pratiqué ces réseaux dès leur enfance, et voient comme naturel d’y consacrer plusieurs heures par jour. C’est pour eux quelque chose de quasiment naturel, comme une évidence, aussi incontournable que de se vêtir, se loger et se nourrir, qu’il n’y a donc pas lieu de remettre en cause, ou même d’analyser. Les plus âgés, à l’inverse, peinent à remettre en cause leurs visions du monde, construites à une époque où ces réseaux n’existaient pas. La pesanteur habituelle du confort intellectuel les amène à considérer cela comme un épiphénomène, sans grande portée, ne remettant pas en cause leurs analyses fondamentales.
Pourtant, de multiples façons, les réseaux sociaux ont une large part dans l’érosion du lien social que nous pouvons constater.
Les réseaux se sont multipliés à partir de ce que l’on a qualifié de « web 2.0 », c’est-à-dire la possibilité pour les internautes d’être sur la toile en position d’acteurs, et non plus seulement de spectateurs d’auditeurs ou de lecteurs, vers la fin des années 90 du siècle dernier. Aujourd’hui, dans le monde, plus de quatre milliards d’individus y sont branchés, à raison de 2h25 par personne et par jour en moyenne. La France compte 61 millions d’internautes, passant en ligne 5 heures 34 par jour, dont 1 heure 46 sur les réseaux sociaux proprement dit. 95% de la population de plus de 13 ans les fréquentent. Bref, les français, en ont fait leur principale activité de loisirs, en y consacrant 15% de ce temps. En comparaison, le temps passé aux activités hors écran dans le domaine culturel est très faible (2 pour le cinéma, moins de 1% pour le théâtre) [2]. Cette emprise est évidemment encore plus forte sur les plus jeunes, l’addiction – par ailleurs volontairement produite par les GAFAM, au moyen de leurs algorithmes - étant devenue une pathologie courante.
Le développement des réseaux sociaux s’inscrivait à l’origine dans l’utopie des pionniers de la Silicon Valley, qui elle-même dérivait de la contre-culture américaine des années 1960. On y affirmait la possibilité, par la magie de la communication, d’abolir les hiérarchies en promouvant « l’horizontalité », de créer des communautés virtuelles dans lesquelles la liberté totale d’expression déboucherait sur la convivialité et l’épanouissement de chacun. Cela permettrait d’abolir les frontières spatiales, temporelles et sociales entre les hommes. Cette nouvelle modalité d’échanges permettrait l’avènement du « Peace and love » et l’aboutissement de la démocratie, les ordinateurs étant les outils de cette victoire de la contre-culture. C’est – en passant - toujours l’idéologie qui anime aujourd’hui Elon Musk dans sa prise de contrôle de tweeter.
Certes, il faut porter à l’actif des réseaux des avantages pratiques (forums sur l’usage des produits, sur la résolution de problèmes matériels, sur les voyages, etc.), mais aussi des réussites culturelles, en tête desquelles il y a wikipedia, mais aussi la mine d’informations culturelles et de vidéos pédagogiques que l’on trouve sur youtube. Le crowdfunding permet de financer des projets intéressants et généreux. On peut même aller jusqu’à admettre que des formes de solidarité nouvelles apparaissent, que des relations de proximité sont régénérées, (entre voisins par exemple), que le maintien de contacts avec des proches (affectivement) géographiquement éloignés est facilité, et surtout qu’ils permettent de pallier l’isolement de certaines personnes (notamment de personnes âgées).
Il faut aussi noter le pouvoir de mobilisation des réseaux, du « printemps arabe » en 2011, à l’Iran aujourd’hui. De ce point de vue, ils sont des instruments au service du progrès social et de la démocratie, et des outils précieux de résistance aux pouvoirs rétrogrades. Il faut reconnaître enfin que #Me Too – dont on pourrait par ailleurs discuter des excès – a débouché sur des avancées se traduisant dans la loi. [3]
Pourtant, il faut bien se rendre compte que leur bilan global est négatif, pour ne pas dire désastreux.
On peut y voir la « dernière ruse du capitalisme ». Les données fournies par les internautes sont vendues aux agences publicitaires qui peuvent ainsi cibler leurs messages cela finance 80% du chiffre d’affaires de Google et 95% de celui de Facebook, siphonnant ainsi les recettes publicitaires des médias traditionnels (la presse notamment) et remettant en cause leur modèle économique. Les sites marchands s’insinuent dans les réseaux, y diffusent des liens, des fiches de produits, des prescriptions de consommation sans que les membres du réseau en soient conscients. Beaucoup de jeunes sont exploités par les firmes, comme « influenceurs », éblouis par l’illusion de l’enrichissement auquel n’accède qu’une infime minorité d’entre eux.
Les dégâts occasionnés par les réseaux sont considérables. D’abord, sur le plan personnel, ils ont un impact négatif sur la santé (attesté par de nombreuses études) : troubles du sommeil, déclins cognitifs, troubles de l’attention, anxiété). Ces effets sont d’ailleurs assumés par les responsables, qui mettent délibérément en danger la santé mentale des jeunes pour gagner de l’argent, tout en feignant par d’autres dispositifs de les aider à s’en sortir.
Les réseaux incitent à l’exhibition de soi, à la recherche de la viralité, pour y trouver des marques de reconnaissance et tenter de s’y construire une notoriété.
Le lien social y est reconfiguré, pour ne pas dire désintégré.
L’amitié y est caricaturée (avoir des centaines d’amis sur Facebook n’a aucun sens), et les relations entre pairs s’y substituent en grande partie à la sociabilité familiale traditionnelle. Ainsi se pratiquent d’autres modalités de la construction de l’identité, convergentes avec l’hyper-individualisme qui s’impose aujourd’hui.
Les relations qui s’y construisent se déconstruisent aussi vite, car le grand avantage, pour les pratiquants, de ce type de lien est de pouvoir se dénouer très facilement, sans confrontation, sans explication, sans drames… la déliaison y devient plus caractéristique que la liaison. En un mot les réseaux séparent bien plus efficacement qu’ils n’unissent.
Les « liens forts » (l’amour, l’amitié, la fraternité militante…) s’y trouvent ravalés au niveau des « liens faibles » (ceux qui par exemple se nouent dans une salle de sport, un club de vacances, ou une réunion professionnelle).
Une des dimensions les plus graves de ces réseaux est le ravage des normes et des comportements sexuels d’un très grand nombre d’adolescents, ainsi qu’en atteste un rapport récent du Sénat[4]. Une pression s’exerce, notamment sur les jeunes filles pour qu’elles adoptent des pratiques dégradantes (comme le trio fellation-sodomie-éjaculation faciale).

Elles y subissent ni plus ni moins qu’une nouvelle forme de domination masculine. Pour le coup, on se trouve aux antipodes des valeurs défendues par les féministes (y compris les « radicales »), et par le réseau #metoo. De graves dégâts psychologiques – jusqu’au suicide - peuvent résulter de chantages comme les sextings ou les « nudes » (divulgations de photos de parties intimes).
Les codes amoureux sont revisités (pour ne pas dire « dévastés »). Les abréviations dans les messages, les smileys, et les photos dispensant de l’effort d’inventivité du discours de séduction. Eva Illouz examine Tinder comme la matrice de cette sexualité nouvelle. Elle l’analyse comme le moyen de réduire l’amour au « just fuck », sans temps « perdu » à se faire la cour, sans gestion affective des conséquences de la relation sexuelle [5]
La culture – si l’on ose dire – qui prévaut sur les réseaux est affligeante. La haine de la culture (savante) y est davantage pratiquée. Les croyances et autres fake-news balayent la recherche de vérité. L’émotion l’emporte sur la raison. La culture du partage (le « peer to peer ») dégénère en culture du piratage. On y reproduit en masse, on y produit rarement les pastiches, sampling, remixages customisations, tunings y font office de création. Les « hackers » montrent la voie aux autres.

L’humour – obligé – pratiqué est le « lol » (laughing out loud), ou le « lulz » , à savoir des formes de moqueries méchantes, une esthétique de l'absurde, du cocasse et du grotesque qui par ailleurs a quelque chose à voir avec certaines publicités, ou même certaines pratiques de l’art contemporain. Pour résumer, disons que cette « culture » est le parti-pris pour la bêtise, qui s’y déploie sous de multiples formes.
Il serait trop long d’exposer encore les conséquences des réseaux sur l’information (ou la désinformation) qui compromet gravement la construction de l’esprit civique. Ils sont en fait la matrice du ressentiment, de la violence et de la haine dont on commence à voir les effets sur la société globale, et notamment sur la vie politique. L’aptitude au dialogue, à savoir au respect d’une opinion opposée à la sienne, laisse la place au rejet global de toute personne la défendant. C’est la « cancel culture », celle de l’effacement, du rejet de l’autre, de la négation de son existence.
Au–delà de l’indispensable régulation (lois contre la cyber-haine, comme la loi Avia en France, ou des dispositifs européens comme le Digital Market Act et le Digital Services Act ), il faudra un bouleversement profond de l’ordre capitaliste et néolibéral pour que les réseaux sociaux soient mis au service de l’intérêt collectif.

Notes

[1] Par exemple :Bruno Patino La civilisation du poisson rouge, le livre de poche 2020, et tempête dans le bocal Grasset 2022, David Chavalarias , Toxic Data Comment les réseaux manipulent nos opinions, Flammarion.2022, Daniel Cohen ;Homo numericus, la civilisation qui vient Albin Michel (31 août 2022)
[2] étude Hobby One, réalisée par Vertigo Research en décembre 2021, auprès d’un échantillon de 14.000 personnes âgées de 11 ans et plus.
[3] La loi Schiappa du 3 août 2018 crée une nouvelle contravention, pour outrage sexiste. Celle du 28 décembre 2019, « visant à agir contre les violences au sein de la famille. Celle du 30 juillet 2020, « visant à protéger les victimes de violences conjugales » en août 2021, une nouvelle loi a élargi la définition du harcèlement sexuel dans le code du travail
[4] Rapport au Sénat du 27 sept. 2O22 intitulé « Porno : l'enfer du décor » de quatre sénatrices, membres de l’Union du Centre, Les Républicains, du Parti Socialiste et du Parti Communiste.
[5] Eva Illouz, La fin de l'amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2020, 411 p., traduit de l'anglais par Sophie Renaut, ISBN : 978-2-02-143034-9.
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29/01/2020

Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation

  • Roustang Guy
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités Réactions actualités passées
Le succès du film « Les Misérables » incite à revenir sur la question des banlieues, alors même qu’elles ne sont pas actuellement sur le devant de la scène, comme l’ont été les gilets jaunes et comme le sont les grèves et manifestations contre le projet du gouvernement sur les retraites. Ladj Ly, le réalisateur du film enraciné depuis 30 ans à Montfermeil nous dit que rien n’est inventé dans ce face à face entre policiers de la BAC (Brigade anti-criminalité) et jeunes de Montfermeil, commune de la Seine St Denis. C’est l’illustration d’une société de la ségrégation pour reprendre le titre d’un article d’Eric Vuillard « Les Misérables est un film universel sur une société de la ségrégation ». [1]

L’écrivain Alex Jenni commente ainsi le film dans le journal La Croix du 26 novembre 2019 : « tous les personnages sont doubles : à la fois ce qu’ils pourraient être et ce que la violence de la banlieue a fait d’eux … Dans cette ambivalence de chacun se trouve la solution potentielle : s’ils sont ce que la banlieue a fait d’eux, d’autres conditions les rendront différents ». La projection du film se termine par la citation suivante de Victor Hugo tiré de son roman Les Misérables : « Mes amis, il n’y a pas de mauvais hommes ou de mauvaises herbes, il y a juste de mauvais cultivateurs”. Mais qui sont ces mauvais cultivateurs ? Ne sommes-nous pas tous peu ou prou de mauvais cultivateurs en tolérant l’inertie de ceux qui nous gouvernent, en ne voyant pas la gravité du mal ? Dans Le Monde du 4 janvier 2020, Eric Vuillard écrit un article intitulé : « Les Misérables est un film universel sur une société de la ségrégation ».

Le n’importe quoi de notre président

D’après La Croix, notre président a vu le film et il été « bouleversé par sa justesse, et a demandé au gouvernement de se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers. » Ce qui amène le commentaire suivant d’Alex Jenni : « Avec tout le respect que l’on doit à sa fonction, on peut s’étonner de la surprise de celui qui l’occupe. Il ne savait vraiment pas ? Il serait bien le seul. Et puis cette réaction de trouver très vite des idées… On traîne le problème depuis trente ans, et il faudrait trouver très vite des idées ? Mais là, heureusement c’est facile. L’année passée, Jean-Louis Borloo avait produit un rapport sur l’état des banlieues, plein d’idées pour l’améliorer.
Rapport enterré par le susdit président, car : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent un rapport… Cela ne marche plus comme ça. » Façon contemporaine de dire : qu’ils se débrouillent ».[2]

Les responsabilités de ceux qui nous gouvernent depuis des décennies


Mais si au niveau de notre président, c’est le n’importe quoi, impossible pour autant d’en faire un bouc émissaire car rien de sérieux et de décisif ne s’est fait au cours des dernières décennies, aucune politique cohérente et articulée venant de la gauche ou de la droite n’a été menée. Ce qui a évidemment à voir avec ce que sont les élites françaises (voir l'article de Gaël Giraud Sur les élites françaises dans l'eccap).
Un rapport déposé à l’Assemblée Nationale le 31 mai 2018 par deux députés (l’un du Parti Républicain, l’autre de la République en marche)[3] « sur l’évaluation de l’action de l’Etat dans l’exercice de ses missions régaliennes à La Seine St Denis » est impressionnant, consternant et passionnant. Ce rapport très fouillé liste les injustices et les torts causés au département le plus pauvre de France. Toute une série de propositions accompagnent ce rapport qui est à l’honneur de notre démocratie. Les deux députés rappellent que « parce qu’ils sont représentants de la Nation et concourent par l’exercice de leur mandat à la définition de l’intérêt général, les parlementaires sont légitimes pour questionner l’exécutif sur l’efficience de l’action publique ».

Des responsabilités largement partagées

Ce rapport très fouillé note par exemple : « comme les agents chevronnés ne demandent pas à y aller - ou très peu - les besoins en moyens humains de ce territoire difficile sont essentiellement couverts par des personnels inexpérimentés, ce qui pèse sur l’action de l’Etat dans le département ». Les recrutements des policiers, des magistrats, des enseignants se font à la « sortie d’école ». Si l’on y ajoute le constat des déserts médicaux, on prend conscience que lutter contre la ségrégation de notre société supposerait un sursaut de bien des professions et peut-être de tout un chacun.


Notes


[1] Le Monde 4 janvier 2020.
[2] Julien Lenormandie, ministre chargé de la ville et du logement, malgré toute sa bonne volonté , a du mal à convaincre que le gouvernement a pris au sérieux les recommandations du rapport Borloo. Voire son débat avec Mohamed Mechmache « Quartiers populaires : une politique invisible.
[3] Un complément au rapport a été rédigé par madame Sylvie Charrière, députée LREM de Seine St Denis.

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01/10/2017

Les trois crises

  • Lagoarde-Segot Thomas
Une société post-capitaliste Capitalisme(s) en crise

Les bacheliers du futur apprendront probablement à situer l’effondrement systémique en cours depuis la crise de 2008 comme le point d’entrée dans le XXIème siècle. Derrière l’accumulation de signaux économiques, sociaux, écologiques et géopolitiques délétères, c’est un contexte radicalement nouveau qui se dessine progressivement.  

La crise écologique

Crise écologique tout d’abord. Selon l’IEA (2016), les records de température sont désormais régulièrement battus sur les deux hémisphères, et, tandis que les précipitations s’accroissent en intensité, les zones arides sont soumises à des épisodes récurrents de sécheresse. Un rapport de la Banque Mondiale (2017) démontre que le dérèglement climatique a engendré une forte diminution les rendements agricoles, la destruction de zones côtières, et une déstabilisation significative des écosystèmes mondiaux.

Ces tendances auront pour conséquence, à terme, de mettre en péril la sécurité alimentaire, les écosystèmes terrestres, l’accès à l’eau et à l’énergie. En l’absence d’un plan d’action rapide pour dé-carboner l’économie mondiale, l’humanité sera rapidement confrontée à des crises répétées de la sécurité alimentaire, et à l’apparition de nouvelles pathologies, qui frapperont par ailleurs de façon disproportionnée les pays en développement et les régions équatoriales. Les objectifs partagés de promotion du développement humain, de lutte contre la pauvreté, et de lutte contre les inégalités globales seront extrêmement compromis si nous laissons la température augmenter de 4 degrés d’ici 2100.En l’absence d’une réorientation de notre mode de production sur la base d’une prise en compte des externalités que ceux-ci génère, le nouveau monde du XXIème siècle sera très probablement caractérisé par un recul tendanciel du développement humain, une aggravation des disparités de développement, et une montée des risques géopolitiques.

La crise économique

Crise économique ensuite. De nombreux travaux indiquent que la Grande Récession de 2008 a laissé la place à une phase de Stagnation Séculaire, caractérisée par un ralentissement prolongé de la croissance économique dans les pays industrialisés, dans un contexte de creusement des inégalités de revenu et de développement disproportionné de la sphère financière (Summers, 2017). Ce ralentissement provient notamment d’un déséquilibre entre la propension à épargner et la propension à investir des agents économiques, ce que traduit par exemple la proportion croissante des cash-flows des grandes entreprises qui est distribuée aux actionnaires plutôt que d’être réinvestie dans le secteur réel (Lazonick, 2013). Cette épargne excessive pèse alors sur la demande effective, réduisant la croissance et l’inflation, tandis que le déséquilibre entre épargne et investissement contribue à réduire les taux d’intérêt, qui sont aujourd’hui à des niveaux historiquement bas. Dans ces conditions, les économies ont basculé sur un modèle de croissance fondé sur des niveaux excessif d’endettement, qui convertit l’excès d’épargne en un excès d’investissement au regard de la demande effective (comme en témoigne la résurgence des phénomènes de « bulles » du prix des actifs financiers ou immobiliers). Ces tendances prennent place dans un contexte où le risque systémique d’un effondrement massif du système bancaire international n’a jamais été aussi élevé : selon le Comité pour la Stabilité Financière, 17 banques sont aujourd’hui identifiées comme « systémiquement importantes » du fait de leur taille et de l’interpénétration de leur actionnariat (FSB, 2014).

La crise sociale

Crise sociale enfin. Un rapport de l’OCDE datant de 2011 indique que le coefficient de Gini, l’indicateur usuel de mesure des inégalités de revenus[1], a augmenté de près de 10% en moyenne dans les pays de l’OCDE, entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000. Comme le montre Piketty (2013), Saez et Zucmann (2014), cette hausse des inégalités peut s’expliquer par la différence observée entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Par exemple, entre 1979 et 2007, le revenu net du quintile inférieur de la population américaine (c'est-à-dire les 20% les plus pauvres) n’a augmenté que de 18%, alors que sur la même période le revenu du 1% les plus riches (c'est-à-dire les revenus annuels supérieurs à 352 000 dollars en 2010) a augmenté de 277%.

Notons enfin que cette modification de la distribution de la valeur ajoutée prend place dans un contexte où le développement technologique menace profondément l’équilibre du marché du travail. Le cabinet de conseil McKinsey (2015) anticipe en effet que 45% des activités humaines rémunérées aux Etats Unis pourraient être automatisées par simple application des technologies existantes ce qui permettrait une baisse de 2 trillions de dollars des salaires annuels versés. Plus encore, l’automatisation n’affecte pas seulement les emplois faiblement qualifiés mais également les occupations les mieux rémunérées, tels que les gestionnaires financiers, les pharmaciens, et les dirigeants d’entreprises, dont les PDG. Selon la Banque Mondiale (2017), dans les pays en développement, c’est 80% des emplois qui pourraient être supprimés du fait de la robotisation.

Trois crises enchevêtrées

Précisons enfin que ces trois crises sont inextricablement enchevêtrées, et que leur conjonction engendre, in fine, une montée des périls géopolitiques. La mer Méditerranée, sur laquelle est située notre Ecole, en fournit un triste exemple. Elle demeure la frontière la plus inégale au monde : le PIB combiné des pays de la rive Sud (Egypte, Maroc, Tunisie, Liban, Turquie, Israël et Palestine) est équivalent à celui de l’Espagne. Si l’on enlève de cette liste la Turquie et Israël, le PIB obtenu est inférieur à celui de la Belgique. Au Sud de la Méditerranée, où 100 million de nouveaux chercheurs d’emploi sont attendus d’ici 2020 du fait des tendances démographiques, un taux de croissance moyen de 10% par an serait nécessaire pour stabiliser le taux de chômage à son niveau actuel.  La Méditerranée – et au-delà, l’Afrique subsaharienne - est par ailleurs l’une des régions au monde les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique. Ces divers problèmes ont trouvé une manifestation géopolitique dans le conflit en Syrie, qui entre dans sa 6èe année. 

Notes

[1] Le coefficient de Gini est compris entre 0 (si tous les individus ont exactement le même revenu) et 1 (si un seul individu détient tout le revenu).

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15/07/2022

Les trois fées de monsieur Ndiaye

  • Viard Bruno
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Eduquer et enseigner autrement Réactions actualités passées

Le paradoxe est irritant. D’un côté, la couleur de la peau et l’origine géographique d’un ministre (Beauce/Sénégal) n’a rien à faire avec les tâches immenses qui lui sont confiées, particulièrement s’agissant de l’éducation nationale. Les attaques de l’extrême droite sont complètement déplacées et ne méritent pas de longues discussions. Les buts exprimés par le ministre dans sa Lettre aux enseignants, lutte contre les inégalités sociale – renforcement des savoirs fondamentaux – accueil bienveillant de tous les élèves – écologie – salaire des professeurs, sont cent fois plus importants que le buzz médiatique provoqué par son origine ethnique.

D’un autre côté, la nomination de Pap Ndiaye comme ministre de l’éducation nationale est, toute proportion gardée, comparable à l’élection de Barack Obama Président des États-Unis. La portée symbolique, c’est-à-dire morale de l’événement, est de nature à faire évoluer, dans le bon sens on n’en doute pas, le climat de la France postcoloniale.

Pap Ndiaye n’est certes pas le premier noir à accéder aux plus hautes fonctions. On pense à Blaise Diagne, député et sous-secrétaire d'État aux Colonies en 1914, à Gaston Monnerville, Président du Conseil de la République de 1947 à 1958 et du Sénat de 1958 à 1968, à Léopold Sédar Senghor, député et Ministre conseiller en 1959. Cette fois, nous sommes dans une autre configuration. La colonisation s’éloigne, la décolonisation aussi mais les vieilles blessures sont loin d’être cicatrisées. Lui-même historien et militant de la cause noire, Pap Ndiaye se revendique avant tout comme fils de la République, prend ses distances par rapport à une woke and cancel culture souvent sectaire et clivante et refuse de se laisser enfermer dans la polémique manichéenne qui oppose, selon ses mots, un « universalisme décharné » et un « communautarisme étroit ».

La République a manqué à ses valeurs fondatrices d’universalité et a reconstitué dans les colonies les castes qu’elle avait cru abolir sur son territoire. Ancien Directeur de la Cité nationale de l’immigration, Pap Ndiaye s’est employé à montrer combien l’universalisme porté par la Révolution française avait constitué un argument puissant dans le processus de décolonisation. Comment les peuples concernés l’avaient en quelque sorte retourné contre une France qui tournait le dos à ses propres valeurs. Le principe d’égalité était pris au pied de la lettre, ce qui n’enlève rien à la légitimité des identités ethniques ou religieuses, qui ne sont rien d’autre que le principe de liberté appliqué aux nations, disait Péguy.

Les références du Ministre en matière d’éducation, énoncées dans un article du Monde de Nicolas Truong du 25 juin dernier, sont Jules Ferry, Ferdinand Buisson et Jean Zay : une vraie carte d’’identité qu’on peut résumer par ces mots qu’il aime répéter : « L’école est le trésor de ceux qui n’en ont pas. » Pap Ndiaye s’inscrit évidemment dans la continuité du grand fondateur de l’école obligatoire, laïque et gratuite, mais le cas de Jules Ferry nous renvoie justement à la dualité qui nous occupe, éducation/race (Pap Ndiaye ne récuse pas le mot race), puisque Ferry « Tonkin », comme on le surnommait, soutenait que c’était le devoir « des races supérieures de civiliser les races inférieures ». Clemenceau le moucha à l’Assemblée nationale en lui rappelant que des savants allemands démontraient scientifiquement que la France devait être vaincue parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. C’était en 1885… Pap Ndiaye ne cloue cependant pas Ferry au pilori et fait remarquer qu’il ne croyait pas au racisme biologique mais à la perfectibilité des peuples indigènes par l’éducation.

Le cas de Jean Zay touche aussi, mais d’une toute autre manière à la dualité pédagogie/racisme. Si Pap Ndiaye salue Zay, c’est bien sûr en raison de l’œuvre du Ministre de l’Éducation nationale en faveur des défavorisés sous le Front Populaire. C’est encore parce que pour Jean Zay, la République repose avant tout sur le civisme et l'intelligence des citoyens, c'est-à-dire sur leur éducation intellectuelle et morale. Mais c’est aussi par solidarité avec la victime de Vichy qui fut assassiné par la milice en 1944 en raison de ses origines juives. Pap Ndiaye, à la suite de Frantz Fanon, ne dissocie pas le racisme de l’antisémitisme ni d’une réflexion sur le totalitarisme en général.

Moins connu que Jules Ferry, Ferdinand Buisson fut son collaborateur intime. C’est ensemble qu’ils rénovèrent le système éducatif à partir de 1880. C’est lui qui a élaboré tous les projets de lois, tous les règlements, toutes les circulaires de cette réforme, comme, de 1902 à 1906 il supervisa le travail d’écriture et de conception des lois sur la laïcité.
Homme de conviction, Buisson refusa d'enseigner la philosophie, pour œuvrer en faveur des enfants les plus pauvres. Le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire dont il fut le maître d'œuvre fut la bible de l’école laïque et républicaine mettant au centre la conscience morale. Avant cela, il s’était exilé volontairement en Suisse après le coup d’État du 2 décembre et refusa de prêter serment à Napoléon III. C’est là qu’il fit la connaissance de Pierre Leroux, exilé volontaire comme lui, fondateur du socialisme républicain.

Ferdinand Buisson n’était ni noir, ni juif : il était protestant, troisième catégorie de persécutés émancipés par la République dont ils devinrent souvent les meilleurs défenseurs. La III° république fut en effet largement fondée par des protestants. Buisson fut l’un des instigateurs du protestantisme libéral avec Francis de Pressensé et Gabriel Monod.

La figure de Ferdinand Buisson assure une continuité entre la Seconde et la Troisième République. La Seconde entama pour la première fois la mise en place d’un système de mutualisation professionnelle des risques liés à la maladie, au chômage et à la vieillesse, et jeta les bases de la législation du travail, la Troisième fonda l’école républicaine et la laïcité À l’écoute de la tradition du socialisme républicain transmise par Pierre Leroux (par différence avec le socialisme marxiste), Buisson fut un dreyfusard de la première heure, il collabora avec Péguy et Jaurès et reçut le prix Nobel de la paix en 1927 pour ses efforts en faveur d’une réconciliation franco-allemande.

Ferry, Buisson, Zay : Pap Ndiaye a lui-même choisi les trois meilleures fées qui puissent veiller sur le berceau de son nouveau ministère.

Bonne chance à lui pour remobiliser les professeurs sur ce que Péguy appelait le plus beau métier du monde…

Notes


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15/01/2022

Le temps du revenu contributif est-il venu ?

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production Capitalisme(s) en crise
Dans cet article, Renaud Vignes propose la mise en place d’une politique du revenu nouvelle permettant de valoriser le capital temps dont les classes populaires sont la plupart du temps les mieux dotées.


Pendant longtemps les économistes ont regardé uniquement les choix monétaires des individus. La « nouvelle théorie du consommateur (1) » constitue une rupture par rapport à cette approche. À la vision d’un agent consommateur cherchant à maximiser sa satisfaction par la consommation, Becker va substituer celle d’un agent producteur qui arbitrera entre différents facteurs de production pour « fabriquer » la plus grande quantité de satisfaction possible. L'agent devient donc un producteur qui, pour produire les satisfactions qu'il recherche, va combiner des dépenses en biens et services ainsi qu'une autre ressource jusqu'ici ignorée par la théorie économique : le temps. Une des conséquences les plus importantes de cette analyse réside dans l'idée de substituabilité entre temps et dépense. Notre individu a dorénavant le choix entre dépenser plus ou utiliser plus de temps. Il va donc être amené à comparer les prix de chacun. Certaines activités utilisent beaucoup de temps et peu de dépenses (inviter ses amis à dîner à la maison par exemple), d'autres beaucoup de dépenses et peu de temps (aller au restaurant). Dans cette approche, ce temps disponible est amené à se raréfier donc son prix augmente. Et c'est là qu'apparaît la plus grande conséquence de cette analyse sur l'organisation sociale : plus le prix augmentera et plus les consommateurs préféreront dépenser. C’est ainsi que notre capital-temps est devenu un véritable enjeu pour les entreprises qui vont donc chercher à s'en emparer pour le raréfier toujours plus (il suffit d’observer le temps de présence des adolescents sur leur smartphone).

Cette observation n’a pas qu’un intérêt théorique. Au contraire, elle est au cœur de la question du sentiment d’affaiblissement continue de notre niveau de vie. Derrière cette notion de capital-temps émerge l’idée que, selon son utilisation, le temps est aussi un revenu. De même que les prix utilisés dans l’analyse ne sont pas les prix auxquels on se réfère habituellement, le revenu que Gary Becker propose de prendre en compte n’est pas le revenu monétaire « classique », mais ce qu’il appelle le « full income » (c’est le revenu monétaire auquel s’ajoute le revenu temps disponible). Avec une telle mesure du revenu complet, il n’y a pas de doutes que l’on pourrait expliquer un certain nombre de paradoxes de la littérature, comme le paradoxe d’Easterlin dans lequel les personnes ne voient pas leur sentiment de bien-être augmenter alors que leur revenu monétaire augmente. Ainsi le sentiment de stagnation de notre pouvoir d’achat qui traverse nos sociétés trouve sa cohérence dès lors qu’est pris en compte le revenu complet (qui stagne voire baisse) et non plus seulement le revenu monétaire (qui augmente). Il semble donc clair qu’un certain nombre de modifications technologiques, depuis une trentaine d’années, ont réduit le budget temps disponible des individus, en conséquence, l’une des grandes questions que l’économie politique doit se poser en ce moment de crise profonde concerne les manières de valoriser de façon optimale ce temps disponible pour augmenter la partie temps du revenu complet des agents.

Nous devons constater que cette ressource est très différente selon les individus. L’économiste François Gardes (2) nous enseigne que pendant très longtemps les économistes agricoles américains s’inquiétaient du fait que les retraités dépensaient 10 à 15% de moins en produits alimentaires et risquaient donc de souffrir de sous-alimentation. En conséquence ces mêmes économistes posaient la question de leur attribuer des bons d’alimentation. Après étude, il a été montré que leur équilibre alimentaire était préservé car ils avaient, en fait, substitué du temps à la dépense. En fait, ces retraités avaient consacré plus de temps pour bien acheter et bien cuisiner. Conséquence : leurs dépenses avaient baissé et, donc, leur pouvoir d’achat monétaire avait augmenté. Dans notre monde technocapitaliste, le revenu complet des ménages (revenu monétaire + revenu temps) diminue du fait des politiques de captation de notre temps par les entreprises. Un premier axe d’une politique du pouvoir d’achat serait donc de limiter la capacité des forces économiques à capter notre temps disponible pour l’orienter vers une production domestique revalorisée. Par ailleurs, cette même politique encouragerait les mouvements du « do it yourself » en finançant des formations par exemple ou encore en favorisant les lieux où se font les échanges de compétences (fab lab, jardins partagés, etc.) (3).
Au-delà de ce temps domestique qui correspond à une diminution de dépenses, une autre partie de cette ressource pose la question de sa valorisation. Il s’agit des temps consacrés à l’engagement des citoyens dans différentes activités ayant un impact social au sens large. C’est ici que le concept d’activité contributive semble le plus intéressant, le plus novateur. L’exemple le plus emblématique se trouve à Brooklyn et porte le nom de Park Slope Food Coop (4). C’est un supermarché qui gagne plus d’argent au mètre carré que tout autre magasin à New York. Ce concept d’entreprise apparaît de plus en plus comme un modèle pour construire une alternative durable et performante dans un secteur (la grande distribution) qui joue un rôle majeur dans le système d’hyper consommation qui est le nôtre. Il est fondé sur la coopération et l’échange temps/droit à consommer ce qui lui permet de pratiquer des prix parfois 50% plus bas que celui des chaines bio traditionnelles. Là encore, ce gain de pouvoir d’achat monétaire est obtenu en contrepartie d’une dépense de temps. Dans des secteurs d’activités très divers, cet échange temps/droits à dépenser est étudié de près et pourrait former une nouvelle approche très pertinente du revenu contributif au moment où l’économie technocapitaliste peine à augmenter les salaires des classes populaires.

Enfin, sachant que la performance de cette nouvelle économie urbaine que nous appelons de nos vœux repose en partie sur l’engagement de ses parties prenantes, et dès lors que cet engagement se situe dans un espace au sein duquel circulerait une Monnaie Locale Complémentaire, il suffirait alors à la puissance publique (municipalité par exemple) d’abonder le taux de change euro/MLC pour donner une substance concrète à ce concept de revenu complet en liant ce « bonus » au choix de dépenser du temps dans des activités au sein d’un pôle transitionnel par exemple. L’avantage est que ce nouveau pouvoir d’achat serait probablement réinjecté en grande partie dans une des boucles locales et ferait alors jouer à plein l’effet multiplicateur de richesse (5).
Au sein du technocapitalisme, alors que la richesse ne fait que croître, les salaires (hors classes supérieures) sont amenés à suivre à peine l’inflation, voire à stagner. Cette situation est évidemment scandaleuse politiquement et moralement inacceptable, et ce n’est pas à l’État de se substituer aux entreprises pour pallier leur incapacité de maintenir le pouvoir d’achat de leurs salariés. C’est pourquoi, en plus des politiques de redistribution en place, nous encourageons la mise en place d’une politique du revenu nouvelle permettant de valoriser le capital temps dont les classes populaires sont la plupart du temps les mieux dotées.






Notes

(1) Gary S. Becker, « A Theory of the Allocation of Time », The Economic Journal 75, no 299 (Septembre 1965) : 493‑517.

(2) https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-l-eco/le-temps-c-est-de-l-argent

(3)voir l’article dans l’eccap

(4)www.youtube.com/watch?v=RwRG6stOIOI

(5) L’effet multiplicateur local, UTOPIES, Note de position, juillet 2016

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10/10/2020

« Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » Bruno LATOUR

  • Ginisty Bernard
Politiser la technique et nos pratiques
Chronique de Bernard Ginisty du 9 octobre 2020


Dans son discours du 14 septembre dernier sur le numérique et l’innovation, le président Macron, pour défendre l’installation de la 5G, a déclaré : « Je ne crois pas au modèle amish. Et je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine » [1]. Il a pris en contre-exemple cette communauté techno-sceptique, d’origine protestante, installée principalement aux États-Unis, dans l’Utah, que les media présentent souvent comme « folklorique ».

Sans entrer dans le débat technique sur la technologie de la 5 G, c’est le raisonnement utilisé par Emmanuel Macron qui pose problème. Dans une tribune d’une grande lucidité intitulée « Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie » publiée dans le journal Le Monde, le philosophe et anthropologue des sciences Bruno Latour critique vivement cette idéologie simpliste du progrès. « Le train du progrès a-t-il des aiguillages ? Apparemment, pour notre président, il s’agit d’une voie unique. Si vous n’allez pas tout droit, vous ne pouvez que « revenir en arrière », ce qui veut dire régresser. Que cet argument soit encore considéré comme imparable, au moment même où le monde brûle parce que le « train du progrès » nous a mené au désastre a quelque chose de désespérant. (…) Le président ferait bien de se renseigner un peu sur « le modèle amish » qu’il a cru bon de ridiculiser, car il a au moins l’avantage de faire discuter la communauté concernée sur l’ajout ou non de telle ou telle innovation ».

Pour Bruno Latour, « il est d’autant plus extraordinaire de voir ressusciter ce vieux cliché d’avant la crise du Covid 19, alors que, depuis six mois, tous les Français se demandent au contraire s’ils ne pourraient pas se désintriquer de l’irréversible train du progrès. Au moment même où chacun d’entre eux se met à comprendre que chaque médicament, chaque aliment, chaque habit, chaque moyen de transport fait l’objet d’une vive controverse et offre des marges de manœuvre qui permettent de bel et bien « renverser » ce qui paraissait inévitable. Si le confinement a eu un effet, c’est de nous déconfiner tout à fait de cette idée d’une voie unique vers le progrès. (…) On peut encore comprendre que cet inusable cliché ait pu servir avant la crise climatique, mais comment la répéter en septembre de l’année la plus chaude jamais enregistrée quand tout indique qu’il faut justement apprendre à revenir sur une multitude de décisions toutes jugées en leur temps aussi « irréversibles » que « profitables » [2].

L’ampleur de la crise que nous traversons suppose autre chose que des pieux célébrants d’une liturgie du progrès. Nous sommes appelés à vivre le temps des inventeurs. L'histoire nous montre que tous ceux qui ont voulu résister à la perte de sens se sont attachés à créer des espaces microsociaux qui se définissent d'abord par des rapports collectifs nouveaux au temps et au lien social. Ces espaces peuvent s'enclore dans la fermeture des sectes et il est indéniable que les paniques actuelles les rendent attractives. Au lieu du temps libéré, c'est le temps de la mort, dans un refus de naître à de nouvelles socialités, que proposent nombre de petits « maîtres ». Mais ces dérives ne sauraient nous faire méconnaître l'importance capitale de promouvoir de nouveaux arbitrages entre le lien et le bien.

Ce qui meurt, c'est bien le temps quantifié et monétarisé de l’individu, atome social attendant du sens de l'histoire“ de la ”croissance ou de la « technique » une sorte d'automaticité du lien social. Nous avons à faire le deuil de ces idoles qui nous ont fait croire être dispensés de la responsabilité d’inventer, dans la quotidienneté, d’autres rapports aux êtres, aux travaux et aux jours.

Notes

[1] Le déploiement de la 5G, attendu en France à partir de la fin de l’année, permettra d’avoir un débit Internet plus important, surtout utile pour les entreprises. Les opérateurs télécoms et les équipementiers affirment que cette technologie permettra d’augmenter significativement le débit, pour permettre de nouveaux usages, des jeux vidéo à la demande aux villes connectées, en passant par les voitures autonomes. Pour les particuliers, elle représentera dans un premier temps un saut technologique moins important que la 4G, qui a, elle, ouvert la voie à un accès Internet suffisant pour lire des vidéos et utiliser des applications (pour mémoire, la 3G offrait un accès Internet restreint, et la 2G ne permettait que de passer des appels et d’envoyer des SMS). Mais elle suscite des questions sur divers aspects : consommation, environnement, santé, encadrement légal…

[2] Bruno LATOUR : Le train du progrès n’emprunte pas qu’une seule voie, journal Le Monde, 25 septembre 2020, page 29.

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11/08/2017

Le transhumanisme: Un homme augmenté, une  humanité mutilée.

  • Merchier Maurice
Politiser la technique et nos pratiques

Un processus historique déjà en marche.

La marche vers le transhumanisme a déjà commencé. Car il est à l’horizon de deux mouvements historiques qui convergent, et tendent aujourd’hui à fusionner. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux processus s’inscrivent sans contestation possible dans ce qu’on appelle « progrès ». Mais parce que nos sociétés n’ont absolument pas encore intégré l’indispensable notion de limites à respecter, ils sont en train, tout en se combinant, de franchir un seuil qui va faire basculer l’humanité dans une autre espèce. Beaucoup s’en réjouissent.

Nous pensons qu’il y a plutôt matière à s’alarmer. Le premier de ces mouvements, c’est la médecine. En réduisant de façon radicale le fléau de la mortalité infantile, en éradiquant nombre de maladies, grâce notamment aux vaccins, et aux antibiotiques, elle a permis un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, qui achève de nos jours à s’étendre à la totalité de la population mondiale, même si quelques signes inquiétants de régression sont parfois relevés. La vocation de la médecine est de guérir, donc de maintenir, ou de restaurer le « bon état » du corps et de l’esprit contre les assauts de toutes les espèces de maladies. Mais la frontière est impossible à tracer de façon nette avec la tentation d’améliorer cet état  naturel. La médecine préventive, les vaccins, et toutes sortes de traitements ont déjà pour objet de le renforcer, et implicitement d’augmenter les performances des femmes et des hommes. Le sport professionnel, dont la finalité est devenue marchande, plus qu’une illustration, en fournit maintenant une caricature. Les champions, dans toutes les disciplines, sont déjà des mutants. Le dopage scientifique déjoue toutes les velléités d’interdiction et de contrôle.

Comme le dit Michael J. Sandel:  « Au fur et à mesure que le rôle de l’augmentation/amélioration [enhancement] s’accroît, notre admiration pour les performances sportives s’estompe. Ou, pour mieux dire, elle passe des performances des joueurs à celles de leurs pharmaciens ! ». Les manipulations génétiques chez les sportifs sont imminentes, si elles ne sont pas encore pratiquées. L’autre mouvement, c’est celui de la robotisation. Il vient de  beaucoup plus loin que ce que l’on imagine parfois. Car il n’y a pas de solution de continuité entre les étonnants robots d’aujourd’hui et ceux qu’on appelait dans d’autres siècles les « automates ». Déjà chez les grecs, au VIème siècle avant notre ère, le pythagocien Archytas de Tarente grand ami de Platon, avait conçu une colombe de bois capable de voler un peu. Des machines jouaient de la musique, et des  horloges à eau étaient d’une grande précision. Les jardins de Bagdad, vers 800 après Jésus-Christ étaient peuplés d’oiseaux et de créatures mécaniques. A partir du XIVème siècle, les  jaquemarts de plomb sonnent les cloches de nos églises. Le XVIIIème siècle est l’âge d’or des automates : Jacques de Vaucanson fait sensation avec un canard mécanique qui mange, digère, défèque, et la famille d’horlogers suisses Jaquet-Droz met au point un automate qui écrit de véritables textes. Avec Jacquard, on passe de l’automate au robot, avec le premier métier à tisser. L’électricité va permettre à ce mouvement de prendre une ampleur considérable.

Alors vient le temps de la robotique qui révolutionne les processus de production de façon continue, jusqu’à nos jours. La « robolution » commence dans les usines, dès les années cinquante du siècle précédent, avec ces grands bras articulés qui assemblent, soudent les carrosseries de nos automobiles et autres objets de notre consommation de masse. Elle se poursuit en gagnant tous les secteurs  durant la dernière  décennie, un cap impressionnant est franchi depuis qu’avec les progrès de l’intelligence artificielle, ces machines interviennent dans le tertiaire, avec une efficacité dépassant celle des hommes, même pour les métiers de haute qualification.

Dans quelques décennies, un avocat sur deux sera un robot. Les médecins, les chirurgiens, les psychologues, les enseignants risquent d’être massivement supplantés par des robots intelligents. L’impact cette révolution sur l’emploi est considérable, et sera abordé dans une autre rubrique. Signalons simplement que l’argument libéral classique des créations d’emplois nouveaux compensant l’inévitable  mouvement massif de destruction de postes – y compris de postes qualifiés – est totalement épuisé. Il n’y a pas de véritable précédent à un bouleversement de cette ampleur dans l’histoire, et son contexte est tout à fait inédit. C’est à l’intersection de ces deux mouvements, en ce début de troisième millénaire qu’émerge le transhumanisme.  Avec les  robots connectés et mus par les algorithmes naissent les humanoïdes, à l’apparence quasi-humaine. Il y aurait d’ailleurs à s’interroger sur ce choix sans rationalité technique : des chenilles seraient faciles à concevoir et plus opérationnelles que des jambes articulées. Mais l’irrésistible anthropomorphisation démontre irrévocablement que des zones irrationnelles de nos représentations sont sollicitées. (Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la vogue des « love-dolls »). Dans certains cas, on combine des dispositifs numériques avec des éléments organiques (neurones de rats). Les progrès de l’intelligence artificielle sont tels qu’après DeepBlue ayant vaincu Kasparov aux échecs, Alphago, conçu par Google,  a pu écraser le champion du monde du jeu de Go. Ainsi les robots  peuvent dialoguer, apprendre, se corriger, (le « deep learning ») et donc mieux s’intégrer dans un environnement humain. Les établissements d'hébergement pour personnes âgées commencent à en introduire. Parallèlement, les progrès de l’ingénierie génétique sont spectaculaires. La technologie CRISP/Cas9  permet d’intervenir sur le génome humain de la même façon qu’on utilise un traitement de texte, avec des copié/collé. Pour la première fois, en août 2017,  des gènes porteurs d'une maladie héréditaire ont été corrigés dans des embryons humains par une équipe composée de scientifiques américains, chinois et sud coréens. Enfin, les humains se dotent d’instruments numériques et d’objets connectés qui dopent leurs capacités et même déjà se font implanter des composants numériques miniaturisés dans leur organisme. L’agence digitale New Fusion a fait implanter une puce électronique sous la peau d’employés volontaires qui peuvent ainsi être identifiés sans codes ni mots clés pour ouvrir portes et ordinateurs. Des nanorobots circuleront bientôt dans le corps humain, notamment dans les artères, pour y effectuer certaines opérations.  Les neuronano-technologies vont permettre d’intervenir dans le cerveau, et il sera bientôt possible de fabriquer des cellules artificielles grâce à la biologie synthétique. Le cyborg, créature mi-humaine, mi-artificielle, jusqu’ici fantasme alimentant romans ou films de science-fiction  est en passe de devenir réalité. Par l’hybridation entre l’homme et la machine, un être nouveau va naître. Ce n’est rien moins qu’une véritable mutation anthropologique qui commence à s’accomplir. Cette perspective est-elle inéluctable ? Est-elle souhaitable ?

Un mouvement que rien ne semble devoir arrêter

Le transhumanisme est promu par un mouvement déjà ancien, devenu très puissant. C’est dans une conférence à Dartmouth, dans le New Hampshire, en 1956, que John McCarty invente ce concept. L’année suivante, Julian Huxley (le frère de l’auteur du « meilleur des mondes ») affirme « L’espèce humaine peut, si elle le souhaite, se transcender ». Il revendique les valeurs de la contre-culture californienne des années 70, et peut être considéré comme le prolongement, ou la substitution au mouvement hippie de ces années-là, se réclamant de courants de pensée come l’hédonisme ou le libertarisme, justifiant la liberté de l’homme d’intervenir sur lui-même. Egalement en résonance avec le New Age, il se développe dans le cadre de l’Université de Californie de Los Angeles, et s’épanouit  aujourd’hui au cœur de la Silicon Valley. Ray Kurzweill, prophétisant  la « singularité », c’est-à-dire le moment où l’intelligence artificielle dépassera l’humaine, aux alentours de 2045, en est une des figures les plus marquantes, ainsi qu’Elon Musk, créateur de Paypal, de la voiture électrique Tesla,  des fusées Space X, ambitionnant de fonder une colonie humaine sur Mars, et travaillant à l’hyperloop, train circulant à une vitesse supersonique dans une gaine. Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, est de l’aventure, avec son projet de vaincre la mort, dans lequel il déclare vouloir investir trois milliards de dollars. On voit bien qu’il ne s’agit pas d’élucubrations de quelque secte microscopique, ni d’illuminations de prétendus gourous isolés. Ces projets sont propulsés par la force motrice de la puissance financière des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui, on le sait, ont dépassé en termes de capitalisation les plus puissantes firmes industrielles. Les perspectives de profits futurs de ces activités leur ouvrent les  portes de tous les modes de financement. Leurs dirigeants font incontestablement partie des nouveaux maîtres du monde. On ne voit guère d’autres forces s’opposer à cette implacable conquête de positions inexpugnables au cœur de notre avenir. La quasi-absence de ces questions dans les agendas politiques, et leur marginalité en termes de débats posent question. Cela renvoie à la faillite de nos institutions politiques nationales, européennes et à l’absence d’une gouvernance mondiale digne de ce  nom, engluées dans le discrédit général, embourbées dans des polémiques misérables, incapables d’assumer les défis du long terme. Mais surtout,  c’est le signe d’une conquête générale des esprits, d’un travail sur les représentations collectives, d’une sacralisation des prouesses technologiques qui ont acquis la force du dogme. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que cette fascination s’installe sur la place béante qu’ont laissée en se retirant les croyances religieuses, (ou s’y combinent de façon insolite dans le cas du radicalisme islamique). La véritable puissance des ces firmes est qu’en même temps, elles disposent des instruments par lesquels se construit la nouvelle vision du monde dont elles ont besoin pour se déployer. Face à la faillite des institutions qui devraient pouvoir leur résister, ou pire, à leur conquête (voir le caractère d’évidence qu’a acquis l’intrusion des instruments numériques à l’école, dont l’accord de partenariat du 30 novembre 2015 entre Microsoft et l’Education Nationale en France est un exemple typique). Ce sont aussi des standards de consommation, s’inscrivant dans de nouveaux modes de vie qui se diffusent à travers les canaux mondiaux de communication et se généralisent. En d’autres termes, la force de ce mouvement est d’être capable de générer les comportements qui assurent sa progression. Le monde virtuel diffusé par les Smartphones, à l’instar des trous noirs dans l’univers, a une force d’attraction telle qu’il  absorbe toutes  les énergies. La colonisation des esprits s’opère, avec ces écrans dont le  pouvoir de fascination capture les regards au point de les détourner de toute autre forme de contemplation, et surtout du regard des autres, déglinguant ainsi toute velléité de convivialité authentique.

Une perversion de l’idée de progrès  

Certes, il est confortable d’énumérer les énormes avantages que l’humanité pourrait tirer de cette évolution. Les perspectives ouvertes à la médecine sont vertigineuses : la maladie d'Alzheimer  pourrait être vaincue, et des greffes de neurones viendront à bout de la maladie de Parkinson. Des  nanorobots détruiront les virus et les cellules cancéreuses, et même certains, dotés de têtes et de flagelles, pourront suppléer aux spermatozoïdes défaillants, dans des opérations de fécondation in vitro. Des puces électroniques introduites dans le cerveau des handicapés leur permettront de mouvoir par la pensée leurs prothèses et comment ne pas s’émerveiller devant la possibilité de rendre la vue aux malvoyants, l’ouïe aux malentendants, et  la parole aux muets ? Mais l’on sait d’avance que ces technologies dépasseront le stade de la guérison, ou de la restauration des organismes abîmés par les accidents de la vie. Les mêmes trouvailles technologiques ouvrent de tout autres perspectives. Aucun comité d’éthique n’est en mesure d’empêcher que quelque part dans le monde ne se multiplient les expériences tendant à « augmenter » l’humanité de capacités nouvelles. Le projet Neuralink, porté par Elon Musk, a pour objectif d’augmenter nos performances cognitives, par le biais d’implants dans nos cerveaux. Il s’agit précisément de doper les neurones en leur permettant l’accès aux bases de données et au cloud. D’autres innovations visent  à augmenter de façon artificielle la mémoire. Les projets de ce type prolifèrent. Mais c’est peut-être la quête de l’immortalité qui nous interpelle le plus. Déjà des personnes fortunées ont recours à la cryogénie en vue d’une possible résurrection à l’aide des technologies futures. Google développe le projet Calico qui vise une augmentation substantielle de la durée de la vie humaine  des expériences menées à l’université de Rochester ont permis d’augmenter de 30% la vie de souris transgéniques. Plus stupéfiant encore : des chercheurs, comme Raymond Kurzweill envisagent rien moins que de séparer l’esprit du corps, en téléchargeant le contenu du cerveau sur un support artificiel. Cette réplique numérique pourrait ensuite être recopiée dans le corps de notre choix… Il est temps d’alerter l’opinion sur les risques énormes que les thuriféraires de ces projets fous  ignorent, ou s’évertuent à nous cacher. D’abord la voie est ouverte à un nouvel eugénisme ;  les bébés seront choisis sur catalogue : couleur des cheveux, des yeux, performances physiques, intellectuelles, etc, à des prix évidemment variables. En d’autres termes, l’humain devient un objet comme les autres, dont la qualité dépend de la valeur marchande. L’allongement substantiel de la durée de vie va dans le même sens. Il va de soi que tous ne pourront profiter de ces techniques médicales, et que la sélection se fera sur  des critères financiers. De plus, l’augmentation démographique qui en résultera – compte  tenu des limites connues de la planète – posera  le problème de la réduction des naissances, donc là encore de choix à caractère eugénique. Les manipulations génétiques permises par CRISPR pourraient déboucher sur des catastrophes écologiques majeures, qu’elles soient appliquées aux hommes, ou à toute autre espèce. Des changements génétiques accidentels pourraient devenir héréditaires Il ne faut pas non plus négliger les risques de détournement de ces techniques par des terroristes.. On pourrait continuer l’énumération. De façon générale, d’énormes incertitudes pèsent sur ce futur présenté comme idyllique. Pour aller à l’essentiel, il faut déduire de tout cela les contours éthiques de la nouvelle société qui en émergerait, et les options philosophiques sous-jacentes. Il s’agit d’une résurgence du  millénarisme, dans une nouvelle version numérique. C’est le rêve d’accomplissement du vieux fantasme prométhéen, de l’avènement d’un homme tout puissant, voire d’un homme-Dieu. Mais en fait cela ne pourra déboucher que sur la sortie de l’humanité. Il faut y insister  la perversion du projet, davantage qu’en l’intrusion de machines dans nos existences, tient en  la transformation – déjà amorcée par l’envahissement de nos prothèses numériques – de  l’homme en une machine perfectionnée. Cette utopie numérique n’est en fait rien d’autre qu’une projection dans la réalité future de l’idéologie néolibérale  une construction issue de l’économisme qui prévaut aujourd’hui, c’est-à-dire de la vision étroitement économique de l’homme et de sa société. Ou, plus exactement, de ce à quoi le néolibéralisme tend à réduire l’homme,  et prétend voir fonctionner la société.

On peut illustrer cela en quelques traits

  • Le réductionnisme rationaliste : considérer qu’à tout problème, même humain, social ou politique, il y a une solution rat onnelle, mathématique, technique. Cela prolonge l’illusion technocratique exprimée par Saint-Simon au XIXème de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes. Dans le modèle néoclassique (Walras, Pareto…), substrat théorique de l’idéologie néolibérale, il existe un optimum théoriquement réalisable, optimisant le bien-être de chacun. Or, ce sont des états qui, dans la réalité, non seulement sont inaccessibles, mais encore sont totalement indéfinissables. L’accession au bonheur ne peut être assimilée à la résolution d’un système d’équations.
  • Une vision réductrice de la société qui n’est comprise que comme une agrégation d’individus libres et autonomes, mus par la seule recherche de leurs intérêts individuels, sans conscience collective. Les notions d’intérêt général, de biens communs, d’idéaux collectifs en sont totalement absentes.
  • Une vision monadique de l’homme, fermé à toute influence d’autrui, à tout courant d’idées extérieur, sans dette, sans devoirs, sans héritage, sans appartenance, sans passé le déterminant.
  • Le culte de la performance, dans lequel communient côte à côte les sportifs, les acrobates, les artistes (notamment « contemporains »), les managers, les traders, les hackers, les fraudeurs fiscaux, les terroristes, et qui s’impose comme norme jusque dans les relations ordinaires de la vie sociale, et dont il n’est nullement avéré qu’il lui soit indispensable.
  • L’absence de conscience, et cela dans deux sens : d’abord celui de Rabelais (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »), c’est-à-dire l’indifférence radicale sur les dangereuses conséquences à long terme des choix accomplis, mais aussi dans le sens philosophique, à savoir la perception réflexive de soi-même comme être pensant, qui semble inaccessible (on ne peut malheureusement pas être définitif sur ce point) aux robots mus par l’inintelligence artificielle, Cette ultime distinction entre l’homme et la machine tend de toute façon à s’estomper, celui-ci évoluant vers celle-là, plus encore que l’inverse,  et est en tout cas superbement négligée par ces nouveaux maîtres du monde.
Il y aurait beaucoup à méditer enfin, sur cette stupéfiante perspective de l’immortalité, qui ignore qu’il y a une utilité de la mort, non pas au niveau de l’individu, mais au niveau de l’espèce (donc de l’humanité).  On pourrait le développer sur le terrain génétique, où elle s’avère indispensable à l’évolution, donc à l’adaptation à un environnement changeant, mais aussi sur le terrain de la création, notamment littéraire ou artistique : il n’est aucune passion, aucune transcendance sur lesquelles elle ne soit inscrite, si ce n’est qu’en « toile de fond ».

Comment choisir un autre cap ?

L’alerte a déjà été déclenchée en 2014 par un collectif de chercheurs, dont Stephen Hawking, et le physicien Max Tegmark, dans le Hiffington Post, en y affirmant que le transhumanisme serait un grand pas pour l’humanité, mais que ce serait le dernier. A ces avertissements ce sont joints, dans le rôle de pompiers pyromanes, Bill Gates et Elon Musk. Il n’y a pas à rejeter en bloc toutes les avancées, dans une posture obscurantiste. Mais il est impératif de retrouver la maîtrise collective ce ces évolutions, de poser et d’imposer des limites clairement définies par la puissance publique, après des délibérations démocratiques dignes de ce nom. Il est possible d’en tracer quelques  grandes directions. Puisque les robots dotés d’intelligence artificielle seront amenés à prendre des décisions, à opérer des choix, et à commettre certains actes, il faut dans leur programmation introduire des règles éthiques. Elles ont été esquissées dès 1942 par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov. Il faut aller plus loin. Il y a certains secteurs d’activité dont il faut carrément les bannir, du moins pour ce qui est des décisions finales : entre autres, la justice, la médecine, et surtout l’école qu’il faudrait même sanctuariser à cet égard  car il faudrait enfin admettre une évidence jusque là refoulée : les capacités transférées aux machines, désertent en même temps l’esprit des élèves, et déjà, des adultes. Plusieurs études ont relevé une tendance à la baisse du QI  comment ne pas y voir un lien ?

Il faudrait veiller aussi à ce que le recours aux algorithmes ne soit pas un biais permettant aux autorités politiques de s’exonérer de leurs responsabilités. Cette dérive est déjà largement entamée pour ce qui est de la gestion des villes. Des limites doivent évidemment être imposées aux manipulations génétiques de tout ordre, en définissant le seuil au-delà duquel l’idée d’humanité, construite par plus de deux millénaires d’histoire et de réflexions scientifiques et philosophiques, serait remise en cause.

Pour tout cela, il est nécessaire de procéder à des innovations institutionnelles. On ne peut se contenter pour cela d’obscurs comités d’éthiques consultatifs plus décoratifs qu’efficients. Il faut des instances de décision réellement démocratiques, avec un pouvoir politique réel. On peut imaginer pour cela une Assemblée du Long terme, comme il est suggéré dans la rubrique « avenir ». A plus long terme, justement… toutes ces mesures ne seront efficientes  que dans la mesure où cela s’inscrit dans un changement global de cap, notamment dans un processus de démarchandisation du monde, afin de libérer peu à peu nos sociétés du joug de l’idéologie néolibérale. Ce processus, qui ne produira ces effets que dans plusieurs générations, doit néanmoins être amorcé dès maintenant, parallèlement à la transition énergétique. Des initiatives politiques, sociales, publiques, privées, un réinvestissement des médias dominants seront nécessaires pour commencer ce travail de démystification massive des mirages de la société numérique marchande. 

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02/04/2023

Le Transiscope, une cartographie des alternatives

  • Cardona Pierre-Alain
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Politiser la technique et nos pratiques

Rendre visible les alternatives pour les relier

Depuis des décennies, et peut être même des siècles, les dynamiques de coopération amènent les communautés à tisser des liens et des réseaux. Ces liens sont rendus visibles par des dessins, des schémas et de la cartographie. Avec l’arrivée des outils numériques et notamment de leurs usages coopératifs, sur un fond de carte google ou libre comme OpenStreetMap, les cartographies d’acteurs commencent à se multiplier.

Chaque association crée sa carte des partenaires et des réseaux nationaux et rendent visibles leurs adhérents ou alliés. Le Mouvement des Colibris par exemple lance la carte Près de chez vous.

A l’échelle des territoires, certains collectifs ont tenté d’y répondre en mutualisant une cartographie des outils numériques. Une tentative a eu lieu à Marseille en 2015 mais elle n’a pas trouvé les ressources et disponibilités humaines nécessaires pour se concrétiser.

En 2017, un collectif de 10 associations et réseaux partage le constat que la multiplication des cartes peut donner le sentiment de dispersion des forces et énergies au service pourtant d’une même ambition: recenser et rendre visible les alternatives citoyennes.

Son projet politique est clair : « Transiscope est un projet politique dont la finalité est l'engagement du plus grand nombre dans des alternatives au système actuel écocide, climaticide et inégalitaire issue d'une société thermo-industrielle, productiviste et capitaliste. Pour transformer nos sociétés, il faut que ces alternatives soient accessibles, reliées, crédibles et fortes, c'est en ce sens que Transiscope veut agir. »

Transiscope est un archipel d’acteurs et de sources

C’est d’abord un collectif de 10 associations ou réseaux nationaux (Alternatiba, les Colibris, l’Assemblée virtuelle, le réseau Animacoop, le RIPESS- Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale solidaire, le Mouvement Utopia, le CAC-Collectif des associations citoyennes, le MES-Mouvement de l’économie solidaire et Asterya) qui ont décidé de s’allier en 2017 autour d’un objet de coopération concret : faciliter les liens entre les cartes. En langage technique, cela s’appelle l’inter-opérabilité ! Cet objectif de les rassembler sur une même carte a été possible en s’appuyant sur des outils numériques libres et grâce à ces technologies, rassembler sur une seule carte ne signifie plus forcément fusionner.

Transiscope est un projet politique au-delà de l’outil mis en place. Cette communauté tente de « tenir » une cohérence entre son organisation, sa gouvernance et les étapes nécessaires à une culture coopérative et son objectif initial : être au service de la visibilité des alternatives citoyennes avec l’appui d’une technologie numérique qu’elle expérimente.

Cette communauté est un archipel au sens de l’imaginaire d’Édouard Glissant. Un archipel d’îles comme autant d’initiatives dont le principe d’action est de respecter l’identité racine de chacune et en l’état, leur propre cartographie mais de permettre de faire vivre les liens, l’identité relation, afin que cet archipel devienne une communauté au service de la coopération et non, le symbole d’un éclatement des forces et donc des énergies.

Des alternatives citoyennes qui fabriquent du Commun

Nourrie de cet imaginaire, les initiateurs de Transiscope fabrique de la coopération à partir de la fabrique d’un outil. Ils ont écrit ensemble une charte qui inscrit la raison d’être, les objectifs, les principes de fonctionnement au sein de cette communauté et pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent la rejoindre. Cette communauté de sources cartographiques des alternatives qui acceptent de s’inter-connecter.

Dans la Charte, il est défini ce que nous attendons par le sens de cette notion d’« alternative : « Ces alternatives constituent des;réponses concrètes à une crise systémique, que ce soit au niveau local ou au niveau global. Qu’il s’agisse de manière non-exhaustive du changement climatique, des crises sociales ou de solidarités ou encore de la crise du modèle économique capitaliste, ces enjeux sont envisagés comme interconnectés. Elles;cherchent à;réaliser un ou plusieurs communs. Elles doivent témoigner par leur gouvernance, leur modèle économique, leur organisation du travail ou leurs choix d’investissement qu’elles visent l’intérêt commun et non la réalisation d’un intérêt particulier.» 

Concrètement, des Transiscothon pour se voir et faire ensemble !

La semaine dernière, le 24 et 25 mars à Paris s’est tenu un Transiscothon. Ce format permet des rencontres en présentiel pour se voir en vrai après trop d’usages de la visio et ouvrir des espaces d’échanges sur le projet aux contributeur·ices ne faisant pas partie du comité de pilotage.

Aujourd’hui, cette communauté rassemble une cinquantaine de sources et recense 36000 données visibles sur la carte.

Lors de ces journées, il a été question des 3 axes de la stratégie 2021-2023 pour en faire le bilan et définir la suite.

  • Dynamiser des alternatives sur les territoires
  • Renforcement du projet
  • Renforcement de la coopération

Nous étions présents avec Olivier Picot, mobilisé au CAC, pour partager aussi l’expérience en cours de l’Eccap en commun. Cette évolution du projet vers son articulation auprès des acteurs du numérique des communs nous permet de vérifier notre intuition : il y a un enjeu d’inter-opérabilité entre nos sites, ressources et données.

Aujourd’hui le projet Transiscope se donne deux nouveaux objectifs :

  1. Tisser des liens entre les sources pour mutualiser des ressources, les soutenir et les aider à se développer afin de continuer la visibilisation des initiatives citoyennes
  2. Lancer l’agrégation d’un nouveau type de données : les événements. Le but est de donner des RDVs pour rencontrer toutes ces initiatives, afin d’aider ces alternatives à se développer.

Loin de vouloir développer « dans notre coin » l’Eccap, nous nous connectons à Transiscope pour partager leur expérience numérique et sur les agrégations de ressources sémantiques. Ainsi, nous contribuons à la dynamique des confluences.

Son prochain développement autour du projet Archipelago permettrait d’outiller les territoires et les acteurs pour connecter les personnes, les événements et d’autre ressources et faciliter leur lien.

A partir de ces liens, comment imaginer possible la création d’un « espace;» où les controverses peuvent se clarifier, en mobilisant notamment des outils de cartographie pour les rendre visibles et en « tension » ? C’est un enjeu pour demain.

Notes

1 https://presdecheznous.fr/

2 La Charte de transiscope : TRANSISCOPE agrège des alternatives citoyennes. Elles sont à l’initiative d’individus ou de groupes d’individus qui prennent leurs décisions indépendamment de toute administration, parti politique ou institution religieuse.

3 https://transiscope.org/charte/

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14/09/2018

Le travail, instrument de domination

  • Borel Guillaume
Une société post-capitaliste Questionner le travail et la production
Le travail comme phénomène idéologique doit beaucoup à la « révolution protestante » et à sa relecture de la Bible, notamment de la parabole des talents. Cette dernière consacre en effet l'accumulation du capital comme une vertu et un moyen de servir Dieu. A la suite des écrits de Martin Luther, de nombreux mouvements religieux vont ainsi transformer radicalement la vision traditionnelle du travail pour en faire un moyen d'accumulation et d'enrichissement, mais également d'agencement et de rationalisation du monde. L'activité productive, au-delà de ses caractéristiques strictement économiques d'accumulation, procède dés lors d'une vision globale qui donne un sens à l'activité humaine. Il s'agit d'organiser, d'ordonner, de rationaliser et de faire fructifier le capital foncier ou financier, dans le but de servir Dieu et d'augmenter sa gloire. La prédestination, qui fait
de la réussite dans les affaires le signe de l'élection divine, achève de boucler ce cercle rhétorique.

Au XVIIème siècle, le philosophe anglais John Locke va s'emparer de la valeur travail pour en faire le fondement du droit de propriété et justifier le colonialisme britannique :
« chaque homme est [...]propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle, le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre. Il mêle son travail à tout ce qu'il fait sortir de l'état dans lequel la nature l'a laissé, et y joint quelque chose qui est sien. Par là, il en fait sa propriété.»[1]

La théorie de la propriété de Locke va alors permettre de justifier l'expansionnisme colonial en Amérique : les terres n'y étant pas cultivées sur le modèle de l'exploitation agricole anglaise, elles seront considérées comme « vides » et « sauvages ». Le même raisonnement justifie la colonisation de l'Irlande et l'implantation de fermiers et de régisseurs anglais. Bien que la terre y soit déjà largement cultivée, les techniques agricoles locales sont rudimentaires. Selon les standards anglais d'exploitation du foncier, la propriété n'y est ainsi pas fondée car les rendements sont trop faibles et la terre n'est pas mise en valeur autant qu'elle le pourrait ou qu'elle le devrait. On voit donc, comme l'illustre le cas de l'Irlande, que la notion de productivité est consubstantielle à l'idéologie du travail. Seul le travail productif, permettant une fructification du capital, est véritablement considéré comme tel.

Pourtant, tout au long des siècles qui ont précédé, aucune valeur positive n'avais jamais été attachée au travail. Dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs représentatives du mode de vie de nos ancêtres du paléolithique, le travail n'existait pas en tant que tel. La synthèse effectuée par l'anthropologue Marshall Sahlins [2] sur un large ensemble de données ethnographiques montre ainsi que les activités d'acquisition des subsistances, qui peuvent être assimilées à la définition économique du travail, ne représentaient en moyenne que trois à cinq heures de la journée des chasseurs-cueilleurs. Ces activités étaient de faible intensité, prétextes aux jeux, à la flânerie et aux bavardages. Loin de la vision traditionnelle de groupes humains luttant avec acharnement pour assurer leur survie, les sociétés de chasseurs-cueilleurs semblent ainsi avoir bénéficié d'une abondance de loisirs rendue possible par la sous-exploitation et l'abondance naturelle des ressources.

Le passage à des sociétés agricoles sédentaires fut selon toute probabilité largement contraint et s'est traduit par une dégradation de l'état de santé de la population. Une étude menée en Turquie montre ainsi une diminution importante de la taille des squelettes adultes au néolithique comparativement à celle des chasseurs-cueilleurs ayant précédé.

Les premières civilisations en Mésopotamie vont initier un recours massif à l'esclavage pour les activités de production et le service du palais. Les paysans attachés à la terre vont voir leur situation se dégrader considérablement du fait des tribus et impôts prélevés par le pouvoir royal et de la pratique de l'asservissement pour dettes. Dans le même temps, le pouvoir va procéder à une division rationnelle du travail en créant les premières administrations mais aussi les corps d'artisans spécialisés qui vont être recrutés pour le service du palais ou du temple.

Le travail spécialisé trouve donc son origine dans les sociétés esclavagistes et naît par la contrainte et la coercition. Ces origines vont fortement influer sur la vision que s'en feront les aristocraties terriennes de la Grèce Antique. Pour Platon ou Aristote, le travail est ainsi, avec le commerce, une activité avilissante incompatible avec la citoyenneté active. Les travailleurs sont trop abrutis et préoccupés par leur besogne pour pouvoir prendre part aux affaires de la cité. A contrario, le loisir apparaît comme une condition nécessaire pour participer aux discussions de l'Agora ou à la gestion de la chose publique. C'est ainsi le temps libre disponible qui distingue la classe aristocratique de la plèbe, ce que les nobles romains nommeront l'Otium, un idéal de vie fait de loisirs studieux, d'activités intellectuelles ou artistiques et de participation à la vie politique. Cette vision perdurera tout au long du Moyen-âge et même au-delà. En cela, l'idéologie du travail issue de la réforme protestante demandera aux élites d'importants efforts d'embrigadement et de discipline avant qu'elles ne réussissent à l'imposer...


Notes

[1] John Locke, Traité du gouvernement civil, 1690

[2] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance : L'économie des sociétés primitives, Gallimard, 1976

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17/01/2021

Le triomphe de l'injustice

  • Roustang Guy
Une société post-capitaliste Redistribuer les richesses Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
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Le triomphe de l'injustice  est le titre du livre publié d’abord en anglais de deux économistes français, professeurs à Berkeley en Californie, qui ont contribué à l’élaboration de programmes électoraux de certains candidats démocrates à la présidence des Etats-Unis. Le sous-titre de leur livre est : « Richesse, évasion fiscale et démocratie ». Leur introduction s’intitule « Réinventer la démocratie fiscale » Dans le livre, les allusions à la France ne manquent pas, sans compter leurs interviews dans les media français.

1 - Fiscalité et démocratie. La richesse c’est le pouvoir


Les deux auteurs nous préviennent : si l’on veut éviter de s’enfoncer « dans la dérive inégalitaire et oligarchique qui a amené Trump au pouvoir » il serait sage d’étudier l’histoire des impôts aux Etats-Unis. Le père de la constitution américaine déclarait en 1792 : « le grand objet |des partis politiques] devrait être de combattre le mal…en ne permettant pas …à quelques-uns d’accroître l’inégalité des biens par une accumulation de richesses immodérée[1] ». En France, 7 milliardaires possèdent plus que les 30 % les plus pauvres et les 10% les plus riches possèdent 50 % des richesses, selon le rapport d’Oxfam en janvier 2020.
Si des milliardaires français souhaitent contrôler les médias (presse écrite, télévisions, radios) ce n’est pas parce ces secteurs leur rapportent beaucoup mais pour influencer l’opinion. Pour toute personne qui veut s’informer sur le contrôle des médias par quelques milliardaires français, il y a abondance d’information.
Gaël Giraud dans une interview reproduit dans l’eccap déclarait : « Quand vous êtes une banque qui gagne plusieurs milliards d’euros chaque année, vous pouvez acheter tous les économistes qui passent dans le débat public…quand vous multipliez votre salaire par dix en allant travailler un jour par semaine dans une banque, vous n’avez absolument pas envie de donner une interview dans un journal pour dire du mal des banques ».
Et pour montrer la difficulté de contrôler le secteur financier, Gaël Giraud poursuivait : « regardez les cinq premiers postes de toutes nos grandes banques, ce sont des anciens inspecteurs généraux des finances, à tel point que l’ancien PDG de BNP Paribas aime répéter qu’il y a plus d’inspecteurs généraux des finances à BNP Paribas qu’au service de l’Etat. Cela vous dit quelque chose de cette espèce de collusion complètement incestueuse entre la finance privée et la haute administration des finances publiques, qui devrait travailler pour l’intérêt général. »[2]
Dans son livre « Le prix de la démocratie » (Ed. Fayard) Julia Cagé montre comment des questions en apparence techniques ont un rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée des populismes[3]

2- Une réforme fiscale est possible


Les auteurs du livre ont fait un travail remarquable de rassemblement des données en collaborant avec d’autres économistes et notamment Thomas Piketty. Pour analyser l’évolution du revenu national et sa répartition pour chaque catégorie sociale, ils tiennent compte de tous les impôts aux divers niveaux administratifs. Il en résulte que pour les Etats-Unis : - de 1946 à 1980 il y a eu une croissance forte et équitable du revenu national grâce à des taux d’imposition marginaux quasi confiscatoires, -par contre de 1980 à 2018 les classes populaires ont été exclues de la croissance. De 1980 à 2018, les 1% les plus aisés (ceux qui touchent plus de 500.000 dollars aujourd’hui) ont vu leur revenu augmenter fortement. Pour une infime minorité, la croissance a été exponentielle : pour les 0,1% les plus fortunés les revenus ont augmenté de 320%, et pour les 0,001 (soit les deux mille trois cents américains les plus riches) de plus de 600%. Durant la même période les classes populaires, c’est-à-dire la moitié de la population qui perçoit les revenus les plus bas, n’ont pratiquement bénéficié d’aucun gain de revenu réel.
Il ne faut donc pas oublier que le taux marginal supérieur d’imposition des hauts revenus a été aux Etats-Unis de « 78% entre 1930 et 1980, dépassant même les 90% entre 1950 et 1963 ». C’est donc un retournement spectaculaire qui a été introduit par Ronald Reagan président des E.U. durant son second mandat en 1986. Après trois semaines de débat au Congrès, la nouvelle loi prévoyait le taux marginal supérieur d’imposition de 28%, soit le taux le plus bas de tous les pays développés. Et au Sénat la loi avait été adoptée par 97 voix contre trois. « Les démocrates Ted Kennedy, Al Gore, John Kerry et Joe Biden avaient tous voté « oui » dans un bel élan d’enthousiasme »[4] et les auteurs ajoutent : « Bien que peu populaire auprès des citoyens, cette réforme fiscale suscitait la ferveur dans les hautes sphères politiques et intellectuelles ». C’était le tournant néo-libéral qui amenait Margaret Thatcher à déclarer « La société n’existe pas, seuls les individus existent ». Et les auteurs de « Triomphe de l’injustice » constatent que pour les économistes qui enseignent dans les universités américaines enseigner les bienfaits du virage de Reagan « relève quasiment du devoir professionnel ».
Joe Biden nouveau président des E.U. n’a pas retenu (contrairement à Mme Warren qui était aussi candidate démocrate pour la présidence des E-U), les suggestions des auteurs du livre « Le triomphe de l’injustice » pour imposer davantage les grandes fortunes. Il est probable cependant que Joe Biden reviendra sur la décision de Trump d’abaisser l’impôt sur les sociétés.

3 - Réforme fiscale et élections présidentielles de 2022


En France, le gouffre entre les plus riches et la classe moyenne au cours des 40 dernières années a été moindre qu’aux E.U. mais un débat démocratique est cependant essentiel pour qu’un candidat favorable à la lutte contre les inégalités nous prépare à la transition écologique et à une politique d’amélioration des services publics.
Il n’y a rien à attendre d’E.Macron, lui qui a été sourd jusqu’à présent : ;- A toutes les demandes de rétablissement de l’impôt sur la fortune.
- Aux demandes qui ressortaient du grand débat national à la suite du mouvement des gilets jaunes, c’est-à-dire la demande d’une meilleure répartition de l’effort fiscal qui pèse trop à l’heure actuelle sur les classes moyennes.
- Au fait que 76% de la population interrogée par le baromètre Odoxa sur le moral économique des français réalisé pour BFM Business, Challenges et Aviva soutiennent l’instauration d’un nouvel impôt spécifique pour les plus aisés. Une mesure qui convainc une majorité de français, qu’ils soient sympathisants de gauche (86%), de LR (60%) ou de LREM (57%).
Alors qu’ E.Macron recevait le 29 juin 2020 les 150 membres de la Convention Citoyenne pour le Climat, leur demande d’une taxe de 4% sur les dividendes distribués figurait déjà parmi les trois demandes qu’il refusait sur les 149 propositions contenues dans le rapport. En s’appuyant sur les travaux des économistes français qui ont inspiré certains candidats démocrates pour les élections présidentielles aux E.U., nous avons les arguments et les outils pour relever les défis de l’évasion fiscale, assurer une meilleure coordination entre pays, passer de la course au moins disant à la course au mieux-disant.



Notes

[1] Emmanuel Saez, Gabriel Zucman. Le triomphe de l’injustice. Ed. du Seuil. Traduit des E.U. Ed du Seuil. 2020, p.227.
[2] Dans la rubrique Finance de l’eccap.fr Régulation financière et pantouflage Extrait d’une conférence de Gaël Giraud.
[3] Voir dans l’eccap « La démocratie et l’argent » selon Julia Cagé, octobre 2018.
[4] Le triomphe de l’injustice p.82.

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16/03/2026

Le vélo est politique

Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Investir pour être en santé Politiser la technique et nos pratiques Enchanter nos mondes

le vélo pour ne parler que de lui (cela vaut aussi pour la marche et les transports publics), pose une vraie question politique puisque son utilisation concerne l’organisation de la cité et le bien-être de sa population.
Développer la pratique des modes actifs (vélo et marche) comme alternative à la voiture cela permet de contribuer à l’intérêt général et tous les cyclistes du quotidien le savent :
•    Pratiquer de l’activité physique est indispensable pour une bonne santé (p.ex. lutte contre l’obésité), source de moindres dépenses publiques et individuelles de santé,
•    Utiliser sa propre énergie pour se déplacer c’est bon pour la santé publique et celle du cycliste qu’elle soit physique ou mentale et pour combattre le dérèglement climatique,
•    Utiliser sa propre énergie cela permet d’éviter de la pollution atmosphérique et sonore, l’émission de polluants et de particules fines, de la consommation d’énergie fossiles,
•    Permettre une moindre dépense de fonds personnels et publics (moins d’infrastructures routières à gérer) sauvegarde le pouvoir d’achat des collectivités et des particuliers.
Reste à organiser les villes, les banlieues, les zones industrielles et commerciales avec un réseau cyclable sécurisé permettant d’y accéder facilement à pied ou en vélo. Les décisions politiques ont un impact tangible, dans de nombreuses villes le développement des pistes cyclables après le Covid a entraîné une hausse significative de la pratique. Créer ce réseau suppose une vraie volonté politique pour engager la transition urbaine. 

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18/01/2020

Le Vent se lève. Entretien avec Gaël Giraud

  • Giraud Gaël
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension
LVSL – Vous êtes prêtre jésuite. Pourquoi avez-vous choisi cette voie-là ? Quelle relation entretenez-vous avec l’Église ? Vous vantez souvent l’héritage de la Révolution française et la sécularisation, seriez-vous donc un prêtre laïc ?

G.G. – Je n’utiliserais pas cette expression de prêtre laïc. Les jésuites ont une grande tradition d’engagement en faveur de la justice. On connaît le sort des jésuites du Salvador assassinés par la junte militaire en 1989 parce qu’ils soutenaient les pauvres. On sait moins, par exemple, que deux jésuites ont été assassinés à Moscou en 2008, parce qu’ils gênaient les collusions entre l’Église orthodoxe et le régime de Poutine. Bien sûr, nous n’avons nullement le monopole de l’engagement en faveur de la justice, même parmi les ordres religieux catholiques. Je pense notamment au Frère dominicain Henri Burin des Roziers, décédé hélas en 2017, et qui fut un ardent défenseur des paysans sans terre dans le Nordeste brésilien —un homme lumineux. Je pense à telle religieuse xavière, Christine Danel, une amie également, qui s’est rendue dans les centres de traitement d’Ebola en Guinée, au pire moment de la pandémie de 2014, pour aider à la mise en place d’un traitement de la maladie. Pour les Jésuites, disons que la promotion de la justice sociale et l’expérience de foi sont une seule et même mission. C’est ce qui m’a sans doute séduit dans l’ordre des Jésuites, avec, bien sûr, une certaine rigueur intellectuelle et, surtout, une profonde tradition spirituelle. C’est ce qui manque à beaucoup de nos contemporains, je crois : un espace de liberté intérieure. Beaucoup de jeunes sensibles à la question écologique cherchent à retrouver des espaces d’intériorité, de silence, de gratuité. Notamment pour s’évader de la prison du tout-marchandise, du tout-jetable ou du tout-détritus. Certains cherchent du côté des sagesses orientales parce qu’ils ne se sentent plus liés au patrimoine chrétien qui est, pourtant, le leur. Ou bien à cause du discrédit qui frappe à juste titre notre Église du fait des scandales liés à la pédo-criminalité. Pour ma part, je crois que le christianisme est très fondamentalement une école du désir (ce que le bouddhisme n’est pas, par exemple) et que beaucoup d’entre nous ont soif d’apprendre à découvrir le désir de vie qui sourd du plus profond d’eux-mêmes.

Je parle volontiers de façon positive de la Révolution française et de la modernité occidentale, c’est vrai. Dans son intuition de fond, elle est un produit du christianisme même s’il est vrai que des chrétiens en ont été les victimes, je pense notamment au prêtre Jean-Michel Langevin et aux martyrs d’Angers. Lorsqu’au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, une bonne partie de l’Église catholique a cru bon de s’opposer à la modernité, elle n’a pas reconnu que ce qu’elle avait en face d’elle, ce qu’elle a cru être son ennemie, était en partie son propre enfant. Bien sûr, il faut distinguer, au sein des Lumières, entre, disons, Rousseau et Voltaire. L’arrogance d’un Voltaire, riche commerçant esclavagiste, n’a pas grand chose à voir avec les intuitions démocratiques de Rousseau. Or, du point de vue du rapport du politique au religieux, les Lumières, disons, rousseauistes ont cherché à désacraliser le pouvoir politique : désormais, le pouvoir politique et la souveraineté n’auraient plus comme instance de légitimation un ordre sacré, transcendant fondé sur Dieu. C’est la “sortie de la religion” telle que Marcel Gauchet, par exemple, l’a thématisée. Gauchet a fort bien montré que le christianisme est justement la “religion de la sortie de la religion”. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a, semble-t-il, que dans les sociétés de tradition chrétienne que la laïcisation du pouvoir politique est aussi avancée que chez nous. Or, depuis le début de l’aventure chrétienne, la grande tradition évangélique consiste à “rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu” (Luc 20,25).

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02/11/2020

Le vide d'idéal, propice à l'islamisme

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées

Le vide d'idéal, propice à l'islamisme

« Ce qu'il y a, en moi, d'affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle » (Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, L'Appel, Plon, 1954)
Le meurtre de Samuel Paty, peu après le lancement de la proposition de loi sur le séparatisme, a provoqué un choc tel que le débat sur l’islamisme s’enflamme. François Dubet, ([1]) en fait la synthèse, en montrant les deux camps qui s’opposent, l’un voyant dans « l’islam le terreau de l’islamisme », et l’autre qui le considère comme « la religion des opprimés ». C’est dans ce second camp que se situent ceux que l’on qualifie souvent d’islamo-gauchistes, dont la lecture de l’histoire récente reste inspirée de la problématique marxiste. Pour eux c’est le capitalisme (ou le néolibéralisme) et ses conséquences qui sont à l’origine du djihadisme, La politique impérialiste des Etats-Unis, les entreprises coloniales, la défense des intérêts des grandes firmes, etc, ont déstabilisé le Proche-Orient et préparé les réactions du monde musulman la situation économique et sociale faite aux immigrés depuis l’époque des trente glorieuses constitue le terreau sur lequel l’islamisme s’est développé.
Il est vrai que le néolibéralisme est le terrain propice au développement de l’islamisme.. Comme l’écrit A.Caillé au cours du débat entre convivialistes : « le néolibéralisme est aussi délétère pour les principes républicains que l’islamisme et…d’ailleurs ils vont largement de pair. Plus précisément : la destruction du public et des communs par le néolibéralisme ouvre un boulevard à l’islamisme. Autrement dit, la République trahit ses principes depuis des décennies en abandonnant ses enfants qui vivent dans les quartiers en difficulté devenus un terreau pour le djihadisme ([2]) Soyons justes, cela ne date pas de l’arrivée d’E. Macron à la présidence de la République, mais aujourd’hui le mépris à l’égard du plan Borloo d’avril 2018, le refus de la justice fiscale demandée très généralement et notamment après le grand débat national qui a suivi le mouvement des gilets jaunes nous angoisse. Pourtant, au-delà de ces raisons, la véritable cause du développement de l’islamisme se situe dans une autre sphère. On peut, on doit même combattre toutes les formes de racisme et toutes les discriminations. Mais la principale explication de l’islamisme n’est pas dans l’économie ce ne sont pas les injustices sociales et les discriminations (même si elles créent en effet ce terreau favorable) qui en sont à l’origine. Le fondamentalisme musulman qui imprègne maintenant dans notre pays la base de la pyramide, ou la partie immergée de l’iceberg, pour le dire comme Jérôme Fourquet, est le résultat – selon le même auteur - d’une « entreprise politique et idéologique claire ». ([3]). C’est ce qui a permis que s’amorce cette entreprise qu’il faut comprendre.
L’intégration des vagues d’immigrés depuis les trente glorieuses est un raté historique dont les conséquences sont graves. Au-delà de la relégation économique et sociale, par le travail à la chaîne et les foyers Sonacotra, puis par le chômage et la dégradation des HLM transformant de nombreux quartiers de banlieue en semi-ghettos, il y a des raisons idéologiques à cet échec la raison essentielle est l’incapacité de la société française à offrir un nouvel idéal à ces nouveaux arrivants… et pour cause, étant incapable de se le créer pour elle-même.. C’est le vide spirituel qui explique le renouveau du fondamentalisme, dans une version de pacotille, (peu de terroristes ont vraiment lu le Coran), exacerbée par des imams incultes manipulés de l’extérieur, et débilitée par les réseaux sociaux.
Avec le désenchantement du monde, c’est-à-dire l’affaissement des grandes religions, et l’échec des utopies communistes, rien n’est venu remplir ce vide. Durkheim, au début du siècle, avait compris le défi de la sécularisation du monde et de l’instauration de l’enseignement laïque. « Car, ne l'oublions pas, nous ne pourrons instituer une éducation laïque que si nous pouvons assigner à l'individu une fin qui le dépasse, que si nous pouvons donner quelque objectif à ce besoin de se dévouer et de se sacrifier qui est la racine de toute vie morale. Si la société n'est qu'une apparence, si, par suite, la réalité morale finit à l'individu, a quoi celui-ci pourra-t-il s'attacher, se dévouer, se sacrifier ? » ([4])
Comment fabriquer à nouveau de l’idéal ? Il n’est pas certain que le patriotisme soit à la hauteur de ce défi. Mais il est sûr que le dénigrement systématique de notre pays et de son histoire sape efficacement toute velléité de cohésion sociale. Un article de Hérodote, rédigé par son fondateur André Larané « aimer la France quoiqu’il en coûte » l’explique mieux qu’on ne saurait le faire ici. En voici juste deux citations
Ce n'est donc pas en invoquant notre régime politique que nous inculquerons aux jeunes Français et immigrants le « désir de vivre ensemble » (dans cette expression d'Ernest Renan, c'est le mot « désir » qui est le plus important) mais en transmettant l'amour de la France, de ses habitants, ses paysages, ses lettres et ses arts, son histoire et ses héros. Y sommes-nous encore disposés ?
(…) Quel enseignant osera reprendre l'injonction d'Ernest Lavisse : « Enfant, tu dois aimer la France, parce que la Nature l'a faite belle, et parce que l'Histoire l'a faite grande »... Lequel sera prêt à chanter Ma France avec ses élèves sans craindre de heurter les imams salafistes, les intellectuels de salon qui assimilent la France à un État raciste et pire que nazi, et les bourgeois qui vomissent les « gars qui fument des clopes et roulent au diesel » ?
Cette piste est confirmée par certains témoignages d’intégration réussie. Voici par exemple ce que nous dit Wahida El Mansour, maghrébine arrivée en France en 1989 par le regroupement familial : « Samuel Paty, un de mes collègues enseignants, a été assassiné… C’était un collègue professeur qui accomplissait son travail quotidien comme des milliers de professeurs dans nos écoles, nos collèges, nos lycées et nos universités… Pour comprendre ce que ça signifie, j’aimerais vous raconter mon histoire d’amour avec l’École qui n’aurait pas pu avoir lieu sans des dizaines de Samuel Paty. Musulmane, femme, maghrébine de la première ou de la deuxième génération, je suis avant tout française de cœur et de raison par l’École et pour l’École. Je suis française de cœur parce que j’aime Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone de Beauvoir, Victor Hugo, Jean Jaurès et tous les autres qui font ma France : libertaire, humaniste, dreyfusarde, résistante. Française de raison, car j’ai appris la liberté à l’école » ([5].)

(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)

Notes

[1] Attentat de Conflans : « Le piège de nos débats se referme sur notre vie démocratique » Le Monde du 21 octobre 2020
[2] Voir notre Lettre n°20 : Les responsabilités partagées d’une société de la ségrégation.
[[3] Jérôme Fourquet: «Comprendre la pyramide de l’islamisme radical» FigaroVox Publié le 21 octobre 2020
[4] Emile Durkheim, L’Education morale p 181 (Cours de sociologie dispensé à la Sorbonne en 1902-1903)
[5 Lire la suite dans AOC. 20 octobre 2020

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24/09/2018

Libérons-nous de la prison !

  • Merckaert Jean
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Renforcer les solidarités
Cet article est l'éditorial de la revue Projet n°= 365 il introduit le dossier justice: la prison vaut-elle la peine?


Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénitentiaire s’étend, plus on incarcère ! Or la prison brise des vies : bien souvent l’employeur, la famille, les amis se détournent d’un détenu. La précarité affective et économique qui en résulte est propice à la commission de nouvelles infractions. Quand 61 % des sortants de prison récidivent, peut-on encore considérer que la prison protège la société ? Le recours massif à l’incarcération, incomparablement plus coûteux que toutes les peines alternatives, a quelque chose d’absurde. Se libérer de la prison devrait être un cap que se donne toute société civilisée.

Le plus sûr moyen de vider les prisons, c’est de ne pas les remplir ! Le gouvernement actuel semble partager ce constat, en supprimant les courtes peines et en développant les alternatives. Encore faut-il s’en donner les moyens. Des moyens humains et financiers, pour que les magistrats disposent, dès le prononcé du verdict, d’un éventail de peines qui puissent être exécutées sans délai. Pourquoi ne pas donner aux services pénitentiaires d’insertion et de probation, par exemple, les moyens d’assurer une permanence à la sortie des tribunaux et un suivi réellement individualisé ?

Se libérer de la prison, c’est aussi se libérer de l’idée que l’on se fait de la prison. L’Espagne et les pays nordiques disposent de toute une panoplie d’établissements pénitentiaires, plus ou moins sécurisés, plus ou moins ouverts sur l’extérieur, selon le profil des détenus. Certains d’entre eux peuvent même poursuivre une vie professionnelle : la prison peut alors ne pas rimer avec désocialisation. De l’Allemagne aussi, la France pourrait s’inspirer, en cessant de faire porter à la prison la prise en charge de personnes atteintes de troubles psychiatriques.

Libérer notre justice pénale du tout carcéral suppose une véritable refonte de notre Code pénal. Pourquoi ne pas repenser l’éventail et la gradation des peines selon la nature des infractions ? Or la prison reste aujourd’hui la peine par excellence, l’étalon à l’aune duquel nos lois évaluent la gravité des infractions, la solution de facilité du politique pour feindre de répondre aux inquiétudes du corps social. Même « dans les transports, la fraude répétée, c’est maintenant jusqu’à six mois de prison », affichait récemment une campagne de la RATP et de la SNCF ! On se moque éperdument du sens de la peine, qui n’est là, comme le relevait déjà Durkheim, que pour attester la réprobation que suscite le délit.

Tout le défi, dès lors, est de libérer nos imaginaires de la réponse carcérale. Pour y parvenir, il faudra rendre les peines alternatives plus visibles, plus aisément compréhensibles : qui sait que, aujourd’hui déjà, l’administration pénitentiaire suit deux fois plus de personnes hors les murs qu’en prison ? Mais il faudra aussi une certaine constance, un certain consensus dans le discours politique, loin de toute surenchère répressive, pour que notre société prenne conscience de sa capacité à manifester sa réprobation sans exclure. Pour l’aider à sortir de l’illusion qu’il suffirait d’exfiltrer le mal pour s’en préserver ou pour ressouder le corps social (on pense à la mécanique décrite par René Girard). Il lui faudra reconnaître, au contraire, que les pulsions de vie et de mort traversent chacun d’entre nous. Partant, l’appareil judiciaire et pénitentiaire pourrait contribuer à une mission tout autre : celle de renouer les fils déchirés de notre tissu social.

Notes

Cet article est l'éditorial de la revue Projet n°= 365
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01/03/2021

Liberté d'expression pour théories biodégradables

  • Merchier Maurice
Réactions actualités passées
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Des séquences récurrentes


La séquence est toujours la même. Après l’assassinat de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer dénonce une forme de « complicité intellectuelle du terrorisme », et regrette que « Notre société a été beaucoup trop perméable à des courants de pensées », au premier rang desquels « l’islamo-gauchisme ». Le 28 octobre, une centaine d’universitaires lui apporte son soutien, dénonçant à son tour l’islamo-gauchisme et « les ravages des «idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale ». Le 4 novembre, ce sont environ deux mille chercheurs et chercheuses qui dénoncent, dans une tribune au Monde, l’appel à « la police de la pensée dans les universités ». Cette fois, ce sont les propos de Frédérique Vidal qui déclenchent la polémique, soutenus par Jean-Michel Blanquer, entraînant la réaction de la Conférence des présidents d’université faisant part de son « émotion » , puis une nouvelle tribune, le 19 février, signée par plus de 600 membres de l’enseignement supérieur, dénonçant la « chasse aux sorcières » menée par leur ministre de tutelle, et réclamant sa démission.

Une mise en cause maladroite


Le gouvernement, et singulièrement la ministre de l’enseignement supérieur ont eu la grande maladresse d’avoir des propos qui pouvaient être interprétés comme des remises en cause des libertés académiques, même si telles n’étaient pas leurs intentions. Ils ont donné ainsi l’occasion à ces universitaires de se placer dans la posture avantageuse de résistance à un supposé pouvoir autoritaire cherchant à masquer les injustices et les inégalités. De plus, les accuser d’islamo-gauchisme, c’est-à-dire de faire au bout du compte le jeu des terroristes, suscite forcément leur indignation, car il va de soi que si encouragement à la radicalité il y a, il n’est en aucun cas intentionnel. Cela devrait être l’objet d’un (vrai) débat de fond.

Les libertés académiques sont nécéssaires


Alors, disons-le, la liberté de recherche doit être défendue, et toutes les théories ont le droit d’être enseignées, quand elles ne transgressent pas la loi. Max Weber faisait de l’éthique de la conviction la caractéristique principale du métier de savant ([1]). Cela implique, par définition, que la recherche de la vérité doit s’accomplir et s’exprimer quelles qu’en soient les conséquences. Ainsi, même s’il s’avère que ces théories de la domination blanche, de la persistance d’un inconscient colonisateur, d’un racisme d’Etat favorisent les entreprises islamistes, il faut les laisser s’exprimer. Les conséquences d’une théorie vraie ne sont pas forcément désirables. Cela sur le plan des principes : car – en pratique, dans le cas présent – il est possible de réfuter ces théories, et c’est ainsi, plutôt qu’en les interdisant, qu’on parviendra vraiment à les faire reculer.

Une nouvelle idéologie.....


Il est tentant d’interpréter la récurrence de ces séquences en termes de clivage entre deux camps. C’est ce qu’on peut lire dans certains articles le Monde titre « Islamo-gauchisme » : « Au secours, le clivage droite-gauche revient ! » une tribune d’un collectif de députés LRM et ministres du gouvernement. Pourtant il n’en est rien et il ne faut pas tomber dans le piège de cette apparente symétrie. Il ne s’agit pas de l’affrontement de deux idéologies opposées, comme en d’autres temps s’opposaient marxisme et libéralisme, ou en économie keynésianisme et monétarisme. Une seule est en train de se développer, de se répandre, et de gagner la bataille de l’hégémonie culturelle, sans que rien de consistant ne lui soit opposé, les idéaux issus de la philosophie des lumières, l’aspiration à l’universalisme, et la confiance dans la force d’émancipation de l’enseignement de masse étant en pleine déroute.

...se diffuse dans le corps social


Les théories en cause : l’antiracisme, le néoféminisme, la cause LGTB, le décolonialisme, l’islamo-gauchisme, sont traversées par un certain nombre de traits qui les relient, qui en font un ensemble relativement cohérent. Quelle que soit la façon dont on la nomme, « politiquement correct », « wokisme », « cancel culture », « orthodoxie diversitaire » « différencialiste », ou « victimaire », il s’agit bien d’une idéologie. Le débat se focalise souvent sur l’enseignement supérieur or elle se diffuse dans l’ensemble du corps social, probablement impulsée par la « génération surdiplômée » pour reprendre le titre d’un livre récent. ([2]) Elle s’infiltre dans les syndicats, les associations, les ONG, les partis politiques et les administrations. Elle imprègne le corps enseignant, jusqu’aux professeurs des collèges et des écoles, impose son style aux manuels scolaires, et diffuse dans l’univers médiatique, bien au-delà des universités. Cette idéologie formate la pensée, comme avait pu le faire l’idéologie marxiste jusqu’aux années 80 du siècle dernier elle impose ses tournures de raisonnement, son vocabulaire la pratique de l’écriture inclusive en est par exemple un signe manifeste.

L'indispensable neutralité axiologique


Il est clair qu’il faut changer de cap, la première ligne de front étant l’enseignement. Il semble nécessaire de se souvenir des avertissements de Max Weber (déjà cité) Il préconisait la « neutralité axiologique », affirmant que « le prophète et le démagogue n'ont pas leur place dans une chaire universitaire ». Du fait que le professeur se trouve dans un rapport de force supérieur (du point de vue intellectuel, mais aussi parce qu’il est l’évaluateur de l’étudiant), il considère qu’il est « inexcusable de profiter de cette situation pour essayer de marquer ses élèves de ses propres conceptions politiques au lieu de leur être utile ».

Pertinence du critère de réfutabilité


Cela signifie que, si, encore une fois, toute théorie peut être développée par les travaux de recherche, et doit pouvoir être enseignée partout, c’est en tant que théorie, et non comme un « progrès général de la connaissance », sorte de nouvelle révolution copernicienne des sciences humaines, incontestée et incontestable, s’imposant de façon exclusive. Elle doit, quelque soit le niveau d’enseignement, être présentée comme théorie, c’est-à-dire rester réfutable au sens de Karl Popper, être mise en concurrence avec d’autres thèses, être confrontée à d’autres modes de pensée, et être soumise au crible de l’esprit critique. De ce point de vue, il ne faut plus tolérer les entraves à la liberté d’expression qui sont bien connues maintenant, le boycott de certaines personnalités, l’empêchement de conférences, la réduction au silence de « l’ennemi », du mâle blanc, des hétérosexuels, du réactionnaire esclavagiste, etc… Il ne faut plus tolérer la destruction de notre patrimoine culturel, de nos statues, de nos noms de rue, de nos établissements scolaires, de nos commémorations, et encore moins la révision de nos œuvres littéraires ou lyriques. Le passé est ce qu’il est, avec ses lumières et ses ombres. On peut le juger, le condamner moralement, le regretter, mais en aucun cas le gommer.

Des théories biodégradables


On peut penser pour conclure (sans être forcément suivi du lecteur), que si ces principes de liberté d’expression, de pluralité des points de vue, de confrontations entre les théories sont respectées, ces élucubrations idéologiques s’évaporeront avec le temps, Faisons ici le pari que les expressions du type « blanchité », « mâle blanc », «culture du viol », « racisme systémique », etc, apparaîtront dans vingt ou trente ans aussi ridicules qu’aujourd’hui les « il est interdit d’interdire », ou « jouissons sans entraves » des années 68, et que l’écriture inclusive disparaîtra comme ont disparu les «maths modernes » ou la « grammaire structurale » qui étaient les dogmes pédagogiques des années 70. Un produit biodégradable est un produit qui se décompose avec le temps. Tel est le destin souhaitable de ces nouvelles théories. 

(NDLR : Les propos de Maurice Merchier n'engage que son auteur. Il a quitté depuis le comité d'animation)

Notes

[1] Max Weber le savant et le politique, conférences de 1917 et 1919
[2] Monique Dagnaud, Jean-Laurent Cassely, Génération surdiplômée, les 20% qui transforment la France, Odile Jacob, janvier 2021

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12/11/2017

Liberté dans l'église catholique

  • Durand Marc
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Une religion est une institution qui relie des croyants. Elle n'est donc pas légitime quand elle prétend imposer quoi que ce soit aux personnes qui ne sont pas ses membres. Elle peut discuter, débattre, échanger sur tous les sujets qui l'intéressent et concernent l'ensemble de la société, comme tout groupe de pensée ou d'action : cela ne lui confère aucun droit d'imposer. Il y a donc toute liberté d'adhérer ou pas à une religion, de la pratiquer ou pas, d'en sortir si on le veut. Dans ce domaine, la religion catholique (et chrétienne si l'on remonte avant la Réforme ou le schisme orthodoxe) n'a pas été exemplaire! Avec l’avènement de Constantin et surtout de Théodose s'est instauré le mélange de la religion et de la société civile, la première dominant la seconde pendant des siècles, les dirigeants des divers pays ne se sont jamais totalement affranchis de cette tutelle jusqu'à la Révolution française. Jusqu'au dix-neuvième siècle la liberté de croire a été bafouée par l'Eglise. Autres temps, autres mœurs...

On peut ainsi expliquer, mais expliquer n'est pas approuver, ni absoudre. Lorsque le pape excommunie au XIème siècle l'empereur germanique Henri IV (ce qui peut être légitime, il exclue un individu qui s'est mis, par ses actes, hors de la religion), il délie ses sujets de toute obligation envers lui. Henri doit bien se rendre à Canossa pour ne pas perdre son pouvoir. Il s'agit tout simplement d'une atteinte fondamentale à la liberté ainsi qu'à l'instrumentalisation du peuple pour obliger l'empereur : qu'en est-il de la liberté des croyants ? Ceci est un exemple, on peut le répéter pas mal de fois. L'Inquisition ne se contentait pas de procès internes à l'Eglise qui devaient mener à une exclusion, elle remettait les condamnés au bras séculier, et on sait ce que cela signifiait. On peut toujours dire qu'elle ne condamnait pas toujours, que ses jugements étaient assez souvent équilibrés, c'est dans son essence même que le mal était entré, bafouant la liberté des chrétiens. Ajoutons les condamnations célèbres : Jan Hus, Giordano Bruno ont payé de leur vie, Copernic attendant ses derniers jours pour oser publier, Galilée devant se rétracter...jusqu'à Jeanne d'Arc - n'oublions pas qu'elle a subi un procès religieux instruit par un évêque et le représentant de l'Inquisiteur - brûlée parce que revenant sur l'abjuration extorquée.

Il a fallu attendre le 19ème siècle pour que l'Eglise perde le pouvoir d'attenter ainsi à la liberté des non-croyants et qu'elle fasse alors le travail de réflexion qui la mènera, au bout de deux siècles environ..., au concept de liberté religieuse ! Ce qui ne l'empêche toujours pas de peser par tous les moyens sur la société civile pour imposer ses vues. Derniers avatars chez nous, l'appui direct de la hiérarchie aux opposants au mariage pour tous, à la PMA, à la GPA. Encore une fois, elle est dans son rôle lorsqu'elle discute, débat, pas quand elle prétend imposer. Encore en France ses interventions sont relativement limitées, allons en Pologne, Slovaquie, Roumanie (là ce sont les orthodoxes qui pèsent), pays où l'Eglise a repris ses positions de pouvoir...et de richesses, le respect de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la liberté des non-croyants de ne pas se soumettre aux lois de l'Eglise, est bien souvent bafouée.

Il est juste cependant de dire aussi que l'Eglise a fait de grands pas dans le bon sens, qu'elle respecte de plus en plus la liberté des sociétés, que les pays d'Europe Centrale sont un avatar qui permet justement de voir les progrès ailleurs. On peut espérer qu'elle progressera sur cette voie, ce sont les Eglises évangéliques qui semblent prendre le relais, et vu leur développement on peut encore être inquiets pour l'avenir. Reste la question, autrement difficile, de la liberté des croyants. Le croyant, membre de l'Eglise catholique aujourd'hui, voit-il sa liberté respectée ? Qu'en est-il de la liberté à l'intérieur de l'Eglise ? c'est-à-dire de la liberté du croyant qui désire rester membre de l'Eglise ? Quelle est la légitimité du pouvoir de l'Eglise institutionnelle à l'égard de ses membres ?

Jésus-Christ a appelé les hommes à la foi en lui, pas à une religion. Il a même donné l'exemple de quelqu'un qui n'a eu de cesse de lutter contre les dirigeants de sa propre religion. Par là il semble qu'il a ouvert le droit à la critique, pour le moins ! A partir du moment où des hommes ont une foi partagée, il est naturel qu'ils se regroupent, s'organisent, afin de célébrer cette foi, l'approfondir, la transmettre, voire la proclamer (allez à travers le monde proclamer la venue du Royaume de Dieu). Ceci n'est pas en cause, et cela implique l'organisation de responsables, d'un certain ordre, etc. Seulement il ne faut pas oublier que cette organisation n'est pas la foi, elle est une institution humaine toujours critiquable, amendable, réformable, voire à détruire s'il le faut !

L'Eglise n'est pas inutile car la foi n'est pas seulement une affaire individuelle et Jésus-Christ a appelé les hommes à vivre en communion de l'amour de Dieu. Mais qu'est-ce que cette Eglise ? On touche là à la question du temps et de l'éternité1. L'Eglise a deux faces : une temporelle, institution comme nous la connaissons, la voyons, et une face qui est la communauté des hommes sauvée par le Christ, qui est dans l'éternité. La légitimité de l'Eglise visible s'appuie sur la réalité de l'Eglise éternelle. Et si l'on en croit Jésus-Christ, il a appelé tous les hommes à le suivre dans la plus totale liberté. Cette liberté là ne peut être muselée légitimement par l'Eglise visible, quelles que soient les arguties.

En fait, par nature, l'Eglise terrestre trahit constamment sa mission. Elle participe à ce qu'on appelle le monde pécheur, c'est-à-dire séparé irrémédiablement de Dieu (on retrouve là le péché originel de St Augustin), elle doit constamment se réformer alors qu'elle a tendance à monopoliser la Parole de Dieu, à prétendre la posséder et à l'imposer. Le plus grand péché n'est-il pas de se mettre à la place de Dieu (même en se disant son vicaire) ? Pour les chrétiens qui ont été catéchisés avant le Concile (et peut-être les autres !) de combien de commandements, d'injonctions, d'interdits les ont abreuvés ? Quelle injustice n'ont-ils pas subis ? On a parlé à juste titre de la névrose chrétienne, l'institution Eglise est responsable de combien de névroses ? de souffrances ?

L'absence de liberté dans l'Eglise n'est pas seulement une question théorique, elle a eu de graves conséquences, elle a été l'occasion d'injustices graves qui ont atteint l'ensemble des chrétiens. La morale sexuelle est un exemple criant qui a été souvent dénoncé, mais il y a bien d'autres domaines que l'on pourrait évoquer. Cela signifie-t-il qu'il n'y a plus de règles possibles ? non pas ! Nous sommes dans l'Histoire, nous sommes de la terre, avec toutes les contingences que l'on sait, avec les lourdeurs. Nous ne sommes pas des anges, il nous faut passer par les lourdeurs qui nous caractérisent, et parmi elles des règles d'organisation ou autres. Il y a aussi les articles de foi : il nous faut un accord minimal sur les conséquences de notre foi dans le Christ. Mais avec une liberté entière, qui peut nous mener à quitter notre Eglise, terrestre, si cette liberté s'oppose trop frontalement aux autres. La hiérarchie a toute légitimité pour dire ce qu'elle pense juste (tout en sachant qu'elle ne possède pas la Vérité), dans les cas extrêmes la communauté peut exclure du groupe (tout regroupement impose des frontières), mais si les choses fonctionnent correctement c'est celui qui ne peut plus accepter certaines contraintes ou affirmations qui se retire.

Il semble que l'Eglise s'appuie sur l'idée que le Royaume de Dieu est parmi nous pour légiférer, elle s'estime dépositaire de la Parole et responsable du Royaume. Elle se permet alors de rentrer dans l'intimité des hommes pour débusquer (il y a toujours de quoi débusquer) ce qui ne serait pas conforme au Royaume. Le pardon des péchés est devenu une enquête du plus mauvais aloi, oubliant que le péché est chose bien plus grave que nos pauvres turpitudes ! La Parole de Dieu est libre, personne ne la possède, les hommes ne peuvent que témoigner de ce qu'ils en comprennent. Quant au Royaume, il est au milieu de nous, mais pas de ce monde ! Dès qu'il est question de foi, nous nous trouvons dans cet instant, indéfinissable, à la limite du temps et de l'éternité, de notre Histoire et de l'eschatologie, cet instant suspendu entre la mort du Christ et sa résurrection, mort dans l'Histoire, résurrection dans l'éternité. Nous construisons le Royaume à travers toute notre vie, nos actions, nos engagements, etc. mais il est de l'ordre de l'éternité. Il y a une seule Loi sur terre, celle de l'amour, seul commandement du Christ. St Augustin l'a très bien résumé (mais l'a-t-il tellement appliqué aux autres ? c'est un autre débat !) : aime et fais ce que tu voudras



Notes

[1] - Eternité ne signifie pas pour nous temps infini mais hors du temps, hors de l'Histoire. Elle est fondamentalement liée au concept d'eschatologie.

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19/09/2017

Liberté de religion ou liberté vis-à-vis de la religion ?

  • Bidar Abdennour
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie laïque en tension

Texte paru dans Marianne n° 47, 4 au 10 avril 2014


Les défenseurs de la « liberté religieuse » semblent parfois avoir complètement oublié que cette expression reste plus souvent qu'à son tour un oxymore. Ailleurs dans le monde et même ici en France, trop d'expressions du religieux nient la liberté pour qu'il soit acceptable d'associer ces deux mots - liberté et religion - aussi spontanément que certains médias et Intellectuels le font ces derniers temps : consciences captives des dogmes, pressions communautaires sur l'Individu, domination des femmes par les hommes, chasse aux libres-penseurs, etc. Tout cela devrait nous rappeler que, si la religion ne doit pas être victime d'entreprises liberticides, elle-même doit toujours refuser de céder à sa propre pulsion liberticide !

Je dis cela en tant que philosophe de l'islam, de culture musulmane, qui connait le sens et le prix  de la liberté dans l'univers religieux au sein duquel j’ai grandi. Quelles autorités religieuses de l'islam seraient prêtes  me reconnaître le droit que j'ai pris dans chacun de mes essais de contester les dogmes au nom d'une conscience spirituelle personnelle ? Il y a des musulmanes et des musulmans libres, mais ces histoires personnelles durent être conquises de haute lutte, face à une religion qui en islam et ailleurs s'érige trop régulièrement en système de pouvoir et de contrainte. C'est rendre un bien mauvais service à toutes celles et tous ceux qui ont fait l'effort de s'arracher à la domination religieuse que d'appeler liberté d'expression n'importe quelle conviction religieuse, y compris les plus dogmatiques, réactionnaires,  littéralistes !

Non, l'islam ne signifie pas soumission ! Au-delà de ces obscurantismes, la véritable liberté spirituelle est incompatible avec la volonté de puissance, côté obscur et tenace des religions et pas seulement l'effet de leurs instrumentalisations. C'est bien le primat du religieux qui fonctionne trop souvent à l'échelle de la famille, du groupe social, du pouvoir politique, comme dispositif de domination, ou servitude volontaire face à des dogmes que l'individu ne se donne jamais le droit de remettre en question. Combien de croyants se disent libres alors même qu'ils appliquent servilement ce que leur Dieu est censé avoir ordonné ? Combien sont persuadés qu'en arrêtant de se soumettre à la tradition ils trahissent? En élaborant les fondements d'un « islam sans soumission », combien ai-je entendu de musulmans me rétorquer que l'islam signifie soumission ? Et, parmi nos intellectuels qui décrivent l'islam comme victime d'une France liberticide, combien ont une connaissance suffisante de cet islam. pour évaluer à sa juste mesure la difficulté du combat philosophique et culturel à mener pour qu'enfin cette religion et cette culture fassent réellement droit à la liberté de pensée ?

Je serai toujours aux côtés de ceux qui défendent la liberté religieuse, à la condition qu'ils aient en même temps la lucidité de défendre la liberté vis-à-vis de la religion. La religion n'est pas par essence l'ennemie de la liberté, mais nous devons nous donner les moyens de réfléchir à quelles conditions les deux peuvent s'accorder. La première condition est objective ou politique: c'est l'indépendance du pouvoir politique vis-à-vis de la tutelle des Eglises et des dogmes. La seconde condition est subjective ou spirituelle c'est la liberté que le croyant doit apprendre à se donner à lui-même face à ce qu'il a sacralisé. Or, cette liberté-ci est d'une extrême difficulté. Comment rester libre face à cette autorité absolue de ce que la tradition et ses clercs font dire au Dieu ?

Pour faire l'expérience d'une véritable liberté le croyant doit faire sa révolution spirituelle, en découvrant par lui-même, en lui-même, la capacité de vivre avec son Dieu une relation délivrée de la fascination et de la domination du sacré. Il est plus difficile à une conscience religieuse de conquérir sa liberté face au sacré qu'à un chameau de passer par le chas de l'aiguille… Le croyant n'y réussit qu'en résistant à la pression des dogmes, la soumission au sacré, l’illusion qu'il suffit de dire « C'est mon choix » pour être libre dans un domaine aussi complexe que celui de la vie spirituelle. Les sagesses initiatiques ont enseigné depuis la forme ultime d'une telle liberté  qui lui semblait être autrefois la voix d'un Dieu se révèle comme voix de sa propre conscience « éveillée ». La liberté spirituelle se trouve intimement face à son Dieu, pas du côté de ce que l'on peut imposer à la société des hommes. Elle se révèle dans la prise de conscience que le Dieu est l'image sublime de la liberté la plus profonde dont nous-mêmes sommes personnellement capables.

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26/01/2017

L’imposture économique

  • ECCAP
Une société post-capitaliste

Voici quelques extraits de la présentation que faisait Dan Israël, journaliste à  Mediapart du livre de Steve Keen « L’imposture économique » paru aux Editions de l’Atelier en 2014.

Les économistes néoclassiques ne vivent pas dans le monde réel, mais dans un univers parallèle, basé sur des hypothèses hasardeuses et non démontrables, qui empêchent une vraie réflexion sur l'état de nos sociétés. Telles sont les conclusions ravageuses de L'Imposture économique, un livre iconoclaste de l’économiste australien Steve Keen, qui retourne contre la pensée dominante les armes de l'analyse économique la plus traditionnelle. Il s’y emploie à dynamiter méthodiquement les bases de la théorie néoclassique, la pensée économique qui sous-tend toute l’idéologie néolibérale contemporaine. Un par un, Steve Keen examine les axiomes de la micro- économie, censés décrire le fonctionnement des consommateurs et des entreprises. Il ne le fait pas à coup de méthodes extravagantes ou en faisant appel à des théories farfelues. Au contraire, il les expose à la lumière de certains des auteurs classiques de la discipline et les analyse avec les armes mêmes de la pensée économique la plus traditionnelle. Après avoir été passées à ce crible, ces théories, parfois aussi centrales que les « lois » de l’offre et de la demande, ne tiennent plus guère debout. « La prétendue science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle puissamment sophistiqué », balance, cruel, l’auteur. « L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à quiconque s’oppose à leurs recommandations, rappelle-t-il. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est fallacieuse. » Au fil de son ouvrage, l’économiste australien déplore que la formation des économistes les empêche presque totalement de déceler les erreurs qui parsèment la théorie qui leur est inculquée, puis que le système même fasse triompher cette « pédagogie paresseuse ». Pour un universitaire, il est en effet extrêmement risqué en terme de carrière de critiquer l’école néoclassique dominante. Keen pointe aussi « la nature mensongère des manuels d’économie » les plus connus, pour leur propension à masquer les faiblesses théoriques des thèses qu’ils défendent : « Les économistes sont si engagés en faveur de leur méthodologie de prédilection qu’ils ignorent ou banalisent les points où leur analyse dévoile ses plus grandes faiblesses. Pour que l’économie mérite vraiment la noble appellation de “science sociale”, ces échecs devraient la conduire à abandonner cette méthodologie et à en rechercher une autre, plus solide. » Steve Keen cache à peine son ambition de bouleverser le monde de l’analyse économique avec la même amplitude que l’a fait Keynes dans les années 1930. Pour l’instant, on en est loin. Malgré ses échanges musclés avec certains économistes, son travail a été, au moins dans un premier temps, largement ignoré par les spécialistes de la discipline. Mais depuis la crise financière démarrée en 2008, son statut évolue, et pour cause. « Dans la première édition, je faisais remarquer à plusieurs reprises qu’une telle crise était probable dans un futur proche, et le facteur que je citais comme la cause – l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette – est effectivement ce qui l’a provoquée, raconte-t-il. Mes idées ont aujourd’hui plus de valeur parce que l’événement que je pronostiquais est arrivé. » Les dernières pages de son livre sont consacrées à la présentation de diverses écoles de pensée alternatives, toutes critiques de la théorie dominante. Aujourd’hui, force est de constater qu’elles ne s’imposent pas dans les discours, académiques ou politiques.« Elles auront plus de succès quand une seconde crise adviendra dans les pays anglo-saxons ou lorsqu’une première crise éclatera en Chine », rétorque Keen, qui prévoit une nouvelle crise majeure dans les cinq à dix ans, « parce que le niveau de la dette est toujours trop haut, et que le renouveau de ces économies fait une fois de plus grimper le niveau de la dette privée. » L’économiste se veut optimiste : « Il n’y a pas de messie en économie, mais il y a de nombreuses autres écoles de pensée à partir desquelles une théorie économique décente pourrait être bâtie, et je pense que leur heure arrivera dans la prochaine décennie. » Voici ce que déclarait Gaël Giraud qui a préfacé le livre de Steve Keen.

Il y a au moins deux niveaux qui émergent des travaux de Steve Keen et des miens.

D’une part, la nécessité d’une refonte assez radicale de l’économie comme telle. Pour prendre un exemple, le travail de Thomas Piketty est important en ceci qu’il dénonce à juste titre l’explosion des inégalités de revenus et de patrimoine. Mais la théorie sous-jacente au travail de Piketty est la bonne vieille économie néolibérale. Rien d’étonnant, dès lors, s’il se contente de proposer un impôt mondial, dont il sait très bien la portée utopique, lequel ne fait que corriger ex post les inégalités sans aucunement intervenir sur le mode primaire de distribution des richesses. Il faut donc aller beaucoup plus loin, et pour cela repenser l’économie comme telle. Keen y contribue de manière décisive. Ensuite, des mesures de politique économique peuvent être prises dès à présent sans attendre la refonte que j’évoquais à l’instant : réformer l’euro et remodeler l’Union européenne, sans quoi la divergence entre économies du Sud et du Nord provoquera tôt ou tard son éclatement  séparer banques d’investissement (de véritables bombes à retardement) et banques de crédit-dépôt  amorcer la transition énergétique. Ce dernier chantier est immense, créateur d’emplois, permet de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et nos émissions de gaz à effet de serre. Il constitue à mes yeux un authentique projet de société pour aujourd’hui et demain.

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15/06/2021

L’incarnation du divin dans tout être humain Le point de vue de l’hindouisme

  • Perrin Jacques
Je ne sais pas
Le mystère de l’incarnation du divin n’est pas spécifique au christianisme, il est aussi très présent dans d’autres religions comme, par exemple, dans l’hindouisme. A la fin de mes cours de yoga, au moment de Noël, il m’arrive très souvent de proposer une vieille légende hindoue qui raconte à sa manière ce mystère de l’incarnation.
Une vieille légende hindoue raconte qu’il y eut un temps où tous les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, décida de leur ôter le pouvoir divin et de la cacher en un endroit où il leur serait impossible de le retrouver. Le grand problème fut donc de lui trouver une cachette.
Lorsque les dieux mineurs furent convoqués à un conseil pour résoudre ce problème, ils proposèrent ceci : « Enterrons la divinité de l’homme dans la terre ». Mais Brahma répondit : « Non, cela ne suffit pas, car l’homme creusera et la trouvera ».
Alors les dieux répliquèrent : « Dans ce cas, jetons la divinité dans le plus profond des océans ». Mais Brahma répondit à nouveau : « Non, car tôt ou tard, l’homme explorera les profondeurs de tous les océans, et il est certain qu’un jour, il trouvera et la remontera à la surface ».
Alors les dieux mineurs conclurent : « Nous ne savons pas où la cacher car il ne semble pas exister sur terre ou dans la mer d’endroit où l’homme ne puisse l’atteindre un jour ».
Alors Brahma dit : « Voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme : nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher ».
Depuis ce temps conclut la légende, l’homme a fait le tour de la terre, il a exploré, escaladé, plongé et creusé, à la recherche de ce qui se trouve en lui …[1]
Et souvent je complète la lecture de cette légende hindoue par quelques pensées inspirées par d’autres religions et qui entre en résonance avec ce texte, comme :
· Une pensée de Saint Augustin : « Beauté, je t’ai cherché partout, je ne savais pas que tu étais à l’intérieur de moi, et je ne t’ai pas rencontré parce que je n’étais pas chez moi ».
· Une pensée du poète et soufi turque Yunis Emre (1241-1320) : « Quand tu cherches Dieu, cherche le dans ton cœur. Il n’est pas à Jérusalem, ni à la Mecque, ni dans le Hadj »



Notes

[1] Source : Clara Truchot, Hata Yoga, Science de santé physique et mentale, Le Courrier du Livre, 1996
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30/04/2023

L’industrie est à la racine de la crise systémique contemporaine et peut en être la solution

  • Vignes Renaud
Une société post-capitaliste Pratiquer une autre économie

Personne ne pourra échapper aux conséquences du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, ou des pollutions de toutes natures. Mais, ce sont les populations pauvres qui seront les plus touchées alors qu’elles sont les moins responsables de ces bouleversements. Dans le même temps, le marché de l’emploi se polarise, la distribution des revenus primaires creuse les inégalités et l’endettement de notre pays explose. Il n’y a pas trois crises, l’une environnementale, l’autre économique et la troisième sociale, mais une seule, une crise systémique dont l’une des causes principales est à rechercher dans les mutations industrielles observées depuis les quarante dernières années.


1 La vraie nature des changements en cours

Au cours du 20e siècle, l’industrie s’est profondément transformée et ce, en trois grandes étapes. La standardisation des produits et la spécialisation des tâches ouvrit la porte à l’éclatement des chaînes de valeur et à la consommation de masse. L’obsolescence planifiée fit son apparition dans les années 1920 avec l’apparition du sloanisme chez General Motors. Enfin, la révolution numérique dans laquelle les facteurs clés sont la connaissance, l’innovation et la vitesse permit à l’industrie de s’émanciper en grande partie des notions d’espace et de temps. Aux pays développés d’assurer les services à haute valeur ajoutée et aux pays du Sud de prendre en charge la fabrication en exploitant au maximum les acquis de l’organisation taylorienne du travail. Les conséquences de la crise du COVID-19 en matière de tensions commerciales entre grandes zones économiques ont remis cette répartition des tâches au centre du débat public. Le rôle des capacités productives nationales sur l’économie, l’emploi, les ressources fiscales, le commerce extérieur, l’aménagement du territoire ou encore l’environnement fait de moins en moins débat. C’est ainsi que l’industrie se retrouve au centre des questions macroéconomiques, sociales et environnementales posées à nos sociétés développées.

La France est devenue un pays de consommation qui importe des produits fabriqués et les conséquences sur notre empreinte carbone ne sont pas négligeables. À titre d’exemple, et comme le montre le graphique ci-dessous, une tonne d’acier fabriquée en Inde est deux fois plus émettrice de GES qu’une même tonne fabriquée en France (sans compter le coût en GES du transport).


Une étude réalisée en région Picardie montre que la désindustrialisation est la principale cause de la précarisation territoriale[1]. Dans cette région industrielle, la part d’ouvriers dans sa population active a été divisée par 2 en 40 ans. Conséquence directe, dans les territoires touchés le taux de chômage a augmenté fortement (plus de 12% à la même époque). À l’inverse, d’autres espaces voisins ont vu se concentrer les populations soit non touchées par ce phénomène, soit bénéficiant des mutations industrielles avec un taux de chômage beaucoup plus faible. C’est ce phénomène de polarisation de l’emploi que Daniel Cohen appelle la smile economy. Ajoutons que le manque d’emplois dans ces territoires désindustrialisés a entraîné une «émigration;» des jeunes et, en conséquence, une baisse de la natalité.

Le cas de Marseille est aussi très représentatif des conséquences d’une désindustrialisation accélérée. Entre 1975 et 2017, l’emploi productif a baissé de 29% pour ne représenter plus que quart de l’emploi total[2]. L’impact social de cette désindustrialisation est majeur : selon l’Observatoire des inégalités, le taux de pauvreté de ces arrondissements anciennement industriels a explosé pour atteindre jusqu’à 55% dans le 3ème arrondissement, soit plus que Roubaix, commune qui arrive en première position des 100 villes les plus pauvres. Les 2ème, 14ème et 15ème arrondissements (tous anciennement industriels) ayant des taux de pauvreté eux aussi très élevés (compris entre 42 et 44%)[3].

Une étude récente[4] compare les conséquences sur le parcours professionnel des ouvriers ayant subi un plan social avec leur « jumeau;» qui sont restés en poste. Les résultats mettent en évidence l’ampleur des conséquences sociales subies par les premiers. L’illusion selon laquelle la disparition des entreprises (ou des secteurs) les moins productives devait permettre une réallocation des ressources vers des entreprises (des secteurs) plus performantes s’est révélée fausse.

Ainsi, il serait vain de vouloir lutter contre les inégalités sociales et territoriales, rétablir nos équilibres macroéconomiques tout en réduisant notre empreinte carbone si l’on ignore que la désindustrialisation en est une cause première et si l’on ne voit pas son inverse (la réindustrialisation) comme une condition incontournable de cet indispensable rééquilibrage.

2 Redevenir un pays fabricant passe par l’invention d’un nouveau modèle industriel

Cette innovation industrielle que certains appelle « industrie low-tech;» vise à repenser l’innovation pour l’orienter vers la sobriété et la simplicité, et à favoriser son appropriation par le plus grand nombre. Si cette démarche se veut critique vis-à-vis du techno-solutionnisme, elle peut l’être tout autant par rapport à ceux qui rêvent d’un monde sans technologie. De fait, ce qui importe c’est que ce modèle soit fondamentalement utile, plus résilient, plus sobre, plus robuste et plus autonome. Économe en capital technique (et donc financier), cette profonde évolution s’appuie sur un rééquilibrage du rapport Capital-Travail au profit de ce dernier. Croisant les apports des démarches low-tech, d’écologie industrielle territorialisée, ou encore d’économie de la contribution, l’industrie de la durabilité vise à augmenter de manière significative la résilience de la production et ce, à tous les niveaux et à toutes les étapes du cycle productif.

Ce modèle réinterroge les fondements des processus d’innovation jusqu’ici essentiellement limités aux problématiques technoscientifiques. La performance de cette nouvelle forme industrielle impose une ouverture forte aux innovations sociales et organisationnelles. Dans cette perspective, trois principes paraissent particulièrement prometteurs pour faire émerger de nouveaux écosystèmes industriels durables.

- Le principe de circularité. L’économie circulaire vise à limiter le gaspillage des ressources et l’impact environnemental des activités de transformation tout en augmentant leur efficacité.

- Le principe de décélération. Cette décélération concerne non seulement les flux, mais aussi les cycles de vie des biens et la stabilité des organisations. Elle introduit une forme de gouvernance moins impactée par les exigences de vitesse, caractéristiques de la financiarisation de l’économie moderne.

-Le principe de proximité. Ce dernier principe favorisera les coopérations entre acteurs et ce que les concepteurs des pôles technologiques nomment la « fertilisation croisée;». Cette proximité favorisera aussi la simplicité, à rebours de la tendance à la complexification de notre monde.

Comme point de départ, et dans le cadre d’une étude en cours pour l’ADEME, l’association Amerma propose d’expérimenter cette nouvelle approche dans le secteur des machines industrielles qui, comme pour les biens de consommation, voit son taux de remplacement s’accélérer continuellement. Ces machines irriguent l’ensemble des activités fabricantes (y compris le secteur agricole d’ailleurs), ce secteur pourrait être un levier clé de la conversion de l’ensemble de notre appareil productif vers un schéma plus sobre, résilient et souverain. C’est dans ce secteur que pourraient se déployer sans doute le plus facilement les concepts principaux du modèle de la durabilité industrielle : l’éco-conception des machines et systèmes, le réemploi des machines d’occasion, la remanufacture (ou retrofit), la logistique inversée des pièces de rechange et la maintenance.


3 Développer des éco-systèmes industriels de la durabilité, un véritable projet de territoire

Cette industrie de la durabilité apparaît comme un élément important de la nécessaire bifurcation systémique et low-tech dont l’industrie a besoin pour dépasser les déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux qu’elle a participé à créer. Pour faire émerger ces éco-systèmes, le concept de milieu innovateur[5] forme un cadre théorique d’une grande pertinence. Dans un milieu innovateur, les ressources cognitives de l’environnement complètent systématiquement les capacités des agents. Ce concept part du principe suivant : si un agent dont les capacités sont limitées parvient à réaliser ses fins dans un environnement complexe, c’est parce qu’il va exploiter les ressources cognitives de son environnement[6]. Ainsi, la rationalité ne découlera plus seulement des agents; elle résultera conjointement des capacités des agents et des ressources de leur milieu. La diversité des ressources présentes ouvre la perspective de favoriser, dans un même environnement, la rencontre et le dialogue entre les trois formes économiques qui interviendront dans le champ de la durabilité industrielle : la forme capitaliste, la forme coopérative, et la forme associative[7]. C’est parce qu’il favorise cette diversité qu’un milieu innovateur est potentiellement profondément transformateur. C’est aussi cette diversité qui assurera l’équilibre entre ces différentes formes économiques comme le suggère la métaphore de l’arche de Gilbert K. Chesterton : « Ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. » Cette dialectique que Chesterton appelle de ses vœux rejoint ainsi le principe d’opposition créatrice prôné par les convivialistes.

C’est donc lorsque ce modèle deviendra un projet de territoire qu’il pourra devenir une alternative crédible à notre modèle techno industriel. Et ces projets de territoire doivent être au centre des politiques visant à rétablir notre souveraineté industrielle.

Apparue au 19ème siècle avec la révolution industrielle, la désynchronisation de notre économie avec le monde vivant a pris de l’ampleur avec l’avènement de l’accélération techno-industrielle dans les années 1980 jusqu’à engendrer une crise systémique de grande ampleur. Avec l’entrée dans ce que John Stuart Mill appelait un « état stationnaire;», cette désynchronisation est en train de prendre fin et cette issue sera brutale ou harmonieuse selon les choix industriels qui seront les nôtres. C’est dans cette perspective que ce modèle nouveau apparaît comme une alternative à considérer par les pouvoirs publics. Plus simple, moins rapide, plus proche le concept de durabilité industrielle se veut global et systémique et apte à être un élément majeur de la réconciliation entre les enjeux écologique, la performance économique et le progrès social.



Notes

[1] Venet T., (2019), La désindustrialisation comme vecteur de vulnérabilité territoriale, Populations vulnérables

[2] AGAM, La ville productive, AGAM Regards, 2021

[3] Observatoire des Inégalités, Rapport sur les inégalités en France, édition 2021

[4] Arquié A. &amp Grjebine T. (2023), Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ?, La lettre du CEPII, n°435

[5] Aydalot P., (1986), « L’aptitude des milieux locaux à promouvoir l’innovation;» in FEDERWISCH J., ZOLLER H.G., (dir.), Technologie nouvelle et ruptures régionales, ed. Economica, Paris, pp. 41-58.

[6] Laville F. (2000), « La cognition située. Une nouvelle approche de la rationalité limitée;», Revue économique 51, no 6 : 1301-1331.

[7] Vignes R. (2021), L’accélération technocapitaliste du temps. Essai sur les fondements d’une économie des communs, ed. R&N

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29/12/2023

Loi immigration : S'opposer au sabordage des valeurs de la République

  • ECCAP
Une démocratie pour vivre ensemble Penser / Faire mondialité

Communiqué publié le 20/12/2023 par la commission exécutive de la CFDT

Le texte adopté hier soir par l’Assemblée nationale et le Sénat restera dans l’histoire comme une tache sur notre démocratie.

L’extrême droite a soufflé les mots et les idées de la loi sur l’immigration votée par les parlementaires. Une loi qui porte atteinte aux droits fondamentaux de citoyens étrangers vivant de façon régulière sur le sol français, qui attaque le droit du sol, rétablit le délit de séjour irrégulier, durcit l’accès aux titres de séjour… Qu’en est-il de la promesse d’un texte équilibré reprise ironiquement dans le titre de la loi: « Contrôler l’immigration, améliorer l’intégration;»;?

Le Rassemblement national ne s’y est pas trompé. Il a salué « une victoire idéologique;». Les digues édifiées contre le nationalisme d’extrême droite ont été largement fissurées par les mots et les expressions prononcés dans les assemblées pendant la période des débats.;Ce 19;décembre, elles se sont effondrées.

Dans le respect des engagements qu’il a pris au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, la CFDT demande au Président de la République dene pas promulguer cette loi qui fait honte à notre pays.

Les mots, les actes et les valeurs de l’extrême droite centrés sur le rejet de l’autre et le repli sur soi n’offrent aucune perspective positive pour les citoyens et notamment les plus fragiles.

La CFDT appelle toutes les forces humanistes et de progrès à s’opposer à la diffusion et à la banalisation du projet de l’extrême droite. Les prochaines semaines seront cruciales.

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Lourdaux Marc

Nom Lourdaux
Prénom Marc
Contributions
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Lukacs Philippe

Nom Lukacs
Prénom Philippe
Biographie Diplômé d’HEC, Philippe Lukacs a étudié l’ethnologie avec Robert Jaulin, puis la sociologie de la science avec Serge Moscovici. Après avoir été l’adjoint du DRH du groupe Thomson, il a créé le Laboratoire du Futur où il a eu l’occasion de travailler, notamment, avec l’équipe de Muhammad Yunus, avec le créateur de Max Havelaar, avec les initiateurs mondiaux de monnaies complémentaires. Professeur de management de l’innovation à Centrale Paris, il a créé un incubateur pour des start-ups à potentiel mondial, et il est l’un des fondateurs d’ENGAGE, association qui a pour mission d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.
Contributions

Alliance

Auteur
  • Lukacs Philippe
Introduction synthétique

L’alliance, c’est le partage avec un autre différent de soi où du commun est crée. C’est la logique du vivant.

Développement didactique

Les actions nécessaires pour réussir l’urgente transition entraîneront des réductions matérielles douloureuses. Elles ne pourront être acceptées, et donc menées, que si elles peuvent être immédiatement mises en regard d’une contrepartie affectivement gratifiante. Chercher à adapter notre économie ne suffira donc pas. Il nous faut, plus largement, chercher à avancer vers une oikonomia, une « logique selon laquelle nous construisons notre maison », qui puisse être vécue comme souhaitable. A ce jour, nous avons « construit notre maison » sur une logique d’échange. Tout y devient marchandise. Notre aveuglement à ce qui est au delà des marchandises, notamment au climat, à la biodiversité, en est une conséquence.

Au lieu de chercher à augmenter les biens, cherchons à favoriser les alliances [ndlr : le partage avec un autre différent de soi où du commun est crée]. Voilà un cap en rupture avec la logique mortifère actuelle et qui offre des perspectives attirantes. Ce cap invite à développer des relations d’alliance sur l’ensemble de ce qui constituerait une « maison souhaitable » : à l’intérieur de chaque personne, entre les individus et les groupes, avec tout ce qui nous entoure. D’une part, à favoriser l’épanouissement des personnes en permettant à chacun d’allier et de déployer les multiples dimensions qui le constituent. D’autre part à favoriser les relations de partage entre les personnes et les groupes. Enfin à partager avec la nature, ce qui est tout autre que seulement la préserver, et à favoriser la sensibilité à ce qui est au delà des chiffres et du clic de l’instant présent. Ces trois axes d’action forment système, se soutiennent mutuellement. Ce cap, c’est en fait ce qui est au cœur des multiples mouvements qui, dans des domaines différents, dans et hors l’entreprise, émergent aujourd’hui pour aller vers un futur souhaitable : RSE, Entreprise régénérative, Économie Sociale et Solidaire, innovations « open source », permaculture … Cette simultanéité est le signe, à la fois, de la nécessité et de la possibilité de cette évolution. Avoir conscience de ce cap commun permet de mieux faire converger les actions, permet de réaliser des alliances entre acteurs différents, donne ainsi plus de force à l’action collective.


Conclusion dialogique

Ce cap peut aussi guider l’action que chaque femme ou homme en position de responsabilité, dans une entreprise, une association, un organisme public, peut mener dans son activité professionnelle. Chacun peut être à l’origine d’une initiative qui va dans cette direction, donnant ainsi plus de sens à son travail. Les actions contribuant à la mutation en sont démultipliées. Par ailleurs, l’alliance, c’est aussi le moyen sur lequel s’appuyer pour avancer dans cette direction. Car pour réussir la nécessaire mutation, avancer au plus vite sur un chemin qui nous est nouveau, il ne suffira plus de gérer, de passer des contrats. Il nous faut créer des dynamiques autour de buts partagés.

Bibliographie

LUKACS Philippe, 2024. Vers une économie de l'alliance pour déjouer les dérèglements du monde, Erès. 

Définition de l'Alliance, publiée dans BONNIFET Fabrice (dir), 2024, Les 101 mots de la responsabilité sociale des entreprises à l'usage de tous, Archibook.

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16/03/2026

L’Université foraine : un exemple d’université apprenante

  • Dacheux Eric
Une démocratie pour vivre ensemble Une démocratie culturelle en gestation

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L’Université Foraine est un projet initié par l’IUT de Clermont-Auvergne, un exemple d’université apprenante (1). Derrière ce nom intriguant se cache une ambitieuse initiative académique qui réunit étudiants, chercheurs et collectivités locales auvergnats. Le but est de développer une stratégie gagnant-gagnant:
- L’université favorise l’intégration professionnelle des étudiants à travers des projets concrets.
- Les autorités locales bénéficient de ressources humaines et d’expertise scientifique locale.

L’Université Foraine est une université nomade, changeant de territoire chaque année. Il s’agit de réunir pendant trois jours sur le territoire d’une communauté de communes volontaire, des chercheurs, des élus, des acteurs économiques, des responsables associatifs et des citoyens. La journée est consacrée à des ateliers de travail, la soirée à des moments festifs. A la suite des ateliers, sont définis des thématiques qui sont travaillés pendant trois ans, des recherches-actions mêlant étudiants de l’IUT, leurs enseignants -chercheurs, lycéen du territoire, acteurs socio-économique. A la fin des trois un temps de  restitution des réalisations et d’évaluations des échecs permet de définir la façon dont on peut envisager la pérennisation de la relation entre l’IUT CA et la communauté de commune concernée. Les deux premières éditions ont eut lieu à  Ydes Sumène Artense (Cantal) et à Brioude Sud Auvergne. (Haute Loire). Elles ont permis de développer des recherches actions sur des termes très concrets comme : la valorisation du patrimoine, la protection de la biodiversité ou la qualité de l’eau, etc. La prochaine aura lieu cet été à Ambert (Puy de dôme). 

Cette initiative qui met un service public au service de la transition d’un territoire est, nous semble-t-il la voie à suivre pour l’Université qui s’est engagée dans un chemin sans issu. En effet,  historiquement lieu de résistance et de savoir, l’Université est devenu un acteur économique au service de la croissance. Désormais, l’Université possède des centres de valorisation, encourage ses laboratoires à développer du partenariat public-privé et fait entrer les dirigeants d’entreprises dans les « conseils de performance et de perfectionnement » de ses formations. Dans une vision dominante qui réduit la société à l’économie et cette dernière à l’économie de marché, il semble aller de soi que l’Université produise des connaissances favorisant le développement économique et forme la jeunesse aux emplois dont ont besoin les multinationales. Pourtant, la croyance en une croissance infinie sur une planète finie est une hérésie dangereuse, alors que se centrer sur la maîtrise des compétences au lieu de former à l’intelligence critique affaiblit la démocratie. L’université doit redevenir modeste. Elle ne sait pas ce que sera l’avenir économique du monde. Elle sait encore moins  quelles seront les conséquences sociales et écologiques des technologies qu’elle contribue à inventer et à diffuser. Par contre, elle sait que l’intelligence critique permet d’apprendre en ne restant pas prisonnier des techniques que l’on développe. Elle sait aussi que la meilleure façon de rendre service au public et d’être à l’écoute de la société civile. 

Il ne s’agit pas seulement de transmettre des connaissances ou des manières de faire, mais d’apprendre à écouter le territoire où vit l’Université. Le but n’est pas de rayonner - d’éclairer de la lumière céleste des connaissances hors-sol les acteurs du territoire – mais, plus modestement, d’apprendre de nouvelles manières de tisser des liens entre les différents acteurs œuvrant au bien être du territoire. Apprendre à faire de la science participative avec les citoyens et les élus, apprendre à faire avec les étudiants et non pour eux, apprendre à combattre la servitude numérique alors que nous sommes dépendants de nos smartphones. Apprendre l’humilité, cesser de se comparer dans des classements internationaux absurdes et prendre le temps de comprendre ce que l’on ne comprend plus : cette humanité qui se fait la guerre au lieu de s’unir pour préserver la planète, ce temps disponible à la réflexion qui se rétrécit alors que la durée de vie augmente, cette haine de l’autre portée par des nationalistes fiers d’une devise qui pourtant proclame la fraternité. « Nous devons apprendre à vivre comme des frères si nous ne voulons pas périr comme des sots », disait Martin Luther King. Nous devons à nouveau apprendre à apprendre si nous ne voulons pas, un jour, apprendre qu’il n’y a plus rien à apprendre.

Notes

(1) Le terme université apprenante est peu usité et recouvre deux acceptions opposées. La première, néolibérale, assimile toute organisation apprenante (dont l’université), une entité devant faire de la recherche et du développement pour augmenter sa performance économique. On la retrouve, par exemple dans le rapport Taddei de 2017 intitulé « Vers une société apprenante ». La seconde, critique, qui est la nôtre est, par exemple proposée par Hélène Trocmé-Fabre en 1997 dans son texte « Apprendre aujourd'hui, dans une Université apprenante » mis en ligne en 1997. https://ciret-transdisciplinarity.org/locarno/loca5c8.php

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29/08/2017

Lutter contre les lobbies pharmaceutiques : un enjeu de santé publique

  • Mossé Philippe
Répondre à nos besoins essentiels en prenant soin de nos territoires Investir pour être en santé

Dans tous les secteurs de l’économie française, les « lobbies » ou, plus simplement, les groupes d’intérêt occupent une place à la fois importante et le plus souvent, largement ignorée. Si on étend la notion de « lobby » jusqu’à y intégrer les accords illicites conclus entre les membres d’un Cartel, alors aucun secteur n’échappe à la volonté des producteurs de tricher avec les normes et les règles et de s’en cacher[1]. Récemment, ont été ainsi révélés les accords conclus entre des fabricants de camions, de lessive le tout dans une indifférence absolue des médias et du public. Deux secteurs échappent toutefois à la discrétion qui sied à ces acteurs d’influence : l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique. Aujourd’hui, œufs contaminés au Fipronil, hier, fraude à la viande de cheval … la liste est longue et interminable des « scandales » médiatisés de l’agroalimentaire. Elle l’est tout autant concernant l’industrie pharmaceutique. C’est sans doute parce que ces deux activités touchent directement ou indirectement à la santé qu’ils sont ainsi mis en lumière.

En effet, outre son caractère évidemment essentiel, la santé dépend largement de dépenses qui sont socialisées. Au-delà de l’aspect moral, toujours condamnable, Il est socialement inacceptable que des groupes de pression privés exercent leur influence jusqu’au cœur de l’action publique. De fait, convenons qu’il est moins choquant (et objectivement moins grave) que des lobbies définissent à leur seul profit les normes de production et de vente de l’industrie des lessives ou de celle de l’automobile. D’ailleurs, dans ces secteurs, ces malversations ne font la une des journaux que lorsque la santé est en jeu (cf. l’épisode des tests truqués de pollution automobile ou la permanence des problèmes liés à l’extrême dangerosité de la production d’énergie nucléaire). S’agissant de l’industrie pharmaceutique, cet article n’a  donc pas pour objet d’établir la recension des scandales sanitaires au principe desquels se trouve l’avidité des industriels. Après avoir brièvement rappelé les enjeux, on rappellera les mesures qui sont prises, ou évoquées, pour limiter les conséquences de l’action des lobbies. On montrera que ces mesures, si elles sont globalement indispensables, restent, d’une part, timides et, d’autre part, cohérentes avec la logique de l’action médicale, elle-même industrielle. En conséquence elles ne s’en prennent pas à la source qui est la poursuite de l’intérêt financier immédiat. Pourtant, il serait possible, et sans doute plus efficient, d’agir autrement.

Lobbies vs concurrence 

En France, la consommation ou plutôt l’achat [2]de médicaments bat des records. Malgré les mesures prises pour réguler ce secteur, l’augmentation est régulière en volume et en prix. Ces achats atteignent aujourd’hui 30 milliards d’euros dont environ les deux tiers sont remboursés par l’assurance maladie. Comme tous les types de consommations médicales, la pharmacie profite de trois dynamiques principales qui sont autant de freins à une régulation efficiente. D’une part les décisions de dépenses sont largement décentralisées, c’est-à-dire difficilement maîtrisables. D’autre part, les coûts, via les cotisations d’assurance maladie, sont dilués dans l’ensemble de la société. Enfin, son efficacité dans la lutte contre des maladies de plus en plus chroniques ne fait pas de doute. Mais, les dépenses pharmaceutiques possèdent une caractéristique inflationniste supplémentaire : la puissance de lobbies organisés au niveau national et international. Le projet de fusion Monsanto-Bayer est significatif et du cynisme et du pouvoir des grandes compagnies pharmaceutiques. En effet, le rachat de Monsanto par Bayer, en cours de négociations, consacrerait l’alliance des semences et de la chimie. Il rapprocherait le groupe géant d’une position de monopole pour des profits attendus de plusieurs dizaines de millions de dollars principalement fondés sur le développement de semences (produites par Monsanto) compatibles avec les pesticides (produits par Bayer).

Devant les réactions négatives et les manifestations dénonçant cette fusion, le Président de Bayer aurait déclarait qu’il « regrettait la place de plus en plus grande de l'émotion en politique au détriment de la raison et des faits »[3]. Pour ceux des lecteurs qui en douteraient encore, cet exemple confirme que la concurrence est en fait le vrai ennemi du capitalisme. En effet, le lobbying, la « cartellisation », l’entente illégale, voire le monopole, etc. sont des sources de profits autrement plus sûres que ceux tirés du jeu concurrentiel  lequel est moins une fiction économique qu’un leurre idéologique.  C’est la raison pour laquelle il est à la fois juste et nécessaire de nationaliser les entreprises monopolistes. C’est aussi la raison pour laquelle les « conflits d’intérêts » (entorses modernes au principe de concurrence) sont combattus avec virulence et, parfois, efficacité. En effet, la probabilité de connivence entre décideurs et producteurs est très élevée dans ce secteur ou l’expertise scientifique est centrale. C’est sur elle que reposent notamment l’autorisation de mise sur le marché (AMM) de tout nouveau médicament et, au-delà de cet AMM, le prix et le niveau de remboursement par l’assurance maladie. C’est donc tout à fait légitimement que l’industrie pharmaceutique s’entoure des meilleurs experts qui, en retour et tout aussi légitimement, sont consultés par les agences nationales afin d’éclairer le politique. Les digues construites pour garantir une forme ou une autre d’étanchéité entre ces sphères (industrie, science, politique) sont nombreuses mais souvent fragiles.

Des mesures centrées sur la logique médicale

Afin de lutter contre les lobbies ou plutôt pour rendre leur action plus transparente, une loi récente, dite « loi Sapin II », fixe les règles qui s’imposent désormais à tout responsable public : « La loi du 9 décembre 2016 poursuit l’action engagée par les lois de 2013 relatives à la transparence de la vie publique. Ces lois ont généralisé, pour les membres du gouvernement, les parlementaires et les principaux élus locaux et décideurs publics, l’obligation d’établir des déclarations de situation patrimoniale et des déclarations d’intérêts. Elles ont mis en place un ensemble de mécanismes de prévention et de traitement des conflits d’intérêts, sous le contrôle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) »[4]. En matière d’industrie pharmaceutique, cette transparence nécessaire n’est pas suffisante  de plus les déclarations d’intérêt ne suffissent pas. C’est pourquoi, si on met de côté les mesures généralistes qui tendent à limiter les monopoles ou leurs actions, la plupart de ces mesures visent les médecins. Ils sont en effet les acteurs principaux du processus qui va de l’élaboration d’une molécule à son ingestion par le citoyen. Il en est ainsi de la nécessaire transparence des liens d’intérêts ou des conflits d’intérêts.

Parmi ces mesures spécifiques il faut citer l’encouragement à la prescription [5]de génériques. Aujourd’hui, avec 900 millions de boites, les génériques ne représentent pourtant qu’environ un tiers des médicaments vendus. Ce pourcentage était bien plus faible il y a dix ans mais reste inférieur au 70% du Royaume Uni ou de l’Allemagne. Une autre façon de protéger les médecins de l’agressivité de l’industrie pharmaceutique réside dans la formation médicale continue. Entre autres objectifs, elle est censée améliorer le jugement des médecins en matière de prescriptions en les orientant vers des solutions efficientes. Mais on voit mal qui, sinon les producteurs eux-mêmes, pourraient organiser cette formation de telle sorte qu’elle tienne compte des derniers développements de la recherche. Il en est de même pour ce qui concerne les « guides de bonnes pratiques » fondés sur l’Evidence Based Medecine (EBM). Celle-ci est indispensable pour donner aux décisions médicales un fondement scientifique qui éloigne la pratique de l’art pour la rapprocher d’une technique objectivée et, donc, efficace. Son développement est la finalité d’Agences indépendantes et totalement probes telles que la Haute Autorité de Santé. Mais à elles seules ces Agences ne sauraient orienter les décisions médicales. L’EBM tend en effet à brider l’autonomie médicale à laquelle tout le monde (professionnels et profanes) tient légitimement. Ces solutions « internes » sont donc largement insuffisantes car elles ne font qu’organiser le rapport de forces entre les acteurs de l’industrie (experts, médecins, producteurs, patients) sans changer, au fond, les règles du jeu. Mais le système de santé, organisé depuis l’origine autour de quelques acteurs immuables, repose sur des habitudes ou des routines qui l’empêchent de développer de véritables innovations  celles qui réduiraient le pouvoir médical.

Conclusion 

Des pratiques prenant à rebours la médecine industrielle, commencent cependant d’être évaluées et promues. Mais leur principal handicap est qu’elles ne sont pas portées par les acteurs traditionnellement dominants de l’industrie médicale (médecins et industriels) au profit d’acteurs nouveaux et faiblement organisés. Ces pratiques sont fondées sur un changement des rapports de pouvoirs, ce qui rend difficile leur émergence et leur développement. De plus, le système de santé est fait de cloisons solides car défendues par des professionnels organisés pour les maintenir. Toutefois, sous le nom de médecines alternatives ou parallèles ou, plus récemment, de « médecines complémentaires », ces pratiques sont peu à peu reconnues. Si cette dynamique se consolidait, ces pratiques pourraient devenir les chevaux de Troie d’une lutte contre les lobbies. Elles sont principalement de deux types. Les premières, sous le nom de « thérapies non médicamenteuses » respectent le pouvoir de décision médical en le déconnectant des pressions des industriels de la pharmacie. Le second type de pratiques consiste à privilégier la prévention et la santé publique non au détriment des soins mais en amont de la maladie. Cette innovation serait plus radicale  elle serait aussi plus risquée puisque, en s’attaquant au tabac, à l’alcool, au sucre, elle se heurterait à des groupes de pressions puissants. Mais elle aurait pour effet de donner aux patients, finalement aux citoyens, le dernier mot en matière de santé publique.

*** Pour en savoir plus

http://www.prescrire.org/fr/Summary.aspx http://www.bioalaune.com/fr/actualite-bio/11948/10-pires-scandales-alimentaires-1980 https://www.regardscitoyens.org/sunshine-ces-245-millions-deuros-que-les-laboratoires-pharmaceutiques-veulent-cacher/ https://reporterre.net/Les-cinq-methodes-de-l-industrie-pharmaceutique-pour-nous-bourrer-de



Notes

[1] Paradoxalement, le membre du Cartel qui décide de dénoncer ce type d’accord en informant une instance pénale ou juridique, nationale ou internationale, bénéficie de l’indulgence de la dite instance.

[2] La différence entre « achat » et « consommation » de médicaments se trouve dans nos débordantes armoires à pharmacie !

[3] Source : http://www.zonebourse.com/MONSANTO-COMPANY-13589/actualite/Bayer-confiant-pour-2017-annee-du-rachat-de-Monsanto-23921955/

[4] Source : http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/rub1992/loi-sapin-ii-vers-controle-accru-lobbies.html

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15/02/2022

Manifeste pour une "écononomie d'acteurs capables"

  • ECCAP
Une société post-capitaliste Repenser la science économique
Dans l’imaginaire technocapitaliste si le présent est inquiétant, le futur sera « radieux » grâce à la réalisation de la grande promesse technoscientifique. Mais, tel un mirage dans l