Anarchie-anarchisme

Introduction synthétique


Le Dictionnaire historique de la langue française rappelle l’étymologie grecque d’anarchie avec anarkhia : « an- (a- privatif) et arkhê "commandement" » (Rey éd., 1992, p. 71), donc sans commandement. Quant à anarchisme, il deviendrait à partir de 1834 « la doctrine politique des anarchistes » (ibid.). 

Développement didactique

Le mot « anarchie » renvoie souvent dans les usages ordinaires du langage au désordre, au chaos et à la violence, dans des phrases comme « C’est l’anarchie ici ! » ou « Il faut en finir avec cette anarchie ! ». L’adjectif « anarchique » nous enfonce un peu plus dans cette direction. Ce qui tend à déteindre sur l’image des usages politiques de cette famille de mots, même quand elle se déplace avec le substantif « anarchisme ». Or, l’anarchie et l’anarchisme, en un sens politique, c’est plutôt à l’inverse l’exploration d’alternatives organisées aux désordres des ordres sociaux et politiques dominants. C’est ainsi que les figures historiques de l’anarchie et de l’anarchisme, telles que Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Mikhaïl Bakounine (1814-1876), Louise Michel (1830-1905), Élisée Reclus (1830-1905), Pierre Kropotkine (1842-1921), Errica Malatesta (1853-1932), Voltairine de Cleyre (1866-1912) ou Emma Goldman (1869-1940), ont participé dans leurs réflexions et dans leurs pratiques à la galaxie des politiques de l’émancipation sociale. « Libertaire » est fréquemment devenu un synonyme de l’adjectif et du substantif anarchiste.

Tensions dans les définitions

Sébastien Faure (1858-1942) coordonne une Encyclopédie Anarchiste en quatre volumes entre 1925 et 1934 au sein de laquelle cohabitent une pluralité de sensibilités anarchistes et libertaires. C’est E. Armand (1872-1962) qui rédige l’entrée « anarchie ». Il avance : « Etymologiquement, le mot "Anarchie" (qui devrait s'orthographier An-Archie) signifie : état d'un peuple et, plus exactement encore, d'un milieu social sans gouvernement ». 

La tension individuel/collectif : anarchisme individualiste versus communisme libertaire

Comme Armand est une figure du pôle de l’anarchisme individualiste, il va particulièrement insister sur la dimension individuelle, mais toujours dans une logique d’émancipation sociale. Il écrit : « Comme idéal social et comme réalisation effective, l'Anarchie répond à un modus vivendi dans lequel, débarrassé de toute contrainte légale et collective ayant à son service la force publique, l'individu n'aura d'obligations que celles que lui imposera sa propre conscience ». Et d’ajouter : « Ce modus vivendi implique un régime social d'où sera bannie, en droit et en fait, toute idée de salariant et de salarié, de capitaliste et de prolétaire, de maître et de serviteur, de gouvernant et de gouverné. » Cette caractérisation est traversée par une double tension : 1) entre « idéal social » et « régime social », d’une part,  et « l’individu n’aura d’obligations que celles que lui imposera sa propre conscience », d’autre part ; et 2) « en droit » (renvoyant à des règles susceptibles d’être soutenues par un cadre légal), d’une part, et « débarrassé de toute contrainte légale et collective », d’autre part. 

En ce qui concerne la première tension, on voit que même l’anarchisme individualiste doit se coltiner les dimensions sociales : l’individu constitue une valeur politique supérieure mais il est en même temps inséré dans un cadre social, cadre social existant opprimant l’individu et cadre social à venir rendant possible son émancipation. Un pôle opposé à l’anarchisme individualiste va toutefois déplacer la tension : le communisme libertaire. Il trouve sa source dans un texte publié en juin 1926 par cinq anarchistes russes exilés en France à la suite du cours autoritaire de la Révolution bolchévique de 1917 (Piotr Archinov, Nestor Makhno, Ida Mett, Valesvsky et Linsky) : la Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes (appelée par la suite Plate-forme d’organisation des communistes libertaires). À cause de l’échec des anarchistes face aux bolchéviques, ils vont donner plus de place à l’organisation et accuser les anarchistes individualistes de constituer une des causes principales de la désorganisation anarchiste : « Il n’est pas douteux toutefois que cette désorganisation a sa source dans quelques défectuosités d’ordre théorique : notamment dans une fausse interprétation du principe d’individualité dans l’anarchisme ; ce principe étant trop souvent confondu avec l’absence de toute responsabilité. Les amateurs de l’affirmation de leur "Moi", uniquement en vue d’une jouissance personnelle, s’en tiennent obstinément à l’état chaotique du mouvement anarchiste et se réfèrent, pour le défendre, aux principes immuables de l’anarchisme et de ses maîtres ». Le curseur entre individuel et collectif est déplacé du côté du second : « C’est dans le communisme libertaire que trouvent leur pleine expansion la solidarité sociale et la libre individualité, et que ces deux idées se développent en parfaite harmonie ». L’individualité n’a toutefois pas disparu et la tension entre individualité et solidarité est appelée, de manière trop magique comme souvent dans les milieux militants, « harmonie ».

La tension critique radicale de la contrainte légale/exploration d’un droit libertaire

Et quid de la seconde tension repérée chez Armand ? Elle rebondit un peu plus loin quand l’auteur précise que « l'ordre social ne peut reposer que sur la contrainte ou l'entente », et que les anarchistes choisissent la seconde. Il y aurait bien un « ordre social » mais reposant sur l’entente, qui alors « repousse impitoyablement tout organisme central : Pouvoir, Gouvernement, Etat, qui engendre et implique fatalement la contrainte ». Mais le cadre de l’entente n’implique-t-il pas des contraintes minimales ? L’historienne du droit Anne-Sophie Chambost rappelle que les anarchistes, et l’un des premiers d’entre eux – Proudhon - tout particulièrement, se sont davantage intéressés au droit que les préjugés qui traînent sur eux ne le laissent entendre. Elle parle ainsi d’un « intérêt non démenti des anarchistes pour le droit et, sauf exception, pour l’essentiel d’entre eux l’absence d’ordre n’est un mot d’ordre que s’il s’agit d’en créer un nouveau » (19 avril 2022). Dans son récent projet d’institutions libertaires alternatives, le juriste du travail et militant anarcho-syndicaliste Pierre Bance consacre même des développements à la place de la police et de la justice dans une société sans État (2025, pp. 416-440). Un éventuel futur cadre légal libertaire n’est donc pas exclu a priori du projet anarchiste, mais s’y trouve en tension.
En-dehors même des tensions individuel/collectif et critique radicale des contraintes/légalité alternative, la pensée libertaire, dans son pluralisme constitutif, a forgé des outils intellectuels pour appréhender la vie sociale et politique à travers des tensions inéliminables mais productrices de dynamiques. Proudhon a pu ainsi mettre l’accent sur la primauté des antinomies, en particulier à travers la figure de « l’équilibration des contraires », contre le thème inspiré de la philosophie de Hegel (1770-1831) du « dépassement des contradictions » (Corcuff, 2 novembre 2015), qui a notamment beaucoup marqué le marxisme.

Conclusion invitant au débat

Ouverture d’un débat : anarchie et/ou anarchisme ?

Si nombre d’anarchistes et de penseurs critiques insistent sur la proximité entre les mots anarchie et anarchisme, quelques-uns mettent l’accent sur leurs différences. On trouve des pistes en ce sens chez le grand philosophe de l’éthique Emmanuel Levinas (1906-1995), dont les composantes libertaires de l’œuvre sont souvent méconnues (Corcuff, 30 January 2026). Dans un de ses grands livres, Autrement qu’être, il écrit : « Mais l’an-archie n’est pas le fait du désordre opposé à l’ordre (…) Le désordre n’est qu’un ordre autre (…) l’anarchie trouble l’être par-delà ces alternatives », ce qui le conduit à se distinguer des « anarchistes » (1990, pp. 159-160). Levinas oppose ainsi l’aiguillon du trouble à l’enkystement dans un nouvel ordre. Le penseur de l’utopie et de l’émancipation Miguel Abensour (1939-2017) prolonge ces intuitions de Levinas en parlant de la « disjonction de l’anarchie et de l’anarchisme pour éviter la métamorphose de l’anarchie en principe » (2021, p. 244). Pour lui, il faudrait, dans le sillage de Levinas, préserver l’anarchie, en tant que « trouble de la politique », du risque de fermeture porté par l’anarchisme (ibid., p. 257). Dans une autre perspective, Chambost formule une interrogation toutefois convergente : « Le mot anarchie étant affublé du suffixe -isme, celui-ci a-t-il pour objectif (vertu ?) de faire de l’anarchisme une idéologie ? » (9 février 2026) Le débat est ouvert…

Bibliographie

Abensour M. (2021), Levinas, Paris, Sens & Tonka
Archinov P., Makhno N., Mett I., Valesvsky, Linsky (juin 1926), Plate-forme d’organisation des communistes libertaires, Bibliothèque anarchiste, https://fr.anarchistlibraries.net/library/archinov-nestor-makhno-ida-mett-valesvsky-linsky-plate-forme-d-organisation-des-communistes-lib 
Bance P. (4 octobre 2013), « La question du droit en anarchie », site de réflexions libertaires Grand Angle, https://www.grand-angle-libertaire.net/?p=1540 
Bance P. (2025), La Grande Fédération. Démocratie directe et vie fédérale, Paris, Éditions Noir et Rouge
Chambost A.-S. (19 avril 2022), « Considérations anarchistes sur le droit », site de réflexions libertaires Grand Angle, https://www.grand-angle-libertaire.net/?p=4899 
Chambost A.-S. (9 février 2026), « Anarchie/Anarchisme. Libres propos autour d’un suffixe », site de réflexions libertaires Grand Angle, https://www.grand-angle-libertaire.net/?p=5610 
Colson D. (2001), Petit lexique philosophique de l’anarchisme. De Proudhon à Deleuze, Paris, Le Livre de poche
Corcuff P. (2015), Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Paris, Éditions du Monde libertaire
Corcuff P. (2 novembre 2015), « Antinomies et analogies comme outils transversaux en sociologie : en partant de Proudhon et de Passeron », revue SociologieS, http://sociologies.revues.org/5154 
Corcuff P. (30 January 2026), “Starting with Emmanuel Levinas: Trails for a Renewed Politics of Emancipation in Front of Current Ultraconservative Trends”, Labyrinth. An International Journal for Philosophy, Value Theory and Sociocultural Hermeneutics, vol. 27, no. 2, pp. 87-102, https://doi.org/10.25180/lj.v27i2.388  
Faure S. (éd.) (1925-1934), Encyclopédie anarchiste, https://www.encyclopedie-anarchiste.xyz/spip.php?rubrique31  
Levinas E. (1990), Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1e éd. : 1974), Paris, Le Livre de poche
Rey A. éd. (1992), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert
Séminaire Etape éd. (2019), Explorations libertaires. Pour une pensée critique et émancipatrice, Lyon, Atelier de création libertaire
Séminaire Etape éd. (2023), Repenser l’État au XXIe siècle. Libertaires et pensées critiques, Lyon, Atelier de création libertaire
Verhaeghe S. éd. (2021), Anarchisme et sciences sociales. Actes du colloque de Lille – mars 2018, Lyon, Atelier de création libertaire


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